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"Mourir pour la patrie", d'Akira Yoshimura

Publié le par Nébal

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YOSHIMURA (Akira), Mourir pour la patrie. Shinichi Higa, soldat de deuxième classe de l’armée impériale, [Junkoku – Rikugun Nitôhei Higa Shin’ichi], traduit du japonais par Sophie Refle, Arles, Actes Sud, coll. Lettres japonaises, [1967] 2014, 173 p.

 

Akira Yoshimura, c’est bien, très bien même, mais, avouons-le, c’est souvent pas exactement joyeux (voyez mes comptes rendus de La Jeune Fille suppliciée sur une étagère et Un spécimen transparent, suivi de Voyage vers les étoiles). Mourir pour la patrie, du coup, rien qu’au titre on se doute que ça va être fun… Et ça ne manque pas, effectivement. Il faut dire que l’auteur nippon se penche ici sur un traumatisme durable de son pays, en traitant de la Deuxième Guerre mondiale, et plus précisément de l’engagement de soldats mineurs durant la bataille d’Okinawa. Et c’est terrifiant.

 

Shinichi Higa a quatorze ans. Au début du roman, comme tous les jeunes garçons de son âge à Okinawa, il est engagé pour intégrer l’armée impériale, dans une unité Fer et Sang pour l’Empereur, en tant que soldat de deuxième classe. Et il en est très fier. Il entend bien servir le Pays des Dieux du mieux qu’il pourra, et plaint ceux qui sont trop jeunes pour être engagés en dépit de leurs réclamations larmoyantes. Or, servir le Japon, cela impliquera probablement de mourir… Pas question pour les jeunes soldats japonais (et pour les civils pas davantage, à vrai dire) de se rendre aux Américains : ils doivent tous tuer au moins dix ennemis avant de mourir eux-mêmes. Shinichi Higa sait que c’est là son destin, et il s’en accommode, voire l’attend avec une certaine hâte.

 

Mais sans doute n’aura-t-il guère à attendre longtemps : les Américains sont aux portes d’Okinawa, les bombardements et pilonnages sont incessants, et le débarquement ne saurait tarder… Mais les jeunes soldats japonais entendent bien repousser l’ennemi à la mer, et lui disputer en attendant chaque mètre carré de l’île. Les habitants d’Okinawa, militaires comme civils, font preuve d’une motivation fanatique, renforcée par une ardente propagande qui ment sur les succès de l’armée impériale et sur les secours attendus, et propage des rumeurs horribles sur les atrocités commises par les barbares au service de l’Oncle Sam. Aussi n’ont ils guère le choix : oui, ils vont mourir ; il est même dans un sens de leur devoir de mourir ; mais pour la patrie.

 

Le thème suicidaire apparaît très tôt dans le roman, avec l’éloge absurde des troupes de choc qui se jettent sous les chenilles des chars et des célèbres kamikazes. L’approche en est cependant différente de ce que l’on avait pu lire dans l’extraordinaire Voyage vers les étoiles. La mort, ici, est non seulement souhaitée, mais idéalisée, et le suicide n’est pas égoïste, mais altruiste, pour reprendre la dichotomie de Durkheim. Il s’agit de mourir pour quelque chose de plus grand que soi.

 

Mais, en attendant, Shinichi Higa se rend utile. Dans un premier temps, il ne joue guère au petit soldat : s’il vient assister l’artillerie, il travaille essentiellement à la cuisine, puis dans les hôpitaux de campagne submergés par d’innombrables blessés. Notre jeune garçon fait la guerre, oui, mais sans user de son fusil, et en gardant précieusement ses trois grenades, la dernière étant destinée à se faire sauter lui-même le moment venu. Il n’en est pas moins confronté aux pires horreurs : au milieu des cris des blessés, dont bon nombre n’ont aucun espoir de s’en sortir, au milieu des cadavres qui jonchent le sol de part en part, Shinichi Higa, qui en vient lui-même à être recouvert d’asticots, obéit aux ordres, aussi improbables voire absurdes soient-ils ; et il espère bien pouvoir enfin se servir de son fusil…

 

Mais la bataille d’Okinawa, pour lui, sera avant tout une longue errance, à la recherche désespérée de son commandement qui ne cesse de se replier devant l’avancée des soldats américains. Et, au cours de ses pérégrinations, Shinichi Higa enchaînera les rencontres marquantes, qui tour à tour renforceront sa détermination et le plongeront dans des abîmes de terreur…

 

La résistance acharnée des soldats japonais face à la reconquête du Pacifique par les Alliés est bien connue. La bataille d’Okinawa – une des premières à avoir lieu officiellement sur le sol même du Japon, quand bien même nous sommes à des centaines de kilomètres au sud de Kyushu – est particulièrement documentée ; elle a, à certains égards, joué en faveur de l’emploi de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, les Américains prenant ici plus que jamais conscience du fanatisme des Japonais de toute condition, bien décidés à leur faire payer cher le moindre pouce de terrain, et à se suicider quand rien d’autre n’apparaît possible.

 

Ici, je ne peux m’empêcher de penser à ce documentaire (Ils ont filmé la guerre en couleurs, peut-être ?) où l’on voyait des images terribles de ces femmes et ces enfants, notamment, qui jaillissaient des innombrables grottes parsemant l’île pour se jeter du haut des falaises, refusant d’être pris par les Américains… scène qui, bien sûr, figure dans ce roman, au milieu de dizaines d’horreurs toutes plus insoutenables les unes que les autres.

 

Mourir pour la patrie est insoutenable, oui. Roman d’une noirceur, d’une morbidité et d’une violence rares, il secoue le lecteur jusqu’à l’écœurement. Et il constitue un terrible tableau des horreurs de la guerre, sans jamais verser dans la dénonciation « facile ». Il ne s’agit en effet pas de « juger ». Les victimes de toutes ces abominations sont pleinement volontaires, convaincues de faire ce qui doit être fait, sans possibilité d’échappatoire ; et c’est avant tout ce fanatisme jusqu’au-boutiste qui laisse pantois. Shinichi Higa a peur, oui ; c’est encore un enfant, perdu dans tous ces événements qui le dépassent (et perdu dans l’île…) ; mais sa peur n’a d’égale que sa fierté, son patriotisme et sa conviction aveugle de « petit soldat », et c’est bien ce qu’il y a de plus déprimant dans tout ça…

 

Roman terrible et fort, Mourir pour la patrie secoue impitoyablement le lecteur en le revoyant à sa misérable condition d’être voué à la mort et en interrogeant la signification de cette dernière, ainsi que le rapport au devoir. On n’en ressort pas indemne.

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Zorglub 26/12/2014 17:29

Hum... Est-il bien raisonnable de lire des auteurs pareils, plutôt que Christopher Moore (Un blues de coyoye), Tim Dorsey (oeuvres complètes), Tom Sharpe (série des Wilt), PG Wodehouse (oeuvres complètes) ? Ou alors, 1275 âmes, de Jim Thompson, très noir mais très drôle (en plus, ça se passe dans l'Ouest, on peut dire que c'est un western).

Zorglub 27/12/2014 11:51

C'est vous qui définissez votre médication. Pour ma part, j'ai arrêté de lire des livres déprimants en hiver, je les réserve pour les jours de soleil (au propre et au figuré). Ah tiens, je rajoute Carl Hiaasen à mon énumération, le meilleur restant Pêche en eau trouble (seul le titre est mauvais, mais il ne dépend pas de l'auteur).

Nébal 26/12/2014 17:32

Oui.