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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Deuxième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[I-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Veronica Sutton, Trevor Pierce] Au petit matin, vers 8h, les investigateurs se retrouvent au manoir de Gordon Gore, sur Nob Hill ; outre Gordon, s’y trouvent déjà sa maîtresse Eunice Bessler et son domestique Zeng Ju, mais il sont bientôt rejoints par Veronica Sutton et Trevor Pierce, qui sont des lève-tôt de toute façon ; Bobby Traven a quant à lui une petite gueule de bois, mais fait l’effort de rejoindre les autres un peu plus tard.

 

[I-2 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Bobby Traven, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Clarisse Whitman, « Johnny »] Gordon Gore est toujours aussi enthousiaste : « Nous allons vivre une journée exaltante ! » Trevor Pierce l’est sans doute beaucoup moins, car la rencontre dans la nuit avec les clochards fous du Tenderloin lui a fait forte impression – et désagréable… Ce qui n’échappe pas au dilettante, qui demande au journaliste ce qui lui est arrivé. Trevor rapporte la scène qu’il a vécue avec Bobby Traven mais la torture du chien n’impressionne guère Gordon (« C’est tout ? »), si Eunice Bessler trouve cela déjà atroce… Mais Trevor en vient à l’aspect le plus troublant de cette mauvaise rencontre – quand les clochards se sont précipités sur la carcasse agonisante de l’animal pour le dévorer à pleines dents… Cette image-là ne quitte pas le journaliste ; Bobby essaye de prendre la chose à la rigolade, mais, tout au fond, lui aussi a été choqué par ce spectacle inattendu. Le dilettante admet que ce n’était pas banal… Qu’en pense Veronica Sutton, leur psychiatre ? N’ayant pas vu la scène, elle ne peut pas en dire grand-chose, mais cela lui évoque quelques cas de folie collective « tout à fait intéressants » évoqués par des collègues dans la presse spécialisée – mais rien de très précis en l’état. Mais cela rappelle aussi à Gordon les allusions faites par Clarisse Whitman, dans sa lettre à « Johnny », à des clochards agressifs et présentant comme des « taches » obscures, des « ombres » sur leurs visages… La jeune fille mentionnait aussi que ces vagabonds avaient un air absent, qui lui rappelait d’ailleurs parfois celui de « Johnny ». Cela semble correspondre ? Trevor confirme – pour ce qu’il en a vu. Mais Bobby ne veut pas trop s’emballer : elle n’a pas rapporté une scène aussi étrange que celle qu’ils ont vue… Cependant, le détective a bien remarqué ces « ombres » étranges – d’abord rétif, il l’admet enfin. Quoi qu’il en soit, ils s’accordent au moins sur un point : les concernant, et peut-être Clarisse aussi, cela n’avait rien d’une hallucination due à l’opium ou quelque autre psychotrope.

 

[I-3 : Gordon Gore, Bobby Traven, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Daniel Fairbanks, Jonathan Colbert, Clarisse Whitman] Faut-il le mentionner à Daniel Fairbanks, lors de leur premier rapport téléphonique, à 9h ? C’est la raison de leur réunion – que faut-il dire ? Gordon Gore y a réfléchi pendant la nuit, et, notamment, il aimerait éviter de balancer le nom de Jonathan Colbert – qu’il entend « préserver » pour l’heure (il a un a priori positif à l’égard du jeune artiste rebelle…). Bobby Traven suppose que ça pourrait être intéressant de faire « peur » au secrétaire avec cette histoire de clochards – mais en ayant bien conscience qu’en l’état, il est difficile d’établir un lien concluant entre cette situation et l’enquête qu’on leur a confiée ; cependant, ce serait peut-être un moyen de lui faire cracher quelques autres informations… ou de l’argent supplémentaire (précision qui agace toujours autant Gordon). Veronica Sutton, quant à elle, préfèrerait que le rapport ne fasse pas mention de la lettre de Clarisse Whitman, qu’elle entend compromettre le moins possible pour l’heure et Eunice Bessler l’appuie, d’autant que c’est elle qui a volé le carnet dans lequel ils ont trouvé l’empreinte de la lettre…

 

[I-4 : Gordon Gore, Bobby Traven, Trevor Pierce : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman, Dorothy Whitman, Louise Whitman, Clarisse Whitman] Il est 9h. Gordon Gore, en présence de ses associés, appelle Daniel Fairbanks à l’American Union Bank. Le secrétaire de Timothy Whitman répond presque aussitôt : « M. Gore ? » Le dilettante, sans s’embarrasser des détails, confirme qu’ils se sont tous rendus à la Résidence Whitman comme convenu, où ils ont pu s’entretenir avec Dorothy Whitman et seulement entrapercevoir sa fille Louise Mme Whitman ne leur facilitait pas la tâche à cet égard… Mais les deux sœurs ne semblent pas avoir des relations très poussées. La piste d’une Clarisse fricotant avec des « artistes décadents » semblant la plus fructueuse, ils vont y travailler aujourd’hui – les contacts de Gordon dans le milieu artistique devraient rapidement déboucher sur quelque chose, et il va se rendre dans une galerie (qu’il ne nomme pas) dans la matinée. Pour le reste, Bobby Traven et Trevor Pierce, enquêtant dans le Tenderloin, ont assisté à une scène fort étrange – des clochards dévorant un chien en pleine rue… Gordon le mentionne, car il s’agit d’ « individus très malsains », typiquement ceux dont personne ne voudrait qu’ils approchent sa fille ; et comme il y a un lien potentiel entre Clarisse et ce quartier mal famé… Daniel Fairbanks a cependant du mal à voir le rapport avec leur enquête, et en fait état. Pas davantage d’éléments tangibles en ce sens ? Guère pour l’heure – peut-être M. Fairbanks pourrait-il mentionner ce fait à Timothy Whitman, au cas où cela lui évoquerait quelque chose ? Le secrétaire ne goûte pas ce qu’il perçoit comme une plaisanterie ; à l’avenir, il préfèrerait que ces rapports quotidiens ne sombrent pas sous les « faits-divers » de ce type : ne mentionner dorénavant ce genre de choses qu’en présence d’un lien établi avec la disparition de Mlle Whitman. Le secrétaire a pris note du reste ; il ne cache pas que cela lui paraît bien « léger », mais suppose qu’en pareil cas, un peu de « mise en jambes » s’impose. Des factures à faire valoir ? Une, effectivement : M. Traven a eu des frais, une facture va être adressée à l’American Union Bank, au nom de Daniel Fairbanks – qui raccroche.

 

[I-5 : Bobby Traven, Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Daniel Fairbanks, Clarisse Whitman] Bobby Traven, qui a suivi la discussion, le maintient : il « ne sent pas » Daniel Fairbanks. Le secrétaire, pour lui, « contrôle » seulement les éléments découverts par les investigateurs ; le détective est persuadé que Fairbanks sait très bien où se trouve Clarisse Whitman. Il y a de la manipulation dans l’air ! Et des menaces plus concrètes, peut-être – ces vagabonds fous… Gordon Gore va demander à son personnel de maison de redoubler de vigilance, à tout hasard. Mais Veronica Sutton demande au détective s’il pense que quelqu’un leur met d’ores et déjà des bâtons dans les roues ? Pas forcément plus que ça pour l’heure – mais « le bonhomme au bout du téléphone en sait plus qu'il ne le dit ». Et Bobby n’est pas certain que tout le monde souhaite vraiment retrouver « cette nana »… Eunice Bessler s’emballe : « M. Traven, est-ce que vous pensez que nous pourrions faire comme dans les films ? On capturerait M. Fairbanks, on le mettrait dans une pièce obscure, avec de la lumière plein la figure, et on le ferait parler ! » Le détective répond en souriant qu’ils sont « dans la mauvaise ville » : « Il faudrait déménager à Hollywood pour faire ça... » Ce n’est pas forcément une mauvaise idée, mais, à son avis, c’est tout de même un peu trop tôt… Gordon, blague à part, concède que le secrétaire ne lui inspire pas confiance. Mais ils ont d’autres pistes à explorer tout d’abord – Bobby lui-même suggère que Gordon fasse d’abord ce qu’il a à faire dans le milieu artistique – il s’agit de « fermer des portes », de procéder par élimination sur cette base ; on en arrivera ensuite seulement aux choses… « Comment vous dites, déjà, M. Gore ? Ah, oui : "Palpitantes !»

 

[I-6 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Irena Kreniak, Lin Chao, Xiang Hai, Louise Whitman, Nicolas Robinson] Les investigateurs se répartissent alors les tâches : Gordon Gore compte se rendre à la Russian Gallery, à North Beach, a priori le dernier endroit où Jonathan Colbert a exposé – la galeriste, Irena Kreniak, semblait bien disposée à son égard, à en croire les journaux. Trevor Pierce l’accompagnera. Zeng Ju, si M. Gore l’y autorise (c’est bien sûr le cas), compte rendre une petite visite à ce Lin Chao qui trafique de l’opium dans le Tenderloin, et dont Xiang Hai lui avait parlé. Bobby Traven propose d’accompagner le domestique chinois, mais ce dernier préfère rencontrer Lin Chao seul. Le détective privé décide alors d’aller faire un petit « repérage » à la Résidence Whitman ; Eunice Bessler offre de l’accompagner : peut-être pourra-t-elle obtenir quelque chose de Louise Whitman ? Veronica Sutton en attend des nouvelles, mais rien pour l’heure ; aussi la psychiatre propose-t-elle d’avoir une petite discussion avec Nicolas Robinson, le professeur de Jonathan Colbert à la California School of Fine Arts ; puis elle fera un tour à son cabinet, afin de relever un éventuel courrier de LouiseGordon propose qu’ils se retrouvent pour déjeuner et faire le point ici-même.

 

II : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HRUSSIAN GALLERY, 408 FRANCISCO STREET, NORTH BEACH, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[II-1 : Gordon Gore, Trevor Pierce] Gordon Gore et Trevor Pierce se rendent donc en voiture (la rutilante Rolls-Royce Phantom I de Gordon) dans le quartier de North Beach, qui est tout à la fois le cœur de la communauté italienne de San Francisco, et, dans le prolongement de Russian Hill, un quartier notoirement bohème, très prisé des artistes en tous genres. Le nom de Russian Gallery ne doit pas tromper : la boutique se trouve bien dans North Beach, même si non loin de Russian Hill. La trouver ne pose aucun problème ; assez petite, elle se trouve dans un bâtiment de plain-pied et d’aspect moderne. Gordon ne croit pas s’y être déjà rendu, ni en avoir jamais entendu parler – il étonne presque Trevor en concédant qu’il n’est pas allé dans toutes les galeries de la ville –, mais la devanture lui inspire confiance. La galerie est ouverte.

 

[II-2 : Gordon Gore, Trevor Pierce] Gordon Gore ouvre la porte, déclenchant un petit carillon, et pénètre tout juste dans la galerie, attendant qu’on vienne l’accueillir. Mais, pour le coup, personne ne vient dans l’immédiat… Il jette donc déjà un coup d’œil dans cette première pièce – un plan près de l’entrée indique que la galerie comprend huit salles. Il jauge les œuvres exposées : elles sont de qualité, sans être exceptionnelles ; les prix sont affichés, qui varient entre 25 et 75 $ – c’est ce que ça vaut. Le dilettante remarque que, même dans cette première pièce, les tableaux sont très divers : beaucoup de choses on ne peut plus classiques, mais aussi des peintures plus modernes, impressionnistes, cubistes, abstraites, etc. En fait, au regard de l’organisation, c’est un peu le foutoir – les œuvres ne sont pas classées par genre ni même par auteur (là encore, le plan en témoigne). Gordon se tourne vers son associé : « Étonnante, cette galerie. Un peu désordonnée… mais en fait ce désordre ne me déplaît pas ! »

 

[II-3 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Une voix, celle d’une femme âgée avec un fort accent russe, se fait alors entendre : « Vous m’en voyez ravie, Monsieur ! » C’est la galeriste, Irena Kreniak, qui les rejoint à petits pas – une vieille dame chétive et un peu tassée, qui a du mal à se déplacer, d’où cet accueil relativement tardif ; Gordon Gore, qui est porté à y attacher de l’importance, ne peut que remarquer que sa mise ne la met pas en valeur, elle s’habille sans le moindre soin à cet égard. Elle se présente, que peut-elle faire pour eux ? Gordon se présente lui aussi, puis lui demande si elle pourrait répondre à quelques questions concernant un jeune artiste qu’elle a récemment exposé – il s’y intéresse en tant que collectionneur, goûtant les œuvres prometteuses… « et audacieuses ». La galeriste le jauge visiblement du regard : « Dites m’en plus, M. Gore» Le dilettante avance le nom de Jonathan Colbert : certes, il n’a jamais vu le moindre de ses tableaux, mais il est curieux – d’autant plus en fait que le jeune homme et la galerie ont visiblement été les victimes d’une « cabale moralisante », ce qui le révolte. Ses tableaux se trouvent-ils toujours ici ? Il aimerait y jeter un coup d’œil, éventuellement en acheter quelques-unes – et peut-être serait-il possible ensuite de le rencontrer ? Et de lui venir en aide… Irena Kreniak partage certes son point de vue concernant le scandale idiot dont elle a fait les frais, mais, le collectionneur n’ayant pas vu, de son propre aveu, le moindre tableau de Jonathan Colbert, elle entend mettre les points sur les i : ici, on traite d’art – si c’est la pornographie qui l’intéresse, il ne se trouve pas à la bonne adresse. Gordon lui demande si elle a entendu parler de lui – et c’est le cas, même si elle regrette qu’il ne lui ait jamais rendu visite jusqu’alors ; il est certes, notoirement, un amateur d’art… mais elle a plus qu’assez d’expérience pour savoir que cette dénomination, chez bien des gens qui s’en affublent, mérite des guillemets. Elle veut bien lui faire confiance : cette remarque était une simple précaution d’usage – et sans doute le comprend-il très bien, en tant que collectionneur. Gordon ne se brusque pas – d’ailleurs, il ne lui offre pas un blanc-seing, il entend voir les œuvres afin de juger de leur valeur. Trevor Pierce intervient : la presse s’était fait l’écho du soutien affiché de la galeriste à ce jeune peintre, qu’elle disait très talentueux – pourquoi, alors, parler de pornographie, comme si cela lui répugnait ? Non, cela ne lui répugne pas le moins du monde – mais les « sujets » de ces tableaux sont… « un peu forts », et nombre de San-franciscains s’arrêtent à cela ; pas elle, bien sûr. M. Gore souhaitait voir ces tableaux ? C’est faisable : ils sont toujours à la galerie – mais dans la réserve, donc. Avant de suivre la galeriste, le dilettante joue toutefois cartes sur table : son intérêt pour l’œuvre de Colbert est sincère – mais ce n’est pas la seule raison de sa venue ici : il se livre régulièrement à des « enquêtes », et le nom du jeune homme a surgi dans l’une d’elles ; son « implication » n’a rien de certain, et Gordon souhaiterait également s’entretenir avec le peintre pour cette raison – pour écarter les soupçons, en fait. Et il est sincère – Irena Kreniak le perçoit ; cette remarque l’avait d’abord fait tiquer, mais elle choisit de lui faire confiance ; voir Jonathan Colbert ne s’annonce cependant pas facile… Mais ils en discuteront après – si ces messieurs veulent bien la suivre dans la réserve…

 

[II-4 : Gordon Gore, Trevor Pierce : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Gordon Gore et Trevor Pierce suivent Irena Kreniak dans la réserve. Les tableaux de Jonathan Colbert ne sont pas exposés, mais ils ne sont pas rangés pour autant. Dix-sept de ses toiles sont ainsi visibles – il s’agit de nus, et les modèles sont à l’évidence des prostituées ; l’approche photoréaliste du peintre, qui use de teintes sépia, souligne plus encore leur caractère parfois explicite. Gordon prend le temps de parcourir les toiles, et il les apprécie – plus encore qu’il ne l’imaginait au départ ; à vrai dire, il est même un peu surpris, à ce stade… Il n’y a rien d’étonnant à ce que ces tableaux aient choqué, non – mais ils sont d’une technique remarquable, qui ne devrait pas échapper à quiconque prétend s’intéresser à l’art ! Gordon garde bien sûr ce jugement pour lui, mais c’est à l’évidence bien meilleur que tout ce qui était exposé dans la galerie – et qui n’était pas mauvais en soi. Il n’en affiche que davantage la conviction (sincère, pour le coup) que le jeune peintre doit être « aidé », et il est disposé à le faire : il serait criminel qu’une œuvre pareille demeure inconnue, et que l’artiste fasse les frais de son audace ! Et ces tableaux ne sauraient rester dans cette réserve. Irena Kreniak l’approuve ; elle ne pouvait pas exposer ces toiles, donc, mais elle a toujours l’autorisation du peintre pour les vendre – le seul moyen pour un jeune homme dans son cas de gagner un peu d’argent… Gordon la prend cependant de court : sans tergiverser davantage, il offre d’acquérir l’ensemble de ces toiles, dès maintenant ! Il est assez riche pour se le permettre, à l’évidence… La galeriste n’en revient pas ; elle prend le temps de faire un petit calcul mental, puis établit le prix de l’ensemble à 1000 $ – une somme très élevée, probablement supérieure à la valeur objective de l’ensemble : Irena Kreniak comptait sans doute marchander sur cette base, et en tirer un bon prix, mais plus raisonnable… Sauf que Gordon Gore la prend à nouveau de court : 1000 $ ? Non, ce n’est pas assez – pour les œuvres en elle-même, pour le peintre, pour la galerie aussi… Le dilettante se dit porté au mécénat – et il offre 2000 $ ! Il n’a pas toute la somme sur lui, hélas – seulement 1800 $ (ce qui est bien évidemment colossal, mais l’amateur d’art est plein aux as et en fait étalage sans même vraiment y penser)… Disons qu’il versera cette somme dès maintenant, et complètera avec 200 $ de plus à livraison ? La galeriste en reste pantoise, elle en perd ses mots… Mais Gordon pousse son atout : ils vont établir des contrats en bonne et due forme, et s’assurer que Jonathan Colbert en retirera le bénéfice qui lui revient. Mais il aimerait vraiment rencontrer le peintre, et s’entretenir de tout cela avec lui…

 

[II-5 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Irena Kreniak est confuse, elle bredouille… Puis elle se fige un instant – comme si elle se posait une question… qu’elle décide finalement de balayer : elle n’est pas si vénale, mais suppose que l’offre considérable de Gordon Gore l’autorise à parler de choses qu’elle aurait autrement gardé pour elle. Elle secoue la tête, inspire profondément, puis dit à son client… qu’elle a en sa possession une autre toile de Jonathan Colbert – une toile… différente. Totalement différente. Peut-être l’intéresserait-elle également ? La vieille dame est un peu fébrile – peut-être même inquiète… Mais Gordon a très envie de voir cette autre toile, bien sûr ! Tremblotante, la galeriste lui demande de la suivre dans une autre partie de la réserve, et lui dévoile enfin (car celui-ci était caché) un dix-huitième tableau de Jonathan Colbert :

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[II-6 : Trevor Pierce, Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] C’est effectivement tout autre chose – si la technique est toujours aussi admirable. Il s’agit du portrait d’un vieil Indien, revêtu semble-t-il de ce qui doit être une peau d’ours. La patte photoréaliste de Colbert est toujours de rigueur, mais le rendu est différent – notamment parce que le personnage se situe dans un décor abstrait, constitué d’étranges sphères, ou bulles, plus ou moins translucides, comme des gouttes d’eau parfois, et dont certaines passent devant lui. Et le tableau produit un effet étonnant – c’est comme si ces sphères étaient animées, d’une certaine manière ; le peintre a su, par quel miracle ? leur conférer l’illusion d’un mouvement autonome. Le sujet du tableau n’est toutefois pas en reste – et il est profondément inquiétant, produisant sur ceux qui s’y arrêtent la sensation désagréable que les yeux du vieil Indien les suivent… Trevor Pierce ne semble pas affecté par cette étrangeté, peut-être parce qu’il est trop prosaïque pour cela, ou absolument pas sensible à l’art, mais Gordon Gore, pour sa part, ressent comme une vague gêne... Irena Kreniak est pleinement consciente de cet effet : elle le ressent elle-même – et de manière très visible : elle ne peut quitter le tableau du regard, et parle d’une toute petite voix, presque un chuchotis… En fait, plusieurs clients lui en avaient fait part, dans le bref laps de temps durant lequel le portrait avait été exposé, ainsi que les dix-sept nus ; avant que les moralistes ne s’en mêlent, c’était bien ce tableau qui avait mis ses clients mal à l’aise – au point où elle avait dû se résigner à le retirer de l’exposition… Les cris d’orfraie des bonnes âmes de San Francisco ne se sont fait entendre que plus tard, elles n’ont jamais vu ce tableau. Pour autant, il est avant toute autre chose d’une qualité exceptionnelle – meilleur encore, en fait, que ces nus déjà remarquables. Gordon est tout à fait de cet avis – et enthousiasmé autant qu’inquiet. Il devine qu’il y a… « une histoire, derrière ce tableau ». Mme Kreniak pourrait-elle lui en faire part ? Elle n’en sait hélas pas plus : Jonathan Colbert lui a livré ce tableau en même temps que les autres, et sans lui fournir d’explication particulière ; la galeriste en avait été surprise, bien sûr – et d’abord par le thème, qui n’avait rien à voir avec le reste… Mais la qualité extraordinaire de la toile l’avait incitée à ne pas poser davantage de questions. Trevor, à vrai dire, ne comprend absolument pas de quoi parlent Gordon et la galeriste ; qu’est-ce donc qui les met mal à l’aise ? La figuration d’un Indien ? Ce serait... du racisme ? Ses deux interlocuteurs ne tiennent aucun compte de sa remarque, et le journaliste n’en est que davantage perplexe. Gordon rompt enfin le charme : ce tableau le fascine, mais il ne prendra de décision le concernant que plus tard – il se porte acquéreur des dix-sept nus, mais demande à Irena Kreniak de ne pas adjoindre ce tableau à la livraison, pour l’heure du moins ; la galeriste en a l’air un peu déçue, mais comprend son client – qui lui recommande cependant de le garder très précieusement. Ils s’éloignent du tableau.

 

[II-7 : Trevor Pierce, Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert, M. Kreniak, Harold Colbert, Clarisse Whitman] Trevor Pierce demande à Irena Kreniak comment Jonathan Colbert et elle se se sont rencontrés. « Comme un peintre rencontre une galeriste, il n’y a pas de mystère à cet égard... » La Russian Gallery est ouverte depuis bien des années maintenant, et n’a jamais manqué d’être approvisionnée par les œuvres de jeunes artistes prometteurs – et qui se passent le mot. Au départ, certes, du temps de feu M. Kreniak, la galerie n’exposait peu ou prou que des jeunes peintres russes, d’où son nom. Mais cela fait fort longtemps que ce n’est plus le cas – et les étudiants de la California School of Fine Arts, ou d’autres institutions similaires, se rendent régulièrement au 408 Francisco Street, depuis des années… Ce n’est certes pas la plus cotée des galeries, mais elle a sa réputation. Trevor poursuit : en sait-elle plus sur Colbert, d’où il vient, etc. ? Fort peu. Elle l’avait déjà croisé à la galerie, mais sans guère s’entretenir avec lui. Elle sait, bien sûr, qu’il étudiait à la California School of Fine Arts, et, bien sûr là encore, qu’il venait d’exposer au Palace of Fine Arts, dans le Présidio, et que ça s’était mal passé… Sinon, eh bien, un jeune homme issu d’une bonne famille – elle se retourne vers Gordon Gore : « Pas exactement le même genre de bonne famille... » Mais son père, Harold Colbert, est un universitaire réputé – pas dans leur domaine, certes, mais elle avait eu l’occasion de croiser son nom ici ou là. Trevor essaye un autre terrain, et demande à la galeriste si Jonathan Colbert peignait « d’après modèle » ; ce qui la fait sourire… À l’évidence ! Elle n’exclut cependant pas qu’il peigne d’après photographie – mais dans ce cas des photographies qu’il aurait lui-même réalisé, il le lui a plus ou moins laissé entendre. Les modèles sont « connus », par ailleurs – pas individuellement, non, mais ce sont sans l’ombre d’un doute « de ces dames que l’on rencontre dans… dans les "restaurants français" du Tenderloin ». D’ailleurs, cela fait partie du problème : il n’en cachait absolument rien – et, commercialement, ce n’était clairement pas l’attitude la plus futée ; ça ne gênait en rien la galeriste, mais… Trevor se penche sur chacun des nus : Clarisse Whitman y est-elle représentée, d’après les photos qu’ils en ont récupéré ? Non, ce n’est pas le cas.

 

[II-8 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Mais Gordon Gore revient à la charge, il insiste : il souhaite rencontrer Jonathan ColbertMme Kreniak peut-elle l’y aider ? A-t-elle ses coordonnées ? Non, elle ne sait pas où il se trouve ; il a quitté le domicile parental depuis des années, et a régulièrement déménagé ces derniers temps, il le lui avait confié – mais impossible de le joindre à quelque adresse que ce soit, et elle ne l’a plus revu depuis la semaine précédente, en tout cas pas depuis la fermeture de l’exposition ; il ne cessait alors de pester contre ceux qu’il appelait les « industriels fascistes » de San Francisco, l’Église, l’élite… Il était furieux – à bon droit en ce qui la concerne. Mais pas de nouvelles depuis, non ; il lui faudra bien se montrer un jour, suppose-t-elle, mais, pour l’heure… Ici, Irena Kreniak marque un temps d’arrêt, émet un soupir, puis lâche visiblement quelque chose qu’elle n’aurait pas confié au premier venu – mais les billets de Gordon, et peut-être davantage encore sa volonté affichée de venir à la rescousse du jeune artiste, lui délient la langue. Elle rapporte donc que, lors de leur dernière entrevue, le jeune homme l’avait effrayée – entre deux récriminations, il lui avait dit qu’il avait trouvé « un moyen de gagner de l’argent, et rapidement » ; il s’était montré très énigmatique, d’une manière assez puérile en fait, et Irena Kreniak avait été navrée à ce spectacle, lui évoquant tant de jeunes gens qui sont « sur le point de faire quelque chose de stupide ou dangereux »… Mais il lui a été impossible d’en apprendre davantage, et, le cas échéant, de le dissuader. Gordon ne cache pas son inquiétude, qu’il partage avec la galeriste… Il lui demande de le contacter aussitôt si elle venait à croiser à nouveau le jeune homme, ou à savoir où il pourrait se trouver ; en sens inverse, s’il obtient de ses nouvelles, il les transmettra à la vieille dame. Elle insiste : Jonathan Colbert n’est pas un mauvais bougre, et elle souhaite qu’il ne lui arrivera rien de fâcheux… L’entretien s’achève là – avec les politesses de Gordon assurant Irena Kreniak qu’il apprécie son excellent travail, qu’il regrette de n’avoir pas découvert plus tôt ; qu’elle n’hésite pas à faire appel à lui dans les temps difficiles.

 

III : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HAPPARTEMENT DE LIN CHAO, 158 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[III-1 : Zeng Ju : Lin Chao, Xiang Hai] Zeng Ju se rend à l’adresse du revendeur d’opium Lin Chao, dans le Tenderloin – adresse qu’il avait obtenue auprès de son vieux compère Xiang Hai, à Chinatown. C’est le matin, les « restaurants français » sont fermés – mais le quartier demeure tout de même vivant. L’immeuble où réside le jeune homme ne paye pas de mine, il est un peu miteux ; Zeng Ju pénètre à l’intérieur – il n’y a ni concierge ni sonnette – et monte directement au troisième étage. Il frappe à la porte, et doit insister pour susciter une réaction – une voix pâteuse, qui grogne : « Allez, faites pas chier, j’ai envie d'dormir... », puis multiplie les insultes, dans un sabir à mi-chemin entre l’anglais et le mandarin. Le domestique ne se démonte pas, et continue à frapper à la porte. Au bout d’un moment, il entend des bruits de pas, et la porte s’ouvre enfin.

 

[III-2 : Zeng Ju : Lin Chao ; Xiang Hai] Apparaît un jeune homme asiatique et visiblement fatigué, à moitié seulement habillé, avec les premiers vêtements (occidentaux) qu’il a pu trouver en se rendant à la porte. « C’que vous v’lez... » Zeng Ju se présente – en s’excusant de l’avoir dérangé dans son sommeil. Ils ont une connaissance en commun – l’honorable Xiang Hai. C’est lui qui lui a recommandé Lin Chao et lui a confié son adresse. Le jeune homme tique : « "Recommandé", mon cul… L'vieux bonhomme peut pas m'blairer. Qu’est-ce tu veux ? » Zeng Ju suggère qu’il vaudrait mieux en parler à l’intérieur ; Lin Chao se dégage de la porte pour lui laisser le passage, et va préparer du thé – bien dosé.

 

[III-3 : Zeng Ju : Lin Chao ; Xiang Hai, Clarisse Whitman, Timothy Whitman, Jonathan Colbert] Zeng Ju, en dégustant son thé, commence par poser qu’il est bien sûr au courant des activités de Lin Chao – il connaît Xiang Hai, après tout, et n’a rien à redire à ces trafics. Lin Chao acquiesce, mais ne comprend pas ce que le domestique lui veut : s’il connaît Xiang Hai, il peut se fournir chez lui… Mais ce n’est pas de ce genre de service dont Zeng Ju a besoin : il est à la recherche d’une personne disparue, une certaine Clarisse Whitman, la fille du banquier bien connu Timothy Whitman. Le nom ne dit rien à Lin Chao. Zeng Ju poursuit : il semblerait qu’elle était devenue opiomane – et qu’elle fréquentait le quartier du Tenderloin, éventuellement en compagnie d’un peintre du nom de Jonathan Colbert. La fille, cela ne dit rien à Lin Chao, mais, le peintre, il en a entendu parler – il voit le bonhomme, oui ; il consomme de l’opium, mais pas plus que ça – par contre, il s’est associé avec un type du coin, qui, lui, pour le coup, est un de ses clients réguliers ; ils avaient pu en causer, rien d’approfondi, des banalités… Hier, en fait – et si Zeng Ju ne lui avait pas posé la question aujourd’hui, il l’aurait sans doute très vite oublié. Un peintre, hein ? Son client disait plutôt qu’il était photographe… Bah, peu importe. Zeng Ju suppose qu’il touche un peu à tout – mais toujours dans la perspective de la débauche, au cœur de son art quel qu’il soit. L’art, tout ça, Lin Chao s’en fout complètement… D’ailleurs, son client n’a absolument rien d’un artiste.

 

[III-4 : Zeng Ju : Lin Chao ; Gordon Gore] Voilà qui intéresse énormément Zeng Ju. Lin Chao pourrait-il lui en dire davantage sur ce client ? Le jeune trafiquant lui adresse un large sourire : eh, c’est un client, il ne va pas le balancer comme ça, c’est une question de confiance… Mais s'il peut lâcher quelques billets, en même temps... Zeng Ju lui dit que la personne pour laquelle il travaille dispose de moyens conséquents ; Lin Chao éclate de rire : ouais, sans doute plus que son client ! C’est un petit escroc de bas étage… Des moyens conséquents, hein ? Est-ce qu’il aurait, par exemple… 100 $, là, comme ça ? C’est une somme énorme, totalement démesurée en fait pour une telle négociation ; Zeng Ju le sait, mais il sait aussi que Gordon Gore n’est pas à ça près… Oui, il pourrait avoir ces 100 $. Lin Chao, qui dissimule bien sa joie devant la réponse inattendue du domestique, précise qu’il les veut maintenant – ou, en tout cas, qu’il ne lâchera pas le nom de son client tant qu’il n’aura pas empoché les billets. Mais Zeng Ju ne se promène pas avec une telle somme… Eh bien, qu’il aille la chercher : Lin Chao restera dans son appartement toute la matinée, et la majeure partie de l’après-midi : c’est en soirée et durant la nuit qu’il travaille – dans les rues, certains établissements… Dans le Tenderloin de toute façon. Zeng Ju lui dit que le temps presse, que la vie de la fille est peut-être menacée, mais le trafiquant ne veut rien entendre, ce ne sont pas ses oignons. Zeng Ju retourne à la Résidence Gore.

 

[Faire l’aller-retour entre le Tenderloin et Nob Hill ne prend guère de temps, et Gordon Gore, s’il ne se trouve pas chez lui (il est toujours à la Russian Gallery), avait pris soin de laisser un peu d’argent à la disposition de son domestique, en pareille éventualité. Zeng Ju prend 120 $ et repart sans plus attendre. Nous reprenons donc aussitôt avec le retour de Zeng Ju chez Lin Chao, en fin de matinée.]

 

[III-5 : Zeng Ju : Lin Chao ; Gordon Gore, Andy McKenzie, Jonathan Colbert, Parker Biggs] Lin Chao est davantage réveillé, maintenant, et plus affable : la perspective de toucher une grosse somme, qui lui tombe ainsi du ciel, l’a rendu plus souriant. Zeng Ju lui tend « la somme convenue », en précisant que c’est une forte somme, « ça n’a pas été facile » ; mais ils pensent (Gordon Gore et lui-même) que l’information détenue par le trafiquant peut valoir ce prix. Lin Chao examine l’enveloppe que lui tend le domestique, et prend le temps de compter les billets – il affiche un sourire radieux et incrédule, ses yeux brillent. « OK, le compte est bon ! Alors… Bon, faut faire gaffe, le type, là, j’aimerais pas non plus lui attirer des ennuis, ou, en tout cas, faut pas que ça puisse remonter à moi, quoi... » Zeng Ju le rassure, il peut avoir pleinement confiance. « OK… Bon, le bonhomme en question s’appelle McKenzie… C’est quoi son prénom, déjà… Andy. Voilà. C’est une petite frappe du coin, un minable. Il est dans quelques sales coups, des combines à la con, mais à très petite échelle. Les gros boss de la pègre du coin lui font pas confiance ; z’ont bien raison, l’est absolument pas fiable. Il a fait quelques séjours en taule, des embrouilles trop minables pour y rester très longtemps. Mais c’est un p’tit con ; Il fait l'malin, un peu trop, un jour il va s'le prendre en pleine gueule... » Zeng Ju remercie Lin Chao, mais ne voit pas bien ce que ce type peut bien faire avec Jonathan Colbert Le trafiquant n’en sait pas plus – mais il est sûr que son client a mentionné le peintre ; et, à y repenser pendant l’absence de Zeng Ju, il s’est souvenu qu’il en avait eu quelques autres échos – en papotant avec des clients du coin. Le domestique demande au trafiquant s’il a l’adresse de McKenzie, ou s’il sait où le trouver. Son adresse, non – et il en change régulièrement, il est du genre à se faire virer après quelques jours, quelques semaines au mieux, partout où il essaye de s’installer. Par contre, il semblerait qu’il traîne autour du Petit Prince, ces derniers temps – un « restaurant français », plus loin sur Ellis Street (toujours dans le Tenderloin). Lin Chao ricane méchamment : « C’est pareil, si tu veux l'trouver là-bas, tu f'rais bien d'te dépêcher, parce qu’il va pas tarder à gicler ! Le patron du resto s’est montré bonne patte pour un temps, mais c’est vraiment pas le genre de type que tu fais chier très longtemps ; z’ont p't-être une combine, mais ça va pas durer… Biggs. Parker Biggs – c’est lui, le patron. Et c’est un dur, lui. » Zeng Ju remercie encore Lin Chao – en lui faisant la remarque qu’il a été grassement rémunéré pour ses confidences. Le trafiquant l’admet en souriant – et avance que, si Zeng Ju a encore besoin de quelque chose, il pourra lui rendre service : « Un extra... » Le domestique en prend bonne note – s’il a besoin d’informations… ou d’action ? Lin Chao se renferme un peu : « de l’action… Genre qui fait du bruit ? J'préfèrerais éviter ça. Pis c’est le Tenderloin, ici, pas Chinatown : c’est pas très bien famé, mais on fait pas péter les flingues, on s’égorge pas dans les rues. J't’apprends rien – mais j’ai pas envie d'me retrouver mêlé à ce genre de trucs. » Zeng Ju comprend – et dit ne pas être un homme à se promener avec une arme ; c’est un mensonge éhonté, et Lin Chao ne le croit pas deux secondes, mais il ne moufte pas. Zeng Ju s’en va – en disant qu’il va tâcher de rencontrer cet Andy McKenzie ; et, bien sûr, il a « déjà oublié » Lin Chao

 

IV : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HCALIFORNIA SCHOOL OF FINE ARTS, 800 CHESTNUT STREET, RUSSIAN HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[IV-1 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson, Jonathan Colbert] Veronica Sutton se rend à la California School of Fine Arts, dans le quartier de Russian Hill, où elle souhaite s’entretenir avec Nicolas Robinson, le professeur de Jonathan Colbert mentionné dans les coupures de presse. C’est un beau bâtiment, construit sur une base de monastère ; l’école est relativement cotée, c’est notoire, et le quartier très animé, effectivement bohème – les cours ont repris il y a peu, et les étudiants sont nombreux dans les environs ; les cafés des alentours sont bondés. Veronica se dirige vers l’accueil ; elle se présente, avec sa carte de visite, et demande à voir le Pr Robinson pour une affaire urgente – et privée. La secrétaire, qui a examiné la carte de Veronica, laquelle dispose d’un certain crédit approprié, ne cherche pas à en savoir davantage ; elle examine l’emploi du temps du professeur : il est en train de donner un cours, mais devrait pouvoir se libérer vers 11h, si cela convient à la psychiatre ? Très bien, Veronica va patienter. Peut-être pourrait-elle, d’ici-là, jeter un œil aux œuvres des étudiants ? Bien sûr – la secrétaire lui indique plusieurs emplacements d’exposition dans l’école ; elle lui indique également le bureau du Pr Robinson, elle pourra s’y rendre directement après le cours.

 

[IV-2 : Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Gordon Gore, Trevor Pierce, Nicolas Robinson] Veronica Sutton flâne donc dans les diverses expositions – en espérant, par chance, tomber sur le nom de Jonathan Colbert. D’autres visiteurs déambulent de même dans l’école, tout particulièrement dans son péristyle. Après quelque temps, la psychiatre déniche enfin une œuvre signée Jonathan Colbert... Mais ce tableau n’a absolument rien à voir avec les découvertes de Gordon Gore et Trevor Pierce à la Russian Gallery : c’est un paysage de la Baie de San Francisco – le Mont Tamalpais, suppose-t-elle ; mais c’est avant tout très décevant… Une peinture d’une extrême banalité, témoignant sans doute de la compétence technique de l’artiste, mais sans aucune inspiration : il n’y a pas d’âme dans cette toile. Veronica n’a pas la compétence académique et artistique de Gordon à cet égard, mais elle est suffisamment éduquée pour savoir ce qu’est un bon tableau : celui-ci, le seul qu’elle trouve à être signé Jonathan Colbert, n’en est probablement pas un. Par contre, elle a le bon réflexe de jeter un œil au trombinoscope de l’école, en accès libre ce qui lui permet de trouver la photographie de Jonathan Colbert, un beau jeune homme avec une moue arrogante… mais aussi celle de Nicolas Robinson et cette dernière photo la surprend bien davantage : le professeur n’est pas le vieil homme chenu qu’elle supposait instinctivement, mais, de toute évidence, un homme entre deux âges et un séducteur invétéré, qui prend visiblement soin de son apparence – la psychiatre, devant cet étonnant portrait, envisage un galant qui se sent vieillir, et n’en abuse que davantage de la gomina...

 

[IV-3 : Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Nicolas Robinson] Veronica Sutton ne s’attarde pas davantage dans l’exposition – le temps passe un peu trop lentement à son goût, elle commence à trépigner… Elle tend l’oreille, guettant les conversations, mais, si l’école est animée, elle n’en retire rien d’instructif – le nom de Jonathan Colbert, en tout cas, ne parvient pas à ses oreilles. La psychiatre se rend au bureau de Robinson, mais il est fermé. Elle fouine dans les sortes de « livres d’or » de l’école, mais ils sont d’un ennui mortel – rapportant quelques coupures de presse, bien sûr systématiquement favorables à l’école, ses professeurs et ses étudiants, et parfaitement creuses en tant que telles. Mais, en se renseignant, elle trouve l’amphithéâtre où Nicolas Robinson est en train de donner son cours ; elle entrouvre la porte, sans se faire remarquer, puis, voyant une place libre non loin, dans le fond de l’amphithéâtre, elle décide de s’y installer – elle commence à fatiguer, elle ne peut pas rester debout si longtemps… Le professeur ne semble pas la remarquer – ou en tout cas poursuit son cours comme si de rien n’était. En dépit de ses centres d’intérêt très divers, Veronica ne s’y connaît finalement guère en art, au-delà d’un fonds de culture générale relativement commun ; mais elle peut juger, dans l’absolu, de la manière dont le Pr Robinson fait cours – et c’est a priori un bon enseignant, compétent, sûr de lui, intéressé sans doute à ce qu’il raconte (en l’espèce, son cours porte sur les préraphaélites), et qui sait rendre la matière intéressante pour ses étudiants ; il est assez joueur, et même blagueur, par ailleurs – plutôt sympathique, pour le coup ; mais, effectivement, un séducteur… Les jeunes femmes des premiers rangs sont les cibles privilégiées de ses blagues, et il y provoque régulièrement des gloussements… Le cours s’achève. Si quelques jeunes filles se rendent à la chaire pour poser quelques questions au professeur, Veronica préfère s’éclipser au milieu des autres étudiants, pour gagner aussitôt le bureau de Robinson et l’y attendre.

 

[IV-4 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert] Le Pr Robinson ne tarde guère à rejoindre son bureau. Il salue courtoisement Veronica Sutton (mais à la façon d’un charmeur habitué à en faire des tonnes auprès du beau sexe), et ouvre la porte tandis que la psychiatre lui demande s’il voudrait bien lui accorder un entretien – pas de problème, qu’elle entre. Il libère une chaise croulant sous les documents pour que Veronica se mette à son aise, et s’installe quant à lui derrière son bureau. Que peut-il faire pour elle ? lui demande-t-il avec un sourire éclatant. La psychiatre se présente dans les formes, et lui tend sa carte – le professeur la range dans un tiroir. Veronica dit à Robinson qu’une de ses patientes a disparu. Pour des raisons de confidentialité qu’il comprendra très bien, elle n’est pas en mesure de lui donner son nom – mais elle a appris qu’elle fréquentait un des étudiants du Pr Robinson : un certain Jonathan Colbert… L’enseignant ne sourit plus – et ne gobe pas le baratin de la psychiatre, certes douée pour savoir quand les autres mentent, mais pas forcément pour mentir elle-même… « Une de vos patientes… Jonathan Colbert… Vous êtes bien psychiatre ? Pas journaliste, par hasard ? » Le professeur, s’il y tient, pourra vérifier ses références dans l’annuaire ! Il sourit à nouveau – il n’en doutait pas vraiment…

 

[IV-5 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert, Harold Colbert] Le Pr Robinson répond : Jonathan Colbert l’a peiné, il lui a causé quelques soucis ces derniers temps… Que veut savoir au juste Veronica Sutton ? Et, par pitié, inutile de verser dans ce genre de subterfuge, ils gagneront du temps tous les deux… La psychiatre dit s’inquiéter pour sa patiente (elle y tient !). Quelques recherches l’ont mise sur la piste de Jonathan Colbert, et elle a eu vent de « la ridicule polémique » dans laquelle avait été impliqué le jeune artiste. Elle souhaiterait pouvoir le contacter – car il pourrait savoir où se trouve la jeune fille disparue, ou du moins lui apporter quelques précieux renseignements. Robinson dit ne pas avoir la moindre idée d’où se trouve Jonathan Colbert. Il a l’adresse de son père, Harold Colbert, mais ils ne sont semble-t-il pas en très bons termes. Jonathan ne vivait plus chez ses parents depuis quelques temps, mais il ne cessait de déménager – d’un appartement miteux à l’autre ; alors dire où il se trouve maintenant… Mais le professeur va se montrer franc : cela lui va très bien comme ça, il n’a aucune envie de garder le contact avec le jeune homme – qui lui a fait un sale coup, et il n’apprécie pas. Du tout. Le petit a du talent, à l’évidence, on le disait très justement prometteur… Mais il n’est absolument pas… pragmatique ; il n’a aucun sens des conventions, ce genre de choses. Certes, c’est un artiste – et le professeur en connaît beaucoup par ici, il avait même eu la prétention d’en être un à une époque… Les artistes, et les jeunes artistes tout particulièrement, n’ont que le mot de « révolution » à la bouche, ils vont faire les choses différemment, etc. Mais il y a des limites. La plupart de ces jeunes gens finissent par l’admettre, mais pas Colbert : lui refuse de comprendre que « certaines choses ne se font pas quand on veut se faire un nom ». Et après ce qui s’est passé… « C’est foutu pour lui. Définitivement. » Veronica mentionne le tableau qu’elle vient de voir à l’école : semble-t-il rien à voir avec ce qui a été exposé… Le professeur pense-t-il que son étudiant l’a sciemment trompé ? Il ne voit pas d’autre explication : « Il m’a trompé, oui – ainsi que les commissaires d’exposition du Palace of Fine Arts. Il m’avait dit qu’il présenterait ses paysages – et, lui faisant confiance, c’est bien pourquoi je l’ai appuyé auprès du Palace… et même dans la presse, ne ménageant pas mes recommandations. Mais ces nus... » La psychiatre s’étonne cependant de la réaction du professeur : elle conçoit bien que sa charge lui impose d’assurer la respectabilité de l’institution dont il est membre, bien sûr… Reste que le tableau qu’elle a vu dans le péristyle était « parfaitement quelconque » ! Robinson ne le nie pas : bien fait, mais sans âme. Cependant le moyen de s’assurer quelques revenus et le début d’un nom – il est bien temps, ensuite, de tenter des choses plus audacieuses… « Mais il a voulu brûler les étapes, et s’est finalement brûlé les ailes. Je ne crois pas qu’il y ait plus de choses à en dire. » Veronica avance que le professeur avait semblé attaché au jeune homme, pourtant… Il l’admet – Colbert a beaucoup de talent, c’est un fait. En tant que professeur dans cette institution, Robinson ne se fait plus d’illusions depuis longtemps : il ne brillera pas par lui-même. Mais les enseignants dans son genre prient sans cesse pour bénéficier, disons, d’ « une gloire par répercussion » : quoi de plus flatteur qu’un élève qui perce ? Il fondait ce genre d’espoirs en Jonathan Colbert – il ne s’en sent que davantage trahi, et déçu. Sans doute le jeune homme n’en a-t-il même pas conscience, car il s’en moque, mais son comportement a souillé l’école, et l’a souillé en tant que professeur. Alors Robinson lui en veut.

 

[IV-6 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert, Harold Colbert] Nicolas Robinson pense-t-il que Jonathan Colbert aurait pu être influencé par « quelqu’un d’autre », qui l’aurait incité à « dévier » de la voie qu’il lui avait préparée ? Il ne connaissait pas plus que ça ses fréquentations – des jeunes femmes, oui, nombreuses… « Mais elles s’attachaient bien plus à lui que lui à elles. » En dehors de cela… Oui, il fricotait dans quelques groupes d’étudiants, « plus ou moins, vous savez, bolcheviques… On en trouve dans cette école, dans les cafés du coin… Partout, en fait, où des jeunes gens enthousiastes se persuadent qu’ils vont parvenir à changer le monde de fond en comble – et ceci en l’espace de deux mois tout au plus. » Mais le professeur n’en conclut pas grand-chose : cet engagement politique n’était sans doute pas essentiel, pour Jonathan Colbert – au-delà, éventuellement, d’une rhétorique pouvant tenir de la façade, plus ou moins consciemment. Il avait avant tout un tempérament d’artiste – et passablement lunatique, ce qui ne doit guère surprendre la psychiatre Veronica Sutton : « Parler de changer les choses, oui… Mais véritablement s’engager pour cela… » Par ailleurs, Colbert était fondamentalement arrogant : le professeur doute que quiconque dans ces cercles ait jamais pu développer suffisamment d’ascendant pour modifier en profondeur sa vision du monde. Veronica demande cependant au Pr Robinson s’il ne pourrait pas lui indiquer un camarade un peu plus proche que les autres, ou un autre enseignant qui aurait noué des liens avec Jonathan Colbert ? Et qui pourrait savoir où le trouver ? Non… Il n’était pas très liant, de toute façon – il ne s’attachait pas davantage aux hommes qu’aux femmes. Peut-être Mlle Sutton pourrait-elle enquêter dans les cafés des environs, mais il doute qu’elle trouve quiconque disposé à en parler – et il est à peu près certain, en tout cas, qu’elle ne trouvera personne pour parler de Jonathan Colbert en bien. Même chose pour les professeurs : Robinson ne croit pas qu’un de ses collègues ait pu nouer des liens avec le jeune homme – pas comme lui. Ils ne s’en seraient en tout cas jamais fait écho, alors… Et il n’a pas d’adresse à fournir, en dehors de celle de Harold Colbert, le père de Jonathan, à Nob Hill.

 

[IV-7 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Clarisse Whitman, Jonathan Colbert] Veronica Sutton comprend qu’elle n’en tirera pas davantage, et prend congé – en invitant Nicolas Robinson, si par miracle il apprenait quoi que ce soit, à la contacter aussitôt : il en va peut-être de la vie d’une jeune femme. Mais Robinson la reprend : là, il est incapable de la suivre sur ce terrain… « La vie d’une jeune femme menacée ? Et du fait de Jonathan Colbert ? » Il n’est pas avare de reproches concernant le jeune homme, mais de là à l’imaginer être mêlé à quelque chose d’aussi grave... Veronica lui répond qu’elle connaît bien ses patientes : la jeune fille dont elle parle est brillante à bien des égards, mais aussi extrêmement naïve – et il semblerait que Jonathan Colbert l’ait traînée dans les pires bas-fonds de San Francisco. La psychiatre ne peut pas jurer qu’elle est à proprement parler en danger – par ailleurs, elle dit franchement ne pas se soucier le moins du monde de « sa vertu » ; mais elle redoute vraiment qu’elle fasse de mauvaises rencontres… Nicolas Robinson s’affale dans son fauteuil : « Bon sang… J’espère qu’il n’est pas tombé aussi bas… Et que personne ne viendra me voir à ce propos en réclamant des explications... » À sa demande, il écrit un petit mot afin que l’administration de l’école donne une copie de la photographie de Jonathan Colbert à Veronica, qui le remercie, et ne s’attarde pas davantage.

 

V : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 12HCABINET DE VERONICA SUTTON, 57 HYDE STREET, FISHERMAN’S WHARF, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[V-1 : Veronica Sutton : Louise Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, « Johnny », Timothy Whitman] Veronica Sutton rentre à son cabinet, à la lisière de Fisherman’s Wharf ; elle espère avoir des nouvelles de Louise Whitman, et c’est bien le cas : la jeune fille lui a adressé une lettre.

 

 

 

[À ce stade de la partie, je n’ai rendu accessible cette lettre qu’à la joueuse incarnant Veronica Sutton – libre à elle d’en communiquer le contenu aux autres, plus tard. Mais les circonstances de sa rédaction expliquent qu’une partie de son contenu était à ce stade déjà connue des joueurs – et, concernant le reste, cela peut donner l’impression, a posteriori, d’une redondance dans la scène suivante, mais il n’y avait pas ce parasitage durant la séance de jeu.]

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Chère Mme Sutton,

Vous avez très bien fait de me laisser votre carte. Le fait est que j’avais des choses à vous dire – des choses que je devais taire devant ma mère, dont vous avez pu juger combien elle est envahissante.

Mais je ne prétendrai pas duper une femme aussi lucide et perspicace que vous. Quoi que ma mère ait pu en dire, sachez ceci : Clarisse et moi ne sommes pas amies.

Non que je condamne vraiment son mode de vie – autrement plus excitant que le mien, ainsi que vous vous en doutez. Mais la peste trouvait donc toujours à s’amuser, me laissant seule entre les griffes du dragon maternel ! Quant à ses confidences sur ses errances et turpitudes, je suis portée à croire qu’elles avaient quelque chose de délibérément cruel et moqueur – qu’il s’agissait pour elle de me blesser.

Pour autant, je crains le pire la concernant – et ne laisserai pas ma jalousie vous dissimuler les dangers qu’elle court peut-être…

Je sais que vous avez appris le nom de « Johnny ». À ma connaissance, il est bien le plus récent de ses (nombreux) amants, et dans la lignée des précédents ; un artiste, oui – je crois qu’il a été exposé récemment au Palace of Fine Arts ; ou était-ce dans quelque galerie bohème de North Beach ? Je ne me souviens plus très bien…

Ce dont je me souviens parfaitement, c’est que Clarisse, plus narquoise que jamais, m’avait confié que ledit « Johnny » lui avait proposé de poser pour lui – nue. Et la petite sotte pensait accepter !

Je n’en sais guère plus, mais je suis amenée à me poser des questions, naturellement : sachant ceci, puis-je croire que la soudaine inquiétude de mon père quant à la situation de Clarisse tiendrait uniquement à un amour paternel dont il n’a jamais fait preuve ? L’homme d’affaires ne connaît que l’argent ; est-ce trop hardi de supposer que c’est une question d’argent qui le motive ? Oui, je pense qu’on le fait chanter – d’où tout ce secret… Ma mère est trop bête pour s’en rendre compte, mais sans doute ai-je hérité quant à moi quelque chose de M. Whitman à cet égard, en bien ou en mal.

Je ne pense pas qu’il serait bienvenu de votre part, ou de celle de vos collègues, de revenir à la Résidence.

Mais croyez bien, en dépit de mon peu d’estime pour ma pauvre idiote de sœur, que je prie pour elle et pour le succès de votre enquête.

Bien cordialement,

Louise Whitman

VI : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10H – RÉSIDENCE WHITMAN, 32 LYON STREET, PACIFIC HEIGHTS, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VI-1 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Gordon Gore, Louise Whitman] Bobby Traven et Eunice Bessler se rendent via les transports en commun à la Résidence Whitman, à Pacific Heights (la jeune fille possède un appartement plus loin dans le quartier, mais n’y met quasiment jamais les pieds). Au cours du trajet, tous deux discutent – Eunice est excitée comme une puce, et parle des films policiers dans lesquels elle a joué. Bobby relève qu’elle ressemble beaucoup à Gordon Gore à cet égard – toujours en quête du « palpitant »… Lui ne sait pas trop quoi penser de son employeur, qu’il trouve un peu « étrange », et Eunice le corrige : « Enthousiasmant ! Et… palpitant ! » Le détective ne poursuit pas sur ce terrain – mais il aura besoin que la starlette fasse preuve de sang-froid. Ils ne vont pas se livrer à une perquisition en règles, mais Bobby compte fouiner autour de la résidence, discrètement ; Eunice pourrait faire diversion, à un moment opportun – en arguant de l’affaire, ou de ce qu’elle est « presque » une voisine des Whitman. La jeune fille aimerait en profiter pour demander à parler à Louise Whitman, et le détective l’approuve.

 

[VI-2 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Dorothy Whitman, Louise Whitman, Montgomery Phelps] Ils arrivent aux environs de la Résidence Whitman. Pour l’heure, Bobby Traven se contente de placer Eunice Bessler à quelque distance, de l’autre côté de la rue, et aux aguets : qu’elle ne prenne pas d’initiative pour l’heure, il va se faire une idée du terrain, et lui fera signe s’il a besoin d’une diversion. Le détective fait le tour de la demeure – c’est faisable, il n’y a pas de muraille autour de la résidence, tout au plus une haie sur le côté de la maison qui débouche sur un jardin assez conséquent sans être immense ; les deux autres façades donnent, l’une, la principale, sur Lyon Street, une grande artère, la dernière sur une ruelle autrement réduite. Bobby commence par cette dernière – mais il n’est pas très discret, sa silhouette se remarque et il le sait, outre qu’il fait plein jour… Il y a de l’activité au rez-de-chaussée, mais le détective ne peut pas se montrer plus précis : avec les reflets, les rideaux éventuellement, il ne distingue guère que des silhouettes qui se déplacent à l’intérieur – probablement davantage que simplement Mme Whitman, sa fille, et le majordome Phelps : tout laisse à croire qu’il s’agit de gens qui travaillent, et le personnel de la maison est probablement plus conséquent que l’aperçu qu’ils en avaient eu la veille – des femmes de chambre ou autres bonnes, peut-être employées à mi-temps. Bobby ne dispose pas d’un angle de vue pour voir ce qui se passe à l’étage, mais les fenêtres sont ouvertes : c’est le matin, il fait bon, une petite brise agréable se fait sentir, tout à fait bienvenue pour aérer les chambres.

 

[VI-3 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Montgomery Phelps ; Louise Whitman, Dorothy Whitman, Clarisse Whitman] Bobby Traven adresse un signe de la main à Eunice Bessler : il est temps d’y aller ! La jeune fille quitte son poste d’observation, et va sonner à la porte de la Résidence Whitman. Elle patiente quelques secondes, puis la porte s’ouvre sur le majordome, Montgomery Phelps – un peu interloqué. Après quelques politesses, qui déconcertent le domestique guère habitué à ce qu’on lui demande comment il va, l’actrice explique qu’elle réside dans les environs, et qu’elle avait pensé profiter de cette belle matinée pour rendre visite à ses « voisins » les Whitman ; peut-être pourrait-elle discuter avec Mlle Louise ? Ou avec Mme Whitman ? Phelps, un peu gêné, lui explique que Mme Whitman est très stricte quant à ce genre de visites de courtoisie, et a pour principe de ne jamais… « recevoir à l’improviste ». D’où le rendez-vous de la veille, en fait. Il est tout à fait désolé, mais craint que Mme Whitman ne soit pas disposée à voir… « Mlle Bessler, c’est bien cela ? » Du moins pas maintenant et pas ainsi. Louise serait-elle mieux disposée ? Eunice adresse au majordome son sourire le plus charmeur – il en est presque paniqué… Il rougit, du moins. Presque sur le ton de la confidence, il dit à la jeune femme qu’elle a sans doute pu constater que Mme Whitman refusait que Mlle Whitman parle à qui que ce soit hors de sa présence… Eunice demande au domestique s’il ne pourrait pas faire « un petit effort » à ce propos : c’est qu’elle aurait grand besoin de s’entretenir avec Louise Whitman, seule à seule… De la disparition de Clarisse, bien sûr : la politique domestique de Mme Whitman n’aide en rien à la résolution de cette inquiétante affaire ! Phelps, désolé, s’excuse de ne pas pouvoir la faire pénétrer à l’intérieur – d’autant qu’il y a tout le personnel de maison, il serait impossible de rester discret… Mais l’actrice lui demande alors, dans ce cas, de faire sortir, même brièvement, Louise Whitman. Le majordome hésite : elle ne sort pas, normalement – mais, cinq ou dix minutes, peut-être… Sourire rayonnant de Eunice : « Ce sera amplement suffisant ! » Mais Phelps note qu’elle ne peut pas attendre ainsi devant la maison… Il y a un petit square à deux minutes : l’actrice va y attendre ; Phelps ne peut rien lui garantir, mais il va en parler à Mlle Louise. Il ferme la porte.

 

[VI-4 : Eunice Bessler, Bobby Traven] Eunice Bessler se rend au square, mais en prenant soin de passer, l’air de rien, à côté de Bobby Traven ; elle n’a pas le temps de lui expliquer les détails, mais lui dit qu'elle doit s’éloigner brièvement, et que le détective ne doit pas la suivre. Il dit cependant qu’il va garder un œil sur elle, à distance – en ayant relevé qu’il y avait donc bien du monde dans la Résidence Whitman. L’actrice entend le rassurer : elle sait se défendre, d’ailleurs elle a un Derringer ! Le détective en est encore moins rassuré… « Pas de bêtises, Mademoiselle ! »

 

[VI-5 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Montgomery Phelps, Clarisse Whitman, Louise Whitman, Veronica Sutton] Mais Bobby Traven ne peut de toute façon pas se concentrer sur Eunice Bessler : c’est la diversion qu’il souhaitait, il doit en profiter ! En longeant le jardin, il observe les fenêtres ouvertes de l’étage. Il se souvient que Phelps avait évoqué devant lui les sorties nocturnes de Clarisse Whitman : de sa fenêtre à l’étage, la jeune fille quittait la maison en descendant à l’aide d’une gouttière assez solide, donnant, au rez-de-chaussée, sur la chambre du majordome, qu’il peut supposer inoccupée à cette heure. Bien sûr, le détective n’a pas exactement la même carrure que la jeune fille, il n’est pas dit que la gouttière soit assez solide pour lui… Et la discrétion n’est pas toujours son fort – a fortiori en plein jour ! Enfin, il y a du monde dans la maison, même s’il ne sait pas ce qu’il en est précisément à l’étage… Bobby a cependant envie de tenter le coup. Il patiente deux minutes, puis la porte principale s’ouvre, Louise Whitman en sort, et Phelps ferme derrière elle. C’est le moment ou jamais ! Par contre, Eunice, trop loin, ne sait absolument rien de ce qu’il fait… Qu’à cela ne tienne, Bobby s’insinue dans le jardin, jauge la gouttière, et pense qu’elle devrait supporter son poids. Il se met à grimper, mais sans grande adresse – une mauvaise prise lui a fait faire un peu de bruit, mais cela n’a semble-t-il pas provoqué de réaction. Il se montre plus prudent, après coup, et parvient au niveau de la chambre de Clarisse ; la fenêtre est ouverte, et Bobby s’assure de ce qu’il n’y a personne à l’intérieur. La chambre a déjà été fouillée la veille par Eunice et Veronica Sutton, mais le détective pense que ça vaut le coup d’y rejeter un œil, lui le professionnel…

 

[VI-6 : Eunice Bessler : Louise Whitman ; Dorothy Whitman, Clarisse Whitman, Veronica Sutton, Jonathan Colbert, Timothy Whitman] Eunice Bessler patiente dans le square, assise sur un banc. Après cinq minutes environ, elle voit Louise Whitman qui pénètre dans le parc, ne tarde pas à la reconnaître, et vient s’asseoir à côté d’elle (elle ne la regarde pas, se contentant de fixer le square devant elle – les enfants qui jouent sur une installation). L’impression de la veille se confirme : Louise est une jolie jeune fille, avec une coiffure à la mode, mais l’actrice ne manque pas de relever que sa tenue très austère la dessert – sans doute un autre effet de la tyrannie domestique de Dorothy Whitman. Eunice remercie Louise d’être venue – cette dernière se contente de dire, le visage fermé, qu’elles n’ont pas beaucoup de temps. L’actrice va donc à l’essentiel : il faut tout lui dire concernant Clarisse Whitman – ces choses que Louise, visiblement, souhait leur dire la veille, mais pas en présence de son omniprésente mère… C’est bien le cas ; elle a adressé une lettre à Mme Sutton à ce propos, mais sans doute Eunice n’en a-t-elle pas encore eu connaissance. L’actrice confirme. Mais ils ont suivi la piste de « Johnny », un peintre… « un peu spécial » ? C’est bien cela – le dernier amant en date de Clarisse ; et un pervers qui lui avait demandé de poser nue ; « Cette petite imbécile me l’a dit, elle en était ravie, elle s’en vantait en fait devant moi... » Eunice demande à Louise si elle pensait que sa sœur était en danger de ce fait – que la menace vienne de Jonathan Colbert (le nom précis n’évoque rien à la jeune fille) ou soit simplement en rapport avec lui. Mais pas sur le moment, non – pour elle, ce n’était qu’une énième occasion pour sa sœur d’étaler sa débauche et sa joie devant elle… Clarisse a-t-elle évoqué devant sa sœur des… « gens étranges – des clochards, par exemple » ? Elle fréquentait assurément des « gens étranges », mais certainement pas des clochards, non : des artistes à foison, des poètes, ce genre de choses… Eunice l’assure qu’il y a « des gens bien » dans ce milieu, remarque qui extirpe un petit sourire triste et guère convaincu chez Louise. Puis elle émet un soupir : « Savoir si elle est en danger… Avec ses bêtises de jeune fille indocile, et en rapport ou nom avec ce "Johnny"… Je ne sais pas. Mais il y a quelque chose, tout de même – pas tant chez Clarisse que chez notre père… Il a peut-être fait devant vous protestation de son amour paternel, mais je peux vous dire qu’il n’a jamais prêté la moindre attention à ses filles : pour lui, nous ne sommes que… des investissements. À long terme. Et sans doute commence-t-il à trouver que cela fait un peu trop longtemps, et qu’il s’agit maintenant d’en tirer des dividendes, j'en sais quelque chose, avec tous ces beaux partis qu'il invite à me scruter comme un cheval auquel on regarderait les dents. Alors son inquiétude concernant Clarisse… Je n’y crois pas : la seule chose qui pourrait l’inquiéter, c’est ce qui pourrait lui arriver à lui. » Un silence. Eunice entend réconforter Louise – elle est une jeune fille forte, et… « Non, Mlle Bessler. Et j’aimerais que vous cessiez de le prétendre – ceci ou d’autres choses du même acabit. Vous êtes peut-être ce genre de jeune fille – comme Clarisse ; pas moi, je n’ai pas cette force de caractère – et ce discours, elle me l’a cruellement tenu durant toutes ces années ; c’était… très désagréable. Et ça l'est toujours. » Eunice, un peu refroidie par cette repartie qu’elle n’attendait pas, essaye de parler d’autre chose : le rapport à l’art de Timothy Whitman, qui semble au mieux défiant. « C’est un bourgeois très puritain, qui aime ce qui se chiffre – et pour lui l’art ne se chiffre pas assez, ou, du moins, pas selon des protocoles qu’il soit en mesure de comprendre : les ventes les plus astronomiques, en l’espèce, le dépassent totalement. L’argent, c’est tout ce qui compte – et un argent qui s’incarne dans le solide, sa banque, cette demeure… L'art est une perte de temps, et donc d'argent, et il n’y a rien de plus à en dire. » Et quant aux relations entre Clarisse et leur mère ? « Notre mère est un dragon. Elle bataillait avec Clarisse, parce que Clarisse répondait tandis que je me soumettais. Nul amour dans tout cela, à nouveau. Notre mère ne nous perçoit peut-être pas, elle, comme des investissements, mais disons… Des devoirs. C’est ce que les femmes doivent faire – perpétuer le cycle des générations. Mme Whitman est très attachée à sa notion de ce que les femmes doivent faire. » Mais Louise regarde sa montre – elle ne peut pas s’attarder plus longtemps, il lui faut rentrer. Eunice la remercie avec un sourire chaleureux, mais Louise ne la regarde toujours pas ; elle se contente de se lever et de partir sans un mot de plus.

 

[VI-7 : Bobby Traven : Clarisse Whitman, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Dorothy Whitman, Louise Whitman, Timothy Whitman] Bobby Traven fouine dans la chambre de Clarisse Whitman ; il repense notamment à ce que Eunice Bessler et Veronica Sutton lui avaient dit, la veille – le bruit de chasse d’eau quand Dorothy Whitman s’était livrée à sa fouille préliminaire. Il jette un œil aux toilettes attenantes, mais n’y repère rien de spécial… Il cherche des stupéfiants, en particulier, mais rien ; et pas davantage dans la chambre à proprement parler – pas de cache sous le plancher, etc. Le détective entrouvre la porte donnant sur le couloir, il n’y a a priori personne à l’étage. À sa droite se trouve une autre chambre, probablement celle de Louise Whitman, tandis que la chambre des époux Whitman se trouve au bout du couloir ; de l’autre côté du couloir, tout l’étage est semble-t-il occupé par l’immense bureau de Timothy Whitman. Le détective choisit de se rendre dans ce dernier – mais il n’est pas très discret, il fait crisser le plancher… Pour l’heure, cela ne semble pas prêter à conséquences, mais il comprend bien qu’il n’a pas beaucoup de temps, et qu’une nouvelle maladresse attirera sans doute quelqu’un à l’étage. Il entre cependant dans le bureau – aux dimensions vraiment impressionnantes. Les fenêtres, là aussi, sont ouvertes. Un grand bureau trône à l’extrémité de la pièce, les murs sont presque systématiquement recouverts de bibliothèques, à ceci près qu’elles ne contiennent pas des livres, comme le révèle un survol rapide des rayonnages, mais uniquement ou peu s’en faut des dossiers (les très rares exceptions sont purement fonctionnelles, des annuaires, par exemple). C’est une pièce où l’on travaille. Bobby cherche dans les bibliothèques des signes de ce que tel ou tel dossier aurait été régulièrement retiré, et pourrait dissimuler quelque chose, mais il ne trouve rien de la sorte. Le détective jette ensuite un œil au bureau, qui comprend plusieurs tiroirs, tous fermés et verrouillés. Il décide de ne pas tenter de les forcer – ça serait trop bruyant, et ça laisserait des traces éloquentes… Il a le sentiment de perdre son temps, qui est précieux.

 

[VI-8 : Bobby Traven : Clarisse Whitman, Montgomery Phelps] Or, quand Bobby Traven jette un coup d’œil dans le couloir, par précaution, il entend des bruits de pas qui montent ! Il retourne aussitôt dans la chambre de Clarisse Whitman – mais il n’a guère d’endroits où se cacher… Il se réfugie cependant dans les toilettes. Quelques secondes plus tard, les bruits de pas se font à nouveau entendre, et qui viennent clairement de l’étage – il n’a toutefois pas l’impression que le nouveau venu ait ouvert une porte, quelle qu’elle soit. Mais quelqu’un se promène à l’étage, et sans doute pour jeter un œil çà et là, à en juger par le rythme, pas pour travailler. Craignant de plus en plus d’être découvert, Bobby s’empare de vêtements de Clarisse pour dissimuler son visage… Mais sa carrure le dénoncera probablement de toute façon. Les bruits de pas semblent s’éloigner, a priori dans la direction du bureau – dont il entend la porte s’ouvrir après quelques secondes. Bobby en profite pour s’esquiver par la fenêtre – sans s’embarrasser de précautions avec la gouttière peu fiable : il prend son appui, et saute. Mais il se réceptionne mal, et l’atterrissage est douloureux… et bruyant. Le détective, qui craint la foulure, ne fuit pas à toutes jambes, préférant s’accroupir sous la fenêtre de la chambre de Montgomery Phelps. Hélas, au même instant, une femme de chambre passe précipitamment la tête à travers la fenêtre ouverte par laquelle Bobby vient de sauter ; elle entend du bruit, baisse la tête… et aperçoit le détective avec son visage masqué ! Elle hurle : « Au secours ! Au voleur ! À l’assassin ! » Bobby n’a plus le choix, et se met à déguerpir – un peu clopin-clopant, sa course est douloureuse, mais il prend sur lui et fonce.

 

[VI-9 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Louise Whitman, Timothy Whitman] Hélas, il y a des passants dans les environs – interpellés par les hurlements de la femme de chambre, ils ne manquent pas de remarquer Bobby Traven, avec sa forte carrure, sa démarche bizarre… et ce linge de corps féminin dont il s’est fait un déconcertant foulard ! Trop interloqués par la scène pour intervenir, ils sont peut-être aussi intimidés par la charpente du cambrioleur… Mais ils sont nombreux, et tendent à se rapprocher. Eunice Bessler, après avoir laissé Louise Whitman rentrer seule chez elle, était retournée dans les environs de la Résidence Whitman – les cris de la femme de chambre attirent également son attention, et elle voit bien vite que Bobby est en très fâcheuse posture ! Elle court dans sa direction – et tente la comédie ; comme dans un faux chuchotis, en fait entendu de tous, elle lance au détective : « Bobby ! Bobby ! Qu’est-ce que tu fais ? » Le détective poursuit sa course – finissant par ôter son « masque » qui lui nuit plus qu'il ne lui vient en aide. Il rejoint les lignes du cable-car, dans l’espoir de grimper à bord d’une voiture de passage pour filer au plus vite… mais, pas de chance, il n’y a pas de véhicule dans l’immédiat. Par contre, les passants se multiplient, qui reprennent bientôt les cris de la femme de chambre : « Au voleur ! À l’assassin ! » Eunice, qui peste, court en direction du détective, et attire du coup tout autant l’attention. Mais elle continue de jouer la comédie – s’adressant au détective comme à un individu un peu simplet : « Voyons, Bobby, faut pas faire ça, c’est pas bien ! Tu fais peur aux gens, regarde dans la rue ! C’est pas bien ! » Bobby ne comprend pas vraiment ce qui se passe, commençant à faire ses excuses… L’actrice le saisit par l’épaule et lui chuchote : « Fais le demeuré, bon sang ! » Eunice a du métier, elle pourrait être convaincante dans l’absolu, et son comportement a au moins pour effet d’interloquer à nouveau les passants : un petit attroupement s’est formé, mais qui ne semble plus savoir comment réagir… En fait, certains semblent trouver la scène… cocasse ? Mais ça ne durera pas – d’autant que Bobby n’a pas le don de sa compagne pour la comédie, à l’évidence ; et les policiers ne vont plus tarder ! Tous deux continuent à jouer le couple mal assorti en longeant la ligne du cable-car – quand une voiture arrive enfin, ils s’empressent d’y monter en marche. Les passants semblent sortir de leur hébétude : « Hep ! Hep ! Là-bas ! » Et, à l’intérieur de la voiture, les passagers sont tout aussi décontenancés – même si personne ne prend l’initiative d’agir… Bobby et Eunice ne s’attardent pas : après quelques pâtés de maison, ils descendent, en marche à nouveau, et le détective guide l’actrice dans un dédale de ruelles, jusqu’à trouver à se réfugier dans un petit café qui donne sur une tout autre ligne. Hélas, ils savent tous les deux qu’ils ont été grillés auprès des Whitman : Bobby, même avec son foulard ridicule, était assurément identifiable, et Eunice s’était présentée nommément à la porte de la Résidence Whitman quelques minutes plus tôt à peine… Et, fonction de comment Timothy Whitman réagira, ils pourraient bien avoir en plus des ennuis avec la police ! Eunice ne comprend absolument pas ce qui s’est passé, elle presse Bobby de lui répondre (d’autant qu’elle croyait, tout d’abord, qu’il était censé la surveiller), mais le détective renâcle et se perd dans des explications bidon évacuant sa responsabilité...

 

VII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 13H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VII-1 : Veronica Sutton : Louise Whitman, Jonathan Colbert, Nicolas Robinson, Harold Colbert] Comme convenu, tous les investigateurs se retrouvent au Manoir Gore, sur Nob Hill, vers 13h, pour faire le point sur leurs découvertes. Veronica Sutton montre notamment la lettre de Louise Whitman, ainsi que la photographie de Jonathan Colbert ; le professeur Nicolas Robinson lui a également donné l’adresse du père de l’artiste, Harold Colbert. En fait, le nom de Colbert disait vaguement quelque chose à Veronica depuis qu’il était apparu, mais l’information concernant son père lui a permis de comprendre qu’elle avait une certaine idée de qui il s’agissait, même si elle ne l’a jamais rencontré : Harold Colbert est un intellectuel assez réputé de San Francisco, il enseigne la théologie au Jesuit College, et fait figure d'expert au niveau mondial – la curiosité de Veronica en matière d’anthropologie et indirectement d’occultisme explique qu’elle a déjà croisé ce nom à plusieurs reprises, sans qu’elle fasse jusqu’alors le lien, et notamment parce qu’elle envisage la matière ésotérique dans une perspective rationnelle et symbolique : en fait, le Pr Colbert est tout particulièrement un spécialiste du symbolisme médiéval, et a livré tout au long de sa carrière des études très pointues portant sur des sujets pas toujours très orthodoxes.

 

[VII-2 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven : Lin Chao, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Parker Biggs] Zeng Ju rapporte alors (concrètement, à Gordon Gore...) ce qu’il a appris auprès de Lin Chao : Jonathan Colbert traîne bien dans le Tenderloin, en compagnie d’une petite frappe, un escroc minable du nom d’Andy McKenzie. Ils semblent fréquenter un « restaurant français » appelé Le Petit Prince, tenu par un certain Parker Biggs, qui a l’air d’un tout autre calibre. Ce renseignement lui a cependant coûté (ou plutôt, à son patron...) 100 $ – on ne peut évidemment faire passer une facture au motif qu’il a fallu payer un trafiquant d’opium, certes… Quoi qu’il en soit, suivre ce McKenzie pourrait s’avérer fructueux (pourquoi Colbert s’est-il donc associé à lui ? Visiblement pas pour l’amour de l’art…), et peut-être faudrait-il également avoir une petite discussion avec Parker Biggs ? Bobby Traven fait la remarque qu’il connaît Le Petit Prince, effectivement un « restaurant français » sur Ellis Street – pas très loin en fait de Chez Francis. Le nom de Parker Biggs ne lui est d’ailleurs pas inconnu : il n’est pas spécialement affilié à la Mafia, ou ce genre de choses, mais c’est un parrain dans son genre, qui gère son établissement avec une poigne de fer – d’ailleurs, il a la réputation de se servir de ses poings le cas échéant, sans toujours faire appel à ses lieutenants ; et, c’est notoire, il a trempé dans de très, très sales affaires – éventuellement d’homicide, même s’il n’est jamais tombé pour l’heure. Un vrai dur, un méchant…

 

[VII-3 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Irena Kreniak, Harold Colbert, Louise Whitman, Timothy Whitman, Daniel Fairbanks] Gordon Gore fait alors à son tour le bilan de ce que Trevor Pierce et lui ont pu trouver à la Russian Gallery : « Un peintre tout à fait prometteur, ce Jonathan Colbert... » En fait, il a acquis ses toiles – sauf une, vraiment curieuse : le très déconcertant portrait d’un vieil Indien ; le tableau se trouve toujours dans la réserve de la galerie d’Irena Kreniak, peut-être devraient-ils y faire un saut pour en juger de leurs yeux… La galeriste ne sait cependant pas où se trouve le jeune homme – et Gordon se demande en fait s’il est toujours en vie… Mais Mme Kreniak a également mentionné le nom du professeur Harold Colbert. Par ailleurs, Gordon a relevé, dans la lettre de Louise Whitman adressée à Veronica Sutton, ces éléments qui semblent confirmer que Timothy Whitman n’est « pas très clair » dans cette affaire… Il n’est pas fâché de ne pas avoir donné trop de détails à Daniel Fairbanks dans le rapport de ce matin, et pense continuer dans ce sens jusqu’à nouvel ordre.

 

VIII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 16H – APPARTEMENT DES COLBERT, N° 3, 1120 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VIII-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Trevor Pierce, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven : Andy McKenzie, Harold Colbert] Tous sont d’accord pour considérer que la piste la plus fructueuse est celle impliquant Le Petit Prince et Andy McKenzie, mais le « restaurant français » n’ouvrira pas avant 18h. Histoire de ne pas perdre leur après-midi, Gordon Gore, Veronica Sutton, Trevor Pierce et, bien qu’un peu hésitante après ce qui vient de se produire (elle est demeurée discrète à ce propos), Eunice Bessler, décident de se rendre à l’appartement du professeur Harold Colbert, qui se trouve en fait dans la même rue que le Manoir Gore, Clay Street, dans Nob Hill, mais bien plus loin, toutefois – c’est une très longue artère… Zeng Ju, toutefois, propose de rester auprès de la voiture de Gordon : inutile d’effrayer le Pr Colbert en se rendant en masse chez lui… Bobby Traven dit être du même avis, et n’accompagne pas les autres pour cette raison, préférant retourner à son agence – en fait, il rumine un peu son échec, dont il a pris soin de ne pas parler aux autres…

 

[VIII-2 : Zeng Ju, Gordon Gore, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert] Zeng Ju conduit donc son employeur, Mlle Bessler, M. Pierce et Mlle Sutton au domicile des Colbert. Ils arrivent devant un bâtiment très fantasque – même selon les critères plus que généreux de Nob Hill. Mais l’immeuble a été scindé en plusieurs appartements : le Pr Colbert ne serait certes pas en mesure d’être le propriétaire de pareille folie dans son ensemble. Zeng Ju reste donc auprès de la Rolls-Royce Phantom I de M. Gore tandis que les autres pénètrent dans le bâtiment, où le concierge les guide vers l’appartement n° 3.

 

[VIII-3 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Trevor Pierce : Judith Colbert : Harold Colbert, Jonathan Colbert] Gordon Gore sonne à la porte, Eunice Bessler à ses côtés, tandis que Veronica Sutton et Trevor Pierce restent en arrière. Une voix de femme un peu âgée se fait entendre, qui demande de patienter, puis la porte s’ouvre sur une Mme Colbert un peu interloquée par cet attroupement. Gordon Gore explique qu’il souhaiterait discuter avec elle et son époux de l’œuvre de leur fils Jonathan. Elle fronce les sourcils, et demande s’ils sont des journalistes, mais le dilettante explique que ce n’est pas du tout le cas ; il s’est porté acquéreur de dix-sept des toiles du jeune artiste, qu’il admire énormément – il est collectionneur d’art, peut-être a-t-elle entendu parler de lui ? Ses amis sont également amateurs d’art – et ils souhaiteraient tous rencontrer Jonathan. Judith Colbert, finalement mise à l’aise, déplore aussitôt ne pas du tout savoir où se trouve son fils en ce moment… Mais elle les invite à entrer, ils vont discuter de tout cela avec Harold.

 

[VIII-4 : Veronica Sutton : Judith Colbert ; Harold Colbert] Ils suivent Judith Colbert dans un salon assez cossu et meublé avec goût – de très belles bibliothèques, notamment, qui croulent sous les ouvrages anciens. Qu’ils s’asseyent – elle va chercher son mari ! Veronica Sutton, en son absence, jette un œil aux rayonnages : ils sont d’une extrême richesse, mais sans épate – on devine que ces livres ont été lus. Les ouvrages anciens attirent immédiatement l’attention, peut-être plus particulièrement les diverses bibles qui y figurent (dont une superbe Bible du Roi Jacques de 1611, des manuscrits en hébreu plus anciens encore, etc.), mais il faut aussi compter avec une littérature scientifique abondante, sous forme de thèses, d’essais, de revues… La théologie est le principal sujet, mais, dans une perspective d’humanités, bien d’autres matières sont représentées. Le symbolisme est un autre dénominateur commun, plus pointu.

 

[VIII-5 : Gordon Gore : Harold Colbert, Jonathan Colbert] Gordon Gore, pendant ce temps, jette un œil aux photographies exposées dans le salon ; elles sont assez nombreuses. Le rendu n’est toutefois pas le même qu’à la Résidence Whitman : il y a beaucoup de photos de Harold Colbert, illustrant le plus souvent des événements académiques, des remises de récompenses, etc. ; mais nulle prétention dans cet étalage – simplement le souvenir de moments marquants. D’ailleurs, le visage toujours souriant du professeur inspire instinctivement la sympathie. On trouve également des photos de Jonathan Colbert, fils unique semble-t-il, à plusieurs époques de sa courte vie.

 

[VIII-6 : Gordon Gore : Harold Colbert, Judith Colbert ; Jonathan Colbert] Mais c’est alors que Harold Colbert, accompagné de son épouse, pénètre dans le salon – toujours souriant, un bonhomme vieillissant mais qu’on devine chaleureux. « Messieurs dames, Judith me disait que vous souhaitiez discuter de Jonathan ? » Gordon Gore s’avance, et lui tend la main, qu’il serre cordialement. Il se présente comme un admirateur du travail de son fils – qui souhaiterait le rencontrer, et peut-être en apprendre davantage ? Les éloges que tresse Gordon à propos de Jonathan Colbert font sourire plus encore le vieux professeur, persuadé que le dilettante exagère… Lui-même ne saurait prétendre apprécier l’œuvre de son fils – sans doute manque-t-il de la culture nécessaire pour cela… Mais, c’est ennuyeux, il n’a aucune idée d’où son fils peut se trouver – Judith et lui ne l’ont plus revu depuis plusieurs mois…

 

[VIII-7 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Harold Colbert, Judith Colbert ; Jonathan Colbert, Clarisse Whitman] Gordon Gore demande s’il faut s’en inquiéter, mais le Pr Colbert répond que ce n’est probablement pas le cas, balayant cette éventualité d’un simple revers de la main – mais il est un peu gêné, et donne au fond l’image d’un père aimant, mais qui ne sait tout simplement pas quoi faire, et est trop timide pour oser parler de ce genre d’affaires privées de la sorte. Mais Gordon poursuit dans cette voie : il a eu des échos de la vie « irrégulière » du jeune homme, ses déménagements à répétition… Et Veronica Sutton n’a aucun doute : Harold Colbert est bel et bien inquiet ; elle intervient, le signifie au professeur, et lui dit qu’ils peuvent l’aider. Le vieil homme est surpris : l’aider ? Qu’entendent-ils par-là ? Gordon reprend la main… et décide de jouer franc jeu : ils mènent une enquête qui pourrait bien impliquer Jonathan Colbert – la disparition mystérieuse d’une jeune fille… Qu’il se rassure : ils ne sont pas de la police, ne travaillent pas non plus pour la presse, et l’intérêt du dilettante pour l’œuvre du jeune homme est parfaitement sincère. Mais, à tous les niveaux, ils ont besoin d’en savoir davantage. Le professeur ne l’interrompt pas, mais il est visible qu’il tend à se fermer un peu… Gordon poursuit : Jonathan n’est accusé de rien, la justice n’est pas après lui – mais il était lié à cette jeune fille, cette Clarisse, dont le nom dit peut-être quelque chose au professeur ? Il fait non de la tête, très lentement… Mais Judith Colbert commence alors à sangloter. Gordon lui présente aussitôt ses excuses, mais Harold Colbert, sans un mot, pose la main sur l’épaule de son épouse, qui se lève aussitôt, en larmes, et quitte la salle, en faisant un signe de la tête à son mari, l’invitant à poursuivre l’entretien.

 

[VIII-8 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Judith Colbert] Harold Colbert fixe Gordon Gore, il semble le jauger – et finalement décider de lui faire confiance. Dans un soupir, il les prie d’excuser son épouse – mais cela fait bien quelques mois qu’ils sont sans nouvelles de Jonathan, ils s’étaient aigrement disputés alors, et, oui, ils sont inquiets. Il n’était pas possible d’en parler librement en présence de Judith, mais peut-être cette conversation pourrait-elle apporter quelque chose, oui… Le professeur a eu écho des soucis médiatiques de son fils par la presse uniquement, il n’en sait rien de plus. Trevor Pierce lui demande s’il ne connaîtrait pas des amis de son fils, des endroits où il aurait pu aller, mais non, ce n’est pas le cas. « Des amis, je doute qu’il en ait jamais eu beaucoup. Des femmes, oui – pour un temps. Je sais comment mon fils se comporte à cet égard. Créer des liens dans ces conditions... » Depuis son entrée à la California School of Fine Arts, il n’a jamais parlé à ses parents d’éventuelles relations.

 

[VIII-9 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Judith Colbert] Veronica Sutton demande alors à Harold Colbert s’il pourrait en dire davantage sur les circonstances de leur dispute. Le professeur est hésitant, il réfléchit… Gordon Gore présente Veronica comme étant sa psychiatre, une femme de grande compétence et qui lui a été d’un grand secours, tandis qu’elle tend sa carte au professeur – qu’il empoche sans l’examiner. Harold Colbert se tourne toutefois vers elle, et semble la jauger à son tour. Puis il émet un profond soupir : « Mon fils est un artiste… Un choix de carrière que je ne comprends pas vraiment. Comme bien des pères tristement bourgeois de San Francisco, je l’imaginais devenir, que sais-je, avocat, médecin, banquier… Mais je n’allais pas l’empêcher de faire ses propres choix – je ne les trouvais pas pertinents, mais ce n’était pas à moi d’en juger. Mais il s’est aussi composé un personnage d’artiste, avec toutes les lubies qui peuvent aller avec ; même si cela s’accorde sans doute avec son caractère, lunatique, passionné… Je sais que c’est un véritable artiste, et pas un poseur comme il y en a tant. Mais… Ce sont peut-être des préjugés de vieux bonhomme, mais je crois que les vrais artistes sont parfois… trop sensibles à… certaines choses… Je crains que Jonathan soit dans ce cas. Toujours est-il qu’il s’est de plus en plus dressé contre Judith et moi-même. Dire quelle était la raison de notre dernière dispute, j’en serais bien incapable – tant de choses se sont accumulées… Mais que voulez-vous faire, le concernant ? » Gordon reprend la parole : le trouver, déjà ; l’aider, aussi – dans ses éventuels déboires, et financièrement ; mais il s’agit donc aussi de retrouver cette jeune fille – quel que soit le lien avec Jonathan Colbert, si même il y en a un. Le Pr Colbert suppose qu’il doit dans ce cas les remercier – même s’il dit ne pas être bien certain que ce soit la meilleure chose à faire que d’entretenir son fils dans ses fantasmes… Gordon loue toutefois sa révolte juvénile – l’apanage des grands artistes débutants ; plus tard, peut-être saura-t-il trouver une voie plus mature et constructive…

 

[VIII-10 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Sigmund Freud, Judith Colbert] Trevor Pierce demande au professeur s’il a constaté une évolution dans les sujets traités par son fils. Harold Colbert pèse sa réponse – mais se tourne en fait à nouveau vers Veronica Sutton : « Il a eu une sorte de… de crise. Peut-être… Peut-être était-ce simplement un adolescent qui se rebellait, comme tous les adolescents se doivent de le faire. » Il s’interrompt, et fixe la psychiatre dans les yeux ; puis il reprend : « C’était au printemps 1925. Il était très difficile à vivre, à l’époque, et m’inquiétait énormément. » Il se tait subitement, ne lâchant pas des yeux Veronica – qui en est un peu décontenancée… « Vous l’aviez dit tout à l’heure trop sensible à certaines choses ; est-ce à cet épisode que vous faisiez allusion ? » Le regard du professeur est plus perçant que jamais – et il ne sourit plus du tout, il est d’une extrême gravité ; il hoche presque imperceptiblement la tête. Puis : « Vous êtes psychiatre ? Psychanalyste, peut-être aussi ? » Veronica acquiesce – c’est une de ses « marottes »… « Vous n’êtes pas si nombreux à San Francisco – tout particulièrement parmi les femmes… Ce n’est pas une matière que je maîtrise très bien. Le Dr Freud a écrit sur l’interprétation des rêves, n’est-ce pas ? Je n’adhère pas vraiment à ses vues. En tant que spécialiste du symbolisme, j’imagine que cela peut paraître étrange, mais… je ne crois pas qu’interpréter les rêves sur la base de grilles de lecture symboliques soit si pertinent que cela. Les rêves peuvent avoir une autre portée, et le symbolisme n’explique pas tout – s’il explique quoi que ce soit. Toujours est-il qu’à l’époque Jonathan a… beaucoup... rêvé ; de ces rêves rares dont on se souvient au réveil – et des rêves… déstabilisants... » Veronica Sutton croit comprendre ce dont il veut parler – elle réalise qu’à l’époque dont parle le professeur, un nombre inhabituel de ses patients, et tout particulièrement des artistes, des auteurs, etc., avaient adopté un comportement étrangement similaire, même si elle n’en a plus les noms en tête : ils étaient venus lui parler de leurs rêves toujours plus étranges, et dont ils se souvenaient très bien, aussi aberrants fussent-ils… En fait, la littérature scientifique d’alors s’en était fait l’écho, de par le monde entier ; on avait avancé de nombreuses théories, mais rien de déterminant – puis la crise a cessé, et on a tout simplement cessé d’en parler… Veronica comprend par ailleurs que le Pr Colbert lui a fait passer une sorte de test : il s’agissait de voir si elle ferait le lien, base nécessaire à de plus amples révélations. Elle joue le jeu, et le signifie en appuyant sur la date de la crise : « En 1925. Approximativement entre février et fin avril. » Il hoche imperceptiblement la tête. La psychiatre lui demande alors si son fils lui en a dit plus sur le contenu de ses rêves...

 

[VIII-11 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Harold Colbert ; Judith Colbert] Mais le visage du Pr Colbert se décrispe soudainement, et il botte en touche – mais toujours en regardant Veronica Sutton, il a en fait totalement lâché les autres (qui s’en rendent compte, et ça peut les mettre un peu mal à l’aise) : « Judith est très affectée par ce qui s’est produit, et fatiguée, je crois que je ferais mieux de m’occuper d’elle. Si vous voulez bien me tenir au courant de l’avancée de vos investigations ? Vous savez comment me contacter. Mais je vous prie de bien vouloir me laisser, maintenant. » Il se lève, les autres font de même ; Gordon Gore le remercie d’avoir bien voulu les recevoir, et l’assure qu’il lui fera savoir où en est leur enquête.

 

À suivre...

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La Cité du futur, de Robert Charles Wilson

Publié le par Nébal

La Cité du futur, de Robert Charles Wilson

WILSON (Robert Charles), La Cité du futur, [Last Year], roman traduit de l’anglais (Canada) par Henry-Luc Planchat, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2016] 2017, 367 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 108-109.

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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Trois cents ans après, d'Augo Lynge

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Trois cents ans après, d'Augo Lynge

LYNGE (Augo), Trois cents ans après. Grønlandshavn en 2021, [Ukiut 300-nngornerat], avec un avant-propos de Per Kunuk Lynge et une introduction de Jean-Michel Huctin, traduction du danois par Inès Jorgensen et validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin, Québec, Presses de l’Université du Québec, coll. Imaginaire Nord | Jardin de givre, [1931, 1959, 1989] 2016, X + 153 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 101-102.

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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Alice Automatique, de Jeff Noon

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Alice Automatique, de Jeff Noon

NOON (Jeff), Alice Automatique, [Automated Alice], traduit de l’anglais par Marie Surgers, [s.l.], La Volte, [1996] 2017, 142 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, p. 99 (le livre figure dans le caddie de ce numéro).

 

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La Clé d'argent des Contrées du Rêve

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La Clé d'argent des Contrées du Rêve

La Clé d’argent des Contrées du Rêve, onze clés oniriques révélées par David Calvo, Morgane Caussarieu, Fabien Clavel, Raphaël Granier de Cassagnac, Neil Jomunsi, Sylvie Miller & Philippe Ward, Alex Nikolavitch, Laurent Poujois, Timothée Rey, Vincent Tassy et Randolph Carter, d’après l’œuvre de H.P. Lovecraft, introduction de Frédéric Weil, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, 2017, 251 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 97-98 (le livre figure dans la poubelle de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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La Panse, de Léo Henry

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La Panse, de Léo Henry

HENRY (Léo), La Panse, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-Fiction, 2017, 288 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, p. 94 (le livre figure dans le caddie de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

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L'Appel de Cthulhu (V7) : Les Contrées du Rêve

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu (V7) : Les Contrées du Rêve

L’Appel de Cthulhu (V7) : Les Contrées du Rêve, jeu de rôle par-delà le mur du sommeil, cinquième édition, Sans-Détour, [1963-1965, 1986, 1992, 1997, 2004, 2008, 2011] 2017, 284 p.

 

UNE BELLE BOÎTE

 

Sans-Détour est toujours plus à fond dans les financements participatifs, semble-t-il – et au point où c’en est parfois agaçant ? Je plaide coupable, je n’ai pas été le dernier à râler, ou au mieux à me montrer sceptique – et ce dès le trouvage-de-corbeau de la septième édition de L’Appel de Cthulhu, qui s’est pourtant avéré tout à fait pertinent (mea culpa, con de moi). En outre, j’ai l’impression que l’éditeur a su tirer les leçons d’expériences encore récentes, comme celle des 5 Supplices, avec sa mythique sacoche, pour s’en tenir désormais à du matériel utile, sans trop le parasiter de gadgets malvenus.

 

Et, ma foi, le crowdfunding dont je vais (commencer à) vous parler aujourd’hui, celui des Contrées du Rêve donc, un beau succès, était pleinement justifié, tout à fait intéressant, et a débouché sur une quantité appréciable de matériel pour un prix finalement tout à fait décent. C’est donc le premier de ces financements à m’avoir botté, et je ne regrette certes pas aujourd’hui d’y avoir participé – ce qui n’exclura bien évidemment pas des critiques dans le détail, hein. Précisons en outre que les délais ont été globalement tenus, ce qui est loin d’être toujours le cas en la matière : combien de financements participatifs rôlistiques qui végètent pendant des années… Je ne citerai pas de noms.

 

Mais j’ai donc reçu il y a quelque temps de cela un (très) volumineux colis contenant mon « édition Prestige » des Contrées du Rêve pour L’Appel de Cthulhu. Et c’était, ma foi, une très jolie boîte, avec plein de choses dedans, et globalement utiles – dont de très belles cartes, très grand format, et, si la lisibilité est peut-être parfois un peu problématique, j’avoue que le gigantesque poster de la carte des Contrées est absolument de toute beauté ; outre les aides de jeu préimprimées, et sur un format qui les rend lisibles (un beau progrès, combien de fois j’ai pu pester contre les aides de jeu de L’Appel de Cthulhu chez Sans-Détour trop sombres, illisibles et moches…), il faut mentionner un très bel écran adapté à ce cadre de jeu tout de même très particulier, et des cartes de « bestiaire », disons, fort jolies (en couleur, rigides), même si sans doute un poil gadgétoïdes – ceci dit, la seule chose totalement gadgétoïde dans tout ça est la p’tite clef d’argent, et, ma foi…

 

Mais l’essentiel, c’est que nous avons de la lecture – cinq livres, en fait. Et que je vais chroniquer séparément : cette présentation globale s’imposait sans doute, pour témoigner du contenu général de cette « édition Prestige », mais, à partir de maintenant, je m’en tiendrai au seul volume spécifiquement intitulé Les Contrées du Rêve, constituant plus ou moins une base pour tout le reste. En leur temps viendront les quatre autres suppléments, probablement dans cet ordre : Kingsport, la cité des brumes (contexte et scénarios), puis Le Sens de l’escamoteur (campagne), puis Murmures par-delà les songes (scénarios indépendants), et enfin La Pierre onirique (campagne – en notant que ce dernier livre, le plus court et par ailleurs le seul à ne pas bénéficier d’une couverture rigide, est un contenu exclusif de cette « édition Prestige », indisponible séparément et non numéroté).

 

EN FORME DE QUOI

 

Il y a beaucoup de choses à dire, à propos de cette cinquième édition des Contrées du Rêve, adaptée à la septième édition française de L’Appel de Cthulhu (vous suivez ?). Mais, avant d’aborder les complexes questions du genre « c’est quoi, les Contrées du Rêve ? » et « on y joue comment ? », et « pourquoi ? », il me paraît important de commencer par envisager les questions de forme – l’impact visuel, au premier coup d’œil, puis la qualité (?) de la traduction et de la relecture (oups, j’ai dit au moins un gros mot…).

 

L’impact visuel

 

Au premier coup d’œil, donc : oui, c’est beau. Ce volume d’un peu moins de trois cents pages est orné, comme les quatre autres bouquins, d’une très belle et très à propos couverture de Loïc Muzy (rigide, mais moins épaisse que dans la gamme de la sixième édition – pas plus mal, on ne se tue plus les bras en cours de lecture), ce qui constitue un ensemble à l’identité graphique pertinente et cohérente. Le livre, notons-le, ose un peu de couleur (c’est pas si courant chez Sans-Détour), dans un beau portfolio en milieu de volume (des variations sur le bestiaire des Contrées, reprises pour les jeux de cartes de « l’édition Prestige »), ainsi que dans les cartes des Contrées du Rêve et du Monde Souterrain des Contrées qui figurent en intérieur de couverture ; la lisibilité n’est peut-être pas irréprochable, donc (car la carte des Contrées, dans sa partie occidentale surtout, est très chargée, et les frontières et côtes du Monde Souterrain ne sont pas toujours aisées à identifier dans toutes ces ténèbres), mais c’est du beau boulot quand même.

 

Pour le reste, on revient au noir et blanc classique chez l’éditeur et dans la gamme, mais sur un papier de qualité supérieure, agréable à l’œil et au toucher. Les illustrations sont variées, pas irréprochables (j’ai notamment un souci avec celles reprises de produits Fantasy Flight Games, déjà un peu kitsch à la base, mais qui plus est alourdies d’un gros et vilain copyright qui bouffe tout…), mais globalement pertinentes – avec çà et là des reprises des éditions antérieures du supplément, mais globalement surtout du neuf, dans l’ensemble de qualité… en dépit de quelques fautes de goût occasionnelles, pas forcément le fait des seuls graphistes, cela dit – car témoignant du traitement « infligé » aux Contrées du Rêve par d’autres que Lovecraft, et notamment Brian « Indicible » Lumley, j’y reviendrai ; plus généralement, cela traduit le risque non négligeable de transformer les Contrées en un énième univers d’heroic fantasy, là où le matériau est bien davantage propice à d’autres approches de l’imaginaire fantastique, que l’on peut supposer plus pertinentes. Globalement, cela dit, c’est bien fait.

 

Par contre, j’avoue avoir été surpris par quelque chose – et c’est que ce livre est en fait parfois un peu austère. Comme de juste, la partie « bestiaire » (au sens très large : PNJ, monstres et dieux), est très abondamment illustrée, chaque « créature » étant dessinée (à l’exception des « dieux » pas spécifiques aux Contrées et déjà décrits et représentés dans le Manuel du Gardien ou dans le Malleus Monstrorum V7), et c’est globalement réussi, donc. Les scénarios sont quant à eux illustrés de manière tout à fait correcte, dans les standards de l’exercice, en faisant la part de l’utile et du superflu. Quand je parle d’austérité, c’est en fait dans le cas de la description géographique des Contrées : les deux gros chapitres que sont « La quête onirique de Randolph Carter » et « Index géographique des Contrées du Rêve », et qui comptent tout de même ensemble plus de soixante pages, sont très, très sobres... et peut-être un peu trop ? Disons qu’il y a un décalage entre le chatoiement des Contrées telles qu’elles sont décrites dans le texte, et leur illustration effective, rare et un peu terne. Alors on pourrait justifier ça par le fait que « par essence indescriptible », etc., mais, euh, je ne suis pas sûr que ça serait si pertinent que ça ? Un cas-limite : le chapitre consacré au « Grimoire des Contrées du Rêve » (soit quelques livres plus ou moins maudits, mais surtout une liste de sortilèges adaptés aux Contrées), certes pas si long, ne contient pas la moindre illustration… Entendons-nous bien, je pinaille sans doute, et je fais bien évidemment primer le texte sur le graphisme, en pareil cas. C’est juste que ça m’a… surpris ; et peut-être un peu déçu, oui, dans le cadre de pareille édition de pareil supplément ?

 

Le vrai problème à cet égard est en fait ailleurs – ou plutôt dans la conjonction entre cette relative sobriété et un autre principe de fabrication de ce volume : sa pagination en trois colonnes, relativement épuisante à la lecture. Là où les illustrations peuvent de manière générale aérer le propos et en rendre la lecture plus agréable, ce volume très resserré, très dense, a, dans les chapitres mentionnés, quelque chose de franchement fatiguant – peut-être encore aggravé par la nature d’ « index » de ces chapitres, déjà pas la plus propice à une lecture suivie. Ici, Les 5 Supplices m’ont trompé, peut-être – avec leur présentation très aérée, d’une lecture très agréable, que j’avais cru à tort constituer le standard de la septième édition de L’Appel de Cthulhu – je n’ai parcouru qu’ultérieurement le Manuel de l’Investigateur et le Manuel du Gardien. Pour le coup, cette pagination en trois colonnes ne me séduit vraiment pas, donc...

 

Pour conclure sur ce premier coup d’œil, un mot des annexes : on y trouve, et en pleines pages, les cartes des villes de Céléphaïs, Hlanith et Ulthar, assez jolies et lisibles (même si plus ou moins canoniques ? Sur la base des nouvelles de Lovecraft, et tout particulièrement « Les Chats d’Ulthar », j’ai toujours envisagé Ulthar comme un village, au mieux un petit bourg – pas ce genre de métropole marchande croulant sous les monuments cyclopéens ; mais bon…), outre les habituelles aides de jeu, mais donc sur un format plus grand et lisible qu’à l’intérieur du volume – un progrès appréciable.

 

Traduction et relecture… comme d’hab’ ?

 

Mais la question de la forme ne s’arrête pas là – il faut maintenant dépasser le stade du premier coup d’œil pour se plonger dans le texte, sinon encore dans le fond. Or la traduction et la relecture ne sont pas exactement les points forts de Sans-Détour, de manière générale…

 

Ici, ce qui frappe à mes yeux, c’est la disparité des situations. Les crédits mentionnent deux traducteurs, sans se montrer plus précis quant à leurs attributions respectives, mais j’ai quant à moi, peut-être à tort, eu l’impression d’une opposition entre la partie proprement contextuelle (et rarement technique) du supplément, et les six scénarios qui le concluent. Globalement, la première partie m’a paru d’honnête facture – certes pas irréprochable, néanmoins correcte (si l’on ferme les yeux sur quelques difficultés qui tiennent sans doute davantage à une relecture déficiente, et j’y reviendrai très vite). Par contre, les scénarios, dans l’ensemble, m’ont paru bien plus lourds et moches, perclus de répétitions et de maladresses diverses, parfois au point où le texte en devenait… disons, « obscur ». On a lu pire, sans doute – mais ça n’est jamais une excuse. Jamais.

 

Or ce problème est sans doute accru par une relecture guère plus soignée – même si, là encore, deux correcteurs sont mentionnés… outre la communauté du financement participatif, qui avait reçu les versions bêta des cinq volumes en .pdf, et qui est ici remerciée pour sa relecture bénévole (c’est pratique). Ou peut-être le problème vient-il de ce que tant de monde s’y est mis ? En effet, le principal souci, en l’espèce, ne porte peut-être pas tant sur la qualité de l’expression, les fautes de français, les coquilles, etc. (même s’il y aurait donc des choses à redire à ce propos, tout particulièrement concernant les scénarios), mais sur l’uniformisation.

 

Dans nombre de cas, on a en fait l’impression d’une correction insérée tardivement et sans grande attention, tout particulièrement en ce qui concerne les toponymes : une traduction se substitue à l’autre, car jugée finalement plus pertinente… mais en générant de nouveaux pains ? Et en oubliant parfois que le même toponyme, par exemple, se trouvait ailleurs dans le bouquin, y demeurant sous son ancienne forme…

 

L’exemple le plus flagrant concerne peut-être l’escalier onirique qui prolonge la Caverne de la Flamme où veillent les prêtres Nasht et Kaman-Thah – et il est évoqué plus qu’à son tour : on trouve presque systématiquement des choses du genre « la porte du plus sommeil profond », comme un mix malencontreux entre « la porte du sommeil le plus profond » et « la porte du plus profond sommeil », j’imagine (l’évocation de cet endroit mythique dans l’index géographique renforce cette hypothèse – avec les majuscules qui trinquent, de manière très visible).

 

Mais ce souci d’uniformisation de la traduction des toponymes est décidément un problème récurrent, et particulièrement visible quand on compare les termes employés dans le livre et sur la carte des Contrées du Rêve : très souvent, les deux divergent (c’est énorme) ; ce qui n’est pas forcément dramatique, mais tout de même guère sérieux, et, dans certains cas, même rares, ça ne facilite pas toujours l’appréhension de la complexe géographie des Contrées.

 

Quelques exemples, simplement en survolant l’index : « Vallée-Qui-Est-La-Nuit » et « Vallée de la Nuit », « Ville Où Il Ne Fait Pas Bon Entrer » et « Cité-Où-Mieux-Vaut-Ne-Pas-Entrer », « Gardiens des Terres Désolées » et « Sentinelles du Désert », « Mer Cérénarienne » et « Mer Cérénérienne », « Château de la Source Sacrée » et « Château du Bassin Sacré », « Grandes Montagnes Lugubres » et « Grandes Montagnes Blêmes », « Steppes d’Ossran » et « Steppes ossaraines », « Plaine des Blocs » et « Plaine des Rochers Éparpillés »… Liste non exhaustive (loin de là).

 

Je sais, il y en aura pour dire que ça n’est pas bien grave, et que de manière générale je pinaille, que j’abuse, tout ça – il y en a toujours. Je me souviens qu’on m’avait engueulé sur un forum, une fois, parce que je me plaignais de problèmes du genre, coquilles trop abondantes et incohérences diverses – on m’avait répondu qu’on s’en foutait, et que de toute façon faire une vraie relecture coûterait trop cher, alors déjà que les bouquins sont coûteux, hein, on n’allait pas en rajouter une couche pour la seule satisfaction perverse d’un grammar nazi (pardon : alt-write) dans mon genre, etc. Mais, bordel, livrer un produit fini, y accorder cette attention même minime, ça me paraît pourtant la moindre des choses ! Et d’autant plus au vu du prix du bouquin, en fait ! Et, que je sache, des traducteurs et correcteurs figurent dans les crédits de toute façon, il y en a déjà ! J’adorerais qu’on me tienne le même argument en littérature, tiens...

 

Mais bon, passons – comme d’habitude...

DE H.P. LOVECRAFT À SANDY PETERSEN (ET UN PEU AVANT, ET UN PEU APRÈS)

 

C’est qu’il est bien temps d’aborder le fond. Les Contrées du Rêve ? C’est une longue histoire…

 

Chez Lovecraft

 

À l’origine il y a Lovecraft… ou pas tout à fait ? Bon, pour l’heure, disons que si. On désigne par « Contrées du Rêve », pour l’essentiel, un « cycle » (c’est en fait assez contestable) de nouvelles composées par l’auteur durant les années 1920. Plus précisément, on considère généralement que le premier texte du « cycle » est « Polaris », écrit en 1918, et publié en 1920 ; suivent plusieurs autres nouvelles, disons entre dix et quinze (les avis divergent – c’est énorme, vous dis-je !), généralement assez courtes – et le « cycle » atteint son point culminant, et en même temps son point de non-retour, avec les textes du « cycle de Randolph Carter » (un éventuel « cycle dans le cycle » ; mais mieux vaut sans doute en exclure « Le Témoignage de Randolph Carter », comme on en exclut plus traditionnellement « L’Indicible »), que nous avons longtemps connu en France sous le nom de Démons et merveilles, et centré sur la nouvelle « La Clef d’argent » (1926) et le « roman » La Quête onirique de Kadath l’inconnue (1926-1927, publication posthume) ; du coup, l’ultime texte de l’ensemble serait « À travers les portes de la clef d’argent », en fait une « collaboration » (plus ou moins une « révision ») avec E. Hoffmann Price, en 1932-1933, qui fait une dernière fois figurer Randolph Carter.

 

Ce denier récit mis à part, comme de juste, nous sommes donc globalement dans un pan de l’œuvre de Lovecraft antérieur à la naissance du (plus que controversé) « Mythe de Cthulhu ». Et, de ce fait, parfois un peu dénigré ? Je crois que c’est en train de changer, petit à petit… Mais on y a longtemps vu une œuvre de seconde zone dans la bibliographie lovecraftienne – tout particulièrement, en fait, August Derleth, qui n’a jamais vraiment goûté La Quête onirique de Kadath l’inconnue, notamment. Mais, ici, le cas français est sans doute différent du cas américain : la parution de Démons et merveilles, via Jacques Bergier, dans les années 1950, parmi les premières traductions françaises de Lovecraft, a eu un impact non négligeable (même avec la traduction… « contestable »… de Bernard Noël : « Si long, Carter ! ») : il n’est qu’à regarder, dans le vieux Cahier de l’Herne consacré à l’auteur, le nombre de communications s’attardant sur le « cycle de Randolph Carter », ou même plutôt sur Démons et merveilles, tant c’était l’édition française qui était discutée avant tout. Finalement bien plus que sur Cthulhu et compagnie ? Mais je m’égare un peu...

 

Voilà pour les textes, très prosaïquement. Mais que sont les Contrées du Rêve, au-delà ? C’est une question plus compliquée qu’il n’y paraît… En fait, cette désignation même est éventuellement trompeuse – car la dimension onirique du « cycle », si elle constitue son appréhension classique et, sans ambiguïté, celle du présent supplément, n’est au fond pas si évidente que cela. Certes, les personnages de Randolph Carter et de Kuranes, entre autres, sont identifiés comme étant des « rêveurs » ; certes, le premier texte du « cycle », « Polaris » donc, évoque nommément un rêve, etc. Et, bien sûr, on est instinctivement tenté de faire référence ici à la pratique même de l’auteur, qui, dans les années 1920 tout particulièrement, prétendait souvent que ses nouvelles étaient inspirées de ses rêves – mais qu’il s’agisse des rêves chatoyants associés depuis à l’univers des Contrées, ou d’autres choses plus macabres et grotesques (comme « Le Témoignage de Randolph Carter », en fait, l’exemple le plus célèbre sans doute), des pérégrinations historico-fantaisistes (ainsi le fameux « rêve romain » dont Frank Belknap Long a tiré un récit sur la base de ce que Lovecraft lui en avait dit dans sa correspondance), ou des évocations plus abstraites et insaisissables (ainsi la très courte nouvelle « Nyarlathotep », que Lovecraft disait avoir écrite en dormant à moitié) ; or ces derniers textes, avec une ambiguïté malvenue pour « Le Témoignage de Randolph Carter », du seul fait du nom du protagoniste, ne sont généralement pas insérés dans le « canon » des Contrées du Rêve (généralement – mais certaines éditions américaines, qui voient large, les englobent dans cet ensemble, en incluant aussi quelques textes plutôt « décadents » comme « Hypnos » ; et il faut mettre l’accent sur un cas à part, une nouvelle qui fait office de « pont » : « L’Étrange Maison haute dans la brume » – j’y reviendrai bien sûr en traitant de Kingsport, la cité des brumes). Surtout, d’autres récits, cette fois intégrés dans le « cycle », ne mettent pas véritablement le rêve en avant : « La Malédiction de Sarnath », « Les Chats d’Ulthar », etc., sont des récits de fantasy qui n’impliquent pas nécessairement l’onirisme, à la base ; d’autres, enfin, ont un caractère allégorique marqué, ce qui n’est peut-être pas tout à fait la même chose qu’un rêve – ainsi, surtout, du « Bateau blanc », mais, à tout prendre, « La Clef d’argent », même en mettant en scène le rêveur Randolph Carter, relève plutôt de cette dernière catégorie.

 

Il y a pourtant un lien entre tous ces textes – et qui tient à l’univers qu’ils décrivent, même fluctuant et indécis. Si Sarnath ou Ulthar ne sont pas à la base des visions proprement oniriques, les récits des rêveurs les mentionnent très vite ; le voyage allégorique du « Bateau blanc », de même, introduit nombre de toponymes qui seront ensuite et rapidement repris par divers rêveurs ; et se constitue progressivement un ensemble complexe, fait de références intertextuelles, qui dessine petit à petit un univers cohérent (ou autant qu’il puisse l’être, j’y reviendrai...), entreprise parachevée par La Quête onirique de Kadath l’inconnue, qui rassemble et coordonne tout cela.

 

Mais s’agit-il à proprement parler d’un univers onirique ? Dans ce supplément de jeu de rôle, sans aucun doute, mais, chez Lovecraft, c’est peut-être un peu plus ambigu que cela. En fait, à tout prendre, la vaste majorité de ces récits ne semblent pas se passer tant dans un univers « parallèle » qui serait celui des rêveurs de la Terre, mais plutôt dans un passé antédiluvien (ce qui le rapprocherait de bien des œuvres de fantasy de l’époque, Âge Hyborien du copain Robert E. Howard inclus, ou certains des univers de l’autre copain Clark Ashton Smith). En fait, même dans « Polaris », premier texte du « cycle », et qui se présente délibérément comme étant un rêve, cette dimension est déjà sensible, cruciale même : la ville rêvée n’est en fait pas « ailleurs », mais surtout « avant » ; et, pour le coup, clairement sur Terre – sans quoi l’ultime allusion sur les esquimaux ne ferait tout simplement pas sens. Il ne s’agit donc pas tant, pour le narrateur, d’un rêve, que d’un souvenir – avec tout ce qu’il peut avoir de névrotique, même au travers de l’idée de « mémoire raciale » ou de métempsycose (que prisait particulièrement Howard, mais les récits de Lovecraft, et tout particulièrement celui-ci, le plus vieux des Contrées, sont antérieurs au début de la correspondance entre les deux auteurs – Howard avait alors douze ans, en fait… C’était un thème dans l’air du temps). Les noms de Sarnath et d’Ulthar, dans cette optique, et parmi d’autres, renvoient régulièrement, mais surtout dans les premiers textes du « cycle », à un passé antédiluvien bien plus qu’à un univers proprement onirique – ce qui justifie d’ailleurs leur mention dans des textes pas le moins du monde oniriques, de ces « contes macabres » qui constituent l’autre pan de l’œuvre lovecraftienne antérieure à « L’Appel de Cthulhu », contes qui n’ont le plus souvent pas été intégrés dans le « cycle », même entendu très largement.

 

Mais, certes, c’est là un monde magique, foisonnant de dieux, et qui défie les lois de la physique – notamment, c’est à vue de nez un monde plat et fini, où les océans, au-delà des grands piliers de basalte, se jettent dans le vide cosmique (qu’il arrive aux chats de traverser quand ils sautent sur la lune)… Du moins en cas de lecture au premier degré, mais c’est bien celle qui apparaît la plus pertinente à première vue. Je note, un peu gratuitement, que le « Légendaire » tolkiénien, certes pas encore publié, et à vrai dire à peine entamé alors, jouait cependant à la même époque de cette idée d’un lointain passé surnaturel, monde plat inclus, qui ne serait « courbé » que plus tard… Mais je m’égare à nouveau.

 

Trancher la question n’a donc rien d’évident – et ce serait sans doute un peu absurde, à vrai dire : la quête de la cohérence à tout prix dans les nouvelles de Lovecraft, c’est une des erreurs fondamentales de Derleth après la mort du gentleman de Providence…

 

Sans doute Lovecraft a-t-il bel et bien construit un univers, et le jeu intertextuel incite le lecteur à y entrevoir une forme de cohérence ; la poser comme un acquis, dans le cadre de ce supplément de jeu de rôle, est dans l’ordre des choses, et finalement guère problématique. Je crois cependant que garder à l’esprit cette ambiguïté fondamentale dans l’œuvre lovecraftienne au sens strict peut s’avérer utile ici – oui, même dans l’optique d’une partie de L’Appel de Cthulhu. Et que, finalement, les dimensions onirique et préhistorique ne sont pas nécessairement incompatibles – loin de là.

 

Avant, et après

 

Se pose toutefois une autre difficulté – typique, sinon de l’œuvre lovecraftienne, du moins de l’image qu’on en a longtemps véhiculé, et des nécessités d’une adaptation en jeu de rôle : c’est le problème de la délimitation, et tout particulièrement dans l’optique d’un « univers élargi », constitué par les apports successifs de plusieurs contributeurs, éventuellement fort différents (et plus ou moins talentueux...). Une fois n’est pas coutume, il faut donc envisager « l’après Lovecraft »… mais aussi, figurez-vous, un petit peu « l’avant Lovecraft ».

 

En effet, « avant », on ne peut pas faire l’économie de mentionner Lord Dunsany. L’aristocrate irlandais, essentiellement dans ses récits (très) courts, avait conçu avant Lovecraft plusieurs univers très proches des Contrées du Rêve dans l’esprit, comme Pegāna dans Les Dieux de Pegāna et Le Temps et les Dieux, puis des choses éventuellement moins précises et ordonnées, dans ses recueils suivants, tels L’Épée de Welleran, les Contes d’un rêveur (qui retiennent forcément davantage notre attention, ne serait-ce qu’en raison de ce titre – y figure notamment une nouvelle d’une importance cruciale, « Jours oisifs sur le Yann »…), et le « Bord du Monde » des deux « Livres des Merveilles ». Les mêmes questions se posaient déjà, quant à l’éventuelle dimension onirique de ces récits – même si elle n’est clairement mise en avant, a priori, que dans le cas des Contes d’un rêveur. Si l’on en croit Lovecraft, il avait rédigé le premier texte de son « cycle » des Contrées du Rêve, « Polaris », donc, avant de découvrir l’œuvre de Dunsany – pourtant, la parenté est flagrante. Mais Lovecraft fait bien vite cette découverte, ensuite ; elle le bouleverse profondément, et il ne s’en cache certes pas, semant même ses écrits ultérieurs d’allusions explicites – c’est vrai dès le deuxième récit du « cycle », « Le Bateau blanc », qui fait forcément penser à « Jours oisifs sur le Yann » (même en se montrant incomparablement plus sombre… et sans doute aussi plus lourd, aheum), influence essentielle encore mise en avant dans « La Malédiction de Sarnath », « Les Chats d’Ulthar », etc. Les deux œuvres ne coïncident pas parfaitement : les parfois très brèves vignettes de l’aristocrate irlandais, dans leur langue riche détournée de la Bible du roi Jacques, expriment plus qu’à leur tour un humour un peu tordu et parfaitement réjouissant, et l’accent est mis sur l’émerveillement ; chez Lovecraft, qui, dans ce contexte, ne rechigne pas au mode de la fable, l’horreur demeure toujours, au moins sous-jacente, et ce qui persiste de l’humour dunsanien prend probablement une tournure plus méchamment ironique… Mais la parenté est là, indéniable – on n’ira pas jusqu’à parler de plagiat, si l’influence ne fait bien vite aucun doute, mais la proximité des deux œuvres est saisissante. À n’en pas douter, un gardien désireux de se documenter en vue d’une campagne dans les Contrées du Rêve, et tout particulièrement en quête de pistes concernant l’ambiance de cet univers, aurait tout intérêt à lire Dunsany en sus de Lovecraft (en fait, tout le monde aurait intérêt à lire Dunsany, un immense artiste dont je déplore qu’il soit aussi marginalisé aujourd’hui…). Cependant, dans cette optique essentielle de délimitation, les auteurs du supplément Les Contrées du Rêve ont décidé de faire l’impasse sur la « préhistoire dunsanienne du cycle » : on ne trouvera pas, dans le présent ouvrage, ces villes chatoyantes telles que Bethmoora ou Carcassonne (pas celle que vous croyez), mais il y en a d’autres, les Céléphaïs ou Dylath-Leen, qui n’ont pas forcément grand-chose à leur envier ; Les Dieux de Pegāna y sont plus absents que jamais, mais d’autres divinités, positives ou pas, elles aussi délibérément ridicules le cas échéant, trouvent encore à danser sur des montagnes inaccessibles et à jouer de sales tours aux habitants des Contrées ; et, à défaut de naviguer sur le Yann, on pourra bel et bien descendre le Skai ou l’Oukranos – ce n’est pas si différent…

 

Ne pas inclure un auteur antérieur à Lovecraft dans le canon ainsi délimité était parfaitement cohérent. Mais qu’en est-il des œuvres parallèles et ultérieures ? Le cas est différent – et les solutions adoptées sont plus ou moins défendables. Mais c’est en fait le problème général du « Mythe de Cthulhu »…

 

On trouvera en tout cas dans ce supplément des éléments renvoyant à l’ami (de plume) de Lovecraft, et grand rêveur lui aussi s’il en est, que fut Clark Ashton Smith (au passage, je découvre seulement maintenant son œuvre, en raison d’un autre financement participatif, celui de « l’intégrale » de l’auteur – pas intégrale pour un sou – chez Mnémos, et je me prends une grosse, grosse baffe : c’est proprement excellent ! Je vous en causerai un de ces jours…). Dans ce cas, c’est tout à fait bienvenu. August Derleth, déjà un peu moins ?

 

Surtout, on trouve aussi, au rang cette fois des « disciples posthumes autoproclamés » (ou adoubés par un Derleth au goût plus que douteux en la matière), le redoutable Brian « Indicible » Lumley. Or ce tâcheron aimait visiblement beaucoup les Contrées du Rêve… Il leur a consacré de nombreuses nouvelles (rééditées récemment chez Mnémos), et son ridicule « cycle de Titus Crow », probablement bien pire (mais non moins réédité chez Mnémos...), y est lié par bien des aspects – en fait, il adopte pour point de départ la « révision » déjà bien dispensable « À travers les portes de la clef d’argent »... Tout cela est globalement d’un goût déplorable – au mieux une fantasy de base, plus lourde qu’enthousiasmante, au pire (et le pire est souvent de rigueur avec Lumley), une succession de viols littéraires parfaitement lamentables (gentille sœur de Cthulhu incluse, sauf erreur). Mais voilà : Sandy Petersen et compagnie ont tenu compte de « l’apport » considérable de Brian Lumley aux Contrées du Rêve, et en ont conservé un certain nombre de références. Bon : admettons-le, ainsi dilué dans l’ensemble du cadre de jeu, c’est sans doute moins nocif que « dans le texte » ; déjà, nous n’avons pas à subir son style désastreux… Certains de ces apports s’insèrent en fait correctement, au point de devenir presque invisibles, la patte Lumley ne les rendant finalement pas rédhibitoires ; d’autres sont hélas plus lourds, et opèrent une vague rupture de ton – ainsi d’un bizarre délire sexuel à base de termites vampires, oui… Mais libre à chacun d’en tenir compte ou pas.

 

Pour l’anecdote, un autre auteur postérieur à Lovecraft est très régulièrement mentionné ici, à l’origine de plusieurs apports contextuels, et il s’agit de Gary Myers – je ne crois pas l’avoir jamais lu, il faudra peut-être (il a semble-t-il beaucoup publié dans le fanzine de Robert M. Price Crypt of Cthulhu – du coup, rien d’étonnant à ce que ce soit plus obscur que Brian « Indicible » Lumley).

 

D’autres auteurs pourraient être mentionnés – dont Lin Carter, pas le plus talentueux là encore –, mais voici pour l’essentiel.

 

En littérature, du moins.

 

En jeu de rôle

 

Et en jeu de rôle ? C’est que, là aussi, Les Contrées du Rêve, c’est une vieille histoire. En fait, cela nous ramène aux sources mêmes de L’Appel de Cthulhu, avant même sa parution originale en 1981. En effet, au départ, Sandy Petersen était « simplement » censé écrire un supplément pour le jeu de rôle Runequest décrivant les Contrées du Rêve lovecraftiennes – l’approche était toujours celle d’un jeu de rôle de fantasy, voire plus précisément d’heroic fantasy. Finalement, le projet a été totalement chamboulé, et la fantasy éventuellement donjonneuse un temps remisée de côté pour déboucher sur le jeu d’investigation et d’horreur que vous savez – sans doute une révolution en son temps.

 

Pour autant, le cadre de jeu des Contrées du Rêve n’avait pas été totalement oublié : le supplément invitant à y jouer – et donc maintenant un supplément pour L’Appel de Cthulhu, non pour Runequest – paraît initialement en 1986, toujours orchestré pour l’essentiel par Sandy Petersen ; ce qui ne fait que renforcer son rôle dans la constitution d’un canon rôlistique de l’œuvre lovecraftienne (je vous renvoie au passionnant article de Tristan Lhomme dans Le Musée de Lhomme). Ledit supplément est traduit en français dès l’année suivante, chez Jeux Descartes. En anglais comme en français, le supplément, qui connaît quelques révisions occasionnelles, dont cette forme « définitive » conçue par Chris Williams, a semble-t-il acquis une forme d’aura « mythique » (aha) : il présentait assurément une manière différente de jouer à L’Appel de Cthulhu...

 

Toutefois, en France, les vieux suppléments Descartes étaient indisponibles depuis fort longtemps – des décennies, en fait… D’où ce financement participatif chez Sans-Détour – qui s’est avéré un gros succès, et tout le monde n’y croyait pas à la base.

 

Maintenant, il faut mettre en avant que ce supplément chez Sans-Détour n’est pas à proprement parler « nouveau ». En fait, sauf erreur, le seul contenu inédit, pour qui aurait encore ses vieux suppléments Jeux Descartes, réside dans le chapitre écrit par Tristan Lhomme sur la maîtrise dans les Contrées du Rêve (un ajout très bienvenu). L’approche globale de cette édition se voulait sans doute quelque peu « old school », ce qui est passé notamment par la reprise des six scénarios originaux – qui accusent éventuellement leur âge. Mais ça fait partie du charme… Cependant, je n’aurais pas été contre un chouia de réécriture – mais ça, j’y reviendrai plus tard.

DES QUESTIONS D’AMBIANCE

 

Mille et Une Contrées...

 

Mine de rien, ces longs développements sur la perception du contexte des Contrées du Rêve, chez les auteurs littéraires et chez les auteurs rôlistiques, ne suffisent probablement pas à apporter une réponse satisfaisante aux questions : « Quoi ? Pourquoi ? Comment ? ». Mais ils nous donnent des pistes – et j’en retiens avant tout que les Contrées ne sont pas plurielles pour rien. Ce sont, je crois, leur diversité, et leur souplesse, qui en font un cadre de jeu intrigant et fascinant. Le péril ultime consisterait sans doute à en faire un univers de fantasy comme un autre – à ce compte-là, les Contrées n’auraient finalement guère d’intérêt. Par contre, jouer sur l’ambiance, et sur les thèmes, s’avère autrement pertinent à vue de nez.

 

C’est ici, notamment, que l’article de Tristan Lhomme s’avère intéressant – jusque dans son caractère un peu frustrant, car, de manière délibérée, il s’agit d’y poser des questions, bien plus que d’apporter des réponses : à charge ensuite au Gardien (et à à ses joueurs aussi, en fait) de livrer une ou des lectures d’un univers par essence multiforme et fluctuant, même quand il semble baigner dans une douce léthargie atemporelle (ici – mais, non loin, il y a des monstres). L’article traite aussi de manière judicieuse de thèmes et procédés renvoyant d’une certaine manière à la note d’intentions : maîtriser dans les Contrées du Rêve, cela peut en effet impliquer de questionner le registre de la fable ou du conte, de la tragédie ou plus classiquement de la quête, ou d’envisager d’une manière subtilement différente (et éventuellement plus concrète) le maniement des archétypes autant que des clichés… En fait, ce contexte est propice à l’emploi d’effets narratifs particuliers, que la dimension onirique justifie, et qui ne trouveraient pas forcément leur place dans une partie « classique » de L’Appel de Cthulhu – ou moins instinctivement, disons ; par exemple en jouant sur le temps (en fait, c’est éventuellement un principe de base : le temps ne s’écoule pas de la même manière dans les Contrées – une partie naviguant entre Contrées et Monde de l’Éveil jouera presque nécessairement de ce contraste, à vue de nez), ou, j’imagine, sur le hors-champ (voir le scénario « Le Pays des Rêves Perdus »), ce genre de choses. Et Tristan Lhomme fait utilement appel à des rêveurs « d’un autre ordre » : il cite certes Lord Dunsany et Clark Ashton Smith, mais aussi Lewis Carroll, et, pourquoi pas, Denis Gerfaud…

 

D’ailleurs, en termes de jeu, l’approche des Contrées s’avère forcément différente selon, par exemple, que l’on fait un scénario opérant la bascule, éventuellement à plusieurs reprises, entre le Monde de l’Éveil et les Contrées du Rêve, ou un scénario se déroulant entièrement dans les Contrées du Rêve (c’est plus rare, mais en rien exclu) ; sachant d’ailleurs que d’autres bascules sont possibles, entre diverses Contrées (j’y reviens de suite après), ou, même dans le seul contexte des Contrées du Rêve de la Terre, entre la surface et le Monde Souterrain – un monde à part entière. Des personnages de « rêveurs » et des personnages « natifs » (des Contrées) n’auront par ailleurs pas le même rapport aux choses. Et les Contrées du Rêve de la Terre, bien loin d’exclure d’autres Contrées, les rendent nécessaires par cette seule dénomination – celles de Yuggoth, par exemple ? Sans même compter avec des variantes bel et bien « terrestres » mais pourtant très spécifiques, telles que l’Alcheringa des Aborigènes australiens (qui intervient sauf erreur dans Les Masques de Nyarlathotep), ou, décrits plus récemment, l’Empire des Ombres et le Rêve d’Opium des 5 Supplices ; en fait, il y a là limite un paradoxe… car, dans plusieurs des scénarios ici présents, les classiques Contrées du Rêve de la Terre cèdent assez vite la place à d’autres « Contrées », en miniatures (dans « L’Élève de Pickman ») ou de manière plus ample (dans « Les Voiles jaunes », pourtant le seul scénario « intégralement dans les Contrées du Rêve » de ce supplément)...

 

Mais peut-être n’est-ce pas un paradoxe – car l’essentiel est qu’il y a bien Mille et Une Contrées du Rêve. Dans la perspective ultra-onirique du contexte (qui n’est donc pas si évidente que cela, même si elle semble découler des partis pris de Sandy Petersen), on pourrait avancer qu’il y en a autant que de rêveurs ?

 

Mais un socle commun

 

Mais le flou global n’est pas pour autant à craindre, car des éléments communs semblent subsister, constituant une base sur laquelle le Gardien et les joueurs pourront broder d’une manière unique. Quelques traits, dès lors, peuvent être mis en avant – au-delà de la géographie concrète de ces Contrées, que j’envisagerai un peu plus loin.

 

L’idée est d’abord celle d’un monde archaïque au point d’en être atemporel – en tout cas un monde d’avant la poudre et l’industrie, disons.

 

C’est un monde chatoyant, qui réjouit les sens par ses excès esthétiques – mais c’est aussi un monde où l’horreur n’est jamais bien loin, pouvant atteindre en fait des niveaux extrêmement rares : l’outrance est à mon avis un caractère essentiel des Contrées – proprement, il s’agit d’un monde de Démons et merveilles, un titre spécifiquement français, mais ma foi fort à propos.

 

C’est aussi un monde magique et divin : ici, on ne retrouve pas l’ambiguïté essentielle des autres récits lovecraftiens, et tout particulièrement des récits cthuliens ; dans les Contrées, les dieux (de vrais dieux, pas des entités extraterrestres simplement adorées comme tels) ont pleinement leur place – et, loin de n’être adorés que par quelques cultistes déments, ils s’inscrivent dans le quotidien d’un monde où leur réalité est tellement indéniable, tellement évidente, que la foi n’a aucunement besoin de se montrer démonstrative, étant à vrai dire d’une totale banalité ; ces dieux, d’ailleurs, ne sont pas systématiquement « maléfiques » (ou plutôt indifférents sur le plan cosmique) – c’est sans doute ici, et seulement ici, que les divinités « positives », les Nodens et les Bast, ou encore un Oukranos, ont leur place dans l’univers lovecraftien.

 

Et, dans cette lignée, la magie est à son tour une réalité palpable : moi qui suis globalement peu favorable à l’emploi de la thématique magique, ou, plus exactement, des sortilèges aux effets très concrets (en tout cas dans les mains des PJ), dans le Monde de l’Éveil, je ne peux qu’admettre qu’ils ont pleinement leur place et font pleinement sens dans les Contrées. En fait, il faut sans doute compter avec eux, de manière générale.

 

Sur la corde raide

 

Mais tout ceci n’est pas sans danger – car l’ambiance si particulière des Contrées, qu’il vaut mieux cultiver sous peine d’en faire un univers secondaire lambda et en tant que tel sans intérêt, est souvent sur la corde raide : plus encore que dans les récits « du Monde de l’Éveil » signés Lovecraft, la frontière est mince qui sépare le sublime du ridicule, et maîtriser dans ce contexte a quelque chose d’un redoutable exercice d’équilibriste.

 

Dans les Contrées, après tout, on peut voir l’armée des chats qui bondit des toits d'Ulthar pour gagner la lune ; on peut assister, voire participer, aux longues courses des goules dans le Monde Souterrain – quand on ne chevauche pas un zèbre pour écourter les distances à la surface. Les bateaux qui volent, admettons, mais les zoogs du Bois Enchanté sont déjà plus difficiles à gérer – et ceci sans même s’encombrer des termites vampires sexuelles de D’haz (merci Brian).

 

Pourtant, tout ceci – bon, peut-être pas les termites vampires sexuelles de D’haz… Presque tout ceci, donc, a son importance. Ces excès à la frontière du ridicule participent de l’ambiance des Contrées, mais aussi de quelque chose de plus profond, de plus intime, tandis que la dimension onirique de cet univers, si l’on entend la faire ressortir, justifie plus qu’à son tour l’emploi de procédés éventuellement surréalistes. Au fond, c’est ce qu’il y a d’amusant dans tout ça – mais à la condition classique de s’amuser avec le contexte, et pas du contexte.

 

Le dernier scénario de ce volume, « Le Pays des Rêves Perdus », en est à mon sens une bonne illustration – car, dans ses excès, et jusque dans sa dimension allégorique, assez intelligemment dérivée du « Bateau blanc », il n’est pas exempt d’un certain humour tordu, plutôt réjouissant au fond… jusque dans ses implications éventuellement déprimantes du grand finale. Mais gérer tout cela implique sans doute un certain savoir-faire de la part du Gardien comme des joueurs – et le scénario y insiste, d’ailleurs, et à bon droit, je crois.

 

Le chapitre sur la maîtrise dans les Contrées n’en est que plus important : il pose des questions qui peuvent paraître bien abstraites à vue d’œil, mais le fait de se les poser, et de s’y attarder un peu avant de lancer les hostilités, pourra faire toute la différence entre un grand moment de jeu et une énième itération de fantasy médiocre et plate, sans sève et sans âme, voire grotesque, mais au mauvais sens du terme...

 

UNE DIMENSION TECHNIQUE LIMITÉE (ET TANT MIEUX)

 

Les règles spécifiques aux Contrées du Rêve sont globalement très limitées – et tant mieux en ce qui me concerne. 10 %, nous dit la quatrième de couverture… qui monte à 110 % : This Is Dreamlands Tap !

 

D’autant plus en fait que les chapitres les exposant, et tout particulièrement le premier d’entre eux, contiennent en fait au moins autant d’éléments de contexte que d’éléments techniques – ainsi quand on fait le tour des différents moyens d’accéder aux Contrées, que ce soit effectivement en rêvant (avec la scène canonique de l’escalier et de la Caverne de la Flamme, j’y reviendrai en envisageant le premier « scénario » en fin de volume) ou en employant un portail pour y pénétrer physiquement, par exemple ; divers artefacts (dont une certaine clef...) et sortilèges sont également évoqués, permettant d’entrer dans les Contrées ou de les quitter.

 

C’est parfois un peu ambigu – il y a, dans l’ensemble du volume, comme une hésitation concernant la règle autorisant ou non le franchissement de la Caverne de la Flamme, impliquant dans sa forme la plus rigide un score de SAN + Mythe de Cthulhu supérieur ou égal à 75, ce que je trouve démesurément élevé – certes, les rêveurs sont censés être rares, mais une règle trop stricte à cet égard me paraît inutilement pénalisante. Le cas de la mort onirique est globalement plus clair, mais non sans ambiguïtés là non plus, à en juger par certains scénarios de ce volume.

 

Mais les éléments proprement techniques sont donc très limités, et répartis en trois chapitres. Dans le premier, qui évoque les généralités que je viens de mentionner, il faut surtout retenir ce qui concerne les deux « nouvelles Compétences » que sont Rêver et Savoir Ès Rêves, ainsi que la table des Effets de Cauchemar, qui constitue une variante onirique des épisodes de folie temporaire.

 

Plus loin dans le volume, un bref chapitre (et particulièrement austère) est donc consacré au « Grimoire des Contrées du Rêve » ; il comprend nombre de sorts spécifiques aux Contrées, ou déjà vus ailleurs, dans le Manuel du Gardien en principe, mais qui fonctionnent ici différemment. Comme dit plus haut, le rapport à la magie n’est nécessairement pas le même dans les Contrées du Rêve et dans le Monde de l’Éveil ; dès lors, j’y ai attaché davantage d’importance : ici, ce genre de magie fait bien davantage sens, même et surtout dans les mains des PJ.

 

La dernière partie technique est reléguée dans les annexes, étrangement (ou pas). Elle donne les règles adaptées à la création d’un personnage natif des Contrées du Rêve, ce qui implique notamment de repenser nombre de Compétences, et tout particulièrement celles d’ordre académique, scientifique ou technique. C’est simple et clair, rien à redire.

LA GÉOGRAPHIE ONIRIQUE

 

Et nous en arrivons (enfin, oui, j’ai un peu flâné en chemin…) au gros de l’ouvrage, que l’on peut scinder en trois grosses parties. La première porte sur la géographie des Contrées du Rêve, et se répartit en deux gros chapitres (éventuellement austères, disais-je), « La quête onirique de Randolph Carter » et « Index géographique des Contrées du Rêve », qui couvrent un peu plus de soixante pages bien tassées. La deuxième partie porte sur ce que l’on qualifiera globalement les « rencontres », en trois chapitres : « Les personnages des Contrées du Rêve », « Bestiaire des Contrées du Rêve » et « Les dieux des Contrées du Rêve » ; ensemble, ces trois chapitres comptent environ 70 pages, très abondamment illustrées et aérées, cette fois. Enfin, la troisième et dernière partie rassemble six scénarios (ou cinq et demi…), pour quatre-vingt-dix pages environ.

 

La géographie des Contrées du Rêve est forcément un peu problématique, car elle implique de figer et coordonner des choses qui ne le sont pas chez Lovecraft, bien sûr ; elle est donc en tant que telle une extrapolation, par nature contestable. En tant que telle, elle est donc envisagée sous deux formes différentes. La première s’intitule « La quête onirique de Randolph Carter », et c’est un récit suivi, long et dense, sans intertitres par ailleurs – une vingtaine de pages très resserrées, donc. Unique élément de typographie qui permet de s’y repérer : les lieux, créatures, etc., sont en gras quand on les développe un tant soit peu. À la base, il s’agit d’une reprise du « roman » de Lovecraft La Quête onirique de Kadath l’inconnue, à mi-chemin entre le résumé et la paraphrase – sauf qu’il y a en fait un peu plus que ce matériau précis qui est développé : chaque rencontre faite par Randolph Carter débouche le cas échéant sur des développements empruntés à d’autres récits des Contrées du Rêve, éventuellement mentionnés à la hâte et guère plus dans le roman – la rencontre des chats renvoie tout naturellement aux « Chats d’Ulthar », les personnages récurrents tels que Kuranes ou Atal renvoient à leurs propres récits tels « Céléphaïs », « Les Chats d’Ulthar » à nouveau ou « Les Autres Dieux », etc. En survolant simplement ce chapitre très dense, j’avais un a priori plutôt négatif – en fait, ça me paraissait le pire moyen de présenter les Contrées dans une perspective rôlistique, et non proprement narrative… Après lecture, je me suis demandé si ce n’était pas en fait le meilleur moyen de procéder ! Le fait est que, en dépit de sa densité, ce texte est d’une lecture agréable, et il est de toute évidence très bien conçu. L’atout de cette méthode est sans doute d’appuyer sur l’ambiance d’une manière qu’un index, brutal par essence, ne pourra jamais utilement développer.

 

Mais ce chapitre doit tout de même être envisagé avec l’index qui suit, donc – c’est la conjonction des deux approches qui permet de vraiment se mettre dans le bain des Contrées du Rêve. L’index est long et dense, mais a un abord évidemment plus pratique que le chapitre précédent. Il opère un classement alphabétique selon plusieurs régions : en surface, on distingue l’Est, le Nord, l’île d’Oriab, les mers, et enfin l’Ouest (de très loin la région la plus peuplée et riche en histoires des Contrées – au point où la carte devient difficilement lisible parfois) ; une deuxième partie englobe « les autres lieux », qui sont le Monde Souterrain (avec sa propre grande carte en couleur), la Lune (eh oui – c’est qu’elle joue plusieurs fois un rôle important, la demoiselle), et, très succinctement, « les mondes au-delà » - en fait, trop succinctement pour qu’on puisse en tirer quoi que ce soit de très utile sur cette seule base… Mais on y évoque entre autres Alcheringa, la Cathurie, la Cour d’Azathoth (allons bon), ou encore Sarrub et Yundu, qui seront toutes deux développées dans le scénario « Les Voiles jaunes », plus loin dans ce volume.

 

Cette dernière réserve mise à part, et en rappelant pour la forme le souci d’uniformisation que j’avais mentionné plus haut (c’est ballot pour l’ordre alphabétique, parfois), cet index est bien conçu : il en dit généralement assez sans en dire trop, et il est directement utile mais pas au prix de sacrifier les considérations d’ambiance. Un beau boulot, donc, même si je suis persuadé qu’il aurait bénéficié d’une bonne couche de relecture pour assurer davantage encore la cohérence de l’ensemble (si « cohérence » est le bon mot). L’aperçu qui nous est ainsi fourni des Contrées du Rêve sous leurs divers avatars est riche d’idées réjouissantes, et pouvant presque tout naturellement déboucher sur des scénarios.

 

PLEIN DE NOUVEAUX AMIS

 

Les trois chapitres qui suivent portent donc sur les rencontres que les PJ peuvent être amenés à effectuer durant leur périples dans les Contrées du Rêve.

 

Le premier concerne, disons, les PNJ – sous-entendu, en principe pas divins, en principe pas monstrueux (au sens tentacules et yeux nécessairement globuleux). Je ne garantis pas que ce soit d’une utilité folle, mais c’est très amusant à la lecture, même avec ses graphismes « old school » empruntés à l’édition originale du supplément, il y a de cela… longtemps. L’amateur de Lovecraft prendra plaisir à y croiser quelques personnages emblématiques, tels Atal, le grand prêtre d’Ulthar, le gardien de phare Basil Elton, les prêtres de la Caverne de la Flamme Nasht et Kaman-Thah (qui auraient peut-être davantage eu leur place du côté des divinités, mais ça se discute), les rêveurs d’exception Kuranes et Randolph Carter, ou l’artiste Richard Upton Pickman devenu goule… Il y a aussi des personnages extérieurs à Lovecraft, certes – dont l’Eidolon Lathi, la termite vampire sexuelle en chef (merci Brian)… Mais c’est tout de même un chapitre amusant – et je suppose qu’il pourrait, sans garantie, mais il pourrait, oui, s’avérer utile.

 

Suit le plat de résistance, un gros bestiaire comprenant quatre-vingt bestioles, des enfants d’Abhoth aux zoogs. On y retrouve quelques bébêtes classiques de L’Appel de Cthulhu, mais éventuellement très adaptées dans le contexte des Contrées du Rêve – ainsi les goules, d’ailleurs idéales pour faire le pont avec le Monde de l’Éveil. Et, bon, les chats des Contrées appellent bien quelques précisions… L’essentiel est cependant constitué par des créatures « inédites », même si pas nécessairement spécifiques aux Contrées pour autant. De manière générale, je ne suis pas fan de bestiaires, hein… Cela fait une éternité, en fait, que je n’ai pas maîtrisé un jeu de fantasy (disons…) où ce genre de développements peut se montrer vraiment utile, et, même à l'époque… Maintenant, même avec son ambiance si particulière, le fait est que les Contrées du Rêve sont un univers de fantasy, et qu’à tout prendre la probabilité de rencontrer ce genre de bestioles y est autrement élevée que dans le Monde de l’Éveil. Donc, oui – cela fait sens. Mais la vraie bonne surprise est que ce bestiaire, aéré et abondamment illustré, est d’une lecture agréable – c’est bien avant tout un index dans lequel picorer, mais une lecture suivie n’est pas inenvisageable, et les quelques éléments avancés à chaque fois concernant l’écologie ou plus généralement le mode de vie de ces créatures, éventuellement leurs origines ou leur biologie, suffisent à susciter et entretenir l’intérêt du lecteur : bon boulot, donc.

 

Dernière partie dans ce registre : les dieux ! Au nombre de 29… mais c’est un nombre trompeur, car il y a un certain nombre de reprises des classiques du domaine, figurant dans le Manuel du Gardien et le Malleus Monstrorum (V7). En tant que tels, ceux-ci n’appellent guère de développements : un ou deux paragraphes sur leur rôle spécifique dans le contexte des Contrées du Rêve, c’est bien suffisant – même pour Nyarlathotep, qui y a tout de même une place notable, et dont quelques « masques » sont envisagés. C’est un peu comme pour le bestiaire qui précède, d’une certaine manière : ces descriptions plus détaillées de divinités font davantage sens dans les Contrées, où leur réalité est palpable par tout un chacun, que dans le Monde de l’Éveil. Cette réalité, par ailleurs, est le plus souvent pleinement divine, sans déformations, comme c’est le plus souvent le cas de par chez nous. À la limite, même la nomenclature complexe (et à mon sens absurde dans tout autre cadre) distinguant Grands Anciens, Dieux Très Anciens, Dieux Extérieurs, etc., peut faire sens dans ce contexte. Et, enfin, on y trouve bien davantage de divinités « gentilles », comme Oukranos, etc., qui seraient totalement hors-sujet de l’autre côté du mur du sommeil, mais qui sont bien loin de l’être dans le contexte des Contrées. Bien évidemment, tout cela est à manipuler avec précaution – il ne s’agit pas d’en faire un répertoire d’ultra-streumons à rencontrer par le menu… Comme dans le Malleus Monstrorum, quoi – et, comme dans ce dernier, pour le coup, leur attribuer des caractéristiques n’est pas forcément très pertinent… même si, à la lecture, ça peut s’avérer rigolo ! L’essentiel est heureusement ailleurs – dans la description, dans le culte, etc.

 

Et voici pour le contexte et la technique. Maintenant ? Place à l’aventure...

À L’AVENTURE

 

Les Contrées du Rêve comprend six scénarios, chacun dû à un auteur différent. Ce sont des scénarios qui datent un peu, par ailleurs, issus des éditions antédiluviennes du supplément… Ce qui peut avoir son charme (« old school, people, old school ! »), même si ça sent parfois un peu trop la poussière, peut-être…

 

Attention, il n’est pas exclu que je SPOILE comme un porc ; en fait, c'est même certain. Un rêveur averti en vaut deux...

 

Dormir, et pourquoi pas rêver

 

Le premier scénario s’intitule « Dormir, et pourquoi pas rêver » (une ligne empruntée à Shakespeare, ai-je cru comprendre), et il est dû à Jeff Okamoto. Mais s’agit-il vraiment d’un scénario ? J’en doute, et pas qu’un peu… Ce très bref épisode tient plus de l’aide de jeu qu’autre chose – pas malvenue cela dit, car elle constitue un moyen d’introduire « dans les formes » des PJ du Monde de l’Éveil dans les Contrées du Rêve.

 

En effet, l’essentiel du soi-disant scénario consiste en un rendu précis et canonique de la descente par les rêveurs des soixante-dix marches les conduisant à la Caverne de la Flamme, puis au-delà… s’ils le méritent. C’est que Nasht et Kaman-Thah leur posent les questions habituelles, mais jaugent aussi le problématique niveau de SAN + Mythe de Cthulhu nécessairement supérieur à 75 pour passer… Au-delà, pour ceux qui ont cette chance, les 700 marches du sommeil plus profond – qui, classiquement, débouchent dans le Bois Enchanté, avec ses zoogs curieux. Les précisions s’arrêtent là, mais le « scénario » est censé se prolonger par un petit voyage vers Ulthar, où les PJ doivent retrouver l’homme qui les a attirés ici – en mourant dans le Monde de l’Éveil.

 

Pas un scénario, non – mais, en tant qu’aide de jeu, je suppose que cela fait sens.

 

À noter, par contre : cette approche me paraît particulièrement adaptée pour un jeu en solo – et nous en avons à vrai dire d’autres exemples par la suite, et même immédiatement.

 

Captifs de deux mondes

 

« Captifs de deux mondes », écrit par Sandy Petersen himself, est cette fois bel et bien un scénario… mais pour le coup tellement classique qu’il en a presque quelque chose d’un type idéal (ou d'une caricature, en fonction de comment vous êtes lunés).

 

Les PJ (ou le PJ : dans la présentation du scénario, on avance donc qu’il devrait bien fonctionner en solo) se rendent dans le petit hameau de Bensamin, dans le Vermont, tellement ultra-dégénéré que Dunwich, en comparaison, constitue le pinacle de la civilisation et de l’hygiène sociale. Comme de juste, le seul type, là-bas, à avoir l’air « normal » s’avère en fait un bon million de fois plus guedin que tous les autres – et foncièrement maléfique : il a son plan diabolique pour littéralement remplacer l’espèce humaine ! Passé cette mise en jambes über-conventionnelle mais potentiellement goûtue, surtout si on gère bien l’ambiance de dégénérescence white trash (je serais à vrai dire tenté d’en rajouter des caisses – sans garantir que ce soit pertinent), les choses… eh bien, dégénèrent un peu plus ?

 

D’une manière ou d’une autre, les PJ doivent être faits prisonniers par le Grand Méchant et ses zélés serviteurs consanguins – mais pas avant que l'Odieux ait lâché, paf, comme ça, dans la conversation, le nom de « Céléphaïs »… Et les investigateurs doivent donc comprendre que le bonhomme est un rêveur, fréquentant notamment la ville du roi Kuranes – ce qui implique à vue de nez qu’ils sont eux aussi des rêveurs, et c’est plus d’une fois le cas dans les scénarios compris dans ce volume.

 

Les PJ prisonniers sur Terre doivent donc « s’évader » dans les Contrées du Rêve, et trouver à disposer là-bas du Connard de sorte qu’ils puissent être libres à nouveau dans le Monde de l’Éveil. Le scénario, qui semble prendre un certain plaisir à envisager que les PJ soient « assez stupides pour faire ça », « trop stupides pour comprendre que », etc., appuie bien sûr sur le fait que tuer l’Oncle Maléfique dans les Contrées n’est absolument pas une solution, puisqu’il serait toujours vivant dans le Monde de l’Éveil – et d’autant plus en rogne que les PJ l’auraient ainsi privé de sa friandise onirique. Que faire, alors ? Le scénario est cette fois assez libre – même si la probabilité que Kuranes lui-même soit le mieux placé pour arranger les choses est un brin appuyée. Corollaire : non seulement les PJ doivent être des rêveurs expérimentés, mais en plus ils doivent figurer dans les petits papiers du roi ? Mf.

 

On peut sans doute en tirer quelque chose – et des joueurs inventifs seront probablement à même de trouver une solution narrativement et ludiquement intéressante à cette affaire autrement bien banale. J’ai quand même trouvé ça un peu trop plat, mais, ma foi, peut-être...

 

L’Élève de Pickman

 

On passe à mon sens à quelque chose de bien plus roboratif avec le scénario suivant, bien plus long par ailleurs, « L’Élève de Pickman », écrit par Keith Herber. C’est en tout cas un scénario très riche, surtout comparé au précédent ; en même temps, il pèche peut-être justement dans cet atout ? Car il peut facilement donner l’impression d’un patchwork, ce qui peut pourrait nuire à l’immersion et à l’ambiance, je suppose – ou pas…

 

Là encore, mais tout à fait expressément, les PJ sont supposés être d’ores et déjà des rêveurs expérimentés quand débute l’aventure.

 

Les investigateurs font la connaissance d’un disciple du fameux peintre Richard Upton Pickman. Enfin, la « connaissance »… Pas vraiment, puisque ledit élève est dans le coma – et se transforme jour après jour davantage en un monstre horrible ! C’est qu’il est coincé dans les Contrées du Rêve, et que le Grand Ancien Ghadamon en use comme d’un portail pour gagner le Monde de l’Éveil… Petit souci éventuel : c’est peu ou prou également le point de départ du « Pays des Rêves Perdus », le scénario qui conclut ce volume.

 

Quoi qu’il en soit, sur un mode qu’on dirait peut-être aujourd’hui « jeu-vidéo », les PJ doivent d’abord enquêter de ce côté-ci du mur du sommeil, en se lançant sur la piste de quatre tableaux peints par le gloubiboulga en puissance. C’est ici que l’aspect « patchwork » est le plus marqué, sans doute – mais peut-être faut-il s’en accommoder, car cette enquête est l’occasion de rencontrer des PNJ très amusants (mon chouchou est Jacob le fou), mais aussi de vivre des « mini-immersions » dans des « poches » de Contrées du Rêve, une par tableau – mais, à vrai dire, ces « poches » n’ont vraiment pas grand-chose de commun avec ce qui est décrit dans ce supplément… Nous avons droit à une virée sur Yuggoth (avec à la clef une scène horriblement drôle et drôlement horrible, gaffe à l’ambiance), une autre dans une New York morbide envahie par les goules (sans doute la « poche » la plus « pragmatique » du scénario, voir plus loin), une autre encore dans un lieu indéterminé mais qui ressemble énormément à la chambre du comateux, lit à baldaquin inclus (ce qui peut là encore déboucher sur un beau cauchemar), une dernière enfin… à R’lyeh, Grand Cthulhu inclus (et ça, pour le coup, ça me paraît totalement malvenu).

 

Puis les joueurs se rendront « véritablement » dans les Contrées du Rêve telles que décrites dans ce supplément. Le scénario se montre d’abord ici très libre, il lâche en fait totalement la main du Gardien, lequel est incité, avec ses joueurs, à broder ensemble pour produire une jolie quête, avec un (éventuellement très) long périple dans cet univers fantasmatique, impliquant en tout cas à terme le Monde Souterrain – et ses goules, dont, bien sûr, Pickman lui-même (le tableau new-yorkais peut donc être un moyen d’abréger radicalement tout ça, à voir ce qui est le plus pertinent).

 

Par la suite, le scénario propose des scènes très intéressantes sur le papier, à base de cimetière très, très mal fréquenté et de forêt de champignons, mais, attention, ces passages sont assez mortifères… Et j’ai l’impression qu’il y a ici une ambiguïté ? Normalement, un personnage qui meurt dans les Contrées ne peut plus y retourner, c’est la règle de base – mais ces scènes, et surtout celle du cimetière, semblent envisager plusieurs tentatives successives, en dépit de l’issue fatale de la première et éventuellement au-delà ?

 

En fait, on touche là à un problème plus général du scénario – qui aurait bien bénéficié d’une bonne relecture, et si ça se trouve en anglais comme en français : en plusieurs occasions, il ne se montre « pas très clair », ou en tout cas moins qu’il le devrait… Peut-être y a-t-il aussi quelques incohérences ? J’avoue avoir été surpris par cette traduction du Livre d’Eibon mentionnant « Aegyptus » (pour le symbole de l'ankh), alors que l’original est censé être antédiluvien… À moins que cet « Aegyptus » désigne un état antédiluvien de l’Égypte ? Ou qu’il faille y voir une « facilité » de cette traduction anglaise du vieux grimoire ? Vous vous en foutez ? Vous avez sans doute bien raison, mais, que voulez-vous, on ne se refait pas…

 

Ceci mis à part, j’ai apprécié ce scénario – sans doute en fait le plus intéressant à mes yeux… avec « Le Pays des Rêves Perdus » ; c’est bien pour cela que je trouve un peu fâcheux qu’ils empruntent exactement le même point de départ ou peu s’en faut…

 

Mais, à condition de bien travailler l’ambiance et de gérer adroitement le patchwork, je suppose qu’il est tout à fait possible d’en tirer quelque chose de très intéressant.

La Saison de la sorcière

 

Ce n’est pas le cas, à mon avis, concernant « La Saison de la sorcière », scénario dû à Richard T. Launius, que j’ai trouvé fort peu à mon goût.

 

Ce scénario, comme son nom le laisse assurément entendre, s’inspire énormément, et c’est peu dire, de la nouvelle de Lovecraft « La Maison de la sorcière ». Et ça pose un petit souci de contexte : en effet, on y pompe la nouvelle, donc, mais en y introduisant des variations en fait incompatibles – la sorcière, dont le nom diffère, est morte exécutée, et non disparue ; la maison maudite existe, mais ce n’est pas la même – même si l’immigré polonais qui s’en occupe porte bel et bien le même nom ; le locataire de la mansarde n’est pas le curieux étudiant en mathématiques que nous savons, mais une étudiante en histoire à la même Université Miskatonic, etc. Vous me dites que ce n’est un problème que pour les maniaques dans mon genre ? Vous avez sans doute tout à fait raison. Mais cette incompatibilité avec la nouvelle, pourtant peu ou prou plagiée, se double du coup d’une incompatibilité avec le contenu du supplément consacré à Arkham, postérieur à ce scénario. Bien évidemment, ça ne poserait éventuellement problème que dans le cadre d’une campagne à Arkham, et précise encore : en one-shot, ça n’a sans doute rien d’un souci… Mais un chouia de réécriture aurait peut-être permis d’aboutir à un ensemble plus cohérent ?

 

Décidément, vous vous en foutez ? OK – disons que moi aussi, alors. Mais le vrai problème est ailleurs – et c’est, comme dans « Captifs de deux mondes », le classicisme extrême de ce scénario noyé sous les toiles d’araignée… L’implication est un peu trop artificielle (défaut récurrent de L’Appel de Cthulhu, certes). L’enquête à Arkham est à vue de nez des plus mollassonne, et la référence à la nouvelle n’arrange rien à cet égard (oui, d’accord, j’arrête !). Comme dans le scénario de Sandy Petersen, une référence aux Contrées du Rêve (cette fois Dylath-Leen) tombe au bout d’un moment comme un cheveu sur la soupe, et elle doit parler aux PJ (donc là encore des rêveurs expérimentés), qui n’ont d’autre choix que de s’y rendre. Comme dans « L’Élève de Pickman », le scénario laisse ici une certaine marge au Gardien et aux joueurs pour faire mumuse avec les Contrées, mais en imposant toutefois quelques éléments guère convaincants, à la limite de la grosse artillerie heroic fantasy, j’ai l’impression, avec moult rencontres de vilaines bébêtes et sortilèges… Sauf qu’en l’état ça m’ennuie plus qu’autre chose.

 

Je ne prétendrais pas forcément que ce scénario est à proprement parler « mauvais », il est avant tout (trop) « classique », mais en tout cas il ne m’a jamais donné l’envie de le faire jouer – alors...

 

Les Voiles jaunes

 

On passe à tout autre chose avec « Les Voiles jaunes », scénario de Phil Frances à part dans ce volume, puisque le seul qui se déroule entièrement dans les Contrées du Rêve – en notant cependant que les personnages ne sont a priori pas des « natifs » pour autant, puisque la raison avancée pour les impliquer dans tout ça est qu’ils sont « différents » des autres, et donc, sous-entendu, de ces rares « rêveurs » qui visitent les Contrées…

 

C’est pourquoi un personnage non humain, un Sarrubien vieux de dix mille ans et longtemps réduit en esclavage, vient expressément leur proposer une quête : il s’agit de retrouver deux de ses semblables, peut-être les derniers de leur espèce, et de les libérer de leur sort tragique – et peut-être à la clef de ressusciter tout un monde aimable et qui leur en saura gré ? Ça n’a rien d’une certitude, tout dépendra bien sûr des actions des joueurs, mais le scénario semble privilégier un dénouement aussi heureux que possible – ce qui n’est pas forcément la norme en matière de lovecrafteries, hein.

 

Dans l’absolu, c’est une bonne idée, mais je n’ai pas été vraiment convaincu par son traitement. Pourtant, le point de départ est plutôt intéressant – notamment avec le cycle biologique complexe des Sarrubiens (même si j’ai l’impression que les fiches façon « bestiaire » ne respectent pas tout à fait le cycle tel qu'il est décrit en encart ?). Mais, en l’état, le scénario est un peu trop posé sur des rails – d’autant que le compagnon de nos héros est censé, cette fois, les inciter à ne pas lambiner en chemin, contrairement à ce qui se produisait dans la plupart des scénarios précédents. Par ailleurs, le scénario « purement dans les Contrées du Rêve », passé un premier temps tout à fait intéressant, délaisse en fait les Contrées du Rêve de la Terre pour envisager, mais bien trop hâtivement en l’état, les autres Contrées de Sarrub (OK, pas mal) et Yundu (ces dernières n'ont hélas absolument aucune âme)…

 

Tout ceci, donc, en l’état – les retours agacés sur ma chronique des 5 Supplices m’incitent à préciser ce qui me paraissait acquis : bien sûr, c’est au Gardien et aux joueurs de s’accaparer tout ça pour en tirer quelque chose d’intéressant – c’est sans doute faisable. Mais il me semble qu’une critique doit d’abord porter sur ce qui est concrètement proposé par le texte – si cela n’exclut bien évidemment pas un travail d’adaptation sans doute nécessaire ultérieurement. Et, sur le papier, ça ne m’emballe pas – je suis fainéant, ça doit être ça.

 

Le Pays des Rêves Perdus

 

Ultime scénario de ce supplément, « Le Pays des Rêves Perdus » est sans doute le plus déconcertant. Son auteur n’est bizarrement pas mentionné dans les crédits (un oubli…), mais le camarade Cube Gélatineux m’a expliqué qu’il s’agissait de Mark Morrison. En farfouillant un peu sur le ouèbe, j’ai lu çà et là de très bons échos concernant ce scénario : il semble en avoir marqué plus d’un, et d’aucuns vont jusqu’à le citer comme faisant partie des tout meilleurs de l’ensemble de la gamme de L’Appel de Cthulhu. Mais avec aussi cette remarque, soulignée d’emblée dans la présentation du scénario : il requiert un Gardien et des joueurs expérimentés, car il a son lot de procédés narratifs qui n’ont rien d’évident et s’éloignent éventuellement des canons rôlistiques – ou du moins de ceux de l’époque, je suppose que les choses ont pu changer depuis.

 

Ah, une autre note préalable : comme dans « La Saison de la Sorcière », nous trouvons ici plusieurs « incompatibilités » de background ; mais, pour le coup, c’est peut-être plus fâcheux ici… car ces incompatibilités concernent des éléments expressément décrits dans ce supplément ! Là encore, m’est avis qu’un peu de réécriture, et un souci d’uniformisation… Bon, je sais, je pinaille.

 

Comme avancé plus haut, le point de départ de ce scénario est (peut-être fâcheusement ?) très proche de celui de « L’Élève de Pickman », avec un rêveur piégé dans les Contrées, et qui sert bien malgré lui de « portail » destiné à permettre à une entité des Contrées de passer dans le Monde de l’Éveil. Heureusement, les similitudes ne vont guère au-delà – et, globalement, en remplaçant le Grand Ancien Ghadamon, finalement banal, par quelque chose de beaucoup plus insidieux, le scénario décuple tant son potentiel cauchemardesque que sa charge narrative, disons ; et c’est en fait essentiel.

 

Mais il y a… non, pas un souci, pas du tout, mais, disons, une « difficulté » : de tous les scénarios de ce volume, « Le Pays des Rêves Perdus » est, de très loin, celui qui joue le plus de cette « corde raide » que je mentionnais plus haut – ce qui ressort éventuellement d’un certain humour un peu tordu, qui le parcourt de long en large, et ce alors même que le périple des investigateurs ne manque pas d’horreur pure et de déprimants vertiges métaphysiques ; car ce scénario a finalement, et en même temps, une dimension allégorique marquée, qui emprunte beaucoup à la nouvelle « Le Bateau blanc ». Le rire n'en est que plus tentant, et en même temps redoutable.

 

Le scénario débute ainsi in media res, avec une scène parfaitement grotesque, qui peut être géniale mais à condition de bien la mener. Sur cette base, nous enchaînons sur une classique enquête préalable dans le Monde de l’Éveil, mais somme toute assez brève – moins d’une journée, en fait, et expressément ; tout juste le temps d’introduire quelques PNJ amusants, et de poser un décor qui aura son sens tout du long, mais n’apparaîtra cependant plus par la suite, et seulement si le Gardien se sent de s’y risquer, qu’en hors-champ, disons – une des stratégies narratives avancées par le scénario pour en faire une expérience essentiellement distincte du scénario type de L’Appel de Cthulhu.

 

En effet, on passe très vite dans les Contrées du Rêve, mais celles-ci ne se présentent pas ici comme un bloc – on peut sans doute distinguer trois « moments » narratifs, aux implications bien différentes.

 

L’enquête initiale se dédouble bien sûr dans les Contrées du Rêve, plus précisément à Dylath-Leen. Là, les investigateurs apprennent que leur « cible » se trouve à Xura, patelin maudit s’il en est, et où personne ne les conduira. Personne… si ce n’est ces satanés « galions verts », à la très mauvaise réputation ! Le scénario laisse d’abord une certaine marge, mais pas forcément beaucoup sur ce point : disons qu’il y a dès lors 95 % de chance pour que les PJ montent à bord des galions verts…

 

Deuxième moment, le voyage – et ses escales éventuelles ? Car, sur la côte, les navires longent d’autres patelins très infréquentables, successivement Zak, Zar et Thalarion. Ici, le scénario emprunte expressément au « Bateau blanc », sur un mode qui peut paraître tout d’abord relativement prosaïque, mais qui révèle petit à petit la matière allégorique de la nouvelle de Lovecraft. En fait, comme dans la nouvelle, ces escales sont plus que déconseillées – encore que, pas par les marins du galion vert, qui ricanent tout du long ! Gérer ces escales, sur le plan narratif, peut s’avérer périlleux… mais aussi très enthousiasmant ; par contre, le Gardien opèrera alors sans filet.

 

Troisième et dernier moment, Xura – et là le scénario brise tout ce qu’il pouvait avoir de conventionnel jusqu’alors, pour susciter des scènes… « différentes », impliquant émotionnellement les PJ – car tel est le rôle de Xura. D’où des confrontations individuelles des investigateurs avec leur ego, leurs passions, leurs échecs, leurs craintes, leur conception du monde… Et des rencontres censément « notées » par le Gardien, qui a son équation finale pour déterminer comment tout cela se conclura. Et c’est le moment le plus périlleux du scénario – plus que jamais sur la corde raide. Ces scènes, bien gérées, peuvent sans doute déboucher sur des merveilles, et très marquantes pour les joueurs ; mais la moindre incartade risque de faire sonner l’ensemble… parfaitement ridicule.

 

« Le Pays des Rêves Perdus » est sans doute un bon scénario – je n’irais pas jusqu’aux déclarations d’amour extatiques de certains fans, mais, dans le cadre de ce seul supplément, il est probablement le meilleur. Mais dans les mains d’un Gardien très compétent, et avec une table très motivée ! En fait, je ne suis franchement pas persuadé que je serais capable de mener à bien pareille entreprise – non, disons même que je ne le crois pas un seul instant. Mais d’autres, peut-être…

 

TOUS À BORD DU BATEAU BLANC

 

Le bilan, alors ? Eh bien, globalement positif, comme on dit. Mais probablement plus que ça, en fait – en sachant raison conserver, toutefois. Quoi que l’on pense de ce choix, le fait demeure : ces Contrées du Rêve sont passablement « old school », ce qui ressort tout particulièrement de (la plupart de) ses scénarios. Et, à l’évidence, le cadre de jeu des Contrées ne saurait convenir à tout le monde. D’aucuns n’y verront, et c’est leur droit, qu’un énième univers de fantasy, pas spécialement palpitant en tant que tel, et éventuellement « trop » différent de L’Appel de Cthulhu classique pour que l’y adjoindre fasse encore sens. D’autres apprécieront cette opportunité de subvertir un peu le vénérable jeu – même avec des moyens tout aussi vénérables. Et il y aura ceux qui, tout simplement, goûteront la balade ?

 

Une chose que j’ai tout particulièrement apprécié dans ce supplément, c’est qu’il ne se contente pas de décrire un cadre de jeu – il consacre aussi pas mal de pages à le questionner, à essayer de définir ce qui en fait la sève, ce qui pourrait en faire l’intérêt ; mais ces questions priment comme de juste sur les réponses, en laissant une grande latitude à tout un chacun pour s’approprier ce rêve.

 

En fait, d’une certaine manière, le lecteur est appelé à devenir lui-même Kuranes – le rêveur qui se lasse de l’Angleterre industrielle et crée par la seule force de ses rêves des villes merveilleuses en un ailleurs idéal… mais qui, à terme, recrée également son Angleterre industrielle dans son rêve, car elle lui manque à son tour. À la différence du roi, le lecteur peut cependant enchaîner les allers-retours – et, en cela, il peut vivre des expériences uniques, de ce côté du mur du sommeil comme de l’autre ; liberté !

 

Pour ma part, je ne refuserai pas pareille invitation au voyage. Alors, s’il y a une place sur le Bateau blanc, et quand bien même la désillusion serait comme de juste au bout du périple à force de surenchère onirique, je crois que je vais tenter le coup et monter à bord… Le voyage peut après tout constituer sa propre récompense.

 

Et à bientôt, pour Kingsport, la cité des brumes...

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La Lumière de la nuit, de Keigo Higashino

Publié le par Nébal

La Lumière de la nuit, de Keigo Higashino

HIGASHINO Keigo, La Lumière de la nuit, [白夜行, Byakuyakô], roman traduit du japonais par Sophie Refle, Arles, Actes Sud, coll. Babel Noir, [1999, 2015] 2017, 741 p.

 

AU PIF

 

Toujours désireux de découvrir petit à petit ce qui se fait maintenant en littérature japonaise, au-delà des seuls classiques, je me suis rendu compte, en déambulant dans une librairie, que je ne savais absolument rien du polar nippon – à vrai dire, je ne sais guère plus du polar non nippon, certes… Mais passons. J’en reste ici à mes lectures japonaises ! Or cette totale ignorance de ma part ne vaut au fond pas que pour le polar contemporain, dans la mesure où, même en remontant au premier XXe siècle, je ne suis pas allé (pour l’heure) au-delà de quelques lectures du maître ayant introduit la matière au Pays du Soleil Levant (mais pour le coup en prisant la nuit et les utopies souterraines...), à savoir Edogawa Ranpo.

 

Or, si l’on fait dudit l’introducteur du polar au Japon, ce qu’il fut bel et bien – statut confirmé par le prix qui porte son nom, et qui est toujours l’ultime récompense du polar littéraire japonais –, il faut cependant noter que son approche est tout de même très spécifique à l’occasion : au-delà du polar « classique », il emprunte aussi à son maître à écrire Edgar Allan Poe un goût des traitements à la lisière du fantastique… et des sujets éventuellement très scabreux. Et, à tout prendre, c’est plutôt cet Edogawa Ranpo-là que j’ai apprécié – celui de L’Île panorama et de La Bête aveugle bien avant celui du Lézard Noir (même si ce roman n’est certes pas avare en bizarreries par ailleurs) ; peut-être même pourrait-on aller jusqu’à dire que ce n’est pas tant l’introducteur du récit policier qui m’intéresse, mais bien plutôt le chef de file du courant « ero guro », éventuellement prolongé dans ses adaptations en BD par Maruo Suehiro (par exemple L'Île panorama), etc.

 

Au-delà ? Rien de rien. J’avais relevé quelques titres, notamment au catalogue des Éditions d’Est en Ouest, qui avaient l’air assez intéressants, mais sans trouver encore le temps de m’y mettre. Puis je suis tombé complètement par hasard sur ce pavé relativement conséquent en Babel Noir qu’est La Lumière de la nuit. Je dois avouer qu’à simplement parcourir d’un œil plus ou moins distrait les rayonnages, j’ai eu comme un frisson vaguement méprisant à la lecture de ce titre en forme d’oxymore – un réflexe dont je ne parviens pas à me débarrasser, ça me fait toujours redouter le pire… J’ai quand même jeté un œil à la quatrième de couverture… Et, ma foi, ça m’a paru plutôt intéressant, en fin de compte. Au point où je me suis dit que cela valait peut-être le coup de tenter l’expérience, même comme ça, largement au pif…. Dont acte.

 

UN AUTEUR À SUCCÈS

 

Je ne savais absolument rien de l’auteur, donc – un certain Higashino Keigo, dont je n’avais jamais entendu parler… Or le bonhomme, très prolifique par ailleurs, a son succès. En fait, au Japon, il a été abondamment primé (dont, bien sûr, le prix Edogawa Ranpo, donc, et ce dès son premier roman), et plus abondamment encore adapté au cinéma et à la télévision (cela vaut pour le présent bouquin, et de manière particulièrement éloquente, puisqu’il a été adapté à la scène tout d’abord, en 2005, puis deux fois au cinéma – la première en Corée en 2009, la seconde seulement au Japon mais dès l’année suivante – et, surtout, a donné lieu à une série télévisée, dès 2005, qui a rencontré un immense succès) ; et ses ventes là-bas sont colossales, se chiffrant en millions d’exemplaires !

 

Quand la présentation de l’auteur, en quatrième de couverture, en fait « l’une des figures majeures du roman policier japonais », ce n’est donc pas une exagération promotionnelle – en fait, c’est peut-être même limite un euphémisme, au plan commercial tout du moins…. Mais justement, c’est donc Actes Sud qui publie son œuvre en français – aux côtés de plein de trucs scandinaves qui marchent bien. Il y a déjà au moins huit titres à ce catalogue, tout de même... Et, ne connaissant rien au polar, je n’en avais comme de juste pas idée, mais au moins un de ces romans a rencontré un beau succès critique en France, La Maison où je suis mort autrefois, récompensé par le prix Polar international de Cognac en 2010.

 

FORENSIQUE

 

Mais, au-delà de ces histoires de ventes et de gros sous (qui sont forcément vulgaires, hein), le parcours de l’auteur présente des particularités notables. Sans doute faut-il mentionner qu’il est né à Osaka, car cela a son importance dans le cas de La Lumière de la nuit. Mais une de ces particularités m’interpelle particulièrement, et qui est sa formation d’ingénieur. Sorti de la fac, Higashino Keigo n’a finalement guère travaillé dans ce domaine, car il a profité du succès critique et commercial de son premier roman (prix Edogawa Ranpo, donc) pour lâcher l’affaire et devenir écrivain professionnel – en 1985, à l’âge de 27 ans (il s'est montré depuis très prolifique, avec en moyenne deux parutions chaque année).

 

Pour autant, il n’a certes pas tiré un trait sur cette extraction scientifique et technique – car il lui a régulièrement ménagé une place de choix dans ses livres. C’est tout particulièrement vrai, semble-t-il, d’une de ses séries, et semble-t-il celle qui a connu le plus grand succès (mais là je m’avance peut-être un peu trop), dite en France « Physicien Yukawa » (ailleurs, au Japon et aux États-Unis en tout cas, on dit plutôt « Détective Galileo » ; trois titres au moins en ont été publiés en français, Le Dévouement du suspect X, Un café maison et L’Équation de plein été). Le principe de la série consiste à associer deux personnages, un classique et rusé inspecteur de police du nom de Kusanagi, et son ami Yukawa, professeur de physique à l’Université de Tokyo – qui l’assiste dans ses enquêtes en brodant des théories très improbables mais parfaitement sérieuses sur la base d’éléments parfois bien limités, mais toujours avec pertinence. La série a ainsi pu traiter, et semble-t-il de manière assez pointue, de choses comme les mathématiques ou le fonctionnement des centrales nucléaires, en insérant parfaitement ces éléments scientifiques et techniques dans la trame policière. J’avoue, je suis assez curieux de lire ça...

 

Et c’est un aspect qui persiste au-delà de cette seule série. À titre d’exemple, La Lumière de la nuit, qui est un roman totalement indépendant (de la série du « Physicien Yukawa », mais aussi des autres, car l’auteur use régulièrement d’autres personnages récurrents), contient à son tour nombre d'éléments d’ordre scientifique et technique, concernant essentiellement cette fois l’informatique naissante (ou, plus exactement, commençant à se démocratiser au Japon) ; et j’avouerai sans peine que ce sont les passages du roman consacrés à cette thématique qui m’ont le plus emballé, ceci alors même que je n’y connais à peu près rien (ou peut-être justement pour cette raison).

 

MEURTRE D’UN PRÊTEUR SUR GAGES

 

Mais nous n’en sommes pas encore là. Quand le roman débute, en 1973, c’est sous la forme d’un policier parfaitement classique – avec le meurtre de Kirihara Yôsuke, un prêteur sur gages, dans un quartier populaire d’Osaka, et plus concrètement dans un immeuble en construction. Une affaire a priori tout ce qu’il y a de banal – d’autant que la disparition d’une forte somme d’argent, retirée peu avant par la victime, laisse supposer un motif crapuleux.

 

Ce qui n’exclut pas d’autres dimensions, mais somme toute très classiques là encore : l’inspecteur Sasagaki s’intéresse à la famille de la victime – sa veuve, Yaeko, leur petit garçon, Ryôji… et le très suspect employé de l’agence, Matsuura ; ne vivrait-il pas une aventure avec Mme Kirihara ? Cela dit, M. Kirihara était probablement un époux volage lui aussi… L’enquête conduit Sasagaki et ses collègues auprès d’une jeune veuve du nom de Nishimoto Fumiyo, qui vit seule avec sa fille Yukiho… et que M. Kirihara fréquentait assidûment. En fait, Mme Nishimoto devient bien vite un suspect de choix – mais plus encore un étrange énergumène du nom de Terasaki Tadao, qui la fréquente également.

 

À ce stade, l’enquête piétine – parce qu'elle croule sous les suspects ? Mais Terasaki meurt dans un accident de la circulation, et quelques indices laissent supposer qu’il était bien l’assassin. Impossible d’en jurer, cependant, aucune certitude… mais, sur la base de ce retournement plus ou moins inattendu, l’affaire, sans être classée, est remisée de côté. Elle demeure un relatif mystère, mais dont tout le monde se désintéresse de plus en plus – le travail ne manque pas, pour la police d’Osaka ; et décider de la culpabilité ou non d'un mort n'a rien d'une priorité.

 

Sasagaki, toutefois, n’est pas satisfait. La culpabilité de Terasaki, il en doute – il faisait un peu trop « coupable idéal » pour cela. L’inspecteur subodore qu’il y a quelque chose d’autre, dans cette affaire, quelque chose de bien plus compliqué, de bien plus dérangeant, peut-être… Mais il n’a plus guère le temps d’enquêter là-dessus. Tenace, il ne lâche pourtant jamais totalement l’affaire – mais, pour la résoudre enfin, il lui faudra attendre une vingtaine d’années… bien au-delà du délai de prescription, et bien au-delà de sa carrière de policier.

DEVENIR ADULTE DANS LE JAPON DES VINGT DERNIÈRES ANNÉES DE SHÔWA

 

Or c’est la particularité la plus flagrante du roman – à la fois la plus déstabilisante, et la plus enthousiasmante. Sur ce gros pavé, l’inspecteur Sasagaki, que l’on serait tout d’abord porté à envisager comme le héros de l’histoire, n’apparaît, disons, que dans les cent premières pages, puis, mais de manière bien moins systématique, dans les cent dernières, en gros ; entre les deux, un tunnel de 500 pages… et de dix-neuf années (1973-1992).

 

Sur cette longue période, le propos se décale donc – adieu Sasagaki, place aux jeunes ! C’est-à-dire à Ryôji et Yukiho, qui ont tous deux une dizaine d’années au moment de l’assassinat de Kirihara Yôsuke (le père de Ryôji, donc). Nous les voyons grandir, devenir adultes même, avec d’importantes ellipses – j’ai cru comprendre d’ailleurs que le roman avait initialement été publié en feuilleton, entre 1997 et 1999, et totalement remanié pour sa publication en volume en 1999 : c’était sans doute un format qui s’y prêtait très bien, mais la cohérence du roman ne fait aucun doute

 

Après la mort de la mère de Yukiho, un an plus tard et dans des circonstances un peu troubles (accident ? suicide ? ou… autre chose?), la jeune fille est adoptée par une parente vivant seule, et bien différente de Fumiyo. Pour la jeune fille, cette adoption équivaut à une soudaine ascension sociale, qui lui permet d’intégrer une école privée autrement cotée que les collèges et lycées publics des quartiers pauvres d’Osaka qu’elle aurait dû autrement fréquenter. Et cette ascension sociale se double d’un certain raffinement, car la mère adoptive de Yukiho est une femme de goût et sensible, qui enseigne la cérémonie du thé et l’arrangement floral. Yukiho, toujours plus belle, acquiert dans ce milieu les traits d’une jeune femme idéale de la bonne société japonaise. Avec l’entrée à l’université se dessine toujours un peu plus un futur qui se doit de passer par un bon mariage (arrangé), avec un homme de bonne famille et au compte en banque solide. Pourtant, c’est là un sort, si commun, auquel la florissante jeune femme ne semble pas vraiment pouvoir se résoudre – car, si elle veut bien jouer le jeu en façade, elle n’a aucune envie de se plier au rôle traditionnel de l’épouse, calfeutrée dans le foyer marital, et compte bien avoir sa propre vie… ou du moins une carrière : elle boursicote, comme tout le monde alors mais avec bien plus de succès, et, à terme, elle crée une boutique de mode, très luxueuse, qui devient à terme une chaîne de boutiques, etc.

 

Ryôji ? Son cas est bien différent. Lui n’a pas eu la chance de quitter les quartiers populaires d’Osaka, et vivote dans un collège puis un lycée miteux, et passablement violents. Beau garçon par ailleurs, et à l’évidence d’une intelligence supérieure, à l’instar de Yukiho, il vise lui aussi l’ascension sociale – simplement, en usant de moyens plus troubles… du moins en apparence. Il magouille, tout d’abord – baignant dans de scabreuses histoires de trafics de photos voyeuristes, puis, un cran au-delà, en jouant au proxénète, « fournissant » des camarades adolescents et éventuellement vierges à des femmes entre deux âges mais qui se sentent toujours un peu plus vieillir, jour après jour… Puis il découvre l’informatique – qui devient sa passion, alors même qu’elle commence tout juste à se démocratiser au Japon. En façade, il ne tarde guère à ouvrir sa boutique, vendant des ordinateurs pour des sommes conséquentes ; dans l’ombre, cela va plus loin – il pirate des cartes bancaires, il pirate (surtout) ces jeux-vidéos qui commencent à rencontrer le succès, à partir de Space Invaders, mais qui ne sont alors guère protégés par le droit d’auteur du fait d’un flou dans la législation en matière de propriété intellectuelle ; jusqu’à Super Mario Bros… Il découvre aussi le piratage au sens du hacking – s’infiltrant dans des réseaux d'entreprises alors guère protégés pour se livrer à de l’espionnage industriel…

 

QUI, POURQUOI, COMMENT

 

Vous vous doutez que ces trajectoires parallèles ne sont pas si indépendantes que cela ? Vous avez bien raison. Faut-il alors placer ici la traditionnelle balise SPOILERS ? Faisons-le au cas où… Même si je ne suis pas persuadé que cela fasse vraiment sens.

 

En effet – et j’ai cru comprendre que c’était un trait récurrent des romans de Higashino Keigo –, La Lumière de la nuit n’a rien d’un classique « whodunit ». Le pitch suffit à comprendre ce qu’il en est : au fond, dans mon résumé, je ne me suis montré ni plus ni moins secret que la quatrième de couverture – mais je ne lui fais aucun reproche à cet égard. Higashino Keigo ne nous révèle pas le « truc » dans les premières pages, certainement pas – il attend pour ce faire les vingt dernières du roman, et non sans habilité, j’y reviendrai. Mais nous savons dès le départ, d’une manière ou d’une autre, ce qu’il en est.

 

Disons-le : nous savons que les enfants Yukiho et Ryôji, d’une manière ou d’une autre, sont les « coupables » du meurtre – et nous devinons, au fil d’allusions cryptiques semées çà et là dans cette « comédie humaine », qu’ils sont liés d’une manière ou d’une autre, dans les vingt années qui suivent le crime.

 

Bien évidemment, cela n’est pas sans poser problème – on peut tout spécialement se demander si tout cela est bien « plausible »… Je n’en suis vraiment pas convaincu. Même si, je suppose, en concevant son récit, Higashino Keigo pouvait se référer à la fameuse sentence d’Arthur Conan Doyle : « Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité. » Ou, plus exactement, c’est ici Sasagaki qui pourrait reprendre les mots de son prestigieux devancier, Sherlock Holmes…

 

Car, s’il ne le dit pas, il sait au fond de lui qu’il y a « quelque chose » avec les enfants Ryôji et Yukiho – et c’est bien pour cela qu’il les suit, sans se montrer (pas même au lecteur, le plus souvent), vingt années durant… Et, à la façon d’un reflet, c’est ce que nous lecteurs faisons également – aussi met-on plus ou moins consciemment l’accent, au fil de notre lecture, sur les traits de caractère qui nous semblent aller dans ce sens, qu’il s’agisse des « mauvaises fréquentations » de Ryôji, auprès de yakuzas ou pseudo-yakuzas qui ne se présentent certes pas toujours comme tels tout en jouant leur rôle à fond, ou qu’il s’agisse des manœuvres que l’on soupçonne chez Yukiho, dont la dimension subversive (et souvent réjouissante !) pourrait sans peine évoquer quelque avatar nippon et non moins fascinant et terrible de la marquise de Merteuil… Ce en quoi nous pouvons très facilement nous égarer, pourtant.

 

Le fait demeure : dans La Lumière de la nuit, on sait donc très vite qui a fait le coup – on ne nous le dit pas explicitement, mais on le sait ; et l’auteur en est pleinement conscient, ce n’est pas un « défaut » de son roman, mais un principe délibéré d’élaboration. C’est que le lecteur peut et même doit, selon les intentions du romancier, se raccrocher à d’autres composantes essentielles du récit policier, à d’autres questions, à même de susciter et maintenir son intérêt tout au long de ces 740 pages : nous savons en effet qui, mais nous ne savons pas comment (« howdunit ») et pourquoi (« whydunit »).

 

Le récit policier, dans La Lumière de la nuit, se focalise donc sur ces deux questions, et habilement – si l’on peut suspecter à terme le mobile, encore que sans grande certitude (sa révélation convainc peut-être plus ou moins, même si elle est bien amenée), on devine par contre assez tôt que ses implications dépassent la seule commission du meurtre à proprement parler ; cette fresque sociologique de vingt années nous y incite, et même plus – en fait, au point de nous entraîner sur de fausses pistes…

 

Quant au « comment », il demeurera largement un mystère jusque dans les toutes dernières pages – où l’auteur, pour le coup virtuose, rassemble une infinité d’indices et de motivations qui ne faisaient pas sens séparément, et les agence avec méticulosité pour assurer la parfaite cohérence de la narration policière.

 

DU CHOC PÉTROLIER À L’ÉCLATEMENT DE LA BULLE SPÉCULATIVE

 

Cependant, cette virtuosité est sensible avant tout, car de manière plus inventive et originale, peut-être, dans la trame de fond des vingt années durant lesquelles les enfants Yukiho et Ryôji deviennent des adultes – car la subtile mécanique du récit policier se décale ici au niveau de la fresque historique et sociologique… Et, dans le cadre de cette fresque, se posent à nouveau les questions du pourquoi et du comment – cependant, sans jamais verser dans le simplisme didactique, bien au contraire. En fait, la documentation resserrée de l’auteur se sent, à chaque page, et pourtant sans que jamais son récit ne vire à la démonstration encyclopédique – loin de là, il n’en est que plus fluide, et d’un naturel étonnant à ce stade.

 

Higashino Keigo se fait donc notre guide au fil des vingt dernières années de Shôwa, dans un Japon qui, au lendemain de la « Haute Croissance », s’achemine vers la crise sans bien s’en rendre compte, et, surtout ? qui change à toute allure. Pourtant, le spectre de la crise est là dès le début – simplement, les Japonais, sur le moment, ne le percevaient pas forcément très bien.

 

La « Haute Croissance » des années 1960, qui avait vu le pays se développer et s’enrichir de façon exponentielle, se met à ralentir progressivement à partir de ce que les Japonais appellent les « Chocs Nixon » de 1971. Quand le roman débute, en 1973, c’est cette fois le choc pétrolier qui se fait ressentir – et le roman abonde en anecdotes traduisant l’impact de ce lointain phénomène sur l’économie et les mentalités japonaises, ainsi avec cette ruée des consommateurs sur des produits tel que le papier toilette…

 

À l’autre bout de la période, en 1992, se profile l’éclatement de la bulle spéculative – la fin de Shôwa et le début de Heisei donnent alors la vague impression d’un pays qui est allé trop vite, trop loin, et de manière bien trop insouciante, et qui en fera bientôt les frais, même si un peu tardivement. Là encore, le roman comprend nombre d’allusions plus ou moins discrètes aux phénomènes ayant conduit à cet éclatement, mais toujours avec un grand naturel, et ces allusions s’insèrent donc parfaitement dans la narration ; c’est pourquoi on nous parle tant de la véritable folie spéculative qui s’était alors emparée du Japon, et qui voyait tout le monde ou presque se mettre à boursicoter, dans les mythes conjoints de cette vaste classe moyenne hégémonique sensément caractéristique du pays, croyait-on alors, et de perspectives d’enrichissement proprement infinies… Ici, c’est surtout Yukiho qui en témoigne – mais elle a pour elle d’être extrêmement compétente à ce petit jeu qui, à terme, en a ruiné plus d’un, et le pays dans la foulée. Mais la bulle a d’autres aspects, et ce n’est sans doute pas un hasard si la question de l’immobilier revient plus qu’à son tour dans le récit, même si essentiellement sous l’angle commercial.

 

Entre les deux, durant cette vingtaine d’années, bien d’autres traits caractéristiques de la société japonaise d’alors sont de même mis en avant par l’auteur, et toujours avec une grande pertinence. Ce qui peut valoir pour des choses à nos yeux parfaitement futiles, et pourtant significatives – ainsi de l’engouement des Japonais d’alors pour la pratique du golf, qui permet en outre d’appuyer sur la thématique de l’ascension sociale, dans le roman comme dans l’histoire et la sociologie du Japon des vingt dernières années de Shôwa.

MANIPULATIONS DERRIÈRE LES ICÔNES

 

Cependant, le roman met avant tout l’accent sur deux thématiques plus particulièrement développées : l’émancipation des femmes, et le développement de l’informatique personnelle et d’entreprise. Inutile sans doute d’en dire beaucoup plus ici, j’en ai dit quelques mots plus haut, que je crois bien suffisants dans le cadre de ce compte rendu.

 

Mais, pour le coup, c’est sans doute ici que le roman se montre le plus passionnant ; en ce qui me concerne, la thématique des jeux-vidéos, tout particulièrement, m’a vraiment enthousiasmé.

 

C’est aussi là qu’il se montre le plus lucide, notamment quand il traite de l’émancipation des femmes – lucide, et madré, peut-être aussi, car l’auteur prend plaisir à jouer avec les préjugés à cet égard, ceux de ses personnages… mais aussi ceux du lecteur ? Tout particulièrement en raison de la défiance que nous inspire d’emblée Yukiho, la trop parfaite Yukiho… Devinant ses manipulations dans l’ombre, et suspectant qu’il en a toujours été ainsi, nous sommes portés, ou du moins je l’ai été, à redouter et mépriser, derrière la façade de parfaite respectabilité de la jolie, intelligente et active jeune femme, quelque monstre froid d’un cynisme révoltant (je maintiens qu’elle a quelque chose d’une Merteuil, peut-être la cruauté en moins mais ce n’est pas dit ; surtout, cela vaut aussi, mais à terme, pour les aspects positifs de la marquise !). Si elle boursicote, par ailleurs, c’est qu’elle est matérialiste au sens vulgaire ; en outre, une femme aussi attentive à son apparence ne saurait être que superficielle, dans une société qui l’est certes tout autant ? Eh bien, non... Car, à tout prendre, les accusations plus ou moins conscientes portées contre le personnage se contredisent d’elles-mêmes – témoignant, comme de juste, de ce que rien n’est jamais simple : ni le personnage, ni la société dans laquelle il vit.

 

Et, par répercussion, nous pouvons enfin en dire autant de Ryôji – qui n’a jamais été le simple petit escroc que nous voulions y voir, et qui a toujours été plus complexe que cela ; y compris et peut-être avant tout sur le plan éthique.

 

UN MAILLAGE COMPLEXE

 

La forme du roman n’en demeure pas moins surprenante, au travers de cette longue fresque historico-sociologique mêlée de polar. Les premiers chapitres, avec Sasagaki, nous donnent la fausse impression d’un récit policier lambda, bavard par ailleurs – avec de longs dialogues en forme d’interrogatoires, où le rusé policier ne laisse pas passer le moindre détail… Sauf que c’est bien ce qu’il fait, en fin de compte.

 

Sasagaki ne revient donc véritablement qu’à la toute fin du roman – dix-neuf ans plus tard… C’est alors un vieil homme, et même plus un policier – il a pris sa retraite… Mais il poursuit son enquête – pour lui, sinon pour la justice ; un peu dans le vide, un peu absurdement...

 

Il récapitule, notamment – il rassemble et ordonne les milliers d’indices que nous avions pu entrevoir au fil des 500 pages où nous avons vu grandir Yukiho et Ryôji ; car il y avait bien des milliers d’indices, mais toujours amenés avec un certain naturel – encore que le sourire en coin de l’auteur manipulateur soit de la partie, qui sait jouer, donc, avec les attentes et les préjugés du lecteur, attentes et préjugés aussi bien sociaux et psychologiques, que pleinement littéraires.

 

Mais ce qui est vraiment remarquable, c’est la densité et la cohérence de ce maillage d’une extrême complexité. La Lumière de la nuit est un roman qui ne laisse rien au hasard – sa dimension historico-sociologique participe en fait pleinement de la narration policière, et jusque dans son ampleur (le roman ne se disperse pas, il n'y a pas de scènes proprement gratuites). Tout donne l’impression d’être lié ; l’habileté, c’est que cette intuition se vérifie parfois (souvent), mais s’avère donc en d’autres occasions seulement révélatrice des préjugés du lecteur… Et cela fonctionne parfaitement aussi bien dans un cas que dans l’autre.

 

UNE PLUME FLUIDE ET UNE SENSATION DE NATUREL...

 

Le style de l’auteur y est, je crois, pour beaucoup – non qu’il soit d’une grande élégance, il ne l’est pas, visant plutôt à la fluidité et à la clarté de l’exposition.

 

C’est le style d’un habile conteur d’histoires – il a pu me faire penser à un Stephen King, de par son aptitude à poser un contexte et à définir rapidement mais sans jamais verser dans le simplisme une kyrielle de personnages (oui, il y en a vraiment beaucoup dans ces 740 pages), qui sont tous ancrés dans le réel et psychologiquement comme sociologiquement consistants (aussi ne se perd-on pas dans leur foule qui n'a rien d'indifférencié).

 

En tout cas, tout cela coule très bien – et le pavé se lit tout seul, assez vite somme toute, car il est entraînant d’emblée et le demeure jusqu’à la dernière page, même avec tous ces détours délibérés au fil de vingt années de vie bien plus que d’enquête.

 

Je suppose donc que la traduction de Sophie Refle fonctionne globalement très bien – puisqu’elle communique cette sensation de fluidité et de naturel. C’est sans doute là l’essentiel.

 

MAIS UN (GROS) SOUCI EN FRANÇAIS ?

 

Mais j’ai eu l’impression de quelques vagues pains de temps à autre dans ce texte français – des aspects perfectibles ? En fait, il y a surtout un problème en particulier, qui m’a fait très, très peur au début du roman, disons les 100 ou 150 premières pages, car il se montre bien plus discret, voire inexistant, par la suite. Mais c’est une question très complexe – voire insoluble de manière véritablement satisfaisante ?

 

Il s’agit de la question des « dialectes », disons. Le roman débute à Osaka, ville natale de l’auteur, et y reste assez longtemps, ou y revient en tout cas, même si l’intrigue, via Yukiho tout spécialement, se décale globalement vers Tokyo. Or, à Osaka et à Tokyo, on ne parle en fait « pas tout à fait » la même langue. Le japonais « de Tokyo » a été élevé au rang de « japonais standard » (assez récemment, somme toute, et notamment dans une perspective de développement international, ai-je cru comprendre, au-delà de la seule « unification » interne). Mais le japonais « d’Osaka » peut être très différent – on le dit « dialectal », donc, mais c’est sans doute plus compliqué que cela ; en tout cas, c’est plus qu’un simple argot – on est à la limite d’une « autre langue », parfois.

 

Le problème, dans le cadre de ce roman, ou du moins de ses premiers chapitres, c’est que les personnages (d'Osaka) passent sans cesse et tout naturellement, au sein d’une même conversation, d’une réplique à l’autre, du japonais « d’Osaka » au japonais « standard », et inversement. C’est sans doute une dimension non négligeable du style de l’auteur en VO, une dimension qui, par ailleurs, n’est peut-être pas que formelle, mais peut aussi renvoyer au fond ; comme telle, il fallait bien trouver une manière de la rendre en français… Mais la solution adoptée ici ne m’a pas convaincu – parce que, pour le coup, elle rompt bien trop la fluidité essentielle du récit, et s’alourdit encore de répétitions que j’ai trouvées pour le coup vraiment très pénibles…

 

En VO, je suppose que tout cela demeure du domaine de l’implicite : le lecteur japonais, à vue de nez, doit percevoir ces nuances dialectales, ces variations dans la langue employée, sans qu’on ait besoin de le les lui rapporter de manière explicite – les répliques elles-mêmes suffisent, du moins je le crois. Or le texte français fait tout le contraire : à chaque réplique ou presque, dans les premiers chapitres, nous avons donc droit, en substance, à des « dit-il en japonais standard », « répondit-il dans le dialecte d’Osaka », « avança-t-il en japonais de Tokyo », « avec un fort accent d’Osaka », « passant au japonais standard », « faisant comme son interlocuteur et employant le japonais standard », « revenant au japonais d’Osaka après avoir employé jusqu’alors essentiellement celui de Tokyo » (je ne cite pas, mais je vous jure qu’il y a des passages comme ça, je n’exagère pas), etc. Et c’est pour le coup très, très pénible – parce que ces variations, dans un sens ou dans l’autre, ne se comptent pas dans les premiers chapitres du roman ; cela arrive alors au moins une fois par page, en gros, et cela peut aller bien au-delà – quatre, cinq fois, peut-être même plus ! En français, cela m’a vraiment donné une impression de balourdise d’autant plus envahissante qu’elle implique des répétitions à la pelle. Pour être franc, j’ai failli remiser le bouquin pour ne plus y revenir – ce qui ne m’arrive pas très souvent… Heureusement, j’ai persévéré – et tant mieux, car ce problème disparaît par la suite, et le roman, en définitive, m’a tout à fait séduit.

 

Je me rends bien compte que la traduction de ces nuances est particulièrement problématique. Je ne vois pas de solutions alternatives. Il y en a sans doute – avec des camarades, on a pu mentionner, pas très sérieusement (ah bon ?), le recours à l’argot connoté provincial, mais je ne me leurre pas : Patrick Honnoré et Sahé Cibot, traducteurs du Gourmet solitaire de Taniguchi Jirô et Kusumi Masayuki, ont beau comparer Osaka à Marseille face à Tokyo qui serait Paris (ça vaut ce que ça vaut, et ça n’est sans doute pas à prendre au pied de la lettre), on ne pouvait tout simplement pas glisser un « Peuchère ! » dans les répliques de Sasagaki – hypothèse que je ne mentionne bien sûr que pour la blague, hein (même si le recours à l’argot, simplement « moins voyant », semble bel et bien employé dans des cas pas si éloignés que cela). Mais que faire, alors ? La solution adoptée dans La Lumière de la nuit m’a paru mauvaise, mais je n’ai aucune idée de ce que pourrait être une « meilleure » solution… Alors une « bonne » solution...

 

Ce n'est certes pas avec mon infime et globalement désastreuse expérience en tant que traducteur de l'anglais, et après seulement un an de japonais, que je serais en mesure de dire quoi que ce soit à ce propos, bien sûr ; je n'exprime mes doutes qu'en tant que lecteur, ici.

 

Je vous engage cependant, si vous deviez lire ce roman, à ne pas vous arrêter à cette première impression assez effrayante : par la suite, le problème ne se pose heureusement plus. Mais c’est quand même un sacré souci au démarrage…

 

(Note : je suis tombé sur cette interview de Sophie Refle, portant entre autres sur Higashino Keigo, et datant de 2012, c’est assez intéressant ; ce problème est d’ailleurs hâtivement mentionné, mais en rapport avec un manga, pas un roman de Higashino Keigo.)

 

BONNE SURPRISE, HEUREUSE RENCONTRE

 

Ceci mis à part, cette lecture « au pif » s’est avérée plus que satisfaisante. Je ne vais pas aller jusqu’à crier au génie, d’autant que je manque de référents en matière de polar, mais j’ai eu l’impression d’un roman inventif et intelligent, roublard et efficace mais non sans charme et non sans personnalité, et dont le maillage complexe, entre policier et fresque historico-sociologique, constitue un atout essentiel et tout à fait appréciable. Et, du coup, je l'ai lu avec beaucoup de plaisir.

 

Une bonne surprise et une heureuse rencontre, donc, qui me donne d’ores et déjà envie d'approfondir un peu ma découverte de l’auteur – par exemple avec La Maison où je suis mort autrefois, ou peut-être avec un « Détective Galileo », car cette dernière approche me séduit particulièrement.

 

On verra bien.

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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 4, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 4, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 4, [薩摩義士伝, Satsuma gishiden], traduction du japonais [par] Yoshiaki Naruse, adaptation [par] Vincent Zouzoulkovsky, adaptation graphique [par] Éric Montesinos, postface de Jean Karnac, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 208 p.

 

LE SABRE ET LA PELLE

 

Retour aux gekiga pointus du grand Hirata Hiroshi avec ce quatrième tome de la série Satsuma, l’honneur des ses samouraïs, construite autour d’une anecdote historique du temps d’Edo, quand le shogun Tokugawa avait contraint les samouraïs plus ou moins rebelles du clan Shimazu, dans la province excentrée de Satsuma, à se faire terrassiers bien loin de chez eux, en prenant en charge l’aménagement de rivières aux crues meurtrières, moyen aussi bien de les humilier que de les ruiner.

 

La série a connu une certaine évolution depuis son tout premier chapitre – l’éprouvante, répugnante et fascinante scène du hiemontori. Les personnages sur lesquels le premier tome mettait l’accent se sont faits plus discrets ensuite, la dimension documentaire, persistante, a connu des variantes formelles, et les thèmes mis en avant ont pu être subtilement ou moins subtilement décalés.

 

Autant d’évolutions qui me convainquent plus ou moins ? Le fait est que j’avais adoré les deux premiers tomes, vraiment brillantes ; le troisième, sans être mauvais pour autant, certainement pas, m’avait paru bien inférieur… et ce quatrième tome, si je n’irais là encore pas jusqu’à le qualifier de mauvais, m’a tout de même beaucoup moins séduit, ou même, autant le dire, m’a laissé globalement indifférent en maintes occasions… Je commence à redouter la suite, du coup (même s’il me semble avoir lu que le sixième et dernier tome, notamment, remontait sacrément le niveau ?).

 

Pourquoi cette relative déception, ici ? Je tends à croire que cela tient à ce que le développement du récit, au travers des habituelles (depuis le deuxième tome) « histoires courtes » qui l’expriment, est devenu à ce stade bien trop répétitif… et, parfois, un peu confus.

 

« HÉROS » À PLUS OU MOINS LONG TERME

 

Cela tient pour une bonne part à nos « héros », entendus plus abstraitement peut-être, et qui sont plus qu’à leur tour agaçants – mais éventuellement avant tout pour un lecteur occidental du XXIe siècle, tel que qui vous savez ?

 

Notons déjà que la BD, sans les oublier totalement, ne met finalement guère en scène les « principaux » personnages « récurrents » que nous avions rencontré auparavant. Sakon Shiba, peu ou prou absent depuis le premier tome, fait certes ici une apparition remarquée dans le deuxième chapitre, et son (plus ou moins) reflet Jûzaburô Gondô occupe une place notable dans le premier épisode du présent volume (prenant directement la suite du dernier chapitre du tome précédent, pour le coup, ce qui est tout sauf systématique), encore que la dimension la plus marquante du récit, à mes yeux, ne l’implique en fait pas. Voici pour les héros du tome 1. Concernant ceux du tome 2, le sage conseiller Hirata est régulièrement cité, mais n’apparaît pas dans ces pages – toutefois, un nouveau personnage, le seigneur Ijûin, le rappelle énormément au lecteur ; le riche fermier Heinaï Kitô intervient par contre dans le premier chapitre, et on le croise à nouveau çà et là. Le tome 3 ne se prêtait sans doute guère à l’apparition de tels personnages, s’il avait connu quelques reprises, et il en va pour l’essentiel de même dans ce tome 4, même si quelques noms retiennent l’attention, mais sans qu’ils présagent de l’avenir… ne serait-ce que parce que la mort est au rendez-vous, plus que jamais peut-être – j’y reviendrai.

 

J’ai donc le sentiment que, globalement, les samouraïs au premier plan du récit dans ce quatrième tome ont quelque chose d’un peu plus abstrait… encore que ça se discute : les plus importants sont nommés, et il se trouve parmi eux des personnages iconiques qui tranchent sur les seuls « figurants » les environnant. J’ai cité le seigneur Ijûin du côté des sages, je pourrais aussi mentionner les « faibles » Tetsubeï et « le Chétif » du quatrième épisode, si les « forts » me paraissent moins marquants (Hikoshirô, peut-être… Guillemets plus que nécessaire dans les deux cas) ; enfin, le dernier chapitre, focalisé sur les agents shogunaux Ôya et Naïtô, joue sans doute dans une autre catégorie.

 

DES SAMOURAÏS PLUS QU’OBTUS…

 

Tout cela, en soi, ça n’est absolument pas un problème. Comme ne devrait pas être un problème le fait qu’ils sont à peu près tous « guère sympathiques » ? En fait, ces personnages éventuellement nommés tranchent sans doute sur la masse indifférenciée des samouraïs de Satsuma, définis au premier chef par un trait de caractère certes déjà croisé dans les tomes précédents : ils sont obtus.

 

Mesquins. Très attachés à leur rang et à leurs prérogatives. Qu’importe si ces dernières sont fondées sur du vent : les samouraïs qui ont été contraints de se faire terrassiers s’y raccrochent plus que jamais, comme à l’ultime reliquat de leur honneur souillé par l’humiliation du labeur. Ce en quoi, bien sûr, ils font fausse route… Des sages, çà et là, le leur démontrent – mais ces samouraïs sont pour nombre d’entre eux bien trop bornés pour admettre qu’ils se trompent.

 

C’est là un thème récurrent de ce quatrième tome, où les guerriers de haut rang, revêches au point d’en être franchement pénibles, n’ont que le mot d’ « insolence » à la bouche : tout, absolument tout, peut s’avérer insolent à leurs yeux – les crasses pas davantage que les générosités (en maintes occasions, je suppose que l’on peut ici renvoyer au système de l’obligation décrit par Ruth Benedict dans Le Chrysanthème et le sabre).

 

Mais ce thème apparaît tout particulièrement dans les deux premiers chapitres : dans le premier, les samouraïs s’indignent de ce que le riche fermier Heinaï Kitô ose requérir, même humblement, les services d’un médecin de Satsuma afin qu’il soigne un non-samouraï ; dans le deuxième, les samouraïs pauvres que sont les gôshi (et qui étaient au cœur du premier tome, avec Sakon Shiba) font les frais de l’arrogance de samouraïs de rang supérieur, qui refusent de cohabiter avec eux et les accablent d’insultes témoignant de leurs préjugés – et ce alors même que la politique du clan Shimazu dans cette affaire, largement définie par le conseiller Hirata, implique en théorie l’abandon au moins temporaire des distinctions de rang, ou, formulé autrement (le choix de la BD parfois, je ne suis pas sûr qu’il soit très pertinent, mais ne sais pas si cela vient du texte originel de Hirata Hiroshi ou de la traduction), « l’égalité des classes » : les gôshi se rebellant, et ne s’attirant que davantage les foudres de leur supérieurs, il faudra toute la sagesse et la force d’âme du seigneur Ijûin pour conclure cette affaire au mieux… et vous vous doutez de quelle manière ?

 

ET LEUR COMPULSION MORBIDE

 

Et oui. Le thème morbide, très présent dès le début de la série, est toujours aussi essentiel. On est vraiment dans cette culture de la mort dont témoignera notamment le Hagakure, et qui sera aussi décrite bien plus tard par Maurice Pinguet dans La Mort volontaire au Japon. Le suicide est l’ultime solution, dans toutes les affaires quelles qu’elles soient – il est l’alpha et l’oméga du bon droit, lequel s’avère peu sensible au raisonnement. Pour témoigner de la justesse de ses pensées, de ses dires et de ses actes, il ne saurait y avoir de meilleur moyen, ou même, il ne saurait y avoir d’autre moyen, que le seppuku ou quelque autre variante pas forcément moins ritualisée du suicide altruiste.

 

La série a mis en scène nombre de dilemmes moraux, depuis le départ – des dilemmes souvent cruels, et dont chaque solution, en quelque sens que ce soit, impliquait généralement de verser le sang, le sien ou celui des autres… et finalement davantage le sien que celui des autres ? C’est toujours le cas ici, dans la mesure où chaque nouveau dilemme, ou presque, peut être ramené à cette question : « Qui de nous deux doit mourir ? » De toute façon quelqu’un mourra – c’est le prix de cet « honneur » dont les samouraïs se rengorgent, même et peut-être surtout dans leurs obsessions les plus pernicieuses et mesquines, tenant au rang.

 

Sans doute est-ce là un trait essentiel de la culture samouraï, et pas seulement une obsession du gekigaka. Mais, et c’est peut-être en moi l’Occidental du XXIe siècle qui parle, à force de variations sur ce thème, je m’en suis lassé. Chaque épisode ou presque de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs met en scène de semblables suicides, ou du moins en discute-t-on beaucoup. En tant que telle, la série baigne dans une préoccupation éthique complexe – mais en définitive affectée et amoindrie par la solution « simple » et systématique du suicide rituel protestant du bon droit du suicidant. À ce stade, la BD est devenue extrêmement et, je le crains, excessivement répétitive. Ces samouraïs tous plus désireux de mourir au nom de « l’honneur » n’étant par ailleurs guère admirables le plus souvent, leur fin censément édifiante ne porte plus guère à ce stade que quelques envahissants remugles de dégoût… Ce que la BD y gagne en noirceur et en violence sèche, elle le perd en subtilité du fait de la brutalité de la solution, brutalité d’autant plus pénible que c’est toujours la même solution qui s’applique, à quelque situation que ce soit. Satsuma, l’honneur de ses samouraïs est une casuistique du suicide altruiste bien avant que de l’honneur, en définitive – une casuistique au sens d’énumération d’espèces, car, finalement, elle ne s’embarrasse guère de subtilités théoriques, en n’ayant à avancer de manière générale qu’une seule réponse, simple et définitive, la même pour tous les cas exposés.

 

Dans les quelques rares mangas ou gekiga historiques que j’ai pu lire (bien peu : ces quatre tomes de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, L’Argent du déshonneur du même Hirata Hiroshi, et, bien sûr, mais dans un registre tout autre, les quatre premiers tomes de la cultissime série Lone Wolf and Cub de Koike Kazuo et Kojima Goseki), j’ai toujours été intéressé par le traitement violent et sans concession que les auteurs infligeaient à la thématique centrale de « l’honneur » ; sans doute l’exotisme de ces considérations éthiques bien particulières y était-il pour quelque chose, mais aussi, je crois, la manière dont les scénarios témoignaient de ce que le monde était bien trop complexe pour s’accommoder véritablement de simplisme en la matière – car ce monde était en nuances de gris, où le Bien et le Mal en tant qu’orientations cardinales ne pouvaient faire sens. La ruse d’Ogami Itto, en même temps que sa haine du monde, autorisent à cet égard des variations saisissantes – tandis que le chasseur de têtes de L’Argent du déshonneur s’avère plus moral qu’on pouvait le croire, et parfois même ses cibles ou commanditaires, en dépit de la souillure ultime qu’est supposée représenter la monétisation de la vie et de la mort ; dans les tomes précédents de Satsuma, cela avait pu donner lieu à des scènes tout à fait remarquables également – et, dans tous ces exemples, l’incompréhension du lecteur français de maintenant quant aux dilemmes éthiques du Japon d’Edo participait sans doute de l’intérêt de la BD, quelle qu’elle soit.

 

Mais, à ce stade, et à force de répétition, de variations finalement pas toujours si subtiles, ne reste plus guère en moi qu’un triste et désagréable écœurement. Mon intérêt pour ce tome 4 en a été considérablement affecté, car la douleur des situations rapportées par l’auteur, et ce par réflexe protecteur peut-être devant cette overdose de seppuku, s’est chez moi muée en une forme d’indifférence vaguement navrée.

 

Ce qui explique aussi, peut-être, pourquoi ce quatrième tome m’a paru inhabituellement confus ? C’est que je ne me sentais plus de m’y investir totalement...

LES ÉPISODES

 

Quelques mots, maintenant, de chacun des cinq épisodes de ce quatrième tome (ils sont globalement d’un volume comparable). Il peut y avoir quelques SPOILERS occasionnels.

 

Deux Âmes

 

« Deux Âmes » n’oppose pas que des âmes, mais aussi deux trames (eh) plus ou moins imbriquées. Dans la première, nous retrouvons Jûzaburô Gondô, affaibli suite à son coup d’éclat sur lequel s’était conclu le tome 3 (du coup les deux épisodes se suivent directement, ce qui est somme toute assez rare dans la série) ; cela lui vaut l’admiration d’un jeune samouraï – dont le père, plus sage sans doute, entend lui faire comprendre que rien n’est jamais aussi simple en pareil cas. Un déroulé un peu didactique, mais dans la lignée des questionnements de la série.

 

J’avoue avoir été davantage séduit par la deuxième trame, aux dimensions sociales marquées, et qui, en tant que telle, renvoie au brillant premier tome… et prépare le chapitre suivant. Comme dit plus haut, nous y voyons le riche fermier Heinaï Kitô avoir l'audace de quémander les services d’un médecin (samouraï) pour un non-samouraï, ce qui irrite et stupéfie tout à la fois les arrogants guerriers de Satsuma. Pour le coup, je suppose que c’est un épisode « positif », et sans doute plus conforme à la morale contemporaine occidentale que bien d’autres, puisque le vieux médecin pose expressément qu’ « il n’y a pas de différence entre les vies humaines ». Mais, comme de juste, cet « argument » demeure incompréhensible aux samouraïs, qui n’ont que le rang en tête – et le rigide système de castes du Japon d’Edo. Aussi le médecin doit-il user d’un autre expédient pour les « convaincre » : le seigneur Shimazu lui-même lui aurait donné toute latitude pour soigner qui il le souhaite… en précisant que ceux qui s’y opposeraient n’auraient d’autre choix que de s’ouvrir le ventre. Eh. Pour le coup, ils s’abstiennent…

 

C’est Jûzaburô Gondô qui fait le lien entre les deux trames – rebelle d’emblée, « l’insolent » si difficile à catégoriser est tout disposé à plaider la cause de Heinaï Kitô…

 

Un épisode assez bien troussé. On a lu bien mieux dans la série, mais cela fonctionne.

 

La Révolte des gôshi

 

J’ai déjà dit quelques mots du deuxième épisode, « La Révolte des gôshi », qui nous ramène au premier tome de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs – et doublement, en fait, puisque, outre sa thématique sociale marquée, il est aussi l’occasion de ramener brièvement sur le devant de la scène le charismatique Sakon Shiba, largement aux abonnés absents dans les deux volumes précédents.

 

La rébellion des gôshi, qui en ont plus qu’assez du mépris et des brimades que leur infligent les samouraïs de rang supérieur, et ce alors même qu’ils sont tous autant de terrassiers dans cette affaire, constitue probablement le moment le plus épique de ce quatrième tome – et avec une efficacité certaine. Je suppose que, comme pour « Deux Âmes », ce chapitre a quelque chose de positif, puisqu’il se conclut sur l’intervention raisonnée et juste du seigneur Ijûin, autrement plus sensé que sa compagnie d’arrogants samouraïs : on évite ainsi le bain de sang attendu.

 

Mais, pour parvenir à ce résultat, le seigneur doit donc faire la démonstration de son courage en succombant, contraint et forcé, à cette compulsion morbide qui seule peut décider du bon droit aux yeux des samouraïs. C’en est tout particulièrement navrant…

 

Mais l’épisode est réussi – jusque dans son caractère de redite, en fait, car retrouver les gôshi, et non loin Sakon Shiba, c’est tout à fait appréciable. Il a peut-être quelque chose de « simple », mais il remplit bel et bien son office.

 

Voleur de riz

 

Je suis plus réservé concernant les deux épisodes suivants, et tout d’abord « Voleur de riz », qui se situe à un niveau plus « intime », peut-être, et en tout cas pas le moins du monde épique.

 

Le samouraï Tetsubeï est affaibli – et son comparse Hikoshirô sait pourquoi : c’est que Testubeï, costaud, est un gros mangeur – et leur ordinaire dans cette opération de travaux publics bien loin de chez eux est considérablement restreint (la politique du shogun, on l’a vu dans les tomes 2 et 3, consistant à imposer les plus rudes et humiliantes des conditions de travail aux samouraïs de Satsuma – notamment en empêchant les paysans locaux de leur venir en aide de quelque manière que ce soit)… Hikoshirô prend sur lui de voler du riz pour Tetsubeï – en l’assurant bien sûr que ce supplément de riz ne provient pas d’un larcin…

 

Mais la vérité se fait jour, et, comme d’habitude, on en vient au questionnement traditionnel : qui doit mourir ? Tetsubeï ou Hikoshirô ? Et les deux en causent longuement… Pour le coup, c’est assez ennuyeux. Et l’intervention en dernière minute d’une petite paysanne mentant pour sauver Hikoshirô, si elle est sans doute dans la lignée des épisodes précédents, ne suffit pas, je le crains, à assurer l’intérêt de ce développement un peu convenu et assez médiocre.

 

La Force de l’âme du Chétif

 

Je tends à croire qu’il en va un peu de même avec le quatrième épisode, « La Force de l’âme du Chétif » ; probablement davantage, en fait… Sur le plan du scénario, du moins, car, graphiquement, l’épisode est tout spécialement beau – aussi bien dans le registre délibérément caricatural de l’ouverture, une orgie de saké, que dans la grandiloquence (mais là encore pas dénuée d’aspects sciemment grotesques) de la danse du vieux père honorant le dragon.

 

Hirata Hiroshi, dans ses gekiga, a souvent mis en scène des « petits » qui s’avèrent plus admirables que les « grands » ; voir notamment, ai-je cru comprendre, le volume intitulé… La Force des humbles. Ici, il y a de ça, et, en même temps, c’est un peu différent – car « le Chétif », comme on l’appelle, est tout de même un samouraï. Mais de par sa naissance uniquement, disent les imbéciles, qui le moquent sans cesse pour sa constitution malingre, laquelle l’empêche de boire du saké aussi bien que de travailler efficacement en tant que terrassier, en dépit de tous ses efforts.

 

Et le mot fatidique survient bien vite : en étant ce qu’il est, « le Chétif », à l’évidence, « déshonore » les samouraïs de Satsuma ! Ben voyons… Comme de juste, notre petit bonhomme s’emploiera à démontrer que tel n’est pas le cas – encore qu’il doive, pour ce faire… abandonner son affiliation au clan Shimazu pour se faire rônin. Cette spécificité intéressante mise à part, et les deux scènes mentionnées plus haut mais surtout pour leur graphisme, l’épisode s’avère donc bien convenu dans son propos (plus ou moins façon fiction sportive...), et un peu trop « mécanique » pour convaincre.

 

Corbeau et Pie-Grièche

 

Reste un dernier épisode, intitulé « Corbeau et Pie-Grièche », et que je trouve assez problématique – je ne sais pas si je l’ai aimé, voire adoré, ou pas… Je suppose que je l’ai aimé – mais il est pour le moins déconcertant.

 

Il se distingue à plus d’un titre, mais déjà parce qu’il met en scène, non des samouraïs de Satsuma ou des paysans des régions de Mino et Owari, mais des agents du shogun sur place – autant dire « le camp ennemi »… ou pas. Deux fonctionnaires, Ôya et Naïtô, se disputent sur les implications de leur mission et la meilleure manière de servir les intérêts du shogun. Le second est pieux, pas le premier – et la dispute qui les oppose porte sur la signification exacte d’un serment signé avec du sang sur un talisman de Kumano… Pour Ôya, ce n’est qu’un bout de papier comme un autre – et Naïtô est profondément choqué de ce mépris à l’égard des dieux ! Alors il prie pour Ôya… lequel a d’autres manœuvres en tête.

 

L’opposition des deux hommes n’est (d’abord ?) pas tant une question d’hostilité mutuelle que d’incompréhension fondamentale ; il n’empêche, les noms d’oiseaux volent bientôt… Et littéralement, puisque Naïtô est dit « Corbeau » par Ôya, et répond en qualifiant l’autre de « Pie-Grièche » – ce qui nous vaut une assez longue (et intrigante) dissertation sur le symbolisme afférent, débouchant, via la généalogie des kanji, sur des considérations pleinement métaphysiques.

 

Ici, il y a sans doute, plus encore que d’habitude, un choc culturel à prendre en compte – et je vais SPOILER, clairement… Au cours du débat entre les deux hommes, et que nous y assistions directement ou indirectement, j’ai clairement penché du côté d’Ôya, tout cynique et froid soit-il – et c’est d’autant plus intéressant, je trouve, que ledit Ôya est celui qui entend se montrer le plus sévère, et même sans contredit injuste, pour les samouraïs de Satsuma, soit « nos héros », avec tout ce qu’ils ont de navrant. Mais c’est qu’en face Naïtô est d’une bigoterie telle qu’il en devient ridicule – et finalement plus superstitieux que véritablement pieux ? Il en va de même pour ceux qui pensent comme lui – et auxquels Hirata Hiroshi confère des traits largement caricaturaux, s'il n'en afflige pas le fonctionnaire.

 

C’est que la controverse dégénère quand les deux hommes se mettent à disserter sur le concept de « punition divine ». Naïtô, bien légèrement pour un homme de religion, met au défit Ôya d’encourir ladite punition en commettant quelque sacrilège – saccager un temple, par exemple. Ce qui n’effraie en rien Ôya : Naïtô n’osait sans doute pas croire qu’une chose pareille serait possible, il lui paraissait impensable que quiconque puisse commettre pareil crime au mépris des répercussions surnaturelles à ses yeux inévitables, mais Ôya exécute son blasphème sans même y penser, et plastronne : la punition divine ne semble pas disposée à le frapper, décidément… Naïtô, vaincu dans son pari, et stupéfait, doit se plier à la sanction décidée par Ôya – sanction qui le rendra plus ridicule que jamais, mais cette fois d’une manière plus pathétique : il doit se promener avec un corbeau mort sur la tête ! L’affaire finira mal pour le pieux agent du shogun, bien sûr – humilié, jugé totalement fou et même accusé du sacrilège qui l’avait tant horrifié…

 

Et Ôya ? C’est ici qu’une bascule opère, dont je ne sais que penser… Car, sur le mode d’une fable édifiante, mais pas qu’un peu grotesque, il subit enfin le courroux divin pour ses méfaits – jusqu’à une mort parfaitement ridicule (bien des années plus tard – la BD opère ici un bond en avant, et il y en a quelques autres exemples).

 

Et je ne sais pas ce qu’il faut en penser – je ne sais pas si cette mise en scène moralisante de la punition divine est pertinente ou pas, et doit être prise au sérieux ou pas. Je ne sais pas davantage ce qui, dans ma réaction de petit agnostique faisant plus que loucher sur l’athéisme et qui a biberonné aux Lumières, est à propos ou ne l’est pas dans cette lecture.

 

Ou, pour dire les choses autrement, je ne sais pas si c’est mon épisode préféré de ce quatrième tome, ou celui qui m’a le plus déçu (mais pas le plus médiocre, ça, c’est encore autre chose, et « Corbeau et Pie-Grièche » a évidemment pour lui d’être plus original que les bien convenus « Voleur de riz » et « La Force de l’âme du Chétif »).

 

Manière de signifier que c’est peut-être en moi que réside ici le problème, et non dans la BD.

 

MAIS… MAIS NON ?!

 

J’en ai fini avec les cinq épisodes… mais pas tout à fait avec ce quatrième volume. Il est en effet complété (comme souvent) par un bref paratexte… hélas pour le moins déconcertant, au mieux.

 

En guise de postface, nous avons un article signé d’un certain Jean Karnac (?), et intitulé « L'Esprit sacré de la Voie du Samouraï et son universalité ». Et c’est passablement mauvais. Notez, je n’aurais pas la prétention d’expliquer au juste ce qu’était un samouraï, et a fortiori ce que pouvait bien être la Voie du Samouraï (malgré Miyamoto Musashi et son Traité des Cinq Roues, abondamment mentionné, le Hagakure qu’il me faudra bien approcher un de ces jours, Mishima Yukio trippant sur le précédent au travers de ses fantasmes les plus moites dans Le Japon moderne et l’éthique samouraï, ou le Ghost Dog génialissime de Jim Jarmush). Je doute cependant, et c’est peu dire, que cet article nous renseigne en quoi que ce soit à ce propos. Car il s’agit en l’espèce d’un gloubiboulga syncrétique à prétention « spirituelle », prétendant disséquer la Voie du Samouraï sur la base de considérations « universelles » tirées, par exemple, du Coran ou de Raimond [sic] Lulle (oui). Si l’universalisme tend à me laisser un peu sceptique assez souvent (jusqu'à battre en brèche mes fondamentaux humanistes et libéraux, etc.), je ne nie certainement pas la pertinence du comparatisme, de manière générale. Mais ça, c’est tout sauf pertinent – c’est de la bouillie « spirituelle », mêlée d’un inévitable mysticisme lourdingue. Un machin totalement à côté de la plaque, fond et forme, et dont on pourra juger le sérieux, la précision et l’élégance tout spécialement dans cette magnifique citation :

 

« La guerre et le combat est [sic], en définitive, un désordre pour rétablir l'ordre rompu, comme le définissait René Guénon (voir sur Internet). »

 

Mais pourquoi, bon sang ? Qu’est-ce que ça vient foutre là ? Hélas, ce n’est pas la première fois que je lis une BD de Hirata Hiroshi desservie par un pseudo-paratexte des plus malvenu – même si le précédent cas (chez Akata « pur », puisque Satsuma, l’honneur de ses samouraïs est une coédition Delcourt/Akata) était sans doute encore plus consternant, et tant qu'à faire carrément nauséabond dans son sous-texte : la préface idiote et improbable du guignolesque Pierre Jovanovic, passablement conspi et probablement fafisante, en tête de l'excellent volume qu'est autrement L’Argent du déshonneur

 

Pourquoi, bordel ? Hirata Hiroshi est un bien trop brillant gekigaka pour mériter d’être ainsi souillé...

 

UNE VAGUE LASSITUDE

 

Bon, on peut faire l’impasse sur cette ultime bizarrerie, hein. Mais, en définitive, que penser de ce quatrième tome de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs ?

 

Je ne peux pas cacher une certaine déception – qui est avant tout lassitude. J’avais adoré les deux premiers tomes, vraiment superbes ; le troisième tome, sans me déplaire à proprement parler, m’avait paru un bon cran inférieur... et c’est à nouveau le cas concernant ce tome 4.

 

La compulsion morbide des samouraïs, telle qu’elle est mise en scène, à force de répétition, a fini par me lasser – et m’écœurer légèrement ; ce qui était peut-être dans les intentions de l’auteur, mais pas dit, car la distance culturelle joue forcément dans cette affaire – en fait, je peux d’autant moins me montrer catégorique à cet égard que le discours tenu par l’auteur me paraît plus confus qu’auparavant… Et les épisodes un peu trop « mécaniques » de ce quatrième volume compensent en mal l’inventivité appréciable du dernier chapitre – tout perplexe qu’il m’ait laissé…

 

Au crédit de l’auteur, bien sûr, le dessin s’avère toujours aussi brillant, mais pas au point de me masquer ce que je suis porté à voir comme des faiblesses du scénario – tout en relevant bien que le problème est peut-être plutôt en moi que dans la BD à proprement parler, donc

 

Je poursuivrai néanmoins – d’autant que j’ai cru comprendre que le niveau remontait dans les derniers tomes (et tout particulièrement l’ultime ?).

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

Première séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

0 : PROLOGUE

 

Il s’agit d’une simple amorce qu’il m’a fallu imposer pour justifier tant bien que mal l’implication de ce groupe assez conséquent de six PJ ; comme cela tourne autour du personnage de Gordon Gore, j’en avais fait part à son joueur avant la partie.

 

[0-1 : Gordon Gore : Timothy Whitman] Gordon Gore, c'est notoire, aime à se distraire en enquêtant de manière totalement bénévole (pour lui...) et dilettante sur des affaires intéressant la bonne société de San Francisco. Son nom a pu circuler dans ce milieu, et aboutir à ce que le banquier Timothy Whitman, richissime patron de l'American Union Bank, le contacte pour une affaire nécessitant la plus grande discrétion. Whitman n'a rien de commun avec Gore : grand bourgeois austère et même puritain, il méprise à l'évidence le dilettante dépensier et décadent, mais les références indéniables de ce dernier ont emporté la décision du banquier, qui se veut avant tout un homme de « bon sens », pragmatique.

 

[0-2 : Gordon Gore : Timothy Whitman ; Clarisse Whitman] Lors de leur première entrevue à ce propos, la veille au soir, en privé, Whitman a rechigné à se montrer très précis sur ce qu'il attendait au juste. Gore lui a fait la remarque qu'il aurait besoin de davantage d'éléments pour accepter l'enquête, et Whitman a commencé, à regrets, à évoquer quelques éléments plus précis – il s'agit de retrouver sa fille cadette, Clarisse, qui a disparu depuis plusieurs jours ; et qui sait dans quel guêpier elle a pu se fourrer... Mais, pour lui, c'est davantage qu'une simple fugue : il n'a rien lâché de plus précis, mais il dispose sans doute d'éléments en ce sens, et c'est bien pourquoi il considère qu'une enquête s'impose, une enquête n'impliquant pas la police, ni, directement du moins, un ou des détectives privés, affiliés à Pinkerton notamment, car il n'a pas confiance... Le profil de Gore, par contre, le rend approprié pour régler cette affaire au mieux.

 

[0-3 : Gordon Gore : Timothy Whitman] Gore sait qu'il manque encore d'éléments, mais, sur la base de ces premiers échanges, il a néanmoins pu constituer une équipe qu'il juge adéquate, et qu'il compte bien imposer à Whitman quoi qu'il en soit, d'où ce rendez-vous à l'American Union Bank, dans Financial District, le lundi 2 septembre 1929, à 10 h. Whitman, mis devant le fait accompli, n'en sera que plus furieux, suppose Gore, mais le banquier devra admettre qu'il n'a pas vraiment le choix, et accueillir tout ce petit monde dans son bureau.

 

[0-4 : Gordon Gore : Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton ; Clarisse Whitman, William Randolph Hearst] Pour Gore, il allait de soi que sa compagne du moment, la très délurée et active Eunice Bessler, serait mêlée à l'affaire – et d'autant plus, mais cela il le garde pour lui, qu'elle pourrait ressembler d'une certaine manière à Clarisse Whitman ? De même en ce qui concerne son vieux domestique chinois, Zeng Ju, dont il sait qu'il dispose de ressources insoupçonnées au regard de sa fonction de majordome... À plusieurs reprises, Gore a eu recours aux services du détective privé Bobby Traven et du journaliste Trevor Pierce ; il pense qu'ils pourraient être utiles en cette affaire, tout en étant suffisamment discrets – Pierce n'est ainsi pas du genre à susciter un scandale de mœurs, ce sont les affaires politico-financières qui l'intéressent, et il déteste Hearst... Bien sûr, ces deux-là doivent être payés – Traven n'est pas regardant, mais, pour Pierce, il a fallu davantage que de l'argent : la promesse de confidences sur les filouteries de certains membres de la bonne société san-franciscaine – et à la mairie... Ce « paiement » aura lieu à la fin de l'affaire. Enfin, Gore a eu l'occasion de constater qu'une approche plus « intellectuelle » était souvent fructueuse, et le profil de Clarisse l'a incité à requérir les services de sa propre psychiatre, Veronica Sutton ; celle-ci était extrêmement réticente au départ – ce genre d'enquêtes, ce n'est absolument pas son monde, et Gore est son patient ! Mais il a su lui faire miroiter des sujets d'étude intéressants (la personnalité de Clarisse au premier chef), et se montrer vraiment très généreux financièrement... Sutton n’a rien de cupide, mais l’idée de disposer de fonds suffisants pour mettre en place une institution psychiatrique d’avant-garde n’a pas manqué de la séduire, aussi a-t-elle bien voulu remiser, au moins temporairement, ses préventions de côté, et participer à l'entretien à l'American Union Bank, sans pour autant s'engager plus avant ; cela convient très bien à Gore, qui ne doute pas qu'une fois accrochée, elle s'intègrera d'elle-même et volontairement dans leur petit groupe d'investigateurs…

I : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 10H – AMERICAN UNION BANK, 105 MONTGOMERY STREET, FINANCIAL DISTRICT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

[I-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton] Les personnages ont rendez-vous, à 10 h, à l’American Union Bank. La plupart sont à l’heure, ayant pris soin de venir avec un peu d’avance, d’abord le petit groupe constitué par Gordon Gore, Eunice Bessler et Zeng Ju, ensuite et séparément Bobby Traven et Trevor Pierce. Mais Veronica Sutton, elle, a choisi d’avoir quelques minutes de retard – pas grand-chose, mais c’est une manière pour elle de signifier qu’elle n’a rien d’un larbin à qui on donne des ordres ; tout spécialement en pareil cas : l’initiative de son patient Gordon Gore la laisse pour le moins perplexe…

 

[I-2 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman] Ils patientent dans une luxueuse salle d’attente attenante au bureau de Timothy Whitman. À 10 heures tapantes, ils sont rejoints par un jeune homme au port hautain, qui, de manière très explicite, jette un œil à sa montre en pénétrant dans la pièce. Sans dire un mot, il consacre deux, trois minutes à dévisager successivement les investigateurs – ce qui donne le temps à Veronica Sutton d’arriver, et il s’attarde quelque peu sur elle… Mais la psychiatre suppose que c’est aussi, pour lui, une manière de signifier qu’il sait qui elle est. Le jeune homme se présente enfin : Daniel Fairbanks, le secrétaire particulier de M. Whitman, lequel va les recevoir.

 

[I-3 : Gordon Gore, Bobby Traven : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman] Toutefois, il lui faut d’abord spécifier quelques détails, d’ordre très pragmatique : le salaire journalier sera de 25 $ par personne, plus les frais, mais seulement sur présentation de factures dûment complétées (« Nous sommes dans une banque, nous sommes des gens sérieux, et attendons à cet égard autant de sérieux de votre part. ») ; il y aura un bonus de 300 $ par personne si l’affaire est réglée de manière satisfaisante en moins d’une semaine, soit d’ici au lundi 9 septembre. « Posons les choses : si vous n’êtes pas d’accord avec ces conditions, inutile d’ennuyer M. Whitman, vous êtes libres de vous en aller. » Il arrête son regard sur Gordon Gore. Lequel se lève, et se tourne vers ses associés : « Les banquiers, qui préparent tout à l’avance et avec le plus grand soin... », leur dit-il avec un sourire ; mais admettons, ce n’est pas ce qui les intéresse, après tout ? Bobby Traven se lève à son tour : il n’est pas d’accord avec cette allégation désinvolte de son employeur, et le lui fait comprendre… Toutefois, il sait, d’expérience, que le tarif proposé est à vue de nez tout à fait raisonnable, et même généreux – dans l’absolu, tant qu’ils ne savent rien de plus quant au sujet même de leur enquête… Presque par réflexe, il demande toutefois davantage ; mais Gordon Gore, d’un ton plus sérieux, le rassure – il sait très bien ce qu’il en est, ils ont déjà travaillé ensemble… Le tarif proposé par Fairbanks lui paraît correct, mais il est près à rallonger la sauce pour son employé au langage guère châtié ; ce qui convient parfaitement à Bobby, souriant. Gore a un geste de la main traduisant un vague agacement pour ces questions d’argent ; si M. Fairbanks veut bien les introduire auprès de M. Whitman ? Le secrétaire les dévisage tous une dernière fois, regarde à nouveau sa montre – très chère –, puis ouvre la porte du bureau attenant et invite les investigateurs à y pénétrer.

 

[I-4 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler : Timothy Whitman, Daniel Fairbanks] Gordon Gore approche de la porte et fait signe à ses amis d’entrer, il fermera la marche. Voyant que son maître s’est débarrassé de sa veste, Zeng Ju offre aussitôt de la prendre. Situé au dernier étage d’un gratte-ciel, le bureau de Timothy Whitman est une grande pièce des plus luxueuse, offrant une impressionnante vue panoramique sur la Baie de San Francisco ; mais l’aménagement intérieur n’a finalement rien de clinquant. Assis à son poste de travail, Timothy Whitman est en train d’étudier avec le plus grand sérieux des dossiers quand les investigateurs pénètrent dans la pièce. C’est un homme assez imposant et rebondi, affichant un air perpétuellement sérieux, et impeccable dans son costume de qualité (mais sans épate) ; affligé d’une calvitie déjà avancée, il arbore une moustache soigneusement entretenue qui n’est pas pour rien dans l’aura de sévérité qui émane de sa personne. Il ne fait pas attention à ses invités tandis qu’ils le rejoignent et que Daniel Fairbanks les invite à prendre place dans six fauteuils visiblement confortables, spécialement disposés à leur intention – mais Zeng Ju, à son habitude, préfère rester debout juste derrière son maître. Une fois tout le monde installé, et après avoir jeté lui aussi un œil à sa montre (encore plus luxueuse, incomparablement, que celle de son zélé secrétaire), Timothy Whitman lève enfin la tête, et dévisage à son tour les investigateurs – avec un air sévère, donc ; il s’attarde un peu plus sur Gordon Gore, avec une vague moue de scepticisme, mais ignore presque totalement la souriante Eunice Bessler

 

[I-5 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler : Timothy Whitman ; Louise Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman] Le banquier prend enfin la parole : inutile de faire les présentations, il s’en moque ; Gordon Gore lui a assuré que les investigateurs étaient des gens compétents, capables de régler cette affaire au mieux, le reste ne l’intéresse pas. Il regarde sa montre, puis lâche un bref soupir : « Une chose quand même... Je vous parle en tant que père, et non en tant que banquier. » Il s’interrompt brutalement, puis, regardant tous ses interlocuteurs : « Est-ce que vous avez des enfants ? » A priori, seul Zeng Ju est dans ce cas, mais il n’en fait pas état – conformément à son rang. Devant l’absence de réponse positive, le banquier grommelle : « Mais qu’est-ce qui ne va pas, chez vous... » Après quoi, dans un nouveau soupir, il adresse un regard assez inquisiteur à Eunice Bessler. Puis il reprend : « Bon. Moi, je suis père. J’ai deux filles. Il y a Louise, l’aînée, adorable, belle, gentille… Je compte bien sûr la marier à un beau parti, et prochainement ; elle ne s’intéresse pas trop aux hommes que je lui présente, mais… Bon. Il y a Louise, et il y a Clarisse. » Il s’attarde à nouveau sur Eunice. « Clarisse, elle… elle est effrontée, défiante ; elle a des avis sur tout et n’importe quoi, et ne se prive pas d’en faire part à tout bout de champ. Et ses… relations… Des hommes, oui, beaucoup – et aucun de convenable ! Des "artistes", des "musiciens", des "auteurs"... » On entend les guillemets méprisants dans sa voix. Il bloque à nouveau, et dévisage ses invités : « Est-ce qu’il y a des "artistes" parmi vous, de ces gens qui ont la… la "fibre artistique", comme ils disent ? » Eunice, avec un grand sourire, lui dit être une actrice (les autres ne pipent pas mot). Le banquier reprend : « Une "actrice"… Ouais… Ce pays court à sa perte. Hollywood, hein ? Les "fantaisies" artistiques… Une perte d’espace, de temps, et donc d’argent. Qui ne remboursera jamais les sommes absurdes investies dans ces sottises… L’idée de voir ma Clarisse traîner en pareille compagnie de parasites... » Nouveau soupir, plus profond que les précédents. Et il reprend : « Clarisse… Elle a disparu. Et je veux qu’elle revienne avant de se fourrer dans les ennuis. Des ennuis sérieux. Ma femme et moi ne l’avons pas vu depuis cinq jours, maintenant – et… Oui, je suis inquiet. Comprenez bien : ce n’est pas la première fois qu’elle quitte la maison sans autorisation – des sorties nocturnes… Elle trouvait même à quitter sa chambre, inutile de l’enfermer. Elle rentrait tard dans la nuit, le lendemain matin parfois… Mais elle n'est jamais partie aussi longtemps. Cinq jours. Je suis inquiet... Elle a des mauvaises relations, et… je crains le pire. C’est bien pour cela que je vous ai contacté, M. Gore. Clarisse est une fille difficile – mais c’est ma fille, et je veux qu’elle retourne à la maison.»

 

[I-6 : Veronica Sutton : Timothy Whitman] Veronica Sutton intervient : a-t-il envisagé que sa fille souhaitait simplement vivre sa vie sans lui ? « Madame… J’ai fait plus que l’envisager, et je vous l’ai dit : ce n’est pas une bête escapade comme les autres, même le mot de "fugue"… Avec toutes les fadaises que l’on répand de nos jours, l’idée de "s’émanciper", forcément… Qu’importe : elle a 18 ans, elle est mineure, je suis son représentant légal ; sa place est dans ma maison. »

[I-7 : Gordon Gore : Timothy Whitman, Daniel Fairbanks ; Clarisse Whitman, Dorothy Whitman] Gordon Gore demande un cigare à Timothy Whitman, d’une manière très désinvolte qui surprend le banquier ; il a quelques questions à lui poser… Peut-il se montrer plus précis quant aux « fréquentations » de Clarisse ? A-t-il des noms à leur soumettre ? Sans doute ces bons-à-rien ont-ils des noms, mais il n’a jamais pris la peine de s’en enquérir, à quoi bon… Après un temps de réflexion, il semble envisager quelqu’un de plus précis, puis secoue la tête : non, il ne sait pas ; peut-être sa femme pourra-t-elle les renseigner ? Il pourrait de toute façon être utile à Gore et à son équipe de rendre une visite à la Résidence Whitman : « Fairbanks peut vous organiser un rendez-vous pour cet après-midi, 15 heures. » Le banquier regarde à nouveau sa montre.

 

[I-8 : Gordon Gore, Bobby Traven : Timothy Whitman] Puis Gordon Gore invite le détective privé Bobby Traven à poser des questions à Timothy Whitman : c’est sa partie, après tout ! « Merci coco. » Quant le banquier a-t-il vu pour la dernière fois sa fille, et où ? Il y a cinq jours, à la maison. Et il n’appelle Gore qu’après cinq jours ? Bizarre, son histoire… Brusqué, Whitman lâche que « les circonstances sont… particulières ». Et la police, qu’est-ce qu’elle fait ? Elle n’est pas au courant – et le banquier entend bien que cela reste ainsi, c’est pourquoi il a fait appel aux services de M. Gore, qui a la réputation de pouvoir régler ce genre d’affaires discrètement, et il tient à la discrétion. « Ouais… C’est quoi que la police doit pas savoir, y a quoi là-dessous ? De la drogue ? De la prostitution ? » Whitman commence à s’énerver : la police de San Francisco est notoirement inefficace et corrompue, il n’attend rien d’elle ! Le détective est-il aussi compétent que le prétend M. Gore ? Peut-il trouver sa fille, ou pas ? Gordon Gore répond de lui. Le banquier regarde à nouveau sa montre : « Bon, vous avez d’autres questions ? J’ai du travail ! »

 

[I-9 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler : Timothy Whitman ; Clarisse Whitman] Gordon Gore coupe court et suppose qu’ils n’apprendront rien de plus utile ici – effectivement, autant se rendre à la Résidence Whitman à 15 heures. Il propose donc de s’en tenir là pour l’heure. Mais oui : mieux vaut pour M. Whitman ne pas leur mettre la police dans les pattes, il est sans doute possible de régler cette affaire discrètement. Zeng Ju sort de sa réserve habituelle : M. Whitman pourrait-il leur confier une photographie de Mlle Clarisse ? Oui, bien sûr, le banquier leur en tend une, qu’il sort du tiroir de son bureau. Une jeune fille pétillante, un brin espiègle, assurément charmante… Gordon Gore la regarde, puis se tourne vers Eunice Bessler, souriant : « Elle vous ressemble à s’y méprendre ! » Et précise en chuchotant : « En moins jolie, toutefois. » L’actrice le remercie, et joue son jeu : « Elle pourrait sans doute percer à Hollywood ! » Gore, taquin, suppose qu’ils pourront lui en parler quand ils l’auront retrouvée – si son père le veut bien, naturellement… Whitman ne goûte pas la plaisanterie : « Vous me ferez le plaisir d’avoir ces conversations ailleurs que dans mon bureau. Fairbanks, raccompagnez-les, et voyez avec eux pour… la paperasse. » Après un nouveau coup d’œil à sa montre, le banquier s’attelle de nouveau à la lecture de ses dossiers.

 

[I-10 : Gordon Gore, Zeng Ju, Trevor Pierce, Bobby Traven, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman, Dorothy Whitman] Daniel Fairbanks les reconduit dans la salle où ils avaient patienté. Il faut faire les choses en bonne et due forme : il a préparé les contrats – libre à eux de les lire en détail, mais ils devront être signés avant qu’ils ne quittent cette pièce. Par ailleurs, concernant les honoraires, M. Whitman l’a autorisé à leur verser à chacun une avance de 50 $. Il va de ce pas s’occuper du rendez-vous de cet après-midi (et en donne l’adresse, à Pacific Heights) ; il insiste sur leur ponctualité : Mme Whitman est tout aussi exigeante que son époux à cet égard. Enfin, il exige un rapport téléphonique quotidien, chaque matin à 9 heures précises, témoignant des avancées de l’enquête, et, le cas échéant, des frais engagés – mais il rappelle au passage la nécessité de factures en bonne et due forme. Gordon Gore persiste sur le goût des secrétaires pour la précision, et n’a guère envie de perdre du temps à lire quelque chose d’aussi ennuyeux qu’un contrat – peut-être Zeng pourrait-il s’en charger ? Mais il n’y connaît rien… Trevor Pierce est plus compétent – et ne comptait certainement pas signer quoi que ce soit sans le lire au préalable ; Bobby Traven non plus. Tous deux constatent que les contrats ont été conçus avec sérieux et application, probablement davantage que ce à quoi le détective privé est habitué. Mais le journaliste comprend autre chose, suite à se lecture méticuleuse : le contrat est conçu de telle sorte que rien de fâcheux ne pourra impliquer M. Whitman en cas de soucis des investigateurs avec la justice, tout spécialement – il est totalement protégé en pareil cas, et ne serait d’aucun secours à des maladroits se retrouvant en cellule ou devant le juge… Ce n’est pas forcément une clause inhabituelle, mais on y a apporté un soin particulier. Bobby Traven n’en est que davantage convaincu qu’il y a anguille sous roche – une dimension proprement criminelle à l’affaire, dont Timothy Whitman n’a pas fait état ; il en fait part, discrètement, à Gordon Gore – pour lui, ça justifierait bien un supplément, d’ailleurs… Mais le dilettante, une fois de plus, prend sur lui de payer la différence. La paperasse l’ennuie, il a hâte de quitter la banque et de se mettre à enquêter ; il signe donc le contrat sans plus attendre, avec son très luxueux stylo-plume, et invite ses camarades à ne pas faire davantage de chichis – ils signent à leur tour, Eunice Bessler lui empruntant son stylo au passage. Veronica Sutton prie Fairbanks de bien vouloir lui adresser un double à son cabinet.

[I-11 : Bobby Traven, Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, Timothy Whitman] Bobby Traven ne compte toutefois pas partir sans un dernier et brutal coup d’éclat, et prend violemment à partie Fairbanks : ça ne serait pas lui qui aurait vu la petite pour la dernière fois ? Il a un comportement très suspect ! Le secrétaire en tombe des nues – ce qui efface sur son visage son habituelle moue arrogante… Il regarde le détective les yeux exorbités, puis se tourne, presque désespéré, vers Gordon Gore lequel se contente de vanter la « rafraîchissante gouaille populaire de M. Traven »… Mais Fairbanks s’insurge : c’est de la diffamation ! Il ferait bien d’adopter un comportement plus séant – tout particulièrement quand il se rendra à la Résidence Whitman : Mme Whitman ne sera pas aussi coulante que lui face à pareilles allégations grossières ! Par ailleurs, le secrétaire a du travail – vont-ils enfin quitter les lieux ? Gordon Gore se montre sarcastique : un travail plus important que retrouver la fille de M. Whitman ? Fairbanks se raidit : « Le monde n’a pas cessé de tourner, M. Gore. » Le dilettante concède que c’est tout à fait vrai – la chose la plus pertinente que Fairbanks ait jamais dite. Il tend au secrétaire son cigare à peine entamé – Fairbanks ulcéré lui indique un cendrier d’un signe de la tête… Gore y dépose nonchalamment le mégot, et ils prennent tous la direction de la sortie.

 

[I-12 : Gordon Gore, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Timothy Whitman, Dorothy Whitman, Clarisse Whitman, Daniel Fairbanks] En chemin, Gordon Gore demande à son domestique Zeng Ju ce qu’il pense de tout cela. Le vieux Chinois ne saurait dire en l’état – et il se rangera à son avis ; comme toujours… Avant le rendez-vous de 15 heures, Gordon Gore incite Bobby Traven à fouiner dans ses dossiers, voir s’il ne trouverait rien concernant la famille Whitman - aussi bien Timothy Whitman ou son épouse que Clarisse. Le détective privé est sceptique – en tout cas, gérer « la haute », c’est l’affaire du patron ; lui, son truc, c’est les bas-fonds ! Mais si la petite fréquentait bien des « aaaaaartistes », il ne doute pas qu’il lui faudra bientôt enquêter dans des « trous pourris ». Il embarque d’autorité la photo de Clarisse ; il va la montrer à quelques contacts du Tenderloin, et d’ores et déjà Chez Francis, où il a ses habitudes… enfin, il le fera à l’ouverture, dans la soirée. En fait, il est persuadé que « la petite » se terre quelque part dans un trou, désireuse de changer de vie, peut-être fait-elle déjà « la danseuse »… Il pense pouvoir mettre la main sur elle dans les vingt-quatre heures au plus ; il chuchote d’ailleurs à Gordon Gore qu’il ferait bien traîner un peu les choses, histoire d’être correctement payé, puisque le salaire est journalier... Le dilettante, bien loin de s’en offusquer, lui répond en souriant que ce serait terriblement décevant : pour l’amour du sport, il faut aller vite ! Mais Bobby s’en moque totalement, du « sport »… Trevor Pierce, de son côté, compte lui aussi compulser ses dossiers personnels, très amples et bien informés : le banquier n’a-t-il pas trempée dans des affaires louches ? Peut-être aussi l’arrogant FairbanksLe journaliste également est convaincu qu’il y a anguille sous roche.

 

[I-13 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, Louise Whitman] Veronica Sutton va rentrer chez elle en taxi – elle a des chats à nourrir, et retrouvera le petit groupe à Pacific Heights. Mais Gordon Gore, qui savait que la psychiatre était la seule dont l’engagement n’était pas acquis, la retient un bref instant : « Une affaire excitante, n’est-ce pas ? » La psychiatre prend son temps pour répondre – ce qui, elle le sait très bien, vaudra acceptation ou refus de l’affaire. Mais elle concède que le portrait fait par M. Whitman de sa fille Clarisse l’intéresse ; en fait, elle a hâte de rencontrer Dorothy Whitman, et éventuellement aussi Louise Gordon Gore en est ravi, c’est parfait ! « À tout à l’heure, ma chère ! »

II : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 15H – RÉSIDENCE WHITMAN, 32 LYON STREET, PACIFIC HEIGHTS, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

[II-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Veronica Sutton, Bobby Traven, Trevor Pierce : Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Les investigateurs n’ont pas forcément eu le temps de faire grand-chose d’ici au rendez-vous à la Résidence Whitman : tandis que Gordon Gore et Eunice Bessler déjeunaient dans un restaurant huppé de Downtown (l’actrice confiant à son amant qu’elle se reconnaît un peu dans le portrait de Clarisse Whitman), Zeng Ju est rentré à la Résidence Gore, sur Nob Hill, pour y effectuer ses tâches domestiques. De retour à son appartement, Veronica Sutton s’est essentiellement occupée de ses chats. Bobby Traven, frustré qu’il soit trop tôt pour aller Chez Francis, son « restaurant français » fétiche du Tenderloin, est passé faire un tour à son agence, mais ses dossiers ne contenaient rien pouvant concerner la disparition de Clarisse Whitman de toute façon, ce n’est pas sa manière d’enquêter... Trevor Pierce, enfin, n’a guère eu davantage de chances de son côté : le nom du richissime banquier revient bien régulièrement dans ses dossiers, et il ne doute pas que ce « gros poisson » soit mêlé à des affaires louches ; il compte bien l’avoir un de ces jours, mais n’a rien trouvé de probant…

 

[II-2 : Gordon Gore, Bobby Traven : Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, Louise Whitman] Tous les investigateurs se retrouvent donc à la Résidence Whitman, une demeure cossue de Pacific Heightstrès riche à l’évidence, mais sans le clinquant des manoirs de Nob Hill tel que celui de Gordon Gore. Bobby Traven sonne sans plus attendre, et c’est un majordome qui leur ouvre – très strict à l’évidence. Ils ont été annoncés – s’ils veulent bien le suivre ? Il les conduit dans un salon assez luxueusement décoré – mais essentiellement avec du mobilier ancien : pas de tableaux ou de sculptures, plutôt du fonctionnel ; quelques photos de famille tout de même, très dignes, guère souriantes : les investigateurs y reconnaissent aisément Timothy Whitman ainsi que Clarisse, et peuvent supposer que les deux autres femmes qui reviennent le plus souvent sont Dorothy et Louise. Le majordome leur dit qu’il va de ce pas prévenir Mme Whitman… mais, un peu nerveux, « préfère les prévenir » que cela pourra prendre un peu de temps, il faut que Madame se prépare. Il va leur amener des rafraîchissement en attendant – une excellente limonade ; à moins qu’ils ne préfèrent du thé ? Mais Gordon Gore l’interpelle : on a insisté sur leur ponctualité, y a-t-il un imprévu ? Non, rien de la sorte ! Madame va les recevoir sous peu, c’est simplement… Mais justement, il vaut mieux qu’il aille la prévenir ! Bobby réclame un whisky, ce qui lui vaut un sourire crispé du majordome, lequel ne s’attarde pas davantage : « Si vous voulez bien m’excuser... »

 

[II-3 : Veronica Sutton : Montgomery Phelps, Dorothy Whitman, Louise Whitman ; Clarisse Whitman] L’attente dure vingt minutes. Le majordome était revenu entre temps pour les rafraîchissements (non, pas de whisky…), mais il les invite alors à le suivre dans une autre pièce, où « Madame et Mlle Louise » vont les recevoir. Il les conduit dans un autre salon, au premier étage (et avec une vue imprenable sur le Présidio ; les fenêtres sont ouvertes, une petite brise agréable de fin d’été baigne la pièce) ; la pièce est assez similaire à la précédente, mais avec un bureau derrière lequel est assise Dorothy Whitman, tandis que la sœur aînée de Clarisse se tient debout à ses côtés. Veronica Sutton perçoit très vite, avant même la moindre parole, que Mme Whitman est nerveuse, et elle a son idée sur la raison de cet état : la dame a passé vingt minutes à se préparer pour être parfaitement impeccable, et elle l’est, mais, en dépit du caractère attendu de cette réception, elle se sent prise au dépourvu… Mme Whitman remercie « Phelps », qui peut disposer. Le majordome se retire et ferme la porte derrière lui.

 

[II-4 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Dorothy Whitman] Dorothy Whitman fait alors part de ce que son époux l’avait prévenue de cette visite, et remercie les investigateurs de leur présence. Pourraient-ils, cependant, attester de leur identité ? On n’est jamais trop prudent… Gordon Gore se présente, et la loue pour sa mise parfaite ; il l’assure que les autres personnes dans cette pièce ont été spécialement choisies par lui-même, et qu’elle peut avoir en eux tous pleine et entière confiance ; toutefois, il peut témoigner de son identité – et, suppose-t-il, ses associés de même. On tend quelques cartes… mais, et c’est une évidence tout spécialement pour Veronica Sutton, Mme Whitman ne sait tout simplement pas quoi en faire : elle aurait accueilli avec la même satisfaction de façade une carte de bibliothèque périmée… Dès lors, elle s’adresse essentiellement à Gordon Gore, à l’évidence l’homme qui présente le mieux dans cette pièce – elle a noté la présence de Veronica, mais la psychiatre a vite compris qu'elle avait pour elle quelque chose d’un peu gênant : en fait, dans les banalités précédant le cœur de l’entretien, Veronica a pu constater que Mme Whitman ne s’adressait jamais à elle, pas plus qu’à Eunice Bessler ; elle a son opinion sur la place des femmes en bonne société, et c’est là une affaire d’hommes – d’une certaine manière, à ses yeux, toutes deux accaparent la place traditionnellement dévolue à des hommes…

 

[II-5 : Bobby Traven, Gordon Gore : Dorothy Whitman, Montgomery Phelps] Ces banalités se poursuivent jusqu’à ce que le majordome revienne avec du thé et des cookies ; il ressort aussitôt, et les choses sérieuses vont pouvoir commencer. Toutefois, Bobby Traven, qui ne se sent pas forcément à sa place dans ce salon feutré, se lève alors et fait mine de rejoindre Phelps. Mais Dorothy Whitman, profondément surprise, presque choquée, l’interpelle aussitôt : « Monsieur ? » Le détective se retourne : oui ? « Nous avons à discuter, Monsieur, je vous prie de bien vouloir rester dans cette pièce. » Bobby répond que son « représentant, M. Gordon Gore », est là pour elle – quant à lui, il a besoin d’aller aux toilettes, sans doute Phelps pourra-t-il les lui indiquer, et… « Est-ce une envie si pressante, Monsieur ? Je pense que vous pourriez attendre que nous ayons discuté concernant cette affaire… Après quoi Phelps pourra vous accompagner, certes, mais pour l’heure nous sommes occupés ici, n’est-ce pas ? » Bobby obtempère et se rassied en maugréant…

 

[II-6 : Veronica Sutton : Dorothy Whitman, Louise Whitman ; Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Dorothy Whitman évoque enfin l’affaire qui les intéresse, et Clarisse. Pour l’essentiel, elle reprend exactement les termes de son époux, mais en appuyant peut-être encore davantage sur l’idée que la jeune fille disparue n’a conscience, ni de son rang dans la société, ni de la place qui est la sienne eu égard à son sexe – chose qui importe énormément aux yeux de Mme Whitman. D’où une profonde honte pour la famille dans son ensemble, bien mal payée de tout l’amour prodigué au fil des année à Clarisse ! Par ailleurs, Dorothy Whitman ne cesse de comparer ses deux filles, dressant l’éloge de Louise, qui se trouve à ses côtés… mais sans jamais lui laisser la parole, et, finalement, l’impression n’en est que plus grande qu’elle n’en parle que comme d’un objet – chose qui n’échappe certes pas à Veronica Sutton. En fait, Louise se contente d’être là – les yeux baissés sur le plancher, le visage fermé, sans dire un mot.

 

[II-7 : Trevor Pierce, Eunice Bessler : Dorothy Whitman, Louise Whitman ; Clarisse Whitman] Trevor Pierce, qui sent l’agacement pointer, interrompt le discours confus et répétitif de Mme Whitman : à l’entendre, Clarisse était un tel poids, pourquoi alors s’inquiéter de ce qu’elle a quitté leur vie ? Dorothy Whitman est profondément choquée par cette remarque à laquelle elle ne s’attendait pas ; elle assure le journaliste et ses collègues qu’elle aime bien évidemment sa fille cadette, quoi qu'il en soit, mais, presque aussitôt, insiste avant tout sur le scandale qui pourrait rejaillir sur la famille Whitman d’autant plus que se pose la question de « ces hommes » que Clarisse fréquente… Or la jeune fille, mineure par ailleurs, leur en veut visiblement – pour Dieu sait quel tort imaginaire qu’elle impute à ses parents. Dorothy Whitman ne doute pas que sa fille disparue serait ravie du scandale, l’espèrerait même, voire ferait tout pour le provoquer… L’idée de souiller la réputation immaculée des Whitman par Dieu sait quelles turpitudes l’excite probablement (Eunice Bessler contient difficilement un éclat de rire) ! « C’est toute la différence avec Louise, voyez-vous » ; et elle remet le même disque…

[II-8 : Gordon Gore, Bobby Traven, Eunice Bessler : Dorothy Whitman] Gordon Gore, appuyé par Bobby Traven, entreprend de rassurer (et de calmer) Mme Whitman. Ce qui lui est arrivé est tout à fait tragique,et ils déploieront tous leurs efforts pour lui restituer sa fille. Concernant la suite, le dilettante avance aussi que « d’excellents établissements » sont spécifiquement destinés à « redresser » les jeunes filles « difficiles », il pourra lui communiquer quelques bonnes adresses et la recommander – il pense notamment à une institution à la réputation admirable, située à New YorkC’est du baratin : Eunice Bessler, d’abord un peu perplexe, le comprend vite, mais Dorothy Whitman est pour sa part tout à fait réceptive ; Gordon a acquis sa confiance – de tous les investigateurs, il est le seul avec qui elle soit relativement à l’aise.

 

[II-9 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman, Timothy Whitman, « Johnny »] Gordon Gore pousse son avantage : d’ici-là, afin de retrouver Clarisse, il faut leur communiquer des informations utiles – et confidentielles, le cas échéant ; il assure à nouveau Mme Whitman de leur discrétion – et ils sont liés par leur contrat. M. Whitman n’a pas su leur répondre, mais peut-être pourrait-elle leur en dire plus sur les « artistes… licencieux et aux mœurs dégradées » que fréquentait Clarisse ? Le vocabulaire n’y est sans doute pas pour rien : une larme coule sur la joue de Mme Whitman. Il y en a eu tant… Elle ne retenait pas vraiment leurs noms – guère le temps de toute façon. Tout récemment, cependant, elle a entendu le simple prénom de « Johnny » ; encore un « artiste », mais elle n’en sait pas davantage… ou du moins est-ce ce qu’elle prétend – mais il est facile de deviner qu’il y a encore autre chose, qu’elle n’ose pas dire. Eunice Bessler lui demande de quel type d’artiste il s’agissait : un acteur, peut-être ? Non, elle croit plutôt que c’était un peintre… ou un photographe, elle ne sait plus.

 

[II-10 : Gordon Gore : Dorothy Whitman, Louise Whitman] Mais Gordon Gore entend lui faire cracher le morceau, même si ses paroles sont très douces et élégantes : il faut tout leur dire, absolument tout. Dorothy Whitman se tourne alors vers sa fille Louise : « Louise, peux-tuTu as quelque chose à faire, je crois ? » Louise se contente de hocher la tête, sans dire un mot, et sort du bureau.

 

[II-11 : Bobby Traven, Gordon Gore : Louise Whitman, Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Mais Bobby Traven se lève à nouveau pour la suivre… Mme Whitman est plus stupéfaite encore que la première fois : « Monsieur ! Monsieur ! Nous avons à discuter ici ! C’est déjà assez pénible pour moi de… de remuer toute cette boue, je vous prierais de ne pas en rajouter, s’il vous plaît ! » Elle est à deux doigts des sanglots. Bobby compatit tout d’abord… puis son ton se fait soudainement plus dur : c’est justement qu’il entend retrouver sa fille, il va falloir que « la vieille » le laisse travailler ! Gordon Gore le saisit par le bras et l’enjoint à se calmer ; il présente aussi ses excuses à Mme Whitman, ulcérée par le « comportement inacceptable » de son employé. Elle est sur le point d’exiger que le détective privé quitte la pièce et même la maison… mais comprend soudain, car elle n’est pas si idiote que cela, que c’était exactement ce qu’il attendait ! Elle est placée devant un dilemme des plus délicat… Finalement : « Monsieur, j’exige que vous restiez ici ! » Bobby lui dit qu’alors, elle ferait bien d’en venir au fait ; Gordon avance que c’était bien ce qu’elle allait faire… et Mme Whitman ajoute qu’ils ne devraient pas « hurler quand il s’agit de discuter de matières aussi sensibles »…

 

[II-12 : Bobby Traven : Dorothy Whitman ; Louise Whitman, « Johnny », Clarisse Whitman] C’est tout le problème – et c’est bien pour cela qu’elle ne voulait pas en parler devant Louise… Ce « Johnny », on lui a dit qu’il vivait dans... ces « maisons de rendez-vous » du Tenderloin ! Bobby Traven affiche un grand sourire : « Voilà, on y est ! » Est-ce qu’elle a un nom à leur donner ? Si c’est le cas, il y descend direct et la lui ramène, sa fille… Toujours agacée, Mme Whitman n’apprécie pas le ton du détective, mais, de toute façon, elle ne dispose donc que du seul prénom de « Johnny ». Un artiste, dans le Tenderloin… Mais elle suppose qu’il peut y avoir là-bas beaucoup d’artistes qui s’appellent « Johnny », enfin, elle n’en sait rien…

 

[II-13 : Trevor Pierce, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Trevor Pierce demande alors à Mme Whitman s’il leur serait possible de jeter un œil à la chambre de sa fille : ils pourraient y trouver des indices… Les jeunes filles font cela, n’est-ce pas ? Tenir un journal intime, ce genre de choses… Puisqu’il est visiblement difficile à Mme Whitman de répondre à leurs questions, peut-être qu’en menant l’enquête d’une autre façon… Elle a un temps d’attente, puis suppose que le journaliste a raison. Elle va d’abord y jeter un œil elle-même, après quoi elle permettra à « une de ces dames » d’y pénétrer – sans doute le journaliste comprend-il qu’il est hors de question d’introduire un homme dans la chambre d’une jeune fille, ça ne serait pas convenable…

 

[II-14 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman, « Johnny », Louise Whitman] Le toujours très discret Zeng Ju prend alors sur lui d’intervenir, mais son rang lui suggère de s’adresser à son maître Gordon Gore plutôt qu’à Mme Whitman directement : peut-être pourrait-on déterminer les lieux que Mlle Whitman fréquentait, ou apprendre les noms de quelques-uns de ses amis, qui pourraient détenir des renseignements précieux ? Gore comptait bien poser cette question – si Traven l’avait laissé parler… Mme Whitman pourrait-elle citer quelques endroits, quelques personnes ? Rien de précis, hélas… Les « maisons de rendez-vous » du Tenderloin, c’est tout à fait récent, Dieu soit loué ; mais avant cela… Sans doute de ces lieux où se trouvent des artistes, imagine-t-elle. On dit qu’ils sont nombreux du côté de North Beach, non ? Ou Russian Hill ? Et il y a ces institution, du côté du Présidio, croit-elle savoir, ou peut-être du Golden Gate ParkElle ne peut pas se montrer plus précise. Gordon Gore lui demande si « Johnny » exposait quelque part, dans un de ces endroits : Clarisse avait bien mentionné une exposition, mais elle ne saurait dire où ; c’était tout récent, en tout cas, un mois au plus. Et saurait-elle quel est son style de peinture, à ce « Johnny » ? Une marque de fabrique, peut-être ? « Je ne sais rien de tout cela, M. Gore ; je suppose qu’il utilise des pinceaux... » Le nom d’une personne à qui Clarisse aurait pu confier d’éventuels soucis, alors ? Sa sœur, peut-être ? Elle ne sait pas – et Louise et Clarisse sont si différentes… Gordon Gore lui demande si elle leur permettrait de discuter avec Louise – en se montrant discrets, bien sûr, et en maintenant secret le scabreux de l’affaire… Dorothy Whitman n’y voit pas d’inconvénient – tant que c’est en sa présence.

 

[II-15 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Gordon Gore se tourne vers ses associés : ont-ils d’autres questions ? Veronica Sutton prend la parole et demande à Mme Whitman si, outre ces mauvaises fréquentations, il ne se serait pas passé quelque chose de « particulier » dans les quelques jours ayant précédé la disparition de Clarisse. Non, elle n’a rien constaté de spécial… La psychiatre se montre pressante : elle a donc disparu comme ça, d’un seul coup ? Eh bien, elle sortait déjà en cachette la nuit avant cela… Mais Dorothy Whitman n’a rien vu de spécial, non.

[II-16 : Trevor Pierce, Gordon Gore : Dorothy Whitman ; Timothy Whitman, Clarisse Whitman] Trevor Pierce intervient à son tour : pourquoi avoir attendu cinq jours pour signaler cette disparition à quelqu’un – et donc pas à la police ? Ou des recherches ont-elles déjà été menées par les Whitman en amont ? « Quatre jours. M. Whitman a contacté M. Gore hier. Nous voulions croire que ce ne serait qu’une autre des petites escapades de Clarisse, simplement un peu plus longue que d’habitude… Mais maintenant nous ne pouvons plus nous bercer de ce genre d’illusions. »

 

[II-17 : Eunice Bessler, Gordon Gore : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman, Louise Whitman] Eunice Bessler demande alors à Mme Whitman si elle pourrait les éclairer sur les circonstances de sa dernière rencontre avec sa fille. Elle ne sait pas s’il y a grand-chose à en dire… « Dites toujours ! » Eh bien, elles s’étaient disputées… À quel motif ? Rien de spécial : son caractère impossible, son refus d’obéir à ses parents, son mépris pour la bienséance, tous ces hommes, ces « bohémiens », alors que Louise, si admirable, ne manquerait pas d’épouser sous peu un homme bien sous tous rapports… Clarisse avait alors éclaté de rire ! Gordon Gore chuchote à l’oreille de sa maîtresse que « cette petite » lui plaît, décidément – elle a de l’humour ! Eunice se retient de pouffer, mais n’en pense pas moins.

 

[II-18 : Veronica Sutton, Eunice Bessler : Dorothy Whitman, Montgomery Phelps ; Clarisse Whitman, Louise Whitman] Devant l’absence d’autres questions, Mme Whitman suppose qu’il est temps de jeter un œil à la chambre de Clarisse. Mais, elle y tient, elle s’y rendra d’abord seule – après quoi Mlle Sutton pourra la suivre. Eunice Bessler les accompagne – elle sait qu’elle met Dorothy Whitman encore plus mal à l’aise que Veronica, mais la convainc qu’elle ferait aussi bien de les accompagner pour mettre toutes les chances de leur côté. Mme Whitman appelle Phelps « pour qu’il tienne compagnie à ces messieurs », puis guide les deux femmes au 1er étage, où se trouve la chambre de Clarisse. Tandis qu’elle peine dans l’escalier, Veronica demande à son hôte pourquoi elle tenait tant à ce que Louise assiste au début de leur entretien, alors qu’il ne fallait visiblement pas qu’elle entende certaines choses ? Dorothy Whitman ne pouvait certes pas parler devant sa fille aînée de ces « maisons de rendez-vous » où se serait rendue Clarisse ; toutefois, l’exclure des discussions portant sur sa sœur n’aurait pas été vraiment justifiable dans l’absolu. Veronica fait la remarque que Louise n’a pas dit un mot : « Certes, elle n’est pas très… communicative. » Et ses rapports avec sa sœur ? « Je ne crois pas qu’elle m’en ait jamais fait part, mais, ma foi, je suppose qu’il s’agissait de rapports normalement entretenus par deux sœurs… Louise est assurément trop douce pour s’emporter sur le comportement inconvenant de sa cadette ; mais je suppose qu’elle n’en pense pas moins, après tout, elle est une Whitman. » Veronica aimerait s’entretenir avec elle : elle connaît bien la psychologie des jeunes filles… Dorothy Whitman revient à sa réponse originelle : elle y consent, mais en sa présence.

 

[II-19 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Eunice Bessler et Veronica Sutton, guidées par Mme Whitman, arrivent devant la chambre de Clarisse. Mme Whitman pénètre seule à l’intérieur, ferme la porte derrière elle, la verrouille même, et se met à fouiller – on l’entend qui déplace des cintres, ouvre des tiroirs, etc. Eunice Besller colle son oreille à la porte pour essayer de comprendre ce qui se passe à l’intérieur – difficile à dire avec plus de précision, cependant.

 

[II-20 : Veronica Sutton : Louise Whitman, Timothy Whitman, Dorothy Whitman] Veronica Sutton, pendant ce temps, jette un œil aux autres pièces de l’étage – simplement pour en avoir un aperçu, pas pour fouiller à proprement parler. Une chambre à côté doit être celle de Louise Whitman. Plus loin, une chambre plus grande, avec un lit immense qu’elle aperçoit car la porte a été laissée entrouverte, est selon toutes probabilités celle des époux Whitman. De l’autre côté, une seule pièce occupe la majeure partie de l’étage ; Veronica y jette un œil rapidement, et suppose qu’il s’agit du bureau de M. Whitman – aux dimensions proprement impressionnantes, avec de nombreuses étagères croulant sous de volumineux dossiers, toutefois classés avec une méticulosité remarquable : on travaille dans cette pièce, mais elle est tenue aussi impeccablement que tout autre.

 

[II-21 : Eunice Bessler : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Cela fait maintenant près de dix minutes que Dorothy Whitman fouille la chambre de sa fille – et de plus en plus frénétiquement, à en croire les bruits qu’entend Eunice Bessler toujours l’oreille collée à la porte. Elle décide de toquer : « Mme Whitman ? Tout va bien ? » Elle l’entend répondre que oui, oui, tout va très bien, elles vont bientôt pouvoir rentrer – mais la voix de Dorothy Whitman n’est guère assurée et, exactement au même moment, Eunice perçoit le bruit d’une chasse d’eau... Une minute plus tard, des bruits de pas se font entendre, et Mme Whitman ouvre la porte de la chambre. Elle est d’une extrême pâleur… D’une voix tremblotante, elle engage ces dames à « faire ce qu’elles ont à faire ».

[II-22 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, Bobby Traven] Eunice Bessler et Veronica Sutton pénètrent dans la chambre de Clarisse, et ferment derrière elles – Mme Whitman ne les a pas suivies. C’est une chambre de jeune fille riche, à l’évidence. Comme les autres pièces de la résidence, elle est luxueuse, mais dans une optique fonctionnelle – pas d’œuvres d’art de quelque sorte que ce soit ; il y a toutefois une toute petite bibliothèque ; concernant les autres meubles, une grande commode, une grande penderie, un petit secrétaire juste sous la fenêtre (très belle vue sur le Présidio), et une table de chevet. Une salle de bains avec toilettes est attenante à la chambre. Eunice et Veronica ont toutes deux le même réflexe, et jettent d'abord un œil à la bibliothèque ; il y a peu de livres, mais sans doute ont-ils été lus – tous sont en anglais, mais autrement assez divers, sans qu’il soit possible de dégager une ligne générale : quelque essais ou manuels, rien de bien pointu, davantage de romans, plutôt à l’eau de rose… Veronica parcourt les livres, en quête d’annotations, de papiers glissés, etc., mais cela ne donne rien. Eunice se rend pendant ce temps dans la salle de bains ; elle constate bien que la chasse a été tirée peu de temps avant, mais ne remarque rien d’autre. Veronica fouine dans les vêtements de la jeune fille, nombreux, luxueux, mais rien à en retirer – simplement, cette garde-robe n’a rien d’excentrique, qui aurait pu coller au caractère de Clarisse. Eunice va à la fenêtre, et regarde le secrétaire – sur lequel se trouve un carnet de notes, un stylo, des enveloppes et des timbres ; elle examine le carnet de notes, sans succès, puis le tend à Veronica – qui n’y repère rien de plus. Mais Eunice pense à un récent tournage – un film policier plutôt médiocre, mais où le détective révélait un texte absent en usant de la technique du frottage avec une pièce de monnaie… Ne préférant pas tenter quoi que ce soit de la sorte, elle « emprunte » le carnet de notes – sans doute Bobby Traven saura-t-il qu’en faire… La table de chevet comprend des tiroirs – l’un d’entre eux témoigne d’une « absence », en laissant de la place pour une sorte de boîte rectangulaire, peut-être un peu plus grande qu’une boîte à cigares ? Eunice, emportée par le souvenir de son tournage, suppose qu’il pourrait y avoir une latte du parquet amovible, ou quelque autre chose du genre, mais ce n’est pas le cas ; elle regarde aussi sous le lit, mais il ne s’y trouve rien – pas même de la poussière. Elles ne pensent plus trouver quoi que ce soit dans la chambre, et en sortent. Mme Whitman patientait devant la porte. Elles n’ont rien trouvé ? « Malheureusement, non », répond Veronica. « C’est bien ce qu’il me semblait », conclut Mme Whitman – elle a récupéré une certaine contenance.

 

[II-23 : Bobby Traven, Gordon Gore, Trevor Pierce : Montgomery Phelps ; Dorothy Whitman, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Pendant ce temps, les quatre hommes patientent dans la pièce où Mme Whitman les a reçus, sous la bonne garde du majordome Phelps – elle l’a clairement envoyé là à cette fin, et c’est un rôle qui ne le met pas à l’aise… Bobby Traven a enfin l’occasion de lui parler ! Que sait-il donc des habitudes de Mlle Clarisse ? « Vous l’avez vue sortir la nuit en cachette, hein, et vous n’avez rien dit à Madame... » Phelps est visiblement très gêné. Bobby poursuit : « Je sais que Clarisse vous a demandé de garder le secret. Mais bon… Et puis la vieille est sortieNous, on veut juste retrouver la petite. Dites-nous ce que vous savez, ça ira plus vite. Il ne vous arrivera rien, et ça sera mieux pour elle... » C’était la bonne approche : de toute la maison, le majordome est probablement celui qui s’inquiète le plus pour Clarisse à la différence de tous les autres, elle s’adressait à lui comme à un être humain, et peut-être même comme à un égal... Parler devant Mme Whitman était impossible, mais, dans ces conditions… Phelps ne sait pas ce qu’il pourrait leur apprendre d’utile ; le détective lui répond que tout est utile. Mais, disons, quand est-ce qu’elle est sortie, qui elle voyait, où elle allait, ce qu’elle faisait… Gordon Gore entend par ailleurs le rassurer : rien ne remontera à cette « pisse-froid » de Mme Whitman (expression qui choque quand même un peu le majordome – c’est un dragon, mais ça reste sa patronne…). Phelps le reconnaît : oui, il était bien au courant des escapades nocturnes de Clarisse – et depuis bien plus longtemps que ses employeurs. Quand elle sortait par sa fenêtre du premier étage, elle utilisait la solide gouttière juste à côté pour descendre – et arrivait ainsi juste devant la fenêtre de la petite chambre du majordome : il savait quand elle partait et quand elle revenait. Mais pas cette fois… Bobby lui demande comment elle se sentait en revenant de ces excursions. Eh bien... Le sentiment de vivre ; une excitation que son existence feutrée de jeune bourgeoise aurait autrement prohibée… Elle était en quête d’expériences – et oui, cela incluait les hommes. Gordon intervient : est-ce que ça n’incluait pas aussi des stupéfiants ? Phelps baisse la tête : « Si, Monsieur. Mlle Clarisse fume de l’opium. Je le sais depuis longtemps, mais je ne crois pas que Mme Whitman soit au courant, et il vaut sans doute mieux qu’elle ne le soit pas... » Décidément, « la petite » plaît à Gordon. Trevor Pierce demande au majordome s’il pourrait les renseigner sur les lieux que Clarisse fréquentait. « Eh bien, de ces endroits où vont les jeunes – ces cafés tout près des universités, ceux des artistes à North Beach... » Mais Phelps ne peut pas citer de noms. Il n’a pas la rigidité de ses employeurs quant aux mœurs de la jeune fille – qu’elle vive tant qu'elle le peut ! Il n’en est pas moins très inquiet. Et concernant Louise ? Une jeune fille effacée – elle ne parle pas, ne sourit pas, s’ennuie, toujours engoncée dans les tenues que lui impose sa mère et qui la desservent… Est-elle aussi respectable que le prétend sa mère ? Il le suppose – mais n’a jamais eu avec elles les mêmes relations qu’avec Clarisse, il ne saurait dire.

 

[II-24 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Dorothy Whitman, Montgomery Phelps, Louise Whitman ; Clarisse Whitman] Dorothy Whitman raccompagne Eunice Bessler et Veronica Sutton auprès de « ces messieurs » à ce moment-là. S’adressant à tous : « Je suppose que vous n’avez plus rien à faire ici ? » Mais Veronica lui rappelle qu’elle avait sollicité un bref entretien, en sa présence, avec Louise – ce qui agace un peu la maîtresse de maison, visiblement pressée de les voir tous déguerpir. Mais certes : que Phelps demeure encore un peu avec ces messieurs, et… Mlle Bessler. Mme Whitman conduit Veronica jusqu’à un petit bureau où, bien loin d’avoir quelque chose à faire, Louise se contentait d’attendre. « Louise chérie, cette dame aurait quelques questions à te poser, concernant Clarisse… Je t’en prie, parle en toute liberté. » Mais elle reste là… Veronica avance que Louise doit être accablée par la disparition de sa sœur ; mais à peine la jeune fille ouvre-t-elle la bouche pour répondre que sa mère le fait à sa place : « Eh bien, oui, à l’évidence, c’est une certitude. » Veronica dit alors comprendre que Mme Whitman ait souhaité assister à cet entretien, mais pourrait-elle laisser répondre sa fille ? « Mais je la laisse parler, voyons ! N’est-ce pas, Louise ? » Cette dernière baisse la tête. Veronica reprend : n’a-t-elle rien remarqué dans les jours et les semaines ayant précédé la disparition de Clarisse ? À peine la jeune fille a-t-elle le temps d’avancer un timide « non » que sa mère la coupe à nouveau : « Bien sûr que non, sans quoi elle m’en aurait parlé. » Veronica, agacée, insiste : Louise est-elle bien certaine de n’avoir rien à lui dire ? Elle regarde la jeune fille dans les yeux – pour lui faire comprendre qu’elle peut lui faire confiance. Louise a visiblement envie de dire quelque chose, mais regarde brièvement sa mère (qui n’y prête pas attention), et baisse à nouveau la tête : « Je ne crois pas avoir grand-chose de plus à dire... » Et Mme Whitman à Veronica : « Vous voyez bien, elle n’a absolument rien à vous dire. » Veronica comprend bien qu’elle n’obtiendra rien de la sorte, et se dit prête à partir, en remerciant Louise pour ses réponses... Mais, en se levant de son fauteuil, elle fait en sorte de faire tomber sa canne pour détourner l’attention de Dorothy Whitman. Louise a le réflexe de s’avancer vers elle, mais s’interrompt aussitôt. Veronica ramasse sa canne et suit Dorothy Whitman dans le couloir – mais elle a profité de ce que la mère l’ait précédée pour laisser derrière elle une carte de visite à l’attention de Louise... Mme Whitman n’y a vu que du feu. Elle la reconduit auprès des autres.

 

[II-25 : Gordon Gore : Dorothy Whitman, Montgomery Phelps ; Clarisse Whitman] « Bien ! Maintenant je suppose que vous en avez fini ici. » Et ce n'est plus une question. Gordon Gore lui demande, affable, si elle est bien sûre de tout leur avoir dit – c’est le cas. Pourrait-elle leur fournir d’autres photographies de Clarisse ? Oui – deux, sans prendre la peine d’en chercher davantage. « Phelps, veuillez raccompagner nos invités. » Ils s’en vont.

III : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 18H – RUES DE PACIFIC HEIGHTS, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

[III-1 : Eunice Bessler, Bobby Traven, Trevor Pierce, Gordon Gore : « Johnny »] Les investigateurs partagent leurs informations respectives et discutent de la marche à suivre dans les rues de Pacific Heghts, avant de se séparer pour la soirée. Eunice Bessler suppose qu’il faudra traquer ce « Johnny » dans le Tenderloin, mais ce serait encore un peu « à l’aveuglette », tant qu’ils n’en savent pas davantage... Toutefois, le Tenderloin est le terrain de jeu de Bobby Traven il s’en charge (et Eunice lui tend le carnet de notes qu’elle a dérobé dans la chambre de Clarisse, en lui suggérant d’user de la technique du frottage, ce qui le laisse un peu pantois...). Ce « Johnny », en outre, est censé être un artiste, et on parlait d’expositions récentes, c’est une autre piste à creuser, qui pourrait rendre le suspect plus « concret » ; la presse en a peut-être fait état, et Trevor Pierce fouinera donc dans les (rares) pages culturelles des numéros du San Francisco Call-Bulletin depuis un peu plus d’un mois, mais Gordon Gore a sans doute aussi quelques contacts à faire jouer dans le milieu de l’art, et envisage de visiter quelques expositions – en compagnie de Eunice, bien sûr.

 

[III-2 : Gordon Gore, Zeng Ju : Clarisse Whitman] Gordon Gore rappelle aussi qu’ils savent maintenant que Clarisse consommait de l’opium – il y a peut-être quelque chose à faire à ce sujet ? Zeng Ju intervient : peut-être ses amis à Chinatown pourraient-ils le renseigner ? Trouver son fournisseur, par exemple ? Il propose de s’y rendre illico. Gordon Gore suppose que c’est une piste intéressante, et Zeng Ju le laisse donc – il le retrouvera plus tard au manoir de Nob Hill.

 

[III-3 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Louise Whitman, Dorothy Whitman] Et concernant Louise, demande Gordon Gore à Veronica Sutton ? L’entretien en présence de sa mère n’a rien donné – elle étouffe beaucoup trop la jeune fille. Mais cette dernière semble avoir quelque chose à dire, oui : Veronica a fait en sorte de lui laisser un moyen de la contacter – mais il faudra attendre… Elle fatigue un peu, par ailleurs ; elle va rentrer chez elle – et consulter à tout hasard les dossiers de certains patients liés d’une manière ou d’une autre au milieu de l’art.

IV : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 19H – CHEZ FRANCIS, 59 O'FARRELL STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

[IV-1 : Bobby Traven : Eugénie ; Francis] Bobby Traven passe brièvement par son bureau de Mission District, mais ne s’y attarde pas : son « restaurant français » fétiche du Tenderloin, Chez Francis, est maintenant ouvert (comme tous les établissement de sa catégorie, il n’ouvre en principe pas avant 18 h). Habitué des lieux, il est accueilli avec un large sourire par les « serveuses ». Il s’assied à une table et fait un signe à « Eugénie » pour qu’elle lui apporte un whisky – la Prohibition n’est nulle part plus laxiste que dans ce genre d’établissements, que la police corrompue au possible n’embête en principe pas. Ils échangent des banalités ; « Francis » est disponible ? Sans doute : Bobby connaît le chemin… Il se rend dans son bureau, qui se trouve au rez-de-chaussée, au bout d’un couloir à côté des cuisines.

 

[IV-2 : Bobby Traven : Francis ; Clarisse Whitman] Bobby Traven s’enquiert pour la forme des affaires de Francis, un homme affable dont il se doute qu’il se nomme en fait « John » ou quelque chose comme ça, mais qui s’est pleinement adapté à sa façade du Tenderloin : pour tout le monde, il est « Francis », on ne l’appelle pas autrement. Mais le détective passe bien vite à autre chose – un truc bizarre qu’il a appris, ça gratte peut-être le patron derrière l’oreille ? Il cherche… « une fille » ; y a pas des « nouvelles » ? Ça dépend : de quel genre ? « Ce genre-là », dit Bobby en montrant la photo de Clarisse Whitman. Francis s’y attarde : « Ouais, mignonne… Ça sent le pognon, ça… Du coup, ça ressemble pas vraiment aux filles qu’on emploie ici. Qu’est-ce que tu cherches au juste avec elle ? » Eh bien, Francis est un homme de bon sens et de bon goût, et… « Te fous pas de moi, Bobby : tu sais très bien qu’une fille comme ça va pas travailler pour moi. » Mais Francis n’a rien d’agressif en disant cela – il fait juste comprendre à Bobby qu’il n’est pas dupe de ses intentions, et qu’il ne pourra pas l’aider s’il n’en sait pas davantage. Une fille pareille, on chercherait plutôt ça du côté de Nob Hill, non ? Bobby lui demande juste d’ouvrir l’œil – avançant même que, s’il la trouve lui d’abord, et si elle intéresse Francis… « Pourquoi pas, si elle a du savoir-faire. » Mais il éclate de rire aussitôt : « Bobby, franchement, on se connaît depuis un bail, je pourrais t’imaginer faire plein de choses dans la vie, mais mac, non, ça te va pas ! » Bobby l’admet : Francis le connaît, c’est qu’il y a quelqu’un qui cherche la fille… Le détective lui laisse 20 $ : si Francis la croise ou entend parler d’elle, il l