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"Les Montagnes hallucinogènes", d'Arthur C. Clarke

Publié le par Nébal

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CLARKE (Arthur C.), Les Montagnes hallucinogènes, ou De Lovecraft à Leacock, [At The Mountains Of Murkiness], traduction [de l’anglais], [introduction] et notes de Philippe Gindre, Dole, La Clef d’Argent, coll. Fhtagn, [1940] 2008, 76 p.

 

Chose promise, chose due, je vais aujourd’hui vous entretenir brièvement du tout petit premier volume de la toute petite collection « Fhtagn » de La Clef d’Argent, consacrée aux pastiches et hommages lovecraftiens. Après avoir abordé il y a peu le Moi, Cthulhu de Neil Gaiman, attaquons-nous donc aujourd’hui (attaquer, c’est le mot…) aux Montagnes hallucinogènes d’Arthur C. Clarke, en notant d’emblée que, là encore, ce très court texte est précédé d’une introduction et suivi de très abondantes notes (un appareil critique paradoxalement plus intéressant que le texte de Clarke en lui-même, autant le dire de suite…) destinées à donner un peu de corps à l’ouvrage, et dues au traducteur Philippe Gindre.

 

Le titre est assez évocateur : Les Montagnes hallucinogènes (At The Mountains Of Murkiness) est évidemment un pastiche des Montagnes hallucinées (At The Mountains Of Madness) d’Howard Phillips Lovecraft, un des plus longs textes du pôpa de Cthulhu et accessoirement (ou pas) un de mes préférés (il faut dire que le cadre polaire n’y est pas pour rien, j’ai déjà eu l’occasion de vous entretenir de ma fascination pour ces récits, par exemple en traitant de Terreur de Dan Simmons ou des Fusils de William T. Vollmann).

 

Par contre, si l’on savait Neil Gaiman porté sur le pastiche lovecraftien, auquel il s’est livré à plusieurs reprises et qui semble presque « logique » eu égard à sa production littéraire habituelle, on peut se demander ce qui a bien pu inciter Arthur C. Clarke, le futur auteur, entre autres, des « Odyssées » (généralement pas top…) et de Rendez-vous avec Rama, à commettre cette chose (au passage, elle est parue en France presque immédiatement après le décès de l’auteur, ce qui m’avait fait bizarre à l’époque…). A priori, en effet, il n’y a pas forcément grand-chose de commun entre l’horreur cosmique de Lovecraft et la hard science de Clarke…

 

Mais c’est que Clarke, alors, est bien loin d’être le grand écrivain de science-fiction que l’on sait : Les Montagnes hallucinogènes date de 1940, et ne correspond qu’à la quatrième entrée de l’imposante bibliographie de l’auteur, alors à peine âgé de 20 ans, et qui n’a même pas encore écrit son fameux articles sur les satellites. Clarke est alors un fan avant d’être un écrivain, un des piliers du jeune fandom britannique nourri des pulps américains ; et parmi ces pulps, il y a Astounding Stories, où Clarke a pu lire, en 1936 et en trois livraisons, le texte « réaliste » et « scientifique » de Lovecraft (eh oui, pour une fois, ce n’était pas dans Weird Tales). Touché par cette longue nouvelle et en même temps désireux de la parodier (déjà !), Clarke écrit donc sa propre version des Montagnes hallucinées pour le fanzine The Satellite (ça tombe bien) ; il paraîtra dans l’avant-dernier numéro de cette revue amateur (à cause de la guerre, ce qui tombe moins bien…).

 

Sans doute n’est-il guère utile de véritablement résumer le texte de Clarke qui, pour être parodique et on ne peut plus court comparé à l’original, y reste néanmoins fidèle dans les grandes lignes : nous avons donc une expédition qui se rend en Antarctique et qui y découvre « les ruines cyclopéennes d’une cité antédiluvienne, vestige d’une civilisation préhumaine disparue ». Rien de neuf pour qui a lu Les Montagnes hallucinées. Évidemment, ce qui change la donne, c’est le ton du récit, qui se veut résolument humoristique.

 

Et c’est là que ça coince.

 

En effet, disons-le tout net, déjà à cette époque, Clarke ne se montre pas vraiment convaincant quand il endosse le costume du petit rigolo… Les Montagnes hallucinogènes se montre à cet égard d’une lourdeur difficilement concevable, notamment dans ses effets sensément burlesques et ses – très nombreux – jeux de mots franchement pourraves.

 

Ici, à la décharge de l’auteur, il faut noter que le texte en anglais est probablement beaucoup moins lourd que la version française. Ce qui ne revient pas pour autant à casser du sucre sur le dos du traducteur Philippe Gindre : dans les notes, celui-ci s’explique sur chacune de ses traductions (de noms et de toponymes, pour l’essentiel), et l’on prend bien conscience des difficultés auxquelles il a dû faire face ; son argumentaire, à chaque fois, se tient, et l’on comprend pourquoi il a choisi d’adopter telle ou telle traduction. Mais le problème, c’est que, en dépit de sa bonne volonté et de sa mure réflexion, le résultat est atrocement lourdingue ; dès le début des Montagnes hallucinogènes, le lecteur se retrouve ainsi agressé à coups de « Professeur Alhamass » (« Nutty »), « Dr E. Thanazy » (« Scraggem »), « Résidence O’Patath » (« Murphy Mansions »), « Dr Lavachy » (« Slump »), « Lady Moisy » (« Lady Muriel Mildew »), « vallée de Poupidoup » (« Oopadoop ») « Professeur Tremblott » (« Palsy »), « Major MacNullard » (« McTwirp »), j’en passe et des pires… Peut-être arriverez-vous à en rire, sait-on jamais, mais, moi, c’est au-dessus de mes forces. Il me semble que ces quelques exemples prélevés dans les toutes premières pages de la nouvelle témoignent assez de son caractère franchement pas drôle, déjà en anglais, mais à l’évidence encore pire en français.

 

Cela dit, le premier responsable de cet échec, c’est bien Clarke lui-même, tout jeune auteur qui se frotte à un monstre et ne parvient tout simplement à rien. Tous ses effets comiques tombent systématiquement à plat, quel que soit le registre dont ils usent. Le texte n’ayant en outre rien de la densité, de l’inventivité et de la richesse de l’original, sans parler de son style quelconque (même si, par moments, c’est bien la plume surchargée de Lovecraft qui se retrouve à son tour parodiée), on se voit contraint de qualifier Les Montagnes hallucinogènes d’échec passablement navrant.

 

Cela dit, de même que pour Moi, Cthulhu, et même s’il faut là encore débourser 5 € pour un texte tout riquiqui en plus d’être mauvais, je ne regrette pas mon achat ; mais c’est que je suis pris à l’occasion de collectionnite aiguë en matière de lovecrafteries… Je ne saurais vous imposer mes perversions, et ne peux donc pas vous recommander ce texte raté et sans véritable intérêt, si ce n’est d’être un objet de curiosité. Mais je peux par contre d’ores et déjà vous dire que tout ce qui est paru sur le sujet chez La Clef d’Argent n’est pas aussi inintéressant : depuis, j’ai lu le très court également Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?, sous la direction de S.T. Joshi, et ça, c’était bien chouette ; je vous en cause très vite.

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"L'Ombilic des Limbes", d'Antonin Artaud

Publié le par Nébal

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ARTAUD (Antonin), L’Ombilic des Limbes, précédé de Correspondance avec Jacques Rivière, et suivi de Le Pèse-Nerfs, Fragments d’un Journal d’Enfer, L’Art et la Mort, Textes de la période surréaliste, préface d’Alain Jouffroy, Paris, Gallimard, coll. Poésie, [1927, 1954, 1956, 1968] 2010, 256 p.

 

Comme vous le savez peut-être si vous êtes un habitué de ces pages interlopes, Nébal exècre les pouètes et la polésie. 99 fois sur 100, ça ne marche tout simplement pas sur moi. Rien d’étonnant, à cet égard, si, depuis que j’ai ouvert ce blog, je n’ai causé véritablement polésie qu’une seule fois, avec l’anthologie Poètes de l’Imaginaire de Sylvain Fontaine.

 

Polésie = caca.

 

Voilà.

 

Bon, il y a quelques exceptions, hein : comme tout le monde, et en particulier les adolescents, j’ai pris ma claque avec Les Fleurs du mal de Baudelaire, et j’aime beaucoup Rimbaud, notamment pour Une saison en enfer (mais on va y revenir). Un petit (ou pas forcément si petit que ça, d’ailleurs) Hugo, de temps en temps, ça peut le faire, aussi. Mais pas grand-chose de plus ; et, surtout, la polésie post-rimbaldienne m’est passablement hermétique, et me touche encore moins que celle qui précède, quand elle ne me fait pas tout simplement chier.

 

Mais voilà : de temps en temps (rarement…), il y a des bonnes âmes pour tenter de réviser mon jugement si tranché et à bien des égards débordant de mauvaise foi à l’encontre des pouètes et de la polésie. Cette fois, c’est le citoyen Soleil Vert qui s’est attelé à la tâche, en m’offrant (carrément ; merci encore !) le livre dont je vais (mal) causer aujourd’hui. Un recueil, donc, des premières œuvres d’Antonin Artaud, ce qui, soit dit en passant cher monsieur Vert, n’est peut-être pas la porte d’entrée la plus accessible pour découvrir la polésie, en l’occurrence contemporaine…

 

Antonin Artaud.

 

Son nom ne m’était pas inconnu, bien sûr, malgré mon insondable ignorance en matière de polésie. Je le savais plus ou moins guedin, et, en plus d’être pouète, théâtreux (vous ai-je dit aussi que je détestais le théâtre ?) et plus ou moins essayiste. Autant d’aspects de sa personne qu’on retrouve dans cet Ombilic des Limbes, qui est loin de se limiter au seul petit recueil éponyme.

 

Mais, sans jamais l’avoir lu jusqu’à présent, je m’étais déjà fait (mauvaise foi oblige) une image d’Antonin Artaud, sans doute parce que j’avais plusieurs potes (enfin, notamment un, Sire Planchapain pour ne pas le nommer) qui l’aimaient beaucoup. Cette image, c’était celle d’un pouète post-rimbaldien (justement), qui avait sans doute beaucoup kiffé Une saison en enfer et Les Illuminations, probablement aussi Les Chants de Maldoror de Lautréamont (dont ledit Sire était également fan, quand moi j’ai toujours trouvé ça péniblement adolescent), et qui flirtait plus ou moins avec le surréalisme.

 

Ben vous savez quoi ?

 

Cette image s’est retrouvée largement confirmée par ma lecture de L’Ombilic des Limbes et des autres textes qui l’entourent dans ce petit volume. Et c’est pas forcément bon signe…

 

Disons-le tout net : en effet, j’en suis le premier désolé, citoyen Vert, mais cette lecture n’a pas exactement chamboulé mon exécration des pouètes et de la polésie… Surtout pour une raison primordiale : je n’y ai absolument rien panné. Mais alors rien. Rien de rien. On m’a dit grosso merdo (pour me consoler ?) que celui qui prétendait comprendre la polésie d’Antonin Artaud était un menteur ou un cuistre. Ce qui me rassure en partie, mais en partie seulement.

 

Certes, je peux parfois aimer des textes sans y panner grand-chose, voire rien du tout. La Saison de Rimbaud, déjà évoquée plusieurs fois dans ce compte rendu qui s’annonce encore plus miteux que d’habitude, en est un bon exemple. Le Festin nu de William S. Burroughs en est un autre. Dans l’absolu, ce n’est donc pas inconcevable. Ceci en raison des grâces de l’écriture : la Saison, pour m’en tenir à cet exemple qui est celui qui, sans doute, se rapproche le plus des textes d’Artaud réunis dans ce recueil, j’y pige rien mais j’adore parce que, putain, c’est beau. La plume phénoménale du jeune Arthur fait vibrer mon petit cœur, parvient à susciter en moi toute une kyrielle d’émotions, des visions grandioses dépassant la stricte rationalité. Aussi, il n’était pas impossible que la polésie d’Artaud, en dépit de son caractère ésotérique, me touche ; mais – désolé donc monsieur Vert –, si cela a pu se produire à l’occasion, ce ne fut que trop rarement le cas lors de cette lecture ; non, je n’ai pas trouvé ça spécialement beau ; non, je n’ai pas trouvé ça spécialement puissant ; non, je n’ai pas trouvé ça spécialement stimulant… etc.

 

Le recueil s’ouvre sur la Correspondance avec Jacques Rivière (de la NRF). Ledit Jacques Rivière avait refusé le premier recueil de polésie d’Antonin Artaud. S’ensuivit une correspondance entre l’auteur et l’éditeur, que ce dernier trouva finalement intéressant de publier, en lieu et place des polésies proposées par Artaud. Bon, déjà, là, j’ai rien capté aux échanges de ces deux illustres intellectuels. Tout ce que j’en ai retenu, ce sont les obsessions d’Artaud, sa « maladie » de l’Esprit (presque toujours avec une majuscule) et son égocentrisme non exempt d’une touche de vanité. On sent déjà le bonhomme difficile à gérer, et, à vrai dire, cela ne me l’a pas vraiment rendu plus sympathique. Mais surtout, encore une fois, je n’ai à peu près rien compris à ces échanges relevant plus ou moins de la théorie littéraire (et ce n’est pas la seule fois dans ce recueil où Artaud joue, à sa manière, à l’essayiste, pour un résultat toujours déstabilisant).

 

L’Ombilic des Limbes, premier recueil publié d’Artaud si je ne m’abuse, est un bref fourre-tout où l’on trouve polésie en vers comme en prose, prenant parfois la forme de vagues essais, ou encore de « lettres » (comme – celle-là est amusante – celle adressée au « législateur de la loi sur les stupéfiants » : « tu es un con »…), ainsi qu’une brève et improbable pièce de théâtre, disons une saynète, franchement surréaliste et évidemment impossible à monter, Le Jet de sang. Là encore, à peu de choses près rien compris, et surtout rien ressenti. Tout cela, malgré la théorie qui infuse de temps à autre, évoque un peu l’écriture automatique, qui n’a jamais été à mon sens autre chose qu’une forme même pas vraiment subtile d’escroquerie (mais je suis de mauvaise foi, je vous le répète).

 

Même jugement, en gros, à l’encontre du Pèse-Nerfs, cette fois composé uniquement de petites pièces en prose. Pas compris, pas vibré. Passons.

 

Idem pour les Fragments d’un Journal d’Enfer

 

C’est de très loin L’Art et la Mort qui m’a le plus touché dans ce petit volume. Il y a, cette fois, une certaine beauté formelle que je n’avais pas vraiment rencontrée jusque-là, et une manière de traiter des thèmes difficiles qui a su à l’occasion me parler… même si, bien évidemment, je n’y ai pas compris grand-chose.

 

Restent les Textes de la période surréaliste (Artaud fut un temps à la tête de la Centrale du bureau des recherches surréalistes), d’un intérêt très variable. J’en retiens surtout À la grande nuit, ou Le Bluff surréaliste, « lettre ouverte » assez virulente justifiant le départ d’Artaud du groupe surréaliste quand celui-ci a décidé de se rallier au communisme ; ça, c’est assez intéressant. Pour le reste…

 

L’Ombilic des Limbes est traversé d’obsessions, sur l’Esprit, la maladie, la mort, la sexualité, à la fin la Révolution. Ceci, je l’ai bien ressenti. Mais – donc – cela ne m’a pas vraiment touché, sauf exceptions… Désolé, monsieur Vert : si je te remercie très sincèrement pour ce gentil cadeau, je crains que ce ne fut un échec pour ce qui est de chambouler ma perception de la polésie, en l’occurrence contemporaine. Désolé, vraiment ; mais je ne vais pas te mentir, hein ? Ce livre, à l’évidence, n’était pas pour moi. Tant pis, c’est pas grave (et j’espère que de ton côté tu aimeras Rafael, derniers jours…).

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"Moi, Cthulhu", de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

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GAIMAN (Neil), Moi, Cthulhu, ou Qu’est-ce qu’une créature à face de tentacules dans mon genre fabrique dans cette ville engloutie (par 47° 9’ de latitude sud, et 126° 43’ de longitude ouest) ?, [I Cthulhu : Or What’s A Tentacle-Faced Thing Like Me Doing In A Sunken City Like This (Latitude 47° 9’ S, Longitude 126° 43’ W) ?], traduction [de l’anglais], introduction et notes de Patrick Marcel, Aiglepierre, La Clef d’Argent, coll. Fhtagn, [1986-1987] 2012, 47 p.

 

Aujourd’hui, on va faire bref. Non seulement parce que le bouquin dont je vais vous causer est VRAIMENT tout riquiqui (moins de 50 pages, tout de même), mais aussi parce que, autant le dire tout de suite, il ne mérite guère qu’on s’y arrête plus que cela, ou, sans doute, que l’on dépense 5 € (re-tout de même) pour en faire l’acquisition : mieux vaut en ce qui me concerne boire une pinte, ça dure à peu près aussi longtemps et laisse autant de souvenirs (ou pas).

 

Moi, Cthulhu, donc (on va se contenter de ce titre raccourci, même si le titre complet est assez charmant), publié dans la collection « Fhtagn » (c’en est le deuxième titre après Les Montagnes hallucinogènes d’Arthur C. Clarke, dont je vous parlerai probablement très bientôt) de La Clef d’Argent (vous aurez compris que ce petit éditeur est lovecraftien s’il en est, ce qui me plaît bien) (je multiplie les parenthèses si je veux), est une nouvelle écrite en 1986 par un tout jeune Neil Gaiman et publiée l’année suivante dans le fanzine Dagon. Elle est ici accompagnée d’une introduction et d’abondantes notes (sans doute histoire de donner – enfin, d’essayer – un peu de corps à l’ouvrage…) du traducteur Patrick Marcel, qui connaît assurément son sujet (il y a de cela quelque temps, je vous avais dit tout le bien que je pensais de ses Nombreuses Vies de Cthulhu).

 

C’est le premier (à ma connaissance, tout du moins, mais il semblerait bien que) pastiche lovecraftien de Gaiman, qui en commettra quelques autres, à mon sens bien plus intéressants (que ce soit dans sa génialissime BD Sandman, ou sous la forme de nouvelles, reprises en français dans les très recommandables recueils Miroirs et fumée et Des choses fragiles – le pastiche mi-lovecraftien, mi-holmesien figurant dans ce dernier recueil ayant également été repris dans la très sympathique anthologie New Cthulhu, dont je vous avais parlé plus récemment). De même que les suivants, mais avec tout de même nettement moins de brio (ça sent l’auteur débutant), Moi, Cthulhu se veut humoristique, et n’hésite pas à se moquer (gentiment) des outrances du style de Lovecraft et des clichés du Mythe de Cthulhu (sans lui être ici d’une fidélité à toute épreuve, les puristes jaseront peut-être).

 

Le pitch en est fort simple : il s’agit tout simplement pour la plus célèbre des créations de Lovecraft, le Grand Ancien Cthulhu en personne, de raconter sa vie, ou plus exactement sa jeunesse et les raisons qui l’ont amené à se fixer dans la cité engloutie de R’lyeh sur notre bonne vieille Terre. Et Cthulhu, donc, de dicter ses mémoires à un membre de la décidément peu recommandable famille Whateley (qui ne doit pas oublier de nourrir le shoggoth en partant). Vous imaginez bien qu’il s’agit là d’un document exceptionnel, et qui fait la lumière sur bien des choses que Lovecraft avait laissées dans l’ombre…

 

Disons-le tout net : ça n’est quand même pas terrible. Parfois sympathique – oui, on esquisse bien un sourire de temps en temps –, mais tout aussi souvent un peu lourdingue… Gaiman s’y amuse avec le canon lovecraftien tout en y prenant ses aises, et le résultat est d’un intérêt variable selon les pages. Et – surtout – c’est fort court…

 

À la limite, le plus amusant dans tout cela (en dehors du titre interminable), c’est peut-être bien la brève lettre de Neil Gaiman qui accompagne la nouvelle, publiée dans le numéro suivant de Dagon, et dans laquelle l’auteur évoque de méconnues et fort loufoques collaborations entre H.P. Lovecraft et P.G. Wodehouse…

 

La Clef d’Argent est sympathique. Une collection qui s’intitule « Fhtagn » ne peut qu’être sympathique. Neil Gaiman comme Patrick Marcel sont tout aussi sympathiques. Mais de là à dépenser 5 € pour ce Moi, Cthulhu… Non, je ne peux pas décemment le recommander. Même aux lovecraftiens les plus fanatiques. Vous me direz que je l’ai bien fait, moi. Certes. Et je n’irai pas jusqu’à dire que je le regrette, non ; ça fait une petite pièce de collection, amusante sans plus, qui ne dépareille pas dans mes nombreuses lovecrafteries. Si vous êtes prêts à envisager cette perspective, alors peut-être… Sinon, ma foi, on ne pourra guère parler de perte de temps – c’est vraiment expédié en deux temps, trois mouvements, voire moins –, mais on ne saurait prétendre pour autant que cela en vaille la peine. Il y a beaucoup mieux dans le genre, y compris chez Gaiman lui-même (donc).

 

Mais ça ne m’empêchera bien évidemment pas de lire prochainement Les Montagnes hallucinogènes (pastiche de ce qui est peut-être ma nouvelle préférée de Lovecraft), ainsi que les nombreux autres petits bouquins que La Clef d’Argent a consacrés à l’auteur de Providence comme à son Mythe de Cthulhu. Parce que oui, sans doute, quand on aime VRAIMENT, on ne compte pas (et puis c’est sale, de compter)… mais de là à vous inciter à participer de mes lubies, il y a un pas que je ne saurai honnêtement franchir.

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"Lonerism", de Tame Impala

Publié le par Nébal

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TAME IMPALA, Lonerism

 

Tracklist :

 

01 – Be Above It

02 – Endors Toi

03 – Apocalypse Dreams

04 – Mind Mischief

05 – Music To Walk Home By

06 – Why Won’t They Talk To Me

07 – Feels Like We Only Go Backwards

08 – Keep On Lying

09 – Elephant

10 – She Just Won’t Believe Me

11 – Nothing That Has Happened So Far Has Been Anything We Could Control

12 – Sun’s Coming Up

 

Aujourd’hui, parlons bien (enfin, essayons…), parlons peu, parlons pop. Bon, pas exactement non plus la plus basiques des pops – d’ailleurs elle n’est même pas anglaise, alors bon –, mais pop quand même. Eh oui, ce n’est pas forcément une évidence quand on regarde les précédents albums chroniqués sur ces pages interlopes, mais il arrive au Nébal d’écouter des albums (presque) normaux, avec des morceaux courts (!), du chant, des mélodies accrocheuses, voire un certain optimisme ambiant (!) qui se traduit en chansons plus ou moins sucrées et douces à l’oreille. Dingue, ça.

 

Comme j’ai eu l’occasion de vous l’expliquer en traitant du premier album (excellent) de Liesa Van der Aa et du dernier album (excellent) de Godspeed You! Black Emperor, cela faisait longtemps que je ne m’étais pas tenu au courant de l’actualité musicale. Mais récemment, la curiosité m’a repris, et je prête désormais plus d’attention à ce qu’écoutent les gens bien de ma connaissance, et même parfois à ce sur quoi la presse musicale tend à s’extasier (si, si). C’est comme ça que j’ai découvert (à la bourre sans doute) Tame Impala, présenté comme un groupe australien, mais qui est largement le projet d’un seul homme à ce que j’en ai compris, le multi-instrumentiste Kevin Parker, qui s’occupe quasiment de tout sur ce Lonerism, deuxième véritable album du « groupe » (sous ce nom, en tout cas). Un tweet est passé par là, relayant une critique alléchante, et surtout proposant d’écouter – et je ne vais pas me gêner pour faire de même – le premier single issu de cet album, « Elephant ».

 

Et là, j’avoue m’être pris comme une baffe, en tout bien tout honneur et toutes choses égales par ailleurs. Pour dire la vérité, je crois que c’est le meilleur single que j’ai entendu depuis… mmmh, c’est compliqué, d’autant que je ne me suis pas trop intéressé à ce qui est sorti ces dernières années (donc)… mais j’aurais quand même envie de dire depuis le fantabuleux « Atlas » de Battles (oui, ça remonte), avec lequel il partage peut-être une certaine parenté, notamment au niveau de la rythmique basse/batterie.

 

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : Tame Impala ne fait certainement pas dans le math rock déglingué, la musique expérimentale affichant foncièrement son originalité et tournée vers le futur. C’est presque exactement le contraire, à vrai dire : pour être un groupe contemporain, et ne pas hésiter à l’occasion à user de sonorités modernes – notons tout de suite la production tout à fait remarquable de l’album, pourtant enregistré d’après ce que j’ai pu en lire par bribes aux quatre coins du monde ; c’est très certainement home studio et lo-fi, mais pour un résultat irréprochable (et visiblement boosté par le semble-t-il très recommandable Dave Fridmann) –, Tame Impala a largement un œil, si ce n’est un pied – si, d’ailleurs, c’est probablement un pied, voire deux – dans le passé ; disons la fin des années 1960. Oui, la grande époque de ces putains de hippies, abjects chevelus drogués qui, non contents de décader dans la joie, se permettaient d’être résolument optimistes, les cons.

 

Lâchons le mot : Tame Impala fait en effet dans le rock psychédélique, et Lonerism sent bon la régression joviale vers une époque et une musique peut-être idéalisées. J’avoue ne pas vraiment m’y connaître en rock psychédélique, et ne saurais donc multiplier avec pertinence les références, mais, du moins, je n’ai pu m’empêcher de penser (avant tout) aux premiers Pink Floyd – la période Syd Barrett et les albums qui ont immédiatement suivi en attendant la prise de pouvoir par Roger Waters – ou, dans un genre un peu différent et moins connoté (quoique), certains vieux trucs de krautrock, comme (surtout) Amon Düül II, voire Can (notamment pour l’art de la nuance et de la discrétion de ce dernier groupe, que j’avoue trop mal connaître pour pouvoir m’étendre plus longuement à son sujet). Et puis bien sûr il y a les Beatles… d'autant que tout cela prend la forme de chansons chouettement entêtantes, qu'on est pris d'une irrésistible envie de fredonner.

 

Et tout cela se retrouve à mon sens dans ce bluffant « Elephant », porté par un surpuissant riff de basse vaguement bluesy (qui évoque pour le coup le meilleur Black Sabbath – je m’en suis d’ailleurs fait une petite rétrospective des cinq premiers albums ces derniers jours, et c’était juste rhaaa, pardon pour cette interruption) quand il ne pratique pas les montagnes russes floydiennes, à la mélodie gentiment décalée, un peu naïve et souriante, et – surtout ? – au superbe break instrumental emmené par un vieux synthé cheapos (ça sent le moog). Même s’il a quelque chose de relativement (très relativement) moderne dans le pied et parfois dans la production – impeccable, donc –, ce single magnifique, à l’image de l’album dont il vient faire la promotion, rappelle à notre bon souvenir une époque mythifiée faite de cheveux gras et d’acide à foison. Et, aussi étrange que cela puisse paraître à première vue, j’aime ça. J’aime beaucoup ça, même. J’adore, disons-le. En fait, je me suis même passé « Elephant » en boucle avant comme après avoir acheté Lonerism, dont il est sans aucun doute le morceau le plus immédiatement efficace (il semblerait, étrangement – ou pas –, qu’il s’agisse pourtant d’une des plus vieilles compositions de Tame Impala ; ben s’ils ont encore d’autres merveilles de ce genre dans leur coffre poussiéreux au grenier, faut qu’ils les sortent de toute urgence, parce que c’est quand même vraiment de la bonne).

 

Mais si rien – à mon sens, tout du moins – ne se montre aussi brillant que ce morceau à peu de choses près parfait sur Lonerism – ç’aurait été beaucoup demander, en même temps –, il ne faudrait pas pour autant s’arrêter là ; ça ne saurait être l’éléphant qui cache le troupeau… Le reste aussi, c’est de la bonne, un très bon trip qui fait l’effet d’une délicieuse machine à voyager dans le temps. L’album ne se prête pas vraiment au décortiquage, sans doute – comme tout album de pop, aurais-je envie de dire – mais, du assez moderne dans son approche de la musique électronique « Be Above It » qui l’ouvre avec sa rythmique folle à sa conclusion sur la ballade sucrée « Sun’s Coming Up », Lonerism fait preuve d’un bon goût certain – étonnant pour des putains de hippies – et multiplie mélodies efficaces et délicates, riffs doucement puissants et délicieuses envolées psychédéliques pour un résultat largement plus que correct.

 

Si ce n’est certainement pas l’album du siècle, ni même le plus inventif, catchy et intelligent des disques sortis ces dernières années, Lonerism se révèle dès la première écoute une réussite indéniable, qui parvient à maintenir tout du long une qualité constante et à éviter toute faute de goût. Aussi se laisse-t-on volontiers emporter par les compositions de Kevin Parker, typiques d’une certaine conception de la pop de qualité, gentiment barrée, mais avant tout subtile et souriante. Cet album colle le smiley aux lèvres, qui reste accroché de la première à la dernière note, avec quelques hausses de tension – mais chaque morceau a son intérêt –, à la joliesse réconfortante.

 

Je vous encourage donc à procéder en deux temps : tout d’abord, régalez-vous de ce petit bijou qu’est « Elephant ». Et si ça vous botte, n’hésitez pas à prolonger l'expérience avec le reste de ce très sympathique Lonerism ; vous n’y trouverez probablement rien d’aussi immédiatement excitant, mais ça vaut néanmoins amplement le coup qu’on s’y arrête. Comme un chouette album de pop agréablement régressive et lumineuse. Lonerism fait du bien, et c’est déjà beaucoup. Pour ma part, au fond, je n’en demandais pas davantage. Et, plus que convaincu par cette première approche, je m’en vais tâcher de jeter une oreille – voire deux, soyons fous – sur Innerspeaker, le premier Tame Impala, à l’excellente réputation.

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"Mythe & super-héros", d'Alex Nikolavitch

Publié le par Nébal

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NIKOLAVITCH (Alex), Mythe & super-héros, Lyon, Les Moutons électriques, coll. Bibliothèque des miroirs, 2011, 194 p.

 

Ça ne s’est peut-être pas vu, en tout cas depuis un certain temps (il faut dire que, de même que j’ai eu une longue période sans cinéma, j’en ai eu une, un peu plus brève, sans bandes-dessinées…), mais Nébal kiffe les super-héros (également connus sous le nom de « tapettes en collants »). C’est avec les comics, passé un premier temps d’initiation purement franco-belge (comme beaucoup de Franco-Belges), que j’ai fait une bonne partie de mon éducation en matière de BD. Or les super-héros dominent assez largement le genre aux États-Unis (même si l’on ne saurait pour autant négliger le reste de la production américaine, et plus largement anglo-saxonne : il y a tout un monde à découvrir dans la BD indépendante, les strips, etc.). Et donc, gamin tout d’abord, puis plus âgé, je me suis régalé des aventures de ces héros modernes aux costumes bariolés (principalement ceux de Marvel, tels Spider-Man ou les X-Men ; j’ai nettement moins pratiqué DC – je ne parle bien évidemment pas ici de Vertigo, c’est encore autre chose – et Image, pour s’en tenir aux éditeurs les plus connus). Et j’ai fini par y découvrir d’authentiques chefs-d’œuvre : en premier lieu, bien entendu, les extraordinaires « méta-comics » du Divin Alan Moore (qui ne s’est certes pas cantonné à ça), mais ils ne m’ont pas empêché pour autant de dévorer des BD plus « mainstream », récentes comme anciennes (notamment grâce aux « intégrales » éditées par Panini Comics, même si j’ai lâché l’affaire depuis un moment).

 

Aussi, de temps à autre, je continue de faire dans le plus ou moins régressif à base de super-héros et super-vilains, que ce soit directement en lisant les BD, ou en m’intéressant à tout ce qui gravite autour. Ainsi ce bref essai d’Alex Nikolavitch (par ailleurs scénariste et surtout traducteur de comics, et non des moindres : V pour Vendetta, L’Asile d’Arkham, Uncle Sam…), qui connaît à l’évidence très bien son sujet (l’érudition déployée dans ces pages est impressionnante), et qui cherche donc à établir des passerelles entre mythologie au sens le plus classique du terme et super-héros issus des comic books.

 

A priori, rien de bien original dans cette approche, qui paraît dans un sens couler de source (a fortiori pour des super-héros tels que Thor, qui orne la couverture de l’essai, et auquel sont consacrées en toute logique quelques pages). Pourtant, ainsi que l’auteur nous le montre très vite en posant les bases de son argumentaire dans l’introduction, cela n’est pas forcément si évident que ça. Ou, plus exactement peut-être, il s’agit de dépasser le lieu commun de l’analogie facile pour voir ce qu’elle recouvre au juste, en retournant aux sources du mythe et à ses traits les plus caractéristiques (il s’agit donc bien de livrer une authentique « mythologie », dans le sens de « discours sur le mythe »), pour voir en quoi les super-héros des comic books (au sens strict : on débute véritablement avec Superman et le premier numéro d’Action Comics, en 1938) convergent ou, peut-être parfois divergent, avec les Gilgamesh, Ulysse et pourquoi pas Jésus (et compagnie).

 

Alex Nikolavitch se livre donc dans un premier temps à une étude de ces traits caractéristiques des héros antiques, avant de se pencher sur ceux des super-héros contemporains. Et les points communs ne manquent pas, qui permettent véritablement – et cette fois de manière plus raisonnée et argumentée – d’établir des passerelles entre les deux. Au-delà des archétypes que l’on retrouve dans les deux cas (comme le cas particulièrement intéressant du trickster), on peut ainsi noter, pour prendre un exemple qui m’a paru aussi surprenant que pertinent, cette résurgence d’une triade à la Dumézil dans les « super-groupes » que sont la Justice League of America (DC) et les Avengers (Marvel)… C’est à cet ensemble de considérations que se livre le premier chapitre de Mythe & super-héros.

 

Le deuxième paraît s’éloigner un peu de la problématique, mais ce n’est que pour mieux la retrouver : Alex Nikolavitch s’y penche pour l’essentiel sur les œuvres de deux créateurs géniaux à la philosophie passablement opposée, à savoir Jack Kirby et Steve Ditko. On y envisage les divers aspects de leurs productions respectives (ce qui permet au passage de relativiser le titre – pour le moins parlant quant à la thèse soutenue ici – « d’Homère des temps modernes » que Stan Lee s’est lui-même attribué – ce qui ne vient pas nier pour autant son talent, hein), que ce soit avec leurs héros « mystiques » (Thor pour le premier, Dr Strange pour le second) ou leurs sagas cosmiques (c’est d’ailleurs l’occasion d’envisager également le cas de Jim Starlin, un scénariste mégalo que j’ai toujours bien aimé), ce qui nous permet bien de retrouver les mythes et leur transposition moderne.

 

Le troisième chapitre traite largement de la relecture des comics de super-héros par eux-mêmes, des « méta-comics » si l’on y tient. Alan Moore, logiquement, y tient une place importante – Watchmen, ce monument de la bande-dessinée tous genres confondus, fut un événement à certains égards digne de l’apparition de Superman ou de l’éclosion du Marvel Universe, mais il ne doit pas faire oublier d’autres relectures peut-être moins célèbres mais également fort intéressantes, telles que Suprême ou Tom Strong, dont je vous avais causé il y a de ça un bail –, mais on y trouve également des auteurs comme Frank Miller, Warren Ellis ou encore Mark Millar (pour m’en tenir à trois que je connais pas mal et apprécie énormément). C’est également l’occasion de se pencher sur les diverses « crises » connues récemment par les comics super-héroïques (la plus célèbre étant probablement l’ascension et le déclin d’Image, avec ses super-héros graphiques et violents), et qui viennent parfois bouleverser les structures mêmes d’un genre qui connaît une sorte de dialectique perpétuelle, et fort difficile à équilibrer, entre continuité et renouvellement, impératifs éditoriaux et commerciaux d’une part et travail d’auteur et création d’autre part..

 

Si l’essai d’Alex Nikolavitch, abondamment illustré, ne présente pas une thèse bouleversante d’originalité, il sait néanmoins fort bien la défendre, arguments de poids à l’appui, et se révèle plus qu’à son tour des plus pertinents. Une lecture brève mais fort agréable, que je ne manquerai pas de conseiller à tous ceux qui, comme moi, aiment bien quand l’imagination prend véritablement le pouvoir, même sous la forme de types bizarres qui mettent leur slip par-dessus leur pantalon.

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"Allelujah! Don't Bend! Ascend!", de Godspeed You! Black Emperor

Publié le par Nébal

Allelujah! Don't Bend! Ascend!

 

GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR, Allelujah! Don’t Bend! Ascend!

 

Tracklist :

 

01 – Mladic

02 – Their Helicopters’ Sing

03 – We Drift Like Worried Fire

04 – Strung Like Lights At Thee Printemps Erable

 

Bon, je ne me sentais pas de le faire, ce compte rendu, mais plus j’écoute cet album, et plus je l’aime. Ce qui est très cool. Et m’incite donc à vous en toucher deux mots (‘tain, maintenant que je me suis remis aux productions récentes, entre Liesa Van der Aa, Tame Impala, Trent Reznor / Atticus Ross et ça, je me régale, et j’ai à nouveau envie de chroniquer des disques ; re-cool).

 

Mais revenons tout d’abord, en guise d’introduction, sur le groupe et sa discographie antérieure. Godspeed You! Black Emperor est probablement le groupe phare de la scène post-rock canadienne comme du label Constellation (et autour de lui gravitent diverses formations également fort intéressantes comme A Silver Mt. Zion Memorial Orchestra ou Set Fire To Flames). « Post-rock », évidemment, ça peut dire tout et son contraire… Il est cependant difficile de qualifier au-delà la musique de GY!BE, qui évoque une multitude d’influences. On se contentera de dire qu’il s’agit d’une musique instrumentale, empruntant tant au rock (passablement progressif / psychédélique) qu’à la musique classique, très légèrement teintée de sonorités concrètes / industrielles, saupoudrée de samples de discussions, etc., et prenant corps sous la forme de longs morceaux (pouvant aller jusqu’à une vingtaine de minutes, et plus si affinités), souvent découpés en mouvements vaguement symphoniques. GY!BE est un groupe passé maître dans l’art de la montée, du crescendo ; c’est sans doute ce trait-là qui caractérise le plus ses compositions, trippantes au possible…

 

Il y en a une que vous connaissez nécessairement, « East Hastings », qui avait été reprise (en version vraiment, mais alors vraiment, très abrégée…) dans la bande originale de 28 jours plus tard de Danny Boyle ; ce morceau (qui fait en tout 18 minutes) figurait sur le premier véritable album du groupe, f#a#∞, et est assez représentatif des méthodes générales de Godspeed (qui a cependant su évoluer sans se répéter excessivement, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit…). Suivit un splendide EP, Slow Riot For New Zerø Kanada, le bref album (seulement deux titres, pour une durée totale d’environ une demi-heure) avec lequel j’ai découvert le groupe, totalement par hasard, sur une radio indépendante toulousaine, et qui reste à ce jour l’œuvre de GY!BE que je préfère (sans doute à la fois par sentimentalisme et en raison de la brièveté de l’album, qui empêche le moindre sentiment de lassitude, même la plus minime, de s’installer). Il semblerait que ce soit avec ce disque que le groupe ait atteint une certaine notoriété, notamment du fait… d’un certain John Peel, décidément incroyable dénicheur de talents. Puis il y eut les excellents Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven (un double album, le plus long – et peut-être le plus complexe – que le groupe ait jamais produit), et, en 2002, Yanqui U.X.O. (c’est sans doute vers cette époque – je ne m’en souviens plus exactement – que j’ai eu la chance de les voir en concert ; je remettrais bien ça, d’ailleurs…).

 

Et puis plus rien, les membres du groupe préférant se consacrer à divers projets parallèles.

 

Zut.

 

Mais voilà : après dix ans de silence radio (façon de parler, of course…), le groupe annonça la sortie d’un nouvel album, intitulé Allelujah! Don’t Bend! Ascend! Joie ! Joie ! Mais – en ce qui me concerne tout du moins, mais je suppose que je n’étais pas le seul… – une joie teintée d’appréhension : les Canadiens guedins de Godspeed allaient-ils être en mesure de livrer un album aussi brillant que ses glorieux prédécesseurs ? Sauraient-ils se renouveler suffisamment pour que ça en vaille la peine, ou bien se contenteraient-ils de reproduire leurs anciens titres ?

 

Je plaide coupable : à la première écoute – gratuite –, j’ai aimé cet album, oui, et suffisamment pour prendre la décision de l’acheter, mais sans le trouver transcendant pour autant… Je notais avec un certain plaisir que le groupe, si on retrouvait bien la patte si caractéristique de ses compositions antérieures, avait su y apporter des nouveautés, quelques « prises de risque », relatives mais bien présentes. Mais je n’en pétais pas un orgasme pour autant.

 

Maintenant, si.

 

Rhaaaaaaaaaaaaaaaaaa.

 

Parce que, comme je le disais en introduction, Allelujah! Don’t Bend! Ascend! est un album qui se bonifie à chaque écoute. Je peux bien le dire maintenant : il se montre sans aucun doute à la hauteur des productions antérieures de GY!BE, et contient même, à mon sens, dans son premier titre « Mladic », un des meilleurs moments du groupe.

 

Allelujah! Don’t Bend! Ascend! est donc constitué de quatre morceaux : « Mladic » et « We Drift Like Worried Fire » sont des morceaux d’une vingtaine de minutes caractéristiques du style antérieur de Godspeed, là où les plus brefs (environ six minutes chacun) « Their Helicopters’ Sing » et « Strung Like Lights At Thee Printemps Erable » lorgnent délicieusement vers le drone, relativement lumineux et ambient pour le premier, plus bruitiste pour le second – c’est pas du Sunn O))), mais y a de l’idée.

 

Ah, tiens, tant qu’on y est : le « printemps érable » du dernier titre de l’album renvoie à la grève étudiante québécoise de 2012 (y font également écho les bruits de casserole à la fin de « Mladic ») ; Godspeed You! Black Emperor a toujours été un groupe très politisé, très à gauche, et cet album ne déroge pas à la règle (exprimant son mécontentement dans un charmant franglais sur la pochette de l’album).

 

Essayons d’en dire un peu plus sur les deux longs morceaux. « Mladic », tout d’abord, s’ouvre sur un format relativement ambient avec des violons enchanteurs, bientôt remplacés par des piaillements de guitare. Il offre une première montée qui, après le classique déchaînement rythmique et guitaristique (peut-être un poil moins complexe et un chouia plus bruitiste que d’habitude) finit par devenir vaguement orientalisante, et globalement tout à fait sympathique (avec une rythmique étonnamment enjouée pour du Godspeed). Mais le meilleur est à venir, avec un superbe riff on ne peut plus extatique : un de mes passages préférés de toute la carrière du groupe. Rien de moins ; ça colle une sacrée baffe, et confirme que les post-rockers canadiens, en dix ans, n’ont pas pris une ride.

 

« We Drift Like Worried Fire » est un morceau dans l’ensemble bien plus sombre, voire carrément noir et oppressant, surtout pour son inquiétante introduction. Comme je les aime ! Il y a mieux pour se remonter le moral, mais on s’en fout, c’est pas le propos. La suite est plus lumineuse (relativement, hein), mais tout aussi intéressante, tandis que la deuxième moitié du morceau retourne au glauquissime et s’achève dans un mélange détonant d’espoir et de mélancolie. L’ambiance tout à fait remarquable de ce morceau en fait une réussite incontestable.

 

‘tain, pour rédiger ce compte rendu, je me suis écouté l’album trois fois d’affilée et j’en redemande… C’est dire s’il est bon. Cependant, Allelujah! Don’t Bend! Ascend! n’est probablement pas l’album idéal pour découvrir GY!BE (encore une fois, je recommanderais plutôt à cet égard Slow Riot For New Zerø Kanada), d’autant qu’il lorgne un peu sur les terres plus hermétiques de l’excellent également Sings Reign Rebuilder de Set Fire To Flames. Mais ça n’en est pas moins un album remarquable, et qui, chose rare, se bonifie et convainc de plus en plus à chaque écoute. Godspeed n’est donc pas mort, ou plutôt a ressuscité de la plus belle des manières. Soulagement, bonheur, orgasme.

 

Achetez !

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"Jennifer Strange, dresseuse de quarkons", de Jasper Fforde

Publié le par Nébal

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FFORDE (Jasper), Jennifer Strange, dresseuse de quarkons, [The Song of the Quarkbeast], traduit de l’anglais par Michel Pagel, Paris, Fleuve Noir, coll. Territoires, [2011] 2012, 307 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 68 (pp. 99-100).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Et c’est à nouveau sous une couverture totalement à côté de la plaque (et accessoirement – ou pas – sous un titre français plus qu’approximatif) que le Fleuve Noir publie, dans sa collection « young adult » « Territoires », le deuxième tome de la trilogie  « Jennifer Strange » de l’excellent Jasper Fforde.

 

Le premier tome,  Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons, était tout à fait sympathique, même si l’on pouvait en sortir un brin déçu, eu égard aux attentes que l’on pouvait placer sur un écrivain de la trempe de Jasper Fforde, qui a su nous régaler notamment avec sa fameuse série des  « Thursday Next », ou plus récemment avec  « la Tyrannie de l’arc-en-ciel ». On sentait en effet la différence de public visé, ce qui se traduisait par un délire moindre, plus contrôlé.

 

Avec ce deuxième tome, toutefois, on a rapidement l’impression que l’auteur ouvre les vannes, et s’autorise cette fois tous les excès dans le but de susciter le rire. C’est donc très vite avec un grand plaisir que nous retrouvons les Royaumes Désunis, et plus précisément le royaume de Hereford.

 

L’enfant trouvée Jennifer Strange y dirige toujours, en l’absence du Grand Zambini, l’agence magique Kazam. Et, depuis ses exploits du premier tome, qui ont eu une influence sans pareille sur la magie mondiale (l’énergie sorciérique, ou « crépite »), on peut dire qu’elle ne chôme pas. Néanmoins, elle doit faire face à la concurrence acharnée d’iMagie (oui, parce que tout est tellement plus cool précédé d’un « i »), l’autre agence, dirigée par l’Étonnant Blix, qui se donne du Tout-Puissant Blix, mais parvient difficilement à faire oublier qu’il est le petit-fils de Blix le Hideusement Barbare. Il y a beaucoup de contrats à la clé, dont celui, particulièrement juteux, de la réactivation du réseau de téléphonie mobile… et tous les coups sont permis dans cette lutte de pouvoirs. Kazam se retrouve bientôt dans une fâcheuse situation, alors même que le différend entre les deux entreprises doit se solder par un tournoi de magie.

 

Accessoirement, un quarkon rôde dans les environs, qui pourrait être le double de celui que Jennifer Strange a perdu en Dragonie. Ah, et puis il y a aussi cette histoire d’anneau maudit – mais ça n’a probablement aucune importance, n’est-ce pas ?

 

Sans oublier l’élan transitoire.

 

Jennifer Strange, dresseuse de quarkons s’inscrit résolument dans la foulée de  son prédécesseur. Aussi en reproduit-il largement tant les défauts que les qualités. On notera cependant (et pourquoi pas en bas de page, procédé dont l’auteur use et abuse pour notre plus grand plaisir) que, dans ce roman sans véritable trame générale – ou disons qu’elle reste discrète –, le délire est plus franc, et s’exprime dans une succession de gags tous plus improbables les uns que les autres.

 

Parallèlement, Jasper Fforde garde à l’esprit qu’il s’adresse à un public « young adult », et son art se plie aux contraintes nécessaires de ce cœur-de-cible. Mais sans que cela devienne jamais ennuyeux pour un lecteur plus âgé.

 

Au final, et même s’il n’est pas sans défauts, Jennifer Strange, dresseuse de quarkons convainc en fait davantage que le premier tome – grâce à ses héros sympathiques, ses méchants insupportables d’arrogance, et surtout cette ambiance générale de joyeux délire s’exprimant dans un cadre de fantasy uchronique tout à fait enchanteur (et un brin, juste un brin, subversif). C’est donc une lecture des plus agréables, même si l’on n’en fera pas un achat indispensable.

 

Juste une chose : comme on le dit très justement dans la Perfide Albion, il ne faut pas juger un livre à sa couverture ; c’est le moins qu’on puisse dire dans le cas présent…

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"Avilion", de Robert Holdstock

Publié le par Nébal

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HOLDSTOCK (Robert), Avilion, [Avilion], traduit de l’anglais par Florence Dolisi, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2009] 2012, 426 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 68 (pp. 80-81).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Le cycle de « la Forêt des mythagos » est assurément le grand-œuvre du regretté Robert Holdstock, et figure d’ores et déjà parmi les classiques de la fantasy. Avilion, écrit et publié bien après les volumes précédents, est le cinquième – et ultime… – roman prenant place dans le bois des Ryhope, et il vient en quelque sorte boucler la boucle, puisque les événements qui y sont rapportés sont les conséquences directes de ce qui nous fut conté dans le premier tome du cycle (lecture préalable indispensable).

 

Petit retour en arrière : le bois des Ryhope, en Angleterre, est un vestige de la forêt primordiale, inchangé depuis l’ère glaciaire. Plus grand à l’intérieur qu’il n’y paraît à l’extérieur, il abrite tout un monde fascinant de créatures et personnages mythiques générés par l’inconscient, les fameux « mythagos », ainsi que les a baptisés George Huxley après toute une vie de recherches passionnées les concernant.

 

Les héros de cet ultime volet sont Yssobel et Jack, les enfants de Steven Huxley, victorieux de son frère Christian, et de la princesse celte Guiwenneth pour laquelle ils se sont affrontés. Les enfants sont donc pour moitié humains et pour moitié mythagos, partagés entre le Sang et la Sève : Yssobel a son côté « rouge » et son côté « vert », quand Jack parle de – et avec – son « fantôme ».

 

Tous deux ont longtemps vécu avec leurs parents dans une villa romaine en plein bois des Ryhope. Mais le départ inopiné de Guiwenneth va mettre fin à cette vie calme et heureuse. Yssobel va se lancer sur les traces de sa mère – mais tout autant, en fin de compte, sur celles de son grand-père maternel Peredur, le vieux roi, et de son oncle paternel Christian, ressuscité à la tête de l’armée intemporelle Légion – et cherche donc à se rendre en Avilion, au cœur de la forêt, que l’on connaissait jusqu’à présent sous le nom de Lavondyss. Jack, de son côté, est attiré par la lisière du bois, et pense trouver auprès de son défunt grand-père George, dans la vieille demeure d’Oak Lodge, les réponses lui permettant de retrouver la trace de sa sœur.

 

Ce double voyage en sens inverse est ainsi le point de départ du roman, qui emprunte largement les traits d’une saga familiale sur trois générations. Mais cette saga, qui pourrait se jouer uniquement sur le mode intimiste, vire à l’épopée en se confrontant, dans les bois, à la légende arthurienne ou encore à l’Odyssée. Et le résultat, pour déconcertant qu’il soit au premier abord – malgré la petite musique familière qui se met très tôt en place, avec le récit des aventures de Jack « à l’extérieur » –, est à la hauteur des attentes du lecteur qui s’était régalé avec les quatre volumes précédents. Avilion vient ainsi parachever le complexe édifice de « la Forêt des mythagos » de la manière la plus subtile, en jouant sur une multitude de registres.

 

Le roman brille à tous points de vue : écrit dans une langue impeccable, il est riche de personnages complexes et attachants – Yssobel et Jack au premier chef, mais ils ne sont pas les seuls –, et parvient à renouveler utilement les thématiques développées dans les volumes précédents. Le voyage en Avilion, quête des origines envisagée sous l’angle de la famille, est ainsi une nouvelle fois une brillante incursion dans le bois des Ryhope, aussi fascinante qu’intelligente, comme il se doit, et il y a fort à parier que l’amateur de l’œuvre de Robert Holdstock ne sera pas déçu par ce roman qui a pris bien malgré lui une forme de testament. On y retrouve en effet tout ce que l’on a pu apprécier auparavant dans le cycle, sans que l’auteur ne se répète véritablement pour autant – ce qui, en soi, relève déjà du tour de force.

 

Ce roman « approfondi » véhicule ainsi toute une gamme de sensations et de réflexions autrement plus subtiles que les lieux communs de la « big commercial fantasy », dont il constitue en quelque sorte l’antidote. On le louera pour sa finesse et son astuce, sa délicatesse aussi, qui en font le brillant dernier témoignage d’un écrivain au sommet de son art. Lecture chaudement recommandée, même si elle ne saurait donc être envisagée isolément.

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"Le Cas Lovecraft", de Patrick Mario Bernard & Pierre Trividic

Publié le par Nébal

Le Cas Lovecraft

 

Titres alternatifs : Howard Phillips Lovecraft ; Le Cas Howard Phillips Lovecraft ; Toute marche mystérieuse vers un destin.

Réalisateurs : Patrick Mario Bernard & Pierre Trividic.

Année : 1998.

Pays : France.

Genre : Documentaire / Biopic.

Durée : 45 min.

 

Ça s’est un peu vu que j’adore Lovecraft, non ? Entre mes comptes rendus d’essais sur le bonhomme (comme celui – polémique, mais on aura l’occasion d’y revenir… – de Houellebecq, que je lis et relis contre vents et marées, ou plus récemment Discovering H.P. Lovecraft), de lovecrafteries diverses, sans parler du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu et de ses nombreux suppléments, il ne se passe guère de temps sans que je vous cause de cet écrivain génial et de son abondante postérité dans ces pages interlopes. Et, dans tous les cas, vous n’en avez pas fini : j’ai récupéré, entre autres, le Cahier de l’Herne consacré à Lovecraft (merci à qui de droit !), tous les petits bouquins de La Clef d’argent qui sont en rapport avec lui (et ça en fait quelques-uns…), de même qu’un Robert Bloch de plus, d’autres anthologies de Robert M. Price, et bien évidemment d’autres suppléments de jeu de rôle (L’Appel de Cthulhu et Cthulhu) ; et peut-être bientôt plus puisque affinités (même si, hélas, la biographie « définitive » de S.T. Joshi me paraît encore inaccessible… quelqu’un se dévoue pour la traduire ?). Sans oublier, de temps à autre, des films, comme récemment le très sympa The Whisperer In Darkness des joyeux dingues de la Howard Phillips Lovecraft Historical Society.

 

Et justement, c’est d’un film que je vais vous entretenir aujourd’hui. Un film qui a fait polémique en son temps auprès des exégètes lovecraftiens (tels Joseph Altairac ou, à ce qu’on m’en a dit, l’excellent Michel Meurger), et ça continue, encore et encore…

 

Seulement voilà : moi, j’aime. J’adule, même. Et je vais essayer, avec mes maigres moyens – je ne prétends certainement pas rivaliser en pertinence avec les exégètes susnommés –, d’expliquer pourquoi. Le maître mot de ce compte rendu, plus encore que d’habitude, sera celui de « ressenti ». Ce qui suit est éminemment personnel, mes propos concernant ce film sont évidemment très contestables, et je vous invite d’ailleurs, si jamais, à venir me casser la gueule (et ruiner la réputation de ce documentaire, si vous y tenez) en commentaire. Le débat m’intéresse.

 

Ceci étant posé, revenons donc au film. Il s’agit d’un court documentaire de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, connu sous différents titres (voir plus haut), qui fut en son temps programmé dans l’émission de Bernard Rapp Un siècle d’écrivains (oui, oui : vous avez bien lu. Un documentaire sur Lovecraft dans l’émission très « intellectuellement correcte » Un Siècle d’écrivains, sur France 3…), puis repris en DVD par Arte vidéo. Si je ne m’abuse, il avait été primé en son temps – à très juste titre en ce qui me concerne.

 

Le propos n’a a priori rien de bien original : il s’agit de raconter la vie et l’œuvre du bonhomme (doit-on l’appeler « le reclus de Providence » ? On y reviendra…). Pour ce faire, les auteurs ont choisi – idée qui me paraît plutôt bonne, mais qui a des conséquences non négligeables sur le fond, pouvant d’ores et déjà expliquer les jugements contrastés – d’adopter la structure en chapitres de L’Affaire Charles Dexter Ward. Ceci mis à part, nous sommes donc en présence d’un documentaire littéraire finalement très classique dans le fond, même s’il s’autorise quelques pirouettes narratives que j’ai trouvées plutôt intéressantes – ainsi de commencer, non pas par l’enfance de Lovecraft, mais pas l’ambiance si particulière de ses nouvelles d’horreur ; ou de finir sur une sorte d’épiphanie cette fois plus contestable, mais on y reviendra (ça fait beaucoup de choses sur lesquelles on doit revenir…).

 

Mais la vraie force du Cas Lovecraft, son atout majeur qui me paraît indéniable – mais ce n’est pourtant pas l’avis de tout le monde… –, c’est sa forme, son esthétique, son visuel. Sur ce pur plan plastique – on met donc de côté le fond pour l’instant –, le film de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic est tout simplement bluffant. Tourné le plus souvent dans un noir et blanc somptueux, mêlant plusieurs techniques, ce documentaire se montre ici très atypique, et c’est ce qui fait sa force (ce qui fait aussi, au passage, qu’on peut tout à fait le regarder d’un œil « différent », comme une fiction à la limite…). Les auteurs ont en effet dû composer avec un problème majeur : le manque de documents « visuels » concernant Lovecraft – quelques photos par-ci par-là, et c’est à peu près tout. Mais ils sont tombés, dans ses archives, sur un dessin titré « This is my silhouette », représentant le profil passablement caractéristique de Lovecraft en noir sur fond blanc…

 

Et ce sera là le moteur graphique du film : plutôt que de se livrer, comme de coutume, à des interviews de commentateurs divers et variés (pour les témoins, c’était un peu tard…), les auteurs ont privilégié une pure narration ininterrompue, et adopté un dispositif très original : dans un décor unique – représentant un appartement new-yorkais de Lovecraft –, ils ont filmé les déplacements d’une silhouette en bois le représentant, manière pour le moins inventive de donner corps et « chair » à l’auteur absent. Ce dispositif est en outre « mis en évidence », si j’ose dire : nulle illusion, ici ; la silhouette de bois s’affiche comme telle, on voit au sol les rails permettant son déplacement, etc. Ce qui, à mes yeux, colle pas mal à la philosophie matérialiste de Lovecraft.

 

En dehors de ces scènes – voire en parallèle : le montage est très travaillé, et use et abuse des fondus, etc. –, il est fait un usage abondant de films d’archives. Rien de bien original cette fois, à première vue. Sauf que ces films viennent appuyer la narration (à la deuxième personne), et davantage illustrer « l’ambiance » lovecraftienne que sa vie à proprement parler. Parfois oniriques, surtout vers l’enfance (sans doute un peu idéalisée), parfois « gothiques », le plus souvent à nouveau « matérialistes » (images de cellules, d’opérations chirurgicales…), ces divers documents soulignent le récit et l’environnent de toutes parts. Un usage donc finalement très original, et qui contribue à conférer à ce Cas Lovecraft une esthétique remarquable, non seulement « belle » – ce qu’elle est assurément –, mais aussi, à mon sens tout du moins, merveilleusement appropriée à l’univers lovecraftien.

 

La bande-son est également intéressante : outre la narration (masculine) à la deuxième personne, il est fait un usage assez pertinent de diverses musiques de stock (on reconnaît entre autres quelques jolies partitions de Danny Elfman et Wojcieh Kilar – qui contribuent certes à l’atmosphère « gothique » du métrage), et l’on a aussi droit à quelques belles lectures, en anglais et en français.

 

Voilà pour la forme. En ce qui me concerne, elle est donc non seulement originale, mais irréprochable, et colle à merveille à l’ambiance des écrits de Lovecraft – mais d’aucuns ont une opinion différente… Je vous laisse en débattre.

 

Passons maintenant au fond, car c’est sans doute lui qui explique le caractère « polémique » du film de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic – ce qui fait que certains, comme moi, voient dans ce documentaire un vrai petit chef-d’œuvre, quand d’autres n’hésiteront pas à le qualifier de vilaine bouse.

 

Alors on a pu parler d’indigence, d’approximations, voire d’erreurs ou même – carrément – de « mensonges », ce qui me paraît pour le moins exagéré… Encore une fois, sans prétendre atteindre à la pertinence et à l’érudition des meilleurs et des plus critiques des exégètes lovecraftiens, je pense tout de même ne pas être totalement ignare en la matière, et rien ou presque dans le contenu narratif de ce film ne m’a gêné ni a fortiori choqué. Tout au plus pourra-t-on s’interroger sur cette figure du « reclus de Providence » qui est ici clairement adoptée ; même si, du fait du dispositif scénique, c’est davantage du « reclus de New York » que l’on aurait envie de parler, mais dans une certaine mesure seulement ; la narration insiste à juste titre sur la fascination, la joie et la sociabilité de Lovecraft dans les premiers temps de son « exil » new-yorkais… C’est après que les choses se gâtent. Ce qui me paraît assez crédible.

 

Mais on en arrive ici aux deux points qui font peut-être jaser (enfin, sinon, je ne vois vraiment pas de quoi il pourrait s’agir…), et que je suppose (ça ne m’étonnerait pas, du moins…) avoir été passablement influencés par l’essai décrié de Houellebecq : d’une part, en dehors de l’enfance et des premiers temps de la période new-yorkaise, Lovecraft y est donc présenté comme un « reclus » et une personnalité fondamentalement dépressive ; d’autre part, le documentaire insiste beaucoup sur le racisme de Lovecraft, et le rôle qu’il a joué dans sa création littéraire.

 

Si l’on peut s’interroger sur le caractère de « reclus » de Lovecraft, qui ne l’était probablement pas autant que ce que prétend le film (qui en rajoute effectivement ici une bonne couche), le reste, pour ma part, me paraît plutôt sensé. Dépressif, Lovecraft ? Ben probablement. C’est pas parce qu’on a une photo où il sourit et qu’on le voit parfois faire preuve d’humour qu’il ne l’est pas, hein… Raciste, c’est une évidence. Réactionnaire, aussi. Le lapsus (volontaire, ce n’est donc pas un vrai lapsus…) du narrateur sur la signification de « WASP » est d’ailleurs intéressant : si Lovecraft était farouchement athée, et ne saurait donc être qualifié de « protestant », on sait par contre qu’il admirait la morale puritaine. Oui, Lovecraft était – le terme est employé – un salaud, à certains égards. Avec toute l’admiration que j’ai pour son œuvre, je ne le nierai certainement pas. Le racisme et la réaction imprègnent ses écrits ; on ne s’en rend peut-être pas compte quand on découvre Lovecraft à l’adolescence – j’ai mis pour ma part du temps avant de l’admettre –, mais c’est une certitude.

 

Dès lors, je ne vois guère ce que l’on peut reprocher au fond de ce film : il ne nous apprend pas grand-chose ? Ce n’est probablement pas son rôle : il constitue avant tout une première approche, un très bon moyen d’initier des gens qui, sans cela (et sans la « légitimation » apportée par Un siècle d’écrivains et Arte), n’auraient jamais eu l’idée de s’intéresser à Lovecraft et à son œuvre. En outre, comme j’en ai déjà évoqué la possibilité plus haut, il est parfaitement envisageable – et à certains égards tentant – de regarder ce Cas Lovecraft comme une fiction… Et c’est alors un très beau récit, un très beau portrait. Bien moins critiquable, à titre d’exemple, que le Kafka de Soderbergh, qui lui, malgré son caractère de fiction assumée, et son esthétique tout à fait appréciable, a quand même de quoi faire sauter au plafond…

 

Le Cas Lovecraft a cependant quelque chose d’édifiant, et c’est là le seul point qui, personnellement, me gêne un (tout petit) peu. Mais c’est en bonne partie dû à l’aspect « narratif » du documentaire, et donc quasi fictionnel. L’idée, en effet, et qui provient à certains égards de la structure de L’Affaire Charles Dexter Ward adoptée pour « découper » le film, est que l’œuvre de Lovecraft, elle, contenait une certaine vérité. Le documentaire s’achève ainsi sur une épiphanie : Lovecraft, à la veille de sa mort, comprend qu’il est vain, voire dangereux, de se tourner vers un passé idéalisé. Si, dans une approche fictive, cette révélation finale va presque de soi, il est vrai qu’elle a quelque chose de gênant dans un documentaire. Cela, je l’accorde volontiers. Mais c’est la seule réserve que je pourrais véritablement émettre concernant ce court film que je ne me lasse pas de voir et revoir (il est vrai surtout pour son esthétique). Qu’il soit parfois indigent, c’est possible ; qu’il contienne quelques approximations, je le crois volontiers, mais nous n’avons pas affaire à une œuvre d’érudition, ou d’exégèse stricto sensu. Mais, en dehors de cette dernière réserve, parler d’erreurs et a fortiori de mensonges me paraît injustifié.

 

Et putain, c’est beau. Et c’est surtout ça qui prime. Avec aussi cette ambition un peu dingue de faire venir à Lovecraft des amateurs de « grande littérature » qui auraient naturellement tendance à snober le vilain petit canard des pulps. Merde, quand on ne cesse de se plaindre du manque de reconnaissance des « mauvais genres » et qu’on a pour une fois une exception, je trouve qu’on aurait tort de faire la fine bouche…

 

Je vous encourage donc pour ma part chaudement à regarder ce film, que vous soyez un amateur de Lovecraft ou pas. Les amateurs n’y apprendront sans doute pas grand-chose, mais peu importe : il y a amplement de quoi se régaler devant ce très beau portrait, somptueusement mis en scène.

 

Maintenant, si vous voulez en débattre, la place est libre.

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"Troops", de Liesa Van der Aa

Publié le par Nébal

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LIESA VAN DER AA, Troops

 

Tracklist :

 

01 – Louisa’s Bolero

02 – Low Man’s Land

03 – Into The Foam

04 – Lou

05 – Lost Souvenir

06 – Birds In Berlin

07 – Our Place

08 – My Love

09 – Visitor

10 – Troops

 

Alors oui, je sais. Je sais. Ça fait une éternité que je n’ai pas chroniqué de disque. Mais voilà : d’une part, j’avais un peu la flemme de continuer à faire dans le « patrimonial » (même pour des groupes aussi géniaux que Sonic Youth, le dernier avec lequel je vous ai bassinés) ; d’autre part, ça faisait une éternité que je n’avais pas écouté de nouveauté (c’est pas qu’il n’y avait rien d’intéressant, hein, c’est que je ne m’y suis pas intéressé). Et donc…

 

Mais récemment, les choses ont commencé à changer : j’ai écouté le dernier Dead Can Dance, Anastasis, tellement mauvais qu’il ne mérite pas qu’on lui consacre la moindre ligne (en plus, Les Inrocks ont semble-t-il aimé, un signe qui ne trompe pas ; c’est triste…) ; j’ai également écouté le nouveau Godspeed You! Black Emperor, Allelujah! Don’t Bend! Ascend!, excellent celui-ci (mais, comme tous les albums de ce groupe que j’adore, je me sens tout à fait incapable de le chroniquer…) (EDIT : tout compte fait, si, hop). Et puis j’ai écouté, sur les conseils de gens bien (comme Mélanie Fazi, qui en a fait une belle critique), Troops, qui est si je ne m’abuse le premier album de la jeune violoniste (et plus puisque affinités) belge (personne n’est parfait) Liesa Van der Aa.

 

J’étais un peu sceptique, à la base ; l’écoute d’un unique morceau, « Lou », ne m’avait que moyennement convaincu. Et puis il faut que je vous fasse un aveu : je suis généralement très réticent à l’égard des « chanteuses à guitare » (ce sont les pires), mais aussi plus généralement des « chanteuses multi-instrumentistes ». Certes, il y a quelques exceptions : la divine P.J. Harvey (voir ici et ), la redoutable Shannon Wright (voir ici), la guedin Amanda Palmer (je ne sais pas si la génialissime Björk rentre dans cette catégorie, mais, si tel est le cas, alors bien sûr)… Mais c’est à peu près tout. À titre d’exemple éloquent, Catpower, le plus souvent, m’emmerde ; alors les ersatz, vous imaginez…

 

Mais à la liste des exceptions, je vais d’ores et déjà pouvoir rajouter Liesa Van der Aa. En effet, dès la première écoute – car oui, malgré tout, j’ai acheté l’album, un peu sur un coup de tête teinté de curiosité perverse –, Troops m’a collé une putain de baffe. Du coup, je l’ai réécouté illico (et ça c’est quand même pas tous les jours que ça m’arrive…). Et je me suis dit que je pouvais bien tenter d’en faire un compte rendu, parce que la dame le méritait assurément. Et que ça faisait longtemps, donc.

 

Liesa Van der Aa a semble-t-il une double formation, classique d’une part, et rock de l’autre, mais rock à la Velvet Underground et compagnie. Un mélange qui peut donner des jolies choses, surtout dès l’instant qu’elle s’est mise en tête de martyriser d’une manière assez unique son « pauvre petit violon ». Aussi est-il finalement assez difficile de classer sa musique, très originale et personnelle (ben oui : c’est pas parce qu’on a des influences qu’on est obligé de faire dans le plagiat, loin de là), et qui ne ressemble à vrai dire à rien de ce que je connais (mais je suis peut-être un peu inculte dans le domaine). Alors, oui, sans doute, si l’on s’en tient à ma liste d’exceptions qui confirment la règle, le lien le plus probable se ferait avec Amanda Palmer, dont on retrouve ici quelques réminiscences de cabaret punk, versant spleenesque (pas « gothique », hein : spleenesque). Ou peut-être avec Shannon Wright, parce que c'est quand même régulièrement à se pendre... Pour le reste, même si ça pioche dans du vieux, on aurait (enfin, moi, j’aurais) envie de parler de « post-truc » : post-rock, post-folk peut-être (appellation que j’appliquerais bien pour ma part, à titre d’exemple, aux Molasses, notamment pour leur superbe A Slow Messe, dont je vous parlerai peut-être un jour). Le résultat, en tout cas, est très varié, parfois très mélodique-pop, parfois plus hermétique, voire un peu foutraque (« Into The Foam », « Lou » malgré son refrain diablement efficace, « Visitor »…). J’y ai même trouvé, pour mon plus grand plaisir et à ma très grande surprise, quelques sonorités ambient, voire (c’est léger, mais j’assume) industrielles (mais j’ai cru comprendre qu’un producteur d’Einstürzende Neubauten était de la partie, ce qui pourrait expliquer cela). Pourtant, cet éclectisme, qui pourrait être une faiblesse (malédiction du premier album ?), se révèle en définitive une force : Liesa Van der Aa nous fait ainsi partager tout un univers d’une richesse incontestable, et tout partage en couille se révèle finalement contrôlé de manière subtile et délicieuse.

 

Allez, tour d’horizon. Notons que, joie, joie, et belle idée, chaque titre de Troops est accompagné d’une vidéo (réalisée chaque fois par un auteur différent), que l’on peut trouver sur la chaîne de Liesa Van der Aa sur YouTube, mais dont les gens bien que vous êtes pourront se régaler avec le DVD fourni avec l’édition limitée de l’album : achetez ! achetez !

 

Troops s’ouvre sur « Louisa’s Bolero », titre éloquent qui en dit long sur la structure du morceau. Et qui, personnellement, m’a collé une énorme baffe d’entrée de jeu, balayant mon scepticisme premier pour laisser la place à une admiration teintée de curiosité plus du tout perverse. Un superbe crescendo, une montée comme je les aime tant, pour un résultat impeccable et fascinant. C’est rien de le dire : l’album démarre très bien.

 

« Low Man’s Land » , avec sa distorsion très agréablement sale, nous plonge dans l’univers cabaret que j’évoquais plus haut. Mélanie Fazi évoquait à cet égard Tom Waits, ce qui me paraît assez sensé (mais j’avoue ne pas être un grand connaisseur du monsieur). Quoi qu’il en soit, ce morceau gentiment barré se révèle d’une efficacité redoutable, et confirme la première bonne impression de « Louisa’s Bolero », bien que dans un genre passablement différent. Un bonheur.

 

Après quoi « Into The Foam » fait dans le mélodique mélancolique (donc) puis dans le partage en couille léger (re-donc), pas forcément super contrôlé ici, contre ce que je disais tout à l’heure – la transition est peut-être un peu sèche – mais peu importe : c’est très beau et tout à fait convaincant. Et (j’assume re-re-donc) peut-être légèrement industriel, ce qui ne gâche rien, loin de là.

 

« Lou » est (donc ; putain, j’arrête pas de donquer…) le premier morceau de Troops que j’ai écouté, et il m’avait tout d’abord laissé une impression mitigée, malgré un refrain rare mais puissant en diable, presque tubesque ; mais c’est que le reste du morceau, ben il ne l’est pas, tubesque. Mais je peux bien le dire, maintenant : intégré dans l’album, ce titre qui part un peu dans tous les sens, mais astucieusement, se révèle sacrément séduisant, et délicieux d’une manière quelque peu pathologique (chouette).

 

On retrouve cette chouette distorsion grasse et sale (j’aime) que j’évoquais plus haut dans « Lost Souvenir », morceau tout en lourdeur (c’est un compliment ; je devrais peut-être plutôt parler d’épaisseur) presque métallique, stoner peut-être, notamment vers la fin. C’est agréablement douloureux, d’un noir brillant, et ça passe tout seul. Troops fait décidément dans le sans faute : arrivé à la moitié d’un album, comme ici, ça mérite tout de même d’être souligné…

 

« Birds In Berlin » s’ouvre joliment sur une sorte de nappe ambient, presque un drone, qui nous ramène aux plus belles heures de Brian Eno (si) : alors forcément, j’aime. Puis tout cela se mêle à une sorte de pop chouettement sucrée, mais toujours un brin décalée. Un très beau morceau, très planant.

 

« Our Place » continue avec brio dans le « pas vraiment joyeux » : un morceau tout en douceur/douleur, ponctué d’une sorte de kick de basse oppressant, et superbement enjolivé de très légères arabesques de violon et de piano, discrètes et justes. Ça suinte le malaise, mais putain que c’est bon…

 

Après quoi l’on passe à « My Love » et sa très jolie mélodie, vaguement psychédélique. C’est peut-être bien le morceau le plus directement parlant de Troops. Ce qui est certain, c’est que c’est beau sa mère… On continue dans le sans-faute, c’est rare, et plus qu’appréciable.

 

Pour « Visitor », il y a comme un souci : sur la vidéo, c’est un morceau minimaliste, mélancolique, délicat et tout en finesse. Que dire de plus ? C’est beau, voilà. Mais ça n’a rien à voir avec le morceau figurant sur l’album, qui retourne dans un sens au cabaret « autre », avec ses chœurs de gamines sous acide… Cela dit, c’est dans les deux cas tout à fait convaincant : simplement, l’album est ici nettement plus jeté. Je ne sais pas expliquer cette différence, faudra demander au patron ou à l’artiste…

 

Et l’album de se conclure dans la passion (dans tous les sens du terme) et la superbe avec « Troops », un morceau lent et beau, fin mais puissant, à l’image de l’excellent album qu’il vient titrer.

 

Vous l’aurez compris (…), je vous engage vivement à vous précipiter sur cette merveille qu’est l’album de Liesa Van der Aa. C’est arty sans être prétentieux, original, personnel, douloureux et fort. C’est une excellente surprise, d’une maturité impressionnante, qui a balayé toutes mes préventions premières. Une signature de choix pour Volvox Music, et à l’évidence une artiste singulière qu’il faudra suivre avec une attention toute particulière. Bon courage pour la suite, ceci dit : Troops a placé la barre très haut, ça va pas être évident de faire aussi bien si ce n’est mieux… Mais inutile de tirer des plans sur la comète : pour le moment, il y a Troops ; et c’est un album remarquable. Achetez ! Et plus vite que ça, non mais oh.

 

(P.S. : Encore une fois pardon pour les liens en blanc, ils fonctionnent, c'est juste Over-Blog qui fait sa pute...)

 

EDIT : Pour une interview, voyez ici.

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