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"Une histoire de la lecture", d'Alberto Manguel

Publié le par Nébal

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MANGUEL (Alberto), Une histoire de la lecture, [A History of Reading], traduit de l’anglais [Canada] par Christine Le Bœuf, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [1996, 1998, 2000] 2006, 515 p.

 

Suite des lectures nébaliennes en vue de la constitution du dossier pour intégrer le Master 2 Politiques éditoriales de Paris XIII Nord. Après La Sagesse de l’éditeur de Hubert Nyssen, et avant La Traversée du livre de Jean-Jacques Pauvert et (si j’ai le temps…) Gaston Gallimard. Un demi-siècle d’édition française de Pierre Assouline, voici venu le temps de parler d’Alberto Manguel et d’Une histoire de la lecture. Sentiment troublant pour le Nébal, qui lit des livres sur les livres et la lecture… De la méta-lecture, alors ? Aha. En tout cas, le sentiment fut d’autant plus troublant pour cet ouvrage-ci qu’il est d’emblée placé sous le patronage de Jorge Luis Borges. Ce qui en dit long… ou pas. Bon, on verra bien.

 

Mais parlons tout d’abord de l’auteur, Alberto Manguel, donc. Argentin d’origine, mais fils de diplomate, il a beaucoup voyagé dès son enfance, notamment en Israël (où son père fut ambassadeur d’Argentine), avant de revenir au pays (où il a notamment fait office de lecteur… pour Jorge Luis Borges devenu aveugle). Il a ensuite continué ses voyages à l’âge adulte, devenu romancier, essayiste et traducteur de réputation internationale, avant de se fixer pendant une vingtaine d’années au Canada, dont il est devenu citoyen en 1985. Après quoi il s’est installé en France depuis 2001.

 

Et c’est donc en anglais que fut rédigé Une histoire de la lecture, un de ses ouvrages les plus fameux, qui – allons-y pour l’argument commercial – a été traduit en plus de vingt-cinq langues, et a reçu de par chez nous le prix Médicis essai 1998. La traduction en français ayant été assurée par Christine Le Bœuf, qui se charge habituellement de Paul Auster chez le même éditeur, il n’y a rien à craindre de ce côté-là.

 

Jetons-nous donc à l’assaut du monument. C’est que le programme est ambitieux : dresser une histoire de la lecture ? Rien que ça ? Certes, le titre garde une certaine modestie, avec ce « Une », qui vient relativiser les choses : le livre d’Alberto Manguel ne s’affiche pas, péremptoire, comme « Histoire de la lecture » ou « L’Histoire de la lecture ». Et il a bien raison, car la tâche s’annonce herculéenne… Et même avec ce pronom indéterminé, on peut dire d’emblée que le livre ne répond pas tout à fait au cahier des charges…

 

En effet, on peut déjà chasser ici toute idée de chronologie : contrairement à l’usage des manuels et autres essais affichant des titres semblables, Alberto Manguel ne procède pas selon une logique historique « classique », en partant des origines pour arriver jusqu’à notre époque. Par ailleurs, il n’entend certainement pas se montrer exhaustif : son « histoire de la lecture » est très largement occidentale (sauf rares, mais heureuses, exceptions) et, autant le dire tout de suite, lacunaire ; en effet, Alberto Manguel, plutôt que de procéder suivant un plan rigoureux et englobant, tend à faire quelque peu de son livre une sorte de recueil d’articles, très pointus sur certains sujets, mais en évacuant nécessairement d’autres. On ajoutera d’ailleurs, toujours pour ce qui est du caractère « d’essai » affiché, pour ne pas parler de manque de rigueur scientifique, sa tendance à mêler ses souvenirs personnels à son analyse. Ce qui, en soi, ne m’a en rien dérangé, et confère en outre au livre un certain charme, qui justifie pleinement la présentation, évidemment enthousiaste, de la quatrième de couverture :

 

« Célébration heureuse de la plus civilisée des passions humaines, cette histoire écrite du côté du plaisir et de la gourmandise est un livre savant qui se lit comme un roman d’aventures. Parti à la recherche des raisons qui ont fait aimer le livre, Alberto Manguel propose un étonnant récit de voyage à travers le temps et l’espace, dont chaque étape lui est l’occasion de détours, de visites, de réflexions profondes et d’anecdotes réjouissantes. »

 

Digressions et anecdotes. Voilà sans doute les deux mots à retenir. Difficile, du coup, de résumer véritablement cet ouvrage (abondamment illustré, par ailleurs), qui tend par principe à partir un peu dans toutes les directions… Mais on peut tenter néanmoins d’en dégager quelques grandes lignes.

 

La première partie, intitulée « Faits de lecture », vise à analyser le phénomène même de la lecture. Dans son premier chapitre, « Lire des ombres », il s’agit même de voir scientifiquement ce qu’il en est – et comment cela a été perçu à travers les âges. « Lire en silence » montre ensuite que cet acte qui nous semble aujourd’hui si naturel ne l’a pas toujours été, et qu’il a longtemps été d’usage de lire à voix haute – ce que l’on voit à travers les exemples de saint Augustin et de saint Ambroise. On s’interroge ensuite sur la fonction de « mémoire » des livres – qui a ses adversaires… –, avant de passer à « l’apprentissage de la lecture », à travers notamment l’exemple de l’école latine de Sélestat (étude très pointue, mais tout à fait passionnante). Après un complexe chapitre sur la fonction des allégories (fondé notamment sur un fragment de Kafka), on s’intéresse à la « lecture des images », et notamment des images saintes, avec en particulier l’exemple des « bibles des pauvres ». Autre forme de « lecture alternative », si j’ose dire, celle qui consiste à « écouter lire », pour laquelle Alberto Manguel prend des exemples parfois inattendus : ainsi celui des ouvriers fabriquant des cigares, tout à fait intéressant (il passe ensuite seulement, plus classiquement, aux moines, et aux récits des jongleurs). L’auteur se penche ensuite sur la question très matérielle de « la forme du livre » (tablettes, rouleaux, codex), ce qui lui permet de s’intéresser après seulement à l’imprimerie et aux divers dispositifs destinés à faciliter la lecture, ainsi qu’aux révolutions dans l’édition et aux « formats exceptionnels ». Le chapitre consacré à la « lecture privée » s’intéresse ensuite notamment à la lecture au lit, à travers surtout l’exemple de Colette, et s’interroge donc sur la dimension privée de la chambre à coucher, et sur l’adaptation du lit à la lecture… Cette première partie s’achève enfin sur les « métaphores de la lecture », où, sans surprise, c’est celle du « glouton » qui marque le plus… même si l’auteur entend avant tout s’attarder sur l’exemple de Walt Whitman.

 

La seconde partie s’intitule « Pouvoirs du lecteur » : tout un programme. Il s’agit tout d’abord de définir le lien unissant le scribe et le lecteur, avec le risque de voir une langue écrite devenir incompréhensible (exemple étrusque). On s’intéresse ensuite à la question des bibliothèque et du classement des livres, qui devient un véritable « ordonnancement de l’univers ». Puis il s’agit de « lire l’avenir » : l’auteur s’intéresse aux textes prophétiques, mais surtout aux interprétations prophétiques effectuées a posteriori sur des textes anciens, et notamment ceux de Virgile et de la sibylle érythréenne par Constantin. Citons-en la conclusion (p. 303) :

 

« Ce que Constantin a découvert, en ce lointain Vendredi saint et à jamais, c’est que la signification d’un texte est amplifiée par les capacités et les désirs du lecteur. Face à un texte, le lecteur peut transformer les mots en message qui résout pour lui une question sans rapport historique avec le texte ni avec son auteur. Cette transmigration du sens peut enrichir ou appauvrir le texte ; invariablement, la situation du lecteur déteint sur le texte. Par ignorance, par conviction, par intelligence, par ruse et tricherie, par illumination, le lecteur récrit le texte avec les mots de l’original mais sous un autre en-tête, il le recrée, en quelque sorte, du simple fait de lui donner une existence. »

 

On s’intéresse ensuite à la lecture symbolique, puis à la lecture en lieu clos – mais, sous ce dernier terme, il s’agit en fait de distinguer la lecture des femmes de celle des hommes, quand la distinction est imposée : Alberto Manguel part de l’exemple enfantin des couvertures roses, puis s’attarde judicieusement sur l’exemple de la littérature japonaise, avec notamment le fameux Genji Monogatari. Suit un épisode très anecdotique, celui du « voleur de livres », avec le cas du comte Guglielmo Libri… Plus intéressant, « L’auteur en lecteur » nous ramène à la lecture à voix haute, mais cette fois devant un public, et par l’auteur lui-même, avec plusieurs exemples : Pline le Jeune, Chaucer, Dickens… Autre chapitre intéressant, et qui soulève nombre de questions complexes, « Le traducteur en lecteur », qui aborde notamment le cas de Rainer Maria Rilke et de sa traduction « trop parfaite » des sonnets de Louise Labé, puis la question de la traduction de la Bible, et notamment celle du roi Jacques. « Lectures interdites » m’a paru bien trop court pour tout ce que le sujet devait englober : la lecture interdite aux esclaves noirs américains, les bûchers de livres, la censure et les ligues de vertu… Il y a tant à dire sur ce sujet ! On notera quand même le cas intéressant du « censeur autoproclamé » Anthony Comstock, abject personnage. Reste à envisager « Le fou de livres », souvent identifié à ses lunettes – d’où quelques développements préalables sur cet outil fort utile au lecteur, avant de passer à La Nef des fous à proprement parler et aux assauts d’anti-intellectualisme qui ressurgissent de temps à autre et dont les amis des livres font les frais.

 

Et l’on en arrive enfin à la conclusion, sur laquelle plane l’ombre de Borges et de sa fameuse « Bibliothèque de Babel ». Il s’agit en effet pour l’auteur d’imaginer une autre Histoire de la lecture, bien plus volumineuse, et qui traiterait de tant d’autres sujets qui n’ont pas pu être évoqués ici. Mais nous ne sommes qu’au tout début de la lettre « A »…

 

 Au final, on ressort assez satisfait de l’essai d’Alberto Manguel ; il donne une impression un peu foutraque, mais ne s’en révèle pas moins passionnant, et d’une lecture fort agréable, ce qui ne gâche rien. Un ouvrage instructif et plaisant, qui ne remplit pas totalement son cahier des charges, et peut donc laisser un peu sur sa faim, mais reste quand même dans l’ensemble hautement convaincant.

CITRIQ

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C

ça a l'air drôlement intéressant... Le paragraphe que tu cites sur la relation entre le texte et le lecteur m'a fait penser à un sujet sur lequel j'avais travaillé, "les ressentis de lecture" :
j'avais sélectionné 2 textes (un poème, un extrait de roman), et je les avais faits lire à un panel de lecteurs, que j'avais ensuite questionné pour avoir une description la plus fine possible de
ce qu'ils avaient compris/imaginé/ressenti pendant cette lecture. Les résultats ont été étonnants de diversité !


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C

Ah, mais il n'y a rien de mieux que les livres parlant de livres et de lecture! J'adore ça.
Dans mes souvenirs de lectures de ce type me revient souvent un mémorable passage de "Ex-libris - Confession d'une lectrice ordinaire" d'Anne Fadiman, qui parle d'un cadeau-surprise que son mari
lui a fait pour son anniversaire: il l'a emmené dans un petit village inconnu et lui a caché les yeux... pour les lui ouvrir sur une petite bouquinerie dans laquelle ils ont passé quelques heures!
(l'homme parfait quoi!) Voici le type d'anecdote qui ennuierait - et étonnerait aussi - sûrement la plupart des gens mais qui parle aux lecteurs fanatiques comme moi (déjà parce que ça fait du bien
de voir que notre passion est partagée à ce point-là par d'autres). C'est très agréable de lire des choses de ce type parce que ça réconforte et ça nous parle. On a tout à coup l'impression de
faire partie d'une congrégation de lecteurs qui peuvent comprendre nos petites lubies - à cause desquelles on s'est moqué de nous tellement de fois. J'avais d'ailleurs parlé d'un autre livre de ce
style, "Des bibliothèques pleines de fantômes" de Jacques Bonnet (coïncidence ^_^)(pardon), livre pas révolutionnaire en soi mais avec quelques exemples de bizarreries que je partage et qui font du
bien à lire (j'en parle là: http://leslecturesdecachou.over-blog.com/article-31909832.html). Il cite notamment Manguel, que je dois encore découvrir (j'ai deux livres du monsieur dans ma bibli, et
j'envisage depuis longtemps de lire "La bibliothèque, la nuit", mais ce livre est tellement lourd que je reporte souvent ma lecture).
Ce livre-ci rejoindra définitivement ma bibli si je tombe dessus, c'est exactement le style d'essai que j'adore.

En fait, je ne sais pas si tu es familier de ce type de livres, mais le côté "je pars dans tous les sens" revient souvent, et je dois dire que j'aime ça. Passer du coq à l'âne, c'est un peu ma
spécialité, du coup ça ne me dérange absolument pas qu'un auteur le fasse, surtout si c'est pour parler de lecture. Et l'impression de fouillis qui en ressort est en quelque sorte chaleureuse et
cnofortable, comme d'être dans une bibliothèque d'où l'on peut retirer plein d'informations diverses juste en ouvrant au hasard un livre.

Bref, tout ça pour dire que, encore une fois, j'ai bien envie de lire ce livre... (ou "much ado about nothing").


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