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"Modulations. Une histoire de la musique électronique", de Peter Shapiro et Caipirinha Productions (éd.)

Publié le par Nébal

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SHAPIRO (Peter) et CAIPIRINHA PRODUCTIONS (éd.), Modulations. Une histoire de la musique électronique, traduit de l'anglais par Pauline Bruchet et Benjamin Fau, Paris, Editions Allia, [2000-2004] 2e éd. 2007, 340 p.
 
 Mine de rien, établir une histoire de la musique électronique est un vaste programme. C’est qu’il s’en est passé des choses, en environ un siècle. Des manifestes futuristes à Daft Punk, en passant par l’invention du Theremin, le Poème électronique de Varèse, la musique concrète de Pierre Schaeffer et Pierre Henry, les expérimentations space-jazz de Sun Ra, les premiers Moogs, le Krautrock de Can et de Neu!, le « Love To Love You Baby » de Donna Summer et Giorgio Moroder, le « Autobahn » de Kraftwerk, le dub jamaïcain, le disco des clubs noirs gays de New York, la musique post-punk et industrielle, le hip-hop, la house de Chicago, la techno de Detroit, la jungle britannique, le hardcore… Et encore ne voit-on ici que quelques jalons particulièrement marquants.
On ne saurait décemment remplir ce programme de manière exhaustive en 340 pages, et prétendre le contraire serait une imposture. Ce n’est donc pas le parti pris des nombreux auteurs de cet ouvrage, sorte de pendant écrit au film documentaire éponyme de Iara Lee. Et, de même que le film Modulations, le livre Modulations est à la fois intéressant, voire fascinant, et lacunaire, reflétant souvent les préjugés des auteurs, leur érudition dès qu’il s’agit d’évoquer leurs artistes fétiches, et leur ignorance dès que l’on sort un peu de leurs préférences. Au final, on a donc un ouvrage nécessairement inégal, mais néanmoins fort riche, et couvrant un vaste spectre de thématiques : on y découvrira nécessairement quelque chose. Notons en outre que les entretiens réalisés pour le film sont ici repris in extenso, et sont souvent passionnants. Le résultat est cependant parfois déconcertant : ainsi, on retrouve avec plaisir Genesis P.-Orridge, le charismatique leader de Throbbing Gristle, qui, dans le film, tenait un peu lieu d’intervenant « fil rouge », au travers d’un long et passionnant entretien ; pourtant, on ne parle quasiment pas de Throbbing Gristle, et aucun article n’est consacré à la musique industrielle… Oui, je l’avoue, je prêche pour ma paroisse en faisant cette remarque, mais cet oubli m’a tout de même paru fâcheux… Tant pis.
 
Après une « Introduction » assez intéressante de Peter Shapiro, on entre véritablement dans le vif du sujet avec l’article de Rob Young intitulé « Les pionniers. L’esprit d’avant-garde de la musique concrète » ; article passionnant, dont le titre n’est cependant guère approprié : c’est ici la musique dans son ensemble qui vit une véritable révolution spirituelle, dont la musique concrète, pour fascinante qu’elle soit, n’est finalement qu’un aspect ; en partant des manifestes futuristes et des théories de John Cage – incomparablement plus intéressantes que sa musique, mais ce n’est que mon avis… – c’est la conception même de la musique occidentale qui change, que ce soit en matière de composition, d’exécution ou d’enregistrement. Un des mérites de cet article est d’ailleurs de faire le lien entre les formes les plus avant-gardistes de la musique savante et leur lointain héritage populaire ; certes, on ne saurait faire passer Pierre Henry pour un ancêtre direct de Justice ou des Chemical Brothers ; mais il y a néanmoins une certaine filiation qui devient assez flagrante à la lumière de cet article.
 
Tous les textes qui suivent, hélas, n’ont pas nécessairement cette richesse. Ainsi, si Peter Shapiro développe de manière intéressante sur le Krautrock (en évoquant à peine Kraftwerk, ceci dit…) et le disco, il se fait bien plus expéditif pour évoquer, par exemple, le dub (trois pages) ou le post-punk (quatre pages, avec une annexe de trois pages sur la synth-pop ; voir plus haut, groumf…), et c’est parfois – souvent – bien trop léger… Shapiro s’occupera en fait par la suite de la plupart des brefs articles de « remplissage » (freestyle, Miami bass, etc.)
 
L’article de Kodwo Eshun consacré à la House atteint une taille plus correcte, mais n’est pas toujours très convaincant, étant assez lourd en partis-pris.
 
David Toop, même s’il se livre lui aussi à une sélection très érudite, est bien plus intéressant quand il traite du hip-hop, et s’étend notamment sur la technique du scratch. De même que dans son remarquable ouvrage intitulé Ocean Of Sound et consacré essentiellement à l’ambient, il est passionnant, pertinent, et fascinant : loin des clichés gangsta et clinquants du pire rap contemporain, c’est un tout autre monde que l’on découvre ici, d’une inventivité et d’une audace proprement stupéfiantes.
 
Mike Rubin est assez convaincant également, bien que de manière plus académique, pour traiter de la techno au travers d’un assez long article essentiellement consacré aux pionniers de Detroit (on peut d’ailleurs trouver étrange que Underground Resistance, notamment, ne se voit pas accorder une place plus importante).
 
Chris Sharp est ensuite assez intéressant pour évoquer la jungle (qui se voit cependant accorder une importance quelque peu démesurée à mon sens).
 
Quant à Tony Marcus, sa « Petite histoire de l’ambient » est vraiment trop petite… tandis que Kurt B. Reighley donne à mon sens une extension bien trop large à la notion de downtempo, en l’utilisant essentiellement pour désigner la techno « intelligente » caractéristique du label Warp (Aphex Twin, Autechre, Plaid, LFO, etc.).
 
Suit un article passionnant et assez indispensable de Mike Berk consacré à l’aspect technologique (« Fétiches analogiques et futurs numériques »).
 
Et l’on en arrive à peu de choses près aux annexes, très dispensables pour la plupart : une discographie mal foutue, un glossaire parfois consternant, et des « biographies des artistes » tenant en deux lignes hagiographiques qui ne servent à rien et oublient un nombre phénoménal d’icônes majeures.
 
Au final, Modulations constitue donc une lecture généralement assez sympathique pour qui s’intéresse à la musique électronique sous toutes ses formes, et une invitation à des recherches plus approfondies. Ce n’est donc pas véritablement « une histoire de la musique électronique », mais ce n’en est pas moins une ouverture vers d’autres styles musicaux assez unique en son genre, et l’on ne saurait s’en plaindre, même si le contrat n’est qu’à moitié rempli.

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"L'Instinct de l'équarrisseur. Vie et mort de Sherlock Holmes", de Thomas Day

Publié le par Nébal

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DAY (Thomas), L’Instinct de l’équarrisseur. Vie et mort de Sherlock Holmes, [Paris], Mnémos – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2002] 2004, 419 p.
 
Gilles Dumay, éditeur, directeur de la collection Lunes d’encre chez Denoël. Aka Cid Vicious, critique acerbe, qui a développé le concept des razzies awards dans le domaine de la SF, aujourd’hui dans les pages de Bifrost une fois par an, et s’est ainsi fait pas mal d’ennemis (pas moi ; mais je suis un jeune connard prétentieux, élitiste, bête et méchant, il est vrai). Aka Thomas Day, jeune auteur de l’imaginaire français, avec à son actif pas mal de nouvelles et de plus en plus de romans, dont certains écrits en collaboration avec Ugo Bellagamba, et qui, généralement, aime quand ça tranche et quand ça gicle, à en croire sa réputation. Un homme aux multiples facettes, donc, et aux multiples talents.
 
Moi aussi j’aime bien quand ça tranche et quand ça gicle. Du coup, un titre comme L’Instinct de l’équarrisseur, ça sonne bien à mon oreille. Mais je ne savais pas de quoi que ça parlait donc, ce machin. D’où surprise quand j’en ai fait l’acquisition : Sherlock Holmes ? Un bouquin de SF où le fameux détective cocaïnomane et violoniste existe bel et bien, mais dans un univers parallèle ? Eh bien oui. Et non, dans un sens. Parce qu’il faut bien reconnaître que ce Sherlock Holmes là est bien différent de la création d’Arthur Conan Doyle :
 
« Et vous êtes sans doute le plus grand enquêteur de votre génération ? lui demanda Wolcroft.
 
- Non, annonça Holmes avec une certaine nonchalance, j’ai bien peur que mes domaines d’excellence ne soient plutôt l’assassinat et la torture. »
 
Sherlock Holmes est en effet « l’Assassin de la Reine ». Un cas unique dans la Monarchie Libertaire Britannique : la reine Epiphany Ire lui a accordé, et à lui seul, le droit de tuer sans justification aucune. Et Holmes aime ça, tuer des gens. « Les méchants », en principe, les violeurs, les assassins ; mais, à l’occasion, une victime innocente, un psychiatre viennois du nom de Siegfried Fraulein, ou peut-être Sigmund Freud, par exemple ; ou encore un poète aigues-français du nom d’Arthur Rimbaud, qui fut en son temps son amant, mais a eu le tort de vaincre Holmes en duel. Or Holmes n’aime pas perdre… Et il ne compte surtout pas perdre dans la partie d’échecs qui l’oppose au cruel Professeur Moriarty, « le Napoléon du crime ».
 
C’est là, pourtant, le vrai Sherlock Holmes. Rien d’étonnant à ce que la plume d’Arthur Conan Doyle en dresse un portrait bien différent : le jeune auteur et médecin n’entend pas faire l’apologie d’un être aussi vicieux, violent et immoral, apôtre de la justice expéditive ; cela détonnerait quelque peu dans la société victorienne, et Conan Doyle ne partage pas cette vision du monde, lui qui a prêté serment de venir en aide à quiconque. Aussi ne manque-t-il pas de frémir, à chaque apparition tumultueuse du docteur Watson, le grand ami de Holmes, savant génial mais un brin fêlé, qui a mis au point un ondovibrateur permettant de passer de son univers à celui de Conan Doyle (il travaillerait accessoirement, avec son ami H.G. Wells, sur une machine à explorer le temps…).
 
Conan Doyle, pourtant, et quand bien même cela serait néfaste à son mariage avec Touie, n’hésite guère avant de suivre Watson dans la Monarchie Libertaire Britannique. C’est que ce monde parallèle est fascinant, bien plus avancé sur le plan technologique, et pour cause : les humains y vivent en bonne entente avec les énigmatiques Worsh – sont-ils des extra-terrestres ? ou bien le résultat d’une évolution parallèle ? cela fait débat – qui ont beaucoup apporté à l’humanité, et changé la face du monde. Peut-être ce monde-ci est-il celui des crédules, quand celui de Conan Doyle serait celui des incrédules ? Toujours est-il que c’est un monde mystérieux, où rêves et cauchemars prennent une forme concrète ; un monde de science et de magie, où Watson invente un prototype de téléphone portable et une « watsonmobile » à l’allure de side-car échappant aux lois de la gravité, mais où les vampires et les étranges divinités rôdent et ourdissent des plans diaboliques…
 
Conan Doyle se retrouve ainsi entraîné dans d’étranges aventures, et tout d’abord la chasse au Jack l’Eventreur de ce monde parallèle (dont il s’inspirera en partie pour chasser celui de notre monde en compagnie d’un autre détective de choc, à savoir Oscar Wilde), puis dans une longue quête destinée à éclairer sous un nouvel angle le mystère des Worsh ; car il est indispensable de contrer les plans de Moriarty, lequel, en suivant les principes cachés de « l’Instinct de l’équarrisseur », serait bien en passe de découvrir le secret de l’immortalité, et de mettre Holmes échec et mat…
 
Thomas Day nous a donc concocté un réjouissant divertissement, plein d’humour et d’action, à base d’univers parallèles et d’uchronie steampunk. On y retrouve ce qui fait généralement le sel de ce genre de récits : la multiplication des références. On a évoqué Freud, Rimbaud, H.G. Wells, Oscar Wilde ; mais on pourrait évoquer de même Thomas Edison, Jack London, Butch Cassidy, Bill Cody, et bien d’autres encore. Thomas Day s’appuie sur une solide documentation pour chacun de ces personnages, et le résultat n’est pas sans évoquer parfois la pratique similaire d’Alan Moore dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (et a fortiori, bien sûr, From Hell, qui a, à l’évidence, inspiré l’auteur pour sa chasse à Jack l’Eventreur, même s’il ne rapporte dans sa bibliographie que leur source commune, privilégiant à nouveau la thèse de Stephen Knight faisant du docteur William Gull le coupable – dans notre monde –, même si ses motivations sont ici différentes).
 
Toutefois, à mon sens, Day n’a pas ici la subtilité de Moore. Là où le génial scénariste sait manier ses innombrables références avec une érudition et un sens de l’à propos véritablement stupéfiants, Thomas Day, je trouve, en fait un peu trop, bombardant à droite à gauche des références parfois inutiles, et qui ne parviennent pas toujours à susciter le sourire du lecteur, qui se lasse, à force, de ce petit jeu. Il en va de même pour certaines « blagues » : L’Instinct de l’équarrisseur est un roman très drôle dans l’ensemble, mais Thomas Day ne fait pas toujours mouche, et le récit devient même assez franchement lourdingue à l’occasion, notamment dans quelques scènes de la deuxième partie où l’humour et le délire sont placés un peu artificiellement au premier plan…
 
Reste que, malgré ces imperfections, ce roman se lit bien dans l’ensemble. Un sympathique divertissement qui devrait ravir les amateurs de steampunk et de pastiche érudit.

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"Tout Corum", de Michael Moorcock

Publié le par Nébal

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MOORCOCK (Michael), Tout Corum, traduit de l’anglais par Bruno Martin et Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. Bibliothèque de l’évasion, [1971-1973, 1988-1990] 1998, 862 p.
 
Pour certains, dont je suis, le jeu de rôles a pu constituer une invitation à la découverte des littératures de l’imaginaire. Attiré par Donjons & Dragons, Warhammer, et bien sûr JRTM, je ne pouvais qu’avoir envie de me plonger dans l’œuvre de Tolkien. Ma pré-adolescence pseudo-goth m’amenant à me régaler avec Vampire : la mascarade, j’ai fort logiquement enchaîné et dévoré bien des classiques de la littérature vampirique, de Dracula à Âmes perdues, en passant par Je suis une légende, Salem… et Anne Rice (oui, bon, hein, ça va…). Subjugué par l’horreur délirante de L’appel de Cthulhu, j’ai découvert, adoré, lu, relu et re-relu Lovecraft. De même, c’est le jeu de rôles Ambre qui m’a amené à Zelazny, etc.
 
Et c’est comme ça que j’ai découvert Moorcock. En feuilletant un catalogue de jeux de rôles, je suis tombé sur Elric, un nom que j’avais probablement déjà croisé auparavant. D’après la couv’, il avait pas l’air commode, l’albinos. Et puis on parlait de lui comme étant « Elric le nécromancien », et moi, les nécromanciens, ça m’a toujours botté. Bon. Page suivante : Hawkmoon, toujours d’après Moorcock. La description de l’univers me séduit énormément, et je décide d’entamer la lecture du cycle en question. Bilan : sept bouquins très brefs, écrits avec les pieds, mais qui se lisent tout seul ; une histoire franchement bof, mais un univers très sympa. Pas vraiment convaincu quand même…
 
Les années passent. Je m’intéresse beaucoup moins aux jeux de rôles et à la science-fiction. Mais j’entends toujours, à l’occasion, parler de Moorcock. Et j’apprends que l’Angliche n’est pas « que » l’auteur de ces grands cycles de fantasy que sont « Elric », « Hawkmoon », « Corum » et « Erekosë », et qui n’en forment un définitive qu’un, mais aussi un auteur reconnu et estimé dans le monde de la science-fiction, un éditeur important dans l’histoire du genre, une figure incontournable de la « new wave of science-fiction », etc. Du coup, quand je me suis enfin remis à dévorer toutes ces sortes de choses, je me suis dit que Moorcock méritait bien que je lui accorde une deuxième chance. Et surtout que je ne pouvais pas décemment parler de fantasy sans avoir lu l’incontournable cycle d’Elric… J’attaque la bête, et, dans l’ensemble, je m’emmerde franchement ; intrigues inintéressantes, univers flou, style médiocre pour rester poli, deus ex machina en veux-tu en voilà, … Seul le personnage même d’Elric, plutôt réussi, me semble à la hauteur de la réputation du cycle. Pas convaincu, mais alors pas du tout. Je veux bien croire, ceci dit, que ça m’aurait amplement contenté à l’âge de 12 ans, mais voilà, à 25, ça ne me fait pas le même effet… Mais, comme vous avez eu l’occasion de le constater si vous avez suivi mes comptes-rendus des romans de Van Vogt, je suis un brin masochiste, faut croire. J’avais lu « Elric » et « Hawkmoon » ; bon, ben autant lire « Corum » et « Erekosë »…
 
Corum, donc. Corum Jhaelen Irsei, le Prince à la Robe Ecarlate. Un avatar du Champion éternel, et donc d’Elric, d’Hawkmoon et d’Erekosë. Et, comme il se doit, une figure noble et tragique, un être d’une puissance incomparable mais au triste destin, un héros avec une part d’ombre et une certaine faiblesse. Et cette intégrale nous amènera à suivre ses aventures le long de deux cycles de trois romans chacun, écrits de 1971 à 1973 – Moorcock, qui a dédié certains de ses romans à ses créanciers, écrivait parfois un roman entier en moins d’une semaine ; il faut le rappeler, cela explique parfois bien des choses…
 
Commençons donc par la « trilogie des épées ». C’était il y a bien longtemps, dans un monde mystérieux, un monde de science et de magie, quand l’homme, primitif, était encore bien loin de dominer la Terre. Il y avait en effet d’autres races, plus anciennes, pour occuper le premier plan, les Vadhaghs et les Nhadraghs, qui se sont longtemps affrontés dans une guerre cruelle et sans merci, avant de sombrer lentement dans une molle décadence caractérisée par le repli sur soi et l’ignorance du monde extérieur. Aussi Vadhaghs et Nhadraghs n’ont-ils pas pris conscience de l’essor des hommes – les Mabdens –, et cela leur sera fatal. Il se trouve en effet, parmi les Mabdens, de sinistres personnages, tels que le cruel comte Glandyth-a-Krae, pour s’être donnés corps et âme aux Seigneurs du Chaos, les Maîtres de l’Epée, qui dominent ce plan du Multivers. Et le comte Glandyth s’est lancé dans une croisade sanguinaire pour éliminer les anciennes races de « démons ». Vhadhaghs et Nhadraghs, inconscients du danger, succombent bien vite, dans leur isolement et leur incompréhension, ainsi que tous ceux parmi les Mabdens qui ne partagent pas la haine du comte. Et la famille de Corum toute entière est ainsi massacrée par les cruels Mabdens, et son château réduit en cendres. Le Prince à la Robe Ecarlate, quant à lui, est capturé et torturé par Glandyth, qui compte s’amuser un peu avec celui qui est probablement le dernier des Vhadhaghs ; il lui tranche une main, et lui arrache un œil. Mais l’avatar du Champion Eternel – il n’a pas encore conscience de l’être – trouve cependant la force de fuir en usant de l’antique faculté des Vhadhaghs leur permettant de voyager entre les plans. Il trouve alors refuge auprès de la belle Rhalina, margravine d’Allomglyl, une Mabden certes, mais bien différente du comte Glandyth-a-Krae, et dont il finit par tomber éperdument amoureux. Mais la horde de Glandyth compte bien poursuivre son combat pour anéantir ce Vadhagh qui lui a échappé, ainsi que tous ceux qui seraient prêts à lui venir en aide. Commence alors la quête de Corum, qui devra tout mettre en œuvre pour sauver le monde des exactions des Maîtres de l’Epée et de leurs sbires, et se venger de son tortionnaire. Mais le prince mutilé ne sera pas sans ressources dans cette quête : un étrange sorcier lui confiera de puissants artefacts, l’œil de Rhynn et la Main de Kwll, pour pallier à son handicap et être en mesure de débarrasser le monde du Chevalier des Epées, le maître ultime de Glandyth, que les lecteurs d’Elric connaissent sous le nom d’Arioch. Et bientôt arrivera également un étrange individu du nom de Jhary-a-Conel, un petit chat ailé perché sur son épaule ; il dit être « le compagnon des héros », et voyager à travers les plans pour seconder le Champion Eternel, qu’il s’appelle Corum, Hawkmoon ou Erekosë ; et il explique au prince borgne que sa quête ne saurait s’arrêter à une mesquine vengeance : il doit débarrasser le monde des Maîtres de l’Epée pour restaurer le pouvoir des Seigneurs de l’Ordre ; c’est son destin, et il ne saurait y échapper…
 
C’est plutôt réussi. Corum, notamment, est un personnage intéressant, qui ressemble certes à bien des égards à Elric (qu’il croise à l’occasion), mais n’en a gardé que les aspects les plus intéressants, évacuant la puérilité et la tendance à l’auto-apitoiement qui pouvaient agacer chez le détenteur de Stormbringer. Corum est une figure noble et tragique, un jouet des Dieux qui entend bien se rebeller contre eux, un archaïsme égaré dans un monde qu’il ne comprend pas et découvre sous tous ses aspects, les plus horribles comme les plus séduisants. Le monde de Corum est d’ailleurs bien plus intéressant que celui d’Elric, qui est toujours resté un peu flou à mon sens. Il y a par moments de brillantes idées, quelques scènes très fortes, notamment les plus cauchemardesques (ainsi la mutilation de Corum, les diverses utilisations de l’œil de Rhynn et de la Main de Kwll, ou encore la dantesque rencontre entre Corum et Arioch ou enfin l’intervention de Xiombarg). L’histoire, en outre, se tient bien, avec des personnages attachants – Rhalina, Jhary – ou repoussants – Glandyth en premier lieu, bien sûr, mais aussi Gaynor le Damné, subtil « vilain », parfois touchant, que l’on croise à l’occasion dans d’autres récits du Multivers. Chaque roman, centré sur le combat contre un des Maîtres de l’Epée, a une certaine unité, mais les trois romans s’enchaînent bien pour former au final une saga fort distrayante. L’écriture n’est certes pas transcendante, mais cela passe tout de même nettement mieux qu’Elric dans l’ensemble ; on regrettera juste une fin un peu en queue de poisson… Bien plus convaincant qu’Elric à mon goût, donc.
 
Passons à la deuxième trilogie, celle de « Caer Mahlod ». Bien des années ont passé depuis la conclusion de la « trilogie des épées ». Le monde est calme, et l’harmonie règne. Mais Corum s’ennuie : Rhalina est morte, tandis que le Vhadhagh vivra encore potentiellement bien des siècles ; Jhary a disparu, parti aider un autre avatar du Champion Eternel ; quant aux Mabdens, que Corum a pris en sympathie maintenant que les fanatiques tels que Glandyth-a-Krae sont de l’histoire ancienne, il ne saurait véritablement les fréquenter pour autant : en effet, le temps réécrivant les souvenirs, les Mabdens voient désormais en Corum un Dieu, une figure héroïque digne d’un culte, ce qui agace le Prince à la Robe Ecarlate. Corum s’ennuie, donc. Il en viendrait presque à regretter ses anciennes aventures. Et, de temps à autre, il rêve ; il entend d’énigmatiques voix, qui l’appellent, qui le supplient de leur venir en aide. Sur ce Jhary refait brièvement son apparition, et explique cet étrange phénomène à Corum : oui, il y a bien des gens qui l’appellent ; ce sont des Mabdens, descendants du peuple de Rhalina, dans un lointain futur, pour qui Corum est un Dieu, seul en mesure de les aider. Or, si Corum ne peut plus à lui tout seul voyager entre les plans, l’invocation de ces hommes du futur peut l’amener parmi eux, à condition qu’il le veuille bien, et Jhary lui conseille d’accepter. Corum n’hésite guère, et rejoint bientôt les Tuha-na Cremm Croich dans leur forteresse de Caer Mahlod. Leur monde est près de succomber sous les assauts incessants des Fhoi Myore, sinistres créatures stupides et sans âmes, quasi divines, échappées des Limbes et qui entendent anéantir toute vie sur ce monde pour en faire de nouvelles Limbes, en le plongeant dans un rigoureux hiver perpétuel. A en croire les anciennes légendes, seul Cremm (c’est-à-dire Corum) pourra conjurer cette tragique destinée : il lui faut donc partir en quête, trouver d’anciens artefacts et des alliés, surnaturels ou non, pour triompher de la folie destructrice des Fhoi Myore, secondés du cruel et désespéré Gaynor le Damné. Mais il lui faudra, dit-on, se méfier de trois choses : une harpe, la beauté et un frère destiné à le tuer…
 
Après la sympathique « trilogie des épées », la « trilogie de Caer Mahlod » a tendance à tirer un peu sur la corde. Il y a de très bonnes choses, certes, dans ces trois romans ; le monde décrit, notamment, est assez intéressant, plongé dans un hiver perpétuel et mortel, et assailli par des adversaires finalement plutôt réussis (les Fhoi Myore, les spectres de glace, les chiens de Keranos, les Gooleghs et le Peuple du Pin, qui forment un assez joli bestiaire fantastique et donnent l’occasion de quelques mémorables batailles). Il y a là encore des personnages intéressants – Gaynor, le nain géant Goffanon – et Corum est toujours aussi crédible. Mais c’est pour ce qui est de l’intrigue que le bât blesse : le « mode quête » est très sensible et peu inspiré, les retournements de situation invraisemblables abondent, les Deux ex machina irritent particulièrement, et, au final, on tend à s’ennuyer quelque peu… Bref, on pourrait s’en passer.

Tout Corum a donc de quoi séduire les nombreux fans d'Elric, qui y trouveront à mon avis, non pas une déclinaison ratée, mais une variation bien plus intéressante, en tout cas dans sa première partie, laquelle devrait satisfaire, au-delà, tout amateur d'heroic fantasy n'y cherchant pas autre chose qu'un bon divertissement. Je serais plus réservé en ce qui concerne la seconde trilogie, qui ne retiendra vraisemblablement l'intérêt que des moorcockiens les plus intégristes.

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"Dr Adder", de K.W. Jeter

Publié le par Nébal

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JETER (K.W.), Dr Adder, postface de Philip K. Dick, traduit de l’américain par Michel Lederer, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1972, 1979, 1984] 1985, 247 p.
 
Pan dans ta gueule. On pourrait résumer ainsi l’effet produit par ce Dr Adder, premier roman de l’écrivain de SF et de fantastique américain K.W. Jeter, probablement plus connu, et sans doute à tort, pour ses suites à Blade Runner et sa paternité blagueuse à l’égard du mouvement steampunk. Dr Adder, c’est très différent ; c’est parfois un peu immature, certes, mais c’est du costaud, du vilain, du sauvage, qui tape là où ça fait mal. Laissons la parole au personnage-titre : « Toute ma vie j’ai voulu que le monde, le monde entier ait besoin de moi, vienne vers moi, me supplie, m’aime, m’adore ! Et j’y étais presque arrivé ! Et je voulais juste ça pour... juste pour... parce que je m’imaginais que si j’y parvenais, je pourrais dire à tout le monde en même temps, à L.A., à Orange County, au monde entier, d’aller se faire foutre ! » Ca a le mérite d’être clair.
 
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ce roman écrit en 1972 n’ait pas trouvé d’éditeur avant 1984. Pourtant, Jeter avait des arguments de poids dans son dossier. D’une part, il n’était pas vraiment – comme on l’a dit un peu trop facilement – en avance sur son temps, mais en plein dedans : l’heure était à la provoc’, à l’outrance ; c’était l’époque des Dangereuses visions d’Harlan Ellison, et celle de Crash! de J.G. Ballard, c’était l’époque de Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad, roman avec lequel Dr Adder présente bien des similitudes. D’autre part et surtout, ce premier roman avait un fan de tout premier ordre en la personne de Philip K. Dick (d’ailleurs un brin caricaturé par l’auteur à travers le personnage de KCID), à qui un professeur de K.W. Jeter avait confié le manuscrit en 1972 en le présentant comme « bon » ; pour Dick, qui s’en explique dans une postface, ce n’est pas seulement « bon » : c’est « grand », et pour tout dire indispensable. Dick s’est par la suite lié d’amitié avec Jeter (aux lecteurs de Siva : Jeter serait plus ou moins le nihiliste passionné tenant à tout prix à demander à Dieu une explication pour la mort de son chat, semble-t-il – même si cette anecdote précise renvoie à une autre connaissance de Dick, d’après Lawrence Sutin), et n’a cessé de batailler pour faire publier ce roman. En vain : les éditeurs – américains, anglais, français… – restaient frileux devant ce brûlot acide, cru et sauvage. Et il faudra attendre douze ans, soit après la mort de Dick, pour que Dr Adder trouve enfin preneur…
 
En exergue du roman, une citation, que j’espère apocryphe (mais j’ai un gros doute, malgré l’énormité du machin…), d’une lettre adressée par un lecteur à la revue Penthouse en novembre 1972 donne le ton : « J’aimerais joindre ma voie à ceux qui réclament des images de femmes amputées dans votre magazine. Les femmes qui n’ont qu’un bras, et surtout celles qui n’ont qu’une jambe, sont particulièrement excitantes et des photos représentant de jolies amputées seraient certainement appréciées par un grand nombre de vos lecteurs… » Ambiance !
 
Le futur (?) décrit par K.W. Jeter est en effet terriblement glauque. Los Angeles est une mégalopole qui suinte, sombre, dégoulinante, gangrenée, parfois tout bonnement cauchemardesque. C’est pourtant là que décide de se rendre E. Allen Limmit, lequel travaillait jusqu’alors à l’Unité de ponte de Phoenix, où il tenait plus précisément le bordel. E. Allen Limmit n’a rien d’un héros, étant bien au contraire apathique et mal dans sa peau, obnubilé par le décès de sa mère et son abandon par son père, le génial et ignoble Lester Gass – criminel de guerre, authentique boucher, dont les inventions ont grandement contribué à la répression sanguinaire d’une tentative d’insurrection anarchisante aux Etats-Unis quelques années plus tôt… E. Allen Limmit en a un peu marre ; mais il possède quelque chose qui pourrait intéresser, lui a-t-on dit, le fameux docteur Adder, à Los Angeles. Mais qui est-il donc, ce docteur ? Le maître de l’Interface, un gigantesque et lugubre quartier de la débauche, en gros ; le psychochirurgien génial qui, en usant d’une drogue inventée par Lester Gass pour interroger les « terroristes », plonge au plus profond de l’inconscient de ses clients pour repérer leurs perversions les plus intimes, et agir en conséquence, notamment par le remodelage des prostituées, que ce soit par l’amputation d’un ou de plusieurs membres, ou d’une manière plus sinistre encore. Ainsi, tout le monde est content, à l’en croire, et Adder est une figure incontournable, une légende, de ce triste L.A.
 
Tout le monde ? Pas tout à fait. Il y a une opposition : l’évangéliste vidéo John Mox et ses Forces Morales, qui trouvent un appui certain dans les couches les plus aisées et âgées de la population d’Orange County, ainsi les membres de l’O.F.P., riches quadragénaires qui arpentent les égouts de la Zone-Rat, submergée par les crève-la-dalle et quelques reliques révolutionnaires, à la recherche du Fils Prodigue, et ont une manière bien particulière de tuer le veau gras… Car l’hypocrisie règne, dans ces soi-disant beaux quartiers que déserte une jeunesse vouant un véritable culte au docteur Adder, et les plus débauchés ne sont pas forcément ceux que l’on croit, quand les moralistes les plus austères rêvent en secret d’un gigantesque parc d’attractions du sexe et de putes amputées artificielles…
 
Pan dans ta gueule, donc. Le monde décrit par K.W. Jeter est uniformément noir et sordide, et certaines scènes tiennent de l'horreur pure. L’hypocrisie règne en maître, les « valeurs » sont en premier lieu violées par ceux qui s’en font une bannière, et le héros, dans l’histoire, est bien ce charismatique docteur Adder, qui joue le jeu au mépris des règles, poussé par un profond nihilisme et l’envie tenace d’envoyer au final tout le monde se faire foutre. Tout le monde : Mox et ses fafs en costume gris, mais tout autant ses innombrables « disciples », agités de la gâchette au cerveau cramé, les putes, les macs, les révolutionnaires qui ne craignent rien davantage qu’une révolution… Tous les mêmes, au final, tous dans le même panier. Et si Adder, par la force des choses, se trouve au premier rang dans la guerre civile imminente, il n’en voue pas moins le plus profond mépris pour tous ces délires, et peut bien se satisfaire, après tout, de régner sur des cendres. Adder incarne ainsi une facette de Jeter : celle d’une puissance nihiliste et ricanante, égocentrique et mégalomane, qui attire les regards et suscite l’adoration, ce qui lui donne toute légitimité pour cracher sa haine bien compréhensible.
 
Mais il y a l’autre face, E. Allen Limmit, apathique et irrésolu, paumé dans une L.A. dont il ignore tout, et se retrouve bientôt atteint par une sorte de fascination / répulsion pour le psychochirurgien : l’homme lui fait peur, il le dégoûte, mais il veut à certains égards devenir comme lui, voire devenir Adder lui-même ; qu’importe si cela choque son ex-compagne, révolutionnaire très à cheval sur les principes… Adder, au moins, est quelqu’un. Et Limmit n’aspire pas à autre chose, en définitive, même si, pour cela, il lui faut « tuer le père »…
 
Noir, perturbant, pertinent, Dr Adder est aussi dans l’ensemble un roman très prenant, mais il n’est cependant pas exempt de défauts, à vrai dire inhérents à un premier roman : Jeter, ainsi, tend à se disperser quelque peu à l’occasion, tout ne s’enchaîne pas à merveille (et notamment les deux parties du roman), et le propos évoque parfois une crise d’adolescence un peu tardive. Je ne le qualifierais donc pas pour ma part de chef-d’œuvre, comme cela a pu être avancé ailleurs. Mais Dr Adder reste un très bon roman – a fortiori premier roman – original, cinglant et délicieusement suversif, aujourd’hui encore. A lire.

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"La mémoire du vautour", de Fabrice Colin

Publié le par Nébal

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COLIN (Fabrice), La mémoire du vautour, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2007, 305 p.
 
Allez hop, encore un bouquin qui partage. Pas toujours pour de bonnes raisons, d’ailleurs : quand l’éditeur croit bon de préciser (et c’est contestable) que Fabrice Colin « publie ici son premier roman de littérature générale », certains intégristes de la subculture SF se lèvent et clament leur indignation : « Bouh ! Vendu ! Traître ! Salaud ! » Bon, j’exagère un peu… mais à peine. Le sieur Colin s’en est pourtant expliqué : cette petite phrase, c’est de la responsabilité de l’éditeur ; lui, il s’en fout, et, que ce soit en solo (juste lu quelques nouvelles pour ma part) ou avec son compère David Calvo, il a de toutes façons souvent œuvré dans un genre à la frontière de l’imaginaire et de la littérature générale (on parle parfois de « transfictions », aujourd’hui ; bon, ce concept me paraît un peu foireux, mais, à la limite…) ; accessoirement, Au Diable Vauvert, c’est pas la première fois qu’on publie des choses de ce genre, bien au contraire (que celui qui en doute jette un œil aux derniers romans de William Gibson). Et on trouvera encore dans La mémoire du vautour quelques éléments que l’on pourrait très légitimement rattacher à la science-fiction ou au fantastique.
 
Mais on s’en fout, d’ailleurs ! Tout ce qui compte, c’est : est-ce un bon roman ? Ben oui. Très bon, même. Mais alors pourquoi tant de haine ? ou plus exactement de scepticisme ? Reportons-nous une fois de plus à la quatrième de couv’, qui contient une indication fatale : « […] au rythme d’un road movie à la David Lynch […]. » Traduction : on y comprend que dalle. C’est ça que ça veut dire, lynchien, aujourd’hui, semblerait-il ; en ce qui me concerne, La mémoire du vautour ne me paraît pourtant pas du tout lynchien, et pas du tout road movie… Si ce n’est que, comme certains films de Lynch, ce livre fait tout autant, sinon plus, appel à l’émotion, au ressenti, qu’à la raison.
 
Je dois le reconnaître : quand j’ai achevé ce roman (lu d’une traite, d’ailleurs ; généralement, chez moi, c’est bon signe), je n’avais aucun doute sur le fait que j’avais aimé, et j’étais probablement en mesure de dire en gros pourquoi. Mais je savais aussi une chose : j’avais pas tout compris. Avec un doute : j’avais potentiellement (probablement ?) rien compris. Et une hypothèse perfide qui surnageait de temps à autre : mais si ça se trouve, y’avait rien à comprendre ? On lui a déjà fait la remarque, au Colin, qui y a répondu : si, bien sûr, il y a quelque chose à comprendre ; il y a bien une histoire, et elle est même relativement simple (mais il ne dira pas ce que c’est, na).
 
Prends ta tête à deux mains mon cousin. Réflexionne un peu dans l’cerveau d’ta tête. Chez certains ça marche plutôt bien : le Transhumain, sur son blog Fin de partie, en est au troisième article sur la bête, et c’est pas fini (n’hésitez pas à vous y reporter, d’ailleurs ; qu’on y adhère ou pas, c’est incontestablement plus riche que le compte-rendu miteux que je m’apprête à faire : c’est assez intéressant jusque-là, même si parfois peut-être un peu à vol d’oiseau, et pas nécessairement de charognard ; mais bon, comme il le fait lui-même remarquer à grand renfort de Ricœur – parce que oui, attention, ça vole haut, donc –, le critique s’approprie un peu le livre, hein… Ca commence ici). D’autres restent campés sur leur position. Moi, je suis un flemmard de nature, mais là j’avoue que ça m’intriguait. Alors oui, j’ai préféré attendre un peu avant d’écrire ce compte-rendu, et y réfléchir un peu plus (remarquez, ça aussi, souvent, c’est bon signe). Il n'en est pas forcément sorti grand chose : ce livre, encore une fois, je l’ai avant tout ressenti ; j’y ai trouvé des questionnements intéressants, pas des solutions. Tout ça reste bien énigmatique, parfois confus, et je ne prétendrai pas avoir « compris » ce livre. Mais je vais en parler quand même (voyez l’adresse de mon blog pour une justification).
 
Alors, qu’est-ce donc qui se cache derrière cette couverture un brin émétique (mais ça, Au Diable Vauvert, c’est un peu une tradition) ? Résumons le premier chapitre, histoire d’introduire sans trop en dire : Los Angeles, 2007. Bill Tyron, ancien membre du groupe The Informers, et rescapé miraculeux d’un terrible accident au volant de sa Porsche en 2002, enchaîne aujourd’hui les petits boulots débiles, parce qu’il faut bien vivre. Un jour, il reçoit un coup de fil d’un type disant représenter D_Member, mais il précise aussitôt que c’est un faux nom dissimulant une agence gouvernementale. Ah. Il propose en tout cas à Bill un boulot d’un genre particulier, mais fort bien payé : surveiller une ancienne militaire atteinte de leucémie, Sarah, qui a subi une opération visant à ôter de sa mémoire un souvenir particulièrement traumatisant ; il faut faire en sorte qu’elle ne retrouve pas la mémoire. Bon, OK. Comme de bien entendu, Bill tombe amoureux de Sarah, et se met à enquêter sur cette courte période pour laquelle sa bien aimée n’a plus aucun souvenir. Un jour, elle disparaît ; et Bill de découvrir qu’elle avait été la victime d’un crash aérien (dans lequel il n’y aurait pourtant eu aucun survivant), plus ou moins orchestré par la CIA.
 
A partir de là, les chapitres s’enchaîneront sans véritable causalité linéaire, même s’il y a toujours une relation, plus ou moins diffuse : le chapitre 2 sera ainsi consacré à Sarah, à son passé en Indonésie et en Thailande ; le chapitre 3, Reeltoy, repose sur la succession de cinq protagonistes (un vautour, un tigre, un pirate complètement défoncé, un requin, un autre pirate) qui n’en font dans un sens qu’un (et c’est sans doute là que les lecteurs récalcitrants décrochent ; jusque-là, on pouvait à la limite voir dans La mémoire du vautour une sorte de thriller, pas crédible pour un sou, d’ailleurs, mais néanmoins prenant) ; chapitre 4 : Narathan, le fils de Sarah ; chapitre 5 : Io-Tancrède, un professeur d’art schizophrène dont les travaux intéressent Narathan.
 
Je souhaiterais n’en dire pas davantage histoire de ne pas spoiler, comme on dit, mais quelques révélations vont nécessairement apparaître dans les lignes qui suivent (libre à vous de poursuivre, donc : si vous craignez de gâcher votre plaisir, sachez juste que c’est un bon bouquin, intrigant et fort, et à la prochaine ; pour les autres, attention, je vais potentiellement – probablement ? – dire beaucoup de conneries, et pas voler bien haut en même temps…).
 
L’histoire, donc, n’est pas linéaire. A bien des égards, elle constitue en fait une sorte de cycle, un ouroboros, dirais-je si je voulais me la péter (mais si, vous savez : le serpent qui se mord la queue ; l’auteur y fait référence, d’ailleurs) : on retrouve en fin de compte Bill… mais pour « apprendre » qu’il est bien mort lors de son accident en 2002. Ah. Ca change pas mal de choses, du coup. Et, en fait de références cinématographiques, on pensera davantage à L’échelle de Jacob et Ouvre les yeux qu’à David Lynch (même si Lost Highway et Mulholland Drive à la limite, mais bon…) ; et donc, indirectement, à Philip K. Dick et à Ambrose Bierce. On n’avait pas besoin, ceci dit, d’attendre cet éclat final (de toutes façons amené par un certain nombre d’indices) pour comprendre que le thème central de La mémoire du vautour est la mort ; le charognard du titre est à vrai dire assez connoté en ce sens (pour les occidentaux, précise un des personnages), et il y a les Tours du Silence de Bombay… La mort, donc. Mais la mort en elle-même, devrait-on préciser. Pas ce qui se passe après, ça c’est affaire de croyances (même s’il y a plus ou moins une histoire de réincarnation, j’y reviendrai), mais l’instant précis : y’a, y’a pu.
 
Et, qu’on le veuille ou non, croyance ou pas, la mort est quand même un problème sacrément perturbant pour l’humanité dans son ensemble, et à bien des égards ce qui définit et donne sa valeur (éventuellement réduite à néant) à tout le reste. Et la mort fait peur, et appelle diverses stratégies de conjuration ; il me semble en avoir distingué trois dans le roman.
 
La première est la négation, le refus, qui est tout autant fuite (en avant, généralement, mais aussi éventuellement en arrière, dans la mémoire). Bill Tyron nie être mort en 2002 ; sa « vie » se poursuit dans une autre ville, auprès d’autres gens, avec un nouveau métier : il fuit son passé, ses souvenirs – sa mémoire – pour se maintenir dans un présent illusoire. A bien des égards, Sarah fait de même : si Bill Tyron est bien mort lors de son accident de voiture en 2002, il n’a pas pu rencontrer Sarah en 2007, et, à tout prendre, il y a fort à parier qu’elle est elle aussi morte, lors du crash de 2004 (seule survivante, miraculée ? et pourquoi donc ?). Elle aussi, elle fuit, tout au long de sa vie : à 19 ans, elle fuit l’Amérique pour la Thaïlande, puis la Thaïlande pour l’Indonésie, puis l’Indonésie pour l’armée, puis l’armée pour… pour quoi, au fait ? La maladie, déjà – et à terme la mort ? Son retour en Indonésie, dans son passé, dans sa mémoire, lui apporte en tout cas la mort. Fuite, à nouveau, vers Los Angeles, et la leucémie comme ultime cicatrice, remords peut-être. Mais elle a une attitude différente à l’égard de la mémoire : seule la période du drame aérien est gommée ; pour le reste, elle dit s’en souvenir, et vouloir à tout prix s’en souvenir, elle dit craindre que l’opération de la CIA ne vienne annihiler tout ce qui reste de sa folle jeunesse, et notamment le fait qu’elle a donné la vie, en la personne de Narathan, qu’elle n’a plus revu depuis (remords, à nouveau ; un critique porté sur les jeux de mots n’hésiterait peut-être pas à noter « re-mort », ce qui serait finalement assez approprié ici, mais, si je suis porté sur les jeux de mots, je ne suis pas un critique… ah, hypocrite, d’accord). Au chapitre 3, le vautour fuit également : il refuse d’admettre la mort de sa femelle et de son fils ; les temps s’embrouillent, il pense retrouver sa famille ; il mange lui aussi, pour autant que je m’en souvienne, de la viande empoisonnée ; mais il fuit les cadavres des Tours du Silence de Bombay pour l’Indonésie, où il apparaîtrait à une Sarah survivante du crash. Il meurt, pourtant (à nouveau ?), dévoré par un tigre, qui le mange, comme le vautour dévore les cadavres. Le tigre est abattu et mangé par un pirate junkie, qui fuit lui aussi. Le pirate est dévoré par un requin, mort personnifiée. Le requin, enfin, est dévoré par le dernier pirate, qui tue et fuit à son tour, emportant avec lui une jeune fille, symbole de vie, et potentiel de vie. L’histoire se poursuit avec le récit d’un fils, Narathan, qui fuit Paris et son travail pour l'Asie, et, là bas, ne cesse de fuir à nouveau, de l'Inde à Bangkok, puis de Bangkok à Phuket ; et surgit alors la mort massive, et la fuite massive (illusoire), quand le tsunami balaye les plages asiatiques. Le professeur Io-Tancrède, lui, fuit tout bonnement la réalité, trouvant un refuge dans la schizophrénie (attitude guère éloignée de l'autisme de la jeune fille dont la mère est violée puis tuée par les pirates) et dans l’art, autant dire dans le mensonge (voir l’exposition imaginaire, la consigne de mentir, et le rôle qu’il s’attribue lui-même dans l’exposition finale, celui de « raconteur ») ; de même, il fuit la vieillesse, dans ses coucheries estudiantines. Mais cette fuite en avant ne saurait être une solution. Inévitablement, la mort les rattrape. Ainsi, le professeur passe un coup de fil lapidaire à Bill Tyron : « C’est terminé. » Et la vérité surgit : la mort, inévitable.
 
Je pinaille un peu, peut-être, pour ce qui est de la deuxième forme de conjuration de la mort qu’il m’a semblé possible de distinguer dans le roman. En effet, il s’agit là encore d’une stratégie de fuite ; mais, à la différence de la course vers l’avant ou l’arrière (mémoire) précédemment évoquée, il s’agit cette fois d’un repli sur l’instant présent. Pas d’avenir, pas de passé : seul compte le moment, l’acte, infini à sa manière. C’est ce que l’on peut trouver, dans un sens, dans le simple impératif de survie au jour le jour qui marque un certain nombre de personnages du roman, qu’il s’agisse des petits boulots absurdes de Bill ou de l’instinct des animaux de « Reeltoy » (animaux au sens large, ce qui inclut les deux pirates). Mais, surtout, je distingue cette fuite dans la tentation hédoniste de certains personnages. On a déjà évoqué les coucheries du professeur Io-Tancrède. Mais il y a, plus important, le périple de Sarah en Thaïlande et en Indonésie, et celui de Narathan sur ses traces. Escapade décadente de citoyens de Boboland en quête de sens. Le trouvent-ils vraiment, dans les raves de Goa, dans la mystique asiatique-toc de l’allumé Maxime, dans les injections d’héroïne, dans l’amour sans lendemain ? Pas vraiment. Colin n’est pas Houellebecq, et ses personnages, dans ce cas précis, sont bien plus jeunes, mais c’est quand même dans un sens le même désenchantement, le même pathétique, le même ridicule, le même vide que l’on retrouve, face aux aspirations de ces jeunes gens à la jouissance pure et permanente. Cette fuite aussi est un leurre : les plages de Goa sont jonchées de cadavres, celles de Phuket également. Et Socrate l’orang-outan en a peut-être l’intuition, quand il évoque la mort à une Sarah sur le point de donner la vie.
 
Ce qui nous amène à la troisième forme de conjuration de la mort : la reproduction. Reeltoy reconnaît Sarah en Narathan (Sarah, d'ailleurs, dont l'aspect leucémique choque tout d'abord Bill : c'est une femme, et donc un symbole de vie ; mouais...) ; le vautour est obsédé par son rejeton, et le professeur par son image de modèle pour ses étudiantes, à la fois père et amant. Il s’agit, là encore, d’une projection vers l’avant, mais aussi vers l’autre, cette fois. Mais la reproduction peut être aussi métaphorique : cela vaut toujours pour Narathan sur les traces de sa mère (et de son père, qu’il le veuille ou non), cela vaut pour le cycle de Reeltoy (et l’on peut à nouveau parler ici de réincarnation), mais aussi et surtout pour l’art du professeur Io-Tancrède. Celui-ci entend conjurer la mort par sa reproduction, avec son installation évoquant le tsunami, puis avec les installations reproduisant les textes de Narathan (on peut se demander, dès lors, si Fabrice Colin n’agit pas de la sorte avec ce roman ; c’est après tout lui, en définitive, le « raconteur »). Mais ce n’est pas, une fois de plus, une solution viable, du moins me semble-t-il : Narathan n’est pas Sarah ; la parodie du tsunami ne libère ni Narathan, ni Io-Tancrède, de leurs angoisses. Et résonne enfin le dernier coup de fil, qui « démembre » les protagonistes et le roman. Annonçant malgré tout, peut-être, un recommencement ? On retrouve l’ouroboros… et la mort.
 
Pas très joyeux, tout ça. Ou pas : l’acceptation prosaïque pourrait être en définitive la seule solution acceptable. Mais il est fort possible (probable ?) que je me plante complètement… Il y aurait sans doute beaucoup d’autres choses à évoquer, ne serait-ce que dans la symbolique employée par le roman (les occurrences des nombres 5 et 512 – mais je déteste manier la symbolique des chiffres…–, la figure du tigre, les diverses connotations du vautour), la thématique du meurtre qui ressurgit en plusieurs endroits, et sans doute pas mal d’autres trucs que je suis trop aveugle pour avoir vu. Au final, j’en sais rien, et je laisse ça à des exégètes plus doués… Non, je n’ai probablement pas tout compris, je n’ai peut-être même rien compris ; oui, il y avait sans doute quelque chose à comprendre.
 
Mais dans un sens, et même si l’auteur proteste, au final, je m’en fous. J’ai ressenti quelque chose, j’ai ressenti les personnages, tantôt attachants, tantôt répugnants, souvent pathétiques. J’ai été séduit par l’écriture, et pris par le récit et sa structure inhabituelle. J’ai aimé. Comme j’ai pu aimer - rien à voir, pourtant - Le festin nu de William Burroughs sans rien y comprendre, comme j’ai pu aimer, oui, Lost Highway et Mulholland Drive, en y appliquant une analyse toute personnelle et finalement impossible à partager. Alors on pourrait peut-être conclure comme ça : foutez-vous de toutes les bêtises que je viens d’écrire, et lisez La mémoire du vautour. Vous y trouverez probablement quelque chose.

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"Eaux sauvages", de Paul W. Kener

Publié le par Nébal

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Titre original : Savage Water.
Réalisateur : Paul W. Kener.
Année : 1978.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Horreur / Survival / … gros nanar philosophique.
Durée : 1h32.
Acteurs principaux : Ron Berger, Gil Van Waggoner…
 
(Hop, le lien vers l’indispensable chronique de Labroche sur Nanarland ; vous devez écouter les extraits audio dans l’onglet « ils l’ont dit », surtout le premier…)
 
La jaquette particulièrement hideuse le proclame fièrement : « Souvenez-vous… de Délivrance ! » Ouais. Ben j’m’en souviens, justement… C’était quand même vach’ment mieux. On ne va pas mentir éternellement sur la marchandise : Eaux sauvages est un film particulièrement affligeant, une de ces abominations qui réclament les superlatifs (oui, encore une fois), un nanar de très haut vol, si j’ose dire. Une expérience traumatisante, une fois de plus. Et, surtout, fait exceptionnel sur lequel j’aurai l’occasion de revenir, ce film ne se regarde pas : il s’écoute.
 
L’histoire : quelques abrutis ricains 70’s typiquement moustachus et aux goûts vestimentaires discutables, accompagnés de quelques greluches, décident de faire une randonnée et du rafting dans le grand canyon ; et puis ils se mettent à mourir, parce qu’il y a un vilain assassin dans la troupe. Eaux sauvages aurait donc pour ambition d’être un film d’horreur, et plus précisément une sorte de croisement entre survival et slasher, deux sous-genres pas toujours faciles à différencier, et s’inspire effectivement de manière très nette du classique de John Boorman mentionné sur la jaquette.

Sauf que ça ne marche pas : bon, déjà, c’est filmé par un homme-tronc aveugle (cadrage abominable, caméra qui tremble… quant au photographe, il mérite la mort par visionnage intensif de ce film), et les « acteurs » sont ridicules au possible ; mais c’est souvent le cas, après tout. La grande originalité du film, c’est qu’il ne s’y passe rien. Mais alors rien de rien. Rien, vous dis-je ! Un Rohmer est plus palpitant. Les meurtres sont ridicules, il n’y a pas de gore, pas de tension, rien, rien, trois fois rien.
 
Du coup, Eaux sauvages, afin d’atteindre la durée d’1h32, se doit de meubler. Alors les scènes se prolongent inlassablement : bien avant 24 h chrono, ce film développe le concept du cinéma en temps réel. Vous aurez ainsi la joie de voir des gens apprendre à enfiler des gilets de sauvetage, ou à faire des nœuds, se prendre des rapides « plein la poire », faire la cuisine, manger (en n'oubliant pas de se plaindre que le noir cocaïnomane s'est servi avec les doigts, c'est dégeulasse !), faire la vaiselle, boire de l’eau dans une gourde, se baigner, marcher, installer la « tente à caca » pour préserver la nature, aller dans la « tente à caca », sortir de la « tente à caca », pendant que d’autres attendent devant la « tente à caca »… Palpitant, vous dis-je.
 
Alors quoi, Eaux sauvages serait un abominable navet, soporifique au possible ? Non : c’est bien un superbe nanar, à mourir de rire. Certes les protagonistes de ce bouzin ne font rien de bien exaltant de tout le film ; mais, en contrepartie, ils parlent. Et c’est là que réside le miracle, la petite chose qui sauve ce film de la fadeur et lui donne tout son intérêt. C’est en cela que Eaux sauvages est un film à écouter, et non à voir.
 
Le doublage est en effet catastrophique. On peut supposer, effectivement, qu’ils n’étaient guère plus de 3 ou 4 pour doubler l’intégralité des personnages, et ça se sent. Le résultat est phénoménal : on a rarement entendu quelqu’un jouer aussi mal ; les doubleurs patinent et bafouillent à maintes reprises (on a bien l’impression qu’ils découvrent leur texte sur le moment…), ils sont assez souvent décalés, ne portent aucune émotion, voire s’offrent à l’occasion d’étranges onomatopées du plus bel effet. C’est caricatural au possible (admirez notamment l’accent des personnages arabes et allemands, les gloussements des blondes, les « AAAAAAAAAAAAAAAAAAH !!! » des victimes…), et ignoble : pour tout dire, c’est du niveau du mémorable Blood Freak, voire pire.
 
Et les dialogues sont tout bonnement ahurissants. Eaux sauvages a de temps à autres des ambitions philosophiques et mystiques qui font franchement désordre. Et le résultat, transcendé par le doublage, peut à bon droit être qualifié de surréaliste ; si vous en doutez, jetez donc une oreille sur le long extrait audio disponible sur Nanarland, authentique régal pour mélomanes avertis… Juste un petit exemple ici, au cas où ; la scène a lieu au petit déjeuner ; le docteur cynique vient d’expliquer qu’il a vu l’avenir et qu’on va tous crever (en substance : il arrive quand même à parler du système boursier et de Mussolini dans la foulée) ; un jeune auto-stoppeur vient alors lui expliquer que ce qui lui manque, c’est le karma : « Disons que vous vous trouvez à la porte de chez vous, alors vous allez à votre boîte aux lettres prendre la clef. Quand vous y arrivez, vous vous apercevez que votre clef n’est pas là, vous ne l’avez pas remise la dernière fois. Alors, vous tapez sur la boîte aux lettres, ce qui fait sortir les chiens, et un chien vient vers vous et commence à aboyer. Alors vous frappez le chien, et le chien s’en va en hurlant et passe devant la maison du voisin, et le voisin appelle la police, et quand la police arrive pour enquêter, elles vous arrête pour avoir essayé de rentrer chez vous, dans votre propre maison. C’est cela le karma. » Et tout cela dit sur un ton… C’est un peu confus, des fois : « Je suppose qu’en faisant ce que vous avez fait, vous n’avez fait que précipiter la chose même qui vous a poussé à le faire... » Et il y a bien d’autres exemples, en dehors de ce « classique ». Ainsi, devant la « tente à caca », deux fringants personnages discutent de l’insanité de la vie urbaine, où il faut toujours faire la queue, pour avoir un big mac, pour avoir de l’essence… Tout au long du film s’accumulent les conversations dignes de la pire philosophie de comptoir. Mais on peut aussi évoquer de singuliers discours sur les Indiens, sur le respect de la nature (voir plus haut, « tente à caca ») ou sur les effets de la datura, ou encore quelques vérités fondamentales, émises d’un ton imperturbable. Par exemple : « Y’a une chose, quand on fait la vaisselle la nuit, c’est qu’on peut pas dire si elle est propre ou pas. Alors on prétend qu’elle l’est… » Avec une insupportable et sirupeuse mélodie violoneuse par derrière, toujours la même ou presque, qui achève de transporter l’auditeur au-delà du mauvais goût.
 
Et c’est bien là que réside l’intérêt du film, dans ce « doublage de pierre », pour citer Nanarland, transcendant des dialogues parmi les plus vains, les plus stériles, les plus stupides qu’on ait jamais écrits. Un chef-d’œuvre en son genre.

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"Fantômes et farfafouilles", de Fredric Brown

Publié le par Nébal

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BROWN (Fredric), Fantômes et farfafouilles
, traduit de l’américain par Jean Sendy, traduction révisée par Thomas Day, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1963, 2001] 2006, 310 p.
 
Après le très bon Lune de miel en enfer déjà évoqué par ici, voici un nouveau recueil de nouvelles du grand Fredric Brown, composées entre les années 1940 et 1960. Pas facile de le chroniquer, celui-là, même s’il est au moins aussi intéressant que le précédent. On remarquera déjà qu’à la différence de ce dernier, on ne saurait vraiment, du moins il me semble, déterminer ici un thème dominant. Le ton varie à nouveau énormément : certains textes sont hilarants, et parfois un brin grivois, d’autres tragiques, d’autres encore cauchemardesques ; on y trouve à nouveau de la science-fiction et du fantastique (sans nette prédominance de la première cette fois-ci), mais aussi du policier, des fables, des textes relevant de la « littérature générale »… On voit bien ici à quel point il serait réducteur de cantonner Fredric Brown à son rôle de père fondateur de la SF humoristique : le bonhomme était bourré de talent, et savait l’exercer de bien des manières différentes.
 
Mais il avait néanmoins une maîtrise rare de la forme courte, et même, autant le dire, de la forme vraiment très très courte : sur la quarantaine de nouvelles que comprend ce recueil, la plupart sont des histoires à chute ne s’étendant que sur deux ou trois pages, et la dernière, l’excellentissime « F.I.N. », sur une seule. Ce n’est qu’en fin de volume que l’on trouvera des textes plus longs, non moins réussis d’ailleurs (« L’assassinat en dix leçons faciles », « Sombre interlude », « Entité-piège », « Agnelle », « Moi, Flapjack et les Martiens », « La bonne blague », « Dessinateur humoristique » et enfin « Les Farfafouille »).
 
Bref : un recueil où l’on trouvera à boire et à manger, mais avec le standing d’un quatre étoiles ; la qualité est toujours présente, et les nouvelles composant Fantômes et farfafouilles, quelle que soit l’émotion qu’elles visent à provoquer, touchent généralement juste. Quelques exemples ? Allez : l’histoire d’un homme à la recherche d’une actrice prisonnière des Abominables Hommes des Neiges (« Abominable ») ; la sordide histoire d’un petit voyou dont tous les souhaits se réalisent (« Ricochet ») ; une série de « cauchemars », fantastiques ou pas, drôles (« cauchemar en jaune », l’histoire d’un homme qui tue sa femme…) ou tragiques (« Cauchemar en gris », le très éprouvant « Cauchemar en bleu ») ; un charmant repas de famille qui tourne au Conte de la crypte (« L’anniversaire de Grand-mère ») ; « Les grandes découvertes perdues » du fait d’un petit oubli fâcheux ; un crime parfait, si ce n’est une « Erreur fatale » ; une amusante variation sur les paradoxes temporels (« Les vies courtes et heureuses d’Eustache Weaver ») ; une parthénogenèse aux conséquences troublantes (« Jicets »)… Et puis quelques plaisanteries salaces de temps à autres (« Vilain », « Abominable », « L’anneau de Hans Carvel », « La corde enchantée », « Comme ours en cage », « Histoire de pêcheur »…). Tout cela est généralement très efficace, mais impossible à résumer…
 
On ne peut à vrai dire guère s’attarder davantage dans la description des quelques textes plus longs qui figurent en fin de volume sous peine de gâcher le plaisir du lecteur... Dans « Sombre interlude », par exemple, un homme du futur est confronté à la bêtise de l’Amérique profonde : on rit jaune… Le même thème se trouve dans un sens dans « Entité-piège », nouvelle sombre et passionnante sur l’improbable destin d’un dictateur américain de 23 ans habité par une intelligence (qui est ici tout autant incompréhension) extra-terrestre. Après le sombre récit vaguement policier « Agnelle », on retrouve le sourire (ou le ricanement) avec le très drôle « Moi, Flapjack et les Martiens », racontant comment un âne a sauvé la Terre de l’invasion des Martiens. Un texte très fort, ensuite : « La bonne blague », drôle et tragique à la fois. « Dessinateur humoristique » est bien plus léger, mais toujours fort sympathique. « Les Farfafouille », enfin, est un petit bijou de conte fantastique, qui fait froid dans le dos.
 
Bon, pas en forme pour ce compte-rendu, désolé, mais c'était pas évident, là… Fantômes et farfafouilles est un excellent recueil de nouvelles que le lecteur se doit de découvrir par lui-même.

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"Macbeth", d'Orson Welles

Publié le par Nébal

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Titre original : Macbeth.
Réalisateur : Orson Welles.
Année : 1948.
Pays : USA.
Genre : Drame / « Historique » / « Fantastique ».
Durée : 1h54.
Acteurs principaux : Orson Welles, Jeanette Nolan, Dan O’Herlihy, Roddy McDowall, Edgar Barrier…
 
Périlleux exercice que celui de l’adaptation shakespearienne. Il est certains travers que l’on peut craindre, celui du théâtre filmé, notamment, ne tirant en rien parti des atouts propres au cinéma. Et l’accueil de la critique et du public peut se faire acerbe, que ce soit en raison d’une trop grande servilité à l’égard de l’œuvre du poète, ou d’une trop grande liberté dans l’adaptation, ulcérant conservateurs et autres esprits chagrins. Quand c’est un génie de la stature d’Orson Welles qui s’y attelle, on est cependant en droit d’attendre un chef-d’œuvre. Aujourd’hui, on accorde volontiers ce titre à ses sublimes adaptations de Macbeth, d’Othello et de Falstaff. Pourtant, à sa sortie en salles en 1948, cette première tentative fut huée par le public anglo-saxon, et démolie par la presse… Et l’on imposa à Welles diverses coupures, et un remaniement complet de la bande-son : on n’avait pas apprécié l’accent écossais des personnages ! On croit rêver, aujourd’hui, à relire ces critiques infondées. Et l’on peut bien accorder à Orson Welles que son Macbeth est une pure merveille, à la fois respectueuse et audacieuse, inventive et juste.
 
L’histoire est connue – celle de la pièce, j’entends, l’histoire authentique ayant été passablement violée par Shakespeare, et pour le mieux. Posons cependant le cadre, en quelques mots. Nous sommes au XIe siècle, en Ecosse. Macbeth, noble guerrier, revient d’une bataille décisive, accompagné de son ami Banquo. En chemin, les deux hommes croisent trois sorcières, qui leur déclament une intrigante prophétie : à les en croire, Macbeth deviendra d’abord le seigneur d’une nouvelle terre, puis roi ; quant à Banquo, s’il ne deviendra pas roi lui-même, c’est cependant le sort promis à ses descendants. Or on annonce bientôt à Macbeth que le roi Duncan, en guise de récompense, lui accorde le fief promis par les sorcières ; dès lors, le chevalier ne peut s’empêcher de songer à ce destin glorieux que les trois vieilles femmes lui ont prédit… Il en fait part à sa femme, et la cruelle et ambitieuse Lady Macbeth de pousser son mari au meurtre de Duncan pour prendre sa place et accomplir la prophétie. Mais bientôt, remords et craintes torturent les royaux époux : les sorcières lui avaient bien dit que sa couronne serait stérile… Ne lui faut-il pas redouter Banquo et son fils ? Et Macduff, qui a quitté l’Ecosse pour l’Angleterre ? La folie s’empare de Macbeth et de sa femme : « le sang appelle le sang », et il est trop tard pour reculer…
 
Macbeth est probablement une des plus sombres œuvres de Shakespeare, noyée de sang, de mort et de déraison. Son atmosphère si particulière est délicate à saisir ; mais Welles y est parvenu à merveille, en faisant le pari de l’audace et de l’inventivité. Il lui fallait, notamment, faire avec les moyens du bord : la maison de production, Republic Pictures, était spécialisée dans les séries B à petit budget. Et Macbeth fut bien tourné comme une série B à petit budget… Ce qui ne saurait en rien être insultant : le résultat est magnifique.
 
Welles a donc décidé de se distancier au possible de toute forme de réalisme : son Macbeth aura une atmosphère plus « fantastique » que ce à quoi on était habitué, plus surréaliste, et plus expressionniste. Le factice, ici, s’affiche et se revendique comme tel. La toile peinte de l’arrière-plan n’a aucune prétention à la crédibilité, on en voit à l’occasion les plis, on la voit bouger, notamment quand, lors d’un éclair artificiel, on y voit se projeter l’ombre improbable d’un arbre noueux, dans un étrange jeu d’ombres chinoises. Des projecteurs accompagnent les personnages dans la nuit, la brume et le vent se lèvent instantanément, la nature est bannie du plateau. Il en va de même pour le son : à son habitude, Welles tourna en muet, et rajouta ensuite les voix des acteurs – sublime morceau de théâtre radiophonique, rien d’étonnant à vrai dire de la part de la troupe du Mercury Theatre ; on comprend d’autant moins les critiques de 1948… Mais il est d’autres jeux sonores, ainsi, par exemple, quand Macbeth se remémore les paroles de Banquo, et qu’un écho répète sans cesse ses derniers mots : on entend très distinctement le son d’un disque rayé… Quant au décor principal, le château de Macbeth, c’est une somptueuse et invraisemblable aberration monolithe, à la roche à peine taillée, à l’architecture insane, aux abîmes vertigineux et aux pointes acérées, aussi irréel et absurde que la couronne en carton que ceint Macbeth, bien trop large pour son front de roi sans sujets…
 
Non, Welles n’a pas succombé à la facilité ; à l’instar d’un Hitchcock, il s’est refusé à « filmer des gens qui parlent ». En cinéaste de génie, il a su utiliser tous les atouts de son art, pour un résultat unique et fascinant d’audace. L’irréalité, ici, n’est pas une vaine tentative de théâtre avant-gardiste, pédante et stérile ; elle sert l’atmosphère d’un film. Et tout est mis en jeu pour aboutir à une sorte d’art total. Le cadrage, ainsi, est d’une beauté effarante : Welles se place ici clairement dans une lignée expressionniste, empruntant à Murnau comme au Cabinet du docteur Caligari ; ce ne sont qu’angles tortueux, ombres envahissantes, stylisation à outrance, baroque et surréaliste : la folie des Macbeth imprègne la toile. Mais le montage n’est pas en reste : les longs plans-séquences qui s’insinuent à l’occasion ne tombent pas dans le piège du théâtre filmé ; lors des tirades, la caméra ne reste pas en place, elle bouge, opportunément, d’une icône à l’autre, avec une harmonie, une fluidité, une grâce et un à-propos qu’on ne retrouve que chez les plus grands (on peut penser, notamment, à peu près à la même époque, à certains plans magnifiques d’Hitchcock, dans La Corde bien sûr, mais plus encore dans Les amants du Capricorne – le fameux monologue d’Ingrid Bergman ; mais, après tout, nous parlons bien ici d’Orson Welles, lequel réalisera dix ans plus tard La soif du mal…). Mais ces plans, pour réussis qu’ils soient, restent finalement assez exceptionnels : le montage marque surtout par son dynamisme virtuose, empruntant à Eisenstein ; l’enchaînement rapide des plans traduit à merveille la confusion régnant dans l’esprit de Macbeth, la violence des batailles, le sordide des exécutions. Et il est encore bien d’autres jeux typiquement cinématographiques, ainsi dans l’utilisation du flou – lors d’une remarquable tirade de Macbeth –, ou encore des ralentis – la « forêt » –, voire d’étranges expérimentations totales, pour la plupart des scènes impliquant les trois sorcières à la face indistincte, manipulant leurs sinistres ingrédients dans une étrange et perturbante composition filmique.
 
C’est déjà beaucoup. Et l’interprétation n’est pas en reste. Welles n’est pas qu’un réalisateur génial : il est aussi un remarquable acteur, au charisme époustouflant. Il est parfait dans le rôle titre, incarnant à merveille la psychose de l’usurpateur, le visage tremblant, les yeux cerclés de noir écarquillés devant les horreurs hallucinées qu’il ne cesse de contempler, ainsi le spectre de Banquo, et celui de Duncan. Il touche, parfois ; il fait peur, surtout, ainsi lors d’une scène anthologique, où Macbeth, ciblé par un rai de lumière perdu dans les ténèbres, réclame une nouvelle prophétie des sorcières invisibles : le regard que Welles adresse enfin à la caméra, autant dire au spectateur, est porteur d’une folie lugubre et terrifiante qui ne peut laisser indifférent. Jeanette Nolan, quant à elle, compose une remarquable Lady Macbeth, assez différente de son interprétation habituelle : on en a fait généralement un personnage satanique, cruel et ambitieux, le mal à l’état pur, et c’est bien dans ce registre que l’actrice débute, lors des toutes premières apparitions de la sinistre harpie. Mais elle est bientôt plus subtile : une femme aimante et apeurée, dont la cruauté première dissimule mal une authentique fragilité, qui éclate enfin au grand jour, dans le désespoir de cette reine harcelée par une horde d'esprits vengeurs, déambulant à demi endormie sur le chemin de ronde, les mains tachées de sang. Face à ces âmes en peine, dévorées par l’ambition, et finalement jouets de forces qui les dépassent, Dan O’Herlihy, en Macduff, incarne la droiture et la dignité du chevalier très-chrétien, avec un charisme certain. Au final, lors de l’épique duel entre Macduff et Macbeth, on assiste ainsi à l’affrontement époustouflant de Dieu et du Diable, de la droiture et de la perfidie, de la justesse et de l’ambition, du courage et de la peur.
 
Non, décidément, ce Macbeth ne méritait pas la haine des spectateurs de 1948. Et on peut très légitimement aujourd’hui lui réserver le titre d’authentique chef-d’œuvre du septième art ; un de plus, pour le divin Orson Welles.

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"Ici-bas", d'Emmanuel Jouanne

Publié le par Nébal

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JOUANNE (Emmanuel), Ici-bas, [Paris], Denoël, coll. Présence du futur, 1984, 250 p.
 
Je ne connais décidément rien à la science-fiction made in France. Triste constat, mais je suis bien incapable de citer 20 ouvrages de SF français qui m’aient vraiment botté, au point de figurer dans une « bibliothèque idéale ». Ca peut pas durer, j’ai du retard à rattraper. Du coup, l’autre jour, flânant entre les étals des bouquinistes sur la place du Capitole, je me suis dit, tant qu’à faire… Et c’est ainsi que j’ai fait l’acquisition de ce roman d’Emmanuel Jouanne, pas réédité à ma connaissance. Un peu au pif. Mais la quatrième de couv’ me paraissait alléchante, et la couverture, si elle n’est certes pas bien belle, évoque néanmoins des masques. Et moi, les histoires de masques, ça m’a toujours fait de l’effet… Allez hop (au passage, j'ai appris depuis que ce roman avait été récompensé par le prix Rosny Aîné).
 
Jouanne, j’en avais déjà entendu parler, à travers un dossier qui lui avait été consacré dans un numéro de Bifrost. Il y avait une nouvelle de lui, qui ne m’a pas marqué plus que ça, et une longue interview, à la tonalité un peu agaçante des fois. Bon, j’en avais au moins retenu ceci : Jouanne était un des fondateurs du groupe Limite (avec des gens comme Francis Berthelot ou Jacques Barbéri), désireux de renforcer l’importance accordée au style dans la SF française, de produire une SF « plus littéraire » en abolissant les frontières entre genre et « littérature générale », ce qui n’a pas manqué de susciter une certaine animosité chez quelques confrères. Cette ambition m’a toujours paru louable, même si : a) il y a le risque d’en arriver à une bouillie pédante et sans âme ; b) la SF n’a en soi rien de dégradant (non mais). Mais pourquoi pas, après tout ?
 
Ecran noir. Puis : Avon Deschamps, une trentaine d’années, antiquaire, résidant et travaillant à MicroParis, dans quelques siècles. Le narrateur. Il est marié, avec Tom. Car Avon est un Mister, mâle dominant, et Tom un Monsieur, dominé, dans un monde où il n’y a pas de femmes : les femmes, comme chacun le sait, sont un mythe, une fiction littéraire, un véhicule symbolique, le fruit de l’imagination collective. Le couple d’Avon et de Tom est ainsi tout ce qu’il y a de plus normal. Et comme tout couple, il connaît ses crises : Avon en a « un peu marre » ; Tom aussi, sans doute, qui, échappant de la vaisselle, court s’écrouler sur le lit conjugal pour y sangloter, attendant un réconfort qui ne viendra pas. Normal, quoi.
 
On sonne à la porte. Un homme un peu nerveux annonce à Avon qu’il a gagné un concours. Avon, pourtant, ne joue pas… Ah oui, mais c’est un concours « discret », voyez-vous, et le fait est que vous avez gagné. L’homme s’en va, laisse un imprimé à Avon : celui-ci doit retirer son cadeau – non précisé – aujourd’hui dernier délai. Bon… Et Avon de sortir, intrigué : il défait sa chemise, retire ses poignées en plastique de son torse – normal, il faut bien, pour les transports en commun – et se rend dans un magasin où il n’a jamais mis les pieds. L’accueil est misérable, l’ambiance oppressante. Puis Avon est conduit dans une salle poussiéreuse, où l’attend un sinistre individu de 2 m de haut : il dit s’appeler Sam, et c’est un Comédien – un de ces types masqués, à qui on ne peut pas faire confiance. Et le cadeau ? Dans le coffre, à côté.
 
Une femme. La dernière femme, congelée, qui sort lentement de son hibernation. Elle appartient à Avon – on lui avait plus ou moins fait comprendre que son cadeau pourrait être embarrassant… Elle dit s’appeler Lilas ; mais elle ment, sans doute : Lilas, c’est une fleur, pas un nom ! Il faudra pourtant faire avec. Et commence alors un étrange périple souterrain pour le Mister, le Comédien et la femme anachronique. Ah, et le gnome « prévisionniste » qui se cache dans les robes de Sam, aussi. Pas question de revenir à la surface et de déambuler nonchalamment entre les immeubles figuratifs, en forme de téléphone ou de voiture : les femmes, dans ce monde-là, n’existent pas ; et il semblerait même que, les dernières, on les ait mangées… Mais est-ce vrai ? Après tout, ses parents ne cessaient de menacer le petit Avon de le manger s’il n’obéissait pas, ou s’il ne trouvait pas acquéreur à l’âge de 10 ans ; mais ça, c’était une blague, non ?
 
Etrange, isn’t it ? Un peu, mon n’veu. Sacrément perturbant même. Et fascinant aussi. Les premières pages de ce roman sont incontestablement brillantes et fortes ; il s’en dégage très vite une atmosphère très noire, absurde, oppressante et claustrophobe, cauchemardesque en un mot. La bizarrerie omniprésente suscite bien vite le malaise, et, rapidement, on ne peut s’empêcher de dresser un parallèle entre cet Avon Deschamps, à la fois maladroit et arrogant, petit bourgeois mal dans sa peau sur lequel tend à se refermer un vaste piège flou, incompréhensible et terrifiant, et un certain Joseph K. aux prises avec la Justice inaccessible du grenier du Palais. Le lien ne saurait faire de doute, et est dans un sens revendiqué (le magasin d’Avon se cache derrière la reproduction – eh eh… – d’une scène tirée d’une adaptation cinématographique du Procès). Jouanne n’est pas Kafka, mais son roman n’en est pas moins remarquablement pertinent et déstabilisant. Belle performance d’écriture : le lecteur est promené, hagard, tout comme le narrateur, dans le dédale en cendres des catacombes de MicroParis, d’une interprétation à l’autre, d’une histoire à l’autre – les protagonistes agrémentant les pauses de leur voyage de nombreux récits – dans un monde étrange et étouffant où l’on ne sait qui ou quoi croire, ni même si cela a une quelconque importance.
 
Le mensonge est en effet au cœur du roman. Tout, ici, est mensonge, dissimulation, fiction, façade, masque, factice, artifice. Les hommes se mentent, les parents mentent, les visages mentent (qu’ils soient dissimulés derrière un masque de Comédien ou le maquillage indispensable aux relations sociales), les bâtiments mentent, les documents mentent, les institutions mentent, l’histoire ment. Jusqu’au corps des individus, qui est factice : pas d’os à l’intérieur, que du plastique (ce qui est pratique pour les poignées, mais vise surtout à ne pas fondre ; tous les hommes à la colonne vertébrale naturelle ont fondu, c’est bien connu). Jusqu’aux rêves qui seraient fabriqués, par la caste souterraine des Dormeurs. Mensonge, tout le temps et partout : l’antiquaire Avon ment sur ses compétences, et vend un électrophone en le prétendant vieux de 1730 ; le métier de Lilas, à l’en croire, était de poser des bombes au service du Gouvernement, bombes qui n’étaient pourtant pas censées exploser (enfin, c’est ce qu’elle dit… Elle pose bien une bombe, dans la maison abstraite, mais ce n’est qu’une feuille de papier avec inscrit « ceci est une bombe ») ; quant à Sam, si c’est bien son nom, c’est de par sa formation un maître es mensonges… Tous peuvent bien prétendre ce qu’ils veulent : ce sont peut-être des Margis, par exemple, ces terroristes souterrains qui surgissent à l’occasion de maisons mobiles ; mais doit-on accorder le moindre crédit à un homme se présentant de lui-même comme un Margi ?
 
« Je suis un menteur. » Le paradoxe est connu. Certains le font remonter aux jeux sur le langage des sophistes de l’Antiquité ; Barbara Cassin, notamment, semble faire le lien entre ce type de paradoxes et la seconde sophistique, celle qui, dit-on, aurait inventé le roman… Mise en abyme, ce qui est approprié pour une aventure souterraine. Ici-bas est ainsi un roman palpitant (malgré quelques longueurs vers le milieu), fascinant, troublant, pertinent, et le plus souvent remarquablement bien écrit. Mais libre à vous de me croire. Ou pas.

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La nécro du jour (2)

Publié le par Nébal

Triste nouvelle ce matin au réveil : Tony Wilson est mort...

Ouep, Tony Wilson, l'homme de Factory Records (et donc de Joy Division, New Order, A Certain Ratio, les Happy Mondays, et bien d'autres encore...) et de l'Hacienda, l'icône de Madchester, le "héros" du film de Michael Winterbottom 24 Hour Party People. A pu. Monde de merde...

Pour pasticher Michael Bishop dans son chouette roman Requiem pour Philip K. Dick :

Las, Tony Wilson n'est plus.
Dieu va prendre mon pied au cul.

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