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"Les Règles de la méthode sociologique", d'Emile Durkheim

Publié le par Nébal

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DURKHEIM (Émile), Les Règles de la méthode sociologique, Paris, Presses Universitaires de France, coll. Bibliothèque de Philosophie Contemporaine, [1893, 1947, 1949] 15e éd. 1963, XXIV + 149 p.

 

UN PEU DE SÉRIEUX JE VOUS PRIE !

 

Au milieu de cette déferlante rôlistique, il fallait bien que je fasse une pause travail… Et du coup, pourquoi ne pas vous en causer ? Après tout, c’est quand même quelque chose, Les Règles de la méthode sociologique de ce bon vieux Mimile ! Un ouvrage qui, certes, date un peu – c’est tout naturel, et on aura l’occasion d’y revenir – mais qui figure à bon droit dans les classiques de la sociologie, et constitue toujours aujourd’hui un incontournable de la culture et de la méthodologie sociologiques.

 

Étrangement, je ne l’avais pas lu jusqu’à présent. Enfin, étrangement… Avouons-le : le terme « méthode » m’avait effrayé. J’avais par contre lu, jeune con de lycéen enthousiaste, Le Suicide, ouvrage ô combien aride mais ô combien fascinant, et j’avais au moins entamé et parcouru (mais je ne crois pas l’avoir achevé, honte sur moi…) De la division du travail social. Mais celui-ci, pourtant bien plus court, nope. C’est pourtant sans aucun doute le troisième ouvrage fondamental de Durkheim.

 

Et peut-être, à vrai dire, le plus important sur le plan théorique, puisque, de manière un peu paradoxale, dans cet ouvrage largement philosophique (voyez la collection ; et, après tout, dans la mesure où il s’agit de méthode et de définition, on pourrait largement parler d’épistémologie), le père de la sociologie holiste « à la française » mène un véritable combat pour l’émancipation de la sociologie par rapport à la philosophie. Pardonnez-moi la formule toute faite, mais elle me semble assez juste : la sociologie de Durkheim est largement un « sociologisme » ; l’ouvrage a en tout cas un côté nettement militant. Il entend constituer la sociologie en science à part entière, distincte de la philosophie donc, mais aussi de la psychologie, par exemple, et dotée d’une culture qui lui soit propre. Pour ce faire, il s’oppose nettement à ses prédécesseurs – avec une prédilection pour Comte et Spencer, les deux font la paire – et entend donc dégager des principes fondateurs, passablement inspirés des sciences dites « dures » ou « expérimentales », afin de sortir de l’à-peu-près et de fonder véritablement la sociologie en tant que science (sans épithète, il les refuse toutes – à part peut-être celle de « rationaliste », voire « naturaliste », mais avec des limites).

 

Résumons ces principes. Il s’agit tout d’abord de définir le fait social. Pour Durkheim, le critère essentiel est ici la contrainte extérieure, ou encore l’existence propre indépendante des manifestations individuelles.

 

On passe ensuite aux règles relatives à l’observation des faits sociaux. La première, fameuse, est de « considérer les faits sociaux comme des choses ». Cela n’a l’air de rien, mais c’est fondamental. Il s’agit de partir des objets, véritablement, et non des représentations que l’on s’en fait : les choses, à la différence des idées, sont les données de la science. Cette première règle a donc des corollaires importants. Tout d’abord, autre règle fameuse : « Il faut écarter systématiquement toutes les prénotions. » (Le terme est emprunté à Bacon, mais l’idée renvoie tout autant au doute méthodique de Descartes.) Plus facile à dire qu’à faire, hélas… Et, peut-être dis-je des bêtises, mais j’ai quant à moi l’impression que dans cet ouvrage, Durkheim lui-même n’écarte pas toujours ses prénotions : ainsi, il succombe facilement, comme nombre de ses contemporains, aux sirènes de l’évolutionnisme ethnologique et de son corollaire, l’historicisme (il se montre par contre, en plusieurs occasions, nettement moins ethnocentriste que beaucoup) ; on pourrait de même critiquer (mais ce serait sans doute faire dans l’anachronisme) son attachement farouche, viscéral même, au principe de causalité (voir plus bas)… Deuxième corollaire : « Ne jamais prendre pour objet de recherches qu’un groupe de phénomènes préalablement définis par certains caractères extérieurs qui leur sont communs et comprendre dans la même recherche tous ceux qui répondent à cette définition. » Ainsi, par exemple, pour étudier le crime, on se fondera sur le caractère extérieur commun à tous qu’est la peine, et on n’en écartera pas pour cause de désuétude historique ou autre ; de même pour ce qui est de la morale, et on n’aboutira pas ainsi à l’erreur consistant à dire que les sociétés dites « primitives » n’ont pas de morale… simplement parce qu’elles n’ont pas la nôtre. Troisième corollaire : « Quand […] le sociologue entreprend d’explorer un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s’efforcer de les considérer par un côté où ils se présentent isolés de leurs manifestations individuelles. »

 

Le chapitre III porte sur les règles relatives à la distinction du normal et du pathologique. Allons de suite à l’énoncé des règles, dont nous ne retiendrons que la première, la plus importante : « Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution. » Évolutionnisme, disais-je… Mais c’est ce qui suit qui est tout à fait fascinant. Durkheim, pour illustrer cette règle, a pris un exemple pour le moins fracassant : le crime. Et de montrer, à la suite du chapitre précédent, combien il est important de se débarrasser de ses prénotions : en effet, en appliquant les règles de la méthode sociologique, le crime est à l’évidence, non pas un phénomène pathologique, comme on tend à le croire à première vue, mais bel et bien un phénomène normal ! Bien évidemment, il ne faut pas y voir une apologie du crime… Mais la puissance de l’argumentation est saisissante.

 

Suivent les règles relatives à la constitution des types sociaux. Les sociétés sont classées d’après le degré de composition qu’elles présentent ; à l’intérieur des classes, on établit des variétés différentes « suivant qu’il se produit ou non une coalescence complète des segments initiaux ». Ce chapitre assez bref est loin d’être le plus fondamental de l’ouvrage…

 

On passe alors aux règles relatives à l’explication des faits sociaux. Durkheim rejette le caractère finaliste généralement retenu. Selon lui, la cause efficiente doit être recherchée indépendamment de la fonction, et la première recherche doit précéder la seconde. Il rejette de même les interprétations à caractère psychologique, et montre par la même occasion l’indépendance des faits sociaux « par rapport au facteur ethnique, lequel est d’ordre organico-psychique » ; d’où, ainsi qu’il a déjà été dit, l’importance d’une culture proprement sociologique. Durkheim insiste alors sur la notion de milieu social, et revient sur le principe de causalité, auquel il attache beaucoup d’importance ; aujourd’hui, on dirait trop, sans doute… mais on n’en était pas encore, par exemple, aux boucles de rétroaction de la systémique sociale.

 

Le dernier chapitre concerne l’administration de la preuve, et l’on y retrouve le principe de causalité, toujours plus fort ; ça va même très loin : « à un même effet correspond toujours une même cause ». L’instrument privilégié de la preuve en sociologie est la méthode comparative, et plus particulièrement la méthode des variations concomitantes. Là encore, depuis, on est un peu revenus de l’enthousiasme de Durkheim pour cette méthode… Dernier point qu’il me paraît intéressant de rapporter dans ce chapitre, et qui tient dans une formule parlante par elle-même : « La sociologie comparée est la sociologie même. »

 

Puis il est temps de conclure : la sociologie est indépendante de la philosophie et des doctrines pratiques, et domine les partis ; elle est objective, et dominée par le principe fondamental selon lequel les faits sociaux sont considérés comme des choses ; elle a un caractère propre, expliquant les faits sociaux tout en gardant leur spécificité : c’est une science autonome, ou, plus exactement, elle doit devenir autonome.

 

 On voit l’importance de cet ouvrage vieux de plus d’un siècle mais toujours influent à bien des égards. Certes, bien que n’étant pas moi-même sociologue, et donc n’en sachant rien, je doute fort que l’on trouve aujourd’hui encore des durkheimiens intégristes prenant pour argent comptant tous les préceptes exposés dans Les Règles de la méthode sociologique. Mais, à n’en pas douter, c’est un livre qui a fait école, et a parfaitement rempli son objectif : il a bel bien contribué à constituer la sociologie en tant que science autonome. Rares sont les ouvrages et leurs auteurs pouvant prétendre à une telle réussite.

CITRIQ

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M
c'est interessant
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J

je crois que je viens de perdre 10 de SAN...


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