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Mercredi 14 mai 2008


WILSON (Robert Charles), Ange mémoire, traduit de l’américain par Gilles Goulet, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1987] 2008, 320 p.

 

Soyons originaux, et commençons par une banalité : Robert Charles Wilson, c’est bon, mangez-en. Là, c’est fait. Comme beaucoup j’imagine, moi, Nébal, triste cuistre, j’avions découvert Robert Charles Wilson avec son prix Hugo (enfin obtenu après plusieurs nominations) Spin ; un prix Hugo ô combien mérité (une fois n’est pas coutume), pour un excellent roman de science-fiction, à la fois inventif et référentiel, humain et pointu, fascinant et émouvant… Bref : Spin, c’est bon, mangez-en. Et plus vite que ça, même ; il sera bien temps, ensuite, de passer à sa suite Axis (que je n’ose encore aborder dans la langue de Shakespeare, because of que I am pas super good in anglais… sauf qu’il faudra encore patienter au moins un an, semble-t-il, avant d’en voir la traduction débouler en Lunes d’encre, argh). Expérience concluante, poursuivie peu de temps après avec Les chronolithes, qui annonçait déjà pas mal Spin, et était ma foi bien bon. Ces deux romans – ainsi qu’une nouvelle dans Bifrost – ont amplement suffi pour me convaincre de l’intérêt de Robert Charles Wilson, auteur que je place bien au-dessus du lot, tout au sommet de la pyramide, là où l’on ne trouve que les meilleurs. Aussi, très logiquement, Darwinia a-t-il rejoint ma pile à lire… mais je n’ai toujours pas trouvé le temps de m’y jeter corps et âme. Argh.

 

Puis, il y a peu, voilà-t-y pas que Lunes d’encre et Folio-SF, les deux collections publiant l’œuvre du monsieur en France, ont sorti exactement en même temps quelques œuvres anciennes dudit monsieur (avec, inévitablement, un bandeau rouge précisant que c’était « l’auteur de Spin »). Chez Denoël, ça nous donne un gros et beau pavé intitulé Mysterium compilant deux romans et une flopée de nouvelles ; je vous en parlerai dès que je trouverai le temps de le lire (argh). En attendant, comme ce qui est petit est joli (enfin, façon de parler, hein : vous aurez compris que je ne parle pas de la couverture…), je peux d’ores et déjà vous entretenir ici de son frère jumeau (nain) en Folio-SF Ange mémoire.

 

Un inédit, donc. En principe, un inédit, ça ne se publie pas en poche, et Folio-SF ne déroge pas à cette règle ; en principe : parce que ce n’est pas une première pour la collection (… la première, d’ailleurs, c’était un autre roman de Robert Charles Wilson, alors, hein, ho, camembert, hein), et que, ma foi, des inédits, il commence à y en avoir quelques uns tout de même en Folio-SF (tenez, la preuve : je vous causerai sous peu de la Bibliothèque de l’Entre-Mondes de Francis Berthelot, et figurent également dans mon étagère de chevet La fille aux cheveux noirs de Philip K. Dick et Un chœur d’enfants maudits de Tom Piccirilli, alors, hein, ho, camembert, hein – bis).

 

Ange mémoire est le deuxième roman du sieur Wilson, encore jamais traduit (du coup, c’est Gilles Goulet qui s’y colle, qui avait déjà – très bien – traduit Spin et Les chronolithes, et fait des merveilles pour la merveilleuse Cité des saints et des fous du merveilleux Jeff VanderMeer, entres autres, alors, hein, ho, camembert, hein – ter ; c’est chiant, hein ?). Un roman publié en 1987, et s’inscrivant assez largement dans le « mouvement » plus ou moins artificiel apparu quelques années plus tôt et qui avait donné un salutaire coup de pied au cul de la SF, à savoir le cyberpunk : alors, Robert Charles Wilson, et William Gibson, Bruce Sterling, Walter Jon Williams, Rudy Rucker, etc., même combat ? Pas tout à fait. Parce que s’il y a bien, dans ce roman de jeunesse, un certain nombre de clichés du genre, on y trouve aussi bon nombre d’éléments plus représentatifs de l’œuvre ultérieure de Wilson… qui font à vrai dire pour l’essentiel l’intérêt de ce sympathique petit bouquin, et le démarquent de la concurrence.

 

Mais posons le cadre. Comme souvent en cyberpunk, mais comme souvent aussi chez Wilson, un futur proche : XXIe siècle, probablement la deuxième moitié. Le monde, déjà bien chamboulé par rapport à ce que nous connaissons (façon cyberpunk classique : pouvoir économique et tout et tout), est radicalement bouleversé par une découverte extraordinaire au fin fond du Brésil : à Pau Seco, au cœur de l’Amazonie, on a mis à jour un phénoménal gisement d’une étrange pierre extraterrestre baptisée onirolithe. Il ne s’agit pas d’une pierre précieuse comme les autres, « naturelle », mais d’un étrange artéfact façonné il y a bien longtemps de cela par de mystérieux extraterrestres, les Exotiques ; cet artéfact se scinde en plusieurs pierres autrement incassables et obéissant à un schéma régulier, et, surtout, elles contiennent une quantité extraordinaire d’informations sur la société des Exotiques comme sur l’histoire de la Terre et de l’humanité : de par le monde, une multitude de scientifiques travaillent ainsi d’arrache-pied pour « décoder » les onirolithes, ce qui a déjà suscité un bond technologique conséquent. Mais l’onirolithe a également une autre particularité remarquable : elle cherche à communiquer ; d’un simple contact, elle peut entrer en résonance avec certains individus, et leur procurer des visions extraordinaires du monde des Exotiques… mais aussi entraîner des réminiscences inexplicables chez ceux qui en usent, et qui ne manquent pas, pour bon nombre d’entre eux, de devenir accros à cette drogue d’un nouveau genre. On l’aura compris : que ce soit pour la recherche des Etats ou des entreprises ou pour l’approvisionnement du marché noir des narcotrafiquants, l’onirolithe fait figure de panacée, de bien extrêmement rare, extrêmement précieux, et extrêmement cher. L’activité des formigas, ces pauvres hères qui creusent la carrière de Pau Seco, est ainsi encadrée par une police inflexible ne rechignant pas à l’emploi de la manière forte ; le Brésil, plus largement, est un Etat fantoche, tout dévoué aux puissants consortiums des Etats du Pacifique, et les conflits armés y abondent, dans une lutte d’intérêts sauvage et brutale multipliant les victimes innocentes.

 

Mais voilà : le mystérieux quasi-gourou Cruz Wexler a entendu parler d’un nouveau genre d’onirolithe, issu des couches les plus profondes de la carrière de Pau Seco, et il entend bien mettre la main dessus. A cet effet, il réunit une petite équipe : Teresa Rafael, une artiste vivotant dans les Flottes de la frontière entre le Mexique et la Californie, camée finie qui a remplacé les amphés par l’onirolithe, et dispose du « don » ; son ami Byron Ostler, vétéran des guerres sud-américaines, et désormais petit narcotrafiquant ; et enfin Raymond Keller, ancien comparse d’Ostler, mais qui, à la différence de ce dernier, a choisi de rester un Ange après la guerre et ses atrocités.

 

Un Ange, c’est, en quelque sorte, une caméra humaine : Keller est câblé, et tout ce qu’il voit est enregistré dans une puce reliée directement à son cerveau. Pour l’armée, cela en faisait une précieuse source de renseignements, aussi tout régiment avait-il son Ange ; au-delà, cela fait de remarquables journalistes… ou espions. Mais cette interface a une importante conséquence comportementale : pour saisir les informations, pour savoir où regarder et comment, l’Ange se doit de développer une sorte d’objectivité toute machinale, se débarrasser de ses sentiments, de tout ce qui en fait un être humain : à vrai dire, un Ange n’est plus vraiment humain, il se doit de devenir une machine.

 

Et nos trois compères de prendre la route du Brésil… avec sur leurs traces l’impitoyable Oberg, « agressif latent », lui aussi un vétéran, mais d’un genre bien différent, et encore moins fréquentable. Et tout ce (plus ou moins) beau monde, dans sa quête de l’onirolithe, aura à affronter en chemin le plus terrifiant des adversaires : sa propre mémoire.

 

On nage bien dans le cyberpunk par moments, mais l’intérêt n’est sans doute pas là. Si l’idée de « l’Ange » n’est pas inintéressante, elle tient finalement un peu du gadget, ici, Robert Charles Wilson ne creusant finalement guère cette thématique… Le cadre est déjà plus intéressant, la critique politique porte à l’occasion : l’enfer des formigas, ou le sordide quotidien (jusqu’à la catastrophe…) de la population immigrée des Flottes, autorisent quelques remarquables et saisissants tableaux. Pour le reste, on ne trouvera guère dans ce roman avant tout divertissant (et très efficace sous cet angle) la complexité d’un Gibson ou d’un Sterling ; l’esthétique est de même très différente, la plume agréable et fluide de Wilson étant bien éloignée de l’austérité du second comme de la poésie mécanique du premier. Sous tous ces angles, si l’on devait faire un lien entre le Wilson d’Ange mémoire et l’un des grands noms du cyberpunk, il faudrait sans doute davantage chercher du côté de Walter Jon Williams et de son fort sympathique Câblé.

 

Mais sans doute ne faut-il pas exagérer la filiation : à l’évidence, celui qui chercherait dans Ange mémoire du Gibson ou du Sterling serait pour le moins déçu ; mais celui qui en attend avant tout du Wilson sera amplement servi… On trouve déjà en effet, dans ce deuxième roman, bien des aspects marquants de, disons, Les chronolithes et Spin, pour en rester à ceux que j’ai pu pratiquer. La fascination science-fictive, comme dans ces deux romans, ne trouve pas son origine dans les merveilles technologiques, etc. : à la base, c’est bien d’un intrigant Big Dumb Object qu’il s’agit, une fois de plus. Et surtout, surtout, tout cela n’est à certains égards qu’un prétexte pour peindre un petit groupe de personnages très attachants, très émouvants aussi, car très humains, de même que dans ces deux romans. L’onirolithe, ici, n’a finalement pas d’autre but que de susciter de cruelles anamnèses (d’autant plus fatales qu’elles se communiquent !), de même que le statut d’Ange vient poser la question de la définition de l’humain et pimenter une relation de couple (ou plus exactement un triangle amoureux, bien sûr…) qui aurait été parfaitement banale sans cela. Et ici Wilson se montre déjà très adroit : en dépit d’une action passablement trépidante (encore une fois, il s’agit d’un roman avant tout divertissant), de quelques facilités ici ou là, voire de quelques maladresses (un brin de naïveté à l’occasion, mais on a lu bien pire…), Wilson n’oublie jamais ses personnages, qu’il place clairement au premier plan.

 

Le résultat, c’est un roman fort sympathique, ma foi ; un bon divertissement, pas bête pour autant, et très humain ; Wilson a certes fait bien mieux (incomparablement mieux…), mais ça reste très correct, prenant et plaisant. Alors on ne va pas se plaindre : Robert Charles Wilson, c’est bon, mangez-en.

 

(Alors, hein, ho, camembert, hein.)

(Argh.)

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mardi 13 mai 2008


Yellow Submarine, n° 133. Envies d’Utopie, Lyon, Les Moutons électriques, [1989, 2006, 2007] 2008, 190 p.

 

Un nouveau numéro de Yellow Submarine, mais le premier à rejoindre mon étagère. Question de visibilité, sans doute : le capitaine de ladite « revue sans but lucratif » et « unique support exclusivement consacré à l’étude critique de la science-fiction » (heu…) n’étant autre qu’André-François Ruaud, on ne s’étonnera finalement guère de la voir paraître désormais aux excellentes éditions des Moutons électriques (que, c’est horrible, je leur donne beaucoup d’argent, à ces gens-là, à force). Ce qui nous fait un joli volume, avec une superbe couverture et un brin d’iconographie à l’intérieur. C’est beau, et ça fait du bien ; on regrettera d’autant plus les innombrables coquilles qui parsèment ce numéro 133 : les Moutons n’ont déjà pas une réputation très glorieuse en la matière, et ce n’est certainement pas avec cette parution qu’ils pourront redorer leur blason…

 

Voilà, c’est dit. Mais passons au contenu : Envies d’utopie, nous dit-on. Voilà qui me parle, oh oui, hou la la. Nébal aime l’utopie. Nébal ne peut s’empêcher de faire le lien entre l’utopie et la science-fiction. Nébal aime la science-fiction avec des vrais morceaux d’utopie dedans (c’est sans doute en bonne partie pour cela que j’aime autant, par exemple, Kim Stanley Robinson, et Ursula K. Le Guin – voyez notamment, pour cette dernière, mes comptes rendus miteux sur Les dépossédés et Le Dit d’Aka, suivi de Le nom du monde est forêt). Aussi, quand Nébal a entendu parler de ce numéro et qu’il a vu cette jolie couverture, et plus encore après en avoir parcouru la table des matières et repéré quelques noms et thématiques, il s’est empressé de s’en emparer et de foncer illico, la bave aux lèvres et l’air hagard, devant une jeune et jolie caissière, pour le coup fort interloquée. « Ca nous fait 20 €. » Ah ouais, quand même… M’en fous, il me le faut.

 

Nébal aime donc l’utopie. Mais c’est un sujet délicat, ça, l’utopie, ma bonne dame. Le mot est employé à tort et à travers, mais encore faut-il savoir au juste ce que l’on entend par là. Le mot « utopie », on le reconnaîtra volontiers, n’a pas très bonne presse. Quand le quidam issu, disons, des classes moyennes supérieures (lequel, en France, rappelons-le, a voté Sarkozy et regarde le JT de TF1) dit d’une chose ou d’une autre que « c’est une utopie », il déguise sous un mince vernis culturel un banal « ça ne marchera jamais, c’est du rêve, ouvre les yeux, ça ne se passe pas comme ça », etc. ; puis, avec un brin de condescendance dans le sourire, il refait son nœud de cravate, et retourne à ses lucratives et chronophages activités de jeune cadre dynamique et ambitieux (à la radio, on annonce pour l’an prochain une croissance de 3,5 %, et on se félicite déjà de ce que le chômage a baissé le mois dernier grâce au CNE, alors, hein, bon).

 

Sans surprise, ce n’est pas exactement le point de vue adopté par Yellow Submarine pour ce numéro marquant son vingt-cinquième anniversaire. Citons André-François Ruaud dans son « Edito » (pp. 5-6) :

 

« Il est de bon ton, ces dernières années, que le mot « utopie » amène un pli désapprobateur sur les fronts bien pensants. Foucault, Deleuze, Bourdieu, Baudrillard : maintenant que les derniers philosophes français sont morts, le terrain de la pensée se trouve malheureusement surtout arpenté par les « chiens de garde » (pour utiliser l’expression de Serge Halimi), ces valets de la pensée ultra-libérale qui revendiquent l’étiquette de « nouveaux philosophes ». Pour un Mattelart ou un Michéa, pétris de culture science-fictive, et notamment d’utopies, combien de penseurs embrassent dans un bel élan idéologique le concept d’une prétendue « fin de l’histoire », amenée par la chute du régime soviétique ? Ces messieurs jettent volontiers le bébé utopique avec l’eau du bain totalitaire. Au principe que Staline ou Pol-Pot ont fondé des systèmes politiques « utopiques », on nous affirme que les utopies ont échoué, pire : que les utopies sont choses fondamentalement néfastes. Et puis, ce ne serait que des rêves et, au nom du pragmatisme (la prétendue « fatalité » du capitalisme), nous aurions une obligation de sérieux.

 

« Peut-être cela explique-t-il que l’on puisse encore parler des utopies dans le champ de la science-fiction : après tout, cette littérature n’a toujours pas gagné droit de reconnaissance auprès des beaux parleurs germano-pratins. Nous ne sommes pas « sérieux », n’est-ce pas ? nous pouvons donc bien dire ce qui nous chante. […] Il n’est donc pas hors sujet que Yellow Submarine, pour ce volume marquant son vingt-cinquième anniversaire, se penche sur un sujet aussi discrédité (?) que les utopies.

 

« Mais discréditées, le sont-elles ? Ou bien, au contraire, un certain courant de pensée n’essaye-t-il pas de nier les utopies justement parce qu’elles ont toujours une belle actualité, un aspect fort dérangeant pour ceux dont la cravate enserre le cerveau ? En dépit de tous les discours lénifiants, les envies d’utopie ne cessent de s’exprimer – non seulement dans le champ de la littérature, mais également en prise directe avec le réel : dans l’architecture aussi bien que, loin de l’Europe, dans la politique (dans la turbulente Amérique du Sud). »

 

La couleur est annoncée : rouge essentiellement, avec un peu de vert et de noir, pas vraiment de surprise à cet égard. Mais une petite crainte néanmoins pour le Nébal, lequel admet volontiers, non, est même persuadé qu’un autre monde est possible, comme c’est qu’y disent les jeunes aux cheveux gras, rejoint volontiers la pique sur les « nouveaux chiens de garde », le « pragmatisme » capitaliste et cette insupportable bêtise qu’est la « fin de l'histoire »… mais, justement pour les mêmes raisons, se méfie dans une égale mesure des discours tout aussi lénifiants des alter-trucs et autres machins en –istes, au comportement parfois fort canin eux-aussi (du gentil toutou « tout l’monde il est beau tout l’monde il est gentil viens tirer sur le oinj’ » au vilain pitbull avec la kalach entre les crocs), et qui affadissent leurs souvent fort jolis rêves avec une même prétention à la « fin de l'histoire » pour quand ils auront gagné… quand ils ne les compromettent pas d’ores et déjà en osant en confier la réalisation à des gros cons (de ci de là, on trouvera dans ce numéro de menues références au misérable Chavez qui frisent l’éloge ; très peu pour moi, merci…). Un autre monde est possible, oui ; reste à savoir lequel, ce qu’on en fera, ce qui peut être fait, pourquoi, et comment. Beaucoup de choses, qui dépassent la simple rêverie.

 

Accessoirement, au risque de passer aux yeux d’André-François Ruaud et compagnie pour un « bien pensant » à mon tour, j’avouerai que, si les utopies ne me paraissent certainement pas néfastes en elles-mêmes (bien au contraire !), la possibilité de leur concrétisation me paraît plus douteuse, et souvent, de toute façon, guère souhaitable, d’autant qu’elles portent presque inévitablement en elles un germe totalitaire que je ne peux que critiquer… Ici, il me paraît utile de revenir sur la question de la définition de l’utopie, et d’introduire devant vos yeux ébahis, mes chers lecteurs, une grossière typologie (simple dichotomie, à vrai dire) que j’applique depuis quelques temps déjà à mes périples en Utopie, et qui pourra sans doute clarifier utilement mon point de vue sur la chose (tout cela n’est pas gratuit : vous avez bien raison de vous tamponner le coquillard de mes opinions, mais sans doute cette petite explication permettra-t-elle de relativiser mon jugement global sur ce volume).

 

Les utopies telles que les présente André-François Ruaud, et telles qu’elles sont critiquées par les fatalistes encravatés, c’est ce que je désignerais pour ma part du nom d’utopies programmatiques. On notera, au passage, que la critique mesquine de ces utopies, si elle est aujourd’hui l’apanage des « chiens de garde » du libéralisme (donc), trouve cependant son origine chez Marx, stigmatisant (tout en s’en inspirant) les « socialistes utopiques » français du XIXe siècle (et notamment Saint-Simon, Fourier, Proudhon et Louis Blanc). Aujourd’hui, c’est le marxisme qui fait figure « d’utopie »… Aussi ne perdons pas de vue une vieille histoire à base de paille et de poutre, que l’on pourra souvent appliquer au discours des pro comme des anti dans ce vaste débat.

 

Mais si le terme « utopie », dans l’esprit (borné) du quidam, désigne la plupart du temps ces utopies programmatiques, que ce soit en bien ou en mal, on ne devrait pas en déduire pour autant que l’utopie est nécessairement programmatique. J’aurais même envie de dire qu’elle est à l’origine tout sauf ça, et que le développement des utopies programmatiques est une sorte de dérive du procédé utopique originel, qu’on jugera plus ou moins pernicieuse. En effet, l’utopie n’est qu’indirectement (et pas toujours, loin de là !) eu-topos, « l’endroit bon », « l’endroit meilleur » : une « utopie négative », une « contre-utopie », une « anti-utopie », une « dystopie », c’est toujours une utopie. Avant d’être eu-topos, l’utopie, chez son « créateur » Thomas More (l’inventeur du concept, plus exactement ; mais il y avait nombre d’utopies bien avant Morus, bien sûr), est avant tout ou-topos : le « non-endroit », « l’endroit qui n’existe pas ». Ce qui change tout : More ne prônait pas (à mon avis, du moins...) la réalisation d’un « programme » que l’on pourrait déceler dans les institutions (fort platoniciennes, au passage) des Utopiens ; son « voyageur », d’ailleurs, ne se prive pas de pointer du doigt certaines institutions utopiennes qui lui paraissent critiquables (esclavagisme, bellicisme)… Et tout cela n’est guère applicable à l’Angleterre d’Henry VIII ; or, à travers la société des Utopiens, c’est bien de l’Angleterre d’Henry VIII que More entend nous parler : l’utopie est alors miroir déformant, procédé critique ; elle déguise sous l’imaginaire, exotique ou futuriste, une critique acerbe de l’ici et du maintenant. C’est vrai de L’Utopie de Thomas More, mais tout autant de La Cité du Soleil de Tommaso Campanella, plus tard encore des contrées étranges et merveilleuses abondant dans les voyages extraordinaires du XVIIIe siècle, de ceux de Gulliver chez Swift ou de Sainville et Léonore chez Sade ; mais aussi de L’an 2440 de Mercier, du Nous autres de Zamiatine, du Meilleur des mondes d’Huxley ou du 1984 d’Orwell ; et de la Lune alphane de Dick, de l’Anarres de Le Guin, ou de la Mars verte puis bleue de Kim Stanley Robinson… C’est pourquoi l’utopie programmatique, si elle n’est pas sans intérêt (depuis la fin de l’omniprésence marxiste, j’ose espérer que, sans s’y empêtrer dans la réaction pour autant, on osera réexaminer sous un jour plus flatteur Fourier et Louis Blanc, entre autres ; notons d’ailleurs l’Icarie de Cabet, qui joue sur les deux tableaux), me semble néanmoins constituer avant tout une sorte de dérive du procédé utopique « authentique », ou plus exactement « originel » : ces utopies-là, ou utopies au sens strict, je tends donc à les désigner sous le nom d’utopies critiques.

 

Et c’est bien ici que l’on fait le lien entre utopie et SF : les deux genres littéraires (dont le second, pour une part, peut être envisagé comme une émanation du premier) usent à maints égards des mêmes procédés dans un même but. L’utopie, étant alors résolument ancrée dans l’imaginaire, et ne se voulant pas programme, laisse le champ libre à l’imagination politique, jusqu’à envisager les systèmes les plus fous, les plus absurdes, qu’ils soient présentés comme étant « meilleurs », « pires »… ou simplement « différents » (dans la perspective d’une ethno-SF à la Le Guin, sans doute ne faut-il pas oublier cette possibilité !). Elle est alors un phénoménal outil critique, mais qui offre également au jugement des lecteurs, des chercheurs, et plus largement des citoyens, d’infinies possibilités d’expérimentation tant littéraires que politiques : et ces utopies-là, en ne quittant pas le papier, ont le bon goût de ne pas se salir les mains du sang des opposants, tout en suscitant chez le lecteur ce préalable indispensable à l’action (dans l’idéal, autant dire l’utopie…) : la réflexion. Encore une histoire de miroir…

 

Et ce sont donc bien, pour toutes ces raisons, les utopies critiques que je préfère aux utopies programmatiques. Et il faut enfin ajouter un dernier point : ces utopies programmatiques, ces « meilleurs des mondes », je n’y crois tout simplement pas ; non parce qu’il ne s’agirait que de « rêves », et que nous nous devrions d’être « sérieux » (ce qui a toujours été un euphémisme hypocrite pour « conservateur ») ; loin de là ! Mais parce que, d’un naturel pessimiste, et ne croyant pas à la fin de l’histoire, je ne crois pas non plus à l’idéal de la société parfaite (voyez la longue citation du « théoricien de droite » – p. 177 – Gérard Klein dans mon compte rendu miteux sus-mentionné) ; et j’entends bien, en tant que citoyen, conserver le plus inaliénable de tous les droits : celui de l’insatisfaction perpétuelle justifiant, au moins sur le plan théorique, l’insurrection permanente.

 

On comprend maintenant mieux, j’imagine, ma relative déception à l’encontre de la note d’intention de ce volume ; déception qui, sans surprise, s’applique également à ma lecture du premier article critique de ce numéro, « Utopie et science-fiction, essai de typologie » de Marie-Pierre Najmann (pp. 7-27). Je ne m’attendais certainement pas à y retrouver ma dichotomie grossière, mais j’avoue n’avoir guère été convaincu par les classifications ici proposées, assez arbitraires (inévitablement…), notamment pour ce qui est du rapport à l’histoire (tout cela est très contestable...) ; on en retiendra néanmoins l’impression d’un article en plein dans le sujet… ce qui ne sera pas forcément le cas par la suite, hélas ! Quelques développements, enfin (par exemple sur Les dépossédés d’Ursula Le Guin) ne sont pas sans intérêt.

 

Bien plus pertinent à mon goût, néanmoins, l’article suivant, dû à Ugo Bellagamba, se penche sur Tommaso Campanella et l’héritage de sa Cité du Soleil (« Ombres et lumières dans l’héritage utopique de Campanella », pp. 28-38). Rien d’étonnant pour l’auteur de La Cité du Soleil et autres récits héliotropes, qui figure depuis quelque temps déjà dans mon étagère de chevet… Un article fort intéressant et convaincant ; j’avouerai pourtant deux regrets : d’une part, que l’auteur se soit concentré sur l’aspect scientiste de La Cité du Soleil et de ses héritiers, éventuellement aux dépends d’autres aspects, peut-être moins sujets à postérité, mais non moins troublants (plus que le scientisme, j’avoue avoir été frappé par les nombreuses manifestations d’ésotérisme – astrologie, alchimie, etc. – lors de ma lecture de La Cité du Soleil, qui remonte un peu, certes…) ; d’autre part et surtout, j’ai trouvé dommage que la dimension totalitaire de l’utopie de Campanella ne soit que brièvement évoquée en fin d’article, là où elle me paraît au contraire fondamentale (mais ici, peut-être la note d’intention venait-elle poser problème ?). Tout ceci, bien sûr, n’engage que moi, et ne doit pas dispenser de la lecture de ce fort intéressant article.

 

Je ne m’étendrai pas sur l’article suivant (« De la démocratie en Amérique (et au-delà) », d’Ugo Bellagamba (re !) et Eric Picholle, pp. 39-49) ; non qu’il soit mauvais, bien au contraire ! Seulement il s’agit de la version remaniée d’un chapitre de leur passionnant essai Solutions non satisfaisantes, dont je vous avais déjà dit beaucoup de bien, et je n'ai pas grand chose à ajouter ici…

 

Je ne m’étendrai pas non plus sur l’article de Jean-Marc Tomi, « Escales chez Temporel, ou les utopies buissonières d’André Hardellet » (pp. 49-65), mais pour des raisons bien différentes… Un article qui ne s’adresse qu’aux connaisseurs (je n’en suis pas, je plaide coupable), et passablement capillotracté dans son rattachement à la thématique du numéro : à vrai dire, totalement hors-sujet en ce qui me concerne.

 

Seul le premier de ces défauts s’applique à l’article suivant, « Allégorie déchue. « La Ville qui n’existait pas » de Bilal et Christin », une critique de Leon Hunt provenant du Comics Journal de juillet 1989, et ici traduite par André-François Ruaud (pp. 66-76). Guère convaincant, et encore moins passionnant de toute façon…

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant à mon sens, et cette fois en plein dans le sujet, avec l’article de Raphaël Colson « Le rêve des étoiles comme utopie(s) » (pp. 77-99). A certains égards, on se trouve ici dans la lignée de l’article précédent sur Robert Heinlein (Révolte sur la Lune y est d’ailleurs décortiqué). Thématique passionnante, et choix d’œuvres intéressant ; l’analyse est convaincante, sans être extrêmement subtile (en bien des cas, on en voudrait davantage…). Mais que le space opera soit générateur de passionnantes utopies, c’est un fait qui me semble bien établi : si les utopies plus ou moins platoniciennes, dans la lignée de More, ne sont pas apparues innocemment à l’époque des « grandes découvertes », il est clair que « l’âge de l’espace » est un cadre propice à l’apparition de nouvelles utopies, dès lors qu’il s’agit, là encore, de repousser la Frontière et de s’établir dans un ailleurs toujours plus lointain, offrant toujours plus de possibilités ; l’analyse des « utopies martiennes » basées sur le prétexte de la terraformation dans la deuxième partie de l’article coule dès lors de source. Plus originale, mais non moins convaincante, la première partie se concentre sur la question de l’utopie dans le cadre de la post-humanité (notamment à travers la complexe et fascinante Schismatrice de Bruce Sterling). Ici, utopie et SF se mêlent parfaitement ; rien à redire, c’est ce que l’on pouvait souhaiter de mieux.

 

L’article d’André-François Ruaud, « Helvéties rêvées, Helvéties réalisées. De l’utopie comme espace de vie » (pp. 100-123) m’a laissé une impression plus mitigée. Qu’on ne s’y trompe pas : c’est bien un article passionnant, doté d’une solide documentation, et agréablement illustré par une riche iconographie. Il souffre néanmoins de certains travers… et notamment une certaine impression de foutoir. La thématique helvétique des premières pages (pas forcément très convaincante, d’ailleurs ; l’auteur peut bien se moquer de « ceux qui savent » – p. 101 – et faire l’éloge de la démocratie directe, pardon, de la « démocratie participative », et notamment du référendum d’initiative populaire, il n’en fait pas moins l’impasse sur les aspects les plus critiquables du système, dont de récents scrutins nous ont pourtant donné une triste illustration, et de même pour ce qui est des éventuelles dérives plébiscitaires que l’on peut craindre de ces pratiques… Cinq lignes de sarcasmes ne remplacent pas une analyse) est bien vite abandonnée pour céder la place à une étude schizophrène, se partageant entre les tentatives utopiques ici ou là, d’inspiration plus ou moins phalanstérienne (catalogue totalement arbitraire… et qui fait l’impasse sur Fourier, pourtant indispensable ici, comme sur l’expérience icarienne de 1848 au Texas, pourtant une des plus importantes que l’on puisse relever, et alors même que l'auteur évoque rapidement, en passant, la tentative de phalanstère de Victor Considérant, toujours au Texas, en 1850 !) et implications architecturales de l’utopie. Dans un cas comme dans l’autre, c’est passionnant, et à l’évidence passionné ; le manque d’unité de cet article, sa tendance à passer du coq à l’âne en oubliant le cas échéant bon nombre d’exemples ou contre-exemples édifiants, n’en sont que plus regrettables…

 

On passe ensuite à tout autre chose, avec une nouvelle de David Calvo, « Un soleil d’hexagones » (pp. 123-140), partant de l’utopie de Llano del rio pour construire une complexe et séduisante fresque temporelle riche en coïncidences et filiations improbables (ou bien...). Pas mal du tout.

 

Retour à « l'essai » (plus ou moins...), avec deux articles de Max Renn (« Zippies. Les enfants cyber-psyschédéliques d’internet et des nouvelles technologies », pp. 141-148, et « Ferals. Les écotopistes techno du désert australien », pp. 149-152), tous deux très journalistiques, hélas. Ce n’est pas inintéressant, le lien avec la science-fiction se fait aisément (avec le cyberpunk pour le premier, les post-apo à la Mad Max pour le second), mais cela ne vole pas bien haut, et la sympathie de l’auteur pour ses sujets, un peu trop voyante, les rend parfois un brin agaçants, a fortiori quand il s’égare de temps à autre dans les traits les plus naïfs de ces utopies concrètes, et plus encore dans le mysticisme à dix balles qui les imprègne…

 

Utopie concrète à nouveau, ou plus exactement réflexion sur la possibilité de concrétiser l’utopie, avec l’article de Serge Halimi « Dernières nouvelles de l’utopie » (pp. 153-163) ; un article publié auparavant en 2006 dans Le Monde diplomatique – yeurk… J’avoue, j’avais un peu peur (quand bien même la lecture des Nouveaux chiens de garde dont on parlait tout à l’heure m’avait plutôt convaincu) ; mais tout cela est finalement très intéressant, quand bien même on s’éloigne assez clairement de la SF (tout juste évoquée en quelques lignes de conclusion). Mais il faut dire que j’en ai surtout retenu – outre des questionnements passionnants – une critique assez frappante des tendances les plus vaines de l’alter-mondialisme (quand bien même l’article entend justement montrer qu’il s’en trouve, heureusement, pour ne pas se contenter de critiquer le système actuel, mais lui proposer vraiment des alternatives) et de la vanité de certains modèles économiques « alternatifs » évacuant un peu trop vite les difficultés (ici, notamment, le modèle participaliste de Michael Albert et compagnie ; les critiques de Susan George, notamment, sont pertinentes) ; reste un travail intéressant, quelques expériences notables, quand bien même les querelles de chapelles et la scission inévitable entre ceux qui sont vraiment dans la merde et les intellectuels la main sur le coeur qui prétendent leur venir en aide ne nous garantissent pas pour tout de suite des lendemains qui chantent… Plus gênant, on relèvera à l’occasion quelques chavèzeries peu ragoûtantes… et quelques interrogations troublantes (les altermondialistes doivent apporter une réponse au « problème » de la pornographie, paraît-il… c’est moi, ou ça sent la censure et le moralisme « de gauche » ?).

 

Une autre nouvelle, ensuite, « Retour au pays natal » de Jean-Pierre Hubert (pp. 165-176). Hommage posthume bien compréhensible de la part d’André-François Ruaud, mais le résultat est quand même assez anecdotique…

 

De même pour ce qui est du petit guide de lecture qui clôt le numéro (pp. 177-191) : on y trouve un peu de tout, en vrac, et de manière totalement arbitraire ; quelques jugements à l’emporte-pièce, aussi (et un peu de pub – eh eh… – pour le fort intéressant Fournaise de James Patrick Kelly). Bref, à boire et à manger.

 

C’est un peu l’impression qui se dégage de l’ensemble de ce numéro, fait de bric et de broc, et plus ou moins pertinent. Je dois dire que j’ai le sentiment que ce Yellow Submarine n’a pas vraiment tenu ses promesses : je n’y ai pas forcément trouvé ce que j’en attendais, et, en sens inverse, la note d’intention de l’édito ne se voit pas davantage concrétisée par la suite. Promesses non tenues : on reste dans le cadre de l’utopie (programmatique, of course !), diraient les mauvaises langues…

Au-delà, même si je n’ai pas été totalement convaincu par ce numéro, Yellow Submarine me donne néanmoins l’impression d’une revue fort intéressante et riche en potentialités ; je ne manquerai probablement pas de jeter un œil aux livraisons ultérieures, que j’espère plus abouties.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 11 mai 2008

 

MOORCOCK (Michael), Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist, récits traduits de l’anglais par Jean-Pierre Pugi et Jean-Luc Fromental, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1995, 2002] 2003, 329 p.

 

L’expérience London Bone ayant été concluante, et Michael Moorcock étant ainsi remonté dans mon estime, j’ai eu envie de poursuivre mes lectures de l’auteur anglais au-delà des peu convaincantes à mon goût épopées du Champion Eternel. Deux titres se sont imposés : le bref roman Voici l’homme, que je comptais lire depuis un petit moment déjà, et le présent recueil de nouvelles, publié en Lunes d’encre à peu près en même temps que Mother London, semble-t-il ; or, de tout cela, on disait le plus grand bien.

 

Et je ne peux qu’acquiescer pour ce qui est de ces Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist ; avec ces sept nouvelles plus ou moins centrées sur la famille von Bek (dans ses nombreuses ramifications : Begg, Beck, Beckov…), on est effectivement à des années-lumières d’Elric et compagnie. Les récits sont bien plus subtils (peut-être parfois « trop », à la limite : on ne voit pas toujours très bien où Moorcock veut en venir, surtout dans les tous premiers textes ; enfin, moi, en tout cas ; mais bon, je suis bête, aussi…), d’autant que leurs aspects fantastiques ou science-fictifs sont généralement très légers (la seule véritable exception résidant dans la dernière nouvelle) : bien loin de la grosse heroic fantasy du Multivers, on tend ici davantage vers la « littérature générale », ou, si l’on y tient, les eaux troubles des « transfictions ».

 

Surtout, surtout : c’est remarquablement bien écrit (et traduit, sans doute). Et ça, ce fut une sacrée surprise en ce qui me concerne : là où Elric, Hawkmoon et Corum me piquaient les yeux, et où London Bone ne se montrait qu’à peine plus convaincant (avec une exception de taille, cela dit, la nouvelle-titre, bien dans l’esprit de ce recueil), ces Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist se montrent bien plus élégants et réfléchis, et en même temps d’une extrême fluidité ; on tourne les pages sans y penser, porté par les ambiances singulières émanant de la plume de Moorcock. Pour une fois, rien à redire à cet égard. On sent dans ces textes relativement récents la maîtrise d’un écrivain professionnel qui n’a probablement plus à surproduire pour ses créanciers, et qui sait désormais sublimer le fruit d’années de travail pour des textes plus personnels, à la séduisante étrangeté.

 

Oui, « étrange » est sans doute un mot-clé, ici. Encore une fois, il est certains textes pour lesquels je serais bien en peine de vous dire, au juste, de quoi donc c’est-y qu’y nous cause, là, le Moorcock… Pourtant, on ne s’ennuie pas, non, on se laisse porter ; ces textes, sans doute, font plus appel au ressenti qu’à la raison : en fait de « compréhension », on devrait peut-être plutôt parler, une fois n’est pas coutume, d’une « interprétation » toute personnelle, et résolument incommunicable. Sans doute, d’ailleurs, ne suis-je pas le seul dans ce cas : les critiques que j’ai pu en lire ici ou là ne m’ont guère paru plus loquaces (et celle d’ActuSF parfois à côté de la plaque, mais bon…). La quatrième de couv’, d’ailleurs, se contente de citer Moorcock lui-même, et, comme je suis une grosse feignasse, j’allions point me gêner pour faire de même, hop (« Introduction », p. [9]) :

 

« J’ai écrit ces dernières années des histoires sur la famille von Bek et ses diverses branches, dont les Begg et les Beck d’Angleterre, les Bekovs de Russie. On trouve dans certains de ces récits des éléments surnaturels ou historiques, d’autres sont réalistes et campés dans un décor contemporain. Comme les personnages de la série des Cornelius, les von Bek évoluent dans divers milieux et leurs expériences sont très variées, allant du miraculeux au prosaïque. Ils sont descendus en Enfer et se sont dressés aux portes du Paradis. Ils ont été soldats, femmes au foyer, scientifiques, play-boys, politiciens et groupies. Mais tous ont été avant tout des individus qui ont cherché, sous une forme ou une autre, un Saint Graal.

 

« Ce Graal a parfois été un merveilleux calice aux propriétés magiques mais la plupart du temps il a pris la forme de rapports entre individus, de plénitude sexuelle ou de révélation spirituelle.

 

« Les nouvelles de ce recueil parlent principalement de gens qui cherchent leur voie ou un sens à leur existence. Peut-être en raison de leur thème, ces récits ont un accent élégiaque. J’espère qu’elles ne reflètent ni désespoir ni cynisme, seulement un optimisme prudent dans la capacité des êtres humains à surmonter ces traits autodestructeurs qui nous différencient si péniblement des anges. »

 

Admettons. Mais un optimisme vach’ment prudent, alors. Et en notant que la référence au Graal ne se rencontre de manière explicite qu’une seule fois, dans la nouvelle-titre (extrait repris, du coup, en p. [1]…). Bref, c’est pas vraiment Indiana Jones, hein… On est là dans du calme, du lent, du contemplatif. Enfin, plus ou moins…

 

C’est en tout cas très clairement le cas pour « L’Amiral Hiver » (pp. 11-17). Parler de récit, ici, est d’ailleurs sans doute un peu fort ; c’est une saynète hivernale, tantôt stoïque et apaisée comme un Dit de l’ermitage moderne et féminin, tantôt plus angoissée… Un poème en prose, finalement, élégante introduction picturale à un recueil empruntant des formes variées.

 

Ainsi, on passe immédiatement à tout autre chose avec « La Roue de Fortune » (pp. 19-56), récit étrange et décadent porté par les cartes du tarot le long d’une complexe intrigue toute de mystères et de coïncidences, prétexte à de savoureuses descriptions physiques comme psychologiques. Un certain charme suranné s’en dégage, qui fait toute la force du texte au-delà du Mac Guffin.

 

Changement brutal d’atmosphère (et sans doute les choses deviennent-elles plus explicites à partir de ce texte) avec « Un chanteur mort » (pp. 57-90), qui fait intervenir pour la première fois un élément clairement surnaturel (à moins que… bien sûr !) : l’exubérant et bavard Mo Beck, amateur d’émotions fortes et de substances illicites, y vagabonde à travers l’Angleterre psychédélique en compagnie d’un illustre et déconcertant passager : un Jimi Hendrix ressuscité, légendaire et timide, plus ou moins déphasé, plus ou moins matériel. Très bon texte, rock’n’roll certes, mais aussi aigre-doux, drôle et tragique…

 

Le texte suivant joue également la carte de la confrontation de deux personnages, un journaliste quasi anonyme, et une ancienne célébrité bien oubliée aujourd’hui, mais autrefois plus ou moins sulfureuse : un « Tête-à-tête avec l’Antéchrist » (pp. 91-142) ; nulle bête à cornes ici, et cette petite ordure de Damien n’y fait pas des siennes. L’Antéchrist, c’est ainsi que l’on surnommait Edwin Begg, autrefois pasteur londonien, abandonné par l’Eglise après certaines frasques médiatiques : l’homme avait le mauvais goût de prêcher un discours de paix, de justice et d’espoir, de vanter « l’esprit du Blitz » ! Allons bon. Mais pourquoi ? Eh bien, il y a eu cette femme, cette vision, un enfant… Très beau texte, vraiment, et magnifique portrait, où se mêlent sagesse et folie, naïveté et prosaïsme.

 

Bien plus bref, plus anecdotique sans doute, mais non moins touchant, « Le Général Opium » (décidément ! pp. 143-155) nous conte le sort tragique d’une minable petite frappe, dealer et toxico, ou grand enfant vivant sa traque et ses embrouilles dans un fantasme de guerre et de résistance, au désespoir de ses rares proches. Très émouvant.

 

On passe ensuite au plus long texte de ce recueil par ailleurs fort bref (toutes les ficelles sont employées pour étendre le volume…), « La Bourse du Caire » (pp. 149-258). A nouveau une enquête et un portrait, dans une Egypte d’après la catastrophe écologique : un ingénieur y recherche son archéologue de sœur, dont il n’a plus de nouvelles ; sa sœur est perçue, dans la région d’Assouan, tour à tour comme une sainte et une sorcière, un génie et une illuminée ; On y croise des Anglais excentriques calfeutrées dans le gâtisme et les digressions saugrenues, des post-hippies navrants, des soufis fascinants et… des extraterrestres, peut-être ? Allons ! Le canevas vaguement SF est ici malmené par le réalisme, et l’on ne sait trop que penser ; on admire, néanmoins, le cadre superbe, et les personnages magnifiques. Un régal.

 

Concluons enfin (et bien trop vite, sans doute) avec « Incursion au Cambodge » (pp. 259-285) : une nouvelle très différente des précédentes, bien plus frontale, et qui, dès lors, fait quelque peu tâche au milieu de l’ensemble ; une tâche rouge sang, bien sûr, pour cet éprouvant cauchemar d’une énième guerre mondiale, avec une troupe de cavaliers cosaques combattant les Khmers à l’ère atomique. L’anticipation est ici plus nette que dans le texte précédent, malgré l’atmosphère d’archaïsme et de réaction imprégnant cette nouvelle barbare et horrible, fascinante et prenante, et cette fois clairement désespérée.

Le tout forme un recueil très recommandable, déstabilisant et séduisant, étrangement subtil, mystérieusement beau. C’est bien la première fois que je suis aussi enthousiaste pour un bouquin de Moorcock, sans aller jusqu'à parler de chef-d'oeuvre... Ces multiples apocalypses, personnelles ou globales, au sens de révélation comme de de chaos final, se savourent et se vivent. L’auteur y fait bien la preuve de son talent, et le lecteur s’émerveille devant tant d’émotion et de justesse. A lire.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 8 mai 2008


DICK (Philip K.), Les voix de l’asphalte, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Paris, Le Cherche midi, coll. Néo, [1953] 2007, 478 p.

 

Vous ai-je déjà entretenu de ma passion pour Philip K. Dick ? Vous ai-je déjà dit que Philip K. Dick est à mes yeux incontestablement un des plus grands auteurs du XXe siècle (et je ne dis pas cela uniquement dans le domaine de la science-fiction) ? Vous ai-je déjà dit que Philip K. Dick, c’était Dieu ?

 

« Oui. Très souvent. Tu nous gonfles un peu avec ça, d’ailleurs. »

 

Ah ?

 

« Oui. »

 

Ah. Bon, vous êtes au courant. Tant mieux. Je peux donc me contenter de rappeler ici que ma passion pour Dick tourne éventuellement au fanatisme décérébré et aveugle (mais pas à la mauvaise foi, je ne vous permets pas), ce qui doit relativiser, sans doute, toute opinion que je pourrais émettre sur le monsieur et son œuvre. C’est que Dick, voyez-vous, c’est l’homme qui m’a redonné le goût de la lecture en général, et de la SF en particulier. Ado, j’avais lu Le maître du haut château, et n’en avais pas retiré grand chose (crétin de jeune !). Quand, une dizaine d’années plus tard, j’ai retenté l’expérience (par pur désœuvrement), ça m’a fait comme qui dirait un choc. A tel point que j’ai passé une année dickienne, ou peu s’en faut, à me régaler de l’intégrale dudit génie. Enfin, soyons plus précis : de sa quasi-intégrale (vous avez pu lire le compte rendu de ma lecture ultérieure de Deus Irae), et dans le domaine de la science-fiction uniquement ; restent, outre les nombreux ouvrages sur Dick que j’aime à parcourir de temps en temps (je vous avais causé notamment d’Invasions divines de Lawrence Sutin et des Regards sur Philip K. Dick édités par Hélène Collon, mais j’avais déjà lu auparavant Je suis vivant et vous êtes morts d’Emmanuel Carrère, plus le Bifrost consacré à Dick ; au passage, je vous causerai sans doute très prochainement des Romans de Philip K. Dick par Kim Stanley Robinson), ses écrits non-fictionnels (figurent dans mon étagère de chevet Si ce monde vous déplaît… et autres écrits ainsi que Dernière conversation avant les étoiles) et ses œuvres de « littérature générale ».

 

Ou disons, plus exactement, ses œuvres publiées « hors genre », toutes à titre posthume excepté Confessions d’un barjo (parce que, en ce qui me concerne, certains de ses romans « de science-fiction » n’ont pas grand chose de science-fictif, je pense notamment aux excellents Siva et La transmigration de Timothy Archer ; des « transfictions », à la limite ; mmmh, ça aussi, je vous en causerai bientôt). De ces œuvres mainstream écrites dans les années 1950 par un Dick désireux de se faire reconnaître en tant que « véritable » écrivain, je n’en avais pour l’heure pas lu une seule (quand bien même Confessions d’un barjo et Mon royaume pour un mouchoir prennent la poussière depuis un certain temps dans ma pile à lire). Il faut dire que ces œuvres posthumes n’ont pas forcément très bonne presse…

 

D’où ce sentiment ambigu de méfiance et de compulsion fanatique d’achat et de lecture à l’annonce de la publication de ces Voix de l’asphalte écrites en 1953. Pas un manuscrit miraculeusement retrouvé, comme on l’a parfois prétendu ; simplement un roman de jeunesse resté longtemps inédit, pour diverses raisons que la raison n’ignore peut-être pas, mais moi si. Fond de tiroir, ou chef-d’œuvre maudit ? Tout (jusqu’à l’avis très autorisé, quand bien même hautement subjectif, de Sutin) portait plutôt à pencher pour la première solution, sans surprise. Néanmoins, le dickien fanatique ne peut rester indéfiniment insensible au chant insidieux des sirènes : « AaaaAAAaaaAAAAAaaach’ èèèèèèèèèèt’ eeeeeeeeeeeeeeeeeuh !!! »

 

Bon d’accord.

 

Les voix de l’asphalte, 1953.

 

Une petite bourgade californienne, pas très loin de San Francisco. Stuart Hadley, jeune marié et bientôt papa, travaille pour Jim Fergesson, petit patron bourru, un brin borné, mais relativement sympathique quand même, typique d’une Amérique idéale tout entière vouée à l'ccomplissement personnel et à la libre entreprise. Dans sa boutique Modern TV, le « grand dadais » fait office de vendeur et de réparateur ; il est assez doué pour ça, peut même espérer se voir confier la gérance de la boutique, maintenant que Fergesson compte s’étendre en rachetant un autre magasin. Un homme qui a tout pour être heureux, selon les normes habituelles : une femme douce et aimante, Ellen, bientôt un gosse ; un métier, avec une opportunité d’avancement qui devrait pallier à ses menues difficultés financières ; une petite vie tranquille dans un petit coin tranquille d’une Amérique tranquille (enfin, relativement tranquille ; il y a la guerre de Corée – mais Stuart est réformé – et la « nucléarose » qui se développe – voyez l’excellent Atomic Café).

 

Pourtant, ça ne va pas. Stuart Hadley n’est pas heureux. Il se sent mal dans sa peau, frustré, alternativement triste et colérique, lymphatique et hyperactif. Il boit de plus en plus. Jusqu’à finir dans des bagarres de poivrot qui le conduisent tout droit au poste (quelle idée de critiquer le sénateur McCarthy, aussi…). Tout devrait aller pour le mieux, mais non. Stuart Hadley ne sait pas pourquoi, mais ça ne va pas. Quand bien même il ne sait pas quelles questions poser, il a besoin de réponses.

 

Il va les chercher auprès des personnalités les plus improbables. Theodore Beckheim, déjà (un nègre, non ?), charismatique gourou de la Société des Gardiens de Jésus, prophète d’une apocalypse inéluctable, pour bientôt (p. 150) :

 

« – Il a dit qu’il avait appris un truc. Qu’il avait découvert une chose dont il se doutait depuis toujours. Beckheim lui a dit que c’était la fin du monde.

 

« Fergesson hésita puis éclata de rire.

 

« – Ca fait cinq mille ans que c’est la fin du monde !

 

« – Oui, c’est amusant, n’est-ce pas ? dit Ellen en rassemblant les poêles et les casseroles de la cuisinière. »

 

Marsha Frazier, ensuite, l’intrigante jeune femme qu’il croise par hasard chez ses amis les Gold (juifs et gauchistes, mais bon…), et qui se révèle être la rédactrice en chef de Succubus, bizarre revue à la parution aléatoire, et qui cache sous des dehors classieux et arty un antisémitisme virulent entre autres joyeusetés cryptofascistes. Deux portes de sortie, dans les extrêmes, pour donner un sens à sa vie, quel qu’il soit…

 

Stuart Hadley entame sa descente aux enfers.

 

On l’a souvent dit, et l’amateur l’aura déjà compris : Les voix de l’asphalte fourmille d’éléments autobiographiques. Rien de surprenant à cela, à vrai dire : c’est le cas de la plupart des romans de Dick (oui oui, y compris ceux de science-fiction, bien sûr). Un lieu commun : la vie de Dick ressemble à ses romans ; mais c’est en fait raisonner à l’envers… Oui, bon nombre d’éléments dans Les voix de l’asphalte renvoient directement à l’expérience de Dick. Et son roman, du coup, tient de la catharsis, en dépeignant de manière saisissante la spirale infernale emportant inéluctablement le maniaco-dépressif Stuart Hadley. Car Stuart Hadley, à maints égards, est bien Dick lui-même. Dick a bien été ce jeune vendeur et réparateur pris en main par un vieux patron bourru ; il a eu les mêmes frustrations intellectuelles et artistiques ; il a connu les mêmes difficultés sentimentales, et la même angoisse parentale, tout cela renvoyant à ses traumatismes enfantins (la mort de sa sœur jumelle, le divorce de ses parents). Tout cela joue en faveur du réalisme du roman : pas de doute là-dessus, Dick livre ici une très belle analyse à la fois de la société américaine des années 1950 telle qu’il a pu la connaître (et qui est ainsi magnifiquement rendue) et, plus encore, de la dépression nerveuse de son personnage principal (qui m’a beaucoup parlé, c’est le moins que je puisse dire…). Certaines scènes sont vraiment remarquables ; la crise finale est d’une violence ahurissante, elle fait mal, elle touche juste ; l’angoisse du personnage, sa folie latente, sont saisies avec une pertinence rare et rendues avec un effet terriblement pervers. Comme souvent, les relations homme / femme sont de même finement décrites, sur un mode tragicomique, tantôt cruel, tantôt enfantin, souvent navrant, qui n’appartient qu’à Dick. Et de même pour ce qui est de la vanité de tout cela, de la nécessité de l’échec, de l’illusion de la révolte (p. 380) :

 

« – Mais nous sommes des rebelles, Stuart, dit Marsha. Nous travaillons à l’avènement d’un monde différent.

 

« – Nous ne sommes pas des rebelles – Nous sommes des traîtres. »

 

Pour tout cela, Les voix de l’asphalte n’est certes pas un fond de tiroir, mais bien un roman de Dick égal à lui-même, et donc fort recommandable.

 

Sans le vernis de la science-fiction, on y trouve déjà en effet tout ce qui fait le génie de l’œuvre dickienne, toutes ses obsessions, toutes ses névroses, toutes ses thématiques fétiches : la distorsion entre apparence et réalité, la définition de l’humain, la folie, le complot, la dépression, l’interrogation métaphysique et le questionnement de la foi, tout se trouve déjà dans Les voix de l’asphalte, à un degré ou à un autre. Aussi ce roman est-il probablement indispensable pour le lecteur passionné désireux de se livrer à une sorte d’archéologie dickienne, pour ne pas dire d’exégèse érudite. Une piste parmi tant d’autres : je n’ai pu m’empêcher de relever, dans ce roman de « littérature générale », quelques fragments renvoyant à l’œuvre science-fictionnelle de Dick, et l’éclairant sous un nouvel angle ; outre le thème de l’apocalypse et de la guerre nucléaire (inévitable à l’époque, ça ne compte donc pas vraiment…), on notera plusieurs références à des androïdes ou automates, autant dire aux « simulacres » dickiens, mais aussi à la télépathie (p. 227), ou encore l’hypothèse des nazis remportant la Deuxième Guerre mondiale (p. 213). Certains passages pourraient tout aussi bien figurer dans d’autres textes plus connus ; tenez, un exemple (pp. 357-358) : « C’était comme si Hadley avait disparu et que quelque chose d’horrible s’était installé à sa place et regardait à travers ses yeux, la dévisageait, tapi derrière le visage de Hadley. » Une phrase qui aurait parfaitement trouvé sa place dans « Le père truqué », et dont l’œuvre dickienne, à certains égards, n’est qu’une éternelle variation. Quant à la fin du roman, je n’ai pu m’empêcher d’y reconnaître à certains égards celle de Substance mort (une vingtaine d’années plus tôt, et sans l’expérience du « squat »…).

 

On l’aura compris, Les voix de l’asphalte ne manque pas d’intérêt, a fortiori pour l’amateur de Philip K. Dick. Mais est-ce pour autant, indépendamment, un bon roman ? Puis-je en toute légitimité en conseiller la lecture ? Pas sûr… Une chose est claire, déjà : ceux qui n’adhèrent pas au style de Dick et à ses thématiques ne seront pas davantage convaincus par ce roman, qui ne dépareille pas dans l’ensemble de l’œuvre. Au-delà, Les voix de l’asphalte souffre indéniablement de certains travers, qui trahissent son statut d’œuvre de jeunesse, et en réservent sans doute le plaisir de lecture aux seuls fans, ou presque. Le principal problème est une regrettable tendance à tirer à la ligne : 480 pages en grand format, tout de même ; on est loin du format assez bref généralement retenu par Dick pour ses romans de science-fiction… Ici, très clairement, il en fait trop, et de deux manières.

 

D’une part, il succombe facilement à la digression : une bonne partie du roman est ainsi constituée de longs dialogues ou de longues méditations intérieures tenant presque de la dissertation ; tout cela n’est pas forcément inintéressant, loin de là, mais cela n’apporte pas grand chose au roman, et, passé un certain temps, cela fait quelque peu soupirer… d'autant que Dick n'est pas à une incohérence près, et qu'il est parfois difficile de saisir où il veut en venir, ou ce que ses personnages sont ou pensent au juste.

 

D’autre part, Dick insiste énormément sur la banalité de son cadre, sur l’ancrage de son roman dans la réalité quotidienne. Il y a là une indéniable volonté de la part de l’auteur, que la thématique du roman (et son positionnement éditorial...) justifie amplement. Mais, assez vite, on se lasse de ces descriptions laborieuses et ultra-détaillées du moindre déplacement, du moindre objet saisi dans une cuisine ou un atelier, de toutes ces conversations stériles, au choix rohmériennes ou capillicoles (« Il fait beau, aujourd’hui ! – Oui. Mais ça va pas durer. – Un café ? – Volontiers. – Un sucre ou deux ? – Je le prends noir, merci. – Voilà. – Merci. » Ad nauseam. J’exagère à peine…).

Aussi, de temps à autre, on tend à s’ennuyer quelque peu. Je ne le cacherai pas : j’ai un peu ramé sur ce long roman… Régulièrement, pourtant, l’intérêt revient (la fin du roman, encore une fois, est excellente), mais certains passages sont franchement laborieux. Ici, Les voix de l’asphalte souffre de son statut de roman posthume : il aurait mérité de nombreuses coupes, qui en auraient fait sans doute un bon, et même un très bon roman. En l’état, c’est avant tout un intéressant « document » : les fanatiques de Dick dans mon genre s’y retrouveront probablement, sauront mettre en avant les indéniables qualités du roman et lever un voile pudique sur ses tout aussi indéniables faiblesses ; les autres feront sans doute mieux de passer leur chemin, temporairement du moins, même s'ils pourraient sans doute y trouver un certain intérêt.