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"Victus", d'Albert Sanchez Piñol

Publié le par Nébal

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SÁNCHEZ PIÑOL (Albert), Victus. Barcelone 1714, [Victus], traduit de l'espagnol par Marianne Millon, illustré par Xavier Piñas et Joan Solé, Arles, Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, [2012] 2013, 611 p,

 

Et si on retournait aux vrais livres, mmmh ?

 

Oui.

 

Et avec un candidat de choix. Que l'on m'avait beaucoup vanté au moment de sa sortie, mais je n'avais pas encore trouvé l'occasion de le lire. J'en attendais pourtant beaucoup. Il faut dire que je m'étais vraiment régalé avec La Peau froide, sauf erreur le premier roman de l'auteur catalan Albert Sánchez Piñol, et en tout cas celui avec lequel je l'avais découvert (c'était à vrai dire, jusqu'à ce jour, le seul que j'en avais lu : Pandore au Congo figure dans ma bibliothèque de chevet, mais, encore une fois...). Une vraie baffe que ce roman, lovecrafterie futée, aussi divertissante que réfléchie, et témoignant d'un talent certain.

 

Mais bon, Victus n'avait a priori rien à voir ; a posteriori non plus d'ailleurs. Cette fois, l'auteur s'est attaqué au genre du roman historique, et a livré un bon gros pavé que l'on pouvait craindre aride eu égard à son sujet, mais qui se révèle en définitive incroyablement réjouissant (ce qui n'exclut pas le drame, loin de là).

 

Victus, donc, est censé correspondre aux mémoires de Martí Zuviría, ou Zuvi Longues-Jambes, ce bon Zuvi. Un Catalan (forcément) du siècle des Lumières. Quasi centenaire, alors que l'Europe tremble devant les délires des révolutionnaires français, il entreprend donc de raconter sa vie, via sa chère et repoussante Waltraud qui tient la plume dans un salon viennois. Zuvi remonte en fait au début du siècle ; et il s'abstiendra de narrer par le menu sa longue et riche vie qui l'a emmené aux quatre coins du monde. Non, il s'en tiendra aux années 1705-1714, et ce sera bien suffisant ; le terminus est même précisé d'emblée : le 11 septembre 1714, Le jour où Barcelone est tombée devant l'armée des Deux Couronnes : française (c'était encore le temps de Louis XIV, qu'on n'appellera pas le Roi-Soleil mais bien plus justement le Monstre) et espagnole (castillane, donc, obéissant à Philippe V, petit-fils du précédent). Et Barcelone, nous dit-il d'emblée, sa Barcelone, est tombée à cause de lui. Près d'un siècle plus tard, Zuvi expulse ainsi ses souvenirs, remords et regrets, cherchant un exutoire dans l'écriture.

 

Mais pour comprendre ce qui s'est passé au cours du siège de Barcelone de 1713-1714, infâme boucherie aux conséquences terribles, il faut donc remonter quelques années plus tôt. Pas seulement pour se plonger dans le complexe bain de la guerre de Succession d'Espagne, dont le siège de Barcelone marquera dans un sens la fin, et qui méritait bien le qualificatif de « guerre mondiale », mais bien pour comprendre ce que Zuvi pouvait bien y foutre et quel a pu être son rôle dans tout ce bordel.

 

L'histoire commence donc en mars 1705. Et en France, où le père de Zuvi a envoyé son crétin de gamin pour qu'il étudie auprès des carmélites de Lyon. Las, ce bon Zuvi finit par commettre une gaffe monumentale qui l'oblige à abandonner ses études... Or revenir à Barcelone dans ces conditions est impensable, la colère paternelle constituant une certitude. Reste une opportunité (assez invraisemblable, mais après tout, hein, bon...) : aller au château de Bazoches pour s'y faire l'apprenti du seigneur local, un certain marquis de Vauban...

 

Oui, Vauban. ZE Vauban. Le grand ingénieur, le plus grand nom de la poliorcétique (c'est classe, comme mot, « poliorcétique » ; j'aime bien...).

 

L'examen d'entrée est déconcertant. L'instruction sera pire encore, aux mains des jumeaux Ducroix, qui feront subir à ce bon Zuvi les choses les plus impensables. Mais voilà : il s'agira ainsi pour Zuvi, qui se montre persévérant, de devenir un ingénieur ; et même un Ponctué (je n'en dis pas plus), qui place sa vie sous le signe du Mystère, et, après le décès de Vauban, se mettra en quête d'un mot, le Mot.

 

Veni, vidi, victus. C'est ainsi que Zuvi, l'ingénieur, rentre en Espagne plongée dans une atroce guerre. Zuvi sert ici, puis sert là. Il sert le Monstre (après tout, il a été formé en France), puis, le moment venu, abandonnera les Bourboniens pour rejoindre sa Barcelone. Avec une pute, un enfant, un nain et un vieux. Barcelone, la fière Barcelone, qui, malgré les intrigues des paillassons rouges et des botiflers, sera la dernière à résister à Philippe V.

 

Mais dans quelles conditions... L'auteur aura amplement le temps de développer la question : le dernier tiers du livre, assez colossal, est entièrement consacré au terrible siège de la capitale de la Catalogne. Ce siège annoncé dès la première page, et qui constitue la raison d'être du livre.

 

Cette première page, justement, parlons-en. Le ton est tout d'abord celui que l'on était en droit d'attendre : emphatique, soigné, porté sur le drame. Mais c'est une illusion, qui s'éclipse passé le premier paragraphe. L'auteur abandonne en effet très vite ce style soigné, rigoureux, très évocateur des Lumières, pour un autre bien plus fluide et proche de la conversation, émaillé d'ailleurs des remarques et insultes que Zuvi ne cesse d'adresser à sa chère et repoussante Waltraud. C'est au début assez déconcertant, cette rupture, ce décalage ; à vrai dire, j'ai même craint un peu pour la qualité du livre... mais je me trompais, heureusement. Victus est ainsi un roman historique qui délaisse très vite l'application formelle propre au genre (et qui lui nuit souvent : rien de pire que du faussement archaïque...) en faveur d'une sorte de spontanéité (simulée comme de juste), pleine de gouaille, débordant d'humour. On doute d'abord, donc, mais on est vite conquis, et on se laisse bientôt emporter par la conversation de Zuvi.

 

Un sacré personnage, faut dire : authentique fripon, d'un cynisme (au sens vulgaire) aussi révoltant que réjouissant, délicieux de par son humour ; le vieillard touche en évoquant le petit con qu'il a été un jour, mais fait ça avec un naturel désarmant, qui a de quoi faire rire aux larmes (si). Ce qui n'exclut certes pas le drame, surtout à mesure que l'on avance dans le roman, et donc dans les atrocités de la guerre de Succession d'Espagne... Mais l'enthousiasme est longtemps de la partie, qui fait tourner les pages avec avidité, dans l'attente toujours satisfaite de nouvelles frasques improbables de notre narrateur exubérant. Quand le tragique l'emporte (régulièrement, et de plus en plus), cette même avidité est toujours là ; la motivation est différente, certes, mais l'effet reste très similaire.

 

Un sacré personnage qui ne cesse de rencontrer (et de revoir, dans des allers-retours picaresques) toute une galerie de figures notables, des plus admirables aux plus repoussantes. Contraste immense entre, d'une part, un Vauban, un Villarroel, hommes d'une noblesse authentique, mentors nécessaires, et d'autre part un van Verboom ou un Pópuli, ignobles crapules, bouchers repoussants. Entre les deux, toute une galerie de figures complexes, plus difficiles à situer : où placer véritablement Berwick, brillant dans son cynisme ? Et que faire du miquelet Ballester, dont la cruauté n'a d'égale que l'héroïsme ? Et puis il y a les femmes, et notamment, bien sûr, Jeanne Vauban, la fille du marquis, le premier amour de Zuvi, et, pire encore, le second, Amelis... Des personnages émouvants ou repoussants, complexes, humains en somme. Et c'est rien de le dire : Albert Sánchez Piñol sait faire vivre tout ce petit monde.

 

Victus est drôle. Victus est poignant. Victus est humain. Ces traits suffisent à faire un bon roman. Reste le « détail » (tu parles) supplémentaire, qui fait passer du bon à l'excellent, et qui donne toute sa spécificité au roman historique : le sérieux dans la documentation, qui ne doit jamais nuire à la fluidité dans l'exposition. Et l'auteur accomplit parfaitement cette rude tâche, avec une aisance apparente qui force l'admiration. Roman très riche, dans son humanité mais aussi dans son érudition, Victusexpose avec souplesse des développements fort complexes mais jamais ennuyeux, remarquablement servis tant par la verve du narrateur que par l'abondance des illustrations et cartes qui viennent éclairer le propos. Autant dire que, pour un temps (eh), à la fin du roman, le lecteur sera à peu de choses près incollable sur des matières aussi subtiles et ardues que l'art du siège ou la guerre de Succession d'Espagne. Mais jamais, jamais, cela ne se fera aux dépends de l'intrigue, des personnages, ou du sens profond qui se cache derrière tout cela, sans parler du style ; Victus n'est donc pas seulement un bon, et même sans doute un excellent roman : c'est un bon et même sans doute un excellent roman historique, denrée tristement rare.

 

Je ne vais pas m'étendre plus que de raison (déjà que...) : lisez Victus. Démonstration supplémentaire du talent d'Albert Sánchez Piñol, à même de convaincre qui n'était pas encore totalement séduit jusque là, Victus est un vrai régal, un roman aussi divertissant qu'intelligent.

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