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"Lire et penser ensemble. Sur l'avenir de l'édition indépendante et la publicité de la pensée critique", de Jérôme Vidal

Publié le par Nébal

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VIDAL (Jérôme), Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique, Paris, Éditions Amsterdam, coll. Démocritique, 2006, 101 p.

 

Où l’on poursuit les lectures éditoriales, toujours dans le versant « gauche critique », après L’Édition sans éditeurs et Le Contrôle de la parole d’André Schiffrin. Celui-ci est d’ailleurs nommément visé (mais aussi remercié...) dès le début de ce Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique de Jérôme Vidal, co-responsable des Éditions Amsterdam qu’il a fondées en 2003 (ça tombe bien…) et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes.

 

En effet, si l’auteur accorde bien de l’importance aux phénomènes de concentration à l’œuvre dans le monde de l’édition tels que les a décrits André Schiffrin, il considère cependant que ce serait une erreur que de focaliser son analyse là-dessus (et pan !). Il considère surtout – et là je ne lui donne pas tort – qu’il ne faudrait pas accorder à l’économique une place excessive dans les changements qu’a connus le monde du livre et de la lecture. Pour lui, il s’agit dès lors, non plus de se contenter de dresser un tableau critique du vilain oligopole et élogieux des « éditeurs résistants » (lui préfèrera parler « d’activistes », par égard pour les vrais « éditeurs résistants »), mais de proposer une véritable politique des savoirs et du livre, susceptible de prendre bien des formes.

 

Aussi le bref essai de Jérôme Vidal a-t-il un aspect quelque peu décousu… et tient-il plus du recueil d’articles qu’autre chose. Commençons par deux notes globales avant d’en aborder le contenu. Une positive : l’ouvrage est en Creative Commons, et ça c’est bien. Une négative (à mes yeux de maniaque) : l’ouvrage a été composé « conformément à l’orthographe recommandée » (yeurk !).

 

Et passons maintenant à l’introduction, « Le désir de lire et de penser ensemble » (pp. 15-34), « chapitre » qui avait fait l’objet d’une première publication dans un dossier consacré à la « Situation de l’édition et de la librairie » par la revue Lignes (n° 20, mai 2006). Où l’on commence donc par la critique de Schiffrin (notamment) que nous venons de voir. J’aimerais en citer un passage, qui vise plus ses « disciples » (p. 26) :

 

« Le problème avec les discours qui se focalisent presque exclusivement sur les phénomènes de concentration dans l’édition, outre les relents assez déplaisants d’antiaméricanisme qu’ils exhalent parfois (qui manifestent une méconnaissance de la production éditoriale et intellectuelle outre-Atlantique), est qu’ils risquent de se réduire à une dénonciation rituelle et incantatoire : ils empêchent en effet de saisir la complexité de la situation qui est la nôtre et, en conséquence, ils ne permettent pas de déterminer quels pourraient être les ressorts d’une action politique visant à la transformer. Tout ne peut être expliqué par l’invocation des phénomènes de concentration. Si ceux-ci favorisent l’uniformisation bien réelle de la production éditoriale, celle-ci n’est pas une nouveauté, mais une tendance lourde et ancienne, du reste extrêmement difficile à mesurer. Quand, dans les années soixante et soixante-dix, il suffisait d’inscrire « psychanalyse » et/ou « marxisme » sur la page de titre d’un livre pour s’assurer des ventes qui feraient aujourd’hui pâlir d’envie tout éditeur, les maisons d’édition ne se privaient pas, tant s’en faut, d’user et d’abuser du procédé. Les livres de qualité devaient déjà surnager dans un océan d’écrits médiocres qui ne faisaient que surfer sur telle ou telle mode intellectuelle, comme aujourd’hui la plupart des livres sur la mondialisation ou l’altermondialisation. Il faut recevoir avec la plus extrême prudence les discours qui décrivent notre présent comme un désert culturel et éditorial. »

 

Tout à fait d’accord avec ça.

 

À partir de là, il s’agit donc de définir des modalités d’action. C’est ce à quoi va s’employer le reste de ce petit ouvrage.

 

Chapitre premier : « Les Manuels scolaires et la fabrication en masse de non-lecteurs » (pp. 35-50). C’est que l’auteur, dans son ouvrage, s’intéresse essentiellement à l’édition en matière de sciences humaines et sociales. Et il a une sacro-sainte haine pour les manuels, qui selon lui mâchent le travail et empêchent donc les élèves et étudiants d’être vraiment « lecteurs », en allant aux « vrais » ouvrages des disciplines concernées. Il prend ici notamment le cas de l’histoire dans le secondaire, et vient souhaiter que les élèves du secondaire soient en mesure, dans l’année, de lire un ou deux « vrais » livres d’histoire, et non uniquement leur  manuel, qui, non seulement en fait des non-lecteurs, mais, en outre, leur présente une vision fausse de l’histoire, puisque consensuelle, non traversée de conflits, ne prenant pas en compte les travaux les plus récents et les plus critiques, et ayant pour seul but, dans une perspective d’éducation civique et morale, de faire l’apologie de la démocratie libérale comme fin de l’histoire. Sur la critique des manuels, notamment dans le secondaire, je rejoins tout à fait Jérôme Vidal (je crois que c’est moins vrai pour les manuels du supérieur, tout de même…) ; et j’aimerais, moi aussi, que les élèves des lycées soient en mesure de lire de « vrais » livres d’histoire. Mais n’est-ce pas là un vœu pieux, à l’heure où l’on parle même de supprimer l’histoire pour les filières scientifiques ? J’ajouterais que, à mon sens, la véritable première réforme à faire concernant l’histoire dans le secondaire, ce serait de la découpler de la géographie, pour en faire un enseignement à plein temps ; et un enseignement recouvrant de multiples facettes, tant événementielles qu’idéologiques et économiques et sociales (et pas « ou » : tous ces aspects sont nécessaires), et enfin méthodologiques (et là viendrait se poser la question du « vrai livre d’histoire ») ; car, pour avoir brièvement enseigné l’histoire en première année d’AES, je peux assurer Jérôme Vidal d’une chose : les étudiants que j’ai eus ne connaissaient rien ou presque à l’histoire de la société française au XIXe siècle… Alors, dans ces conditions, j’en suis le premier désolé, mais le discours anti-manuels me paraît un peu placer la charrue avant les bœufs (si j’ose dire)…

 

Chapitre deux : « Penser, c’est traduire. De la difficile circulation des livres et des idées » (pp. 51-81). Sous ce titre, Jérôme Vidal s’intéresse en fait à deux choses : la traduction – dans tous les sens du terme – et la critique – idem. L’auteur rejette tout d’abord à bon droit les accusations imbéciles des grands groupes qui accusent les petits éditeurs de l’inflation des titres. Il s’intéresse ensuite à la traduction, et s’interroge sur le rôle que pourrait jouer le CNL (Centre National du Livre) afin de favoriser la tâche aux petits éditeurs, tout en notant les difficultés de son fonctionnement. Puis il s’agit de travailler sur la critique : en quoi un ouvrage est-il critique, et que signifie critiquer un ouvrage. D’où l’appel à une « critique critique »… qui finit un peu en publicité pour La Revue internationale des livres et des idées, dans laquelle les Éditions Amsterdam sont de la partie. Hum.

 

Chapitre trois, bien plus (trop) court : « La Révolution numérique et l’avenir du livre » (pp. 83-92). Il s’agit pour l’essentiel de démonter le discours « googlophobe » de Jean-Noël Jeanneney, le directeur de la Bibliothèque Nationale de France, et a fortiori des tartuffes qui dénoncent tout en faisant la même chose, en montrant toute la part de désinformation que ce discours contient, sans pour autant se faire d’illusions sur le caractère philanthropique des initiatives de Google en la matière. Assez juste, mais bien trop court.

 

En guise de conclusion… « Pourquoi « Amsterdam » ? » (pp. 93-96). Ah ben là au moins on annonce franchement la couleur ! Oui, c’est bien de publicité qu’il s’agit. Cela dit, ça me rappelle que j’ai dans ma pile à lire un ouvrage emblématique desdites éditions, Qu’est-ce que les Lumières « radicales » ?, qu’il faudra bien que je me décide à lire un de ces jours…

 

Reste enfin en annexe un article de Alexandre Laumonier, responsable de Kargo, paru dans Le Monde des livres en date du 7 septembre 2006 et intitulé « Une offre éditoriale si peu humaine », qui m’a paru un peu démago…

 

 Au final, un petit ouvrage pas inintéressant mais fourre-tout, et parfois un peu agaçant… Les intentions sont bonnes, certaines vues pertinentes, mais le résultat global ne convainc qu’à moitié.

CITRIQ

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C

Mouai, bof.

Tiens, encore une différence entre la France et la Belgique: nous utilisons très peu de manuels, et nous, c'est surtout pour les langues et les maths. Le professeur compose son cours et oriente
donc lui-même la vision de l'histoire, de la géo (de la littérature aussi ^_^) donnée aux élèves. C'est un mal pour un bien, certainement, et c'est beaucoup plus de travail pour le prof, mais ça
permet d'avoir des visions différentes et de ne pas uniformiser le savoir comme en France (je sais, mais j'ai énormément de mal avec le concept du bac français et de son savoir "unique et
véritable, le seul, le vrai", j'aime la diversité d'enseignement belge parce qu'elle permet de créer des savoirs différents, moins "mainstream" même parfois, tout en conservant une base commune
imposée par le programme).


Répondre
G

Mémoire sur l'édition ou mission pour la ministère de la culture ?


Répondre
N


Réorientation.