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"Te Deum pour un massacre"

Publié le par Nébal

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Te Deum pour un massacre

 

On a parfois de ces lubies… Quand j’étais gamin, bien que déjà passionné par l’histoire en général et l’histoire de France en particulier, j’avais beaucoup de mal à m’intéresser à la période des guerres de Religion. Je trouvais cette époque vraiment trop atroce, et trop déprimante. Ce qui est sans doute un peu absurde, toute époque étant à sa manière riche en atrocités à même de faire déprimer tout un chacun, mais c’est comme ça : la moindre évocation des innombrables massacres qui ont émaillé le second XVIe siècle – dont celui de la Saint-Barthélemy, pour être le plus célèbre, n’est pas un cas isolé – avait une fâcheuse tendance à me donner la nausée. J’en ai toujours conçu l’image d’une époque grise et violente, en contradiction totale avec les fastes supposés de la Renaissance. Aussi ne l’ai-je finalement que fort peu étudié, et en ai longtemps conçu une image très schématique, voire manichéenne – avec les « gentils » protestants d’un côté et les « méchants » catholiques de l’autre : l’ombre de la Saint-Barthélemy encore une fois, qui tend à dissimuler un peu le reste… Bien sûr, cette vision est largement fausse, et, avec le temps, même si j’ai toujours eu du mal à me pencher sérieusement sur la question, la nausée n’étant donc jamais loin, j’en ai conçu une image plus nuancée, ceux qui dénonçaient le « Dieu de pâte » n’ayant souvent rien à envier en infamie aux commerçants d’indulgences… Mais voilà : cette impression première, à quoi s’ajoutait le lieu commun selon lequel il n’y a pas pire guerre que la guerre civile (opinion que les victimes des autres guerres trouveraient sans doute éminemment contestable, si elles étaient encore en mesure de donner leur avis…), m’a durablement marqué, et sans doute empêché de voir le revers positif de la médaille (je me souviens d’avoir lu tardivement un article passionnant sur les édits de tolérance de cette époque…).

 

Drôle d’idée, dès lors, que de me lancer dans la lecture de Te Deum pour un massacre ? Pas vraiment. Il faut dire que le jeu a une belle réputation, pour ce que j’en sais, et qu’on le doit à un certain Jean-Philippe Jaworski, dont j’avoue être un petit fan… Et puis je n’en suis plus, tout de même, à faire dans le refus d’obstacle devant l’étude et l’interprétation des sinistres événements de cette période. En fait, j’avais même envie d’en savoir davantage, et, à ce compte-là, Te Deum pour un massacre a parfaitement rempli son office. Ce superbe objet – un coffret de deux livres de plus de 500 pages reliés cuir, agréablement mis en page et abondamment illustrés – est en effet d’une lecture passionnante ; le premier tome est entièrement consacré au background, et je l’ai dévoré comme un bon roman. Au point, à vrai dire, de trouver que ces 560 pages de cadre environ… étaient finalement trop peu. J’en voulais encore…

 

Il faut dire que la partie « société », pour être intéressante, m’a parfois fait l’effet d’être un peu trop approximative et lacunaire. Pour m’en tenir à ce que je connais un tant soit peu – l’histoire du droit et des institutions, donc –, et ce quand bien même mes souvenirs en la matière sont trop lointains et trop flous pour que je puisse livrer une critique vraiment pertinente, j’ai ainsi regretté quelques confusions et défaillances (à titre d’exemple, dans ce chapitre consacré à la justice, on ne parle quasiment pas des parlements, et pas du tout de la doctrine de l’époque : tant pis pour les humanistes à la Cujas et compagnie…).

 

La partie « géographie » (française, d’abord, puis européenne) est de même bien trop courte. On en viendrait, à vrai dire, à souhaiter l’existence d’une sorte d’atlas historique qui rendrait le cadre plus concret et plus praticable… mais qui prendrait sans doute les dimensions d’un de ces deux livres (et après tout, voir l’abondante bibliographie en fin de volume).

 

Mais il y a le gros de l’ouvrage, les « chroniques » des guerres de Religion. Et là, c’est un régal. Frustrant, là encore, pourtant : même si le titre du jeu est éloquent, je n’ai pu m’empêcher de regretter que cette passionnante étude s’arrête avec la Saint-Barthélemy, là où il y aurait encore tant à dire sur la suite, au moins jusqu’à l’édit de Nantes… Mais bon sang, que c’est passionnant ! Et ce malgré une tendance à se montrer très précis en matière d’histoire militaire, peut-être aux dépends d’autres aspects. L’étude est brillante, le récit enlevé, complexe sans être rebutant, c’est un modèle du genre, dont je ne vois pas vraiment d’équivalent dans le monde des jeux de rôle (mais mes connaissances sont en la matière très lacunaires, notamment pour ce qui est des jeux historiques).

 

C’est bien ce sentiment paradoxal de « trop peu », alors qu’un livre entier est consacré au cadre, qui m’empêche de parler de perfection. On a parfois de ces exigences… Néanmoins, ce premier livre accomplit avec maestria son entreprise de séduction : à sa lecture, on est pris d’une envie irrépressible de jouer dans ce cadre ô combien atroce…

 

Le deuxième livre est consacré essentiellement aux règles. Allaient-elles se montrer à la hauteur de ce cadre superbe ? Eh bien, oui, dans l’ensemble. Avec même un certain brio pour ce qui est de la création de personnage. Si celle-ci a le défaut de nécessiter quelques allers-retours perplexes dans ce gros volume, elle repose toutefois sur un très intéressant principe de questionnaire à choix multiples, qui permet d’élaborer l’historique du personnage en même temps que ses caractéristiques. Il s’agit ainsi de définir la vie du personnage, en quatre étapes : petite enfance, enfance, adolescence, âge adulte (certes, cette présentation en tant que telle est contestable historiquement, mais très intéressante et pertinente en termes de jeu), cette dernière étape correspondant à une profession, et il y en a un paquet… Signe qui ne trompe pas : dès la lecture de cette section, je n’ai pas résisté et me suis emparé d’une fiche de personnage et d’un brouillon afin de créer mon alter-ego, et ai été parfaitement convaincu par le procédé.

 

Le système repose sur six caractéristiques (Savoir, Sensibilité, Entregent, Complexion, Puissance, Adresse), dont dépendent de nombreuses compétences, sur un schéma assez classique, à ceci près que les caractéristiques sont dites « narratives », correspondant non à une valeur chiffrée mais à un qualificatif et à un type de dé (du d4 au d20). Pour faire un jet, on prend le dé de la caractéristique, on y ajoute le montant de la compétence, et on compare à un seuil de difficulté (de 7 par défaut), les modificateurs portant sur le type de dé employé. Un système pas éloigné de celui que j’avais pu pratiquer dans Savage Worlds (et donc Deadlands Reloaded), et que je trouve assez élégant. Si le système de combat m’a paru parfois un peu trop pointilleux, et donc complexe, je reste néanmoins tout à fait séduit par cette mécanique, qui autorise bien des subtilités sans trop susciter de migraines, dans l’ensemble.

 

Ce second livre s’achève enfin sur trois scénarios (formant éventuellement une petite campagne), destinés à des PJ catholiques dans le Lyonnais, vers le début de la période. C’est sans doute dans cette section que l’on reconnaît le plus la patte de l’auteur : le style est délicieux, et la lecture fort agréable. Il y a une certaine montée en puissance dans ces trois épisodes – le premier étant très court et assez simple, là où le dernier est passablement complexe (le deuxième, à mi-chemin, m’a fait l’effet d’être un brin confus), et ils donnent énormément envie de jouer : à vrai dire, le dernier figure, je crois, parmi les meilleurs scénarios de jeu de rôle que j’aie jamais lus, à vue de nez….

 

Un dernier point mérite sans doute d’être soulevé, qui fait l’objet d’une postface : Jean-Philippe Jaworski, qui y insiste à bon droit sur la triste actualité du jeu (c’était vrai au moment de sa rédaction, ça l’est peut-être plus encore aujourd’hui, hélas…), explique son parti-pris de récompenser, au travers du système de progression des personnages qui ne s’arrête pas à la seule expérience (laquelle est plutôt bien pensée, d’ailleurs), les personnages moraux, et de punir les ordures. C’est un parti-pris, donc, que je trouve pour ma part très contestable, mais, ici, l’auteur peut bien avoir le dernier mot…

 

Quoi qu’il en soit, Te Deum pour un massacre, même si j’ai donc relevé ici ou là quelques bémols, est une lecture qui m’a passionné de bout en bout. Un petit monument à sa manière, et un modèle de jeu de rôle historique. J’en suis sorti avec deux envies folles : celle de lire encore plus de matière sur la période, et celle de jouer, bon sang (même si c’est assez intimidant). Pari réussi, donc, pour cet excellent jeu, alliant forme splendide et fond brillant. Je renâclais plus haut à parler de perfection, arguant du côté frustrant de la chose, mais soyons francs : ça s’en rapproche quand même pas mal…

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Samuel Martinez 20/02/2017 12:08

Salut Nebal,

En faisant des recherches sur ce JDR, je suis tombé sur ton article. Je l'ai acquis la semaine dernière pour me remettre au JDR et je suis comme un gosse ! Il me tarde d'essayer.

T'as pu tester de ton côté ?

Nébal 20/02/2017 12:53

Non, jamais eu l'occasion... Il n'est pas le seul dans ce cas, hélas...

Laurent Kloetzer 19/08/2014 09:31

Très bon jeu, de fait. J'ai ignoré le système et me suis basé abondamment sur le background pour faire jouer. J'ai trouvé une très bonne référence, quasiment un livre de background officiel:
http://www.bouquins.tm.fr/site/histoire_et_dictionnaire_des_guerres_de_religion_1559_1598_&100&9782221074251.html
Un livre facile à lire et très bien organisé.

J'ai aussi lu par derrière un paquet d'autres textes, dont je peux te recommander certains si tu veux creuser le sujet.

Samuel Martinez 20/02/2017 14:49

Bonjour Laurent,

J'ai récupéré le livre qui peut servir de background officiel et je serai intéressé par ton paquet d'autres textes.

A l'occasion si tu repasses par ici ! :)

Nébal 21/08/2014 07:18



Je manque de temps en ce moment pour creuser, mais merci !