Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

"La Voie du fantôme", de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

La-Voie-du-fantome.jpg

 

 

HILLERMAN (Tony), La Voie du fantôme, [The Ghostway], traduction [de l’américain] de Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Noir, [1984, 1987] 1990, 252 p.

 

Et hop, un polar navajo de Tony Hillerman de plus. Dans La Voie du fantôme (titre évoquant, comme souvent, un rite guérisseur), nous retrouvons avec plaisir le jeune Jim Chee, plus que jamais partagé entre le monde des Blancs et celui du Peuple : doit-il intégrer le FBI, comme le lui « suggère » fortement sa compagne Mary Landon ? ou bien doit-il continuer d’apprendre les rites navajos pour devenir un yataalii, et éviter ainsi que la culture héritée du Peuple Sacré ne disparaisse ? Cruel dilemme qui traverse l’ensemble du roman, et prend ici une tournure inattendue, comme on aura bientôt l’occasion de le voir.

 

Une altercation, en plein jour, dans Shiprock, se solde par un mort et un blessé qui a pris la fuite. Jim Chee, au service de la police tribale navajo, assiste le FBI, particulièrement intéressé par cette affaire ; il faut dire que ce fait-divers sordide pourrait avoir un lien avec la mort d’un agent fédéral, il y a peu, à Los Angeles… Aussi Chee, comme souvent, se voit-il relégué à un rôle de larbin des fédéraux, qui ne veulent surtout pas que la police tribale navajo se mêle plus avant de cette enquête. Mais Chee, on le sait, est curieux… Or, quand on retrouve le cadavre du fugitif, un Navajo de L.A., près du hogan d’un vieil Indien orthodoxe, Chee ne manque pas de trouver le tableau quelque peu déconcertant : en apparence, les rites ont été respectés, mais il y a quelque chose d’étrange, qui coince, sans qu’il sache trop quoi…

 

Parallèlement, la petite-fille dudit vieillard fait une fugue. Et ça, c’est bien du ressort de la police tribale navajo. Bien entendu, les deux affaires se révèlent liées, très vite… Un véritable imbroglio familial apparaît, qui justifie une enquête approfondie. Mais pas seulement dans la juridiction de Jim Chee : en effet, et c’est là la grande originalité de ce roman, notre enquêteur va prendre sur son temps libre pour aller fouiner à Los Angeles, auprès notamment des Navajos « exilés » dans la grande ville, dans la misère la plus noire. Toute la complexité de l’affaire apparaît au fur et à mesure, riche en suspicions plus ou moins fondées et énigmes en apparence insolubles… et Chee doit en outre faire face à un redoutable tueur à gages, un taré survivaliste (pléonasme).

 

Un roman étrange, et peut-être un peu bancal, que cette Voie du fantôme, notamment, donc, dans la mesure où Tony Hillerman y délaisse temporairement le cadre habituel de ses polars pour tenter de se livrer à une enquête urbaine à bien des égards plus « traditionnelle ». Ce qu’il fait avec plus ou moins de talent, surtout, sans doute, si on le compare à ses confrères plus habitués au genre (mais là je manque d’éléments pour trancher). Cela dit, la thématique de ces Navajos « exilés » ne manque pas d’intérêt, et l’auteur sait nous concocter quelques jolies scènes urbaines (notamment, même si elle arrive un peu comme un cheveu sur la soupe, la première apparition du tueur à gages, riche en suspense, ou encore l’interrogatoire laborieux d’un vieillard ayant beaucoup de mal à s’exprimer, dans un mouroir à pauv… une maison de retraite).

 

Pourtant, sans trop de surprise peut-être, le véritable intérêt du roman est ailleurs, et bel et bien dans la réserve navajo, ou du moins dans leurs rites. On avouera que le début du roman n’est pas très convaincant (mais j’ai l’impression que c’est assez récurrent chez Tony Hillerman), et que le lecteur ne commence véritablement à s’intéresser à tout ça qu’avec le détour par Los Angeles. Mais ce qui fait la force de La Voie du fantôme – une force toute relative, hein, on est quand même loin du brio de  Là où dansent les morts ou  Le Vent sombre –, c’est probablement l’intrication très forte de la dimension ethnologique coutumière de l’auteur à l’enquête à proprement parler. C’est une étrangeté brisant « l’harmonie » chère aux Navajos qui met la puce à l’oreille de Jim Chee, et c’est en définitive la connaissance – ou pas – des rites issus du Peuple Sacré qui déterminera la tournure de l’enquête, plus encore que d’habitude. Ce qui, bien entendu, s’accorde à merveille avec le caractère d’homme déchiré entre deux mondes de notre enquêteur.

 

La Voie du fantôme m’a donc laissé un sentiment mitigé : après une introduction un peu longuette, le roman ne manque pas d’intérêt, mais, assis le cul entre deux chaises, se montre plus ou moins adroit. Le fond est indéniablement intéressant, mais, par contre, et ce n’est certes pas là une particularité de ce roman, la forme pèche… En dehors de quelques jolies scènes de suspense, pour lesquelles Tony Hillerman est décidément très doué, on peine régulièrement devant la plume de l’auteur, sans doute guère fameuse à l’origine (on ne compte pas les brèves digressions factuelles sans intérêt), mais très probablement desservie par une traduction qui me paraît décidément calamiteuse. C’est vrai, bien entendu, de tous les romans de Tony Hillerman que j’ai lus jusqu’à présent, mais là, je dois dire que ce fut à l’occasion la proverbiale goutte qui fait déborder le vase… Franchement, tout ceci mériterait sans doute d’être revu, ou du moins dépoussiéré. Cela ne m’a pas empêché de prendre du plaisir à la lecture de La Voie du fantôme – le fond l’emportant en définitive – mais bon, merde, quoi.

 

Un roman correct, sans plus, donc. Tony Hillerman a fait bien mieux, sans doute. Mais ça se lit avec un certain plaisir, je ne prétendrai pas le contraire. Et je vais bien évidemment continuer sur cette lancée, en espérant toutefois davantage de la suite, qui devrait enfin réunir Jim Chee et Joe Leaphorn.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Chien du heaume", de Justine Niogret

Publié le par Nébal

Chien-du-Heaume.jpg

 

 

NIOGRET (Justine), Chien du heaume, Paris, Mnémos, coll. Icares, 2009, 216 p.

 

Ayé ! J’ai enfin lu Chien du heaume de Justine Niogret ! J’aurai mis le temps, pour un bouquin acheté à sa sortie… Et je dois confesser que ma lecture (tardive) fut en outre quelque peu laborieuse. Mais n’en déduisez rien quant à la qualité dudit premier roman : c’est que, de manière générale, j’ai un peu de mal à lire en ce moment… D’où un rythme moins soutenu dans la rédaction de ce blog interlope, et je vous prie de bien vouloir m’en excuser.

 

Mais revenons à Chien du heaume, qui est quand même nettement plus intéressant que ma petite vie pathétique. Un premier roman, disais-je (il y avait eu auparavant un recueil de nouvelles, dont je ne sais absolument rien), coup d’essai qui fut perçu par beaucoup comme un coup de maître : ledit livre a accumulé distinctions et critiques élogieuses. Bon, d’accord, les prix, c’est de la merde (le plus souvent), et tout ça. Mais reconnaissons que tous ces avis flatteurs plaçaient la barre assez haut. Aussi espérais-je beaucoup de ce livre. Mes attentes ont-elles été comblées ? Eh bien, dans l’ensemble, oui. Mais c’est le genre de « oui » qui suppose un « mais ».

 

N’allons cependant pas trop vite en besogne, et commençons par nous poser une question de classification (donc une question particulièrement stupide) : Chien du heaume, est-ce, comme on l’a dit et comme la collection le laisse entendre, de l’imaginaire, et plus précisément de la fantasy ? Personnellement, j’aurais tendance à dire que non : ce roman, qui prend place (a priori) durant le haut Moyen Âge français, ne contient qu’un très léger élément de surnature, tellement léger qu’il en devient presque anecdotique, ou, plus exactement, semble parfaitement cohérent avec une trame de roman historique mettant en avant le réalisme. Certes, il y a bien, dans ce cadre, un élément d’atmosphère assez typique d’une certaine fantasy : le passage du monde païen au monde chrétien (je ne vous fais pas de dessin) (non, mais non, je dessine mal, en plus). Alors, oui, si l’on y tient vraiment, admettons ; mais j’ai quand même plutôt lu Chien du heaume comme un roman historique. Et, chose vraiment très rare : comme un bon roman historique. Et peut-être se serait-il plus vendu sous cette étiquette, mais bon, hein, on n’est pas des épiciers, non plus.

 

En tout cas, une chose est certaine : malgré la putain de grosse hache de la couverture et la neige qui y tombe à gros flocons, on est quand même très loin ici d’un David Gemmell (ouf). Comment dire… C’est comme qui dirait plus subtil. Et c’est assurément mieux écrit.

 

Le haut Moyen Âge français, donc (grosso merdo ; un pinailleur pourrait faire la fine bouche devant deux ou trois anachronismes, mais bon, hein, bon). Chien du heaume, c’est une mercenaire, qui parcourt le pays en quête de batailles. Chose absolument impensable pour une héroïne de fantasy barbare : ce n’est même pas une bonnasse, et son armure ne se réduit pas à un string de cuir. Ce qui est bien, déjà.

 

En quête de batailles, disais-je ? Oui, mais pas que. En fait, Chien du heaume est surtout en quête de son nom. De son vrai nom, pas du sobriquet qu’elle utilise au quotidien. Quête des origines (oui, maintenant que j’y pense, ça aussi c’est assez fantasy, mais bon, hein, bon), pour laquelle la guerrière ne dispose que de bien peu d’indices : pour l’essentiel, sa putain de grosse hache aux serpents, héritage de son (salaud de) père, qu’elle a (malencontreusement) tué alors qu’elle était toute jeunette (et elle n’a jamais connu sa mère).

 

En chemin, elle fera notamment la connaissance de Bruec, alias Sanglier, un chevalier qui demeure dans le castel de broe. Plutôt sympathique, pour un guerrier dans ce monde de brutes. Et qui fait tout son possible pour l’aider. Autre figure notable rencontrée par Chien au cours de ses pérégrinations : le forgeron Regehir (on parle beaucoup de forge dans le roman) (la quatrième de couverture nous apprend d’ailleurs que Justine Niogret n’a pas seulement le deuxième plus beau des prénoms féminins, mais qu’elle pratique aussi la forge et l’équitation) (chacun ses hobbys) (j’adore les quatrièmes de couverture de Mnémos) (j’aime bien les parenthèses, aussi) (chacun ses hobbys).

 

Sur ces bases, pas grand-chose de plus à dire : l’intrigue est pour le moins minimaliste, le cadre relativement abstrait. Chien du heaume, en fait, est à mes yeux surtout un roman d’ambiance. Et c’est à cet égard une belle réussite. On y croit, à ces personnages, et à ce monde changeant et sauvage (mais qui ne se limite pas, heureusement, aux clichés généralement véhiculés sur le haut Moyen Âge). Et on y croit surtout du fait de la très jolie plume de Justine Niogret, qui fait dans le médiévalisant, chose fort dangereuse, mais elle s’en sort remarquablement bien. Oje !

 

Chien du heaume, Sanglier et Regehir sont en outre des personnages fort bien campés et tout à fait attachants, tandis que l’auteur nous prodigue aussi de beaux portraits de salopards finis. On s’attache à toutes ces figures, finalement plus nuancées qu’il n’y paraît, on partage leurs inquiétudes et douleurs, et on prend ses aises (autant que faire se peut) dans le castel de broe.

 

Une belle réussite, donc. Sur le plan formel, c’est indéniable (même si une ou deux couches de relecture supplémentaires auraient pu être utiles pour décoquiller la chose et sabrer quelques répétitions intempestives), et tout à fait remarquable pour un premier roman. Sur le fond, c’est pas mal du tout aussi, même si peut-être un peu trop minimaliste, donc.

 

Cependant, on peut bien se demander, avec le recul, si Chien du heaume méritait tant d’éloges et de récompenses… Personnellement, même si j’ai beaucoup aimé ce livre, et si je lui reconnais une qualité bien supérieure aux tombereaux ineptes de sous-fantasy française et au-delà, je n’en suis pas persuadé. On s’enflamme vite, dans le landernau de l’imaginaire. Et peut-être un peu trop, des fois… En même temps, je dis ça, je me suis moi-même largement enflammé pour un Jaworski, par exemple ; mais justement, tiens : je trouve ce dernier, dans ce registre, plus convaincant. Plus à l’aise pour ce qui est de divertir, en tout cas. Justine Niogret a peut-être (ici, en tout cas) davantage d’ambition, mais, tout en remplissant parfaitement son contrat, elle me paraît juste un cran en-dessous. Ceci dit, il ne sert sans doute pas à grand-chose de comparer ces deux auteurs, qui ont chacun leur univers, leur plume et leurs procédés… Et ce sont bien, tous les deux, des auteurs, justement, et non des faiseurs ; et ça, ça fait du bien, bordel.

 

Allez : à suivre avec Mordre le bouclier.

CITRIQ

Voir les commentaires

"SYR 9 : Simon Werner a disparu", de Sonic Youth

Publié le par Nébal

SYR-9---Simon-Werner-a-disparu.jpg

 

 

SONIC YOUTH, SYR 9 : Simon Werner a disparu

 

Tracklist :

 

01 – Thème de Jérémie

02 – Alice et Simon

03 – Les Anges au piano

04 – Chez Yves (Alice et Clara)

05 – Jean-Baptiste à la fenêtre

06 – Thème de Laetitia

07 – Escapades

08 – La Cabane au Zodiac

09 – Dans les bois / M. Rabier

10 – Jean-Baptiste et Laetitia

11 – Thème de Simon

12 – Au café

13 – Thème d’Alice

 

Il y a pas mal de temps de cela, je m’étais engagé, comme ça, dans une rétrospective de l’ensemble de la discographie du phénoménal groupe qu’est Sonic Youth. Bon, bien évidemment, je ne l’ai jamais terminée… C’est qu’ils ont été productifs, les bougres, en une trentaine d’années de carrière ! Je vous rassure (ou pas), je ne compte pas reprendre ce projet et le mener à terme, si tant est qu’une telle chose soit possible. Cependant, j’ai récemment fait l’acquisition de trois disques soniques qui manquaient à ma collection, et j’ai été tellement séduit par l’un d’entre eux que je ne peux résister à l’envie de vous en toucher deux mots. Il s’agit donc de Simon Werner a disparu, bande originale (pardon : « original enregistrement sonore ») du film éponyme de Fabrice Gobert (a priori une sorte de thriller adolescent ; je n’en sais pas plus, ou si peu, mais il paraît que c’est pas mal) (et pourtant, c’est un film français) (dingue, ça).

 

Simon Werner a disparu constitue donc le neuvième titre de la série des Sonic Youth Records (SYR), mais, disons-le tout net, cette classification peut paraître contestable eu égard aux précédents titres de la série (la plupart du moins) : on est très loin ici de l’expérimentation sauvage de, par exemple, SYR 8 (avec Merzbow ; excellentissime, celui-ci) ou SYR 6 (dont j’ai fait l’acquisition en même temps que cette BO, et qui est de même tout à fait recommandable), sans parler de SYR 4 (que là c’était trop pour ma pauvre petite gueule…). Non : si SYR 9 n’est pas un album de Sonic Youth comme les autres (essentiellement du fait de son caractère purement instrumental), on ne le qualifiera pas pour autant d’album expérimental.

 

Ceci étant, si cet album est plus « normal » et immédiatement accrocheur que les autres Sonic Youth Records, il n’en est pas moins tout à fait séduisant, et, bien loin de toute « compromission », constitue une très belle pièce de musique instrumentale. En fait, j’aurais même envie pour ma part, après seulement quelques écoutes, de le hisser au rang des meilleures productions de nos plus si jeunes gens néanmoins toujours assez soniques, finalement ; beau témoignage de la créativité sans cesse renouvelée des plus illustres vétérans de la no wave et de la noisy pop.

 

Pourtant, les quelques critiques que j’ai pu en lire sont loin d’être très enthousiastes… On a accusé Sonic Youth de se répéter, de faire dans la B-side de luxe, de chercher (comme si c’était encore nécessaire) à en rajouter dans l’affichette arty en collaborant à un film frrrrrrrançais (ce qui n’est pas une première pour le groupe, qui avait déjà travaillé avec Assayas), de se perdre dans une triste impasse en dissociant autant albums expérimentaux et albums « normaux » (critique d’autant plus improbable que Simon Werner a disparu semble justement, à sa mesure, faire le raccord entre les productions « classiques » du groupe et les SYR)…

 

Ben je suis pas d’accord avec tout ça. Si l’on excepte (donc) le superbe SYR 8, improvisation live de près d’une heure avec Merzbow, cela faisait un bout de temps qu’un disque de Sonic Youth, SYR ou pas, ne m’avait pas autant parlé. Non que les derniers albums du groupe soient franchement mauvais, hein (à part peut-être Rather Ripped, le seul album de Sonic Youth à m’avoir laissé totalement froid) ; seulement, ça faisait un bail que je n’avais pas entendu de leur part quelque chose d’aussi bluffant que – allez, choisissons-en un – le long « Thème d’Alice » qui clôt l’album. Peut-être depuis Washing Machine, en fait (même si je n’irais pas jusqu’à dire que c’est aussi bon que « The Diamond Sea », qui reste sans doute mon morceau préféré du groupe, il faut savoir raison conserver).

 

C’est qu’il y en a, quoi qu’on ait pu en dire, des bonnes choses dans cette bande originale. Une composition qui forme un tout, rythmée par des leitmotivs et autres thèmes récurrents, traversée d’explosions guitaristiques rafraîchissantes rappelant les meilleures heures du groupe, et émaillée d’ambiances tout en nuances, mi lumineuses, mi glauques, constituant au final une fort belle assise pour un film. Sans rien connaître de la réalisation de Fabrice Gobert, et en préférant faire l’impasse sur les quelques photographies (peu engageantes) qui ornent ce SYR 9 (couverture mise à part, que j’aime beaucoup), j’ai des images plein la tête à l’écoute de cette bande originale, je sens l’histoire se déployer, faite de rappels et de résurgences soudaines, tantôt apaisée, tantôt angoissante. J’y retrouve avec beaucoup de plaisir le son du groupe à son meilleur, qui ose parfois se livrer à quelques innovations bienvenues (si le piano n’est pas une première, son usage est quand même très limité dans la discographie sonicyouthesque), et oscille avec grâce entre pop léchée et illustration sonore juste un poil plus déviante (mais le poil qu’il faut, celui qui fait toute la différence).

 

Paradoxalement (ou pas), cet album respire la liberté dans sa forme la plus ludique ; on y sent les Sonic Youth enjoués, libérés du carcan de la mélodie pop comme de celui, non moins contraignant, de l’expérimentation à tout crin. On y retrouve, du coup, à mon sens tout du moins, une spontanéité qui faisait souvent défaut dans les plus récentes productions du groupe, généralement trop « ceci » ou trop « cela ». Ici, ben, on a Sonic Youth, quoi ; un groupe libre, donc, qui n’en fait qu’à sa tête pour notre plus grand plaisir (et sans doute aussi le sien). Simon Werner a disparu a en effet quelque chose du pied de nez (pour ne pas dire du gros « fuck ») majestueux à l’égard des règles que le groupe s’est lui-même fixées depuis une quinzaine d’années, à plus ou moins bon droit, et, du coup, des attentes les plus intégristes de certains fans, qui ne sauraient concevoir Sonic Youth que sous son versant pop ou que sous son versant expérimental. Aussi, en n’étant pas véritablement (donc) un Sonic Youth Record, et pas davantage un album « normal », Simon Werner a disparu a quelque chose de la salutaire bouffée d’oxygène, trouvé-je.

 

Finalement, c’est encore comme ça que je les préfère, les Sonic Youth. Et sans cracher pour autant sur ce qu’ils ont fait depuis Washing Machine, je maintiens : cela faisait longtemps qu’un enregistrement de Thurston Moore, Lee Ranaldo, Kim Gordon et Steve Shelley (avec aussi Jim O’Rourke) ne m’avais pas autant parlé, à quelques exceptions près. Aussi, bien loin de faire la fine bouche comme semble-t-il un certain nombre de personnes, je vais laisser s’exprimer le petit fanboy en moi, et vous recommander chaudement ce Simon Werner a disparu.

Voir les commentaires

Rencontre avec Percival Everett à Charybde (31/01/2013)

Publié le par Nébal

P1302216

 

P1302217

 

P1302218

 

P1302219

 

P1302220

 

P1302221

 

P1302222

 

P1302224

 

P1302225

 

P1302227.JPG

 

P1302228.JPG

 

P1302229.JPG

 

P1302230.JPG

 

P1302231.JPG

Voir les commentaires

"La Tour des damnés", de Brian Aldiss

Publié le par Nébal

La-Tour-des-damnes.jpg

 

 

ALDISS (Brian), La Tour des damnés, [Total Environment], traduction [de l’anglais par] Guy Abadia, Congé-sur-Orne, Le Passager clandestin, coll. Dyschroniques, [1968, 1972] 2013, 106 p.

 

Hop, comme je ramais un peu sur mes lectures, ce qui m’empêchait de tenir ce blog interlope à jour, je me suis accordé une petite pause avec un récit très bref. La toute nouvelle collection « Dyschroniques » du Passager clandestin réédite en effet nouvelles et novellas plus ou moins anciennes, dans un format tout riquiqui. Ce qui ne va pas sans poser problème : on pourrait en effet jaser sur le prix de la chose, surtout pour des textes certes difficilement trouvables (mais ce n’est pas impossible) qui ne sont en outre pas retraduits. Mais quand on aime…

 

Parmi les premiers titres de la collection, deux m’ont fait de l’œil : en premier lieu, Un logique nommé Joe de Murray Leinster (mais je l’ai déjà dans ma commode de chevet, dans l’anthologie si bien nommée Demain les puces) ; en second lieu, cette Tour des damnés de Brian Aldiss, dont le postulat n’est pas sans évoquer l’excellent roman (plus tardif) de J.G. Ballard I.G.H., même si l’approche comme le propos sont en fin de compte différents. Il s’agit en effet d’un texte bien de son époque, témoignant de la crainte obsédante de la surpopulation (sous cet angle, on penserait peut-être plutôt en priorité à Soleil Vert ou à Tous à Zanzibar, entre autres).

 

En 1975, 1500 couples de moins de vingt ans, volontaires, sont enfermés dans une immense tour à Delhi. 25 ans plus tard, la population de la Tour atteint les 75 000 personnes… Dans cet habitat unique en son genre, véritable enfer concentrationnaire coupé de l’extérieur, caractérisé par une promiscuité difficilement concevable, les humains subissent de plein fouet les conséquences de leurs conditions de vie : c’est comme si le temps s’accélérait, la puberté comme le processus de sénescence commençant bien plus tôt ; mais il est une autre conséquence qui intéresse bien davantage les observateurs extérieurs : la Tour est en effet une gigantesque expérience de sociologie appliquée, visant à mettre en évidence le développement, dans certaines conditions, de capacités de perception extra-sensorielle…

 

À l’intérieur de la Tour, nous suivons tout d’abord le destin sordide de la famille de Gita et Shamim, du neuvième niveau (sur dix ; chaque niveau comprend cinq étages), notamment à travers l’enlèvement de la vieille prématurée Malti, fille de Shamim, par le répugnant Narayan, qui la vend comme esclave au puissant Patel, seigneur du niveau supérieur. Ce récit alterne avec un rapport de Thomas Dixit, employé du CERGAFD (Centre ethnographique de recherches sur les groupes à forte densité) qui dirige l’expérience de l’extérieur, sur les conditions de vie dans la Tour.

 

Dixit, à la double ascendance indienne et anglaise, est horrifié par l’expérience, et entend bien faire fermer la Tour. Une occasion lui en sera peut-être offerte, quand il se fera volontaire pour infiltrer la Tour, et établir un rapport sur le développement ou non de ces capacités de perception extra-sensorielle si désirées. Mais, pour les habitants de la Tour, Dixit est nécessairement un « espion »… et ils comptent bien lui faire entendre qu’ils sont maîtres de leur destin, et qu’ils aiment leur monde si particulier.

 

Si le texte de Brian Aldiss ne brille guère par la forme, et si l’on peut trouver quelque peu superflu ce prétexte science-fictif daté sur la perception extra-sensorielle, il n’en est pas moins intéressant à bien des égards. La Tour, sorte d’arche stellaire immobile (et là on pense tout naturellement à  Croisière sans escale), est un « environnement total » propice à bien des réflexions. D’une part, il y a bien évidemment l’inhumanité du procédé, de cette expérience sociologique en grandeur-nature, dans un cadre qui nous paraît tout naturellement infernal, témoignant non seulement de la thématique obsédante de la surpopulation, mais aussi des pires cauchemars dystopiques à la 1984, sur le contrôle de la population et sa surveillance par une entité extérieure mal définie. De quoi susciter une indignation bien légitime.

 

Mais le propos de Brian Aldiss se révèle en définitive plus subtil. D’autre part, en effet – et l’on s’éloigne ici clairement de l’atmosphère de guerre ouverte d’I.G.H. –, domine l’idée, chez les habitants de la Tour, que ce monde, aussi horrible puisse-t-il paraître vu de l’extérieur, est leur monde, et mérite en tant que tel, avec ses « défauts », d’être protégé contre toute incursion malvenue du CERGAFD. Aussi, et dans la mesure où la novella se situe en Inde, est-on amené à questionner l’hypocrisie de l’occidental bon teint (façon de parler), entre voyeurisme instrumentalisant et charité mal placée ; de la difficulté de faire le bonheur des autres malgré eux, de l’inanité d’un humanitarisme à bonne conscience qui néglige les besoins réels et les envies des populations concernées pour imposer sa vision incontestable de ce qui est juste et bon…

 

Pas mal du tout, donc, cette Tour des damnés. C’est un peu cher (8 €, tout de même), mais, pour une lecture vite expédiée, ça n’en est pas moins extrêmement riche et pertinent. La novella de Brian Aldiss est en effet bien plus subtile que ce que l’on pourrait croire à s’en tenir à son postulat ; témoignage d’une science-fiction idéale, à maints égards, qui savait, sur un format bref, sans tirer à la ligne, poser les questions les plus pertinentes et amener le lecteur à s’interroger sur son monde. Ce qui fait du bien, tout de même.

 

EDIT : Public chéri, Gérard Abdaloff en parle ici.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Nouvelles en trois lignes", de Félix Fénéon

Publié le par Nébal

Nouvelles-en-trois-lignes.jpg

 

 

FÉNÉON (Félix), Nouvelles en trois lignes, préface d’Arthur Bernard, Grenoble, Cent Pages, coll. Cosaques, [1906] 2009, [XXIV] + 432 p.

 

Le nom de Félix Fénéon ne m’était pas inconnu quand  Jérôme Noirez, libraire d’un soir, a présenté (avec brio) ce singulier ouvrage dans sa sélection à Charybde. Il faut dire que le citoyen  Planchapain, du temps de nos études respectives, était assez fasciné par le bonhomme, et m’en avait longuement parlé… J’en avais retenu pour l’essentiel qu’il s’agissait d’un critique d’art, voire du critique d’art par excellence, et qu’il était vigoureusement anarchiste, d’aucuns disaient même poseur de bombes (il a eu quelques petits ennuis avec la justice, qui n’ont pas peu contribué à sa notoriété).

 

Mais j’étais loin de me douter que Félix Fénéon avait été « simple » journaliste, notamment à un poste en apparence particulièrement inoffensif et d’un intérêt douteux : en 1906, en effet, il collabore au Matin, journal pas vraiment connu pour son progressisme, et rédige à cet effet ces Nouvelles en trois lignes (il y en a 1210 dans le recueil). Le terme « nouvelles » est ici ambigu : en effet, à l’origine, il ne s’agit guère que de rédiger des brèves, rapportant à l’arrache des faits-divers tout droits sortis du caniveau (par le biais d’agences de presse ou de dépêches particulières) ; mais, avec Fénéon, on passe de « l’information » (oui, dans un cas comme celui-là, je pense que les guillemets s’imposent) à la littérature, tant l’auteur peaufine ses petits textes avec toute l’attention d’un grand styliste, voire d’un pouète.

 

Mais ce qui caractérise véritablement ces Nouvelles en trois lignes, et rend leur publication dans Le Matin étonnante (ou pas…), c’est leur fonction de subversion très marquée. Dans un sens, Fénéon, ici, pratique déjà l’adage plus tardif : « Don’t fight the media, become the media! » Tranquillement installé à son poste de journaleux de bas-étage, il infuse ses brèves d’un contenu… ben, oui, anarchiste. Il stigmatise impitoyablement tout ce qui le répugne, avec quelques cibles de choix, comme l’armée, le parti clérical (nous sommes au lendemain de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, et celle-ci a du mal à passer), les patrons, les politiques, etc. L’air de rien, comme ça, en passant, au détour d’un fait-divers en apparence anodin, mais qui se retrouve transfiguré par l’intention de celui qui le rapporte et sa prose assassine.

 

Cela dit, la première chose que l’on remarque à la lecture de ces faits d’armes journalistiques, c’est une sorte de fascination jubilatoire pour le sordide et le macabre. On a l’impression que Fénéon se délecte à rapporter en style lapidaire le plus atroce et le plus navrant. Notamment, on ne compte pas les suicides dans ces 1210 brèves, pas plus que les crimes passionnels, et, évidemment, tout ce qui fait le contenu habituel de ce genre de rubriques : accidents mortels, agressions, rixes, vols, etc. Ce qui nous dresse un tableau de l’époque assez édifiant (surtout pour les imbéciles qui trouvent notre époque particulièrement criminogène et anxiogène).

 

Et puis il y a l’humour, bien sûr. Un humour noir, impitoyable, qui frappe au détour de la brève ignoble, et suscite un éclat de rire aussi incontrôlable que mesquin. Dans sa présentation, Jérôme Noirez, au travers d’extraits savamment choisis, a particulièrement insisté sur cette dimension. Ce fut pour le moins efficace et convaincant (pas un hasard si, comme beaucoup de ceux qui étaient présents ce soir-là, je me suis illico jeté sur la bête) (je parle du livre, pas de Jérôme Noirez). Mais avouons que l’auteur de, entre autres,  Féerie pour les ténèbres en a du coup peut-être rajouté une couche… Si l’on rit régulièrement à la lecture de ces Nouvelles en trois lignes, ce n’est toutefois pas systématique, loin de là ; l’indignation, l’écœurement, quand ce n’est pas, hélas et malgré tout, l’indifférence (il est des fois où, après tout, un fait-divers n’est rien de plus), sont autrement plus prégnants.

 

Reste un livre assez unique en son genre, idéal pour le métro ou le trône, qui recèle derrière son apparente banalité des trésors de littérature, de subversion et donc, parfois, d’humour noir. Cela méritait bien effectivement qu’on en parle, et qu’on en fasse la propagande (même si, pour ma part, je ne suis pas certain de pouvoir recommander ces Nouvelles en trois lignes à n’importe qui). Alors merci, encore une fois, pour cette étonnante découverte.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Petite Philosophie du zombie", de Maxime Coulombe

Publié le par Nébal

Petite-Philosophie-du-zombie.jpg

 

 

COULOMBE (Maxime), Petite Philosophie du zombie, ou comment penser par l’horreur, Paris, Presses universitaires de France, coll. La Nature humaine, 2012, 151 p.

 

Ainsi que je l’ai répété plusieurs fois sur ce blog interlope, les zombies sont mes amis. Enfin, peut-être un tout petit peu moins depuis qu’on en voit vraiment partout, jusque dans les rues de nos cités décadentes à l’occasion des Zombie Walks, mais bon. Il n’en reste pas moins que le mort-vivant, surtout dans sa redéfinition par George Romero, est une figure du genre horrifique qui me séduit tout particulièrement.

 

Aussi, je ne pouvais pas vraiment passer à côté de cette Petite Philosophie du zombie du sociologue et historien de l’art québécois Maxime Coulombe, surtout après  la critique élogieuse qu’en avait fait le citoyen Gromovar (et il ne fut pas le seul, ainsi que j’ai eu l’occasion de le constater en parcourant le ouèbe). L’idée de disséquer le zombie et l’engouement contemporain pour ce monstre si particulier avec les outils de la philosophie (et largement ceux de la psychanalyse, aussi) me paraissait en effet fort séduisante.

 

L’essai est bref (150 pages, bibliographie incluse – une bibliographie purement philo/psycho ; on notera et regrettera l’absence de filmographie, même indicative…), et ne saurait donc prétendre à l’exhaustivité. Mais il y a amplement de quoi dire et faire, même en se limitant, comme ici, aux œuvres les plus célèbres (pour l’essentiel cinématographiques), quitte à faire passer à la trappe le reste (quasiment rien sur la littérature en dehors de quelques lignes sur  Je suis une légende, alors qu’elle est tout particulièrement abondante ces dernières années –  World War Z, bordel ! –, pas davantage sur les séries TV et BD en dehors de brèves évocations de Walking Dead…).

 

J’avouerai toutefois que ce caractère lacunaire m’a pas mal gêné, y compris en ce qui concerne le seul cinéma, d’autant qu’il se double d’un certain nombre de fâcheuses approximations : ainsi, quand il traite du zombie haïtien, Maxime Coulombe n’évoque à peu de choses près que le White Zombie de Victor Halperin, là où il me semble que le Vaudou de Jacques Tourneur aurait pu être riche d’enseignements. Bon, là, je veux bien admettre que je pinaille… Plus gênant à mon sens, les zombies des années 1960-1970 sont limités aux seuls Romero, là où quelques mots, au moins, sur la vague zombifique italienne auraient pu être utiles (je ne parle pas nécessairement des nanars à la Mattei ; Fulci, probablement le plus important réalisateur du genre après Romero, n’est pas évoqué une seule fois…). De même, quand il dresse la généalogie des films d’infectés, Maxime Coulombe, qui n’évoque pas les premières adaptations « officielles » de  Je suis une légende, fait de même l’impasse sur le premier à être vraiment symptomatique de cette tendance… qui était déjà dû à Romero, à savoir The Crazies (et on rappellera pour le plaisir, comme diraient Herbert Léonard et Julien Lepers, le stupide titre français de ce film ultra-fauché mais néanmoins intéressant, La Nuit des fous vivants). On pourrait noter, d’ailleurs, que la distinction faite entre le zombie à la Romero et l’infecté a quelque chose de spécieux (à mon sens, celle entre zombies « lents » et zombies « rapides », plus contemporains dans l’ensemble, aurait été plus riche d’enseignements, mais bon…). Et puis il y a des qualifications… déconcertantes. Pour ma part, j’ai ainsi du mal à voir dans Shaun of the Dead une « comédie romantique » (Zombie Honeymoon, à la rigueur, OK, mais c’est médiocre). Bon, admettons. Mais dire de La Route (sans parler un seul instant du bouquin de McCarthy, d’ailleurs) que c’est probablement le plus célèbre film de zombies ! Non, franchement, non. Il n’y a ni zombies ni infectés dans La Route, juste (un peu) des cannibales (et à ce compte-là, il aurait pu être intéressant de faire un lien avec la vague de films de cannibales italienne, Cannibal Holocaust en tête, mais non…) ; le cadre post-apocalyptique dépasse largement le seul champ du genre zombie (mais, là encore, pas un mot sur tout cet aspect, en littérature ou ailleurs) ; et puis merde, La Nuit des morts-vivants et Zombie me paraissent quand même nettement plus célèbres, plus importants, et plus à même de rester dans les mémoires…

 

Petit catalogue non exhaustif des lacunes et approximations « objectives » de cet essai non exhaustif, donc. Vous, je sais pas, mais moi, je trouve ça quand même gênant : pour le coup, il y a tout de même un peu trop « d’oublis »… Bon, certes, vous pouvez trouver que j’exagère, c’est possible. Et j’admets volontiers qu’une analyse intéressante pouvait être construite sans s’embarrasser de toutes ces références (même si… bon, OK, d’accord).

 

Problème (encore !) : à mon sens, cette Petite Philosophie du zombie ne tient pas ses promesses, en ce qu’elle enfonce un nombre considérable de portes ouvertes… tout en négligeant les plus essentielles (rien sur la critique politique et sociale au lance-pierres chez Romero, qui constitue pourtant le cœur de ses films). Alors on a des considérations somme toute banales sur le double, sur l’inquiétante étrangeté, sur la bios et la zoe, sur l’homo sacer, sur l’abject, sur l’apocalypse, et notamment les villes désertées… Pas de quoi réveiller un mort.

 

D’autant que certaines conclusions me paraissent infondées : ainsi, dans le genre zombie, l’inquiétante étrangeté me semble jouer un rôle très limité, du moins en regard de la terreur matérialiste de l’abjection et du gore. De même, si j’admets volontiers que le zombie est par essence une figure grotesque, je rejette largement l’idée d’en faire un monstre ridicule et risible (devant un nanar ou un Brain Dead, je dis pas ; mais devant La Nuit des morts-vivants, Zombie ou 28 Jours plus tard, perso, j’ai pas du tout envie de rire… S’il est une figure de l’horreur pessimiste, c’est bien le zombie…). Et puis, décidément, le genre apocalyptique est ici perçu d’une manière beaucoup trop réductrice (voir, même si c’était pas extraordinaire non plus, le bref essai d’Alex Nikolavitch).

 

Je ne vais pas m’étendre plus que de raison. Je me sens un peu seul sur ce coup, à vrai dire… Mais voilà : en ce qui me concerne, moi, je, me, myself, I, ce court essai de Maxime Coulombe fut une grosse déception. Guère enrichissant sur le plan philosophique, trop léger pour les amateurs de zombies, il me fait l’effet d’une énième production opportuniste qui ne satisfera vraisemblablement que ceux qui ne s’intéressent qu’en surface à la philosophie comme aux zombies. Très dispensable, donc.

CITRIQ

Voir les commentaires

"32 Seconds", de Kanzel

Publié le par Nébal

Kanzel-1.jpg

 

Kanzel-2.jpg

 

 

Ah, la nostalgie, citoyens…

 

Quand Nébal était jeune et innocent, entre autres choses, il faisait de la musique. De la basse, en l’occurrence. Mal, mais c’est pas grave, la basse, personne l’entend. J’ai donc joué dans plusieurs groupes avec des potes, notamment un groupe de metal dont je crois que toute trace a disparu (?), puis, au lycée, un groupe de pop, Kanzel (mais c’était quand même de la pop accordée en si, hein) (ben oui, à l’époque, on écoutait Korn, j’avais une cinq cordes, et Xavier, le guitariste, une sept cordes…).

 

La nostalgie m’a pris (donc), et j’ai eu l’idée saugrenue de partager avec vous ces quelques émois adolescents. C’est que, il y a de ça pas loin de 13 ans (oh putain le coup de vieux…), l’on avait enregistré (chez un type, en un après-midi, quasiment à la première prise malgré les pains, dans des conditions très garage punk…) une démo, 32 Seconds. Avec l’accord des autres membres du groupe, j’en ai chargé tous les morceaux sur YouTube. Voici donc, pour le plus grand plaisir de vos oreilles ébahies, l’intégralité de l’album.

 

01 – Not Enough

 

02 – Crazy Valentine

 

03 – 32 Seconds

 

04 – Belive It’s Free

 

05 – Maretlb Kar Cbodoga

 

06 – Abyssal Child

 

07 – Sexy TV Refreshing

 

08 – [Ghost Track : À nous les filles / Not Enough Pt. 2 / À nous les filles (reprise)]

 

Putain, j’ai envie de refaire de la zik, moi…

 

Nostalgie…

Voir les commentaires

"Dracula, pages tirées du journal d'une vierge", de Guy Maddin

Publié le par Nébal

Dracula--pages-tirees-du-journal-d-une-vierge.jpg

 

 

Titre original : Dracula: Pages from a Virgin’s Diary.

Réalisateur : Guy Maddin.

Année : 2002.

Pays : Canada.

Genre : Fantastique / Épouvante / Gothique / Comédie musicale / Ballet.

Durée : 73 min.

Acteurs principaux : Zhang Wei-Qiang, Tara Birtwhistle, David Moroni, CindyMarie Small…

 

Cela faisait très longtemps que je comptais voir un film de Guy Maddin, et ce Dracula, pages tirées du journal d’une vierge me faisait plus particulièrement de l’œil. Il faut dire que le projet, en soi, a quelque chose de particulièrement réjouissant : adaptation en noir et blanc teinté et muet, d’abord pour la télévision, puis pour le cinéma, d’un ballet inspiré du Dracula de Bram Stoker sur une musique de Gustav Mahler, ce film a tout de l’objet filmique non identifié, ce qui convient bien à la réputation de réalisateur d’avant-garde du Canadien fou.

 

À l’origine, il y a donc le roman de Bram Stoker. Je ne vous ferai pas l’affront de vous en résumer le propos ici, pas plus que je n’évoquerai en détail les diverses adaptations cinématographiques du fameux livre gothique, de Murnau à Coppola en passant par Bela Lugosi et la Hammer. Un ballet en a donc été tiré, interprété par le Royal Winnipeg Ballet, qui reprend pour la caméra de Guy Maddin cette transposition plus ou moins saugrenue.

 

Mais le Dracula de Guy Maddin diffère de ses (plus ou moins…) illustres prédécesseurs à plus d’un titre, et non uniquement pour son aspect chorégraphié. Maddin, ici, ne cherche pas tant à exploiter l’horreur (à quoi bon, cela a déjà été fait tant de fois…) qu’à sublimer le contenu plus ou moins insidieux du livre, et notamment sa dimension érotique et ses forts relents xénophobes. D’où ce comte Dracula présenté d’emblée comme un « immigrant », avec toutes les connotations que cela implique (une vague de sang qui se déverse sur l’Angleterre, dont il « vole » l’argent…), et qui prend l’aspect – très « péril jaune » – d’un jeune Chinois (Zhang Wei-Qiang, tout à fait remarquable et époustouflant de charisme et de sensualité).

 

Le film diffère également de la plupart des adaptations antérieures en ce qu’il est clairement découpé en deux parties, qui ne mettent pas l’accent sur la trame « classique » des Dracula et autres Nosferatu. Ce sont ici les femmes qui sont au cœur de l’œuvre, et Dracula représente l’incarnation de leur désir. La première partie, en Angleterre, tourne donc autour de Lucy Westernra (superbement incarnée par Tara Birtwhistle), et ce n’est que tardivement, vers le milieu du film, que Jonathon Harker (très secondaire) et, surtout, Mina Murray (CindyMarie Small), font leur apparition, dans un endroit indéterminé (mais, ainsi que le note Guy Maddin lui-même, il y a de la « synagogue » dans le château gothique de Dracula…).

 

La dimension érotique, certes présente dès l’origine et classique dans les adaptations précédentes, est ici particulièrement mise en valeur. Le ballet, bien sûr, y est pour beaucoup, avec le subtil jeu des corps, notamment lors des duos. Mais Guy Maddin va au-delà, presque jusqu’au grivois à vrai dire, au travers de plans relativement explicites (ainsi, la quasi-fellation de Harker par Mina, après que celle-ci a lu ses actes de « débauche » avec les vampiresses de Dracula ; ce n’est pas le seul journal du film, loin de là, et on peut se demander qui est la vierge du titre, d’autant que la connotation féminine n’apparaît bien évidemment pas dans le titre original : pour Guy Maddin, peut-être est-ce du côté de Van Helsing – David Moroni, parfait – qu’il faudrait chercher…) et d’intertitres plus ou moins naïfs au sous-texte passablement comique. C’est que l’humour ne manque pas dans ce ballet filmé, qui rajoute encore une forme de distanciation supplémentaire par rapport à l’œuvre originale. En traitant des hypocrisies victoriennes, de la domination masculine et de la jalousie, Guy Maddin se montre ici un critique acerbe et facétieux, toujours le sourire au coin des lèvres, sans perdre son sérieux pour autant.

 

Plastiquement, et ce malgré un rendu DVD qui m’a semblé plutôt médiocre, le film est de toute beauté. Filmé en Super 8, 16 mm et Super 16, puis monté en vidéo, et enfin transféré en 35 mm, le Dracula de Guy Maddin assume et revendique son statut de petite production, bien loin des débauches d’effets spéciaux traditionnellement associées au genre. C’est pour le mieux, l’inventivité et le pragmatisme se conjuguant pour offrir un résultat unique, collant admirablement au propos. Le ballet est bien mis en valeur, et alterne plans larges propices au déploiement de la chorégraphie avec des plans serrés qui font ressortir le jeu admirable de la distribution, évidemment très expressionniste le plus souvent. Les danseurs jouent, littéralement, avec l’ensemble de leur corps, et leur performance n’en est que plus singulière. Les plans sont superbement composés, les décors et costumes bien pensés, et l’utilisation de gimmicks gothiques (ainsi la brume presque omniprésente) participe de la réussite visuelle du film. Les teintes sont parfois déconcertantes, mais servent bien le propos ; le sang, évidemment, ressort souvent en rouge dégoulinant sur le noir et blanc général, pour un résultat tantôt esthétique, tantôt comique, fonction du moment.

 

Et puis il y a la musique de Gustav Mahler, bien sûr. Parfois très « olympique », selon l’expression du réalisateur, elle n’en est pas moins splendide, et Guy Maddin a su tirer tout le sel de la partition, quitte à la triturer un peu. Il faut y ajouter quelques bruitages, qui créent une atmosphère très particulière, et contribuent parfois à l’humour du film (la décapitation à la pelle de Lucy par Van Helsing est un grand moment).

 

Drôle et intelligent, d’une beauté indéniable sur tous les plans, Dracula, pages tirées du journal d’une vierge est une vraie réussite, une relecture finalement originale et bien vue du plus grand classique du cinéma d’épouvante. À n’en pas douter, il s’agit là de l’une des meilleures transpositions du roman de Bram Stoker, digne à sa façon d’un Murnau ou d’un Coppola.

 

Premier contact avec l’œuvre de Guy Maddin tout à fait convaincant, donc. Va falloir que j’approfondisse tout ça…

Voir les commentaires

"Six Problèmes pour don Isidro Parodi", de Jorge Luis Borges & Adolfo Bioy Casares

Publié le par Nébal

Six-Problemes-pour-don-Isidro-Parodi.JPG

 

 

BORGES (Jorge Luis) & BIOY CASARES (Adolfo), Six Problèmes pour don Isidro Parodi, [Seis Problemas para don Isidro Parodi], traduit de l’espagnol [Argentine] par Françoise-Marie Rosset, Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons poche, [1942, 1967, 1995] 2011, 208 p.

 

J’avais déjà évoqué sur ce blog interlope Jorge Luis Borges pour  L’Aleph et  Le Livre de sable, et Adolfo Bioy Casares pour  L’Invention de Morel, livres géniaux que je ne peux qu’ardemment vous recommander (ce qui me rappelle d’ailleurs que j’ai les Œuvres complètes de Borges qui m’attendent dans ma commode de chevet, va falloir que je trouve le temps de m’y mettre). Je savais les deux auteurs amis (Borges a d’ailleurs écrit l’élogieuse préface de  L’Invention de Morel), mais ignorais totalement qu’ils avaient écrit à quatre mains sous le pseudonyme de H. Bustos Domecq. Six Problèmes pour don Isidro Parodi, daté de 1942, est la première production de cet éminent auteur fictif (il y en eut deux autres par la suite). Et ce fut une sacrée découverte.

 

Les deux auteurs étaient amateurs de policier (et en dirigèrent d’ailleurs une collection). Dans ce jubilatoire petit recueil, ils se livrent à un pastiche amoureux du genre, plus précisément des récits d’enquête « pré-hard boiled » à la Poe, Conan Doyle ou Christie, entre autres. Mais, si cette dimension est déjà fort appréciable, ces Six Problèmes… recèlent bien davantage, et dévoilent des aspects plutôt inattendus (à mon sens, tout du moins, mais je suis un béotien) de Borges et Bioy Casares ; et c’est bien l’humour qui domine dans ces six enquêtes, au travers de la description de figures hilarantes d’une Argentine bigarrée.

 

Passons (même si c’est là quelque chose de très borgésien, de même que les innombrables références à des livres fictifs qui parsèment le recueil) sur la présentation de H. Bustos Domecq et « l’avant-propos » de Gervasio Montenegro (un des personnages du recueil…) pour aborder directement les nouvelles, qui obéissent chaque fois à un canevas très similaire.

 

Don Isidro Parodi était coiffeur, mais, accusé (à tort, peu importe) et condamné, cela fait maintenant bien des années qu’il végète en prison, dans la très courue cellule 273. Très courue, oui : en effet, l’isolement, perçu par d’aucuns comme une retraite ou un ermitage, de don Isidro Parodi lui a permis de développer à plein ses extraordinaires talents déductifs, qui en font un singulier héritier d’Auguste Dupin et de Sherlock Holmes ; aussi vient-on régulièrement le consulter pour qu’il éclaire de ses lumières, sans même bouger de sa cellule, les affaires criminelles les plus embrouillées.

 

Dès lors, chaque nouvelle débute par l’irruption dans la cellule 273 d’un importun (ou de plusieurs), souvent passablement ridicule mais on y reviendra, qui livre un récit aussi détaillé que confus du crime qui le tracasse ; et se conclut en quelques paragraphes à peine, quand don Isidro Parodi, presque toujours silencieux jusque-là, démêle le tout pour livrer une analyse brillante et sans appel de ce qui s’est vraiment produit.

 

Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares jouent ainsi des poncifs du récit « de déduction » avec un brio qui dénote une parfaite maîtrise du genre pastiché (parodié ?). Mais le talent du détective prisonnier n’est pas au cœur des récits. Ce que l’on en retient surtout, ce sont les témoignages emberlificotés (un peu trop dans un cas, d’ailleurs, « La Victime de Tadeo Limardo », vraiment difficile à suivre – mais c’est la seule critique, si c’en est une, que j’aurais envie d’adresser à ces Six Problèmes…) des visiteurs de notre reclus de héros. C’est qu’il en voit, du beau monde ! Une galerie inoubliable de personnages généralement plutôt niais, mais pas moins imbus de leur personne, portés sur les discours interminables et confus qui, bien plus qu’il n’éclairent l’affaire, sont surtout l’occasion de livrer une vigoureuse et hilarante satire de la société argentine (avec une prédilection pour les artistes, écrivains et critiques…) du début des années 1940, qui reste cependant intemporelle et universelle.

 

Ces personnages – que l’on retrouve de nouvelle en nouvelle, et qui s’accumulent ainsi – sont tous remarquablement campés, et c’est un vrai délice que de les suivre (ou tenter de le faire…) dans leurs divagations riches en éléments absurdes ou burlesques (on notera l’usage de notes de bas de page improbables des divers personnages, venant commenter le récit de H. Bustos Domecq). La plume des deux auteurs est évidemment merveilleuse, particulièrement dans ces longues circonvolutions généralement comiques, et très bien rendue à la traduction.

 

À la lecture, on ne peut s’empêcher d’imaginer les deux compères argentins en train de se fendre la pêche à écrire ces Six Problèmes pour don Isidro Parodi. Et ils ont le rire communicatif. Cela dit, ils se sont de toute évidence appliqués à la tâche, et on ne saurait limiter ce recueil à une bête farce légère et vite oubliée. Le pastiche est réussi, la peinture de la société argentine parfaite (et recelant quelques critiques plus sérieuses…) et le style irréprochable.

 

Je n’attendais pas Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares sur ce terrain-là, mais ils m’ont vite conquis, et ce premier recueil de H. Bustos Domecq est ainsi une preuve supplémentaire, s’il en était encore besoin, de leur grand talent. Aussi vais-je sans doute jeter un œil prochainement sur les Chroniques de Bustos Domecq et les Nouveaux Contes de Bustos Domecq. À suivre, donc.

CITRIQ

Voir les commentaires