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"Mater Terribilis", de Valerio Evangelisti

Publié le par Nébal

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EVANGELISTI (Valerio), Mater Terribilis, [Mater Terribilis], traduit de l’italien par Jacques Barbéri, [s.l.], La Volte, [2002] 2013, 439 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 71 (pp. 94-95).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Mater Terribilis est le huitième roman consacré aux aventures de Nicolas Eymerich, et le deuxième inédit publié par La Volte après Le Château d’Eymerich. On y retrouve avec un plaisir non dissimulé notre anti-héros d’inquisiteur, confronté une nouvelle fois à des phénomènes pour le moins étranges, au long d’une intrigue complexe dont les ramifications temporelles, ainsi qu’il est d’usage dans la série, dépassent le seul XIVe siècle.

 

L’aventure se déploie en effet sur trois époques. En 1362, Nicolas Eymerich, qui souffre d’un menu différend avec le pape et les dominicains d’Aragon, qui l’ont déposé de sa charge, est amené à enquêter sur la disparition de deux inquisiteurs dans la région de Cahors, alors sous occupation anglaise. Accompagné de deux prêtres (larbins), il doit faire face à des manifestations nécessairement sataniques : brumes persistantes, nuées d’insectes géants, distorsions temporelles… et l’on ose même lui brandir sous le nez un apocryphe de saint Thomas d’Aquin supposé détenir la clef de la victoire des Français sur la perfide Albion !

 

Quelques décennies plus tard, au début du XVe siècle, la guerre de Cent Ans fait toujours rage. Et Valerio Evangelisti décide de s’attaquer à un gros morceau, puisqu’il intègre dans son univers rien de moins que l’odyssée de Jeanne d’Arc, depuis sa rencontre avec le « gentil Dauphin » jusqu’à sa fin tragique… le tout envisagé essentiellement à travers les yeux de son sulfureux compagnon Gilles de Rais.

 

Enfin, à notre époque et dans un futur proche, nous assistons, au travers de brefs « cauchemars », à la mise en place d’un intrigant instrument de contrôle des rêves ainsi qu’au conflit entre les néo-nazis de la RACHE et l’Euroforce, faisant s’opposer des créatures improbables, mosaïques zombies et super-soldats…

 

Bien entendu, ces trois trames n’en font en définitive qu’une. Cependant, si le lien est évident et bien justifié entre les deux parties médiévales, on peut trouver la partie contemporaine et futuriste quelque peu redondante, et à vrai dire guère convaincante. Ces « cauchemars » sont trop décousus pour véritablement captiver le lecteur, qui ne goûtera en outre pas nécessairement les quelques relents de complotisme et de technophobie qui en émanent, pas plus que la naïve, voire dangereuse, utopie cyberpunk qui en découle.

 

Non, l’intérêt est ailleurs, à l’époque de la guerre de Cent Ans, et réside dans la confrontation entre l’inquisiteur Nicolas Eymerich et la plus satanique des créatures : la femme. Tel est en effet le thème essentiel de Mater Terribilis (hélas passé à la moulinette d’une pseudo-psychanalyse jargonneuse, moins séduisante que les fumisteries théologiques d’alors) : le rapport du masculin au féminin, et la place de la femme dans l’ordre du monde. Et l’on avouera sans peine que l’idée d’opposer, par delà les années, Eymerich à Jeanne d’Arc a quelque chose de particulièrement séduisant…

 

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Valerio Evangelisti joue des archétypes (on ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser ici à la psychosphère). Le problème, c’est qu’à pousser le bouchon trop loin, il en vient à sombrer dans la caricature. Bizarrement, Jeanne d’Arc et Gilles de Rais, à ce petit jeu, s’en tirent plutôt bien, ce dernier étant même probablement le personnage le plus charismatique de Mater Terribilis, tandis que la Pucelle d’Orléans, démystifiée, offre un joli cas clinique. Il en va tout autrement, hélas, de notre inquisiteur préféré… Mais pourquoi est-il si méchant ? Certes, c’est en bonne partie pour cela qu’on l’aime, mais on peut légitimement trouver, cette fois, que l’auteur en fait trop. Ce qui nuit en outre à la crédibilité de l’intrigue… C’est d’autant plus regrettable que Mater Terribilis ne manque pas d’ambition, évoquant à cet égard les plus belles réussites de la série, Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich et Cherudek. Hélas, l’exécution n’est probablement pas à la hauteur du projet, et donne une triste impression de bâclage.

 

Certes, tout n’est pas à jeter dans ce huitième épisode – qui se lit malgré tout assez bien, ou du moins sans que l’ennui ne s’installe : Valerio Evangelisti est un brillant conteur, plein d’astuce, qui n’a à cet égard aucune leçon à recevoir. C’est déjà beaucoup, assurément. Mais on était en droit, eu égard à l’ambition affichée du roman, d’en attendre un peu plus qu’un simple divertissement pas trop mal ficelé, caricatural mais prenant ; quelque chose de plus stimulant, en somme, comme pouvaient l’être les meilleurs romans de la série. Aussi, c’est surtout d’un point de vue relatif que Mater Terribilis donne une impression d’échec : sans être un mauvais roman pour autant, il se montre frustrant, parfois même agaçant, et bien inférieur à ce que l’auteur avait pu livrer auparavant. Un Nicolas Eymerich plutôt faible, donc, qui ne convaincra totalement que les fans les plus acharnés de l’inquisiteur aragonais.

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"American Gothic", de Xavier Mauméjean

Publié le par Nébal

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MAUMÉJEAN (Xavier), American Gothic, Paris, Alma, coll. Pabloïd, 2013, 407 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 71 (pp. 81-82).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Si l’on en croit Xavier Mauméjean – ou bien le traducteur François Parisot, responsable de cette compilation de documents (à ce qu’il semblerait, tout du moins), ou encore Jack Sawyer, qui fait figure de spécialiste depuis un singulier mémoire étudiant –, l’imaginaire enfantin américain repose pour l’essentiel sur deux œuvres : Le Magicien d’Oz, bien sûr, mais aussi, et de manière à la fois plus insidieuse et plus profonde, Ma Mère l’Oie de Daryl Leyland, épatant recueil de contes, comptines et légendes urbaines paru à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

 

Or, si Le Magicien d’Oz a connu les adaptations cinématographiques que l’on sait, il n’en est pas allé de même pour le chef-d’œuvre de Leyland illustré par son ami Van Doren. Il y eut pourtant un projet, soumis à Jack L. Warner, désireux de supplanter Disney. Et c’est justement la raison pour laquelle, maccarthysme oblige, la Warner embauche Jack Sawyer afin d’enquêter sur le mystérieux Daryl Leyland et, au besoin, de « nettoyer » sa biographie. American Gothic est donc l’occasion de dresser un portrait de l’auteur de Ma Mère l’Oie – et, en creux, de Jack Sawyer, voire de François Parisot, ainsi que d’autres figures gravitant autour de ce projet d’adaptation cinématographique ou de la vie et de l’œuvre de Daryl Leyland. Et de comprendre enfin pourquoi il n’y eut pas de film… même si, autant le dire de suite, cette dimension-là relève quelque peu du McGuffin.

 

American Gothic – le titre fait bien entendu référence au célèbre tableau, mais ses connotations sont plus vastes – est assurément un roman qui ne manque pas d’ambition. Sixième titre de la collection « Pabloïd » des éditions Alma, qui énumère huit « emblèmes » selon Picasso via Malraux, il a pour thème la souffrance. Traitée, donc, à travers le prisme des contes de fée. Et quoi de plus innocent qu’un conte ? Bien des choses, sans doute, ainsi qu’on le sait depuis fort longtemps… Et Ma Mère l’Oie ne déroge pas à la règle, compilation, teintée de sadisme, de faits-divers atroces abondant en maltraitances enfantines pouvant aller jusqu’à la torture ou l’homicide.

 

Il faut dire que le livre de Daryl Leyland reflète à bien des égards – et sans grande surprise – la biographie pour le moins tourmentée de son auteur, enfant plus ou moins abandonné, passé par les institutions les plus glauques de l’Amérique d’antan. Aussi l’étude de sa vie et de son œuvre – biaisée, forcément, puisque passant par le regard de Jack Sawyer, puis de François Parisot – débouche-t-elle sur une peinture sans concessions des États-Unis d’alors – et probablement d’aujourd’hui. Le Melting-Pot rêvé des immigrants se transcende ainsi en cauchemar, de la misère économique à l’oppression politique, en passant par la guerre (la Première Guerre mondiale pour Leyland, la Seconde pour Sawyer, la Corée pour Parisot). Ma Mère l’Oie se fait ainsi le creuset d’un imaginaire sombre, d’un « gothique américain », symptomatique d’un pays en construction mythique, qui se cherche et se fabrique une histoire qui lui soit propre.

 

La multiplicité des voix et documents – plus qu’à leur tour contradictoires – permet d’approfondir cette analyse. Ces portraits incomplets et sujets à caution, ces morceaux choisis, ces exégèses érudites mêlées de tranches de vie, dessinent ainsi une Amérique onirique, celle d’Hollywood et des gangsters de Chicago, faite de rêves et de violences, et riche en traumatismes plus ou moins avoués. Une Amérique pathologique – et donc authentique ? –, vécue de l’intérieur et observée – disséquée – d’une manière faussement neutre par des lecteurs s’appropriant leur lecture – jolie mise en abyme.

 

Irréprochable sur la forme comme sur le fond, tant les deux sont imbriqués à s’étouffer et d’un à-propos indéniable, American Gothic se dévore comme un page-turner sans pour autant prendre le lecteur par la main, mais au contraire en l’incitant à s’interroger sur son propre regard.

 

En s’éloignant un tantinet de l’imaginaire, qui n’est plus traité ici que par la bande, devenant sujet et non méthode, Xavier Mauméjean signe probablement son roman le plus abouti et le plus convaincant (on ne peut s’empêcher à cet égard de le placer dans la lignée de Lilliputia, mais avec davantage de réussite). C’est dire si l’on recommandera chaudement cet American Gothic d’excellente facture, aussi intelligent que passionnant, à dévorer sans modération.

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"The Chronology Out of Time", de Peter Cannon

Publié le par Nébal

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CANNON (Peter), The Chronology Out of Time : Dates in the Fiction of H.P. Lovecraft, West Warwick, Necronomicon Press, 1986, 33 p.

 

Tout est dans le titre, ou presque : dans ce tout petit fascicule édité par Necronomicon Press, Peter Cannon entreprend de lister toutes les dates précises données par Lovecraft dans ses œuvres de fiction (sélection d’ailleurs relativement arbitraire, puisqu’on y trouve, en sus des textes purement lovecraftiens, quelques « révisions », mais pas toutes).

 

On peut certes douter de la pertinence d’une telle entreprise, notamment en ce que le corpus lovecraftien, et ce malgré les affirmations du principal intéressé et la construction plus ou moins légitime du « Mythe de Cthulhu » par Derleth, n’a probablement pas l’unité de, disons, l’œuvre d’un Tolkien, pour laquelle ce travail coule de source. Mais on avouera que c’est tout de même amusant, et assez tentant (votre serviteur serait bien le dernier à prétendre le contraire, lui qui a tendance à faire des chronologies partout).

 

Cela dit, il n’y a sans doute que peu d’enseignements à tirer de cette Chronology Out of Time (référence, bien sûr, à « The Shadow Out of Time », c’est-à-dire « Dans l’abîme du temps » de par chez nous).

 

Notons déjà, cependant, qu’elle se limite à l’ère lovecraftienne « moderne », débutant – de manière passablement arbitraire là aussi – avec Abdul Alhazred, aux alentours de l’an 700 ; tant pis pour les très nombreuses allusions de Lovecraft à un passé antédiluvien, que ce soit dans ses textes les plus « réalistes » ou dans ses fictions dites « dunsaniennes » (voir Les Contrées du Rêve ; mais S.T. Joshi, dans I Am Providence, se montre très critique quant au caractère censément « onirique » de ces récits, et sans doute à bon droit), mais il est vrai que leur nature floue ne facilite pas les choses.

 

On pourra relever, par contre, l’importance relative de certaines époques : ainsi, on pourra constater sans véritable surprise le goût de Lovecraft pour le XVIIIe siècle et son rejet de l’époque victorienne avec tout ce qu’elle implique ; on s’accordera également à conférer une place significative à la chute de la météorite de « La Couleur tombée du ciel », inaugurant véritablement l’ère « contemporaine » de Lovecraft ; on notera l’importance du printemps et de l’été dans la fiction lovecraftienne (peut-être à mettre en rapport avec ses voyages, se situant généralement à cette période ?) ; enfin, et sans grande surprise là aussi, on qualifiera avec Fritz Leiber l’année 1928 de « grande année » lovecraftienne, tant les événements qui s’y produisent sont nombreux et significatifs – rien d’étonnant à ce qu’elle soit le point de départ par défaut du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, et plus particulièrement le mois de septembre (voir notamment les deux histoires parallèles que sont « L’Abomination de Dunwich » et « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », mais on peut rajouter à cette liste, par exemple, « La Maison de la sorcière », ou encore le point culminant de « L’Affaire Charles Dexter Ward », texte par ailleurs très riche en dates).

 

Pas grand-chose de plus à dire… On peut donc douter de la pertinence de ce petit ouvrage, mais il est assurément amusant, et pourra se révéler utile aux exégètes les plus maniaques, et peut-être davantage encore aux rôlistes désireux d’ancrer leurs scénarios en plein dans l’univers lovecraftien.

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"Atomik Aztex", de Sesshu Foster

Publié le par Nébal

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FOSTER (Sesshu), Atomik Aztex, [Atomik Aztex], traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent, Albi, Passage du Nord-Ouest, [2005] 2013, 285 p.

 

Les amis de Nébal sont indéniablement kools, mais aussi sadiques. Ils ont ainsi profité de mon anniversaire pour m’offrir Atomik Aztex, roman bizarre du pouète amérikain Sesshu Foster merveilleusement traduit par Brice Matthieussent (qui a dû se prendre de vilaines suées au passage, saluons-le). Et je les en remercie, parce que ce livre est effectivement excellent ; mais, mazette, il fut aussi d’une lecture éprouvante malgré sa relative brièveté ; et en plus, maintenant, il faut que je trouve komment en parler, et ça s’annonce pas facile.

 

C’est, en effet, qu’il n’y a pas vraiment de trame dans Atomik Aztex. Autant le dire de suite : ce roman échappe largement à la kompréhension, et, si le lekteur l’apprécie, c’est sans doute à un pur niveau émotionnel et esthétique. Parce que c’est divinement ékrit, c’est souvent drôle, c’est assez unique, et toutes ces sortes de choses.

 

 

Bon, essayons quand même d’en dire quelques mots.

 

Atomik Aztex suit (très vaguement) deux fils narratifs (enkore que ce soit peut-être un peu gonflé que de les qualifier ainsi, d’autant que l’on passe sans cesse de l’un à l’autre, en plein milieu d’un paragraphe, comme ça, pof).

 

Dans la ville de Vernon, pas loin de Los Angeles, nous avons donk un narrateur qui travaille dans un abattoir Farmer John, à dépecer du kochon toute la journée pour faire des hot-dogs. Un peu paumé, un peu dépressif, ledit narrateur mène ainsi une vie de merde dans un kadre de merde. Le contremaître Max est toujours derrière lui, à chercher tous les moyens possibles de le virer ; et il n’arrange sans doute pas les choses quand il accepte l’offre de Tina la Kommuniste, qui l’incite à faire signer des pétitions aux travailleurs en faveur de son syndikat pour une élection à venir.

 

Mais non, ceci n’est pas la Réalité. La Réalité, elle est ailleurs, dans une maison obscurément.

 

Voilà : les Aztèkes, qui ont toujours été les plus kools, ont vaincu les stupides Europiens qui ont voulu les envahir il y a de ça quelques sièkles. Les Espagnols ont été asservis, et l’Empire Socialiste et Teknospirituel Aztèke domine. Huitzilopochtli ! À Teknotitlan, les sakrifices humains continuent pour la plus grande gloire des dieux aztèkes, et c’est très bien comme ça. En tout cas, notre narrateur – Zenzontli, Gardien de la Maison Obscure (plus en raison de son ascendance prestigieuse qu’en fonktion de ses qualités propres) – trouve ça kool (bien plus, à titre d’exemple pris totalement au hasard, que de massacrer des cochons pour les konsommateurs amérikains). Mais tous les Aztèkes ne trouvent pas forcément Zenzontli kool. On cherche à se débarrasser de lui par tous les moyens, et on trouve bon, finalement, de l’envoyer à la reskousse des Soviétiques qui se fritent contre les nazis à Stalingrad. Les guerriers aztèkes vont donc participer à l’union socialiste contre les barbares europiens fascistes. Bonne occasion de kapturer du Teuton pour des sacrifices de bon aloi. Et voilà donc la Réalité.

 

Ou pas.

 

Difficile à dire, en fait. Les deux narrateurs sont-ils un seul et même Zenzontli ? Quelle vision est l’hallucination de l’autre ? Lequel est fou ? Les deux, peut-être ? Et si c’était vrai (© Marc Levy) ? Si la Réalité c’était ces deux mondes parallèles ? Celui qu’on connaît et celui qu’on qualifiera d’uchronique ?

 

Ça en fait, des questions. Et ça tombe bien : je n’ai pas les réponses. Pas dit non plus que Sesshu Foster les ait. Pas dit que ça ait la moindre importance, en fait. Ce qui importe, c’est qu’Atomik Aztex, Roman Barge S’il En Est, c’est karrément très très kool. Surtout parce que c’est magnifiquement écrit, donc. Et souvent très drôle (surtout dans les délires mi-parano mi-mégalo du Zenzontli aztèke, l’Amérikain étant plus kalme, voire mélancolique).

 

Kool, donc. Excellent, disons-le. Mais aussi épuisant, et d’une lekture un peu rude. C’est que la plume de Sesshu Foster n’est pas exaktement facile à suivre : phrases interminables composant des paragraphes interminables (pouvant atteindre quatre ou cinq pages facile), digressions perpétuelles, changements de narration impromptus, on passe sans cesse du coq à l’âne (qui prend cher, le pauvre). Ce qui n’aide guère à la kompréhension, donc, mais tant pis ; ce qui est tout de même parfois un tantinet douloureux, il faut le rekonnaître (en tout cas pour votre serviteur).

 

Atomik Aztex est donc un roman qui se mérite. Mais le jeu en vaut sakrément la chandelle. On se régale à la lecture de cette bizarrerie, on a envie de multiplier les citations tant c’est bon, et on apprécie le kôté foisonnant de la chose. D’ailleurs, une fois n’est pas koutume, c’est de nouveau chez un éditeur « de littérature générale » qu’on peut se régaler de ce qu’on peut sans trop d’hésitation qualifier d’excellente science-fiktion ; jugez-en à ce passage (ben oui, je ne peux pas me retenir de faire une citation – un paragraphe relativement kourt, ceci dit) :

 

« En 1492, Christophe Colomb a traversé l'océan bleu et découvert un Nouveau Monde que je connais & vous aussi. Vous lisez sans doute ces lignes dans un avenir lointain, un Futur inaccessible, un Âge de l'Espace inconnu, par exemple le 10 avril 1968 à Memphis, Tennessee, vous connaissez déjà tout ça. Pour vous, c'est de l'histoire ancienne. Vous avez sans doute l'habitude de prendre une fusée pour partir en vacances sur Mars & à Cancun, sans doute que pour satisfaire les besoins alimentaires de votre corps vous prenez tous les jours un petit comprimé blanc, et vous mangez seulement des aliments solides pour maintenir en forme votre système digestif, et éviter que votre trou du cul ne se ratatine et ne s'obture complètement – les êtres humains de l'avenir risqueraient de gonfler comme des ballons de merde & d'exploser – dans ce Futur vous n'avez probablement aucune idée de ce que sont la guerre & la maladie, même si vous avez lu des livres sur les maladies, et puis les livres eux-mêmes sont sans doute obsolètes, plus personne ne lit, les gens du Futur ont toutes les infos nécessaires pluguées directement dans le cerveau grâce à un câble, sans doute que dans votre monde de l'avenir on a découvert des trucs stupéfiants, comme les empreintes digitales ADN, les crayons de pénicilline, le free jazz & le jazz fusion, les magnétophones huit pistes, la porno vallée de San Fernando, j'arrive même pas à imaginer tous les trucs kool qu'on va découvrir dans le Futur, comme par exemple éliminer les barjots & les remplacer par des répliques exactes de ces cinglés, mais kool, peut-être qu'on va aussi inventer des transplantations d'organes pour que les gens puissent se faire greffer les organes vitaux de prisonniers exécutés dans des endroits comme la Chine & l'Indonésie, ou importés par un gars qui se gare devant la cabane d'un ranchito de la banlieue de Juarez pour livrer une glacière fermée avec du ruban adhésif professionnel, en échange de ce qui est sans doute l'équivalent actuel de 150 dollars, qui sait, je veux dire que dans votre univers la pauvreté et la faim ont sans doute disparu, si bien que tout le monde devient gros et gras, tout le monde peut s'offrir un énorme cul en un rien de temps, et tout le monde s'habille en costume de cosmonaute comme Miles Davis dernière période, et à force de Perceptions Extra-Sensorielles, de télépathie ou de chips saveur barbecue tout le monde aura l'air azimuté, les Gros Cerveaux feront enfler les crânes humains, les idées complexes viendront de la Science & de la Teknologie via Internet, vous ne pourrez plus mettre votre chapeau car votre tête grossira chaque jour un peu plus. Vous pratiquerez la sexualité mentale, ce sera tout dans le ciboulot, oeil-gasme inclus. Vous utiliserez sans doute une kyrielle de bains d'yeux, de bains de bouche, de lavages de cerveau. Qu'aura-t-on inventé de votre Vivant ? Impossible d'imaginer une chose pareille. Sans doute qu'on inventera une machine capable de croiser un homme avec une mouche, un monstre à tête de mouche, aux mandibules tranchants comme des rasoirs en guise de mains, qui se baladera et terrorisera les gens dans les banlieues obscures de solitude noire & blanche, et une mouche à la tronche de Vincent Price se fait piéger dans une toile d'araignée mortelle au beau milieu d'une roseraie, devant la maison de Luther Burbank à Santa Rose, Californie, elle hurle d'une voix minuscule que personne ne peut entendre, mais c'est juste une supposition de ma part. Je ne sais pas d'où pourrait venir une idée pareille. Tokyo sera peut-être détruite par des OVNIs, des chupacabras, Godzilla, une folle envie de nouilles ramen. Tout sera possible dans le Futur. Voilà pourquoi, je le sais, aucun fait de l'Histoire que je vais vous raconter ne saurait vous surprendre. Parce qu'en un sens, tous ces événements ont beau faire partie de mon avenir, pour vous ils se situent tous dans le Passé. »

 

‘tain, qu’est ce que c’est kool, tout de même !

 

Et puis, tant qu’on y est, on ne manquera pas de noter que tout cela fait très fortement penser à Philip K. Dick (j’ai relevé au moins deux allusions directes) ; pas seulement pour l’uchronie avec des vrais morceaux de nazis dedans, mais plus généralement pour l’ambiance de folie psychotrope et hallucinée du roman, et bien évidemment le questionnement de la Réalité sous-jacent.

 

Alors merci les amis, vous m’avez fait un très beau kadeau ; et vous, ô lekteurs, je vous enkourage fortement à lire cette merveille : ça vous demandera peut-être du sang, de la sueur et des larmes, mais vous en sortirez conquis (comme les Aztèkes ne l’ont pas été).

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Festival de la musique électro-industrielle @ La Flèche d'or, Paris, 22/06/2013

Publié le par Nébal

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Hop, mon compte rendu de concert se trouve sur le site des Immortels. 

 

Merci à Bertrand Robion pour les photos.

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Pub copinage : "Dystopia Anthologie numérique éternelle"

Publié le par Nébal

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Dystopia Anthologie numérique éternelle, Evry, Dystopia Workshop, 2013, [édition numérique]

 

Hop.

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Pub copinage : "Le Prophète et le vizir", d'Yves & Ada Rémy (2)

Publié le par Nébal

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Pub copinage : "Erolfino et le trésor de Gotland", de Sébastien Duranton

Publié le par Nébal

 

 


 

 

Hop, voici le trailer du nouveau film d'un ami très cher qui vient parfois écumer ce blog interlope. N'hésitez pas à vous rendre sur la page Facebook du film, et à participer vous-mêmes à cette grande aventure (ici).

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RIP Richard Matheson

Publié le par Nébal

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L'auteur, entre autres, de Je suis une légende et L'Homme qui rétrécit, le scénariste, entre autres, de Duel, est mort, et j'en ai marre de balancer des nécrologies. C'est un peu l'hécatombe, là, tout de même. Monde de merde...

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"Au nord du monde", de Marcel Theroux

Publié le par Nébal

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THEROUX (Marcel), Au nord du monde, [Far North], traduit de l’anglais par Stéphane Roques, Paris, Plon – 10/18, [2009-2010] 2011, 347 p.

 

Une fois n’est pas coutume, ce livre a été lu sur les conseils avisés de l’immense Alice Abdaloff ; et sans être aussi dithyrambique qu’elle, force m’est de constater que c’est là une lecture des plus recommandables. Premier roman de son auteur, Au nord du monde réussit en effet la gageure d’être un roman post-apocalyptique (oui, malgré sa publication en « blanche », à l’instar de La Route, disons) relativement original, ce qui, vous en conviendrez, n’arrive pas tous les jours.

 

Et ceci doit beaucoup à son cadre : Au nord du monde, c’est la Sibérie la plus reculée ; un Far North qui ne manque bien entendu pas d’évoquer le Far West, mais qui a néanmoins ses caractères singuliers. Cette contrée perdue a été colonisée, sur l’invitation du gouvernement russe, par des sectes américaines comme les quakers, qui y ont établi plusieurs villes, préludes à la création d’un monde nouveau.

 

Mais ça, c’était avant la catastrophe… Quelle forme a-t-elle pris, au juste ? On ne le saura jamais avec précision. Une pluralité de facteurs, notamment écologiques et politiques, ont sans doute joué dans une égale mesure. On sait que le monde a été plongé à feu et à sang, que la civilisation a été anéantie ; et, au nord du monde, dans la colonie d’Evangeline, la nature impitoyable a repris ses droits…

 

La ville est à vrai dire quasi déserte. Mais c’est celle du shérif Makepeace, qui y erre quotidiennement, à l’affût, en quête de quoi survivre un peu plus longtemps ainsi que de reliques du monde d’antan – des livres, par exemple, et peu importe que le shérif ne les lise pas.

 

Un bien étrange personnage – mais très réussi – que ce narrateur de shérif, qui a bien des secrets, lesquels seront révélés en temps utile ; procédé qu’on peut juger à première vue un brin artificiel, mais qui est d’une efficacité indéniable. Le lecteur avance ainsi dans Au nord du monde comme dans un hypothétique bon thriller, une surprise l’attendant régulièrement au détour d’une page… Aussi ne vais-je pas m’étendre sur le sujet.

 

On notera juste qu’après quelques rencontres marquantes, Makepeace décide de quitter Evangeline en quête d’un mystérieux avion, témoignage a priori de ce que la civilisation existe encore quelque part. C’est le point de départ d’une odyssée aussi macabre que fascinante, à la fois horrible et belle, dans ce Nord lointain en proie au chaos. Un monde où la cruauté, l’atrocité et la folie guettent toujours, un monde largement désespéré, mais dans lequel Makepeace, et d’autres sans doute, s’accrochent encore à de futiles croyances en un ailleurs plus beau et plus sûr, qu’il soit de nature religieuse ou plus concrète.

 

Marcel Theroux, ainsi que je l’ai déjà laissé entendre, est à n’en pas douter un conteur astucieux, qui sait balader son lecteur et lui assener quelques uppercuts quand il s’y attend le moins. Aussi Au nord du monde est-il un remarquable page turner. Mais il est bien plus que cela. Porté par une plume à la fois sobre et juste et des personnages très empathiques, il parvient à décrire un monde d’une sauvagerie aussi séduisante que déstabilisante, un monde qui parvient à rester beau malgré les calamités qui se sont abattues sur lui. Mais un monde rude avant tout, un monde où le lecteur ressent le froid et la faim qui tenaillent Makepeace, et la peur, toujours… et l’espoir, aussi, envers et contre tout. Ce qui vaut pour le cadre est aussi vrai pour les personnages, tous d’une humanité et d’une empathie remarquables, dans leur abjection comme dans leur grandeur. L’homme est finement questionné, et peint avec adresse. Tout cela n’est certes guère joyeux, mais c’est indubitablement très fort.

 

Roman aussi palpitant qu’intelligent, aussi beau que terrible, Au nord du monde constitue bel et bien, à sa manière, un sommet du genre post-apocalyptique, digne de ses plus belles réussites, qu’elles aient été publiées en science-fiction ou en « littérature générale » (mais j’aurais envie de dire que le « déplacement » de ce genre en « blanche » à l’heure actuelle – que l’on pense à La Route, à Plop, à Enig Marcheur… – est sans doute assez révélateur). Alors merci, très chère Alice, vous fûtes une nouvelle fois de très bon conseil.

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