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"Le maître des illusions", de Clive Barker

Publié le par Nébal

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Titre original : Lord Of Illusions.
Titres alternatifs : Clive Barker’s Lord Of Illusions, Maître de l’illusion.
Réalisateur : Clive Barker.
Année : 1995.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Fantastique / Horreur / « Film noir »
Durée : 1h44.
Acteurs principaux : Scott Bakula, Kevin J. O’Connor, Famke Janssen, Daniel Von Bargen…
 
Hop, un lieu commun pour commencer : Clive Barker est un homme aux multiples talents, comme on dit. D’abord et surtout connu et plébiscité en tant qu’écrivain de fantastique ayant révolutionné l’horreur (avec notamment ses Livres de sang) mais lorgnant également du côté de la fantasy plus ou moins horrifique (comme avec son excellent Imajica), il s’est aussi exercé au cinéma, que ses œuvres soient indirectement transposées (lui se contentant du scénario et éventuellement de la production, comme avec le très bon Candyman de Bernard Rose) ou qu’il se charge lui-même de les imprimer sur la pellicule, ainsi pour le fameux Hellraiser et, donc, Le maître des illusions, en 1995.
 
Une chose est claire : cela ne plaira pas à tout le monde. Déjà, quand Clive Barker fait dans l’horreur, il ne le fait pas à moitié ; certaines scènes de ses films, et notamment de celui-ci, sont particulièrement éprouvantes, et il ne refuse pas d’injecter un peu de gore à l’occasion. En même temps, Barker assume totalement ces films comme étant de pures séries B, et cela se sent. Pour certains, cela peut être rédhibitoire, mais pas pour moi…
 
Le maître des illusions s’appuie sur une nouvelle de Clive Barker intitulée « La dernière illusion », datant de 1985, et publiée dans les Livres de sang. Une étrange histoire, mêlant horreur, fantasy et « film noir », pour un résultat original et efficace.
 
Dès les premières minutes du film, en tout cas, l’ambiance est posée. Ca sera sordide et glauque… Le générique défile sur un fond d’images très travaillées de cadavres d’animaux dans le désert, pour un résultat assez intriguant, constituant une bonne entrée en matière. Nous sommes en 1982, dans le désert de Mojave. Un magicien du nom de Nix y dirige une secte fanatique, à la Charles Manson en pire encore. Il retient captive une petite fille, qu’il torture à l’occasion. Un jeune homme du nom de Swann, ancien disciple de Nix, arrive alors, accompagné de quelques amis, afin de délivrer la jeune fille. Il y a quelques victimes dans le combat qui s’ensuit, mais Nix a le temps de montrer ses véritables pouvoirs : il lévite, crée des flammes, suscite des illusions en enfonçant ses doigts dans le crane de Swann ; il confère en fait une partie de ses pouvoirs au jeune homme, désireux de le rendre fou, avant d’être abattu par sa captive. Swann lui fixe alors un étrange masque sur le visage, directement vissé sur le crâne (gueuh…).
 
Dix ans plus tard. Harry D’Amour est un détective privé dans la grande tradition du genre, avec une fâcheuse tendance à tomber sur des affaires étranges où le surnaturel a sa part (sur ce plan, il fait donc également penser à Harry Angel dans Angel’s Heart et à John Constantine – dans l’excellente BD Hellblazer, plutôt que dans sa version hollywoodienne très fade). Conduit par une enquête à Los Angeles, il tombe par hasard sur une scène horrible, un cartomancien du nom de Quaid étant torturé à mort par deux maniaques d’apparence vaguement skinhead qui parviennent à prendre la fuite.
 
Swann, entre temps, est devenu un illusionniste de renom. La nouvelle de la mort de Quaid (un des hommes qui l’avaient accompagné dans son expédition contre Nix) le perturbe. Sa femme, la sublime Dorothea (dont on comprend bien vite qu’elle est la jeune prisonnière de Nix libérée par Swann) s’en inquiète, et décide de contacter Harry D’Amour, mentionné dans le journal comme principal témoin de la mort de Quaid, afin d’enquêter sur cet assassinat pour éliminer tout danger concernant éventuellement Swann. Mais celui-ci, le soir même, meurt de manière horrible alors qu’il effectuait sur scène un nouveau tour… D’Amour se retrouve ainsi mêlé dans une étrange enquête dans le monde factice des illusionnistes ; mais les morts s’accumulent bien vite, les non-dits sont nombreux, et une magie plus « authentique » semble entrer dans la partie…
 
Le tout dans une ambiance très glauque. Dès le prologue, on est servi, et ça ne fait que s’aggraver par la suite. Certaines scènes horrifiques, relativement originales, suscitent un profond malaise chez le spectateur, et Clive Barker se montre dans l’ensemble un réalisateur compétent et efficace, en dépit de quelques fautes de goût de temps à autre. Certaines scènes sont assez remarquables, avec une petite touche d’humour assez appréciable, ainsi le très kitsch et expressionniste spectacle de Swann, suivi par une scène d’horreur remarquablement bien amenée, puis une scène d’action assez efficace. Ca fonctionne, et même très bien. Le mélange entre horreur, fantasy et « film noir » est assez bien vu, et l’on se prend aisément au jeu, cherchant, ainsi que D’Amour à percer le secret que cachent ces illusionnistes, faux-culs par définition. Le rythme se maintient tout au long du métrage, sans véritable temps mort.
 
L’interprétation est également assez correcte. Si Scott Bakula, en tant qu’Harry D’Amour, fait un peu « sous Harrison Ford », Kevin J. O’Connor compose par contre un Swann très convaincant (dans le genre cabotin, mais on ne s’en plaindra pas). Quant à Barry Del Sherman, dans le rôle de l’énigmatique maniaque Butterfield, il est assez effrayant, et fait fortement penser à Bob Geldof dans The Wall, du moins les scènes « nazies ». Enfin, Famke Janssen, outre qu’elle joue plutôt bien, est décidément très très belle, alors… heu… pardon.
 
Le principal intérêt du film, cependant, réside bien dans ses quelques débordements d’horreur très graphique et éventuellement surréaliste. Cela peut donner à l’occasion un côté un peu kitsch, impression renforcée par le budget que l’on supposera limité (même si les effets spéciaux sont dans l’ensemble très corrects, voire très bons, notamment dans les dernières scènes – je n’en dirais pas plus, mais le sort des derniers disciples de Nix constitue une scène d’horreur tout bonnement anthologique…). Mais le résultat est là : le film est assez angoissant, on sursaute régulièrement, on fait de temps à autre une moue de dégoût, et on en redemande.

Le maître des illusions est ainsi au final une série B d'horreur très sympathique et généreuse, assez représentative des délires les plus intéressants de Clive Barker. Pour ma part, j'ai passé un excellent moment devant ce film, et vous encourage donc à y jeter un oeil.

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"Nasty Hunter", de H. Tjut Djalil

Publié le par Nébal

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Titre original : Pembalasan ratu pantai selatan.
Titres alternatifs : Lady Terminator, The Revenge Of The South Seas Queen.
Réalisateur : Jalil Jackson (= H. Tjut Djalil).
Année : 1988.
Pays : Indonésie.
Genre : Action / Fantastique… Nanar
Durée : 1h22.
Acteurs principaux : Barbara Anne Constable, Christopher J. Hart…
 
 
Le plagiat est un art à part entière, dans lequel certains sont passés maîtres. A l’heure actuelle, les abominables productions types Asylum en témoignent assez, et le nanardeur ne peut s’empêcher de penser avec émotion au regretté Bruno Mattei, une des plus fortes figures du genre. Mais quand le plagiat se teinte d’exotisme, c’est aussi l’assurance d’un spectacle hors du commun, où le cheap et la mauvaise foi traditionnels en la matière se voient adjoindre une certaine dose de décalage culturel qui peut faire la différence et, d’un abject naveton, faire un réjouissant nanar. Preuve en est ce Nasty Hunter indonésien, également connu sous le nom de Lady Terminator (on se demande bien pourquoi…), qui, au royaume du mauvais goût, doit être quelque chose comme un haut fonctionnaire.
 
Effectivement, Nasty Hunter est un plagiat total du Terminator de James Cameron : de nombreuses scènes sont directement transposées d’un film à l’autre, et une des (lamentables) actrices se fend même d’un « Hi hi ! Regarde mes muscles ! On dirait Arnold Schwarzenegger ! » qui laisse pantois. Pourtant, ici, pas de cyborg ni de paradoxe temporel. Ah bon, ben c’est pas tant que ça un plagiat de Terminator, alors ? Eh bien si, mais qui n’en est que plus absurde…
 
Nasty Hunter est censé se fonder sur une légende indonésienne, « la légende de la reine des mers du Sud ». Ladite  reine est une vilaine sorcière nymphomane, qui baise à tout va les mâles de passage, et les tue à l’aide de sa seule foufoune (authentique). Mais survient un jour un aventurier occidental, qui résiste aux sortilèges de la sorcière, et use d’un objet magique pour vaincre son pouvoir diabolique. Celle-ci, furax, jure de se venger sur la descendance du sacripant, exactement 100 ans plus tard. Logique.
 
100 ans plus tard, donc. Nous sommes… Où ça ? Pas facile à dire… Parce qu’on est devant un exemple assez bouleversant « d’américanisation du produit ». La sorcière était très typée indonésienne, ainsi que son château, une bonne partie des décors et les trois-quarts du casting. Pourtant (et Nikita s’en explique très bien dans sa chouette chronique), le spectateur est vite pris d’un doute : il semblerait en effet que les auteurs du film cherchent à nous faire croire que l’action se déroule aux Etats-Unis, probablement du côté de Los Angeles… Mais, pour y croire, il faut vraiment être bon public, parce que cette Amérique-là ressemble quand même furieusement à Djakarta, et, si les « expatriés » sont assez nombreux parmi les acteurs principaux (pas tous, ceci dit), la quasi-totalité des seconds rôles et des figurants ne fait pas franchement WASP… Pour faire simple : on n’y croit pas deux secondes. On n’aurait rien eu à redire si le film se déroulait en Indonésie (d’autant plus que la légende, qui est évoquée directement, renvoie au folklore local) ; mais non, il faut que ça soit les Etats-Unis. Ah. Bon. Ben, la crise y a fait des dégâts, alors, et l’immigration y a été bien plus asiatique que latino-américaine (finalement, c’est peut-être de la science-fiction, du coup…).
 
Mais revenons à nos moutons. Une jeune et jolie (et stupide, mais cela va de soi) étudiante en anthropologie fait des recherches sur la légende de la reine des mers du Sud, et un vieux guignol (asiatique) lui remet un livre en lui disant que ça pourrait être dangereux. Elle s’en fout, elle n’est pas superstitieuse. D’ailleurs, elle s’embarque dans un petit bateau de pêche pour aller faire de la plongée là où est supposé se trouver le château de la sorcière (cette mer du Sud, on supposera donc qu’elle est à côté de Los Angeles, hein). Alors qu’elle frétille en bikini, elle se trouve soudain prise dans un truc bizarre, et on la retrouve dans une chambre glauque, où un serpent lui rentre dans le pilou-pilou (re-authentique). Ayé, elle est possédée par la sorcière, et va pouvoir accomplir la malédiction. Elle nage jusqu’à la plage, sort de la flotte toute nue (ben tiens), et tue deux jeunes couillons, de manière passablement gratuite, avec l’arme terrible que constitue son entrejambes.
 
Pour le moment, c’est pas très Terminator, je vous l’accorde (ça donne plus l'impression d'une série Z érotique et en principe horrifique). Mais ça arrive. En effet, la cible de la sorcière, c’est une insupportable dinde poussant la chansonnette ringarde (et elle aussi très typée, à la différence de la « terminatrice »), dernière descendante de l’aventurier occidental du prologue. Et c’est parti. La sorcière s’habille en cuir, garde une expression figée en permance, s’arme d’un véritable arsenal, et se met à dégommer tout sur son passage, étant pour sa part invulnérable aux balles. Comme dans Terminator, elle débarque dans une boite de nuit (là où l’autre grognasse fait son show – horrible séquence « musicale » qui nous est infligée en intégralité…), et dézingue du figurant à tout va. La chanteuse prend la fuite, aidée par un flic blondinet et ses potes (dont un personnage terrible, L’Homme A La Mulette Satanique, qui est à lui-seul un plaidoyer pour l’éradication impitoyable des odieux sadiques capillicoles) : les scènes de poursuite en voiture calquent celles de Terminator. Comme dans le film de James Cameron, la vilaine s’en prend ensuite au commissariat de police où la donzelle s’est réfugiée et tue tout le monde sur son passage. De même, elle se rend ensuite dans un hôtel… et se lance dans une auto-réparation pseudo-gore de son œil (une sorte de balle de ping pong qui fait « ploc » en tombant dans le lavabo), exactement comme dans Terminator… sauf qu’elle n’a jamais été blessée au visage et que, rappelons-le, elle n’est pas un cyborg ! Et ainsi de suite. Tout ou presque est repris à Terminator, en dépit du bon sens et du bon goût.
 
Un point positif, ceci dit : comme dans l’original, c’est rythmé et ça pète bien. Seulement c’est ridicule… et les dialogues tous plus affligeants les uns que les autres n’arrangent rien à l’affaire. On finit par en arriver à une ahurissante conclusion, où ça défouraille de partout, une maquette d’avion explose quand les potes du flics débarque dans un hélicoptère, lequel explose bientôt à son tour (mais a le bon goût de rester suspendu à un fil en nylon), quand la sorcière se transforme, non pas en squelette cybernétique, bien sûr, mais en une sorte de zombie raté qui émet des petits rayons lasers par les yeux.
 
Consternant. Un nanar sympathique, au final, même si on a vu bien plus mauvais. Par contre, on a rarement vu un plagiat aussi jusqu’au-boutiste et en même temps aussi invraisemblable…

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"Sanjuro", d'Akira Kurosawa

Publié le par Nébal

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Titre original : Tsubaki Sanjûrô.
Réalisateur : Akira Kurosawa.
Année : 1962.
Pays : Japon.
Genre : Aventure / Comédie dramatique / Jidai geki / Chambara.
Durée : 1h31.
Acteurs principaux : Toshirô Mifune, Tatsuya Nakadai, Keiju Kobayashi…
 
Akira Kurosawa est grand. Aujourd’hui, cette assertion fait à peu de choses près l’unanimité, même s’il n’en fut pas toujours ainsi. Et, à mon sens, un des aspects de son génie était son aptitude à œuvrer dans bien des genres différents, du jidai geki au film noir, du drame à la comédie. Preuve supplémentaire qu’il fut un temps où être un auteur n’impliquait pas de faire des films chiants et prétentieux… Car Kurosawa savait à l’occasion s’amuser sans se compromettre, et livrer des films avant tout voués au divertissement des spectateurs tout en accomplissant un travail irréprochable, digne du grand artiste qu’il était.
 
En 1961, Kurosawa remporte un beau succès populaire au Japon avec Yojimbo (Le garde du corps). Dans ce film plus léger que bien d’autres œuvres du maître, un de ses acteurs fétiches, à savoir Toshirô Mifune, incarne avec brio un rônin pouilleux et sarcastique qui libère une petite ville de l’oppression que lui infligent deux clans rivaux en jouant un double jeu, passant d’un bord à l’autre en fonction des circonstances. Parmi ses adversaires, le plus notable est incarné par un autre acteur fétiche de Kurosawa, Tatsuya Nakadai (que l’on retrouvera notamment une vingtaine d’années plus tard, tout simplement phénoménal dans Kagemusha et Ran). Kurosawa livre avec Yojimbo un excellent divertissement, très inventif dans le fond comme dans la forme, et rend par la même occasion un succulent hommage aux grands westerns qui ont toujours constitué une part importante de son inspiration. Ironie du sort : Yojimbo sera à son tour repris sous la forme d’un western, et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit du génial et déterminant Pour une poignée de dollars de Sergio Leone, dans lequel un Clint Eastwood alors quasi inconnu reprend le rôle de Mifune…
 
Quoi qu’il en soit, l’astucieux mélange d’humour et de violence caractérisant Yojimbo fonctionne à merveille, et la Toho demande bien vite à Kurosawa de tourner une suite. Celui-ci accepte, mais n’entend pas bâcler le travail pour autant. Il sort donc de ses cartons un vieux scénario qui n’avait pu jusqu’alors être tourné et qui lui tenait à cœur, et y rajoute un peu de comédie et quelques combats supplémentaires pour y retrouver l’esprit de Yojimbo. Ce sera donc ce Sanjuro, sorti au Japon en 1962, et qui rencontre à son tour un beau succès.
 
De manière très logique, Kurosawa fait à nouveau appel à Toshirô Mifune pour incarner le rônin Sanjuro Tsubaki. Mais il engage également une fois de plus Tatsuya Nakadai pour incarner le principal adversaire de Sanjuro, bien différent de son personnage un peu puéril et sadique du précédent métrage ; il sera cette fois Muroto, un homme que tout oppose en apparence à Sanjuro : digne, majestueux, imposant le respect, une sorte d’archétype du samouraï fidèle à son maître, mais éventuellement aussi fourbe que lui. Et il est tout aussi convaincant dans ce rôle…
 
L’histoire débute alors que neuf jeunes samouraïs passablement stupides se sont réunis dans une maison isolée – et qu’ils supposent vide… – pour établir un plan d’action contre la corruption qui gangrène la région. Un des samouraïs est allé voir son oncle le chambellan pour dénoncer ce fléau, mais le vieil homme n’a rien voulu entendre, arguant que l’habit ne faisait pas le moine et que les jeunes gens ne savaient dans quoi ils mettaient les pieds. Le neveu, furieux, se rend donc auprès de l’inspecteur Kikui pour renouveler sa plainte ; celui-ci semble plus disposé à l’écouter, et suggère à ses camarades de se réunir pour dresser un dossier complet de la situation. Les jeunes gens sont aux anges de trouver un appui aussi solide… Mais surgit alors d’une pièce voisine un rônin tout dépenaillé, bourru, l’air encore un peu endormi, qui se plaint du boucan qu’ils font et les traite d’idiots ! Sanjuro, rien qu’en écoutant la conversation des jeunes gens, comprend que Kikui, à la différence du chambellan, fait partie des corrompus, et que sa suggestion de réunion était un piège, dans lequel les jeunes crétins sont tombés à pieds joints. Un bref coup d’œil à l’extérieur le confirme : la maison est cernée par les hommes de Kikui. Sanjuro cache les jeunes samouraïs, et se débarrasse à lui seul des importuns en faisant une brève et sèche démonstration de son habileté au sabre ; il s’attire dès lors l’admiration de Muroto, samouraï très charismatique et bras droit de Kikui. Les hommes repartent bredouilles, et Sanjuro, comprenant que la prochaine démarche de Kikui sera probablement de faire porter la responsabilité de la corruption sur le chambellan, en l’enlevant pour lui extorquer de faux aveux, et de faire passer les jeunes guerriers pour des rebelles, décide de venir en aide à ces derniers.
 
Débute alors une complexe partie d’échecs, où les plus brillants hommes des deux partis, Sanjuro et Muroto, rivalisent de ruse pour faire triompher leur cause. L’affrontement global tourne bientôt à la rivalité personnelle entre ces deux hommes que tout oppose a priori, mais qui n’en ont pas moins une franche estime l’un pour l’autre…
 
On retrouve dans Sanjuro tout ce qui faisait le sel de Yojimbo. Si l’action n’est pas omniprésente, elle n’en est pas moins rondement menée, ménageant de temps à autre quelques belles scènes de combat au sabre. Kurosawa en profite d’ailleurs pour se démarquer encore un peu plus du chambara traditionnel, fortement inspiré par le théâtre kabuki, tout en chorégraphies et grands gestes, qui avait jusqu’alors les faveurs du public et des studios. Chez Kurosawa, les combats sont plus brefs, plus rudes, plus violents : il s’agit pour le guerrier, non pas de multiplier les mouvements certes agréables à l’œil bien qu’inutiles, mais bien au contraire de tuer son adversaire d’un coup unique bien placé. Le fameux duel final entre Sanjuro et Muroto en est probablement le plus célèbre exemple. Et cette approche du combat au sabre, alors révolutionnaire, devait grandement influencer les films de chambara ultérieurs.
 
Les combats, s’ils sont impressionnants, sont assez rares cependant. Le véritable duel entre Sanjuro et Muroto est d’ordre tactique, passant par la lente élaboration de plans reposant en bonne partie sur le bluff : c’est à une partie d’échecs que se livrent les deux hommes, dans un sens, et Kurosawa est remarquablement efficace pour traiter de cet aspect de l’affrontement.
 
Mais Sanjuro, de même que Yojimbo, c’est aussi beaucoup d’humour : Toshirô Mifune est toujours aussi épatant dans son rôle de rônin blagueur, et il y a à l’occasion quelques scènes fort drôles, que le rire soit suscité par l’invraisemblable bêtise des jeunes samouraïs ou par le comportement un peu gnan-gnan de la femme du chambellan et de leur fille, libérées par Sanjuro, et qui cherchent à tout prix à dégager beauté et poésie de ce sordide affrontement… Mention spéciale à Keiju Kobayashi, dans le rôle d’un garde de Kikui fait prisonnier par les jeunes samouraïs et qui gagne progressivement leur cause : le running gag de ce « captif », en fait très libre de ses mouvements, qui sort régulièrement de son placard pour donner des conseils à ceux qui sont supposés être ses adversaires donne lieu à quelques scènes hilarantes, ainsi quand il se met à danser avec les jeunes gens tous fiers d’un récent succès sur un air de jazz totalement anachronique, avant de retourner dans son placard quand les jeunes gens le regardent d’un air interloqué… La musique de Masaru Sato, en effet, joue énormément sur l’atmosphère du film, alternant entre compositions traditionnelles, ambiances oppressantes et soudains délires guillerets plus ou moins jazzy, ce dont le célèbre thème de Yojimbo, ici repris pour la fin du film, donne une bonne illustration.
 
Dans Sanjuro, cependant, Kurosawa a choisi d’insérer en même temps une dimension un peu plus tragique que dans Yojimbo (quand bien même l’atmosphère de ce premier opus était déjà fort sombre). La femme du chambellan (« la dame » que Sanjuro, décidément mal-élevé, s’obstine dans un premier temps à appeler « la vieille ») et sa fille font certes rire, de par leurs remarques totalement déplacées dans le contexte du conflit contre Kikui. Mais « la vieille » dit un jour à Sanjuro une phrase destinée à le marquer à vie : « Les meilleurs sabres restent dans leur fourreau. Vous, vous êtes comme un sabre à nu. » Et Sanjuro de méditer cette sentence, de réfléchir sur la vie sanglante qu’il a mené jusqu’alors, et de souffrir dès lors terriblement chaque fois qu’il lui est nécessaire de prendre une vie. Aussi ne veut-il pas, au final, se battre contre Muroto ; mais tout le monde n’est pas à même d’adhérer à cette philosophie…
 
Pour finir, on ajoutera, sans surprise, que c’est divinement filmé, bien sûr…. La caméra se déplace avec grâce lors des combats, et quelques tableaux, à l’occasion, sont de toutes beauté (notamment dans les scènes impliquant les camélias et, bien sûr, le combat final).

Sanjuro, pour être principalement axé sur le divertissement, n'en est donc pas moins un grand film de Kurosawa. J'avoue y avoir préféré Yojimbo pour ma part, sans doute un peu plus nerveux et distrayant ; mais Sanjuro reste une grande réussite, un véritable modèle de chambara, et un divertissement de qualité.

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"Le cri du corps", de Claude Ecken

Publié le par Nébal

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ECKEN (Claude), Le cri du corps, [Paris], Fleuve noir, coll. Anticipation, 1990, 184 p.
 
J’ai découvert l’auteur français de SF Claude Ecken avec une chouette et longue nouvelle publiée dans le numéro spécial anniversaire de Bifrost ; j’avais été très convaincu par ce récit médical à la forte atmosphère zombifique. Aussi, l’autre jour, quand j’ai entraperçu un roman du Monsieur perdu entre deux Van Vogt dans les étals d’un bouquiniste, je me suis dit que je pouvais bien lui accorder 1,50 € et une journée. J’ai bien fait…
 
Je ne serais pas surpris d’apprendre que le sieur Ecken a eu une formation médicale. En effet, dans Le cri du corps, le héros est un médecin, de même que dans la nouvelle précédemment évoquée, et les aspects scientifiques qui y sont développés renvoient à peu près exclusivement à la médecine.
 
Aziki M’Bouhilé est une jolie jeune femme, depuis peu installée à Montpellier en tant que médecin généraliste. On connaît la chanson : s’installer à son compte, c’est pas évident. A fortiori quand on est noire et qu’on a le nom typé qui va avec. Certes, elle a bien « acheté la clientèle » de son prédécesseur en même temps que le local, mais le fait est que bon nombre des patients du docteur Solimon ont préféré aller voir ailleurs. Sa secrétaire, par contre, est toujours là, ainsi qu’il était prévu dans le contrat : or cette Mme Vassonier, si elle est efficace dans son travail, n’en est pas moins une vieille peau aigrie qui regrette le passé, comprend fort bien (pour la ressentir probablement) la xénophobie latente du Français méridional de base, et se plaint sans cesse des retards de paiement de la petite nouvelle, là. C’est que l’argent ne rentre pas, avec cette clientèle très réduite – et assez, heu, « colorée » – et les prêts à rembourser. Bref, ça va pas fort…
 
Sur le plan personnel, c’est pas génial non plus. Aziki s’est amourachée du séduisant et futile Francis, chirurgien de son état, très chaud du caleçon, impossible à retenir dans ses filets. Elle persiste, pourtant, et devient malgré elle complice des nouvelles conquêtes de ce play-boy superficiel au possible. Ajoutez à cela un grand frère drogué et dealer, Mako, qui vient de s’échapper de son centre de désintox et frappe un soir à la porte de sa sœur, qui lui doit beaucoup, en lui expliquant que des sales types le recherchent pour lui faire la peau… Il y a de quoi péter un câble.
 
Et sur ce déboule un jour dans le cabinet M. Raymond Corlet. Un type mal dans sa peau, à l’air plus vieux qu’il ne l’est réellement. Il est malade, dit-il ; ouais : il somatise à bloc, surtout, traduit bien vite Aziki. Bon ; elle le guérit. Mais il revient avec une autre maladie. Bon ; elle le guérit… Ca fait des rentrées d’argent, plutôt agréables en ces temps difficiles… Le problème est qu’il revient quasiment tous les jours, et toujours avec une nouvelle maladie. Et, un jour, il se met à gonfler étrangement, jusqu’à devenir franchement monstrueux : et là, la médecine est désarmée, et le docteur M’Bouhilé se retrouve avec un sacré problème sur les bras, d’autant que Raymond Corlet, « son » patient, ne veut plus avoir affaire qu’à elle…
 
La somatisation est un sujet fascinant et diablement perturbant (je parle d’expérience…). Claude Ecken en traite fort intelligemment, à travers le personnage à la fois horripilant et émouvant de Raymond Corlet : un type mal dans sa peau comme il y en a beaucoup, un inadapté, quelqu’un qui ne sait pas comment font les autres pour vivre (ce qui, personnellement, me parle énormément, mais bon, là n’est pas la question…). La somatisation devient pour lui un refuge, lui permettant de retrouver une sorte de réconfort fœtal et d’exercer ses caprices : on n’exige pas du malade ce que l’on exige du bien portant ; la maladie, dès lors, a pour lui des aspects sécurisants, en dépit de la souffrance qu’elle provoque, et il confère à Aziki une multitude de rôles : mère, amante, confidente, celle qui peut soigner (lire : prendre soin), une déesse, à peu de choses près.
 
Et cela, Aziki le vit fort mal, ce que l’on peut très bien comprendre. C’est une jeune femme forte : toute sa vie, elle a dû batailler plus que les autres, sa couleur de peau constituant trop souvent un handicap. Elle éprouve un mépris instinctif pour la faiblesse, qu’elle ne tolère pas, même chez elle (et pourtant, elle sanglote régulièrement dans ce court roman très sombre…). Corlet en attend de la chaleur, mais elle est finalement quelqu’un d’assez froid. En tant que médecin, elle regarde les symptômes, établit un diagnostic, rédige une ordonnance, allez hop salut. La vie de Corlet ne l’intéresse pas ; si il tient tant que ça à en parler, il n’a qu’à se faire des amis (c’est facile, non ? tout le monde y arrive naturellement !), ou sinon aller voir un confesseur, ou, tiens, encore mieux, un psychiatre. Un de ses vieux professeurs cherche pourtant à lui faire comprendre que ce n’est pas si simple, et que guérir et soigner, ce n’est pas la même chose…
 
Je crois que c’était Charcot qui avait dit à ses étudiants, en substance : « Pour avoir obtenu vos diplômes, ne vous considérez pas comme des médecins pour autant ; car il n’est pas donné à tout le monde d’être un artiste. » La phrase, paraît-il, est souvent citée aux étudiants en médecine ; elle est assez prétentieuse, et sent un peu l’esprit de corps… Mais elle a sans doute un fond de vérité et, même si les préoccupations de Charcot à cet égard étaient probablement bien différentes, ce bref roman m’y a néanmoins fait penser. Au-delà d’une histoire de science-fiction (vaguement horrifique) assez entraînante, Claude Ecken livre ici une intéressante étude des relations entre le médecin et son cli… pardon, son patient. Les torts sont partagés, dans cette histoire, et si Aziki est à bon droit agacée par le comportement intolérable et envahissant de Corlet, elle a néanmoins quelques reproches à se faire ; et la métamorphose du malade résulte bien de l’attitude des deux intervenants dans cette relation. Sous cet angle, le roman est vraiment intéressant, et, à bien des égards, le pragmatisme hautement réducteur d’Aziki peut aisément être transposé à d’autres professions, d’autant plus que tout l’encourage à l’heure actuelle… A l’occasion, enfin, Ecken esquisse légèrement une transposition plus globale de cette relation médecin / patient à l’échelle du colonialisme, ce qui m’a semblé plutôt bien vu, bien que contestable.
 
Autre point positif : les personnages, s’ils ne sont pas tous aussi approfondis qu’Aziki et Corlet, sont néanmoins assez crédibles, notamment dans la mesure où ils ont tous quelque chose de répugnant, sans être uniformément monstrueux pour autant. Le récit, très noir dans l’ensemble, est ainsi profondément humain, et ne se contente pas d’appliquer des stéréotypes à une trame finalement très réduite, quand bien même elle est intéressante.
 
Ne nous méprenons pas : Le cri du corps n’est pas un chef-d’œuvre, le style est assez anodin (mais on a vu bien pire, ça reste très correct), il y a à l’occasion quelques gratuités et une certaine tendance à meubler pour faire un roman de ce qui aurait sans doute dû à la base constituer une assez longue nouvelle. Reste que c’est une lecture intéressante, un peu plus qu’un bon divertissement, et c’est déjà bien.

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"Maître de l'espace et du temps", de Rudy Rucker

Publié le par Nébal

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RUCKER (Rudy), Maître de l’espace et du temps, traduit de l’américain par Jean Bonnefoy et Jean-Pierre Pugi, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [1984-1985, 2000] 2005, 743 p. (Contient : Maître de l’espace et du temps – roman – ; Le secret de la vie – roman – ; A l’assaut du cosmos – nouvelles).
 
Rudy Rucker, mathématicien et informaticien compétent, est, en plus d’être un vulgarisateur apprécié, un important écrivain de science-fiction, considéré même comme une des grandes figures du cyberpunk, avec William Gibson et Bruce Sterling. Il a pourtant été très peu traduit par chez nous, injustice qu’entend réparer ce beau volume de la collection Lunes d’encre comprenant deux romans et un recueil de nouvelles, pas vraiment cyberpunk dans l’ensemble, mais toujours inventif et souvent très drôle.
 
Commençons par évoquer le délirant roman qui donne son titre au volume. Un jour, Fletcher, le narrateur, fait une rencontre étrange à l’intérieur même de sa voiture : son pote Harry, savant génial mais totalement irresponsable, en version miniature… Celui-ci lui explique qu’il revient du futur après avoir inventé une machine phénoménale, le « blonzeur », reposant sur la distorsion de la constante de Planck à grands coups de gluons, et le rendant à peu de choses près « maître de l’espace et du temps » : il peut voyager dans le temps, dans des univers parallèles, apporter de subtiles modifications ici ou là… Mais, pour cela, il est nécessaire que Fletcher participe au projet, en le suggérant à Harry et en lui faisant un prêt (attention, paradoxe temporel inside). Fletcher sait que les projets de son ami ont une certaine tendance à mal tourner, mais, attiré notamment par l’appât du gain, il s’exécute. Le blonzeur est créé, et les deux hommes, dès lors qu’ils emploient l’invention, ne connaissent plus vraiment de limites : il leur est permis de voler, ils peuvent devenir riches et beaux (ce n’est qu’un exemple, hein…), ils peuvent tout faire. Génial, non ?
 
Sauf qu’il y a les conséquences, dont Harry se moque un peu, mais qui peuvent vite devenir très gênantes : quand Godzilla se met à ravager votre ville, vous êtes en droit de vous poser des questions… Mais c’est peut-être pas pire que ces étranges cerveaux sur pattes qui se baladent partout pour prendre le contrôle des gens… Et d’ailleurs, les porcôtiers et beignetiers destinés à résoudre enfin le problème de la faim dans le monde sont-ils une si bonne idée que ça ? Finalement, Dieu, c’est pas si facile que ça comme boulot…
 
Un roman hilarant, bourré de bonnes idées, au style agréable et à la narration fluide : un vrai petit bonheur, en somme ! On avait parlé d’un projet d’adaptation au cinéma par Michel Gondry ; je ne sais pas où ça en est, ni même si ça tient toujours, mais j’espère de tous mes vœux que cela se fera un jour.
 
Le deuxième roman du recueil, Le secret de la vie, n’est pas moins intéressant, et souvent très drôle également, mais un peu plus sérieux, ou, plus exactement, plus touchant. « Conrad Bunger avait seize ans quand ça le frappa pour la première fois : un jour, tu seras mort. » Rien que de très normal. Conrad découvre donc, à peu près en même temps que les premières cuites et un indéniable attrait pour les séduisantes formes des jeunes filles, l’existentialisme (il cite à tout bout de champ La nausée de Jean-Paul Sartre…) et la rébellion. C’est un adolescent, quoi ; normal. Pas forcément facile à vivre, ceci dit, quand on habite au fin fond des Etats-Unis au début des années 1960, que son père est diacre, et que l’on fréquente un établissement catholique ; disons que cela suscite quelques menus conflits. Mais Conrad résiste : il s’interroge sur l’existence, sur la vie, il veut en percer le secret. Pourquoi tout ça, hein, d’abord ? Et à quoi bon ? Il y a là quelque chose de perturbant dont les autres, enfin, les vieux, surtout, ne semblent pas avoir conscience… Conrad en vient à se dire qu’il n’est peut-être pas comme les autres, à se bâtir un mythe de « l’enfant trouvé ». Une réaction assez compréhensible, une fois de plus, sauf qu’en ce qui le concerne c’est vrai. La preuve : il découvre un jour – bon, d’accord, il était bourré, mais là n’est pas la question – qu’il sait voler, entre autres pouvoirs étranges… Raison de plus pour chercher à comprendre le secret de la vie, ou, pour dire les choses autrement : bordel, mais qu’est-ce que je fous là ?
 
Un roman fort réussi, bourré de bonnes idées. Les personnages sont très humains, crédibles et attachants ; scènes drôles et touchantes s’enchaînent, et l’évocation de l’adolescence est assez remarquable. Et quand la science-fiction entre véritablement en jeu, cela devient un véritable régal. Il y a bien eu quelques esprits chagrins pour regretter de temps à autre une prétendue vulgarité, s’indigner, non mais vous vous rendez compte, de ce que les personnages boivent (et vomissent), se droguent (et vomissent) et baisent (et… ben pourquoi pas ?). Scandale ! Ce à quoi je répondrais, désireux de rester poli : hey mec, c’est un roman sur des djeuns dans les sixties, pas un petit traité des bonnes manières ! Non mais franchement… Rien de choquant ou de nauséeux ici, c’est même plutôt sobre par rapport à ce que l’on peut légitimement craindre à force de récits jeunistes racoleurs au trash branchouille qui fait bander le bobo et défaillir la rombière ; disons que c’est très supportable, un honnête juste-milieu, quoi. Et que le bouquin est bon.
 
On passe enfin à A l’assaut du cosmos, un recueil de nouvelles, écrites pour la plupart en collaboration : ainsi, « La racine carrée de Pythagore », écrit avec Paul Di Filippo, amusant délire présocratique. Trois récits, ensuite, sont écrits avec Marc Laidlaw, se déroulant tous dans la ville balnéaire de Surf City, dont on devine assez le principal centre d’intérêt : « La bougie des sables d’Andy Warhol », excellente nouvelle, drôle et tragique à la fois, confronte un clochard artiste et sa copine schizophrène à un étrange paradoxe temporel qui les amène à côtoyer le gourou du pop-art, pour le meilleur et pour le pire ; plus directement drôles, les deux récits suivants, « Surfer sur les probabilités » et « Surfer sur le chaos », mettent en scène une bande de jeunes surfers quand même un peu couillons, qui ont l’idée saugrenue de se fabriquer un surf « attracteur de chaos », ce qui peut susciter un assez terrifiant bordel – comme on en juge essentiellement dans la première nouvelle – ou les amener à faire des rencontres étranges, comme la fameuse Cthulha, qui évoque bien vous savez qui, mais dans une piscine ; et avec un surf pas loin… Enfin, deux nouvelles écrites en collaboration avec Bruce Sterling : tout d’abord « Méduse », récit hilarant sur l’étrange invention d’un jeune savant travesti et son exploitation absurde par un capitaliste sauvage accroc du téléphone portable et du flux-tendu ; puis « A l’assaut du cosmos », récit très drôle une fois de plus contant l’âge glorieux de la conquête de l’espace en Union soviétique, avec des vrais morceaux de KGB et de chamanisme en Tunguska dedans. Entre temps, on a eu droit à deux nouvelles écrites par Rudy Rucker seul : « Le cinquante-septième Franz Kafka », un peu trop hermétique à mon goût, et, plus intéressante, « L’école Jack Kerouac de poésie désincarnée », bel hommage à l’auteur de Sur la route.
 
L’ensemble de ce volume est donc très convaincant, et l’on ne peut qu’espérer voir venir un de ces jours de nouvelles traductions de Rudy Rucker.

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"Regards sur Philip K. Dick. Le kalédickoscope", d'Hélène Collon (éd.)

Publié le par Nébal

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COLLON (Hélène) (éd.), Regards sur Philip K. Dick. Le kalédickoscope, anthologie de témoignages et de textes critiques, entretien avec Philip K. Dick et bibliographie, textes choisis, présentés et traduits par Hélène Collon, à l’exception de « Dans le monde qu’il décrivait : la vie de Philip K. Dick », de J. Wagner, traduit par P.-P. Durastanti, révisé par H. Collon, [s.l.], Les Belles Lettres – Encrage, coll. Travaux, [1970, 1975, 1982-1983, 1985, 1987-1988, 1990-1992, 1996] 2e éd. revue et augmentée 2006, 270 p.
 
Oui, Philip K. Dick ! Encore et toujours Philip K. Dick ! C’est le plus grand, vous dis-je. Alors je ne pouvais décemment pas passer à côté de cette anthologie éditée par Hélène Collon, et multipliant les points de vue, éventuellement contradictoires, sur sa vie et son œuvre. Décortiquons un peu.
 
Tout commence avec un bref texte de Philip K. Dick lui-même (« Le Monde que je décris », pp. 7-8), sorte de « déclaration d’intention » assez déstabilisante, et qui sera souvent citée dans les études qui suivent, ces autres « regards », parfois bien différents, mais toujours intéressants.
 
On commence avec un assez long texte « universitaire » de Jeff Wagner à la tonalité essentiellement biographique (« Dans le monde qu’il décrit : la vie de Philip K. Dick », pp. 11-43). Ce fut sans doute une des premières entreprises du genre, ce qui explique quelques lacunes par-ci par-là, quelques anecdotes contestées depuis et quelques mystères éclaircis (notamment par Lawrence Sutin dans son excellent essai biographique, déjà évoqué en ces pages, Invasions divines). Mais cela reste dans l’ensemble très intéressant, et contient quelques approches critiques originales qui en justifient amplement la lecture.
 
L’article suivant (« La transmutation de Philip K. Dick », pp. 45-62) est dû au fameux écrivain de science-fiction Norman Spinrad, et est assez déstabilisant. L’auteur de Jack Barron et l’éternité était en effet un intime de Philip K. Dick, et le tableau qu’il en dresse est à l’occasion fort touchant (ainsi quand il évoque la mort de son ami et les circonstances bien particulières dans lesquelles il l’a apprise). Mais Spinrad, sans doute pour cette raison, se fait ici assez polémique, et entend dresser un portrait de Dick bien différent de celui que l’on a eu un peu trop coutume de faire, à savoir celui d’un écrivain irrémédiablement dingue, toxico jusqu’au bout des ongles, et – horreur suprême – devenu bigot. C’est en soi parfaitement légitime, et même louable. Le problème, cependant – mais Spinrad est le premier à reconnaître que son texte est subjectif au possible –, est qu’il tend, dès lors, en partant de l’éloge parfaitement justifié de La transmigration de Timothy Archer – roman brillant et trop souvent négligé quand on évoque les grandes œuvres dickiennes –, à dénigrer, en gros, tout ce que Dick a pu écrire entre Ubik et ce dernier opus. Pour Spinrad, le « vrai » Dick n’est pas celui de l’Exégèse et de Siva, sur lesquels s’enflamment trop les commentateurs, et je veux bien le suivre sur ce point. Mais de là à dire que des romans tels que Coulez mes larmes, dit le policier, Substance mort ou Siva sont des « romans mineurs » ! Non, il y a là un pas que je ne saurais franchir, moi qui place justement ces trois romans parmi les plus grandes réussites de Dick, aux côtés des grands textes des années 1960 qui remportent sans surprise la faveur de l’auteur. Cette critique ne me paraît valable que pour, par exemple, Mensonges et Cie et L’invasion divine ; et, si le point de vue de Spinrad est très compréhensible, on peut néanmoins regretter qu’il jette ainsi le bébé avec l’eau du bain.
 
Pierre-Louis Malosse nous livre ensuite un petit texte curieux et dans l’ensemble remarquable (« La Pythie dans le labyrinthe », pp. 63-69). Il s’agit d’une analyse, un peu à vol d’oiseau parfois mais dans l’ensemble très convaincante, de ce que l’on a pourtant l’habitude de qualifier comme un « roman mineur » de Philip K. Dick, à savoir Le Zappeur de Mondes (publié en France dans un premier temps sous le titre de Dedalusman), à l’aune de la philosophie et de la culture de la Grèce antique. Passionnant ! Où l’on voit que, même dans ses moments de « petite forme » et d’écriture alimentaire, Dick avait beaucoup de choses à dire…
 
Le fameux écrivain britannique Brian W. Aldiss livre ensuite un article très dense, partant de Glissement de temps sur Mars pour évoquer bon nombres d’aspects de l’œuvre entière de Philip K. Dick (« Le Piège maudit de Philip K. Dick : autour de « Glissement de temps sur Mars » », pp. 71-77). Ce texte de 1975 a un aspect « propagandiste » assez marqué : il s’agit, pour Aldiss, de contribuer à faire connaître et estimer l’œuvre dickienne du public britannique. D’où quelques approximations ou points contestables dans une analyse dans l’ensemble très séduisante, mais hélas trop riche pour un si petit nombre de pages. Intéressant, ceci dit.
 
C’est ensuite à Robert Galbreath de nous échauffer les neurones, en prenant à peu de choses près un point de vue diamétralement opposé à celui de Norman Spinrad (« Doute et rédemption dans la « Trilogie divine » », pp. 79-89). Entendons-nous bien : il ne prétend certes pas que Dick était fou, ou quoi que ce soit du genre… Seulement, à l’en croire, loin d’être une œuvre mineure, la « Trilogie divine » est une remarquable « somme théologique » à sa manière, incroyablement riche et pertinente, et qu’on aurait tort de reléguer aux oubliettes sous prétexte de délire religieux (comme on aurait tort, d’ailleurs, d’en faire une lecture au pied de la lettre revenant à peu de choses près à faire de Dick une sorte de gourou…). On peut être un brin effrayé par cet article : en se fondant sur la « Trilogie divine » et l’Exégèse, le risque est que l’on en arrive – un peu comme Dick, diraient les mauvaises langues… – à dire tout et n’importe quoi en noyant le poisson sous un charabia mystique sans intérêt ; et, à vrai dire, considérer la « Trilogie divine » comme un « bloc » présentant une certaine unité, en dépit des différences flagrantes, tant pour ce qui est de la forme que pour ce qui est du fond, entre Siva, L’invasion divine et La transmigration de Timothy Archer, c’est tout de même très contestable… Seulement voilà, Robert Galbreath évite remarquablement bien tous ces écueils et livre au final une analyse érudite, très originale, passionnante et très convaincante (même si, sur certains points, nécessairement…). En gros : loin d’avoir tourné bigot décérébré, Dick, confronté à ces étranges phénomènes de 1974, s’est en fait retrouvé à questionner la « foi » qu’il plaçait au centre de ses préoccupations en 1970 (dans le premier texte du recueil), questionnement rationnel qui débouche sur l’Exégèse et sa retranscription dans les romans de la « Trilogie divine », mais avec une conscience aiguë de tous les problèmes que cette investigation soulève ; c’est l’occasion de voir combien cette enquête est riche et érudite, empruntant, non pas au seul dogme épiscopalien mâtiné de gnose que l’on relève souvent, mais à bien des traditions philosophiques et théologiques différentes, des présocratiques à Kant, de la Kabbale à Luther, en passant par l'hindouisme et la phénoménologie, etc. Au final, cependant, Dick, confronté à l’impossibilité de la preuve, tend à déboucher sur une forme d’aporie, et retrouve son questionnement traditionnel sur la réalité. Si les « événements de 1974 » ont traumatisé Dick, cela n’a été que pour mieux réaffirmer ultérieurement le stade ultime et profond de sa foi, non pas en un complot permanent, un démiurge maléfique ou un Système Intelligent Vaste et Actif, mais en l’homme, dès lors qu’il est « vraiment » humain, et donc sensible à la caritas, à l’agapè : le trouble religieux de l’auteur le conduit, au travers d’une vaste enquête épistémologique, ontologique et métaphysique imprégnée d’un profond scepticisme qui exclut la qualification de « cinglé » ou même de « mystique » ayant connu une « révélation », à réaffirmer avec force un humanisme bien plus caractéristique, et très perceptible dans les trois romans. Une lecture sans doute critiquable, mais néanmoins passionnante ; un des grands moments de cette anthologie, en ce qui me concerne.
 
On passe ensuite à quelque chose de plus léger, avec un texte de Robert Silverberg consacré aux premières nouvelles de Dick et à leur influence ultérieure sur sa propre production (« Philip K. Dick : les fictions courtes », pp. 91-99). Intéressant et touchant.
 
Retour à l’analyse, politique cette fois, avec le réjouissant mais parfois très contestable article de Daniel Fondanèche (« Dick, prophète libertaire », pp. 101-111). L’ombre de Mai 68 plane sur ces développements parfois probablement un peu idéalisés, mais qui ont néanmoins pour intérêt de dégager certaines thématiques politiques chez Dick (j’ai toujours envie d’écrire un gros truc sur ce sujet, moi, quand je suis pris de délire mégalomane... mais, rassurez-vous, il y a peu de risques pour que je le commette un jour…), mais aussi et peut-être davantage encore d’expliquer de la sorte le retentissement soudain pris par l’œuvre dickienne dans l’immédiat après-68 de la France pompidolienne ; très intéressant sous cet angle.
 
Suit un gros morceau : un long et fascinant entretien avec Philip K. Dick par D. Scott Appel et K.C. Briggs, découpé en deux parties (pp. 113-140, et pp. 195-210). Trop de thèmes sont abordés ici pour que je puisse véritablement aborder la chose. Je me contenterai juste de dire que la première partie, très chaleureuse et détendue, nous montre un Dick extrêmement sympathique et parfois tout bonnement hilarant, mais qui sait aussi devenir plus sérieux et franchement impressionnant ; la tonalité de la seconde partie est bien différente, Dick s’embarquant dans un étrange (et amusant) délire d’interprétation sur ses capacités précognitives dans Coulez mes larmes, dit le policier et la nécessaire implication de l’Union soviétique dans son expérience de 1974… Indispensable.
 
Les articles d’analyse suivants sont hélas moins convaincants : l’article de Philip Strick (« Le cinéma dickien », pp. 143-152), datant de 1992, me paraît aujourd’hui complètement dépassé, et à vrai dire assez léger pour ce que l’on pouvait alors en dire. Jay Kinney (« Corps à corps avec les anges : le dilemme mystique de Philip K. Dick », pp. 153-163) revient sur la « Trilogie divine » et l’Exégèse, en en axant l’analyse sur la gnose, ce qui est certes pertinent, mais bien moins original et intéressant que l’article de Galbreath sur un thème finalement assez proche. Enfin, Ernesto Spinelli (« Philip K. Dick et la philosophie de l’incertitude », pp. 165-175) n’est pas inintéressant dans son évocation des influences existentialistes et phénoménologiques dans la pensée dickienne, mais n’apporte pas grand chose non plus.
 
Restent enfin deux textes inclassables, sortes d’hommages à Dick : « La Voix du sang parle à Kensington Gore » (pp. 177-190), petite saynète de Brian W. Aldiss, assez émouvante ; puis un poème de Jacques Chambon, « Dick déclik » (pp. 191-193), parfois maladroit mais néanmoins amusant, un peu à la manière de Gainsbourg, je trouve ; pas indispensable, ceci dit.

Suit une imposante bibliographie, qui vaut surtout pour ses développements consacrés aux articles et essais sur Dick et son oeuvre, plutôt que sur l'oeuvre dickienne en elle-même (les bibliographies figurant en annexe des recueils de Dick en Omnibus et en Lunes d'encre me semblent plus complètes).
 
Cette anthologie est donc dans l’ensemble assez remarquable, comprenant nombre de textes passionnants, de « regards » variés sur l’œuvre de Dick, et un entretien fascinant avec l’auteur. Le lecteur assidu y trouvera sans doute quelque chose ; en tant que lecteur fanatique, je me suis régalé…

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"L'Homme nu", de Dan Simmons

Publié le par Nébal

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SIMMONS (Dan), L’Homme nu, traduit de l’américain par Monique Lebailly, Paris, Albin Michel – LGF, coll. Le livre de poche, [1992, 1994, 1996] 2007, 316 p.
 
Dan Simmons est un auteur qui m’inspire un respect énorme, ne serait-ce que pour ses deux grands chefs-d’œuvre, Hypérion et L’échiquier du mal : d’énormes pavés de science-fiction (et éventuellement de fantastique pour le second, je ne vais pas rentrer dans les querelles de frontières) superbement écrits, très érudits, riches, profonds et en même temps fascinants, parfois terrifiants, parfois touchants et en tout cas remarquablement divertissants, voire jubilatoires, dans leur usage, à l’occasion, des pires clichés des séries B et des « romans de gare », manière de dire aux intégristes de la « littérature blanche » : « Ouais, je fais du genre, et j’vous emmerde ! » (‘fin, c’est comme ça que je le vois, en tout cas, mais j’abuse peut-être un peu…). Simmons est à même de mettre Keats et Stephen King dans le même panier, et d’en tirer le meilleur. Chapeau, Monsieur, vous êtes vraiment très très fort, quand vous le voulez bien.
 
Le problème étant qu’il ne l’est pas toujours autant : Les chiens de l’hiver, par exemple, m’avait un peu déçu… L’Homme nu, par contre, m’a comblé au-delà de toute attente : c’est une petite merveille, qui mérite qu’on en parle bien davantage (j’avoue avoir été assez interloqué par le peu d’écho rencontré par ce roman sur les forums SF…). Un roman difficile à classer, ceci dit ; en dépit de la couverture très noire, le voici publié en poche dans une collection « générale », et l’on y retrouve au final l’éventuel problème de définition suscité par L’échiquier du mal : fantastique ou science-fiction ? Un peu des deux en fait (même si, contraint de choisir, je dirais plutôt SF). Mais jugez-en vous-mêmes.
 
Jeremy Bremen est un mathématicien talentueux. Lui et son épouse Gail forment un couple heureux, mais guère banal, ceci dit. Ils sont en effet tous deux télépathes, liés en permanence, et à même de trouver dans cette union particulièrement profonde un rempart inviolable contre la « neuro-rumeur » formée des « pensées » environnantes – non pas seulement des « bruits », comme on le présente trop souvent dans les bouquins de SF dont Gail raffole et que Jeremy dénigre, mais un flot entier et irrépressible de sons, d’images, de sensations et d’autres choses encore, incommunicables, et qui font l’être à proprement parler.
 
Mais Gail meurt d’un cancer. Terrible épreuve pour Bremen, qui sombre dans la dépression et décide de tout plaquer, abandonnant son poste et son chat et mettant le feu à sa maison, avant de partir au hasard pour « se retrouver ». Pourtant ses malheurs ne font que commencer, et Bremen ne pourra trouver aucun refuge dans une solitude pour lui désormais inenvisageable : après toutes ces années, la disparition de Gail semble avoir affaibli les protections mentales de Bremen, et la « neuro-rumeur » devient subitement un insupportable déferlement de sensations contre lequel il ne peut plus rien faire. Agressé sans répit par les pensées les plus intimes de ceux qu’il croise, pensées souvent sordides, abjectes, agressives, désespérées, Bremen commence à perdre pied, à sombrer dans la folie et la misère la plus totale, s’enfonçant toujours plus profond dans les sombres cercles de l’Enfer : « Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate »…
 
Non, Bremen n’est pas seul, jamais. Et il se trouve à vrai dire quelqu’un – ou une étrange entité ? – pour se souvenir de lui, de Gail et de ses recherches en mathématiques, hautement abstraites ; se souvenir, dans un chaos total, nullement limité par la chronologie, de la mort de Gail, de la rencontre des deux époux, de leurs difficultés à concevoir un enfant – et peut-être de leurs secrets, malgré leur lien télépathique ? Se souvenir, surtout, de l’exaltation de Bremen à la lecture d’un article encore non publié du professeur Jacob Goldmann, dont les travaux pourraient permettre d’expliquer l’étrange faculté du couple Bremen, et au-delà chambouler totalement les conceptions traditionnelles de l’homme et du monde. Mais il est un autre souvenir que l’entité évoque à l’occasion : celui de ce pauvre enfant attardé mental, né sourd et aveugle… Et c’est ce commentateur récurent qui emploie la première personne, en n’étant véritablement aucun de ceux qui ont été cités, ou bien…
 
On l’aura compris : L’Homme nu est un roman étrange, déstabilisant et extrêmement noir. Bremen est un personnage remarquablement bien dépeint, sa souffrance est palpable, sa descente aux enfers est vécue de l’intérieur, partagée par le lecteur ; les quelques tableaux évoquant son heureux couple avec Gail sont d’autant plus touchants. Sur le plan de l’empathie, la réussite de Dan Simmons est donc totale, et contribue à renforcer la puissance à la fois angoissante et fascinante de la réflexion du roman sur l’autre, sur l’homme et sur le monde.
 
Je suis tout sauf un scientifique, et j’ai toujours été une quiche en maths ; je ne saurais donc certainement pas dire si les fort complexes délires mathématiques de Bremen et Goldmann sont véritablement convaincants sur le plan scientifique. Mais, à vrai dire, je m’en moque : les perspectives philosophiques qui s’en dégagent sont remarquablement troublantes, un peu à la manière de ce que l’on peut ressentir à la lecture des meilleurs écrits de Philip K. Dick, mais avec cette touche supplémentaire de « réalisme », en apparence tout du moins, qui contribue à donner des bases d’autant plus solides au sense of wonder qui s’exprime ici à plein. Dans les remerciements, Dan Simmons évoque notamment « le mathématicien Ian Stewart, pour avoir provoqué chez l’ignorant ès mathématiques que je suis une réaction passionnée » ; et il communique cet enthousiasme à merveille.
 
Mais ce ne sont pas là les seules références de ce très riche roman. Passons sur les références philosophiques pour ne pas en révéler trop (et je serais à vrai dire bien en peine d'aller au-delà de quelques lieux communs...). Mais il est d’autres références, davantage littéraires, qui ressortent très clairement (ainsi que me l’a fait remarquer, notamment, Jean-Daniel Brèque, quand j’ai brièvement évoqué ce roman sur le forum du Cafard cosmique) : ainsi, outre Robert Silverberg et son fameux L'oreille interne dont on rapproche souvent L'Homme nu, on trouve en exergue Dante (et nous avons déjà un peu vu en quoi, même s’il ne faut probablement pas s’arrêter à L’Enfer – c’est après tout ici Le Paradis qui est cité…) et T.S. Eliot, pour son poème Les Hommes creux (The Hollow Men, en anglais : précisons que le titre original du roman est The Hollow Man, et donc « L’homme creux », titre bien plus approprié que cet énigmatique « Homme nu » ; d’après Jean-Daniel Brèque, à nouveau, ce titre français aurait été imposé par l’éditeur – mais pour quelle raison ? ça me dépasse… – contre la volonté de la traductrice, Monique Lebailly, qui en aurait d’ailleurs légitimement conçu une certaine rancœur…), poème dont les vers, démembrés, introduisent les interventions du « commentateur ». Dans les remerciements, Simmons évoque de même Joseph Conrad, ce qui ne surprendra guère. Dans le corps de texte, on retrouve à nouveau Keats… mais aussi Stephen King (qui figure de même dans les remerciements, ainsi que son épouse, « pour leur marathon de lecture », et qualifie ce roman « d’authentique chef-d’œuvre » en quatrième de couv’, comme d’hab’, quoi… mais il a raison, le bougre !) ou encore Alfred Bester.
 
C’est que ce roman n’est pas seulement noir, triste, touchant, profond et riche (ce qui serait déjà pas mal, en même temps !). Il est aussi palpitant, avec même un certain côté série B assez typique de Dan Simmons – voyez certains passages de L’échiquier du mal, ou encore Les fils des ténèbres –, ménageant à l’occasion quelques scènes d’action ou d’horreur pure terriblement efficaces, quelques tableaux érotiques aussi, certains particulièrement bien vus. On pourrait trouver tout cela un peu gratuit, à lire le roman un peu trop vite, et ce fut, je le confesse, ma première impression. Mais le sens qui se dégage peu à peu du roman modifie bientôt ce jugement hâtif, et confirme que ces scènes ne sont pas là par hasard…
 
C’est brillant, tout simplement. Un excellent roman, à tous les points de vue.

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"Black Ninja", de Godfrey Ho

Publié le par Nébal

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Titre alternatif : Ninja: Silent Assassin.
Réalisateur : Godfrey Ho.
Année : 1987.
Pays : Hong Kong.
Genre : Actions / Arts martiaux / Ninjas… Nanar / 2-en-1
Durée : 1h25.
Acteurs principaux : Richard Harrison, Alphonse Béni, Pierre Tremblay, Stuart Smith, Grant Temple…
 
 
Ah, les ninjas… Les légendaires guerriers de la nuit, assassins sans pitié rejetant le bushido, espions imprévisibles et invisibles… Leurs légendaires tenues no… non, pardon : jaunes, roses, rouges, et de préférence qui pète bien. C’est qu’on est ici dans un film de Godfrey Ho, voyez-vous. Produit par Joseph Lai, qui plus est. Or les deux bonhommes sont parmi les plus impitoyables margoulins de l’histoire du cinéma, et on ne me fera pas croire qu’ils ne prenaient pas les spectateurs de leurs innombrables films de ninjas pour des cons (‘fin, en même temps, c’est bien légitime, hein…).
 
Godfrey Ho est le grand maître du 2-en-1 made in Hong Kong. Mais qu’est-ce donc qu’un 2-en-1, demande le jeune lecteur candide qui n’ose pas fréquenter Nanarland ? Eh bien, mon petit, un 2-en-1, chez le Monsieur en tout cas, ça consiste en ça : tu tournes (mal) des scènes toutes pourrites et quasiment sans scénario avec des gweilos (des blancs, quoi ; parce que c’est de toute façon destiné à l’exportation), et, pour que ça te revienne encore moins cher au final, tu complètes les séquences « originales » (faut l’dire vite…) avec des images extraites d’un petit film asiatique (philippin, thaïlandais, etc.) déjà tourné, qui n’a pas trouvé de distributeur, et dont tu as acquis les droits (enfin… peut-être ; parce que quand on voit la musique de ces films – Kraftwerk, Vangelis, Pink Floyd, ici le générique de Deux flics à Miami, etc. –, on se dit que le sieur Godfrey Ho a une conception bien particulière de ce qu’est la « musique de stock »…) pour pas cher du tout. Mais alors (dit le jeune candide), on a deux films abrégés et qui n’ont rien à voir entre eux ? Comment on fait pour que ça se tienne ? Eh bien sache, jeune candide, que ça ne se tient pas (ça, c’est fait) ; mais c’est pas faute d’avoir essayé, en usant de divers expédients, parmi lesquels la post-synchronisation, les champs / contre-champs destinés à faire croire (très maladroitement) que deux personnages qui ne jouent pas dans le même film discutent malgré tout ensemble, une variante très courante à base de conversation téléphonique (en plus, si le combiné du téléphone est en forme de Garfield, c’est carrément trop la classe) ou encore, petit détail que j’adore, le fait pour les personnages de se distribuer des photos des personnages de l’autre film en disant « il faut surveiller ce type »… Mais c’est scandaleux, et en plus c’est nul, s’exclame le jeune candide ! Oui, petit merdeux, mais c’est aussi très drôle, en témoigne ce Black Ninja du meilleur tonneau…
 
Un truc très alléchant, déjà : un casting de fous furieux, réunissant pas mal de trognes jusqu’alors vues surtout séparément. Jugez-en : Richard Harrison (qui n’en revient toujours pas d’avoir figuré dans autant de films de Godfrey Ho), Alphonse Béni (le Black Ninja, donc, très sémillant dans son costume jaune poussin, mais qui se prend à l’occasion pour l’inspecteur Harry), Pierre Tremblay (l’homme aux plans diaboliques, et qui peut recommencer autant de fois qu’il le veut, dans l’inénarrable – et c’est le cas de le dire – Flic ou ninja), Stuart Smith (le cabotinage effréné fait homme, une de mes idoles, personnellement), Paulo Tocha (vague sosie de Stallone, qui, pour reprendre la belle expression de Barracuda, fait ici « de la figuration à peine intelligente »)… N’en jetez plus, nous sommes déjà comblés…
 
Par contre, me demandez pas de raconter le film d’un bloc, c’est infaisable (et chiant, en plus) ; déconstruisons donc le 2-en-1.
 
La partie occidentale, pour commencer. Le début se passe en France, avec Alphonse Béni. Comment le sait-on ? Ben, facile, une bouteille d’Evian, et des baguettes de pain… Oui, mais attention : les baguettes servent en fait à dissimuler de la cocaïne ! Ca commence fort. Bon : pour faire simple, Alphonse Béni (Alvin) et son pote Richard Harrison (Gordon) sont, comme d’hab’, des agents d’Interpol. Les vilains trafiquants de drogue, aidés par des flics nécessairement corrompus, s’en prennent à Dirty Béni en envoyant des ninjas tuer sa femme ; Alphonse a beau les éliminer, vêtu d’un simple caleçon, la dame y passe (longue, longue scène d’agonie d’un ridicule achevé). Vengeance ! Avec son pote Richard Harrison, le Black Ninja va foutre la pâtée aux vilains (parmi lesquels, donc, Stuart Smith). D’où, régulièrement, ces magnifiques bastons en mousse qui arrivent comme un cheveu sur la soupe, avec les transformations ninjas à base de frénétiques moulinets des bras, les costumes ridicules, les apparitions / disparitions avec ou sans bombinette à fumée, les chorégraphies molles même quand elles sont accélérées, les acrobaties qui ne servent à rien, les armes qui apparaissent ou disparaissent comme par magie… C’est stupide, c’est ignoble, et on en redemande. D’autant plus qu’il faut bien reconnaître que le reste est assez chiant, même si, pour notre plus grand plaisir, les acteurs jouent atrocement mal (sans surprise), et les doubleurs se sont lâchés, multipliant les intonations ridicules et autres réparties stériles sous tranxène réservant quelques jolis éclats de rire (quelques extraits dans la chronique de Barracuda, d’ailleurs).
 
La partie asiatique est pas mal aussi, dans le genre (alors que c’est souvent là que le bât blesse, dans ce genre de productions). Le héros est un Chinois qui s’appelle Edmond (allons bon…) ; et Edmond est grave véner, parce que des méchants mafieux ont fait assassiner son pôpa. Alors lui aussi il veut se venger (original, hein ?). Le lien avec la partie occidentale ? Cherchez pas, c’est très léger (en gros, les chefs des méchants sont, de loin, les mêmes pour les deux films…). Mais Edmond part en croisade, donc, assisté de quelques potes à lui particulièrement funky (magnifique chorégraphie nanarde quand Edmond apprend la mort de son père), et d’une drôlesse prétendument très masculine. Edmond est particulièrement stupide, et c’est tant mieux : c’est ainsi avec une jubilation sadique qu’on le voit se ramener à tout bout de champ pour foutre des types à poil (à la recherche d’un tatouage en forme de phénix qui désignerait l’assassin de son père), provoquer des bastons, et fuir après avoir dit qu’on ne lui faisait pas peur. Le tout étant souvent hyper-accéléré, ce qui donne au final des grands moments de nawak bennyhillesque.
 
Bref, un chouette nanar à base de ninjas, qui repousse très très loin les limites du mauvais goût et de l’escroquerie.

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"Jason et les Argonautes", de Don Chaffey

Publié le par Nébal

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Titre original : Jason And The Argonauts.
Titre alternatif : Jason And The Golden Fleece.
Réalisateur : Don Chaffey.
Année : 1963.
Pays : Royaume-Uni ; Etats-Unis.
Genre : Péplum / fantastique.
Durée : 104 min.
Acteurs principaux : Todd Armstrong, Nancy Kovack, Gary Raymond, Laurence Naismith, Jack Gwillim, Nigel Green...
 
Le cinéma, dès ses origines, a eu, entre autres, une vocation pour le spectaculaire, en témoigne L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat. Il ne s’agit ici, cependant, que de capturer le réel, dans une tradition « photographique ». Mais on trouve bien vite des auteurs d’un naturel plus poétique derrière les caméras, qui comprennent à quel point ce nouvel art peut se faire porteur de rêves et de réjouissantes illusions. Méliès, fasciné par la prestidigitation, fut probablement le premier maître de cette lignée, qui connut par la suite bon nombre de génies. Et, au-delà du vieillissement des effets spéciaux, à l’heure d’un tout-numérique hélas si souvent bien fade, il n’est sans doute pas inutile, à l’occasion, de se pencher sur l’histoire du genre et d’en ressusciter quelques pionniers, dont les visions surréalistes, en imprimant la pellicule, ont su tirer le meilleur parti de moyens souvent réduits pour susciter l’émerveillement du spectateur.
 
Et, dans cet histoire, Ray Harryhausen est un incontournable. Un cas unique, aussi, dans un sens : le monde du cinéma, trop souvent, ne retient le qualificatif « d’artiste » que pour les réalisateurs et les acteurs, et oublie les artisans de l’ombre – scénariste, directeur photo, monteur, compositeur, directeur des effets spéciaux, maquilleur… – qui ont pourtant parfois un rôle déterminant dans la réussite d’un film. Il y a des exceptions, certes, des génies qui ont su imposer leur nom sur le devant de l’affiche contre vents et marées. Et on en trouve même deux pour ce Jason et les Argonautes de 1963, réalisé par Don Chaffey : la bande-originale est en effet signée par le légendaire Bernard Herrmann, auteur de fabuleuses compositions pour, entre autres, Orson Welles, Brian DePalma et, surtout, Alfred Hitchcock ; mais intéressons-nous d’abord à Ray Harryhausen, donc, lequel, non content de diriger les effets spéciaux, co-produit en outre le film, sans doute une de ses plus grandes réussites (on peut noter qu’on le retrouvera aux côtés de Don Chaffey trois ans plus tard pour le cultissime, bien que très kitsch, Un million d’années avant Jésus-Christ).
 
En effet, il est inutile de se leurrer : le principal intérêt du film réside dans ses extraordinaires effets spéciaux ; Ray Harryhausen s’en est donné à cœur joie, et a réalisé quelques tours de force encore stupéfiants d’audace et d’inventivité aujourd’hui, quand bien même le temps y a nécessairement laissé sa griffe. Et quoi de mieux, alors, qu’un péplum fantastique pour laisser s’épanouir l’imagination dans un déferlement de fantaisie ? L’histoire de la quête de Jason pour trouver la fameuse Toison d’or était un sujet de choix, dont les auteurs ont su tirer le meilleur parti, en abandonnant d’ailleurs si nécessaire « l’authenticité » mythologique pour privilégier le spectacle (c’est du moins ce qu’il m’a semblé).
 
Rappelons l’histoire en quelques mots. L’usurpateur Aétès, favorisé par Zeus, s’empare du royaume de Thessalie et en tue le roi ; de crainte qu’un descendant de ce dernier ne cherche à se venger et à reprendre sa couronne, Aétès se rend dans le temple d’Héra et y tue les deux filles du roi défunt. Héra n’apprécie guère, et prédit à Aétès qu’il sera tué par un homme qui n’aura qu’une sandale, et qu’il s’agira de Jason, l’héritier légitime de Thessalie qui est parvenu à échapper au massacre ; elle affirme en outre qu’Aétès ne pourra tuer Jason sans se tuer lui-même. Zeus – un peu pataud, ici – accepte de jouer le jeu avec son épouse – qui n’a rien de la mégère de la légende… Bien des années plus tard, Jason rentre en Thessalie et, du fait d’une intervention d’Héra, sauve la vie d’Aétès sans même connaître l’identité de ce dernier, à qui il fait part de ses projets : il compte tuer Aétès et restaurer le moral du peuple et sa confiance en les dieux de l’Olympe – qu’il méprise un peu lui-même, ceci dit – en lui rapportant la légendaire Toison d’or, une peau de bélier magique qui se trouve dans la lointaine Colchide, et qui aurait le pouvoir de venir à bout de tous les fléaux. Aétès, qui reconnaît Jason et se souvient de la prédiction d’Héra, lui suggère de commencer par rapporter la Toison afin de s’assurer le soutien de tous, mortels et dieux. Jason accepte, Héra, en Olympe, lui offre son aide, et il monte bientôt son expédition, en sélectionnant pour équipage les meilleurs guerriers et athlètes de toute la Grèce (parmi lesquels le demi-dieu Héraclès – bon, ils disent Hercule, et on ne va pas pinailler… – et, à son insu, Acaste, le fils d’Aétès, qui compte bien saisir la moindre occasion de trahir son capitaine…), et tout ce beau monde embarque à bord de l’Argo, puissant navire construit par le fameux Argos. Mais Jason dilapide bien vite l’assistance d’Héra et les obstacles se multiplient ; il lui faudra pourtant atteindre la Colchide et s’emparer de la Toison d’or… et y trouver aussi l'amour, auprès de la belle Médée, grande prêtresse d'Hécate.
 
Très vite, le film devient un véritable festival d’effets spéciaux, servis au mieux par une réalisation dans l’ensemble académique, malgré quelques originalités (quelques scènes caméra à l’épaule notamment) ; l’interprétation, par ailleurs, n’est guère marquante, et, à vrai dire, Todd Armstrong ne m’a pas paru faire un Jason très charismatique, de même que Nigel Green est un choix étrange pour Hercule. C’est très correct, ceci dit, et l’on n’a de toutes façons pas le temps de s’ennuyer.
 
Les tous premiers effets spéciaux, étrangement, ne sont guère convaincants : les apparitions / disparitions d’Héra, la maladroite transformation d’Hermès en un géant et l’envol de Jason pour l’Olympe… Heureusement, cela va changer dès que l’Argo entame son périlleux voyage. Bien vite, les Argonautes abordent l’Île de Bronze, et doivent affronter le titan Talos, d’une taille colossale. Le monstre est assez lent, mais quelques passages sont particulièrement réussis, ainsi quand le titan enjambe un détroit pour s’emparer de l’Argo et le secouer en tous sens… Mais Ray Harryhausen, dans cette scène, n’a pas encore montré tout son talent. On en prend déjà davantage conscience à l’étape suivante, dans l’épique combat contre les harpies qui persécutent le devin aveugle Phinée, créatures ailées monstrueuses et remarquablement bien animées. Mais le premier grand morceau de bravoure suit bientôt, avec le passage du détroit des « roches broyeuses », quand surgit soudain un gigantesque triton – un acteur, cette fois – battant les flots de sa nageoire gigantesque et repoussant les falaises, laissant le champ libre à un Argo minuscule ; je défie quiconque, même aujourd’hui, de ne pas ressentir un subit accès d’émerveillement quand la titanesque créature surgit des flots… Suit au bout d’un moment un fort beau combat contre une hydre à sept têtes… et enfin, dernier morceau de bravoure, l’extraordinaire combat des Argonautes contre une troupe de squelettes à l’animation merveilleusement fluide et à l’incrustation parfaite ; on était bien loin du numérique, en ce temps-là, et pourtant le résultat est encore aujourd’hui sublime, les squelettes se déplaçant avec une harmonie remarquable dans une époustouflante chorégraphie, interagissant sans cesse avec le décor ; l’illusion est parfaite quand les épées et les boucliers s’entrechoquent.
 
Et la musique de Bernard Herrmann est la cerise sur le gâteau. Certes, ce n’est pas là une de ses plus brillantes compositions (Vertigo, Psychose, Pas de printemps pour Marnie, entre autres merveilles), mais c’est tout de même indéniablement au-dessus du lot, d’autant plus que, là encore, la musique semble tout entière vouée à servir au mieux les illusions de Ray Harryhausen. Aussi Herrmann n’hésite-t-il pas à recourir à des instruments inattendus pour « bruiter » les effets – c’est particulièrement flagrant pour ce qui est des squelettes – tout en construisant des mélodies entêtantes et efficaces, merveilleusement appropriées à ce qui se passe sur l’écran – ainsi la composition lourde et angoissante qui accompagne le combat contre Talos, ou le lyrisme épique du franchissement du détroit des « roches broyeuses ».
 
On a parfois désigné Hollywood du nom « d’usine à rêves ». Des films tels que celui-ci ne font certes pas mentir cette flatteuse réputation.

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"Modulations. Une histoire de la musique électronique", de Peter Shapiro et Caipirinha Productions (éd.)

Publié le par Nébal

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SHAPIRO (Peter) et CAIPIRINHA PRODUCTIONS (éd.), Modulations. Une histoire de la musique électronique, traduit de l'anglais par Pauline Bruchet et Benjamin Fau, Paris, Editions Allia, [2000-2004] 2e éd. 2007, 340 p.
 
 Mine de rien, établir une histoire de la musique électronique est un vaste programme. C’est qu’il s’en est passé des choses, en environ un siècle. Des manifestes futuristes à Daft Punk, en passant par l’invention du Theremin, le Poème électronique de Varèse, la musique concrète de Pierre Schaeffer et Pierre Henry, les expérimentations space-jazz de Sun Ra, les premiers Moogs, le Krautrock de Can et de Neu!, le « Love To Love You Baby » de Donna Summer et Giorgio Moroder, le « Autobahn » de Kraftwerk, le dub jamaïcain, le disco des clubs noirs gays de New York, la musique post-punk et industrielle, le hip-hop, la house de Chicago, la techno de Detroit, la jungle britannique, le hardcore… Et encore ne voit-on ici que quelques jalons particulièrement marquants.
On ne saurait décemment remplir ce programme de manière exhaustive en 340 pages, et prétendre le contraire serait une imposture. Ce n’est donc pas le parti pris des nombreux auteurs de cet ouvrage, sorte de pendant écrit au film documentaire éponyme de Iara Lee. Et, de même que le film Modulations, le livre Modulations est à la fois intéressant, voire fascinant, et lacunaire, reflétant souvent les préjugés des auteurs, leur érudition dès qu’il s’agit d’évoquer leurs artistes fétiches, et leur ignorance dès que l’on sort un peu de leurs préférences. Au final, on a donc un ouvrage nécessairement inégal, mais néanmoins fort riche, et couvrant un vaste spectre de thématiques : on y découvrira nécessairement quelque chose. Notons en outre que les entretiens réalisés pour le film sont ici repris in extenso, et sont souvent passionnants. Le résultat est cependant parfois déconcertant : ainsi, on retrouve avec plaisir Genesis P.-Orridge, le charismatique leader de Throbbing Gristle, qui, dans le film, tenait un peu lieu d’intervenant « fil rouge », au travers d’un long et passionnant entretien ; pourtant, on ne parle quasiment pas de Throbbing Gristle, et aucun article n’est consacré à la musique industrielle… Oui, je l’avoue, je prêche pour ma paroisse en faisant cette remarque, mais cet oubli m’a tout de même paru fâcheux… Tant pis.
 
Après une « Introduction » assez intéressante de Peter Shapiro, on entre véritablement dans le vif du sujet avec l’article de Rob Young intitulé « Les pionniers. L’esprit d’avant-garde de la musique concrète » ; article passionnant, dont le titre n’est cependant guère approprié : c’est ici la musique dans son ensemble qui vit une véritable révolution spirituelle, dont la musique concrète, pour fascinante qu’elle soit, n’est finalement qu’un aspect ; en partant des manifestes futuristes et des théories de John Cage – incomparablement plus intéressantes que sa musique, mais ce n’est que mon avis… – c’est la conception même de la musique occidentale qui change, que ce soit en matière de composition, d’exécution ou d’enregistrement. Un des mérites de cet article est d’ailleurs de faire le lien entre les formes les plus avant-gardistes de la musique savante et leur lointain héritage populaire ; certes, on ne saurait faire passer Pierre Henry pour un ancêtre direct de Justice ou des Chemical Brothers ; mais il y a néanmoins une certaine filiation qui devient assez flagrante à la lumière de cet article.
 
Tous les textes qui suivent, hélas, n’ont pas nécessairement cette richesse. Ainsi, si Peter Shapiro développe de manière intéressante sur le Krautrock (en évoquant à peine Kraftwerk, ceci dit…) et le disco, il se fait bien plus expéditif pour évoquer, par exemple, le dub (trois pages) ou le post-punk (quatre pages, avec une annexe de trois pages sur la synth-pop ; voir plus haut, groumf…), et c’est parfois – souvent – bien trop léger… Shapiro s’occupera en fait par la suite de la plupart des brefs articles de « remplissage » (freestyle, Miami bass, etc.)
 
L’article de Kodwo Eshun consacré à la House atteint une taille plus correcte, mais n’est pas toujours très convaincant, étant assez lourd en partis-pris.
 
David Toop, même s’il se livre lui aussi à une sélection très érudite, est bien plus intéressant quand il traite du hip-hop, et s’étend notamment sur la technique du scratch. De même que dans son remarquable ouvrage intitulé Ocean Of Sound et consacré essentiellement à l’ambient, il est passionnant, pertinent, et fascinant : loin des clichés gangsta et clinquants du pire rap contemporain, c’est un tout autre monde que l’on découvre ici, d’une inventivité et d’une audace proprement stupéfiantes.
 
Mike Rubin est assez convaincant également, bien que de manière plus académique, pour traiter de la techno au travers d’un assez long article essentiellement consacré aux pionniers de Detroit (on peut d’ailleurs trouver étrange que Underground Resistance, notamment, ne se voit pas accorder une place plus importante).
 
Chris Sharp est ensuite assez intéressant pour évoquer la jungle (qui se voit cependant accorder une importance quelque peu démesurée à mon sens).
 
Quant à Tony Marcus, sa « Petite histoire de l’ambient » est vraiment trop petite… tandis que Kurt B. Reighley donne à mon sens une extension bien trop large à la notion de downtempo, en l’utilisant essentiellement pour désigner la techno « intelligente » caractéristique du label Warp (Aphex Twin, Autechre, Plaid, LFO, etc.).
 
Suit un article passionnant et assez indispensable de Mike Berk consacré à l’aspect technologique (« Fétiches analogiques et futurs numériques »).
 
Et l’on en arrive à peu de choses près aux annexes, très dispensables pour la plupart : une discographie mal foutue, un glossaire parfois consternant, et des « biographies des artistes » tenant en deux lignes hagiographiques qui ne servent à rien et oublient un nombre phénoménal d’icônes majeures.
 
Au final, Modulations constitue donc une lecture généralement assez sympathique pour qui s’intéresse à la musique électronique sous toutes ses formes, et une invitation à des recherches plus approfondies. Ce n’est donc pas véritablement « une histoire de la musique électronique », mais ce n’en est pas moins une ouverture vers d’autres styles musicaux assez unique en son genre, et l’on ne saurait s’en plaindre, même si le contrat n’est qu’à moitié rempli.

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