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"Voisins d'ailleurs", de Clifford D. Simak

Publié le par Nébal

SIMAK (Clifford D.), Voisins d’ailleurs, ouvrage proposé et publié sous la direction de Pierre-Paul Durastanti, traduit de l’américain par Pierre Paul Durastanti, P.J. Izabelle, Olivier Girard, Michel Lederer et Gilles Goulet, Saint Mammès, Le Bélial’, [1953-1954, 1956, 1971, 1974, 1980] 2009, 304 p.

 

De ce classique parmi les auteurs de science-fiction qu’est Clifford D. Simak, je n’avais lu jusqu’à présent que son plus célèbre ouvrage, le splendide Demain les chiens. Mais quelle baffe ! Voilà un roman (un astucieux fix-up, plus exactement) pour lequel le qualificatif de chef-d’œuvre n’est certes pas galvaudé. Aussi, la parution de ce recueil de nouvelles aux éditions du Bélial’ ne pouvait que m’interpeller. C’était l’occasion d’en découvrir un peu plus sur cet auteur. Et l’on peut bien remercier Pierre-Paul Durastanti et Olivier Girard, car ils nous ont gâté : neuf nouvelles écrites sur une trentaine d’années, dont quatre inédites, les autres étant présentées le plus souvent dans des traductions révisées pour le moins nécessaires. Une très belle initiative, semble-t-il appelée à être poursuivie. Miam !

 

D’autant que Pierre-Paul Durastanti, outre d’excellentes traductions, a fourni un excellent travail d’anthologiste. Le recueil est d’une cohérence et d’une progression judicieuses. S’y dessine un aperçu singulier de l’œuvre de Simak, passant souvent par des sortes d’utopies rurales caractérisées par la quiétude (certes, on ne fait pas exactement dans le progressiste, ici…), où les extraterrestres, quand il y en a, sont aux antipodes des classiques bug-eyed monsters d’antan, mais sont bien plutôt, comme le dit le joli titre, des « voisins », assez sympathiques en fin de compte. Le tout donne une SF plutôt optimiste, en somme, ce qui, avouons-le, nous fait des vacances.

 

Détaillons un peu la bête. Les trois premières nouvelles correspondent en tous points au schéma défini ci-dessus. Aussi sont-elles assez proches les unes des autres, et en même temps subtilement différentes. « La Maternelle » (pp. 13-64) et « Le Bidule » (pp. 67-77) partagent d’ailleurs, avec plus loin « Le Cylindre dans le bosquet de bouleaux » (pp. 151-180), un même point de départ : la découverte inopinée d’un mystérieux artefact extraterrestre.

 

« La Maternelle » nous décrit ainsi une étrange machine prodigue en cadeaux pour les Terriens qui viennent à sa rencontre, puis se déroule selon une trame qui ne manque pas d’évoquer furieusement Rencontres du troisième type.

 

« Le Bidule », bien plus courte, adopte une structure à chute, et peut quant à elle faire penser à la manière de Theodore Sturgeon, avec sa figure centrale d’enfant maltraité. Mignon… mais pas terrible.

 

« Le Cylindre dans le bosquet de bouleaux », enfin, texte cette fois pas du tout « paysan », introduit de manière astucieuse la thématique du voyage dans le temps, sur laquelle on aura l’occasion de revenir.

 

Mais, auparavant, « Le Voisin » (pp. 79-104), à mon sens la première grande réussite du recueil, est sans doute la meilleure illustration de ce thème de l’utopie rurale. Un petit bijou, politiquement peut-être un brin douteux, mais, soyons francs, on s’en bat allègrement les coucougnettes, alors, bon…

 

Suit « Un Van Gogh de l’ère spatiale » (pp. 107-126), unique incursion du recueil dans le space op’ ; une jolie réussite, là encore, poétique et posant adroitement la question depuis rebattue de la communication entre des espèces résolument différentes.

 

« La Fin des maux » (pp. 129-148), variation un brin paranoïaque sur le thème du don extraterrestre (et donc des trois premières nouvelles), tranche un peu sur le reste du recueil par son ambiguïté. Une nouvelle plus anecdotique, sans doute pas la plus intéressante du volume.

 

On y préférera largement, par exemple, le long inédit qu’est « La Photographie de Marathon » (pp. 183-241). Cette nouvelle sur le voyage dans le temps le prend (son temps, aha), et se disperse peut-être un peu trop, mais réserve de très belles séquences et de beaux personnages. Un autre sommet du recueil.

 

Et un autre suit immédiatement, avec « La Grotte des cerfs qui dansent » (pp. 243-266), superbe nouvelle au canevas improbable (mais c’est pas grave), lauréate des prix Hugo, Nébula, Locus et Analog, rien que ça, ma bonne dame. Le pire étant que ces distinctions sont amplement méritées. Une très belle nouvelle, finalement assez originale, avec un joli travail d’atmosphère.

 

J’avouerais, par contre, avoir été moins convaincu par le dernier texte, « Le Puits siffleur » (pp. 269-301), pourtant brillamment écrit, mais à mon sens un peu trop dispersé. Ça n’en reste pas moins un fort joli récit sur le retour aux sources, étrangement lovecraftien par endroits…

Bref : un recueil tout à fait sympathique, et sans doute salutaire, même, tant ces textes pour bon nombre d’entre eux introuvables auparavant méritent le détour. Je ne suis pas contre une deuxième rasade…

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"Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay", de Michael Chabon

Publié le par Nébal

CHABON (Michael), Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, [The Amazing Adventures of Kavalier & Clay], traduit de l’américain par Isabelle D. Philippe, Paris, Robert Laffont – 10/18, coll. Domaine étranger, [2000, 2003-2004] 2009, 850 p.

 

On a pas mal parlé de Michael Chabon ces derniers temps, notamment parce que son dernier roman Le Club des policiers yiddish a remporté le prix Hugo. Sans surprise, ledit volume a intégré mon étagère de chevet, catégorie « lectures urgentes » ; mais j’ai pourtant préféré aborder cet auteur par un autre roman (un autre pavé…), qui me faisait de l’œil depuis quelque temps et qui, si je ne m’abuse, m’avait été chaudement recommandé par des milieux hautement autorisés. Va donc pour ces Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, beau volume qui a par ailleurs remporté le prix Pulitzer 2001 (tout de même).

 

La couverture annonce la couleur. Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay se veut un hommage aux comics super-héroïques, et plus particulièrement à ceux de l’Âge d’Or qui a suivi le premier épisode de Superman dans les pages d’Action Comics en 1938. Une période des comics que j’avoue connaître assez mal (euphémisme) : tout juste si j’ai pu glaner quelques éléments ici ou là, dans les pages de Comix Box, ou dans des bandes-dessinées ultérieures jouant également le jeu de l’hommage (ici, je pense notamment à Suprême d’Alan Moore, dont le premier tome s’intitule justement L’Âge d’Or – au passage, j’ai appris récemment que le deuxième tome allait enfin sortir en France, youpi ! –, ou au très beau Marvels illustré par un Alex Ross au sommet de sa forme). Mais peu importe, Michael Chabon se montrant un excellent guide. La méconnaissance de cette époque ne gâche donc rien au plaisir de la lecture, autant le dire tout de suite.

 

Tout commence par une rencontre, celle de deux cousins, Sammy Clay et Joseph Kavalier. Tous deux sont jeunes, à peine sortis de l’adolescence, et juifs. Joseph vient de s’échapper de sa Tchécoslovaquie natale tombant sous le joug des nazis (dans des circonstances épiques qu’on ne rapportera pas ici). Clay est un passionné de comics et déborde d’idées, mais manie assez mal le crayon ; l’immigré Kavalier, par contre, a fait les Beaux-Arts, et se montre un illustrateur très compétent. C’est ainsi que va se former le duo Kavalier & Clay, qui évoque tour à tour bon nombre de fameux duos de l’histoire des comics (pas uniquement de l’Âge d’Or, d’ailleurs : leur cadence de travail m’a beaucoup fait penser, peut-être à tort – ? –, à l’association Stan Lee / Jack Kirby du début des années 1960 – notons au passage que ces deux auteurs, mais ils ne sont pas les seuls, loin de là, apparaissent dans le roman – ; Joseph Kavalier, surtout, au-delà de ses initiales, fait de toute façon énormément penser au King, à qui le roman est plus spécialement dédié).

 

Ensemble, les deux jeunes gens vont créer toute une écurie de ces merveilleuses tapettes en collants, le premier et le plus important d’entre eux étant l’Artiste de l’Évasion, largement inspiré par la figure de Houdini (Kavalier ayant d’ailleurs lui aussi pratiqué l’illusion et l’escapologie). Un valeureux combattant de la liberté, décalque plus ou moins avoué de Superman, mais qui entend bien régler son compte aux nazis oppresseurs des Juifs, à l’instar des premiers héros de Timely Comics (futur Marvel) : la Torche Humaine, Sub-Mariner, puis Captain America. Avant même Pearl Harbor, ce qui n’est pas sans causer quelques problèmes « diplomatiques »…

 

Dès lors, nous suivons la carrière et plus généralement la vie des deux cousins. Leur travail commun – parfois, un épisode de l’Artiste ou de Papillon Lune vient se glisser dans la narration… –, les vicissitudes qui l’accompagnent (ils se font bien entendu escroquer, quand bien même ils engrangent des bénéfices records ; puis, après la guerre, ils seront confrontés à l’ordre moral incarné par le sinistre Dr Wertham et les bûchers de comics…), leur vie amoureuse, leurs amitiés, leurs soucis…

 

Michael Chabon se montre un conteur d’exception, et c’est sans souci aucun qu’il nous emmène tout au long de ce pavé. Il sait dessiner des personnages justes et toujours humains, riches de sentiments contrastés. Sa documentation énorme ne vient jamais parasiter le récit, restant dans le registre de l’érudition enthousiasmante. Sa plume est par ailleurs délicieuse, quand bien même on pourrait lui reprocher un goût immodéré pour les phrases interminables (mais là, je suis mal placé pour lui jeter la pierre…).

 

Le résultat, c’est un excellent roman, un vrai chef-d’œuvre au sens fort, pétri d’humanité, de douceur et de mélancolie. Un roman humain et astucieux, magnifique histoire d’amitié, tour à tour drôle et tragique, faisant se rejoindre avec une maestria sans faille la petite histoire et la grande. Un hommage touchant, enfin, à l’épopée des comics de l’Âge d’Or, riche en figures de légende.

 

Un seul défaut, peut-être : au bout d’un certain temps, cela devient un peu longuet… notamment, à mon sens, dans les passages où l’on s’éloigne le plus de l’illusionisme et des comic books (ceux-ci emportant immédiatement l’adhésion) ; ainsi, par exemple, la cinquième partie du roman, malgré son cadre pour le moins original… Mais je pinaille : même dans ces passages – que l’on ne saurait accuser de gratuité pour autant, tout étant à sa juste place –, l’art de Michael Chabon est tel que l’on se laisse toujours volontiers emporter. Et finalement, de la première à la dernière ligne, on ne peut que confesser s’être régalé à la lecture des Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay.

Une belle réussite, donc, qui laisse augurer du meilleur pour la suite. Me reste à lire Le Club des policiers yiddish, dont j’attends le plus grand bien. Je vous tiens au jus…

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"Le Visage vert", n° 16. "Sorcellerie et littérature allemande"

Publié le par Nébal

Le Visage vert, n° 16. Sorcellerie et littérature allemande, Paris, Zulma, juin 2009, 191 p.

 

Chaque livraison du Visage vert est pour moi le béotien l’occasion de faire de magnifiques découvertes et, autant le dire de suite, cet excellent seizième numéro ne fait pas mentir la règle. J’ajouterai que, cette fois, au vu du sommaire, c’était carrément me prendre par les sentiments... Jugez plutôt : un concours de suicidés, un intrépide détective américain, des fantômes anglais, des renards chinois, et pléthore de sorcières allemandes… Miam.

 

Mais détaillons la bête (comme d’habitude un fort bel objet, abondamment illustré). Précisons d’entrée de jeu, mais je n’y reviendrai pas, que chaque texte ou presque, comme d’habitude, est suivi d’une brève communication sur l’auteur et son œuvre, généralement du plus grand intérêt (une seule exception ici, à mes yeux : le bref article de Jérôme Solal intitulé « Lermina et le supplice chinois des dix mille morceaux », pp. 93-95, qui, sous ce titre alléchant, n’est cependant pas loin de constituer une simple paraphrase de la nouvelle de Jules Lermina « L’Écorché vivant », pp. 89-92 ; dommage…).

 

Réservons le dossier pour la fin, et suivons la revue dans l’ordre. Tout commence très bien avec « Le Concours de suicide » (pp. 13-23), unique fiction écrite par Johannes Ilmari Auerbach : une très belle entrée en matière que cette fable caustique et grinçante, pour ne pas dire kafkaïenne (osons le qualificatif honni !) ; un texte politique très réussi, et la meilleure des introductions.

 

François Ducos, ensuite, poursuit sa « Chronique des ténèbres » sur les détectives de l’occulte dans la littérature populaire. Après le Sâr Dubnotal du précédent numéro, c’est cette fois le détective américain Nick Carter qui s’y colle (pp. 29-40) : un article passionné et passionnant sur l’intrépide détective américain, matérialiste et rationaliste au possible, mais qui, en certaines occasions, s’est bien trouvé confronté au mystérieux et à l’occulte. L’article est complété par un intéressant document, « Comment j’ai écrit un millier d’aventures de Nick Carter » de Frederick Van Rensselaer Dey (pp. 41-50), un texte impressionnant de moralisme à dix sous, mais néanmoins fort instructif sur le travail fourni par les forçats du pulp.

 

On retourne ensuite à quelque chose de plus élégant avec une très belle ghost story, « Le Vent dans le grenier » d’Alfred MacLelland Burrage (pp. 53-61). Un très joli texte, maniant adroitement l’ambiance, et porté par une plume savoureuse.

 

Une séduisante étrangeté ensuite : Pierre Kaser et Solange Cruveillé ont sélectionné quelques extraits du Zi bu yu (Ce dont le Maître ne parle pas), recueil d’anecdotes du poète chinois du XVIIIe siècle Yuan Mei. Les quatre premiers récits (pp. 65-70 ; le troisième étant tiré du Xu Zi bu yu, la suite du Zi bu yu) sont intéressants (et le dernier surprend par son ton grivois), mais j’avoue y avoir préféré, sans surprise, les « huit contes vulpins » qui suivent (pp. 71-82), et qui ne sont pas sans évoquer, chez nous, à mon sens tout du moins, Le Roman de Renart ; or je vous ai déjà assez bassiné sur l’adoration que je voue à cette œuvre phénoménale… Les renardiens s’y retrouveront, à n’en pas douter.

 

Avant d’attaquer le dossier, restent encore deux nouvelles de Jules Lermina. La première, « L’Écorché vivant » (pp. 89-92) se présente comme un amusant canular journalistique. Mais je lui ai largement préféré « Au-delà ! » (pp. 96-101), « histoire incroyable » ironique et très drôle, à la manière de Bouvard et Pécuchet.

 

Débute alors le dossier, concocté par Michel Meurger, et consacré au thème passionnant de la sorcellerie dans la littérature allemande, du XVIIe siècle à nos jours. On commence avec quatre fictions, très différentes les unes des autres. Tout d’abord, un bref extrait des Aventures de Simplicissimus de Hans Jakob Christoffel Von Grimmelshausen, intitulé ici sobrement « Le Bal des soricères » (pp. 105-106). Un beau morceau de littérature baroque, dressant un tableau faisant irrésistiblement penser à Jérôme Bosch, et qui m’a sacrément donné envie de lire cette œuvre imprégnée par les horreurs sans nombre de la guerre de Trente Ans ; faudrait que je mette la main sur une traduction française, tiens…

 

Le texte suivant, « Le Juge des sorcières » de Karl Hans Strobl (pp. 111-115) est cependant à mon sens le plus intéressant du dossier. L’auteur a indéniablement une belle plume, et un sens de l’atmosphère, avec un goût prononcé pour le grotesque.

 

J’avoue avoir moins adhéré au suivant, un peu trop hermétique à mes yeux, « La Pie sorcière » de Hans Watzlik (pp. 121-126). Restent cependant de belles atmosphères lugubres, qui m’ont un tantinet fait penser à la manière de Lovecraft (?).

 

La dernière fiction, enfin, est contemporaine (« La Tentation », de Michael Siefener, pp. 131-137). Un texte assez moyen, mais qui m’a énormément fait penser au film de George A. Romero Season of the Witch.

 

Puis l’on passe au gros du dossier, un volumineux et passionnant article de Michel Meurger intitulé « « Gravissons le Brocken ensemble ». Le thème sorcellaire dans la littérature germanophone de Grimmelshausen à Strobl » (pp. 139-188). L’occasion de bien des développements intéressants sur ce thème, dans une région connue pour avoir été celle où les bûchers de sorcières ont été les plus nombreux, essentiellement aux XVIe et XVIIe siècles. L’occasion également de faire bien des découvertes : je noterai plus particulièrement la figure singulière du pasteur fondamentaliste Wilhelm Meinhold, dont le Sorcellerie et ambre jaune, adroit travail de faussaire, paraît du plus grand intérêt. Une œuvre de plus à intégrer mes calepins fantomatiques de lectures indispensables…

On l’aura compris : ce numéro seize ne déroge pas au principe d’excellence et d’érudition enthousiasmante de cette magnifique revue qu’est Le Visage vert. J’attends déjà avec impatience le prochain numéro (l’an prochain, j’imagine…) ; et d’ici là, je m’en vais tâcher de jeter un œil aux autres parutions du Visage vert, puisque la revue a désormais sa collection…

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Je suis en retard ! épisode 5

Publié le par Nébal


WATTS (Peter), Vision aveugle, [Blindsight], traduit de l’anglais (Canada) par Gilles Goulet, Paris, Fleuve Noir, coll. Rendez-vous ailleurs – Science-fiction, [2006] 2009, 343 p.

Un roman hard science accueilli par un concert de louanges, mais, pour une fois, je ne me joindrai pas au chœur. Certes, c’est foisonnant, mais aussi d’un hermétisme et d’un laconisme vite lassants. Aussi, passée la joie de la découverte du pitch plus ou moins improbable et des personnages pour certains hauts en couleur, c’est assez vite l’ennui qui a dominé, en ce qui me concerne (quelques passages exceptés : certes, les bonnes idées ne manquent pas…). Et Vision aveugle est à mon sens loin de soutenir la comparaison avec d’autres romans ayant traité en gros des mêmes thèmes. Dommage… mais je suis clairement passé à côté.

 

 

 

 

STROSS (Charles), Le Bureau des atrocités, [The Atrocity Archive], traduit de l’anglais par Bernard Sigaud, Paris, Robert Laffont – L.G.F., coll. Le Livre de poche Science-fiction, [2001, 2004] 2009, 473 p.

Un astucieux et amusant mélange de SF hard science et cyberpunk, de Lovecraft et de roman d’espionnage. Stross est décidément quelqu’un qui sait manier les codes des genres, les triturant, les malaxant et les retournant pour notre plus grand plaisir. J’avoue cependant ne pas avoir dévoré ce Bureau des atrocités avec autant d’enthousiasme régressif que Crépuscule d’acier, mais cela reste un bon bouquin, un solide divertissement d’une inventivité qui fait plaisir.

 

 

 

 

PALAHNIUK (Chuck), Peste, [Rant. An Oral Biography of Buster Casey], traduit de l’américain par Alain Defossé, Paris, Denoël, coll. & d’ailleurs, [2007] 2008, 438 p.

Un roman efficace et bien conçu, mais qui déçoit néanmoins, tant Palahniuk semble s’y plagier lui-même (tout cela ou presque a déjà été lu dans Fight Club). Et saupoudrer sa propre sauce d’une poignée de Crash! de Ballard n’arrange rien à l’affaire : c’est bien du déjà-lu. Dommage… car il y a malgré tout bien des choses intéressantes dans ce roman (construit sous la forme d’un documentaire, c’est décidément à la mode en ce moment… mais, à tout prendre, j’y ai largement préféré Outrage et rébellion de Catherine Dufour et plus encore, dans un genre un peu différent, World War Z de Max Brooks). Alors merci Bat, hein : je n’ai pas perdu mon temps, j'ai bien aimé, mais l’honnêteté m’impose quand même de faire part d’une déception toute relative…

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"Dernière Conversation avant les étoiles", de Philip K. Dick

Publié le par Nébal

DICK (Philip K.), Dernière Conversation avant les étoiles, [What if Our World is Their Heaven? The Final Conversation of Philip K. Dick], édité par Gwen Lee & Doris Elaine Sauter, avant-propos de Tim Powers, traduit de l’anglais (USA) par Hélène Collon, Paris – Tel Aviv, L’Eclat, [2000] 2005, 238 p.

 

Où l’on continue la dévoration fanique de tout ce qu’a pu écrire Philip K. Dick, ou de ce que l’on a pu écrire sur lui. Cette fois avec un entretien un peu particulier, puisqu’il s’agit tout simplement de la dernière interview accordée par l’auteur, à la jeune journaliste Gwen Lee, en janvier 1982. Deux mois après ce long entretien, Dick meurt, âgé de 54 ans… Ce qui, on l’avouera, confère une coloration particulière à ces pages. « Las, Philip K. Dick n’est plus / Dieu va prendre mon pied au cul », comme disait Michael Bishop dans son intéressant Requiem pour Philip K. Dick.

Mais, en attendant, c’est un Dick bien vivant – et relativement en forme – que l’on rencontre dans cet entretien. Un Dick plus gouailleur et blagueur que jamais, interlocuteur fascinant mais doté d’une forte propension à passer du coq à l’âne, selon une logique qui a parfois de quoi laisser perplexe. Un Dick qui parle de tout et de rien avec une jeune journaliste qui est avant tout une amie.

 

Mais c’est que Dick, dans ces pages, si l’on en ôte quelques longues digressions sans grand intérêt pour le lecteur, a bien des choses à dire, sur trois thèmes essentiellement.

 

Le premier, c’est l’adaptation de Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? sous le titre de Blade Runner, par Ridley Scott. Ce qui est l’occasion de tordre le cou à certaines légendes, et notamment au fameux « Ils ont tué Dick ! » (de Jean-Pierre Dionnet, je crois, mais je dis peut-être des bêtises… ?) [EDIT : je dis des bêtises, mais voir dans les commentaires.]. Dick fait preuve d’un enthousiasme certain pour le travail réalisé sur les effets spéciaux, notamment, et est loin d’adopter la posture d’un auteur trahi par Hollywood : s’il admet volontiers que le film n’a pas forcément grand chose à voir avec son roman, il ne s’en plaint pas, et semble trouver plutôt intéressante la manière dont on a « accaparé » son univers et ses thématiques.

 

Deuxième thème majeur : l’écriture, bien sûr. C’est notamment l’occasion de revenir sur son (génial) dernier roman, La Transmigration de Timothy Archer, avec nombre d’anecdotes intéressantes. Mais, plus intéressant encore, on voit Dick improviser à moitié le scénario de son prochain romain The Owl in Daylight, qui ne fut donc jamais écrit… Une vraie leçon sur le métier d’écrivain, et un condensé à la fois fascinant et déprimant d’un roman mort-né, qui n’a pas fini de nous faire rêver…

 

Dernier thème, enfin – mais indissociable du précédent, sans surprise – : les interrogations mystiques, pour ne pas dire religieuses. Dick revient abondamment et de manière passionnante sur sa troublante « expérience » de 1974 et sur ses conséquences, tant professionnelles que personnelles. On a beaucoup écrit à ce sujet, mais cet ultime entretien contient bon nombre d’éléments à même d’éclairer un peu plus la genèse des derniers romans dickiens et plus particulièrement de La Trilogie divine.

 

Ce court ouvrage, sans surprise, n’est véritablement destiné qu’à un public assez restreint. Seuls les fanatiques les plus décérébrés (dans mon genre, quoi) sauront véritablement y trouver un quelconque intérêt. Mais ceux-là, très honnêtement, se régaleront, et auraient tort de s’en priver. À bon entendeur…

Prochaine étape : probablement l’ABC Dick d’Ariel Kyrou. À une prochaine fois…

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"Inversion", de Brian Evenson

Publié le par Nébal

EVENSON (Brian), Inversion, [The Open Curtain], traduit de l’américain par Julie et Jean-René Étienne, Paris, Le Cherche Midi – Lot 49 – 10/18, coll. « Domaine étranger », [2006-2007] 2008, 311 p.

 

Je l’avais rapidement évoqué en passant, ayant trop la flemme pour pondre un compte rendu digne de ce nom : je me suis récemment régalé à la lecture de La Confrérie des mutilés de Brian Evenson. Essai concluant, qu’il s’agissait de transformer avec d’autres lectures du même auteur. D’où l’acquisition et l’avancement dans ma pile à lire de cette Inversion dont j’avais entendu dire le plus grand bien. En fait, je me suis souvenu tardivement avoir lu une chronique de ce roman dans Bifrost qui, à l’époque, m’avait déjà sacrément fait de l’œil… Comme quoi, hein, ma bonne dame.

 

Présentons rapidement ledit bouquin. Nous y suivons essentiellement un adolescent à problèmes (pléonasme) prénommé Rudd. Son père vient de se suicider, mais il ne faut surtout pas en parler. C’est que Rudd a été élevé dans la plus stricte tradition mormone, et cela implique qu’il y a des choses qu’il vaut mieux taire. La mort de son père en est un bon exemple, mais il y en a d’autres. Ainsi l’existence de ce demi-frère, Lael, fruit d’une union adultère du défunt ; la mère de Rudd fait celle qui ne comprend pas : il n’y a rien à comprendre, n’est-ce pas ? Mais Rudd rencontre bel et bien ce demi-frère, comme une première étape dans sa révolte adolescente.

 

Mais bientôt survient un autre événement déterminant pour le jeune Rudd. Dans le cadre d’un travail de recherche pour le lycée, Rudd apprend en effet l’étrange histoire de Hooper Young, petit-fils d’un des fondateurs de l’Église mormone, qui aurait commis un atroce assassinat à New York en 1903. Un assassinat qu’il faudrait peut-être rapprocher de la doctrine mormone de « l’expiation par le sang »… Une chose, là encore, dont il ne faut pas parler.

 

Enfin, quelque temps plus tard, Rudd est retrouvé sans connaissance sur une macabre scène de crime, évoquant là encore la symbolique mormone.

 

Et on n’en dira pas plus ici, sous peine de déflorer excessivement l’intrigue, et de soulever intempestivement le voile… Juste une chose : si La Confrérie des mutilés ferait un très bon film de David Cronenberg, Inversion va davantage chercher du côté de David Lynch et de sa Lost Highway. Inversion joue en effet la carte du fantastique diffus, de la perte de repères, de l’ambiguïté permanente.

 

Et il le fait fort bien. Inversion est un roman très différent de La Confrérie des mutilés, moins sec, moins aride. Mais tout aussi fluide et palpitant. La plume de l’auteur a bel et bien une saveur particulière, et Brian Evenson sait à merveille susciter le malaise chez son lecteur, sans avoir trop l’air d’y toucher.

 

Et Inversion, quand bien même il s’agit d’un roman moins « frontal » que La Confrérie des mutilés, a bien comme ce dernier les qualités d’un roman « coup de poing » (à la Palahniuk, peut-être). On n’en sort pas indifférent, et on reste longtemps tourmenté par cet impitoyable portrait d’une jeunesse américaine perdue, et par la satire corrosive de la religion mormone (et de la religion en général, sans doute, voire au delà de tout système idéologique pesant sur les comportements humains). Dans la présentation de l’auteur, il est précisé qu’en 1995 il « a dû quitter l’Église mormone qui menaçait de l’excommunier s’il continuait à écrire des textes jugés « blasphématoires ». » On le comprend sans peine à la lecture de ce roman qui tient du retour à l’envoyeur, d’une colère trop longtemps contenue face aux mesquineries et aux hypocrisies de la secte. Mais c’est aussi, paradoxalement, ce qui fait d’Inversion un roman dans un sens « universel », dépassant ce seul contexte (utilisé à merveille, cela dit) pour sonner comme un réquisitoire général à l’encontre du non-dit et des petites menteries quotidiennes.

 

Et tout cela participe de la réussite incontestable d’Inversion, un roman très fort et durablement marquant, une réussite à tous les points de vue, qu’on y voit avant tout un thriller, un roman fantastique (voire d’horreur, par moments) ou un pamphlet, ou ce qu'on voudra.

Bref : Inversion, c’est très bien, et il me faudra bien un jour poursuivre la découverte de cet auteur remarquable. Et je ne peux que vous engager à faire de même.

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Joyeuses Apocalypses, de Jacques Spitz

Publié le par Nébal

SPITZ (Jacques), Joyeuses Apocalypses, postface de Joseph Altairac, Paris, Bragelonne, coll. Les Trésors de la science-fiction, [1938, 1951] 2009, 429 p.

Ma chronique se trouvait sur le défunt site du Cafard cosmique... La revoici.

 

 

 

Ces derniers temps, Jacques Spitz revient à la mode, et l’on ne saurait s’en plaindre. Après la réédition récente de L’Œil du purgatoire chez L’Arbre vengeur, c’est au tour des éditions Bragelonne de rappeler à notre bon souvenir l’auteur de « romans fantastiques » avec cet étonnant omnibus comportant trois courts romans dont un inédit, six nouvelles pour la plupart inédites, et une intéressante postface de Joseph Altairac confrontant l’auteur français à H.G. Wells.

 

Le recueil s’ouvre en fanfare sur La Guerre des mouches, roman saisissant repris ici dans sa version originale de 1938 : pessimiste, cynique, misanthrope, grinçant, grotesque, hilarant... tout cela et plus encore. L’apparition d’une nouvelle espèce de mouches intelligentes dans le Sud-Est asiatique y sonne peu ou prou le glas de l’humanité ; au fil des pages, le jeune scientifique Jules-Évariste Magne assiste à la lutte perdue d’avance de l’Homme, combattant d’abord sceptique puis bien vite dépassé par la nouvelle espèce dominante. Un récit catastrophiste suscitant nombre de tableaux apocalyptiques lorgnant vers le surréalisme, qui se teinte d’une impitoyable satire sociale, d’un cynisme délicieusement horrible. Un chef-d’œuvre, et la meilleure des entrées en matière.

La suite est tout aussi palpitante et fascinante. L’Homme élastique traite à son tour, dans un sens, de la disparition de l’Humanité, mais en jouant sur un tout autre registre. Un savant - misanthrope, comme il se doit -, le docteur Flohr, y développe un procédé permettant de modifier la taille de l’homme : la flohrisation produit aussi bien des géants que des homuncules, et les applications de cette extraordinaire découverte ne manquent pas. Dès lors, à travers son journal, puis les mémoires de sa fille, c’est à une révolution que l’on assiste. Jacques Spitz se complait dans les tableaux les plus grotesques et les plus fous, dressant une liste exhaustive des utilisations de la flohrisation et de leurs conséquences à moyen terme. La dérision domine dans ce merveilleux roman à l’originalité frappante et d’une inventivité phénoménale, confinant au délire.

La Guerre mondiale n°3, le roman inédit de ce recueil (et le seul à avoir été écrit après la Deuxième Guerre mondiale), est plus classique en apparence, et - relativement - moins bon, dans la mesure où il s’agit d’un énième récit de guerre future. Sans surprise, les belligérants ne sont autres que l’Union soviétique et les Etats-Unis. Mais l’auteur joue avec une grande adresse de ce canevas simpliste, en conférant à son roman une dimension satirique, et en multipliant les inventions militaires saugrenues, parfois visionnaires, parfois délirantes, qui sont autant de surprises dans cette sinistre et grinçante course à la destruction.

Ces trois romans suffisent à faire de Joyeuses Apocalypses un recueil éminemment recommandable. Mais il faut aussi compter avec six courtes nouvelles, pour la plupart inédites, rassemblées sous le titre Six Machines à fabriquer l’avenir : de nouvelles apocalypses « condensées », tout d’abord, avec cette lumière qui ralentit dans « Après l’ère atomique », la mer qui disparaît dans « Le Nez de Cléopâtre » et les extraterrestres d' « Interview d’une soucoupe volante », ramenant l’homme à sa juste place dans l’univers ; mais aussi des nouvelles plus légères et humoristiques - un cran en-dessous du reste, sans doute -, « L’Énigme du V 51 » racontant les premiers pas de l’homme sur la Lune, et « Les Vacances du Martien », tableau cocasse et abondamment détaillé d’une Terre future réduite en parc d’attractions pour touristes spatiaux ; reste enfin « Le Secret des microbes », récit plus intimiste et davantage dans la lignée de L’Œil du purgatoire, dans lequel un homme a poussé si loin la misanthropie qu’il s’est découvert une sympathie unique pour les microbes...

Dans l’ensemble de ces récits, la plume de Jacques Spitz, élégante, d’une préciosité parfois désuète qui ne la rend que plus agréable, se montre toujours d’une efficacité remarquable. On rit jaune, bien sûr ; mais on rit beaucoup, dans l’ensemble de ces récits, de la bêtise de cet homme qui se dit « sapiens », mais qui ne semble avoir d’autre but dans l’univers que de courir à sa perte. Un miroir judicieusement déformant, une image grotesque mais impitoyablement juste de l’humanité.

 

Il faut se jeter sur cet excellent recueil, indispensable témoignage du talent d’un auteur que l’on a trop vite oublié, mais que l’on peut bien envisager aujourd’hui comme un des plus grands pionnier de la science-fiction française.

 

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"Kane. L'intégrale 3/3", de Karl Edward Wagner

Publié le par Nébal

WAGNER (Karl Edward), Kane. L’intégrale 3/3, traduit de l’américain par Patrick Marcel, avant-propos de Gilles Dumay, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [2003, 2008] 2009, 590 p.

 

Peut-être êtes vous déjà au courant, mais, à tout hasard, je ne vais pas me priver de le répéter : Kane, c’est bon, mangez-en. Le personnage créé par Karl Edward Wagner est, non seulement un des plus solides (voire le plus solide) rival du Conan de Robert E. Howard, mais aussi un des plus beaux exemples qu’il m’ait été donné de lire de « salaud magnifique », comme j’aime bien désigner ce genre de personnage. Kane, rappelons-le, est à la fois ou tour à tour le héros et le vilain de ses récits. Autant dire que la sword’n’sorcery de Karl Edward Wagner rompt radicalement avec les pires poncifs manichéens de la high fantasy, et on ne saurait s’en plaindre.

 

Pourtant, il paraît que ça se vend mal… Sordide humanité ! Vous ne méritiez pas Karl Edward Wagner.

 

Mais passons, et causons un peu plus en détail de ce dernier volume de l’intégrale des récits de Kane. Un bien beau volume, ma foi, riche en aventures épiques et en horreurs sans nom (puisque, à l’instar d’Howard, Wagner joue plus qu’à son tour la carte de la terreur indicible). Et un volume également riche en surprises, l’auteur, à l’instar de son héros, ayant plus d’un tour dans son sac...

Au programme, neuf nouvelles généralement de bonne taille (quatre d’entre elles tournent autour de la centaine de pages, et pourraient très légitimement être qualifiées de courts romans), dont sept inédites ; il faut encore y ajouter un poème (« Le Soleil de minuit », pp. 387-388), une version alternative (de jeunesse, plus exactement, et plus épique) de l’excellente nouvelle « Lynortis » figurant dans le deuxième volume (« Le Trésor de Lynortis », pp. 503-560), un fragment d’un roman « perdu » (« Dans le sillage de la nuit », pp. 561-571 – trop court pour qu’on puisse vraiment en dire quoi que ce soit…), et enfin un article éclairant de l’auteur sur sa création et ses envies de « gothique sous acide », ainsi qu’il qualifie lui-même joliment le genre des aventures de Kane (« Kane passé et à venir », pp. 573-590).

 

Mais détaillons un peu plus les nouvelles qui constituent le gros de cet ouvrage. On peut les séparer en (au moins) deux catégories, le poème précédemment mentionné constituant la rupture.

 

Dans un premier temps, nous retrouvons Kane tel que nous l’avons connu et apprécié dans les deux précédents volumes de cette intégrale, arpentant son équivalent personnel de l’Âge Hyborien. Tout commence avec trois très longues nouvelles, toutes également passionnantes. « Le Nid du corbeau » (pp. 11-97) est une nouvelle cruciale dans le cycle, opposant Kane aux plus dangereux des ennemis : des chasseurs de prime désireux de capturer le fameux brigand mais ne valant guère mieux que lui, une femme avide de vengeance et prête à tout pour arriver à ses fins… et un seigneur démon, rien de moins. Le tout donne un palpitant récit jouissivement gothique, du Kane de la plus belle eau.

 

Mais la suite est au moins du même niveau, et même probablement meilleure encore : dans « Réflexions pour l’hiver de mon âme » (pp. 99-196), Kane, qui joue décidément de malchance, s’égare dans un blizzard surnaturel et trouve refuge dans un château perdu dans les steppes nordiques… et en proie à l’assaut de loups-garous ! Un récit à l’ambiance finement élaborée, et qui contient de beaux moments d’horreur paranoïaque.

 

« La Froide Lumière » (pp. 197-304), enfin, oppose Kane à des croisés fanatiques désireux de débarrasser le monde du maléfique colosse roux. Des fanatiques, oui, le terme n’est pas trop fort ; et leurs motivations comme leurs agissements en font en définitive les véritables « méchants » de cette impitoyable chasse à l’homme (tournant bien évidemment au chasseur chassé…) dans une ancienne métropole quasi désertique et engoncée dans une lourde léthargie qui n’est pas sans évoquer une atmosphère de western spaghetti…

 

Suivent trois nouvelles bien plus courtes, et sans doute un cran en-dessous, quand bien même elles ne manquent pas d’intérêt. « Mirage » (pp. 305-345) est une nouvelle très howardienne, confrontant Kane à des goules et des vampires ; un récit classique et efficace ; peut-être un peu trop classique, cela dit…

 

On y préférera sans doute les deux nouvelles suivantes, deux « mauvaises blagues » comme on les aime : « L’Autre » (pp. 347-360) éclaire en effet sous un jour agréablement cynique la personnalité de Kane.

 

Puis vient la première grosse surprise de ce recueil : dans « La Touche gothique » (pp. 360-385), Kane a en effet un partenaire illustre… en la personne du célèbre Elric, le nécromancien albinos de Michael Moorcock ! Et j’avoue, oui, j’avoue, moi qui ne suis guère un afficionado du possesseur de Stormbringer, j’ai trouvé particulièrement jouissif de le voir aussi paumé dans cette nouvelle où Kane a plus que jamais la classe… Au passage, le récit se teinte ici de science-fiction…

 

… ce qui nous amène à la deuxième (ou troisième, comme on voudra) catégorie de nouvelles figurant dans ce recueil. Passé « Le Soleil de minuit », Kane se trouve en effet propulsé à l’époque contemporaine, dans un cadre qui n’a plus forcément grand chose de « fantasy » ! Ce n’est pas forcément très convaincant dans un premier temps, Kane n’étant en effet qu’au second plan dans « Lacunes » (pp. 389-405) et « Dans les tréfonds de l’entrepôt Acme » (pp. 407-421) ; certes, il est assez amusant de le voir dans le costume d’un dealer de drogues improbables, mais le ton étrangement « pornographique » de ces deux textes peut laisser sceptique (le changement est pour le moins brutal !).

 

On y préférera largement, et heureusement, la dernière longue nouvelle de ce recueil avant les quasi-annexes mentionnées précédemment, « Tout d’abord, juste un spectre » (pp. 423-501), qui clôt le « cycle de Kane ». Le colosse roux, là aussi, n’apparaît que par intermittences, cette fois dans le Londres des punks, et la nouvelle m'a laissé un petit goût d'inachevé ; mais elle touche cependant juste dans ses aspects largement autobiographiques (le « héros » est un écrivain d’horreur qui se rend à une convention de science-fiction, et qui a un « léger problème » avec l’alcool...), et se révèle tout à fait convaincante en définitive (d’autant plus qu’elle ne manque pas d’humour, à l’instar de plusieurs des textes qui précèdent immédiatement).

Ce troisième volume, d’une richesse impressionnante, couronne ainsi le « cycle de Kane » de la plus belle des manières. C’en est à vrai dire peut-être même le volet le plus réussi... Cela dit, s’il est bien entendu indispensable pour ceux qui ont apprécié les deux premiers volumes, ce dernier tome ne constitue probablement pas la meilleure porte d’entrée pour découvrir Kane et son univers. Mais le cycle dans son ensemble valant le détour, je ne peux que fermement le  recommander aux amateurs de fantasy héroïque lassés à juste titre des redites interminables de la « big commercial fantasy ». On est ici dans du divertissement de très grande qualité, de la sword’n’sorcery à la Howard qui tranche et qui gicle (entre autres), et, bordel, ça fait du bien par où ça passe.

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"Kraven", de Xavier Mauméjean

Publié le par Nébal

 

MAUMÉJEAN (Xavier), Kraven, Paris, Mnémos, coll. Icares, [2002-2003] 2009, 478 p.

 

Les éditions Mnémos viennent de ressortir en omnibus l’intégrale du « cycle de Kraven » de Xavier Mauméjean. Je ne vais pas revenir ici sur les deux romans composant le cycle, en ayant déjà dit du bien en Nébalie (voyez mes notes sur La Ligue des Héros et L’Ère du dragon). Je vais donc me contenter ici d’évoquer ce qui ne figurait pas dans ces deux précédents volumes.

 

Cet omnibus s’ouvre tout d’abord par une fausse « préface » mais vraie nouvelle, signée Jean-Marc Lofficier, Xavier Mauméjean et Laurent Queyssi, et intitulée « Neveryear » (pp. 5-16). Les trois auteurs nous y entretiennent avec érudition et humour de la complexe histoire éditoriale de la Ligue des Héros, des « penny dreadfuls » à la guerre, puis au revival, ainsi que de l’édition française de la saga. Un texte saturé de références, d’allusions et de gags, parfaitement réjouissant et tout à fait indispensable. C’est un peu moins vrai de ce qui suit, une brève collection de « témoignages » (pp. 17-22) concernant l’influence de la série, et signés André-François Ruaud, Fabrice Colin, Catherine Dufour (qui nous dit tout sur son premier orgasme), Laurent Queyssi, Johan Heliot, Serge Lehman et Hervé Jubert. Du copinage sympathique…

 

Après les deux romans (pp. 23-434), nous trouvons en fin de volume (mais avant les chronologie, publicité et bibliographie, pp. 460-478) deux nouvelles que je n’avais pas encore eu l’occasion de lire, et publiées originellement dans des anthologies de Richard Comballot chez Mnémos, Mission Alice et Les Ombres de Peter Pan.

 

« Il était reveneure… » (pp. 435-446) convoque l’univers (et les procédés d’écriture) de Lewis Carroll dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Une nouvelle tout à fait réussie, là encore saturée de références, et qui saura convaincre tout amateur de Xavier Mauméjean. J’avoue, cependant, ne pas voir véritablement de lien entre cette nouvelle et le « cycle de Kraven »…

 

Il en va différemment pour la nouvelle suivante, la glaçante « Raven K. » (pp. 447-459), dans laquelle les créatures féeriques de James Matthew Barrie sont déportées à Ravensbrück, accompagnées de la narratrice Wendy. Exercice périlleux que de traiter ainsi de la Shoah, mais Xavier Mauméjean a relevé le défi haut la main, pour aboutir à un récit terrible et authentique, et évitant toujours le sinistre écueil de l’ordure et du racolage. Chapeau bas. Une nouvelle grave, bien éloignée de la majeure partie du cycle sous cet angle, mais une réussite indéniable.

En somme, un volume tout à fait recommandable pour qui souhaite découvrir ce pan du corpus mauméjeanien (ça sonne grave, hein ?).

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"Les Ravisseurs quantiques", de Roland C. Wagner

Publié le par Nébal


WAGNER (Roland C.), Les Futurs Mystères de Paris, 2. Les Ravisseurs quantiques, Paris, Fleuve Noir – L’Atalante – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1996, 2002] 2009, 187 p.

 

Depuis que j’ai eu le malheur d’émettre des réserves sur Cette crédille qui nous ronge et d’avouer ma déception devant La Balle du néant, chroniquer des œuvres écrites (voire traduites) par Roland C. Wagner m’apparaît de plus en plus (et surtout en ce moment, où je ne suis pas au mieux de ma forme) comme un insupportable calvaire. Il est vrai que, en plus d’être « de droite », je suis obligé de reconnaître que je ne suis pas titulaire d’un doctorat en philosophie, ni membre « d’une petite élite cultivée », et donc que je ne suis pas à même d’en apprécier tout le sel. Qui plus est, étant moi aussi un tantinet paranoïaque et passablement égocentrique, j’avoue que la colère me gagne parfois devant certaines piques que j’estime n’avoir pas méritées, et que je n'ai guère envie de tendre la joue à chaque fois comme un vulgaire hippie de Nazareth ; et si je pense encore être en mesure de faire la distinction entre un auteur et son œuvre, je ne doute pas que, à l’occasion d’un nouveau compte rendu miteux consacré à un roman de Roland C. Wagner, les attaques pleuvraient une fois de plus suspectant ma « malhonnêteté », outre ma profonde bêtise et mon manque de culture. Le climat n’étant guère sain, sans doute vaut-il donc mieux que je ferme ma gueule. Lâchement, peut-être. Mais, à l’évidence, il semblerait bien que je n’aie aucune légitimité pour dire quoi que ce soit sur Les Ravisseurs quantiques (entre autres), roman que je m’étais malgré tout promis de lire pour donner une deuxième chance aux « Futurs Mystères de Paris ».

 

 

Remarquez, ça tombe bien, quelque part : je n’ai effectivement rien, mais alors absolument rien, à dire à propos des Ravisseurs quantiques, roman dont l’intérêt m’échappe pour le moins, con de moi.

J’en déduis qu’il vaut mieux que j’arrête les frais.

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