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"Un cercle d'oiseaux", de Hayden Trenholm

Publié le par Nébal

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TRENHOLM (Hayden), Un cercle d’oiseaux, [A Circle of Birds], traduit de l’anglais (Canada) par Christophe Bernard, [s.l.], Les Allusifs, [1993] 2013, 125 p.

 

Une fois n’est pas coutume, j’ai lu ce bref roman sur un coup de tête : la couverture m’a attiré, la quatrième de couv’ intrigué, tant par sa présentation de l’ouvrage que par celle de l’auteur, qui fait essentiellement dans la science-fiction, figurez-vous, mais dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à présent – il faut dire que c’est là sa première traduction française (le livre n’est cependant pas tout jeune – il a vingt ans, mais cela je ne l’ai découvert qu’en cours de lecture).

 

Nous sommes le 31 décembre 1999 ; tandis que le monde s’apprête à fêter le passage à l’an 2000, le narrateur – qui n’est a priori pas si vieux que ça – est cloîtré dans une chambre d’hôpital à Edmonton. Il souffre d’une affection baptisée « aminesis », la mort de la mémoire (une sorte d’Alzheimer ?). Ses souvenirs sont de plus en plus flous, il ne se rappelle pas toujours ce qui s’est passé, ni pourquoi il est là, ni la nature de cette affection (qu’il a notée sur une feuille à la tête de son lit, au cas où) ; il ne sait pas forcément davantage quand nous sommes, et où nous sommes ; il ne se souvient même pas quand il a pissé pour la dernière fois.

 

Mais il explore cette mémoire déficiente, des traces plus ou moins anciennes refont surface, jusqu’à perturber son présent. Il n’est pas en 1999, non, mais quelques années plus tôt à peine, ou bien quelques décennies, cela dépend. Il n’est pas forcément au Canada, mais peut-être en voyage en Espagne, ou au Mexique – sous acide. Il ne nous dit pas son nom, pas plus qu’il ne le dit aux autres, dans ses souvenirs tronqués – il prend soin de se dissimuler.

 

Et puis, un chapitre sur deux, nous suivons, dans la première moitié du XXe siècle cette fois, le destin tragique de Billy/Bill/William. Une histoire riche de souffrances, physiques comme morales : la crise s’abat impitoyable sur cet homme qui a connu la douleur et l’humiliation de bien des manières différentes.

 

Et, unissant ces deux trames, il y a, au-delà de la Grande Histoire que l’on n’oublie, elle, jamais en toile de fond, des indices, des révélations fugaces, des horreurs singulières. Un homme sombre. Un autre aux yeux gris très écartés. Des femmes, qui meurent. Des accidents de la route. Des sévices, des impostures, des mesquineries. Du feu. Des oiseaux, enfin, qui tracent des cercles dans le ciel…

 

Un cercle d’oiseaux n’est pas vraiment le livre idéal pour se réconcilier avec la vie. Il en développe au fil des pages une vision foncièrement noire, morbide même ; dans sa quête de souvenirs, le narrateur semble s’attarder surtout sur les mauvais (ça me rappelle quelqu’un…) ; quant à la vie de Billy/Bill/William, elle a les accents d’une tragédie personnelle, chaque étape ou presque étant plus horrible que la précédente. « Life is a hideous thing », comme disait l’autre…

 

N’empêche : se souvenir est important, constitutif. Un cercle d’oiseaux décortique avec une adresse certaine les mécanismes de la mémoire et du rêve. La mécanique est à vrai dire ici tellement belle qu’elle ne se cache pas – limite de l’exercice, peut-être, qui souligne coïncidences, traits saillants et autres mots-clefs, dévoilant une ossature minutieusement conçue où rien, absolument rien, n’est laissé au hasard.

 

Si Un cercle d’oiseaux oscille entre « blanche » et, disons, fantastique, il emploie ainsi en même temps quelques méthodes du roman policier, voire du thriller ; peu importe, dès lors, si le héros ne quitte véritablement son lit d’hôpital que pour essayer d’aller pisser : le roman n’en est pas moins palpitant, et le lecteur attentif note précieusement les récurrences pour percer la clef (car on suppose bien vite qu’il y en a une) des souvenirs du narrateur, et ce qui les unit à Billy/Bill/William. L’enquête avance au fil des pages, les traumatismes se recoupent ; le rire de l’homme sombre, l’attention de celui aux yeux gris très écartés, se font plus pressants. Il y a une lumière blanche à l’horizon – forcément. Et l’on s’y dispute à l’avance une âme en lambeaux.

 

Atout, donc, et limite en même temps. On reconnaîtra en effet que l’astuce de la mise en scène (l’auteur est aussi dramaturge) et l’adresse du marionnettiste jouent à la fois pour et contre le roman ; et qu’en définitive, les ultimes « révélations » tombent un peu à plat, le lecteur ayant facilement une longueur d’avance : c’est que tout, ici, apparaît nécessaire, déterminé, inéluctable. Dès lors, ce n’est pas forcément un problème : il ne faut sans doute pas s’attendre à une œuvre à chute, quand bien même Un cercle d’oiseaux en emprunte la forme et les méthodes. Encore une fois, ce roman est à mon sens avant tout une belle mécanique : celle des souvenirs et des rêves, méticuleusement analysée. Et, sous cet angle, c’est une assez belle réussite.

 

On ne reste en tout cas pas indifférent à ce qui nous y est conté, et Hayden Trenholm, en professionnel accompli, sait jouer avec son lecteur d’une manière assez intéressante, propice au questionnement, tant de la mémoire et de la mort que de la littérature, en tant qu’objet ou fin en soi. Pas mal du tout.

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