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"Lovecraft et la politique", de Jacky Ferjault

Publié le par Nébal

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FERJAULT (Jacky), Lovecraft et la politique, postface de Gérard Klein, Paris, l’Œil du sphinx, coll. Bulletin de l’Université de Miskatonic, 2008, 149 p.

 

Lovecraft et la politique. Diantre, le passionnant sujet que voilà. Sensible, aussi : on sait en gros ce qui s’y cache… Comme le dit Joseph Altairac en quatrième de couverture, « c’est une chance que l’écrivain de fantastique et de science-fiction Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) ait choisi la carrière d’homme de lettres plutôt que celle d’homme politique »… Ce qui ne l’empêchait cependant pas d’avoir des opinions sur les sujets politiques et de les exprimer, surtout dans sa volumineuse correspondance.

 

Jacky Ferjault a donc écumé cette dernière (principalement des lettres des années 1930, cependant) pour nous en livrer la substance. Et le résultat est pour le moins édifiant, confirmant à l’occasion certaines idées reçues, mais dressant en définitive un portrait complexe et fluctuant ; après tout, comme le dit la sagesse populaire, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et Lovecraft n’était pas un imbécile.

 

Ce bref essai s’articule donc essentiellement sur le changement idéologique de Lovecraft au cours des années 1930 : le réactionnaire borné se rallie plus ou moins à une forme de « socialisme modéré » tempéré par un net penchant pour l’aristocratie ; de républicain farouchement conservateur, il devient démocrate et fervent partisan de Roosevelt et du New Deal ; entre-temps, il est toutefois séduit par le fascisme… Et, à l’arrière-plan, même si l’expression et l’intensité de ces sentiments évoluent, restent toujours xénophobie, racisme et antisémitisme.

 

Ce petit ouvrage – mal chapitré, mais bon, tant pis – peut être découpé en trois parties : dans la première, nous voyons quelques généralités d’ordre théorique, sur la conception lovecraftienne du monde et des doctrines politiques ; on passe ensuite, dans un très long chapitre, à la politique intérieure des États-Unis ; et l’ouvrage se s’achever (enfin, avant la postface de Gérard Klein, « Un Marx du cauchemar », expression pour le moins déconcertante empruntée à Jean-François Revel…) sur la politique extérieure.

 

Nous voyons d’abord comment le matérialisme mécaniste de Lovecraft, conjugué à son « indifférentisme », ne l’empêche pas, bien au contraire, de s’intéresser à la politique : un autre aspect du « régionalisme cosmique » qui caractérise son œuvre. Puis l’on s’intéresse aux doctrines : le fascisme est envisagé assez naïvement (dans un premier temps, du moins), mais plutôt loué dans l’ensemble, comme étant à même de préserver les traditions culturelles auxquelles Lovecraft est tellement attaché (ce qui est pour le moins douteux… et sans doute le très conservateur Lovecraft a-t-il fini par s’en rendre compte) ; la démocratie et le pacifisme sont en tout cas nettement vilipendés, au prix parfois de jeux rhétoriques pour le moins douteux. La question du socialisme est nettement plus complexe : c’est ici que l’on voit Lovecraft évoluer, progressivement… même s’il reste dans l’ensemble anticommuniste (et terrorisé à bien des égards par la révolution bolchevique, dont il craint le modèle), et si sa conception de l’anarchisme, sans surprise, relève de la caricature.

 

Le long chapitre sur la politique intérieure des États-Unis confirme et détaille cette évolution (notamment au travers de passionnantes et longues lettres à Robert E. Howard et Catherine L. Moore). Mais, auparavant, il nous est donné d’étudier d’autres questions, peu ragoûtantes : l’immigration, les Juifs, les Noirs… La désastreuse expérience new-yorkaise, ici, joue un grand rôle (qu’on ne doit toutefois pas surévaluer), et on lit sous la plume de Lovecraft des choses pour le moins abominables, qu’on ne saurait en aucun cas occulter (et qui, contrairement à ce que d’aucuns ont pu dire, transparaissent clairement dans sa fiction). On voit en tout cas la pensée de Lovecraft évoluer, que ce soit de manière très théorique, ou en étant confrontée à des faits divers ou des personnalités du moment.

 

La politique extérieure est envisagée selon trois angles : la guerre (on retrouve ici son hostilité au pacifisme et son engagement auprès de la « mère patrie » anglaise lors du premier conflit mondial, avec déploration de ce que cette guerre oppose des membres de la même « race »…), la montée du fascisme en Europe (l’accent est mis sur « le bel Adolf », envisagé peu ou prou comme un clown tragique : Lovecraft éprouve de la sympathie pour le Führer, mais rejette ses moyens, et – c’est intéressant – s’oppose au racisme exacerbé des nazis, la culture étant pour lui le vrai critère, et non le sang… ce dont on pourrait douter à lire certaines de ses nouvelles traitant du thème obsessionnel de l’hérédité, comme « Arthur Jermyn » ou « Le Cauchemar d’Innsmouth » ; disons qu’il y a des nuances…), et enfin les relations avec le Japon (ce qui nous replonge dans un contexte bien précis dont on a sans doute du mal à prendre conscience aujourd’hui, et qui nous montre la future guerre comme inévitable à bien des égards…).

 

Ce petit ouvrage est donc à n’en pas douter passionnant et même fascinant (oui, c’est bien un « n »…). Je lui adresserais néanmoins quelques reproches : tout d’abord, s’il est signé « Jacky Ferjault », c’est pourtant largement un livre de Lovecraft, « l’auteur » se contentant de citer longuement des lettres interminables, et n’écrivant presque rien de lui-même ; il a en fait opéré une sélection… mais les commentaires et l’analyse sont hélas passés à la trappe. On regrettera également (enfin, moi, en tout cas, je le regrette) que seules les lettres de Lovecraft aient été ici envisagées : il me semble que d’autres de ses textes (fictions, poèmes, essais) auraient également pu éclairer la problématique ; dommage, enfin, que l’accent ait été mis sur les seules années 1930… Pour toutes ces raisons, je dois donc avouer une légère frustration, qui sera je l’espère ultérieurement comblée par l’importante étude de S.T. Joshi H.P. Lovecraft. The Decline of the West, dont j’attends beaucoup. En attendant, cet ouvrage reste tout à fait recommandable, à condition de bien prendre conscience de la manière dont il a été composé.

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