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"Naissez, nous ferons le reste !", de Patrice Duvic

Publié le par Nébal

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DUVIC (Patrice), Naissez, nous ferons le reste !, Paris, Pocket, coll. Science-fiction, 1979, 152 p.

 

La lecture récente de la thèse de Simon Bréan m’a donné envie de farfouiller un peu dans les classiques de la science-fiction française des années 1950 à 1980, que j’avoue, dans mon inculture crasse, fort mal connaître. Aussi, je vais en lire un certain nombre dans les semaines qui arrivent, après avoir fait quelques expéditions bouquinistes. Il en fallait bien un pour commencer ; et, plus ou moins au hasard (enfin, pas totalement non plus : le thème m’intéressait particulièrement, et le livre avait l’avantage d’être très court), c’est tombé sur Naissez, nous ferons le reste ! de Patrice Duvic (le deuxième roman de son auteur, et un des plus tardifs de la période considérée, donc).

 

Il y a le père, Paul Temmequine (aha ; ce n’est pas le seul jeu de mot naze ou la seule allusion un peu lourde du roman, hélas sans doute), et la mère ; et très vite, il y a aussi leur enfant, un bébé-éprouvette bien sûr, Bichou. On n’accouche plus, dans le futur plus ou moins proche du roman de Patrice Duvic ; en lieu et place, on achète des enfants aux hôpitaux. Bichou est ainsi un Hôtel-Dieu (un bon choix, d’après le médecin de famille). On ne découvrira véritablement les raisons de ce changement drastique que vers la fin du roman, aussi vais-je fermer ma gueule sur ce point.

 

Mais la conséquence essentielle apparaît très vite, et il est donc possible de l’évoquer : c’est que, dans Naissez, nous ferons le reste !, les humains comme le reste sont soumis à un savant programme « d’obsolescence calculée » pour satisfaire les besoins de l’économie. Ils sont donc produits avec des « pièces » (des organes, en l’occurrence) déficientes, ce qui implique « réparations » diverses et variées et éventuellement remplacement à terme, pour le plus grand bonheur des industriels (et donc notamment de ces salopards de parasites de la pharmacie) comme des politiques et des syndicats. Le père, par exemple, en fait les frais qui, à 28 ans, a déjà le foie qui déraille (il faut dire qu’il s’énerve pour un rien, le bonhomme).

 

Naissez, nous ferons le reste ! a donc tout de la dystopie, mais versant farce politique grinçante (je n’ai pu m’empêcher, sous cet angle, de penser à Planète à gogos, dans la filiation duquel le roman de Patrice Duvic me semble bien s’inscrire). Et le roman est à cet égard outrancier, pratiquant volontiers la caricature à gros traits, ce que son postulat en apparence absurde, mais parfaitement logique dans l’univers du roman, dénote déjà assez. L’humour domine, donc ; mais un humour foncièrement noir, ou plus encore jaune (comme le visage du père en situation de stress ; le foie, comprenez-vous…).

 

Ce qui fonctionne plus ou moins. Parfois, c’est assez franchement too much, et du coup un peu lourdingue (sans même parler, comme cela a été noté plus haut, des multiples allusions et clins d’œil qui parsèment le roman, rarement à bon escient). D’autant que Naissez, nous ferons le reste est dans un sens un roman « par défaut », qui, en maintes occasions, voire l’essentiel du temps, tourne avant tout au pamphlet virulent, décortiquant les malheurs de la société un par un. Ce qui se montre plus ou moins convaincant (j’avais déjà exprimé mes réserves, mais de manière bien plus franche, quant à ce procédé, en traitant il y a de cela un bail de La Zone du dehors d’Alain Damasio, nettement moins rigolo il est vrai…). D’autant que ça se montre peut-être parfois un peu réac et sent quelque peu la théorie du complot, tout de même.

 

Mais, dans l’ensemble, et ces quelques réserves mises à part, ça marche. On se marre pas mal à la lecture du roman de Patrice Duvic, en grinçant des dents, donc, mais oui, c’est plutôt drôle, et plutôt bien foutu. Et – surtout – en dépit du point de départ qui paraît exagéré, mais on est donc dans le registre de la caricature et c’est bien légitime, c’est atrocement pertinent. Et ça fait donc autant peur que rire. La société peinte par l’auteur fait terriblement penser à la nôtre, de ses publicités ciblées à ses obsessions économiques venant parasiter tous les autres aspects de la vie publique. Quelques scènes, à cet égard, sont particulièrement édifiantes ; j’avoue avoir une certaine prédilection pour celles de débats télévisés, plus vraies que nature, et surtout celle, digne de la pire télé-réalité (à supposer qu’il y en ait une de meilleure…), qui décide du sort d’une grève dans l’usine du père, à coups de sondages en direct : IL Y A TOUJOURS MOYEN DE SE METTRE D’ACCORD.

 

Roman cinglant et efficace malgré ses quelques défauts, Naissez, nous ferons le reste ! est donc une brève lecture qui vaut le détour, et qui montre que, oui, au-delà des plus « pures » ambitions prospectivistes (auxquelles je n’ai jamais véritablement cru), il est des fois où la science-fiction, même en jouant du registre si dangereux de la caricature, peut se montrer d’une pertinence presque prophétique. Ce qui n’est pas vraiment rassurant le plus souvent, et certainement pas ici… Si vous voulez rire jaune en analysant notre société contemporaine, Naissez, nous ferons le reste ! est donc une lecture de choix. C’est triste, passé les quelques sursauts d’hilarité, mais c’est indéniable.

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