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Le Club des petites filles mortes, de Gudule

Publié le par Nébal

 

GUDULE, Le Club des petites filles mortes, préface de Jean-Michel Archaimbault, Paris, Bragelonne, coll. L’Ombre de Bragelonne, 2008, 669 p.

Hop, fin de mes comptes rendus en rapport avec la folle journée de dédicace à la librairie Album, avec ce que j’en ai retiré de mieux ; ma chronique vient du beau site du Cafard Cosmique ; je la reproduis ici au cas où.

 

Gudule, ou, si vous préférez, Anne Duguël, est un auteur prolifique - plus de 200 romans au compteur - qui s’est exercée dans différents genres de l’imaginaire. Ces derniers temps, on l’a surtout connue écrivain pour la jeunesse, ou œuvrant dans un registre humoristique, avec La Ménopause des fées, par exemple. Mais elle fut également, dans les années 1990, l’auteur de remarquables romans fantastiques pour adultes, cruels et grinçants, qu’il n’était hélas plus très évident de se procurer. Saluons donc l’heureuse initiative de L’Ombre de Bragelonne qui, avec Le Club des petites filles mortes, inaugure une « intégrale des romans fantastiques » d’Anne Duguël particulièrement bienvenue.

 

Le Club des petites filles mortes comprend huit romans, dont un inédit. Huit très courts romans, s’étendant chacun sur 80 pages environ dans ce format ; des textes denses et cinglants, sans temps mort, sans rémission, que l’on dévore en deux ou trois heures, avec une avidité jubilatoire et quelque peu perverse. De sa plume à la fois alerte et indéniablement réfléchie, souvent trempée dans un humour glacial, l’auteur explore tous les registres du fantastique, donnant dans le versant « psychologique » le plus traditionnel comme dans l’anticipation cauchemardesque et surréaliste, en passant par l’horreur pure des meilleures séries B, voire des plus réjouissantes séries Z à l’occasion de quelques éclats de gore bien cracra (on notera d’ailleurs que le recueil est dédié à Jean Rollin, l’immortel auteur du Lac des morts-vivants ayant également dirigé l’éphémère collection « Frayeur » du Fleuve Noir, qui a accueilli cinq des romans fantastiques d’Anne Duguël ; ne serait-ce que pour cela, le - certes bien piètre - cinéaste mérite toute notre estime !).

Le recueil est pourtant étrangement cohérent : nombre des protagonistes sont des enfants - et souvent des petites filles - qui souffrent dans leur chair et dans leur âme des exactions des adultes ; à endurer quotidiennement leur bêtise et leur méchanceté, les adorables choupinets perdent bien vite leur innocence supposée (et très contestable ! Au-delà de leur franc-parler candide qu’elle rend magnifiquement bien, Anne Duguël n’idéalise certainement pas les petits monstres ; leur cruauté plus ou moins consciente en fait régulièrement les plus sadiques des tortionnaires...). Certains de ces enfants sombrent bien vite dans le monde abject et répugnant des grandes personnes : leur « vengeance », alors, est particulièrement redoutable... Pour les autres, il n’est guère que deux tristes échappatoires : la folie... ou la mort. Avec le risque que l’horreur véritable ne commence qu’à partir de ce moment-là...

Une des grandes forces de Gudule, c’est qu’elle ne sombre jamais (disons presque jamais...) dans le manichéisme : les personnages, les enfants en particulier, sont à la fois victimes et bourreaux ; et l’auteur, qui sait toujours trouver le ton approprié, parvient à susciter à leur égard l’empathie du lecteur, malgré les plus infectes atrocités qu’ils peuvent être amenés à commettre...

On reconnait sans peine que la qualité n’est pas constante dans ce recueil, qui aligne des hauts et des bas. Mais les réussites prédominent incontestablement, et, à plusieurs reprises, on avancerait volontiers le qualificatif de « chefs-d’œuvre »... Détaillons un brin, sans trop en dire.


Après une préface de Jean-Michel Archaimbault, le recueil s’ouvre sur Dancing Lolita (inédit). De la pure science-fiction, particulièrement glauque et malsaine, bien entendu. On y croise nombre de petites filles, vraies ou fausses, livrées aux appétits insatiables d’adultes répugnants d’hypocrisie et de perversion, dans un monde sordide qui voue un culte aux apparences et à l’éphémère. Dancing Lolita, dans ses meilleurs moments, évoque le Divin Marquis ; mais on avouera que Gudule ne s’y montre pas à son meilleur : trop bref et trop vif pour lasser, le récit peine cependant à convaincre totalement, d’autant qu’il se montre un peu trop artificiel à l’occasion.

Anne Duguël a heureusement bien mieux à nous offrir, et Entre chien et louve (Denoël / Coll. Présence du fantastique, 1998) en témoigne immédiatement. De nos jours, dans les Ardennes, un homme se réincarne en chien ; il s’empresse de chercher abri auprès de sa veuve, désormais sa maîtresse, bien entendu inconsciente de la métempsycose... et qui, progressivement, dans la solitude de sa vieillesse, se livre à son compagnon à quatre pattes. Déchirant, cruel et même quasi insoutenable... un des très grands moments de ce Club des petites filles mortes.

On passera en revanche très vite sur Gargouille (Fleuve Noir / Coll. Frayeur, 1995), un roman raté, et de très loin le moins bon de l’omnibus. Si les flashbacks façon « nunsploitation infantile » ne manquent pas de sel, et si quelques scènes bien gores sont tout à fait réussies, l’intrigue puérile et téléphonée sombre progressivement dans le grotesque, jusqu’à un climax d’un ridicule achevé, que ne parvient pas à sauver le saisissant dernier tableau. Ajoutons que Gudule y succombe régulièrement au « SYNDROME DE LA MAJUSCULE HYSTERIQUE !!!!! », ce qui est pour le moins pénible...

Heureusement suit La Petite Fille aux araignées (Fleuve Noir / Coll. Frayeur, 1995 ; le seul de ces romans à avoir été repris ultérieurement en Présence du fantastique, en 1997), qui est une authentique merveille. C’est le troublant récit à la première personne de la petite Miquette, internée dans un asile après un drame atroce ; si elle refuse de répondre aux sempiternelles questions de M. Quiquequoi, son psychiatre, et ne communique véritablement qu’avec son copain Gogol, elle nous apprendra néanmoins ce qui lui est arrivé, et pourquoi elle passe tout son temps à élever des araignées... Magnifique et idéal pour découvrir l’auteur à son sommet.

On reste dans les plus belles réussites de ce recueil avec Mon âme est une porcherie (Les Belles Lettres / Coll. Sortilèges, 1998). La narratrice y est une ado mal dans sa peau, petite gogoth rejetée de tous, quand elle n’est pas tout simplement martyrisée par son entourage. C’est qu’elle est infiniment laide, et elle le sait ; son amant, répondant au romantique pseudonyme de Mégateub, le lui rappelle régulièrement, à ne vouloir la prendre que par derrière. Mais, de toute façon, elle ne l’aime pas vraiment. Non, elle n’a jamais aimé qu’une seule chose : son cochon porte-bonheur. Certes, il a une manière bien à lui de porter bonheur, mais que voulez-vous... Une plongée dans la folie, où le fantastique est très diffus. La langue franche et guère chaste de l’héroïne est souvent hilarante, ce qui permet d’éviter l’écueil du pathos, et son sort n’en est que plus tragique. Une merveille, une fois de plus.

Il en va de même pour Petite Chanson dans la pénombre (Florent-Massot / Coll. Poche Revolver Fantastique, 1996). La narratrice est à nouveau une petite fille... mais elle est morte. Son fantôme hante la vieille grange où repose son cadavre violé. Mais quand des (crétins de) Parisiens désireux de se ressourcer à la campagne décident de s’y installer avec leur fille, ils lui offrent sans le savoir l’occasion de se venger, après toutes ces années... Très beau récit, là encore, touchant et cruel ; la petite Jeanne, tout à la fois bourreau et victime, est un superbe personnage, et le roman mêle adroitement l’émotion et l’horreur pure.

La tension redescend quelque peu avec La Baby-sitter (Fleuve Noir / Coll. Frayeur, 1995), mais pour un résultat qui reste tout à fait honorable et saisissant. Une maison isolée dans la campagne, une charmante baby-sitter et deux adorables bambins. Les talents de conteuse de la jeune fille, recelant en son sein un douloureux traumatisme, vont faire basculer ce cadre idyllique dans l’horreur. Terrible et cinglant ; et l’occasion, pour ceux qui en douteraient, de vérifier la pertinence de la définition proposée par Terry Pratchett des contes de fée, définition dont Gudule joue à merveille...

Le recueil s’achève enfin (non, déjà ?) avec Repas éternel (paru précédemment au Fleuve Noir / Coll. Frayeur, 1995, sous le titre Lavinia), nouvelle anticipation particulièrement cauchemardesque et surréaliste. Le sombre et absurde avenir dirigé par Big Butcher, c’est un peu Soleil vert en pire... Peut-être un peu trop excessif à l’occasion pour pleinement convaincre - c’est que l’outrance est cette fois le maître-mot -, mais néanmoins très efficace et éprouvant. Et bon appétit, bien sûr !

 

Le bilan est très positif. Le Club des petites filles mortes n’est pas une lecture simplement « recommandable » : ne serait-ce que pour Entre chien et louve, La Petite Fille aux araignées, Mon âme est une porcherie et Petite Chanson dans la pénombre (excusez du peu !), il est tout simplement indispensable à l’amateur de fantastique ; le reste, à l’exception du décevant Gargouille, étant de très haute tenue, je ne saurais donc trop vous conseiller de vous précipiter sur cet excellent recueil, en attendant le second volume de cette « intégrale des romans fantastiques », entreprise de réédition salutaire à l’heure où le fantastique fait figure de parent pauvre au sein des littératures de l’imaginaire.

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"Bifrost", n° 50

Publié le par Nébal


Bifrost, n° 50, Saint Mammès, Le Bélial’, mai 2008, 183 p.

 

Je m’y étais engagé récemment avec le numéro Spécial Robert Silverberg : quelques mots, donc, sur ce n° 50 de Bifrost (alors que le n° 51, avec son dossier consacré à Lucius Shepard, vient tout juste de paraître ; oui, je suis à la bourre, comme d’hab’…). Ca devrait aller assez vite, Bifrost n’ayant pas spécialement célébré ce numéro plus ou moins symbolique marquant le cap de ses douze ans d’existence. Nous y retrouverons donc les rubriques habituelles (je ne vais pas m’étendre ici sur le cahier critique ; ah si, juste un truc : même si on ne l’a pas aimé – ce qui est très compréhensible –, mettre Code source de William Gibson dans les ouvrages « vivement déconseillés » par la rédaction, ça me paraît un peu pousser mémé dans les orties, mais bon… Je vais finir par croire être vraiment le seul à l’avoir plutôt aimé !), les chroniques de Roland Lehoucq et Frédéric Jaccaud (absent du précédent numéro ; saluons au passage la création sous sa supervision, conjointement avec l’excellent Sébastien Guillot, de la collection « Terra Incognita » chez Terre de Brume, dont j’aurai l’occasion de vous recauser prochaînement, le premier volume, Ignis, ayant immédiatement rejoint mon étagère de chevet), un dossier consacré cette fois à Tim Powers, et trois nouvelles.

 

Commençons donc par celles-ci. En reconnaissant que, dans l’ensemble, ce n’est pas là le point fort de Bifrost, qui publie régulièrement des nouvelles, non, pas forcément mauvaises (il y en a parfois, voyez le ridicule texte de Daniel Walther dans un numéro récent, d’ailleurs proposé pour les razzies…), mais quand même passablement médiocres (quelques exceptions dans les numéros précédents, après le volumineux et très sympathique n° 42 ? Allez : Jacques Barbéri par deux fois, Greg Egan une fois, de même pour Joëlle Wintrebert et pour mon chouchou perso, Robert Charles Wilson, dont la « Division par l’infini » m’a immédiatement converti...). Ce numéro me semble confirmer cette tendance, mais le tout, on l’avouera, est plutôt correct. Ainsi de la nouvelle de Stéphane Beauverger « Origam-X » (pp. 6-23), intéressante virée SM à façon, plutôt joliment écrite ; de quoi me donner envie de m’attaquer enfin à la trilogie « Chromozone », annoncée en poche pour bientôt. Pour ce qui est de la communication, Laurent Genefort se montre bien moins subtil et convaincant avec « La Nuit des Pétales » (pp. 24-40), nouvelle constituant, nous dit-on, une « entrée en matière » à son dernier roman Mémoria, publié comme il se doit au Bélial’ : ce n’est pas désagréable, mais ça ne casse certainement pas des briques ; une SF à l’ancienne, prévisible et assez superficielle… A la différence de ce qui s’était passé pour le précédent numéro, c’est bien à mon sens l’auteur auquel est consacré le dossier qui s’en sort ici le mieux : Tim Powers, avec « Itinéraire nocturne » (pp. 42-67), nous livre une chouette nouvelle à la croisée des genres, passablement dickienne et en même temps très personnelle ; si les premières pages m’ont semblé un peu trop confuses, le bilan est néanmoins très positif.

 

Mais sans doute me faut-il préciser ici que c’est là le premier texte de Tim Powers que j’ai l’occasion de lire. Oui, comme d’hab’ (et, comme d’hab’, honte sur moi). Et pourtant – re-comme d’hab’… – cela faisait un petit moment que je comptais m’attaquer au bonhomme, et que son fameux roman Les voies d’Anubis prend la poussière dans mon étagère de chevet (ça tombe bien, en même temps : Thomas Day comme Eric Holstein, dans le guide de lecture, en font le roman idéal pour découvrir l’auteur). C’est que Tim Powers, j’ai eu maintes fois l’occasion d’en entendre parler ; non pas tant pour la paternité du « steampunk » que l’on lui attribue régulièrement, que parce que, avec son compère K.W. Jeter, il faisait partie de ces jeunes écrivains que l’immense Philip K. Dick (que j’aime beaucoup, donc, je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit… ?) avait plus ou moins pris sous son aile et assidument côtoyé vers la fin de sa vie, jusqu’à en faire des personnages centraux de son superbe Siva : Jeter y incarnait le cynique nihiliste comptant bien brandir à la face de Dieu le cadavre de son chat pour lui réclamer quelques explications, et Powers le gentil catholique, paisible et ouvert. Autant de thèmes, parmi bien d’autres, sur lesquels Thomas Day à l’occasion de revenir tout au long d’un entretien fort intéressant (mais peut-être un peu court ? pp. 120-139), où Powers se montre assez humble, lucide, et atrocement gentil (et amateur de points d’exclamation). Le dossier se poursuit par un guide de lecture nécessairement plus bref que celui du précédent numéro (Powers et Silverberg n’ayant pas exactement, ni la même carrière, ni le même rythme de production…), mais détaillé et d’autant plus alléchant qu’il fait régulièrement appel à du beau monde ; pour ma part, outre les interventions de Xavier Mauméjean qui s’amuse – de manière assez hermétique pour le novice, disons-le – avec le personnage du poète William Ashbless, créature ironique de Tim Powers et son compère James P. Blaylock, j’en ai notamment retenu la très enthousiaste critique de Le Poids de son regard par la très enthousiasmante Catherine Dufour ; nul doute que ce roman, présenté par Thomas Day comme le chef-d’œuvre de Powers, intègrera prochainement ma pile à lire. Le dossier s’achève enfin sur une bibliographie réalisée par Alain Sprauel.

 

Après quoi Frédéric Jaccaud nous parle en long et en large de Maurice Renard dans sa rubrique « Les anticipateurs » ; le titre de l’article est éloquent : « Où la science-fiction naît enfin… avant de disparaître » (pp. 156-170). De quoi donner envie de s’attaquer à l’Omnibus consacré à Maurice Renard dans la collection « Bouquins » de Robert Laffont, ou au moins au célèbre Les mains d’Orlac, adapté au cinéma par Robert Wiene, et qui devrait être prochainement réédité dans la belle « Bibliothèque voltaïque » des Moutons électriques.

 

Quant à Roland Lehoucq, il se montre égal à lui-même dans sa rubrique « Scientifiction ». Comme d’habitude, son « Vers les étoiles à dos de trou noir » (pp. 172-178) a de quoi coller suées et migraines aux vilains ignares en sciences dites « dures » dans mon genre, mais est en même temps d’une lecture agréable et fascinante.

Un numéro de cette chouette revue qu’est Bifrost, quoi. Me reste plus qu’à me procurer le petit dernier, dont la partie fictionnelle est semble-t-il constituée en tout et pour tout par une longue novella de Lucius Shepard, ce qui est à n'en pas douter une raison suffisante pour en motiver l’achat ; et le dossier qui est ensuite consacré à cet auteur sans doute trop peu connu s’annonce d'ores et déjà passionnant.

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"Génocides", de Thomas Disch

Publié le par Nébal

 

DISCH (Thomas), Génocides, traduit de l’américain par Guy Abadia, Paris, Robert Laffont – LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1965, 1977] 1990, 188 p.

Il est un élément du Grand Complot International Contre Moi que je trouve particulièrement horripilant, et c’est cette vilaine tendance qu’ont certains auteurs et artistes à mourir en gros au moment où je commence à m’intéresser à eux. Je ne les compte plus, ces sinistres personnages. Mais Thomas Disch s’est montré particulièrement mesquin à cet égard : non, Môssieur Disch ne pouvait pas mourir d’un bête cancer, comme tout le monde ; il a fallu qu’il se suicide, dans la dèche semble-t-il, et une indifférence quasi générale en tout cas, le 4 juillet 2008, à l’âge de 68 ans…

 

Il faut dire que l’auteur était particulièrement dépressif, et que le ton de bon nombre de ses œuvres était d’un pessimisme extrême, voire cynique, terriblement éprouvant. C’est d’ailleurs sans doute pour une bonne part ce qui m’a amené à m’intéresser (trop tard…) à cet auteur, dont je n’avais, honte sur moi, absolument rien lu avant son décès. Mais cela faisait déjà un petit moment que je comptais lire, notamment, Génocides, Camp de concentration et Sur les ailes du champ ; le premier de ces trois romans, dégoté un peu par hasard chez un bouquiniste (sous une couverture certes fidèle, mais néanmoins hideuse), avait même intégré mon étagère de chevet quelque temps avant la triste nouvelle du décès de Thomas Disch. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre aux écrivains disparus étant encore de lire leurs livres, Génocides s’est ainsi retrouvé (bêtement, diront certains) en tête de ma pile à lire. Il va de soi que j’aurais préféré, sous cet angle, en retarder la lecture encore un peu…

 

Génocides, effectivement, n’est pas un roman très joyeux. Pour dire les choses clairement, c’est même un roman abominablement déprimant, passablement nihiliste aussi ; à l’instar du remarquable Quinzinzinzili de Régis Messac, mais avec beaucoup moins d’humour (quand bien même jaune), Génocides nous conte la fin de l’humanité sur un mode dur et cynique, en stigmatisant impitoyablement les pires bassesses de l’homme, sa bêtise, sa méchanceté, son hypocrisie. Cette apocalypse vécue de l’intérieur, cinglante et cruelle, tend à vrai dire à faire envisager au lecteur la disparition de l’humanité comme finalement plutôt souhaitable… et en tout cas anecdotique : l’humanité, dans ce roman, se retrouve en effet réduite à la condition d’insectes parasites, tels que ceux que l’on éradique par milliers dans nos champs sans y prêter la moindre attention.

 

Génocides rapporte en effet une invasion extraterrestre, mais d’un genre particulier. Nous ne verrons d’ailleurs jamais les extraterrestres dans ce roman, même si leur existence ne fait aucun doute, et si les résultats de leur action sont visibles partout. L’invasion, en effet, a pris la forme d’une sorte de bombardement de spores, de graines, transformant la Terre entière en un immense champ de mystérieuses plantes gigantesques, de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Les plantes sont partout, absolument partout, et, en l’espèce de quelques années à peine, leur implantation massive a radicalement modifié l’écosystème : la majeure partie de la faune et de la flore terrestres a disparu, et l’humanité n’a pas fait exception. Les villes ne sont plus, les morts se sont comptés par milliards, et il ne reste plus désormais que quelques centaines d’individus éparts, vulgaires parasites répartis en pathétiques fourmilières survivant difficilement au milieu des plantes extraterrestres.

 

C’est notamment le cas, dans ce qui fut les Etats-Unis, de la petite communauté dirigée par le fermier Anderson, congrégationaliste fanatique qui voit dans l’invasion des plantes un châtiment divin, mais n’en continue pas moins d’imposer à tous son strict calvinisme et de louer la bienveillance, la bonté et la générosité du Seigneur, qui a autorisé leur survie et (n’en doutons pas) réserve à Ses fidèles un avenir radieux. Certains devoirs chrétiens, cela dit, ne sont plus de saison : la communauté a déjà bien assez de mal à produire sa propre subsistance, elle ne saurait accueillir des « étrangers » ; aussi les « pillards » sont-ils impitoyablement éliminés, sans que la piété des fermiers n’ait à s’en offusquer. De toute façon, ce sont sans doute des athées, n’est-ce pas ? Et puis, après tout, « Ceci est ma chair, et ceci est mon sang »… Le fils aîné d’Anderson, Neil, s’en accommode fort bien ; il faut dire, si l’on en croit son cadet Buddy, qu’il est peut-être le pire, le plus stupide et le plus brutal ersatz de bouseux que l’on puisse concevoir… Buddy, qui s’était fait citadin avant la catastrophe, abomine cet état d’esprit borné. Orville plus encore : il faut dire qu’il était, lui, l’un des rares citadins rescapés ; s’il n’a pas été exécuté sur-le-champ à l’instar des « pillards » avec qui il vivotait quand il a fait la rencontre d’Anderson et de sa « famille », c’est parce qu’il était un ingénieur compétent, dont le savoir pouvait se révéler utile à la communauté… Mais Orville mûrit sa vengeance. Et, pendant ce temps-là, les extraterrestres invisibles mais omniprésents préparent la récolte ; il est des parasites à éliminer…

 

Thomas Disch, dans un style concis et froid, nous livre ainsi une « fin du monde » terrifiante et absurde. Mais le pire, sans doute, dans ce cauchemar atroce où les morts ne se comptent pas (le récit est très laconique, le décès de personnages majeurs peut être évacué en une ligne ou deux sans que l’on n'y revienne jamais ni que les protagonistes du roman y accordent la moindre importance… et cela fait d’autant plus froid dans le dos), est ce terrible constat selon lequel, pour reprendre les mots de Dominique Warfa dans Fiction, « l’homme n’a besoin de personne pour se déchirer et réussir un véritable suicide collectif ». L’invasion extraterrestre, son génocide planifié, résistent en effet au jugement moral ; mais il n’en va pas de même pour ce qui est du comportement des survivants humains de moins en moins nombreux, tous ou presque plus cruels et barbares les uns que les autres, aveuglés par la foi ou par leurs sentiments, égoïstes, craintifs et agressifs. Comme les hommes de l’état de nature façon Hobbes ? Comme les hommes, tout simplement, ceux que nous croisons tous les jours, ceux que nous sommes, ici dépeints avec une lucidité intransigeante, une honnêteté blessante. Neil, l’imbécile, la brute, le fou enfin, en est la plus sinistre illustration, avec son hypocrite bigot de père.

 

Génocides est un pamphlet impitoyable, un roman d’une noirceur rare, d’une science-fiction cauchemardesque, terrible, insoutenable parfois. C’est un grand, un très grand roman. Et Thomas Disch était un grand auteur, ce seul roman suffit à m’en convaincre. C’était sans doute un de ces hommes rares qui seraient presque, de par leur talent et leur honnêteté, des contre-exemples valables à leur propre pessimisme plus ou moins misanthrope, si l’humanité en son ensemble n’était pas si irrémédiablement répugnante.

RIP. S’il y a un ailleurs, ce dont je doute, il ne sera probablement pas pire qu’ici.

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"Dreamworld", de Sire Cédric

Publié le par Nébal

 

SIRE CÉDRIC, Dreamworld, [s.l.], Nuit d’Avril, 2007, 257 p.

 

Avant-dernier retour à la folle séance de dédicace à la librairie Album, avec donc Dreamworld, le dernier recueil de nouvelles de Sire Cédric. Or le noble corbac était incontestablement la star de la journée, lui qui était en permanence entouré d’un imposant fan-club habillé genre bizarre et à la crise de puberté redoutable : des gogoths ; plein de gogoths ; la nouvelle génération de semi flap-flap qui fait pester les anciens aigris de la batcave ; avec plein de nymphettes hystériques over-maquillées noir / mauve / rouge, velours et dentelle, cuir et vinyle, mmmh… Il faut bien le dire : non content d’être charismatique, Sire Cédric est effectivement très bien gaulé (bande de jaloux / femelles lascives !).

 

En toute logique et mauvaise foi, ça fait plein de raisons de lui en foutre plein la gueule.

 

Cela dit, maintenant que j’ai vu, de mes yeux vu, ledit phénomène, il est quelques sarcasmes et accusations gratuites rencontrés ici ou là sur le ouèbe que je peux facilement repousser. Déjà, le monsieur est sympathique, ouvert, causeur, et d’une fausse prétention rassurante quant à son humilité. Honnêtement, un type qui conclut sa dédicace par « Rock’n’roll ! » et que l’on croise quelque temps plus tard à un concert de Ministry (aussi frustrant fut-il, groumf…), ne peut pas être fondamentalement mauvais…

 

Et puis, autre chose : surtout, c’est quelqu’un de parfaitement enthousiaste, lucide et honnête à l’égard de ce qu’il écrit. Il est bien conscient que la majorité de son lectorat est constituée d’ados gogoths, et ça lui convient parfaitement. D’autant mieux, à vrai dire, que lui-même, à 34 ans, se considère encore comme passablement adolescent (c’est du moins ce que j’ai cru saisir au détour d’une conversation…) : il ne cachait en tout cas pas son plaisir à s’entretenir avec ses jeunes lecteurs, que ce soit à l’occasion de cette séance de dédicace, ou bien dans le cadre d’invitations à s’exprimer dans des collèges ou lycées. En somme, il y a ici une totale communion entre l’auteur et ses lecteurs : aussi est-ce bien volontiers qu’il donne à ces derniers ce qu’ils veulent, puisque c’est ce qu’il aime, à savoir des atmosphères oniriques pleines de poses, de romantisme exacerbé et de références à la culture goth (notamment musicale), des personnages autodestructeurs et suicidaires, parfois dandys, mais souvent affublés de prénoms improbables (quand l’actuelle génération de gogoths va avoir des gosses, ça va faire mal…), quelques giclées d’hémoglobine ici ou là, et pas mal de sesque, plus ou moins crade dans le fond mais généralement très propre dans la forme. Tout cela se prenant plus ou moins au sérieux selon les cas. D’où le démon multibites d’Angemort, qui plait semble-t-il beaucoup à ses lectrices, mais étrangement moins à leurs profs et parents.

Evidemment, cette communion n’est pas sans poser problème : si elle assure une audience à Sire Cédric, elle rend en même temps sans doute sa prose beaucoup moins accessible (euphémisme) à ceux qui ne baignent pas dans cette culture-là, et plus généralement à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont « passé l’âge ».

 

Genre moi, probablement [attention, digression perso]. En mon temps, en bon gamin névrosé, morbide et asocial, j’ai bien entendu eu mes pulsions gogoths, et qui ont sans aucun doute laissé des traces : ado, je kiffais grave les vampires, Anne Rice et Poppy Z. Brite, les jeux de rôles de White Wolf et les films de Tim Burton, Bauhaus et Dead Can Dance (ça, j’aime encore beaucoup, cela dit), mais aussi – et c’est souvent là qu’on fait l’amalgame indu aujourd’hui – les groupes de metal plus ou moins gothiques, de Type O Negative et The Gathering au black metal notamment « symphonique », « atmosphérique » ou ce que vous voudrez, qui commençait alors tout juste à faire causer de lui en France au-delà des cercles restreints de l’underground-que-plus-underground-t’es-dans-la-lave (c’était l’époque, quelque temps avant que Karl Zéro ne cherche à faire passer les black métalleux en général et au sens large pour des nazillons, du jouissif et rigolo Dusk… And Her Embrace des sympathiques bouffons de Cradle Of Filth, bientôt suivis par une kyrielle de bouffons beaucoup moins sympathiques et qui se ressemblaient tous, et du beaucoup moins drôle – volontairement, en tout cas ; mais quand on regardait le clipicule du par ailleurs chouette morceau qu’est « The Loss And Curse Of Reverence », j’avoue qu’il y avait de quoi sourire… allez, pour le plaisir ! – mais néanmoins très efficace et impressionnant Anthems To The Welkin At Dusk d’Emperor ; ceux-là, je les réécoute encore, des fois, avec un vague sourire nostalgique… à la différence d’autres achats musicaux de cette époque, dont je n’arrive plus à comprendre comment j’ai pu y trouver le moindre intérêt). En toute logique, l’apogée de ma « période noire » a probablement coïncidé avec le point culminant de ma crise d’adolescence, les années lycéennes justement, en un temps relativement proche et en même temps étrangement éloigné où Marilyn Manson faisait de très chouettes albums (si si, je vous jure, ça a existé), où l’écouter n’entraînait pas le qualificatif de « gothique » mais celui, sans doute tout aussi galvaudé mais bien plus proche de mes goûts, « d’indus », et où Elegy en était à ses tout premiers numéros. La chute a été brutale pour la plupart de ces choses-là…

 

[Ayé, vous pouvez recommencer à lire. Si vous voulez.] Du coup, j’avoue que ça n’a pas facilité mon approche des écrits de Sire Cédric, dans la mesure où j’ai particulièrement brûlé ce que j’avais autrefois particulièrement adoré. C’est que j’y ai reconnu bien des choses que j’aurais sans doute préféré oublier… Et notamment mes inévitables tentatives d’écriture de cette époque-là. Car Sire Cédric – et c’est là à mon avis un de ses gros défauts – ne fait pas qu’écrire pour des adolescents gogoths : il écrit souvent comme un adolescent gogoth. Et si cela peut assez logiquement séduire ces derniers, j’avoue que cela m’a semblé tristement pénible la plupart du temps : à vrai dire, ce ne sont pas tant l’emphase et la pose propres au genre qui m’ont posé problème (cela peut faire soupirer, certes, mais, en même temps, on savait à quoi s’attendre, et on a lu pire dans le genre), que la naïveté dans le ton – quand elle n’est pas appropriée, voir plus bas – et les nombreuses maladresses stylistiques typique du prosateur de quinze ans, enthousiaste mais guère compétent, et sans doute trop pressé. Pour dire les choses simplement, mais honnêtement : oui, cela m’a souvent semblé « mal écrit »… Et c’est dommage, parce qu’il y a au-delà des choses pas inintéressantes dans ces nouvelles ; surtout quand Sire Cédric ne joue pas à fond la carte gothique, mais se tourne vers des territoires plus oniriques et enfantins, permettant à son imagination fertile de se libérer du carcan gogoth et de ses clichés à base de copulation dans les cimetières et de veines coupées dans la baignoire.

 

Tenez, par exemple : la première nouvelle, « Cross-Road » (pp. 7-32), m’a semblé très correcte. Si le fait pour un gamin de 10 ans d’appeler son petit lapin Burzum peut faire sourire, on avouera que l’atmosphère est très réussie, très onirique. Le ton est assez naïf, oui, mais pour le coup c’est tout à fait approprié, et c’est avec plaisir que l’on suit ce vieillard dans ses réminiscences enfantines, et le périple de ces deux gosses rêveurs le long d’une route bien trop longue… Non, très sympa, franchement. Pas grandiose, mais correct. De même pour la deuxième nouvelle, « Cauchemars » (pp. 33-95), qui, avec un peu plus d’efforts notamment stylistiques, et peut-être quelques pages supplémentaires (il y avait sans doute là matière à un roman), aurait pu être franchement excellente. Dommage que la plume de Sire Cédric dérape à l’occasion, il avait su concocter ici quelques très chouettes scènes d’horreur, mêlées à des tableaux étrangement émouvants (et même subtils, si si ; on est bien loin de… mais j’y viens). Et il y a quelques très jolis personnages ; là encore, tant que la nouvelle reste centrée sur des gosses, elle me paraît très réussie ; l’intervention du flic, à mon sens, la plombe un peu… Thomas Day, dans sa critique de Dreamworld dans le Bifrost n° 50, évoque à cette occasion les Livres de sang de Clive Barker ; c’est pertinent, sans doute ; mais pour ma part, ces deux contes horrifiques enfantins, au-delà des inévitables tentacules lovecraftiens et des quelques références goths (assez discrètes) ici ou là, m’ont surtout fait penser à certains excellents textes de Stephen King, tendance Ça en plus compact (oui, là on verse dans l’autre excès…). Bref, c’est pas mal, et ça aurait pu être très bien. Et je dirais la même chose de la troisième nouvelle « enfantine », bien plus loin dans le recueil, « Visionnaires » (pp. 199-227) : chouettes personnages, ton adapté, belles scènes d’horreur, références bien digérées, crescendo subtil, final poignant… C’est pas mal du tout, ça, madame… Et c’est sans doute là ce que Sire Cédric fait de mieux : avec ces récits ayant des gamins pour héros, assez voire très convaincants, on voit bien ce qu’il gagne à se débarrasser des encombrants clichés gothiques de ses récits « adolescents » ou « jeunes ».

 

Surtout qu’entre-temps, on en a bouffé, desdits clichés… Et ce fut très pénible. Très honnêtement, je n’ai aucune envie de détailler excessivement « Requiem » (pp. 97-118 ; histoire lourde au possible d’un ange du suicide, sur fond d’inévitable sonate « Clair de lune » de Ludwig Van…) et « Muse » (pp. 119-150 ; un écrivain, sa muse, l'ââââââââârt, l'amûûûûûûûûûr, la môôôôôôrt, blah blah blah…) : c’est poussif, pompeux, puéril, ennuyeux, saturé de scènes de cul chiantes, répétitives, lourdes et interminables, émouvant et subtil comme un film avec Chuck Norris (en moins bourrin et en moins drôle), original comme un film de Bruno Mattei (en moins drôle), pertinent comme une saillie spirituelle de Jean-Claude Van Damme ou  une réflexion de BHL (en moins drôle), écrit pas aussi mal que du Philip Le Roy mais guère mieux (et pas plus drôle)… Bref : très mauvais. Ici, Sire Cédric se conforme à sa caricature, plus gogoth que gothique, et c’est triste.

 

Si « Babylone » (pp. 151-168) et « Elfenblut » (pp. 169-180) sont encore émaillées de quelques maladresses et lourdeurs flap-flap, elle sont tout de même plus lisibles. Hélas, ces deux courtes histoires restent finalement médiocres, la première en raison de références et de thématiques confuses et mal digérées, la seconde parce qu’elle est bien trop courte et frustrante. « Conscience » (pp. 181-198) est plus intéressante, plus émouvante aussi, et on y croise quelques chouettes personnages ; cela dit, et même si la fin est assez poignante, son caractère téléphoné nuit un peu à l’efficacité du récit : c’est que l’on a déjà lu tout ça, et en mieux ; à l’évidence, Sire Cédric n’a pas les épaules pour se placer dans la filiation d’Ambrose Bierce ou de Philip K. Dick… Reste « Sangdragon » (pp. 229-257), qui conclut le recueil sur une note étrange : sur le pur plan de l’écriture, c’est à mon sens la nouvelle la plus réussie ; le style me semble plus habilement travaillé, moins lourd et maladroit, que dans la plupart des textes précédents. Intéressant, donc. Problème : la trame est passablement bêtasse et risible, tenant un peu d’un croisement entre le Club des cinq et le Da Vinci Code

 

Alors voilà : désolé, Sire, mais votre Dreamworld est à mon avis franchement pas terrible. Et c’est dommage, parce qu’il contient en même temps des choses pas inintéressantes…

Et au risque de paraître bien présomptueux et arrogant, moi le jeune couillon qui n’ai de leçons à donner à personne et pourrais en recevoir de beaucoup, je vais émettre en guise de conclusion un souhait : que Sire Cédric s’applique un peu plus, et qu’il rompe plus radicalement avec son image – sa caricature… –, sans perdre son enthousiasme pour autant. Parce que, très honnêtement, je crois volontiers qu’il est en mesure de faire des choses très intéressantes : il ne manque ni de talent, ni d’imagination ; mais, en ce qui me concerne, il ne sait pas (encore) les exploiter judicieusement, et aurait bien tort de se complaire trop longtemps dans la simple fourniture de services gogoths pour ados en crise. Il vaut sans doute mieux que ça.

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"Kane. L'intégrale 2/3", de Karl Edward Wagner

Publié le par Nébal

 

WAGNER (Karl Edward), Kane. L’intégrale 2/3, traduit de l’américain par Patrick Marcel, avant-propos de Gilles Dumay, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1978, 2002-2003] 2008, 575 p.

 

L’an dernier, rappelez-vous (si vous le voulez, hein, non, je n’oblige personne…), je vous avais dit beaucoup de bien du premier volume de l’intégrale de Kane. Pas un chef-d’œuvre, non, pas le genre de lecture subtile et pertinente qui bouleverse à jamais les conceptions du lecteur ; non, en fait de fantasy, là, on est plutôt dans le versant sword'n'sorcery qui tranche des têtes et des bras, qui hurle, et qui défoule : un très bon divertissement, palpitant, bourré d’action, de scènes épiques et de complots obscurs. Rien de forcément très original, sans doute, et le style, s’il est très correct, n’a rien de particulièrement brillant non plus. Non, ce qui faisait l’intérêt de ce beau volume, c’était Kane lui-même. Car le « héros » de ces romans était tout sauf le classique preux chevalier à l’armure étincelante et à la ceinture de chasteté impénétrable, le tout aussi classique barbare avec le QI d'une huitre supportrice de football, l’inévitable tapette d’archer elfe jouant de la lyre en minaudant du charabia à la pleine lune, l’insurmontable nain jovial avec une hache qui n’aime pas les elfes mais encore moins les orques, ou encore le rédhibitoire ado gogoth dépressif, romantique mais avec une putain de grosse épée quand même. Tout sauf ça, vous dis-je.

 

Kane est une enflure. Un salopard ambitieux et cruel, un psychopathe sans foi ni loi, voleur, escroc, violeur, assassin, despote amoral, indigne de confiance, et dangereux pour tous. Infréquentable. « C’est le mal fait homme ! Ne t’approche pas de lui ! », nous prévient-on dès la première ligne du Château d’outrenuit, le roman ouvrant ce deuxième volume (p. 19). Un salaud, quoi. Mais un salaud magnifique, fascinant, pour lequel on vibre et on tremble. Pas un simple « méchant », il est au-delà de ça. Il est à la fois le héros et le vilain. Il est – pour faire simple – un superbe personnage, un vrai modèle de héros de fantasy épique.

 

Et – oserais-je le dire ? oui – il est à mon sens encore plus intéressant dans ce deuxième volume que dans le déjà très jubilatoire premier tome. La couverture – matte suite à une erreur de l'imprimeur, semble-t-il… – de Guillaume Sorel ne doit pas tromper (je plaide coupable, je l’ai trouvé particulièrement hideuse dans un premier temps ; puis je m’y suis fait…) : Kane n’est toujours pas une brute épaisse se contentant de tuer des gens par centaines au fil des pages. Oui certes, il fait ça aussi... Mais non, il est bien plus que ça ; et si la « révélation » de ses origines et du secret de son « immortalité » ne surprendra personne (on s’en doutait un peu, on va dire…), elle n’en contribue pas moins à « justifier » un peu plus le personnage, et participe du complexe et séduisant portrait qui se dégage tout au long des récits constituant ce bel omnibus. Nous y trouvons le troisième et dernier roman consacré à Kane, puis un poème, et enfin six nouvelles (de même que pour la récente réédition de Conan, et à plus forte raison encore, peut-être, précisons que ces nouvelles sont présentées dans leur ordre de rédaction, et non en fonction d’une « chronologie interne » d’autant plus difficile, voire impossible, à établir, que le personnage a vécu d’innombrables aventures au cours de sa longue existence s’étendant sur plusieurs siècles, voire millénaires… Tous les textes du « cycle », encore une fois, sont indépendants, le seul lien entre eux étant Kane lui-même et son monde).

 

Commençons donc avec Le château d’outrenuit (pp. 11-301), le dernier roman consacré à Kane, placé sous une exergue empruntée à Lovecraft qui en dit long. Kane, secondé du fidèle Arbas, assassin et philosophe (heu… surtout assassin, quand même…) y retrouve plus ou moins le rôle qui a été le sien dans les deux précédents romans : celui d’un général mercenaire, ne servant qu’en apparence, et bien déterminé à satisfaire ses propres ambitions. Mais c’est aussi l’occasion d’en apprendre long sur son passé de pirate (et au-delà…), et de le confronter à une autre enflure épique, une « vilaine » terrifiante et fascinante : sa maîtresse, la sorcière Efrel, l’ancienne épouse de Nétisten Maril, l’Empereur de l’archipel de Thovnosie ; cruellement défigurée par le supplice que lui a infligé son royal époux après une énième conspiration, laissée pour morte, la sorcière hideuse, démente et impitoyable a passé un terrible pacte avec les plus obscures puissances pour renverser la dynastie des Nétisten. Et le sanguinaire Kane est de la partie, lui qui se voit confier la flotte de Pelline. Bien évidemment, leur alliance ne saurait être éternelle… On trouve dans ce roman tout ce qui faisait l’intérêt des deux précédents : personnages hauts en couleur, rythme haletant, complots perfides et combats épiques (essentiellement des batailles navales, cette fois), quelques scènes d’horreur remarquablement efficaces, des clins d’œil bienvenus à Lovecraft et à une certaine science-fiction très pulp antérieure à « l’âge d’or »… Ce dernier roman est donc à son tour un divertissement de qualité, bien représentatif de ce que la littérature « populaire » peut produire de plus efficace et réjouissant.

 

Mais j’ai tendance à considérer que le meilleur est encore à venir. En effet, si le poème « L’ombre de l’ange de la mort » (pp. 303-304) est éminemment dispensable, les nouvelles qui occupent la deuxième moitié du volume sont à mon sens peut-être plus réussies encore que les romans, dans la mesure où ces textes très divers, dans lesquels Kane est alternativement au premier ou au second plan, rompent avec le schéma à force un brin répétitif des histoires longues, et permettent d’affiner encore le portrait complexe de ce superbe personnage et d’en dévoiler des facettes inattendues, sans jamais que cela nuise à la cohérence de l’ensemble.

 

Ainsi, dans « Lame de fond » (pp. 305-353), Kane n’apparaît en définitive qu’à l’arrière-plan. Et c’est alors un puissant sorcier, à l’amour possessif : la belle Dessylyne multiplie les intrigues pour lui échapper… Peu importe que la chute soit très prévisible : le récit est habilement construit, et étrangement émouvant à l’occasion (si si) ; cerise sur le gâteau : on y croise un barbare fort en gueule qui n’est pas rappeler quelqu’un…

 

Suit « Deux soleils au couchant » (pp. 355-392). Si l’action en elle-même n’est pas forcément très palpitante, cette nouvelle vaut néanmoins franchement le détour… pour une simple conversation au coin du feu : Kane et le géant Dwassllir, isolés dans une lande perdue, s’y entretiennent de l’histoire, des dieux, des hommes, de la civilisation et de la barbarie, du progrès et de la tradition. Belle atmosphère, et le caractère de Kane est judicieusement approfondi.

 

Il en va de même dans « La muse obscure » (pp. 392-456), où Kane est à la fois un chef de bande et le généreux mécène du poète Opyros. Afin de procurer à ce dernier l’inspiration nécessaire à la rédaction de son chef-d’œuvre, le brigand et esthète va devoir se confronter à une horreur sans nom, dans une longue scène à la fois très cinématographique et adroitement lovecraftienne. Un beau cauchemar.

 

« Le dernier chant de Valdèse » (pp. 457-482), ensuite, est une nouvelle très astucieuse dans son déroulement, quand bien même elle emprunte énormément, mais avec finesse, à un canevas somme toute classique. Six voyageurs font halte dans une auberge perdue dans la forêt ; alors que l’heure tourne, la boisson aidant, chacun est amené à raconter une histoire… Une très bonne nouvelle horrifique, un de mes textes préférés de ce recueil.

 

« Miséricorde » (pp. 483-516) me paraît bien inférieure. Tout cela se lit sans déplaisir, et il y a quelques belles scènes d’horreur, mais ce récit n’en est pas moins le plus « bourrin », relativement, de l’ensemble, et quelque peu artificiel, aussi ; surtout, Kane a beau y être un assassin, il me paraît un peu trop héroïque, pour le coup…

 

Le niveau remonte heureusement avec la dernière nouvelle, « Lynortis » (pp. 517-575), et son superbe cadre : un sinistre champ de bataille, résonnant encore, bien des années plus tard, d’un affrontement absurde et sanguinaire, dantesque et horrible, peut-être le pire que le monde ait jamais connu. Une nouvelle noire et macabre, condamnation sans appel de la guerre, et poignante illustration de ses terribles conséquences. Un cadre à la hauteur du fascinant personnage qu’est plus que jamais Kane, pour une excellente nouvelle qui conclut ce deuxième volume sur la meilleure note envisageable.

Alors je maintiens : moi qui ne me sens à l’heure actuelle plus attiré du tout ou presque par l’heroic fantasy, je me suis régalé avec ce deuxième volume de Kane. Ceux qui ne jurent que par la « grande littérature », celle qui est supposée « élever » le lecteur, passeront leur chemin en tremblant d’effroi. Mais à tous ceux qui recherchent, ne serait-ce que le temps d’un ouvrage, de la bonne littérature « populaire », palpitante et jubilatoire, efficace et bien foutue, idéale pour passer un bon moment de pur plaisir de lecture, je recommande décidément chaudement le « cycle de Kane ». Et vivement le troisième et dernier volume !

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Origine, de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

 

BAXTER (Stephen), Origine, traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, Paris, Fleuve noir, coll. Rendez-vous ailleurs, série Science-fiction, [2001] 2008,  570 p.

Hop, après l’excellentissime Temps, et le déjà moins bon mais néanmoins très correct Espace, voici donc le dernier tome de la « trilogie des univers multiples » de Stephen Baxter ; là encore, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique. Je la reproduis ici au cas où...

 

 

 

Avec Origine, l’écrivain britannique Stephen BAXTER vient clore sa « trilogie des Univers multiples » entamée avec l’excellentissime Temps, et poursuivie avec un Espace très correct, quand bien même beaucoup moins enthousiasmant. Nous y suivrons ainsi un troisième avatar de l’astronaute frustré Reid Malenfant, lancé dans une aventure folle reposant à nouveau pour une part sur le paradoxe de Fermi…

 

Reid Malenfant, cette fois, est bien membre de la NASA, mais se voit sempiternellement refuser les grandes missions qui lui tiennent à cœur. Mais un jour, alors qu’il se trouve en Afrique avec son épouse Emma, un événement hors du commun va lui donner l’occasion de repartir dans l’espace. Un OVNI est repéré dans le ciel africain, et Malenfant monte à bord d’un avion avec son épouse, bien décidé à observer de lui-même l’étrange phénomène : un gigantesque anneau bleu suspendu dans le vide à plusieurs kilomètres d’altitude… et duquel tombent de non moins étranges hominidés ! En même temps, notre bonne vieille lune grise et terne disparaît… pour être remplacée par une énorme lune rouge, sur laquelle on devine des continents, des océans, de la végétation… de la vie ? Malenfant, malmené par l’indicible phénomène, est bientôt contraint de s’éjecter. Mais sa femme a disparu, de même que l’anneau bleu… Et l’astronaute, bien vite, est persuadé que cet anneau était une porte donnant accès à la lune rouge. Jouant sur l’émotion médiatique, et secondé par l’inévitable Nemoto, il parvient à rassembler des capitaux dans un monde dévasté par les changements brutaux entraînés par l’apparition de la lune rouge, et monte une expédition pour percer le mystère de ce bouleversement cosmique, et retrouver sa femme.

 

Emma est bien vivante, oui, et elle a bien traversé la porte pour se retrouver coincée sur la lune rouge. Mais elle n’y est pas seule : elle y croise bien vite de nombreux hominidés, d’aspect et de coutumes variés… et qui parlent plus ou moins anglais. Dans ce monde brutal et cruel, l’Américaine exilée va devoir trouver le moyen de survivre, en attendant une hypothétique expédition de secours ; elle ne doute pas que Malenfant va faire tout son possible pour la rejoindre sur la lune rouge et la tirer de ce piège cosmique : après tout, le héros, c’est lui ! Elle, elle n’est jamais qu’une comptable…

 

Dans Temps comme dans Espace, Stephen Baxter jouait résolument la carte de la « hard science » tendant vers le vertige métaphysique. Dans ces deux romans, il apportait la preuve incontestable de son talent pour faire prendre conscience de la petitesse, de l’insignifiance de l’humanité, confrontée à l’incommensurabilité de l’univers dans ses multiples dimensions ; d’où, chez le lecteur, ce puissant sentiment d’effroi pascalien de l’homme ciron dans l’univers, « néant à l’égard de l’infini », et en même temps cette fascination d’ordre mystique pour ces grandeurs astronomiques qui défient nos faibles facultés de compréhension. Si Origine n’est pas dépourvu de ces aspects « vertigineux » – il s’agit après tout de se pencher sur la redoutable question de l’apparition de la vie dans l’univers, et de l’humanité en particulier ! –, le cadre de l’action, tant spatial que temporel, est bien autrement resserré, et les procédés employés par l’auteur, comme les effets auxquels il aboutit, n’ont pas grand chose à voir. Temps et Espace étaient des romans à l’échelle de l’infini, mais Origine est à l’échelle de l’homme. Et la science y occupe une place bien moindre…

 

Or c’était bien là que résidait la force de Temps, et dans une moindre mesure d’Espace, dans cette puissance évocatrice et cette astuce dans le maniement de la science dans ce qu’elle a de plus stupéfiant pour le quidam. On reconnaîtra en effet sans peine que Baxter ne brille guère par le style, que l’on jugera au mieux médiocre, et que ses personnages, dans les deux romans précédents, étaient globalement dénués d’intérêt. Cela n’était guère gênant pour Temps, roman si brillant par ailleurs, mais se révélait déjà plus pénible dans Espace, avec cette fort agaçante Nemoto et ce Malenfant tournant tristement à la figure christique… Et Origine, hélas, ne témoigne guère de progrès sous cet angle : la plume de Baxter s’y révèle toujours aussi anodine (voire pénible à l’occasion : pendant un bon moment, quand l’auteur adopte le point de vue des hominidés « primitifs », il ne témoigne certainement pas du brio déployé par Alan Moore dans son aride mais phénoménale première nouvelle de La Voix du feu…), et ses personnages, pour la plupart, sont toujours aussi inexistants : seule Emma Stoney, en définitive la véritable héroïne du roman, s’en tire un peu mieux (du moins si l’on en reste aux « humains » : Ombre et Manekatopokanemahedo sont déjà plus corrects).

 

Aussi, pendant un bon moment, Origine donne-t-il tristement l’impression d’un roman raté. On avouera même que les premières pages sont à la limite du grotesque : l’intrigue est précipitée, et si les mystères fascinants ne manquent pas, on regrettera néanmoins l’expédient ridicule consistant à « enlever » la copine du héros pour que celui-ci, en preux chevalier des temps modernes, se lance à sa rescousse… Ajoutons à cela que Baxter témoigne plus encore dans Origine que dans Espace, où c’était déjà agaçant à l’occasion, de sa fâcheuse tendance à tirer à la ligne… Pour être franc, durant en gros les 300 premières pages de ce roman, je me suis franchement ennuyé ; et ça commence à faire beaucoup, tout de même…

 

Mais on aurait sans doute tort de s’arrêter là : si Origine commence mal, voire très mal, il tend à s’améliorer au fur et à mesure, fait assez rare pour être signalé. On s’intéresse au fur et à mesure à la rude vie des hominidés de la lune rouge. Baxter, ici, surprend régulièrement le lecteur par la violence du récit, rendue d’autant plus terrible qu’elle est plus froide que véritablement cruelle. Âmes sensibles s’abstenir : Baxter fait à l’occasion dans l’horreur gore, et les meurtres ignobles, les infanticides, les actes de cannibalisme, les viols et les mutilations s’enchaînent dans l’indifférence complète des protagonistes, mais certainement pas du lecteur… A vrai dire, Ombre tient presque de l’héroïne sadienne !

 

Et puis, progressivement, dans sa deuxième moitié, le récit se fait plus riche, plus séduisant ; et quand Manekatopokanemahedo, surtout, et dans une moindre mesure les Zélotes de Michael le Prêcheur, entrent véritablement en scène, on accroche enfin, on s’intéresse aux personnages, à leurs péripéties, et aux mystères toujours plus nombreux dans lesquels il baignent ; on se passionne enfin pour les diverses sociétés hominidées, et notamment celle des « Daemons ». Le roman, de médiocre, voire mauvais, qu’il était jusqu’alors, devient finalement bon… et même très bon. Baxter avait déjà montré avec Temps et Espace qu’il savait conclure un roman, et Origine ne déroge pas : les 100 dernières pages, en gros, sont passionnantes, absolument superbes, et répondent bel et bien aux nombreuses questions que l’on se posait jusque-là (quand bien même, en ce qui me concerne, certains aspects du récit restent franchement peu plausibles, pour ne pas dire invraisemblables, sentant tristement l’artifice de narration – voyez notamment l’évacuation un peu « facile » de la problématique historique, p. 446…) ; et c’est effectivement une conclusion parfaitement appropriée, non seulement pour le roman, mais aussi plus généralement pour la « trilogie des Univers multiples ».

 

Etrange de voir un tel contraste entre le début et la fin du roman… Aussi le bilan ne peut-il être que mitigé : Origine est, non pas médiocre, mais frustrant ; il est trop longtemps laborieux pour être qualifié de bon roman. Pourtant, en définitive, il ne manque pas d’atouts… mais il faut peiner trop longtemps pour que le jeu en vaille vraiment la chandelle. Sans être totalement mauvais, Origine ne soutient ainsi pas la comparaison avec Espace, et encore moins avec Temps. Il pourra sans doute surprendre ses lecteurs, les séduire par certains aspects, mais probablement pas les convaincre totalement : cette fois, les qualités ne viennent pas assez compenser les défauts… ou n’y parviennent que trop tard.

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Dimension Philip K. Dick, de Richard Comballot (dir.)

Publié le par Nébal

 

COMBALLOT (Richard) (éd.), Dimension Philip K. Dick, anthologie dirigée par Richard Comballot, avant-propos de Richard Comballot, préface de Xavier Mauméjean, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche, 2008, 245 p.

 

 

Ma chronique se trouvait sur le défunt site du Cafard cosmique... La revoici.

 

 

L’influence considérable de l’œuvre de Philip K. Dick sur la science-fiction mondiale, et notamment la science-fiction française, n’est plus à démontrer. Nombreux sont d’ailleurs les auteurs qui ont honoré leur dette d’une manière ou d’une autre, par l’allusion ou le pastiche (ainsi K.W. Jeter avec Dr Adder, ou encore Michael Bishop avec son Requiem pour Philip K. Dick] ; avec Dimension Philip K. Dick, Richard Comballot réunit treize écrivains parmi les plus notables de l’imaginaire francophone, qui viennent à leur tour rendre hommage au génial auteur d’Ubik.

 

Un projet de longue haleine - Richard Comballot l’a mis sur pied aux environs de 2002. Il aura pourtant fallu attendre six ans pour que ce recueil unique en son genre voie enfin le jour, dans la collection Rivière Blanche ; c’est qu’il y eut entre temps bon nombre de refus et revirements de la part d’éditeurs plus « classiques », qui se sont montrés frileux et sceptiques sur la viabilité du projet... d’où un avant-propos relativement acerbe de l’anthologiste.

Cela dit, on reconnaîtra sans peine que cette entreprise, si elle était parfaitement à même de séduire les dickiens fanatiques dans mon genre (et ils sont nombreux !), pouvait très légitimement paraître risquée sur le plan éditorial : on a assez dit et répété que les recueils de nouvelles se vendaient mal, a fortiori s’ils étaient francophones... Et il faut ajouter ici l’hostilité affichée par certains lecteurs à l’égard de cet exercice très particulier qu’est l’hommage ou le pastiche, jugé au mieux vain, au pire nécrophage, et en tout cas souvent - paradoxalement en l’espèce ! - tristement mercantile, l’amalgame tentant, quand bien même injuste, avec certaines « prolongations » posthumes de classiques de la science-fiction n’arrangeant sans doute rien à l’affaire. Bref : l’amateur de Dick devrait se contenter des seuls textes de Dick, et de même pour Michael Moorcock ou Jack Vance, pour citer quelques projets comparables récents ; et le pastiche serait par nature illégitime.

Certes, il est quelques travers que l’on peut très légitimement craindre devant chaque entreprise du genre, et on admettra que Dimension Philip K. Dick n’en est pas totalement exempt : la parodie potache et éventuellement lourdingue, notamment - ce qui est plus ou moins le cas, ici, du
« Dieu venu du néant » de Bruno Lecigne, délire paranoïaque d’un intérêt littéraire plus que douteux, mais néanmoins relativement amusant pour peu que l’on soit bon public -, ou encore l’hommage paresseux, simple redite n’apportant rien de neuf, plus ou moins fidèle, et en tout cas guère pertinente - ainsi Daniel Walther avec « Les Oubliettes du Haut-Châteaus », nouvelle aussi vide et creuse que son titre, à mon sens le gros ratage de cette anthologie.


Heureusement, ce ne sont là que des exceptions, et l’on peut d’ores et déjà affirmer que ce Dimension Philip K. Dick est un recueil de très haute tenue, riche en excellents hommages et pastiches, tantôt drôles, tantôt profonds et émouvants, et étonnamment variés en dépit de la récurrence de certaines thématiques. Cette anthologie présente en effet quelques particularités qui la distinguent de certaines des précédentes entreprises de Richard Comballot : il ne s’agit en effet pas vraiment ici de reprendre un univers et des personnages (comme cela avait pu être le cas pour Les Ombres de Peter Pan, Mission Alice ou Elric et la porte des mondes) ; certes, les allusions abondent aux œuvres les plus fameuses de DICK (Blade Runner en tête, mais aussi, bien sûr, Ubik, Le Maître du Haut-Château, Le Dieu venu du Centaure, Glissement de temps sur Mars, Substance Mort, SIVA...], et l’on croisera bien, au détour d’une page, Deckard ou M. Tagomi. Mais il s’agit avant tout pour les auteurs, et chacun à leur manière, de traiter des obsessions fétiches de l’écrivain californien, et notamment ces deux interrogations incontournables : qu’est-ce que l’humain ? et qu’est-ce que la réalité ?

Enfin et surtout, s’il est un personnage récurrent dans la plupart de ces nouvelles... c’est bien Philip K. Dick lui-même, dont on a souvent dit que la vie ressemblait fort aux romans (mais c’est sans doute raisonner à l’envers...). On croisera ainsi régulièrement tout au long du recueil l’auteur devenu personnage de fiction, mais aussi ses proches et ses parents... et en premier lieu, à plusieurs reprises, sa sœur jumelle Jane, dont le décès après seulement six semaines de vie fut pour Dick un traumatisme terrible qui l’a marqué tout au long de son existence, et qui l’a pour une part déterminée. Ici, j’avouerai d’ailleurs qu’une bonne connaissance, non seulement de l’œuvre de Philip K. Dick, mais aussi de sa vie, me paraît un plus incontestable pour apprécier pleinement nombre des meilleurs nouvelles de ce recueil : sans en faire un préalable indispensable, la lecture de l’excellent essai biographique de Lawrence Sutin Invasions divines, ou à défaut de la biographie « romancée » d’Emmanuel Carrère Je suis vivant et vous êtes morts, me paraît tout à fait recommandable.


On appréciera ainsi d’autant mieux certaines nouvelles tout à fait remarquables, comme par exemple 
« Glissement de temps sur Manhattan », de Pierre Stolze : l’auteur se met lui-même en scène, rencontrant Philip K. Dick... au sommet du World Trade Center dans la matinée du 11 septembre 2001. Un jeu dangereux, dont l’auteur se tire fort bien. Il en va de même pour Laurent Queyssi, qui, avec la collaboration d’Ugo Bellagamba, nous rapporte dans « 707 Hacienda Way » la rencontre émouvante d’un journaliste largement inspiré de Paul Williams avec son idole, le fameux écrivain de science-fiction Jane Dick, quasi-gourou d’un squat de jeunes paumés... La collaboration s’inverse plus tard de manière tout aussi remarquable avec « Le Syndrome de la chouette en plein jour », nous décrivant un Philip K. Dick uchronique... ayant pris sa retraite dans le Massif Central ! On mentionnera également les deux belles nouvelles d’Alain Dartevelle, « Fictif K. Dick », et surtout « La Déesse venue du froid », superbe et déchirante « lettre à la mère »... Et tant qu’à rester dans le kafkaïen, on en profitera pour mentionner, dans un tout autre registre, « Substance 82 », de Jean-Pierre Hubert : la convocation de Nanceter au niveau zéro n’est en effet pas sans rappeler l’arrestation de Joseph K. ; heureusement (ou bien... ?), il y a hoopik : Sauternes 82, excellent millésime !

La confrontation de Philip K. Dick avec d’autres auteurs est d’ailleurs assez fréquente tout au long du recueil... et ce dès la jubilatoire préface de Xavier Mauméjean,
« Je pense donc je flippe », ou comment lire Descartes à travers Dick. Ou le contraire. Un texte très réjouissant, et bien plus convaincant à mon sens que la nouvelle ultérieure « Dankon-club » Dankon-club, qui aurait servi de matrice pour la novella « Poids mort », pas mauvaise, mais pas exceptionnelle non plus... même si voir un Philip K. Dick plus ou moins mort engager un privé du nom de Deckard n’est pas sans saveur. Jacques Barbéri, quant à lui, mêle « La Patrouille du temps » de Poul Anderson à l’univers dickien avec « Les Amants du paradis artificiel », très bonne nouvelle totalement frappadingue à base de Christ et de wub que l’on avait pu lire récemment dans Bifrost, et qui a également été reprise dans L’Homme qui parlait aux araignées. Autre jolie réussite : « La Dernière Valse de Philip K. », où Johan Héliot reprend un élément de Dr Bloodmoney pour faire s’entretenir Dick avec ses confrères et parfois amis Stanislaw Lem, K.W. Jeter, Tim Powers et Harlan Ellison ; une nouvelle très pertinente, émouvante et élégante dans sa simplicité, voire son évidence.

Restent trois nouvelles portant de manière plus générale sur l’impact de l’œuvre dickienne ; si Jean-Pierre Vernay s’en tire plutôt bien avec l’astucieux
« Parce que mon nom est Légion », Richard Canal (« Les Clones rêvent-ils de Dolly ? ») et Philippe Curval (« Malédicktion ») peuvent laisser un peu plus sceptique : les deux nouvelles pèchent en effet un peu à mon sens par excès de références, celle de Curval, très hermétique, étant en outre assez ennuyeuse... jusqu’à sa remarquable conclusion qui vient indéniablement relever le niveau.


On ne boudera donc pas notre plaisir : Dimension Philip K. Dick est bien dans l’ensemble un recueil de très grande qualité, qui satisfera amplement les amateurs du grand Philip K. Dick : à travers ce recueil, la science-fiction française rend un très bel hommage à celui qui fut l’un des plus importants écrivains du XXe siècle.

 

« Las, Philip K. Dick n’est plus / Dieu va prendre mon pied au cul » ? Dans l’uchronie de Michael Bishop, peut-être... Mais Dimension Philip K. Dick, à l’instar du bijou de M. Tagomi, soulève l’espace d’un instant le voile, et laisse entrapercevoir la réalité derrière l’illusion : Dick est vivant, et bien vivant, tout au long de ce très bon recueil. On ne va pas s’en plaindre !


 

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"Dans la dèche au Royaume Enchanté", de Cory Doctorow

Publié le par Nébal

 

DOCTOROW (Cory), Dans la dèche au Royaume Enchanté, traduit de l’américain par Gilles Goulet, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2003] 2008, 229 p.

 

Voilà un bouquin dont vous avez nécessairement entendu parler. Enfin, « vous »… J’entends par-là les adolescents attardés qui lisent de la SF et autres geeks qui consument leur non-vie sur le ouèbe pendant que là, dehors, en ce moment-même, et par cette chaleur, les gens honnêtes, intelligents et de bon goût travaillent, battent leur femme et, des fois, votent. C’est qu’on en a beaucoup parlé, de ce Dans la dèche au Royaume Enchanté, et plus encore, à vrai dire, de son auteur, l’omniprésent activiste libertaro-internaute Cory Doctorow. Je ne vais donc pas revenir ici sur le monsieur, d’autres en ont très bien parlé (voyez par exemple , ce qui vous permettra accessoirement d’accéder à ses œuvres complètes – in english in ze text – gratuitement et légalement, elle est pas belle la vie ?). Pour dire les choses autrement, et employer l’expression consacrée : il y a eu un sacré buzz autour de ce bouquin. Enfin, surtout autour de son auteur.

 

Perso – ça doit être un reste de ma crise d’adolescence tardive –, j’ai tendance à me méfier du buzz. Et, honnêtement, si les idées prônées par le monsieur ne me paraissent pas inintéressantes, loin de là, je n’en ferais pas non plus pour ma part un cheval de bataille ; je ne me sens de toute façon que rarement militant... Bon, tout ça pour dire que, en dépit de la facilité d’accès aux œuvres de Cory Doctorow, je n’en avais jamais lu jusqu’alors, et je ne m’en portais pas plus mal (mais bon : mon anglais est médiocre, et j’aime pas lire sur un écran – ça, c’est bien un des rares aspects par lesquels je suis un vieux réac). Et les critiques que j’ai pu lire ici ou là de ce Dans la dèche au Royaume Enchanté étaient dans l’ensemble plutôt mitigées ; ça sentait la baudruche qui fait « pschiiiiiiiiit », pour citer un ancien haut-fonctionnaire… Sans doute est-ce en fait une des raisons pour lesquelles j’ai finalement fait l’acquisition et la lecture de ce court roman – révolte adolescente toujours – ; ça, et peut-être aussi – j’ai honte – la couverture assez sympa, même si sans grand rapport avec le contenu. Et là…

 

Comment dire.

 

Je suis un peu embêté, du coup.

 

Serais-je moi aussi une victime du buzz ? A priori, non, voyez plus haut. Et puis d’ailleurs, d’autant plus non... que j’ai l’impression d’être beaucoup plus enthousiaste pour ladite chose que bon nombre des critiques autrement plus compétents que votre médiocre serviteur qui ont eu l’occasion de s’exprimer à ce sujet. Et…

 

Comment dire.

 

 

Je ne prétendrai pas que Dans la dèche au Royaume Enchanté est un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine, ça serait ridicule. Je ne prétendrai même pas, jouant le jeu de la ghettoïsation science-fictionnelle, que Dans la dèche au Royaume Enchanté est un chef-d’œuvre « de la science-fiction ».

 

Pourtant, j’ai adoré, hein.

 

Mais ce n’est même pas cela qui importe vraiment.

 

Non, je suis convaincu que vous devez le lire, parce que…

 

Heu…

 

Parce que c’est quelque chose…

 

 

Voilà : c’est « quelque chose ». Quelque chose d’important, même. En dépit de tout ce qu’on pourrait lui reprocher (j’y viendrai), et au-delà du buzz, Dans la dèche au Royaume Enchanté me paraît être un de ces bouquins que l’on doit avoir lu, que l’on aime ou pas. Quant à expliquer pourquoi, je ne suis pas certain d’en être capable… Bon, on verra bien.

 

Le cadre, tout d’abord. Un futur relativement proche, vers la fin du XXIe siècle. Le monde tel que nous le connaissons n’est plus : place à la Société Bitchun. Dans celle-ci, la mort a été vaincue : en cas de fâcheux accident, hop, on produit un clone, et il suffit ensuite d’y charger une sauvegarde, comme dans un jeu vidéo. Ou, à la limite, si vous voulez prendre un peu de distance, vous pouvez choisir le « temps mort » : vous vous endormez, et vous vous réveillez quand vous le voulez, dans 10, 20, 30, 100, 1000, 10 000 ans… Le « héros » du roman, Julius, est ainsi un jeune homme en dépit de ses 150 ans et de ses décès occasionnels.

 

Mais ce n’est pas tout : du fait de nouvelles découvertes dans le domaine énergétique, la Société Bitchun a également vaincu le travail. Les gens – joie ! joie ! – n’ont plus besoin de travailler, ils ne travaillent éventuellement que s’ils en ont envie (remember Fourier, dans un sens) : tout, dans la Société Bitchun, est loisir. Si Julius a obtenu trois doctorats, appris dix langues étrangères, composé plusieurs symphonies, et s’il s’investit aujourd’hui dans le bon fonctionnement de Disney World, ce n’est pas dans une optique carriériste, ou parce qu’il est nécessaire de travailler pour « gagner sa vie », selon l'horrible et stupide expression, mais simplement pour passer le temps, par plaisir, par envie. Ca tient de l’utopie, non ? « Et comment ! », fulmine l’encravaté sarkozyste sorti d’HEC. « Ca ne tient pas ! Et l’argent, alors ? A moins que tout cela ne soit COMMUNISTE ?!? » Mais non ; simplement, l’argent non plus n’existe pas dans la Société Bitchun, qui est une sorte de méritocratie ultime. L’argent a en gros été remplacé par le whuffie. Le whuffie, c’est un peu un « blog rank », « google rank », ou ce que vous voudrez, permanent et attaché à la personne ; ou un score de « réputation », comme dans un jeu vidéo, une fois de plus. Les humains, nécessairement, sont tous connectés en permanence au réseau, et ils ont ainsi en permanence accès à leur propre whuffie et à celui des gens qu’ils croisent. Si vous faites des choses chouettes, si l’on parle de vous en bien, si vous fréquentez des gens qui ont un bon whuffie, alors votre whuffie augmente ; et si votre whuffie est élevé, les gens tiendront compte de votre opinion, vous aurez toujours une table dans les meilleurs restaurants, une chambre dans les meilleurs hôtels, une place réservée dans les navettes spatiales, une voiture, de la bonne bouffe, etc. Par contre, si vous multipliez les boulettes (ou si vous ne faites rien…), si l’on dit du mal de vous ici ou là, si vous fréquentez des gens avec un whuffie faible, alors votre whuffie dégringole, éventuellement jusqu’à zéro. Et là, en gros, vous n’existez pas : vous êtes à la rue, les gens vous bousculent sans vous voir, ou détournent le regard s’ils ont le malheur de consulter votre whuffie… Bref : le whuffie, c’est la vie. Vous voyez l’expression saugrenue récurrente dans les films ricains, « c’est pas un concours de popularité » ? Ben là, si, justement : la vie dans son ensemble est toujours et plus que jamais un concours de popularité ; il n’y a plus de façade mesquine, ni d’alternative : pour exister, vous devez être reconnu, vous devez agir et faire parler de vous en bien (au moins un minimum : certains, après tout, se content de peu). Et le whuffie ne se capitalise pas vraiment, pas plus qu’il ne s’hérite totalement : il est en fluctuation constante, oscillant en permanence du haut vers le bas, ou du bas vers le haut. La Société Bitchun est ainsi, oui, une méritocratie ; le problème, bien sûr, est que le mérite ne s’évalue pas objectivement. Ce sont les autres qui jugent de votre mérite ; ainsi, ce qui fait « l’intérêt » d’une personne n’est en définitive qu’indirectement ce qu’elle fait : ce qui compte avant tout, c’est le regard des autres, ce qu’elles pensent et disent de cette personne. Et cela n’est pas forcément « juste », loin de là, d’autant que le fonctionnement intrinsèque de la Société Bitchun, calibré sur le consensus et l’opinion générale, ne facilite pas exactement l’audace, l’innovation et l’expression personnelle, mais tend plutôt à favoriser le conservatisme et les pures techniques de communication, stratégies médiatiques éventuellement creuses, mais séduisantes.

 

Et Julius va en faire l’amère expérience, l’utopie de la Société Bitchun devenant peu à peu pour lui un enfer. Car si la Société Bitchun a débarrassé l’humanité de la mort, du travail et de l’argent, autant de données fondamentales de notre société contemporaine, elle n’en a pas moins conservé, par le biais du whuffie, ces autres enjeux déterminants que sont le pouvoir et, indirectement, le cul (cela dit, il n’y a que peu de fesse dans le roman ; eh, les personnages sont des geeks, après tout… mais le whuffie joue son rôle là aussi, bien sûr).

 

Julius, justement. Parlons-en. Julius, qui a assisté à l’émergence de la Société Bitchun, a vécu pas mal de choses, et a fait pas mal de trucs. Mais il est régulièrement pris d’une puissante et déraisonnable passion pour Disney World (celui de Floride), où il va de temps à autre se ressourcer, concrétisant ainsi un vieux fantasme régressif. Et puis, la dernière fois, il a décidé de prolonger l’expérience, et est finalement resté à Disney World. Il a rejoint une des nombreuses adhocs qui s’occupent de la gestion du parc, et y a rencontré l’amour, en la personne de la charmante Lil. Tout allait bien dans le meilleur des mondes, très Bitchun, avec de la joie et de la barbe-à-papa, et des crétins de cosplayers (bonjour les pléonasmes) en veux-tu en voilà. Et puis Dan a débarqué, comme ça ; Dan, un missionnaire de la Société Bitchun, qui avait voué sa vie à convertir les réacs isolés aux bienfaits de la nouvelle société ; autant dire quelqu’un qui avait un putain de whuffie à l’époque où Julius a fait sa connaissance ! Mais c’est fini, tout ça : la Société Bitchun est partout, et Dan s’ennuie, tourne suicidaire, le whuffie à plat… Bref, pour lui, c’est le moment où jamais d’aller faire un saut à Disney World. Et puis…

 

Et puis Julius est assassiné.

 

Bon, c’est pas bien grave, en même temps : il venait de se sauvegarder. Mais voilà : le temps qu’il se « réveille », une nouvelle adhoc, menée par la très efficace Debra qui s’était occupée précédemment du parc Disney chinois, s’est installée à Disney World, et « s’est emparée » du Hall Of Presidents, avec un concept révolutionnaire qui lui fait gagner plein de whuffie. Pour Julius, à l’évidence, les deux événements sont liés ; et il voit clair dans le jeu de Debra : elle compte bien s’emparer de tout le parc, au mépris de l’esprit Disney, esprit d'entraide et de coopération ! Pas question qu’elle mette la main sur la Mansion, la maison hantée. Julius est près à tout pour éviter cela ; à tout, et même et surtout le pire. La paranoïa aidant, s’engage bientôt une « guerre » d’adhocs en plein cœur du Royaume Enchanté, les concepts et philosophies Disney-Bitchun s’affrontant pour une poignée de whuffie… or le whuffie de Julius commence à dégringoler.

 

J’imagine que vous vous en doutez déjà, mais ça ne coûte pas grand chose de le dire : ce qui fait l’intérêt de Dans la dèche au Royaume Enchanté, ce ne sont ni les personnages, ni l’histoire, ni le style (j’y reviendrai), mais bien avant tout le cadre. Et, sur ce plan, c’est une très grande réussite. Avouons que cela fait plaisir, pour une fois, de tomber sur un roman de SF qui développe autant d’idées extrêmement riches en si peu de pages… Et le whuffie ! Quelle idée géniale… Il y a de cela quelque temps, je vous avais causé du numéro de Yellow Submarine intitulé Envies d’utopie, et j’avais dit plein de bêtises à cette occasion. J’avais aussi fait part d’une certaine déception… Mais voilà, justement : Dans la dèche au Royaume Enchanté est à mon sens le type même de ce que la rencontre entre l’utopie et la science-fiction peut produire de meilleur. J’ai même envie de dire que je n’ai pas lu de variation sur l’utopie aussi riche, lucide et pertinente depuis, disons, la « trilogie martienne » de Kim Stanley Robinson (que je cite d’autant plus volontiers qu’il semble de bon ton, ces derniers temps, de lui casser du sucre sur le dos…). (Note : il y aurait peut-être bien une exception, à ce que j’ai cru comprendre, avec la « Culture » de Iain Banks, mais je n’en ai encore jamais lu le moindre roman, honte sur moi…) Et cela me paraît d’autant plus frappant et indéniable que Cory Doctorow parvient à mêler ici les deux versants du mode utopique que j’avais naïvement distingués, à savoir l’utopie programmatique et l’utopie critique, et à briller dans les deux cas.

 

La Société Bitchun, à vue de nez, à tout d’une utopie « au sens vulgaire » : si elle est dans un sens ou-topos (du fait de la césure historique : Doctorow, et on le comprend, ne s’étend pas sur les procédés de sauvegarde ou la révolution énergétique), elle apparaît avant tout comme eu-topos, en s’attaquant en priorité à ces éléments fondamentaux de la société contemporaine que sont la mort, le travail et l’argent. Ici, Doctorow emprunte plus ou moins consciemment à Saint-Simon, à Fourier, à Lafargue, parmi tant d'autres, et va plus loin encore ; il nous montre, certes au prix d’un artifice de narration, la possibilité d’une société « idéale », débarrassée des rivalités de classes et de nations, débarrassée des institutions politiques également, une société où la liberté est le maître-mot, sans pour autant (en principe…) générer les inégalités insurmontables et les injustices « pragmatiques » auxquelles semble nous condamner l’ultra-libéralisme économique dominant. J’avoue que – et je m’étais déjà exprimé rapidement à ce sujet – retourner à l’interrogation politique « pure », déliée des prétendus « impératifs » économiques, me paraît particulièrement salutaire, et pour le coup jubilatoire… Et le cadre du Royaume Enchanté, bien entendu, est idéal pour inscrire cette utopie dans le « réel ». Et c’est ici que s’opère le retournement de l’utopie programmatique à l’utopie critique. Le monde que nous décrit Doctorow, à bien des égards, semble une extrapolation de son discours contemporain sur Internet, etc. Mais Doctorow, en même temps, et en dépit de son « whuffie » dont on peut bien dire qu’il est énorme (on a assez répété ici ou là que – pour citer la quatrième de couverture – le magazine Forbes l’a classé « parmi les personnalités les plus influentes du Web »), se montre lucide, et nous tend par ce biais un miroir déformant de certaines dérives que l’on peut d’ores et déjà constater au travers de l’expansion des NTIC, nous renvoyant au fameux dicton – pour une fois pertinent ! – selon lequel l’enfer est pavé de bonnes intentions. La Société Bitchun, entièrement fondée sur le whuffie, est une méritocratie, ainsi que nous l’avons déjà vu ; mais elle porte en elle-même le germe de sa propre décadence (tiens, c'est très grec, ça...), l’importance du paraître et du jugement d’autrui corrompant bientôt la méritocratie en médiacratie, puis en médiocratie… et elle peut, de la sorte, se montrer particulièrement oppressive, en dépit de l’absence d’institutions politiques (il y a bien les adhocs, mais elles fonctionnent sur une base de pur volontariat, et c'est là encore en définitive le whuffie qui domine). Le Royaume Enchanté, clinquant, absurde… et un tantinet beauf tout de même, en est l’illustration la plus parlante que l’on puisse concevoir. D’autant qu’on ne saurait trouver plus geek.

Et c’est pour cette raison que les critiques régulièrement formulées à l’encontre de l’intrigue très « limitée », des personnages creux et du style « journalistique » de ce roman ne me paraissent pas vraiment porter.

 

L’intrigue est « limitée » ? C’est vrai. J’ajouterai même que le dernier twist était à mes yeux sacrément dispensable (ou peut-être, plus exactement, maladroitement amené). Effectivement, tout au long du roman, on voit en gros une bande de crétins se friter métaphoriquement la cheutron pour le train-fantôme de Disney World : alors on ne s’ennuie pas, non, mais, oui, ça fait léger, comme enjeu… et c’est tant mieux. Non, rien d’apocalyptique ou de déterminant, rien d'héroïque non plus, mais une bonne grosse tranche de médiocre pour laquelle des médiocres s’enflamment. La vraie vie, quoi ; et aussi celle du ouèbe. Devant la mesquinerie des affrontements de Julius et Débra pour le contrôle de la Mansion, j’avoue avoir régulièrement pensé aux ahurissants « débats » qui polluent régulièrement le ouèbe et auxquels, mea culpa, je prends ma part comme tout le monde : prenez, ces derniers temps, « l’affaire » du bouquin de Sylvain Gouguenheim, ou une certaine annulation de mariage (groumf...), voire le retour en France d’une vacancière de longue durée ; le mot magique « Sarkozy », partout et tout le temps ; ou, sur les forums de SF, les mots magiques « Bragelonne », « Van Vogt » (gnihihihihi !), fut un temps « Dantec » ou « Damasio » (sans parler de Houellebecq…), mais aussi « critique/chronique/objectivité/subjectivité », « définition du genre », « mort du genre », « putain de fantasy » et j’en passe… C’est pas plus glorieux, non ? De même pour ce qui est de l’enthousiasme démesuré de certains geeks pour leur sujet de prédilection (voyez les pages hilarantes sur le recrutement de Kim…), dont j’avoue être régulièrement coupable, et peut-être même en ce moment précis… Et, à mon sens, ça n’en rend Dans la dèche au Royaume Enchanté que plus pertinent. Autrement dit : on est quand même une belle bande de crétins, hein…

 

Et de geeks, bien sûr, pour beaucoup. Comme Cory Doctorow semble-t-il, et comme ses personnages assurément. D’où leur caractère « en creux », à certains égards… Mais, au-delà d’une éventuelle incompétence de l’auteur qu'on stigmatiserait peut-être un peu trop hâtivement, je dois dire que je le trouve parfaitement approprié, dans ce monde où l’homme se retrouve en quête d’être (c’est bien toute la problématique tournant autour du personnage de Dan), et où il n’existe en définitive qu’en tant qu’il est perçu par les autres : peut-on demander à un score de whuffie et à un réseau de connaissances d’avoir de la profondeur ? J’en doute. Et, dans la lignée des archétypes, j’ai tendance à croire que l’on a souvent lu bien pire… voire que l’on fait quotidiennement bien pire : juger un personnage à son whuffie et à son cercle, est-ce vraiment pire que de traduire « Qui êtes-vous ? » par « Quel est votre travail ? », comme cela semble être aujourd’hui la règle ?

 

Non, franchement, on a lu pire. Et il en va de même à mes yeux pour ce qui est du style « journalistique ». Certes, Cory Doctorow, dans ce roman en tout cas, n’est pas un grand styliste ; en même temps, il ne pique pas les yeux, et c’est déjà pas mal… Avouons qu'en SF notamment, on a souvent encensé bien pire. Et surtout, en fait de phrasé « journalistique », j’y vois surtout un assez remarquable sens de la formule, pour le coup parfaitement approprié. Un incipit tel que celui de Dans la dèche au Royaume Enchanté, personnellement, je ne crache pas dessus ! Et on pourrait citer bien d’autres passages dans ce goût-là. Et puis, honnêtement : voir quelqu’un aborder des thèmes aussi riches et complexes avec un style toujours simple et fluide, et souvent drôle, je trouve ça franchement très appréciable… C’est à vrai dire presque une leçon, que certains obscurantistes pédants prenant prétexte de leur prétendue profondeur, ne dépassant pas toujours le catalogue de citations absconses, pour faire dans l’hermétique écorcheur d’yeux et d’oreilles à défaut d’entendement, pourraient utilement méditer. Je trouve.

 

Cela dit, Nébal est un con…

Aussi n’ai-je pas forcément été très pertinent dans cette longue note, mea culpa : peut-être ai-je dit des bêtises grosses comme moi, et sans doute y avait-il bien mieux à dire. Sans doute… Raison de plus pour en faire l’expérience, non ? Quand bien même je l’ai adoré, je ne garantis pas que vous aimerez Dans la dèche au Royaume Enchanté. Mais je vous engage fortement à le lire : d’une manière ou d’une autre, c’est « quelque chose ». Et c’est bien plus riche que ça n’en a l’air. Comme une sorte de SF idéale, dans un sens...

CITRIQ

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"(Pro)Créations", de Lucie Chenu (éd.)

Publié le par Nébal

 

CHENU (Lucie) (éd.), (Pro)Créations, anthologie dirigée par Lucie Chenu, Paris, Glyphe, coll. Imaginaires, 2007, 309 p.

 

Folle séance de dédicace, suite. Avec deux pour le prix d’un, puisque étaient présents la moult sympathique Lucie Chenu (l’anthologiste, qui m’a gratifié d’un beau smiley manuscrit, une première en ce qui me concerne) et le talentueux Sébastien Bermès (l’illustrateur de la jolie couv’). (Pro)Créations, donc. Une anthologie francophone, composée de 22 histoires dont deux extraits de romans, dont j’avais entendu dire plutôt du bien ; il faut dire que – voyez la couverture – Lucie Chenu a tout de même réuni du beau monde… Et que le thème est intéressant. En effet, si la procréation au sens strict reste dominante dans les divers textes retenus (envisagée d'une manière assez sombre, d'ailleurs, ce qui n'est certainement pas pour me déplaire), elle doit être finalement entendue dans un sens large, englobant également, par exemple, la création artistique. Et c’est de toute façon là un thème très riche, notamment pour ce qui est des implications éthiques suscitées par les progrès technologiques et scientifiques récents. Lucie Chenu en témoigne dans sa préface (« Gestation », pp. 7-10)… que j’ai trouvée un peu légère, cela dit. Peu importe : les auteurs sont souvent intéressants, le thème riche, les approches multiples (science-fiction essentiellement, mais aussi fantastique, fantasy, et il est même, au-delà, certains textes ne se rattachant pas à l’imaginaire). Bref : c’est prometteur. Et mon exécration des pondeuses (on remarquera au passage que les inséminateurs sont finalement plus nombreux que lesdites pondeuses au sommaire de cette anthologie ; cela peut surprendre, mais nous garantit en même temps contre le risque d’un ouvrage destiné uniquement à ces dames, ou susceptible de n’être parlant que pour elles) comme mon enthousiasme pour la cause de l’extinction volontaire de l’humanité n’étaient pas d’un poids suffisant pour m’empêcher d’y jeter un coup d’œil.

 

Entamons le panorama par une évacuation. Parmi les textes composant ce recueil, il en est deux que j’avais déjà lus, et qui figurent à mon sens parmi les plus réussis de cette anthologie : « Le Cimetière des toucans » de Francis Berthelot (pp. 11-22 ; je l’avais déjà lu dans le gros Bifrost n° 42, mais c’est là une version revue et corrigée par l’auteur) est même à mon sens la meilleure nouvelle de ce recueil ; un très joli conte envisageant essentiellement la (pro)création sous l’angle artistique ; touchant, bien vu, finement écrit : indispensable. Autre grande réussite, la nouvelle de Sylvie Miller intitulée « Ventres d’airain » (pp. 209-220) ; je ne vais pas revenir sur ce texte traumatisant ici, je vous en avais déjà dit beaucoup de bien en traitant de Noir duo, le très sympathique recueil de Sylvie Miller et Philippe Ward dans lequel elle avait été reprise.

 

Réservons également une place à part aux deux extraits de romans retenus par Lucie Chenu. Avec tout d’abord une très bonne surprise : l’extrait du roman d’Amin Maalouf Le Premier Siècle après Béatrice (pp. 23-30) ; je n’ai que très peu pratiqué cet auteur (seulement Le Périple de Baldassare, à vrai dire, qui m’avait laissé un assez bon souvenir, cela dit, et on m’a récemment dit du bien de Samarcande…), et j’ai été agréablement surpris de le voir s’exercer ici à la science-fiction (car c’est bien de cela qu’il s’agit). Ce bref extrait est très intéressant, reposant sur une base plausible et soulevant des questionnements pertinents. Bien vu. C’est hélas beaucoup moins vrai à mon sens en ce qui concerne Martin Winckler et l’extrait de son Mort in vitro (pp. 241-250), où le docteur amateur de séries TV se contente, dans un style très limité pour ne pas dire déplorable, de se livrer à cette triste forme de « subversion » hélas si commune consistant à dire tout haut ce que tout le monde dit déjà tout haut… Or ce genre d’indignation faussement courageuse et un tantinet adolescente me file régulièrement des boutons.

 

Mais il y a pire au rayon de l’indignation vertueuse urticante, ainsi qu’en témoigne « La Dormeuse blême » de Léo Lamarche (pp. 153-163). Sans doute faut-il y voir une confirmation supplémentaire que Nébal est un con, mais voilà : ce texte, dont on a dit ici ou là (au milieu du vide) énormément de bien, jusqu’à en faire « sans conteste » le sommet du recueil, m’a agacé au plus haut point ; en ce qui me concerne, c’est là une nouvelle, non seulement totalement dénuée d’intérêt strictement littéraire, mais encore racoleuse, stupide et mesquine, pratiquant l’amalgame avec une « finesse » que n’aurait pas reniée Maud Tabachnik dans son émétique Tous ne sont pas des monstres (quand j’en suis arrivé aux quatre dernières lignes « inscrivant la nouvelle dans le réel », honnêtement, j’ai dû me retenir pour ne pas envoyer valdinguer le recueil contre le mur le plus proche… groumf…). Bon, faut dire, vu la triste actualité récente en la matière, ce n’était sans doute pas le bon moment pour que je lise cette merde. N’empêche : ce texticule, qui n’a aucun rapport avec les littératures de l’imaginaire, n’a à mon sens rien à faire ici, et il est la pire faute de goût de ce recueil. Moins répugnant, mais tout aussi mauvais à mon sens quand bien même encensé par ailleurs, j’en profiterai pour mentionner « Emmanuel » d’Hélène Calvez (pp. 51-66), sous-polar à énigme old school totalement téléphoné et écrit avec les pieds.

 

Pour le reste… Eh bien, il y a un peu de tout, du bon et du moins bon, du très bon en de très rares occasions, du carrément mauvais aussi, même si le pire a déjà été envisagé. Il y a surtout beaucoup de médiocre…

 

Commençons par le meilleur. Par exemple avec Jess Kaan, qui nous livre avec « Le Couloir » (pp. 109-119) un récit fantastique très correct, touchant et beau, assez drôle également, dans un premier temps du moins ; ça sent le vécu (mais peut-être dis-je des bêtises ?), et ça sonne juste. Rien à redire. Du côté des réussites, on retrouve aussi Joëlle Wintrebert avec « Arthro » (pp. 121-152) : cette nouvelle de science-fiction, si elle est très classique dans la forme et si elle adopte un ton résolument « jeunesse » (elle fut originellement publié dans l’anthologie dirigée par Denis Guiot Premiers contacts chez Mango, « Autres mondes »), n’est pas sans charme ni intérêt ; à vrai dire, je l’aurais volontiers qualifiée d’excellente… n’eut été cette conclusion lapidaire et bêtasse débordant de mâles ne pensant qu’avec leur bite. Dommage… mais ce qui précède est très bon, alors… Dans un genre bien différent, mentionnons également ici Nathalie Dau et son « Nouveau-né » (pp. 221-227) : ça n’est pas très fin, et même limite lourdingue et potache, mais – ne faisons pas la fine bouche – c’est drôle et très bien vu. Enfin, sans surprise, au rayon des réussites, on retrouve Mélanie Fazi : dans « Le Pollen de minuit » (pp. 291-300), elle fait preuve de sa subtilité et de son élégance habituelles, pour un résultat tout à fait convaincant.

 

Au-delà, on trouve un certain nombre de textes relativement corrects, mais auxquels il manque un petit quelque chose pour convaincre totalement. Ainsi pour Jean-Michel Calvez qui, avec « A quatre mains » (pp. 67-84), soulève ici ou là des question intéressantes ; la nouvelle est hélas trop prévisible, et pas toujours très plausible en même temps, pour être qualifiée de vraiment bonne, mais elle se lit quand même agréablement. Une bonne surprise, ensuite, avec la jeune Carole Boudebesse : le moins que l’on puisse dire est que les extraits de son premier roman que j’avais pu entendre ici ne m’avaient pas convaincu ; mais sa nouvelle « Cycle » (pp. 85-94) est bien autrement intéressante, très correcte même ; un brin prévisible là encore, et souffrant ici ou là de quelques maladresses, elle n’en laisse pas moins présager, avec un peu de chance, une carrière ultérieure intéressante. On peut citer ensuite Lionel Davoust et son « Regarde vers l’ouest » (pp. 165-192) : le fond est juste et touchant, mais la nouvelle à mon sens un poil trop longue et un brin trop capillotractée pour emporter vraiment l’adhésion. On évoquera enfin Patrick Eris, pour « Les Enfants miracles » (pp. 203-208) : à vrai dire, je me suis demandé si cette nouvelle était très bonne ou très mauvaise… mais, en y réfléchissant, j’ai l’impression que ce deuxième jugement est surtout suscité par le trouble, le malaise provoqué par le prétexte de la nouvelle (même si la forme est plutôt drôle, d’une manière acerbe). Histoire de ne pas faire de procès d’intentions, et dans la mesure où le malaise me paraît souvent (pas toujours, mais souvent) plaider en faveur de l’auteur qui parvient à l’instaurer, je tranche finalement pour le bon…

 

Quant au reste du recueil, si l’on excepte Jean-Pierre Fontana qui, avec son pénible, laborieux et totalement dénué d’inventivité « Et je lui donnerai pour nom Emmanuel » (pp. 251-278) tend à tirer le recueil vers le bas, on trouvera surtout beaucoup de textes médiocres, sans intérêt, souvent plats, même si l’on relève ici ou là, d’un œil à moitié endormi, quelques hauts et quelques bas… Inutile ici de livrer le détail, c’est un amas de « aussitôt lu, aussitôt oublié ». Du vide ; des pages noircies pour gonfler le recueil…

Et beaucoup trop, en fait. Désolé, m’âme Chenu, mais je ne cacherai pas que cette anthologie m’a dans l’ensemble déçu, qu’elle ne m’a pas semblé tenir ses nombreuses et alléchantes promesses : si l’on trouve bien quelques bons, voire très bons textes, on n’en trouvera guère de transcendants ; et s’il n’y a finalement que peu de mauvais, voire très mauvais textes, l’abondance de récits anodins, plus ou moins vides, plus ou moins bien écrits, joue en défaveur de l’anthologie, en n’honorant pas son très riche thème à sa juste mesure. Le bilan ne peut donc être que très mitigé ; un peu comme quand on regarde un gamin pour lequel s’extasient ses jeunes parents, qui placent en lui tous leurs espoirs, et le voient déjà au sommet de la pyramide : on n’en sait pas moins, au fond, qu’il sera aussi médiocre et banal que ses congénères ; mais ça coûte un peu de le dire…

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"Mother London", de Michael Moorcock

Publié le par Nébal

 

MOORCOCK (Michael), Mother London, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1998, 2002] 2007, 679 p.

 

Je retire tout ce que j’ai pu dire sur Michael Moorcock. Enfin, tout ce que j’ai pu en dire de mal (par exemple ici, et indirectement ). Enfin, non, d’ailleurs, je continue de penser que ses cycles de fantasy sont écrits avec les pieds de la voisine et largement surestimés. Seulement, maintenant, je sais qu’il est capable d’écrire de bonnes choses. De très bonnes choses, même. Et de les écrire bien. Magnifiquement bien, même. Le petit mais joli London Bone m’avait déjà indiqué cette possibilité, confirmée ultérieurement par Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist. Mother London m’a enfin totalement convaincu du génie (si si) qu’est à même de déployer Moorcock, dès l’instant qu’il abandonne ses épéistes dépressifs. Parce qu’on est loin, très loin, on ne saurait être plus loin, ici, d’Elric et compagnie.

 

Je dois reconnaître, pourtant, que j’ai mis le temps avant d’aborder Mother London. C’est que c’est quand même un sacré pavé… et totalement dépourvu d’intrigue. De la part d’un auteur qui m’avait gavé dans ses cycles interminables, et qui ne m’avait vraiment séduit que dans la forme courte, ça me paraissait presque rédhibitoire. Mais les recommandations s’accumulant, j’ai fini par m’y jeter (plouf). Et cela fut bon.

 

Une précision, d’ores et déjà : en dépit du nom de l’auteur et de la collection (des collections, puisque Mother London a été publié en Lunes d’encre avant d’atterrir chez Folio-SF), j’ai franchement du mal à rattacher ce livre aux littératures de l’imaginaire en général et à la SF en particulier. Très honnêtement, c’est à mon sens un livre de « littérature générale », comme c’est qu’on dit, et un très bon, même. Le seul élément typique de la SF que l’on y retrouve est la télépathie des trois principaux protagonistes, mais celle-ci n’est pas vraiment fondamentale pour le récit, et n’est pas employée selon les codes classiques du genre (même si, à l’occasion, j’ai pu penser à l’excellent L’homme nu de Dan Simmons, bien autrement connoté cela dit ; et sans doute faudrait-il, avant de prendre clairement position sur ce point, que je lise notamment L’oreille interne de Robert Silverberg et L’homme démoli d’Alfred Bester, qui traînent depuis trop longtemps dans mon étagère de chevet…). Dans un sens, la plus grande utilité de la télépathie dans ce roman est d’ordre stylistique plutôt que narratif, les pensées environnantes des quidams venant régulièrement parasiter le récit, sous la forme de « bruits » confus, en italique, qu’il est impossible de rattacher à un personnage précis, les différentes pensées s’emmêlant sans cesse (pour un résultat étrangement poétique… qui m’a étrangement convaincu, moi qui suis en général fortement réfractaire à tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la polésie, et qui voue aux pouètes une haine terrible, seulement égalée par mon exécration des adolescents, des couples, des gens heureux, des « journalistes », a fortiori télévisés, et des supporters de football/rugby/langues régionales). Peut-être faut-il alors considérer que c’est cette « transgression » stylistique qui justifie le rattachement aux « transfictions » évoquées par Francis Berthelot dans sa Bibliothèque de l’Entre-Mondes ? Mother London figure bien dans ce guide de lecture, mais, encore une fois, l’argumentaire ne m’ayant pas vraiment convaincu…

 

Passons. C’est une affaire d’étiquetage, sans conséquence en tant que telle. Mais je dirai simplement que les inconditionnels de la SF, réfractaires par principe à tout ce qui est labellisé « mainstream » (… c’est-à-dire, généralement, ce qui n’est pas labellisé du tout), ne vont probablement pas trouver leur bonheur dans ce livre, en dépit de l’auteur et de la tranche gris-métal. Et on reconnaîtra volontiers que c’est un livre « exigeant », comme on dit, qui réclame un brin d’efforts de la part du lecteur (au moins dans un premier temps), et dont la force indéniable est en même temps passablement mystérieuse. Quand je lisais ce livre, je savais que je l’aimais beaucoup, tout en étant à peu près incapable de dire pourquoi… Et je ne suis pas certain d’en être beaucoup plus capable aujourd’hui.

 

Mother London nous invite à suivre tout au long de leur vie ou presque trois personnages hauts en couleurs, tous trois télépathes (et pour cette raison souvent considérés comme fous et multipliant, à tort ou à raison, les internements dans des institutions psychiatriques) et tous trois profondément marqués par le Blitz.

 

Mary Gasalee, ainsi, fut gravement blessée lors d’un bombardement au cours duquel son jeune époux trouva la mort ; elle parvint à sauver sa petite fille, destinée à devenir un écrivain à succès, mais plongea quant à elle dans un mystérieux coma de quinze ans, au cours duquel elle n’a pas pris une ride ; elle vivait alors dans le Pays des Rêves, avatar féminin de Peter Pan, côtoyant le Peuple du Soleil, des stars hollywoodiennes de bon conseil…

 

David Mummery est né à la veille du Blitz, et n’en est réchappé que miraculeusement. Issu d’une famille de grands serviteurs de l’Etat, ce qui l’a amené à fréquenter dès son plus jeune âge le 10 Downing Street, il est finalement devenu journaliste et écrivain, spécialisé dans le folklore londonien.

 

Josef Kiss, enfin, l’excentrique dodu, entretint tout au long de sa vie une relation trouble avec le métier de comédien, et emprunta au cours de sa carrière bien des identités, de même qu’il logea dans d’innombrables appartements disséminés dans les quartiers les plus interlopes de Londres. Mais son heure de gloire, ce fut bien l’époque du Blitz, quand, de manière officieuse, il trouva enfin une utilité à sa faculté télépathique, pour repérer les blessés sous les décombres.

 

Ces trois personnages se croisent sempiternellement, du Blitz au mandat de Margaret Thatcher en passant par les swinging sixties, au travers d’incessants allers-retours entre le passé et le présent (chaque chapitre des deuxième, troisième, quatrième et cinquième parties correspond en principe à une année ; nous passons ainsi progressivement de 1957 à 1985, puis de 1956 à 1940, puis de 1940 à 1970, et enfin de 1985 à 1959). Mother London est ainsi dénué d’intrigue à proprement parler, il ne suit pas une trame linéaire, mais présente dans un ordre qui n’est véritablement confus qu’en apparence une succession de tranches de vie, qui s’éclairent mutuellement au fur et à mesure, dressant ainsi au fil des pages le portrait fascinant et en même temps si humain de ces trois personnages et, derrière eux, tout autour d’eux, de la véritable héroïne du roman : Londres.

 

Je dois dire que j’ai tendance à croire, bêtement peut-être, que seul un Londonien est à même d’apprécier totalement Mother London, de saisir parfaitement ce que Moorcock y développe. C’est que les références historiques, géographiques, culturelles, etc., abondent, dressant un saisissant portrait de la capitale anglaise, ne négligeant aucun aspect. Mother London a ici quelque chose de pictural, et en même temps très humain, très vivant ; c’est que Moorcock a su créer de superbes personnages, crédibles et attachant dans leur différence, et offrant un prétexte idéal à une multitude de tableaux de toute beauté. Certaines scènes, du coup, marquent durablement, ainsi la défense du ranch du 10 Downing Street par le cow-boy David Mummery, cet infirmier qui dévore un épisode de Captain Marvel en veillant Mary Gasalee qui erre au pays des rêves, ou encore Josef Kiss grimpant dans un palmier et refusant d’en descendre. Mais les scènes du Blitz sont, à mon sens, de très loin les plus frappantes. L’évocation de cette période hautement traumatisante est très fine, et son ombre plane sur l’ensemble du roman (voire de l’œuvre de Moorcock ; je comprends un peu mieux, maintenant, l’étrange préface de Jacques Goimard au « cycle d’Elric », quand bien même elle me paraît toujours assez capillotractée…). Moorcock, bien sûr, montre bien toute l’ampleur de ce drame, toute l’horreur des bombardements massifs, des V1 et V2 frappant quand on ne les attend pas, des corps meurtris ensevelis sous les décombres ; mais il sait éviter de verser dans le pathos, et garder à tout cela une dimension humaine remarquable… en ne lésinant éventuellement pas sur l’humour, d'une délicieuse manière so british. Que l’on pense à cette scène extraordinaire où les sœurs Scaramanga assistent prostrées au premier bombardement massif sur Londres, le souvenir de Guernica en tête, puis se voient contraintes de placer tous leurs espoirs en Josef Kiss, sauveteur improvisé et « illégal », qui les libère d’une bombe non explosée d’une manière on ne peut plus burlesque…

 

Alors, certes, Mother London est déroutant. L’absence d’intrigue, la construction audacieuse (plus ou moins en miroirs), les changements de points de vue (et éventuellement de personne : nous suivons régulièrement David Mummery écrivant ses mémoires à la première personne, là où le reste du roman est généralement à la troisième personne), le parasitage du récit par des « bruits » télépathiques, des poésies ou des chansons de corps de garde, tout cela commence par effrayer, voire noyer le lecteur dans un étouffant maelström d’émotions contradictoires, de discours sans queue ni tête et de visions colorées. Mais heureusement, la finesse de la plume de Moorcock (j’ai toujours du mal à croire que c’est au même auteur que l’on doit les insipides Elric et compagnie !) et sa profonde humanité font que l’on abandonne bientôt toute résistance, que l’on se laisse emporter dans cette vibrante évocation de Londres. Et, progressivement, ce ne sont plus tant les bizarreries stylistiques ou thématiques éparses qui déconcertent le lecteur, que la fluidité à laquelle parvient malgré tout Moorcock : tout au long de ces presque 700 pages, moi qui crains de plus en plus les pavés, et en dépit de l’absence « d’histoire » à proprement parler, je ne me suis pas ennuyé un seul instant, je n’ai pas trébuché sur la prose ou sur la construction, bref, j’ai été complètement possédé, envoûté, transporté...

Alors on peut bien le dire : Mother London est un grand, un très grand roman. Peut-être bien le chef-d’œuvre de Moorcock, effectivement.

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