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"Lovecraft Studies", no. 12

Publié le par Nébal

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Lovecraft Studies, no. 12 (vol. 5, no. 1), West Warwick, Necronomicon Press, Spring 1985, 40 p.

 

Lovecraft Studies, suite. On commence avec Steven J. Mariconda et « Lovecraft’s Concept of « Background » ». Une question extrêmement complexe – et diablement intéressante – puisqu’il s’agit de voir comment Lovecraft pouvait concilier son « indifférentisme » cosmique avec son attachement à une culture et une tradition, idéalisées dans ses textes par le cadre de la Nouvelle-Angleterre. J’avoue cependant n’avoir pas été pleinement convaincu par cet article, dans la mesure où – et c’est sans doute un prolongement des précédentes livraisons de l’auteur dans Lovecraft Studies – ce sont surtout ici les dimensions stylistique et narrative qui sont questionnées. Or une telle question – et, je me répète, mais elle est d’une très grande complexité – me semble entrer en résonance avec bon nombre d’aspects de la vie même de Lovecraft et de ses conceptions philosophiques. Et c’est bien là, à mon sens, ce qui en fait tout l’intérêt, bien plus que de décortiquer la mise en œuvre de cette problématique dans les récits lovecraftiens. C’est en effet un point où – disons-le – je n’arrive pas à comprendre Lovecraft ; une situation paradoxale que j’ai du mal à envisager sereinement… d’autant qu’elle débouche, malgré la philosophie globale de l’auteur, sur un éloge de la tradition et de la « race », ce qui me dépasse totalement. On trouvera certes ailleurs – chez S.T. Joshi, par exemple – des développements intéressants sur cette question, mais j’ai trouvé quelque peu regrettable sa quasi-évacuation dans le présent article, loin d’être inintéressant ceci dit.

 

Suit un autre article sacrément enrichissant, dû cette fois à la plume de H.P. Lovecraft himself. Dans « Some Repetitions on the Times », essai datant de 1933 (ça a son importance), le Maître de Providence nous livre quelques aperçus de sa pensée politique, économique et sociale d’alors – et qui restera dans une bonne mesure le credo de ses derniers jours. Ici, plus ou moins dans la lignée du « New Deal » de Roosevelt – dont on sait qu’il avait pris la défense vigoureusement, bien qu’étant toujours largement républicain et conservateur – et plus généralement dans le cadre de la Grande Dépression faisant suite au crash de 1929, nous le voyons faire l’apologie d’un certain socialisme modéré. Modéré, hein : l’auteur est bel et bien terrorisé par l’éventualité d’une révolution bolchévique (œuvre de « sous-hommes » pour des « sous-hommes », à l’en croire…), surtout dans la mesure où elle viendrait anéantir la tradition et la culture auxquelles il était si attaché (lien direct avec l’article précédent). Aussi le voit-on nuancer cette position économique et sociale par un éloge de « l’aristocratie », notamment sur le plan culturel. Je me suis dit, à la lecture de ce passionnant témoignage, que, si cette aristocratie relevait à certains égards d’une forme de « technocratie » à la Comte ou Saint-Simon, c’était finalement une conception à laquelle je pouvais largement me rattacher moi-même… Mais qu’on ne s’y trompe pas : ici – et ce quoi qu’on ait pu en dire par ailleurs –, cette conception a des accents passablement fascisants… Et si Lovecraft ne cite qu’une seule fois Mussolini dans cet article, et s’il était sans doute trop conservateur pour adhérer pleinement au fascisme, on y trouve bien une sorte d’éloge du césarisme plébiscitaire (ainsi dans ce passage où Lovecraft suggère de limiter autant que possible les fonctions électives, tant qu’à faire jusqu’à n’en garder qu’une seule : celle du dictateur…). Dommage… Mais l’article n’en est pas moins sacrément intéressant, et très éclairant sur les conceptions politiques, économiques et sociales de Lovecraft sur ses derniers jours. À la limite, cet article seul justifie la lecture de ce numéro de Lovecraft Studies.

 

Cela dit, la suite n’est pas négligeable pour autant. Avec « An Uncompromising Look at the Cthulhu Mythos », Will Murray lance un pavé dans la mare ; ou plutôt directement dans la gueule d’August Derleth, qualifié d’idiot pur et simple… L’auteur revient donc sur le soi-disant « Mythe de Cthulhu » (ou « Mythe de Lovecraft », pour reprendre l’expression de S.T. Joshi), et le démonte totalement ; pour lui, le « Mythe » au sens strict… ne se trouve que dans trois nouvelles ; oui, seulement trois : « L’Appel de Cthulhu », « La Couleur tombée du ciel » et « L’Abomination de Dunwich ». Trois textes qu’il tient en très haute estime – il n’est pas le seul. Mais, à l’en croire, le parasitage qui a suivi immédiatement – notamment sensible dans « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » – prohibe cette qualification pour les textes ultérieurs ; en effet, pour lui, le « Mythe » n’est plus dès lors qu’un outil virant à la blague, du fait des emprunts multiples à d’autres auteurs – et de la bénédiction de Lovecraft à l’égard de ceux qui employaient ses références, qu’il s’agisse de « dieux », de lieux ou de livres – et de l’emploi de thématiques « mythiques » dans les révisions. C’est une conception à mon sens trop radicale (si « l’horreur cosmique » est bien au top dans ces trois textes, le « Mythe » me semble justement se développer notamment du fait des contributions d’autres auteurs ou dans les révisions ; certes, cela tourne parfois à la blague – ou au « passage obligé », avec litanie de concepts qui tombe à l’occasion comme un cheveu sur la soupe, y compris dans certains des meilleurs textes de Lovecraft, comme « Les Montagnes Hallucinées » ou encore « Dans l’abîme du temps » – mais, si cela enlève un peu de sa force à la thématique même, cela lui fait également prendre une nouvelle tournure qu’il serait quelque peu abusif de balayer ainsi avec un certain mépris… Quoi qu’il en soit, cette position radicale et exprimée en termes très virulents a été discutée (voir notamment le numéro suivant de Lovecraft Studies, mais aussi la conférence Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?) ; elle est dès lors enrichissante.

 

Pas grand-chose à dire sur « Disbelievers Ever » de R.W. Sherman, sorte d’éloge funèbre (publié dans l’Amateur Correspondent en 1937) qui tape sur les hypocrites qui, après avoir témoigné bien du mépris à l’encontre de Lovecraft de son vivant, se mettaient à lui tresser des lauriers une fois mort. Ce genre d’article a fortement tendance à m’agacer (même si j’ai dû en commettre quelquefois, je plaide coupable…), et je tends à me méfier de ceux qui balancent ces assertions vindicatives… qui sont parfois, en fin de compte, d’éloquents témoignages de cette pratique même qu’ils vilipendent.

 

Deux « Reviews », ensuite. At the Mountains of Madness and Other Novels de H.P. Lovecraft, nouvelle édition basée sur les recherches de S.T. Joshi, se voit fort logiquement couvrir d’éloges par David E. Schultz. Il en va de même, sous la plume de Dabney Hoskins, pour H.P. Lovecraft and Lovecraft Criticism: An Annotated Bibliography: Supplement 1980-1984, une publication de Necronomicon Press éditée par S.T. Joshi et L.D. Blackmore.

 

Et puis – surprise ! – on trouve enfin deux lettres adressées à la rédaction de Lovecraft Studies. La première, signée Darrell Schweitzer, est une réponse « personnelle » au long article en trois parties de S.T. Joshi : l’auteur, sans trop défendre son ouvrage consacré à Lovecraft, se défend cependant d’être de la « vieille école derlethienne », et paraît dans son bon droit (mais je ne suis pas qualifié pour en juger…). Plus intéressante à mon sens, la lettre de David F. Godwin rebondit sur les analyses plus ou moins bidons qui émaillaient les précédents livraisons du fanzine, qui visaient à étudier Lovecraft à l’aune du yin et du yang, du bouddhisme zen… et surtout – je vous avais déjà fait part de mon horreur à cet égard – d’Aleister Crowley. Le correspondant, qui se présente plus comme un amateur de Crowley que comme un véritable connaisseur de Lovecraft, démonte aisément la communication pathétique de Barry Leon Bender qui m’avait fait voir rouge…

 

Vous l’aurez compris : ce douzième numéro de Lovecraft Studies est vraiment un excellent cru. Suite au prochain épisode…

Commenter cet article

Bidibulle 18/11/2013 23:04

C'est moi ou la couverture est jolie?

Nébal 19/11/2013 04:36



C'est toi.


 


(Voir réponse au commentaire précédent.)