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"Minuscules flocons de neige depuis dix minutes", de David Calvo

Publié le par Nébal

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CALVO (David), Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, Lyon, Les Moutons électriques, 2006, 253 p.
 
Suite de mon périple au pays merveilleux des jeunes pousses de l’imaginaire franchouille : après Damasio, un Calvo, sinon rien. (Pardon.) C’est-à-dire un autre de ces jeunes auteurs (Daylon, l’illustrateur de la chouette couv’ de ce roman, a promis des bouffes à qui parlerait encore de « jeune auteur » pour désigner Calvo, mais merde, quoi, à 33 ans on est encore jeune, non ? Voyez le hippie à la filiation ambiguë de Nazareth, ou Camille Desmoulins – remarquez, z’ont mal fini, tous les deux…) à propos desquels il est super tendance de dire beaucoup de bien, ou beaucoup de mal, au choix, la modération étant nécessairement signe de déficience intellectuelle. Alors, Calvo, génie injustement razzié, ou raté injustement publié ? Je voudrais bien me forger une opinion, histoire de pouvoir à mon tour briller dans les salons virtuels (bon, c’est pas pour tout de suite, hein…). J’exclue d’emblée les collaborations Calvo – Colin, mais il reste quand même un certain nombre de bouquins porduits par le Monsieur tout seul ; finalement, j’opte pour ce Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, parce que :
 
1° Ca, c’est un chouette titre, ma bonne dame, long, énigmatique, et qui en jette.
 
2° La couverture est jolie (mais ça je l’ai déjà dit).
 
3° On en a dit vraiment beaucoup de bien et beaucoup de mal.
 
4° La quatrième de couv’ est alléchante, avec son catalogue de références improbables (j’y reviendrai).
 
5° Enfin, un éditeur qui s’appelle « Les moutons électriques », ça marche bien sur les gogos dans mon genre (d’ailleurs, petit hors-sujet : cette jeune maison d’édition a un catalogue assez sympa, avec plein de jeunes auteurs et quelques originalités ; elle publie en outre l’excellente anthologie périodique Fiction ; et les bouquins sont souvent assez jolis, celui-là, notamment, puisque la couv’ est bien chouette – je l’ai déjà dit ? –, y’a des photos et des dessins dedans, et des jeux typographiques, faut voir ce que ça peut donner, non ? Par contre : lesdits bouquins ne sont pas toujours agréables à lire – leur police de hobbit presbyte me pète les yeux – et c’est quand même bourré de coquilles, et souvent – même si ça ne s’applique pas ici, bien sûr – de traductions très hasardeuses : encore un petit effort, les gens !)
 
J’achète. (En plus, y paraît que c’est un bouquin qu’il est bien pour draguer les gonzesses ; ça vient peut-être de la couverture, qui est jolie donc, mais aussi rose ; bon, pour moi, ça a pas marché, hein…)
 
Parlons un peu de l’histoire, maintenant. Pardon : de « l’histoire ». Enfin, essayons de parler de… truc, là. Le roman est écrit à la première personne, et le narrateur, qui n’est pas nommé, est clairement un faire-valoir de Calvo lui-même : dès le début, on apprend qu’il est né à Los Angeles, mais qu’il est Français et a vécu en France toute sa vie, sauf que là il retourne à Los Angeles pour une histoire de jeux vidéo – comme Calvo, quoi. Petit haussement de sourcil ; parce cette pratique de la quasi-autobiographie virtuelle, si elle peut donner des merveilles – voyez Dick dans ses derniers romans, ou Houellebecq –, a aussi tendance à générer du lisier (voyez, au bas mot, 90 % de la littérature générale contemporaine). Pas de jugement hâtif, on y retourne.
 
Le narrateur se rend donc à Los Angeles pour assister à l’E3, vous savez, le gros salon de jeux vidéos avec des vrais morceaux de geeks en cosplay dedans (oui, un de ces endroits qui donnent envie de poser des bombes, mais finalement non, parce qu’on est gentil après tout) ; c’est un journaleux pour un machin de jeux vidéos, et il est censé traquer dans le salon l’énigmatique Dillinger, qui aurait développé un super système de réseau destiné à révolutionner les MMORPG et autres trucs du genre. Pas facile de trouver ledit bonhomme ; mais y’a plein de rencontres amusantes et improbables, de geeks en tout genre, le cerveau cramé et le costume défraîchi, à force – comme cet ancien type de Babylon V qui écume les salons en clochard céleste, sa casquette de la NASA vissée sur le crâne. Et puis il y a Pong, une connaissance virtuelle, croisée sur un forum consacré à la culture des années 1950 ; Pong, et sa passion, notamment, pour Walt Disney, qui va bientôt foutre le bordel ; partant de la brève période où Chuck Jones avait bossé pour tonton Walt, il va commencer à s’intéresser à « Marceline », l’étrange souterrain de son studio de Burbank, à sa rencontre avec Osamu Tezuka en 1954, à un ordinateur secret peut-être ? Et si on allait y faire un tour, hein ? Et là, c’est le drame. La suite n’est pas racontable, mais impliquera, entre autres, des fans sectaires de kaiju eiga, des fans non moins sectaires de Tron, des fichiers d’aide, des hélicoptères, des moustachus, des ordinateurs en carton, des extraterrestres en cœur de palmier, des Japonais, des nanites, de la neige et un fauteuil. Rouge, le fauteuil. Et le narrateur d’errer, complètement paumé (et plutôt attachant, voire touchant, il faut le reconnaître), dans une L.A. plus ou moins onirique, ou bien…
 
Parlons des thématiques, justement. Ici, y’a pas photo, le sujet est clair : le virtuel qui s’insinue dans le réel, ou en fait non, peut-être est-ce le réel dans le virtuel, sauf que non parce que les deux sont en fait la même chose (pour faire simple). C’est très intéressant, tout ça, et plutôt bien mené. Seulement voilà : content d’apprendre que Calvo aime lire des gens comme J.G. Ballard, William Gibson, et probablement – même si c’est un peu différent – Philip K. Dick, mais le truc c’est qu’il n’est pas tout seul ; tiens, par exemple, moi aussi j’aime beaucoup ces auteurs. Et du coup j’ai eu un peu l’impression d’avoir déjà lu tout ça, mais en mieux. Y’a de très jolies scènes, quand même – l’E3, un délire avec Groucho Marx, la passionnante « interview » de Victor Haboush, l’entreprise en carton… – mais, dans l’ensemble, passé l’investigation de « Marceline », me suis quand même un peu fait chier ; la faute à cet omniprésent sentiment de déjà-vu, à quelques scènes dispensables, à une ambiance de délire glauque un peu forcée et pas toujours bien gérée (Calvo aime probablement beaucoup David Lynch, aussi ; pareil en ce qui me concerne, mais… tiens, ça me fait penser qu’il aime aussi sans doute Matrix : pour le thème, c’est sûr que c’est approprié, mais ça en pète quand même moins que les auteurs précédemment évoqués, et du coup ça casse un peu l’ambiance, des fois, trouvé-je, surtout vers la conclusion…), et enfin à un style qui devient franchement éprouvant, avec ses interminables descriptions souvent inutiles, sa surabondance d’infinitifs et sa ponctuation, heu, « postmoderne », peut-être ? Ce mot a du succès ces derniers temps… Oui, c’est assez postmoderne, tout ça.
 

Bref, y’a du potentiel, c’est pas mal, mais je suis pas totalement convaincu (et probablement intellectuellement déficient, puisque d’un sentiment mitigé). Affaire à suivre.

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"Thor, 1983-1984", de Walter Simonson

Publié le par Nébal

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SIMONSON (Walter), Thor, 1983-1984, [s.l.], Panini Comics / Marvel, coll. L’intégrale, série Thor, [1983-1984] 2007, [s.p.].
 
Dans la longue série des grands super-héros Marvel, Thor est probablement un de ceux qui me paraissent le moins intéressants ; j’ai toujours trouvé notre blondinet baraque au langage ampoulé vite lourd, et manquant (et pour cause) de l’humanité et des faiblesses qui font la richesse des meilleurs personnages Marvel. Ben oui, c’est un dieu ; alors, en tant que Donald Blake, c’est sûr qu’il la ramène moins, mais bon ; à faire tout le temps intervenir cette seule et unique faiblesse, on se répète un peu. Et puis, finalement, qu’est-ce qu’il peut être plat ! C’est souvent juste un type balaise avec des fringues ridicules et un gros marteau. On lui préférera, et de très très loin, son pendant dans l’univers Ultimate, créé par le très bon Mark Millar : Thor, en alter-mondialiste néo-babos potentiellement schizo et résolument pacifiste, même s’il a toujours son gros marteau, est beaucoup plus sympathique, tout de même ; et accessoirement, quand il s’énerve, ben là on sent vraiment que c’est un dieu…
 
Alors, quand j’ai vu l’autre jour dans les rayonnages de ma librairie préférée ce premier volume d’une « intégrale » (en fait, pas vraiment) consacrée au fils d’Odin, j’ai été pour le moins surpris, et un brin sceptique. Mais, la curiosité et la collectionite aiguë aidant, le gros volume n’en a pas moins fini dans mes achats.
 
Première surprise : le nom, unique, de l’auteur, Walter Simonson ; je savais que le sieur Simonson avait eu son heure de gloire, à la fois en tant que dessinateur et scénariste, fut un temps. J’ignorais, par contre, que Marvel avait eu l’audace de lui confier le scénario et le dessin d’une même série (et pas n’importe laquelle, qui plus est) ; ça arrive pas tous les jours, quand même : il y a bien eu Frank Miller sur Daredevil (et, semble-t-il, David Mack de même), ou encore Todd McFarlane sur Spider-Man, mais je n’en vois pas 36 000 autres exemples. Et, en tout bien tout honneur, il faut bien reconnaître que Simonson n’est pas vraiment McFarlane, et encore moins Miller… La couverture laisse déjà entendre que son dessin, s’il peut être sympathique et dynamique, est parfois, mmf, « contestable » (j’aime bien l’anatomie qui part en couille, encore faut-il l’utiliser à bon escient, et c’est pas toujours le cas ici).
 
Mais, heureusement, le scénario est beaucoup plus intéressant… et, au final, j’ai passé un excellent moment à lire ce gros recueil qui a nettement contribué à faire remonter Thor dans mon estime.
 
Simonson, qui est semble-t-il un fan de la première heure, a en effet l’intelligence de ne garder que ce qui fait le meilleur de Thor, et d’éliminer au plus tôt les diverses casseroles qu’il peut se traîner. Il sait, par exemple, que Thor n’est guère convaincant dans des aventures super-héroïques traditionnelles, pour les raisons évoquées plus haut ; il s’agit, par contre, d’un personnage de choix pour des récits de fantasy ou de « science-fiction » (encore que cette dernière appellation ne soit pas très juste ; j’entends par-là les récits « cosmiques » qui, chez Marvel, fourmillent de dieux et autres entités inconcevables). Le premier épisode, ainsi, commence par poser, en trois pages fort énigmatiques, les premières bases d’une saga (et, du coup, le terme est pour une fois particulièrement approprié) destinée à se prolonger, semble-t-il, sur l’ensemble du run de Simonson ; puis, après un bref passage « terrestre » centré sur le falot Donald Blake, Thor fait son apparition, et prend immédiatement le chemin de l’espace. Il y fait une rencontre déterminante, celle de l’alien surpuissant Beta Ray Bill, destiné à endosser à son tour l’armure de Thor et à brandir Mjolnir ! Un personnage très réussi, à l’apparence monstrueuse, mais incarnant une certaine bonté supérieure, avec un charisme triste qui n’est pas sans évoquer Elric le Nécromancien. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais sachez seulement qu’au terme de cette rencontre, la vie de Thor sera entièrement bouleversée : exit Donald Blake, Thor sera désormais toujours Thor ; et, étrangement, cela fera ressortir d’autant plus ses véritables faiblesses, et lui forgera enfin un caractère… Et il sera bientôt impliqué dans de nouvelles aventures, généralement cosmiques ou mystiques – un petit tour en Faërie, par exemple, dans le sinistre royaume des Elfes noirs et de leur cruel chef Malekith –, récits tous plus palpitants les uns que les autres, constituant peu à peu la saga, jusqu’à parvenir à un final apocalyptique… et un cliffhanger particulièrement frustrant ! M’est d’ores et déjà avis que le prochain volume de cette « intégrale » pourra se résumer par la sentence favorite de la Chose : « Ca va castagner ! » Chouette…
 
Mais il y a aussi bon nombre d’autres bonnes idées, ici ; Simonson sait, le temps d’un interlude, mettre de côté son héros pour se concentrer sur d’attachantes figures secondaires, par exemple celle de Balder le Brave, cet ancien héros reclus dans la dépression et l’obésité, terrassé jour et nuit par le souvenir des innombrables morts qu’il a sur la conscience. Les divers personnages du Walhalla sont employés à merveille, ainsi le sympathique Volstagg, ou encore Odin, souvent ambigu, et, bien sûr, Loki, plus fourbe que jamais… Et certains récits sont portés par un souffle épique très appréciable, comme, par exemple, celui racontant le destin du dernier des vikings. Un peu d’humour de temps à autre, un peu de romance également (avec ce qu’il faut de manipulations et de tromperies pour rendre la chose intéressante…), viennent de temps à autre faire quelque peu diversion, sans qu’on ne tombe jamais dans la gratuité.
 
Ce premier volume d’une « intégrale » de Thor (comprenant en fait uniquement les épisodes créés par Walter Simonson) constitue donc en fin de compte une bonne surprise et une lecture agréable ; j’attends pour ma part la suite avec impatience...

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"The Remote Viewer", de Coil

Publié le par Nébal

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COIL, The Remote Viewer.
 
Tracklist :
 
CD 01
01 – Remote Viewing 1
02 – Remote Viewing 2
03 – Remote Viewing 3
 
CD 02
01 – Remote Viewing 4
02 – Remote Viewing 5
 
The Remote Viewer est une des plus récentes productions du légendaire groupe Coil, et même la dernière, dans un sens, le premier disque étant paru à l’origine en 2002, et le second en 2006, soit deux ans après le décès de Jhonn Balance ayant entraîné la disparition du groupe. Et c’est peut-être un des albums les plus fascinants de Coil, tant Balance et son compère échappé de Throbbing Gristle Peter Christopherson, assistés de leur petite troupe, y font preuve d’une inventivité sans pareille.
 
Coil a toujours été un groupe difficile à cerner, alternant entre des morceaux chantés relativement mélodiques et abordables (comme leur célèbre reprise de « Tainted Love »), et des albums conceptuels très divers, largement expérimentaux, parfois rebutants, aux méthodes de composition toutes plus frappadingues les unes que les autres, et où le génie semble rencontrer plus qu’à son tour le pur et simple délire sous acide et le foutage de gueule pseudo-ésotérique…
 
Ici, c’est clairement dans cette deuxième catégorie que nous nous trouvons. Et tant mieux, parce que c’est une franche réussite. Si « Remote Viewing 2 » fait partie des compositions les plus abstraites de Coil, succession de glitches sur fond ambient, portée par une très discrète rythmique industrielle (ce qui peut rappeler le « side-project » de Coil dénommé ELpH, par exemple sur l’album Worship The Glitch), les autres morceaux sont plus directement évocateurs, et notamment les sublimes « Remote Viewing 1 » et « Remote Viewing 3 » avoisinant chacun les 20 minutes. On pense parfois à certains groupes de Krautrock ici, comme Can ou, peut-être plus encore, Ash Ra Tempel. Mais il y a indéniablement quelque chose de plus ; Coil développe ici une musique à la croisée des chemins, empruntant à l’ambiant, à l’indus, au progressif et au néofolk, pour un résultat qui touche directement au cœur et à la tête.
 
Sur ces longues compositions, sombres et répétitives, souvent fondées sur un bourdon, viennent progressivement se superposer d’étranges sonorités évoquant un orgue abâtardi avec une flûte démente, un khène ou un melodica sous acide, en somme, et… ben… quelque chose comme une cornemuse électronique, peut être… Derrière, c’est aussi une orgie de glitches et de bleeps plus ou moins industriels, qui apporte une touche supplémentaire de malaise écartant définitivement la fausse classification type « new age » que pourraient oser avancer les mauvaises langues bouffies de préjugés. Et puis, il y a la rythmique, à la fois tribale et industrielle, soufflant le chaud et le froid, et portant avec délice une basse discrète et ronde qui achève de transporter l’auditeur dans un ailleurs tant désiré. De temps à autre, une légère esquisse de guitare ou de claviers plus traditionnels vient apporter la touche finale au tableau de maître. Le travail du son est admirable, comme souvent chez Coil, et toutes les possibilités les plus avant-gardistes de la musique électronique sont ici employées à bon escient. Ainsi, notamment, sur « Remote Viewing 4 » et « Remote Viewing 5 », qui prolongent le rêve visionnaire, en une sorte d’audacieuse variation sur les thèmes du premier disque, certainement pas stérile, mais bien au contraire étonnement enrichissante.
 

Un album remarquable, à écouter et à ré-écouter.

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"Le jour où la terre s'arrêta", de Robert Wise

Publié le par Nébal

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Titre original : The Day The Earth Stood Still.
Réalisateur : Robert Wise.
Année : 1951.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Science-fiction.
Durée : 88 min.
Acteurs principaux : Michael Rennie, Patricia Neal, Hugh Marlowe, Sam Jaffe, Billy Gray…
 
Quand Robert Wise est mort, le 14 septembre 2005, on n’a pas tari d’éloges sur cet éminent réalisateur. Seulement, si on a beaucoup évoqué West Side Story et The Sound Of Music, on a été plus discrets sur d’autres films : The Haunting, par exemple, phénoménal film fantastique qui mérite indubitablement le qualificatif si courtisé de chef-d’œuvre ; mais aussi, donc, Le jour où la terre s’arrêta (ou, si l’on préfère, The Day The Earth Stood Still), grand classique de la science-fiction au cinéma.
 
Mais il faut dire que la science-fiction au cinéma a un fâcheux problème, pour beaucoup de monde : outre qu’elle reste accolée, pour bon nombre d’imbéciles heureux, au cinéma de genre, donc au cinéma populaire, donc au « mauvais » cinéma (bande de…), elle a aussi une certaine tendance à vieillir, parfois, sur le plan des thématiques, et surtout, plus flagrant, pour ce qui est des effets spéciaux. Alors, des fois, on voit de ces commentaires stupides, type « lol 2001 c tro mal fai le sinje on voi c pa d vrai lol mé apré gé rien konpri lol», ou encore « Ouais, les mecs, j’ai vu un pire nanarD, ça s’appelle Planète interdite, attendez de voir la gueule du robot, c’est trop lol XD MDR PTDR ». Groumf… Ouais, je sais, ça fait un peu élitiste quand même, mais des fois il faut (et puis ça défoule). Et d’abord, 2001 est un des plus grands films de tous les temps et Planète interdite un très bon film de SF (même si le look de Robbie le robot est effectivement daté… mais ça a son charme, en même temps, non ?). Voilà. Et Le jour où la terre s’arrêta, alors ? Ben oui, ça a pris comme qui dirait un coup de vieux ; sur le plan visuel, c’est vite flagrant ; mais aussi, un peu plus gênant, sur le plan thématique. Est-ce rédhibitoire pour autant ?
 
Commençons par le commencement. Une journée comme une autre dans l’Amérique des années 1950. Beau temps sur Washington. Les gens vaquent à leurs occupations quotidiennes. Et puis, on détecte la présence d’un OVNI qui file à toute allure. Un coup de ces salopards de communistes ? Non, impossible, ça va beaucoup trop vite. Mais… mais ça se dirige… sur Washington ! Bientôt apparaît dans le ciel de la capitale des Etats-Unis d’Amérique une soucoupe volante d’un gris argenté, à la surface parfaitement lisse, qui finit par se poser sur la pelouse du National Mall. Au sol, c’est la panique ; la foule s’éparpille, prise d’hystérie collective. Puis, c’est la curiosité qui l’emporte, et une foule de citoyens lambda, contenue par la police et l’armée, s’approche de l’étrange astronef, intriguée par ce qui pourra bien en sortir. Une porte s’ouvre dans la surface impénétrable et sans défaut de la soucoupe. Apparaît alors une silhouette humanoïde, vêtue d’une combinaison argentée dotée d’un casque intégral… qui déclare dans un anglais parfait venir en paix. La foule est tendue, cependant ; et quand l’extraterrestre fait mine de sortir un objet de sa combinaison, un soldat pour le moins nerveux lui tire dessus. Le voyageur planétaire n’est que blessé ; mais surgit alors du vaisseau spatial un robot à l’allure menaçante ; son casque s’ouvre, et il émet de ses « yeux » un rayon laser qui fait disparaître instantanément les armes des soldats, et même un char d’assaut !
 
On retrouve notre extraterrestre dans un hôpital militaire, tout à fait remis de ses blessures ; son apparence est parfaitement humaine. Klaatu – c’est son nom – demande à rencontrer au plus tôt les chefs d’Etat du monde entier ; tous, sans exception. Il a un message d’une importance vitale à leur transmettre, et il n’est pas question que l’un soit au courant avant les autres ; c’est pourquoi il refuse d’en parler d’ores et déjà à qui que ce soit, fut-ce le président des Etats-Unis. Un conseiller de la Maison Blanche tente de le convaincre que son vœu est illusoire, que la conjoncture internationale ne saurait permettre une telle rencontre ; mais Klaatu ne veut rien entendre : il doit s’adresser au monde entier, et n’a que faire des divisions puériles de la politique humaine. Voyant qu’il ne parviendra à rien dans cet hôpital où il est sous la surveillance constante de l’armée, il décide de s’échapper et d’endosser une fausse identité, pour observer de plus près ces humains si étranges. Logé dans une pension, il fait l’expérience de la bêtise humaine, de la peur et de la haine, tandis que se lance une gigantesque chasse au « Martien ». Seul, il lui faudra trouver des gens assez ouverts, venant du monde entier, pour entendre son si important message.
 
Dès lors, on comprendra vite que le vieillissement des effets spéciaux n’est pas véritablement gênant, le propos étant ailleurs ; alors, on aura effectivement plus tendance à sourire qu’à trembler dans les scènes impliquant le robot (Wise, quelque temps plus tard, sera bien plus astucieux pour générer la peur, avec The Haunting, qui reste encore aujourd’hui remarquablement flippant, et, à vrai dire, bien plus que la plupart des films fantastiques qui ont suivi, et a fortiori ceux qui ont eu l’audace ou le mauvais goût de vouloir le battre sur son propre terrain…) ; pas grave. Ca n’est pas important. Le film se veut avant tout une sorte de « conte philosophique », ou peut-être, plus exactement, de « fable » (avec une certaine naïveté propre au genre, et parfois un brin agaçante : ainsi pour la scène devant la statue de Lincoln… et à vrai dire la plupart de celles impliquant l’inévitable gamin). Klaatu vit au milieu des hommes et les observe ; il est confronté à leur bêtise, à leur mesquinerie, à leur incompréhension, à leurs fantasmes, à leur peur et à leur haine ; il y en a bien quelques-uns pour relever le niveau, mais, dans l’ensemble, le tableau est assez noir.
 
« Comment peut-on être Persan ? – Vous en êtes un autre. » L’idée est intéressante, et suscite quelques scènes brillantes, ainsi quand Klaatu, à l'heure du petit-déjeuner dans la pension, écoute la description monstrueuse que l’on fait de lui à la radio et les commentaires que cela entraîne chez les convives (avec notamment un vieux couple bourgeois horripilant et ridicule). Il y a ainsi une succession de saynètes plus ou moins bien vues, mais dans l’ensemble fort réussies, même si elles ont une tendance que l’on pourra trouver regrettable à grossir quelque peu le trait. C’est ce qui fait l’intérêt du film, toutefois, et c’est en même temps ici que le bât blesse, à l’occasion : Le jour où la terre s’arrêta se veut clairement une allégorie de la guerre froide, et ne saurait être apprécié à sa juste valeur hors de ce contexte très particulier (à propos, un remake serait envisagé, paraît-il ; le contexte de la « guerre contre la terreur » fera-t-il l’affaire ? J’en doute un peu… et je crains surtout le massacre de l’original à grand renfort d’effets spéciaux…). On peut s’interroger, en outre, et même dans cette atmosphère précise, sur le fait que les scientifiques soient nécessairement plus réceptifs que les politiques, comme le film tend à le prétendre un peu hâtivement… Et, au final, l’attitude de Klaatu laisse un peu pantois, quand celui-ci, face aux menaces des humains, n’a rien d’autre à proposer qu’une menace – extérieure – plus terrifiante encore, bien loin de l'image quasi messianique qu'il adoptait jusqu'alors de héraut de la paix. « Comment peut-on être Persan ? – Vous en êtes un autre… »
 
Pas très joyeux, tout ça. Et plus ou moins efficace aujourd’hui, donc. Ceci dit, The Day The Earth Stood Still reste une franche réussite, un classique devant lequel on ne s’ennuie pas. La réalisation irréprochable de Wise y est pour beaucoup : il y a quelques effets de montage intéressants (notamment pour les scènes de panique collective, ou le début très « images d’archives », enchaînant de courtes scènes aux quatre coins du monde – avec des vrais morceaux de stéréotypes dedans – et des reportages radiophoniques), et la photographie est magnifique, sans surprise de la part de ce directeur photo renommé (rappelez-vous La splendeur des Amberson… et The Haunting bien sûr). L’interprétation est dans l’ensemble très convaincante, avec une mention spéciale pour Michael Rennie, parfait en Klaatu : son visage, son attitude, sont tout à la fois sympathiques et inquiétants ; en dépit de son apparence parfaitement humaine, il a quelque chose « d’autre », une présence indiscutable, remarquablement adaptée au personnage. Cerise sur le gâteau, enfin : une sublime bande originale de celui qui fut peut-être le plus grand compositeur de BO de l’histoire du cinéma, Bernard Herrmann himself
 

Un classique, un incontournable, oui. Un très bon film, sans aucun doute. Un chef-d’œuvre en son temps, probablement ; mais, ici, le passage des années s’est malgré tout quelque peu fait sentir… Ce n’est pas rédhibitoire pour autant : Le jour où la terre s’arrêta reste effectivement un des meilleurs films de science-fiction que l’on ait pu voir.

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"La faune de l'espace", d'A.E. Van Vogt

Publié le par Nébal

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VAN VOGT (A.E.), La Faune de l’espace
, traduit de l’américain par Jean Rosenthal, Paris, Gallimard – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1939, 1943, 1950, 1952, 1971] 2003, 308 p.
 
A.E. Van Vogt est généralement considéré comme un des plus brillants auteurs de la SF américaine de « l’âge d’or », aux côtés d’Isaac Asimov, Robert Heinlein, Clifford Simak et Theodore Sturgeon. Mais j’étais passé complètement à côté de la plupart (tous sauf Asimov, à vrai dire) lors de ma première période de dévotion à la SF – aka mon adolescence boutonneuse. Or l’on dit souvent que ces auteurs gagnent à être découverts jeune… Je sais pas. Je relis toujours Asimov avec plaisir, j’ai découvert très récemment Heinlein, que j’aime bien, de même pour Simak et Sturgeon, ce dernier m’ayant plus particulièrement intéressé. Quant à Van Vogt…
 
Il y a de cela un an ou deux, j’entame ma redécouverte de la SF… avec la quasi-intégrale de Philip K. Dick. Et je lis, par-ci par-là, diverses références notant la forte influence de Van Vogt sur ses textes, notamment parmi les plus anciens (et en premier lieu Loterie solaire). Pourquoi pas, donc, aborder la lecture de ce précurseur à mon auteur fétiche ? Je me rends dans ma libraire préférée, et saisis un exemplaire du Monde du non-A, premier volume du célèbre « cycle du non-A » ; et là, que vois-je ? « Traduit par Boris Vian ». Ah ouais, tiens, bon, d’accord. Raison de plus, non ? Je prends, et les deux volumes suivants (Les joueurs du non-A et La fin du non-A) dans la foulée. J’entame la lecture ; voui, c’est plutôt sympa jusque-là, très dickien avant Dick, effectivement ; pas très bien écrit, ceci dit, mais bon… Et là, c’est le drame : passées les premières pages plutôt attrayantes, on se retrouve bien vite dans un nawak space op’ bourrin, stupide et prétentieux, largement incompréhensible, écrit avec les pieds, et, pour ainsi dire, chiant comme la pluie. Humf, peut-être était-ce une réaction thalamique ; vite, la « pause » ; zen, j’entame le deuxième : pareil. Je dois vraiment être très thalamique… Obstiné, j’essaye le troisième (bien plus récent, et pas traduit par Vian cette fois) : c’est un peu plus rigolo, mais quand même… Pas convaincu, mais alors vraiment pas du tout. J’essaye son autre classique, A la poursuite des Slans : je parviens à la fin sans trop souffrir, mais c’est quand même pas top… J’en arrive à la conclusion que Van Vogt, ben c’est pas pour moi, quoi…
 
Et puis, récemment, navigant sur le forum du Cafard cosmique, je tombe sur un débat « pour ou contre Van Vogt » et un compte-rendu élogieux de La faune de l’espace. Je regarde un peu, sans vraiment intervenir ; visiblement, la communauté SF est assez divisée sur le Monsieur, qui a ses idolâtres et ses contempteurs. Je suis intrigué, quand même, et je veux bien redonner une chance à papy Alfred Elton ; d’où l’achat (toujours dans ma librairie préférée) de La faune de l’espace, et, dans la foulée (parce que je suis particulièrement stupide / masochiste / courageux / de bonne volonté, rayez les mentions inutiles), son autre « grand titre », Les marchands d’armes (c’est-à-dire, en un volume en poche, Les armureries d’Isher et Les fabricants d’armes).
 
Alors, alors, ça donne quoi, La faune de l’espace ? Ben, déjà, comme pas mal de trucs de Van Vogt, c’est plus ou moins un fix-up, semble-t-il, c’est-à-dire un roman formé de différents textes reliés entre eux, plus ou moins à la va-comme-je-te-pousse, des fois. Ici, le lien, c’est la mission du « Fureteur », un « vaisseau cosmique terrien » (dixit la quatrième de couv’) sillonnant l’espace pour une mission d’exploration de plusieurs années, avec à son bord pléthore de scientifiques en tout genre. On comprend mieux, du coup, le titre original, The Voyage Of The Space Beagle. Mais ça rappelle aussi autre chose, non ? Allez, un petit effort… « L’espace. L’ultime frontière… » Ouais. Il y a effectivement fort à parier que Gene Roddenberry, quand il a créé la série Star Trek, avait lu et adulé La faune de l’espace, parce que ça y ressemble pas mal, quand même. Ce qui, à vrai dire, n’est pas forcément rassurant ; parce que si Star Trek, à l’occasion, ça peut être assez sympa à visionner, sous une forme romanesque, ça peut par contre vite devenir lourd… Mais bon, baste les a priori.
 
Le principal héros du roman s’appelle Grosvenor, et c’est le nexialiste du vaisseau. Un nexialiste ? Qu’est-ce que c’est donc que cette chose ? Eh bien, un nexialiste, c’est un spécialiste… du nexialisme ; c’est-à-dire d’une « science fictive » ou d’une « pseudo-science » (selon que l’on est gentil ou méchant), comme Van Vogt, semble-t-il, les appréciait particulièrement, celle-ci consistant semble-t-il en une forme d’encyclopédisme, de polymathie recoupant les diverses branches de la science ; bon, c’est un peu vague… On n’est pas avare en procès d’intention, parfois, à l’encontre de AEVV ; certains, qui ne lui ont pas pardonné son intérêt avoué, fut un temps, pour la « dianétique » de L. Ron Hubbard, ont voulu y voir quelque chose de très louche dans ce goût-là… Mais c’est peu probable : le roman est de toutes façons antérieur à La Dianétique. Et à vrai dire, perso, je m’en fous un peu… Plus gênant, le nexialisme, en dépit de ce que Grosvenor prétend lui-même, a des accents un peu faf, des fois… Mais bon. Pas grave. C’est pas aussi agaçant, de toutes façons, que la « conception cyclique de l’histoire » de « l’archéologue » Korita, qui est lui carrément à baffer…
 
Grosvenor, Korita, et tous les autres scientifiques du « Fureteur » (parmi lesquels on accordera une place particulière à Kent, chef des chimistes, politicard ambitieux et le pire ennemi de Grosvenor et du nexialisme), se retrouvent ainsi embringués dans un long voyage dans de lointaines galaxies, à la recherche de faune ou de civilisations extraterrestres. Et c’est ainsi que l’on va voir se succéder quatre récits de rencontres, très inégaux. Le premier, avec Zorl, est assez correct ; le deuxième est chiant comme c’est pas permis ; le troisième, avec Ixtl, est de très loin le moment le plus intéressant du roman (on l’a souvent noté, mais c’est très vrai : ici, Van Vogt préfigure pas mal Alien de Ridley Scott) ; le quatrième aurait pu être bien, mais est perturbé par un délire politique agaçant, et s’achève en queue de poisson.
 
Alors, VV remonterait-il dans mon estime ? On s’en doute : non, pas du tout. Même si la lecture en est moins pénible que celle du « non-A » (encore heureux !), La faune de l’espace est quand même franchement médiocre, pour rester poli, sur le plan de l’écriture. Les personnages sont totalement creux, et le peu de relief qui leur est donné à l’occasion les rend presque invariablement antipathiques : impossible de s’y attacher. Les intrigues, si l’on excepte celle avec Ixtl, donc, sont généralement mollassonnes et peu divertissantes. Pas ou peu d’intérêt scientifique a priori, et les quelques réflexions d’ordre philosophique ou social sont le plus souvent risibles, quand elles ne sont pas plus ou moins nauséabondes.
 

Bref, on s’en passera…

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"2x4", de Einstürzende Neubauten

Publié le par Nébal

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EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN, 2x4.
 
Tracklist :
01 – Fleisch « Blut Haut » knochen (Belgium 1982)
02 – Sehnsucht (nie mehr) (Berlin 1983)
03 – Womb (Hamburg 1980)
04 – Krach der schlagenden Herzen (Belgium 1982)
05 – Armenisch Bitter (Berlin 1982)
06 – Zum Tier machen (Berlin 1982)
07 – Sehnsucht (still stehend) (Berlin 1982)
08 – Durstige Tiere (Amsterdam 1982)
 
Einstürzende Neubauten. Rien que le nom de ce groupe mythique en a déjà fait trébucher plus d’un de ma connaissance ; tant mieux, dans un sens : prononcé à la ramasse, ça aurait presque quelque chose de cthulhien. Mais les gens de chez Roir ne sont pas joueurs : à tout hasard, ils précisent « Collapsing New Buildings » dans le livret de cette réédition en CD de ce live classique, qui n’avait connu qu’une édition en cassette en 1984.
 
On est là au tout début de la bande à Blixa Bargeld. Et autant dire que ça dépote. Rien à voir avec le néanmoins excellent double-album live intitulé 9-15-2000, Brussels, qui présente la facette la plus récente d’Einstürzende Neubauten, toujours expérimentale, mais bien plus douce. Ici, on fait dans l’agression sonore, dans le terrorisme musical ; on est même avant Halber Mensch, c’est-à-dire : encore pire. Chouette !
 
A mort la mélodie ! Dans la foulée des époustouflants concerts de Throbbing Gristle, les Berlinois se livrent ici à des performances scéniques particulièrement physiques, tout entières vouées au culte du bruit sous toutes ses formes. Blixa Bargeld ne chante pas : il hurle, déclame, se livre à des incantations. Derrière lui, les musiciens s’acharnent sur des batteries « concrètes » faites de divers objets métalliques, n’hésitant pas à rompre la rythmique (comme sur « Fleisch « Blut Haut » knochen ») pour mieux perturber l’auditeur, ou sur des instruments électroniques de leur propre fabrication. La basse se fait discrète, mais la guitare rugit de temps à autres ; pas d’arpèges ou d’agréables solis, ici : la musique, c’est avant tout du bruit, à l’état pur. Et les morceaux jonglent ainsi, dans leur construction unique, entre silence et rage.
 
Car il y a malgré tout des moments plus calmes, par exemple avec les étranges sonorités orientalisantes de « Womb » ou « Armenisch Bitter ». Ce n’est pas moins perturbant, à vrai dire, et c’est remarquablement jouissif.
 
Ce sont les racines de la musique industrielle, cet étrange courant à la fois populaire et hermétique éclos parallèlement au punk. La musique d’Einstürzende Neubauten est difficile d’accès, c’est vrai ; elle tient, finalement, tout autant de la composition savante que de l’art contemporain, du théâtre expérimental et du pamphlet anarchiste. Elle est brillante et rebutante. Elle est unique.
 

Et ce bref album live est à vrai dire indispensable à qui veut se plonger dans les abysses de l’underground du début des années 1980, et frémir avec jubilation devant cette inventivité extraordinaire, cette folie génialement créatrice, qui n’a pas vraiment connu d’équivalent depuis.

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"Le masque du démon", de Mario Bava

Publié le par Nébal

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Titre original : La Maschera del demonio.
Titres alternatifs : Black Sunday, House Of Fright, Mask Of The Demon, Revenge Of The Vampire, The Demon’s Mask, The Hour When Dracula Comes, The Mask Of Satan.
Réalisateur : Mario Bava.
Année : 1960.
Pays : Italie.
Genre : Fantastique / Horreur / Gothique.
Durée : 87 mn.
Acteurs principaux : Barbara Steele, John Richardson, Andrea Checchi, Ivo Garrani, Arturo Dominici, Enrico Olivieri…
 
 
Nombreux sont les incontournables dans la longue histoire du cinéma fantastique ; rares, cependant, parmi ces classiques, sont ceux qui font réellement peur : certains films de Tourneur, peut-être, et probablement le superbe The Haunting de Robert Wise… Plus rares encore, parmi ces chefs-d’œuvre, sont ceux que l’on peut qualifier de films d’horreur à proprement parler. Jusqu’à présent, je n’en connaissais pas vraiment… Et puis j’ai vu Le masque du démon de Mario Bava.
 
Mario Bava. Un nom qui m’effrayait un tantinet il y a encore peu de temps. Il faut dire que l’abondance de séries Z plus ou moins nanardeuses produites en Italie des années 1950 à 1980 a de quoi forger une réputation indue, en noyant des perles sous le fumier… Quelle erreur, pourtant ! Le cinéma populaire italien, en ce temps-là, avait de véritables maîtres, capables de réaliser d’excellents films, tout en acceptant les règles du cinéma d’exploitation. On connaît Sergio Leone, bien sûr, et Dario Argento également (qui est tombé bien bas, hélas…) ; on pourrait évoquer de même, parfois, Lucio Fulci, et bien d’autres encore. Et il y a Mario Bava. Rien à voir avec son tâcheron de fils Lamberto : à en croire le discours dominant, Bava, le vrai Bava, le paternel, c’est le plus grand, tout simplement. Jusqu’ici je restais un peu sceptique : La Baie sanglante, son film culte renouvelant les règles du giallo pour accoucher, dans la douleur et l’hémoglobine, du slasher, m’a plutôt fait l’effet d’un navet, en dépit d’indéniables qualités cinématographiques. Alors je n’osais pas vraiment regarder le reste. Erreur, erreur stupide. Le début de la carrière est visiblement d’un autre tonneau. Et notamment cet extraordinaire Masque du démon, révolutionnaire et à l’influence incomparable… et qui est le premier film de son auteur (plus exactement, le premier film pour lequel il fut crédité à la réalisation ; auparavant, il était un directeur photo recherché, et avait à l’occasion manié la caméra pour remplacer un réalisateur défaillant).
 
La Moldavie, au XVIIe siècle. La princesse Asa, accusée de sorcellerie et de vampirisme, est attachée à un bûcher ; près d’elle, le corps sans vie de son amant Igor. Son frère la renie, les prêtres à ses côtés la vouent aux flammes de l’Enfer. Elle les maudit, tous, proclame haut et fort son allégeance envers Satan, et jure qu’elle reviendra pour se venger de ses tortionnaires. Jusqu’ici, rien de très original, même si c’est d’ores et déjà magnifique ; dans un superbe noir et blanc, c’est l’atmosphère classique, oppressante et grandiloquente, du gothique anglais, qui connaît alors un franc succès avec les films de la Hammer, que l’on retrouve, et l’influence ne saurait faire de doute. Pourtant… Le bourreau se saisit d’un masque de fer, dont la face intérieure est garnie de pointes ; il le pose lentement sur le visage de la sorcière… et tout autant sur le visage du spectateur, la caméra étant ici subjective. Puis il s’empare d’un gigantesque maillet et… d’un coup sec, enfonce le masque dans le crane de la pauvre victime. Là, nous sommes dans l’horreur ; la réaction du spectateur est physique ; on est exorbité, ahuri, sous le choc d’une violence inattendue pour un film d’épouvante de 1960 : on est au-delà du gothique, dans une forme d’horreur plus contemporaine, plus crue, plus réaliste, plus sadique aussi. Et l’on prend conscience que le spectacle qui nous attend sera unique.
 
200 ans plus tard. Le docteur Thomas Kruvajan et son jeune assistant, Andre Gorobec, se rendent à un congrès scientifique. La route qu’ils empruntent est mauvaise ; les gens l’évitent, qui se souviennent de la malédiction de la sorcière. Mais les éminents médecins raillent cette superstition. Quand leur diligence s’enlise, ils en profitent même pour visiter le tombeau de la princesse Asa : son cercueil dispose d’une vitre, afin de maintenir toujours sous les yeux de la vampiresse la croix du Christ qui l’empêche d’accomplir sa vengeance ; sous son horrible masque, elle semble étrangement conservée… Soudain surgit une chauve-souris, qui attaque de manière inexplicable le docteur Kruvajan ; dans la lutte, ce dernier se blesse, répandant du sang sur le cercueil et brisant la croix et la vitre. La malédiction va pouvoir s’accomplir, le spectateur en est conscient, si les docteurs l’ignorent. Ceux-ci, en sortant du caveau, rencontrent une étrange jeune fille, au visage à la fois séduisant et inquiétant : il s’agit de Katia, la descendante d’Asa… et son portrait craché. Bientôt, l’horreur déferlera sur la pauvre jeune fille.
 
Je ne détaillerai pas davantage l’histoire. Il suffira de savoir qu’elle fourmille en séquences angoissantes ou terrifiantes, et n’a sans doute pas grand chose à voir avec la nouvelle de Gogol censément à l’origine du film…
 
Simplement… C’est magnifique. La réalisation, la photographie, sont de toute beauté ; certaines scènes sont d’authentiques tableaux, à la composition phénoménale. Les ombres sont utilisées avec une pertinence et une efficacité remarquables. La brume, le montage, le maquillage… Tout contribue à faire de ce film un sommet de l’horreur gothique, avec ces pointes de sadisme et de sensualité toutes latines, parfois très surprenantes, qui lui donnent en outre un cachet unique.
 
Pour ce qui est de l’interprétation, si John Richardson est assez faible dans le rôle du jeune docteur Gorobec, les autres sont assez convaincants, sans être exceptionnels ; ceci dit, Andrea Checchi et Arturo Dominici sont souvent impressionnants, voire terrifiants, tant Bava est habile à mettre en valeur leurs traits si particuliers. Mais, surtout, il y a Barbara Steele, qui est tout simplement phénoménale ; ce film devait la marquer à vie : à jamais, elle serait une actrice de fantastique, la plus grande certes, mais elle ne pourra véritablement s’échapper du genre, malgré quelques tentatives. Et, souvent, elle retrouvera ce rôle double, alternant entre l’innocence apeurée et l’horreur cruelle : elle est en effet à la fois l’horrible sorcière Asa et sa victime Katia, et joue à merveille cette dualité foncièrement inquiétante. Son visage est unique : sa beauté, si elle ne saurait faire de doute, à quelque chose de dérangeant, de troublant… Elle cabotine, certes, ses yeux grand ouverts roulant plus que de raison. Mais elle est tout simplement fabuleuse ; elle est le visage de la peur, qu’on subit ou qu’on inflige. Elle est unique.
 

Ce qui n’était au départ qu’une banale série B d’horreur, transcendée par tous ces atouts, devient un chef-d’œuvre à part entière, dont l’influence se fait encore grandement sentir aujourd’hui. C’est un incontournable, tout simplement. Et un des plus beaux films d’horreur qu’il m’ait été donné de voir.

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"Temps", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

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BAXTER (Stephen), Temps (Les univers multiples, t. 1), traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, Paris, Fleuve noir, coll. Rendez-vous ailleurs, série Science-fiction, [1999] 2007, 545 p.
 
Il y a de ça quelques années – j’étais encore un adolescent boutonneux –, ma mère m’offrit un jour un bouquin. C’était Les vaisseaux du temps, de Stephen Baxter, qui venait de paraître en Ailleurs et demain. Ah ? Tiens donc ? Mais pourquoi ? « Oh, ben, j’étais à la Librairie, et me suis dit que je pouvais en profiter pour te prendre un roman… » Merci beaucoup, c’est très gentil… Mais… pourquoi celui-là ? « Oh, ben, je sais que tu aimes bien ces trucs bizarres, là, de science-fiction et compagnie, moi j’y connais reun’ à ces machins, alors j’ai demandé, et le libraire m’a dit que celui-là, c’était vraiment très bien. » Ah bon. Ah, ben, merci beaucoup, hein, c’est super gentil, vraiment. Je regarde la bête d’un peu plus près : hein ? Une « suite » de La machine à explorer le temps d’H.G. Wells ? 100 ans plus tard ? A l’époque, j’étais déjà con (peut-être plus encore que maintenant) ; du coup, je suis un brin sceptique : Ah ah, encore un de ces écrivaillons sans talent qui cherchent à tirer profit des vrais génies, c’est du propre… Par ailleurs, je n’avais pas lu La machine à explorer le temps ; je me dis, tant qu’à faire… Je l’achète, je l’entame… et je m’arrête parce que je m’emmerde (j’étais vraiment très très con à cette époque…). Et du coup le Baxter prend la poussière dans ma bibliothèque. Bon. L’an dernier, je retrouve le bouquin de Wells. J’ai rien d’autre à lire : allez hop, test. Et je me régale de ce chef-d’œuvre, comme de bien entendu. Alors je me souviens de l’autre, là, comment déjà, Baxter ? Ouais. Bon. J’ai vraiment rien à lire, alors essayons. Et je me régale de ce chef-d’œuvre, comme de bien entendu… Un roman d’une intelligence remarquable, sans doute le meilleur et le plus solide que j’ai pu lire sur le thème du voyage dans le temps, ce thème si fascinant mais qui a une si vilaine tendance à filer la migraine s’il est bien employé…
 
Vous vous en foutez, hein ? C’est compréhensible. Mais c’est une manière comme une autre d’aborder la « chronique » de ce nouveau (enfin, il date de 1999, hein… vive la France…) roman de Stephen Baxter, sobrement intitulé… Temps. Ah ben décidément… C’est le premier tome de la « trilogie des univers multiples », et ça paraît en France au Fleuve noir (ce qui, il y a quelque temps encore – aha –, m’aurait définitivement dissuadé de le lire ; ouais, finalement, je dois être un peu moins con maintenant…).
 
Et de quoi ça parle ? Ben, de beaucoup de choses. Enormément, même. L’écrivain anglais n’y est pas allé de main-morte ce coup-ci : paradoxes temporels, univers parallèles, conquête de l’espace, mutants / surhommes, fin du monde… Tout y passe, ou presque. A l’ancienne, par contre. On sent dans ce roman une assez nette influence de la SF de « l’âge d’or », j’aurais l’occasion d’y revenir.
 
Nous sommes au tout début du XXIe siècle. Reid Malenfant, après avoir été renvoyé de la NASA, est devenu un richissime homme d’affaires. Mais sa passion pour l’espace ne l’a pas abandonné. Il se désole (et c’est bien naturel) de l’impasse dans laquelle se trouve la conquête de l’espace ; il a la conviction que celle-ci est une avancée fondamentale, que l’homme se doit d’en passer par là… et accessoirement que ça peut rapporter beaucoup d’argent. Alors il se lance dans une vaste entreprise, passablement illégale, pour renvoyer l’homme dans l’espace (à terme : il commence par… des calmars !), afin de récupérer les précieuses richesses pour l’heure laissées à l’abandon dans les astéroïdes. Mais il est un jour contacté, via son ex-femme Emma, qui travaille toujours pour lui, par l’énigmatique Cornelius Taine, jadis mathématicien de génie, et désormais potentiellement dingue… Taine affirme à Malenfant que son projet, bien loin de n’avoir que des implications bassement mercantiles, est destiné à sauver l’humanité ; et ce n’est pas une métaphore : en se fondant sur les calculs probabilistes dits de la « catastrophe de Carter », la société Eschatologie Inc., à laquelle appartient Taine, a déterminé que l’humanité n’en avait plus que pour deux cents ans à vivre, à moins de relancer la conquête de l’espace. Et, bientôt, en se fondant sur des données scientifiques a priori farfelues (enfin, pour les ignorants dans mon genre, mais là je sais que je ne suis pas tout seul…) mais pourtant très sérieuses – toujours, chez Baxter –, les deux hommes en viennent à découvrir des messages provenant du futur et confirmant le bien fondé de leur action. Pendant ce temps, à travers le monde entier, apparaissent ponctuellement des « enfants bleus », des surdoués plus ou moins autistes capables, avant l’âge de 10 ans, de révolutionner la physique et les mathématiques, entre autres… ce qui ne manque pas de susciter l’inquiétude et la haine du commun des mortels.
 
Ca fait beaucoup de choses, donc. Mais c’est remarquablement traité, et l’on ne s’ennuie pas un seul instant tout au long de ces 540 pages. On jettera un voile pudique sur le style (anodin, pour ne pas dire inexistant, pour ne pas dire nul – c’est limite, des fois… Dommage, je n’avais pas eu cette impression pour Les vaisseaux du temps, mais cela tient sans doute à la dimension « pastiche » de ce dernier). Il y a malgré tout amplement de quoi satisfaire ici le lecteur exigeant.
 
On a pu discuter de la qualification « hard SF » parfois avancée pour désigner les œuvres de Stephen Baxter ; en tant que non-scientifique, je dois dire qu’elle me semble plutôt appropriée. Mais attention, rien de rebutant pour autant, même s’il y a quelques passages fort complexes. C’est que Baxter, qui connaît bien son affaire, se fonde sur des données scientifiques récentes parfaitement fascinantes pour le quidam : la science, ici, la « vraie » science, celle d’aujourd’hui, nous parle de la fin du monde avec la « catastrophe de Carter », de l’intelligence des céphalopodes, de la « radio de Feynman » permettant de capter des messages émis depuis le futur, et de bien d’autres étrangetés encore ; pour celui qui, comme moi, n’est pas au fait des plus récentes avancées scientifiques dans ces domaines souvent fort hermétiques, cela tient à peu de choses près de la magie, du surnaturel ; et pourtant, non… « Sense of wonder » : l’expression, ici, prend tout son sens ; on est véritablement dans le merveilleux scientifique, dans la fascination pure et simple face à des choses qui nous dépassent, tout en étant parfaitement rationnelles ; les dernières pages de ce roman – dans l’ensemble très pessimiste – amènent le lecteur abasourdi à se poser des questions confinant à la métaphysique qui lui avaient probablement échappé jusqu’alors. Une très grande réussite, sous cet aspect-là, d’autant plus que Baxter fait dans l’ensemble preuve d’un certain sens de la pédagogie plutôt appréciable. Quand on referme le livre, on se sent un peu moins con, et ça fait du bien…
 
Et puis il est un autre aspect de ce roman qu’il me paraît important de noter, qui peut séduire ou rebuter, c’est selon (moi, ça ne m’a pas déplu) : c’est son indéniable classicisme. Si les données scientifiques employées sont dans l’ensemble très récentes, nombre de thèmes et de personnages ne manquent pas de faire penser à diverses œuvres importantes de la SF, qui se voient ainsi perpétuées, et dans un sens renouvelées. Déjà, sans trop de surprises, le Britannique Baxter s’inscrit dans la tradition très britannique de la SF « catastrophiste » (je pense notamment à Ballard, mais on pourrait sans doute évoquer aussi Aldiss, Moorcock, etc.). Mais il franchit également l’Atlantique à l’occasion. Le personnage de Reid Malenfant, ainsi, sorte d’archétype du héros (héraut ?) du libéralisme économique, à la fois rêveur attachant et ordure cynique, ne manque pas d’évoquer L’homme qui vendit la Lune, de Robert A. Heinlein (à mon sens le meilleur texte de « L’histoire du futur »), certaines scènes y faisant assez directement écho (je pense par exemple au passage consacré à l’application du droit dans l’espace, notamment pour ce qui est du droit de propriété). De même, les « enfants bleus » de Baxter nous renvoient à toute la littérature américaine consacrée au thème des mutants et des surhommes, abondante dans les années 1940-1950, pour le meilleur et pour le pire (pour ma part, ces enfants surdoués et persécutés parce que trop intelligents et donc inquiétants m’ont beaucoup fait penser à A la poursuite des Slans, de A.E. Van Vogt, un classique, même s’il m’a semblé plutôt médiocre). Et l’on pourrait sans doute continuer longtemps ainsi. On appréciera ou pas ; mais cela m’a semblé plutôt bien vu, un renouvellement plutôt qu’une redite.

Temps
est ainsi un excellent roman de science-fiction, solide et passionnant, et qui vaut amplement le détour. Et j’attends d’ores et déjà avec impatience la suite, Espace, qui devrait paraître au Fleuve noir d’ici la fin de l’année…

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"Public Outburst", de Laurent Garnier, Bugge Wesseltoft, Philippe Nadaud, Benjamin Rippert

Publié le par Nébal

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LAURENT GARNIER, BUGGE WESSELTOFT, PHILIPPE NADAUD, BENJAMIN RIPPERT, Public Outburst.
 
Tracklist :

CD 01 (audio)
01 – 63
02 – Butterfly
03 – MBass
04 – Controlling The House
05 – The Battle
06 – First Reactions
07 – Barbiturik Blues

CD 02 (Live Videos)
01 – Man With The Red Face
02 – MBass
 
 
Laurent Garnier : un nom qui ne laisse guère indifférent. Nombreux sont ceux qui lui vouent un véritable culte, et j'en suis. Mais, depuis sa Victoire de la musique et l’engouement pour la soi-disant « French Touch » (avec laquelle il avait pour seul point commun la nationalité…), le bonhomme n’a pas toujours bonne presse auprès de certains cercles bobos (pas tous, heureusement) qui en font une sorte d’icône commerciale. Pour ma part, j’ai jamais compris pourquoi… Le fondateur du label F Com, pionnier de la techno et de la house en France, m’a toujours semblé être au contraire un modèle d’intégrité, d’humilité et de bon goût, qui aurait à vrai dire tout pour se poser en donneur de leçons, et a cependant la délicatesse de s’en abstenir. Et il a du parcours, le type, de ses débuts dans une Madchester découvrant dans la fièvre les joies de la musique électronique à aujourd’hui, en passant par l’âge d’or des raves et leur triste décadence ; il fait partie de ceux qui ont traversé l’histoire de la techno, et qui ont contribué à la faire (au passage, il la raconte fort bien : je vous recommande chaudement la lecture d’Electrochocs).
 
Et il a su évoluer sans se compromettre, contrairement à une étrange idée reçue. Ainsi, s’il n’a pas renié, loin s’en faut, son passé d’artisan du dancefloor (… souvenir ému de ce qui a constitué ma seule véritable expérience en club, avec Garnier « chez lui », derrière les platines du Rex Club…), il a cependant, ces dernières années, fait état d’une indéniable volonté de se livrer à d’autres expériences : dès sa Victoire de la musique, à vrai dire, puis à l’Olympia, il n’hésite pas, désireux de conférer à la techno une crédibilité qui lui faisait défaut jusqu’alors, à faire péter le grand orchestre. De même, quand, pour une compilation avec Carl Craig (The Kings Of Techno), il sélectionne une History Of Detroit, bien loin de se limiter aux légendes électroniques des « pères fondateurs » ou à Underground Resistance, il cite tout à fait légitimement les Stooges, Aretha Franklin ou les Temptations. Lors de ses sets, ce DJ de légende entrecoupe les tubes d'électronique pure de remixs audacieux de The Cure ou de Pulp, et lorgne du côté du hip hop ou du dub avec une passion et une envie d'initier son public à d'autres horizons musicaux qui sont pour beaucoup dans sa réputation et son talent. Mais ce sont surtout le jazz et la musique de film qui l’attirent, et il ne s’en cache pas. A plusieurs reprises, ainsi, ses productions se voient agrémentées de sonorités jazz du plus bel effet, comme avec le célèbre saxophone possédé de « The Man With The Red Face », sur Unreasonable Behaviour ; on le voit régulièrement aux côtés du pianiste acid jazz Bugge Wesseltoft, ce qui a pu donner lieu à de mémorables sessions, dont quelques échos ont pu être conservés (ainsi, dans Retrospective, les versions particulièrement dantesques de « The Man With The Red Face », justement, mais aussi « d’Acid Eiffel », morceau composé il y a de cela un certain nombre d’années avec son compère Shazz au sein du projet Choice, sur lequel officiait également un certain Ludovic Navarre aka Saint-Germain…). Et son dernier album studio, l’excellent The Cloud Making Machine, à mille lieux des hits clubesques d’antan, nous régale d’atmosphère ambient jazz du plus bel effet.
 
Et puis Garnier a une perception de la performance live qui n’est pas forcément très répandue au sein de la scène techno ; DJ de profession, il n’a guère envie de se contenter alors de faire un set agrémenté de vidéos, mais fait régulièrement appel à des musiciens qui humanisent et enrichissent l’électronique originelle. Et c’est ainsi qu’on a pu voir Garnier en concert avec Bugge Wesseltoft, donc, mais aussi avec le saxophoniste Philippe Nadaud ou le pianiste Benjamin Rippert. Et ce sont ces moments uniques qu’entend retransmettre ce Public Outburst cosigné, véritable régal pour les oreilles.
 
La sélection commence calmement avec un « 63 » agrémenté de basses profondes qui travaillent l’auditeur ; la tension monte un peu plus sur « Butterfly », puis les sonorités drum’n’bass du teigneux « MBass » achèvent d’instaurer un climat de dance intelligente, complexe et jazzy, véritablement irrésistible. « Controlling The House », à mon sens le morceau le moins convaincant de The Cloud Making Machine (peut-être parce que le seul éventuellement dansable ?), est ici transfiguré et d’une efficacité remarquable, de même que les frénétiques « The Battle » et « First Reactions », aux lyrics enfiévrées. « Barbiturik Blues », en fin d’album, vient calmer le jeu, mais on ne s’en plaindra pas, tant cette composition downtempo est efficace et planante.
 
Vous en voulez encore ? Moi aussi. Ah ben ça tombe bien, cette édition limitée se voit augmentée d’un deuxième CD contenant deux vidéos. Tout d’abord, une version de « The Man With The Red Face », hélas anodine sur le plan de la réalisation et péchant un peu pour ce qui est de la puissance sonore, mais sur laquelle Philippe Nadaud est particulièrement en forme. Et puis une sublime et hargneuse version de « MBass », pour un concert exceptionnel dans un site qui ne l’est pas moins : le pont du Gard, rien que ça…
 
Allez, on répète tous ensemble : Laurent Garnier est grand. Cet album ravira ses amateurs, et pourra probablement lui en gagner de nouveau, les inévitables réfractaires à la techno qui auront ici l’occasion de saisir enfin que, non, ça n’a rien à voir avec ce qu’ils croyaient…

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La nécro du jour

Publié le par Nébal

BLAM, comme ça, au réveil, j'apprends la mort de Michel Serrault, puis celle d'Ingmar Bergman.

Monde de merde...

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