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"Lune de miel en enfer", de Fredric Brown

Publié le par Nébal

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BROWN (Fredric), Lune de miel en enfer
, traduit de l’américain par Jean Sendy, traduction révisée par Thomas Day, [Paris], Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1958, 1964, 1986] 2007, 366 p.
 
Fredric Brown est incontestablement un des maîtres de la SF humoristique, un admirable précurseur de Douglas Adams et Terry Pratchett, entre autres (probablement plus doué encore, d’ailleurs ; j’avoue avoir été un peu déçu par le Guide galactique…). Comme beaucoup de monde, j’imagine, je l’ai découvert pour ma part à la lecture du jubilatoire Martiens, go home !, hilarant roman décrivant l’invasion de la Terre par une flopée de Martiens petits, verts, indiscrets, et terriblement mal élevés… Et j’ai poursuivi l’expérience avec le non moins réjouissant L’univers en folie, succulente parodie de la SF space op’ des pulps antérieurs à « l’âge d’or », riche en absurdités de génie (le voyage spatial rendu possible grâce à une machine à coudre… c’est grandiose…). Cependant, Fredric Brown était semble-t-il renommé avant tout pour ses nouvelles, tant en SF qu’en policier, et je n’avais jusqu’alors jamais eu l’occasion de le voir s’exercer au périlleux exercice de la forme courte. C’est désormais chose faite, avec cette réédition tant attendue de Lune de miel en enfer, recueil d’une vingtaine de nouvelles de science-fiction (surtout ; mais il y a aussi quelques textes relevant davantage de la fantasy ou du fantastique – « Rien ne cerf de courir », « Une chance sur plusieurs milliards », « Géométrie plane », « Vaudou », « Bruissement d’ailes »…), généralement très courtes (nombreux sont les textes courant sur seulement 2 ou 3 pages, même si l’on trouve des nouvelles plus longues).
 
Commençons par évoquer la première nouvelle du recueil, qui lui donne son titre. Si elle déroge à la présentation d’ensemble que je viens de dresser du fait de sa longueur (une soixantaine de pages, c’est le plus long récit du recueil), elle n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques assez révélatrices de la tonalité générale de ce qui va suivre. Et tout d’abord pour ce qui est du contexte : la guerre froide. Celle-ci est en effet au cœur de ce recueil, et le thème ressurgit dans bien des nouvelles (la moitié environ, souvent les plus longs textes, composés généralement durant la première moitié des années 1950), que ce soit, comme ici, d’une manière largement humoristique (« Lune de miel en enfer », donc, mais aussi « Un homme de qualité » et « Un mot de notre direction »), ou, et cela m’a quelque peu surpris pour ma part, d’une manière bien plus sombre, voire totalement dénuée d’humour, mais non moins efficace (« Le dôme », « La sentinelle », « L’arène », « L’arme ») ; il y a en outre, entre ces deux extrêmes, une grande variété de degrés (« Le dernier Martien », « Une souris », « Les dieux en rient encore »). Dans « Lune de miel en enfer », ainsi, la guerre froide tend à devenir « chaude », le monde est près de basculer dans le conflit nucléaire, quand on constate une irrégularité statistique pour le moins perturbante : il ne naît plus que des filles… Ray Carmody, ancien astronaute et désormais opérateur du super-ordinateur « Junior », se voit dès lors confier une mission cruciale éventuellement à même de sauver la Terre : il va tenter de procréer sur la Lune ! On lui a choisi une épouse, d’ailleurs ; et, devant ce danger menaçant toute la Terre, il se trouve qu’il s’agit d’une Russe… C’est un brin grivois, sans être jamais vulgaire, c’est très drôle, mais pas seulement ; une excellente nouvelle, très bien ficelée, traitant la guerre froide par la satire, et lui cherchant une solution très « peace and love » avec quelques années d’avance…
 
Je ne vais pas détailler ainsi toutes les nouvelles du recueil – certaines sont trop courtes pour ne pas se retrouver plus ou moins contraint de lâcher le morceau –, mais revenir néanmoins sur celles qui m’ont paru les plus marquantes.
 
« Un homme de qualité », par exemple, retrouve le thème de la guerre froide, mais en le transposant, comme c’était souvent le cas à l’époque, sous la forme d’une invasion extraterrestre. Fredric Brown nous raconte ainsi comment Al Hanley a sauvé le monde entier sans même s’en rendre compte, tout simplement parce qu’il était complètement bourré… Ici, c’est le thème de l’incompréhension entre les deux blocs qui se trouve donc amené, avec un humour dévastateur.
 
Mais la crainte de la guerre nucléaire peut conduire à des textes bien plus sombres. Ainsi, par exemple, « Le dôme » : Le professeur Braden, conscient de l’inéluctabilité de l’holocauste atomique, s’est construit un abri et s’y est enfermé ; 30 ans plus tard, il hésite : osera-t-il enfin sortir ? A quoi peut bien ressembler le monde, désormais ? Y aura-t-il seulement quelqu’un pour l’accueillir ? Il est si seul…
 
La figure du savant plus ou moins sensé revient en maintes occasions, ainsi, par exemple, dans la jouissive et terrifiante « Expérience », mais aussi, plus tard, dans « L’arme », texte qui tient de la fable, avec sa morale lapidaire : « Seul un fou peut donner [une arme] à un idiot »…
 
« Le dernier Martien », parallèlement, joue la carte de l’ambiguïté : le texte est très drôle, certes, mais il y a quelque chose de plus, une angoisse sous-jaçante, celle de l’invasion dissimulée, de l’éventuelle subversion communiste cachée derrière une respectabilité de façade toute américaine (à la manière de Body Snatchers) : ici, un homme désespéré, au comptoir d’un bar, prétend à qui veut l’entendre ne pas être celui que ses papiers indiquent, mais bien le dernier survivant des habitants de la planète Mars, fauchés par une étrange épidémie… On retrouve ce thème avec « Une souris », mais aussi, de manière particulièrement brillante, avec l’excellent texte intitulé « Les dieux en rient encore ».
 
« L’arène » poursuit sur le thème de la guerre froide en la transposant sur un plan galactique, l’affrontement à mort de deux races parfaitement incapables de se comprendre mutuellement (ce que l’on retrouve aussi dans un sens dans le court et glaçant texte intitulé « La sentinelle »). Ici, la bataille qui s’annonce sera décisive, tout le monde en est conscient ; mais une étrange entité intervient, sélectionnant un membre de chaque race (un jeune éclaireur humain et son équivalent chez les « Externes », qui ressemble comme de bien entendu à une sphère rouge…), pour qu’ils se livrent dans une arène hors du temps à un combat à mort, qui décidera du destin de l’univers : le perdant verra sa race exterminée par un pouvoir supérieur, le vainqueur ne subira pas une seule perte. Un long texte très efficace et inventif, très noir aussi, qui m’a particulièrement touché (il faut dire que, dans une pathétique tentative de nouvelle, j’avais quasiment plagié ce texte sans le savoir, groumf…).
 
L’intervention externe pour mettre fin, d’une manière ou d’une autre, au conflit, revient elle aussi plusieurs fois, et notamment dans l’hilarante nouvelle intitulée « Un mot de notre direction », très sarcastique et fort bien vue, un petit bijou d’humour absurde.
 
Mais il est bien d’autres textes que l’on pourrait mentionner ici, par exemple le troublant « Bruissement d’ailes », traitant brillamment du thème de la superstition, ou encore diverses histoires à chute, parfois très prévisible (« Vaudou », « La première machine à voyager dans le temps »), mais souvent hilarantes (« Géométrie plane », par exemple, très chouette fable… sur la tricherie aux examens !).
 
Tout cela se lit fort bien, même si le recueil est – assez nécessairement – inégal. Les textes évoquant la guerre froide ont parfois quelque peu vieilli (et certains sont relativement connotés...), certains brefs récits sont tout au plus amusants. Mais c’est dans l’ensemble fort divertissant, un recueil de grande qualité qui se lit tout seul et ne pourra que satisfaire les nombreux admirateurs de l’auteur de Martiens, go home !, lesquels découvriront probablement ici des facettes qu’ils ne lui soupçonnaient guère.

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"Devil Story : Il était une fois le Diable", de Bernard Launois

Publié le par Nébal

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Titre : Devil Story : Il était une fois le Diable.
Réalisateur : Bernard Launois.
Année : 1985.
Pays : France.
Genre : Horreur.
Durée : 72 min.
Acteurs principaux : Véronique Renaud, Marcel Portier, Catherine Day, Nicole Desailly, Christian Paumelle, Pascal Simon…
 
(Hop, à tout seigneur tout honneur, le lien vers la chouette chronique de Rico sur Nanarland : http://www.nanarland.com/Chroniques/Main.php?id_film=devilstory )
 
David Lynch est un fumiste, un escroc, un vil plagiaire. Et Kubrick aussi, d’ailleurs. Et tous les autres. Tous. Sans exception. Des voleurs, des menteurs, qui ont tout pris au plus grand cinéaste de tous les temps, le seul, le vrai, qui se trouve être Français, en plus (oui, Môssieur), j’ai nommé Bernard Launois. Avec cet extraordinaire Devil Story : Il était une fois le diable, M. Launois a réalisé le plus grand film d’auteur (avec un grand « H ») de l’histoire du cinéma. Et il ne sera jamais dépassé.
 
Espérons-le, du moins (quoique…). Parce que pour un film d’horreur, ben là, du coup, c’est vraiment horrible ! Devil Story est une de ces œuvres rares qui aguichent le superlatif. Tout est « le plus » quelque chose, dans cette abomination. Pas étonnant, dans un sens, que ça soit le dernier film de son auteur (qui avait semble-t-il commencé sa pathétique carrière dans le film de fesses avant qu’il ne devienne film de boules, puis avait enchaîné sur d’abjectes comédies franchouillardes, avant de finir sur ce chef-d'oeuvre). En comparaison, Eric Rohmer fait figure de réalisateur correct, et Jean Rollin de virtuose. C’est dire… Produit en faisant la quête dans le métro de Saint-Barnabé-les-Flôts, photographié par un sadique, filmé avec les pieds de la scripte, monté par un nazi, interprété par des recalés au casting de Plus belle la vie, et, surtout, écrit par un fou dangereux, Devil Story est un film somme, une expérience, une grosse merde. Un nanar de compétition.
 
Plan bucolique sur la campagne normande. C’est joli, la Normandie. Quand soudain… TADAAAAAAAAAA !!! Surgit à l’écran un… heu… un type bizarre, sorte de sous-Leatherface mal maquillé, vêtu d’un pantalon militaire et d’un manteau noir de SS. Ca commence fort. Le type beugle, agite frénétiquement son couteau, et se rue sur ses victimes innocentes (en se prenant les pieds dans une tente). MASSACRE ! Gros plan sur le cadavre d’une victime ; le réalisateur semblant très content de son unique effet gore d’une inventivité et d’une efficacité sensationnelles, à savoir une poire qui fait « pssscchit » et fait gicler un peu de vin rouge toutes les deux secondes, le plan s’étire sur une durée inqualifiable, à la manière de ce que l’on pouvait voir dans le légendaire Blood Feast d’Hershell Gordon Lewis, mais en plus ridicule encore (et ça reviendra souvent dans le film, qui a de toutes façons une tendance ahurissante à faire s'éterniser les plans pour gagner du métrage…). Mais retournons maintenant à notre joyeux massacreur nazi ; il s’en prend à d’autres campeurs innocents qui ramassent du bois en sautillant et chantonnant (juré, j’invente rien) ; puis c’est le générique ; et puis hop un autre meurtre, comme ça, d’un automobiliste de passage et de sa bourgeoise qui n'en revient tellement pas qu'elle continue d'ouvrir et de fermer les yeux une fois morte. De temps à autre on voit un cheval. Noir, c’est important. Et puis on rejoint notre héroïne, touriste blonde comme il se doit. Un chat noir la regarde. Miaou. Miaou. Eclair. Cheval. Chat. Aaaaaaaaaaaaaah ! Mais non chérie ce n’est rien. La jeune fille perturbée et son ahuri d’époux se rendent dans une auberge (qui ressemble fort à un putain de château, oui) tandis que retentit la Toccata et fugue en ré mineur de Jean-Sébastien Bach, agrémentée de coups de tonnerre de temps à autre (astucieux et original, n’est-ce pas ?).
 
Sans qu’on lui ait rien demandé, l’aubergiste, pressé par sa grognasse, se met à raconter la lugubre histoire du patelin. Flash-back : auparavant, dans le coin, y’avait des naufrageurs (on voit cinq types en costumes ridicules allumer un feu, et un stock-shot de bateau) ; sauf qu’une fois, il y a cent ou deux-cents ans, on sait plus, ils ont ainsi fait s’échouer un navire anglais « qui aurait dit-on fait une brève escale en Egypte pour y ramasser quelque chose, on n’a jamais su ce que c’était ». Aaaaaaaaaaah ! Les naufrageurs, on les a jamais revus après cette nuit d’équinoxe, mais ils ont des descendants, une vieille sorcière et son dégénéré de fils (oui, le nazi). Sinon, y’a aussi un cheval qui rode dans le coin (le cheval noir, donc), et c’est le cheval du Diable. D’ailleurs, l’aubergiste a juré de lui défoncer sa vilaine trogne, au canasson. Alors on le voit bientôt prendre son fusil, et essayer de taper avec la crosse sur un stock-shot de cheval courant à au moins 50 m de lui ; ensuite, à plusieurs reprises au cours du film, on le verra tirer sur le cheval (c’est-à-dire : on le voit tirer, on voit le stock-shot de cheval, le vieux se retourne dans l’autre sens et tire, on revoit le stock-shot de cheval, ad lib.), ce qui constitue une sorte d’intrigant « fil rouge ». Et en plus il ne recharge jamais.
 
La blonde, de son côté, attirée par une force obscure, décide de sortir en nuisette et ciré jaune en plein milieu de la nuit (parce que cette fois c’est bien la nuit ; ce film accumulait jusque-là les faux-raccords jour / nuit à une fréquence qui ferait pâlir de jalousie un Ed Wood au sommet de sa forme) ; elle prend sa voiture, croise le cheval, a peur du cheval, fuit vers une maison isolée qui se trouve bien sûr être celle du nazi et de sa psychopathe de mère, et découvre dans la joie ce qui sera quasiment son unique réplique jusqu’à la fin du film : « AAAAAAAAAAAAAAAAAAH !!! » Et puis une maquette de galion sort d’une colline, et alors là y’a un sarcophage (enfin, un couvercle de sarcophage), et il en sort une momie, et pis y'a une histoire de sœur aussi, et…
 
Bon. C’est déjà assez confus comme ça. Désolé mais je fais ce que je peux. Seulement voilà : ce film est totalement in-com-pré-hen-sible. Cherchez pas. C’est impossible. D’où Lynch c’est qu’un pédé. La succession de twists ridicules à la fin du métrage n’arrange certes pas les choses (mais bordel, qu’est-ce qu’il fout là, ce putain de chat qu’on n’avait pas vu depuis une heure ?!?). Par contre, un point positif : c’est ridicule du début à la fin.
 
Une expérience, vous dis-je. Moi, en tout cas, j’en sors traumatisé, et j’imagine que ça se voit…
 
Désolé.

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"L.G.M.", de Roland C. Wagner

Publié le par Nébal

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 WAGNER (Roland C.), L.G.M., [Saint-Mammès], Le Bélial’, 2006, 311 p.
 
Non. Ca ne s’est pas passé comme vous le croyiez, voyez-vous. Quand la sonde Arès 1 a touché le sol martien, le 18 juin 1967, elle a eu le temps de prendre une photo avant de cesser toute transmission ; et sur le cliché… un petit homme vert tire la langue. Evidemment, ça a quelque peu changé la donne. Les Etats-Unis et l’URSS se sont empressés de dire que l’objectif de la conquête de l’espace serait désormais Mars, et non la Lune. Mais ce sont les Soviétiques qui y sont parvenus les premiers ; et, au tournant du millénaire, les Rouges ramènent dans un de leurs vaisseaux spatiaux un singulier ambassadeur… qui disparaît bien vite sans laisser de traces. Commence alors pour le narrateur anonyme, agent des services secrets européens, une bien délicate mission : il faut retrouver le L.G.M., puis le protéger contre les malfaisants innombrables qui voudraient se l’approprier ; et, tant qu’à faire, déterminer pourquoi il est venu sur Terre : parce qu’à tout prendre, on dirait que c’est surtout pour le sexe, la drogue et le rock’n’roll…
 
Le cultissime Martiens, go home ! de Fredric Brown revisité à la manière de Le jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise. Ou le contraire. Mais aussi de l’uchronie, de la satire politique, des agents secrets, des enlèvements, des hippies, des pédés… Ajoutez un seau de variétoche franchouille, compensez en épiçant de Dead Kennedys ; laissez mijoter et servez chaud, avec, pour la touche finale, du Jimmy Guieu et de la physique quantique. Y’a pas à dire, c’est une bien bonne tambouille que Roland C. Wagner nous a concoctée là.
 
Si l’hommage à Fredric Brown, mentionné dès la quatrième de couv’ (hideuse ; la couverture est très chouette, par contre : Philippe Gady a fait là un joli boulot, complété par de sympathiques vignettes introduisant chaque partie du roman), ne saurait faire de doute, on aurait cependant tort d’un rester là. Sûr que cet ambassadeur facétieux, fouteur de merde, petit et vert, renvoie à ces immondes petits salopards qui semblent éprouver un malin plaisir à appeler tout le monde « Toto ». Mais il y a bien plus, ici ; L.G.M., loin d’être un simple pastiche (très réussi par ailleurs), accumule idées et références savoureuses pour se constituer au final en roman à part entière, libéré de l’ombre de son prestigieux modèle. Il en a en tout cas retenu l’humour absurde et mordant, donnant lieu à quelques scènes particulièrement hilarantes ; tenez, au hasard, vous vous imaginez ce que ça peut donner, un Martien sous coco interrogé par des agents du KGB ? Je vous assure que ça vaut son pesant de schbrounniekks.
 
Mais il y a plus, et notamment cette savoureuse uchronie. L’URSS ne s’est pas cassée la gueule, le mur n’est pas tombé, et Gorby est toujours aux manettes, assurant la libéralisation du régime (mais y'a des réfractaires par-ci par-là). Chez les voisins d’en face, par contre, c’est pas top ; en-dehors d’un petit intermède Jimmy Carter après la victoire des Russes dans la conquête de Mars, ce sont des administrations républicaines pures et dures qui se sont succédées, le président actuel, le « Petit Buisson », n’en étant que le pire ersatz ; dans cette Amérique en crise qui a perdu son leadership sur le monde dit « libre », c’est la propagande et la réaction à tout va, les ennemis restant ces bons vieux Popovs (les barbus fanatiques ont eu le bon goût, dans cet univers, de s’abstenir de prendre des leçons de pilotage ; on notera d'ailleurs que le roman avait été entamé – ainsi que sa publication sous forme de fascicules – avant le 11 Septembre, qui y a mis un point d’arrêt jusqu’à une époque récente…). Pas étonnant que la Californie, emmenée par son charismatique Gouverneur Jello Biafra, ait préféré faire sécession ; en même temps, là-bas, c’est que des pédés, hein…
 
Ca tape dur, c’est le moins qu’on puisse dire, et un petit peu partout, quand bien même on voit se dégager une certaine cible privilégiée. Les mauvaises langues n’hésiteraient probablement pas à parler « d’anti-américanisme primaire » (d’ailleurs, c’est quoi le secondaire ? Cette question m’interroge depuis un bail…) ; je dois dire que, pour ma part, j’en ai pas été loin. Seulement voilà : c’est une uchronie, et, surtout, c’est terriblement drôle ; du coup, ça passe beaucoup mieux que le tabassage à grands coups de clichés haineux (que j’avais un peu ressenti pour ma part dans le néanmoins très bon AquaTM de Jean-Marc Ligny, par exemple). Ca passe même très bien. Car, comme le dit le plus grand philosophe contemporain, j’ai nommé Didier Super, « mieux vaut en rire que s’en foutre ». Du coup, L.G.M. n’est pas seulement une farce hilarante ; c’est aussi un intéressant miroir tendu aux travers les plus déplorables de notre société (notamment, mais pas seulement, celle de nos amis d’outre-Atlantique). Et puis merde, quoi, faut dire ce qui est : Jello Biafra président d’une Californie indépendante, c’est plutôt bandant, non ?
 
Accessoirement, L.G.M. est aussi un très bon roman de science-fiction, qui saura ravir les amateurs de clichés un peu oubliés (c’est vrai, ça : où sont-ils donc passés, tous ces petits hommes verts ?), mais aussi ceux qui veulent du vrai, du dur, du qui peut faire mal à la tête, et qui auront l’occasion de se régaler avec l’effondrement de la fonction d’ondes et le fameux chat de Schroedinger. Enfin : son schbrouniekk, donc.
 
L.G.M. est donc très bon pour plein de trucs. L’écriture est anodine ? On s’en fout, c’est drôle et efficace ! Y’a des coquilles à tout va ? On s’en fout aussi (mais y pourraient faire gaffe, au Bélial’, quand même). L.G.M. est un divertissement de haut vol, hilarant sans être con, et ça fait bien plaisir. Merci beaucoup Monsieur R.C.W.
 
Quant au mot de la fin, je vais le laisser à Beth Gibbons, chantant de sa voix unique le tubesque Glory Green de Portishead :
 
« Give me a reason to schbrouink you
Give me a reason to be
A Martian » (1)
 
(1) Authentique.

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"Severance", de Christopher Smith

Publié le par Nébal

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Titre original : Severance.
Réalisateur : Christopher Smith.
Année : 2006.
Pays : Royaume-Uni – Allemagne.
Genre : Comédie / Horreur / Survival.
Durée : 90 min.
Acteurs principaux : Toby Stephens, Claudie Blakley, Andy Nyman, Babou Ceesay, Tim McInnerny, Laura Harris, Danny Dyer…
 
Il en va des films d’horreur comme de tout : il y a des modes. Pour le meilleur et pour le pire ; souvent les deux à la fois, à vrai dire. Ceci dit, le pire de chez pire (comme y disent les djeuns), c’était il y a de cela quelques années, avec, dans la foulée du sympathique mais surestimé et surtout incompris Scream, une kyrielle de teenage movies orientés slasher, généralement peu convaincants pour ne pas dire pathétiques. Même le public le plus décérébré finissant par s’en lasser, on est allé voir ailleurs ce qui se passait : ça a donné ces innombrables films de fantômes japonisants sinon japonais, avec la sempiternelle petite-fille-aux-cheveux-sales-qui-lui-tombent-sur-la-gueule ; le problème étant bien sûr que tout le monde n’a pas le talent d’Hideo Nakata, loin de là… Ces derniers temps, néanmoins, on a assisté à un étrange phénomène – que je serais bien incapable d’expliquer, je laisse ça à d’autres – consistant à retourner aux grands classiques, souvent révolutionnaires, de l’horreur des 70’s : que ce soit par le biais du remake (ce qui peut être sacrément douloureux) ou du pastiche respectueux, nombre de productions horrifiques de ces derniers années, à gros ou à petit budget, ne manquent pas de faire penser aux plus emblématiques réalisations d’un Tobe Hooper, d’un George A. Romero, d’un John Carpenter, d’un Wes Craven, d'un Joe Dante, d’un Sam Raimi, etc., quand ces gens-là se trouvaient au sommet de leur forme ; ce qui donne souvent au final une horreur plus sadique, plus outrancière, plus sale, mais aussi, éventuellement, plus drôle ou plus « politique ». Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, même s’il est toujours nécessaire, cela va sans dire, de faire le tri entre les pépites bourrées de talent – et elles sont nombreuses – et les fumisteries sans âme – qui sont encore plus nombreuses…
 
Tous les pays n’ont certes pas été touchés au même titre par ce retour aux sources, et tous n’ont pas su tirer leur épingle du jeu. Mais de l’autre côté de la Manche, en tout cas, ça se passe plutôt bien ! Neil Marshall, par exemple, nous a récemment régalés avec ce qui est probablement l'un des meilleurs films d’horreur de ces dernières années en tournant l’excellent The Descent, qui avait en outre le bon goût de ressusciter le sous-genre un peu oublié du survival. Edgar Wright, parallèlement, a réalisé un excellent Shaun Of The Dead, lequel, non content de rendre un succulent hommage aux immortels films de zombies du grand George A. Romero, constituait en outre une audacieuse tentative de synthèse entre horreur pure et éventuellement gore d’une part, et d’autre part comédie déjantée so british. Sauf que Shaun Of The Dead, pour enthousiasmant qu’il soit, reste avant tout une comédie ; l’alchimie parfaite entre ces deux genres, c’est bien Christopher Smith qui l’a obtenue, avec ce jouissif Severance.
 
Le premier long-métrage de Christopher Smith, le très bon Creep, était un survival particulièrement réussi, très glauque et assez politisé, prenant place dans le métro londonien ; une grande réussite : très bien filmé, une actrice principale fort charmante et très convaincante, un boogeyman fascinant et terrifiant, une ambiance oppressante, un cadre original… Creep avait tout pour plaire. Seulement voilà, pas d’bol : il est sorti en même temps que The Descent, et est ainsi passé quasi inaperçu… Severance, heureusement, n’a pas eu le même destin, et on ne pourra que s’en réjouir ; d’autant plus qu’entre temps, Smith a su se créer une patte toute personnelle, en jouant à fond la carte de l’humour anglais : du coup, si Severance est bel et bien un survival, encore une fois, il n’a pour autant pas grand chose à voir avec son sympathique prédécesseur.
 
Le pitch est superbe, et n’est pas sans évoquer un hilarant passage du chouette roman co-écrit par Neil Gaiman et Terry Pratchett, De bons présages (je ne pourrai certes pas affirmer qu’il y a là une influence directe, mais ça ne m’étonnerait pas plus que ça). Nous sommes quelque part en Europe de l’Est, en Hongrie probablement… ou peut-être en Roumanie… en Serbie ? Bon, dans le coin, c’est pas bien grave. On y retrouve, dans un super bus climatisé, une équipe de cadres sup’ de Palisade, une entreprise anglaise du secteur de la défense, qui a conclu quelques gros contrats dans la région. Le patron de Palisade, du coup, a décidé de « récompenser » ses fidèles sbires en leur offrant, non pas des vacances, faut pas déconner, mais un « week-end de cohésion » : vous savez, un de ces trucs abjects destinés à souder l’esprit d’entreprise, à montrer à quel point on est « corporate »… Et tout ce beau monde (une belle brochette de stéréotypes, par ailleurs) de prendre la route d’un gîte paumé dans la forêt hongroise (ou roumaine… ou serbe…) pour y faire, heu… du paintball, par exemple ? Bon, des activités de plein air, dans un esprit convivial et sympathique, on forme une grande famille, tout ça… Sauf que le chauffeur du bus, fort récalcitrant, les abandonne devant une route barrée par un tronc d'arbre, que le gîte est pourri, désert et totalement isolé, et que l’ambiance qui règne entre les différents employés n’est pas forcément des plus chaleureuses. Bon, pas d’quoi en faire un drame, au pire ça sera juste un week-end de merde… Sauf que ça sera un peu pire que ça, un étrange bonhomme tout de cuir vêtu et le visage masqué comptant bientôt tester la cohésion du groupe à grand renfort de couteaux de chasse et de pièges à ours...
 
Et c’est là que Christopher Smith a particulièrement réussi son coup. Le film, après un bref pré-générique annonçant la couleur horrifique, devient bien rapidement une comédie hilarante, jouant sur tous les registres du rire, du plus subtil au plus gras ; on s’amuse beaucoup, tout cela est très anglais, la satire du monde de l’entreprise – et de la vente d’armes, tant qu’à faire – est vive et corrosive ; quelques scènes sont particulièrement brillantes sur le plan de la réalisation, ainsi celles impliquant Steve, le jeunot mal élevé défoncé aux champis, aux hallucinations perturbantes, ou encore cette séquence géniale où les différents membres du groupe échangent leurs versions de l’histoire du gîte. Et puis, brusquement, on bascule dans l’horreur ; la vraie, la glauque, la gore, celle qui fait mal. On frissonne… et on est à nouveau écroulé de rire. La vraie réussite du film réside dans cette symbiose parfaite, cette alchimie remarquable, autorisant les éclats d’hilarité devant les scènes les plus abominables ; mais Severance n’est pas qu’une comédie à la Shaun Of The Dead : non, c’est aussi un véritable film d’horreur, parfois très angoissant, où ça tranche et ça gicle, ça souffre et ça meurt. Constat stupéfiant, et belle performance d'écriture : on en vient à rire et à frissonner en même temps ! Comédie et horreur s’imbriquent à merveille, pour donner au final un film assez unique, qui ne peut pas laisser indifférent… d’autant plus, à vrai dire, que le spectateur se retrouve partagé entre compassion et jubilation sadique, devant le massacre de cette répugnante engeance de cadres sup’ tout droit sortis de l’école de commerce.
 
Ajoutez à cela que le film est loin d’être con, avec une tonalité politique évidente sans être martelée pour autant ; une réalisation brillante, avec une très belle photographie ; des acteurs très convaincants, que ce soit dans le registre de la peur ou dans celui du rire (mention spéciale pour la charmante Laura Harris) ; quelques twists biens vus, reprenant la tradition du genre ou la dynamitant sans vergogne…
 
N’en jetez plus. Severance est un petit bijou de comédie horrifique, assez unique en son genre, et qui mérite assurément d’être vu.

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"Deus irae", de Philip K. Dick et Roger Zelazny

Publié le par Nébal

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DICK (Philip Kindred) et ZELAZNY (Roger), Deus irae, traduit de l’américain par Françoise Cartano, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1976-1977, 2000] 2005, 255 p.
 
Si Philip K. Dick et Roger Zelazny sont incontestablement deux piliers de l’imaginaire contemporain, leur collaboration, nécessairement alléchante, a néanmoins de quoi laisser perplexe au premier abord. A s’en tenir à leurs œuvres les plus célèbres (ce qui schématise un brin, certes…), on voit assez mal, en effet, ce qui pourrait rapprocher le génial auteur du Maître du haut château, d’Ubik et de la « trilogie divine » et celui du « cycle des neuf princes d’Ambre »… Pourtant, ils ont bien écrit ensemble cet étrange roman, « fruit d’une collaboration qui s’est étalée sur une douzaine d’années », à en croire la quatrième de couverture.
 
Difficile de dire, par contre, quelle forme a pris exactement cette collaboration, et, en farfouillant sur le sujet, on trouvera bien des versions différentes. Il semblerait que la base du roman fut un premier jet d’une quarantaine de pages, entamé puis abandonné par Dick, qui l’aurait confié à Zelazny pour le poursuivre éventuellement, ou du moins l’éclairer sur quelques difficultés suscitées par la thématique religieuse. La tonalité du roman achevé, en tout cas, me paraît très clairement dickienne : on y retrouve bon nombre de ses thèmes favoris (schizophrénie, psychotropes, perception de la réalité, définition de l’humain, crise religieuse – on ne peut bien évidemment s’empêcher de penser par endroits à son « expérience religieuse » de 1974, déterminante pour la suite de sa carrière, et dont on retrouve ici quelques éléments, par exemple quand un des personnages s’imagine être en Syrie, plusieurs milliers d’années plus tôt…), et le roman est à vrai dire constitué d’emprunts marqués à l’œuvre dickienne (la trame évoque en grande partie Dr. Bloodmoney, et l’on y retrouve également plusieurs nouvelles – « Le Grand O », « Autofab », et d’autres dont le nom m’échappe, notamment une nouvelle sur les « mutations animales »). Quel fut alors le rôle de Zelazny ? C’est ici que les versions divergent : selon certains (dont Kim Stanley Robinson, semblerait-il, même s’il reste très prudent), le roman aurait presque entièrement été écrit par Zelazny, qui se serait ainsi livré à un pastiche amical et respectueux de Dick (si c’est le cas, il a vraiment réussi son coup !) ; j’en doute pour ma part (principalement à cause de l’inclusion des nouvelles, pratique courante chez Dick), et il me semble plus probable que les auteurs ont écrit successivement un chapitre après l’autre, comme cela a pu être avancé (ce qui aurait en outre l’avantage d’expliquer le côté parfois décousu du roman – je parle ici de la narration, non du style, bien sûr – ; en même temps, chez Dick…). On n’en saura pas plus, alors autant en rester là…
 
Abordons plutôt le roman en lui-même. Ils l’ont faite péter, leur putain de bombe… La terre est ravagée, les rares survivants ont régressé à un niveau technologique passablement archaïque, quand ils n’ont pas muté. Et une nouvelle Eglise a surgi dans cet Enfer : les Fils de la Colère vouent un culte au mal personnifié, au Deus irae, le Dieu de la colère, Carleton Lufteufel, homme devenu Dieu pour avoir conçu et employé la bombe fatidique. Les chrétiens, eux, ont perdu bon nombre de fidèles : dans cette terre désolée, après toutes ces souffrances, croire encore en un Dieu bon, un Dieu d’amour ? A d’autres… Tibor McMasters est un homme-tronc (ou un phocomèle, comme on voudra), mais néanmoins un peintre de génie ; si ses convictions religieuses ne sont guère solides, il n’en travaille pas moins pour la communauté des Fils de la Colère de Charlottesville (Utah), s’appliquant depuis des années à la réalisation d’une impressionnante fresque sacrée ; mais il y manque quelque chose, le plus important sans doute : le visage du Deus irae. Comment représenter Dieu ? Oh, il y a bien encore quelques photos du savant, de l’homme qu’il était, mais ce n’est pas la même chose… Non, Tibor doit voir Dieu de ses yeux ; il doit entamer un « pilg », un pèlerinage, pour retrouver la trace de Lufteufel, qui s’est évanoui sans laisser de traces, mais est de toute évidence toujours en vie. L’artiste n’est guère enthousiaste, il sait que le voyage, hors de la communauté, sera dangereux, surtout pour « l’incomplet » qu’il est, victime, comme tant d’autres, de l’homme fait Dieu… Mais il part, néanmoins, dans cette quête absurde et à l’issue douteuse, dans sa voiture tirée par une vache, suivi à distance par le jeune Pete Sands, sorte de proto-jésuite sous acides et à bicyclette. Commence alors un étrange road-movie très lent, et, oui, assez lynchien avant l’heure. Tibor, en route, multipliera les rencontres étranges : un ordinateur anthropophage, des mutants mi-hommes mi-animaux, une usine automatique schizophrène, et bien d’autres encore, tandis que plane au-dessus de sa tête l’image nécessairement floue du Deus irae
 
Tout cela est très dickien, on le voit : déjanté mais sensé, noir et très drôle à la fois ; sous la farce et la quête, il y a indéniablement quelque chose de plus profond, de plus intime, qui annonce à l’occasion la « trilogie divine ». En fait, c’est un peu le seul problème en ce qui me concerne : l’amateur de Dick ne sera guère dépaysé, il sera ici en terrain largement connu, a fortiori vers le milieu du roman, quand l’auteur, quel qu’il soit, se met à piocher dans les nouvelles du barbu mystique pour meubler quelque peu ; cela donne des scènes assez réussies, souvent drôles (ainsi avec « l’autofab », ou plutôt « autofac », ici), mais il y a tout de même un sentiment de déjà-vu. Et, si ces rencontres ne sont pas hors-sujet et s’intègrent bien dans le périple du phocomèle, elles donnent cependant au roman un aspect parfois décousu, donc, qui pourra en rebuter certains… Pas moi, en tout cas ; j’avoue être bon public, généralement, dès qu’il s’agit du bonhomme, mais le fait est que, une fois de plus, j’ai pris énormément de plaisir à lire ce bref roman, la fin me semblant d’ailleurs particulièrement réussie, touchante et troublante.
 
Juste un petit bémol, mais qui n’a rien à voir avec les auteurs : ça tend à être assez courant, j’ai l’impression, en Folio-SF, mais il y a quand même un certain nombre de coquilles agaçantes, voire des fautes de grammaire récurrentes, qui font quelque peu grincer des dents ; et, au-delà, la traduction de Françoise Cartano me semble en plusieurs occasions assez douteuse : quelques expressions sonnent étrangement, quelques notes de bas de page laissent perplexe (voir les explications pour « pilg » et pour « S.O.W. ») ; surtout, j’ai trouvé regrettable cette tendance à conserver l’anglais pour les expressions propres au roman : c’est valable, donc, pour « pilg » et « S.O.W. », mais aussi pour des expressions déjà traduites ailleurs, et qui, en n’étant traduites ici qu’à moitié, perdent de leur sens (le « Grand O » reste ici « Grand C », « l’autofab » reste « autofac », etc. pourtant, il y a bien la « fressac », pour « fresque sacrée » !). Je sais, je chipote, mea culpa, mais… Bon, d’accord, c’est juste un détail.
 
Tirons plutôt un bilan du roman : pour faire simple, les amateurs de Dick seront ici en terrain connu, et prendront probablement beaucoup de plaisir à la lecture de Deus irae, a fortiori s’ils ne sont pas rebutés par la « dernière manière » de l’auteur, celle de la « trilogie divine » ; les autres y trouveront sans doute également de l’intérêt, et, au pire, ne perdront pas grand chose en lisant ce court roman ; seuls ceux qui tiennent avant tout à lire un roman parfaitement carré et limpide du début à la fin feraient sans doute mieux de passer leur chemin…

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La répression politique sous la IIe République. De l'élaboration des principes à leur application en Haute-Garonne

Publié le par Nébal

La répression politique sous la IIe République. De l'élaboration des principes à leur application en Haute-Garonne
Enfin !
 
Après avoir bataillé pendant des jours et des jours avec un traitement de texte psychopathe qui m’en voulait personnellement, je suis en mesure de mettre en ligne un fichier .pdf de mon mémoire de Master 2 Histoire du droit et des institutions, intitulé La répression politique sous la IIe République. De l’élaboration des principes à leur application en Haute-Garonne (oui, moi aussi j’aurais préféré un titre plus court…), et réalisé sous la direction de Mme le professeur Christine Menges-Le Pape. Par contre, une fois de plus, je n’ai pas réussi à conserver la pagination, désolé (sachant que, dans l’original, seule la partie allant de l’introduction à la bibliographie incluse était paginée, comme il se doit)...
 
 
Petit résumé :
 
Le bref et « improbable » régime de la IIe République a marqué un tournant crucial dans l’histoire politique de la France ; au cœur d’un XIXe siècle traversé de conflits idéologiques intenses, il fait figure d’apothéose, d’autant plus que des phénomènes nouveaux – l’instauration du suffrage universel, le développement du socialisme, l’insurrection « provinciale » de décembre 1851… – viennent changer radicalement les bases mêmes et les modalités du jeu politique. Les années 1848-1852 sont ainsi fort logiquement marquées par une redéfinition et une sorte d’achèvement des principes de la répression politique, de l’abolition de la peine de mort aux commissions mixtes. Les « quarante-huitards » ont mis en place un système largement libéral sur lequel les « amis de l’Ordre » ne pourront revenir que progressivement et partiellement. Aussi l’inefficacité de la répression politique judiciaire rendra-t-elle inéluctable, le moment venu, le recours à la répression politique extrajudiciaire, avec une des « épurations » les plus amples et lourdes de conséquence de l’histoire contemporaine.
 
La Haute-Garonne, alors, connaît en partie cette dichotomie si souvent rappelée, mais qui devait être bientôt dénoncée, entre une « ville rouge » et une « campagne blanche » ; et si les affrontements politiques n’y ont pas le caractère spectaculaires de ceux des départements qui auront à subir l’état de siège après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, ils n’en sont pas moins nombreux et virulents, et par leur sobriété apparente même peut-être davantage révélateurs des mécanismes employés « normalement » pour abattre la dissension. C’est ainsi à une étude d’ensemble de la thématique de la répression politique, judiciaire ou non, que nous souhaitons nous livrer dans ce mémoire, dans le cadre précis de la Haute-Garonne sous la IIe République, symptomatique de cette France coupée en deux, les uns attendant 1852 avec impatience, les autres tremblant devant la « catastrophe » annoncée et les manœuvres obscures des « démagogues »… et réagissant en conséquence.
 
 
Voilà… Ce mémoire a été semble-t-il bien accueilli, et j’en suis plutôt content. On trouvera en annexes d’assez nombreux documents (chronologie, notices biographiques...) pouvant éventuellement être utiles dans un cadre différent. Vous pouvez le consulter sur place, ou le télécharger. N’hésitez pas à piocher dedans, c’est fait pour (et n’hésitez pas, là encore, à me faire part de vos remarques, critiques, etc.). Juste une chose : ce travail étant cette fois « officiel », si par le plus grand des hasards vous veniez à l’utiliser dans le cadre d’un travail personnel, ça serait sympa de ne pas m’oublier dans la bibliographie…
 
Un dernier mot pour finir : en-dehors peut-être de la partie consacrée spécifiquement à la délinquance politique, ce mémoire ne me semble pas très technique, et je pense qu’il pourra être lu sans difficultés par quelqu’un qui n’a pas étudié l’histoire du droit ou le droit pénal ; en outre, même s’il s’agit d’une étude locale (on nous y incitait assez fortement, histoire de fouiller dans les archives…), on y trouvera quand même me semble-t-il d’assez nombreux éléments concernant l’histoire générale de la IIe République pour la France entière.
 
Allez hop, vous trouverez le .pdf ici.

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"H.P.L. (1890-1991)", de Roland C. Wagner

Publié le par Nébal

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WAGNER (Roland C.), H.P.L. (1890-1991), version anglaise traduite par Jean-Daniel Brèque, Paris, Nestiveqnen – Actusf, coll. Les trois souhaits, 2006, 57 p.
 
Dans cette courte nouvelle (publiée une première fois dans le recueil Musique de l’énergie, paru aux éditions Nestiveqnen, et récompensée par le prix Rosny Aîné en 1997), l’écrivain de science-fiction français Roland C. Wagner se livre à un véritable fantasme de fan, en écrivant la biographie fictive du grand Howard Phillips Lovecraft.
 
Lovecraft est probablement un des plus admirables écrivains du XXe siècle, un auteur qui compte, tant dans le domaine du fantastique que dans celui de la science-fiction (il est à vrai dire particulièrement difficile à classer de ce point de vue). Son œuvre a révolutionné la littérature de l’imaginaire, et donné une forme nouvelle à la peur. Nombreux sont ceux, aujourd’hui encore, qui lui doivent beaucoup, si ce n’est à peu près tout. Plus nombreux encore sont ceux qui, jeunes adolescents, se sont éveillés à la littérature en frissonnant devant ses textes les plus singuliers, tels « Le cauchemar d’Innsmouth », « Les montagnes hallucinées », « L’appel de Cthulhu », ou encore son unique roman L’affaire Charles Dexter Ward (et j’en suis…) ; la « mythologie matérialiste » lovecraftienne, si troublante et réelle, en a parfois amené à prolonger l’expérience, en lisant ses pasticheurs, certains renommés, tels ses amis Robert Bloch ou Robert E. Howard, d’autres beaucoup moins, et au talent plus contestable. C’est qu’il y a un manque, ici, qui se fait cruellement sentir : la mort de Lovecraft, fauché par un cancer en 1937, nous a privés à jamais de son imagination si fertile, et de sa prose unique.
 
C’est inacceptable. Alors autant ne pas l’accepter… Roland C. Wagner nous explique ainsi que le gentleman de Providence n’est pas mort en 1937 : son cancer était bénin, il s’en est préoccupé dès les premiers signes, et une simple opération l’en a à jamais débarrassé. Lovecraft, dès lors, est libre de poursuivre sa carrière, et en tant qu’écrivain professionnel, tant qu’à faire, plus officiellement rattaché à la science-fiction, et – soyons fous – reconnu et admiré de son vivant… C’est l’occasion de voir le reclus de Providence se brouiller avec un August Derleth trahissant son œuvre, polémiquer avec Robert Heinlein, ou prendre sous son aile un jeune écrivain débutant du nom de Philip K. Dick (en écrivant un texte en collaboration avec ce dernier, notamment ; je donnerais tout et n’importe quoi pour lire une chose pareille…).
 
C’est l’occasion de voir Lovecraft changer, aussi. Pourquoi pas ? Nous sommes dans l’uchronie, tout est imaginable : alors, autant construire un Lovecraft idéal, débarrassé de ses plus vilains aspects… Le Lovecraft que nous connaissons était un salaud de réactionnaire, antisémite, raciste et un temps pro-hitlérien ? Mais l’homme a eu le temps de changer : matérialiste convaincu, il se distancie de toute pseudo-science, condamne le racisme et le nazisme, joute en pro-démocrate contre un Heinlein aux tentations totalitaires ; il est même suspecté un temps durant la « chasse aux sorcières » ! Un Lovecraft de rêve est nécessairement de gauche…

Cette notice nécrologique érudite et plus vraie que nature (avec moult notes de bas de page tout aussi fantaisistes que le corps du texte) est ainsi bel et bien un fantasme, le vœu pieux d’un fan. Et tout admirateur de Lovecraft ne pourra qu’apprécier cet hommage pour le moins original. Alors ce n’est probablement pas une lecture indispensable, on pourra trouver l’écriture anodine, ou se dire que 5 €, c’est quand même bien cher pour une si courte (trop courte) nouvelle… en deux exemplaires (?!?), même s’il y a une sympathique couverture de Caza… En même temps, que ne donnerait-on pas pour que cette biographie fictive soit vérité, et avoir ainsi le bonheur de lire, encore et encore, tous ces textes merveilleux que Lovecraft n’a pas eu le temps d’écrire ?

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"Etoiles, garde à vous ! (Starship Troopers)", de Robert Anson Heinlein

Publié le par Nébal

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HEINLEIN (Robert Anson), Etoiles, garde à vous ! (Starship Troopers), traduit de l’américain par Michel Demuth, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1959, 1974] 2003, 314 p.
 
Etoiles, garde à vous ! (plus connu sous son titre original de Starship Troopers, mais j’aime bien ce titre français… étrangement repris d'une chanson de Guy Béart !) est un roman important dans la carrière de ce grand nom de la SF de « l’âge d’or » que fut Robert Heinlein, et qui, aujourd’hui encore, se traîne une assez triste réputation. En gros : Heinlein, plutôt libéral jusqu’alors, aurait tourné casaque et serait devenu un gros enculé de faf militariste… Et l’excellent film de Paul Verhoeven Starship Troopers, en jouant à fond la carte du second degré et de l’outrance pour mieux ridiculiser une certaine Amérique va-t-en-guerre avec une jubilation cynique, n’a sans doute guère arrangé les choses de ce point de vue (au passage, les différences sont très nombreuses entre le film et le roman, et pas seulement pour ce qui est du ton employé). Tout n’est pas si simple, pourtant, et on aurait tort de reléguer aux oubliettes cet excellent roman de science-fiction en raison d’a priori idéologiques mesquins.
 
Le roman, écrit à la première personne, nous place dans la peau de la jeune recrue de l’Infanterie Mobile Johnnie Rico, de son incorporation et sa rigoureuse formation jusqu’à une bataille décisive dans la guerre sans pitié que livre la Fédération humaine contre les terribles Arachnides. On est ici clairement dans un « roman d’apprentissage » (et j’ai par ailleurs cru comprendre que ce roman était dans un premier temps destiné à la « jeunesse », mais avait été refusé par l’éditeur habituel d’Heinlein en raison de son contenu « polémique » et de sa violence). Et, de ce point de vue, c’est d’ores et déjà une très grande réussite. On s’identifie en effet avec aisance à ce sympathique Johnnie Rico, très humain, très simple, capable d’exploits comme de bêtises, et ce en dépit des divergences idéologiques que l’on pourrait légitimement avoir à son encontre (j’y reviendrai). Rico est profondément crédible : ce n’est pas un héros, dont la moindre action est destinée à changer le monde, et qui va de combat en combat en triomphant nécessairement de ses ennemis ; non, c’est un type normal, un troufion parmi les troufions, qui se plante régulièrement. Et cette humilité est très appréciable.
 
Le roman, par ailleurs, est un modèle de rigueur pour ce qui est de la construction. Le premier chapitre, ainsi, nous plonge directement au cœur de l’action, tandis que le jeune soldat Rico, terrorisé, saute en compagnie de sa section des « Têtes Brûlées » sur une planète étrangère pour y effectuer un raid contre les Squelettes alliés des Arachnides ; l’action, remarquablement bien menée, a un parfum d’authenticité assez exceptionnel : on a vraiment l’impression d’accompagner ces soldats sur le terrain, d’être éjecté avec eux dans une capsule, puis de « sauter » à l’aide de son scaphandre en terrain ennemi, tandis que les explosions retentissent et que les ordres fusent. On y est, réellement. Puis, subitement, flash-back, et Rico de nous expliquer comment et pourquoi il a intégré l’armée : le droit de vote, sans doute ; en effet, dans la société de la Fédération, seuls ceux qui ont effectué leur service militaire ont le statut de citoyens et peuvent en conséquence voter. Mais Rico n’est pas un surdoué, ni un pistonné ; le seul horizon qui s’offre à lui est l’Infanterie Mobile, autrement dit l’armée, la vraie. Commence alors sa formation, d’une cruauté effarante (et qui occupe une bonne moitié du roman), puis on en arrive à son service actif, et puis ce sera l’école d’officier, etc. Et ce n’est qu’à la fin du roman que l’on retrouvera véritablement le combat, dans une parfaite symétrie… à ceci prêt que Rico découvre alors dans la douleur le contrepoids à l’autorité qu’il a fini par acquérir : la responsabilité.
 
Il n’y a donc guère d’action, finalement, dans ce roman guerrier (les Arachnides, d'ailleurs, ne sont quasiment pas mentionnés avant les deux-tiers du roman)… Mais on ne s’y ennuie pas pour autant ; le style fluide, les personnages attachants et tangibles, les anecdotes « authentiques » et les dissertations plus ou moins nauséabondes mais néanmoins cohérentes (voir plus bas…) font que l’on est tenu en haleine de la première à la dernière page. Un très bon divertissement, donc.
 
L’idéologie, dès lors, est-elle vraiment gênante ? Pas vraiment. En ce qui me concerne, du moins. D’ailleurs, même si le roman est très connoté « à droite », il ne faudrait probablement pas pour autant le cataloguer hâtivement comme « facho » (terme si souvent galvaudé, hélas, et je dois moi-même plaider coupable à l’occasion…). Il est une chose indéniable, ici : c’est l’éloge de l’armée. Pas de la guerre, du militarisme, de l’impérialisme, etc., non : de l’armée ; et la nuance est de taille… Heinlein, on le sait, est un militaire frustré, et c’est bien son amour de l’armée et de la discipline soldatesque qu’il clame ici (« amour », oui ; je vais probablement me faire huer pour cette pseudo-psychanalyse bidon machin chose, à laquelle je n’adhère pas totalement d’ailleurs, mais, en certains passages, j’ai vraiment eu l’impression qu’il y avait un côté érotique dans cet éloge très mâle, teinté d’un brin de perversion d’ailleurs, avec une complaisance pour la douleur subie passablement masochiste…). C’est là l’aspect principal du roman, et qui pourrait déjà en rebuter quelques-uns ; mais, pour hostile à l’uniforme que je sois, ça ne m’a pas vraiment gêné.
 
Au-delà, cependant, il est d’autres aspects polémiques, notamment dans les « cours d’histoire et de philosophie morale » du professeur Dubois, ancien de l’I.M., qui sont évoqués à l’occasion : Dubois, s’il ne fait pas à proprement parler l’apologie de la violence, est cependant ce que l’on appellerait en relations internationales un « réaliste », lointain disciple d’un Thucydide ou d’un Clausewitz, pour qui la violence peut être nécessaire, et a en tout cas été en maintes occasions un puissant moteur de l’histoire. Le lien avec Clausewitz, d’ailleurs, s’il n’est pas explicite, me paraît assez clair ici : on connaît la fameuse phrase du grand stratège selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » ; c’est un peu cela que l’on retrouve ici, même si l’on aurait plutôt tendance à inverser la formule : la société de la Fédération est issue de la guerre, elle a été crée au lendemain d’une énième guerre mondiale par d’anciens combattants désireux de rétablir l’ordre et de créer une société viable (pour ma part, cela m’a fait penser, avec un certain frisson, aux projets de certaines Ligues de l’entre-deux-guerres, et notamment des Croix-de-Feu du colonel de la Rocque...). La justification du droit de vote accordé aux seuls individus ayant accompli – volontairement, il est important de le noter – leur service militaire (et non aux soldats en service, d’ailleurs : on l’oublie souvent quand on évoque le roman, mais les soldats, pas plus que les civils, n’ont le droit de vote, qui est réservé aux vétérans) n’est pas « aristocratique » à proprement parler, on ne leur confie pas le pouvoir parce qu’ils sont les meilleurs, les plus capables ou les plus intelligents (ni a fortiori en raison d’un autre critère tel que la richesse, la race, la religion ou le sexe…) ; simplement parce qu’ils ont su, au moins pour un temps, sacrifier leur individualité au bénéfice du groupe. Mais Dubois lui-même n’est pas forcément totalement convaincu par ce dernier argument, et, au final, en bon réaliste, en homme pragmatique par-dessus tout, il se contente très bien de ce simple constat : ça marche...
 
Cette société n’est effectivement pas démocratique ; l’éloge de l’armée, la valorisation du sacrifice de l’individu au bénéfice du groupe, tout cela peut sentir assez mauvais. Mais ce n’est en fin de compte qu’un point de vue bien limité. Il est en effet un aspect que les critiques d’Heinlein, quelque peu donneurs de leçons, ont tendance à oublier : c’est que l’armée est loin de correspondre à l’ensemble de la société ; et, en de nombreux passages du roman, on peut à vrai dire déterminer que celle-ci n’est en rien autoritaire, ni a fortiori totalitaire, et que le système décrit par l’auteur ne saurait donc être qualifié de « fasciste » : au-delà de l’armée, c’est même, semble-t-il, une société très libérale. Du coup, si l’on tient à tout prix à chercher un modèle historique à ce système, on fait à mon sens fausse route en le cherchant du côté du IIIe Reich ; cette caractéristique centrale du soldat citoyen, ce corps électoral restreint à l’individu prêt à se sacrifier pour son groupe, m’ont bien davantage fait penser aux cités de la Grèce antique, une sorte de fusion entre la démocratie athénienne, malgré tout, et, de manière plus évidente, Sparte (dont la constitution vertueuse et le mode de vie rigoureux faisaient jadis l’admiration de nos révolutionnaires, rappelons-le : un Robespierre, un Saint-Just, étaient bien plus adeptes de Lycurgue que de Solon).
 
Certes, il y a bien, de temps à autre, quelques dérapages qui ne plaident pas forcément en faveur de l’auteur – ainsi, contexte oblige, quelques piques anti-communistes à l’occasion (dont une contre la notion marxiste de « valeur » qui tombe quand même un peu comme un cheveu sur la soupe, et une critique du « communisme » platonicien qui vient relativiser le modèle antique que je décrivais à l’instant, je l’admets…), un discours sécuritaire sur les « jeunes délinquants » qui fait particulièrement froid dans le dos au vu de l’actualité, ou encore une sorte d’apologie des châtiments corporels… Tout ça ne sent pas très bon, certes. Mais ce n’est à mon sens pas rédhibitoire, d’autant plus qu’Heinlein n’est pas dupe des inconvénients du système qu’il décrit (même si celui-ci est assurément crédible, à l’inverse des absurdités vanvogtiennes…), et qu’il ne fait, après tout, que présenter le point de vue, pas forcément très assuré, du jeune Rico découvrant, avec une certaine naïveté parfois, l’âge adulte et ses complications.

Etoiles, garde à vous ! est ainsi un roman honnête et fort, très réussi, et qu'il serait dommage d'ignorer au nom du « politiquement correct »...

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Comment que je raKonT tro ma LifE (neumbeur ouane)

Publié le par Nébal

Allez, pour une fois, une niouze qui n'intéresse personne sauf moi : je vais enfin déménager.

Enfin.

Après des années de lutte contre les infââââââââmes rugbypèdes et autres Fermaciens beuglant la "Pitchouli" une nuit sur deux sous ma fenêtre.

Putain ça va faire du bien (luxe, calme et volupté, tout ça...).

Et ça occasionnera peut-être une chtite coupure dans le blog au cours du mois à venir, mais bon c'est pas grave...

Merci, Nébal. C'était vraiment très intéressant.

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"Les Marchands d'armes", d'A.E. Van Vogt

Publié le par Nébal

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VAN VOGT (A.E.), Les Marchands d’armes
, traduit de l’américain par Michel Deutsch et Jean Cathelin, Paris, Gallimard – Club du livre d’anticipation – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1943, 1951, 1961, 1965] 2003, 522 p.
 
Un beau jour, Jean-Pierre Dionnet a publié dans Métal hurlant une critique légendaire, à propos de je ne sais plus quoi, tenant en tout et pour tout dans cette simple phrase : « Je n’aime pas dire du mal des gens. » Simple et efficace. J’aime. Et j’ai été un peu tenté de me limiter à cette citation pour rendre compte de mon éprouvante lecture de cette intégrale du « cycle » des marchands d’armes d’A.E. Van Vogt. Mais non. Ca ne serait pas très honnête, et il faut que les gens sachent à quel point c’est affligeant, et pourquoi ; ça tient presque de la protection de la santé publique… Ceci dit, je vais essayer de ne pas m’étendre inconsidérément sur le sujet, qui ne le mérite vraiment pas (je ne reviendrai en tout cas pas sur la présentation de l’auteur et sur mes a priori à son égard, voyez ma note sur La Faune de l’espace ; pas que ça à fout’, non mais ho…). A vrai dire, cette énième chance que j’ai pu accorder à papy AEVV dans mon effroyable témérité n’a abouti qu’à ce tragique constat : non, décidément, Van Vogt, c’est pas pour moi (manière pondérée et polie de dire que C’EST VRAIMENT DE LA MERDE !!! Heu… pardon…) ; c’est même franchement une circonstance aggravante. Et pourtant, ces deux romans aussi, on en a dit du bien, beaucoup de bien même… Alors moi y’en a pas comprendre, mais alors vraiment pas du tout.
 
L’histoire… pardon, « l’histoire » (oui, je sais, déjà faite, celle-là) se déroule environ 7000 ans dans le futur. Depuis des milliers d’années règne sans partage la maison impériale d’Isher ; mais la société d’Isher a instauré un contrepouvoir permanent : la Guilde des Armuriers, en effet, est à même de fournir à tout citoyen des armes ultra-perfectionnées à même de garantir sa sécurité et de protéger sa liberté contre les velléités tyranniques du Gouvernement. Pour l’Impératrice actuelle, la jeune (et stupide…) Innelda, cette situation ne saurait perdurer ; à ses yeux, les Armuriers ne sont pas un contrepouvoir acceptable et même nécessaire, garantissant en fait la survie de l’Empire et son maintien entre les mains de la lignée d’Isher, mais une organisation subversive qu’il est de la plus urgente nécessité d’abattre.
 
En gros, voilà ; c’est cette trame narrative qui court sur les deux romans. Et là, on a déjà un premier problème. Parce qu’il faut quand même reconnaître que cette « utopie » politique est, au choix, a) ignoble ; b) stupide ; c) les deux. Et pas de critique ou de second degré, ici (à la différence, par exemple, du pourtant très vanvogtien Loterie solaire de Philip K. Dick, présentant de même une utopie bizarre et peu crédible, mais en train de se casser la gueule, en dépit de quelques aspects séduisants au milieu de l’abjection générale…) ; Van Vogt ne cesse de répéter tout au long des deux romans que ce système est merveilleux, et cherche à en persuader le lecteur.
 
Bon, admettons. Perso, les idées politiques des écrivains, quand bien même elles seraient fondamentalement opposées aux miennes, ne m’ont jamais empêché de me régaler à la lecture de certains de leurs ouvrages, et ce même si leurs idées y transparaissent, voire y sont martelées : par exemple, j’adore Lovecraft, même si c’était un bel enfoiré réactionnaire, raciste, antisémite et un temps séduit par le nazisme (ce qui, quoi qu’on en dise, ressort sacrément de certaines de ses nouvelles, notamment parmi les meilleures) ; j’aime beaucoup, de même, Huysmans, en dépit de ses délires de catho hystérique ; pareil pour Dick dans sa phase de quasi-gourou ; et, de par ma formation, je suis même amené à lire certains théoriciens aux idées répugnantes, et j’aime ça (les extrémistes sont de toutes façons plus rigolos que les modérés, hein…) : Maurras ou Carl Schmitt, par exemple, ben ça fout une boite, quand même. Etc. Je pourrais continuer comme ça longtemps. Seulement voilà : non seulement ces écrivains écrivent bien (étonnant, non ?), mais, en outre, leur pensée est au minimum argumentée, solide et en principe cohérente, même si l’on n’y adhère pas.
 
Van Vogt, non. Son monde ne se contente pas de puer du zboub : il est aussi absurde, inconcevable, et ne tient pas la route deux secondes. Plutôt gênant, hein, quand c’est ce système politique qui est censé faire l’originalité des romans et se retrouve au cœur de l’histoire… La société d’Isher a en effet tout de la monarchie absolue : l’Impératrice Innelda détient tous les pouvoirs, et, même s’il y a un Conseil pour la tempérer, c’est néanmoins elle qui tranche en dernier ressort ; dès sa première apparition, on la voit ordonner la mise à mort d’un pauvre type, comme ça, pour le fun. Elle ne tolère aucune opposition – c’est même la clé de voûte de tout le système (l’opposition, la division, sont présentées comme nécessairement dangereuses) –, et les concepts d’alternance ou de progressisme sont tombés dans les oubliettes. Les citoyens, en outre, sont profondément endoctrinés (on le voit rapidement avec le personnage – bien falot, mais là, dans un sens, c’est presque tant mieux – de Fara Clarke ; et Van Vogt nous annonce plus tard avec joie une nouvelle technique d’éducation centrée sur la « moralité » des citoyens qui fait franchement froid dans le dos…) et les administrations abominablement corrompues (toujours dans Les armureries d’Isher, voyez les pilotes de ligne et plus encore l’armée, avec son système – officieux, certes – de vénalité des charges). En prime, un peu de délire eugéniste, tant qu'à faire...
 
Pourtant, Van Vogt nous explique que ce n’est pas une tyrannie, qu’est-ce qui vous ferait penser ça, voyons, c’est même un régime idéal, non ? Car il y a un contrepouvoir, donc : les Armuriers, qui fabriquent des armes ultra-perfectionnées, incomparablement plus destructrices que les armes traditionnelles (qui foisonnent quand même, semble-t-il), afin que chaque citoyen puisse se protéger contre le Gouvernement et empêcher la tyrannie ! Ah ben voui, ça a l’air super-efficace, à vue de nez… On reste assez pantois devant cette argumentation « ultra-libérale » (pas de procès d’intention, ici, s’il vous plaît : j’entends par là une version extrémiste de la « liberté des modernes », prônée par Benjamin Constant, et centrée sur la possibilité de résistance de l’individu face à une autorité politique qui ne saurait être envisagée que négativement, à la différence de la « liberté des anciens » consistant en la participation à l’autorité politique), par ailleurs totalement incompatible avec l’éloge parallèle de la dynastie autoritaire d’Isher. C’est une sorte de melting pot invraisemblable fondé sur une mauvaise lecture de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique faisant allègrement l’impasse sur ses sources (Locke, voire Hobbes, pour cette question des armes) et sur le contexte (en période révolutionnaire, on a toujours vu ressurgir ce genre d’argumentation ; voyez la France en 1848, par exemple – j’évoque cette question dans mon mémoire de Master 2, que je compte mettre en ligne prochainement). Bref, dans le vide, ça sonne bien plus comme les délires de « libertaires » (au sens américain) paranoïaques beuglant devant un discours bourrin de Charlton Heston lors d’un meeting de la NRA que comme une argumentation politique rationnelle et intéressante, quand bien même on n’y adhèrerait pas.
 
Avec les mêmes contradictions, d’ailleurs. Ces armes, mises entre de mauvaises mains, ne risquent-elles pas de favoriser au contraire les tentatives de coup d’Etat, ou ne serait-ce que la délinquance ? Mais non, voyons, nous répond Van Vogt avec un sourire : ce sont des armes intelligentes, qui ne peuvent être utilisées qu’en cas de légitime défense ! Quelle horreur… Non seulement on retrouve la NRA ici, mais, qui plus est, sur le plan de la « suspension de l’incrédulité », c’est quand même beaucoup nous demander que d’admettre la possibilité de ces armes capables de trancher en une fraction de seconde la question si délicate et largement subjective, pour ne pas dire controversée, de la légitime défense… Mais bon, à vrai dire, on s’en fout : égal à lui-même, Van Vogt n’en fait pas trop pour ce qui est de la cohérence, et on se retrouve confronté, lors de plusieurs scènes, à l’utilisation de ces armes (parfois même des missiles atomiques !) dans un contexte où j’aimerais bien qu’on me dise où c’est qu’elle est, au juste, la légitime défense !
 
C’est que Van Vogt n’en est pas à une contradiction près, et, sur le plan de la thématique politique, il y a encore de quoi aggraver ce tableau pour le moins pathétique. En effet, pour maintenir « l’harmonie » dans ce système « idéal » (allez, faisons l’effort d’y croire), il est un homme qui joue le rôle de balancier, Robert Hedrock (au rôle secondaire dans le premier roman, mais héros du second) ; celui-ci, dont les motivations sont assez floues – travaille-t-il pour lui, pour les Armuriers, pour la maison d’Isher, pour un dessein plus vaste ? au fur et à mesure des Fabricants d’armes, toutes ces réponses semblent plausibles – a en effet conçu ce système il y a de cela plusieurs millénaires (faut dire qu’il est immortel, qu’il est le seul, et que personne ne s’en est rendu compte alors qu’il est toujours au premier plan de la scène politique ; encore un gros coup de « suspension de l’incrédulité », là…), et entend bien le préserver par tous les moyens, en tirant les ficelles dans l’ombre (autant pour la lutte contre la tyrannie). Et, chose remarquable, ce conservateur acharné, désireux de maintenir contre vents et marées ce système absurde vieux de plusieurs millénaires, n’a qu’un mot à la bouche pour dénigrer ses adversaires politiques, au sein de la maison d’Isher comme au sein de la Guilde : ce sont nécessairement… des conservateurs. Et je le répète : pas d’ironie ici, pas de second degré, Robert Hedrock est bien le véritable héros du cycle, et Van Vogt semble très sérieux et convaincu dans tout ce qu’il écrit à son sujet.
 
Bon. Nous savons d’ores et déjà qu’il s’agit de deux romans très cons et à l’idéologie puante. Mais c’est pas forcément totalement rédhibitoire (enfin, presque quand même…) : supposons, l’espace d’un instant, que ça soit malgré tout divertissant, riche en rebondissements intéressants, avec une intrigue solide, des personnages attachants, une écriture agréable ou raffinée : on pourrait (presque) faire l’impasse sur les incohérences de l’univers décrit, ça serait pas la première fois… Sauf que non. C’est du Van Vogt, hein… Donc c’est mal écrit et très chiant (pas autant que le « non-A », mais des fois ça s’en rapproche), les personnages sont inconsistants au possible, leurs motivations sont floues, ils sont souvent très très cons… sauf Robert Hedrock, qui est lui insupportable. Quant à l’intrigue, c’est à mourir (il s'agit à nouveau de fix-up, semble-t-il, mais particulièrement mal gérés...) : Les armureries d’Isher est clairement fait de bric et de broc, on passe sans transition d’un personnage inintéressant à un autre personnage inintéressant, sans jamais comprendre vraiment ce qu’ils font ou cherchent à faire, au juste. Et si Les fabricants d’armes semble de prime abord bénéficier d’une plus grande unité, dans la mesure où il est cette fois centré sur le personnage de Robert Hedrock, on doit vite déchanter : après quelques chapitres introductifs relativement attrayants, on retombe bien vite dans le nawak intégral, les séquences s’enchaînent au petit bonheur la chance, au mépris de la logique, de la cohérence, du rythme ou du simple bon goût ; c’est bien simple, il s’agit, avec Le monde du non-A du même auteur, d’un des romans les plus mal construits que j’ai jamais lus…
 
Plus
 
Jamais

Ca...

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