Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

"Légendes et glossaire du futur", de Cordwainer Smith & Anthony Lewis

Publié le par Nébal

L--gendes-et-glossaire-du-futur.jpg

SMITH (Cordwainer) et LEWIS (Anthony), Les Seigneurs de l’Instrumentalité, IV. Légendes et glossaire du futur, traduit de l’américain par Simone Hilling et Pierre-Paul Durastanti, [Paris], Gallimard, coll. Folio-SF, [1950-1966, 1984, 1993, 2000, 2004] 2006, 340 p.
 
Après Les Sondeurs vivent en vain, La Planète Shayol et Norstralie, voici venu le temps de conclure le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité » avec ce dernier volume quelque peu atypique, et plus ou moins annexe. Ce très court volume (340 pages en gros caractères…) se compose en effet de deux parties.
 
On commence avec les Légendes du futur, regroupant six nouvelles de Cordwainer Smith gravitant autour du cycle. La première d’entre elles tient à vrai dire de l’anecdote : « La Guerre n° 81-Q (version originale » (1928 ; pp. 11-16) est en effet une très courte (trop courte) première version de la nouvelle éponyme publiée dans Les Sondeurs vivent en vain ; un brouillon, quasiment, très expéditif, et beaucoup moins riche que la version définitive… Seulement il s’agit du premier récit de science-fiction publié (dans un journal de lycéens) par Cordwainer Smith, alors âgé de 15 ans, et sous le pseudonyme d’Anthony Bearden. Pas grand intérêt, donc.
 
Le récit suivant, « La science occidentale, quelle merveille ! » (1958 ; pp. 17-39), est autrement plus intéressant. Ce récit ne s’intègre pas dans le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité », mais, à en croire Anthony Lewis, il ne présente pas de contradictions avec ce dernier, ce qui justifie son intégration ici. Mouais, faut voir… Quoi qu’il en soit, cette nouvelle humoristique et déjantée (et anti-communiste, mais bon…), qui n’est pas sans évoquer Fredric Brown, est plutôt réussie, amusante et sympathique. Une nouvelle plus qu’honnête.
 
« Nancy » (1959 ; pp. 41-62), à en croire une lettre de l’auteur, doit être intégrée dans le cycle. Un récit très intéressant sur les dangers du voyage spatial et sur la solitude, très juste dans le fond comme dans la forme. Sans doute une des nouvelles les plus intéressantes de ce recueil.
 
La plus intéressante à mon goût, ceci dit, est probablement la suivante, « Le fifre de Bodhidharma » (1959 ; pp. 63-77), qu’Anthony Lewis ne parvient à insérer dans le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité » qu’au prix d’un tour de passe-passe qui me laisse plutôt sceptique… Peu importe. Cette nouvelle originale, où la science-fiction se teinte vaguement de fantasy, conte bouddhiste aux allures de fable, est parfaitement séduisante et réussie.
 
« Angerhelm » (1959 ; pp. 79-116) est bien différente, quoique là aussi difficilement intégrable dans le cycle (d’autant qu’elle a une petite atmosphère fantastique). Ce récit, une fois de plus, m’a quelque peu rappelé Fredric Brown, mais pas dans son registre le plus célèbre : davantage celui de certains textes de Lune de miel en Enfer ou de Fantômes et farfafouilles, où l’humour, s’il est toujours présent, n’exclut pas, bien au contraire, une certaine tristesse, une douleur aigre-douce. Déstabilisant.
 
Reste enfin « Les bons amis » (1963 ; pp. 117-126), nouvelle assez vague et quelque peu téléphonée, reprenant plus ou moins le thème de « Nancy » avec beaucoup moins de réussite.
 
Tout le reste du volume, et donc plus de la moitié, est consacré à l’essai d’Anthony Lewis intitulé Concordance de Cordwainer Smith, maintes fois remanié et nominé au prix Hugo 2000 (devait vraiment pas y avoir grand chose d’autre cette année-là…). Si l’auteur a choisi ce titre en raison de ses connotations « religieuses », certes appropriées pour traiter du cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité », ne nous y trompons pas : c’est bien d’un index, ou plus exactement d’un glossaire, qu’il s’agit ici. En effet, en-dehors d’une courte préface et d’une brève « Chonologie de l’Instrumentalité », passablement floue mais néanmoins fort utile pour la compréhension du cycle, c’est ici à une exploration de A à Z de l’univers créé par Cordwainer Smith que nous convie l’auteur. Et si ce glossaire ne manque pas d’intérêt pour éclairer certains points et faire le lien entre les différentes étapes du cyle, il est cependant bien lapidaire le plus souvent, et ne nous apprend finalement pas grand chose, se contentant le plus souvent de rassembler des informations éparses sans les synthétiser ou véritablement les analyser pour autant…
 
Un exemple, « Instrumentalité du genre humain » (p. 227) : « Etablie après le succès de la rébellion de Laird, Juli vom Acht et la Bande des Cousins contre les Jwindz, elle a pour but de servir l’humanité de manière bienveillante, sans manipulations. [RA] [« La reine de l’après-midi », voir Les Sondeurs vivent en vain] Il s’agit du gouvernement (de l’administration ?) du plus clair de l’humanité. [BI] [« Le bateau ivre », voir La Planète Shayol] « Surveille, mais ne gouverne pas ; arrête la guerre, mais ne la déclare pas ; protège, mais ne contrôle pas ; et, par-dessus tout, survis ! » [BI] Elle nous protège, ainsi que nos mondes, des Arachosiens. [CG] [« Le crime et la gloire du commandant Suzdal », voir Les Sondeurs vivent en vain]. Elle laisse ses agents commettre des erreurs, des crimes, et se suicider. Elle agit comme un ordinateur ne le peut pas envers les humains. [CG] Elle lutte pour que l’homme reste l’homme. [ST] [« Sous la Vieille Terre », voir Les Sondeurs vivent en vain] Elle refuse d’agir à l’encontre de Wedder, mais délivre un passeport universel à Casher O’Neill. [SG] [« Sur la planète aux gemmes », voir La Planète Shayol ; un oubli dans la liste des abréviations, d’ailleurs…] Elle donne des pots-de-vins à ses propres membres. [NO] [Norstralie] » Et c'est tout. Voilà, voilà… un peu léger, non ?
 
Ce glossaire est néanmoins utile à deux titres : d’une part, c’est le seul moyen, dans cette édition, de se reporter aux dates de composition et de publication des textes composant le cycle… D'autre part, il y a à l’occasion une analyse un peu plus poussée concernant les inspirations de Cordwainer Smith ou les significations cachées de tel ou tel nom, parfois un peu tirée par les cheveux, mais souvent intéressante, et témoignant en tout cas de la vaste érudition de Cordwainer Smith.
 
En définitive, ce dernier volume se révèle donc plutôt accessoire : il fournit une annexe utile aux amateurs du cycle, mais n’est en rien indispensable…

CITRIQ

Voir les commentaires

"Norstralie", de Cordwainer Smith

Publié le par Nébal

Norstralie.jpg

SMITH (Cordwainer), Les Seigneurs de l’Instrumentalité, III. Norstralie, traduit de l’américain par Simone Hilling, traduction révisée par Pierre-Paul Durastanti, [Paris], Gallimard, coll. Folio-SF, [1950-1966, 1993, 2004] 2006, 386 p.
 
Après Les Sondeurs vivent en vain et La Planète Shayol, et avant Légendes et glossaire du futur, Norstralie constitue le troisième volume du cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité ». Ne pas se méprendre toutefois : Norstralie, qui est par ailleurs l’unique roman du cycle, ne prend pas la suite chronologique de La Planète Shayol. La présence du fameux personnage de C’mell (à la vie limitée, à la différence des Seigneurs Jestocost et Crudelta et de l’E’telekeli, qui y font également leur apparition) permet de situer ce roman dans la chronologie du cycle aux environs de l’an 16 000 ap. J.-C., un peu après « La Mère Hitton et ses chatons », et juste après « Boulevard Alpha Ralpha » et « La Ballade de C’mell » (voir mon compte rendu de La Planète Shayol), soit, dans les termes de cette « histoire du futur », au premier siècle de la Redécouverte de l’Homme, passant par la restauration de cultures anciennes et la réintroduction de la possibilité de maladies ou d’accidents, destinées à mettre un terme à la monotonie de la « perfection » de l’Instrumentalité dans les millénaires qui ont précédé. Accessoirement, c’est aussi – en gros – le moment du cycle qui rassemble ses textes les plus réussis à mon sens (auxquels il faut ajouter, un peu plus tard, mais on reste en gros dans le même cadre temporel, « La Planète Shayol » et « Sur la planète aux gemmes » – tous ces textes se trouvent dans La Planète Shayol).
 
Ceci étant posé, envisageons maintenant de plus près le contenu précis de ce roman. Pour cela, il nous faut partir de Norstralie. Mais qu’est-ce donc que Norstralie ? Une planète (on s’en doutait), généralement connue sous ce nom, quand bien même sa dénomination officielle (et pour le moins surprenante !) est celle de Vieille Australie du Nord. Cette planète a été colonisée par un rude peuple de fermiers, encore fortement imprégnés par les traditions attribuées à leurs supposés ancêtres sur la Vieille Terre. Ainsi, Norstralie est dirigée par le Commonwealth, et, plus prosaïquement, par un vice-président, dans l’attente du retour bien hypothétique de la Monarque Absente, identifiée avec Elisabeth II, et dont on prétend parfois qu’elle erre dans l’espace depuis près de 15 000 ans… Mmmh… C’est cela, oui…
 
Norstralie, quoi qu’il en soit, n’est pas une planète comme les autres. Les fermiers norstraliens y ont fait une découverte surprenante : leurs moutons géants y contractaient une bien étrange maladie, seule à même de produire le stroon, la drogue santaclara. Norstralie a ainsi le monopole du stroon. Or le stroon est la plus grande richesse de l’univers, puisque c’est cette drogue qui permet de prolonger la vie, jusqu’aux 400 ans autorisés pour chaque citoyen, et 1000 ans pour certains d’entre eux… On voit bien ici l’influence considérable de Cordwainer Smith sur la science-fiction ultérieure : de Norstralie à Arrakis, et de la drogue santaclara à l’Epice, il n’y a qu’un pas, que Frank Herbert franchira bientôt avec le talent que l’on sait dans son monumental Dune (Frank Herbert, semble-t-il, reconnaissait volontiers cette influence).
 
Par voie de conséquence, les Norstraliens sont, dans l’absolu, d’une richesse phénoménale. Dans l’absolu seulement : en effet, sur leur planète, les fermiers ont développé un système de taxation à l’importation extrêmement élevé (de l’ordre de 20 000 000 % !) leur permettant de maintenir leur rude mode de vie dans une atmosphère de simplicité volontaire, et d’éviter ainsi les fléaux de l’ambition et de la décadence. Les Norstraliens ne s’intéressent donc pas à la politique, et ne profitent pas de leur monopole pour étendre leur domination ; ils ne sont ainsi jamais rentrés en conflit avec l’Instrumentalité. Mais Norstralie a bien entendu suscité les convoitises… Les fermiers ont donc tout mis en œuvre pour se défendre efficacement : tout d’abord, l’élaboration du terrifiant système de défense des « titis chatons de la Mère Hitton » (voir La Planète Shayol) ; ensuite, un système drastique et autoritaire n’autorisant la survie – et éventuellement l’immortalité – que des habitants qui sont le plus à même de lutter pour protéger leurs fermes, devenant ainsi légitimement Seigneurs et Propriétaires : les handicapés, les faibles, etc., sont en principe impitoyablement éliminés par un jugement officiel quand ils atteignent l'âge de 16 ans.
 
C’est ainsi que l’on en arrive à Rod McBan, le 151e du nom. Rod McBan est un handicapé : ses facultés télépathiques sont déficientes, il est incapable de « koser » et « d’inteindre », mais saisit à l’occasion de manière incontrôlable toutes les pensées environnantes, ce qui le rend alors capable d’émettre de très dangereuses bombres télépathiques… Rod McBan a bénéficié quatre fois d’un sursis, et parvient enfin à convaincre le jury qu’il mérite de vivre ; âgé pour la quatrième fois de 16 ans, il devient ainsi officiellement Rod McBan151. Pourtant, l’Onseck ne l’entend pas ainsi : cet autre handicapé (il ne peut pas absorber le stroon, et est donc condamné à une vie brève) qui a pu échapper à la Chambre Hilarante ne tolère pas le jugement concernant Rod McBan, et cherche à s’en débarasser. Rod va donc interroger l’ordinateur familial, unique en son genre, sur la méthode à suivre pour triompher de son adversaire.
 
Et l’ordinateur lui suggère rien moins qu’un montage financier lui permettant d’acheter la Terre (je ne vais pas rentrer dans les détails, hein…).
 
Il le met en place.
 
Il gagne : Rod Mc Ban est l’homme le plus riche de tous les temps.
 
Il entame alors un dangereux périple vers sa nouvelle acquisition, lui permettant de s’éloigner des manœuvres de l’Onseck, et en profitant à tout hasard pour acheter la seule chose qui l’intéresse véritablement : un vieux timbre du XXe siècle…
 
C’est ainsi, pourchassé par les voleurs et les opportunistes, que cet adolescent handicapé sera amené à prendre l’apparence d’un sous-être félin, qu’il deviendra le compagnon de la superbe libre-fille C’mell, et qu’il servira les plans obscurs du Seigneur Jestocost et de l’E’telekeli.
 
Bilan : très positif. Norstralie (parfois connu sous le titre de L'homme qui a acheté la Terre, comme un contrepoint à L'homme qui vendit la Lune de « l'Histoire du futur » de Robert Heinlein...) reprend et approfondit tout ce qui fait l’intérêt des « Seigneurs de l’instrumentalité » (inventivité, érudition, grain de folie, multiples niveaux de lecture) sans tomber excessivement dans ses pires travers (ambitions poétiques maladroites, personnages indigents, récits anémiques, délires mystico-chrétiens…). Certes, tout n’est pas grandiose dans ce roman – le style, notamment, est assez pathétique, ainsi dans l'agaçant prologue… – mais les qualités l’emportent largement sur les défauts. Le lecteur ressent une véritable fascination pour la Norstralie comme pour la Vieille Terre et son Terraport de 24 km d’altitude, le Palais du Gouverneur de la Nuit et les Tréfonds où survivent malgré tout les sous-êtres, et pour tous ces personnages qui figurent parmi les plus réussis du cycle : Rod McBan, les Seigneurs Jestocost et Crudelta, les docteurs Vomact, C’mell, C’Williams le Maître-Chat, l’E’telekeli et son fils l’E’ikasus, tantôt singe chirurgien, tantôt oiseau christique…
 
Tout cela se lit très bien, comme un agréable compendium du cycle, bien géré, plutôt bien construit, et finalement passionnant. Norstralie constitue ainsi une des plus grandes réussites du cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité ».
 
Suite et fin (si l'on veut...) avec Légendes et glossaire du futur.

CITRIQ

Voir les commentaires

"La Planète Shayol", de Cordwainer Smith

Publié le par Nébal

La-Plan--te-Shayol.jpg

SMITH (Cordwainer), Les Seigneurs de l’Instrumentalité, II. La Planète Shayol, traduit de l’américain par Michel Demuth, Michel Deutsch, Denise Hersant et Simone Hilling, traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, [Paris], Gallimard, coll. Folio-SF, [1950-1966, 1993, 2004] 2006, 549 p.
 
Hop, après Les Sondeurs vivent en vain, et avant Norstralie et Légendes et glossaire du futur, voici donc La Planète Shayol, deuxième volume des « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith. Inutile de revenir ici sur la présentation de l’auteur et du cycle (voyez plus haut), on va passer de suite aux choses sérieuses en examinant succinctement les nouvelles composant ce deuxième recueil.
 
On commence avec un texte assez révélateur (c’est le moins qu’on puisse dire…) des maladroites ambitions poétiques de Cordwainer Smith, le premier texte de ce recueil, intitulé « Le bateau ivre » (1963 ; pp. 9-58), ayant pour héros un certain… Artyr Rambo. Mouais, c’est un peu lourdingue quand même… A vrai dire, si quelques scènes de ce récit contant le premier voyage dans l’espace3 ne manquent pas d’intérêt (la guerre de deux minutes, par exemple), on pourra allègrement lui préférer son « précurseur », « Le colonel revient du Grand Néant » (dans Les Sondeurs vivent en vain), moins pompeux… On notera cependant que c’est là la première apparition du Seigneur de l’Instrumentalité Crudelta, que l’on retrouvera à plusieurs reprises dans les textes ultérieurs (avec le Seigneur Jestocost7, il est probablement la plus forte incarnation de l’Instrumentalité dans l’ensemble du cycle, et assez révélateur de sa profonde ambiguïté).
 
« La Mère Hitton et ses chatons » (1961 ; pp. 59-96), que Cordwainer Smith présentait de lui-même comme une variation sur le conte d’Ali Baba et des quarante voleurs, est autrement plus convaincant. L’ambitieuse entreprise du voleur Benjacomin Bozart pour percer les défenses norstraliennes et s’emparer du stroon que cette planète est la seule à produire est cruelle, inventive et palpitante. Le niveau remonte sacrément.
 
Et l’on poursuit cette ascension, si j’ose dire, avec « Boulevard Alpha Ralpha » (1961 ; pp. 97-144), belle nouvelle dans laquelle Cordwainer Smith poursuit son exploration des classiques (ici, Paul et Virginie de manière évidente, mais aussi la Bible, et plus si affinités), tout en développant un point capital du cycle (l’abandon par l’Instrumentalité de l’ennuyeuse utopie qu’elle prônait jusqu’alors, autorisant pour tout homme une morne vie de 400 ans grâce au stroon ; avec la Redécouverte de l’Homme, certaines anciennes cultures sont réintroduites – ici, la cuture française ! – et, surtout, le danger, la maladie, l’accident, la peur, l’incertitude, viennent redonner son sens à la vie… quitte à passer par le retour des anciennes croyances), et en introduisant un important personnage, à peine entraperçu pour le moment, la superbe libre-fille C’mell. Un texte très réussi, avec plusieurs niveaux de lecture.
 
On retrouve C’mell au cœur du texte suivant, « La Ballade de C’mell » (1962 ; pp. 145-178), adaptation de la Romance des Trois Royaumes de Lo-Kuan Chung, datant du début du XIVe siècle (au vu de sa biographie, on ne s’étonnera guère des vastes connaissances et de l’intérêt de Cordwainer Smith pour la culture chinoise). La chatte et libre-fille (geisha, en gros) C’mell y vit une impossible histoire d’amour avec le Seigneur de l’Instrumentalité Jestocost (autre personnage fondamental du cycle), mais, surtout, elle joue un rôle déterminant dans la sauvegarde des sous-êtres et les plans obscurs de ce singulier personnage (identifiable à Dieu) qu’est l’E’telekeli. Là encore un texte plutôt pertinent.
 
Mais on arrive maintenant à ce qui constitue à mon sens le sommet de ce recueil, voire du cycle tout entier, avec « La Planète Shayol » (1961 ; pp. 179-236), nouvelle inspirée par La Divine Comédie de Dante et versant dans l’horreur surréaliste. Shayol est bien un enfer, la planète du chatiment, où les condamnés, sans espoir de rémission, sont livrés aux assauts des dromozoaires qui les nourrissent, les protègent et leur font pousser de nouveaux membres, au prix d’une indicible souffrance, tout juste combattue par les injections de supercondamine de « l’ami » B’dikkat. Là encore une nouvelle très forte, remarquablement inventive, franchement terrifiante, et une fois de plus susceptible de bien des lectures. On regrettera juste une fin d’un ridicule achevé… qui ne doit pas, cependant, ternir outre mesure la très grande qualité de « La Planète Shayol ».
 
Cordwainer Smith entame ensuite un « cycle dans le cycle », avec les trois nouvelles ayant Casher O’Neill pour héros ; là encore, le récit est susceptible d’une infinité de lectures (Anthony Lewis note les liens avec les bouleversements politiques en Egypte, mais il y a aussi au-delà toute une lecture religieuse). La première de ces nouvelles, « Sur la planète aux gemmes » (1963 ; pp. 237-280), est à mon sens la plus réussie : la quête de vengeance de Casher O’Neill y fournit le prétexte d’une belle histoire, très poétique, dans un monde fantasque et fascinant.
 
Le long texte qui suit, « Sur la planète des tempêtes » (1965 ; pp. 281-409), est à mon sens plus bancal. C’est une indéniable réussite dans un premier temps, avec un univers génial, de nombreuses idées brillantes, et quelques personnages très réussis (bien plus intéressants que ce que Cordwainer Smith nous inflige d’habitude). Hélas, la quête surréaliste et mystérieuse de Casher O’Neill sur Henriada sombre vers la fin dans un fatras mystico-chrétien chiantissime, aboutissant même à une résurgence incongrue du « surhomme » à la Gosseyn… Dommage.
 
Avec ce point de départ, le dernier texte du « mini-cycle », « Sur la planète des sables » (1965 ; pp. 411-463), ne pouvait guère me séduire. Reconnaissons à Cordwainer Smith que l’aspect surhumain ne vient pas trop parasiter le récit ; par contre, les emprunts formels et thématiques au Voyage du Pèlerin de John Bunyan sont assez maladroits et lourdingues, et, une fois de plus, le délire mystico-chrétien achève de dégoûter le lecteur.
 
On retrouve Casher O’Neill dans un rôle secondaire avec « Une étoile pour trois » (1965 ; pp. 465-503). Cette nouvelle contant le long voyage absurde de trois machines anciennement humaine pour abattre une menace ambiguë aux confins de la galaxie ne manque pas d’intérêt dans sa majeure partie. Hélas, la fin… oui, bon, vous avez compris.
 
Le recueil s’achève enfin sur le texte le plus tardif dans la chronologie du cycle, « Jusqu’à la mer sans soleil » (1975, collaboration posthume avec Genevieve Linebarger ; pp. 505-549). L’Instrumentalité a bien changé ; mais l’on ne s’en plaindra pas, cette nouvelle décrivant un monde intéressant, introduisant des concepts séduisants, et reposant sur un des personnages les plus réussis du cycle, le Seigneur Kemal bin Permaiswari. La thématique chrétienne de la Vieille Religion Forte y ressurgit à nouveau, mais par le biais des descendants de l’E’telekeli, ce qui permet d’éviter l'extase naïve qui venait plomber les textes précédents. Une réussite.
 
La Planète Shayol est ainsi à mon sens un recueil très inégal, où l’on trouve côte à côte les meilleurs et les pires textes du cycle. On ne peut qu’être partagé, et sans doute un peu déçu, à la fin de ce second volume : on admire les idées souvent fascinantes, le ton unique de l’auteur, son érudition et son astuce dans le traitement des grands classiques ; mais on regrette en même temps sa maladresse stylistique, ses vaines ambitions poétiques, et son mysticisme naïf profondément agaçant, très sensible dans les derniers textes du recueil…
 
A suivre avec le seul roman du cycle, Norstralie.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Les Sondeurs vivent en vain", de Cordwainer Smith

Publié le par Nébal

undefined

SMITH (Cordwainer), Les Seigneurs de l’Instrumentalité, I. Les Sondeurs vivent en vain, traduit de l’américain par Michel Demuth, Alain Dorémieux, Denise Hersant, Yves Hersant et Simone Hilling, traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, [Paris], Gallimard, coll. Folio-SF, [1950-1966, 1993, 2004] 2005, 617 p.
 
Cordwainer Smith est un classique de la science-fiction.
 
Là, c’est fait.
 
Pourtant, je dois reconnaître que ce seul statut n’a pas constitué à mes yeux une raison suffisante pour me plonger dans son grand-œuvre, le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité » (dont voici le premier volume ; suivront La Planète Shayol, Norstralie – le seul roman du cycle – et Légendes et glossaire du futur – qui comprend la Concordance d’Anthony Lewis), monument du genre, vaste « histoire du futur » s’étendant sur plus de 15 000 ans, dans la droite lignée de Robert Heinlein (« Histoire du futur », donc) et d’Isaac Asimov (« Fondation »), bien qu’un peu plus tardive (les textes du cycle ayant été composés entre 1950 et 1966, ce qui leur confère d’ailleurs un caractère un tantinet anachronique). Certes, il est toujours bon, à l’occasion, de remonter aux sources du genre. Mais, cette fois, c’est incontestablement la personnalité de l’auteur qui m’a incité à entamer cette lecture.
 
Car Cordwainer Smith est bien un personnage assez fascinant, pour le moins unique en son genre, et c’est bien son beau portrait par Jacques Goimard dans sa Critique de la science-fiction qui m’a déterminé dans ce gros achat et cette grosse lecture. On s’est en effet longtemps demandé qui se cachait derrière le pseudonyme saugrenu et évident de Cordwainer Smith (que l’on pourrait traduire en gros par « Cordonnier Forgeron » ; voir l’article précité pour les nuances…). Un grand écrivain, spécialiste du genre ? La réponse, quand on a fini par la connaître, en a sans doute étonné plus d’un : Cordwainer Smith était le nom employé par Paul Linebarger (1913-1966) pour « commettre » de la science-fiction, cette « excellente mauvaise littérature » dont parlait George Orwell. C’est que Paul Linebarger n’était pas n’importe qui ! Fils d’un diplomate américain en Chine, conseiller et biographe de Sun Yat-Sen, son enfance est vagabonde, entre Shanghai, Hawai et Baden-Baden (entre autres) ; maîtrisant à la perfection six langues dont le chinois, linguiste distingué (donc), mais aussi docteur en médecine ET en philosophie ET diplomé en psychologie, enseignant à Harvard (parmi bien d’autres universités prestigieuses), conseiller militaire pour l’Orient durant la seconde guerre mondiale (il obtiendra si je ne m’abuse le grade de colonel ; on a aussi supposé qu’il avait travaillé pour les services secrets à cette occasion), il devient, au lendemain de la victoire, le plus grand spécialiste mondial de la guerre psychologique (son essai Psychological Warfare est un classique de la matière), et finira même par devenir conseiller du président Kennedy pour la politique étrangère.
 
Et cet homme-là écrivait de la science-fiction. Ben oui. Comme quoi.
 
Si « Les seigneurs de l’instrumentalité » ne représentent pas l’ensemble de l’œuvre de science-fiction (ni, a fortiori, de fiction) de Cordwainer Smith, ils en constituent néanmoins le plus gros morceau, et certainement le plus marquant. Space opera démentiel et mégalomane, porté par une indéniable ambition poétique (hélas assez souvent maladroite, mais on y reviendra), « les Seigneurs de l’instrumentalité » sont une vaste fresque inventive et d’une très grande importance dans l’histoire du genre (là aussi, on y reviendra), et traitant pourtant essentiellement de thèmes classiques, à la manière des conteurs d’antan (voyez là encore le passionnant article de Jacques Goimard ; je ne le répéterai plus, mais ça vaut évidemment pour tout ce qui va suivre ; moi, je me contente de raconter des bêtises stériles à côté…). Sans doute, pour cette raison, la machinerie n’est-elle pas aussi bien huilée que dans « L’histoire du futur », ou plus encore « Fondation » ; au fil des 27 nouvelles et de l’unique roman composant le cycle, les incertitudes abondent, voire à l’occasion les contradictions. Ces 15 000 ans d’histoire sont donc relativement flous ; mais ils ont en même temps une profonde cohérence, qui en fait bien une œuvre unique en son genre. Ainsi s’exprimait Robert Silverberg en 1965 : « Je crois que Cordwainer Smith est un visiteur du lointain futur, qui vit parmi nous en exilé de sa propre époque ou peut-être en simple touriste, et qui se distrait en donnant à sa connaissance d’événements historiques la forme de récits de science-fiction. » (cité par Anthony Lewis dans sa Concordance de Cordwainer Smith, in SMITH (Cordwainer) et LEWIS (Anthony), Les Seigneurs de l’Instrumentalité, IV. Légendes et glossaire du futur, p. 306). Et l’auteur lui-même de jouer le jeu dans Norstralie (ibid., p. 305)…
 
Il est à vrai dire particulièrement difficile, pour cette raison, de tenter de résumer le cycle… Et donner un aperçu des textes le composant ne s’annonce pas forcément évident non plus, dans la mesure où ils consistent généralement en anecdotes, en fragments épars, dans lesquels le récit se retrouve très dilué… Bon, essayons tout de même, volume par volume et texte par texte.
 
Les toutes premières nouvelles de ce premier volume sont difficilement rattachables au cycle à mon sens, et notamment la première, « Non, non, pas Rogov ! » (1959 ; pp. 9-38), rapportant une expérience menée par les Soviétiques dans les années 1960, au cours de laquelle le savant Rogov perd la raison après avoir entrevu un spectacle de danse de l’an 13 582 ap. J.-C.… Une nouvelle assez banale, vaguement anti-communiste, mais teintée d’un certain humour aussi, et d’un troublant délire poétique dans les « visions » du futur, assez caractéristique de l’auteur.
 
Bien plus intéressante est « La Guerre n° 81-Q » (1961, révision d’un texte de 1928 que l’on trouvera dans le quatrième volume ; pp. 39-57), décrivant une guerre « ludique » et inoffensive entre les Etats-Unis et le Tibet, à une époque où les conflits armés ont été remplacés par une sorte de compétition sportive, ou une version modernisée et non-violente du duel judiciaire ; en lisant ces lignes, on pense à vrai dire surtout à un jeu vidéo…
 
On fait ensuite un bond dans le temps avec « Mark Elf » (1957 ; pp. 59-81). Cordwainer Smith parle de « 16 000 ans », mais Anthony Lewis y voit une erreur, sans doute à raison. Carlotta vom Acht, fille d’un savant nazi, est expédiée par ce dernier avec ses deux sœurs en orbite en 1945 ; des milliers d’années plus tard, la jeune fille en hibernation redescend sur Terre à l’initiative d’un télépathe du nom de Laird, et découvre un monde sauvage, quasi abandonné par la civilisation en-dehors des cités des Jwindz, « êtres parfaits » descendants de philosophes chinois, et où les Menschenjaggers robotiques du VIe Reich poursuivent absurdement leur mission d’extermination, aux dépends d’animaux évolués télépathes…
 
« La reine de l’après-midi » (publié pour la première fois en 1978 ; pp. 83-125), bien que posthume, est un texte déterminant pour le cycle, dans la mesure où il fait le lien entre la nouvelle précédente (il se situe 200 ans plus tard) et les textes ultérieurs… et présente rien moins que la création de l’Instrumentalité. Qu’est-ce donc que l’Instrumentalité ? Difficile à dire… Un gouvernement, dans un sens, et tout sauf ça, en même temps… Disons une institution unique en son genre, que l’on pourrait considérer comme supra-gouvernementale, et destinée à guider l’humanité future, pour relancer la conquête de l’espace et éviter les catastrophiques guerres qui ont empoisonné la Terre, laquelle se remet tout juste de ses blessures… L’Instrumentalité est créée principalement à l’initiative du télépathe Laird et de Juli vom Acht, la deuxième sœur (on notera au passage que la femme de Cordwainer Smith a ultérieurement rédigé un récit concernant la troisième sœur, qui n’a pas été repris dans cette édition). Ne pas commettre l’erreur, en tout cas, de voir dans l’Instrumentalité une utopie, un système parfait ; Cordwainer Smith, de toute évidence, ne tombe pas dans ce piège…
 
Il est désormais temps de quitter la Terre, et d’initier le Second Âge de l’Espace ; et c’est maintenant, dans un sens, que débute vraiment le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité ». Doublement, d’ailleurs, puisque « Les Sondeurs vivent en vain » (1950 ; pp. 127-183) est la première nouvelle du cycle à avoir été publiée (et elle semble avoir fortement impressionné dès cette date). Un récit intriguant et inventif, mi-drôle, mi-tragique, rapportant un bouleversement majeur dans l’histoire de la conquête de l’espace : désormais, du fait d’une découverte fondamentale, il sera possible de se passer des Sondeurs, ces volontaires qui avaient accepté de sacrifier leurs sens, et étaient par voie de conséquence les seuls à même de survivre à la Grande Douleur de l’Espace ; ce qui ne va pas sans inquiéter les Sondeurs, marqués par un profond esprit de corps… Une nouvelle très réussie, aucun doute à cet égard.
 
Il en va de même pour « La dame aux étoiles » (1960, en collaboration avec Genevieve Linebarger ; pp. 185-223), belle variation sur l’histoire d’Héloïse et Abélard à l’âge des gigantesques voiles photoniques qui ont marqué la première étape de la colonisation de la galaxie. On y retrouve, avec Hélène Amérique et M. Plusgris (le premier homme à être revenu des étoiles), le tragique et le sens du sacrifice du texte précédent, mais les connotations sont tout autres, plus chaleureuses et optimistes.
 
A contrario, « Le jour de la pluie humaine » (1959 ; pp. 225-244), rapportant la colonisation de Vénus par le Goonhogo chinois, ne m’a pas vraiment laissé de souvenirs… On en retiendra, cependant, que c’est le premier texte (dans la chronologie de l’Instrumentalité) à évoquer le stroon, la drogue santaclara, sur laquelle on aura l’occasion de revenir, notamment dans Norstralie.
 
« Pensez bleu, comptez deux » (1963 ; pp. 245-292), ensuite, est un texte assez bancal, plutôt intéressant dans l’évocation des troubles psychologiques suscités par les longs voyages interstellaires, mais hélas desservi par une agaçante naïveté ressortant notamment dans un certain machisme de l’auteur, qui revient à vrai dire assez souvent…
 
Après quoi « Le colonel revient du Grand Néant » (paru seulement en 1979 ; pp. 293-309) décrit le premier voyage planoforme, passant par l’espace² ; un texte intéressant, bien qu’un peu court, et resté longtemps inédit : c’est qu’il s’agit en fait d’une sorte de premier jet du « Bateau ivre », que l’on trouvera dans La Planète Shayol, et qui décrit quant à lui le premier voyage dans l’espace3
 
Bien plus intéressant est « Le Jeu du Rat et du Dragon » (1955 ; pp. 311-335), texte totalement délirant sur les implications du planoforme, décrivant la lutte des bouteurs de lumière et de leurs assistants félins contre les étranges entités qui rôdent dans l’espace²…
 
« Le cerveau brûlé » (date non précisée… ; pp. 337-353) poursuit sur l’évocation des dangers du planoforme, et renoue avec la thématique du sacrifice. Les aspects « sentimentaux » de ce texte sont un peu moins naïfs que d’habitude, avec le personnage de Dolores Oh, ce qui ne gache rien…
 
On passera vite sur la mauvaise blague de « La planète de Gustible » (1962 ; pp. 355-366), c’est un peu du sous-Fredric Brown…
 
« Lui-même en anachron » (publié seulement en 1993 ; pp. 367-381) est encore plus dispensable : un récit de voyage temporel (plus ou moins…) assez fumeux et niais, sans véritable originalité, sans véritable intérêt, et s'insérant assez mal dans le cycle.
 
Les choses s’arrangent clairement avec « Le crime et la gloire du commandant Suzdal » (1964 ; pp. 383-413), variation sur l’histoire d’Alexandre Nevski, parfois laborieuse dans la forme (les premières lignes…) mais très inventive et pertinente dans le fond. Probablement un des meilleurs textes du recueil.
 
« Le vaisseau d’or » (1959, en collaboration avec Genevieve Linebarger ; pp. 415-429) est également assez intéressant, récit plus guerrier que les précédents reposant sur un gigantesque bluff faisant jouer à plein le « sense of wonder ».
 
Suit un gros morceau, avec le plus long texte du recueil et de loin, « La Dame défunte de la Ville des Gueux » (1964 ; pp. 431-552). Cordwainer Smith y reprend l’histoire de Jeanne d’Arc dans une variation démente et grandiloquente, teintée d'absurde, et capitale pour la suite du cycle (c’est l’apparition de la thématique de la Vieille Religion Forte, c’est-à-dire le christianisme ; c’est aussi le premier texte du cycle à évoquer le combat des sous-êtres issus d’animaux pour obtenir des droits ; on notera au passage que, d'après Anthony Lewis, le texte est en outre farci de références cryptiques au soulèvement de Budapest contre l'oppression soviétique en 1956). La nouvelle est franchement excellente durant sa majeure partie, avec les personnages très réussis d’Elaine et de la Dame Panc Ashash, notamment ; son atmosphère surréaliste et délirante est indéniablement séduisante. Hélas, la fin très chrétienne et naïve est pour le moins agaçante, à s’éterniser ainsi… Dommage.
 
Quant à « Sous la Vieille Terre » (1966 ; pp. 553-617), récit halluciné et tristement confus, il ne mérite guère que l’on s’y attarde, étant d’un ennui mortel, après quelques bonnes idées dans un premier temps…
 
Il y a donc à boire et à manger dans ce premier recueil des « Seigneurs de l’instrumentalité ». Cordwainer Smith y séduit par son inventivité, son indéniable originalité, son érudition aussi. Hélas, pour ce qui est du style, il est beaucoup moins convaincant : les ambitions poétiques mal canalisées donnent souvent un résultat maladroit, généralement plutôt niais, parfois vraiment horripilant. Les personnages sont souvent plats (surtout les personnages féminins : une très belle collection de cruches superficielles !), et les récits d’un intérêt limité. Pourtant, tout cela se lit très bien, sans que l’ennui ne s’installe véritablement, et c’est déjà une belle performance...
 
A suivre avec La Planète Shayol.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Ombres sur le Nil", d'Edward Whittemore

Publié le par Nébal

Ombres-sur-le-Nil.jpg

WHITTEMORE (Edward), Ombres sur le Nil, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1983, 2002] 2007, 546 p.
 
Comme vous êtes des gens de bon goût, vous avez acheté, lu et adoré Le codex du Sinaï, premier tome du « Quatuor de Jérusalem ».
 
Comme vous êtes des gens de bon goût, vous avez acheté, lu et adoré Jérusalem au poker, deuxième tome du « Quatuor de Jérusalem ».
 
Comme vous êtes des gens de bon goût, vous allez acheter, lire et adorer Ombres sur le Nil, troisième tome du « Quatuor de Jérusalem ».
 
(Et en principe la même chose, bientôt – février ? –, pour le dernier volume, Les murailles de Jéricho.)
 
Mais restons-en à Ombres sur le Nil pour le moment. Passons (vite, vite) sur l’immondice paternosterien à base de pyramides moches aux textures de lendemain de réveillon chimique. On ne juge pas un livre à sa couverture, ainsi qu’on le sait au moins depuis Le codex du Sinaï ; certes, le contenant tient ici de l’insulte au contenu, mais on est bien obligés de faire avec… Paternoster paiera, un jour. Ouais, Paternoster paiera. On va le lui faire bouffer, son Mac, z’allez voir ça.
 
Laissons.
 
Ombres sur le Nil, troisième tome du « Quatuor de Jérusalem ». La plume magnifique d’Edward Whittemore (le Seigneur en soit loué), la traduction superbe de Jean-Daniel Brèque (le Seigneur en soit loué derechef). Ah, et merci Gérard Klein, bien sûr (Gérard Klein lui-même en soit loué). Une œuvre inclassable, un chef-d’œuvre méconnu, qu’il est désormais vital (oui, VITAL) de tirer des griffes lépreuses de l’oubli.
 
Où nous retrouvons Stern, le fils à la fois juif et arabe du dernier duc de Dorset, le grand explorateur Plantagenet Strongbow, auteur d’une somme incomparable en 33 volumes sur le sexe levantin. Stern, le rêveur et l’errant, l’infatigable trafiquant qui parcourt le Moyen-Orient, miséreux et morphinomane, pour créer sa nation idéale, cette Palestine insensée où juifs, chrétiens et musulmans pourraient vivre ensemble dans l’harmonie. Stern, l’homme du rêve, de l’espoir, de la tentative… de l’échec. Stern, qui meurt le 21 juin 1942 à minuit dans une sordide auberge du Caire, déchiqueté par une grenade jetée par des soldats australiens ivres, en partance pour el-Alamein, où se jouera bientôt le combat décisif contre l’Afrika Korps de Rommel, le « renard du désert » aux innombrables victoires.
 
Mais pourquoi Stern est-il mort ? Est-ce vraiment un incident ? Stern était un homme qui connaissait beaucoup de monde, qui savait beaucoup de choses… Cela, l’agent secret Pourpre Sept le sait fort bien, lui qui se trouvait sur les lieux à l’instant fatidique, lui qui n’a survécu que parce que Stern, tout sourire, l’a projeté à l’autre bout de la salle quand la grenade a franchi la porte. Pourpre Sept, « l’Arménien » en transit, connaissait bien Stern, autrefois… Stern, qui l’avait pris sous son aile quand il avait débarqué, jeune et paumé, à Jérusalem, venant tout juste d’échanger son costume de nonne pour la veste trop grande pour lui d’un héros de la guerre de Crimée.
 
Les services secrets ont en effet tiré Joe O’Sullivan Beare de sa réserve indienne de l’Arizona, où il s’était retiré après le grand tournoi de poker de Jérusalem. L’Irish Hopi noiraud est désormais sous les ordres du Monastère, étrange agence de renseignement britannique dont tous les membres sont estropiés d’une manière ou d’une autre. Il doit retrouver la trace de Stern, découvrir ce que sait Stern. Au Caire, dans sa longue enquête, il sera amené à croiser bien des personnages, ainsi Ahmad le poète raté, un temps vendeur de frites graisseuses, artiste faux-monnayeur, étrange bonhomme à l’énorme bouille jaillissant de sous le comptoir de l’Hôtel Babylone, « son canotier cabossé incliné suivant un angle légèrement décalé par rapport à l’univers ». Et Liffy, l’excellent Liffy, avec ses histoires bien à lui, son don des visages et son don des langues. Les Sœurs, aussi, vieilles à moitié comme le Temps, dans leur house-boat sur le Nil. Maud, enfin… Et d’autres encore, bien d’autres, à l’ombre des pyramides et de la menace nazie, cerné par la foule cairote bigarrée, au milieu d’un monde qui s’effondre, sous le regard narquois et énigmatique du Sphinx. Une longue, longue histoire…
 
Ombres sur le Nil rompt radicalement avec le ton et les procédés du Codex du Sinaï et de Jérusalem au poker. Le récit se fait plus linéaire, plus resserré, loin des vertiges chronologiques des volumes antérieurs. Il se focalise aussi bien davantage sur la seule figure de Joe O’Sullivan Beare poursuivant son enquête. La frénésie jubilatoire, l’hystérie communicative laissent la place à la nostalgie, à la langueur, aux regrets, au désespoir. Un roman bien plus noir que les précédents, où il y a certes toujours un peu d’humour à l’occasion (surtout vers le début : Joe dans sa réserve, Vivian…), mais où les ténèbres dominent. Si les bizarreries et l’absurde sont toujours omniprésents, on n’y retrouve pas cependant la fantaisie enthousiasmante des deux premiers volumes. Le contexte, sans doute ; Ahmad lui-même le conçoit ainsi : « Veuillez m’excuser pour cette crise de réalisme, marmonna-t-il. Je m’efforce de les limiter au strict minimum, étant donné la conjoncture actuelle. » (p. 193) Pourtant, c’est bien ici le réalisme qui domine, dans ce récit langoureux tournant un regard ému vers le passé, vers une jeunesse perdue, vers les rêves abandonnés, les promesses trahies, l’échec inéluctable. Un monde qui change, dans les horreurs de la guerre, les assauts impitoyables des barbares du moment, là, juste aux portes… car en chacun de nous. « LE PANORAMA EST PARTI. »
 
Dans Le codex du Sinaï et Jérusalem au poker, les hommes se faisaient souvent dieux, volontaires et fous, créateurs ambitieux, ou arpenteurs dédaigneux d’un monde trop petit pour eux. Ici, ils redeviennent tous des hommes ; avec leurs bassesses, leurs mesquineries, mais leurs grandeurs occasionnelles aussi… Stern. Le mendiant, le petit trafiquant, le morphinomane… mais un homme qui s’accroche à ses rêves, aussi. Un homme auquel on ressent le besoin de s’accrocher, par voie de conséquence. Un homme pour lequel on s’inquiète, parce que le sort de Stern dépasse le seul Stern. Maud aussi, dans un sens, qui cherche depuis si longtemps sa place, mais qui, où qu’elle aille, recevra toujours d’innombrables lettres venant du monde entier. Parce qu’elle a son importance. Parce que ça compte, tout simplement.
 
Ombres sur le Nil n’a donc probablement pas l’efficacité jubilatoire des précédents. Sans doute est-il ainsi plus difficile d’accès, à certains égards, en dépit de sa pondération surprenante. Pourtant, il est indéniablement un grand, un beau, un superbe roman : triste, nostalgique, langoureux, rageur parfois (dans les conflits absurdes entre les Porteurs d’Eau et les Moines, dans le fanatisme de Whatley, sans doute l’ancien agent de la CIA Edward Whittemore se livre-t-il lui aussi à une anamnèse tenant de l’exorcisme…). Surtout, Ombres sur le Nil est un roman foncièrement humaniste. Un roman qui place l’homme au cœur du monde, tel qu’il est, en transit. Qui le peint sans fausse honte, qui lui tend un miroir, mais qui l’élève aussi… Un roman rare, puissant, terriblement émouvant, voire éprouvant. Un chef-d’œuvre de plus.
 
A suivre. Nécessairement.

CITRIQ

Voir les commentaires

Youpie.

Publié le par Nébal

Voeux.jpg

"Je vous promets que 2008 sera encore mieux que 2007."

Voir les commentaires

"Jérusalem au poker", d'Edward Whittemore

Publié le par Nébal

J--rusalem-au-poker.jpg

WHITTEMORE (Edward), Jérusalem au poker, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1978, 2002] 2005, 478 p.
 
Après le superbe Codex du Sinaï (et avant Ombres sur le Nil et, dans un petit moment en principe, Les murailles de Jéricho), voici donc venu le temps de rendre compte de ce deuxième volume du « Quatuor de Jérusalem » d’Edward Whittemore, intitulé Jérusalem au poker. Je ne reviendrai pas ici sur la description de l’ensemble de l’œuvre ni sur les circonstances particulières de sa publication (voyez mon compte rendu sur Le codex du Sinaï). Et, pour une fois, tiens, je ne m’étendrai pas trop non plus sur la couverture de Jackie Paternoster, moche, certes, mais moins que la précédente et que la suivante, et on peut bien saluer ce courageux effort… heu… Bon.
 
On va donc faire plus bref, cette fois-ci, et aborder directement ce nouveau chef-d’œuvre méconnu (et que vous devez lire. Je le veux. Vos paupières sont louuuuuuuurdes. Vous deveeeeeeeeeez liiiiiiiiiiiire Jérusaleeeeeeeeeeeeem au pokeeeeeeeeeeeeeeeeer. C’est un ordre. Ah mais).
 
Où l’on retrouve Joe O’Sullivan Beare, l’Irlandais noiraud qui dû quitter ses vertes collines déguisé en capucine, et vit désormais à Jérusalem, trafiquant des amulettes dans son costume de héros de la guerre de Crimée décoré de la Victoria Cross, cadeau d’un prêtre boulanger jovial et atteint de la danse de saint Guy, lequel, depuis des dizaines d’années, passe son temps devant son fourneau à préparer des pains adoptant les quatres formes dominantes de sa vie : la croix, Jérusalem, l’Irlande et la Crimée. Joe va bientôt rompre avec Stern (Smyrne, l’année suivante, étant la goutte d’eau qui fera déborder le vase). Le 31 décembre 1921, fuyant la pluie et le vent, celui qui fut en son temps « le plus grand représentant du petit peuple » s’abrite dans une auberge miteuse, où il fera deux rencontres destinées à bouleverser sa vie déjà bien remplie.
 
Cairo Martyr, tout d’abord. Musulman noir aux yeux bleux, descendant d’esclave devenu le plus grand trafiquant de poudre de momie du Moyen-Orient du fait du singulier héritage de son précepteur, Ménélik Ziwar, le plus grand archéologue de son temps et un vieil ami de Strongbow, qui a fini sa vie allongé dans un sarcophage, avec contre son cœur l’énorme loupe de l’auteur de la somme en 33 volumes consacrée au sexe levantin. Cairo Martyr, charismatique et mystérieux, ambitieux sans doute, patient indéniablement, et qui ne se sépare jamais de l’inénarrable Bongo, singe albinos sommeillant sur son épaule, mais qui, dès que l’on vient à prononcer son nom, réagit brusquement en se redressant et se masturbant vigoureusement à la consternation des interlocuteurs du trafiquant.
 
Et le Hongrois Munk Szondi, lui aussi descendant d’un fameux explorateur, et membre à part de l’étrange dynastie des Szondi, au sein de laquelle les Sarah ont constitué un empire financier sans pareil tandis que les hommes se livrent tous à la musique, formant des orchestres entièrement masculins et entièrement Szondi. Pas Munk, qui a d’abord fait carrière dans l’armée ; mais son combat est tout autre aujourd’hui : juif sans véritables convictions, il a été converti sur le tard au sionisme par le rabbin Lotmann, de son vrai nom Kikuchi, noble japonais converti à la religion de Moïse et à la cause de l’Etat d’Israël. Et il connaît très bien les marchés à terme.
 
Pour tuer le temps en ce triste réveillon, les trois hommes entament une partie de poker. Elle durera douze ans. Le grand tournoi de poker de Jérusalem attirera d’innombrables joueurs durant toute cette période, invariablement plumés par les trois fondateurs, le chrétien, le musulman et le juif, les meilleurs amis du monde. Mais le grand tournoi de poker de Jérusalem n’est pas qu’un simple jeu, et n’a finalement rien à voir avec l’argent. Ce qu’il s’agit de déterminer, c’est rien moins que le sort de Jérusalem, promise tout entière au gagnant.
 
Jérusalem. La ville sainte entre toutes, la ville sainte de tous. Celle où l’Albanais dément Skanderberg Wallenstein, il y a de cela quelque temps, a enterré la légendaire Bible du Sinaï, après avoir réalisé le plus grand faux de tous les temps. Il est mort depuis longtemps, certes. Mais il reste Sophia la Taciturne, devenue Sophia la Main Noire après avoir bâti son gigantesque empire pétrolier. Et il y a leur petit-fils, Nubar Wallenstein. Jeune homme à la santé fragile et à l’esprit dérangé, fasciné par Paracelse, obsédé par le complot juif. Il a ses propres services de renseignements, l’UIA (Uranist Intelligence Agency) ; et quand il entend parler dans un rapport anecdotique du grand tournoi de poker de Jérusalem, il comprend bien vite le fond de l’affaire : Joe O’Sullivan Beare, Cairo Martyr, Munk Szondi ? Des criminels, à l’évidence, des êtres perfides, dont le seul objectif est bien, n’est-ce pas, de voler la Bible du Sinaï, ah, qui contient, c’est obligé, les secrets de la pierre philosophale, SA pierre philosophale ! Nubar se voue dès lors à la destruction du tournoi et à la ruine de ses fondateurs. Peut-être trouvera-t-il un élément déterminant pour sa croisade dans la constitution du Bataillon Sacré Albano-Afghan ? Non, Absolument Afghan ! AVEZ-VOUS PERDU LA RAISON ? Tout est de la faute de ce sale moricaud... Lisez Le Garçon, il contient toute la vérité sur Gronk !
 
Et il y a Stern, aussi, qui rêve toujours de sa Palestine libre, où juifs, chrétiens et musulmans coexisteraient dans l'harmonie... et qui sombre dans la morphine. Et Maud, aux souvenirs oppressants. Et Thérèse, la mystérieuse secrétaire française de Sivi, son passé cauchemardesque, et son avenir… Hadj Harun, bien sûr, qui accueille le tournoi, et protège toujours Jérusalem contre les Babyloniens et les Croisés, fut-il nécessaire pour cela de s’enfoncer dans les sous-sols de la ville sainte, dans cette cave où les Hospitaliers ont dissimulé depuis 800 ans des litres et des litres de cognac…
 
Jérusalem au poker poursuit l’évocation de la remarquable galerie de personnages du Codex du Sinaï, et en introduit de nouveaux tout aussi fascinants. Et tous, absolument tous, par un jeu de coïncidences improbables, sont liés d’une manière ou d’une autre, formant une vaste généalogie fantasque, où les histoires les plus dissemblables se retrouvent assemblées, au hasard d’une discussion à la table de jeu ou d’un rapport bidonné. Qu’on les cherche ou pas, les liens se révèlent au fur et à mesure, dans une vaste atmosphère de complot dément… ou de rêve. Ce volume est clairement plus fantaisiste que le précédent, et incomparablement plus que le suivant. Tout, ici, est bizarre, étonnant, déstabilisant.
 
Et surtout merveilleusement drôle. Jérusalem au Poker m’a semblé encore plus délirant et jubilatoire que Le codex du Sinaï, sous cet angle. Je mets au défi quiconque de garder son sang-froid devant certaines séquences mémorables, par exemple le conseil des Sarah, la partie de poker « travestie », la constitution du Bataillon Sacré Albano-Afghan (ABSOLUMENT AFGHAN ! AVEZ-VOUS PERDU LA RAISON ?) ou encore les rapports de l’UIA et leur interprétation par Nubar, « LE CHEF SUPRÊME, LE NUMERO UN, ET VOUS AVEZ INTERÊT A VOUS FAIRE A CETTE IDEE, ET FISSA ENCORE ». Ca faisait bien longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi drôle, et ça fait du bien, tout de même.
 
Mais s’il y a beaucoup de rire dans Jérusalem au poker, il y a cependant bien plus. Sans doute ne retrouve-t-on pas ici de séquence aussi tragique que celle de Smyrne dans Le Codex du Sinaï, mais le roman abonde en réflexions pertinentes sur le chaos et la beauté du Levant, et en grands moments d’émotion, d’une justesse remarquable ; sans doute est-ce le personnage de Joe qui veut cela ; Joe, confronté à Stern, à Cairo. A Bernini…
 
Et toujours cette plume extraordinaire, et cette traduction parfaite…

Jérusalem au poker est bien le digne successeur du Codex du Sinaï. Il confirme à merveille le statut unique et indispensable de ce chef-d'oeuvre méconnu qu'est « Le quatuor de Jérusalem ». A suivre avec Ombres sur le Nil...

CITRIQ

Voir les commentaires

"Le codex du Sinaï", d'Edward Whittemore

Publié le par Nébal

Le-codex-du-Sina--.jpg

WHITTEMORE (Edward), Le codex du Sinaï, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1977, 2002] 2005, 310 p.
 
Ne vous fiez pas à cette abominable couverture, constituant un argument supplémentaire pour tondre Jackie Paternoster à la Libération. Ne vous fiez pas non plus à la collection de ce roman, pas plus qu’à la préface de Gérard Klein. Le codex du Sinaï, premier tome du « Quatuor de Jérusalem » (les suivants étant Jérusalem au poker et Ombres sur le Nil, déjà parus, tandis que le dernier volume, Les murailles de Jéricho, est annoncé pour bientôt), n’a rien à voir avec la science-fiction ou l’uchronie. Peut-être pourrait-on, en forçant un peu le trait, y voir à l’occasion un brin de fantasy, et encore… Non, on est là devant une littérature autre, parfaitement inclassable, à la croisée des genres. Une référence revient souvent, quand on évoque Edward Whittemore et son « Quatuor », et c’est Thomas Pynchon ; et je dois dire, pour avoir lu V. récemment, qu’il y a effectivement là quelque chose de très pertinent, et tout à fait approprié. On a fait, à juste titre, de Thomas Pynchon une des plus grandes plumes de la littérature américaine contemporaine ; mais Edward Whittemore mérite tout autant ce statut flatteur. Hélas, Whittemore, décédé en 1995, est passé à peu près totalement inaperçu, de manière très injuste, et risque de sombrer dans un oubli parfaitement scandaleux…
 
L’ancien agent de la CIA Edward Whittemore, il faut bien le reconnaître, était un auteur discret, guère prolifique (seulement cinq romans, dont les quatre qui nous intéressent), et foncièrement atypique. Un auteur dont l’œuvre inclassable ne pouvait guère espérer trôner bien longtemps dans les rayonnages des librairies… et qui n’a pas rencontré le succès, en dépit d’une critique élogieuse. Alors, l’oubli. Le néant…
 
Plus qu’un rattachement véritable à la littérature de l’imaginaire, au-delà des zones plus ou moins floues de la « transfiction », c’est sans doute l’injustice de cette situation qui a incité Gérard Klein à publier « Le quatuor de Jérusalem » dans sa fameuse collection Ailleurs & Demain, peut-être la plus prestigieuse collection de science-fiction en France. Parce que personne d’autre n’en voulait, tout simplement… Ce qui est au moins consternant, pour ne pas dire scandaleux (d’autant que les ventes seraient parait-il assez faibles…). Raison de plus pour féliciter Gérard Klein et l’excellent traducteur Jean-Daniel Brèque (primé lors des dernières Utopiales pour son superbe travail), pour les remercier aussi, d’avoir exhumé cette œuvre unique, composée entre 1977 et 1987. Parce qu’on peut bien parler ici de chef-d’œuvre, sans que ce terme ne soit galvaudé.
 
Mais restons en pour l’instant au Codex du Sinaï. Difficile, à vrai dire, de le résumer. Pour être franc, c’est même impossible… Le Codex du Sinaï est une étrange galerie de personages tous plus marquants les uns que les autres, qui se croisent sans cesse à travers l’ensemble du Moyen-Orient, tout au long des XIXe et XXe siècles. Alors sans doute ne puis-je guère faire plus ici que présenter quelques-uns de ces personnages, et laisser ensuite le lecteur se plonger avec délice dans ces succulentes, hilarantes et fortes tranches de vie, où la petite histoire convole avec la grande, où littérature « blanche », littérature expérimentale et genre forniquent dans la joie et le délire, où le temps lui-même est plié par la volonté démiurgique de l’auteur dans un tourbillon à la fois hallucinant et pertinent où hier, si ça se trouve, c’était il y a 2500 ans.
 
Il y a Skanderberg Wallenstein, déjà. Lointain descendant du grand Wallenstein, issu d’une étrange lignée de bâtards à la paupière lourde, guerroyant à l’occasion dans les Balkans, le dernier Skanderberg Wallenstein quitte son Albanie natale dans la première moitié du XIXe siècle pour se faire moine, et découvre par accident la légendaire Bible du Sinaï. C’est-à-dire la plus vieille des bibles, et bien différente de celle que l’on connaît aujourd’hui : les récits divertissants d’un aveugle, couchés sur le papyrus par un idiot… Tétanisé par cette découverte effroyable, Skanderberg Wallenstein va dès lors entreprendre de réaliser le plus grand faux de l’histoire, se tuant à la tâche, jusqu’à la folie, pendant de longues années, afin de préserver la Bible telle qu’elle doit être, afin de sauvegarder la foi…
 
Et puis il y a Plantagenêt Strongbow, le dernier duc de Dorset. Personnage fantasque et plus grand que nature (2m30), il rompt avec toutes les traditions familiales et le triste destin qu’elles lui promettaient, se lançant dans un vaste hadj à travers tout le Moyen-Orient, à demi-nu, un lourd cadran solaire en bronze au côté, multipliant les rencontres pittoresques et les découvertes déterminantes qui en font le plus grand génie de son temps. Et il rédige ainsi son grand-œuvre, vaste étude du sexe levantin en 33 volumes, dont les deux-tiers renvoient à sa brève et marquante expérience avec une jeune Persane emportée trop tôt par le choléra.
 
Il y a Joe O’Sullivan Beare, le jeune révolutionnaire irlandais, 33ème et dernier fils du chef du clan O’Sullivan Beare, lui-même étant le septième fils d’un septième fils, doté par voie de conséquence du don de prophétie. Terreur des Black and Tans qui ravagent sa verte contrée, celui que l’on appelle parfois « le plus grand représentant du petit peuple » se voit bientôt contraint à l’exil à Jérusalem, fuyant sous les traits d’une nonne, puis subsistant de petits trafics dans le costume trop grand pour lui d’un héros de la guerre de Crimée, une guerre à l’époque de laquelle il n’était même pas né… Mais il est néanmoins destiné à devenir le roi de Jérusalem.
 
Il y a Stern, à la fois Juif et Arabe, et qui rêve, le fou, d’une nouvelle nation en Palestine, dans laquelle chrétiens, juifs et musulmans vivraient en paix. Alors, pour créer sa Jérusalem, il se livre au trafic d’armes, un groupe ici, un autre là, parcourant le Levant en ballon, dans l’espoir insensé de voir son rêve se réaliser, quand bien même le prix à payer serait sa misère perpétuelle.
 
Et il y a hadj Harun, l’étrange antiquaire coiffé d’un casque de croisé, né il y a 2500 ans. Il a connu les Egyptiens, les Babyloniens, les Assyriens, les Romains, les Arabes, les Francs, les Turcs… Il a toujours défendu Jérusalem, car tel est son devoir. Mais, quand on défend Jérusalem, on est toujours dans le camp des perdants… Peu importe, il continue ; il vit dans le temps, et ne sait pas qui il est. Ou bien…
 
Mais il y a aussi Maud. Et Sivi. Il y a ce père blanc de Tombouctou, père de 900 enfants. Il y a les nouvelles générations. Il y a les guerres, ici ou là, dans les collines d’Irlande, les tranchées de Champagne, les Balkans incompréhensibles et autres débris de La Sublime Porte, ce « malade de l’Europe ». Les trafics, toujours. Et les prophètes, nécessairement. Tout un monde qui rôde et conspire dans les quartiers déments de la ville sainte entre toutes, de la ville sainte de tous. Un monde de secrets étrangement connus, de rencontres improbables, de destins croisés. Un monde où l’invraisemblable ne choque pas : eh ! C’est Jérusalem ! Un monde où l’on rêve, surtout.
 
Et Edward Whittemore nous convie ainsi à un extraordinaire voyage à travers le Moyen-Orient et son histoire tourmentée. Sa plume remarquable, magnifiquement servie par la traduction de Jean-Daniel Brèque, nous emporte avec aisance, à la fois hermétique et fluide, expérimentale et simple. L’absence de ponctuation marquant les parties dialoguées génère un tout narratif, déstabilisant au premier abord, mais bien vite étrangement efficace et pertinent. Le dit et le non-dit, le vu et l’entendu, se mêlent dans une peinture fauve, richement colorée et savoureuse. Car ces personnages sont fabuleux. Car les sentiments sont justes. Car l’humour, omniprésent et lorgnant souvent vers l’absurde, est extraordinaire, et arrache régulièrement au lecteur passionné des éclats de rires irrépressibles. Tandis que certains tableaux tragiques sont d’une puissance émotionnelle sans pareille, en témoigne le poignant et cauchemardesque final à Smyrne… rapportant avec justesse d’horribles événement tristement oubliés.
 
Whittemore non plus ne mérite pas l’oubli. Son épopée fantasque est une machine à rêver et à penser unique en son genre, une pure merveille, un véritable chef-d’œuvre transcendant les genres et les frontières. A lire à tout prix, d’autant que la suite est tout aussi phénoménale : je vous parlerai bientôt de Jérusalem au poker… Mais inutile d’attendre : foncez.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Question de mort", de Johan Héliot

Publié le par Nébal

Question-de-mort.jpg

HELIOT (Johan), Question de mort, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007, 187 p.
 
Hop, bienvenue Mesdames et Messieurs, et retour au Club Van Helsing, après Délires d’Orphée de Catherine Dufour (excellent), Mickey Monster de Bretin & Bonzon et Freakshow! de Xavier Mauméjean (très sympas), et Tous ne sont pas des monstres de Maud Tabachnik (à chier). Cette fois-ci, c’est donc du quatrième opus de la première saison, confié à Johan Héliot, que je vais vous causer ; or il s’agit du premier volume de la collection à avoir unanimement rallié les suffrages, après un début oscillant entre catastrophique et vraiment pas top. Reste donc à voir si ce Question de mort mérite tous ces éloges rigolards, ou s’il n’a été loué que par défaut, hein, je vous le demande ?
 
Déjà, pour l’anecdote, premier point positif : Question de mort se lit effectivement très bien dans un train, comblant pile-poil un trajet Toulouse-Bordeaux, puis Bordeaux-Coutras. Depuis que les fascistes hygiénistes ont prohibé la sucette à cancer dans tous les trains de France et de Navarre, il faut au moins ça pour y survivre (ah, et des Ricola aussi ; moi, j’aime bien les cassis, surtout ; mais fleur de sureau, c’est pas mal, aussi ; n’hésitez pas à me faire part de vos découvertes en la matière, il faut que je renouvelle mon stock, sous peine de bouffer un contrôleur lors de mon prochain trajet ; vous conseillez quoi ?).
 
Bon, Question de mort peut donc faire office de roman de gare. Maintenant, s’agit-il d’un bon roman de gare ? Hein ? Je vous le demande ? Ben oui.
 
Décortiquons un brin. Ou, plus exactement, désossons, tronçonnons, étripons, éviscérons, mouhahahahAHAHAHAHAHAHA !!! C’est que l’on nage ici en plein dans la torture ludique qui, après avoir fait les beaux jours d’un certain cinéma de genre dans les années 1970-1980, revient en force ces derniers temps pour le meilleur et pour le pire : Saw, Hostel et compagnie, voire, sous une forme plus traditionnelle, Wolf Creek, The Devil’s Rejects, Creep, Severance, et toutes ces sortes de choses. Des films qui ont le bon goût de nous rappeler que rien n’est plus jouissif que de passer ses pulsions sadiques sur un pauv’ type attaché sur une chaise, surtout si le pauv’ type en question est une femelle dénudée, parce que ça défoule toujours de faire couiner les putes, rhaaaaaa, salopes, uhuhuhuhu, gniiiiaaaaaaahahahahahaHAHAHA !
 
 
Pardon. Vous me pardonnez ? Bon, bref, l’histoire, donc (parce qu’il en faut bien une, sinon, ça ne s’appelle ni un film, ni un bouquin, mais juste un entretien d’embauche). Nous sommes aux Etats-Unis, of course. Trois maniaques tout de cuir SM vêtus prennent un malin plaisir à kidnapper des gens pour les faire ensuite passer dans une émission de TV sur le ouèbe bien particulière, du nom de « Question de mort », donc, avec un très bon concept que ça m’étonne que TF1 ne l’ait pas encore repris. Alors voilà, le grand type en cuir, là, c’est-à-dire le Sphinx, c’est un peu comme Julien Lepers, mais en plus supportable (et avec une cagoule, donc sans la vilaine trogne de caniche bouffi qui s’est fait passer pour Batman) : il te pose une question, coco ; si tu réponds juste, tu reviens le lendemain (« même si vous le voulez pas bien », aha), et c’est reparti pour un tour ; si tu te plantes, il n’y a pas de public pour faire « Hoooooooooooooooooo… », mais une tronçonneuse qui s’allume pour te couper une jambe, disons, ou bien un COUTEAU DANS L’ŒIL!, ou une autre facétie du genre, jusqu’à ce qu’il soit nécessaire de changer de candidat. Il faut toujours trois candidats, hein. Ce qui, après tout, laisse en principe quelques chances de survivre à l’émission, le marché est honnête, n’est-ce pas ?
 
Et vous savez quoi ? Ben ce snuff particulièrement ludique s’attire un public régulier. Mais, un beau jour (ou pas, mais on s’en fout), Big B. Biscayne tombe plus ou moins par hasard sur cette émission, ce qui change tout. Car Big B. Biscayne est un chasseur à temps plein, avec sa conception bien à lui de la justice ; et, entre deux contrats, il passe le temps en bossant pour le Club Van Helsing, à chasser du monstre ici ou là. Après avoir vu cette émission, Big B. Biscayne a de suite contacté le club : et si le Sphinx, là, c’était vraiment un sphinx ? Vous savez, la grosse bébête de l’Antiquité égyptienne, mais surtout grecque, qui aimait bien poser des questions aux Œdipe de passage ? Il y a bien, en tout cas, dans « Question de mort », quelque chose de monstrueux ; et les Fédéraux ayant semble-t-il autre chose à foutre, Big B. Biscayne se met donc en chasse, bien confortablement assis dans son gigantesque hummer, et secondé par « Boogle », son fidèle « moteur de recherche très personnel, qui était à Google ce que Wolverine était à l’Homo sapiens : plus rapide, plus résistant, et surtout foutrement plus vicieux » (p. 15).
 
Pourtant, comme ça, on dirait pas, hein ? Quand on voit Big B., en effet, ce n’est pas le chasseur compétent que l’on distingue en premier lieu, mais le gros tas. Mais alors le vraiment très gros tas, toujours à bouffer de gigantesques hamburgers ou ice-creams, et à jeter les sachets de sauce sur la banquette arrière ; et toujours à suer comme un vilain porc, surtout s’il lui faut marcher. Mais faut pas s’y fier : Big B. lui-même a bien quelque chose d’un monstre. En clair : ça va saigner.
 
Alors ? Ben chouette ! Si le rattachement au Club Van Helsing peut laisser un brin sceptique (« monstre » si l’on veut, le Club est à peine entraperçu…), le contrat est assurément rempli par Johan Héliot, qui livre un épisode joyeusement débile et gore, hyper-référencé, et tout simplement hilarant ; la caricature est cinglante, la parodie bien vue, et, s’il est vrai que « le calembour est un pet de l’esprit », l’auteur à n’en pas douter souffre d’aérophagie (rendez-vous p. 179…). Et tout ça marche très bien : de la torture, de la tronçonneuse, du plouc ricain, de l’invraisemblable (les révélations en pagaille de la fin sont à tomber par terre) et du coloré (entre rouge et noir), ça sent le vétéran du Vietnam et la sauce barbecue, la bière éventée et le gasoil, le cuir et la consanguinité. Le personnage de Big B. est vraiment très réussi (probablement le chasseur le plus intéressant de la collection avec Senoufo dans Délires d’Orphée), et l’action ininterrompue. Alors oui, effectivement, c’est pas très fin, les énigmes sont mal branlées, et y’a sans doute plein de faux-raccords, mais comme dans une bonne série B. Une très bonne, même. Oui, avec des bières et des chips, bien sûr. On n’en demandait pas plus, mais on l’a amplement, et Question de mort fait bien partie du haut du panier de cette première saison du Club Van Helsing.
 
Reste une question, une seule : mais putain c’est quoi que j’ai dans ma poche ?
 
(…bzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz…)

CITRIQ

Voir les commentaires

Rainbows End, de Vernor Vinge

Publié le par Nébal

Rainbow-s-End.jpg

VINGE (Vernor), Rainbows End, traduit de l’américain par Patrick Dusoulier, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [2006] 2007, 452 p.
 
Que le Grand Punta m’en soit témoin, cette couverture est parfaitement immonde. Décidément, en-dehors du copinage ou du sadisme pur et simple, je ne vois pas ce qui peut bien pousser Gérard Klein à confier toujours et encore les couvertures de la légendaire collection « Ailleurs & Demain » à un tâcheron qui s’échine depuis des années à essayer vainement de comprendre le fonctionnement de ses logiciels de 3D avec une incompétence et un mauvais goût constants qui tiennent de la performance artistique (et c’est bien le seul aspect artistique que l’on peut déceler dans ces étrons graphiques). Le lapin mal découpé est encore acceptable, mais cette bizarre struture en échiquier, le coquillage mutant, l’homme vert… Yeurk. Le pire, c’est que Paternoster est capable de faire encore pire, ainsi qu’on le verra et le déplorera bientôt quand je vous entretiendrai du sublime Codex du Sinaï d’Edward Whittemore… Mais bon, on ne va pas s’arrêter sur cette mauvaise impression, ce serait dommage : allez hop, je retourne le livre ; quant à vous, je vous suggère un salutaire coup de molette.
 
 
Ah, ça va mieux, non ? On peut maintenant partir sur des bases plus saines pour aborder le compte rendu de ce Rainbows End (et pas Rainbow’s End, eh eh) de Vernor Vinge, Prix Hugo ET Prix Locus 2007, rien que ça oui Madame quand même hein. Non que ces prix soient nécessairement des gages de qualité. D’ailleurs, ce roman a eu tendance à partager les lecteurs, et si nombreux sont ceux qui l’ont adoré, tout aussi nombreux sont ceux qui l’ont trouvé finalement très surfait, voire mauvais, en tout cas incomparablement inférieur au précédent Prix Hugo, le superbe Spin de Robert Charles Wilson. On aura bien le temps de se positionner dans ce débat parfaitement stérile comme je les aime.
 
En attendant, sans doute n’est-il pas inutile de procéder à une brève présentation de l’auteur. Vernor Vinge, donc, est (ou était ?) un universitaire semble-t-il assez renommé, un mathématicien pour être plus précis, auteur à ses heures gagnées de quelques romans de science-fiction, généralement de tendance space opera, que je confesse n’avoir pas lus… Un point, ceci dit, rassemble ses divers ouvrages (et à certains égards ses travaux universitaires), qui tend à le distinguer du tout venant du space op’ : le concept de Singularité. Qu’est-ce donc que cette chose ? Eh bien, pour ce que j’en ai compris (à prendre avec des pincettes, donc), la Singularité serait le résultat d’une analyse mathématique et statistique en vertu de laquelle le développement scientifique atteindrait sous peu une rapidité telle (vous connaissez sans doute la « loi de Moore » dans ses versions simplifiées…) qu’elle aboutirait bientôt à un bouleversement général rendant toute prospective illusoire et que l’on pourrait à certains égards considérer comme déterminant la « fin de l’humanité ». Mouais… Personnellement, mais peut-être est-ce parce que je n’ai pas tout compris, je ne suis pas convaincu pour un sou : que le progrès scientifique rende la prospective passablement illusoire, c’est une évidence, et presque un lieu commun de l’épistémologie ; du coup, j’avoue avoir du mal à distinguer le caractère véritablement singulier de cette Singularité… Tout cela sentant un peu trop la « fin de l’histoire » à mon goût. Mais passons, après tout, je n’y connais rien. Et ce n’est pas forcément d’une grande importance pour traiter de Rainbows End, dans la mesure où ce roman, de manière plutôt originale pour l’auteur, n’a rien à voir avec un space opera situé dans un futur lointain, mais correspond à une anticipation à court terme, hypertechnologique et informatique, évoquant à certains égards le cyberpunk ; on se trouve dans la première moitié du XXIe siècle, juste à la veille de la Singularité (que Vinge situerait, ai-je cru comprendre, vers 2035 ; bon, si y veut…).
 
Un futur proche, donc. Très proche, même, et pourtant fascinant. L’informatique a envahi la vie de tous les jours. Tout un chacun, dans ce monde-là, s’habille de vêtinfs et de lentilles de contact lui permettant d’avoir accès au réseau en permanence. La réalité virtuelle n’a plus rien de virtuel : on ne se branche pas sur le réseau, on y est en permanence ; ce que l’on voit autour de soi n’a d’ailleurs pas forcément grand chose à voir avec la réalité telle que nous la connaissons : on marche littéralement au milieu d’avatars contrôlés par des individus se trouvant éventuellement à l’autre bout du monde, on accède d’un geste imperceptible à une multitude d’informations sur tout et n’importe quoi. On peut tout changer, d’ailleurs, adapter sa vision à ce que l’on souhaite voir : d’un geste, hop, Londres devient Ankh-Morpork, on devient un personnage de dessin animé, et la grosse mécanique là, juste à côté, un tyranosaure plus vrai que nature, la « tatouche » donnant même l’illusion de la matérialité. Il n’y a pas de scission entre le réseau et la « vraie » vie, qui sont parfaitement mêlés. Et même indissociables, ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à l’occasion.
 
De même que le lecteur dans les premières pages du roman, un peu perturbé devant la description hallucinée de ce monde à la fois si proche et si étrange, si fascinant et si crédible, il se trouve quelques individus qui ont raté le coche, qui n’ont pas su s’adapter à ce nouveau monde. C’est notamment le cas de Robert Gu. En son temps, Robert Gu fut un des plus grands poètes américains ; mais la maladie d’Alzheimer l’a enfermé dans son monde, ignorant des bouleversements qui l’entouraient. Les progrès de la médecine, pourtant, lui permettent miraculeusement de revenir sur sa maladie. Seulement voilà : Gu, s’il est désormais parfaitement lucide, est néanmoins totalement décontenancé par le monde des vêtinfs et des lentilles ; pire encore : il a perdu son talent pour les mots… Et le vieillard (parfaitement infect, par ailleurs) doit ainsi retourner à l’école s’il veut comprendre quoi que ce soit à ce qui l’entoure. Au lycée de Fairmont, il cotoie, outre des adolescents pas assez compétents pour suivre les cours « normaux », des petits vieux de sa génération, tout aussi paumés que lui, quand bien même ils ont pu être des génies en leur temps. Ils doivent tout réapprendre ; il ne s’agit pas ici d’une simple culture générale finalement dispensable, mais d’actions aussi nécessaires que le simple fait de marcher, pourrait-on dire : il leur faut apprendre à porter des vêtinfs et des lentilles, et à les utiliser correctement ; savoir communiquer par émesses (« messages silencieux ») ; savoir faire une recherche pertinente ; savoir trier les informations ; savoir manipuler les talents divers pour être à même de réaliser d’authentiques prouesses technologiques, qui sont le quotidien de ces gens-là. Pas évident…
 
Alors ces petits vieux, parfois, s’accrochent à leur passé ; ils trouvent même une croisade absurde pour défendre leur vieux monde : la firme Huertas a lancé un gigantesque projet baptisé « Bibliotome » visant à la numérisation de l’ensemble des livres produits par l’humanité tout au long de son histoire, pour mettre à la portée de tout un chacun plus de 2000 ans de culture ; le problème est que cette numérisation, dans le projet de Huertas, doit passer par la destruction des livres « matériels »… Ce qui est inacceptable pour le vieux poète, dont l’amour des livres laisse pantois ses cadets. De même qu’il ne comprend lui même pas grand chose aux luttes surréalistes prenant place autour de la bibliothèque de l’Université de San Diego, et opposant les cercles de pensée hacekiens et scouch-a-moutis dans une gerbe multicolore d’effets spéciaux.
 
La Bibliotome, ceci dit, n’est pas le seul danger que présente cet univers bien particulier et finalement si proche et si crédible. Tout commence en effet par l’étrange découverte d’un certain Günberck Braun, qui pense avoir décelé un terrifiant projet de VDMC (« Vous-Devez-Me-Croire »), une arme ultime, faisant passer le terrorisme à un nouveau stade de son histoire. Avec ses collègues, la Japonaise Keiko Mitsuri et l’Indien Alfred Vaz, il monte donc un projet pour identifier les responsables de cette menace, en engageant un mystérieux hacker terriblement prétentieux et facétieux, prenant l’apparence d’un lapin de dessin-animé. A l’initiative de Vaz, qui se montre très zélé ; et pour cause : c’est lui qui est derrière ce projet de VDMC, qu’il considère comme le seul moyen de sauver l’humanité d’elle-même… Il entend bien manipuler tout le monde, et en premier lieu ses collègues et le Lapin ; mais ce dernier se révèle bien plus adroit que ce qu’il pensait, et autant dire un fouteur de merde potentiel…
 
Et les deux trames, nécessairement, vont être amenées à se rejoindre, le Lapin omniscient et omniprésent cotoyant bientôt Robert Gu ; il faut dire que son fils Bob (qui le hait) est un colonel des marines, tandis que sa belle-fille Alice est un agent d’élite des services spéciaux américains, dont les diverses « formations » sont génératrices de sévères troubles de la personnalité… En suivant le Lapin, le lecteur est ainsi promené dans un vaste monde flou et coloré, dans une intrigue paranoïaque qui le dépasse, mais dont les fils se rejoignent progressivement, dans un parfum d’apocalypse…
 
Une chose me paraît claire : Vinge est quelqu’un qui, dans ce roman semble-t-il atypique si on le compare à sa production habituelle, fait preuve d’un réel talent pour l’anticipation prospective. Le monde qu’il crée est à la fois intriguant et crédible, fou et cohérent, fascinant et terrifiant. Il ne me semble pas que l’on doive nécessairement trancher dans la description de cet univers, y voir à tout prix un monde cauchemardesque, ou au contraire une brillante utopie technologique. L’omniprésence de l’informatique, le contrôle des opinions, l’absurdité des croyances, tout cela taquine bien le réac armé d’un gourdin qui sommeille en chacun de nous ; mais il y a plus, en même temps : une authentique fascination pour les possibilités extraordinaires offertes par ce futur proche, pour les bouleversements ahurissants qu’il est à même de susciter dans la vie de tous les jours. Ne serait-ce, d’ailleurs, qu’une certaine démocratisation de la connaissance : le projet de Bibliotome, en tant que tel, n’a rien d’abominable ; c’est la destruction du support matériel qui paraît très légitimement inconcevable à la « Cabale des Anciens ». Ceux-ci, néanmoins, sont bien conscients du caractère absurde de leur croisade : ils savent que, dans ce monde qu’ils ne comprennent pas, ils sont à tous les niveaux des gosses, avec le quasi-anarchisme plus ou moins teinté de vandalisme qui va avec. Robert Gu, notamment, est une assez jolie réussite : un personnage à la fois infect et attachant, avec lequel le lecteur s’identifie tout naturellement, et qui lui fournit un guide efficace pour pénétrer au cœur de cet univers ; un peu comme l’inévitable voyageur débarquant en Utopie… On peut, ceci dit, reprocher à Vinge de forcer un peu le trait avec ce paranoïaque projet de Bibliotome, dont on ne voit pas véritablement en quoi il devrait nécessairement passer par la destruction des livres… Et, à vrai dire, de forcer le trait aussi en ce qui concerne les autres personnages, généralement assez archétypaux, quand bien même ils sont souvent intéressants. Certaines pages, surtout en fin de volume, concernant les relations entre les divers membres de cette galerie de portraits, sont à vrai dire plutôt faibles à cet égard… Si l’on doit opposer, comme on a eu tendance un peu arbitrairement à le faire, Vinge et Wilson, il est certain que c’est ce dernier qui l’emporte sur le plan de la profondeur psychologique (quand bien même lui aussi tend à passer, mais avec plus de subtilité et une plume plus fine, par des archétypes).
 
Au-delà, il y a une dimension plus globale dans Rainbows End, jouant la carte du techno-thriller avec plus ou moins de pertinence. Si le prologue est très convaincant, le reste bat parfois un peu de l’aile, et le Lapin peut agacer par son omnipotence… Mais ce n’est finalement guère important : le cadre l’emporte clairement sur l’intrigue dans Rainbows End. Au final, ce projet de VDMC et ses implications politiques, tout cela ne passionne guère, quand bien même il y aurait matière à faire quelque chose de très efficace, mais peut-être un peu poussif.
 
Peu importe : l’intérêt de Rainbows End se situe surtout dans la peinture de ce futur proche, et la quatrième de couverture, à cet égard, est parfaitement en droit de faire le lien avec le célèbre Tous à Zanzibar de John Brunner, véritable modèle du genre. Et cette peinture est plutôt réussie.
 
Maintenant, Rainbows End méritait-il cette ribambelle de récompenses ? Pas sûr. C’est clairement un très bon bouquin en ce qui me concerne, et on ne perdra pas son temps en le lisant. Mais il souffre néanmoins de quelques faiblesses, notamment dans son caractère trop schématique par endroits, dans son manque d’originalité parfois (pour ce qui est de la SF prospective à très court terme, William Gibson, par exemple, me paraît bien plus pertinent), dans le peu d’épaisseur de son intrigue : Rainbows End est un roman à cadre, et un roman plat. Une chose, également, ne joue pas en faveur de l’auteur : le style. C’est franchement pas glorieux… et la traduction n’arrange probablement rien.
 
Alors, oui, s’il faut jouer le jeu des comparaisons parfaitement injustifiées, Rainbows End me paraît effectivement bien inférieur à Spin. Mais pas mauvais pour autant : on en retirera au moins un beau portrait de vieillard, et un univers bien construit à même de faire réfléchir les lecteurs. Ce qui n’est déjà pas si mal.

CITRIQ

Voir les commentaires