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"Orphelins de Dieu", de Marc Biancarelli

Publié le par Nébal

Orphelins-de-Dieu.jpg

 

 

BIANCARELLI (Marc), Orphelins de Dieu, Arles, Actes Sud, 2014, 235 p.

 

Au début, je pensais entamer ce compte rendu d’Orphelins de Dieu par de mauvaises blagounettes pseudo-jacobines sur la Corse et les Corses, d’autant que Marc Biancarelli enseigne le corse et écrit en corse (mais pas ce livre-ci, directement dans la langue du colonisateur). J’ai décidé de m’en abstenir, et vous pourriez m’en remercier, prenant conscience que ça ne ferait probablement rire que moi, que les Corses sont susceptibles et que de toute façon je préfère taper sur les Bretons.

 

Cela dit, de Corse, il sera beaucoup question ici, puisque Orphelins de Dieu, figurez-vous, est une sorte de « western corse ». On pourrait même à vrai dire enlever les guillemets et ce triste « une sorte de », dès l’instant que l’on accepte qu’un western ne se passe pas forcément en Amérique du Nord. Reprenons donc : Orphelins de Dieu est un western. Corse. Et un des personnages, ô combien charismatique, a ce jugement éloquent sur « l’île de beauté » (non, ça, vous allez pas y couper) :

 

« J'ai ma théorie sur ce pays. Je me dis que Dieu l'a choisi pour y expérimenter tout ce que les hommes sont capables de mettre en œuvre pour s'affronter et se détruire. Je crois que cette ordure qui est Notre Seigneur a pris un peu de tous les ingrédients les plus pourris de la nature humaine et qu'Il a foutu tout ça dans un bocal, avec nous au milieu pour voir ce que ça pourrait donner, et comme ça Il saurait, et Il éviterait de reproduire partout le même potage. Je crois pas qu'Il y arrive vraiment, mais disons que dans Son expérimentation du pire, Il nous a choisis parmi les cobayes les plus zélés. La haine, le ressentiment, la jalousie, la convoitise, la médisance, on dira que c'est à peu près ce qui se partage le mieux dans ce putain de territoire, et si l'on y rajoute l'enculerie, la politique, la tyrannie, l'oppression et la guerre permanente, la vengeance et la corruption, je crois qu'on a un terreau durable pour que le merdier légué par nos anciens se perpétue encore longtemps. Enfin bref, j'ai vu un peu le monde, par obligation, et je vais pas te dire qu'il est beau, mais quand même, je dois à l'honnêteté de reconnaître que notre pré carré sent particulièrement le moisi, et même je trouve qu'il exhale plus que de raison un fumet de chairs en décomposition dont je ne te dis que ça. »

 

Ce qui claque, tout de même (mais on m’a déjà accusé d’être un peu trop « négatif », comme garçon). Et le livre dans son ensemble claque pas mal. Dans tous les sens du terme. Parce que c’est beau et puissant, certes. Mais aussi parce que c’est d’une ultra-violence sèche, particulièrement redoutable, qui a de quoi laisser pantois. Une libraire de ma connaissance ne s’en est d’ailleurs toujours pas remise (avec un grand sourire), et c’est un peu (beaucoup) de sa faute si j’ai lu – et adoré – Orphelins de Dieu. Que cette psychopathe en soit remerciée ici.

 

Nous sommes donc en Corse (eh), au XIXe siècle, aux environs de la chute du Second Empire (pas grave, ce Bonaparte-là n’était pas vraiment corse). La jeunette Vénérande en a gros sur la patate. Il faut dire que quatre connards de la pire espèce ont un triste jour débarqué là où son frère Petit Charles faisait paître son troupeau, et se sont amusés à défigurer le pauvre berger et à lui couper la langue. Il ne s’en est jamais remis, et Vénérande, qui a la vendetta dans le sang, ne compte pas laisser cet odieux forfait impuni.

 

C’est pourquoi, un autre triste jour, après avoir fait quelques économies aux dépends de ses enfoirés de cousins cupides, elle va voir Ange Colomba, dit L’Infernu. Devinez ce qui, du prénom ou du pseudonyme, est le plus approprié ? Gagné. L’Infernu est un beau salaud, lui aussi ; c’est un homme que l’on paie pour tuer d’autres hommes. Mais il est vieux, pisse du sang, et prendrait bien sa retraite, dans un monastère par exemple, juste au cas où. Vénérande insiste, cependant. Et L’Infernu finit par accepter, voyant dans ce dernier contrat l’occasion d’un baroud d’honneur, si tant est que l’honneur ait quelque chose à voir dans toutes ces atrocités ; il faut dire que la description des malfrats que la jeune fille a extorquée de son frère infirme lui parle : il sait qui sont les salauds qui ont fait le coup. Il sait aussi que, s’il accepte, il a peu de chances d’en sortir vivant. Et il accepte.

 

Et, en chemin, il raconte à Vénérande comment le petit Ange Colomba est devenu L’Infernu, en accompagnant sur le sentier de la guerre (pas vraiment de la gloire) la bande d’insoumis du sieur Poli, plus ou moins patriotes, plus ou moins révolutionnaires, mais authentiques brigands. Un long récit de pillages, de viols, de tortures et de meurtres…

 

Tout cela n’est effectivement pas très joyeux. True Grit de Charles Portis est cité en exergue, et, effectivement, dans cette Vénérande avide de vengeance, il y a de ça ; c’est quand même nettement moins rigolo… Pas du tout rigolo, en fait ; et pour le coup, a fortiori dans les souvenirs de L’Infernu, on lorgne plus du côté de Méridien de sang de Cormac McCarthy (Colomba et ses « modèles » ont quelque chose du Juge) ou Chevauchée avec le diable (eh) de Daniel Woodrell (les insoumis faisant énormément penser aux bushwhackers, d’ailleurs évoqués en dernier recours).

 

Et puis, bien sûr, « When the legend becomes fact, print the legend. » Et c’est bien une légende (pour le coup pas très dorée) que narre avec brio Orphelins de Dieu : celle d’une contrée « sauvage », où le sang coule volontiers, et où le quidam, qui n’en peut mais, est entraîné bien malgré lui dans une spirale de violences et de destructions, où ceux qui prétendent le défendre ne sont pas les derniers à le faire souffrir. Histoire d’une révolte qui, pour avoir plein de justifications historiques, tourne plutôt mal, et façonne les petits anges en répugnants démons.

 

La plume très adroite de Marc Biancarelli, qui joue avec astuce du décalage entre une forme subtile (probablement trop pour les personnages, d’ailleurs, mais on s’en fout, ça passe très bien) et une action horrible et brute, achève de convaincre le lecteur déjà fortement séduit par le cadre et l’atmosphère (certes, ce n’est pas la banale histoire de vengeance qui emporte l’adhésion : on est là dans le code, mais très bien utilisé, donc ça va). Et la lecture d’Orphelins de Dieu est ainsi passionnante de bout en bout. On verdit régulièrement au récit des innombrables atrocités qui l’émaillent, et on n’en sort pas vraiment avec au cœur un vibrant amour pour l’humanité… Mais avec la conviction, essentielle, d’avoir lu un excellent roman, qui sait user du genre pour sonder l’âme et l’histoire, celles d’un homme et celles d’un peuple. Brillant.

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