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"Des choses fragiles", de Neil Gaiman

Publié le par Nébal


GAIMAN (Neil), Des choses fragiles. Nouvelles et merveilles
, [Fragile Things], traduit de l’anglais par Michel Pagel, Vauvert, Au Diable Vauvert, [2006] 2009, 490 p.

 

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 55 (pp. 92-93).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Après l’indispensable Miroirs et fumée, Neil Gaiman, que l’on ne présente plus, nous revient aujourd’hui avec un second recueil de nouvelles, poèmes et autres expérimentations diverses et variées, dont bon nombre de textes primés. Et l’auteur britannique, à n’en pas douter, a choisi pour son ouvrage à la fois dense et volumineux le meilleur des titres. Ce sont bien, en effet, « des choses fragiles » que ces trente-deux textes de taille variable, et bien souvent des « merveilles ». Une succession d’instants précieux, de petites histoires enchâssées les unes dans les autres, de fragments plus ou moins hermétiques, de saynètes tantôt drôles, tantôt cauchemardesques, alternant gravité et légèreté, quelque part entre l’enfance de tous les possibles et les tristes réalités de l’âge adulte. Des petits bijoux, camées fourmillant de détails, gravés avec délicatesse et méticulosité. La confirmation, s’il en était besoin, de l’art de l’auteur, tout particulièrement pour ce qui est de la forme courte.

 

 Difficile, ceci étant, d’en dire beaucoup plus : dans bien des cas, en dire quelques mots, c’est déjà en dire trop. Et détailler par le menu ce recueil confinerait à l’absurde…

 

 Il faudra donc bien se contenter ici d’impressions, de survol, de souvenirs plus particulièrement saillants : évoquer par exemple la confrontation des univers de Lovecraft et de Conan Doyle dans « Une étude en vert », la nouvelle qui ouvre ce recueil (prix Hugo 2004).

 

Ou mentionner parallèlement la novella (on préférera ce terme à celui de « court roman » employé un peu abusivement par la quatrième de couverture…) intitulée « Le Monarque de la vallée », qui clôt le volume et rappelle à notre bon souvenir Ombre, le héros du roman sur-primé American Gods ; Ombre, qui y est amené à participer à d’étranges festivités au cœur de l’Écosse la plus embrumée et la moins touristique, où il croisera les inquiétants et fascinants personnages que sont Smith et son employeur M. Alice, que l’on avait déjà suivis auparavant dans « Souvenirs et trésors », une nouvelle particulièrement glauque.

 

C’est qu’il y eut, entre temps, bien des « nouvelles et merveilles », expérimentations plus ou moins anecdotiques, poèmes épars, et, surtout, petits bijoux de nouvelles. « La Présidence d’Octobre », par exemple (prix Locus 2003) ; ou « Amères moutures » et ses filles-café ; ou « Les bons garçons méritent des récompenses » et son merveilleux souvenir d’enfance ; ou encore « L’Oiseau-soleil », avec ses fins gourmets en quête du plus précieux des repas… Mais on pourrait en citer encore bien d’autres : « La Vérité sur le cas du départ de Mlle Finch », « Comment parler aux filles pendant les fêtes »…

 

Il y eut aussi, régulièrement, des univers accaparés et/ou revisités (dont, dans un sens, celui de Matrix, avec « Goliath »), des histoires et archétypes renouvelés, de Boucles d’or à Arlequin. Un texte de jeunesse au titre à coucher dehors, également (« Les Épouses interdites des esclaves sans visage dans le manoir secret de la nuit du désir redoutable »). Et nombre de bizarreries souvent savoureuses, et en tout cas largement rétives à la classification comme au commentaire.

 

Bien des choses, tout ce qui, en somme, fait de Neil Gaiman un des meilleurs auteurs du genre, a fortiori en tant que nouvelliste. Ce n’est sûrement pas un hasard si le volume est dédié à Ray Bradbury, Harlan Ellison et Robert Scheckley, « grands maîtres de l’art ». Et le fait est qu’il se montre ici à son meilleur, particulièrement convaincant quand il se livre au travail de précision. Des choses fragiles le confirme, s’il en était encore besoin après Miroirs et fumée : Neil Gaiman est bel et bien un des meilleurs nouvellistes de sa génération.

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"Gagner la guerre", de Jean-Philippe Jaworski

Publié le par Nébal


JAWORSKI (Jean-Philippe), Gagner la guerre. Récit du Vieux Royaume
, Lyon, Les Moutons électriques, coll. La Bibliothèque voltaïque, 2009, 684 p.

 

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 55 (pp. 78-80).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…
 

 

EDIT : Hop :

 

 Jean-Philippe Jaworski avait gagné le prix du Cafard cosmique 2008 pour son premier ouvrage, Janua Vera, excellent recueil de nouvelles de fantasy réaliste publié aux Moutons électriques (et récemment repris en Folio SF). Le volume, d’une richesse impressionnante et d’une qualité d’écriture remarquable pour une première parution, nous contait avec brio quelques récits du Vieux Royaume, un univers puisant avec talent dans l’Europe médiévale et de la Renaissance, qui autorisait bien des développements ultérieurs. Et c’est avec un plaisir certain que l’on retrouve aujourd’hui, avec Gagner la guerre, ce cadre fascinant et, mieux encore, un héros singulier et attachant en la personne de Don Benvenuto Gesufal, assassin de son état, superbe fripouille que l’on avait déjà eu l’occasion de suivre dans la longue nouvelle intitulée « Mauvaise Donne », dont le roman constitue bien une suite (quand bien même il se lit parfaitement de manière indépendante).

 

 Et pour son premier roman, raconté à la première personne par ladite canaille, Jean-Philippe Jaworski et les Moutons électriques ont vu les choses en grand : Gagner la guerre est un énorme pavé de près de 700 pages denses et resserrées ; pas exactement le genre de roman que l’on plie en une soirée… Notons au passage que c’est un très bel objet, orné d’une superbe couverture d’Arnaud Cremet… mais qu’il n’est guère d’un maniement aisé.

 

 Nous y retrouvons le très beau cadre de Ciudalia, Cité-État faisant irrésistiblement penser à Venise, et plus largement à l’Italie de la Renaissance, celle de Machiavel et de Guichardin, avec quelques emprunts à la Rome antique à l’occasion. Il s’agit bien d’un monde de fantasy, mais notons d’ores et déjà que, de même que dans Janua Vera, le surnaturel et le fantastique y sont rares ; les sorciers, s’il y en a, ne courent pas les rues ; quand aux elfes et aux nains, s’ils existent, ils sont peu nombreux et on ne les évoque qu’en passant, ou presque. Gagner la guerre relève de la fantasy la plus réaliste, et aussi, d’une certaine manière, de la « fantasy de mœurs », à l’instar du très bon À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner.

 

Mais posons le point de départ. Depuis « Mauvaise Donne », Don Benvenuto est devenu l’assassin personnel et le chef des renseignements de la plus puissante autorité politique de Ciudalia, le podestat Leonide Ducatore. Belle ascension, pour cet homme de la plus basse extraction. Alors que Ciudalia vient de remporter une victoire décisive dans la guerre contre Ressine (royaume qui évoque tout naturellement l’Empire ottoman, quand bien même son « Sublime Souverain » porte le titre persan de Chah), Don Benvenuto, qui n’a guère le pied marin, se voit confier une mission de la plus haute importance… Mais l’on n’en dira pas davantage, de peur de déflorer prématurément l’intrigue haute en couleurs et riche en rebondissements de ce passionnant pavé…

 

Les complots politiques capillotractés abondent en effet tout au long de ce roman exigeant mais irrésistiblement prenant ; c’est qu’il s’agit, au-delà des seules batailles navales, de gagner enfin la guerre contre Ressine, mais aussi celle, plus feutrée en apparence, qui sévit à Ciudalia même, entre les différentes familles sénatoriales, désireuses de s’emparer du pouvoir suprême. Bref, Don Benvenuto, l’assassin devenu peu ou prou personnage public, aura du pain sur la planche, et les ennuis ne cesseront de l’accabler ; il est vrai que ce zélé serviteur, le cas échéant, ferait un bouc émissaire adéquat…

 

Si la trame est d’une complexité rare, elle reste cependant toujours lisible, servie par le style à la fois coloré et fluide de l’auteur, qui fait preuve d’une maîtrise impressionnante pour un premier roman. En effet, si l’on peut bien tiquer ici ou là sur quelques brutaux changements de registre (les insultes et jurons, notamment, sonnent très « modernes », ce que l’on peut regretter), la plume de Jean-Philippe Jaworski est le plus souvent délicieuse de cynisme et d’efficacité, et emporte facilement le lecteur dans son univers intriguant et dans les ramifications les plus obscures de la politique ciudalienne. Les morceaux de bravoure, par ailleurs, ne manquent pas, et l’auteur se montre aussi à l’aise dans les scènes d’action débridées que dans les tractations politiques les plus complexes, dans les descriptions savoureuses que dans les méditations introspectives.

 

Quel plaisir, enfin, de lire un pavé de fantasy dans lequel rien, absolument rien, ne se montre gratuit ! Là où la mode est hélas à la « big commercial fantasy » s’étendant sur des tomes et des tomes en dilatant excessivement l’action et en faisant du tirage à la ligne un art, Jean-Philippe Jaworski, pour sa part, nous livre en un roman unique et prenant (à peine si l’on peut noter une brève baisse de régime passée environ la moitié du récit) une saga entière dans laquelle rien n’est laissé au hasard, et tout se trouve à sa juste place (presque trop, à la limite…). Impossible de s’ennuyer dans ce pavé, qui demande – mais obtient sans souci – une concentration de tous les instants. L’auteur a su puiser aux meilleures sources de la fantasy et du roman-feuilleton une puissance et une efficacité narratives tout simplement bluffantes.

 

On peut bien le dire : avec Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski a passé haut la main la délicate épreuve du passage au premier roman. Surpassant toutes les attentes, pourtant élevées, que l’on pouvait placer en lui depuis Janua Vera, il nous fournit tout simplement, et de loin, un des meilleurs romans de ce début d’année 2009. Aussi ne saurait-on véritablement le qualifier, comme il est d’usage, d’auteur « prometteur » : avec Janua Vera et Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski a déjà tenu bien des promesses, et se pose d’entrée de jeu comme l’un des meilleurs auteurs français de fantasy à l’heure actuelle. Rien de moins, et peut-être plus encore.

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"La Maison aux fenêtres de papier", de Thomas Day

Publié le par Nébal


DAY (Thomas), La Maison aux fenêtres de papier. Hommage à Fukasaku Kinji, Takashi Miike & Quentin Tarantino
, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-fiction, 2009, 307 p.

 

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 55 (pp. 67-69), dans un Focus où je reparle également de This is not America.

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Actualité chargée, en ce début 2009, pour notre éminent collaborateur Thomas Day. Deux ouvrages ont en effet tout récemment enrichi sa bibliographie, le court recueil de nouvelles This is not America, publié par ActuSF dans sa décidément sympathique collection des Trois Souhaits, et le roman La Maison aux fenêtres de papier, publié – une fois n’est pas coutume, mais la coutume est régulièrement violée (elle aussi) – directement en poche en Folio Science-fiction. Deux ouvrages très différents, donc, et présentant diverses facettes d’un auteur qui, on le sait, a plus d’un tour dans son sac ; mais deux publications finalement très proches, revendiquant toutes deux l’influence de Quentin Tarantino (pas forcément pour ce qu’il a fait de mieux, d’ailleurs), au milieu d’autres références plus ou moins cryptiques, et marquées par un goût prononcé pour le voyage et l’exotisme.

 

Ce qui est petit étant joli, commençons donc par évoquer This is not America. Derrière ce titre musical et connoté (une habitude ?) se cachent trois nouvelles dépeignant une Amérique « qui n’est tellement plus elle-même qu’on a déjà l’impression de la connaître », pour citer la belle formule de la quatrième de couverture. Nul anti-américanisme de bas étage à craindre pour autant : ce qui intéresse ici Thomas Day, c’est le rêve américain, avec ses idoles et ses tares, trituré jusqu’à la moelle par un auteur qui connaît son sujet.

 

Le recueil s’ouvre sur « Cette année-là, l’hiver commença le 22 novembre », nouvelle façon road movie qui nous explique à demi-mots ce qui s’est vraiment passé le 22 novembre 1963 à Dallas, en jouant plus ou moins sérieusement de l’inévitable histoire secrète, avec des vrais morceaux de l’inévitable théorie du complot. Un texte rondement mené, palpitant de bout en bout et d’une efficacité certaine. Dommage, toutefois – mais cela faisait évidemment partie du jeu – qu’on ait plus ou moins déjà lu ça cent fois…

 

 On y préférera sans doute « American Drug Trip », nouvelle burlesque et déjantée reposant sur une variation dickienne à base d’univers parallèles, avec plein de choses réjouissantes et improbables dedans. Une autre vision de l’Amérique, effectivement, bourrée de références et pour le moins jubilatoire. Probablement le meilleur texte de ce bref recueil.

 

 La dernière nouvelle, « Éloge du sacrifice », est plus grave en apparence – s’y pose un terrible dilemme –, mais les références, et plus largement les bonnes idées, abondent à nouveau – on notera au passage quelques très belles scènes de bataille… tout en regrettant, peut-être, que la nouvelle se montre un peu artificielle et n’aille pas forcément jusqu’au bout de ses idées, le tout pouvant laisser un brin perplexe.

 

 Mais au final, This is not America est incontestablement un agréable petit recueil, savoureux et efficace. Rien de transcendant, mais le fait est que cela se lit tout seul, et qu’on en redemande volontiers.

 

 Ça tombe bien, La Maison aux fenêtres de papiers est là pour ça. Sous une belle couverture de Daylon, Thomas Day y retrouve son Japon chéri après La Voie du sabre et L’Homme qui voulait tuer l’Empereur (également chez Folio-SF), mais versant contemporain, cette fois. Le sous-titre est parlant : « Hommage à Fukasaku Kinji, Takashi Miike et Quentin Tarantino ». L’influence des trois réalisateurs se sent en effet dans cette histoire débordant de yakuzas, de giclées d’hémoglobine et de sodomie à sec (pas de doute, on lit bien du Thomas Day). Mais on pourrait également y rajouter Takeshi Kitano, largement cité dans la filmographie en fin de volume, et dont l’influence se retrouve essentiellement dans de très réjouissants intermèdes ludiques (« paroles de yakuzas ») évoquant furieusement Sonatine (surtout), Hana-Bi et Aniki. Plein de bonnes choses, donc, et un programme tout ce qu’il y a d’attrayant.

 

L’essentiel de l’histoire repose sur la rivalité entre deux puissants clans de yakuzas, dirigés par deux frères, deux démons nés des cendres d’Hiroshima et de Nagasaki. Le chef du clan Nagasaki a élevé à sa manière (pour le moins rude) la troublante Sadako, une femme-panthère muée en irrésistible machine à tuer. Un jour, cependant, la destinée déjà étonnante de la jeune femme prend un brusque virage, quand Nagasaki Oni lui confie la terrible Oni No Shi, une épée légendaire et tueuse de démons. Un héritage difficile à porter et qui, très vite, jouera son rôle dans la guerre impitoyable que se livreront les deux clans yakuzas.

 

Cette fantasy urbaine crue et violente nous vaut un roman d’action efficace de bout en bout, et tout à fait distrayant. L’hommage est réussi, et les amateurs ne pourront que s’en trouver comblés. Mais le meilleur ne réside pourtant peut-être pas dans cet aspect du roman, qui n’est par ailleurs pas exempt de menus défauts : on peut ainsi regretter que cette trame, outre son côté passablement bourrin, se montre parfois un peu trop didactique, et que les éléments relevant proprement de l’imaginaire donnent en fin de compte une impression d’artifice, voire de superflu.

 

Mais l’aventure de Sadako est encadrée par un prologue et un épilogue cambodgiens narrant, le premier du point de vue de Nagasaki Oni, le dernier de celui de son frère démoniaque, les origines de l’Oni No Shi. Ce qui nous donne, dans un sens, deux nouvelles de fantasy à la fois plus classiques de par leur côté « archaïque », et plus étonnantes et séduisantes en raison de leur cadre original, entourant le récit contemporain. La plume de l’auteur s’y fait plus fine, plus travaillée, sans que le récit ne s’en trouve édulcoré pour autant. Il s’en dégage une belle puissance narrative et un souffle remarquable, qui rendent cette Maison aux fenêtres de papier plus convaincante encore.

 

En somme, Thomas Day nous a gâtés avec ces deux ouvrages, certes pas parfaits, mais témoignant assurément tant du talent de l’auteur que de la cohérence dans la variété de son œuvre.

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"La Mémoire du crime", de Jacques Barbéri

Publié le par Nébal

 

BARBÉRI (Jacques), La Mémoire du crime, [s.l.], La Volte, 2009, 189 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 55 (pp. 61-62).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…
 

 

EDIT : Hop :

 

 Après les excellents Narcose et L’Homme qui parlait aux araignées, La Volte réédite aujourd’hui La Mémoire du crime, deuxième volet de la trilogie « Narcose » (mais lisible de manière indépendante, il ne s’agit pas d’une suite, quand bien même on trouvera quelques passerelles ici ou là) précédemment publié en 1992 dans la défunte collection Présence du futur, en attendant un troisième opus – inédit, cette fois – pour l’année prochaine, au titre éminemment dickien de Le Tueur venu du Centaure. On en salive d’avance.

 

 En attendant, La Mémoire du crime nous replonge dans l’univers déjanté de Narcose, la ville-sphère improbable. Nous y faisons la connaissance d’Harry Botkine, rodéomane de son état : au court de « concerts », il synthétise des œuvres littéraires sous forme chimique, pour redistribuer le résultat à ses fans sous perfusion collective. Une idée folle et géniale, typiquement barbérienne…

 

Et de manière tout aussi délicieusement barbérienne, le roman débute sur les chapeaux de roue, quand Harry se voit livrer chez lui le cadavre de sa compagne Pricilla Rosetawer, enrobée dans un cocon semblable à de la toile d’araignée (ce qui, là encore, est une obsession typique de l’auteur, qui nous réserve plein d’utilisations saugrenues des horribles bestioles dans son roman). Le cadavre se liquéfie rapidement, et Harry panique : craignant d’être accusé du meurtre, il nettoie tout trace de la défunte et du mystérieux cocon.

 

Mais la curiosité le tenaille, et il se lance bientôt dans une enquête, dans l’Extrados et en-dessous, afin de déterminer qui a tué Pricilla, et pourquoi. Une enquête plutôt maladroite, cela dit : Harry est pour le moins paumé, largement dépassé par les événements, et accumule les gaffes… Mais les éléments commencent à lui tomber dans le bec, les femmes fatales se multiplient… et les cadavres se ramassent à la pelle.

 

La Mémoire du crime est un roman dans l’ensemble bien plus sage que Narcose : là où ce dernier, suivant un train d’enfer totalement maniaque, nageait en permanence dans la folie furieuse, La Mémoire du crime, moins fou et nettement moins dickien, quand bien même il partage nombre d’aspects avec son illustre prédécesseur, suit un rythme plus classique d’enquête policière, avec un loser pour enquêteur. C’est un peu frustrant…

 

Car, quand Barbéri se lâche, c’est toujours aussi jouissif : l’art du rodéomane, la demeure d’Esméralda, l’ingénierie génétique à base d’araignées, et, partout, tout le temps, les plastitêtes en folie et les verres de scotch-benzédrine… Un vrai bonheur. Servi comme il se doit par une plume dense et efficace, saturée pour notre plus grand plaisir de néologismes et de mots-valises en pagaille. Pas de doute : Barbéri a une voix, unique dans la SF française, et immédiatement reconnaissable.

 

Ici, cependant, il ne se montre pas aussi convaincant que dans Narcose ou L’Homme qui parlait aux araignées. La folie est longtemps retenue et, si l’on ne s’ennuie pas à la lecture de cette Mémoire du crime, on ne retrouve pas pour autant la même passion que dans les ouvrages précités. Barbéri s’amuse avec les codes du polar, et c’est la plupart du temps savoureux, mais parfois beaucoup moins ; en parallèle, le roman est truffé de saynètes érotiques pas forcément indispensables, et dans l’ensemble peu convaincantes…

 

Dommage. Car, passée la moitié du (court) roman environ, après nous avoir baladés de témoins en suspects de manière très « compréhensible », Barbéri ouvre de nouveau les vannes, et c’est avec délice que l’on se laisse emporter dans les flots furibonds du Grand N’importe Quoi, jusqu’à un final en forme d’apothéose. Ici l’on retrouve Narcose, et l’influence dickienne (le questionnement de l’identité et de la réalité), qui était beaucoup moins sensible dans les cent premières pages.

 

La Mémoire du crime est un bon roman, pas de doute à ce sujet. Mais il est quand même un bon cran, sinon deux, en-dessous de Narcose, dont il contient peut-être trop longtemps l’imagination débridée et déjantée qui en faisait une bonne partie de la saveur. Reste un bon polar SF, servi par une plume audacieuse et réjouissante. De quoi patienter en attendant Le Tueur venu du Centaure

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Pause toujours

Publié le par Nébal

Salutations, citoyens,

Pour cause de montage à la capitaaaaaaaale et de TRAVAIL (horreur glauque), je vais interrompre ce blog pendant un peu plus d'un mois.

...

En espérant faire mieux à mon retour,

Salut et fraternité,

Nébal

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Les Filles mortes se ramassent au scalpel, de Gudule

Publié le par Nébal

GUDULE, Les Filles mortes se ramassent au scalpel, Paris, Bragelonne, coll. L’Ombre de Bragelonne, 2009, 701 p.

Hop, ma chro de ce deuxième tome de l’intégrale des romans fantastiques de Gudule après Le Club des petites filles mortes est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard cosmique. Je la reproduis ici au cas où...


 

Sous ce titre improbable, au double jeu de mots scandaleux, se cache le deuxième tome de l’intégrale des romans fantastiques de Gudule, ou Anne Duguël, après l’indispensable Club des petites filles mortes. Un beau volume comprenant à nouveau huit courts romans, dont deux inédits (et un « quasi-inédit »…). Autant de cinglants et cruels cauchemars, dont on attend le plus grand bien après la réussite incontestable du premier volume. Hélas, le niveau n’est pas vraiment le même.

 

On peut d’ores et déjà évacuer très vite les deux inédits, franchement décevants. Poison, qui ouvre le recueil, est un polar passablement raté dans le milieu de la pornographie (très soft, cela dit). L’intrigue, lourde de rebondissements, ne se montre pas franchement crédible (euphémisme), et la forme trop adolescente tranche maladroitement sur le fond adulte. Dommage…

 

L’autre inédit, le très bref Les Transfuges de l’enfer, qui prend la forme d’une courte pièce de théâtre en deux actes, ne convainc pas beaucoup plus : ce récit de science-fiction n’est pas sans intérêt, mais son style bancal et sa précipitation donnent une fâcheuse impression d’inachevé.

 

On y préférera largement Un amour aveuglant, le « manuscrit maudit » de Gudule (elle revient sur sa complexe histoire éditoriale, qui en fait un « quasi-inédit », dans un avant-propos). Cette fois, l’auteur retrouve, dans les passages contemporains tout du moins (les flashbacks ayant peut-être un peu souffert des réécritures), la justesse et la cruauté des plus belles réussites du Club des petites filles mortes, avec son héroïne adolescente et ses phantasmes juvéniles. Le roman n’en est pas moins bancal, et un peu gratuit par endroits…

 

À s’en tenir à ces trois textes, le bilan ne serait donc guère positif. Heureusement, les autres romans sont dans l’ensemble bien meilleurs, quand bien même on ne retrouve véritablement Gudule au sommet de sa forme que dans une seule occasion : le superbe Petit Théâtre de brouillard, récit d’une petite vieille atteinte d’Alzheimer et qui retombe en enfance. Or il n’y a rien de plus cruel qu’une petite fille… Un vrai petit chef-d’œuvre, horrible et intelligent, ménageant un terrible crescendo dans l’atrocité. Ce texte brillamment conçu, à vrai dire, aurait sans doute été davantage à sa place dans Le Club des petites filles mortes}, dont il retrouve la très grande qualité.

 

Le reste n’est pas aussi marquant, mais pas dénué d’intérêt non plus. L’Innocence du papillon, ainsi, se lit fort bien, et on se prend au jeu de cette femme remodelant son époux dans ses rêves orgasmiques. Il en va de même pour L’Asile de la mariée, récit de SF horrifique dont le héros est un enfant (décidément ce qui réussit le plus à Gudule). Rien d’exceptionnel, cela dit.

 

Les deux romans restants sont plus intéressants : Bloody Mary’s Baby (avec à nouveau un enfant pour « héros ») traite assez intelligemment de la psychose actuelle concernant la pédophilie ; Géronima Hopkins attend le père Noël, enfin, séduit de par son héroïne, sorte de Barbara Cartland machiavélique marquée à vie par un traumatisme enfantin.

 

Mais cela ne change rien à l’essentiel : si l’on excepte l’excellent Petit Théâtre de brouillard, qui vaut franchement le détour, le menu proposé par ce second tome n’est pas aussi gouleyant que celui du Club des petites filles mortes. Les amateurs de Gudule ne seront probablement pas déçus, mais les autres pourront passer leur chemin sans regrets excessifs, et se contenter du premier volume

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"Miel des lunes", de Michèle Sébal

Publié le par Nébal

SÉBAL (Michèle), Miel des lunes, Paris, Glyphe, coll. Imaginaires, 2009, 241 p.

 

À la lecture de l’anthologie Identités dirigée par Lucie Chenu, un des textes qui a le plus retenu mon attention était celui de Michèle Sébal, intitulé « Constance Lolita ». La nouvelle ne me paraissait pas totalement convaincante, mais elle se lisait toute seule, et la plume de l’auteur me semblait fort intéressante, vive et personnelle. C’est pourquoi je me suis finalement tourné vers son premier roman, également chez Glyphe… en passant outre, il faut bien le reconnaître, un titre peu engageant (comme le faisait remarquer Bruno Para dans Bifrost, ça sonne "Harlequin"...), et une couverture (due à l’auteur) à l’avenant.

 

Donc, Miel des lunes. Nous y faisons la rencontre d’une jeune femme orpheline, mal dans sa peau et repliée sur elle-même, Janice Klein. Elle vit avec sa nounou tahitienne et son chat Ramsès, et exerce un boulot minable, où elle est en but à l’hostilité et à la mesquinerie de tout un chacun. Mais, si sa vie est terne au possible, son imaginaire (notamment érotique…) est d’une richesse rare, multipliant figures et jeux…

 

Arrive cependant ce qui devait arriver : Janice, à bout, sombre dans la dépression. C’est alors qu’elle commence une analyse avec le docteur Raoul Alcan (aha ; précisons que Michèle Sébal est elle-même psychanalyste), analyse au terme de laquelle le bon docteur deviendra fou, obsédé par « la troublante Miel »…

 

Alors, alors.

 

Ben, même verdict que pour la nouvelle. La trame en tant que telle – vous l’aurez compris – n’est pas forcément très intéressante, d’autant qu’elle se montre largement prévisible, et en définitive un peu frustrante…

 

Pourtant, ça se lit plutôt bien. Très bien, même. L’auteur a décidément une plume agréable, vive et leste. Elle sait également camper des personnages. Aussi, pendant la première moitié du roman environ, on se prend volontiers au jeu, et Michèle Sébal nous ballade sans souci au fil des pages, sans que l’ennui perce un seul instant. Les personnages de Janice et du psychanalyste sont très réussis, humains, complexes, parfois attachants. De même pour la nounou Tarita, un peu caricaturale cela dit. La vie maussade de la jeune femme est disséquée avec une certaine finesse, sans excès d’analyse, et les premiers temps de la thérapie sont tout à fait intéressants.

 

Puis le postulat fantastique imprègne de plus en plus le roman… et on en vient étrangement à le regretter. Il donne en effet une impression de superflu assez gênante, et la seconde moitié du roman s’enlise là où les premiers chapitres séduisaient… On ne s'ennuie pas, mais...

 

Dommage. Miel des lunes n’est pas un mauvais roman ; au pire pourrait-on le considérer médiocre. Il a déjà pour lui de ne pas ennuyer un seul instant… mais il ne suscite pas de véritable passion pour autant.

Mais, si Miel des lunes n’a rien d’une lecture indispensable, il contient néanmoins quelques éléments fort intéressants, qui laissent augurer du meilleur pour la suite. Aussi ne manquerai-je probablement pas de jeter un œil aux productions ultérieures de l’auteur, en en attendant davantage.

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"Lamont", d'Anne-Sylvie Salzman

Publié le par Nébal

SALZMAN (Anne-Sylvie), Lamont, illustrations de Stepan Ueding, Cadillon, Le Visage vert, 2009, 140 p.

 

Où l’on continue de jeter un œil aux beaux petits livres édités par le Visage vert. Après le fort recommandable Le Marais aux sorcières de Paul Busson, c’est aujourd’hui au tour du Lamont d’Anne-Sylvie Salzman de passer à la casserole. À feu très doux, en l’occurrence, puisque l’on fait ici dans le fantastique subtil et délicat.

 

J’avais déjà eu l’occasion de lire une nouvelle de l’auteur (à qui l’on doit par ailleurs deux romans, il faudra peut-être que j’y jette un œil…), dans le n° 15 du Visage vert : « Mémoire de l’œil » (ici, pp. 65-82), sur laquelle je ne reviendrai donc pas. Si ce n’est pour confirmer les termes de « grande élégance formelle un peu désuète » et en même temps « d’intemporalité », qui me semblent effectivement assez représentatifs de ce recueil.

 

(‘tain, je me cite moi-même… horreur glauque…)

 

Décortiquons donc la bête, avec des pincettes, de peur de la déflorer. Huit nouvelles en tout, trois « Haut », quatre « Bas », et (« fragile » ?) la « Lamont » du titre pour conclure.

 

Avec une petite merveille en guise d’introduction, « Le Cortège » (pp. 9-29), probablement une de mes nouvelles préférées de ce petit recueil. L’étrange histoire d’un randonneur qui croise plus qu’à son tour des charognes sur son chemin… Une vraie réussite, portée par un beau sens de l’atmosphère et de l’inquiétante étrangeté. Bref, ça commence très bien.

 

Et ça se poursuit d’ailleurs très bien avec la brève « Sur la Thay » (pp. 31-38), délicate miniature riche d’étranges créatures, et jolie variation sur le remord.

 

« L’Invention de Brunel » (pp. 39-50), en dépit de son titre passablement connoté, m’a fait l’impression d’être un cran en-dessous. Ceci étant, cela reste une nouvelle de qualité, portant un joli regard sur l’enfance.

 

On passe au « bas », plus désuet (mais joliment), avec « Meannanaich » (pp. 53-64), nouvelle « à l’ancienne » en forme de touchante ghost story réfléchissant (aha) sur le temps et ses séquelles. À nouveau une belle réussite.

 

Après « Mémoire de l’œil », déjà évoquée en ces pages, « L’Infortunée » (pp. 83-105) constitue un nouveau point d’orgue de ce petit recueil. Une nouvelle sympathiquement décadente, évoquant avec talent le cinéma de Tod Browning, Freaks en tête, comme de bien entendu.

 

La très (trop ?) brève « Hilda » (pp. 107-110), si elle est un tantinet amusante, ne m’a par contre pas véritablement convaincu…

 

Puis vient « Lamont » (pp. 111-140)… et, étrangement, cette nouvelle-titre me paraît clairement la moins intéressante du lot. Ce récit contourné souffre en effet à mon sens d’un trop grand décalage entre sa forme précieuse et son cadre, contemporain et teinté d’une vague mélancolie boboïsante plus horripilante qu’autre chose. Dommage, mais, en dépit de quelques jolis fragments, cette conclusion m’a semblé peu concluante…

Cette ultime déconvenue mise à part, il n’en reste pas moins que Lamont est un petit recueil tout ce qu’il y a de recommandable. Une autre réussite à mettre sur le compte des jeunes éditions du Visage vert. M’en vais suivre leur catalogue de plus près, moi…

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"Djeeb le Chanceur", de Laurent Gidon

Publié le par Nébal

GIDON (Laurent), Djeeb le Chanceur, Paris, Mnémos, coll. Icares / Fantasy, 2009, 275 p.

 

Djeeb le Chanceur est le dernier roman en date de Laurent Gidon, également connu sous le nom de Don Lorenjy, et, si je ne m’abuse, il s’agit également de son premier roman non destiné spécifiquement à la jeunesse. Un ouvrage qui joue la carte de la fantasy réaliste, ce qui n’est pas pour me déplaire : si la high fantasy ne m’attire plus vraiment depuis pas mal de temps déjà, cette veine-là m’a procuré il y a peu quelques vrais bonheurs de lecture (À la pointe de l’épée d’Ellen Kushner et plus récemment l’excellent Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworsky, s’il faut en citer). Alors pourquoi pas ? Hop.

 

Djeeb, donc. Djeeb Scoriolis, bientôt Djeeb le Chanceur, artiste et aventurier de son état. Mais laissons-le se présenter lui-même (p. 176) :

 

« Voyez-vous, récita-t-il comme on déroule un argumentaire vendeur, je me considère un peu comme un artiste dont chacun des instants serait l’œuvre. Je danse ma vie, je la chante et je la jongle aussi, et je veille à ce que chaque mouvement, chaque parole, avec son élégance propre, contribue à l’harmonie de l’ensemble. Oui, un artiste danseur de vie, vraiment, voilà ce qui me définit le mieux. »

 

Djeeb aime l’aventure, et les beaux gestes. Il est curieux, joueur, inconscient, d’une moralité douteuse, et arrogant à baffer. Ayant gagné un bateau sur un bon jet de dés, il a décidé d’épicer sa carrière en tentant l’impossible : se rendre en Ambeliane, la cité merveilleuse, réputée inaccessible aux non-Ambelians. Une réputation qu’entend bien anéantir Djeeb.

 

Et voilà le point de départ d’une foule d’aventures picaresques dans la cité fascinante. Des tavernes les plus sordides aux palais les plus luxueux, l’artiste Djeeb fera bien des rencontres… et, disons, des « bêtises ». Sans trop en dire, on avancera que le bonhomme, de par sa seule présence incongrue, va bouleverser le destin d’Ambeliane…

 

« Un voyage plaisir », nous dit-on. « Plaisir » est en effet le maître mot de ce roman à la fois dense et léger, rarement grave (même si…) et souvent drôle, sans pour autant jouer franchement de la carte humoristique ou encore moins burlesque. Je ne doute pas du plaisir éprouvé par l’auteur à l’écriture de ce roman. Son style s’en ressent, chatoyant et brillant ; un peu trop, peut-être : on peut bien reconnaître qu’il en fait des caisses, même si l’à-propos ne saurait faire de doute…

 

Et le plaisir du lecteur ? Il est bien présent, lui aussi, au fil des déambulations dans la majestueuse et exotique Ambeliane (on compte ici ou là quelques très belles séquences – je pense notamment à la vigie, aux souterrains du Lorne… –, parfois agréablement inventives ; Laurent Gidon, en tout cas, fait souvent preuve d’un sens du détail qu’on pourrait qualifier de « vancien »), et des pérégrinations de ce héros tour à tour sympathique et insupportable, assurément bigger than life, et qui dispose d’un véritable don pour tomber de Charybde en Scylla… et s’en sortir malgré tout, tel un Ulysse aux mille ruses. La quatrième de couverture évoque aussi Don Quichotte, à plus ou moins bon droit…

 

Très bien, alors ? Eh bien, pas tout à fait : ce premier voyage de Djeeb, avec ses qualités incontestables, n’est pas exempt de menus défauts. J’ai déjà évoqué le style, qui pourra en déconcerter plus d’un, et que j’avoue avoir trouvé à l’occasion un peu trop lourd. Mais il en va de même de la trame, relâchée, et qui accumule avec plus ou moins de bonheur les rebondissements plus ou moins crédibles (parfois franchement trop invraisemblables…) et autres « passages obligés » de ce genre de récit. Cela fait partie du jeu, sans aucun doute, et reste dans les limites du pacte établi entre l’auteur et le lecteur, mais on peut néanmoins trouver que Laurent Gidon en fait parfois un peu trop. Aussi, au fil des pages, un léger ennui survient de temps à autre, accentué à l’occasion par une sensation de déjà-lu… et si le roman est court, il ne se dévore pas pour autant de bout en bout.

 

Il occupe à vrai dire une position ambitieuse, comme son héros, mais aussi assez difficilement tenable : un divertissement, certes, mais parfois exigeant. Et, si le résultat séduit, il ne convainc pas pleinement. Djeeb le Chanceur, à l’évidence, n’arrive pas à la cheville des deux romans précités. Mais il ne manque pourtant pas de qualités, et saura offrir quelques heures de lecture agréables. Sans doute ne faut-il pas en attendre davantage.

En même temps, si Laurent Gidon venait à nous conter un nouveau voyage de Djeeb, j’avoue que j’y jetterais volontiers un œil… en en espérant, toutefois, un peu plus de maîtrise.

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"Le Marais aux sorcières", de Paul Busson

Publié le par Nébal

BUSSON (Paul), Le Marais aux sorcières, suivi de « La Louve blanche » de Friedrich de la Motte Fouqué, édition critique établie par Michel Meurger, traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz et Isabelle David, Cadillon, Le Visage vert, [1812, 1923-1924] 2009, 118 p. + [2] p. de pl.

 

Je m’étais promis, suite à la lecture de la dernière livraison du Visage vert, de jeter un œil aux ouvrages publiés dans la collection éponyme. Il faut dire que les deux dernières parutions m’intéressaient particulièrement… Je vous entretiendrai prochainement du Lamont d’Anne-Sylvie Salzman ; mais, dans l’immédiat, j’ai préféré commencer par ce Marais aux sorcières, qui me paraissait constituer un intéressant pendant au dossier consacré à la sorcellerie dans la littérature allemande du seizième numéro de la revue.

 

Ce bref ouvrage, émaillé de quelques illustrations, a de même été établi par Michel Meurger, et il s’agit d’un ouvrage composite. Sous ce titre générique de Marais aux sorcières se cachent en effet la nouvelle-titre de l’auteur autrichien Paul Busson, un extrait du roman Der Zauberring de Friedrich de la Motte Fouqué titré ici « La Louve blanche », puis, enfin, un long article de Michel Meurger intitulé « La Comtesse louve en ses paluds. Femmes fauves et marais fantastique en littérature ».

 

Commençons donc par la nouvelle de Paul Busson (1923 ; pp. 7-56). On ne révélera pas grand chose, eu égard au sommaire, en disant qu’il s’agit là d’une histoire de louve-garou… et plus si affinités. Dans la cabane d’un chasseur vieux comme Hérode, le narrateur, égaré dans ledit marais aux sorcières, entendra en effet parler de plusieurs êtres humains changés en bêtes… Un très beau texte, porté par un remarquable sens de l’atmosphère et une plume fluide et agréable. Le cadre pittoresque et envoûtant, la rivalité du chasseur et du braconnier, le fascinant portrait de la comtesse louve (nécessairement lubrique…), sont autant de bonnes raisons de lire cette excellente nouvelle. Je n’en dirai cependant pas davantage… sous peine de tomber dans la paraphrase de l’analyse de Michel Meurger – j’y reviendrai.

 

Pris indépendamment, « La Louve blanche », bref conte extrait du roman Der Zauberring de Friedrich de la Motte Fouqué (1812 ; pp. 57-66), me paraît d’un intérêt moindre : le style est assez lourd et le récit sans surprise. Sa place ici se justifie néanmoins parfaitement, en ce qu’il fournit un intéressant miroir au texte qui précède, et autorise l’étude de Michel Meurger qui conclut l’ouvrage en beauté.

 

« La Comtesse louve en ses paluds. Femmes fauves et marais fantastique en littérature » (pp. 69-118), long article abondamment annoté, constitue en effet l’autre point fort de ce décidément fort sympathique petit ouvrage. L’auteur y fait preuve de son érudition enthousiasmante habituelle, et analyse judicieusement les deux textes qui précèdent, tout en ouvrant des portes vers d’autres lectures intéressantes. J’en ai pour ma part essentiellement retenu l’évocation de l’auteur finnoise Aino Kallas, dont l’œuvre semble du plus grand intérêt.

En somme, voilà donc un petit volume tout ce qu’il y a de sympathique, bien digne du niveau d’excellence de la revue Le Visage vert. Assurément de quoi donner envie de poursuivre plus avant l’exploration du catalogue de ce nouvel éditeur. J’y reviendrai bientôt, cette fois avec quelque chose de contemporain, avec Lamont d’Anne-Sylvie Salzman.

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