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"Les Soldats de la mer", d'Yves et Ada Rémy

Publié le par Nébal

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RÉMY (Yves et Ada), Les Soldats de la mer. Chroniques illégitimes sous la Fédération, [Paris], Seghers – Pocket, coll. Science-fiction, [1968, 1980] 1987, 313 p.

 

Peut-être l’avez-vous remarqué, mais je suis d’un naturel plutôt francophobe. C’est bête, hein, mais c’est comme ça. Quand c’est français, je me méfie, d’instinct.

 

Et là…

 

Là, ce bouquin, il était tellement bon, que je n’en revenais pas qu’il soit français. Autant le dire tout de suite, en effet : avec Les Soldats de la mer d’Yves et Ada Rémy, on joue, comme trop rarement en France à mon goût, dans la cour des très grands, et cette fois le qualificatif de chef-d’œuvre ne serait pas usurpé comme il l’est trop souvent dans notre petit landernau (même si j’aurais une petite réserve, mais j’y reviendrai). C’est dire si ce bouquin m’a collé une baffe. Salutaire.

 

À plus d’un titre, d’ailleurs. Parce qu’elle intervient aussi dans le toujours pénible et fâcheux débat sur les étiquettes. En effet, les étiquettes, Yves et Ada Rémy semblent s’en contrefoutre, eux qui mélangent sans vergogne science-fiction, fantastique et ce que l’on n’appelait pas encore (en France en tout cas) fantasy dans cet étonnant recueil de nouvelles pour lequel la meilleure désignation, n’en déplaise aux culs serrés, restera celle d’imaginaire (à la limite avec un grand « I », comme la collection de Gallimard, dans laquelle Les Soldats de la mer, tous préjugés mis à part, ne feraient pas si tache que ça…). Alors, certes, Les Soldats de la mer, ça n’est probablement pas de la science-fiction selon la définition stricte du genre ; mais qu’est-ce qu’on s’en branle… On pourrait par contre, si on voulait, parler de « transfiction », dans la mesure où les frontières des genres sont ici sacrément floutées, mais bon, comme j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, cette notion ne m’apparaît que moyennement pertinente. Mais on s’en fout. On ne retiendra ici que l’essentiel : Les Soldats de la mer sont d’autant meilleurs qu’ils apparaissent inclassables ; aujourd’hui encore, ce recueil thématique est unique en son genre (pour ce que j’en sais tout du moins).

 

Le cadre : un monde très semblable au nôtre, si ce n’est qu’il a deux lunes et que ses villes portent des noms différents. L’atmosphère évoque un long Premier Empire, qui évolue peu à peu mais sans jamais trop s’éloigner de cette première base. Tout commence avec la création par les villes souveraines de Laërne, Lauterbronn et Ozmüde de la Fédération. Celle-ci ne manque pas d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur. Aussi le recueil sera-t-il focalisé sur la guerre et ses héros seront-ils tous ou presque des soldats, dragons, hussards, chevau-légers ou grenadiers… Il faut dire que la Fédération développe vite une politique expansionniste, pour ne pas dire impérialiste. Et c’est ainsi que, au fil des pages et des nouvelles, nous passerons de la première à la deuxième, troisième, quatrième et enfin cinquième Fédération, quand Torre Bianca, Libemoth, Durango et Doña Real rejoindront les trois premières villes ; ceci sans compter, bien sûr, les protectorats et colonies… Les nouvelles sont par ailleurs encadrées par des extraits de manuels destinées à les situer dans un cadre historique et géopolitique. Au fil des textes, c’est ainsi tout un monde que l’on voit se constituer. Et, en fait de recueil thématique, Les Soldats de la mer prend à vrai dire des allures de fix-up.

 

Mais ce monde a une autre particularité par rapport au nôtre : c’est la présence de la surnature. On y croise régulièrement, au fil des pages, des fantômes, des vam… pardon, des oupires et autres morts-vivants, on y trouve des passages entre les mondes, des forêts pétrifiées, des lacs sans fond, des îles ensorcelées, des dieux enfin… Chaque nouvelle explore ainsi un thème fantastique, et le recueil dans son ensemble creuse à peu près toutes les veines du genre, du simplement insolite ou du merveilleux à la terreur pure éventuellement saupoudrée de gore, en passant par la ghost story ou l’horreur vaguement lovecraftienne. Sur une gamme de tons par ailleurs très variée : si le style reste tout du long d’un certain baroque qui colle à l’atmosphère (mais peut rebuter, je le conçois), le ton peut passer d’un extrême à l’autre entre les nouvelles, tantôt gothiques ou romantiques, tantôt burlesques ou satiriques, etc.

 

Dix-sept récits composent Les Soldats de la mer, sachant que le dernier – la quatrième de couverture ne se prive pas de le préciser… – est à mettre un peu à part. Décortiquons brièvement.

 

Les choses commencent très bien, sous la Première Fédération, avec « Suicide par imprudence » (pp. 11-41), une très astucieuse et rondement menée variation sur le thème hautement classique du double. « Celui qui se faisait appeler Schaeffer » (pp. 45-56) est ensuite une histoire classique mais sympathique de château hanté, avec une belle atmosphère. « Mort pitoyable d’un oupire » (pp. 59-97) est une palpitante enquête policière sur le thème du vampirisme, avec une narration relativement originale ; capillotracté, mais très prenant. Je ne dirai pas grand chose de « Mon lieutenant, ne prendrez-vous jamais vos quartiers d’hiver ? » (pp. 101-111), si ce n’est pour louer l’atmosphère de ce joli petit texte. Une petite merveille ensuite avec « Enfants perdus, perdus » (pp. 115-134), joli morceau de terreur pure et de désespoir, avec en prime… mais non, chut ! « La Maison aux engoulevents » (pp. 137-147) introduit un point de vue féminin sur la guerre, et c’est joliment fait.

 

Un seul texte pour la Deuxième Fédération, mais brillant : « Les Soldats de plomb de Niccolo Pasini » (pp. 151-167) ; la narration est délicieuse, et l’histoire jubilatoire.

 

On passe à la Troisième Fédération avec « Verso d’ailleurs » (pp. 171-182), un texte définitivement so British, et très réussi de ce point de vue ; il en va de même pour le très court (mais la narration est originale) « Les Artilleurs de Cat-Valley » (pp. 185-188) : c’est prévisible de bout en bout, mais ça n’empêche pas de se régaler. « Olga Mensonge » (pp. 191-199) joue dans un tout autre registre, mi-grivois, mi-romantique, et c’est bien vu.

 

Quatrième Fédération : « Les Rogandins d’Argos » (pp. 203-220) est une superbe histoire de vengeance d’outre-tombe, avec pour fond les crimes de guerre, sans manichéisme pour autant. « Le Joueur de dames » (pp. 223-228) est sympathique, et remplace un joueur d’échecs de par chez nous, mais rien d’exceptionnel, cette fois…

 

Et on en arrive à la Cinquième Fédération : « Les Dogues de Tchangoon » (pp. 231-240), nouvelle sur l’inéluctable, m’a beaucoup fait penser à Lovecraft ; une réussite. « Chut ! mon lieutenant » (pp. 243-260) est à n’en pas douter une des nouvelles les plus originales et les plus terrifiantes du recueil, et figure donc parmi les meilleures ; aussi n’en dirai-je pas davantage, eh eh… « Dévouement posthume de Charles Tör » (pp. 263-266) est une hilarante petite nouvelle satirique, même si, en fait… eh eh, une fois de plus. Une réussite encore une fois, en tout cas. De même pour la très burlesque « La Seconde Carrière du général des Fosses » (pp. 269-279) ; je ne résiste pas à l’envie de vous en citer un passage (pp. 275-276) :

 

« – Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui, mon garçon ? Je ne vous ai jamais connu si agressif.

« – Je suis las, général. Trop de batailles. Trop de shakos dans les fossés, trop de talpacks sur les eaux des marais, trop de casques dans les champs, trop de bonnets ensanglantés, et des toques et des casquettes et des képis et des chevaux morts et des équipages ruinés. La guerre est triste.

« – La guerre est belle.

« – La guerre est triste.

« – Silence, mon garçon ! Je suis un petit bonhomme graisseux et probablement assez dégoûtant. Je suis habillé comme un paltoquet et vous qui avez l’élégance d’un épouvantail, n’en manquez certes pas à mes côtés mais je connais la beauté des bataillons en marche, la grandeur d’un escadron qui charge, l’incomparable, le vertigineux décor de la guerre.

« – Je connais aussi les quatre armées qu’elle laisse sur ses champs de bataille, une armée de morts, une armée de pleureuses, une armée de bandits et une armée de pauvres.

« – De qui vous moquez-vous ? L’incendie est-il moins beau parce qu’il laisse des cendres et des ruines ? Êtes-vous souffrant pour ne plus apprécier un lancier qui charge, fer pointé ? Êtes-vous devenu si las pour ne plus admirer le plus grandiose spectacle que les hommes se soient jamais offert ? N’avez-vous donc jamais assisté dans une courtine au fabuleux galop des ennemis tournoyant autour d’un fortin, dans un paysage gris, boueux, avec des nuages qui écrasent les hommes comme des punaises dans les champs, et ce galop et ces hurlements, ces coups de feu qui lâchent une bordée de fumée, ce sifflement brut des balles et l’impact du plomb dans les sacs de sable ou sur les pierres de remblai ?

« – Ou dans les corps, général.

« – Quoi, dans les corps ? Évidemment ! Il faut bien qu’il en tombe le plus possible, faute de quoi ils deviendraient tous des anciens combattants. Sont-ils déjà assez nombreux, ceux-là ! »

 

Reste « Fondation » (pp. 283-314). Et là, mon sentiment est partagé. Dans un premier temps, la nouvelle fonctionne assez comme « Chut ! mon lieutenant », et, si cela lui confère un air de déjà-vu, cela ne l’en rend pas moins efficace ; mais c’est la toute fin qui me pose problème. En effet, elle vient tout expliquer. Tout. Absolument tout. Le titre du recueil, la Fédération, les deux lunes, et chaque nouvelle. Et j’avoue avoir trouvé ça un peu too much, et à vrai dire pas nécessaire. Peut-être s’agissait-il d’essayer de tirer le recueil vers la SF en définitive (mais bon, avec toute la magie qui traîne malgré tout, ça ne convaincra pas grand monde…) ? Mais était-ce vraiment indispensable ? Pour ma part, je ne le pense pas. Non, je pense plutôt que le recueil aurait gagné à rester dans le mystère, le non-dit, qui se suffit très bien à lui-même. Cette volonté de tout vouloir expliquer me paraît nuisible, et à vrai dire absurde. À mon sens, ces sept ou huit dernières pages – c’est tout ! – sont la seule chose qui empêchent Les Soldats de la mer de prétendre totalement au statut de chef-d’œuvre, c’est là le seul bémol que j’y mettrais. Un bémol bien mince, on le voit… Alors, on peut bien mettre un voile pudique là-dessus, faire comme si on n’avait pas lu ces dernières pages, ou comme si on les avait trouvées plus convaincantes et effectivement nécessaires, et allez, hop : chef-d’œuvre.

 

Hop, vous dis-je.

 

Hop !

 

Demi-tour, droite ! En avant, marche ! Pour la plus grande gloire de la Fédération !

CITRIQ

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G

J'ai certes le cul particulièrement serré quand il s'agit de confondre n'importe comment des espèces littéraires qui n'ont rien à voir entre elles, si ce n'est qu'elles ne sont pas mimétiques, et
encore, il faut aller voir dans le détail.
Dans l'intérêt de la raison, distinguez, comme disait A.K. le maître de 'immense A.E.V.V. Et comme le rappelait ultérieurement Pierre Bourdieu.

Mais donc puis-je rappeler que j'ai exhumé Les Soldats de la mer du trou noir où il était tombé après une première parution sans éclat chez Christian Bourgois, et que je l'ai repris dans ma
collection chez Seghers Les Fenêtres de la nuit (à laquelle je n'accolerai pas le qualificatif honteux de "transfictions" mais que je qualifierai de "fantastique"?
Puis que j'ai édité des mêmes,en sf cette fois et dans A&D, La maison du cygne, passé trop inaperçu suite sans doute à la francophobie des lecteurs et critiques français.
Et qu'enfin, j'ai bien connu les Rémy, des amis délicieux dont je me demande bien ce qu'ils sont devenus.
De très bons mais trop rares écrivains, complètement négligés par la critique (et ajoutera-je, les libraires).


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N


Test réussi.


Mais je ne pensais pas, très cher Maître, que vous seriez le premier à succomber à la tentation, au point d'en oublier votre (vos) pseudonyme(s).



E

Francophobe ? Curieux...
Bah, les oeuvres intégrales de Kevin J Anderson te tendent les bras.... ;)


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