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"No Man's Land", de John Buchan

Publié le par Nébal

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BUCHAN (John), No Man’s Land. Les Îles lointaines, [No Man’s Land. The Far Islands], avant-propos de Bernard Sellin, traduction de Lauric Guillaud et Bernard Sellin, postface de Lauric Guillaud, Paris, Michel Houdiard, coll. Littérature anglaise, 2005, 120 p.

 

Si John Buchan est aujourd’hui essentiellement connu pour avoir écrit Les Trente-Neuf Marches, dont Alfred Hitchcock a tiré un célèbre film, il n’en a pas moins écrit nombre de textes très variées au cours de son étonnante carrière, quelque peu sombrée dans l’oubli. Et il a notamment livré des textes fantastiques, dont voici deux exemples, datant de la jeunesse de l’auteur et traduits ici pour la première fois en français.

 

C’est l’indispensable Michel Meurger qui m’a amené à m’intéresser à John Buchan, et tout particulièrement à No Man’s Land, avec un article passionnant et très détaillé figurant dans Lovecraft et la S.-F. /1, qui mettait en parallèle cette longue nouvelle avec les récits du « petit peuple » d’Arthur Machen. On s’intéressait ainsi aux Pictes et aux théories les plus farfelues concernant leur survivance éventuelle et leur rattachement aux « pygmées » nordiques et aux « brownies ». L’article, même s’il lâchait le fin mot de l’histoire, m’avait rendu curieux, et j’ai donc voulu lire ce texte de mes propres yeux. On notera au passage que le lien est fait ici, effectivement, avec Machen, mais aussi directement avec H.P. Lovecraft et Robert E. Howard. Je ne pouvais dès lors passer à côté…

 

Les deux nouvelles ici reprises prennent pour cadre l’Écosse, patrie chère au cœur de l’auteur. Il s’en dégage une atmosphère très particulière, qui en justifie à elle seule la lecture. Que ce soit dans le « no man’s land » de montagnes et de collines de la première nouvelle ou sur la côte glaciale de la seconde, on voit ici divers aspects de l’Écosse, dont le folklore infuse les textes en dégageant un inévitable parfum de bruyère.

 

« No Man’s Land » est le récit d’un chercheur, passionné par l’histoire antique de la Grande-Bretagne, qui s’offre randonnées et parties de pêche dans une région particulièrement désolée de l’Écosse, où il s’est lié d’amitié avec un berger. Celui-ci, cependant, se fait l’écho de rumeurs concernant la survivance des Pictes, sous forme de « petit peuple », dans ces collines en apparence seulement abandonnées… et notre chercheur en fera bientôt les frais. Mais que ne ferait-on pas pour l’amour de la vérité ?

 

Si la nouvelle ne brille à mon sens guère par le style, elle vaut néanmoins le détour en raison de plusieurs atouts : au-delà du thème passionnant dont elle traite (mais je vous renvoie ici à l’article précité de Michel Meurger…), elle bénéficie donc d’une superbe atmosphère, mais livre aussi de beaux portraits tragiques, avec les figures du berger et surtout du chercheur ; ce dernier ne correspond en effet qu’en partie à l’archétype souvent présent dans ce genre de récit (et très lovecraftien, d’ailleurs) du rationaliste qui refuse de voir la vérité : il faut dire qu’il se la prend en pleine face… Mais ce n’est pas la fin du récit pour autant, ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant : en effet, le chercheur, seul contre tous, revient de lui-même dans la région maudite en quête de preuves, tant pour s’assurer de ce qu’il a vécu que pour en tirer gloire… Ce qui m’a paru très bien vu, et offre des développements intéressants.

 

Mais la seconde nouvelle, « Les Îles lointaines », m’a paru encore plus réussie (d’autant qu’elle m’a semblé plus aboutie sur le plan formel). Le héros, cette fois, est un aristocrate écossais, issu d’une très vieille lignée aux origines mythiques. De tout temps ses ancêtres ont regardé vers l’ouest, vers l’île de Cuna et au-delà, et ont plus qu’à leur tour connu une fin tragique en mer. Dès son plus jeune âge, notre aristocrate est ainsi fasciné, littéralement, par un paysage marin embrumé, une plage, un cap, et au loin l’île inaccessible… vision qui ne le quittera plus de sa vie, jusqu’à ses tout derniers instants, bien loin de ladite plage.

 

John Buchan traite ici d’une sorte de « mémoire héréditaire », thème qui peut là encore renvoyer à H.P. Lovecraft, mais peut-être plus encore à Robert E. Howard (dont on connaît par ailleurs la fascination pour les Pictes et le « petit peuple », histoire de revenir au premier récit – voyez le très bon Bran Mak Morn). Il livre ainsi un portrait poignant d’aristocrate déphasé, portrait nostalgique également, porteur d’une satire douce-amère de la bonne société anglaise, mais vibrant également d’un éloquent amour pour les paysages écossais. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas vraiment dans le délire « la terre et les morts », mais, pour le coup, c’en est une très belle illustration, dont la beauté et la poésie n’ont d’égale que la justesse. Un très beau récit, vraiment.

 

Et tout cela me donne donc envie d’approfondir quelque peu ma découverte de l’œuvre de John Buchan, du fantastique en premier lieu, certes, mais aussi peut-être du reste… et notamment des Trente-Neuf Marches. On verra bien…

CITRIQ

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Gérard Klein 07/04/2014 17:39

Buchan était un des auteurs culte de Jacques Bergier qui citait en particulier Le manteau vert comme préfigurant ce qui allait arriver au monde arabe. Je dois dire que j'ai été assez déçu à sa
lecture où je n'ai guère trouvé qu'une resucée de Lawrence.
Cet article me donne assez envie de lire ces textes.
À noter que la mémoire génétique qui semblait totalement farfelue (enfin relever de la science-fiction) a trouvé récemment un début de justification à travers des expériences menées sur des animaux
assez primitifs (mais j'ai oublié lesquels).