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"Laibach", de Laibach (DVD)

Publié le par Nébal

Laibach---Laibach.jpg

LAIBACH, Laibach (DVD).
 
Tracklist :
 
01 – Drzava
02 – Opus Dei
03 – Geburt einer Nation
04 – Sympathy For The Devil
05 – Across The Universe
06 – Wirtschaft ist tot
07 – Final Countdown
08 – In The Army Now
09 – War
10 – Alle gegen Alle (Live)
11 – God Is God
12 – Tanz mit Laibach
13 – Das Spiel ist aus
BONUS – A Film About WAT
 
Le groupe slovène Laibach, légende de la musique industrielle, a comme qui dirait suscité quelques malentendus... Alors autant poser les choses clairement d’entrée de jeu : non, Laibach n’est pas un groupe de vilains nazis. Non, Laibach n’a rien de fasciste. Laibach se contente de cultiver, jusqu’à l’outrance, l’apparence du fascisme.
 
Mais il est vrai qu’à ce jeu-là, on peut légitimement se poser quelques questions. L’utilisation d’une imagerie fascisante dans le but de déstabiliser l’auditeur (et éventuellement de susciter sa réflexion sur la différence entre apparence et réalité, signifiant et signifié) remonte, parallèlement au mouvement punk (la fameuse croix gammée de Sid Vicious), aux origines mêmes de la musique industrielle, avec les fondateurs du genre, les géniaux Throbbing Gristle, et elle a souvent été reprise par la suite, avec plus ou moins de pertinence. Aujourd’hui, plus personne n’oserait qualifier les membres de Throbbing Gristle de nazis (et il fallait à vrai dire être sacrément crédule pour avancer cette accusation même dans les années 1975-1980…) ; en-dehors de quelques irréductibles bornés, Front 242, de même, n’en est plus guère accusé ; et, dans la version « rock de stade », il faut vraiment être le dernier des ahuris fondamentalistes pour qualifier de nazillon un Marilyn Manson… ou, au delà, un David Bowie (si si, c’est arrivé…). Mais le fait que quelques (rares) artistes majeurs de la scène industrielle aient conservé une certaine ambiguïté à cet égard (comme le néanmoins génial Boyd Rice aka NON, très très très douteux, ou – et là je n’oserais pas vraiment me prononcer, il y a de nombreux éléments à charge et à décharge – Death In June) a eu les conséquences que l’on sait sur Laibach.
 
Il faut reconnaître que les Slovènes l’ont bien cherché, étant sans doute ceux qui ont le plus joué sur cette imagerie et continuent encore à le faire aujourd’hui, comme on en jugera avec cette compilation de clips. Et il y a bien – hélas – d’authentiques fafs parmi les admirateurs de Laibach, c’est indéniable… J’avoue avoir été pris de doutes, parfois, et même avoir ressenti un brin de gêne à l’écoute de leurs albums ; mais ce n’est plus le cas depuis un certain temps. A qui voudrait se forger sa propre opinion sur la question, je suggérerais notamment de regarder l’intéressant documentaire de Saso Podgorsek Divided States Of America, prenant le prétexte de la tournée américaine de Laibach en 2004 pour dresser un portrait de l’Amérique contemporaine en interviewant notamment les fans du groupe (plutôt que le groupe lui-même, qui ne parle pas à la caméra, et se contente de temps à autre d’émettre des textes aux allures de slogans extrêmement provocateurs – et souvent très drôles…) à la sortie des concerts. Si l’on y ajoute un visionnage honnête de ces clips souvent hilarants, ainsi que quelques observations relevant du simple bon sens (imagine-t-on vraiment un groupe se réclamant du nazisme et faisant une propagande ouverte en ce sens avoir un tel succès critique – dans une presse musicale et artistique généralement très ancrée à gauche, mais aussi auprès de certaines « institutions » ou « icônes » intouchables, comme le légendaire et regretté John Peel, qui a grandement contribué à les faire connaître en Europe – et commercial – les concerts attirant des milliers de fans à travers le monde, lesdits fans, parmi lesquels les skinheads sont heureusement extrêmement minoritaires, n’éprouvant par ailleurs pas la moindre difficulté pour se procurer les albums du groupe, qu’on trouvera, ainsi en France, dans n’importe quelle Fnac ou Virgin ?), et tout doute disparaîtra bien vite. Non, Laibach n’est pas fasciste ; par contre, à l’instar de Throbbing Gristle en son temps, et de manière plus poussée encore à certains égards (puisque se concentrant essentiellement sur la thématique politique), les membres de Laibach se posent en véritables maîtres du détournement, bien plus convaincants et efficaces que les situationnistes à l’origine de cette « arme ». Laibach n’est pas qu’un groupe de musique (à l’intérêt variable, soyons honnêtes) : c’est une vaste entreprise de subversion par le détournement, utilisant la musique, mais aussi l’art contemporain sous toutes ses formes, le théâtre, etc., pour délivrer un message critique de nature essentiellement politique qui a le bon goût (si, si) d’être à la fois pertinent et drôle, ce que cette compilation de clips démontre avec brio.
 
Le premier titre, « Drzava » (« L’Etat »), donne le ton. Musicalement, on est encore assez proche du premier Laibach, particulièrement hermétique, très nettement industriel, même s’il y a déjà le « chanteur » actuel. Dans ce beau clip en noir et blanc, les membres du groupe, arborant déjà leur fameuse dégaine de nazis, livrent une musique martiale, bruitiste et difficile, peu aidés par un son assez franchement lamentable. Mais la puissance est déjà là, et une beauté troublante aussi, le clip étant un prétexte pour une collaboration de Laibach avec une troupe de danse contemporaine (Laibach est coutumier de ce genre de collaborations ; ils ont ainsi mis en musique un certain nombre de pièces pour des compagnies théâtrales, notamment le Macbeth de William Shakespeare).
 
Mais la suite révèle bien vite le propos véritable de Laibach, puisque l’on enchaîne immédiatement sur leur premier succès européen, à savoir « Opus Dei », leur reprise martiale du lamentable tube d’Opus « Life Is Life ». Dans un beau paysage montagnard et sylvestre, le chanteur aux allures d’improbable prophète et les trois autres membres du groupe en randonneurs du Tyrol tout droit sortis d’un film de propagande supervisé par Goebbles chantent en un chœur viril (et étrangement entraînant !) ce tube pop incroyablement niais, révélant ainsi un inquiétant message caché sous le sirupeux de la pop FM. Laibach entame véritablement ici son entreprise de détournement, qui reposera souvent sur la récupération de tubes pop a priori anodins dont le message et le sens profond semblent être transfigurés par le simple habillage que lui confère le groupe… Un nouvel exemple suit immédiatement, avec le très arty (pour ne pas dire abominablement kitsch) « Geburt einer Nation », c’est-à-dire leur reprise, à nouveau très martiale, et en allemand s’il vous plaît (les paroles étant cette fois un brin « retouchées »…) du « One Vision » de Queen. On continue ensuite avec l’hilarant clip « gothique » de leur excellente reprise de l’excellent morceau des Rolling Stones « Sympathy For The Devil », le chanteur à la voix abominablement trafiquée semblant alors un authentique gourou sataniste en costume de SS, tandis que ses trois confrères forment un chœur décadent d’aristocrates nazis tout droit sortis des 120 journées de Sodome version Pasolini ! Détournement de tube pop toujours avec l’étrange et superbe « Across The Universe » des Beatles, cette fois interprété par une jolie jeune femme accompagnée d’un chœur angélique… de gamins des Jeunesses hitlériennes ! Le résultat, musicalement, est magnifique ; le clip n’en est pas moins extrêmement troublant… et très drôle aussi, notamment quand le chanteur, toujours très démoniaque, vient apporter son unique contribution à cette douce ballade, sous la forme de deux éructations en guise de conclusion…
 
On revient enfin à une composition de Laibach à proprement parler, suscitant une esthétique différente, avec « Wirtschaft ist tot », un morceau assez étrange et un brin métallique, accompagné à nouveau d’un clip très arty (et donc kitsch…) à l’ambiance de SF totalitaire glacée.
 
Plus drôle et pertinent, bien que très moche, le clip de la reprise de l’improbable et affligeant tube d’Europe « The Final Countdown », entièrement réalisé en images de synthèses, bien désuètes aujourd’hui. La reprise est à peu près aussi lamentable que l’original (en dehors de quelques jolis chœurs par ailleurs assez risibles dans ce contexte), mais là ne réside de toute façon pas l’intérêt. Il s’agit en effet ici pour Laibach de faire de la propagande en faveur de son Etat indépendant sans assise territoriale, NSK (pour « Neue Slovenische Kunst », « le nouvel art slovène ») : « Devenez vous aussi citoyen du premier Etat global de l’univers : l’Etat NSK », ce slogan est répété dans une quinzaine de langues (latin inclus !), tandis que le clip nous présente les membres du groupe (eux aussi en images de synthèse) sous forme d’oscars hollywoodiens supervisant la fabrication de milliers de passeports NSK, entourés par des obus et l’omniprésente croix de l’OTAN. C’est alors la guerre en Yougoslavie, et, si la Slovénie a pu obtenir son indépendance en une dizaine de jours, sans véritables difficultés, ailleurs les combats font rage, et l’intervention occidentale passe entre autres par des bombardements qui n’arrangent guère la situation… Laibach, à cette époque, aurait d’ailleurs donné un concert dans Sarajevo assiégée, distribuant des passeports NSK aux spectateurs, et déclarant même pendant un temps que Sarajevo avait été « annexée » à l’Etat NSK ! Cette reprise insipide, et le clip qui l’accompagnent, prennent dès lors une tout autre résonance… On retrouve ensuite cette même esthétique et ces mêmes thématiques sur la reprise du célèbre « In The Army Now », bien plus intéressante musicalement (même si le clip, cette fois, ne présente pas vraiment d’intérêt particulier). « War », ensuite, un très bon morceau porté par de jolis chœurs néoclassiques, poursuit sur l’utilisation de l’image de synthèse, mais avec bien plus de finesse et pour un résultat plus esthétique, une multitude de symboles du pouvoir (politique, religieux, économique, scientifique…) défilant à toute vitesse à l’intérieur de la croix de Laibach secouée d’une pulsation métronomique, ce défilé épileptique n’étant interrompu que pour le bref refrain, où le chanteur retrouve son éructation de « Across The Universe », le chœur étant à nouveau « tenu » – visuellement, en tout cas… – par des enfants, deux petites filles cette fois, n’apparaissant qu’au travers de photos sépia… Très troublant, encore une fois.
 
On passe à quelque chose de totalement différent avec une version live de « Alle gegen Alle », intéressante sur le plan musical (le morceau est rythmé et entraînant) mais guère convaincante sur le plan de la réalisation à mon avis (on a vu plus intéressant depuis, avec les brefs passages musicaux de Divided States Of America).
 
« God Is God », ensuite, décale assez logiquement le propos sur la thématique religieuse, ainsi que l’ensemble de l’album dont il est issu, l’excellent Jesus Christ Superstar, qui a grandement contribué à faire sortir Laibach de l’underground avec ses sonorités plus metal-indus qui ne sont pas sans évoquer, en moins primaire, leurs rigolos plagiaires teutons de chez Rammstein, qui percent à la même époque. Un très bon morceau, bien écrit, mais le clip ne présente guère d’intérêt, en dehors de sa tendance à la mégalomanie.
 
« Tanz mit Laibach », par contre, est une petite merveille ! Les membres du groupe retrouvent leurs tenues militaires hautement connotées (même si l’uniforme serait celui d’officiers américains, ai-je cru comprendre…) pour un morceau rythmé et drôle, aux paroles sarcastiques renvoyant aux plus beaux détournements de Laibach (« Wir tanzen Ado Hynkel, Benzino Napoloni […] Mit Totalitarismus, und mit Demokratie, wir tanzen mit Faschismus, und roter Anarchie ! »). Un excellent morceau, très martial et entraînant, que l’on a envie de passer en boucle, servi par un clip dynamique et efficace, drôle, esthétique (on retrouve par moments l’arrière-plan de « War », parmi de nombreuses références à de précédents clips) et bien vu (la botte du chanteur marchant au pas semblant à tout instant prête à écraser la figure du spectateur…). Une sympathique façon de prôner l’amitié germano-américaine (« née durant et après la seconde guerre Mondiale », nous disent-ils, ajoutant que, comme les Etats-Unis sont autrefois venus en aide à l’Allemagne, l’Allemagne d’aujourd’hui, à la tête des Etats-Unis d’Europe, doit venir à la rescousse des Etats-Désunis d’Amérique en phase terminale…) ! Les mêmes thématiques sont reprises, sur un mode moins brutal, dans « Das Spiel ist aus », qui conclue la sélection de clips, et contient lui aussi quelques très sympathiques passages (probablement filmés lors de la tournée américaine de 2004 précédemment évoquée ; on y voit notamment les membres du groupe, vêtus de leurs uniformes, faire leurs courses dans un mall gigantesque…).
 
Un intéressant bonus, enfin : un documentaire d’environ 45 minutes réalisé une fois de plus par Saso Podgorsek (par ailleurs réalisateur des clips de « God Is God », « Tanz mit Laibach » et « Das Spiel ist aus »). Dans un premier temps, fortement mégalomane, l’histoire contemporaine depuis 1945 se voit rappelée à grands renforts d’images d’archives et d’assertions troublantes, et mise en parallèle avec l’histoire de Laibach, présenté comme le groupe de tous les scandales, et plus encore comme des visionnaires dont il est crucial d’adhérer aux propositions… Suit une présentation et « explication » (qui en rajoute en fait encore dans l’ambiguïté, le plus souvent, même si, dans certains cas, le détournement ne saurait vraiment pas faire de doute, plusieurs chansons étant ainsi présentées comme traitant de la différence entre apparence et réalité…) de l’intégralité des morceaux de l’album WAT, accompagnée de vidéos souvent très intéressantes (avec quelques redites, ceci dit : on a droit à peu près trois fois à « Tanz mit Laibach » !). Dans tous les cas, les commentaires – prononcés par une femme sur la première partie, puis par, c’est du moins ce que je suppose, leur ami Peter Mlakar, philosophe et citoyen de NSK, pour la présentation de WAT – se font lapidaires, provocants (voir les exemples plus haut, sur « Tanz mit Laibach »)… et souvent très drôles aussi. Petits échantillons : « Nous aimons beaucoup le mot allemand « Achtung ». […] En fait, c’est un appel à la révolution. Une révolution sociale, politique, religieuse. Nous l’avons fait car nous croyons aux règles du « diamat », le matérialisme dialectique. Nous pensons que chaque action a sa réaction et que chaque chose doit trouver sa vérité et son sens dans son opposition, dans son propre reflet, avant qu’il ne soit trop tard. [Suivent cinq secondes de silence] Mais on peut se tromper, bien sûr. On ne sait jamais vraiment. » J’aime. Et ça ne me semble définitivement pas facho, pour le coup…
 
Une compilation indispensable pour les amateurs de Laibach – qu’on ne saurait décidément pas limiter à sa seule musique –, et utile pour ceux qui veulent se forger une opinion, que ce soit sur le véritable fond idéologique du groupe ou sur la pratique intelligente du détournement. Je vous suggère enfin de l’écouter à très fort volume, histoire de vous faire plein de nouveaux amis.

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"La Science du Disque-monde", de Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen

Publié le par Nébal

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PRATCHETT (Terry), STEWART (Ian) et COHEN (Jack), La Science du Disque-monde, traduit de l’anglais par Patrick Couton et Lionel Davoust, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne, [1999, 2002] 2007, 541 p.
 
Le Disque-monde, aujourd’hui, on le connaît tous. Un véritable emblème de la « fantasy burlesque », comme y disent à L’Atalante ; difficile, à vrai dire, de trouver quoi que ce soit qui y soit comparable (enfin, en tout cas, perso, j’irais pas chercher ça dans les parodies vulgos de chez vous savez qui…). Parce que voilà : « Les annales du Disque-monde », c’est effectivement très drôle – c’est le but, quand même –, mais d’un humour finalement assez relevé, so british, et tellement débile qu’il ne l’est finalement pas forcément tant que ça. De ce point de vue, la référence de Pratchett – outre ces incontournables de l’imaginaire humoristique que sont Fredric Brown et Douglas Adams – me semble avant tout devoir être cherchée du côté des Monty Python. Autrement dit : c’est extrêmement débile, mais pas que ; et notamment, c’est assez souvent passablement érudit, et éventuellement critique. Un exemple, là, comme ça, d’entrée de jeu : le Disque-monde en tant que tel. Un monde plat, reposant sur le dos de quatre éléphants, se trouvant eux-mêmes sur une tortue géante nageant à travers l’espace (« Et pourtant, elle se meut… »). Ah ouais, quand même… C’est débile, hein ? Sauf que cette idée dingue ne provient pas uniquement de l’imagination malsaine de l’auteur, boostée par un fumage intensif de la moquette un lendemain de cuite. Non, cette représentation saugrenue du monde provient d’une « authentique » mythologie – indienne, si je ne m’abuse. Ce qui change un peu la donne, je trouve. Et des exemples comme ça, on pourrait en trouver un paquet. Bref, « Les annales du Disque-monde », c’est beaucoup moins con que ça en a l’air au premier abord (enfin, si, c’est très con, mais pas que, donc).
 
D’où l’idée finalement pas si absurde que ça de l’ouvrage qui nous intéresse ici : faire un bouquin de vulgarisation (bouh le vilain mot…) scientifique (bouh le…) prenant le cadre du Disque-monde. Les mauvaises langues pourraient n’y voir qu’une énième dérive mercantile d’une série qui rapporte déjà beaucoup d’argent (et dont la qualité, il faut bien le reconnaître, a connu des hauts et des bas). Possible. Mais, comme j’aime beaucoup Pratchett à la base, je vais laisser le temps d’un compte rendu mon cynisme habituel de côté. Ne serait-ce que parce que j’attache beaucoup d’importance à la « pédagogie » (bouh le vilain mot, mais là je suis plus sérieux), et qu’il m’a toujours semblé légitime, possible et souhaitable de s’instruire en s’amusant (le problème étant que la majeure partie des tentatives en ce domaine sont des échecs cuisants, soit parce qu’on ne s’instruit pas assez – on nous prend pour des cons, quoi –, soit parce qu’on ne s’amuse pas : on trouvera difficilement plus tragique que l’humour imposé – voyez justement Pratchett, avec sa terrifiante guilde des fous –, alors l’humour imposé par le ministère de l’Education nationale et par sa horde de « pédagogues » diplômés, condescendants par principe…).
 
Au commencement était une expérience menée par le jeune, compétent et enthousiaste (et irresponsable ; un scientifique, quoi) Cogite Stibon sur le terrain de squash de l’Université de l’Invisible (Ankh-Morpork). Conséquence de ce déferlement de thaums : la création d’un monde. Mais un monde bizarre à la vérité : sphérique, déjà… Ca ne tient pas debout. Et dénué de chélonium et de narrativium, en plus ! Ca ne marchera jamais… Sauf que l’intelligence artificielle de l’UI, Sort, affirme que si, et qu’il ne faut surtout pas interrompre l’expérience. Les mages, qui ne sont pas que bornés et ridicules, mais aussi curieux et joueurs, laissent donc faire. Et rajoutent de temps à autre leur touche personnelle, parce que non, franchement, un monde qui tourne autour du soleil – et d’un soleil aussi gros, en plus –, ça ne marchera jamais… surtout s’il continue comme ça, à se transformer régulièrement en une grosse boule de neige, défoncée de temps à autre par un gros caillou psychopathe à qui on n’avait rien demandé mais qui se trouvait passer par-là. C’est qu’il en arrive, des choses, sur ce monde improbable. Ca pourrait être intéressant de voir ça de plus près, d’ailleurs, en y envoyant un observateur qualifié (ou dispensable, rayez la mention inutile), comme – ce n’est qu’un exemple – le fameux professeur de Géographie Insolite et Cruelle, l’inénarrable Rincevent…
 
Voilà pour la trame de l’ouvrage – assez limitée, reconnaissons-le, mais non dénuée d’intérêt. Elle occupe un chapitre sur deux, généralement assez bref, mais souvent drôle ; du Pratchett à l’état pur, quoi. Le reste est confié essentiellement à Ian Stewart et Jack Cohen, donc, lesquels développent plus sérieusement les thèmes esquissés dans les chapitres « narratifs », même si le ton reste éminemment pratchettien. Et les auteurs de se livrer ainsi à une vaste entreprise de vulgarisation scientifique, couvrant bien des domaines, et allant, en gros, du Big Bang à l’ascenseur spatial et au voyage interstellaire, en passant par Einstein et tout un paquet de gros lézards.
 
Bizarre, dans le cadre « magique » du Disque-monde ? Faut voir. En exergue, une citation d’Arthur C. Clarke, un véritable lieu commun (disent les persifleurs), mais qu’il est souvent bon de rappeler : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. » En guise de complément, cette citation de Gregory Benford : « Toute technologie discernable de la magie est insuffisamment avancée. » Et, surtout, Mark Twain : « Si la réalité dépasse la fiction, c’est parce que la réalité n’est en rien tenue à la vraisemblance. » Effectivement. La science du Disque-monde est l’occasion de s’en rendre compte : c’est étrange, un monde qui ne contient pas de narrativium (et pas de tortues géantes, accessoirement). Ca ne devrait pas exister. Que la vie s’y développe – entre deux ères glaciaires ou deux gros cailloux – est hautement improbable. Et pourtant…
 
S’instruire en s’amusant, un idéal inaccessible ? Ben non. C’est peut-être tout aussi improbable que ce que l’on vient de voir, et pourtant… (Voir d’ailleurs les intéressants développements sur les probabilités et les statistiques.) Les trois auteurs ont parfaitement réussi leur mission. Le fait est que, sans surprise, on s’amuse, et beaucoup. Les mages de l’Université – l’archichancelier, le doyen, l’économe (avec ses pilules), le bibliothécaire (ook), Rincevent et compagnie – sont toujours aussi drôles, et quelques scènes sont particulièrement tordantes (de la muzak dans un ascenseur spatial… j’adore…). Le ton des chapitres de vulgarisation ne s’en éloigne pas excessivement, et l’on trouvera là aussi souvent matière à rire.
 
Mais on apprend, aussi. Beaucoup de choses (enfin, je parle pour les ignares en sciences « dures » – bouh le… – dans mon genre, les autres n’étant pas le premier public de l’ouvrage). C’est que Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen ont cette appréciable qualité de ne pas nous prendre pour des cons. Mais alors pas du tout. Autant le dire, dans certains passages, ça vole haut. Dans les premiers chapitres « scientifiques », de loin – et nécessairement – les plus abstraits, ça fait même régulièrement bobo à la tétête… Mais ça fascine, aussi. On est en plein dans cette science indiscernable de la magie, celle qui émerveille le quidam ; le sense of wonder de la SF, quoi. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de fiction.
 
Enfin, la plupart du temps. On est après tout dans un ouvrage de vulgarisation, prenant place dans un cadre de fantasy. Alors, de temps à autre, on peut s’autoriser un petit délire, comme cette civilisation de crabes, disparue sans laisser de trace… Ce n’est pas gratuit, ceci dit. Les auteurs, non contents de faire de la vulgarisation – et de la faire bien – en profitent pour se livrer à une intéressante réflexion sur la vulgarisation, et plus largement sur l’apprentissage de la science. Ils évoquent ainsi – avec une honnêteté d’autant plus appréciable qu’elle est bien rare – les innombrables « mensonges pour enfants », comme ils les appellent, qui jalonnent la formation scientifique de tout un chacun. Comprendre : on nous apprend des choses qui sont « fausses », mais – en principe… – pour nous mettre en mesure de comprendre ensuite ce qui est « vrai » (deux exemples flagrants : la Terre est ronde, l’homme descend du singe). Mais Ian Stewart et Jack Cohen ont le courage – le mot ne me semble pas forcément trop fort – de briser quelques-uns de ces « mensonges pour enfants » qui n’ont pas toujours été suivis de l’étape ultérieure justifiant leur utilisation, et, quand ils emploient eux-mêmes de tels « mensonges », de le préciser. Et ça fait du bien, une fois de temps en temps, qu’on arrête de nous prendre pour des cons… Dans la même optique, on appréciera que les auteurs s’attaquent parfois à quelques « tabous » scientifiques ; une fois de plus, ça fait du bien…
 
Bilan ? Une franche réussite à mon humble avis. Mais qui s’adresse avant tout aux amateurs du Disque-monde qui ont envie de perfectionner leurs connaissances scientifiques (voire d’en acquérir un minimum, comme votre serviteur…). Si vous abominez Pratchett et le Disque-monde, passez votre chemin ; si vous êtes déjà hyper calés en sciences « dures », idem. Ca laisse quand même un assez large public, qui aura tout à gagner à la lecture de La science du Disque-monde.

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"Les représentations de "l'homme politique" en France", de Michel Biard (dir.)

Publié le par Nébal

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BIARD (Michel) (dir.), Les représentations de « l’homme politique » en France, Mont-Saint-Aignan, Publications des Universités de Rouen et du Havre, Les Cahiers du GRHis 2006 (17), 93 p.
 
La notion « d’homme politique » est aujourd’hui d’une banalité telle que l’on ne ressent généralement pas le besoin de la définir ; chaque jour, à la télévision, à la radio, dans la presse, on emploie l’expression « homme politique » comme allant de soi et parlant immédiatement. Mais c’est pourtant une notion très récente, dont les premières occurrences, si l’on excepte quelques très rares prédécesseurs guère significatifs, n’apparaissent en littérature que vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe. Rien de véritablement étonnant à cela, l’homme politique apparaissant en tant que tel en France au moment de la Révolution – laquelle retient comme par voie de conséquence l’attention de la plupart des intervenants de la journée d’étude dont ce 17ème numéro des Cahiers du GRHis rend compte. L’expression ne semble toutefois devenir courante qu’à partir de la Monarchie de Juillet (traduire : avec le développement du parlementarisme, l’image la plus récurrente de « l’homme politique » étant longtemps celle du député), et ce n’est qu’alors qu’elle va commencer, progressivement, à perdre la connotation assez clairement péjorative qui l’accompagnait jusqu’alors (Chateaubriand, ainsi, évoque à plusieurs reprises dans ses Mémoires d’outre-tombe, sa crainte de passer pour un « homme politique »… et les portraits qu’en dressera Balzac, notamment, ne seront guère plus flatteurs). La IIe République et l’instauration du suffrage universel semblent jouer un rôle déterminant dans l’évolution de la notion ; Sand s’en fait l’écho, chez qui la désignation « d’homme politique » devient de plus en plus positive, et, en 1848, elle devient même une distinction recherchée, ainsi par certains hommes qui se verraient volontiers entamer une carrière politique sur les barricades, comme Louis Hincker le rapporte dans le dernier article du recueil. Mais nous n’en sommes pas encore là ; contentons-nous donc pour le moment de poser dans toutes ses dimensions la notion et les connotations « d’homme politique », à travers ses occurrences, pour pouvoir ensuite procéder à l’étude de ses représentations, autant dire de sa construction. C’est ce que fait, très logiquement, Michel Biard, en tant que directeur de ce bref ouvrage, dans un court article introductif assez intéressant (« « L’homme politique » : quelques observations sur la diffusion en France, aux XVIIIe et XIXe siècles, d’une expression appelée à un avenir durable », pp. 9-15).
 
Corinne Gomez-Le Chevanton choisit ensuite, justement, de s’intéresser à une figure négative de l’homme politique, et à vrai dire une des pires qui se puissent concevoir, en la personne de Carrier (« Les figures du « monstre » Carrier : représentations et utilisations », pp. 17-42). Il ne s’agit certes pas, pour l’auteur, de se livrer à une apologie de celui dont on a fait le principal – et en fait le seul… – responsable des abominables « noyades de Nantes », ou de l’exonérer de ses crimes atroces. Cependant, force est de constater – et nul aujourd’hui, tout parti pris idéologique mis à part, n’oserait véritablement le contester – que Carrier, à bien des égards, a joué un rôle de bouc émissaire, a payé pour les autres, en étant accusé hypocritement par des terroristes tout aussi nauséabonds que lui-même, tels Fouché, Fréron ou Tallien, lesquels, en dirigeant en sous-main l'émission de pamphlets contre le représentant en mission, ont excité à son encontre la vindicte populaire, jusqu’à en faire le seul véhicule visible de la Terreur, et donc le symbole à abattre pour que les autres responsables des massacres – eux-mêmes et leurs collègues, mais aussi, à Paris, une bonne part du personnel administratif toujours en place après Thermidor et les députés de la Plaine qui avaient cautionné jusqu’alors le système au nom du « salut public » – puissent poursuivre leur carrière en paix… Carrier, ainsi, a été la victime – certes bien coupable – d’une flopée d’accusations injurieuses que l’on verra souvent reparaître pour discréditer les hommes politiques, et a fortiori les plus radicaux d’entre eux : Carrier, à en croire la « légende noire » qui se constitue autour de son nom, aurait été un fou criminel, un dépravé sexuel (nécessairement…), un authentique animal – les représentations de l’homme dans les pamphlets et au cours de son procès insistent souvent sur ses traits « animaux » – et enfin… un traître ! C’est de sa propre initiative, et sur sa seule responsabilité, qu’il aurait ordonné les massacres nantais, et il aurait ainsi trahi, non pas l’abject Robespierre qui venait de tomber, mais bien les députés naïfs et crédules, qui, en lui confiant les pleins pouvoirs pour mater la rébellion, ne s’attendaient certainement pas à l’usage qu’en ferait cet adepte supposé de la théorie de la « dépopulation »… On reste confondu par une telle hypocrisie. Et l’on constate déjà le terrifiant pouvoir de la presse pour construire ou briser une réputation, ainsi que les aléas d’une « justice politique » contradictoire dans son essence même : les représentants du peuple, dans la même foulée, envoient Carrier devant le Tribunal révolutionnaire, tout en prenant soin de renforcer les immunités parlementaires afin que ce fâcheux précédent ne se reproduise pas par la suite ; quant au procès du « monstre », c’est une authentique aberration, un chef-d’œuvre de mise en scène, accumulant les vices de procédure (l’expression, à vrai dire, est bien faible !), tout aussi scandaleux et faussé que les précédents « procès » de la Terreur, et probablement plus que celui, plus célèbre, du maréchal Ney, vingt ans plus tard, lequel jouera un peu le même rôle, tout en ayant une image moins sanguinaire. Peu importent au final les crimes – indéniables et abominables – de Carrier : il doit payer, non pour faire triompher la justice, mais pour que « les autres » restent en place… Un article passionnant et convaincant.
 
Christine Le Bozec retourne ensuite à des propos plus généraux, en se concentrant sur un groupe idéologique particulier, qui recoupe assez la première notion « d’homme politique », celui des libéraux (« « L’homme politique » libéral », pp. 43-52). Les « libéraux » envisagés ici sont avant tout les thermidoriens, tels Boissy-d’Anglas (même si ce que l’auteur en dit se révélera également vrai par la suite des « idéologues » et des libéraux de la Monarchie de Juillet – plus spécifiquement les « doctrinaires »). Il s’agit de voir comment la défense des acquis de 1789 passe, pour ces hommes qui ne souhaitent pas aller au-delà du suffrage capacitaire et valorisent avec la fougue que l’on sait la propriété, par des dérives autoritaires temporaires, parfaitement acceptées, et même considérées comme indispensables. Pas grand chose de nouveau, donc…
 
Plus intéressant, Olivier Blanc biaise quelque peu la notion – révélatrice… – « d’homme politique » pour revenir sur une importante « femme politique », la toujours controversée Olympe de Gouges (« Femmes en Révolution, l’exemple d’Olympe de Gouges », pp. 53-63). Au-delà de la caricature si courante dès l’instant que l’on évoque ces « femmes politiques », et a fortiori les révolutionnaires (un exemple triste et fameux : Théroigne de Méricourt), c’est une figure remarquable dont l’auteur dresse ici le portrait, avec certes bon nombre de défauts – et notamment un orgueil assez flagrant, ainsi que quelques illusions –,  mais aussi énormément de qualités, une vision lucide des événements, un courage politique rare, et une appartenance idéologique clairement marquée (dans les rangs des Girondins), contrairement à la dispersion dont on l’a longtemps accusée. Olympe de Gouges, ainsi, n’est pas que la féministe avant l’heure, astucieuse et sarcastique, de La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ; elle n’est certainement pas la caricature, tantôt harpie, tantôt écervelée, qu’en a fait une historiographie presque intégralement masculine et presque nécessairement condescendante. Elle était bien une « femme politique », une personnalité fascinante, dont l’œuvre et la vie politique seraient sans doute à redécouvrir aujourd’hui.
 
Vient ensuite ce qui a constitué à mes yeux une grosse déception, Jean-Philippe Chimot ayant à mon sens traité un peu trop superficiellement et de manière parfois contestable un sujet pourtant passionnant et en plein dans la thématique du recueil (« David a-t-il contribué à constituer la figure de « l’homme politique » ? », pp. 65-76). On ne retient pas grand chose de cet article très, et même trop, léger (le style, agaçant, en témoigne). Il y avait sans doute, pourtant, bien des choses à dire sur cet homme qui fut à la fois un des peintres majeurs de son temps, mais aussi un homme politique lui-même (l’auteur semble en douter, et se permet de passer outre les fêtes révolutionnaires mises en scène par David !). De l’esquisse du Serment du Jeu de Paume aux tableaux napoléoniens (Le Sacre, mais aussi bien d’autres) en passant par Marat assassiné, tableau « révolutionnaire » à tous les égards, David se fait peintre politique et peintre de la politique et des politiques. Certes, un aussi bref article ne pouvait prétendre à l’exhaustivité, et une étude plus complète nécessiterait un volume entier. Mais il n’en reste pas moins que cette communication est bien trop légère pour être véritablement saisissante…
 
On s’éloigne enfin, avec Louis Hincker, de la Révolution, pour aborder directement la IIe République (« Hommes politiques et journées révolutionnaires durant la Seconde République », pp. 77-93). C’est, en quelque sorte, un complément à la thèse de l’auteur (Être insurgé et être citoyen à Paris durant la Seconde République), ouvrant de nouvelles perspectives de recherches qui me paraissent très séduisantes. Cet article, à la différence du précédent, est assez dense, sans être aride pour autant. Mais Louis Hincker se montre très éclairant sur le changement de connotation de la désignation « d’homme politique », et développe encore sur certaines conséquences, et notamment l’opposition qui se crée dans les faits entre « l’homme politique » et le « citoyen armé » (à distinguer du « citoyen-soldat »), le premier ne concevant pas la prise d’armes comme pouvant déboucher sur le débat politique, le second y voyant un moyen quasiment nécessaire pour le peuple souverain de s’impliquer dans le débat et ne pas se faire « voler » la République par les « capacités ». Ces deux attitudes concomitantes sont ensuite éclairés par deux exemples très concrets issus des dossiers des prévenus des journées révolutionnaires, ceux de deux inconnus représentant les « capacités », une « petite élite intellectuelle », portés par les barricades, et qui auraient souhaité la reconnaissance en tant qu’hommes politiques de ce fait : le premier, Falaiseau de Beauplan, en arguant de sa qualité de conciliateur, d’intermédiaire entre les autorités et le peuple (et qui se retrouvera du côté « légal » lors des journées de Juin), le second, Delair, probablement plus radical, se mettant avec une certaine arrogance à la pointe des mouvements populaires au nom de la souveraineté du peuple (mais avec toujours cette mission « d’éclairer les foules » ; en Juin, il sera du côté des insurgés…). Article intéressant et riche, dont l’optique me paraît très séduisante, le rôle de ces « anonymes » de la politique étant trop souvent négligé, quand bien même il a pu être fondamental et l’on dispose de nombreuses archives, peu employées, à leur sujet (j’avais été amené à procéder quelque peu de la sorte – à un tout autre niveau, bien inférieur… – dans mon mémoire de Master 2, et souhaiterais poursuivre plus ou moins dans ce sens pour ma thèse…).
 
Au final, un recueil bref, composé d’articles courts et d’un abord aisé, très intéressant dans l’ensemble.

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"La République des faibles", d'Annie Stora-Lamarre

Publié le par Nébal

STORA-LAMARRE (Annie), La République des faibles. Les origines intellectuelles du droit républicain. 1870-1914, préface de Michelle Perrot, Paris, Armand Colin, coll. L’histoire à l’œuvre, 2005, 219 p.
 
Annie Stora-Lamarre, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Besançon, s’est intéressée notamment à la législation morale de la IIIe République, ainsi qu’en témoignent les titres de quelques-uns de ses ouvrages : L’Enfer de la Troisième République. Censeurs et pornographes, ou encore Incontournable morale et La cité charnelle du droit. Thématique de recherches hautement intéressante et qui me parle fortement. Mais cette étude l’a en outre conduite à approfondir des questions qui m’intéressent encore davantage, en rejoignant, bien que très indirectement, ma propre thématique de recherches (et plus directement la méthode que je souhaite y appliquer), ainsi avec cette République des faibles.
 
Il semblerait qu’Annie Stora-Lamarre soit partie de la figure du sénateur René Bérenger, rencontrée à l’occasion des recherches précédemment évoquées. Si ce nom est aujourd’hui quelque peu oublié, ce n’est pas le cas du surnom qui lui avait été conféré par la presse satirique de l’époque, celui de « Père La Pudeur »… Bérenger est en effet, selon l’image d’Epinal, l’homme de la lutte contre la pornographie, au nom de l’élévation morale des Français, et avant tout des classes populaires. Autant dire quelqu’un d’a priori plutôt méprisable eu égard à nos conceptions aujourd’hui plus laxistes en la matière (même si ça ne va pas forcément durer, hélas…). Mais on aurait tort d’en rester à cette caricature, et de ranger immédiatement et sans recours le sénateur Bérenger parmi les hommes de « l’ordre moral », de la conservation, voire de la réaction.
 
Ce n’est ici qu’une facette du personnage, plus complexe qu’il n’y paraît. Car il est au moins une autre loi majeure de la IIIe République que l’on peut attribuer au « Père La Pudeur », dans un domaine a priori bien différent : c’est en effet à René Bérenger que l’on doit l’importante loi introduisant le sursis en matière pénale. Le conservateur supposé prend dès lors des allures de progressiste farouche, on aurait presque envie de dire radical, voire libertaire… Or on ne saurait accuser ici Bérenger « d’opportunisme » (au sens actuel et péjoratif), le représentant comme allant d’un bord à l’autre du spectre politique au gré des circonstances, selon le mouvement des idées, politicien cynique n’ayant guère d’opinions propres, seulement des intérêts personnels d’ordre carriériste. En effet, ces deux lois ont rencontré une forte opposition – celle des libéraux et des progressistes pour ce qui est de la pornographie, celle des conservateurs et des « hommes d’ordre » pour le sursis (on l’accusait de faire une loi favorisant « la canaille » et qui ne pouvait qu’augmenter la criminalité, notamment celle des jeunes ; tiens, ça me rappelle quelque chose…), et Bérenger a dû livrer une bataille de tous les instants pour les faire adopter.
 
Il y a bien une idéologie derrière ces lois, une pensée cohérente et exempte de contradictions, qu’il s’agit dès lors d’identifier. Et ce sera l’occasion de voir que Bérenger était loin d’être seul dans cette optique : on peut en effet identifier très nettement un groupe d’individus que tout oppose au premier abord, mais qui ne s’en retrouvent pas moins ensemble dans leur combat politique. Des hommes très divers, ceci dit : des catholiques libéraux (comme Bérenger) et des libre-penseurs, des monarchistes ralliés penchant plutôt à droite et des républicains convaincus penchant plutôt à gauche, des politiques, des juristes et des philosophes. Et non des moindres ! Quelques grands noms apparaissent en effet ici, parmi lesquels on retiendra notamment ceux des juristes Raymond Saleilles (qui a rompu avec l’exégèse classique et le cloisonnement des disciplines juridiques, un des pères de l’étude du droit international privé et du droit comparé – il est celui qui a traduit et introduit en France la pensée juridique allemande, et notamment le Code civil allemand – et, surtout, le promoteur de l’individualisation des peines) et Gabriel Tarde (un des pères fondateurs de la sociologie criminelle et de la criminologie, étrangement oublié en France, mais dont les idées ont fait leur chemin, notamment outre-Atlantique, et qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt dans nos contrées – la notion « d’imitation », centrale chez Tarde, prend tout son sens quand elle est insérée dans ce débat, au-delà des seules questions criminelles) et du philosophe libre-penseur Alfred Fouillée (à peu de choses près le penseur « officiel » de la IIIe République au tournant du siècle, l’inventeur un peu oublié du concept pourtant si souvent employé « d’idée-force »).
 
Ces hommes très divers – même si l’on pourrait tenter de les désigner comme « centristes », notion cependant fuyante et dont l’existence même est régulièrement remise en cause – se retrouvent en effet dans une conception particulière de la République, dont les racines, diverses, doivent être recherchées à la fois dans le passé – les libéraux, et notamment les juristes, de la Monarchie de Juillet, même si l’on pourrait remonter plus loin encore – et à l’étranger – la pensée juridique allemande (avec la figure majeure de Jhering, opposée à celle de Savigny) ; il y a également une certaine influence d’une pensée chrétienne plus ou moins laïcisée (protestante, notamment, mais aussi catholique, avec la renaissance thomiste). Ces hommes sont à la fois démocrates – ils n’envisagent pas un seul instant de remettre en cause le suffrage universel – et élitistes, « aristocratiques » au sens le plus pur. Précisons : il est légitime selon eux que le pouvoir appartienne au peuple ; cependant, celui-ci doit être instruit et guidé par les élites intellectuelles, qui doivent pour cela tout mettre en œuvre, en passant notamment par la loi, par les associations et par l’éducation (centrale dans leur pensée). Il s’agit, pour ces élites, de prendre en charge une mission d’ordre quasi sacrée, providentielle (à mettre en parallèle avec la question coloniale, d’ailleurs) ; il est de leur devoir de défendre, de protéger le peuple, éventuellement contre lui-même, en commençant par les plus faibles : les incapables, et notamment les femmes et les enfants. D’où la lutte contre la pornographie, mais aussi la prostitution (angle « de droite »). Mais il ne s’agit pas de s’arrêter là : ainsi, toute une législation est mise en œuvre, contre les traditions et les obsessions des conservateurs, visant, par exemple, à donner à la fille « séduite » des moyens de droit, à émanciper progressivement la femme mariée de la tutelle de son époux, à autoriser des actions en recherche de paternité, à relever la majorité pénale, etc. (angle « de gauche »). Les associations, les ligues de vertu, etc., jouent de même sur tous ces tableaux, dans l’optique de ces hommes : il s’agit de récompenser les attitudes morales et les comportements vertueux notamment chez les « humbles », de prôner aussi, d’abord la charité, ensuite l’assistance sociale (on retrouve encore le modèle allemand).
 
En chamboulant ces anciennes traditions autoritaires, héritées de l’ancien régime et du catholicisme et largement perpétuées par le droit napoléonien, selon une optique progressiste, ils n’entendent cependant pas pour autant favoriser le laxisme à tout crin, terrorisés qu’ils sont, comme la quasi-totalité de la classe politique, par le risque d’anarchie, ce qui légitime à leurs yeux le versant plus répressif et sévère de leur législation. Il s’agit bel et bien pour ces hommes de trouver une voie centrale : ils n’entendent pas gommer le passé au nom de la modernité et du positivisme (alors dominant, et que ces libéraux, même s’ils en sont presque nécessairement imprégnés, critiquent régulièrement, notamment en matière criminelle : Lombroso est leur bête noire, même si, sur certains points, ils peuvent être amenés à adopter des solutions finalement guère éloignées de celles prônées par l’école positiviste italienne – et donc, notamment, le sursis) ; ils n’entendent pas davantage se replier sur un passé qu’ils sont loin d’idéaliser (la notion d’évolution, a fortiori après Darwin, est au cœur de leur approche de la société, et notamment du droit : Saleilles en est un exemple particulièrement parlant, ainsi quand il se sépare progressivement de l’école de l’exégèse pour vanter certaines nouveautés introduites par le droit allemand – comme le conseil de famille, voire le patrimoine d’affectation – et développer l’idée de décloisonnement et d’individualisation du droit ; on comprend d’autant plus pourquoi ces juristes rejettent l’école « historique » de Savigny, qu’ils considèrent comme devant aboutir à une conception nécessairement fixiste, et donc contre-nature, du droit). La voie médiane vise à concilier l’ancien et le moderne, la spiritualité et le positivisme, l’autorité et la liberté ; c’est ici, notamment, que la pensée d’Alfred Fouillée et sa notion « d’idée-force » entrent en jeu.
 
Le sénateur Bérenger n’est donc pas isolé dans son combat qui nous paraît aujourd’hui si contradictoire. Il est, bien au contraire, représentatif d’un assez large courant de pensée, qui, s’il n’a pas été accompagné par des mouvements de masses – ce que son caractère élitiste prohibait de toutes façons à bien des égards –, n’en a pas moins eu une influence déterminante sur la législation de la IIIe République, et nous a transmis un héritage qui forme un socle majeur de notre droit républicain.
 
Une étude passionnante. J’approuve inconditionnellement, chez Annie Stora-Lamarre, cette volonté de briser quelques frontières, et de se livrer à une étude mêlant histoire « classique », histoire du droit et histoire des idées ; de même, au sein de l’histoire du droit, elle me semble avoir tout à fait raison de procéder au décloisonnement souhaité par Raymond Saleilles, en envisageant ensemble des questions de droit public, de droit civil, de droit pénal et de droit international qui ne prennent tout leur sens qu’à condition de les envisager conjointement (La République des faibles constituant au passage une démonstration pertinente des inconvénients de l’hyper-spécialisation, et des erreurs d’analyse qu’elle risque de susciter…). L’évocation de figures telles que Bérenger, Fouillée et Saleilles est très séduisante, et par moments fascinante. Enfin, cette approche des fondements idéologiques de la législation, passant tant par les archives parlementaires (relativement connues) que par l’étude de la doctrine et de la « littérature grise » (souvent négligée, a fortiori les thèses de droit du tournant du siècle, généralement méprisées mais souvent très révélatrices), étant à bien des égards celle à laquelle j’ambitionne de me livrer, je ne peux que m’enthousiasmer à la lecture de cet ouvrage original et pertinent.
 
La République des faibles, ceci dit, a les défauts de ses qualités. Dans ce format assez bref, on ressent immanquablement une certaine dispersion dans la forme, voire dans le fond, l’impression de passer du coq à l’âne à tout bout de champ, ce qui nuit quelque peu à l’unité du propos. Enfin, on ne peut que maudire l’éditeur qui n’a de toute évidence pas jugé une relecture nécessaire, comme c’est hélas trop souvent le cas dans la littérature « scientifique » : coquilles, fautes de français, répétions, omissions, ponctuation hasardeuse, parsèment l’ouvrage et en rendent la lecture parfois éprouvante…
 
Ce n’est qu’un détail (même si, en maniaque infect, j’avoue y attacher une certaine importance), qui ne doit pas dispenser ceux qui s’intéressent à ces questions de la lecture de cet ouvrage finalement assez unique et indéniablement enrichissant.

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"L'homme qui rétrécit", de Richard Matheson

Publié le par Nébal

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MATHESON (Richard), L’homme qui rétrécit, traduit de l’américain par Jacques Chambon, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1956, 1994, 1999] 2005, 271 p.
 
Je n’aime pas les araignées. Bouh les sales bêtes, là, avec leur huit grosses pattes velues, leurs mouvements furtifs de perfides monstres chitineux… Argh.
 
Je n’aime pas les araignées.
 
Alors j’ai eu envie de maudire Folio-SF pour cette couverture (moche, qui plus est) du classique de Richard Matheson L’homme qui rétrécit, qui a eu le succès que l’on sait au cinéma. Bon, je dois bien reconnaître que c’est assez approprié, en même temps. Mais brrrrrrrr quand même. Sale bête. Néanmoins, je me devais de le lire ; alors c’était pas une minuscule bestiole de rien du tout (même avec huit grosses pattes velues et des mouvements furtifs de perfide monstre chitineux gasp) qui allait m’en dissuader, hein ? Même pas peur, d’abord. Enfin, si, mais c’est un peu le but, alors ça va… C’est que Richard Matheson est un maître pour ce qui est de mêler le fantastique le plus horrifique et la science-fiction, ce que je savais déjà pour m’être régalé de son autre grand classique, le génial Je suis une légende (bientôt une énième adaptation… avec Will Smith ; bon, ben, je vais plutôt re-regarder La nuit des morts-vivants, tiens…).
 
L’homme qui rétrécit, c’est Scott. Un Américain tout ce qu’il y a d’ordinaire, avec sa petite vie tranquille, partagée entre son boulot et sa famille (sa femme Lou, sa fille Beth). C’est dans ce cadre parfaitement banal, pour lequel Matheson éprouve une certaine prédilection, que l’horreur va frapper. Non pas subitement, comme un monstre qui surgit de l’obscurité avec une stridence de violon pour faire sursauter le spectateur. Non. Avec la lenteur pesante de l’inéluctable, celle qui laisse le temps pour prendre conscience du drame qui se joue et pour en souffrir. Scott, sans qu’on sache trop pourquoi, s’est donc mis à rétrécir, à perdre quelques millimètres chaque jour ; on ne sait pas guérir ce mal étrange. Et Scott devient bientôt plus petit que son épouse, puis plus petit que sa fille ; pendant un moment on le prend pour un enfant ; il ne peut plus travailler, il ne peut plus conduire, il ne peut plus rien faire normalement. Scott, d’Américain banal qu’il était, devient progressivement un phénomène de foire. Et rien ne lui échappe ; il a conscience de tout ce qui se joue ; le phénomène ne semblant pas devoir s’arrêter, il peut même calculer une échéance fatidique, celle où sa taille sera devenue si minuscule qu’il ne sera à vrai dire plus rien. Le néant. Dans quelques jours…
 
Scott se souvient de son long calvaire, des différentes étapes de sa « maladie » – il se repère en fonction de sa taille. Ses relations avec Lou en ont pris un coup. Il l’aime toujours, bien sûr, et sans doute l’aime-t-elle aussi ; mais comment l’aimer vraiment quand on a la taille d’un enfant, si ce n’est moins ? Rien de grivois, ici ; mais la misère d’un homme qui devient progressivement autre. Et prend conscience que la taille, ça compte. Pour chaque millimètre qu’il perd, c’est un peu de son autorité qui disparaît : comment en imposer à sa fille Beth, jouer le rôle du père, quand il devient plus petit qu’elle ? Seul le corps de Scott rétrécit ; mais tout le monde semble se comporter avec lui comme avec un enfant – Lou, surtout. Mais il n’est pas un enfant ! Il est un homme ! Sauf qu’à force de le répéter et de piquer des colères au moindre prétexte, c’est bien à un enfant boudeur que l’on a l’impression d’avoir affaire. Scott doit s’adapter, et le monde qui l’entoure aussi. Bientôt, dans la cave où il s’enferme de lui-même pour fuir les regards indiscrets, il logera – pour un temps – dans une maison de poupées, dont le mobilier factice lui brise le dos ; il éprouvera de perturbants fantasmes pour la jeune fille qui vient garder Beth, dont le corps est plus adapté au sien ; puis, il y aura Madame Tom Pouce. Madame ? Juste un nom de scène… Mais il rétrécit encore.
 
Et, même s’il se sait condamné à très brève échéance, Scott ne parvient pas à se résoudre au suicide ; il veut survivre, jusqu’au dernier moment. Aussi a-t-il bien d’autres choses à faire que de ressasser le passé. Dès le début du roman, réduit à la taille d’un insecte et oublié des humains devenus pour lui des géants, il lui faut livrer un combat de tous les instants dans la cave de sa maison, désormais sa prison – vaste de plusieurs kilomètres à ses yeux ; il lui faut trouver de l’eau, de la nourriture, de la chaleur.
 
Et il y a l’araignée. Toujours plus grosse, nécessairement. Obstinée et terrifiante, elle harcèle sans cesse Scott, oppressé du matin au soir par le cliquetis insupportable de ses huit pattes – non, sept ; du temps où il était encore un peu plus grand, il lui avait brisée une patte en lui jetant un caillou… Mais aujourd’hui les rôles sont inversés. Scott est désormais plus petit que l’araignée ; et il n’a qu’une épingle pour se défendre contre le monstre titanesque. Et là où l’abominable bête triomphe de toutes les parois avec aisance, Scott, lui, peine avec son rudimentaire matériel d’escalade, confectionné avec de vagues débris égarés dans la poussière de la cave… Et si l’araignée ne le tue pas, il reste malgré tout bien des risques : Scott peut mourir de faim, ou se briser le dos en chutant… d’une chaise de jardin ; de toute façon, dans quelques jours, il ne sera plus rien…
 
C’est brillant, tout simplement. Le terme si souvent galvaudé de « chef-d’œuvre » prend ici tout son sens. Matheson a écrit avec une subtilité rare un classique instantané et éternel, poignant, prenant et terrifiant. Dans cet étrange récit au pitch improbable – un homme qui rétrécit ? Allons bon… –, tout sonne juste.
 
Scott est un personnage magnifique, touchant et crédible, humain malgré tout : sa douleur et ses angoisses sont communiquées avec une pertinence et un sens de l’à-propos qui n’appartiennent qu’aux plus sensibles connaisseurs de l’âme humaine. D’autant que Scott, dans sa taille réduite, reste un homme entier, avec ses qualités et ses défauts – ses nombreux défauts : il est bien des passages où il est à baffer… et donc vrai.
 
La construction du récit, de même, est un véritable modèle du genre. Après un très bref prologue, sorte de pré-générique intrigant, Matheson attaque en force, nous plongeant directement au cœur de l’action, à savoir le combat de Scott contre l’araignée, qui constituera une sorte de « fil rouge » du roman. L’action présente, dramatique et terrifiante, est entrecoupée à chaque pause de réminiscences qui éclairent le passé de Scott et les étapes de son calvaire, et jettent une lumière différente sur sa situation actuelle ; ici encore, l’à-propos est le maître mot. Rien n’est gratuit, et tout a un parfum d’authenticité d’autant plus saisissant. L’invraisemblable aventure de Scott, pour qui le sol poussiéreux d’une cave devient semblable à la plus impénétrable des forêts vierges, sonne vrai. Le sens du détail est ahurissant…
 
Et, en plus, ça fait peur. Vraiment. A la différence de ce que pratiquait souvent Lovecraft, autre grand maître de l’attaque en force, le pire, ici, n’a pas nécessairement déjà eu lieu. Il y a une vraie rivalité entre la lente descente aux enfers de Scott et le danger permanent de sa lutte pour la survie dans la cave. Et l’on ne saurait trop dire ce qui est le plus horrible dans tout ça. Certaines scènes sont de vrais modèles d’angoisse, ainsi celle où Scott, réduit à la taille d’un enfant de douze ans, est pris en stop par un étrange individu, un peu perturbé et à l’affection très démonstrative… De même, un peu plus tard, quand des « grands » en mal de « petits » à martyriser s’en prennent à lui… même après l’avoir reconnu. Le pire, dans tout ça, étant que Scott, s’il est désarmé comme un enfant, n’en a pas moins conscience de ce qui se passe comme un adulte.
 
Et puis il y a cette putain d’araignée. Abominable. Terrifiante. Argh. Parole d’arachnophobe, certaines pages sont difficiles à tourner…
 
Brillant. Tout simplement.

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"10 000 litres d'horreur pure", de Thomas Gunzig

Publié le par Nébal

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GUNZIG (Thomas), 10 000 litres d’horreur pure. Modeste contribution à une sous-culture, illustrations de Blanquet, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2007, 247 p.
 
Le cinéma d’horreur connut une véritable révolution dans les années 1970, préparée par quelques œuvres fortes et originales telles que Psychose d’Alfred Hitchcock, Le masque du démon de Mario Bava et La nuit des morts-vivants de George A. Romero. L’horreur tend alors à se distancier de l’épouvante traditionnelle et de son attirail gothique puisé dans le folklore. Elle se fait plus sordide, plus graphique parfois, plus maladive.
 
Dans la foulée de Psychose et de sa célèbre scène de meurtre sous la douche se développe en Italie le genre du giallo, illustré notamment par un Dario Argento alors au sommet de son génie (L’oiseau au plumage de cristal, Le chat à neuf queues, Les frissons de l’angoisse…). On y retrouve la figure encore rare du serial-killer aux motivations difficilement discernables, et dont les meurtres tous plus atroces les uns que les autres, et généralement perpétrés à l’arme blanche (un long poignard dans une main gantée de cuir…), sont assez souvent teintés d’une forte atmosphère érotique, la pulsion meurtrière se faisant libération brutale d’une sexualité perturbée ; on nage dans le sang… et dans la psychanalyse. Le giallo mue à son tour, et, porté notamment par le culte mais néanmoins très décevant à mon goût La baie sanglante de Mario Bava, génère le slasher : le meurtrier est encore plus flou, l’aspect psychanalytique disparaît parfois totalement, l’immoralisme règne, et le meurtre devient l’objet central du film, toujours plus graphique et insoutenable. Les victimes – de préférence des jeunes gens aux hormones en ébullition, en un sens le type idéal du public de ces films, paraît-il (sauf que ledit public, plutôt masculin, raffole des victimes féminines à forte poitrine…) – se ramassent à la pelle, et on en redemande. Au mieux, cela a donné, par exemple, Halloween de John Carpenter, modèle du genre, hélas bien amoché par une flopée de séquelles dont on se serait bien passé, de même que pour le Freddy (Nightmare On Elm’s Street) de Wes Craven ou le Vendredi 13 de Sean S. Cunningham…
 
Parallèlement à ce genre proliférant, et pouvant plus ou moins y être rattachés, se développent également à cette époque d’autres sous-genre, portés par une même volonté, parfois scabreuse et parfois politique, de repousser les limites de la censure, que ce soit dans le cadre d’un pur cinéma d’exploitation ou dans celui, plus « respectable », du cinéma « d’auteur ». Parfois proche du slasher, on peut ainsi évoquer le genre très spécialisé du rape and revenge, avec au moins un film emblématique, l’excellent et terrible La dernière maison sur la gauche, premier film (officiel...) de Wes Craven, et peut-être (probablement ?) le meilleur, en dépit de ses nombreuses imperfections techniques. Le thème de la chasse à l’homme, apparu au cinéma avec Les chasses du comte Zaroff, génère à la même époque le genre du survival, dans lequel une brochette de citadins perdus dans une contrée sauvage et hostile se font massacrer par une horde de tueurs sadiques et dégénérés, de préférence des rednecks, tiens : ça a donné Délivrance de John Boorman, bien sûr, mais aussi, plus proches de nos préoccupations, La colline a des yeux de Wes Craven, ou encore, bien qu’avec une tonalité différente, le fameux (et excellent même si surestimé à mon avis) Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, où l’on retrouve nos jeunes gens stéréotypés du slasher, perdus dans un Texas sordide et répugnant. Le film gore dépasse en même temps les guignoleries d’Hershell Gordon Lewis (au passage, dans 2000 Maniacs, on trouvait déjà les jeunes gens et les rednecks…) pour aboutir, pour le meilleur et pour le pire, aux films de zombies (les chefs-d’œuvre de George A. Romero et les hilarantes abominations italiennes…) et au genre spécifiquement transalpin du film de cannibales, dans la foulée du célèbre Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, ou bien se teinter d’un délire outrancier qui rend la violence plus surréaliste qu’hyperréaliste, plus drôle qu’émétique, ainsi avec les Evil Dead de Sam Raimi (et ces jeunes gens dans une cabane isolée au fond de la forêt…), mais aussi les succulents Bad Taste et Brain Dead (la glorieuse époque de Peter Jackson, ça fait bizarre aujourd’hui…), ou encore le Street Trash de Jim Muro. Miam ! Rajoutons enfin quelques réactualisations de l’horreur classique, mise au goût du jour (Suspiria de Dario Argento, Fog ou encore le remake de The Thing par John Carpenter), mais aussi quelques objets filmiques non-identifiables – le Driller Killer d’Abel Ferrara, etc. – ; autant de motifs pour parler d’un âge d’or du cinéma d’horreur, qui n’avait jamais été aussi libre ni aussi inventif, et ne l’a jamais été depuis, même s’il revient au goût du jour (voyez les innombrables remakes, suites et prequels des films cités à l’heure actuelle, ou, plus sympathiques, les pastiches et hommages, comme le rigolo Cabin Fever d’Eli Roth, mais aussi, moins directement référencé et plus glauque, Wolf Creek, The Descent, Severance, 28 jours plus tard, Saw, et bien d’autres encore).
 
Autant de films qui ont fait le bonheur des cinémas de quartier aujourd’hui défunts (et des drive-in…), puis celui de ces jeunes gens qui ont vu apparaître au cours des années 1980 ce merveilleux accessoire qu’était le magnétoscope. C’était l’époque bénie où Vidéo-Futur n’existait pas, et où l’on pouvait louer pour un prix modique des films rares, des films « autres », et non uniquement le dernier blockbuster aseptisé et formaté, agrémenté des inévitables « scènes coupées » après avoir squatté les Multiplex…
 
Epoque bénie qu’a eu la chance de connaître, comme bien d’autres, le jeune écrivain belge Thomas Gunzig (j’y arrive enfin ! Ouais, mais d’abord, ce prélude n’est pas totalement gratuit, hein, et pis d’abord, je fais que c’que j’veux, na !). Et c’est à cette sous-culture si particulière – et si formatrice, parfois – qu’il entend rendre hommage avec ce sympathique 10 000 litres d’horreur pure (à vrai dire, ce sont surtout les survivals qui sont concernés, comme l’auteur le précise lui-même, et non les slashers au sens strict, comme le prétend la quatrième de couv’… Comment ça, je chipote ?). La chouette couverture de Blanquet – qui livre également quelques illustrations intérieures dans le même genre – donne le ton : ça dégouline, ça suppure, ça suinte, ça gicle et ça hurle. Re-miam.
 
Hommage, disais-je. Ca implique de jouer sur un certain nombre de stéréotypes, ainsi que l’auteur s’en explique dans une « petite introduction en guise de justification ». L’histoire, du coup, on la connaît, ou presque.
 
Prenons cinq jeunes gens, réduits à l’archétype. Patrice est un petit gros mal dans sa peau et maladroit, un chimiste à lunettes, bref, un nerd ; puceau comme de bien entendu. Marc est son meilleur ami, un jeune homme beau, intelligent – enfin, c’est ce qu’on dit, mais on peut légitimement en douter, des fois – et abominablement gentil, qui étudie la médecine ; sa copine, Ivana, étudie le droit, elle en a bavé, elle est belle, douce et intelligente (parfaite, quoi). Deux pièces rapportées par le trop gentil Marc : l’insupportable JC, gros con cynique et égocentrique de futur kiné pété de thune, et sa copine Kathy, immonde poufiasse blonde, superficielle au possible, méprisante et arrogante, petite pupute à la cervelle d’oiseau qui se prend pour Freud parce qu’elle fait une Licence de Psycho. Voilà pour les victimes. En gros, on y reconnaît les personnages de Massacre à la tronçonneuse, d’Evil Dead et de Cabin Fever, entre autres, à ceci près qu’ils ne sont pas Américains. Et ils ont bien entendu la même fonction : susciter l’attachement et / ou l’irritation, trembler, souffrir et agoniser sous les assauts d’une menace invincible incarnant le mal à l’état pur ; et le « spectateur » de se faire participant, de souffrir avec eux ou de ressentir une certaine jubilation sadique en maniant le hachoir, mouhahahahahaha ! Pas besoin de plus : ces personnages sont des fonctions, et remplissent fort bien leur rôle. On ressent à leur égard ce que l’on a pu ressentir, sur un ton rigolard, avec Ash, ou avec « l’héroïne » de Massacre à la tronçonneuse pour ce qui est du glauque ; ça marche dans tous les cas, et, mine de rien, c’est pas si évident.
 
Le cadre, maintenant. C’est la fin des exams. Patrice propose à Marc et à Ivana – dont il est secrètement amoureux, cela va de soi – de passer ensemble le week-end dans un chalet perdu au bord d’un lac (comme dans… oui, bon, vous avez compris), histoire de se délasser un peu. Marc, des fois, est un peu con, et trouve que ça serait une chouette idée de proposer à JC et Kathy de les accompagner ; ça n’enchante guère Ivana et Patrice, trop polis cependant pour protester ; quant à JC et Kathy, qui n’ont décidément rien en commun avec les autres, ils acceptent néanmoins, y voyant une occasion un peu originale de faire la fête à grands coups de cachetons et de baiser comme des oufs (JC veut enculer Kathy, qu’on se le dise). Bref, l’ambiance est maussade, les « amis » n’en sont pas vraiment, et quand les récriminations commencent à surgir du côté des deux pourris gâtés – parce que ça manque d’alcool et c’est vraiment trop la zone –, on commence à sentir une vilaine tension qui ne fait que s’aggraver au fil des pages.
 
Les jeunes gens s’arrêtent dans la dernière épicerie sur la route, paumée elle aussi, et à plusieurs kilomètres du chalet de Tante Micheline – celle qui a fini à l’asile. C’est l’occasion de voir qu’en Europe aussi on a des rednecks – si vous en doutez, regardez l’excellent Calvaire de Fabrice du Welz (tiens, encore un Belge), ou encore le JT de Jean-Pierre Pernaud ; vous pouvez sortir de chez vous, aussi, ça marche assez souvent : on en a plein, de ces jolis spécimens de consanguins, conservateurs et cons tout court ; la chemise à carreaux et la gapette ne sont qu’un bonus séduisant mais non indispensable… L’épicier, donc, est un joli spécimen : il est grossier, il pue, il n’a pas d’alcool à vendre (mais il veut bien lâcher une bouteille de vodka douteuse si Kathy lui montre sa moule) et il élève des chats qu’il dresse pour tuer les gens (ah ouais quand même…). Petit élément déstabilisant, préparant l’horreur ultérieure, et suscitant un premier malaise, encore pour l’instant teinté de rire ; mais, dans le fond, c’est un procédé courant du genre, et que Thomas Gunzig évoque d’ailleurs dans la préface, citant en exemples la scène de l’auto-stoppeur dans Massacre à la tronçonneuse ou encore celle du bar dans Wolf Creek. Petit malaise, quoi. Et pas d’alcool, merde.
 
Bientôt, c’est le deuxième malaise – le cadre est joli, mais la baraque guère confortable, et vraiment paumée dans la cambrousse, loin de tout (y’a même pas le téléphone…). Et puis troisième malaise : Patrice révèle qu’il n’est venu ici qu’une seule fois, dans son enfance, et qu’il n’y est jamais revenu depuis, parce que c’est ici qu’a disparu, dans des circonstances étranges, sa sœur handicapée mentale… Et puis, alors que JC, complètement défoncé, lèche sans trop d’efficacité sa blonde, celle-ci – défoncée elle aussi – aperçoit une silhouette par la fenêtre (comme dans…) : HIIIIIIIIIIIIIIIIII !!! Et l’horreur s’abat bientôt sur les jeunes gens…
 
Je n’en dirais pas plus histoire de ne pas gâcher le réel plaisir que l’on ressent à la lecture de ce très court roman. Simplement, au-delà de l’hommage réjouissant, Thomas Gunzig nous concocte ici une chouette histoire d’horreur, hautement référencée mais comprenant malgré tout quelques éléments originaux (ou du moins des références allant au-delà des slashers et survivals traditionnels). Le récit, découpé en bref chapitres jouant sur la multiplicité des points de vue, est rythmé et entraînant, et l’horreur y est bien réelle (avec les quelques gimmicks d’usage, moins lourds ici, car plus appropriés et mieux maîtrisés, que dans La Théorie des cordes) ; une touche de gore de temps en temps, pas mal d’humour aussi… 10 000 litres d’horreur pure constitue ainsi un divertissement éminemment sympathique, à condition d’aimer les séries B à Z d’horreur ; ben, heureusement, c’est mon cas, aussi Gunzig avait-il ici tendance à prêcher un converti… Mais si parmi vous se trouvent d’autres fidèles de la secte (j’en connais bien quelques-uns, eh eh…), il me semble qu’ils passeront eux aussi un agréable moment – bien que très court – à la lecture de ce roman finalement assez singulier.

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Comment que je raKonT tro ma LifE (neumbeur tou)

Publié le par Nébal

 

Juste pour vous prévenir que, because of que je déménage demain – en ce moment je nage dans les cartons de bouquins, disques et DVD (étonnant, non ?) –, il va y avoir une petite interruption dans le blog, dans la mesure où je vais être privé d’Internet pendant une à deux semaines en principe. Horreur glauque !
 
J’espère, en tout cas, que j’aurais le plaisir de vous retrouver à mon retour. D’autant plus que ledit retour risque d’être violent, avec un certain nombre de comptes-rendus en attente. Petit programme de la suite des opérations, à tout hasard : en bouquins, 10 000 litres d’horreur pure de Thomas Gunzig, L’homme qui rétrécit de Richard Matheson, et probablement Sympathies For The Devil de Thomas Day, Cabale de Clive Barker, Le cycle de Tschaï de Jack Vance et La science du Disque-monde de Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen, et plus si affinités ; en films, Zardoz de John Boorman, Driller Killer et New Rose Hotel d’Abel Ferrara et Frayeurs de Lucio Fulci, et probablement d’autres encore indéterminés. Peut-être aussi quelques chouettes disques, et d’autres choses par-ci par-là.
 
A bientôt les gens, donc. Reviendez nombreux, ça me donne l'impression d'exister !

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"Hank Shapiro au pays de la récup' ", de Terry Bisson

Publié le par Nébal

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BISSON (Terry), Hank Shapiro au pays de la récup’, traduit de l’américain par Gilles Goulet, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2001] 2003, 277 p.
 
Camarades artistes, ça peut plus durer. Le disque dur de l’humanité est saturé, il n’y a plus de mémoire libre. Et c’est dramatique pour les artistes, comme vous vous en rendez compte tous les jours. Comment placer un nouveau roman, aussi extraordinaire soit-il, si les gens continuent de lire Flaubert et Joyce ? A quoi bon s’échiner sur une toile sublime, si le quidam n’a que les noms de Monet et Picasso en tête ? De même pour la musique, si l’on en reste à Mozart et aux Beatles… Non, ça peut plus durer. Camarades artistes, il est temps d’agir.
 
Ca a dû commencer comme ça. On en est bientôt arrivé à des attentats – la destruction de toiles du musée d’Orsay dans un incendie criminel a donné le signal. Les Alexandrins (« pour l’incendie, pas pour la bibliothèque ») ont commencé à faire parler d’eux. Et, progressivement, leur vision des choses a gagné quelques célébrités, des critiques, des universitaires. Des hommes d’affaires, aussi. Et il y a eu enfin institutionnalisation, avec la création du Bureau des Arts et Divertissements et l’officialisation du système de la récup’.
 
Hank Shapiro, justement, est un agent du B.A.D., et plus précisément un « roi de la récup’ », comme on dit. Son boulot, exigeant beaucoup de diplomatie, consiste à se rendre chez les individus que lui désigne son ardoise électronique chaque matin, pour y récupérer des œuvres d’art « condamnées à mort » par les autorités (un système aussi équitable que possible, avec une certaine dose d’aléatoire pour qu’on ne puisse parler d’injustice) ; aujourd’hui, un livre de SF de Walter M. Miller Jr., une VHS d’un western avec Clint Eastwood (probablement égarée dans un vieux carton), un tableau de Rockwell (pas Norman, un autre), etc. Hank Shapiro fait son boulot consciencieusement, et, même s’il y a toujours de temps à autre un aigri inconscient pour se plaindre du système (« Sinatra est immortel ! »), ça ne lui pose pas vraiment de problème ; il faut bien faire quelque chose…
 
Un jour, il doit récupérer un 33 tours d’Hank Williams. Et la pochette l’interloque, lui rappelle de vieux souvenirs. Ca ne lui était jamais arrivé jusqu’alors, mais il est pris d’une fâcheuse envie d’écouter ce disque, et donc d’enfreindre la loi. Pour cela, il lui faut d’abord trouver un tourne-disques ; une documentaliste, Henry (pour Henrietta), l’aiguille vers Bob l’Indien, un contrebandier qui devrait être à même de satisfaire ses désirs. Et tout dégénère : une descente de police, une fusillade – Hank est blessé, et Bob l’Indien meurt. Pire que tout, si Hank récupère la pochette du Hank Williams, le vinyle, quant à lui, ne s’y trouve plus ; or il n’a toujours pas pu l’écouter, et il lui faut le récupérer avant la fin du mois s’il veut conserver son boulot. Et notre héros de s’embarquer ainsi pour un étrange périple à travers les Etats-Unis, vers l’Ouest, avec à ses côtés sa chienne cancéreuse Homer artificiellement maintenue en vie, un cafard espion mécanique amoureux, une Henry plus dépressive que jamais (il faut dire que cela fait huit ans et demi qu’elle est enceinte) et le cadavre de Bob l’Indien – ressuscité temporairement si besoin est – à la recherche de ce foutu disque, qui doit être quelque part entre les mains d’un des 76 autres Bob l’Indien, sans doute ; ah, et puis Henry veut retrouver Panama, aussi, un artiste alexandrin (mais de l’incendie, ou de la bibliothèque ?), le père de son enfant encore à naître. Bref, elle est loin, la petite vie tranquille du fonctionnaire Hank Shapiro…
 
Premier roman de Terry Bisson que je me tape. Ben j’espère que plein d’autres vont suivre. Je ne sais pas grand chose de l’auteur ; à vrai dire, j’ai lu ce roman un peu au pif, armé du Petit guide à trimballer de la S.F. étrangère de Jérôme Vincent et Eric Holstein (de chez ActuSf). Je cite : « Terry Bisson n’aime pas George Bush. Il n’aime pas non plus la peine de mort. Ni même l’esclavagisme, le racisme, l’ultra-libéralisme, l’intervention américaine en Irak… Et il le dit, fait assez rare pour un auteur américain. De quoi lui assurer une popularité immédiate auprès des éditeurs et des lecteurs français. D’autant plus que Terry Bisson a non seulement du talent mais aussi un humour féroce. De quoi faire rire et réfléchir. » Peux pas mieux dire.
 
Effectivement, c’est à la fois hilarant et pertinent. Hilarant parce que, il faut bien l’avouer, après un début classique évoquant énormément Fahrenheit 451, ça part vite en vrille, dans un délire total où tout est permis. D’où bien des personnages dingues et des situations farfelues qui ne manquent pas de faire exploser de rire le lecteur.
 
Mais pertinent aussi. Mine de rien, Terry Bisson, que ce soit dans les chapitres consacrés à Hank ou dans les digressions historiques et un brin didactiques qui les entrecoupent, soulève des questions fort intéressantes avec ce Hank Shapiro au pays de la récup’ (ou, si l’on préfère le titre original, The Pickup Artist). On ne peut s’empêcher, très vite, de voir au-delà du délire apparent pour s’interroger sur la situation de l’art dans notre société, et, plus encore, sur celle du marché de l’art. A l’heure où le téléchargement, légal ou pas, change progressivement la donne pour ce qui est de la commercialisation des produits artistiques, où le numérique évacue peu à peu le support matériel et où les médias jouent à fond la carte de l’éphémère, de la mode musicale au nom plus improbable encore que celui de la précédente six mois plus tôt (pratique fort courante du côté de la perfide Albion) à la star « à la carte et au vote » des innombrables émissions de real TV, on est bien en droit, effectivement, de se poser la question : où en est l’art ? Où va-t-il ? Qui peut prétendre au statut « d’immortel » ? Et la réponse à ces multiples questions ne saurait en définitive être aussi tranchée que l’on pourrait le croire au premier abord.
 
A vrai dire, l’univers décrit par Terry Bisson dans ce roman de 2001 tend à certains égards à devenir finalement assez concret : je me souviens, par exemple, de cet « artiste » qui, récemment, avait essayé de détruire « l’urinoir » de Duchamp à coup de masse ; au-delà de l’effet médiatique et du « concept » (pas forcément au-delà, d’ailleurs, maintenant que j’y pense…), ne peut-on pas comparer cette attitude à celle des premiers Alexandrins ou Eliminateurs – des artistes – incendiant le musée d’Orsay ? Face aux tentations réactionnaires de certains, selon lesquels rien ne saurait être intéressant aujourd’hui, et qui font dès lors l’éloge d’un classicisme extrémiste (« retournons à l’antique, ce sera un progrès »), on trouve à l’autre bord un excès tout aussi perfide dans une volonté illusoire de faire abstraction du passé (les Beatles, c’est de la merde ; la figuration, c’est de la merde ; la littérature du XIXe, c’est de la merde, etc.) en prônant la nouveauté à n’importe quel prix… Transfigurée par la culture de masse et le rôle déterminant du numérique et d’Internet, c’est finalement l’éternelle querelle des anciens et des modernes qui se poursuit, et l’extrémisme, en la matière, peut conduire aux actions les plus absurdes – pas forcément la destruction « physique » des œuvres (quoique…), mais on n’en est pas toujours bien loin. Les incendiaires des deux bords sont parmi nous.
 
Rien à voir, ceci dit, avec les pompiers pyromanes du classique de Ray Bradbury. Le monde décrit par Terry Bisson ne donne pas, dans l’ensemble – même si la récupération empiète nécessairement sur les libertés individuelles –, l’impression d’un cauchemar totalitaire. Non, c’est bien notre société démocratique qui génère ces institutions délirantes ; derrière, il y a bien des réunions, des délibérations, la constitution de règles précises, aussi équitables et non arbitraires que possible (beau challenge !). En façade, il y a une absurdité bureaucratique toute kafkaïenne (oh le joli cliché !), qui fait sourire mais n’en est pas moins profondément tragique, et que nous connaissons à vrai dire déjà pas mal : voyez le pauvre Shapiro confronté aux répondeur automatiques, quand tout ce qu’il souhaite, c’est prendre des nouvelles de sa chienne à l’agonie… Et, tout derrière, il y a un autre pouvoir, sans doute le vrai pouvoir. L’homme d’affaires, « M. Bill » (avec son empire numérique, tiens tiens), n’est pas le simple observateur qu’il prétend être ; la récupération le sert ; comme elle sert des célébrités sur le retour, qui ne désirent rien d’autre qu’un dernier moment de gloire, prolonger de quelques minutes leur quart-d’heure warholien. La dissimulation, l’hypocrisie, la mauvaise foi, la naïveté, l’égoïsme parasitent nécessairement les intentions affichées, et les révolutionnaires, parfois, commencent un peu tard à se poser des questions, et à ne plus se contenter de répéter à longueur de manifestations des slogans préfabriqués (par qui, d’ailleurs ?) ; rien d’étonnant, dès lors, à ce que des Alexandrins de l’incendie se transforment en Alexandrins de la bibliothèque ; rien d’étonnant, non plus, à ce que les plus extrémistes des terroristes clamant haut et fort leur attachement à la subversion, finissent par devenir les plus efficaces et inconscients des auxiliaires des autorités…
 
La mesquinerie est à vrai dire omniprésente, le refus de faire face à une vérité gênante suscitant des échappatoires ridicules, et l'on retrouve ici encore un désir factice d’immortalité hautement problématique. Hank, ainsi, refuse de voir sa chienne mourir : le CupperTM la maintiendra donc en vie, même si elle n’est plus tout à fait la même chienne qu’avant, surtout quand elle se met à parler… Henry veut toujours croire que Panama reviendra auprès d'elle : aussi se gave-t-elle de HalfLifeTM pour que leur bébé reste bien tranquille dans son ventre. Depuis plus de huit ans. Le même HalfLifeTM peut donner une illusion d’immortalité, ainsi, dans un sens, que l’improbable LastRitesTM, originellement conçu pour ressusciter temporairement les morts afin d’en obtenir l’indispensable dernière confession ; une drogue à accoutumance, Bob l’Indien en fait bientôt l’expérience, lui qui n’est plus totalement mort que la plupart du temps… Si tout ça se vend et engendre des bénéfices, c’est que ça doit être utile, non ? Même si aucun des personnages du roman n’utilise ces produits de la manière initialement prévue…
 
Bref. Un roman riche, fou, drôle et intelligent. Court et rythmé. Un vrai petit bonheur, qu’on aurait tort de refuser.

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La nécro du jour (3)

Publié le par Nébal

 

Le carnage continue. Cette fois, c’est Joe Zawinul qui a cassé sa pipe. Le génial claviériste de Weather Report, aux côtés de Wayne Shorter et Jaco Pastorius (entre autres), n’est plus.
 
Souvenir ému d’un concert époustouflant du Joe Zawinul Syndicate, il y a de cela quelques années, lors du festival Jazz in Marciac. Marcus Miller, qui le suivait sur scène, ben c’était vraiment un petit joueur à côté.
 
Décidément, Georges Abitbol a bien raison : « Monde de merde… »

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"La Voie du Sabre", de Thomas Day

Publié le par Nébal

DAY (Thomas), La Voie du Sabre, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2002] 2006, 294 p.
 
Thomas Day ne m’avait pas tout à fait convaincu avec L’Instinct de l’équarrisseur, ainsi que j’en avais fait part dans un article précédent. Ce n’était pas mauvais, ceci dit, et, quand on m’a conseillé de jeter un œil à un autre roman du Monsieur, en l’occurrence La Voie du Sabre, je me suis dit que ben ouais, pourquoi pas ?
 
Même si, en feuilletant le volume dans la librairie, j’avoue avoir eu un peu peur. Pour des raisons pas forcément pertinentes, certes. Mais déjà : la couverture est moche. Mais alors vraiment moche. Bon, c’est d’usage chez Folio-SF, il paraît (il y a pire, mais c’est vrai que leurs couvertures ne sont souvent guère fameuses). Surtout, il y a le résumé en quatrième de couv’, à mettre en parallèle avec cette illustration à mon sens ratée de Guillaume Sorel (qui a heureusement fait beaucoup mieux que ça à l’occasion…). Ca sent le manga. Aïe. Parce que le phénomène manga, honnêtement, il tend à me les briser menu. Je sais qu’il y a des choses vraiment excellentes dans tout ça, pas de souci ; reste que la surproduction actuelle me dissuade de faire le moindre effort pour dégager le bon du pathétique. Et Thomas Day semblant admettre volontiers – ce dont je ne lui tiendrais certainement pas rigueur – un indéniable attrait pour la littérature pop-corn, j’ai un peu craint que cela ne soit guère ma tasse de thé…
 
Par contre, j’aime bien les chambara, dont un certain nombre de ceux qui sont cités dans la filmographie en fin de volume. Et le Japon est un pays qui me fascine particulièrement, et dont l’histoire m’avait même intéressé il y a de cela quelque temps. Il y avait donc, par-ci par-là, quelques termes, quelques personnages, qui me séduisaient malgré tout ; ne serait-ce que la figure légendaire de Miyamoto Musashi, au cœur de l’histoire…
 
Détaillons-la un brin, justement. Nous sommes au XVIIe siècle, dans un Japon qui n’a jamais été. L’uchronie, ici, se teinte de fantasy, dans la mesure où la magie semble bien être une réalité palpable, et où le Japon, l’Empire des Quatre Poissons-Chats, est dirigé par un Empereur-dragon issu du clan Tokugawa… Le narrateur, Mikédi, laisse entendre qu’il va bientôt mourir, mais souhaite d’abord coucher sur le papier certains événements majeurs de sa vie, chamboulée par l’arrivée inopinée au château de son père, le seigneur de la guerre « moderniste » Nakamura Ito, d’un rônin puant et arrogant, qui a tôt fait d’humilier les meilleurs guerriers du fief. Ce rônin n’est autre que le fameux Miyamoto Musashi, sabreur de légende. Il ne vient cependant pas vendre ses services au seigneur de la guerre, mais propose néanmoins – avec une impolitesse qui aurait valu à tout autre les pires supplices – de former son fils aîné et héritier légitime Mikédi, alors âgé de 12 ans et qui n’a quasiment jamais vu son père de sa vie, en essayant de lui inculquer les principes de la Voie du Sabre ; cela lui permettra peut-être d’accomplir ce que son père n’a jamais pu faire jusqu’alors : à condition de récolter suffisamment d’encre de shô, le poison mortel responsable de la métamorphose de empereurs, peut-être Mikédi pourra-t-il approcher, épouser et féconder l’héritière du trône, et être ainsi le père d’une lignée d’empereurs…
 
Commence alors pour le jeune Mikédi un long et rude apprentissage, sous les ordres de ce maître impressionnant mais d’aspect si repoussant, et, qui plus est, arrogant et sarcastique. L’homme, cependant, impose le respect. Sa connaissance de la Voie du Sabre l’autorise à sculpter les vagues de la mer ou le sang jaillissant du cou de ses victimes décapitées. Mais il n’est pas qu’un guerrier, et la formation au combat se fait attendre. Musashi, cependant, enseigne à Mikédi bien des choses, et le décille quelque peu : dans un repaire de pirates récoltant pour leur compte l’encre de shô depuis que le seigneur Nakamura a rasé leur ancien village, Mikédi en apprend long sur son père, sur le samouraï qui l’a élevé, sur les motivations de son maître… et sur lui-même. Il y a en lui une soif de pouvoir, une tendance à l’autorité et au mépris des faibles et des humbles, qui n’en font guère un disciple de choix pour arpenter la rigoureuse Voie du Sabre, voie de la justice et de la défense des opprimés. Mais l’enseignement se poursuit, passant par les réjouissances et les difficultés du Palais des Saveurs et de la Pagode des Plaisirs. A l’horizon, cependant, Mikédi ne nous en cache rien dès le début de son récit, ce sont bien l’échec et la trahison qui attendent le jeune apprenti…
 
Ben c’est pas mal du tout, en fait. Un divertissement de qualité, qui se lit tout seul, avec quelques personnages hauts en couleurs – Miyamoto Musashi en premier lieu, bien sûr – ; quelques idées fort sympathiques, aussi : par exemple, j’ai bien apprécié l’interruption du récit, à plusieurs reprises, quand un individu que croise Mikédi lui rapporte un conte, ce qui confère à l’ensemble une atmosphère assez séduisante ; de même, l’idée des tatouages mouvants de Miyamoto Musashi m’a paru assez pertinente. Les quelques scènes d’action sont plutôt réussies, et ont notamment pour elles de ne pas s’éterniser. La philosophie du rônin, si elle est à l’occasion un peu naïve, est cependant assez attrayante dans ses démonstrations par l’exemple, qui émaillent le roman de jolies petites saynètes généralement assez bien vues. Thomas Day, enfin, évite de sombrer dans quelques travers de la littérature de gare qui auraient été déplacés dans le contexte du roman ; je craignais, au moment où Musahi laisse Mikédi dans la Pagode des Plaisirs, quelques scènes de sexe plus ou moins gratuites ; mais finalement, sans être pudibond pour autant, tout cela est très bien dosé et sert le propos du roman.
 
Il y a bien quelques défauts, ceci dit. On peut trouver, notamment, que la « couleur locale » est à l’occasion un peu poussive, notamment vers le début du roman (même si j’avoue que ces défauts n’en sont peut-être pas tellement, dans la mesure où j’ai abordé la lecture de La Voie du Sabre avec les quelques a priori mentionnés plus haut). De même, on peut trouver qu’il y a à l’occasion quelques abus dans les références, notamment quand des personnages, des événements ou des productions de l’histoire authentique se retrouvent un peu malmenés dans le roman. L’uchronie n’excuse pas tout, à cet égard. Et, même si cela n’est guère gênant – autant le dire : c’est même du pinaillage pur et simple, désolé… –, j’avoue avoir un peu tiqué devant ces empereurs Tokugawa, ce Genji Monogatari étrangement guerrier et spirituel ou ces allusions un peu convenues et surtout pas forcément bienvenues à la bataille des Thermopyles… Pas bien grave, mais le réalisme de l’uchronie en prend un peu un coup. Dans le même ordre d’idées, il faut de toute façon reconnaître que le Japon présenté dans ce roman est assez caricatural, empruntant effectivement beaucoup aux chambaras et aux mangas ; pas un problème, ceci dit : La Voie du Sabre se veut clairement un divertissement, et remplit parfaitement son rôle à cet égard.
 
Juste un petit bémol, ici : quelques ellipses sont plus ou moins fâcheuses. Elles sont dans un sens justifiées par les circonstances dans lesquelles Mikédi élabore son récit, et par quelques emprunts à la littérature du XVIIe siècle. Mais on ressent cependant à l’occasion une impression d’inachevé, et je dois avouer que le changement d’attitude de Mikédi, entraînant bientôt sa rupture d’avec Musashi, m’a paru franchement brusque, peu justifié, et pour tout dire peu crédible : dommage, dans la mesure où il est au centre du roman… Les derniers chapitres déçoivent quelque peu sur ce plan ; les longues ellipses s’enchaînent, avec un peu de remplissage pour faire bonne figure, et amener enfin une conclusion inéluctable. La Voie du Sabre, sous cet angle, me paraît donc, soit trop long, soit trop court.
 
Mais je ne boude pas mon plaisir. En dépit de mes préjugés, j’ai passé un très bon moment à lire ce roman, qui m’a bien plus convaincu que L’Instinct de l’équarrisseur, sans être époustouflant pour autant. Il me semble avoir entendu parler d’une « suite », et j’y jetterais volontiers un coup d’œil.

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