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"NymphoRmation", de Jeff Noon

Publié le par Nébal

NymphoRmation.jpg

 

 

NOON (Jeff), NymphoRmation, [Nymphomation], traduit de l’anglais par Alfred Boudry, [s.l.], La Volte, [1997] 2008, 388 p.

 

Eh oui, encore Jeff Noon (histoire de me préparer pour la chronique, bifrostienne en principe, de Descendre en marche), avec cet étrange (forcément…) roman publié par La Volte en même temps que l’excellent Pixel Juice. Un roman, disons-le, dont j’avais entendu dire plutôt du mal, au moins relativement (il faut dire que la comparaison avec le recueil de nouvelles sus-nommé ne pouvait qu’être défavorable, ou presque) ; mais ça ne m’a pas dissuadé de le lire, loin de là ; et je peux d’ores et déjà dire que tant mieux, parce que je me suis à nouveau régalé, moi ; certes moins qu’avec Pixel Juice et Pollen, mais plus qu’avec Vurt ; et si l’on peut donc bien dire de NymphoRmation qu’il est relativement moins bon, le fait est que ça reste un livre de Jeff Noon, et qu’en tant que tel ça ruine quand même passablement l’anus des bélougas.

 

JOUEZ POUR GAGNER !

 

Manchester (forcément), 1999 (soit deux ans après la publication du roman, qui faisait donc dans l’anticipation – déjantée comme de juste – à très court terme, nécessairement dépassée mais on s’en branle). Nous sommes avant le Vurt ; pas de plumes ici, donc, si ce n’est dans les cheveux de ‘Tite Miss Celia, la gamine mendiante.

 

Mais, à la place, des dominos.

 

Sous l’égide de la société AnnoDomino, s’est en effet mis en place dans la ville post-industrielle du nord de l’Angleterre un jeu télévisé, sorte de loterie basée sur les dominos, qui déchaîne les passions. Lors de chaque manche, chaque vendredi, c’est toute la population mancunienne ou presque qui se précipite devant sa téloche pour regarder danser Cookie Luck, dans l’attente de la révélation de l’osselet gagnant, histoire de gagner quelques minabs, ou, mieux, un joli paquet d’adorabs. Tandis que les publimouches écument la ville, porteuses de slogans publicitaires viraux. Jouez pour gagner ! Jouez pour gagner !

 

Parmi les joueurs, deux jeunes gens – surtout, même si pas que – vont retenir notre attention : Daisy Love, brillante étudiante en première année de Mathématiques, et son plus-ou-moins copain un tantinet basané Jazir Malik. Daisy vivote au-dessus du Samosa doré, le restaurant du père de Jazir, et consacre sa vie aux nombres (pas de place pour l’amour ou les sorties – genre aller voir le tellement cool Franck Scénario ou DJ Dopejack, défoncée à l’ultrail) ; en fait, elle a même menti à l’administration de la fac (rhôôô la vilaine !), en prétendant que son père était mort afin de pouvoir toucher une bourse ; mais il est vrai que, pour elle, c’est comme si son loser de père était vraiment mort…

 

Sa figure paternelle à elle, finalement, c’est plutôt le professeur Max Hackle, sans doute le plus brillant mathématicien de Manchester. En son temps – à l’époque hippie (putains de hippies !) –, Hackle avait élaboré des théories farfelues dites du Dédale de Hackle et de la NymphoRmation, faisant copuler les nombres dans une gigantesque et improbable partouze. Il faut dire que Hackle avait suivi, gamin, les cours d’une institutrice hors-normes, Mlle Sayer, laquelle, pour faire découvrir le monde merveilleux des probabilités et des statistiques à sa classe de gniards récalcitrants, utilisait déjà les dominos. Jouez pour gagner !

 

Mais n’y a-t-il pas quelque chose de pourri au royaume magique d’AnnoDomino (enfin, outre le fait que le jeu est une stupide drogue télévisuelle faisant plein de biftons au détriment de joueurs non moins stupides, comme toute bonne loterie qui se respecte, et véhiculant qui plus est des pubs insanes à tort et à travers, dom-dom-dom-domino…) ? Hackle subodore le pire. Et il va former une petite troupe de génies en herbe – comprenant donc Daisy mais aussi Jazir, lequel, avec sa Spécialité du Chef, se révèle un hacker des plus compétents, Joe Crocus, le surdoué des mathématiques noires, son amant Benny le Tendre (dans un monde où l’homosexualité est interdite) et DJ Dopejack – afin de percer le mystère du Palais des Chances. Faut-il voir derrière les activités d’AnnoDomino la patte de Double-Six ? Et notre équipe de se mettre au travail dans un joyeux foutoir à base d’osselets blanc-cassé, traquant les winners et redoutant le Bouffon Double…

 

JOUEZ POUR GAGNER !

 

Vous l’aurez compris – mais bon, rien qu’au nom de l’auteur, on pouvait s’en douter –, NymphoRmation est un roman complètement barré, sorte de thriller fantastico-cyberpunk mâtiné de Lewis Carroll (eh oui, encore), où la critique sociale cinglante se mêle aux délires plus ou moins abscons sur les probabilités et les statistiques ; mais là, je dois avouer un truc : je suis vraiment une quiche en maths, ce qui ne m’a pas vraiment facilité les choses… même si, bon, tout cela devient très rapidement tellement farfelu que l’on tend à ranger la compréhension au placard comme étant sans doute vaine, afin de se laisser porter par la plume (eh) magique de Jeff Noon (malgré une traduction qui compte quelques pains, ai-je l’impression, mais bon, y avait du boulot, tout de même).

 

Le délire est vraiment poussé très loin dans NymphoRmation, ce qui peut laisser des joueurs – pardon : des lecteurs – sur le carreau, et explique sans doute en partie la réputation plutôt moyenne de ce roman. Mais ce ne fut donc pas un problème en ce qui me concerne : quitte à ne pas tout piger, voire à tirer une drôle de gueule devant l’explosion de grand-guignol mathémagique de la conclusion, mais bon, hein, bon, c’est du Jeff Noon, alors voilà, je me suis absorbé dans ce fatras invraisemblable (de toute façon), pour ne pas dire improbable (à peu près autant que de tirer le double-six en jouant une seule fois, jouez pour gagner, tout ça), et j’ai adoré.

 

Parce que Jeff Noon écrit bien. Très bien, même.

 

Parce que Jeff Noon sait remarquablement bien camper ses personnages, auxquels on s’attache très vite, quels que soient leurs défauts – car, humains, ils en ont tous, et parfois des coriaces.

 

Parce que la critique est pertinente.

 

Parce que c'est original, et ne ressemble à vrai dire à rien.

 

Parce que c’est drôle. Très drôle.

 

Parce que c’est tragique. Aussi.

 

En somme, quand Dieu tourna son regard vers le Manchester loufoque et glauque de NymphoRmation, Il vit que cela était bon. Et s’empressa d’acheter un domino dans l’espoir de gagner plein d’adorabs, Lui aussi. Comme tout le monde. Ah mais.

 

Lisez pour gagner ! Quoi que vous ayez pu voir ou entendre à ce propos, ben moi je vous dis que NymphoRmation, c’est de la bonne. Pas le meilleur Noon, certainement pas ; mais néanmoins quelque chose de très personnel, très fort, et définitivement au-dessus du lot. Et merci La Volte de continuer à publier cet auteur d’exception.

 

 On se retrouvera dans quelque temps pour Descendre en marche

CITRIQ

Commenter cet article

C
Après réflexion, je pense que tu as découvert cet auteur de la meilleure manière, par le recueil. Parce que ce livre-ci, je me demande si je ne l'appréhenderais pas différemment maintenant que je
connais mieux Jeff Noon. Parce qu'il est pour l'instant celui à m'avoir le moins plu. Je ne dis pas que je le relirai pour autant. Mais qui sait...
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N


Ben j'aurais tendance à le penser également. La fausse note, à mon sens, c'est bien Vurt...