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"Redrum", de Jean-Pierre Ohl

Publié le par Nébal

Redrum.jpg

 

 

OHL (Jean-Pierre), Redrum, Talence, L’Arbre vengeur, 2012, 242 p.

 

L’Arbre vengeur publie des bons bouquins, à n’en pas douter, et j’ai eu à plusieurs reprises l’occasion d’en témoigner sur ce blog interlope. C’était déjà un argument, dans un sens, en faveur de la lecture de ce Redrum. Le titre même en était un autre, immédiatement évocateur du Shining de Stephen King, ou, plus exactement ici, de son adaptation cinématographique par Stanley Kubrick. Or Kubrick est probablement mon réalisateur fétiche, dont je ne me lasse pas de voir et revoir les films, que j’apprécie généralement de plus en plus à chaque fois. Le pitch insistant sur Kubrick, et développant en outre un intriguant cadre d’anticipation, vous comprendrez que je ne pouvais pas faire l’impasse sur ce court roman…

 

Nous sommes dans un futur proche, à la veille d’une possible guerre nucléaire (tout va bien). Stephen Gray est un critique et historien du cinéma – alors que les vieux films 2D n’intéressent plus grand monde… –, auteur notamment d’un livre remarqué sur Stanley Kubrick. Il est du coup invité à un colloque concernant le réalisateur, colloque organisé par le mystérieux et richissime Onésimos Némos sur son île de Scarba, au large de l’Écosse. Némos est l’inventeur de la Sauvegarde, procédé permettant de « stocker » la personnalité des morts (leur « âme » ?) sur un support informatique pour la rendre accessible à des Visiteurs. Le père de Stephen avait travaillé pour lui, à Scarba, d’où venaient ses ancêtres. Le voyage de Stephen a donc tout d’un retour aux sources. D’autant que, parmi les invités du colloque, figure entre autres son ex-femme, Ruth, la fille de son directeur de thèse…

 

Très tôt, une ambiance particulière se dessine, mêlant franche bizarrerie (avec le personnage pittoresque de Laszlo Télek, la discrétion de Némos, ses délires kabbalistiques…), références cinéphiles (kubrickiennes, bien sûr, mais pas seulement : les invités sont ainsi assistés par des sosies d’acteurs et d’actrices fameux…), et introspection morbide (Stephen est fasciné et terrorisé par la mort, et, à bien des égards, c’est ce qui explique son goût du cinéma, dans lequel il a trouvé une échappatoire ; la fin est à cet égard intéressante). Ce qui n’est pas le moindre atout de ce Redrum.

 

Le roman est aussi plutôt bien écrit, et d’une lecture agréable. Il est en outre doté d’intéressants personnages, fort bien campés. Il est enfin assurément bien construit, adoptant une structure circulaire qui fait écho aux préoccupations du narrateur (qui développe très jeune une analyse solipsiste de 2001, avec la métaphore du cerceau et du bâton) comme, plus généralement, à la fiction dans son ensemble.

 

Redrum n’est donc pas un mauvais roman.

 

Mais…

 

Ben oui, après une entrée en matière pareille, il faut bien qu’il y ait un « mais »…

 

Mais ce livre m’a néanmoins déçu. Pour plusieurs raisons que je ne suis pas certain de bien comprendre moi-même. J’en retiendrai essentiellement deux.

 

Tout d’abord, et là c’est le petit fan qui s’exprime, j’ai regretté que l’argument kubrickien ne soit à bien des égards qu’un prétexte. Les quelques rares anecdotes sur le réalisateur et ses films qui émaillent Redrum ont quelque chose d’artificiel et de guère convaincant, on se dit que n’importe quel réalisateur, ou presque, aurait pu convenir (Stephen Gray est d’ailleurs semble-t-il le seul kubrickien convaincu parmi les invités du colloque). Certes, il y a la passion du narrateur pour 2001, et l’avertissement au rouge à lèvres de Shining ; la tension érotique qui parcourt le roman peut également évoquer, de loin, Lolita et Eyes Wide Shut… Mais là, j’ai l’impression, à l’instar de l’auteur, de forcer quelque peu le trait. Aussi, Kubrick ne saurait-il être une raison valable pour se plonger dans le roman de Jean-Pierre Ohl, dont ce n’est de toute évidence pas le sujet.

 

Mais le vrai problème est ailleurs : c’est qu’il se dégage de ce Redrum, malgré toutes ses qualités évoquées précédemment, une triste impression de « déjà-lu ». Au fur et à mesure que l’intrigue (minimaliste) se met en place, les références abondent, qui viennent cette fois plomber quelque peu le propos. On pense tout naturellement à Philip K. Dick (et à Ubik au premier chef), mais aussi, par exemple, à  L’Invention de Morel. Ce jeu sur l’art et la fiction, passant par la réflexion sur l’apparence et la réalité, les simulacres, l’humain, etc., est aujourd’hui terriblement galvaudé. Pris indépendamment, le roman de Jean-Pierre Ohl ne manque pas de qualités ; mais le problème est qu’il s’inscrit dans une tradition littéraire (mais pas que) où il fait quelque peu figure de rejeton tardif, habile dans l’art de l’imitation, certes, mais manquant horriblement de singularité. On préfèrera sans l’ombre d’un doute les originaux à la copie (Sauvegarde ?), les grands maîtres au « petit maître », pour reprendre une expression qui revient souvent…

 

C’est donc bien fait, mais un peu vain, passablement convenu, et du coup frustrant. Pas un mauvais bouquin en tant que tel, et je pourrais comprendre l’enthousiasme de ceux qui n’en ont pas lu les modèles ; mais pour moi, il était bien trop tard pour lire ce Redrum, séduisant de loin, mais finalement assez terne. Déception, donc.

CITRIQ

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N
Et bien on a eu exactement le même sentiment à la lecture de ce livre : http://armurerie.wordpress.com/2012/11/06/redrum/ Impression de déjà-vu, malgré une ambiance réussie, un côté bien fait mais
un peu vain. Tout pareil. Par contre je laisserai une deuxième chance à l'auteur parce que le bouquin m'a vraiment laissé l'impression d'une rencontre ratée que j'aimerais effacer...
Répondre
N


De même, donc.



R
c'est de la SF pour les gens qui n'en lisent pas.
Répondre
N


Probablement...