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"Pulptime", de P.H. Cannon

Publié le par Nébal

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CANNON (P.H.), Pulptime. Being a Singular Adventure of Sherlock Holmes, H.P. Lovecraft, and the Kalem Club, As if Narrated by Frank Belknap Long, Jr., illustrated by Fabian, foreword by Frank Belknap Long, afterword by Robert Bloch, Buffalo, Weirdbook Press, XIII + 94 p.

 

Peter Cannon est un exégète reconnu de Lovecraft, mais aussi un amateur de Sherlock Holmes. Aussi était-il sans doute tout naturel pour lui que de livrer un récit unissant ses deux passions littéraires. C’est l’objet de cet amusant Pulptime, sorte de « fan fiction » très particulière, dans la mesure où elle ne convoque pas le célèbre détective créé par Conan Doyle dans l’univers fictionnel de Lovecraft, mais bien dans sa vie authentique, en 1925, en plein dans la période new-yorkaise du pôpa de Cthulhu.

 

Autre singularité remarquable : le récit est présenté comme étant issu de la plume de Frank Belknap Long, le jeune ami de Lovecraft, et sans doute celui qui en fut le plus proche. Le créateur des « Chiens de Tindalos » prend ainsi la première personne pour confier au lecteur l’étrange aventure qui lui est arrivée ainsi qu’à « Grandpa » Lovecraft (qui affectait de jouer au vieillard face à « Sonny » Long), et à vrai dire aux autres membres du Kalem Club, le cercle littéraire qu’ils fréquentaient alors tous deux, et dans lequel figurait entre autres Samuel Loveman.

 

Et c’est, autant le dire de suite, le principal intérêt de ce très court roman que de décrire le quotidien de Lovecraft et de ses camarades. Disons-le tout net : l’intrigue « justifiant » la présence à New York d’un Sherlock Holmes vieillissant, à la recherche d’un mystérieux document dérobé à « son client » par un certain Jan Martense, est plutôt faiblarde ; elle ne vise en gros, outre le twist final aussi prévisible qu’incongru mais sans doute lourd de sens pour l’auteur, qu’à introduire les personnages « réels » dans un certain nombre de saynètes permettant l’étude de leur caractère.

 

C’est ainsi que nous verrons Lovecraft, Long et compagnie aborder une connaissance commune, à savoir Harry Houdini, s’impliquer du coup dans une séance de spiritisme, fréquenter – horreur glauque – un speakeasy (en cette période de Prohibition, on rappellera tout naturellement l’aversion de Lovecraft pour la consommation d’alcool), ou encore – horreur glauque derechef – arpenter le sordide quartier de Red Hook, débordant plus que jamais d’étrangers, ce qui inspirera au grand auteur weird la nouvelle que l’on sait, suintant le racisme le plus hystérique.

 

Peter Cannon s’est de toute évidence extrêmement documenté pour écrire Pulptime. On lui adressera volontiers bien des louanges pour cela, mais cette médaille a un revers, somme toute naturel : cette pochade s’adresse en priorité, voire exclusivement, aux fans les plus hardcore de Lovecraft. Le récit est en effet parsemé d’allusions très bien vues, témoignant d’une étude approfondie de la vie et du caractère de Lovecraft et du Kalem Club. Pour l’amateur, tel que votre serviteur, c’est tout à fait réjouissant, et l’on se plait à souligner tel ou tel trait en connivence avec Peter Cannon ; le récit est ainsi extrêmement ludique pour qui connaît un tant soit peu la vie des principaux protagonistes ; mais la relative faiblesse de l’intrigue, au-delà, laisse à penser que cette lecture ne sera d’aucun intérêt pour quiconque ne s’intéresserait que modérément à tout cela, ou chérirait en priorité Sherlock Holmes, lequel n’est ici esquissé qu’à gros traits, et se révèle somme toute un peu décevant.

 

Objectivement, on pourrait – voire devrait – sans doute confesser que Pulptime est « raté ». L’introduction du plus célèbre des détectives privés dans le quotidien de Lovecraft et Long ne convainc pas, l’enquête est sans intérêt, les saynètes s’enchaînent un peu n’importe comment, la fin est téléphonée… Sous cet angle, ça n’est donc guère fameux.

 

Et pourtant, j’ai beaucoup apprécié la lecture de ce très court roman, dans la mesure où l’analyse et le rendu des protagonistes « réels » sont tout à fait remarquables et réjouissants. On se plait ainsi énormément à suivre un Lovecraft plus vrai que nature sous la plume supposée de « Belknapius », et à en examiner les qualités comme les défauts, dont un certain nombre de ridicules ; mais le portrait n’est pas à charge, loin de là : il témoigne d’une admiration sincère, se traduisant en complicité et tendresse, même quand ce sont les traits les plus sombres de l’auteur qui ressortent. Ainsi de son racisme, traité très intelligemment et avec beaucoup d’humour. On reconnaît véritablement Lovecraft tant dans son comportement que dans ses répliques, le plus souvent ô combien savoureuses ; le temps d’une pochade, Peter Cannon est bel et bien parvenu à le ressusciter.

 

Aussi, au-delà de l’introduction-prétexte de Sherlock Holmes dans un territoire qui ne lui est pas familier et qui peut légitimement laisser sceptique, et malgré quelques entorses décelables ici ou là (Robert Bloch en souligne à juste titre une en postface, concernant le parler de Houdini), c’est avec un grand plaisir que l’amateur lira Pulptime. C’est bel et bien, dans ce sens, une « fan fiction » : elle est réservée aux fans, qui sont seuls en mesure d’y trouver un quelconque intérêt ; et le fan est par nature prêt à pardonner bien des faiblesses…

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