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"Pour la liberté d'imprimer sans autorisation ni censure", de John Milton

Publié le par Nébal

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MILTON (John), Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, [Areopagitica], traduction [de l’anglais] par Guillaume Villeneuve, présentation par Frédéric Herrmann, Paris, Le Monde – Flammarion, coll. Les Livres qui ont changé le monde,[1644] 2009, 153 p.

 

Oserais-je le dire ? Le béotien que je suis n’avais jamais lu la moindre ligne de John Milton avant ce petit opuscule paru dans la collection « Les Livres qui ont changé le monde », en son temps vendue avec Le Monde, mais que j’ai trouvé sans problème en librairie. Mais je dois dire qu’en fait de « livre qui a changé le monde », celui-ci me posait un peu problème, dans la mesure où je n’en avais jamais entendu parler. Or c’était le seul de la collection à être vraiment dans ce cas. Et c’était d’autant plus étonnant que, ben, l’histoire des idées politiques et l’histoire de la presse, j’ai donné… D’où, en toute logique, si ce livre avait été si fondamental que ça, j’aurais dû en entendre parler. Bizarre, bizarre…

 

Ce qui ne m’a pas surpris, du coup, c’est l’aveu de Frédéric Herrmann, au tout début de sa longue présentation (qui occupe près de la moitié de l’ouvrage), selon lequel ce pamphlet est passé à peu de choses près inaperçu en son temps… Ah ben de suite, je comprends mieux ! Son importance, à l’en croire, ne fut acquise qu’a posteriori, mais même là je mettrais un sérieux bémol. Ce qui fait tout l’intérêt de cet ouvrage – et c’est un intérêt non négligeable, certes, certes –, c’est qu’il est un étonnant précurseur du libéralisme anglais. Il n’en reste pas moins que, dans ce cas, si l’on tenait vraiment à prendre dans cette catégorie un livre qui avait changé le monde, il aurait sans doute mieux valu chercher du côté de John Locke, plus classiquement, ou à la limite de Bolingbroke, auteurs dont l’influence fut tout de même incomparable…

 

Mais il est effectivement intéressant de voir comment le futur auteur du Paradis perdu les annonce déjà, dès 1644, en pleine révolution anglaise, dans un contexte politico-religieux particulièrement troublé, et que nous autres Françouais maîtrisons mal. Nous sommes avant le régicide, et bien avant Cromwell, seulement deux ans après le début de la guerre civile opposant le roi au Parlement. Milton est du parti du Parlement, opposé aux tentatives absolutistes royales, mais, en puritain « indépendant », il s’inquiète de certaines dérives « presbytériennes » du Parlement, et notamment d’une loi qui, après une situation de grande liberté de la presse, vient réinstaurer un régime d’autorisation préalable et de censure. C’est pour s’opposer à cette loi qu’il adresse au Parlement son pamphlet Areopagitica. Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, faisant ainsi référence dès son titre à un discours d’Isocrate sur les prérogatives de l’Aréopage d’Athènes. Son discours – puisqu’il s’agit à bien des égards d’une œuvre rhétorique – se veut une défense de la liberté de la presse en particulier et de la liberté en général, ce qui lui confère un caractère relativement abstrait expliquant sa survivance au-delà des seules circonstances justifiant sa publication. Avouons qu’il s’agit d’une œuvre, certes brève, mais d’une lecture pas forcément aisée – merci à la présentation –, car les envolées poétiques de l’auteur peuvent facilement rendre son expression cryptique, tandis que certains lieux communs théologico-politiques de l’époque peuvent facilement nous passer par-dessus la tête…

 

Milton ne ménage pas ses louanges aux Lords et aux Communes. Mais il rechigne à la flatterie, et les prévient (p. 72) : « […] sur cette […] clause d’autorisation des livres […] je prononcerai un discours qui fera honte à ses auteurs ; qui dira ce qu’est la lecture en général, indépendamment du livre ; qui montrera que cette loi ne concourt en rien à la censure des ouvrages scandaleux, séditieux et diffamatoires auxquels elle entendait surtout s’attaquer. Enfin, cette loi nuira d’emblée à la recherche du savoir, réfrénera la vérité, non seulement en émoussant la maîtrise de ce que nous savons déjà mais en empêchant les découvertes qui pourraient encore être faites dans le domaine de la sagesse religieuse et civile. »

 

Ce dernier aspect notamment est fondamental pour Milton – qui avait vu Galilée, condamné, en Italie… – et qui en vient à fonder une véritable épistémologie de la connaissance du bien par le mal, du vrai par le faux (p. 89) : « Et peut-être s’agit-il de cette malédiction dans laquelle versa Adam, connaître le bien et le mal, c’est-à-dire connaître le bien par le mal. Et telle est la condition présente de l’homme : quelle sagesse peut-on choisir, quelle continence observer sans connaissance du mal ? » Et plus loin (p. 90) : « Puisque la connaissance et l’examen du vice sont si nécessaires, ici bas, à l’essor de la vertu humaine et l’étude de l’erreur à la confirmation de la vérité, quelle meilleure manière, la moins dangereuse et la plus sûre, avons-nous de reconnaître les domaines du péché et de la fausseté qu’en lisant toutes sortes de traités et en écoutant toutes sortes de raisonnements ? »

 

Mais on redoute alors la contagion que peuvent répandre les livres pleins d’erreurs et/ou confus… Mais dans ce cas, nous dit Milton (p. 91), il faut faire comme les papistes, et le premier livre à interdire est la Bible, livre obscur, débordant de blasphèmes et d’impiétés !

 

La censure est de toute façon inefficace (pp. 92-93) : « Puisqu’il est donc clair que ces livres, et ceux très nombreux qui sont les plus susceptibles d’affecter la vie et la doctrine, ne peuvent être censurés sans l’extinction du savoir et de toute aptitude dialectique ; puisqu’il est clair que les livres des deux types séduisent vite les savants qui peuvent rapidement diffuser dans la population ordinaire tout ce qui est hérétique ou dissolu ; puisqu’il est clair que l’immoralité s’apprend de mille autre manières que par la lecture sans qu’on puisse les empêcher ; que la doctrine malfaisante ne peut se propager avec les livres à moins qu’elle n’ait un guide – qui pourrait d’ailleurs la diffuser sans écrire –, je ne vois pas comment on pourrait ne pas ranger cette hypocrite entreprise de censure au nombre des tentatives vaines et impossibles. Un plaisantin ne manquerait pas de l’assimiler à l’exploit de ce fier-à-bras qui crut enfermer les corneilles en verrouillant la porte de son jardin. » D’autant que les livres effectivement séditieux, malgré la censure, circulent bien sous le manteau… Quant aux censeurs, il leur faudrait « la grâce de l’infaillibilité et de l’incorruptibilité » (p. 93)…

 

Il faut se rendre à l’évidence : non seulement la censure est contre-productive, mais elle est tout simplement impossible à mettre en place ; elle est un fantasme platonicien, une utopie. Or (pp. 98-99), « Se replier hors du monde dans des cités d’Atlantide et d’Utopie, impossibles à mettre en œuvre, n’améliorera pas notre condition ; mais bien réformer avec sagesse dans ce monde mauvais, où Dieu nous a placés que nous le voulions ou pas. Et la censure de Platon n’y concourra pas, laquelle s’accompagne nécessairement de tant d’autres genres de censure, qui nous rendraient tout à la fois ridicules et las, et cependant frustrés ; mais bien ces lois non écrites, à tout le moins libérales, d’éducation à la vertu, à la piété et au devoir civil que Platon mentionne comme les liens de la République, comme les piliers de chaque corpus législatif ; c’est elles qui exerceront le principal empire dans ces domaines alors que toute censure sera facilement évitée. L’impunité et la négligence sont assurément les fléaux d’une république, mais le grand art consiste à discerner quand la loi imposera retenue et châtiment et quand la persuasion seule agira. » Contre la censure et le trop d’État, le droit naturel et la loi réduite au strict nécessaire ; on voit bien ici en quoi Milton, empruntant au jusnaturalisme, va plus loin et annonce le futur libéralisme anglais d’un Bolingbroke ou d’un Locke. Avec pour lui une liberté fondamentale, précédant les autres (p. 134) : « Qu’on me donne la liberté de connaître, de m’exprimer et de disputer librement, selon ma conscience, avant toute autre liberté. »

 

Avec le pouvoir aux mains du Parlement, Milton voit la possibilité d’un âge de lumières pour l’Angleterre contre l’obscurantisme d’antan (p. 116 : « le règne de la lumière succédait à l’obscurantisme »), mais il s’insurge contre le risque d’un retour en arrière, et violemment (p. 114) : « S’il faut que revienne l’Inquisition, la censure, que nous ayons tous si peur les uns des autres, que nous soyons tous si soupçonneux pour redouter chaque livre, chaque feuille qui bouge avant d’en connaître le contenu, s’il faut que certains, qui étaient jusqu’il y a peu quasi interdits de prédication, nous interdisent maintenant de lire sinon ce qui leur agrée, il est permis de penser que d’aucuns entendent créer une nouvelle tyrannie sur le savoir : ils établiront sans l’ombre d’un doute qu’évêques et presbytres sont pour nous interchangeables, en titre comme en fait ! »

 

Mais Milton veut croire que cela ne se produira pas. En effet, il entend montrer que l’Angleterre est une nation choisie par Dieu pour montrer la voie aux autres, et qu’elle saura donc ne pas commettre l’erreur d’entretenir de mauvaises lois…

 

Pourtant, Milton, dans sa condamnation de la censure, laisse une exception, comme en passant (pp. 138-139) : « Je ne parle pas de tolérer le papisme ni la superstition manifeste, lesquels, puisqu’ils abolissent toutes les religions et tout pouvoir civil, doivent de même être abolis pourvu que tous les moyens de la miséricorde et de la charité soient employés à gagner et reconquérir les faibles et les égarés : ce qui est absolument impie ou mauvais contre la foi ou les mœurs, il n’est pas une loi qui puisse l’autoriser à moins de s’illégaliser elle-même… » Dommage… Mais là encore, Frédéric Herrmann aura beau dire, on se retrouve bien confronté à un triste « pas de liberté pour les ennemis de la liberté »… que l’on retrouvera à nouveau chez Locke dans son Essai sur la tolérance, qui comprendra exactement la même exception.

 

Et, histoire d’en rajouter une couche, Milton deviendra en 1649, après le régicide, « Latin Secretary » de la jeune République anglaise, ce qui signifie qu’il y sera entre autres en charge… de la censure.

 

 Ces deux (sérieux) bémols mis à part, il n’en reste pas moins que l’Areopagitica est effectivement un ouvrage intéressant et qui mérite d’être noté, en tant que précurseur du libéralisme anglais. En faire un « livre qui a changé le monde », c’est un peu pousser mémé les orties sans lui avoir demandé son autorisation préalable, mais cela reste néanmoins une lecture édifiante, et toujours convaincante sur bien des points. Toujours d’actualité aussi, en notre triste époque, où l’on trouve des zélés censeurs à gauche comme à droite – on ne le répétera jamais assez, mais il y a des cons partout –, qu’ils agissent au nom de la morale, du « politiquement correct » ou d’une quelconque autorité supérieure dont ils se sentent investis, leur permettant de choisir à notre place ce qui est bon pour nous et ce qui ne l’est pas… Hélas, je doute que la lecture d’un livre les fasse changer d’avis, eux qui sont plutôt du genre à faire parler le lance-flammes…

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C

C'est encore une lecture pour la maîtrise? Parce qu'à ce rythme là, qu'est-ce qu'il te restera à apprendre l'année prochaine? o_O (commentaire tout à fait inutile, mais fallait que ça soit
dit...)(ou pas)


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N


Il en restera bien assez.



G

Le "pas de liberté pour les ennemis de la liberté" est toujours beaucoup plus problématique que triste.
Surtout quand le problème se pose dans l'Allemagne de 1933. Ou dans certains pays aujourd'hui fort nombreux dont je ne citerai en passant, par hasard, l'Arabie Saoudite. Mais je sais, je suis
politiquement très incorrect.
La liberté, en particulier celle de publier, est quelque chose qui se défend et qui est toujours menacée. Laissons faire les Créationnistes, et tu verras.


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N


Problématique ET triste. Je ne vous suivrai pas sur ce terrain-là, maître. Les principes, que voulez-vous...



G

Ah, si nous avions eu un Milton à la place de Paul de Gondi de Retz, la Fronde aurait tourné autrement.
Lire ou relire mon uchronie sur ce thème dans ma préface au Gibson et Sterling, La Machine à différences.


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N


Ah, j'ai lu ça il y a trop longtemps pour me souvenir des détails, maître. Mille excuses.