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La Bête de miséricorde, de Fredric Brown

Publié le par Nébal

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown

BROWN (Fredric), La Bête de miséricorde, [The Lenient Beast], traduit [et préfacé] de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Pailler, Paris, Moisson rouge/Alvik – Points, coll. Roman noir, [1956, 2010] 2011, 217 p.

 

(Attention : à terme, ce compte rendu est bourré de SPOILERS, je vous préviendrai le moment venu...)

 

NOIRE GUEULE DE BOIS

 

Finalement, je crois que mes quelques allers-retours en train durant l’été et plus si affinités s’accommoderont bien mieux de quelques chouettes polars çà et là que de la relecture de la au mieux médiocre « Légende de Hawkmoon » (la quatrième de couverture du Dieu fou m’a beaucoup trop effrayé pour cela – non que celle du roman qui va nous intéresser aujourd’hui soit forcément bien meilleure, elle contient des erreurs étranges...). Dans ce genre que je connais fort mal, voire pas du tout, j’ai évidemment plein de choses à lire, dont quelques titres empilés au fil des ans dans ma bibliothèque de chevet et qui y ont pris la poussière depuis, c’est scandaleux.

 

Aujourd’hui, Fredric Brown – un maître, à n’en pas douter. Je l’avais découvert avec ses œuvres de science-fiction, d’abord les romans Martiens Go Home ! et L’Univers en folie, puis ses excellents recueils de nouvelles en Folio-SF (j’avais, il y a fort longtemps, évoqué sur ce blog Fantômes et farfafouilles, Lune de miel en enfer et Une étoile m’a dit), car, c’est notoire, l’auteur a tout particulièrement excellé dans la forme courte, et même, le cas échéant, vraiment très très courte : il figure à n’en pas douter au pinacle des auteurs de short short.

 

Mais Fredric Brown n’a certes pas œuvré que dans la science-fiction, ayant régulièrement livré des polars de très bonne facture. Une dimension de l’auteur que je n’ai découverte que plus tard, quand le roman déjanté Rouge gueule de bois, de Léo Henry, m’a incité à lire La Fille de nulle part, que j’avais beaucoup aimé (et qui est très lié, ai-je l’impression, à La Bête de miséricorde, dont je vais vous parler aujourd’hui), et j’ai également lu, un peu plus tard, La Nuit du Jabberwock, qui est bien un polar en dépit de son titre lewiscarrollien (pas gratuit pour autant), et qui m’avait parfaitement convaincu sur le moment, mais dont je n’avais guère conservé de souvenirs, je dois bien le reconnaître.

 

La Bête de miséricorde est un autre fameux titre de Fredric Brown dans le registre du roman noir. Une quatrième de couverture aguicheuse (mais en fait un brin douteuse…) m’avait incité à en faire l’acquisition, il y a fort longtemps de cela, mais ce n’est donc que maintenant que j’ai trouvé le temps de le lire. On notera pour la forme que le roman a été adapté au cinéma et « francisé » par Jean-Pierre Mocky en 2001, mais je n’ai aucune idée de ce que ça vaut (j’ai du mal avec le peu de Mocky que j’ai vus, j'avoue). Je m’en tiendrai donc ici à l’œuvre originale, publiée en anglais en 1956.

 

TRADUTTORE, TRADITORE

 

La Bête de miséricorde avait été traduit en français une première fois en 1967, par Jean-François Crochet, bizarrement (?) chez Dupuis, que nous connaissons plutôt comme éditeur de BD gravitant autour de Spirou, etc. Sous une couverture avec une accroche parfaitement racoleuse et improbable, au passage. Cette même traduction avait été reprise en 1980 chez NéO.

 

Mais on a appris à se méfier des traductions françaises un peu poussiéreuses dans le genre policier… Et à vrai dire au moins autant en SF, si l’on n’en parle pas ici. Il y a plusieurs « syndromes », souvent associés à la Série noire, mais en fait endémiques dans l'édition de genre alors : les coupes sèches par l’éditeur ou le traducteur lui-même, et parfois très conséquentes, les erreurs de compréhension en veux-tu en voilà, débouchant parfois sur des passages surréalistes, et autres soucis typiques du travail de traducteur quand il n’est pas exactement accompli dans les meilleures conditions, ou encore la « localisation » du style qui en rajoute dans le vieillissement (quand les policiers ricains, pardon, les inspecteurs divisionnaires ricains des années 1950 parlent tous comme des personnages d’Audiard, caves et grisbi à tous les étages), ce genre de choses.

 

Quand Moisson rouge a lancé le projet de rééditer La Bête de miséricorde, Emmanuel Pailler a donc compulsé parallèlement le roman original et la traduction française de 1967. Au premier abord, c’était semble-t-il bien mieux que ce que l’on pouvait craindre : pas de coupes drastiques, pas de confusions majeures, une langue fluide et propre… Sauf que, bizarrement, c’était peut-être un peu le problème : Emmanuel Pailler semble avoir rencontré une unité de ton guère à propos dans ce roman choral, et, plus généralement, une tendance à enjoliver le texte tout en aseptisant l’expression – ce qu’il suppose être le résultat des exigences d’un éditeur qui, via la BD et notamment Spirou, était habitué des contraintes particulières des publications destinées à la jeunesse. Je ne sais pas ce qu'il faut en penser... Mais La Bête de miséricorde ne relève certainement pas de ces dernières : sans être ordurier, pas le moins du monde en fait, c’est un roman « dur », avec une thématique sociale marquée, qui envisage des sujets parfois rugueux (alcoolisme, racisme, violences conjugales…), avec des protagonistes adaptés et bien caractérisés – et les flics de l’Arizona en 1956 ne disaient probablement pas « Saperlipopette », même ceux d’ascendance mexicaine (aheum). Il y avait donc bien un travail de retraduction à effectuer, simplement d’un ordre différent de ce à quoi on pouvait s’attendre, afin de coller bien davantage au ton de l’original – ce qui fait partie du style de Brown, par ailleurs limpide et sans fioritures (probablement pas là où il brille le plus, mais du moins est-ce fonctionnel, et c'est bien l'essentiel).

 

La préface d’Emmanuel Pailler est très intéressante à cet égard – mais sa nouvelle traduction est-elle irréprochable ? C’est un terrain sur lequel je préfère ne pas m’aventurer, même si j’ai cru relever, çà et là, quelques bizarreries qui m’ont fait hausser le sourcil. Cela dit, je suppose que le ton est bien là – rugueux parfois, donc, pas édulcoré, mais connaissant des variations au fil de la succession des narrateurs : c’est un roman choral, à la première personne, chaque chapitre ayant son propre narrateur – sauf erreur, ils sont cinq à alterner ; et le rendu de leur personnalité est assez convaincant.

 

L’ART DU NOUVELLISTE DANS UN ROMAN

 

Je ne sais pas s’il serait finalement si pertinent que cela de dire que Fredric Brown était plus un nouvelliste qu’un romancier, même si on l’a souvent affirmé – je suis porté à le croire, mais, malgré un certain nombre de lectures tout de même, je ne me sens pas assez compétent pour en juger. Cependant, l’écrivain visiblement roublard a pu user dans ce roman de méthodes pouvant faire penser à son art de nouvelliste. Le premier chapitre en est à vrai dire une démonstration éloquente, presque une leçon.

 

Bien sûr, il y a tout d’abord ce goût de l’attaque en force. Le roman s’ouvre sur ces mots : « En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin. » Pas de chichis, c’est du direct… « Je », ici, c’est un certain John Medley, paisible retraité qui vit seul dans une maison tout ce qu’il y a de banal sise à Tucson, Arizona – ce quand bien même il touche de temps à autres quelques revenus issus de la spéculation immobilière. Le vieux bonhomme un peu excentrique, et grand amateur de musique classique, prévient alors la police, et deux inspecteurs se rendent sur place, Fern Cahan, un bonhomme pas très fin mais probablement bien plus que ce que l’on croit, et Frank Ramos, qui a le mauvais goût d’être tout à la fois flic, « érudit », et d’origine mexicaine – ce qui fait beaucoup trop pour un seul homme (demandez donc au capitaine Walter Pettijohn ce qu'il en pense).

 

Oui, c’est bien un cadavre… Pas de papiers, rien sur lui. Tué d’une balle dans la nuque. M. Medley n’a rien entendu ? Non… Même pas le bruit d’un pot d’échappement qui pétarade, ou ce qu'il aurait confondu comme tel ; mais c’est vrai qu’il écoute de la musique sur sa chaîne haute-fidélité, assez fort, et puis il y a ces avions à réaction qui volent bas – la base militaire est toute proche… Bien, ce sera tout pour le moment. Le temps d’embarquer le cadavre et de faire le tour du voisinage (relativement distant), et les deux policiers s’en vont.

 

Et c’est alors que John Medley confesse, au seul lecteur, à la première personne, à demi-mots et pourtant sans ambiguïté, qu’il est l’assassin – dans un ultime paragraphe, comme la chute d’une nouvelle, mais d’une manière étonnamment habile et plus qu’intrigante…

COMMENT ET POURQUOI

 

D’aucuns se sont plaint, semble-t-il, de ce que l’identité du coupable soit aussi rapidement dévoilée, mais ce n’est clairement pas le propos : s’il n’est pas du tout un whodunit, le roman de Fredric Brown est bien davantage un howdunit, et, peut-être surtout, un whydunit. Même avec un petit bémol, j’y reviendrai.

 

Ceci étant, seul le lecteur sait donc ce qu’il en est, à ce stade. Les policiers n’en ont pas idée – car Medley est un charmant petit vieux, peut-être un peu excentrique, oui, mais tout ce qu’il y a d’aimable, en tant que tel impossible à soupçonner… Pour Fern Cahan, ou pour le capitaine Walter Pettijohn, cela relève de l’évidence. Mais Frank Ramos est d’un autre avis. D’emblée, il trouve louche ce Medley – au point où sa suspicion se mue en obsession… Bah, rien d’étonnant à cela, sans doute, Ramos est un « intello » aux idées bizarres…

 

 

Bon, plaçons ici, à tout hasard, la balise SPOILERS – et il y en aura d’autres plus loin dans cette chronique, jusqu'à la fin, alors tenez-vous-le pour dit si jamais.

 

Ramos se trompe, donc, c’est obligé. D’ailleurs, voyez la victime – bientôt identifiée comme étant un certain Stiffler, qui ne s’était installé à Tucson que depuis quatre mois à peine. Un pauvre homme… En dépit de sa confession catholique, dans son Allemagne natale, les lois de Nuremberg le qualifiaient de juif, et il a passé dix longues années dans les camps de la mort – tu parles d’une enfance et d’une adolescence… Mais oui : la guerre, c’était il y a dix ans seulement. Depuis, il avait émigré au Mexique, où il s’était rapidement marié et avait eu des enfants ; les affaires ont bien tourné pendant un temps, beaucoup moins bien ensuite, alors il a nouveau émigré, aux États-Unis cette fois, à Tucson, Arizona, donc, au sein de la communauté... mexicaine, relativement importante, et trouvé sur place un emploi passablement de complaisance auprès d'un compatriote (c'est-à-dire un Allemand, cette fois) – c’est que la vie avait toujours été dure, pour le pauvre Stiffler… Et il n’en avait hélas pas fini : il y a très peu de temps, lors d’un accident de la route, il a perdu sa femme et ses enfants – lui seul a survécu, indemne, et d’autant plus rongé par le sentiment de sa responsabilité dans le drame. Depuis, lui qui n’était déjà guère liant, est devenu plus asocial encore – jusqu’à ce qu’on retrouve son cadavre dans le jardin de John Medley.

 

À tout prendre, voilà un homme qui avait toutes les raisons de mourir – de se suicider, disons-le. Mais ça ne peut pas être un suicide ! Une balle dans la nuque ? Avec quelques contorsions, ce n’est pas inenvisageable… Mais l’arme, alors ? On n’a pas retrouvé de pistolet à côté du cadavre… Mais il y a bien des moyens d’expliquer sa disparition, sans même se limiter aux seules inventions les plus saugrenues des auteurs de romans policiers (le revolver attaché à la patte d’un hibou que la détonation fait s’envoler, sérieux ?!). Oui, un suicide… Un suicide bizarre, mais un suicide…

 

Et c’est ici qu’intervient le « bémol » dont je parlais tout à l’heure concernant la qualification de whydunit. Je suppose qu’elle demeure valable, car l’appréhension du mobile dans toute sa complexité est une dimension essentielle du roman jusqu’à sa toute fin. Mais ne nous leurrons pas – ou plutôt, je vais tâcher de ne pas me leurrer : même si je suis très naïf et bon public, aussi ai-je joué le jeu de l’auteur en m’accordant au rythme soigneusement conçu de ses révélations, un lecteur moins naïf ou moins bon public dispose à ce moment-là de bien assez d’éléments pour piger le truc – depuis quelque temps, en fait. Voire depuis longtemps, voire depuis le tout début.

 

Mais est-ce un problème ? Non – parce que le roman, très habilement, dérive alors dans une autre direction…

 

UNE TRAGÉDIE EN FORME DE PIÈGE

 

Celle d’une tragédie en forme de piège inéluctable ! Et ce n’est plus alors, sur le mode classique de l’enquête policière, la résolution de l’énigme qui compte vraiment, absolument pas, mais bien plutôt la fatalité qui s’abat sur notre héros, Frank Ramos… L’intérêt du lecteur n’est plus entretenu via la surprise, le retournement de situation, etc., mais bien au contraire via l’expectation, l’anticipation morbide, inacceptable et pourtant inéluctable, du pire – on pourrait dire que l’on passe du policier au thriller, vu comme ça, et pourtant ça ne me paraît pas être une qualification très pertinente... « Roman noir » a suffisamment d’ambiguïtés et de connotations pour englober toutes les dimensions du roman. Le fait demeure : le lecteur qui se réjouissait de la lucidité de Ramos se met à anticiper la suite des événements… et à redouter le pire pour ce personnage auquel il s'était attaché, jusqu’à la fin, comme un horizon plus que menaçant ; tandis que la dimension de drame social s’accentue sans cesse, contribuant à bouleverser l’économie du roman sans pour autant nuire à sa cohérence – parce que c’est une belle mécanique que La Bête de miséricorde, conçue par un artisan madré.

 

En effet, nous savons depuis le premier chapitre que John Medley est l’assassin, mais, vers le milieu du roman au plus tard (pour qui n’aurait pas d’emblée pigé à la lecture du titre...), nous savons également pourquoi, du moins dans les grande lignes : Medley, qui tient (en privé seulement…) un discours d’essence religieuse éventuellement confus, se considère comme étant cette Bête de miséricorde – il croit que Dieu lui désigne des cibles, qui sont des individus dont la souffrance est telle qu’il vaut bien mieux pour elles mourir au plus tôt, mais qui, justement pour des raisons religieuses le cas échéant, ne prendront jamais eux-mêmes leur vie, car Dieu prohibe le suicide comme un abominable péché (et peut-être surtout pour les catholiques ? On le dit, alors que les protestants ne sont pas forcément en reste...). Les circonstances exactes du meurtre (ou de l’euthanasie, comme Medley voit les choses – à ceci près qu’il ne demande pas leur avis à ses victimes) restent encore à définir, mais le plus important est, à ce stade, acquis.

 

Le lecteur a sans doute un peu d’avance sur Frank Ramos – dont les soupçons dès le départ s’avéraient bien fondés, mais qui parvient d’autant moins à les asseoir solidement que tout le monde, dans son entourage, ne cesse de répéter qu’il se trompe, et que Medley est juste un gentil vieux bonhomme... La suspicion de Ramos est systématiquement dénoncée comme une obsession à deux doigts du harcèlement, au mieux – au pire, un délire d’ « intello », puisque tel est le deuxième stigmate du policier, après son ascendance mexicaine. Et c’est sans doute pourquoi, en dépit de ses soupçons, il est aveuglé un moment par des œillères – il faudra que sa femme alcoolique (qu'il ne comprend pas le moins du monde, j'y reviendrai) exprime à sa place, et comme en passant, l’idée d’un tueur agissant par compassion, pour qu’il ouvre enfin les yeux sur la nature exacte de sa proie (sinon celle de son mariage)… sans pour autant bien saisir qu’il est toujours un peu plus lui-même, eh bien, la proie de sa proie.

 

Cette avance dont bénéficie le lecteur est justement ce qui rend le roman de plus en plus horrible – car, quand nous en venons à comprendre sans plus l’ombre d’un doute pourquoi Medley tue, cela fait déjà un petit moment que nous voyons l’environnement de Frank Ramos se déliter, avec tous les signes d’un drame familial très proche, quand bien même banal, et qui pourrait très logiquement s’achever sur la conviction de Medley (et peut-être de Ramos lui-même, plus ou moins consciemment ?) que le policier « érudit », à l’instar de Stiffler, a atteint le stade où il souffre trop et où il vaudrait mieux pour lui mourir, ceci alors même qu’il ne saurait, pour quelque raison que ce soit, se tuer lui-même.

 

Et tout contribue à donner cette impression d’un piège qui se referme autour du héros du roman.

 

BOUTEILLE ET RESSENTIMENT

 

Frank Ramos est un homme qui, du fait de la teinte de sa peau, subit bien des discriminations et préjugés de la part de ses compatriotes à Tucson, Arizona, dans les années 1950 – mais ça, j’y reviendrai ensuite.

 

Ici, le problème essentiel concerne le couple Ramos. Frank a épousé Alice, il y a quelques années de cela. Ils ont sans doute été heureux ? En tout cas, ils ne le sont plus depuis longtemps. Alice a sombré dans l’alcoolisme, et méprise toujours un peu plus son époux. Elle a une liaison, avec un commerçant itinérant, un certain Clyde. Quand elle est lucide, elle n’attend qu’une chose : le courage de partir avec son amant loin de cette ville pourrie, et de ce mariage insupportable, la pire de ses erreurs. Mais elle n’est pas toujours lucide – elle fait quelques vagues efforts pour se contrôler, de temps en temps, mais au fond c’est en vain : elle boit, elle boit… Cercle vicieux.

 

Et Frank ? Frank ne se montre pas à la hauteur – c’est peu dire. Époux depuis longtemps guère attentif, et parfaitement aveugle à ce qui se passe au sein de son propre couple (tant pis pour le rusé inspecteur de police qui voit toujours juste dans ses enquêtes), il ne sait tout simplement pas gérer l’alcoolisme d’Alice. Ce qui ne le rend pas très sympathique, même si on peut toujours éprouver pour lui une certaine compassion. Car il ne semble intervenir dans l’addiction de son épouse qu’au motif d’une façade de respectabilité qu’il entend bien maintenir contre vents et marées : personne ne doit savoir ce qu’il en est – à part, bien sûr, le patron du bar le plus proche, pour lui c’est trop tard… Seuls la honte et l’embarras, à titre purement personnel, semblent motiver Frank. Il ne fait finalement rien pour comprendre la situation de sa femme, sa profonde douleur, le caractère insupportable de sa terne vie d’épouse délaissée et sans rien à faire, entre Madame Bovary et... Desperate Housewives, mais version Bergman, disons ; il ne sait rien d’elle, et de ses angoisses et de ses désirs – autant dire qu’il s’en moque. Il ne sort plus Alice depuis longtemps, il ne lui parle guère, pas même au petit-déjeuner – et il rentre tard tous les soirs : le travail… Un travail qui contribue à agacer Alice, car elle sait très bien, elle, qu’un flic latino ne pourra de toute façon jamais faire carrière – c’est déjà un miracle qu’il ait pu quitter l’uniforme… Ce manque d’ambition revient souvent dans ses récriminations ; sa frustration de ne pas pouvoir avoir d’enfants, aussi. Mais Frank ? Visiblement, il ne perçoit rien de tout cela. Et ça ne pourra pas durer éternellement.

 

Si nous le savons, c’est du fait de la structure chorale du roman. Outre John Medley, le coupable, trois autres des « voix » de La Bête de miséricorde sont policières : Frank Ramos, Fern Cahan, et leur capitaine Walter Pettijohn. Mais Alice endosse également ce rôle de narratrice – et c’est très significatif, car, avec elle, nous sommes on ne peut plus loin de l’enquête sur la mort de Stiffler : le roman adopte alors une dimension de drame social qui lui est au fond aussi essentielle que sa dimension proprement policière.

 

C’est qu’il ne s’agit pas d’une caractérisation à peu de frais, simplement censée donner de l’épaisseur au héros Frank Ramos, pour en faire autre chose qu’un simple assemblage de neurones bien connectés, avec pour extension un bras tenant un revolver. Non, nous sommes vraiment ici au cœur du roman : aussi habile soit-il dans ses procédés relevant du genre policier, il touche pourtant à quelque chose de profond et douloureux, d’un autre registre, qui saisit le lecteur aux tripes – et toujours un peu plus.

 

Et c’est ici, je crois, que l’on peut établir une parenté marquée avec au moins La Fille de nulle part (même si le nom de l’épouse de Frank peut, ou pas, renvoyer à La Nuit du Jabberwock ?) ; en effet, ce roman met en scène un couple alcoolique qui, du fait de la bouteille, mais en sachant qu’elle n’est peut-être (probablement...) à son tour qu’un symptôme, sombre dans la dépression et la misère, éventuellement le mépris et la haine – de soi et de l’autre. Fredric Brown, alcoolique notoire, a alors écrit des pages très fortes et très douloureuses sur son addiction, éventuellement reportée sur des personnages féminins, comme ici. La Bête de miséricorde se montre probablement moins explicite et cru que La Fille de nulle part à cet égard, mais c'est un roman au caractère dépressif marqué, dans cette dimension de drame social associé ouvertement à la thématique du suicide. C’est poignant, c’est terrible – et ça l’est sans doute d’autant plus que Brown sait jouer du ressenti de son lecteur, tout particulièrement au regard de l’image qu’il suscite de Frank Ramos, et qui casse la projection unilatérale du « héros », avec une admirable finesse.

TUCSON, ARIZONA, LES ANNÉES CINQUANTE

 

Mais le drame dépasse la seule cellule familiale en voie de dislocation rapide – et douloureuse. La Bête de miséricorde est aussi l’occasion de se pencher sur la société dans un trou du sud-ouest des États-Unis (même un trou très relatif, à l’échelle du pays : Tucson était déjà une ville de bonne taille, et qui compte dans les 500 000 habitants aujourd’hui...), en plein désert, et à peine une dizaine d’années après la conclusion de la Seconde Guerre mondiale – à laquelle il est plusieurs fois fait allusion, notamment, bien sûr, via le personnage tragique de Stiffler et ses dix années pire que volées dans l’enfer des camps de concentration : c’était, littéralement, hier seulement.

 

Le monde a déjà un peu changé, Medley est très content de sa chaîne haute-fidélité, et peste contre les avions à réaction (c'est qu'ils sont bruyants, mais ce sont tout de même de bien jolis appareils, c'est vrai), mais il y a plus que cette seule culture matérielle : des traits caractéristiques d'un endroit et d'une époque, même de manière sous-jacente.

 

Fredric Brown ne fait sans doute pas à proprement parler dans la chronique sociale, ici, du moins il n’alourdit jamais son roman avec une analyse vaguement didactique du contexte de son intrigue. Il en traite par petites touches discrètes, mais significatives pourtant, et surtout moralement ambiguës le plus souvent – si c’est bien le mot. Aucune thèse à marteler, simplement un regard lucide qui s’invite dans la narration pour l’accompagner avec subtilité – plutôt que pour la souligner. C’est a priori ici que la traduction originelle se montrait particulièrement infidèle, semble-t-il – car beaucoup trop « contournée », et aseptisée par la même occasion.

 

Les préjugés raciaux

 

Ainsi notamment du racisme, au sens large – avec le personnage de Frank Ramos, le « héros » du roman à maints égards, qui est donc latino. Je ne sais pas si c’était si courant, à l’époque – dans les romans policiers, j’entends, pas dans la « vraie vie » –, et je dois avouer que, tout au long de ma lecture, j’avais un peu injustement en tête l’image de Charlton Heston grimé en Mexicain dans La Soif du mal d’Orson Welles (qui sortirait sur les écrans deux ans plus tard). L’ascendance mexicaine du personnage a un impact assez profond sur lui – mais peut-être pas tant à titre personnel que dans le regard des autres, et leur comportement éventuellement maladroit (au mieux...) à son égard. Alice a sans doute raison de douter que Frank puisse jamais faire carrière, mais c’est comme si lui-même s’en moquait. Il sait par ailleurs qu’il a son « utilité » dans la police de Tucson, en tant qu’élément pouvant approcher la communauté mexicaine, assez imposante dans les quartiers populaires – ses collègues semblent baragouiner au mieux deux, trois mots d’espagnol.

 

Mais Frank a bien affaire à des préjugés raciaux – comme les autres Mexicains de Tucson, avec ou sans les guillemets. La plupart du temps, c’est sur un mode disons mineur, et probablement inconscient de la part de ses interlocuteurs – tout particulièrement au sein de la police municipale. Fern Cahan, son binôme, est sans aucun doute un bon bougre, pas toujours très malin peut-être (surtout en comparaison ?), mais ils s’entendent très bien. Le capitaine Walter Pettijohn aimerait bien, de temps en temps, remettre à sa place son subordonné Ramos, mais pas au point où ses préjugés l’empêcheraient d’admettre que c’est un très bon élément. Reste que Ramos « n’est pas comme eux ».

 

En fait, ce qu’on lui reproche, plus ou moins consciemment là encore, c’est peut-être surtout de ne pas se conformer au cliché du Mexicain que les « Caucasiens » du coin ont entretenu depuis des décennies : un Mexicain qui est aussi un bon flic, c’est difficile à admettre ; un flic mexicain qui est aussi visiblement plus intelligent et incomparablement plus cultivé que ses collègues et supérieurs plus pâlichons, c’est tout bonnement inacceptable… Alors on ricane de « l’intello », de « l’érudit », ce qui évite de ricaner directement de son bronzage.

 

Une précaution qui n’est pas toujours de mise quand il s’agit d’envisager d’autres « Mexicains », avec leur lot de clichés – y compris, en bonne place, leur nécessaire catholicisme, forcément « un peu bizarre ». Mais le roman se montre narquois à cet égard, d’une certaine manière : le « Mexicain » du roman, outre Ramos qui est tout à fait américain, est la victime… et cette victime est un immigré allemand ! Comme un certain nombre d'habitants de Tucson, à vrai dire. Mais qui avait déjà dû faire face à ce que les préjugés raciaux peuvent avoir de plus terrible et absurde, en étant envoyé gamin dans les camps de concentration au motif d’une grand-mère vaguement juive – son baptême n’y avait rien changé

 

Et c’est en fait ici que Ramos, à l’occasion, cesse de se contenir – comme s’il avait trop longtemps vécu en « Mexicain » aux États-Unis pour s’offusquer encore des préjugés de ses compatriotes concernant les Latinos, mais pouvait par contre se sentir plus libre d'exprimer sa colère quand d’autres communautés étaient stigmatisées : en l’espèce, les Juifs, quand un personnage assez répugnant, une secrétaire pas très futée du nom de Rhoda Stern, s’étend tout naturellement sur la « solidarité interne » de « ces gens-là », euphémisme pour dénoncer la nécessaire corruption des Youpins. Là, Frank s’énerve – plus ou moins, il n’est pas du genre à se répandre en éclats de voix... Mais c’est alors la réaction de son binôme Fern Cahan qui est véritablement éclairente : « Et comment il s'est mis en rogne contre cette Rhoda Stern au chantier ! D'accord, les préjugés raciaux ça le touche, et je le comprends, mais on ne peut pas détester les préjugés au point où on arrive à avoir des préjugés contre tous ceux qui ont des préjugés. Parce que des préjugés, tout le monde en a. Certains le cachent, c'est tout. » Une manière bienvenue de témoigner de l’incompréhension fondamentale du problème par les petits Blancs (très, très) vaguement WASP du coin – même les plus sympathiques d’entre eux, dont Fern au premier chef. Qui n'aime pas les Noirs.

 

Les violences faites aux femmes

 

Mais tout ceci n’intervient donc que par petites touches, n’appelant pas d’explications détaillées. C’est également vrai d’une seconde question de société… mais plus difficile à appréhender, pour le coup. Et c’est le machisme endémique – qui semble impliquer les violences faites aux femmes comme un mode « normal » de résolution des conflits au sein du couple ! En fait, tout le monde semble convaincu que c’est parfaitement « normal »…

 

Et ça vaut pour Frank et Alice.

 

Frank, pourtant, ne bat pas sa femme. Il n’a jamais levé la main sur Alice. Mais il se demande, dans ces nuits éprouvantes où il doit attendre que sa femme s’effondre au comptoir du bar du coin pour la ramener au foyer sans trop faire de scandale en public, s’il ne devrait pas le faire. Partout autour de lui, c’est ainsi qu’on semble procéder – et un flic, comme il le dit lui-même, est quotidiennement confronté à ce genre d’affaires, qu’il trouve assurément un peu « moches », mais qui semblent « normales » à bien d’autres. Peut-être les violents ont-ils raison, alors ? Quelques baffes pourraient régler le problème, et bénéficier à Alice en la remettant en place ? Il paraît se poser sincèrement la question… et, chose terrible, c’est peut-être seulement au regard de ce critère absurde qu’il pourrait envisager d’admettre qu’au fond il ne prête pas vraiment attention à sa femme – s’il l’aimait vraiment, il la battrait, ça serait mieux pour tout le monde, n'est-ce pas…

 

Pas facile à digérer, ce genre de discours… et peut-être encore moins quand c’est Alice elle-même qui le tient ! À plusieurs reprises, elle semble espérer que Frank la batte un jour. Ses motivations demeurent floues, et cela peut aller de la pseudo-grivoiserie masochiste tout à fait malvenue (mais dont le genre n'est certes pas avare) au prétexte utile pour quitter son mari, avec, entre les deux, mille avatars de la femme au foyer américaine délaissée par son mari et qui est à bout. Vraiment, une dimension du roman pas facile à appréhender... Sans doute parce qu'elle ne s'exprime qu'au travers des personnages eux-mêmes, sans contrepoint « objectif ». Ce n'est pas très confortable, de s'insinuer dans une psyché de ce type...

 

EN FINIR

 

Mais tout cela se mêle habilement à l’intrigue policière pour lui conférer un fond appréciable, discret mais fort. La dimension sociale et intime de la tragédie la rend plus redoutable encore – en fait, on s’inquiète probablement davantage pour Frank Ramos du fait même de son rôle ambigu au sein de son propre couple, car l’on sait que c’est ici que tout va dégénérer…

 

Le roman est bien devenu un piège pour son héros – qui se déclenche enfin, provoquant une avalanche aux conséquences inévitables…

 

Ou pas.

 

Car la toute fin du roman me laisse un peu perplexe – je ne sais vraiment pas quoi en penser ; cela ne suffit bien sûr pas à amoindrir la note globale du roman, que j’ai dévoré avec anxiété et passion, comme le remarquable page-turner qu’il est à l’évidence, le fruit d’un auteur qui sait son métier, et suffisamment pour ne pas se complaire dans la bête formule. Mais cette fin…

 

Disons-le : une fois que j’ai pris conscience de ce piège dans lequel était tombé Frank Ramos, au point sans doute d'accentuer un peu trop ce caractère à titre personnel, la conclusion du récit ne faisait plus guère de doute à mes yeux – Frank finirait au fond du seau, largué par sa femme et confronté brutalement à son aveuglement et à son absence d’empathie ; dès lors, il lui faudrait mourir, sinon de sa main, plus probablement de celle de John Medley, sa Némésis et son sauveur. Pas un problème à mes yeux, loin de là, puisque le roman à ce stade jouait donc de l’anticipation du drame par le lecteur.

 

Sauf que ce n’est pas ce qui se produit.

 

Nous voyons, dans ces toutes dernières pages, Frank Ramos se rendre seul chez John Medley : la confrontation attendue a bien lieu. Mais elle prend une tout autre tournure que ce que j’envisageais. En effet, Ramos, sans obtenir explicitement des aveux de Medley, obtient l’assurance de ce que ses soupçons étaient fondés ; ayant parfaitement compris la psychologie du tueur (quand celle de sa propre femme lui était totalement inaccessible), il l’incite sans un mot à mettre lui-même fin à ses jours. Il s’en va – et Medley se tue en hors-champ. Ultime séquence : Walter Pettijohn rapporte à son subordonné Frank Ramos, de retour de congé maladie, le suicide de son suspect préféré… et Frank Ramos, peut-être revenu de tout, au point où il en est, fait l’innocent.

 

Fin.

 

Qu’en penser ? J’ai été décontenancé – ce qui ne signifie bien sûr pas que « ma fin » était meilleure ; Brown sait raconter une histoire, lui… Reste que j’ai trouvé cette conclusion étonnamment « positive ». Au point de m’interroger sur les motivations de l’auteur : s’agissait-il de faire en sorte que le roman se finisse « bien » malgré tout ? Le nouvelliste au travail sur un roman a-t-il succombé à l’attrait d’un ultime twist, d’une chute qui viendrait contredire les attentes du lecteur manipulé ? Ce seraient sans doute de bien mauvaises raisons – mais il pourrait y en avoir de très bonnes, ce que souligne peut-être l’ironie d’un Ramos obtenant de l’homme qui aurait dû le tuer qu'il se tue lui-même… Autant dire de jouer sur son propre terrain, et avec ses propres armes (quelques cachets, en l'espèce).

 

Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas.

 

AUX TRIPES

 

Mais, ce que je sais, c’est que j’ai vraiment apprécié La Bête de miséricorde. Peu importe mon indécision quant à la conclusion. Polar solide, divertissement efficace et palpitant, conçu avec une grande habileté (notamment, outre le déroulé de l’enquête, au travers d’une dimension chorale très bienvenue et très bien menée, avec des narrateurs qui ont tous leur âme et leur voix), il est aussi très solide au fond, au travers d’un sous-texte jamais simpliste mais le plus souvent très pertinent et parfois bouleversant.

 

Car, à partir du moment où le roman vire du policier à la tragédie, suivant une pente forcément fatale, il prend le lecteur aux tripes, littéralement. On dépasse alors le sourire de connivence que suscitaient l’attaque en force et la « chute » du premier chapitre – on ne sourit alors plus du tout. Il y a cette même conscience d’être manipulé par quelqu’un qui sait y faire, mais dans un tout autre registre, et pour un effet très violent.

 

Bilan plus que favorable, donc, pour ce roman dont l’argumentaire de l'éditeur dit qu’il « fait partie de ces petits bijoux de romans noirs des années 1950 » ; ce qu’il est bel et bien, en définitive. Et encore une occasion de plus d’apprécier le talent de Fredric Brown, auteur génial, rusé et profond, à la palette étonnamment variée.

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Nuisible, vol. 2, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

Publié le par Nébal

Nuisible, vol. 2, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

HOKAZONO Masaya et SATOMI Yu, Nuisible, vol. 2, [蟲姫, Mushihime], traduit [du japonais] et adapté en français par Pascale Simon, Bruxelles, Kana, coll. Big, [2015] 2017, 202 p.

 

INSECTE ASOCIAL

 

Le premier tome de Nuisible, manga scénarisé par Hokazono Masaya et illustré par Satomi Yu, laquelle faisait ainsi ses débuts en bande dessinée, ne m’avait pas enthousiasmé autre mesure, néanmoins suffisamment séduit pour que je me lance dans la lecture du tome 2 – sachant que la série ne compte que trois volumes en tout : ça fait partie de son intérêt, tant les titres qui s’éternisent au point de perdre tout ce qui faisait leur saveur sont légion.

 

Retour, donc, à cette BD mêlant romance lycéenne et horreur lycéenne aussi (mais vraiment horrible), qui n’était pas sans me rappeler certaines œuvres d’Itô Junji, et sans doute plus particulièrement Tomié – tant le personnage de Kikuko, ici, combine son incroyable pouvoir de séduction avec une horreur sous-jacente qui a le potentiel de saisir aux tripes.

 

Hélas, la tournure de ce deuxième volume, en dépit de quelques moments fort réussis, m’a globalement plutôt déçu… Tâchons de voir en quoi – et en relevant d’emblée qu’il se partage assez nettement entre deux parties très différentes l’une et l’autre, la première assez longue, la dernière plus courte mais bien trop dense, avec entre les deux une transition aux frontières plus ou moins floues.

 

NID D’AMOUR

 

Comme le premier tome, et pourtant de manière très différente mais avec un effet certain, ce deuxième volume s’ouvre sur un cauchemar du jeune et beau Takasago Ryôichi, où l’horreur n’est pourtant pas tant graphique que psychologique : le jeune homme erre dans les rues de sa ville, et réalise avec horreur qu’il est devenu incapable de communiquer avec ses amis – ou à vrai dire qui que ce soit ; une belle idée d’illustration pour exprimer cette étrangeté : les phylactères obscurcis par des taches sombres et brouillonnes qui ont quelque chose d'aussi menaçant que frustrant…

 

Hélas pour Ryôichi, se réveiller s’avère plus cauchemardesque encore ! Car le jeune homme est littéralement séquestré chez lui par l’étrange autant que séduisante Munakata Kikuko, cette jeune beauté qu’il avait déjà croisée dans ses rêves, avant de la rencontrer en tant que nouvelle au lycée… Et Kikuko n’est pas à une horreur près, elle, la fille insecte si déphasée dans le monde des hommes – ce qui participe au moins pour partie de son ambiguïté (même si, ai-je trouvé, de manière moins convaincante que dans le tome 1) : elle a beau commettre des atrocités, tuer, torturer, Kikuko n’est pas nécessairement « maléfique » à proprement parler – simplement, elle ne comprend pas la portée de ses actes, car elle manque de critères de référence humains.

 

Si les séquences suivant immédiatement le rêve introductif sont globalement assez médiocres, la BD atteint peu après d’étonnants sommets – quand la passion dévorante de Kikuko pour Ryôichi détourne le huis-clos sous la forme d’un délire érotique glauque, et assez franc : dans ces pages, le dessin de Satomi Yu, focalisé sur une Kikuko qui relève plus que jamais du fantasme inquiétant, et qui « bouffe l’écran », appuie insidieusement l’horreur perverse des tableaux, en mêlant sans cesse excitation et dégoût – dimension qui devient plus oppressante encore à mesure que l’aimable romance adolescente, même tordue, du premier volume, se mue plus ouvertement en harcèlement et même en viol – certes pas dans le sens « habituel » (...), et j’imagine qu’il y aurait des choses à dire à ce propos, mais je ne me sens pas armé pour cela.

 

Ce sont, et de très loin, les meilleurs moments de ce tome 2 : là, il y a effectivement des pages très fortes, horribles et dérangeantes, mais aussi d’une certaine manière excitantes, au point de la fascination plus ou moins bien admise, voire du dégoût de soi. Je suppose que l’on pourrait renvoyer au célèbre film de Miike Takashi Audition, qui ne m’avait pas plus convaincu que cela à l’époque, mais peut-être devrais-je retenter l’expérience ? La torture de Ryôichi par Kikuko est certes plus psychologique que physique – même avec la dimension de viol latent, mais il y a peut-être de ça, oui. En tout cas, dans cette BD, ça fonctionne très bien.

 

D’une certaine manière, j’aurais envie de dire que ces pages suffiraient à justifier la lecture de la BD, car elles prennent aux tripes… sauf que probablement pas – car le reste, ce qui constitue l’essence de la deuxième partie de ce volume, et est amorcé dans une longue transition plus ou moins aboutie, est nettement moins bon, pas vraiment satisfaisant au mieux… et hélas parfois à la lisière du ridicule.

 

Plaçons la balise SPOILERS ici, juste au cas où...

 

DU HUIS-CLOS AU MACROCOSME

 

Avant d’en arriver à ces scènes guère convaincantes, il nous faut donc opérer une transition, impliquant de sauver Ryôichi de Kikuko. Tomomi, son amoureuse frustrée mais plus inquiète que véritablement jalouse de la nouvelle du lycée, y joue sa part, finalement minime – mais le personnage décisif est pourtant le scientifique plus ou moins psychopathe Kuzumi Akihiko, qui n’y va pas par quatre chemins, sachant quant à lui ce à quoi il a affaire : hop ! Fusil. Il a promis à quelqu’un de tuer l’étrange Kikuko… et se présente volontiers comme un avatar japonais de Van Helsing. Ce qui ne le rend pas moins inquiétant – et poursuit donc sur les impressions du premier volume, où ce vilain bonhomme avait quelque chose de vaguement maléfique, et peut-être plus que sa proie insectoïde, même en prenant en compte toutes les atrocités perpétrées inconsciemment par cette dernière.

 

Quant à Kikuko, rejetée elle ne sait pourquoi (et « rejetée » est un euphémisme, pour une décharge de fusil à pompe à bout portant), elle semble abandonner toute ambition de jouer à l’humaine, déduisant de ses déboires la nécessité d’une misanthropie globale, jusqu’à la pulsion génocidaire. Et ses compagnons insectes envahissent toujours un peu plus la ville, le monde même, et d’ici-là les planches...

 

Jusqu’alors, admettons ; c’est moins saisissant que l’érotisme glauque qui précède, mais la hideur morale du scientifique, de moins en moins sous-jacente, suffit à maintenir l’intérêt du lecteur – avec en plus quelques planches un chouia gores pour le principe ; quant à la crise misanthrope de Kikuko, elle est graphiquement bien conçue, et, oui, porte en elle quelque chose de terrifiant.

LE(S) GRAND(S) SECRET(S)

 

Mais c’est ensuite que les choses dégénèrent… quand le scénariste semble supposer qu’il est bien temps, un peu après le milieu de la brève série, de fournir des « explications » quant à ce qui se passe. Alors il en donne – mais plein, vraiment plein, plus ou moins sérieuses sans doute (c’est Kuzumi qui balance la sauce, et on n’est pas forcément porté à l’envisager comme particulièrement fiable…), et avec un rythme totalement frénétique, une densité qui à de faux (?) airs de vacuité ; car on reste toujours à la surface des choses, on ne creuse jamais vraiment, et c’est d’autant plus sensible que les dimensions de « l’explication » sont variées et éventuellement antagoniste. C’en est au point où ça en devient très artificiel, très pénible aussi, et cela suscite même une bien légitime overdose… n’excluant certes pas les déceptions et les soupirs.

 

En fait, les « explications » de Kuzumi empruntent trois axes différents, qu’on supposera parallèles autant que possibles – mais donc à envisager avec plus ou moins de sérieux.

 

Le premier axe, de manière très déconcertante, s’avère… mythologique. Le savant au rictus agaçant reprend un vieux mythe shinto, présenté comme figurant dans le Nihon shoki (ou « Chroniques du Japon ») achevé en 720, mais figurant déjà, me suis-je souvenu, dans l’ouvrage parent, et juste un peu antérieur, qu’est le Kojiki, compilé en 712 – un mythe qui ne manque pas d’interpeller le lecteur occidental, car il est très proche de celui, grec, d’Orphée et d’Eurydice. Sans doute ne faut-il pas ici prendre le savant au pied de la lettre – car c’est un savant –, mais la portée de cette analogie demeure dans tous les cas problématique, et, pour dire les choses autrement, je me suis vraiment demandé ce que ça venait foutre là… Bon, peut-être y a-t-il bel et bien quelque chose, et peut-être le troisième et dernier tome permettra-t-il de revenir là-dessus. Peut-être.

 

Kuzumi évoque aussi, en contrepoint, « l’explication » que nous attendions bien davantage, la « scientifique ». Le premier tome avait développé toute une théorie (guère approfondie cela dit) sur le réchauffement climatique et l’évolution des insectes en réaction. C’était plus ou moins convaincant, mais… Oui, admettons. Ici, cette dimension demeure présente, mais finalement guère appuyée (et, sauf erreur, si l’évolution des insectes est toujours au cœur du propos, le réchauffement climatique n’est pas le moins du monde mentionné cette fois). Le scénario introduit une nouvelle « explication », plus précise que l’hypothèse du réchauffement climatique, quand Kuzumi évoque le projet Biosphère, repris à la sauce japonaise sous une forme en fait tout autre et pour le moins brutale : il s’agissait de tester les capacités de régénération d’un écosystème en le polluant délibérément… et c’est cela qui aurait forcé l’évolution, voire la mutation, des insectes. Moyen de revenir à la thématique écologique qui était déjà celle associée à l’hypothèse du réchauffement climatique, hélas là encore avec plus ou moins de conviction. Car – et c’est bien le problème de tout ce volet « scientifique » des explications, et il y avait déjà quelque chose de cela dans le premier tome – on reste une fois de plus à la surface des choses, donc. C’est fade et (très) convenu au mieux, un peu fainéant peut-être, et éventuellement désagréable – en tant que lecteur, j’ai tout de même eu l’impression qu’on se moquait un peu de moi...

 

Hélas, il y a pire, et bien pire – quand Kuzumi, porte-parole du scénariste, « explique » la dimension, disons, « humaine », de l’affaire… en recourant au cliché prohibé par la Convention de Genève du « frère jumeau inconnu et probablement maléfique », permettant « d’expliquer » l’attirance réciproque de Kikuko et Ryôichi par une sombre histoire de phéromones héritées d’une ADN commune, mouais… Mouais au mieux. Très franchement, j’ai trouvé ça parfaitement ridicule. Est-ce Kuzumi, qui se moque, ou Hokazono Masaya ? Hélas, j’ai bien peur que ce soit ce dernier… Et ce n’est plus sympathiquement bisseux, à ce stade, ça louche sur la zèderie – qu’il s’agisse d’un nanar volontaire ou pas.

 

PRONOSTICS DÉJOUÉS

 

Quoi qu’il en soit, je relève que nombre de mes impressions, voire de mes « pronostics », suite à la lecture du premier tome, ont été ici déjoués. Ce qui peut témoigner de bien des choses, incluant l’astuce du scénario et mon incompréhension fondamentale de con de Nébal. Alors...

 

Bon. Kikuko, d’abord. Outre son illustration sur le mode de l’idéal, j’y reviendrai, son principal atout, dans le tome 1, résidait clairement dans son caractère anti-manichéen. Le personnage était présenté comme un monstre inhumain, sous ses atours de charmante lycéenne, mais cette inhumanité lui permettait justement d’échapper aux sanctions réflexes d’une morale que l’on qualifiera de « conventionnelle ». Kikuko blessant et tuant n’était donc pas foncièrement maléfique – simplement inadaptée, même si les conséquences de cette inadaptation incitaient à barder le qualificatif de guillemets en forme d’euphémismes. Je suppose que c’est toujours le cas ici – jusque dans les plus sordides développements de la séquestration de Ryôichi. Mais j’ai quand même le sentiment que cette dimension essentielle du personnage a été largement remisée de côté… Ainsi, les pleurs de Kikuko tuant ne sont plus de la partie, et la virulence de sa passion glauque pour sa victime Ryôichi, peut-être justement parce qu’elle relève du désir charnel, accentue étrangement la distance entre le lecteur et le personnage de la fille insecte – bien plus en fait que les meurtres commis dans le premier tome (et au tout début de celui-ci) ; ce qui en tant que tel n'est pas inintéressant... Sans doute est-ce parce que l'on est incité à s’identifier à Ryôichi qui, même sur le mode angoissant de la victime, a bien quelque chose du « héros » de la série, et en même temps de ce véhicule d’empathie – c’est sa fonction. Une question compliquée, donc : à cet égard, le deuxième tome se montre peut-être plus fin, parfois, que le premier, ou plus outrancier, à l’opposé, mais trop d’éléments, en même temps, m’ont fait l’impression d’une dimension du récit que je jugeais essentielle mais que le scénariste a traité finalement bien trop à la légère. C’est plus du domaine du ressenti que de l’argumentaire, je le concède, mais je ne parviens pas à me débarrasser de ce sentiment...

 

Ma grosse erreur, ceci dit, c’était cette impression que Ryôichi, à côtoyer Kikuko, était d’une certaine manière contaminé par la fille insecte, et que cette contamination se traduisait dans le dessin par une nouvelle attention au jeune homme (et à sa beauté) dont la BD n’avait jusqu’alors fait preuve que pour l’étrange lycéenne. De toute évidence, ce n’était en fait absolument pas le cas, comme les premières pages de ce volume le montrent très vite. Kikuko conserve cette aura presque « hollywoodienne » qui la faisait tant briller par rapport à tous les autres personnages de la BD, mais Ryôichi ne l’a en rien acquise ; en fait, cantonné au rôle de victime dès le départ, il ne se singularise peut-être (peut-être, hein…) que par sa fatigue éloquente et sa souffrance palpable (pour le coup, je renverrais bien à Itô Junji une fois de plus, mais il faut décidément que j’apprenne à me montrer plus prudent dans mes délires…).

 

Enfin, mais inutile d’y revenir dans le détail, j’ai déjà noté les évolutions parfois très improbables dans le registre de « l’explication scientifique » du phénomène Kikuko. Au sortir de ce tome 2, j’ai eu peu ou prou l’impression que tout ce que j’avais pu retenir, ou avait cru retenir, de la lecture du premier volume, ne tenait tout simplement pas la route, et/ou n’avait aucune espèce d’importance – ce que je ne peux m’empêcher de trouver fâcheux, tout de même.

DESSIN EN HAUTS ET BAS

 

Qu’en est-il alors du dessin ? Pour le coup, cette fois, mon ressenti du premier tome demeure. Satomi Yu brille en tant qu’illustratrice, dans les intertitres et dans la figuration hors-normes de Kikuko, qui dépasse à mes yeux les canons de la BD. Son caractère marqué de fantasme érotique glauque accentue encore sa supériorité graphique en suscitant son lot de frissons ambigus, et, par un intéressant jeu des contraires, cela rend plus encore l’horreur quand c’est cette dernière dimension qui doit être mise en avant.

 

Le reste est globalement médiocre – du moins tant qu’il s’agit d’exprimer une narration lambda. Les personnages sont fades et simplistes, le décor urbain globalement tout aussi terne et minimal. Et tout cela manque d’âme.

 

L’impression demeure d’une dessinatrice qui ne brille véritablement que quand le propos lui permet exceptionnellement de se lâcher. Et, ici, c’est surtout le cas dans la représentation des nuées d’insectes. Jeu des contrastes, là encore, car elle use de deux méthodes a priori antagonistes mais en fait subtilement complémentaires pour figurer cette invasion – qui, pour le coup, contamine (oui, cette fois je reprends ce terme, soyons fous) les planches : parfois, la nuée est indistincte, consistant en taches noires mobiles qui parcourent les cases et étouffent les personnages engagés dans une course d’obstacles pour les dépasser ; d’autres fois, par contre, l’auteure prise bien au contraire l’hyperréalisme et le sens du détail le plus pointilleux pour livrer des planches extrêmement précises qui rendent l’invasion des nuées d’insectes autrement concrète – et joue ainsi d’un autre registre de la terreur, celui qui montre, frontalement. Ici, Satomi Yu accomplit sans doute un bon travail – mais le reste, hors Kikuko bien sûr, est donc tristement fade.

 

BOF…

 

Bilan au mieux mitigé – et sans doute globalement négatif, en fait. La séquestration de Ryôichi par une Kikuko aux désirs dévorants produit des moments forts, et la représentation de l’étrange lycéenne est irréprochable ; mais le reste est bien convenu et bien plat, le plus souvent.

 

J’aurais pu, comme dans le premier tome, tenter d’en faire relativement abstraction pour me contenter de mettre en avant ce qui était réussi, mais je ne m’en suis pas senti capable – la faute, surtout, aux « explications » malvenues et parfois risibles que Hokazono Masaya nous inflige à la mitraillette je-m’en-foutiste, via l’agaçant Kuzumi (mais « agaçant » dans le plus mauvais sens du terme).

 

Je ne me sentais pas de recommander cette série sur la base du seul premier tome. Au sortir du second, c’est bien pire – et sans doute puis-je maintenant, plus frontalement, ne pas la recommander.

 

Cela dit, ne reste plus qu’un tome… Et il y a malgré tout eu des choses intéressantes dans Nuisible… Alors je n’exclus pas de pousser jusqu’à la conclusion. Parce que je suis faible. Et malgré tout curieux.

 

Mais je suppose que vous pouvez allègrement vous en passer, si jamais.

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Kalpa Impérial, d'Angélica Gorodischer

Publié le par Nébal

Kalpa Impérial, d'Angélica Gorodischer

GORODISCHER (Angélica), Kalpa Impérial, [Kalpa Imperial], traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, [s.l.], La Volte, [1983-1984, 2001] 2017, 245 p.

 

D’AUTRES LANGUES

 

En France, il n’est le plus souvent guère aisé d’avoir accès aux œuvres de littérature de l’imaginaire composées dans d’autres langues que le français ou l’anglais. Ça n’est pas totalement inenvisageable, je ne le prétends certainement pas, et l’on peut bien relever, çà et là, telle ou telle traduction, mettons, de l’allemand, de l’espagnol, de l’italien, du russe, ou, en dehors de l’Europe, disons à tout hasard du japonais... À vrai dire, on peut relever à l’occasion des origines plus inattendues – à ceci près, bien sûr, qu’il s’agit d’exceptions qui confirment la règle, ce que l’on souligne inévitablement ; mais, certes, il y a somme toute peu de temps, j’ai pu lire du fantastique arabe (irakien, plus précisément), de la fantasy estonienne, de l’horreur suédoise ou même, attention, de l’anticipation groenlandaise. Et, si je ne l’ai pas (encore ?) lu, on peut relever qu’un prix Hugo chinois, ce n’est quand même pas tous les jours, et que cela pourrait indiquer une évolution bienvenue, à l’échelle mondiale sinon encore française... Oui. Mais c’est tout de même assez limité dans l’ensemble, pour l’heure – outre qu’il faut éventuellement y accoler une certaine ambiguïté tenant à la qualification de genre : ces auteurs ne sont pas forcément publiés dans des collections dédiées à la science-fiction ou à la fantasy, et ce quand bien même leurs œuvres, prises « objectivement », pourraient parfaitement en relever.

 

Le cas de l’Argentine est peut-être singulier à cet égard. Au sein des littératures hispanophones, ce pays n’est sans doute pas le plus mal loti, loin de là, et plusieurs grands auteurs qui en sont originaires ont été abondamment traduits en français – parmi eux, un certain nombre se frottant régulièrement à l’imaginaire, mais le plus souvent guère associés à la science-fiction ou à la fantasy ou même au fantastique, et plutôt fédérés sous la bannière du « réalisme magique », le cas échéant : ainsi Jorge Luis Borges bien sûr (que j’ai évoqué sur ce blog à propos de L’Aleph et du Livre de sable), Adolfo Bioy Casares (dont j’avais chroniqué L’Invention de Morel ; compère de Borges, Bioy Casares avait parfois écrit à quatre mains avec ce dernier, comme dans Six Problèmes pour don Isidro Parodi), ou encore Julio Cortázar (que, honte sur moi, je n’ai encore jamais lu…). Des auteurs prestigieux, et bien diffusés en France.

 

Tous n’ont pas cette chance, et c’est sans doute regrettable – car la littérature argentine recèle probablement bien des merveilles inaccessibles à qui n’est pas hispanophone (comme votre serviteur). En témoigne donc Angélica Gorodischer, née en 1928, une auteure peut-être un peu plus connotée genre que les précités, néanmoins reconnue dans son pays (l’argumentaire de l’éditeur dit qu’elle est là-bas « aussi importante que Borges », mais je ne sais pas ce qu’il faut en penser...), et même au-delà (elle a obtenu plusieurs récompenses internationales, dont le World Fantasy Award en 2011 pour l’ensemble de son œuvre), mais qui, pour l’heure, était totalement inconnue en France, où seule une de ses nouvelles avait été traduite...

 

Sans doute fallait-il une « ambassade » pour faire connaître ses écrits en dehors de la seule Argentine, et, par chance, même si c’était bien tardivement, à l'âge de 75 ans, Angélica Gorodischer a bénéficié de l’attention de la meilleure des plénipotentiaires – ni plus ni moins qu’Ursula K. Le Guin (de la même génération, elle est née en 1929), l’immense auteure de science-fiction et de fantasy, La Meilleure, qui, je n’en avais pas idée, a aussi été traductrice. En 2003 paraît donc en langue anglaise, et sous ce patronage prestigieux, un étrange volume de fantasy (?), formellement une sorte de fix-up comprenant onze nouvelles, et titré Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, reprenant deux brefs recueils en langue espagnole publiés une vingtaine d’années plus tôt, Kalpa Imperial, libro I : La Casa del poder, et Kalpa Imperial, libro II : El Imperio más vasto (qui avaient déjà été rassemblés en un unique volume en Argentine en 2001). Cette traduction a sans doute largement contribué à faire connaître Angélica Gorodischer au-delà des frontières de son pays natal – et pour le mieux, car il s’agit d’une œuvre parfaitement brillante, et qui le mérite assurément.

 

Il n’en a pas moins fallu encore quatorze années d’attente pour qu’Angélica Gorodischer connaisse sa première publication française en volume à son nom, avec ledit recueil, traduit de l’espagnol par Mathias de Breyne (déjà responsable de la seule précédente traduction française de l’auteure, une nouvelle donc dans une anthologie bilingue), aux éditions de La Volte – qui méritent plus que jamais des applaudissements pour cette parution, eh bien... plus que bienvenue : nécessaire.

 

DES RÉFÉRENCES ?

 

On est souvent tenté, au contact d’œuvres relativement méconnues, de jouer le jeu du name-dropping, afin de donner une idée au lecteur de ce qui l’attend, sur un mode superlatif qui n’est toutefois pas sans inconvénients car bien trop souvent réducteur, au risque même de diminuer la singularité de l’auteur que l’on pense honorer en lui accolant tant de noms prestigieux et intimidants.

 

L’éditeur, certes, ne s’en est pas privé, qui cite pêle-mêle, outre bien sûr des auteurs argentins au premier chef (incluant surtout Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares), d’autres références peut-être plus surprenantes : Mervyn Peake, Italo Calvino, et Doris Lessing. Le cas de cette dernière est sans doute à part : l’idée, au-delà d’une éventuelle parenté des œuvres, est probablement de mettre en avant une « grande dame de l’imaginaire », et, à ce compte-là, citer un prix Nobel peut paraître faire sens – surtout dans la mesure où La Volte a publié il y a peu Shikasta ? N’ayant pas encore lu ce dernier livre (mais je compte bien le faire, il serait assurément temps), je ne peux pas juger de la pertinence de cette association. Mervyn Peake, bien sûr pour sa « trilogie de Gormenghast » ? Je suis assez perplexe – guère convaincu, disons-le (à un détail près). Borges et Bioy Casares, cela paraît par contre couler de source, au-delà de la seule origine géographique ; si je ne connais pas assez le second pour me prononcer franchement, ce que j’ai lu du premier, par contre, soutient assez bien l’idée d’une parenté : les nouvelles d’Angélica Gorodischer, avec leur chatoiement, leur attention au style, leur magie narrative et leur subtile étrangeté, pourraient éventuellement côtoyer les Fictions, etc.

 

La référence à Italo Calvino est cependant peut-être la plus pertinente – même si je suppose qu’il faudrait ici mettre en avant Les Villes invisibles (j’y reviendrai), que je n’ai toujours pas lu, re-honte sur moi… En tout cas, c’est une mention que l’auteure paraît d’une certaine manière revendiquer, elle qui, dans ses remerciements en tête d’ouvrage, cite l’auteur du Baron perché, etc., aux côtés de deux autres, Hans Christian Andersen et J.R.R. Tolkien, « car sans leurs mots galvanisants ce livre n’aurait pas vu le jour ». L’art du conte déployé dans Kalpa Impérial suffit peut-être à justifier la référence à Andersen, que je connais mal, voire pas du tout, mais je trouve particulièrement intéressant qu’elle cite Tolkien – car sa fantasy semble pourtant emprunter des voies plus que divergentes par rapport au « Légendaire » tolkiénien. Le philologue oxonien a constitué de manière encyclopédique un univers cohérent couvrant plusieurs ouvrages de taille, riches de références et renvois internes, au fil d’une architecture narrative d’une complexité et d’une précision inouïes, presque maniaques. Mais pas l’auteure argentine, même en affichant au moins la façade d’un univers cohérent parcourant le recueil Kalpa Impérial (mais absent du reste de ses œuvres, je suppose) : ce sont l’ambiance, le vernis, plus que le détail du fond, qui justifient l’association des nouvelles du recueil – la manière de faire, le style, avec notamment cette mise en avant d’un « narrateur » qui se dit lui-même « conteur de contes », et joue de l’oralité propre à son art de la manipulation. L’Empire est là, mais il est si vaste, dans le temps comme dans l’espace, que, d’un récit à l’autre, les mêmes noms (de personnes, de lieux, etc.) n’ont aucune raison de revenir (il y a au moins une exception, sauf erreur : la Grande Impératrice figurant dans « Portrait de l’Impératrice » est mentionnée, mais juste en passant, dans « La Vieille Route de l’encens » ; mais je crois que c’est tout – je peux certes me tromper), et la continuité a quelque chose de douteux. L’idée de l’Empire, davantage que son caractère concret, et l’art du conte, unissent donc les textes, mais la précision encyclopédique n’est certainement pas de mise.

 

On pourrait, éventuellement, mentionner d’autres auteurs encore – dont, en fait, Ursula K. Le Guin, bien sûr ; je suppose qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que la créatrice de l’Ekumen et de Terremer ait été séduite par la fantasy chatoyante autant que subtile d’Angélica Gorodischer ; ce même si la parenté entre les deux auteures n’a rien de frontal ; peut-être, en fait, faudrait-il d’ailleurs chercher plutôt du côté de l’Orsinie ? Et ce même si les Chroniques orsiniennes demeurent à ce jour le seul livre d’Ursula K. Le Guin à ne pas du tout m’avoir parlé, pour je ne sais quelle mystérieuse raison…

 

Et d’autres noms encore, à titre plus personnel ? Oui – cette plume baroque et ce sens du conte, avec un certain humour parfois, peuvent rapprocher Kalpa Impérial de certains récits de Lord Dunsany, je crois. Et je crois aussi, à l’instar du citoyen Charybde 2, que l’on pourrait très légitimement, côté français, rapprocher Kalpa Impérial de certaines des œuvres des rares mais brillants Yves et Ada Rémy, Les Soldats de la mer, avec cette Fédération qui grandit sans cesse, à la fois conformément à l’histoire et en la défiant, mais aussi Le Prophète et le vizir – car ce petit ouvrage joue bien sûr lui aussi de l’art du conte, avec une atmosphère empruntée aux Mille et Une Nuits que l’on peut retrouver dans Kalpa Impérial.

L’EMPIRE LE PLUS VASTE QUI AIT JAMAIS EXISTÉ

 

L’Empire le plus vaste qui ait jamais existé… C’est ainsi que le conteur le désigne à chaque fois, ou en usant d’une périphrase du même ordre. C’est en fait son caractère déterminant – avec son ancienneté immémoriale.

 

En fait, l’Empire existe avant tout en tant qu’idée – à supposer qu’il existe, c’est ce qui est à la fois problématique et intéressant avec les idées. Dès lors, ses frontières, temporelles et spatiales, sont nécessairement floues. L’Empire n’est pas, disons donc, la Terre du Milieu de Tolkien, avec ses nombreux chroniqueurs jugés implicitement fiables et ses cartes soigneusement annotées dans un perpétuel souci d’exactitude ; car le récit est ici laissé à des conteurs qui, de leur propre aveu d'une certaine manière, ne sont pas à un mensonge près.

 

L’origine de l’Empire, dès lors, est particulièrement floue – et cela a un impact non négligeable sur l’ambiance qui lui est associée… et éventuellement, pour qui tient aux étiquettes, sur sa caractérisation dans le registre de la fantasy ou de la science-fiction. Sa technologie a priori plutôt archaïque, même avec des variantes au fil des récits (qui semblent couvrir des millénaires, et passer d’une époque à l’autre sans plus d’explications), fait semble-t-il plutôt pencher la balance du côté de la fantasy, mais, à vrai dire, la magie ou le surnaturel ne sont guère de la partie, et, à bien des égards, il pourrait bien davantage relever d’un imaginaire rationaliste, caractéristique de la science-fiction.

 

D’ailleurs, s’agit-il d’un monde secondaire, ou de notre monde ? La question se pose, pour qui tient à se la poser, dès la première nouvelle du recueil, « Portrait de l’Empereur », dont le contenu pourrait être d’une certaine manière « post-apocalyptique », au sens où nous y errons dans les ruines d’une société qui fût brillante, et dont pourrait surgir une nouvelle civilisation. À cet égard, l’Empire pourrait évoquer la Terre mourante de Jack Vance, ou le continent de Zothique chez Clark Ashton Smith – mais sans magie, donc.

 

La question du lien avec notre monde est sans doute d’une pertinence variable – mais il peut être utile de mentionner ici qu’à l’autre bout du recueil, la dernière nouvelle (qui n’est peut-être pas le dernier conte, car c’est le seul récit du recueil à ne pas être introduit par la formule rituelle « le narrateur dit », etc., désignant le « conteur de contes »), la dernière nouvelle donc, « La Vieille Route de l’encens », introduit quant à elle l’idée de ce lien avec un caractère bien plus explicite : le vieux guide y joue en définitive le rôle du conteur, au travers d’une « reprise », en forme de mythe des origines, de l’Iliade et de l’Odyssée… avec pour héros des noms propres clairement dérivés de notre histoire – et pour l’essentiel des stars d’Hollywood ! À vrai dire, c’est une dimension du récit qui m’a un peu décontenancé, et qui me fait le priser beaucoup moins que la plupart de ceux qui précèdent – mais je suppose que ça se discute, et, en tout cas, qu’il y a quelque chose à creuser, ici.

 

D’autant que cette nouvelle a une autre ambiguïté : elle oppose des individus ne pouvant croire qu’il y ait eu un temps où l’Empire n’existait pas, et rejetant l'hypothèse comme une baliverne, et d’autres qui son prêts à l’envisager… si cela permet une bonne histoire. Or l’idée même de l’Empire est tout à fait problématique au prisme de cette éternité supposée – car cela peut donc être d’éternité que nous parlons, ou peu s’en faut : le recueil ne s’en fait bien sûr jamais écho directement, mais le « Kalpa » figurant dans son titre est en fait une conception propre à notre monde ; c’est une notion issue de l’hindouisme, une unité de temps correspondant à une journée de vie du dieu Brahma… soit 4,32 milliards d’années ! L’Empire aurait donc duré aussi longtemps ? Cela paraît très improbable – mais surtout dans la mesure où nos conceptions historiques et même préhistoriques prohibent l’acceptation d’une telle durée dans le règne humain.

 

De toute façon, l’idée d’un Empire, qui semble si incontestable aux personnages figurant dans ces contes (dit-on...), est probablement sujette à caution pour le lecteur (et à cet égard pour le ou les conteurs, dont l’art est donc aussi celui du mensonge et de la manipulation). En effet, ce que tous ces récits semblent nous dire, c’est que la continuité de l’Empire est illusoire : tous ces contes ou presque nous parlent de crises, et de brutaux changements dynastiques ; peut-être y a-t-il ici quelque chose (outre la référence argentine, bien sûr, mais j'y reviendrai plus tard) de l’histoire de la Chine, disons, où le Mandat Céleste a toléré bien des ruptures chaotiques tout en maintenant l’esprit de l’unité de l'empire, mais on est ici d’autant plus porté à trouver suspecte cette continuité posée en axiome que les conteurs eux-mêmes semblent, mais avec discrétion (pour ne pas tomber sous le coup de l’accusation de subversion ?), témoigner explicitement de ce que cette histoire n’est qu’un rêve, et peut-être pire (ou mieux ?) : une contrefaçon. Sinon pourquoi parler de cette dynastie des « Trois Cents Rois »… qui n’a en fait connu que douze monarques ? À moins bien sûr que la manipulation soit le fait, non de l’histoire, mais du conteur narquois, assis en face de vous, et que vous payez pour qu’il vous raconte de belles faussetés...

 

Mais le récit, de manière générale, justifie bien des entorses à la vérité. Alors admettons : l’Empire est le plus vaste qui ait jamais existé, et il a toujours existé. Mobile, cependant – peut-être, ou plus qu’on ne le croirait ; car les seules choses qui semblent vraies du début à la fin sont donc l’idée même de l’Empire, sinon son existence concrète, et l’immémoriale certitude de ce que le Sud est rebelle, car « "Tel est le Sud" » (titre de l’avant-dernier conte, mais l’agitation dans le Sud est évoquée dans la plupart des nouvelles d’une manière ou d’une autre) ; en fait, le Sud est peut-être bien le meilleur critère permettant de définir l’Empire – mais par défaut : en étant, il constitue par opposition l’Empire qu’il n’est pas, dans une optique presque manichéenne où le tiers semble exclu.

 

L’ART DU CONTEUR DE CONTES

 

Reste que le conteur joue un rôle essentiel – qui va probablement au-delà de celui de narrateur, même si chaque nouvelle, à l’exception de la dernière, s’ouvre justement sur la formule programmatique : « Le narrateur dit », ou quelque chose du même ordre. J’ai déjà relevé en quoi la dernière nouvelle, « La Vieille Route de l’encens », avait quelque chose de déconcertant, et cela va sans doute bien au-delà, mais l’absence du référent (que nous savons non fiable) du conteur y participe pour une bonne part.

 

En effet, c’est comme si la mise en scène du conteur relevait d’une forme de connivence avec le lecteur – ou plutôt l’auditeur, en fait, car c’est bien dans la tradition orale du conte que s’inscrivent ces divers récits. L’oralité s’exprime de bien des manières, toutes plus savoureuses les unes que les autres, incluant l’interpellation récurrente des auditeurs, ou d’autres effets de manche narratifs, certains peut-être innocents, comme les nombreuses digressions que s’autorise le conteur, mais qui n’ont parfois que l’apparence de la gratuité, d’autres peut-être bien moins, au travers du tissage soigneusement préparé d’ellipses ou au contraire d’allusions qui sous-tendent le récit, et l’orientent l’air de rien dans telle ou telle direction. Sans même parler, bien sûr, des « histoires dans l’histoire »… Sauf qu’il faut en parler, car cette conception de la narration sur le modèle des poupées russes est souvent à son tour le moyen d’exprimer de manière détournée « ce qui compte vraiment » dans l’apologie ou la critique de tel ou tel souverain depuis longtemps oublié, et qui n’a peut-être jamais existé. Autre effet analogue, d’ailleurs : la multiplicité des points de vue, même si ces diverses focalisations, en définitive, sont de toute façon manipulées par le conteur, au premier degré de la communication (voyez par exemple « Les Deux Mains »).

 

D’ailleurs, la mise en scène du conteur peut à son tour constituer un de ces effets de manche – et le conteur peut être amené à nous narrer sa propre histoire, qu’il insinue non sans malice dans la grande histoire. En témoigne surtout la nouvelle « Portrait de l’Impératrice », où la sagesse de la Grande Impératrice consiste à écouter les contes – et précisément ceux du conteur qui s’adresse à nous, là, maintenant, celui-là même et personne d’autre

 

Mais que savons-nous autrement de ce conteur ? Rien. Et nous ne savons pas, notamment, si c’est le même conteur qui nous divertit au fil des dix premières nouvelles (la onzième étant donc peut-être à part), ou plusieurs représentants de cette estimable profession.

 

Peut-être ne savons-nous qu’une chose : le conteur, ou les conteurs, ne sont là que pour nous divertir, et éventuellement nous édifier. Noble mission qui peut très bien s’accompagner d’entorses à la réalité – ou, dit autrement, noble mission qui suscite une véracité d’un autre ordre, et forcément supérieure, car artistique (non, rassurez-vous, je ne suis pas Kellyanne Conway).

 

Réjouissons-nous : sous la plume chatoyante d’Angélica Gorodischer, nous lisons, ou plutôt nous écoutons, des conteurs plus qu’habiles et dont l’art savamment mûri et entretenu produit un effet délicieux. L’oralité des récits passe aussi par un style foisonnant et baroque, qui a quelque chose, sinon de la poésie (mais pourquoi pas ?), du moins de la scansion. Et en cela, les contes de Kalpa Impérial s’inscrivent dans une tradition éventuellement mythologique, et qui a la beauté outrancière des sagas et autres poèmes épiques – même quand le contenu s’avère, à y regarder de plus près, bien plus prosaïque : les registres alternent, et le sentiment d'unité demeure. Mais l’art du conteur, ou de l’aède, ou du scalde, c’est aussi d’embellir – pour séduire… et peut-être convaincre ? Il use avec habileté de ses « armes » à ces fins, et le résultat est admirable, ô combien convainquant.

DES HOMMES ET DES FEMMES...

 

L’histoire de l’Empire, c’est souvent celle des empereurs, et les contes de Kalpa Impérial évoquent bien des dynasties, longues parfois, fort brèves d’autres fois, et qui, comme de juste, alternent les bons gouvernants et les mauvais (fifty-fifty). C’est un aspect qui m’a saisi à la lecture, et qui ne coule pas forcément de source – notamment parce que le recueil a une dimension politique (et critique) marquée, sur laquelle je reviendrai bientôt. En fait, on pourrait se contenter d’y voir du fatalisme, mais je tends à croire que cela va au-delà – comme s’il y avait, derrière les figures plus ou moins enthousiasmantes ou répugnantes des gouvernants, un certain respect pour la chose politique ? Non sans humour, certes – éventuellement jaune, sinon noir, et l’ironie est souvent de mise, dans les mots du conteur ou de l'auteure, mais je tends à croire que ce n’est pas systématiquement le cas. Je suis certes peut-être un peu trop premier degré...

 

Il y a donc, ai-je l'impression, mais peut-être parce que je me suis laissé piéger, de bons empereurs, et d’autres qui sont mauvais – et la différence entre les deux ne renvoie finalement pas à un sketch des Inconnus. En fait, les bons empereurs, c’est-à-dire les empereurs sages et brillants (à vrai dire, il y a aussi nombre d'idiots dans le tas, j'y reviendrai), même s’ils sont parfois sévères, même s’ils sont débauchés (et alors ? Ça n’est d’aucune importance), etc., ont généralement ces points communs : une grande curiosité (associée à la conscience de leurs lacunes), et une certaine proximité avec le peuple. Plusieurs nouvelles en témoignent, mais surtout « Portrait de l’Impératrice », dans laquelle ladite Impératrice est issue des classes populaires, idée qui revient à plusieurs reprises ; mais, dans bien d’autres contes, nous retrouvons ce motif du monarque apprenant auprès de ses sujets, de bien des manières, cela dit – comme dans « La Fin d’une dynastie, ou l’Histoire naturelle des furets », où le peuple, incarné certes en deux figures d’exception, presque divines, permet à un jeune empereur de se libérer du protocole instauré par sa mère et qui l’étouffe, ou même dans « La Vieille Route de l’encens », d’une certaine manière. Apprendre auprès du peuple, ce n’est cependant pas apprendre auprès de n’importe qui, mais des sages qui s’y trouvent : un bien étrange médecin dans « L’Étang », ou, bien sûr, le conteur lui-même, dans « Portrait de l’Impératrice »...

 

Et les mauvais empereurs ? Ils sont donc tout aussi nombreux – c’est statistique, d’une certaine manière. Les méchants, les incompétents, les injustes, les idiots surtout (cela revient très souvent, mais l’auteure, ou le conteur, semble dire que l’idiotie peut aussi caractériser de « bons » empereurs, qui sont en fait « bons » par défaut car trop bêtes pour être vraiment nuisibles)… Ils sont légion. Leurs règnes sont plus ou moins longs, plus ou moins cruels, plus ou moins dommageables à terme. Ils passent, en définitive – tout passe. Certes, ce n’est guère une consolation pour qui en souffre sur le moment…

 

Mais les humbles et les victimes peuvent jouer un rôle dans ces affaires, de manière plus ou moins inattendue. Car, de manière générale, et l’art du conte y est particulièrement propice, c’est même d’une certaine manière la raison d’être des nombreuses interpellations de l’auditoire, de manière générale donc les récits alternent sans cesse entre les « grands » et les « petits », au point de faire mentir le présupposé avancé plus haut voulant que l’histoire de l’Empire serait l’histoire des empereurs (les contes « Siège, bataille et victoire de Selimmagud » et « Premières Armes » s’éloignent même de la cour impériale de manière générale). Cette alternance perpétuelle n’est pas pour rien dans les bouleversements dynastiques, si la bêtise et la méchanceté des empereurs ont éventuellement un rôle de déclencheurs. À cet égard, rien d’étonnant à ce que le thème de la vengeance soit récurrent (par exemple dans « L’Étang » et « Premières armes », de manière affichée, mais c’est aussi vrai de bien d’autres contes, incluant « La Fin d’une dynastie, ou l’Histoire naturelle des furets », « Siège, bataille et victoire de Selimmagud », « Et les rues vides » ou « "Tel est le sud" »).

 

Au-delà, le thème de l’individu insignifiant appelé à une grande destinée est typique des contes, de manière générale, et Kalpa Impérial ne déroge pas à cette règle ; ce, qu’elle en use sur un mode presque burlesque (dans « Siège, bataille et victoire de Selimmagud »), ou, en partant pourtant de cette base, sur un mode en définitive épique (« "Tel est le sud" »). Parfois, ces personnages bouleversent le monde de par leurs choix – mais déterminer le caractère libre de ce choix n’est pas toujours évident, et l’art du conte, à la manière du narrativium à la Pratchett, semple plutôt appuyer l’idée de fatalité.

 

Un dernier point à évoquer, peut-être : nous parlons donc ici d’empereurs, mais aussi d’impératrices – et pas au sens d’épouses ; de même, quand les contes quittent la cour impériale pour des intrigues au niveau de la rue, les femmes ont une présence essentielle, et éventuellement toute politique. Le sexe des personnages ne les détermine pas – du moins au sens où des femmes peuvent lutter et parfois vaincre l’étouffant carcan patriarcal dont est, au mieux épisodiquement, affecté l’Empire. Certes, il est quelques femmes dans ces récits qui semblent avoir presque pour fonction de souffrir aux mains des hommes (la concubine dans « Et les rues vides », surtout – mais justement : nous ne la voyons pas vraiment, elle suscite l’histoire sans en être véritablement), mais la résignation et la soumission ne sont le plus souvent guère de la partie – en témoigne par exemple l’ardente jeune femme de « L’Étang ». Mais deux nouvelles subliment encore cette dimension au niveau supérieur de la haute politique, qui sont « Portrait de l’Impératrice » (ladite Grande Impératrice semble le type idéal du bon monarque dans l’ensemble du recueil), et « La Vieille Route de l’encens », où le souvenir de la Grande Impératrice, justement, vient mettre à mal les préjugés politiques machistes dans lesquels se complaisent des marchands bourgeoisement bornés. Je crois que la parenté avec Ursula K. Le Guin est ici particulièrement marquée, qui consiste à mettre en avant des personnages féminins complexes et solides par eux-mêmes avec le plus grand naturel – qui est la meilleure des démonstrations. Je note qu’en 1996, Angélica Gorodischer a reçu le Prix Dignité de l’Assemblée Permanente pour les Droits de l’Homme, pour son action en faveur des droits des femmes – le reste de son œuvre en témoigne peut-être davantage, mais je crois tout de même qu’il y a de cela dans Kalpa Impérial.

 

ET DES VILLES

 

Kalpa Impérial traite donc d’hommes et de femmes, comme de juste… mais pas uniquement. Car il est d’autres personnages qui sont au moins aussi importants, et peut-être davantage : les villes.

 

L’imaginaire de Kalpa Impérial est en effet essentiellement urbain. D’une ville à l’autre, certes, au long des routes empruntées par les caravanes (explicitement dans « La Vieille Route de l’encens »), nous parcourons déserts étouffants et forêts oppressantes, nous nous heurtons le cas échéant aux frontières infranchissables des montagnes ou de l’océan, mais la sauvagerie, à proprement parler, est surtout l’apanage du Sud (ce qu’illustre bien sûr avant tout « "Tel est le sud" ») ; par opposition, l’Empire est donc souvent caractérisé par sa dimension urbaine.

 

Et certaines de ces villes constituent donc des personnages à part entière. Deux nouvelles, tout particulièrement, en témoignent, qui jouent de la carte de l’histoire au long cours où les villes survivent aux hommes... et à vrai dire tout autant aux dynasties : j’avais déjà évoqué « Et les rues vides », mais l’exemple le plus saisissant est certainement « Au sujet des villes qui poussent à la diable », chronique complexe, bigarrée et grandiose, pas dénuée d’humour cependant, ou du moins d’ironie, et qui constitue probablement ma nouvelle préférée de l'ensemble du recueil. On peut être d’un avis différent, certes, ainsi le camarade Erwann Perchoc sur le Blog du Bélial’, pour qui c’est justement la moins bonne nouvelle du recueil – mais je le rejoins sur un point : côté anglo-saxon, cet imaginaire urbain n’est pas sans évoquer un China Miéville (outre le Calvino des Villes invisibles, je suppose, et, ajouterais-je, les villes merveilleuses de Lord Dunsany).

 

En dehors de ces cas-limites, la ville a presque toujours son importance, cruciale – et constitue une part essentielle de l’imagerie des contes, ne serait-ce, d’ailleurs, que dans la figuration des places ou des tavernes où s’installe le conteur pour régaler son auditoire de ses billevesées. La ville, dans ses ruines, est source de connaissance et de pouvoir dans « Portrait de l’Empereur », et « L’Étang » a une adresse dans les quartiers populaires. Les commerçants, dans « Portrait de l’Impératrice » et « Premières armes », expriment bien sûr, en contraste marqué avec le chatoiement impérial, une dimension bourgeoise au moins aussi essentielle à l’idée de l’Empire.

 

Parfois, d’ailleurs, au sein de la ville en tant que personnage, tel ou tel bâtiment devient à son tour un personnage ; je suppose que c’est ici que l’on pourrait éventuellement faire le lien avec le « Gormenghast » de Mervyn Peake ? Avec cependant cette insistance urbaine qui l’emporte.

 

Et les exceptions sont significatives, et reléguées en fin de volume : d’abord « "Tel est le sud" », justement parce que tel est le Sud, et « La Vieille Route de l’encens », qui emprunte le désert, et s’arrête en définitive aux portes de la ville, la destination de la caravane, car celle-ci choisit de patienter encore un peu – au prétexte que le désert suscite d’autres contes… Décidément, cette nouvelle est à part.

 

LE SPECTRE DE LA POLICE POLITIQUE

 

Reste un aspect non négligeable à envisager : la dimension politique de Kalpa Impérial.

 

Au cours du XXe siècle, l’Argentine a connu une histoire politique tumultueuse, voyant se succéder divers régimes souvent autoritaires – et le mot est bien trop faible concernant la dictature militaire de 1976-1983, dite du « Processus de Réorganisation Nationale », et initiée par le coup d’État du général Videla, mettant en place une nouvelle junte militaire. Une dictature cauchemardesque, qui s’est complu dans les pires atrocités.

 

Bien sûr, les publications, quelles qu’elles soient, étaient alors particulièrement surveillées. Kalpa Impérial, ou plus exactement le premier des deux recueils, La Casa del poder, paraît en 1983, soit l’année même de la chute du régime – sans doute parce qu’il n’aurait pas pu être publié avant cela. Car le livre est émaillé de références aux événements vécus par Angélica Gorodischer comme par tous les Argentins.

 

Ne pas s’y tromper, cependant : Kalpa Impérial n’est pas une dystopie « à thèse », disons, comme 1984 de George Orwell, ou, peut-être plus exactement, car il y aurait alors ce même rapport à des événements vécus très concrètement dans son propre pays, Nous autres de Zamiatine. D’ailleurs, ce n’est même pas une dystopie tout court : l’Empire n’est pas un régime cauchemardesque et unilatéralement maléfique, odieux et pervers – il l’est parfois, mais il est donc tout aussi souvent prospère, heureux, libre, et juste : bons empereurs et mauvais empereurs se succèdent, l’institution persiste en évoluant, et l’idée de l’Empire dépasse donc les jugements de ce type, envisagés comme forcément ponctuels.

 

La multiplicité des crises traversées par le régime impérial, avec sans cesse de nouvelles dynasties qui souvent ne durent guère, peut sans doute rappeler l’histoire tumultueuse de l’Argentine alternant phases plus ou moins démocratiques (plutôt moins pour ce que j’en sais ou crois en savoir) et d’autres résolument autoritaires, avec le péronisme par essence inconstant qui ne cesse de faire le grand écart entre toutes les options envisageables, sur tous les axes idéologiques (je suppose que l’on peut faire le lien avec l’Empire tout aussi inconstant, dès lors, mais je dis peut-être des bêtises).

 

Mais les horreurs de la junte militaire de 1976-1983 sont directement évoquées dans Kalpa Impérial, encore qu’avec subtilité, puisqu’il ne s’agit donc certainement pas de marteler une thèse – même si la condamnation de ces exactions est bien sûr transparente. La critique intervient, mais par petites touches, avec un grand naturel qui participe de la narration.

 

Dans nombre de contes, les atrocités relevant de la « police politique » sont donc présentes. Parfois, cela implique d’envisager le sommet de l’État, avec les plus pervers et cruels des empereurs s’asseyant sur le trône (« Et les rues vides », par exemple, ou « "Tel est le sud" »), mais, souvent, les choses se jouent à un échelon inférieur – et les monstres sont alors tel chef de la police zélé, tel noble obsédé par sa prérogative, tel soldat avide de sang : tous sont des « petits chefs », des « kapos », autant de brutes sadiques et répugnantes, qui aiment enlever, torturer, tuer, et n’ont finalement guère besoin de se draper dans les atours du salut public pour « justifier » leurs crimes ; ce en quoi ils ne sont pas toujours si éloignés des libertins égotistes du Divin Marquis, incarnant les différents pouvoirs d’une société foncièrement inégalitaire et arbitraire.

 

Le traitement de ces ordures au long du fix-up est intéressant – car Angélica Gorodischer, souvent, use de l’humour et de la raillerie plutôt que de se contenter de l’indignation. Ces personnages, aussi redoutables soient-ils, et sans bien sûr jamais minimiser les souffrances de leurs victimes, s’avèrent avant tout parfaitement ridicules. Leur pouvoir, dont ils sont si fiers et si prompts à abuser, ne change rien au fait qu’ils sont essentiellement des sous-fifres et des minables. Sans doute serait-il malvenu de faire intervenir ici, d’une manière ou d’une autre, l’idée d’une justice transcendante, mais la possibilité que ces sales types paient enfin pour leurs crimes paraît assez élevée – et leur condamnation, en affirmant leur abjection, fera tout autant la démonstration de leur nullité intrinsèque.

 

Dans un registre différent, je suppose enfin que cette idée d’un Sud perpétuellement rebelle pourrait faire sens dans le contexte argentin, ou à une échelle géopolitique plus ample. Toutefois, mes idées ne sont vraiment pas claires à ce propos, et je suppose que j’ai déjà écrit assez de bêtises comme ça (pardon), je vais donc m’en tenir là.

 

CHEF-D’ŒUVRE !

 

Vous vous en doutez, le bilan est plus que positif. Kalpa Impérial fait partie de ces ouvrages pour lesquels le qualificatif de « chef-d’œuvre » n’est en rien galvaudé. C’est un livre brillant et beau, singulier et fort, roublard et fascinant. La plume chatoyante de l’auteure, dans son oralité complice, remarquablement rendue par la traduction de Mathias de Breyne, confère à ses tableaux un séduisant vernis empreint d’humour, et épique en même temps, qui convainc, enthousiasme, passionne toujours un peu plus à chaque ligne.

 

On pourrait déplorer le caractère tardif de cette traduction française – il a fallu, après tout, attendre que l’auteure atteigne l’âge canonique de 89 ans… Mais ce serait malvenu : mieux vaut féliciter La Volte pour cette entreprise plus que nécessaire, qui permet enfin aux lecteurs francophones de découvrir une œuvre fascinante et une auteure immense, au sommet de la fantasy.

 

Kalpa Impérial est de très loin le meilleur livre paru cette année que j’ai lu. Très chaudement recommandé, et c’est peu dire.

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The Ghost in the Shell, de Shirow Masamune

Publié le par Nébal

The Ghost in the Shell, de Shirow Masamune

SHIROW Masamune, The Ghost in the Shell, [攻殻機動隊, Kôkaku kidôtai], Perfect Edition, traduction depuis le japonais [par] Anne-Sophie Thévenon, Grenoble, Glénat, coll. Seinen Manga, [1989-1991] 2017, 344 p.

 

À CÔTÉ

 

Je dois avoir un souci : je n’ai jamais compris le culte autour du Ghost in the Shell d’Oshii Mamoru, adaptation animée du manga éponyme de Shirow Masamune qui va nous intéresser (enfin, faut voir…) aujourd’hui. Mais il est vrai que je l’ai vu une fois seulement, il y a bien longtemps de cela…

 

Comparaison n’est pas raison, mais, à l’époque (le dessin animé est sorti en 1995, mais je ne crois pas l’avoir vu avant l’an 2000), il me semble qu’il était plus ou moins inévitable d’envisager l’anime d’Oshii au prisme d’un prédécesseur plus que notable, l’Akira d’Otomo Katsuhiro, adaptant pour l’écran son propre manga légendaire. Or, si je n’ai lu intégralement et dans de bonnes conditions la BD originelle que tout récemment, j’ai vu et revu le dessin animé d’Otomo des dizaines de fois ces vingt dernières années. C’est un immense chef-d’œuvre – une baffe colossale en son temps, dont je ne me suis toujours pas remis, chaque revisionnage étant en fait une nouvelle occasion de me reprendre ladite baffe colossale. Alors, devant les éloges adressés à Ghost in the Shell, je m’attendais à quelque chose de différent, sans doute, parent cependant, et au moins aussi fort, voire, laissaient entendre certains, encore meilleur...

 

Ma déception n’en a été que plus douloureuse. Je suppose que, techniquement, c’était assez irréprochable, oui… Mais les personnages, l’histoire, le fond ? Tout ça m’avait laissé passablement froid. Ou peut-être pas tout à fait… Je crois qu’il y avait aussi une part d’agacement – et que le visionnage d’autres films d’Oshii, Avalon en tout cas, a pu susciter également : l’impression que le réalisateur, très content de lui, prenait la pose en usant délibérément d’une narration hermétique et d’effets de réalisation certes « très jolis » mais avant tout tape-à-l’œil. Cocktail dangereux – car l’association de ces deux traits évoque parfois la pure façade prétendant à la profondeur quand il n’y a finalement que du creux derrière ; et avec Oshii j’ai vraiment eu cette impression à plusieurs reprises…

 

Bon. Il faudrait sans doute que je retente l’expérience – en la complétant aussi par Innocence, j’imagine, voire Stand Alone Complex… Avec un peu de chance, je comprendrais enfin pourquoi « GITS » est si super top que ça…

 

AVANT L’ANIMATION

 

Toutefois, si l’anime a phagocyté la licence Ghost in the Shell, devenant une œuvre culte en tant que telle, et largement indépendante, par elle-même, disons, avec sa propre « mythologie », il y avait bien à l’origine, là encore, un manga, dû cette fois à Shirow Masamune.

 

Un nom qui ne m’était pas totalement inconnu à la base – car, dans mes souvenirs de l’époque bien lointaine où Glénat commençait à publier des mangas en France, avec des choses aussi cruciales qu’Akira d’Otomo Katsuhiro, d’abord et avant tout, ou un peu après Gunnm de Kishiro Yukito, un autre titre SF avait la faveur du public français découvrant la chose, et c’était Appleseed, dudit Shirow Masamune. Sauf que cette BD ne m’avait quant à elle vraiment pas laissé une impression favorable… Je n’en retenais, pour l’essentiel, que des héroïnes à gros nichons (ce qui me navrait alors même que l’adolescence m’infligeait ses fantasmes les plus moites et inavouables) et des méchas qui se frittaient, bim, bam, boum, dans des « récits » cyberlourds et souvent confus alors même qu’il ne s’y passait guère plus que du bim, bam, boum. Pareil souvenir ne signifie pas forcément grand-chose, je me suis pris une vingtaine d’années dans la gueule depuis, et mon point de vue a amplement eu le temps d’évoluer, mais cette réminiscence n’était tout de même pas très engageante – et je n’avais certainement pas l’impression d’une BD « intelligente », comme on dirait un peu plus tard de Ghost in the Shell, l’anime s’entend, qu’il s’agissait d’un film « intelligent ».

 

Car voilà : aux sources du film plébiscité d’Oshii Mamoru, il y avait bien un manga de ce Shirow Masamune, prépublié en 1989-1990 puis rassemblé en volume au Japon en 1991. Et The Ghost in the Shell avait également eu droit à une traduction française, en 1996 (après la sortie du film, donc), mais sur le mode « bâtard » assez typique alors de l’éditeur, empruntant à l’édition américaine de la BD, et sous la forme d’un grand format cartonné, avec sens de lecture occidental.

 

La récente sortie de l’adaptation (américaine) « live » de Ghost in the Shell (qui a fait jaser, mais n’étant pas fan de l’anime, et n’ayant pas vu le nouveau film, je ne peux certes pas prendre part au « débat ») a tout naturellement fourni un bon prétexte à Glénat pour republier « le manga culte » dans une édition plus respectueuse – entreprise qui a visiblement sa faveur en ce moment, puisque sont aussi ressortis dans ces conditions Akira et Gunnm (plus exactement, c’est en cours). Et comme Ghost in the Shell, en manga comme en anime, c’est un peu l’œuvre de tous les superlatifs, on parle ici en toute simplicité de « Perfect Edition ».

 

PERFECT PERFECTION ?

 

Le manga de Shirow Masamune se décline en trois tomes, en fait trois BD différentes mais complémentaires, respectivement intitulés The Ghost in the Shell, la BD originelle, compilée en 1991, Ghost in the Shell 2 : Man-Machine Interface, et Ghost in the Shell 1.5 : Human Error Processor – ces deux derniers volumes rassemblant des éléments publiés entre 1991 et 1997. La réédition des trois tomes est au programme de Glénat, mais je m’en tiendrai ici au premier, à « GITS à proprement parler »… et à vrai dire, vu ce que j’en ai pensé, il est peu probable que je m’inflige les deux autres et en traite un jour sur ce blog.

 

Il s’agit donc d’une « Perfect Edition », ce qui va plus loin que le simple respect du format original (en y incluant le nombre de volumes : nous avons ici un unique tome, il y en avait deux dans l’ancienne édition française) et du sens de lecture japonais (merci), ou encore le sous-titrage d’onomatopées autrement laissées telles quelles en katakana – même si ces divers aspects sont bien sûr fondamentaux.

 

Cela va aussi plus loin, a priori, qu’une nouvelle traduction… hélas guère convaincante ? En fait, je n’en sais rien – je ne sais pas ce que ça donnait avant, en 1996, et je suis incapable en l’état de dire si la mocheté consternante du texte, flagrante, et son caractère ésotérique sans pertinence, doivent être imputés à une traduction déficiente, ou à des défauts inhérents à l’œuvre originelle ; mais je penche pour cette dernière possibilité, et concède à la traductrice qu’il n’est guère aisé, et éventuellement pas dans les attributs du traducteur, de rendre beau et fluide ce qui ne l’est pas à la base et de rendre compréhensibles aux autres des choses que l’on ne comprend pas soi-même, pour la bonne et simple raison qu’elles sont de toute façon incompréhensibles de manière générale dans le bouquin initial…

 

Aheum. J’y reviendrai.

 

« Perfect Edition », donc : cela signifie semble-t-il que cette édition a été conçue avec la collaboration active du mangaka d’où certains choix éditoriaux. Ainsi de cette jaquette, devenue courante dans l’édition francophone de manga, mais qui a ici pour originalité de reprendre exactement celle de la BD japonaise, tout particulièrement dans ses rabats, comprenant avertissement et postface de l’auteur – et qui ont donc été laissés ici en japonais. La traduction nous est certes fournie, mais en toute fin de volume (ce qui n’est pas sans poser problème, si ça se trouve, j’y reviens bientôt). Noter aussi que ces divers paratextes de l’auteur datent de l’édition en volume originelle de 1991 – pas de retour sur l’œuvre post-adaptation par Oshii, etc., donc.

 

Mais d’autres aspects sont peut-être plus problématiques ? Un, notamment – une caractéristique marquée de la série, ou même semble-t-il plus largement du mangaka : l’emploi de très nombreuses notes « de bas de page », expression pas très bienvenue car ces pavés de texte se trouvent en fait… partout, dans tous les « caniveaux ». Ces « notes de bas de case », disons, c’est semble-t-il une chose à laquelle Shirow Masamune tient particulièrement, mais qui ne facilite guère la lecture de la BD, qui en retire quelque chose de lourd et oppressant… Dans son « avertissement » (qui, euh, du coup, n’apparaît en français qu’à la toute dernière page de la BD, c’est ballot...), l’auteur déconseille de lire ces notes au fil de la découverte du manga, car cela affecterait forcément le rythme de la narration. Putain, c’est peu dire… Mais quoi ? Relire la BD pour prendre en compte les notes que j’ai fini par laisser tomber – pour des raisons que je détaillerai plus tard ? Et puis quoi, encore ! J’en ai déjà assez chié avec la première lecture… Ajoutons cependant que cette « Perfect Edition » se montre plus ou moins indécise dans la gestion de ces notes – en conservant parfois le texte japonais minuscule, mais en le sabrant le plus souvent, et en employant par ailleurs en français une police pas le moins du monde typée BD, qui contraste avec le reste de la planche ; je ne dis pas que c’est malvenu, mais, pour le coup, l’effet est assez différent de celui produit par la version originale japonaise.

 

Une dimension appréciable, par ailleurs, de cette « Perfect Edition », concerne la part assez notable de planches en couleurs – bien plus que dans tout autre manga (non colorisé à la truelle comme Akira en son temps) que j’ai pu lire. Or c’est du beau boulot, qui s’accorde bien au dessin noir et blanc global – pas un gadget, mais un apport notable car traité avec le plus grand sérieux. Rien à redire.

 

Et reste LE SUJET qui a excité bien des fans, à en juger par les réactions colériques endémiques çà et là sur le ouèbe : deux planches ont été virées par rapport aux précédentes éditions, semble-t-il une séquence d’orgie lesbienne parfaitement gratuite et sans la moindre utilité narrative. Scandale ! Censure ! Absolument pas Perfect ! Sauf qu'il semblerait bien que cette décision a été prise, non par l’éditeur français, mais par Shirow lui-même – comme un désaveu un peu tardif (mais pas moins légitime) de cette gratuité façon fan-service sordide, inutile et malvenue. Que les intransigeants se rassurent : il reste pourtant bien assez de filles dénudées à gros nichons dans la BD.

 

Bon, lançons-nous, et voyons un peu de quoi tout ça peut bien parl...

HEIN ? QUOI ? PARDON ?

 

Parce que là : putain de problème.

 

C’est peu ou prou incompréhensible. Même quand on fait abstraction des « notes de bas de case » envahissantes (et inutiles dans 99 % des cas). Mais l’hermétisme de la narration n’a pour autant rien à voir avec celui de l’anime : si Oshii Mamoru pouvait perdre son spectateur, pour autant que je m’en souvienne, en n’en disant guère, Shirow Masamune, lui, en disait parfois beaucoup trop, et sans vraie pertinence.

 

Ceci, et presque paradoxalement, d’autant plus que les premières pages nous plongent sans préavis dans une sorte d’actionner bourrin au possible, avec des fusillades et des explosions dans tous les sens. Or il y a assurément de quoi se paumer dans cette BD, et surtout dans ces premières pages toutes de bruit et de fureur, où il est peu ou prou impossible de saisir les personnages et leurs motivations, ou une trame quelle qu’elle soit : bim, bam, boum, nichons, boum, jargon pseudo-scientifique, notes de pseudo-science-et-pseudo-philo-mes-couilles, bim, jargon mi-SF, mi-espionnage qui ne veut absolument rien dire, considérations techniques abstruses pour fanas des flingues, bam, et soudains accès de caricature qui tombent comme autant de cheveux sur la proverbiale soupe.

 

Et je n’y ai absolument rien compris. Shirow fait beaucoup d’efforts pour nous assurer qu’il y a quelque chose à comprendre – voire, attention bonhomme, quelque chose d’intelligent, de fin, si ça se trouve…

 

Mais, bordel, ce type est tout bonnement incapable de raconter une histoire – est-on porté à croire à ce stade, du moins, si la généralisation est sans doute un peu abusive. Les bonnes âmes prétendront peut-être qu’il « expérimente », mais permettez-moi d’en douter… Et ces planches ultra-chargées n’arrangent certes rien à l’affaire – et ce alors même que la mise en page s’avère globalement assez sage, voire très sage (« notes de bas de case » exceptées ; mais elles sont alors particulièrement envahissantes, et déjà parfaitement inutiles à tous points de vue),

 

Je ne crois pas avoir jamais autant ramé sur les cinquante premières pages d’une BD. Chaque case me confirmait un peu plus que l’ensemble était incompréhensible, illisible, et, last but not least, horriblement chiant. Et probablement assez concon, loin de l’image sophistiquée de l’anime d’Oshii Mamoru – lequel, pour le coup, et même si je n’en ai pas des souvenirs très précis, s’est à l’évidence livré à un vrai travail d’adaptation, pour le moins : à bien des égards, Ghost in the Shell le film d’animation et Ghost in the Shell la BD, bien loin d’êtres des « parents », sont mutuellement, bien au-delà de la singularité de chaque support, des antithèses ; la mélancolie vaguement snob de l’un étant l’exacte opposée de l’humour potache et gamin lourdingue de l’autre (car ce seinen est finalement très ado) – nulle scène contemplative ici, ou d’introspection, juste des explosions, des poses érotico-vulgaires et gratuites et des punchlines navrantes. Boum.

 

Du coup, soyons francs : j’ai failli abandonner ma lecture. Et c’est quand même pas tous les jours, en bande dessinée… Certes, il y a finalement assez peu, j’avais peiné sur le minable premier tome de Les Vacances de Jésus et Bouddha, de Nakamura Hikaru. Mais, bon, j’avais persévéré : j’ai bien fini par conclure à la nullité de ce volume, et j’ai pesté pour mes quelques euros bien mal investis… Mais The Ghost in the Shell, à cet égard, c’était bien plus agaçant – j’ai eu l’impression d’avoir été escroqué, en fait. Mais attention : pas tant parce que ce n’était pas dans le ton du film, ce qui serait revenu à critiquer l’œuvre parce qu’elle ne correspondait pas ce que je supposais et éventuellement souhaitais, réflexe toujours malvenu, mais parce que, même dans son registre de BD d’action, je trouvais ça horriblement mal fait.

 

Bon, j’ai persévéré là aussi… Globalement, passé les cinquante ou disons les cent premières pages (sur 350), la BD a commencé à m’apparaître moins illisible, moins incompréhensible, et, bon, j’ai tenu jusqu’à la fin… Mais le bilan demeure très négatif – et ça m’a vacciné pour la suite. Parce que, prestigieux anime ultérieur ou pas, le fait demeure que la BD originelle est mal foutue à tous points de vue, avec des personnages sans âme (c’est bien le propos…) et des récits affligeants de vacuité en dépit des circonvolutions absconses d’une narration qui se croit peut-être futée mais n’est en définitive que maladroite et terne.

 

En dépit de sa coloration cyberpunk aguicheuse et de son paratexte pointu, et du fait de cette narration systématiquement déficiente, The Ghost in the Shell s’avère finalement être un énième manga d’action, et, c’est là le principal problème, vraiment pas des plus convaincants.

 

C’est au mieux médiocre.

 

Vraiment au mieux.

 

LE MAJOR KUSANAGI ET SES AMIS

 

Bon… Essayons quand même de voir ce qui se passe dans tout ça…

 

La quasi-totalité des héros de la BD sont affectés à la « Section 9 », une sorte de brigade policière d’élite louchant (ou même un peu plus que cela) sur l’espionnage et la barbouzerie, dans un Japon futuriste mais pas si éloigné, vers 2030 (je reviendrai sur le cadre par la suite). Elle a pour champ de compétence la criminalité technologique de pointe, disons. Le patron de la Section 9 est un certain Aramaki, une sorte d’hyper-espion faussement bureaucrate, nabot très sec et d’une discipline carrément militaire ; son faciès simiesque (bien vu, pour le coup) le rend immédiatement reconnaissable (un atout de la BD, bien plus globalement, mais pas sans corollaires, et j'y reviendrai) – ça n’en fait pas forcément un personnage très intéressant pour autant, dans la mesure où il est une collection ambulante de clichés du patron d'agence d’espionnage… Mais admettons.

 

Les véritables héros de la BD sont cependant les agents sous ses ordres – et, s’ils ont été repris dans l’anime d’Oshii Mamoru, ils n’ont pas toujours grand-chose à voir avec ces déclinaisons plus tardives.

 

Le film est clairement focalisé, pour autant que je me souvienne, sur le personnage de Kusanagi Motoko, qui se fait appeler, sans forcément avoir de vraies raisons protocolaires, le Major Kusanagi. La cyborg au corps féminin est sans doute aussi la principale héroïne de la BD, d’où les honneurs de la couverture et une place non négligeable dans les épisodes, mais elle n’est finalement pas si mise en avant que cela. Certes, elle joue le rôle d’officier de terrain dans les opérations de la Section 9, et dispose peut-être (très éventuellement) d’un surplus de charisme inaccessible à ses sous-fifres (sans doute localisé dans son improbable chevelure, à faire s’évanouir Dick Rivers). Mais je crois que les ressemblances s’arrêtent là. Ceci étant, mes souvenirs du film d’Oshii Mamoru étant pour le moins flous, je me trompe peut-être totalement… Mais disons que j’avais le souvenir d’un personnage assez froid et mélancolique, si très efficace dans sa partie. La BD ne donne pas vraiment cette image : Kusanagi y est expansive et blagueuse, colérique et indisciplinée mais à la manière d’un cliché sur pattes, et certes pas portée sur l’introspection ou la contemplation. En fait, elle n’est qu’une cyber-héroïne comme une autre – sans la moindre personnalité, et c’est bien le souci : à tout prendre, elle n’est que l’association de deux ou trois codes du genre plus ou moins habilement dissimulés sous sa conséquente paire de seins.

 

Et il en va de même de tous les autres personnages récurrents – ainsi et surtout de Batou, qui est encore plus éloigné de son adaptation cinématographique que le Major Kusanagi : à l’origine du personnage froid et inquiétant d’Oshii se trouve en effet chez Shirow une brute bouffonne, un personnage clairement axé comédie, et totalement dénué de tout trait ne rentrant pas expressément dans ce registre : il tape et fait des blagues, et c'est tout. Il n’a rien d’une figure essentielle dans la BD... mais cette caractérisation à gros traits lui confère pourtant plus de personnalité qu’à ses associés encore moins bien lotis, Togusa l’éternel bizuth gaffeur, ou, pire encore, Ishikawa, qu’on pourrait fonctionnellement définir comme « le type, là, un peu geek, avec une barbe ».

 

LE MARIONNETTISTE (ET LE VIDE AUTOUR DE LUI)

 

Le film d’animation, sauf erreur, a une certaine unité, mais ce n’est pas le cas de la BD, qui est à proprement parler une série, même brève, présentant plusieurs histoires (que je ne me hasarderai pas à résumer, d’autant plus que je n’y ai donc pas compris grand-chose le plus souvent) ; toutefois, on y croise (vaguement) à plusieurs reprises un personnage qui fournit un semblant de liant jusqu’à une fin étonnamment précipitée et absolument pas satisfaisante, à tous points de vue, et c’est le Marionnettiste (sans surprise, c’est sur ce point qu’Oshii Mamoru a mis l’accent).

 

Bon, je dis SPOILER au cas où, mais ça m’étonnerait que je vous apprenne quoi que ce soit… Le Marionnettiste est d’abord présenté comme un antagoniste comme un autre – peut-être un peu plus malin que la moyenne, ou moins, en fait, parce que son arrogance pourrait bien lui coûter cher. Il est alors un hacker au-dessus du lot, qui fait mumuse en trafiquant aussi bien des corps cybernétiques, disons des « shells », que les « ghosts » (l’âme, ou l’esprit, disons – c’est sans doute un peu plus compliqué que cela, ou ça devrait l’être) qui s’y incrustent. Bien sûr, les deux termes du titre sont polysémiques, et cette description s’en tient au niveau le plus basique des deux notions, la BD ayant probablement pour objectif d'en dégager davantage.

 

Mais, en fait... Le Marionnettiste n’est pas un simple pirate, même particulièrement doué. Il est une sorte d’intelligence artificielle associée à un phénomène d’émergence, apparue spontanément dans le réseau, et dotée d’une conscience – de l’émergence, nous passons donc grosso merdo à la singularité. Et, pour le coup, le Marionnettiste ne s’avère pas un vulgaire antagoniste, mais « quelqu’un » qui a pour but, bien loin de s’opposer au Major Kusanagi, de s’unir à elle, de fusionner avec sa personnalité de femme et de cyborg. Hélas pour la pire des raisons (« Ie destin », sans déconner ?!).

 

Même en 1989-1991, ce personnage n’avait pas forcément grand-chose de bien original – en fait, il est d’emblée lié au mouvement cyberpunk littéraire, et on pourrait renvoyer au Câblé + de Walter Jon Williams ou, bien sûr, au Neuromancien de William Gibson – tandis que la thématique cyborg parallèle, avec les ghosts vagabonds et les cerveaux cybernétiques, louchant sur le transhumanisme, évoque éventuellement des choses telles que Schismatrice de Bruce Sterling. Mais je reviendrai immédiatement après sur l’inscription de la BD dans le registre cyberpunk.

 

Pour l’heure, ce qui me frappe, c’est le vide autour du Marionnettiste. Car il est le seul « antagoniste » à avoir un minimum de présence, paradoxalement – et vraiment un minimum, pour le coup… En fait, en tant que tel, il n’est absolument pas intéressant. Mais autour de lui ? Des espions cyniques, des politiciens corrompus (surtout eux, en fait), quelques communistes russes pour le principe, et quantité de sbires-larbins jetables. Le vide…

 

Ce qui n’est peut-être que justice : en face, en mettant à part Aramaki, il n’y a donc guère que la bien terne Kusanagi. La fusion des deux personnages ternes coule alors de source – mais, sur le plan narratif, ils n’en ressortent pas grandis, peut-être parce que leur environnement est tellement inexistant que nous n’avons pas de critère de référence.

CYBERVULGATE ET SPÉCULATION MOLLE

 

En 1989-1991, je suppose que l’on en était encore au pic de créativité du mouvement cyberpunk ; à titre d’exemple, Neuromancien, de William Gibson, n’était paru qu’en 1984, et Câblé, de Walter Jon Williams, en 1986, année également de la parution de l’anthologie manifeste Mozart en verres miroirs, concoctée par Bruce Sterling (dont le roman Schismatrice datait de 1985, mais ce n’est sans doute pas tout à fait l’image que l’on a généralement du cyberpunk). Et, d’une manière ou d’une autre, ce sous-genre de la SF avait alors quelque chose d’inédit (même en empruntant le cas échéant à des précurseurs notables, tels Dick, Brunner, etc.) et de terriblement enthousiasmant, dans une culture populaire hors-littérature qui commençait tout juste à s’en accaparer les codes. Le genre serait (éventuellement) ringardisé plus tard, mais il avait encore le temps de produire des choses très appréciable – incluant Snow Crash, de Neal Stephenson, ou la « trilogie du Pont » de William Gibson, œuvres postérieures, et parfois largement, au manga de Shirow Masamune.

 

À cet égard, The Ghost in the Shell est sans doute davantage qu’une BD de son temps, en adaptant la matière cyberpunk en manga – je suppose qu’elle avait bel et bien de l’avance sur le tout-venant. Le fait est que la BD manipule, hélas maladroitement, des notions enrichissantes dans leur complexité, allant au-delà de la pure quincaillerie cyberpunk pour toucher à quelque chose de plus essentiel au registre – dans la définition de l’humain comme dans le questionnement des possibles phénomènes d’émergence associés à la prolifération d’un réseau informatique mondial anticipant clairement, pour le coup, sur l’évolution rapide et la démocratisation accélérée d’Internet ; plutôt un bon et même un très bon point, donc. La BD ose même quelques aperçus de la dimension économique et sociale centrale dans le cyberpunk littéraire, mais souvent négligée dans les variations avant tout esthétiques du sous-genre, hackers en ersatz de Robin des Bois et guerre des gangs à l’ombre des tours de verre des mégacorpos. Le manga n’a, de manière générale, rien de révolutionnaire, eu égard à l’histoire de la SF, mais j’imagine qu’il a pu contribuer à « démocratiser » des thèmes déjà entrevus ailleurs, peu auparavant – j’imagine aussi que le film d’Oshii Mamoru, plus tard, y a également contribué, et peut-être avec davantage d’impact... alors même que ces thèmes, en 1995, commençaient peut-être justement à avoir quelque chose d’un peu convenu, et l’esthétique cyberpunk à sentir un peu le sapin.

 

Pour l’heure, rien à reprocher (à cet égard...) à The Ghost in the Shell. Bien au contraire, même. Hélas, la BD de Shirow Masamune est loin de se montrer toujours aussi pertinente, et la quincaillerie cyberpunk y a également sa part, et bien vite soûlante, dans un récit de techno-thriller, ou plutôt une succession de récits dans ce registre, où courses-poursuites, fusillades et explosions ne laissent guère de place à la réflexion d’ensemble. Et rien que de très banal ici, simili-techno-porn pour fanas des flingues, et autres dérivés de méchas sans âme (I.A. ou pas), qui pour le coup datent peut-être un peu ? Difficile, devant les Fuchikoma ou « Think Tanks » (ouch…), de ne pas penser aux véhicules blindés et semi-autonomes du Colonel dans Akira, à titre d’exemple.

 

Corollaire de cette quincaillerie moins convaincante : graphiquement, l’univers décrit manque un peu de chair et de personnalité. Non que le dessin soit mauvais – je le crois plutôt bon –, mais on oscille entre de la SF basique, lourde de codes, et l’idée d’un futur tellement proche qu’il n’implique pas tant de bouleversements visuels que cela ; ce qui peut se tenir, je ne dis pas le contraire.

 

Mais cela nous amène peut-être à constater que l’extrapolation de ce futur proche est plus ou moins satisfaisante. Et plutôt moins que plus, disons même décevante, eu égard à l’intégration dans la trame de fond des meilleurs thématiques d’un cyberpunk alors bien vivace, comme vu à l’instant. En fait, sur le plan spéculatif, dans les dimensions politique et culturelle, la BD se montre assez timide, frileuse – molle, d’une certaine manière. Banale, en tout cas.

 

Ce qu’illustre peut-être cette chose étonnante : nous découvrons dans cette BD un futur où l’Union soviétique est encore une réalité – alors que le mur de Berlin était tombé l’année du premier épisode, l’Union s’effondrant elle-même l’année de la publication en volume… Bon, en même temps, pourquoi pas ; je dirais même que ça n’est pas sans charme, au fond – d’autant plus, peut-être, que la série met tout naturellement l’accent sur la thématique de l’espionnage, avec un côté cyber-James Bond...

 

Un dernier point, quand même : sauf erreur, quand le film avec Scarlett Johansson dans le rôle du Major Kusanagi est devenu une réalité et a été diffusé, je crois me souvenir que certains fans se sont plaints de ce qu’il s’agissait d’un énième cas de « whitewashing », tandis que d’autres leur rétorquaient que, nom du personnage mis à part, et en prenant en considération le fait que le Major, en tant que cyborg « presque entièrement cybernétisé », a de toute façon un corps essentiellement artificiel, au-delà, l’univers décrit, à les en croire, n’avait rien de spécifiquement japonais. Peut-être est-ce le cas dans le film d’Oshii Mamoru, j’avoue ne plus me souvenir, mais la BD n’a rien d’ambigu à cet égard : tous les personnages centraux ont des noms japonais, et ils travaillent souvent pour le gouvernement japonais, de manière explicite, et les intrigues peuvent nous conduire nommément à Osaka ou dans les Territoires du Nord en plein contentieux frontalier avec les Russes – l’international est évoqué à l’occasion (on parle de la Syrie et d’Israël dans un épisode... pour le moins étrange), mais la Section 9 n’intervient en principe qu’en territoire nippon. Ceci dit, je ne le mentionne que dans l’idée de dissiper un vague doute à ce propos – quelques rares allusions mises à part, le cadre de la BD pourrait très bien ne pas être japonais, je suppose.

 

Sans doute, hélas, en raison du manque d’âme global dans cette BD, qui en fait un terrain de jeu bien terne pour des personnages plus ternes encore.

 

« 1. AUTHENTIQUE »

 

Pourtant, Shirow Masamune ne ménage pas ses efforts pour nous persuader de la cohérence et de la pertinence de son univers et de son « histoire » (aheum) ; le problème est cependant qu’il s’y prend peut-être de la pire des manières, avec ces très envahissantes « notes de bas de case » qui, 99 % du temps, sont des digressions à vol d’oiseau à partir d’éléments anecdotiques de telle ou telle case, qui s’en seraient très bien passé.

 

L’avertissement de l’auteur à ce propos est donc justifié dans la mesure où la lecture de ces nombreuses notes dans le déroulé de la narration lui est nuisible – mortellement ; mais en prenant en considération, bien sûr, que cette narration n’est de toute façon pas satisfaisante, même en dehors de ce problème très particulier…

 

Mais quel intérêt alors à ces notes ? Je veux dire : ailleurs que dans la constitution d’un dossier psy pour préconiser quelques calmants à l’auteur ? Elles sont plus illisibles encore que la BD déjà illisible qu’elles sont censées commenter et éventuellement expliquer...

 

Et elles ne renforcent certainement pas la cohérence de l’ensemble, car elles sont éminemment disparates. On y trouve de tout : de la spéculation scientifique de pointe, bibliographie incluse, comme de la pseudo-sagesse à dix balles ou du commentaire politique abscons, vaguement PMU des fois. Le plus sérieux y côtoie le plus frivole, et tout est placé exactement au même niveau. On passe du recul des armes à feu de tel modèle à une critique de la tactique adoptée par les personnages, admettons, c’est lié, à des dissertations condensées (et incompréhensibles) sur tel ou tel point de botanique ou de physique, mêlées encore de fulgurances éthiques qui laissent baba, mais probablement moins que ces moments pernicieux où la métaphysique dérivée de la science adopte des atours peu ou prou religieux, ou du moins mystiques. C’est du gloubi-boulga du début à la fin.

 

Ces notes sont au mieux inutiles, au pire nuisibles, à s’en tenir aux seuls intérêts de la narration. Et, prises indépendamment, elles sont au mieux incompréhensibles (au mieux, hein), au pire… eh bien, totalement à côté de la plaque.

 

La SF ne manque certes pas d’auteurs brillants associant dans leur réflexion science et technique de pointe d’une part et considérations psychologiques, sociologiques, politiques ou métaphysiques, d’autre part, et ce avec autrement d’habileté narrative et de pertinence intellectuelle. À la comparaison, The Ghost in the Shell, submergée par ces notes improbables, n’en donne que davantage l’impression de l’entreprise inaboutie d’un élève enthousiaste, peut-être même sérieux, mais finalement guère brillant car trop foutraque, et qui s’enfonce toujours un peu plus à chaque nouvelle note.

 

La BD n’y gagne pas, c’est clair ; ces annotations étaient peut-être censées asseoir la pertinence de l’ensemble, mais elles jouent presque toujours contre leur camp.

 

EXPLOSIONS GRAPHIQUES (ET GROS NICHONS)

 

Tout est-il alors à jeter, dans The Ghost in the Shell ? Eh bien, peut-être pas. Une fois n’est pas coutume, je crois que je sauverais le dessin. Sans être exceptionnel, il m’a fait l’effet d’être bon – assez dynamique, soigné le plus souvent, avec des personnages tous immédiatement reconnaissables (un atout plus qu'appréciable ; ce qui est dommage, c’est donc que leur caractérisation s’arrête là, de manière générale...).

 

Chose très étrange, pour une BD que je juge donc globalement illisible, le dessin est en fait parfaitement lisible. C’est loin d’être toujours le cas dans les mangas d’action – même parmi les meilleurs. Là, pour le coup, globalement, ça fonctionne. La mise en page assez sage (hors notes, encore une fois) y participe sans doute. Le problème est que le récit, lui, est confus, ce que le dessin ne saurait rattraper.

 

 

Mais il y a bien un point qui me chiffonne un peu en matière de graphisme – pas gravissime, je suppose, et peut-être ai-je tort de m’y arrêter, d’aucuns diraient peut-être que « SJW blah blah blah », mais je trouve tout de même un peu regrettable que le principal élément de caractérisation du Major Kusanagi (bon, coiffure exceptée…) soit sa poitrine plus que généreuse – ou en fait son corps, plus généralement, « mis en valeur » au travers de tenues improbables (dans le futur, tenez-vous le pour dit, toutes les femmes se promèneront dans la rue en maillots de bain) et de poses sans doute censément érotiques, mais plus vulgaires qu’autre chose – la conjonction de l’imaginaire fantasmatique d’un ado débordant de foutre avec l’élégance d’un poster de camionneur (mes excuses aux routiers, qui sont sympa, et ne méritent pas ça). Le point de non-retour est atteint avec les « infirmières-cybernéticiennes », aux fonctions assurément très techniques, mais qui sont systématiquement (dé)vêtues comme autant de bunnies échappées d’un numéro spécial de Playboy consacré aux fantasmes hospitaliers. Ado, ça m’aurait peut-être plu (…), mais je crois que, d’une manière ou d’une autre, et aussi improbable que cela puisse paraître, j’ai passé l’âge.

 

Et je trouve ça un peu navrant. La bronca sur l’orgie lesbienne « censurée » ne m’en paraît que davantage risible, du coup ; et les préventions de Shirow Masamune à ce propos, ben...

 

SANS MOI

 

Bon, ben, voilà.

 

Le manga culte s’avère illisible, l’œuvre profonde une bourrinade de plus. Shirow Masamune ne sait pas raconter une histoire, et ses personnages sont tous plus creux les uns que les autres. La vulgate cyberpunk aurait pu attirer ma sympathie, mais la confusion foutraque de l’ensemble m’en a éloigné. Et l'ensemble est d'un ennui mortel.

 

J’ai horriblement peiné sur les 50 ou 100 premières pages, et survécu par je ne sais quel miracle au reste, mais pas au point de souhaiter continuer l’expérience (douloureuse) avec les deux tomes suivants.

 

Au final, The Ghost in the Shell est donc une BD au mieux médiocre, sans doute bourrée de bonnes intentions, mais d’une exécution tristement déficiente.

 

 

Je suppose qu’il me faudra quand même revoir l’anime d’Oshii Mamoru. Le manga étant ce qu’il est, par contraste, il n’est pas impossible que j’en ressorte avec un avis nettement plus positif...

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

Troisième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé (parti cependant un peu avant la fin de la séance) ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 17H – DEVANT L’APPARTEMENT DES COLBERT, 1120 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[I-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju : Bobby Traven ; Harold Colbert, Judith Colbert, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Parker Biggs] Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler et Trevor Pierce sortent de l’appartement de Harold et Judith Colbert, et retrouvent Zeng Ju, qui les attendait en bas, gardant la Rolls-Royce Phantom I du dilettante. Il est environ 17h, et la suite se déroulera probablement au Petit Prince, « restaurant français » du Tenderloin, où ils espèrent trouver Jonathan Colbert ou du moins son « associé » Andy McKenzie, sinon le patron de l’établissement, un dur du nom de Parker Biggs. Gordon se rend dans un café tout proche pour téléphoner à Bobby Traven, qui, après sa déconvenue à la Résidence Whitman, dont il n’a guère parlé aux autres (et Eunice guère plus), était retourné à son agence dans Mission District pour se remettre et faire le point. À demi-mots seulement, Gordon a compris que les choses s’étaient mal passées à Pacific Heights, et craint qu’ils aient été « grillés »… Mais Bobby fait celui qui ne voit pas de quoi il parle. A-t-il quelque chose de spécial à faire ? Quant à eux, ils vont se rendre au Petit Prince Or le détective privé est un habitué du Tenderloin – il en fait état, et propose de les retrouver au « restaurant français » dans une heure ou deux (le temps que l’établissement ouvre, vers 18h ou 19h).

 

II : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 18H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[II-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Harold Colbert, Clarisse Whitman] Le Tenderloin n’est guère éloigné de Nob Hill. Le restaurant n’étant pas encore ouvert, tous ceux qui se trouvaient chez Harold Colbert décident donc de s’y rendre à pied – paisiblement, car Veronica Sutton, qui aime ce genre de promenades et en fait une tous les soirs en principe, vers Fisherman’s Wharf, ne peut cependant pas marcher à un rythme soutenu très longtemps avec sa mauvaise jambe. À mesure qu’ils approchent du quartier, ils sont amenés à porter une attention particulière, et sans doute inédite, aux clochards qui y résident – dans les ruelles sombres tranchant sur les avenues très passantes. Trevor Pierce, tout particulièrement, ouvre l’œil, après son expérience déconcertante de la nuit dernière, mais tous ont par ailleurs en tête les remarques étranges faites par Clarisse Whitman au sujet des sans-abris du quartier. Le Petit Prince n’est pas encore ouvert, aussi font-ils le tour du Tenderloin en attendant, aux aguets.

 

[II-2 : Trevor Pierce, Veronica Sutton, Zeng Ju : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Et Trevor Pierce a une idée : Jonathan Colbert ayant semble-t-il disparu depuis quelque temps, ne serait-il pas devenu lui aussi un de ces clochards du Tenderloin ? Veronica Sutton ayant obtenu une photo du jeune homme, peut-être faudrait-il la montrer à des sans-abris, et… Mais Zeng Ju, courtoisement, l’interrompt : ça ne lui paraît pas être une bonne idée ; concernant le peintre, la piste de son associé Andy McKenzie semble plus fructueuse, et, s’ils posent trop de questions dans les environs, ça pourrait remonter au petit escroc… qui ne s’en méfierait que davantage, et ça pourrait anéantir leurs chances de mettre la main sur lui. Trevor, un peu séché par la réplique du domestique, n’insiste pas, et Gordon admet que Zeng Ju dit vrai. Pour l’heure, ils vont se contenter de flâner dans le quartier – attentifs sans être indiscrets…

 

[II-3 : Zeng Ju, Veronica Sutton] C’est l’heure où les « restaurants français » commencent à ouvrir ; les principales artères sont donc relativement animées, même si elles le seront bien plus quelques heures plus tard. Mais, déjà, quelques passants sont visiblement un peu éméchés… C’est plus pittoresque qu’autre chose. Le quartier est tout en contrastes, avec ces grandes rues passantes et bien éclairées, comme Ellis Street, sur laquelle donne la façade du Petit Prince, tandis qu’à l’arrière, mais parfois juste à la lisière, se trouve un réseau de ruelles plus sombres (mais le soleil ne s’est pas encore couché à cette heure), où la population n’est clairement pas la même. Les minutes passent, sans que la moindre scène sorte de l’ordinaire du quartier… Mais ils sont tous plus attentifs au comportement des sans-abris qu’ils ne l’auraient été encore la veille, à la différence des autres passants de la grande rue, et Zeng Ju, de manière plus précise, remarque enfin quelque chose d’étrange – qu’il désigne sans un mot à Veronica Sutton, juste à côté de lui. Vers le milieu d’une ruelle toute proche se trouve un petit rassemblement de sans-abris – hommes, femmes, jeunes, vieux, c’est très disparate, mais ils suintent tous la misère ; cependant, le domestique entraperçoit, au niveau du sol, les jambes d’une jeune femme assise, avec des bas certes en mauvais état, mais qui étaient sans doute luxueux il y a peu encore : clairement pas ce que l’on attend comme vêtements pour une clocharde. De là où ils se trouvent, il est cependant impossible d’apercevoir le torse et la tête de la jeune femme, car d’autres sans-abris sont dans le champ – seulement ses jambes, avec ces bas donc et par moments sa jupe, relativement courte (ou remontée ?), mais cela a suffi à interpeller Zeng Ju.

 

[II-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Zeng Ju] Veronica Sutton remercie Zeng Ju d’un hochement de tête, puis, leur petit groupe s’étant arrêté à leur suite, elle fait signe à Gordon Gore qu’elle va jeter un coup d’œil de plus près. « En aucun cas toute seule, Madame ! » lui dit le domestique – qui ajoute à l’attention du dilettante qu’il va accompagner la psychiatre ; les autres resteront en arrière, prêts à intervenir le cas échéant, mais débouler en masse dans la ruelle risquerait autrement d’inquiéter les clochards. Veronica s’engage donc lentement dans la ruelle, en accentuant un peu sa claudication, et Zeng Ju la suit à quelque distance. La psychiatre remarque que les sans-abris de ce petit groupe diffèrent par leur comportement : certains sont visiblement en piètre état, mais clairement « présents », attentifs à ce qui les entoure – et intrigués, sans être hostiles, par cette dame entre deux âges qui les approche ; d’autres par contre, et tout particulièrement ceux qui entourent directement la jeune fille assise, sont beaucoup plus dans le vague, hagards, hébétés… Veronica continue d’avancer vers la jeune fille – en faisant avec plus ou moins de conviction celle qui ne sait pas vraiment où elle se trouve et qui cherche son chemin… Puis un des clochards du premier groupe s’adresse à elle – d’une voix alourdie par la boisson : « F’faire attention, M’dame. Y en a… Z’approchent trop... Et paf ! Disp'rus ! » Puis il éclate de rire, et s’éloigne dans une autre ruelle, en titubant un peu. Les autres sans-abris, quels qu’ils soient, ne réagissent pas – même si certains ont tourné la tête en entendant ces paroles. Gordon Gore n’est pas rassuré par cette interpellation, et adresse un regard inquiet à Zeng Ju, qui se rapproche de la psychiatre.

 

[II-5 : Veronica Sutton : Trevor Pierce ; Clarisse Whitman, Jonathan Colbert, Bobby Traven] Veronica Sutton arrive maintenant à portée de la jeune femme : elle constate qu’elle est effectivement vêtue d’atours luxueux, même si souvent effilés, etc. – en tout cas, sa jupe et ses collants font cette impression. Par contre, c’est comme si on avait entassé sur elle, en tout cas sur son torse, d’autres vêtements, très divers, un pull troué, une chemise masculine, etc. visiblement récupérés dans des poubelles ou ce genre de choses, comme pour lui tenir chaud. Mais la psychiatre ne voit toujours pas le visage de la jeune femme, qui est totalement immobile (mais elle respire, sa poitrine se soulève sous les hardes), car elle a la tête penchée en avant, presque entre ses jambes ; Veronica ne voit donc que sa chevelure noire et bouclée, et sans doute permanentée il y a peu encore. Elle s’agenouille à côté d’elle, sans susciter la moindre réaction chez les clochards, et lui relève lentement la tête, avec une grande douceur. Ce n’est pas Clarisse Whitman – impossible de se méprendre ; par contre, elle a probablement le même âge, et la psychiatre suppose, à ses traits, sa coiffure et surtout à ses « vrais » vêtements, même s’ils sont en très mauvais état, qu’elle est d’une extraction sociale comparable. La jeune fille est totalement absente, les yeux dans le vide – et Veronica constate qu’elle présente ces « taches » étranges et obscures dont parlait Clarisse dans sa lettre à Jonathan Colbert, et également mentionnées par Bobby Traven et Trevor Pierce faisant le récit de la scène déconcertante à laquelle ils avaient assisté durant la nuit dans ce même quartier : ce n’est pas de la saleté, ou même du maquillage – c’est comme s’il s’agissait d’une ombre, d’un effet de réflexion de la lumière... La psychiatre a une réaction instinctive de recul. Toutefois, nul besoin d’un examen médical approfondi pour comprendre que la jeune fille est dans un état de faiblesse extrême, dû de toute évidence à la malnutrition – et il faut l’hospitaliser d’urgence.

 

[II-6 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Clarisse Whitman] Veronica Sutton se relève sans rien dire, et revient auprès de ses associés – alors même que les clochards « présents » s’esquivent discrètement, dans toutes les directions, visiblement guère désireux d’être mêlés à ce qui se passe ici ; les sans-abris qui ont le regard dans le vide, par contre, n’ont pas le moins du monde réagi, et conservent la même attitude hagarde : ils n’ont pas prêté la moindre attention à Veronica. Laquelle explique à Gordon Gore ce qu’elle a trouvé – en insistant sur le fait que la jeune fille doit être hospitalisée immédiatement : c’est une question de vie ou de mort. Elle présente par ailleurs de nombreuses similarités avec Clarisse Whitman, et la psychiatre suppose donc qu’elle est liée à leur affaire. Le dilettante lui intime de faire attention – peut-être son état est-il contagieux… Il faut contacter les urgences par téléphone : Le Petit Prince doit être ouvert maintenant, ils vont s’y rendre pour appeler – dont Veronica, afin de livrer un diagnostic précis aux ambulanciers. Mais il ne faut pas laisser la jeune femme seule : Eunice Bessler se porte volontaire pour la veiller… mais ne cache pas son inquiétude – Zeng Ju la rassure : de toute façon, il comptait rester lui-même jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. Le domestique en profite d’ailleurs pour suggérer qu’ils ne forment pas un seul groupe dans le « restaurant français » : mieux vaudrait pour eux se répartir en deux tables différentes – si cela devait « mal tourner » pour un groupe, l’autre serait toujours en mesure d’agir. Gordon Gore lui adresse un grand sourire, puis dit à la cantonade : « Vous voyez ? La voix de la sagesse ! Ça, c’est ce bon Zeng ! » Mais qu’il prenne garde – le quartier est mal famé… Bien sûr, le domestique est armé ? « Une arme ? Jamais, Monsieur ! » lui répond-il avec un sourire de connivence. Trevor Pierce signale un peu benoîtement qu’il est armé, lui, il pourrait peut-être rester également, au cas où… et Eunice lui dit de ne pas s’inquiéter : elle aussi est armée ! Un petit Derringer ! Et elle sait s’en servir ! Zeng Ju dit qu’il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, visiblement conscient de que leur compétence avec des armes est au mieux suspecte, s’il n’en fait pas état, mais le journaliste choisit de rester quand même. Gordon et Veronica se rendent donc seuls au Petit Prince – la psychiatre presse le pas, il y a urgence…

 

III : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 18H30 – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[III-1 : Bobby Traven] Bobby Traven se trouve déjà au Petit Prince – il s’y est rendu dès l’ouverture. Il connaissait vaguement l’établissement, mais sans l’avoir jamais vraiment fréquenté, ayant ses habitudes Chez Francis. Bobby s’avance lentement vers la réception, qui fait aussi office de bar, visiblement, en jetant un œil à la décoration du restaurant – nombre de tableaux, pour l’essentiel des nus un tantinet grivois : la clientèle n’en est en rien choquée, Le Petit Prince à cet égard n’a rien à voir avec la Russian Gallery, encore moins avec le Palace of Fine Arts Mais ce qui attire le plus l’attention n’a pas grand-chose à voir : c’est, au-dessus du comptoir, un portrait de l’Empereur Norton Ier, figure très populaire que tous les San-franciscains connaissent, même s’il est mort il y a déjà une cinquantaine d’années. Une décoration disparate, donc – mais Bobby en retire l’impression d’un établissement qui a une certaine tenue… Dans sa catégorie, bien sûr. Un coup d’œil à la carte renforce ce sentiment : les prix sont raisonnables, les plats plus divers et même plus « sophistiqués » que Chez Francis, à vue de nez – mais, les cuisines venant d’ouvrir, Bobby ne peut pas encore juger de leur aspect. Les tables sont nombreuses, enfin : Le Petit Prince peut facilement accueillir dans les quatre-vingt clients au rez-de-chaussée, c’est bien plus que Chez Francis.

 

[III-2 : Bobby Traven : Jeanne] Derrière le comptoir s’affaire une jolie jeune femme, qui se présente comme étant « Jeanne », avec un faux accent français à couper au couteau. Que peut-elle faire pour le client ? Bobby explique qu’il a ses habitudes Chez Francis (la serveuse fait la moue : « un concurrent, oui »), mais avait envie d’essayer autre chose pour une fois. Il la baratine sur le portrait de l’Empereur Norton, pour engager la conversation – il est venu ici, peut-être ? La serveuse glousse : le restaurant n’était certainement pas ouvert de son temps… Mais c’est quelqu’un que les gens aiment bien, et puis, un empereur, un prince… Qu’importe : il a bien fait de venir, Le Petit Prince est un établissement de qualité, bien plus que Chez Francis ; il prodigue les meilleurs plats et les meilleurs… « services » en tous genres, à l’étage… Bobby se montre enthousiaste : il a hâte de voir ça ! Mais, en lui souriant, Jeanne lui explique qu’il faut y mettre les formes : voici la carte, qui comprend également (elle chuchote, mais pour la forme) « des boissons alcoolisées » ; si le client veut bien s’installer à une table et « consommer », il passera à n’en pas douter un excellent début de soirée, ce qui lui permettra ensuite de gagner l’étage pour prolonger l’heureuse expérience – il lui suffit pour cela de payer le « supplément chambre », d’un dollar pour chaque plat ou autre consommation, et cela lui donnera accès aux « merveilles qui se trouvent à l’étage » ; bien sûr, plus il consomme en payant le supplément, et plus « la deuxième partie de la soirée » sera satisfaisante à tous points de vue – notamment « en termes de durée », mais pas uniquement. Bobby se dit ravi, il va faire comme ça, alors ! Et… il a des amis qui pourraient être intéressés aussi, ils ne devraient pas tarder, y aurait-il moyen de… « vivre cette expérience ensemble » ? Un tarif de groupe, peut-être ? Sans répondre précisément à cette dernière question, Jeanne, qui glousse plus que jamais, l’assure que « tout est envisageable », dès lors que l’on paye ce qu’il faut et que l’on se comporte comme il faut. Bobby glisse un billet d’un dollar à la serveuse, qui le range dans son soutien-gorge avec une moue aguicheuse.

 

[III-3 : Bobby Traven : Tiffany ; Clarisse Whitman, Jeanne, Jonathan Colbert] Bobby Traven va s’installer à une table – en pesant son choix pour faire face à toute éventualité ; craignant les fenêtres, il choisit de se placer à l’angle opposé de l’escalier menant à l’étage, ce qui lui permet de le surveiller, ainsi que le couloir du fond, à côté du bar, qui semble conduire aux réserves ; il est ainsi à l'autre bout de la pièce mais en face de la porte à double battant des cuisines enfin, il se trouve ainsi non loin de la sortie. En attendant que ses amis le rejoignent, il jette un œil aux tableaux de nus, très photo-réalistes, en se demandant si l’un d’entre eux pourrait représenter Clarisse Whitman, mais ce n’est pas le cas. Quand une autre serveuse que Jeanne se rend à sa table pour prendre sa commande, une très jeune fille très délurée qui se présente comme étant Tiffany, il lui demande, en désignant les tableaux, si ça ne serait pas l’œuvre d’un certain « Johnny » ? Il en a entendu parler, et songe à lui commander quelque chose – il aimerait bien avoir ce genre de tableaux pour chez lui… La serveuse a l’air un peu étonnée : « Non, je ne suis pas bien sûre... » Le sujet semble la mettre mal à l'aise. Mais Bobby n’est pas encore prêt à commander, non – il lui faut étudier la carte. Tiffany s’éloigne, se rendant auprès d’autres clients.

 

IV : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

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[IV-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Bobby Traven : Jonathan Colbert] Gordon Gore et Veronica Sutton ne tardent plus guère. La psychiatre a hâte de téléphoner à l’hôpital – le dilettante lui avait demandé si elle ne préférait pas le laisser faire, mais non : elle a des contacts là-bas, et devra probablement signifier quelques informations d’ordre médical. Elle voit que le téléphone se trouve à côté du comptoir, et s’avance dans cette direction sans plus tarder ; tous deux ont repéré Bobby Traven, et réciproquement – le détective les hèle, en fait, et Gordon le rejoint, laissant Veronica s’occuper du téléphone. Le dilettante, quand il voit les tableaux, peut, à la différence de Bobby, constater qu’ils sont d’un style très évocateur des peintures de Jonathan Colbert qu’il avait vu le matin même à la Russian Gallery.

 

[IV-2 : Veronica Sutton : Jeanne, George Hanson] Veronica Sutton se rend donc à la réception, et demande à Jeanne l’autorisation d’user du téléphone du restaurant – pour une affaire médicale urgente. La serveuse est un peu surprise par cette précision, mais, tant que la cliente paye la communication, cela ne pose aucun problème. Veronica joint l’Hôpital St. Mary, qui se trouve dans le quartier de Haight et est le plus gros établissement médical des environs – elle y avait exercé, il y a quelque temps de cela, et elle connaît toujours nombre de membres du personnel. Désireuse d’accélérer le processus, elle contacte directement le Dr. George Hanson, qu’elle connaît bien, et lui explique la situation ; les frais d’hospitalisation ne sont pas un problème, elle est liée à quelqu’un qui paiera sans y regarder à deux fois ; mais il faut envoyer une ambulance de toute urgence (elle précise l’adresse exacte, et que plusieurs de ses amis attendent là-bas l’arrivée des secours). Hanson s’en charge illico – Veronica lui fournit d’emblée quelques renseignements d’ordre médical afin que les ambulanciers s’occupent au mieux de la jeune femme : faiblesse extrême, signes de grave malnutrition, catatonie… Elle aimerait avoir des nouvelles au plus tôt – elle donne donc à son collègue le numéro du Petit Prince, où elle se trouve pour l’heure, sinon, Hanson connaît le numéro de son cabinet.

 

V : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

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[V-1 : Zeng Ju, Eunice Bessler, Trevor Pierce] Pendant ce temps, Zeng Ju, Eunice Bessler et Trevor Pierce patientent aux côtés de la jeune femme, à l’orée d’une ruelle donnant sur Ellis Street ; les autres clochards hagards sont toujours là. Eunice se penche sur la malade… qui ouvre soudainement les yeux, mais sans voir l’actrice pour autant, semble-t-il ; elle lève bien un bras, qui erre comme pour la toucher, mais sans y parvenir, et elle le repose presque aussitôt. Eunice recule instinctivement : courageuse mais pas téméraire, elle s’inquiète de ce que ces « taches » sombres soient contagieuses…

 

[V-2 : Zeng Ju] Les autres clochards semblent alors prendre conscience de la présence des investigateurs, petit à petit ; ils sont toujours hébétés, mais réagissent un minimum à leur environnement. Zeng Ju s’approche d’eux, il aimerait leur parler : « Cette jeune fille est en piteux état… Sauriez-vous ce qui lui est arrivé ? » Pour toute réponse – car ils répondent, d’une certaine manière –, des marmonnements incompréhensibles ; ils réagissent vaguement au son de la voix du domestique, mais leurs yeux errent dans le vide, sans se fixer sur lui. Les marmonnements s’étendent, toutefois : un clochard, puis deux, puis cinq… Et la jeune fille se joint à eux, même si elle est très faible – bien plus que les autres, qui ne sont pourtant pas d’une santé resplendissante.

 

[V-3 : Trevor Pierce] Pendant ce temps, Trevor Pierce jette un œil aux affaires autour de la jeune femme. Des vêtements très divers, donc – dont elle ne semble pas s’être habillée elle-même, c’est plutôt qu’on les a entassés sur elle. Mais il y a quelques autres objets – notamment, une petite bouteille de lait, débouchée, à porté de main de la jeune femme ; mais elle ne contient pas du lait : plutôt de l’eau, semble-t-il, guère plus qu’un fond… et très sale. Autre chose – de l’autre côté, et que le journaliste ne voit que parce que la jeune fille fait un petit mouvement, se tournant dans la direction de la bouteille : deux cadavres de petits oiseaux, comme des moineaux… ou plutôt ce qu’il en reste, car ils ont visiblement été mangés pour l’essentiel.

 

[V-4 : Zeng Ju] Zeng Ju, frustré de ne pas obtenir de réponses intelligibles, guette un autre clochard qui se montrerait plus réceptif – mais tous ceux qui restent semblent dans le même état. Les autres, qui étaient plus lucides, ont tous déguerpi… Mais, tandis que le domestique balaye des yeux les environs, un des sans-abris hébétés, de manière étonnamment brusque, le saisit par le cou – il ne serre pas vraiment, pas au point de l’étrangler en tout cas, mais s’y accroche, d’une certaine manière, en braillant, cette fois, plus en marmonnant, des choses incompréhensibles. D’un geste vif, Zeng Ju se dégage de l’emprise guère assurée du clochard, qui n’insiste pas – mais ses borborygmes ont alors quelque chose de… déçu ? Il ne fait plus du tout attention au domestique, et s’éloigne en titubant, à très petits pas.

 

[V-5 : Zeng Ju, Eunice Bessler, Trevor Pierce : « Jane Doe »] Quelques minutes plus tard, l’ambulance arrive enfin, qui se gare dans Ellis Street, au bout de la ruelle. Deux infirmiers avec un brancard en sortent et s’avancent vers le petit groupe ; il s’occupent très professionnellement de la jeune fille tout en posant des questions aux investigateurs – s’ils ont quelques précisions à fournir concernant l’état de la jeune femme ? Pas vraiment... Les ambulanciers confirment à Zeng Ju qu’ils vont emmener la jeune fille à l’Hôpital St. Mary. Eunice Bessler leur demande s’il leur sera possible de lui rendre visite. Sans doute… Ils n’ont aucune idée de son identité, au fait ? Pas la moindre… Tant pis : disons « Jane Doe » pour le moment, on fera avec… Ils les remercient et ne s’attardent pas davantage, elle a besoin de soins urgents. Trevor Pierce remarque qu’ils ne se sont pas embarrassés des « affaires » de la jeune femme, ils ont laissé les vêtements qui étaient entassés sur elle, ainsi que la petite bouteille de lait, qu’ils n’ont pas touchée ; le journaliste la ramasse, un peu perplexe…

 

[V-6 : Trevor Pierce, Zeng Ju, Eunice Bessler : Veronica Sutton] Mais, tandis que Trevor Pierce fouillait dans les affaires de la clocharde et que l'ambulance s'en allait, Zeng Ju et Eunice Bessler ont remarqué qu’un sans-abri, à l’angle d’une ruelle, les épiait – celui qui, un peu plus tôt, s’était adressé à Veronica Sutton. Il comprend que les investigateurs l’ont vu, ce qui le fait trembler. Eunice l’interpelle : ils aimeraient lui parler ! Mais le clochard, visiblement très effrayé, crie dans son sabir d’ivrogne : « F’pas l’enl’ver ! F’pas ! Va crever, va CRE-VER ! » Puis il détale aussi vite qu’il le peut. Zeng Ju se lance à sa poursuite ; il patine un peu, mais le sans-abri, paniqué et sans doute un peu ivre, perd quand même du terrain – d’autant qu’il s’arrête à chaque intersection, hésitant visiblement toujours sur la route à prendre… En deux ou trois croisements à peine, le domestique parvient à rattraper le clochard – qui s’est finalement engagé dans une ruelle obstruée par des déchets, pas une impasse à proprement parler, mais il est peu ou prou dos au mur quand Zeng Ju l’atteint. Il est terrifié : « L’ssez moi ! L’ssez moi ! » Mais le domestique lui enjoint de se calmer : il veut seulement lui parler, rien d’autre. Il semble savoir ce qui est arrivé à la jeune fille, et s’en inquiéter – peut-il lui en dire plus ? Paniqué, le clochard lui répond cependant : « A fait c’qu’on a pu p’r l’aider ! L’avait froid ! Froid et faim ! F’pas l’emm’ner ! Va crever, va crever si l’est pas ici ! » Zeng Ju tente de l’interrompre à plusieurs reprises, mais le sans-abri parle en continu. Le domestique parvient cependant à lui dire qu’il lui semblait plutôt que c’était si elle restait ici qu’elle crèverait… « Non ! Non, l’danger ! L’est f’tue… Ç’la, ç’la… LA NOIRE DÉMENCE ! » Il a clairement fait un effort pour articuler ces derniers mots. Zeng Ju intrigué lui demande : « La "noire démence? Qu’est-ce que c’est ? Ces taches noires sur sa peau, c’est ça la "noire démence" ? » L’homme semble acquiescer mais balbutie plus que jamais. Zeng Ju n’identifie que quelques mots çà et là : « manger », « des visions »… Puis : « C’est ça, c’est ça, ç’chez nous ! » Mais comment est-ce que ça s’attrape ? Le clochard baisse le ton, il semble se calmer un peu : « F’pas t’cher. F’pas t’cher. T’touches… Disp’rais ! Paf ! T’es là t’es pas là ! » Toucher… aux taches ? Le clochard écarquille soudain les yeux… et tente de s’enfuir. Zeng Ju glisse en essayant de le maîtriser… mais le sans-abri se vautre dans une flaque. Voyant le domestique l’approcher, il hurle, terrifié : « T’chez pas ! T’chez pas ! » Le Chinois l’assure qu’il n’a rien à craindre… Mais le clochard semble alors se résigner, et, d’une toute petite voix gémissante : « F’tu, f’tu... » Zeng Ju lui dit qu’il semble avoir besoin d’aide – il pourrait peut-être appeler une autre ambulance ?

 

[V-7 : Zeng Ju] Mais Zeng Ju remarque alors une vieille clocharde qui s’avance lentement derrière lui – en rien agressive, elle semble exprimer le même fatalisme que le sans-abri qui geint par terre. Elle, cependant, s’exprime tout à fait clairement, même si avec des trémolos dans la voix : « Faut l’laisser, M’sieur… C’est… C’est déjà assez dur comme ça, faut l’laisser... » Zeng Ju est intrigué : pourquoi cela ? Il veut seulement l’aider ! Il ne faut pas le laisser là, comme ça ! « Vous allez pas l’aider. Nous… Nous on va s’occuper d’lui. C’est ç’qu’on fait toujours. Mais pas vous. Vous... » Elle s’interrompt, puis : « Ne touchez personne. J’vous en prie » Alors peut-elle lui en dire plus sur cette histoire de… « de folie noire » ? « La Noire Démence. C’est comme ça qu’ils disent à l’hôpital. » Elle affiche un étrange sourire triste, empreint d’ironie : « Un truc… très local. » Quoi ? Le quartier ? « Oui… Mais faut d’mander aux méd'cins. Sauf qu’y z’en savent pas beaucoup plus.. Mais y a juste un truc qu’est certain : les gens d’ici qui sont touchés… Ils sont là et ils sont plus là. Et… Et ça s’finit mal. » Nouveau silence, puis : « Faut… Faut nous laisser, Monsieur. » Zeng Ju est très surpris par tout cela – mais décide de les laisser tous deux en paix et de s’en aller. La clocharde se rend alors auprès du sans-abri qui pleure, et adresse une dernière remarque à Zeng Ju : « Monsieur… Ne touchez personne. S’il vous plaît. »

 

[V-8 : Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju] Eunice Bessler et Trevor Pierce n’ont pas osé emboîté le pas à Zeng Ju poursuivant le clochard, ils sont restés dans la ruelle, et attendent le retour de leur ami. Quelques minutes s’écoulent – Eunice est morte d’inquiétude ; ce sans-abri avait l’air moins amorphe que les autres… Mais Zeng Ju revient enfin, et l’actrice l’assaille aussitôt de questions : va-t-il bien ? Oui, oui – et il a rattrapé le clochard, qui lui a tenu un bien étrange discours… Mais une femme sans-abri s’est montrée plus loquace, ou en tout cas plus compréhensible. Il ne sait pas ce qu’il faut en retenir, mais tous deux ont parlé d’une « noire démence », une affliction à les en croire propre à ce quartier, et qui fait disparaître ses victimes peu à peu… Une maladie contagieuse, semble-t-il – et elle lui a répété de ne toucher personne. La jeune femme avait ces taches étranges, peut-être était-ce à cela qu’ils faisaient allusion… Voyant Trevor la bouteille de lait à la main, Zeng Ju lui dit qu’il devrait faire attention, ce n’est peut-être pas très prudent de la manipuler davantage… Mais Eunice fait la remarque que le domestique a été touché par un de ces clochards. C’est exact… et ça l’inquiète : quand cette femme lui a dit de ne toucher personne, était-ce pour éviter qu’il ne soit contaminé… ou qu’il ne contamine les autres ? Il va faire très attention à… ne toucher personne. Peut-être ne s’agit-il que de fantasmes sans guère de sens... Il faudra contacter l’Hôpital St. Mary, voir ce qu’ils diront de leur nouvelle patiente – et peut-être auront-ils des médicaments ? Contrairement à ce que semblent penser les clochards du TenderloinTrevor redoute cependant que le seul résultat soit qu’on les mette en quarantaine. Perspective qui n’effraie pas Zeng Ju : « Si cela doit être fait… Je ne voudrais pas être à l’origine d’autres cas. » Mais il est maintenant temps de rejoindre les autres au Petit Prince. Le domestique rappelle qu’il vaut mieux qu’ils ne se mettent pas à leur table, mais en prennent une autre.

 

VI : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 19H30 – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VI-1 : Gordon Gore, Bobby Traven, Veronica Sutton] Pendant ce temps, au Petit Prince, Gordon Gore a rejoint Bobby Traven à sa table, et Veronica a fait de même après avoir mis fin à sa conversation téléphonique. Ils ont commandé, des boissons alcoolisées accompagnant chaque menu (Gordon payant pour les autres, « supplément chambre » inclus à chaque consommationBobby lui a lourdement fait comprendre qu’il lui faudrait aller à l’étage à un moment ou un autre), alors que la foule à l’intérieur commençait à devenir plus ample, jusqu’à atteindre bien soixante ou même soixante-dix personnes – une clientèle bigarrée, éventuellement des gens de la bonne société qui viennent « s’encanailler » un petit peu ; certains ne viennent sans doute ici que pour manger, mais ceux qui comptent profiter des services du bordel à l’étage sont probablement au moins aussi nombreux. Les serveuses déambulent au milieu des tables, et il ne fait guère de doute qu’un certain nombre d’entre elles ont la « double casquette » à la fois de serveuses et de prostituées. Par ailleurs, des « gros bras », de manière très visible, surveillent la salle et les allées et venues à l’étage depuis une table qui leur est réservée, à côté de l’escalier.

 

[VI-2 : Eunice Bessler, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven, Gordon Gore] Plus tard, Eunice Bessler, Trevor Pierce et Zeng Ju pénètrent à leur tour dans le restaurant, et s’installent donc à une autre table – en face de l’escalier menant à l’étage, de l’autre côté de la pièce par rapport à la table de Bobby Traven, mais non loin de la sortie là encore ; le détective s’en étonne, d’ailleurs : « On pue, ou quoi ? » Mais Gordon Gore lui explique qu’ils en avaient convenu ainsi – au cas où…

 

[VI-3 : Zeng Ju, Bobby Traven, Gordon Gore] Le temps passe. Les plats sont de bonne qualité, les boissons alcoolisées également. Les convives discutent de choses et d’autre – des tableaux, de la jeune clocharde, etc. Mais ils gardent l’œil ouvert sur ce qui se passe dans la salle, et les allées et venues dans l’escalier ; ils sont cependant plus ou moins discrets à cet égard… Puis Zeng Ju et, quelque temps après et à l’autre table, Bobby Traven, remarquent qu’un autre homme, dans le restaurant… donne l’impression de faire exactement comme eux ! Il scrute la foule – mais il est tout seul à une table à l’écart, non loin de la porte à double battant des cuisines, et donc plus proche de la table de Bobby, qui le désigne à l’attention de Gordon Gore : « Ce type, là-bas, il est pas là pour admirer la dentelle… Il est comme nous, il cherche quelque chose. » Le détective propose d’aller lui parler – si le dilettante peut allonger un peu de monnaie au cas où… Zeng Ju, voyant Bobby faire, choisit de lui laisser l’initiative – conscient par ailleurs que la couleur de sa peau attire probablement l’attention, et qu’on ne lui passera pas autant.

 

[VI-4 : Bobby Traven, Gordon Gore, Veronica Sutton : Timothy Whitman] Bobby Traven s’avance donc vers la table de l’homme observateur – nonchalamment, il ne veut pas le brusquer. Arrivé auprès de lui, il lui demande s’il peut s’asseoir ; l’homme, un colosse au cou massif, à la chevelure et à la moustache rousses et broussailleuses, et dont le nez cassé laisse entendre qu’il a connu son lot de bagarres, ce en quoi il n’est pas si différent de Bobby, lève son verre et, d’un signe de la tête, lui indique qu’il peut s’asseoir, oui. Le détective propose de lui offrir un verre – l’inconnu ne dit pas non, après celui qu’il est en train de savourer… Bobby commande un autre verre pour lui-même au passage. Puis droit au but : serait-il possible que l'inconnu soit en train de chercher une jeune fille disparue ? L’homme lui retourne exactement la même question. Serait-il possible qu’un peintre soit mêlé à l’affaire ? C’est bien possible, oui : un peintre – et quelqu’un d’autre. Bobby dit qu’il voit bien le peintre, et la fillette – mais ce quelqu’un d’autre ? Son interlocuteur semble avoir une longueur d’avance sur lui… Pas forcément, répond-il – car c’est ce quelqu’un d’autre qu’il connaît vraiment, et non le peintre. Peut-être pourraient-ils échanger quelques informations, alors… Tous deux s’accordent en tout cas sur un point : c’est « là-haut » que ça se passe. Oui, ils ont tous deux payé le « supplément chambre », et certainement pas pour les galipettes… Mais l’homme préfère patienter encore un peu avant de gagner l’étage – il attend que quelqu’un se montre au rez-de-chaussée : « Votre peintre, ou… mon type. » Bobby dit alors qu’il espère que M. Whitman le paie bien… et son interlocuteur tique, cette fois, et fronce les sourcils. Il semblerait qu’ils n’aient pas le même commanditaire… Bobby ajoute quelques détails, concernant les peintures « scabreuses », mais l’homme inconnu n’en est que plus convaincu qu’il y a un souci – et les allusions cryptiques le fatiguent. « Vos copains, là, à cette table, et à l’autre, là-bas, ils se montreraient plus explicites ? Je devrais peut-être m’inviter à une de ces deux tables... » Il se lève, et s’avance vers Gordon Gore et Veronica Sutton ; Bobby lui emboîte le pas…

 

[VI-5 : Bobby Traven, Gordon Gore : Mack Hornsby ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Bridget Reece, Byrd Reece, Timothy Whitman, Parker Biggs] L’inconnu n’a pas le temps de demander à s’asseoir que Bobby Traven lui indique une chaise, contre le mur. Gordon Gore, un peu surpris de la tournure des événements, se montre néanmoins très courtois : « Un invité surprise ! Je crois que nous n’avons pas été présentés ? Pour ma part, je suis Gordon Gore» Le nouveau venu dit s’appeler Mack Hornsby – et avoir entendu parler du dilettante ; après avoir obtenu le nom de Veronica Sutton, il va droit au but : il est ici pour une enquête, probablement liée à la leur – mais « votre gorille, là » ne se montre pas très coopératif, alors qu’il y a visiblement anguille sous roche. Une conversation franche sera sans doute profitable à tout le monde… Gordon, taquin, félicite Bobby pour « sa trouvaille », puis joue franc-jeu : ils sont sur la piste d’un certain « Johnny », un peintre, qui a disparu… possiblement avec une jeune femme. Hornsby lui demande s’il pourrait avoir le nom de cette jeune femme, mais Gordon lui rétorque que c’est maintenant à son tour de lâcher quelques informations. « C’est de bonne guerre… Je suis un agent de la Pinkerton, j’ai été engagé pour retrouver une jeune fille qui a disparu… J’ai vaguement entendu parler d’un certain peintre, mais bien davantage de son acolyte. » Il hésite, soupire, puis : « Un certain Andy McKenzie. À vous, maintenant. » Gordon joue le jeu : « La jeune fille que nous cherchons… Son nom est Clarisse Whitman. Nous sommes d’accord ? » L’homme de la Pinkerton lui répond : « Nous sommes d’accord que c’est la jeune fille qui vous intéresse, vous – mais celle que je recherche moi s’appelle Bridget Reece. Et il semblerait bien que dans les deux cas nos deux gugusses soient impliqués. » Le nom de Bridget Reece n’est pas inconnu à Gordon ; en fait, il a eu l’occasion de la rencontrer, et surtout son père, Byrd Reece, un très riche propriétaire foncier de San Francisco une des sommités de la ville, du niveau de Timothy Whitman… ou de lui-même. Il se souvient de la disparue : une jeune fille dans les dix-huit, dix-neuf ans, jolie blonde, un peu effrontée – pas du tout la même allure que Clarisse, mais la même extraction, peut-être la même psychologie. Leurs deux affaires sont donc extrêmement similaires… et Gordon ajoute qu’ils viennent de tomber, non loin, sur une troisième jeune fille riche, issue de la meilleure société de San Francisco (« davantage mon monde que le vôtre, sans vouloir vous offenser »), mais réduite à la misère et même plus que ça, ce qui commence à faire beaucoup ! Il le réalise en même temps que Hornsby, et tous deux ne cachent pas leur inquiétude... L’homme de la Pinkerton avoue qu’il a du mal à voir son bonhomme dans quelque chose de pareille envergure. Pour Gordon, en tout cas, la question ne se pose même plus : ils doivent collaborer, de manière plus franche – ils ont beaucoup à s’apprendre mutuellement. D’autant qu’il ne cache pas se méfier de son employeur, Timothy Whitman, dont l’intérêt dans cette affaire n’a probablement pas grand-chose à voir avec l’amour paternel. Pour Mack Hornsby, ça n’est pas si étonnant que cela : la crainte du scandale… Mais Gordon pense que cela va au-delà de la seule réputation. Hornsby reprend : « Ou alors c’est une question d’argent – c’est mon impression. » Le dilettante avance qu’ils devraient peut-être se rendre à l’étage ? Mais son interlocuteur préfère attendre encore un peu : s’ils montent là-haut sans en savoir davantage, ils ne sauront pas où chercher, et les gros bras de Biggs les en délogeront avant qu’ils ne trouvent quoi que ce soit. Il s’attend à voir débouler Andy McKenzie au bar, mieux vaut ne pas bouger d’ici-là. Le dilettante suppose qu’ils vont procéder de même, dans ce cas. Au-delà, ils vont faire bande à part pour le moment – mais Gordon tend à l’homme de la Pinkerton sa carte : qu’il n’hésite pas à le contacter. Hornsby acquiesce et retourne à sa table.

 

VII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 22H – LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VII-1 : Bobby Traven, Veronica Sutton, Gordon Gore : Parker Biggs, Mack Hornsby] La soirée avance. L’assistance est de plus en plus « joyeuse », parfois même délurée, même si les serveuses ont clairement pour consigne de distinguer le restaurant au rez-de-chaussée du bordel à l’étage. Les investigateurs, aux deux tables, continuent de surveiller les environs… mais sans se montrer toujours très discrets, notamment Bobby Traven et Veronica Sutton [tous deux, à la même table, font une Maladresse en même temps !]. Et, au bout d’un moment, trois personnes se fraient un chemin jusqu’à la table où sont assis ces derniers en compagnie de Gordon Gore – deux hommes de main, et, entre eux, à l’évidence, Parker Biggs, qui a l’air furieux dans son costume bien taillé. Bobby le reconnaît sans peine – et commence à saluer le propriétaire du Petit Prince, mais il a à peine le temps de prononcer quelques mots qu’il est sèchement interrompu : « Ta gueule. » Biggs s’empare d’autorité d’une chaise, et s’installe à leur table ; il fait signe à un de ses gorilles d’aller chercher Mack Hornsby, tandis que l’autre reste à ses côtés, l’air menaçant.

 

[VII-2 : Gordon Gore : Parker Biggs ; Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Le gangster se présente : il est « le propriétaire et le gérant de cet établissement de qualité », et n’a pu s’empêcher de remarquer leur cirque – à épier ainsi sa clientèle, ce qu’il n’apprécie vraiment pas. Il aimerait donc savoir ce qu’ils font au juste ici. Silence… Parker Biggs les presse de répondre, de manière très insultante. Finalement, Gordon Gore (« vous avez peut-être entendu parler de moi ? ») se lance : on lui a confié une enquête requérant de la discrétion; et qui l’a conduit ici – outre, bien sûr, sa curiosité pour cet admirable restaurant, voyez-vous… Il aimerait rencontrer un certain McKenzie, dont il a appris qu’il se trouvait dans les lieux. Biggs, qui avait froncé les sourcils au mot d’ « enquête », éclate alors de rire : « Quelqu’un qui voudrait rencontrer McKenzie ! Ça lui ferait bizarre d’apprendre ça... » Mais il se crispe à nouveau : « Vous vous êtes montré franc en parlant d’enquête, M. Gore, et j’apprécie la franchise. Beaucoup moins l’idée d’une enquête, cependant… Racontez-moi donc votre histoire. Et si c’est une bonne histoire, quand je vous foutrai dehors, j’oublierai peut-être de vous briser les phalanges. » Gordon n’est visiblement pas insensible à cette menace… Mais il choisit de répondre sur le même ton : il est à la recherche d’une jeune femme du nom de Clarisse Whitman. « Si vous nous brisez les phalanges, et je ne doute pas que vous en soyez capable, ça ne s’arrêtera pas là : M. Whitman est une des personnes les plus influentes dans cette ville – et moi aussi, à vrai dire. » Biggs se renfrogne encore un peu plus – mais le dilettante poursuit : il ne s’agit pas de rendre le patron du Petit Prince responsable de la disparition de cette jeune fille, bien sûr (Biggs serre les dents, de plus en plus courroucé), mais ce McKenzie, c’est autre chose, et il fréquente visiblement cet établissement, et… Biggs l’interrompt : « J’avais réclamé "une bonne histoire; et pour le moment, je m’ennuie… Ça va s’améliorer, ou bien il est inutile d’attendre plus longtemps et je vous fous dehors tout de suite ? » Gordon fait de son mieux pour rester stoïque : « Si vous m’interrompez tout le temps... » [Nouvelle catastrophe : j’ai demandé un test de Crédit à Gordon, à -1 ; il a 90 dans cette Compétence… mais obtient un 98 ! Puis il commet une nouvelle Maladresse sur un autre jet...] Il perçoit bien que son prestige n’impressionne pas le moins du monde Biggs, et ses explications sont toujours plus embrouillées – surtout quand il mentionne les clochards, leurs « taches »... Il ne cesse de répéter que, bien sûr, M. Biggs ne sera jamais impliqué dans cette affaire, et… « Non, ça n’a rien d’une bonne histoire. On dirait un peu ce qu’on trouve dans ces pulps, là – des intrigues tordues et inutilement confuses, jamais vraiment liées, des rebondissements qui ne servent à rien, des personnages qui tombent comme des cheveux sur la soupe… Non, ça n’est vraiment pas une bonne histoire. » Il fait signe à ses gorilles de sortir les indiscrets – les deux hommes s’avancent, l’air très menaçant. Et Gordon tente le tout pour le tout : il sort son portefeuilles, en extrait quelques liasses de billets, « allons, allons »… et rien ne pouvait ulcérer davantage Biggs à ce stade : il se lève brusquement, et tente d’assener un violent coup de poing dans la face du dilettante !

 

[VII-3 : Gordon Gore, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs, Mack Hornsby] Emporté par sa colère, Parker Biggs se monte toutefois imprécis, il trébuche en s'avançant, et Gordon Gore esquive le coup sans peine. Mack Hornsby s’est aussitôt levé et a reculé, les mains en l’air, signe qu’il va sortir du restaurant sans faire plus de difficultés. Mais les deux gorilles se lancent dans la bagarre à leur tour… Gordon adresse un regard désespéré à l’autre table – à Zeng Ju tout spécialement, comme par réflexe… Bobby Traven essaye de contenir Biggs, lui faisant la remarque qu’il y a une femme à cette table, et qu’il cède à la colère dans son propre établissement, et… mais le tenancier du Petit Prince est trop furieux pour qu’on puisse le raisonner. Et la foule succombe à la panique, les clients comme les serveuses : tout le monde hurle, les chaises sont renversées, on se presse vers la sortie… Ce qui n’arrange rien ! Zeng Ju dit à Trevor Pierce qu’ils n’ont pas le choix, il leur faut intervenir ; Eunice Bessler, craintive, reste derrière le domestique… Quant à Veronica Sutton, elle n’en mène pas large, et cherche à sortir du restaurant, dans la foulée de Mack Hornsby.

 

[VII-4 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs, Mack Hornsby] Zeng Ju parvient à traverser la foule jusqu’à la bagarre, et dégaine son automatique cal. 38, qu’il lève dans le dos de Parker Biggs, en lui intimant de cesser : « Ne m’obligez pas... » Mais l’intimidation ne prend pas, le patron furieux ne lui prête pas la moindre attention, et, Gordon Gore s’étant esquivé (et, paniqué, il a dégainé à son tour son Luger modèle P08 !), c’est à Bobby Traven qu’il s’en prend… Eunice Bessler sort à son tour son Derringer, dont elle aimait tant parler – mais a la fâcheuse impression d’être parfaitement ridicule, avec ce minuscule pistolet à un coup dont elle ne sait pas vraiment se servir, quoi qu'elle ait pu en dire… Zeng Ju n’ose pas faire usage de son arme, et frappe Biggs à la nuque de la main gauche – le gangster, du coup, se retourne vers lui. Bobby profite de ce que le domestique a détourné l’attention du patron du restaurant pour s’en prendre au gorille le plus proche, sans succès. Trevor Pierce a également son revolver en main, mais n’est guère confiant – et personne ne prête attention à ce qu’il peut bien faire… Veronica Sutton gagne la sortie, juste derrière Mack Hornsby lequel, voyant que la situation dégénère, lâche un juron, et, même si cela lui déplaît autant que possible, il revient vers la bagarre, tentant de séparer les combattants. Biggs rate Zeng Ju… mais les deux gorilles frappent violemment Bobby, qui est sonné.

 

[VII-5 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Parker Biggs] Gordon Gore succombe à la panique… et fait feu sur le garde du corps le plus proche – mais il tire dans le vide, et, par miracle, ne touche personne d’autre. Eunice Bessler ne sait absolument pas quoi faire, et tente un coup de pied sur Parker Biggs, sans le moindre effet. Zeng Ju essaye à nouveau l’intimidation, mais autant s’adresser à un mur. Bobby Traven, secoué par les gorilles, dégaine son pistolet et tente de tirer dans la foulée, mais la balle se perd dans le plancher. Trevor Pierce n’ose pas faire usage de son revolver, et s’empare d’une chaise, en guise d’arme improvisée. Veronica Sutton sort complètement du restaurant, tandis que Mack Hornsby est repoussé par le gros bras qu’il avait essayé de maîtriser, qui se retourne vers lui par réflexe. Biggs est trop courroucé pour se montrer efficace, mais le dernier gorille colle une grosse mandale de plus à Bobby, qui commence à accuser le coup…

[VII-6 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Parker Biggs] Gordon Gore bat en retraite, dans la direction de la porte du restaurant – en prenant garde à ne pas tourner le dos à la bagarre, et en faisant signe aux autres de le suivre. Eunice Bessler est à nouveau emportée par ses fantasmes cinématographiques, et s’empare d’une bouteille pour l’écraser sur la tête de quelqu’un, « comme dans les westerns »… sauf qu’elle ne parvient même pas à briser la bouteille, tant son coup est faible. Zeng Ju, cependant, parvient à assener un violent coup de pied dans le genou de Parker Biggs, qui s’effondre en hurlant sous le coup de la douleur – il a peut-être la jambe cassée ? Bobby Traven tire dans le ventre du gorille qui s’en prenait toujours à lui, quasiment à bout portant : le coup n’est pas mortel, mais extrêmement douloureux, et le molosse saigne abondamment – il est hors de combat... ce qui n’empêche pas Trevor Pierce de lui écraser sa chaise sur la tête !

 

[VII-7 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Veronica Sutton, seule du groupe, a pu sortir du restaurant – mais elle est noyée dans la foule paniquée qui évacue Le Petit Prince en criant. Mack Hornsby, qui était encore assez proche de la sortie, lâche l’affaire. Il jure : « Putain, mais quelle bande de cons ! », et disparaît au milieu de la foule.

 

[VII-8 : Zeng Ju, Gordon Gore : Parker Biggs] À l’intérieur, Parker Biggs, à terre, saisit en hurlant la jambe de Zeng Ju, qu’il déséquilibre, sans lui faire de dégâts – mais le garde du corps qui restait en profite pour le frapper. Gordon Gore, dépassé par les événements, crie dans une vaine tentative de rappeler les combattants à la raison… Eunice Bessler, excédée par le mauvais coup de Biggs sur Zeng Ju, tente de s’en prendre à lui – et ce qui devait arriver arriva : les talons hauts n’étant guère appropriés à la bagarre, la starlette fait un faux mouvement et s’affale par terre… Zeng Ju parvient cependant à frapper son dernier assaillant au talon d’Achille, et il est hors de combat à son tour. Bobby Traven gaspille une balle, n’atteignant pas sa cible, de toute façon sérieusement amochée. Trevor Pierce ne sait absolument pas quoi faire – mais il remarque un troisième gorille, qui était resté au niveau de l’escalier mais est obligé d’intervenir au vu de la mauvaise posture de son patron et de ses collègues ; et lui n’hésite pas à dégainer son revolver…

 

[VII-9 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Dehors, Veronica Sutton constate que trois policiers approchent en courant, matraques en mains – pénétrer dans le restaurant ne leur prendra que quelques minutes, même s’il leur faut gérer la foule sur le chemin. La psychiatre est désemparée – et en même temps un peu soulagée : avec de la chance, l’intervention de la police fera que personne ne mourra à l’intérieur… Mack Hornsby quant à lui lâche un ultime : « Fuyez, bande de cons ! », et détale sans plus attendre – il n’a aucune envie d’avoir affaire aux flics…

 

[VII-10 : Trevor Pierce, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Parker Biggs] À l’intérieur, Parker Biggs et deux de ses gardes du corps se traînent par terre en gémissant, ils perdent beaucoup de sang ; ne reste plus de valide que le dernier gangster, qui ne sait pas vraiment quoi faire – mais il remarque Trevor Pierce qui cherche à s’emparer de son revolver cal. 32, et il lève son arme dans sa direction. Gordon Gore essaye de lui tirer dans les jambes, mais rate encore une fois… tandis que Eunice Bessler désemparée et excédée lui jette sa chaussure à la figure ! Zeng Ju tire lui aussi sans succès – mais Bobby Traven lui loge une balle dans le torse : l’homme ne meurt pas sur le coup, mais il est très sévèrement touché. Trevor Pierce le garde en joue à tout hasard, mais se dirige vers la sortie.

 

VIII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 23HDEVANT LE PETIT PRINCE, 282 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[VIII-1 : Veronica Sutton : Mack Hornsby] Veronica Sutton voit les policiers sur le point d’entrer dans Le Petit Prince – les autres vont vraisemblablement finir au poste, et elle n’a aucune envie d’y aller elle aussi… Elle a perdu Mack Hornsby dans la cohue, et s’éloigne discrètement, tout en gardant un œil sur la scène.

 

[VIII-2 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce] Gordon Gore se dirige vers la sortie, et invite ses camarades à faire de même – il faut déguerpir d’ici avant que n’arrive la police… Mais il n’a même pas le temps de le dire : à peine a-t-il franchi la porte du restaurant qu’il tombe sur trois policiers stupéfaits ! Et qui dégainent leurs revolvers, et les pointent instinctivement sur lui... Gordon lève les mains, Eunice Bessler, qui l’avait suivi de près, de même – tous deux jouent la comédie, remerciant les agents d’être venus, c’est qu’ils ont été pris dans une invraisemblable bagarre, et… Puis apparaît Zeng Ju, clopin-clopant, qui en rajoute : on a agressé son maître ! Un des policiers, le chef visiblement, s’approche de lui et le tient en joue : « Ta gueule ! Ta gueule ! » Il fait signe à ses deux collègues d’aller voir ce qui se passe à l’intérieur du Petit Prince – où Bobby Traven est debout, mais son état n’est pas glorieux pour autant, et les flics le braquent ainsi que Trevor Pierce.

 

[VIII-3 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven : Parker Biggs] Gordon Gore doit prendre les choses en main : à son habitude, il commence par dire son nom, dans l’espoir que cela suscite une réaction… mais ce n’est pas le cas. Il raconte aux flics médusés que lui et ses camarades ont été agressés dans le restaurant par son propre gérant, à ce qu’il semblerait ! C’est intolérable ! Mais ça ne prend pas… À l’intérieur, un des flics crie : « Putain, c’est Biggs ! Il est mort ? Non, merde... » Trevor s’avance vers eux, et dit lui aussi que ce Biggs et ses hommes s’en sont pris à eux sans la moindre raison… D’autres policiers rejoignent la scène, et sortent des menottes : ils vont les coffrer. Gordon revient à la charge (« vous connaissez peut-être mon nom ? », encore une fois), et n’hésite pas à jouer « l’important ». Le chef des policiers réagit, cette fois – qui braquait Zeng Ju, mais commence à abaisser son arme. Oui, le nom de Gordon Gore lui dit bien quelque chose… Et il est tout disposé à croire que « ce connard de Biggs a cherché la merde » ; lui aussi est visiblement déçu que le « restaurateur » soit toujours vivant… Mais il ne peut pas laisser « M. Gore » et ses « amis » partir comme si de rien n’était : d’une manière ou d’une autre, ils doivent les suivre au poste – là-bas, on verra… Le policier, sans le dire, laisse entendre qu’un pot-de-vin pourrait arranger les choses, mais, de toute façon, ils ne couperont pas, au minimum, à la déposition. Gordon l’assure de leur entière coopération. Zeng Ju demande à son maître s’il ne devrait pas conduire Bobby Traven à l’hôpital ? Lui-même aurait besoin de soins, et… Le flic s’énerve : « Pas question ! Et pis quoi encore ? Tous au poste ! Tous ! » Et les policiers confisquent leurs armes ; ils échappent aux menottes, « par considération pour M. Gore », mais qu’ils ne jouent pas aux malins !

 

[VIII-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Jonathan Colbert] Ils sortent tous ensemble du Petit Prince, tous sauf Veronica Sutton, bien sûr, qui était déjà à l’extérieur quand les flics sont arrivés, et ils ne lui ont pas accordé la moindre attention. Mais, alors même que les policiers les font grimper dans le « panier à salade », Gordon Gore, ainsi que Eunice Bessler et Zeng Ju, remarquent dans la foule des badauds que la scène attire immanquablement un visage qui ne leur est pas inconnu – celui de Jonathan Colbert… qui ne s’attarde pas davantage et s’en va. Mais Gordon tente le coup, et crie : « Johnny ! » Par réflexe, le jeune homme se retourne, lui adresse un regard interloqué, puis recommence à s’éloigner d’un pas tranquille… Les policiers les font grimper dans le camion, plus brusquement – ils n’ont pas apprécié ce que vient de faire GordonEt le « panier à salade » s’en va, direction le commissariat du Tenderloin.

 

[VIII-5 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Jonathan Colbert ; Harold Colbert, Clarisse Whitman] Mais Veronica Sutton, grâce à l’initiative de Gordon Gore, remarque à son tour le peintre, et le voit rejoindre un autre homme, un peu plus loin dans la rue ; tous deux se regardent d’un air guère aimable (la psychiatre le perçoit bien, ces deux-là ne s’aiment pas du tout), mais ils s’en vont tout de même ensemble, en marchant normalement. Veronica les suit brièvement, puis interpelle le peintre : « M. Colbert ! » Il s’arrête, et se retourne à nouveau, l’air un peu agacé – son compagnon fait de même, l’air perplexe. La psychiatre s’approche d’eux, en disant qu’elle aimerait s’entretenir avec le peintre – elle vient de la part de son père. Ce qui stupéfait Johnny : « Mon père. Et qu’est-ce qu’il me veut, le vieux ? » Il se fait un sang d’encre – il n’en a plus de nouvelles depuis des semaines… « Si vous avez encore un peu de considération pour l’auteur de vos jours... » Colbert l’interrompt aussitôt : « Mais ta gueule... » Et il s’éloigne à nouveau – ainsi que son associé, plus perplexe que jamais. La psychiatre ne s’avoue pas vaincue : « Et si je vous parle de Clarisse, ça ne vous fait rien non plus ? » Il s’arrête, semble réfléchir un bref instant, puis : « Non… Pas grand-chose… Je l’ai déjà oubliée... » Mais le compagnon de Colbert ne semble pas apprécier qu’il réponde ; il lui donne une tape dans le dos assez éloquente, et presse un peu le pas, entraînant le peintre avec lui.

 

[VIII-6 : Veronica Sutton : Parker Biggs, Bridget Reece] Veronica Sutton revient devant Le Petit Prince. Le « restaurant français » est bouclé, des policiers veillent à sécuriser le périmètre, et une ambulance est arrivée pour embarquer les blessés, Parker Biggs inclus ; prostituées et clients, qui étaient restés à l’étage durant la bagarre, sont évacués sans ménagement par les policiers, et parfois dans le plus simple appareil – on les fait monter dans d’autres « paniers à salade », et il est assez peu probable qu’ils s’en tirent avec une simple déposition… Mais, au bout d’un moment, la psychiatre remarque deux policiers qui emmènent avec davantage de prévention une jeune femme blonde, hâtivement recouverte d’un manteau, mais visiblement nue en dessous, et complètement hébétée – sans doute l’effet d’une drogue, probablement de l’opium. Veronica s’approche d’eux, et se présente comme étant médecin – or cette jeune femme a visiblement besoin d’aide… « C’est bien pour ça qu’on l’emmène à l’hôpital... » répond un des policiers sur un ton bourru, qui l’intime de circuler. Mais son collègue est plus ouvert – ils vont installer la fille dans leur fourgon, et si le médecin veut les accompagner, jeter un œil sur elle, peut-être que ça serait utile, oui… Veronica l’en remercie, et monte dans le « panier à salade » (elle sait qu’elle n’a pas à craindre de coup fourré…), où les policiers allongent la jeune fille ; un examen confirme qu’elle est droguée à l’opium, et la psychiatre sait comment la sortir de cet état d’hébétude – reprenant peu à peu ses esprits, la fille dit qu’elle a froid, et son regard erre de part et d’autre… Veronica fait de son mieux pour la rassurer, et lui demande son nom ; la jeune fille semble y réfléchir, puis : « Bridget ? » Elle ne sait pas où elle se trouve, ni ce qu’elle fait là… Veronica, qui explique être médecin, lui dit qu’elle a eu un malaise, mais tout va bien se passer, on va la conduire à l’hôpital et on va s’occuper d’elle… Elle en a bien besoin. Le camion prend la direction de l’Hôpital St. Mary ; là-bas, la psychiatre dit aux policiers qu’elle va rester à ses côtés – ils lui demandent son nom, qu’elle donne volontiers.

 

IX : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 0H30SAN FRANCISCO POLICE DEPARTMENT – TENDERLOIN, 301 EDDY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (03)

[IX-1 : Bobby Traven, Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju] Les autres sont conduits au commissariat du Tenderloin. Ceux qui avaient besoin de soins, Bobby Traven surtout, ont été hâtivement rafistolés. Les policiers ont l’air un peu embarrassé : ils ne portent certes pas Parker Biggs dans leur cœur, mais les faits demeurent – une fusillade dans un bordel et un speakeasy, de l’alcool et de la drogue, des filles mineures (Eunice Bessler rentre la tête dans les épaules...), des blessés graves, c’est même un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts… Le commissaire a cependant une idée derrière la tête : « Soyons francs, M. Gore : nous avons toutes les raisons de vous coffrer. » Le dilettante comprend très bien que c’est un appel du pied à un pot-de-vin conséquent et plus encore… Il sait que la police de San Francisco est corrompue, c'est notoire, et c’en est une démonstration éclatante. D’une manière ou d’une autre, lui seul peut faire en sorte qu’ils ne passent pas le reste de la nuit, et peut-être bien davantage, derrière les barreaux… Il fait sa déposition – les autres aussi ; séparément, mais le contenu est globalement le même : le fait est qu’ils ont bel et bien été agressés par Parker Biggs, après tout. Expliquer leur présence en ces lieux, et le fait qu’ils soient tous armés (et pas tous avec un permis : Zeng Ju et Eunice, très clairement, n’en ont pas, et celui de Bobby ne tiendrait pas forcément longtemps face à une enquête approfondie), c’est une autre paire de manches… Mais les policiers sont disposés à ne pas poser trop de questions, et à ne pas déclencher d’action publique – si le riche San-franciscain veut bien faire quelques efforts… Gordon joue le jeu – préparant sans embages une liasse conséquente de gros billets, mais en faisant comme si de rien n’était, et en vitupérant en même temps contre « ce fou dangereux » qu’est Parker Biggs, qu’est-ce qu’un maniaque pareil fait en liberté, etc. Le commissaire, qui compte avec soin les billets, répond sur le même ton – et confirme que la certitude que le gérant du Petit Prince, à maintes reprises accusé d’homicide sans qu’on ait jamais rien pu prouver en cour, aille faire un tour en prison après un passage plus ou moins prolongé par la case hôpital, ce sera un soulagement pour tous ; l’idéal aurait certes été qu’il meure, mais « ce n’est pas ainsi que ça se passe, n’est-ce pas ? », conclut-il avec un sourire éclatant.

 

[IX-2 : Gordon Gore, Bobby Traven : Byrd Reece, Bridget Reece, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Avant de passer à tout autre chose – l’enveloppe de billets ayant intégré la poche intérieure de son uniforme : c’est qu’il y a quand même des choses bizarres, dans cette affaire… Et notamment cette fille qu’ils ont trouvée à poil dans une chambre, et complètement dans les vapes… Pas une pute, bien sûr – il n’aurait rien trouvé d’étrange à tout cela, dans ce cas. Non, c’est visiblement « une fille de la haute… Comme vous, M. Gore... » Gordon admet que ce n’est peut-être pas totalement un hasard – évoquant « un ami haut placé : Byrd Reece. Sans doute est-ce sa fille, Bridget... » Il prétend avoir été engagé pour la retrouver suite à sa disparition, ne disant rien de Clarisse et Timothy Whitman et se réjouit de ce que la police ait retrouvé la jeune fille dans cette confusion. Le commissaire n’insiste pas davantage – ce qui ne signifie pas qu’il soit crédule, mais deux noms aussi hauts placés que ceux de Byrd Reece et Gordon Gore sont une assez bonne raison pour passer outre à des poursuites.

 

[IX-3 : Gordon Gore] Reste un dernier point : les armes des investigateurs. Et le commissaire se montre ici intraitable : elles sont confisquées, au moins à titre temporaire. Il ajoute, sur le mode de l’avertissement : « On est en 1929, M. Gore, et à San Francisco, pas dans le Far West ; alors vos délires de cow-boys, vous allez vous en abstenir. Les types en face, là, c’était pas des rigolos ; vous avez vraiment eu du bol. Si ça se reproduit, on ne pourra pas se montrer aussi conciliants – à supposer que vous ne creviez pas d’une balle en pleine tête avant qu'on arrive. » Message reçu…

 

À suivre...

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Pline, t. 2 : Les Rues de Rome, de Mari Yamazaki et Tori Miki

Publié le par Nébal

Pline, t. 2 : Les Rues de Rome, de Mari Yamazaki et Tori Miki

YAMAZAKI Mari et MIKI Tori, Pline, t. 2 : Les Rues de Rome, [プリニウス, Plinius 2], traduction [du japonais par] Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique [par] Hinoko, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2015] 2017, 184 p.

 

HISTOIRE PLUS OU MOINS NATURELLE

 

Retour à Pline, le tout récent manga historique signé Yamazaki Mari (déjà célébrée pour sa non moins romaine BD Thermae Romae) et Miki Tori, avec un tome 2 intitulé Les Rues de Rome. Un titre qui met déjà en avant un contraste marqué avec le premier tome, lequel était une sorte de road manga qui prenait son temps, entre la Sicile et la capitale impériale : cette fois, nous sommes presque uniquement dans cette dernière, et l’ambiance en est forcément chamboulée, en termes de graphisme comme de narration.

 

Nous y retrouvons donc le grand naturaliste Pline, entouré par son jeune scribe Euclès, et, peut-être plus important en fait, par le rude gaillard Félix, le compagnon de longue date des aventures du savant, qui a ici un rôle nettement plus développé que dans le premier tome.

 

Je relève la remarque des auteurs, dans leurs commentaires en fin de volume, qui assimilent ce trio au petit groupe que les Japonais connaissent bien mieux, mettant en scène le noble du XVIIe siècle Mito Kômon et ses compagnons, dont les périples à travers le Japon, sur une base bien réelle et tout aussi érudite (mais c'était l'histoire humaine qui intéressait le Japonais, plus que l'histoire naturelle), ont suscité bien des légendes populaires ; j’avoue ne rien savoir de ce personnage, faudrait que je creuse un peu ça, tiens…

 

LE NATURALISTE DANS L’URBS

 

Rome, donc : Pline a dû y retourner, contraint et forcé, du fait d’un ordre, lourd de menaces, du jeune empereur Néron – ils étaient assez proches, il y a peu encore, et tous deux disciples du sage Sénèque... Mais le naturaliste n’était guère enchanté à l’idée de retrouver le despote – et à bon droit sans doute, j’y reviendrai très vite ; raison de plus d'avoir traîné en chemin dans le tome 1...

 

Rome. Un environnement qui ne sied guère à Pline, homme de la nature... Nous l’avions vu arpenter avec joie la Sicile, dont il était substitut du gouverneur, puis lambiner sur la route : les volcans, les temples grecs, les monstres marins, les tremblements de terre et les raz-de-marée, les remèdes contre l’asthme à base de crottin de cheval… Mille et un sujets d’investigation, autrement instructifs et gratifiants que les vaines prétentions artistiques de cet empereur si puéril ! Et un monde aéré, parcouru par les vents, baignant dans la nature – tout le contraire de l’étouffante Rome, avec ses rues étroites et crasseuses, ces insulae qui grimpent toujours davantage et qui voilent le ciel ; un bon incendie lui ferait… Non, rien.

 

Mais Pline n’est clairement pas très à l’aise dans la mégalopole – et son asthme le reprend, plus violente que jamais. Ce deuxième tome sera entre autres l’occasion de faire la rencontre d’un vieux camarade du naturaliste (du temps de leurs campagnes en Germanie), le médecin grec Silénos – tous deux ne cessent de s’envoyer des noms d’oiseaux, et Pline exprime la plus sévère méfiance à l’encontre de la profession du vieux satyre, mais qu’importe ; car, pour Silénos, même s’il le tait à son patient pour en faire part à ses seuls compagnons, le vrai remède à l’affliction de Pline consistera bien évidemment à quitter Rome…

 

Mais l'Urbs, tel Janus, a deux visages ; reste à savoir, pourtant, si l’un est plus appréciable que l’autre… d’autant que tous deux font peser une menace qui leur est propre sur la vie même du savant.

 

AU SOMMET DES COLLINES

 

Il y a deux Rome, oui – qui sont en quelque sorte opposées. La plus tape-à-l’œil, bien sûr, est celle qui se trouve au sommet des collines – et tout particulièrement celle des palais de l’empereur.

 

Et l’empereur, c’est Néron – le plus détesté de tous les empereurs de Rome, probablement : les historiens d’alors, les Suétone, les Tacite, l’exécraient ; et plus encore, bientôt, les historiens chrétiens – car nous savons très bien, alors que nous progressons (?) dans ce récit, que l’incendie de Rome est pour bientôt, et donc la désignation des chrétiens comme coupables par un empereur qui initiera d'autant plus les persécutions à leur encontre que son implication dans cette sale affaire a aussitôt fait jaser.

 

Les auteurs, dans leurs commentaires en fin de volume, à vrai dire de celui-ci mais déjà du premier, ou au travers de diverses interviews, n’ont pas manqué de relever qu’étant issus d’une culture non chrétienne, ils pouvaient sans doute davantage se permettre de jeter un autre regard sur Néron… Moins unilatéral, disons. Mais, si leur Néron est visiblement tourmenté (dépressif peut-être, paranoïaque probablement, anxieux très certainement – des qualificatifs plus précis que celui de « fou », qui ne veut rien dire), ce qui pourrait quelque peu l’humaniser, et de même pour ses prétentions artistiques, car il ne s'illusionne certainement pas quant à ses talents politiques, le portrait de l’empereur demeure violemment à charge, c’est peu dire, et le jeune homme, arrogant, colérique, irresponsable, est parfaitement détestable. Guère de singularité finalement, point de vue extérieur des auteurs ou pas. Le matricide n’est d’ailleurs pas à un assassinat près, et la BD s’attarde sur ce point. Le traitement de la figure du coup classiquement satanique de Néron ne me paraît donc guère original pour l’heure, et je doute un peu que ça change vraiment par la suite ; bon, on verra… Peut-être…

 

Plus charismatique, probablement, il y a la belle, intelligente et plus qu’ambitieuse Poppée – qui n’a alors pas de statut bien défini, si elle est bien l’amante de Néron. Elle a obtenu de lui qu’il exile son épouse Octavie, mais cela ne lui a guère profité : la plèbe exècre toujours davantage Poppée, et, en comparaison, Octavie n’en prend que davantage des atours de sainte femme ; rien ne garantit vraiment qu’elle les mérite, bien sûr – mais tout est relatif, hein ; souvent femme varie ? La populace bien plus souvent encore... Or Poppée attend un enfant. Et il va falloir officialiser certaines choses – ce qui passera très probablement par de nouveaux crimes. Poppée est un personnage fascinant – éventuellement plus que Néron, donc, qu’elle domine d’une manière ou d’une autre ; mais, là encore, et comme pour son amant, je n’ai pu m’empêcher de trouver son traitement ici un peu décevant – la concernant, le premier tome m’avait l’air bien plus prometteur, autrement plus subtil… Bon, on verra… Peut-être…

 

Mais cette Rome n’est guère celle de Pline ; mais nous le voyons, malgré lui, se rendre à une des fêtes que Néron dédie à sa propre gloire d’artiste incomparable… et bâiller devant tant de médiocrité. Néron furieux se montre terriblement menaçant – mais Pline demeure parfaitement stoïque : une leçon de charisme et de discipline, en fait. Ici, pour le coup, la scène fonctionne très bien… à ceci près qu’elle est bizarrement sans lendemain ?

 

DANS LES RUES DU TRASTEVERE

 

Non, la Rome de Pline est décidément tout autre – et on serait tenté de la qualifier de « vraie » Rome, sur un modèle qui doit peut-être à la remarquable série HBO/BBC, dont Yamazaki Mari a souvent dressé l’éloge (et je suis tout à fait d’accord avec elle). C’est celle des bas quartiers – et même des plus bas de tous, puisque les auteurs ont choisi de loger Pline dans le Trastevere (les sources historiques ne disent absolument rien à cet égard)., qui est clairement le coin le plus mal famé de l’Urbs. Ce qui, certes, n’arrange guère l'asthme du savant.

 

Oui, c’est une autre Rome – crasseuse, étouffante, dangereuse même : les crimes y sont légion, les cadavres traînent dans les rues… Les (nombreux) lupanars sont les endroits les plus moraux de cette ville dans la ville, si ça se trouve : au moins ont-ils pour eux une certaine franchise.

 

Et c’est donc ici que vit Pline – mais pas exactement dans un boui-boui : la demeure du naturaliste est vaste et riche – et nous la découvrons en fait avant de découvrir Rome, tandis qu’Euclès arpente le phénoménal autant qu’anarchique jardin intérieur du savant (des planches de toute beauté)… avant de gagner les archives croulant sous les documents, et d’y faire la rencontre d’un autre homme officiant lui aussi en tant que scribe de Pline – et dont la destinée maniaque a quelque chose d’un peu effrayant pour le jeune Grec qui s’est lancé sur un coup de tête dans cette aventure…

 

Dehors ? C’est autre chose. Chantages, malversations, vols, passages à tabac, assassinats, viols, proxénétisme… Et la crasse. Mais Pline et ses compagnons, Félix au premier chef, n’ont en rien peur de tout cela. En fait, occasionnellement, ils peuvent même jouer les justiciers – séquence qui m’a laissé un peu sceptique… Mais qui peut faire sens au regard de la comparaison évoquée plus haut avec Mito Kômon et ses amis ? Bon, disons que c’est l’occasion de disserter sur l’eau courante à Rome et plus précisément dans le Trastevere, hein…

 

En fait, Pline devrait surtout avoir peur de lui-même : son asthme plus virulente que jamais ne lui rend pas le Trastevere beaucoup plus viable que le Palatin où le courroux de Néron pourrait bien lui coûter sa tête. Assurément, le médecin lubrique Silénos le sait, sinon le naturaliste lui-même… Finalement, leur controverse sur les remèdes « de bonne femme » est édifiante, avec un Pline accusant tous les médecins d’être des charlatans expérimentant sur leurs patients, et ignares au regard de la science des anciens : tel remède improbable figure dans un livre grec vieux de 200 ans ? C’est forcément qu’il est efficace ! Si c’est écrit, alors c’est vrai. Conviction malvenue pour notre savant si savant… Silénos s’avère finalement bien moins obtus.

LES AMOURS D’EUCLÈS ET FÉLIX

 

Mais laissons le naturaliste à sa toux et à ses disputes très fâcheuses avec le médecin qui entend bien lui sauver la vie – comme il l’avait fait en Germanie, crottes de lapin et bave de cheval (j'avoue, le flashback est assez drôle)… Car Euclès et Félix sont aussi de la partie.

 

Euclès est toutefois bien moins présent que dans le premier tome – il constituait alors un véhicule d’identification parfait pour le lecteur, en tant que narrateur occasionnel et point de focalisation. Ce n’est plus aussi vrai dans ce tome 2, et je trouve qu’il y perd… D’autant sans doute que son rôle essentiel, ici, relève de clichés un peu embarrassants à base d’amourettes adolescentes forcément contrariées. En effet, contre l’avis de Pline mais à la requête de ses proches, c’est Euclès qui est parti à la recherche du médecin Silénos, et l’a trouvé, forcément, dans un lupanar – un peu la résidence secondaire du vieux Grec. Mais, là-bas, il a aussi fait la rencontre d’une jeune femme (mais aux traits quelque peu androgynes, surtout avec ses cheveux courts), une prostituée bretonne (vraiment bretonne, j’entends, au-delà de la Manche) du nom de Plautina. Et muette tant qu’à faire. Son sort est tragique, avec tout ce que vous pouvez supposer. Et je dois dire que cette sous-trame, au mieux, ne m’a guère emballé : très convenue, que ce soit dans le romantisme adolescent qu’elle implique, les souffrances de la jeune fille, ou les protestations du puceau Euclès que « ça n’a rien à voir avec ça », c’est du déjà-lu qui pour l’heure ne mène nulle part – ou probablement à charger encore un peu la barque concernant Néron, mais pas exactement de la manière la plus fine.

 

Félix ? Je trouve que son cas est plus intéressant. Personnage assez discret dans le premier tome, il gagne ici en épaisseur – pas tant dans la scène où il casse des bras, disons qu’elle est au mieux cocasse, mais plutôt quand nous le voyons retrouver sa (pas si petite) famille, et sa matrone pas commode. L’occasion de rendre le bonhomme plus sympathique en l’humanisant – celle aussi, pour Pline entrant dans le tableau, de livrer un aperçu des difficultés propres à l’urbanisation poussée de Rome... autant que de sa maladresse à l’égard de ses semblables, même quand il entend se montrer généreux. C’est probablement la séquence que j’ai préférée dans ce deuxième tome.

 

VA-T-ON QUELQUE PART ?

 

Pour le reste… Je ne cacherai pas ma déception. Sans aller jusqu’à prétendre que ce deuxième tome est mauvais, car il ne l’est pas et je l’ai lu sans vraiment m’ennuyer, demeure cependant cette impression pour le moins fâcheuse d’une BD qui ne va nulle part.

 

Chroniquant le premier tome, globalement avec enthousiasme, j’avais noté qu’il s’agissait toutefois d’une sorte de volume d’exposition, qui ne prendrait véritablement tout son sens qu’avec la suite. Hélas, le tome 2 ne joue pas en faveur de cette lecture – car, sans plus vraiment avoir le prétexte de « l'exposition », il se disperse, et globalement de manière très convenue, sans jamais définir le moindre objectif valable… même de substitution.

 

En effet, le problème est à mon sens d’autant plus gênant que ce qui faisait la force du premier tome, pour l’essentiel, a disparu. Ainsi, notamment, de la thématique scientifique, même éventuellement ambiguë, qui semblait aller de pair avec la mise en scène du grand naturaliste Pline. Le premier tome traitait, et avec habileté, d’une multitude de sujets de cet ordre, des volcans à la pharmacologie en passant par l’architecture, sans jamais vraiment donner l’impression de digressions didactiques, mais en les intégrant parfaitement au cœur même de la narration. Ce n’est plus guère le cas ici : outre une brève description des systèmes d’eau courante à Rome, pression extrême et tuyaux de plomb, nous n’avons finalement ici dans ce registre que le long débat médical et pharmaceutique opposant Pline et Silénos – une bonne scène sans doute, mais le vide autour n’en est que plus flagrant.

 

Bien sûr, à cet égard, la dimension « imaginaire » du savoir de Pline en pâtit à son tour – tout juste si le naturaliste mentionne en passant le monstre marin entraperçu dans le premier tome (mais j’ai cru comprendre que le troisième tome reviendrait éventuellement à ce genre de choses).

 

J’avais l’impression, fausse il faut croire, que c’était là le cœur de la BD, pourtant.

 

Et une autre dimension intéressante du premier tome semble avoir totalement disparu ici : le comparatisme entre la Rome antique et le Japon contemporain – certes, c’était l’essence même de Thermae Romae, sur un mode plus direct, et peut-être Yamazaki Mari a-t-elle d’autant plus de raisons de s’en éloigner pour cette nouvelle BD romaine...

 

Mais du coup il manque vraiment quelque chose dans ce tome 2 – qui part dans de multiples directions, et bien trop « faciles » le plus souvent (l’idylle avec la prostituée maltraitée, Néron psychopathe, Poppée ambitieuse…) ; mais sans aller véritablement nulle part ?

 

HEUREUSEMENT, LE DESSIN ?

 

Ne reste plus qu’une chose : la reconstitution de Rome. Et c’est sans doute très bien fait. Cela ressort certes pour partie du scénario (la médecine, l’urbanisme, la criminalité dans le Trastevere…), mais, finalement, c’est surtout le graphisme qui brille, ici – au point d’absorber peu ou prou tout le reste.

 

Yamazaki Mari et Miki Tori, dans leurs commentaires en fin de volume, notent d’ailleurs que leur méthode de travail a évolué. Au départ, le scénario était le seul fait de l’auteure de Thermae Romae, qui prenait également en charge le dessin des personnages ; Miki Tori, quant à lui, s'occupait du dessin des décors, avec éventuellement quelques rares autres éléments, comme les « personnages non humains ». Le résultat était très convaincant (à vrai dire, j’étais bien plus enthousiasmé que dans Thermae Romae). Mais les frontières entre les attributions des deux auteurs sont plus floues maintenant, avec des interventions de chacun dans le domaine censément réservé de l’autre, et c’est probablement encore mieux comme ça.

 

Le dessin est vraiment bon, oui : les décors réalisés avec une attention scrupuleuse faisant appel à une solide documentation, mais aussi les personnages qui expriment toute une variété d’émotions avec une finesse admirable (à cet égard, sans doute est-ce aussi que je gagne en sensibilité à force de pratiquer le dessin de la mangaka : je ne garantirais pas que c’est forcément bien meilleur que dans Thermae Romae, c’est probablement surtout que j’y fais davantage attention maintenant).

 

C’est à ce stade la force de Pline – mais, hélas, au vu du reste dans ce deuxième tome, c’est peut-être bien la seule qui compte encore...

 

DÉCEVANT…

 

Une déception, donc. Ce deuxième tome ne me paraît globalement pas à la hauteur des attentes que le premier paraissait promettre. Les Rues de Rome se lit sans déplaisir, mais aussi, en ce qui me concerne, sans passion…

 

Je vais probablement laisser encore une chance à la BD avec le troisième tome – mais si celui-ci ne me convainc pas davantage, il me faudra arrêter les frais.

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Raôul

Publié le par Nébal

Raôul

Raôul (Casus Belli HS #2), 2e édition, Black Book – Casus Belli, juin 2017, 135 p.

 

AU COMMENCEMENT ÉTAIT RAÔUL

 

Au commencement était Raôul, et Raôul était en Dieu, et Raôul était Dieu.

 

Raôul était une gloire des années 1990 – tout ce qui a eu lieu dans les années 1990 était une gloire ; c’était en tout cas le signe de ce que le loisir rôlistique FRANÇAIS était enfin parvenu à maturité, comme tant de choses dans les années 1990 (les années 1980, par exemple). Un tout petit jeu, formellement (mais colossal dans ses implications révolutionnaires), publié aux Rêveurs de Runes, et écrit par un certain Pat Larcenet, et illustré par un certain Manu Larcenet (qui a fait carrière depuis, comme quoi, le jeu de rôle peut servir votre Projet Professionnel). « Le jeu de rôle qui sent sous les bras », disaient-ils, et vous conviendrez qu’on ne saurait trouver meilleure accroche – globalement. « Un jeu de l’Art du Conteur », à côté, bon… « Quand ferez-vous rage ? », à la limite.

 

Raôul proposait d’incarner des Raôul (jusqu’ici tout va bien, et Mark ReinHagen est bien d’accord – les années 1990, hein). Les Raôul, dans l’idéal, c’est toi, c’est moi, c’est nous, c’est fou (ou presque). Les Raôul sont des bons Français – ils sont la France qui se lève trop. Comme toi, comme moi, ils écoutent RTL, et regardent le jité de Jean-Pierre Pernaud. Au moment du petit jaune au PMU du coin, quand ce satané bourrin a encore perdu, bien la peine de lui donner un nom pareil, là, il se trouve toujours un Raôul pour préparer le terrain à l’exposé scrupuleux de sa philosophie politique en précisant : « Je suis pas raciste, mais... » Cela dit, que Moussa se rassure : lui, c’est pas pareil, c’est un bon, il a le droit.

 

Au commencement était Raôul, et Raôul était en France, et Raôul était la France.

 

C’est l’été : les Raôul vont à la baille – chaque année, ils se rendent en procession au Campigne des Flots Bleus de la Mer, sis à Plouerel Zu Kernel (la Bretagne, ça vous gagne – un choix judicieux, trouvé-je). Ils s’y retrouvent entre Raôul – mais entre Raôul de bonne compagnie, on va quand même pas mélanger les bleu-bites et les habitués, hein, non mais oh. Ceci posé, la vie estivale des Raôul est rythmée par les parties de pétanque, les apéros précoces mais intenses, les barbecues qui veulent pas prendre, de temps en temps un petit adultère (c’est humain), et tant d’autres choses folles (dont une coutume québecoise qui fait froid dans le dos) : le quotidien des Raôul, c’est le mystère, c’est l’aventure, c’est la romance, ce sont les canons, et les érections pestilentielles.

 

Raôul.

 

Le jeu de rôle ultime.

 

Et il est de retour.

 

(C’est l’été, merde.)

 

Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

 

Je joue à Raôul, 2e édition, dans le hors-série n° 2 de Casus Belli ! Un bon successeur à Chroniques Oubliées Fantasy, à l’évidence.

 

Enfin, j’y joue… Déjà, je le lis.

 

LE BEAUF EN MOI (OU PAS LOIN, GENRE LE PETIT DIABLOTIN SUR L’ÉPAULE)

 

En un mot, Raôul propose donc de jouer des beaufs – comme ceux de Cabu ou des Bronzés, ou, mieux en ce qui me concerne, les Bidochon, les Deschiens, les Grolandais ; les joueurs les plus extrémistes actor studio pourront, j’imagine, chercher de l’inspiration dans les films Camping, ou regarder Hanouna à la télé – mais attention, ce n’est pas sans risque (et je n’ose pas, car je suis un pleutre) (pis j'ai pas la télé). Mon expérience personnelle, ça serait plutôt l’écoute attentive de RTL : Julien Courbet et Les Grosses Têtes, ce genre de choses – plutôt à doses homéopathiques, hein, pour commencer, et attention à ne pas dériver sur RMC, c’est du violent. Indicible. Cyclopéen.

 

Bien sûr, c’est aussi l’occasion que vous attendiez désespérément de ressortir vos vieilles cassettes de tubes des années 80, l’époque où la musique ça voulait dire quelque chose (sauf, bien sûr, qu’en fait d’attente désespérée, vous les ressortez de toute façon dès qu’il y a cette étrange conjonction qui se met en place : des gens + de l’alcool ; je le sais parce que je fais pareil – ou je l’ai fait, bon...).

 

Le bob Ricard est forcément de la partie – mais je vous déconseillerais cependant de pousser le réalisme de l’expérience en enquillant les culs-secs de Pastaga (et plus encore, peut-être, le redoutable cocktail Pastis + Kas Orange – croyez-en mon expérience), mais ça j’y reviendrai.

 

D’aucuns trouveront que jouer des beaufs n’est pas très engageant – et qu’un Paladin-Voleur-Nécromancien de niveau 87/2/19 c’est beaucoup plus rigolo. Oh ben les goûts et les couleurs, hein… D’autres parleront sans doute de « mépris de classe », ce à quoi je répondrais : « Cependant, je ne crois pas. »

 

Ou, en fait, je laisserais plutôt répondre Cédric Ferrand, qui fait ça très bien : fan devant l’Éternel (Raôul, donc) du vieux jeu culte de Pat et Manu Larcenet, il les avait poussés au cul pour une réédition ; en vain… Sauf que finalement on lui a filé les clefs du campigne-car pour cette glorieuse deuxième édition de Raôul. Et, oui, il en parle vraiment très bien – son discours m’a beaucoup plu, et sous deux angles à envisager parallèlement : Raôul est un vrai jeu, pas simplement un bouquin rigolo en forme de (éventuellement mauvaise) blague ; et les Raôul sont des vrais gens (donc complexes) et sont nous – pas seulement parce qu’on les interprète, s’entend – et c’est bien pour ça qu’on peut en rire.

 

Une question de légitimité ? Je ne sais pas s’il est bien pertinent de l’exposer selon ces termes. Quoi qu’il en soit, Cédric Ferrand nous explique avec des larmes émues dans les yeux émus également que le campigne et tout ça, c’était son monde : il a vécu au milieu des Raôul et été un Raôul avant même de savoir ce qu’était le jeu de rôle (le truc sataniste dont parlait Mireille Dumas, là, à des téléspectateurs qui n’étaient certainement pas des Raôul). Raôul, dès lors, pour lui, ne consiste certes pas à pointer du doigt les beauferies du Raôul extérieur en ricanant, hin hin hin (ce qui pourrait certes se montrer assez vite sordide). Car, ainsi que le dit l’apôtre :

 

Au commencement était Raôul, et Raôul était en toi, et Raôul était toi.

 

Ou bien :

 

Non, mais toi, tu peux, c’est pas pareil, t’es un bon, t’as le droit.

 

Certes, mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, si l’expérience raôulienne est par essence commune, tout le monde ne peut pas forcément arguer de sa conscience de classe (inférieure) pour poser que, lui, il a le droit (parce que c’est un bon). Confidence pour confidence : le campigne est un monde qui m’est totalement inconnu (je n’y suis allé qu’une fois quand j’étais gamin, pour une seule nuit) ; ça n’est pas passé loin, hein, une bonne grosse moitié de ma famille est à fond là-dedans. Mais pas moi. J’ai mangé du barbeuc, mais suis infoutu d’en allumer un COMME UN HOMME. Tout ça. Ne puis-je donc pas rire avec Raôul, et jouer avec Raôul ? Eh bien, si, probablement – parce que la beauferie dépasse largement le seul campigne, et à vrai dire aussi les CSP ou toutes ces sortes de choses ; et elle ne m’épargne pas (eh, pourquoi le ferait-elle ?) : le Raôul est en moi. Le cliché du Franchouillard est universel après tout.

 

Pour un Franchouillard.

 

Si ça se trouve, ça pourrait même être une thérapie (presque). C’est le moment où il faut caler sans trop y réfléchir une citation aléatoire du Procureur de la République Desproges française : bien sûr qu’on peut, et même qu’on doit, rire de la bêtise – dont la sienne. Alors bon.

 

...

 

Et de toute façon j’ai quand même un lourd passif dans les fêtes de village de Canardland tels Castelnau-Barbarens et Pessan (peut-être certains, là-bas, tremblent-ils encore devant le nom maudit de Pastis Bertrand – moi je tremble encore, en tout cas, plus jamais ça), et je dois toujours avoir, pas bien loin, mes redoutables cassettes de tubes des années 1984 et 1985 – redoutables, vous dis-je ; quand on en arrivera à Rose Laurens, vous me supplierez d’arrêter. Et j’ai aussi une connaissance approfondie des meilleures émissions de RTL – incluant Ce Moment-Là où Philippe Bouvard a trouvé que les blagues de pet de Guy Montagné étaient quand même un peu vulgaires. Et j’ai même quelques souvenirs embrumés par l’alcool de Ce Moment-Là, où, bourré comme un coing, au mariage des voisins, j’ai fait un carreau à trois heures du mat’, juste là dans la cour – putain, si, parfaitement que c’est vrai ! Le talent, Messieurs Dames, le talent ! Comme disait le regretté Nagui. Et mes odeurs de dessous les bras, je vous raconte pas (non, non).

 

Alors finalement je crois que j’ai le droit – je ne suis peut-être pas un bon, mais j’ai le droit (c’est pas pareil).

MAIS SI, LÀ, COMME DANS LES FILMS DES DEUX BELGES, LES FRÈRES COEN, VOILÀ

 

Cela dit, si Raôul se veut « un jeu d’rôle » (bwaha), il n’impose pas de quota de blagues à la minute. Ou Minute. On pourrait même l’envisager un chouia différemment, en fait. Parce que les Raôul sont des vrais gens – et les vrais gens, ça ne vit pas que de babifoute et de petit rosé qui fait du bien par où ça passe. Et le campigne n’est pas un cirque – c’est le campigne ; soit : le monde.

 

Dit autrement, Raôul, dans l’exégèse ferrandienne du moins, autorise aussi le drama. Entre deux blagues, il y a de la place pour l’émotion – voire pire. Les moments où on ne rit plus – ou plus autant, parce qu’on voit bien qu’en dessous il y a… quelque chose.

 

Alors évidemment, le sous-titre du jeu n’a pas viré la référence aux odeurs d’aisselles pour quelque chose du genre : « Un drame social poignant Télérama 5/5 ». Parce que ça ne serait pas très fun. Il se présente logiquement comme « le jeu de rôle qui sent encore et toujours sous les bras ». MAIS ! Mais… Il est donc possible, voire fructueux, de tenter quelque chose du genre pour donner vie aux personnages. Exercice d’équilibriste peut-être, mais bienvenu.

 

Et, si l’on y réfléchit deux secondes, ils s’y prêtent particulièrement bien, les Raôul – bien plus en tout cas que tous les Paladins-Voleurs-Nécromanciens de niveau 88/2/19 (oui, il y a eu un meurtre de demi-dieu depuis la dernière fois) de la Création. Parce que, pour un Raôul, les petits soucis du quotidien, ça compte à un niveau fondamentalle campigne est un univers impitoyable, plus que bien des donjons ; et les relations du Raôul aux autres sont au cœur même de l’histoire, et souvent sa famille aussi, la nana (ou le mec) et les chiards : le Raôul n’est pas solitaire, le campigne est par essence grégaire. Et on peut en faire plein de choses folles, du coup – peut-être même des trucs pas complètement stupides, si ça se trouve.

 

Et c’est une dimension du jeu (bien vue) qui ressort notamment de son illustration, mais avec plus ou moins de réussite, et ça j’y reviendrai un peu plus tard.

 

UN VRAI JEU (ALORS ATTENTION)

 

Tout d’abord, une autre chose folle – un point crucial de l’exégèse puis de la variation ferrandiennes : Raôul est un vrai jeu – il a toujours été un vrai jeu, dès l’édition princeps, et l’est encore maintenant. Ce n’est pas qu’une blague, un truc (très) rigolo à lire : c’est un vrai jeu. Jouable. Avec des joueurs. Qui jouent.

 

Alors, sans se faire d’illusions, hein : Raôul ne se prête pas exactement au jeu en campagne (alors que de campigne à campagne...) – ni même au one-shot qui s’éternise. Il est calibré pour des parties courtes et vives, qui ne demandent pas de préparation, et, non, inutile de chercher des règles d’expérience (bande de vautours). Un coup d’un soir ? Peut-être – mais réalisé avec beaucoup d’attention, beaucoup de soin ; de sorte en fait que peut-être un peu plus qu’un coup d’un soir quand même, mais à consommer avec modération, pour que ça reste rigolo.

 

À propos de « à consommer avec modération »… C’est une évidence, hein. Mais peut-être de ces choses qui vont sans dire mais mieux en le disant. En mon temps (mais pas à l’époque héroïque, plus probablement aux environs de l’an 2000), j’avais lu l’édition originale de Raôul, trouvé ça très rigolo, et eu envie d’en faire une partie au débotté, lors d’une soirée, avec moi en Gros Con (GC, pour Maître de Jeu – le mérite de la franchise) complètement bourré, et des joueurs complètement bourrés. Genre immersion Pastaga, hein, warf warf…

 

Sauf que non. Ne surtout pas faire ça. C’est atroce. Pas drôle. Tout ce que Raôul ne doit pas être.

 

J’étais jeune et un Petit Con (Maigre, à l’époque, c’est fou), je suis moins jeune aujourd’hui (et beaucoup moins maigre) – j’ai sans doute régressé pour plein de trucs, mais là, maintenant, pour ça, je sais. Du vécu. Envisager Raôul comme un vrai jeu, ce qu’il est, ça implique aussi de le prendre au sérieux – la base pour en tirer des bonnes blagues.

 

Maintenant, cette précaution étant assurée, Raôul se prête bien à la FRANCHE DÉCONNADE. Je ne suis pas exactement fana des « rituels » en jeu de rôle, des costumes ou truc, mais là ça s’y prête particulièrement bien – tant que ça ne phagocyte pas le jeu mais vient, d’une certaine manière, l’assister, lui prêter main forte. Bob Ricard et barbeuc sont donc dans l’ordre des choses – mais n’abusez par sur la sangria, quoi. Et tout va bien – d’autant qu’il y a quelques mécaniques dans le jeu qui incitent à tout ça, genre une boucle de rétroaction de la beauferie version systémique complexe.

 

Mais tout ceci n’a cependant rien d’évident. Tout est là pour que l’on puisse jouer à Raôul. Davantage, en fait, que je ne m’y attendais – bien plus, oui. Mais est-ce vraiment jouable ? Je suppose que oui, dans l’absolu – je ne suis pas certain d’y arriver moi-même, ceci dit ; que ce soit en tant que Gros Con ou en tant que Raôul (PJ, du coup). Bon, on verra.

 

UN COUP D’ŒIL D’ABORD – DISCRETOS

 

Ramage et plumage – à quoi ça ressemble, Raôul, 2e édition, côté plaisir de l’œil ? Eh bien, c’est variable, trouvé-je.

 

Côté illustrations, nous avons affaire à trois auteurs, qui ont chacun leur style, très différent. Bien sûr, la couverture signée Simon Labrousse est Vachement Cool – Conan le Plagiste, ça cause à tout le monde. Dans son registre, ça marche très bien, au point où, mirac’ ! Je ne regrette finalement pas la cultissime couverture de Manu Larcenet (dans un style ô combien différant, mais ô combien chouette)

 

Les illustrations intérieures… C’est autre chose. Et là je ne me souviens plus ce que ça donnait dans la première édition, je ne peux pas comparer, du coup. Mais nous avons donc deux dessinateurs à l’intérieur – qui ne me font pas l’effet d’un Manu Larcenet (« c’était mieux avant », dicton très commun chez les Raôul).

 

Il y a Augustin Rogeret, qui signe aussi l’écran. Du dessin humoristique relativement banal sans doute, mais plutôt efficace – c’est dans le ton, ça ne brille sans doute pas par la subtilité, mais c’est (hyper) coloré et rigolo, ce qu’il faut.

 

Et il y a Monsieur Le Chien… et là j’ai davantage de mal. Il signe les illustrations plus « sérieuses », celles où le rire ne prime pas – avec un côté « tranches de vie dans le campigne », par opposition à la caricature outrée des illustrations rigolotes d’Augustin Rogeret ; du coup, les couleurs sont délibérément plus ternes, tout ça ; et ça n'est pas drôle, ou pas vraiment. Dans le principe, c’est intéressant – ça appuie sur la dimension drama du jeu, alors ça fait sens. Mais la réalisation ne me parle pas : ultra-subjectivement, je trouve ça plutôt moche, et de manière plus générale ça ne m’évoque rien, ça ne suscite aucune réaction chez moi – je tourne la page, comme si c’était du vulgaire remplissage, et ce n’était certainement pas l’objectif… Bon, faut voir, hein – mais moi…

 

Et le texte ? Sans rentrer dans le fond pour l'heure ? C’est la traditionnelle séance de décoquillage (on est à la plage, merde) de mes chroniques, également connue sous le sobriquet affectueux « Pissage dans un Violon ». Bon, c’est pas parfait, quoi… Raisonnable, c’est pas du 7e Cercle (oups…), mais c’est pas parfait. Avec des corrections visiblement mal intégrées (genre deux fois le même verbe mais à des temps différents dans la même proposition, ça revient régulièrement), et quelques autres bizarreries en sus – à moins bien sûr que le nom ésotérique du Campigne des Flots Bleus de la Mer soit bel et bien à la fois Mawenka et Wakenda, fonction des chapitres, c’est peut-être une blague, mais j’ai un humour de merde de toute façon.

 

Et, en fait d’humour, la lecture de ce Raôul nouveau est-elle drôle ? Eh bien, dans l’ensemble, oui – et parfois vraiment beaucoup. Mais pas toujours – des fois, c’est inutilement lourd, trouvé-je, et ça se traîne un peu ; mais, certes, sur la durée, l’exercice est forcément périlleux… Sauf que, pour le coup, ce sont les chapitres de bac à sable qui s’en tirent le mieux à mon avis probablement pas si humble que cela (la description par le menu du campigne, les synopsis, quelques PNJ) ; et comme c’est en fin de (bref) volume, et pour plus de sa moitié, ça remonte la note de l’ensemble – qui peinait un peu au démarrage, je trouvais ; bon, ça va, alors.

 

(Je note un truc au passage : c’est bourré d’allusions plus ou moins cryptiques au microcosme rôlistique françouais – je n’y suis sans doute pas assez intégré pour tout piger, loin de là, mais c’est un procédé qui m’a quand même tiré quelques ricanements, hin hin hin. Je ne sais pas du tout s’il y avait de ça dans la première édition, à l’époque j’étais innocent ; j’en doute un peu. Mais, pour le coup, ces clins d’œil échapperont sans doute pour la plupart aux innocents d’aujourd’hui, il y en a forcément – malgré la gabegie socialo-communiste et féminazie.)

APÉROCALYPSE CAMPIGNE (SYSTÈME A SON IMPORTANCE©)

 

Bien sûr, un jeu de rôle, c’est d’abord et avant tout le Système, hein – qui matteurse, tout le monde le sait. Pour le coup, Raôul ne va certes pas s’embarrasser avec des trucs compliqués, des scores partout qui servent à rien, des listes de compétences incluant le pilotage de bulldozer et la pratique écrite du gallo, et même des dés aux formes bizarres (pourtant une part essentielle du fun rôlistique ; franchement, les d6, c’est bon pour les Petits Chevaux). Ceci étant, pour autant que je me souvienne (c’est-à-dire : très mal), cette 2e édition est tout de même plus réfléchie et approfondie à cet égard que la première, et offre en tout cas un « nouveau » système, au-delà de quelques apparences de déjà-vu.

 

Et Raôul est donc maintenant un jeu « motorisé par l’Apérocalypse », c’est-à-dire une adaptation campignesque de l’Apocalypse World de Vincent D. Baker. Ce qui ne me dit pas forcément grand-chose, car, fondamentalement réactionnaire sans doute, j’ai pour l’heure réussi à passer à côté de toutes les apocalypseries ; c’est que chuis un rebelle, moi, je me laisse pas avoir par la hype (Don’t Believe the Hype) (old school). Enfin, presque, puisque j’avais bien jeté un œil à un (plus ou moins) dérivé : Tremulus. Ça ne m’avait pas parlé – sans doute parce que je n’y avais pas compris grand-chose (la VO anglaise n’aidant pas), voire rien du tout (et j’avais un souci avec le ton – pour le coup, sur ce tout dernier point, je suis quand même vaguement un tout petit peu sérieux). Oui, un de ces jours, il faudra rattraper ça – avec le bon jeu...

 

Mais l’Apérocalypse donc. Au commencement étaient trois Caractéristiques, pour le coup (sauf erreur) reprises de la première édition de Raôul : le Gras (pour les actions physiques), la Moelle (intellect et perception), et le Culot (social) ; chacune de ces Caractéristiques a un score de 4+, 5+ ou 6+, sachant que plus c’est bas, mieux c’est (les scores sont, euh, un peu bizarrement, ou pas car c’est donjonnesque, dérivés de l’Origine ethnique du Raôul...).

 

En effet, chacune de ces Caractéristiques se voit associer deux Actions (par exemple, pour le Gras, « Encaisser comme un homme » et « Cogner là où ça fait mal »), sans sous-score spécifique. Tous les Raôul peuvent donc employer ces six Actions de base, à partir des scores de leurs Caractéristiques. Pour cela, ils jettent 3d6 (comme aux Petits Chevaux) : chaque dé qui donne un résultat supérieur ou égal au score de Caractéristique compte pour une Réussite. Et, sur cette base, deux possibilités : soit on se fie à une table déterminant des effets précis en fonction du nombre de Réussites obtenu (donc zéro, une, deux ou trois ; ce sont des effets prévus à l’avance, listés dans le bouquin, indépendamment du contexte précis de l’action, et c’est donc un appel marqué au rebondissement et à l’improvisation), soit on use d’un système plus souple ou en tout cas plus généraliste, à base de « non » (aucun succès), « oui, mais... » (un succès), « oui » (deux succès), et « oui, et... » (trois succès top du top). C’est l’essentiel, et, comme vous le voyez, ça ne prend pas exactement beaucoup de place sur la fiche de perso.

 

Mais, outre l’Origine, d’autres traits, éventuellement générés aléatoirement (parce que les tables, c’est cool), personnalisent un peu plus le personnage (j’adore écrire des trucs du genre « personnalisent un peu plus le personnage »). Ainsi, le Mode de vie (de la tente minable qui prend l’eau à la maison de campigne avec tout le confort moderne) détermine le score de Baraka – en fait inversement proportionnel aux brouzoufs du Raôul. Plus la Baraka est élevée, plus on tire en début de partie de ces rigolotes petites cartes (héritées au moins en partie de la première édition ; on les trouve ici en planches cartonnées), qui permettent d’avoir un bonus ponctuel ou de créer un effet rigolo dans la narration ; par exemple, « Gourmette perdue », étant une atteinte fondamentale à la Classe Naturelle du Raôul, fait que ses jets de Culot ne se font plus qu’avec 2d6, etc.

 

Il y a ensuite le Métier, qui donne droit à une septième Action, spéciale, en plus des six Actions de base dont dispose tout Raôul. Ces nouvelles Actions fonctionnent sur le même principe que les précédentes, et ont généralement un nom éloquent. Par exemple, un personnage chauffeur (de taxi, routier, etc.), pourra utiliser l’Action de Moelle intitulée « Si, si, je l’ai entendu à RMC » pour se rappeler d’un truc et/ou convaincre les autres qu’il dit la vérité, tandis qu’un ouvrier sur une chaîne de montage se régalera à employer son action de Culot « Tous ensemble, tous ensemble, ouais ! », l’occasion pour ses potes de lui filer un coup de main déterminant en situation plus ou moins critique – solidarité avec les camarades ! Tout ça, du coup, et un peu dans l’esprit des cartes de la Baraka, ça permet aux Raôul, davantage encore que les Actions de base, d’intervenir dans la narration végane et insoumise.

 

Puis vient le Passe-temps, qui offre quant à lui une occasion de relance sur une Action déterminée. Par exemple, un téléspectateur chevronné saura faire bon usage de sa relance « J’en rate pas une miette » sur un jet raté de « Faire gaffe à ce qui se passe ».

 

Dernier point de la création de personnage, mais pas « technique » : la Situation familiale, qui permet avant tout de créer des liens et éventuellement des PNJ. C’est très important, donc.

 

Et. C’est. Tout. Au Campigne des Flots Bleus de la Mer, on est pas du genre à se faire chier avec des PV (et des règles de baston plus généralement), du multiclassage, des bonus d’armure, des cyberjacks, de l'inventaire avec encombrement, des jauges de SAN, des XP et toutes ces conneries d’intello, bordel. Là t’as ton Raôul, à toi de le faire vivre – t’es un bonhomme ou t’es pas un bonhomme ?

 

Ah, d’ailleurs, tant que j’y pense – puisqu’on parle de bonhomme : le Gros Con ne jette jamais les dés, seuls les Raôul le font ; du coup, les PNJ n’ont pas besoin de caractéristiques chiffrées machin. Autant pour le bruit des dés derrière le paravent (et du coup, l’écran du GC ne contient pas la moindre technique de son côté, mais seulement des tables pour générer des PNJ, des situations, ou truc – euh, oui, du coup, en jetant éventuellement des dés, mais c’est pas pareil, c’est un bon, lui il a le droit).

 

C’est simple, c’est élégant (enfin, peut-être un autre adjectif, oui), c’est souple sans être creux, ça a pour but essentiel de susciter et jouer des situations rigolotes à base d’improvisation sauvage et participative®, et ça implique tout le monde dans la joie et la bonne humeur. Rien d’ultra-bandiforme, non, pas de révolution ludico-narrative, mais sans doute pile poil ce qu’il fallait pour Raôul.

 

SOCIOLOGIE DU CAMPIGNE À L’HEURE DU BARBEUC (ET LE CUL DANS LA GLACIÈRE) (ON EST BIEN, LÀ) (DÉCONTRACTÉS DU GLAND)

 

Ceci étant, à ce stade, ça n’est pas non plus über-folichon-enthousiasmant. Et, comme dit plus haut, l’humour mêlé à la technique, même simplissime, peine un peu à faire sourire dans ces pages – enfin, moi, j’ai trouvé, en tout cas.

 

Une dimension qui se vérifie aussi, j’ai l’impression, même si ça fait un peu office de transition, avec le scénario d’introduction « Les Raôul à la mer », qui débute par un embouteillage (oh ?) et s’achève sur une chasse au trésor dans la fistule de la Bretagne (je crois que c'est au moins pour partie repris de la première édition). De temps en temps un vague sourire, oui, mais…

 

(Soit une Réussite.)

 

Heureusement, les choses s’améliorent ensuite, et sacrément même : c’est pour moi le gros atout de ce Raôul nouveau – un très beau bac à sable (rien que le nom sent les vacances), en trois parties, et qui pour le coup occupe plus de la moitié du bouquin (tant mieux). Je ne vais pas rentrer dans les détails, ça serait fâcheux pour la saveur...

 

Nous avons tout d’abord une visite guidée, longue et drôle, du Campigne des Flots Bleus de la Mer – à Plouerel Zu Kernel, donc. Avec son passé inquiétant, sa direction un peu nazie (mais c’est parce que les uniformes étaient classes, quand même, on peut pas dire), sa ségrégation entre les bleu-bites, les occasionnels et les habitués (une discrimination fondée sur les impératifs de la nature, si t’es pas d’accord c’est que t’es un bisounours gauchiss’ de l’anti-France abruti par les merdias #RéveillezVous), et tant d’autres choses réjouissantes, incluant les toilettes. Des hauts, des bas, mais globalement c’est amusant (parfois vraiment beaucoup) et utilisable.

 

Mieux, mon chapitre chouchou : « Le drame quotidien du campigne », ou une vingtaine d’idées d’aventures palpitantes, dans le contexte du Campigne des Flots Bleus de la Mer, incluant synopsis, scènes possibles et conseils. On y trouve de tout, et même du parfaitement improbable. C’est bourré de chouettes idées, c’est vraiment drôle, et là encore directement utilisable. Vingt pages de bonheur au campigne (à défaut de dans le pré). Parfait.

 

Quelques pages enfin, avec des idées de PNJ surnuméraires, bleu-bites, occasionnels et habitués ; ça m’enthousiasme moins que ce qui précède immédiatement, mais ça reste bien.

 

Globalement, ça le fait, donc – parce que ce gros bac à sable, c’est que de la joie. Merci pour ce moment.

 

CADEAUX BONUX

 

Et quelques trucs en sus. Alors, bon, sans même parler des spécificités de la très, très brève précommande participative©, incluant bob, authentique barbecue en pdf et même une glorieuse sentorette (j’avais pas la moindre idée de ce que ça pouvait bien être, une sentorette).

 

Il y a les cartes de Baraka, en dur, et l’écran, en dur aussi – et dont j’ai déjà parlé.

 

Il y a aussi le Grand Bingo Raôul (qui commence forcément par « Je suis pas raciste, mais... »), et ça c'est tout bonnement putain d’indispensable.

 

En fait, j’ai rien de plus à dire concernant les cadeaux Bonux, mais je savais tout au font de moi qu’il fallait que je consacre une section à part de cette chronique bien trop bavarde, tout à la gloire du Grand Bingo Raôul.

 

C’EST LA CHENILLE QUI REDÉMARRE

 

Bilan globalement positif, comme on dit. J’ai eu quelques vagues hésitations concernant le ton, qui ne parvenait pas toujours à me faire rire, au début, même s’il essayait visiblement très fort – et il y avait donc ma perplexité devant les illustrations de Monsieur Le Chien. Mais le système fait bien le job, comme on dit là aussi, étant à propos et propice aux rebondissements rigolos.

 

Puis vient le feu d’artifice du bac à sable au Campigne des Flots Bleus de la Mer, entendu largement – et là j’ai beaucoup, beaucoup aimé. Laelith ? Chicago by night ? Seattle 2072 ? N’essayez même pas, c’est pas la peine : il y a le Campigne des Flots bleus de la Mer, et c’est forcément supérieur.

 

Maintenant, est-ce jouable, tout cela ? Je crois en tout cas que tout a été fait dans ce sens. Et que, sous cet angle, le Raôul nouveau est bien plus jouable que ne l'était l'ancêtre. Pas seulement un bouquin rigolo, donc. Ceci étant, jouer à Raôul implique sans doute de prendre quelques précautions... Quant à moi, j'en prends bonne note, et on verra ; clairement, je n'en fais pas une priorité... Mais j'ai apprécié ma lecture, et, oui, malgré tout, j'en suis ressorti en constatant que c'était bel bien jouable.

 

Alors bien ! Cool Raôul, quoi.

 

...

 

Au commencement était Raôul, et Raôul était en Dieu, et Raôul était Dieu.

 

Et Raôul regarda la nouvelle édition du jeu de rôle à Sa gloire, et Il regarda de plus près le Campigne des Flots Bleus de la Mer, et Il vit que cela était bon.

 

Amène (les merguez).

 

(Tant qu’y a d’la braise).

 

(Etc.)

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Je suis Shingo, vol. 1, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

Je suis Shingo, vol. 1, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, Je suis Shingo, vol. 1, [わたしは真悟, Watashi wa Shingo, vol. 1], traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1982, 1996] 2017, 406 p.

 

PAS SEULEMENT DE L’HORREUR

 

Depuis que je me suis mis un peu « sérieusement » à la lecture de mangas, il y a environ un an de cela seulement, quelques auteurs m’ont particulièrement marqué : Itô Junji, Hirata Hiroshi, Koike Kazuo et Kojima Goseki… Pas forcément du tout neuf, comme vous pouvez le constater. Mais je crois que, s’il en est un qui m’a vraiment fasciné – fasciné, oui, intrigué, bluffé, pas systématiquement convaincu mais toujours étonné au moins et souvent bien davantage –, c’est probablement Umezu Kazuo, ou Umezz, puisqu’il semble préférer cette désignation.

 

Il y a quelque temps de cela, on en avait traduit en français sa plus célèbre série, L’École emportée, sorte de shônen horrifique à la réputation bien établie – mais ceci, je ne l’ai toujours pas lu : j’ai découvert le mangaka excentrique avec ses publications aux très recommandables éditions du Lézard Noir, très impliquées dans la promotion de cet immense auteur en France, avec maintenant quatre volumes aux couvertures, hum, et à la tranche striée de rouge et de blanc, comme les tenues emblématiques du fantasque auteur (plus tout jeune, il a 81 ans, mais il est semble-t-il toujours complètement fou).

 

Il s’était d’abord agi, dans ce contexte, de présenter le mangaka dans ses œuvres, en compilant les brefs récits d’horreur qui ont beaucoup fait pour sa renommée, surtout au tournant des années 1960 et 1970 (du coup, ces mangas sont probablement les plus « vieux » que j’ai lus). Le premier recueil, La Maison aux insectes, m’avait scié ; je n’avais pas forcément tout aimé, mais ça m’avait systématiquement retourné, je n’en revenais pas de ce que l’auteur avait pu faire dans ce contexte – « coup de cœur », dès lors, comme on dit, je crois que c'est le moment où l'expression peut faire sens.

 

L’expérience s’était prolongée quelque temps après avec un deuxième volume, plus disparate et à mon avis moins convaincant même si loin d'être mauvais, Le Vœu maudit, qui avait cependant pour lui de montrer la richesse de la palette de l’auteur, même dans le seul registre de l’horreur : il expérimentait sans cesse, tentait des choses toujours différentes, que ce soit au plan du scénario ou au plan du dessin – ce qui suffisait amplement à faire de ce recueil une lecture recommandable, et même bien plus que ça : même au travers de quelques « nouvelles » objectivement un peu faibles, la certitude de ce que cet Umezz est un génie n’en était que davantage établie.

 

Puis il y eut un troisième volume, l’extraordinaire La Femme-serpent, un peu plus roboratif par ailleurs, et qui revenait un peu en arrière, aux sources du traitement de l’horreur par l’auteur – et autant dire aux sources du manga d’horreur contemporain, puisqu'on en fait systématiquement le père fondateur… et ceci dans une BD visiblement destinée à un public de petites filles (qui ne s’en sont jamais remises, et pas davantage leurs copains en culottes courtes – comme ont pu en témoigner, notamment, un certain Kurosawa Kiyoshi… ou, en BD, un certain Itô Junji, qui a toujours présenté Umezz comme son maître, son inspiration essentielle). Pour le coup, un authentique chef-d’œuvre, une BD sidérante d’audace et de pertinence, et qui fait peur – même près de cinquante ans plus tard, même pour des lecteurs adultes !

 

J’espérais donc que le Lézard Noir ne s’en tiendrait pas là, et continuerait à nous régaler des merveilles signées Umezu Kazuo. Et, joie, joie ! Gloire, gloire ! Il avait annoncé il y a quelque temps de cela la publication de Je suis Shingo – ou plus exactement de son premier tome, sur six prévus, d’environ 400 pages chacun : c’est que nous ne sommes plus du tout dans le même format – cette fois, il s’agit d’une série, comme L’École emportée, et non de recueils d’histoires courtes. Par ailleurs, autre différence essentielle par rapport aux trois publications lézardesques précédentes, et même à la fameuse série précitée d'ailleurs, il ne s’agit cette fois pas d’un manga d’horreur. Umezz a en effet plus d’une corde à son arc, et, au fil de sa longue carrière, il a pu s’essayer à bien des registres – et souvent y briller ; ainsi, par exemple, de la romance shôjo, où il a fait ses premières armes avant de décider unilatéralement de traumatiser ses petites lectrices avec des mamans qui font froid dans le dos. Et Je suis Shingo ? On va dire, pour l’heure, mais sans forcément tant d’assurance que cela, qu’il s’agit d’une série de science-fiction ; mais avec de la comédie, mais avec de la romance, mais avec...

 

C’est à vrai dire une BD tellement riche, tellement diverse, que je ne suis pas bien certain que telle ou telle étiquette soit plus pertinente qu’une autre.

 

SATORU, GAMIN

 

La BD se déroule en 1982 – soit l’année de sa première publication, dans la revue Big Comic Spirits ; sauf que cette année est envisagée au passé par notre mystérieux narrateur – ou pas si mystérieux que cela : un robot, sans doute… Ou non : « un robot, paraît-il », ou « un robot, à ce qu’il semblerait » ; car notre narrateur est bien indécis à cet égard, et chacune de ses interventions est marquée par cette implication hésitante, reposant sur des sources extérieures imprécises…

 

Mais ceci ne tient qu’en un bref préambule, pour l’heure. Et nous faisons surtout ici la rencontre de Kondô Satoru, un petit garçon surexcité – qui court tout le temps, dans tous les sens, hurle en permanence ses « Ouah ! » caractéristiques (et un tantinet pénibles)… Mais il est pour le coup un peu à la traîne. Ses copains et copines n’en sont plus là : c’est bientôt le collège, et les hormones se mettent à bouillir… Plus généralement, ils sortent toujours un peu plus de l’espace de liberté totale de l’enfance pour se muer en adolescents, bientôt en adultes – en des personnes autrement sérieuses et responsables, donc. Quel ennui… Mais pas Satoru – qui fait toujours un peu plus figure de gamin, car cette personnalité tient beaucoup du contraste. Ce qui lui vaut le mépris de ses camarades davantage mûrs, éventuellement les moqueries les plus cruelles – et ce ne sont certainement pas les professeurs qui l’en protègeront… Cette singularité de Satoru a bientôt une dimension graphique : au sortir de cet été qui doit tout changer, les écoliers/collégiens en puissance ont tous grandi… mais Satoru demeure un petit garçon.

 

UN VRAI ROBOT

 

Avec des fantasmes de petit garçon, bien moins moites sans doute que ceux des préadolescents autour de lui – ce qui renforce leur incompréhension mutuelle. En effet, le père de Satoru – un ouvrier lambda et parfois porté sur la boisson – explique un jour, et non sans crainte, à sa petite famille, que son entreprise, l’usine Kumata, va bientôt accueillir… un robot.

 

Un ROBOT ?

 

Satoru est surexcité : il a Gundam en tête, ou tant d’autres mangas ou animes figurant des robots géants anthropomorphes, cornus et blindés, et fulguro-super-balaises ! Un robot, UN ROBOT ! Satoru fait son Satoru, il court partout, il braille, OUAH ! UN ROBOT ! À l’entreprise où travaille son père !

 

Et ça ne manque pas : les enfants tellement plus adultes autour de lui le raillent, avec une condescendance marquée.

 

Mais il y a bien un robot à l’usine Kumata – simplement, pas du tout ce que Satoru se figurait… Certainement pas un mécha protégeant la Terre contre les assauts extraterrestres ou tel émule de Godzilla de passage : un bras, en fait, un simple bras mécanique… C’est qu'il s'agit d'un vrai robot – soudé à une chaîne de montage, forcément plus efficace que tant d’ouvriers qui y devinent bientôt une menace pour leur emploi, qui n’est plus « à vie » en 1982…

 

C’est horriblement décevant. Une trahison, à ce stade. Ça, un robot ? Non ! Dire que c’est un vrai robot, ça ne fait aucun sens ! C’est juste un bras, relié à un ordinateur… Mais cet ordinateur va changer bien des choses – pas tout seul, cependant : il y faudra aussi… une fille.

COUP DE FOUDRE

 

Il y a une visite scolaire à l’usine Kumata – et Satoru est forcément du lot, qui maugrée devant ce décevant « faux robot », que les ouvriers ont nommé Monroe (en lui collant un poster de Marilyn). Ses camarades voient bien que, d’une certaine manière, Satoru avait raison, mais, de manière autrement décisive, il se trompait de bout en bout ; alors... Il est vrai qu'eux-mêmes tendent peut-être à devenir de semblables bras mécaniques, dans cette société nippone rigide et obsédée par la réussite économique – dès lors, ce robot ne les déçoit pas, contrairement à ce gamin de Satoru… Ses rêves sont décidément incommunicables, à ce stade.

 

Mais, lors de la visite, Satoru croise un autre groupe scolaire, d’une école de filles – « l’école des thons », disent les vilains garçons qui se croient adultes. Satoru, dernier de son groupe, croise ainsi une charmante jeune fille, la dernière de son groupe, dont il apprendra plus tard qu’elle se nomme Marine, et qu’elle est la fille d’un diplomate anglais – et, forcément, c’est le coup de foudre. Pas tant une question d’hormones, si ça se trouve : simplement quelque chose qui devait se produire, l’appel de l’âge adulte – mais sans rien renier de son enfance et de ses rêves.

 

La romance s’instaure, touchante – et, disons-le, étonnamment avancée pour notre Satoru il y a peu encore très puéril, mais qui semble envisager cette relation avec bien plus de sérieux et d’implication que ses camarades pour quelque temps encore au stade des pseudo-amourettes bien timides et rougissantes.

 

Mais cet éveil de la conscience amoureuse, chez les deux préadolescents, implique donc Monroe.

 

L’ÉVEIL DES CONSCIENCES

 

Le père de Satoru ne comprend absolument rien à ce robot qu’il est censé surveiller, voire « programmer ». Satoru, parce qu’encore un enfant peut-être, est autrement doué : il dévore le manuel de programmation, au point de remplacer utilement son paternel à l’usine, et perçoit, atout de son caractère juvénile, des milliers de possibilités pour Monroe – qui, au fond, n’est peut-être pas qu’un simple bras, et pourrait être en tout cas bien davantage. C’est son secret – qu’il partage bien sûr avec Marine, laquelle, avec sa dignité de jeune fille de bonne famille, contrastant avec l’extraction populaire de Satoru, partage pourtant ses rêves. Le petit couple, qui s’éveille à l’amour, prend donc sur lui d’éveiller également le robot au monde.

 

Satoru et Marine sont ainsi les véritables créateurs, disons même les parents, de ce robot qui nous fait le récit indécis et peut-être vaguement mélancolique de ses souvenirs. Car ils parlent avec lui – ils échangent au travers de l’interface informatique. Et ils lui apprennent quantité de choses utiles, même si pas indispensables sur une vulgaire chaîne de montage – par exemple, ils lui apprennent à les reconnaître, première étape fondamentale, et à les nommer ; aussi à faire des calculs, certes, mais également à… discuter, oui, d’une certaine manière. Jusqu’à dégager, peut-être ? sous la froideur utilitaire du bras mécanique, les prémices d’une personnalité, de pensées, d’émotions même...

 

TANT DE CHOSES

 

Je ne sais pas si ce résumé suffit à en témoigner, mais ce premier volume de Je suis Shingo est d’autant plus déstabilisant qu’il contient vraiment plein, plein de choses très différentes. Au point d’ailleurs de fréquentes ruptures de ton, pas forcément aisées à intégrer – et, en sortant de ma lecture, c’était probablement cette impression qui primait, et qui m’empêchait de déterminer avec assurance si j’avais aimé ou pas ce que je venais de lire ; avec la certitude cependant que c’était, décidément, quelque chose de fondamentalement « à part », et en cela déjà un témoignage supplémentaire du génie d’Umezz…

 

Les chapitres s’ouvrent ainsi généralement sur le robot qui se souvient ; ce sont des pages assez abstraites, et au ton passablement mélancolique – emprunt d’émotion en tout cas, et c’est peut-être la dimension à mettre en avant.

 

Contraste flagrant avec la tonalité dominante des premiers épisodes, où Satoru bouffe les cases, qui est donc avant tout un gamin. Le ton est, je suppose, shônen, avec quelque chose de surexcité qui accompagne le personnage hyperactif et puéril, et qui tient surtout de la comédie frénétique – même si les moqueries que subit le gamin ont un écho éventuellement plus douloureux ; pas dit, cependant, car Satoru lui-même ne semble tout simplement pas en mesure de comprendre ce qui se passe autour de lui – l’implication émotionnelle est donc différente. Cependant, j’imagine qu’on ne peut pas faire abstraction de ce qu’il y a là comme un regard adulte se penchant rétrospectivement sur l’enfance – avec tendresse amusée et nostalgie pour l’essentiel, mais pas que, loin de là.

 

Contraste, là encore, et très étonnant, quand s’instaure la romance avec Marine – où, si j’ose dire, le mangaka revient à ses premières amours. C’est très étonnant – parce que le ton diffère largement de celui employé dans les aperçus de l’éveil des camarades de Satoru aux premiers germes de l'attirance amoureuse. Il y a en fait un retournement total : Satoru, qui était « en retard », paraît soudain beaucoup plus mûr que les préados qui le raillaient – et c’est d’autant plus vrai que Marine aussi est bien plus mûre que les autres jeunes filles que nous croisons çà et là. En fait, leur romance donne bientôt l’impression d’être autrement avancée – au point de la passion dévorante, qui, par moments, laisse même supposer les prémices d’un désir proprement charnel. Ceci, pourtant, sans jamais renier leur rêves d’enfants !

 

Ce contraste est encore souligné, je suppose, par l’intervention dans la BD du personnage de Shizuka – la petite fille de voisins des Kondô, qui jouait il y a peu encore avec Satoru, plus âgé mais pourtant guère moins puéril, et qui veut toujours le faire, alors que le garçon n’a clairement plus ce genre d’occupations en tête ; aussi Shizuka se transforme-t-elle, à ses yeux, en quelque avatar sinistrement enfantin de Big Brother, espionnant le jeune couple et dénonçant à qui veut bien l’entendre qu’il y a quelque chose d’obscène dans tout cela, baaah !

 

La relation de Marine et Satoru avec Monroe, c’est tout à la fois dans le prolongement de ce qui précède et encore autre chose – qui pointe vers la science-fiction, mais en même temps est supposée appuyer un certain réalisme aux conséquences sociales marquées (mais ça, j’y reviendrai juste après). Le ton est du coup très étonnant, car mêlant sans cesse, sinon le prosaïque, terme guère à propos, du moins le matériel, et quelque chose qui relève davantage… de la poésie ? Disons du moins du sentiment, de l’émotion.

 

À titre personnel, je me dois de relever que cette approche, même enfantine, des balbutiements de l’informatique au Japon, m’a nécessairement ramené à une lecture récente, La Lumière de la nuit, de Higashino Keigo… à la différence près, bien sûr, qu’Umezz écrivait à ce propos au moment même de ces balbutiements.

 

Toutes ces dimensions, et bien d’autres encore sans doute, se mêlent, s’interpénètrent – et, au-delà de la narration, cela se traduit surtout dans un graphisme très divers et souvent bluffant ; mais j’y reviendrai un peu plus loin.

REGARD ROBOTIQUE SUR LA RIGIDE SOCIÉTÉ NIPPONE

 

Pour l’heure, il faut probablement mettre en avant la dimension sociale du récit – qui le baigne de plusieurs manières différentes.

 

Nous sommes en 1982. La Haute Croissance des années 1960 peut paraître lointaine, et, depuis les « chocs Nixon », le Japon continue certes à se développer, mais peut-être avec un peu moins de confiance aveugle ? À voir (si j’ose dire), car nous sommes alors en plein gonflement de la bulle spéculative – la crise, ce sera une dizaine d’années plus tard, et elle sera sévère… Cependant, la société japonaise, quand elle le veut bien, commence pourtant à percevoir qu’il y a des effets secondaires à cette croissance prolongée – et les vieux modèles, sans s’effondrer en bloc pour l’heure, sont néanmoins assaillis de part et d’autre. Mais c’est comme si l’on choisissait encore de l’ignorer, le plus souvent...

 

Je crois que la BD en témoigne – d’autant que, d’emblée, elle vient mettre à mal le mythe longtemps perpétué d’un Japon où la classe moyenne serait hégémonique, un mythe encore très prégnant à l’époque... et à vrai dire peut-être aussi aujourd'hui. Les Kondô, conformément à ce fantasme économique, se perçoivent probablement comme faisant partie, forcément, de cette classe moyenne, mais la BD traduit bien qu’il s’agit d’un leurre : ils sont d’un milieu populaire qui, le premier, fera les frais du développement outrancier de l’économie japonaise. Le père de Satoru est un ouvrier, totalement dépassé par les plus récents échos de la modernité tels que les robots et l’informatique, mais assez lucide cependant pour comprendre, ainsi que ses collègues, que la robotisation fait peser une terrible menace sur son emploi. Nous n’en sommes décidément plus au modèle paternaliste de « l’emploi à vie », et le néolibéralisme se moque totalement de ce qui peut arriver aux travailleurs japonais. Kondô ne s’en sort pas si mal, au départ, puisqu’il parvient à conserver son poste – à la différence, en fait… du premier programmateur de Monroe, devenu clochard ! Mais cela ne durera sans doute pas – et, cruelle ironie, c’est d’une certaine manière son propre fils Satoru qui lui en fait la démonstration ; car lui comprend ce qu’est un ordinateur, et maîtrise bien plus que les rudiments de la programmation du robot. Son père le laisse faire à sa place – et boit comme un trou ; cela ne pourra sans doute pas durer indéfiniment.

 

Puisque bien des choses ici sont affaire de contraste, il faut sans doute relever que l’infériorité sociale des Kondô est soulignée par leur logement – une sorte de HLM plus que crasseux, et qui en dégage même quelque chose d’inquiétant (à tort ou à raison, cela m’a fait penser au génial Dark Water de Nakata Hideo, d’après Suzuki Kôji, vingt ans plus tard certes) ; c’est tout particulièrement sensible dans les séquences où la petite Shizuka rôde dans les couloirs, épiant Satoru et geignant parce qu’il ne veut plus jouer avec elle…

 

Cette barre oppressante et sale est par ailleurs le « milieu naturel » de la mère de Satoru – la femme japonaise qui ne saurait penser à travailler en dehors du cercle familial, a fortiori à s’émanciper de quelque manière que ce soit, et dont, par conséquent, toute la vie tourne autour de ce microcosme lamentable, obnubilant, répugnant.

 

Mais je parlais donc de contraste – il est double : les « camarades » de Satoru, et la famille de Marine ; tous ou presque font figure de membres d’une classe au moins vaguement privilégiée (mais peut-être pas autant qu’elle le croit, concernant les écoliers lambda), et parfois socialement inaccessible – dans le cas de Marine, fille de diplomate. Son amourette avec Satoru, dès lors, n’est pas sans faire penser à bien d’autres, naturellement « impossibles », entre deux jeunes gens issus de milieux sociaux incompatibles ; cette dimension intervient forcément dans le récit – avec la menace que Marine, tout simplement, disparaisse, ce que les deux enfants ne pourraient pas supporter.

 

Mais, concernant les autres écoliers, l’idée est peut-être que, en devenant grands et donc en devenant « sérieux », ils se préparent formellement à leur vie future : ils tirent d’eux-mêmes un trait sur la liberté enfantine, pressés qu’ils sont de subir les responsabilités des adultes, dans une société à cet égard tyrannique et oppressive, d’une rigidité proprement étouffante et déshumanisante. D’une certaine manière, ils sont déjà en voie de devenir des robots – sinon sur une chaîne de montage, du moins à quelque poste aliénant de sarariman…

 

AI NO ROBOTTO ?

 

Heureusement, Satoru raisonne à l’envers – et Marine avec lui. Ces autres écoliers sont donc si pressés de devenir des robots ? Notre jeune couple dissident, lui, s’attelle à la tâche d’humaniser un robot – et obtient bien vite des résultats.

 

La thématique sociale de la bande dessinée, dans les mains d’un auteur plus borné pour ne pas dire technophobe, aurait sans doute pu virer au néo-luddisme (nous en avons hélas quelques exemples très populaires en France même…), et, sinon le robot, du moins l’idée même de robotisation, s’en tenir au cliché de la menace. De la part d’un auteur qui a connu ses plus grands succès dans le registre horrifique, la vague inquiétude suscitée par ce bras mécanique aux pinces redoutables, au-delà même de la thématique de la menace sociale, aurait d'ailleurs aisément pu dériver vers quelque énième avatar du syndrome de Frankenstein, sinon de Skynet.

 

Sauf que ce n’est pas le cas – je ne dirais pas :, « pas du tout le cas », car Umezz fait dans la nuance, et joue bel et bien, même si éventuellement sur un mode mineur, des deux représentations de la menace que je viens d’évoquer, lesquelles pourront, ou pas, acquérir en pertinence au fur et à mesure du développement de la série. Mais, pour l’heure du moins, son propos est ailleurs – qui, tant qu’à jouer encore des références illustres, pourrait éventuellement le rapprocher d’un Isaac Asimov.

 

Finalement, le robot n’est peut-être menaçant que dans la mesure où il est une froide mécanique – à supposer même que sa programmation bien pensée évite les accidents du travail, sa précision a de toute façon de quoi effrayer. Mais Satoru et Marine l’humanisent, via leurs programmes enfantins ; dès lors, la machine est beaucoup moins une menace, et bien davantage un interlocuteur, avec des goûts et des sentiments. On pourrait certes objecter que les humains, dotés de ces attributs, demeurent souvent menaçants… Et qu'une machine accapare des traits humains, en fin de compte...

 

Difficile d’en dire davantage pour l’heure, en fait. Mais l’abord de cette question, dans ce premier tome, est clairement positif – même si le ton mélancolique du narrateur robot peut nous laisser supposer que quelque chose, à un moment ou un autre, va mal se passer.

 

D’ici-là ? Les enfants qui découvrent l’amour l’enseignent en même temps à la machine – ce qui passe tout d’abord par la perception de l’autre, et la reconnaissance visuelle, voire émotionnelle. L’auteur lui-même faisait cette remarque que l’on pourrait être tenté, instinctivement (ou cyniquement...) de juger un peu « niaise » : A.I., pour Artificial Intelligence, est un sigle qui effraie sans doute quelque peu par sa froideur – mais, pour Umezz, il doit se lire ai, soit « amour » en japonais...

DU DÉLIRE INDUSTRIEL À LA PROLIFÉRATION DES PIXELS

 

Je suis Shingo est donc une BD d’une richesse thématique exceptionnelle, et dont les traitements varient énormément, en jouant souvent sur les contrastes. Mais cette dimension est encore plus marquée au regard du dessin – et je crois que c’est l’atout majeur de ce premier tome. Le Vœu maudit, notamment, avait déjà témoigné de la variété de la palette d’Umezz, mais là c’est encore autre chose…

 

Le premier aperçu n’est pourtant guère ragoûtant à mes yeux… En dépit d’un montage complexe faisant appel au gaufrier, dont l’auteur est coutumier, ainsi que des jeux d'ombres, le dessin « basique » émule les codes enfantins des mangas, et ça ne me parle guère – moins en tout cas que dans La Femme-serpent, où le graphisme shôjo véhiculant les frissons m’avait étrangement séduit. Ceci en notant que cette BD d’horreur était antérieure d’une quinzaine d’années à Je suis Shingo – et que les procédés coutumiers du manga avaient sans doute beaucoup évolué entre-temps. Maintenant, peut-être cet éventuel anachronisme était-il délibéré – je tends à le croire, en fait, car ça s’accorde après tout avec le fond de la BD.

 

Mais, régulièrement, et brutalement le cas échéant, le dessin change du tout au tout – et pour un résultat proprement extraordinaire ! Car le graphisme d’Umezz s’émancipe alors des codes habituels de la narration manga pour faire… tout autre chose.

 

Effet de contraste à nouveau, mais qui n’exclut pas la variété : en fait, l’auteur subvertit graphiquement son récit de bien des manières, et, aussi surprenant cela soit-il, voire improbable, cela contribue bel et bien à la cohérence de l’ensemble.

 

Notons déjà les têtes de chapitres – qui sont passablement déstabilisantes. Elles font régulièrement appel à une unique couleur tranchant sur le noir et blanc de base, et nous montrent un couple enfantin, a priori Marine et Satoru, dans des petites saynètes totalement détachées du récit même du chapitre qu’elles introduisent – des saynètes… déstabilisantes, oui, pour le coup ; et même… inquiétantes, d’une certaine manière – qui nous renvoient à la production horrifique de l’auteur, mais sans paraître hors-sujet pour autant. Noter par ailleurs que la mélancolie perce aussi dans ces tableaux, comme un attribut nécessaire de la bizarrerie. Ce sont régulièrement de très belles illustrations, qui conservent quelque chose du trait shônen commun, mais avec… quelque chose en plus.

 

Par ailleurs, les épisodes s’ouvrent souvent sur la narration un peu nostalgique du robot indécis – pour un effet remarquable. Les cases, alors, illustrent le récit sous la forme d’un délire industriel, d’abord relativement posé, mais qui explose régulièrement, en plongeant le personnage dans les mécanismes de la machine… ou les composants de l’ordinateur qui lui est associé. Ce qui nous vaut des tableaux remarquables, où la complexité extrême de la technologie produit quelque chose relevant de l’abstraction en même temps que de l’hyperréalisme limite « hard science » ; même si du coup, en fait d’hyperréalisme, c’est probablement davantage de surréalisme qu’il faudrait parler.

 

Mais le plus fort, ou en tout cas le plus saisissant, implique encore un autre procédé : la pixellisation. Et pour le coup, nous parlons bien d’une BD datant de 1982 ! Ce procédé est essentiellement associé à l’éveil à la conscience du robot ; comme dit plus haut, l’œuvre d’humanisation de la machine par Marine et Satoru passe d’abord par la programmation de sa faculté de reconnaissance des deux enfants. Cette perception, primordiale, autorise toutes les autres évolutions. Dès lors, nous voyons littéralement avec les « yeux » de la machine – laquelle délaisse au moins pour un temps son obsession esthétique industrielle, qui a quelque chose de fonctionnel dans son abstraction, pour la figuration, même machinale, de l’être humain et des sentiments sous la forme de gros carrés. D’où ces très belles planches pixelisées, qui véhiculent, je ne sais trop comment, une incroyable émotion.

 

Cette représentation technologique peut aussi passer par d’autres procédés d’une informatique antédiluvienne, comme la 3D « fil de fer » (nous sommes en 1982, l’année de la sortie de Tron au cinéma, à titre de référence).

 

Mais, dans tous les cas, elle vient d’une certaine manière contaminer le récit – Monroe n’est plus le seul à voir le monde ainsi, et la narration use de ce procédé graphique bien loin de la présence réelle du robot. Ainsi, par exemple, quand la curieuse Shizuka guette les amoureux Marine et Satoru… et que leur baiser, à travers les rideaux, use d’un rendu de cryptage similaire à la pixellisation.

 

Je ne sais pas encore ce qu’il faut déduire de cette prolifération externe de la représentation informatique, ni même s’il faut en déduire quelque chose – je suppose que cela pourrait faire sens de bien des manières, éventuellement contradictoires… La suite de la BD sera sans doute plus éclairante à ce sujet.

 

Mais ce dont je peux vous assurer, c’est que c’est très fort, très bien vu, très bien exécuté. Et, quoi que l’on pense alors de ce premier tome, c’est sans doute là son point fort – et un point très fort.

 

TRÈS IMPRESSIONNANT

 

Quoi que l’on pense alors de ce premier tome… Le fait est que je n’en étais pas bien certain en sortant immédiatement de ma lecture. J’avais perçu la richesse thématique de la BD, et m’étais pris en pleine gueule les expérimentations graphiques dont je viens de parler, mais j’étais finalement incapable de dire si j’avais aimé ce que j’avais lu, ou pas…

 

En fait, il a fallu que je… mûrisse un peu ma lecture – à l’instar de Satoru ? Disons qu’il n’y a pas eu l’impact immédiat de La Maison aux insectes ou de La Femme-serpent. Au point d’ailleurs où, du moins dans la première partie de la BD, le graphisme très enfantin, et ce Satoru qui court partout et braille tout le temps, n’ont guère facilité mon implication. C’est que la BD prend son temps, pour poser tant son propos que sa manière de le narrer ; au bout du tome, j’avais déjà perdu nombre de mes préventions initiales ; et quelques jours après ma lecture, à l’heure où je rédige cet article, oui, je peux sans doute dire maintenant que j’ai beaucoup aimé ce premier tome de Je suis Shingo.

 

Je ne le mettrais pas pour autant au niveau de La Maison aux insectes, ou, plus encore, de La Femme-serpent, question d’affinités personnelles, outre que Je suis Shingo est une série qui doit se poursuivre sur cinq gros tomes encore. Il est un peu tôt pour se prononcer plus avant…

 

Mais je crois qu’en définitive, cette nouvelle publication du Lézard Noir m’a fait le même effet que le premier volume d’Umezu Kazuo chez l’éditeur : je n’ai pas accroché à tout, mais, même avec quelques réserves éparses et plus ou moins pertinentes, ma conviction sort encore renforcée, de qu’Umezu Kazuo est un génie pur et simple.

 

Génie, oui – j’assume pleinement le terme.

 

Suite au prochain épisode, donc...

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Kamikazes, de Constance Sereni et Pierre-François Souyri

Publié le par Nébal

Kamikazes, de Constance Sereni et Pierre-François Souyri

SERENI (Constance) et SOUYRI (Pierre-François), Kamikazes (25 octobre 1944 – 15 août 1945), [Paris], Flammarion, coll. Au fil de l’histoire, 2015, 251 p. [+ 8 p. de pl.]

 

INCOMPRÉHENSION

 

Les kamikazes, à l'instar du seppuku (qui leur est éventuellement associé et sans doute bien trop légèrement), font partie de ces emblèmes à forte connotation symbolique qui en sont venus à caractériser le Japon auprès des non-Japonais – presque instinctivement. Ce phénomène étonnant n’a guère tardé à véhiculer des connotations qui lui sont propres ; ainsi, on en fait souvent l’exemple typique du suicide altruiste au sens de Durkheim, qui ne pouvait certes lui-même en avoir conscience en 1897, date de parution de son célèbre ouvrage... De manière plus générale, le mot même de « kamikaze » (que les Japonais n’emploient d’ailleurs pas forcément, ou pas avec le même sens, j’y reviendrai) a intégré le lexique des langues occidentales, y compris voire avant tout le lexique « populaire », disons, et, mine de rien, cela n’arrive pas si souvent. Pour autant, s’il est une chose dont tant le vocable que ses emplois conventionnels témoignent, c’est sans doute d’une incompréhension fondamentale à l’égard de ce phénomène très ponctuel mais qui a durablement marqué les esprits.

 

Finalement, il ne s’agit pas forcément tant d’une question factuelle (même si c’est bien sûr la base de toute autre interrogation) que d’une question de représentations. Et c’est peut-être là que se situe le problème, car les représentations sont fluctuantes – et même plus que cela, dans le cas présent : de part et d’autre du Pacifique, « kamikaze », même à s’en tenir à la référence la plus précise aux événements de 1944-1945, ne signifie au fond pas du tout la même chose… À cet égard, l’incompréhension est peut-être, d’une certaine manière, renforcée, propice aux jugements de valeur parfaitement arbitraires et détachés des faits comme de leur interprétation raisonnée (même si jamais totalement assurée).

 

Bien sûr, il y a une part essentielle de fascination dans toute étude de ce phénomène hors-normes – une fascination morbide, une fascination néanmoins ; et je n’y échappe certainement pas, bien au contraire : je plaide coupable. Mais, cette fois, c’est sans doute dans l’ordre des choses – car les kamikazes, dans leur dimension symbolique, ont sans doute été appréhendés, et même conçus, dès le départ, comme un récit médiatique saisissant, qu’on le considère avant tout poignant, inspirant ou terrifiant ; en fait, toutes ces dimensions, et d’autres encore, doivent probablement être associées : les kamikazes n’ont rien d’unilatéral, même s’il serait tentant de s’en tenir là...

 

D’où, me concernant, la lecture de cet ouvrage, assez bref, très abordable, tout à fait sérieux néanmoins (ne pas se fier à l’accroche un peu putassière en couverture – et le nom de Pierre-François Souyri, régulièrement croisé ici ou là, si je n’en ai lu pour l’heure que son excellente Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers, m’inspirait confiance). Ce fut aussi l’occasion de prolonger avec un exemple très concret, et par ailleurs ponctuel, d’autres lectures éventuellement liées, comme La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet, ou Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, de Takahashi Tetsuya – deux ouvrages cités dans la bibliographie, d’ailleurs et sans vraie surprise.

 

QUESTIONS DE TERMINOLOGIE

 

En fait, un problème se pose d’emblée, concernant le simple vocabulaire utilisé. En français, et dans beaucoup d’autres langues en dehors du Japon, nous parlons donc de « kamikazes » ; la signification de ce vocable découle des deux mots (et idéogrammes, ou kanji) japonais ainsi associés, kami qui désigne, pour faire simple, les esprits ou les dieux, et kaze, qui signifie le vent.

 

Donc, « kamikaze » signifie « vent divin » ; et, très concrètement, cela renvoie à une anecdote historique, portant sur les deux tentatives d’invasion du Japon par les Mongols à la fin du XIIIe siècle – deux échecs où, selon la légende, la météo eut sa part, puisque des typhons ont balayé à chaque fois la flotte des envahisseurs : à proprement parler, c’est donc ceci qui est le « vent divin » – comme une confirmation éloquente de ce que le Japon est « le pays des dieux », et que les dieux ne manqueront pas de venir à son secours en cas de tentative d’invasion étrangère (rappelons que le Japon n’a jamais été envahi avant 1945). Il ne s’agit pas cependant de se reposer sur ce mythe : « Aide-toi, le ciel t’aidera », dit-on par ici, et finalement il y a de cette idée au Japon également – car les combats acharnés des samouraïs du XIIIe siècle ont eu leur part essentielle dans la défaite des Mongols : il n’y avait pas « que » le « vent divin »… Le lien avec la situation du Japon en 1944-1945 se fait donc tout naturellement, à ces différents niveaux.

 

Les Japonais utilisent le mot kamikaze, écrit ainsi : 神風 ; et on retrouve bien sûr le lien avec l’anecdote du « vent divin ». En fait, c’est surtout la presse (à laquelle il faut adjoindre la propagande cinématographique, actualités ou films de « fiction ») qui, à l’époque, avait employé ce terme, et avec cette prononciation, c’est-à-dire la lecture kun, ou proprement japonaise ; or l’armée lisait plus souvent les mêmes kanji avec la lecture on, ou « sino-japonaise », soit shinpû ; le sens global reste peu ou prou le même, mais il s’accompagne en même temps de connotations différentes – de manière générale, la lecture on est souvent perçue comme plus « sophistiquée » (élégante, cultivée, etc.) que la lecture kun, mais il semblerait aussi qu’on ait trouvé en l’espèce cette prononciation plus « martiale ». D’emblée, donc, le terme « kamikaze » existe, mais sans être le terme courant.

 

D’autant qu’il s’agit d’une sorte de licence poétique… Le terme officiel pour désigner ce que nous nommons « kamikazes » n’a en fait rien à voir, et est autrement prosaïque : on parle de tokubetsu kôgekitai (特別攻撃隊), souvent abrégé en tokkôtai (特攻隊), ce qui signifie « unités d’attaque spéciales ». Encore aujourd’hui, c’est le terme employé par les Japonais – qui ne recourent guère à kamikaze ou shinpû, si ce n’est pas totalement inenvisageable. Et on pèse ici le poids des connotations.

 

D’autant qu’un dernier aspect doit sans doute être mentionné – et qui est l’emploi contemporain du mot « kamikaze » par les Occidentaux, etc. Dans nos médias, il n’y a rien que de très normal et parfaitement logique à qualifier de « kamikaze » tel terroriste islamiste qui se fait sauter au milieu de la foule, a fortiori tel autre qui use d’un avion comme d’une arme en se précipitant sur le World Trade Center. Pour les Japonais, cependant, pareille assimilation ne coule pas du tout de source, et les laisse souvent perplexe, semble-t-il – et au mieux ? Car cela pourrait même aller au-delà – jusqu’à l’affect, le sentiment le plus intime… Les kamikazes, ou plutôt les tokkôtai, représentent pour eux une réalité précise, concrète – et terrible ; étendre le vocable à d’autres actions, finalement bien différentes au-delà des similitudes apparentes, ne fait pas vraiment sens.

LE CONTEXTE

 

Le contexte de l’apparition des kamikazes est donc crucial, tout particulièrement aux yeux des Japonais. Le sous-titre de l’ouvrage en donne les dates précises : les premières attaques kamikazes ont lieu le 25 octobre 1944, lors de la bataille des Philippines (mais il faudra certes revenir un peu en arrière), et le phénomène se poursuit jusqu’au 15 août 1945, date de la reddition du Japon (ou en tout cas, du discours de l’empereur l’annonçant). Moins d’un an, donc – mais bien assez pour que le phénomène se développe et marque à jamais les mentalités, au Japon et au-delà.

 

Une guerre perdue d’avance

 

Je ne vais pas rentrer dans le détail des circonstances de la guerre du Pacifique (que j’ai pu évoquer dans d’autres chroniques, comme Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, de Takahashi Tetsuya, Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d’Eddy Dufourmont, ou Le Japon contemporain, de Michel Vié ; peut-être faut-il aussi mentionner, dans une optique un peu différente, car directement liée à la guerre et aux intérêts américains, Histoire du Japon et des Japonais, d’Edwin O. Reischauer, et Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict).

 

Retenons cependant cet aspect essentiel : c’était une guerre perdue d’avance. Le plus fou dans tout cela est que l’état-major japonais en était parfaitement conscient – l’amiral Yamamoto, probablement le plus grand stratège nippon d’alors, l’avait signifié à maintes reprises, et d'autres comme lui. Il y avait plusieurs raisons à cela, mais la principale était probablement d’ordre économique : le Japon manquait de ressources, et, à terme, sa production industrielle ou même sa simple mobilité (en termes de carburant, etc.) ne pouvaient qu’en être affectées. Face au Japon, les États-Unis – et leur puissance économique tout autre.

 

Le seul espoir, très mince, de l’emporter face aux Américains impliquait d’avancer vite, très vite : au moment T, le Japon dispose d’une meilleure flotte (avec des vaisseaux monstrueux dont le célèbre Yamato, brillant symbole de la supériorité de la marine impériale et outil de propagande de choix ; sa perte n'en sera que plus traumatisante), supérieure en nombre (d’autant que la flotte américaine se partage bien sûr entre le Pacifique et l’Atlantique) et d’une technologie remarquable ; de même, il peut compter sur d’excellents avions (notamment les fameux Zéros), bien meilleurs que ceux des Américains alors, ou de tout autre nation à vrai dire, et dont les pilotes sont probablement les mieux formés de par le monde entier. Puisque les militaires ayant accaparé le pouvoir au cours des années 1930, contre toute raison, et, pour certains d’entre eux, absurdement confiants en la supériorité intrinsèque de « l’esprit » japonais, à même de surmonter toute difficulté, comptent bien s’engager dans cette aventure au mieux hasardeuse, pas le choix : il faut profiter immédiatement de ces atouts – d’où l’assaut sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, destiné à porter d’emblée un coup fatal aux États-Unis (qui s’en remettront toutefois très vite), et une conquête accélérée de ce que les Japonais appelleront la « Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale ». Très vite, la quasi-totalité des possessions coloniales européennes dans la région tombent entre les mains des Japonais (qui en avaient déjà annexé quelques-unes auparavant, dont l’Indochine française en 1940), et les Alliés sont contraints de reculer partout. L’avancée fulgurante des troupes japonaises donne alors l’impression d’être irrépressible…

 

Mais, à partir de la bataille de Midway (début juin 1942 ; à peine six mois après Pearl Harbor, donc !), l’armée japonaise cesse d’avancer… et, bientôt, elle recule. Les prévisions de Yamamoto (et de bien d’autres) commencent à se vérifier, et nombreux sont ceux qui conçoivent d’ores et déjà que la guerre est perdue – elle durera pourtant encore trois ans !

 

Fait crucial : l’économie américaine permet de produire en masse des bateaux ainsi que des avions qui, non contents de rattraper le retard technologique initial sur le Japon, le dépassent bien vite – l’enfoncent, même ; et, en termes quantitatifs, c’est encore plus saisissant. L’économie japonaise ne peut tout simplement pas suivre : elle ne dispose pas des ressources suffisantes pour ce faire. Les navires et avions que les Japonais produisent de leur côté sont toujours moins performants, moins fiables (au point où de nombreux avions trop hâtivement conçus présentent le risque de se désintégrer en vol !) et de toute façon pas assez nombreux… Et il en va à vrai dire de même de leurs soldats – toujours plus jeunes, toujours moins bien formés ; et tout particulièrement les pilotes, en fait, en contraste flagrant avec la situation au début de la décennie.

 

Effrayer pour négocier

 

Bien sûr, les dirigeants de l’armée nippone ne sauraient tenir ce discours à leur propre peuple, civils ou militaires. Jusqu’aux derniers jours du conflit, alors même que la réalité de leur situation se fait de plus en plus palpable, ils continuent de prétendre que la victoire est inéluctable, voire proche – et sont relayés par une propagande médiatique tout aussi confiante. Pourtant, des revers sont notables, qui ne peuvent pas totalement échapper aux Japonais… Mais ils sont systématiquement présentés comme ayant été « prévus » : en fait, ces prétendus revers font pleinement partie du plan qui assurera la victoire du Japon ! Ne serait-ce qu’envisager la possibilité de la défaite est hors de question : la supériorité de « l’esprit » japonais ne le tolère pas.

 

Mais, sur le terrain, la réalité est tout autre. Les officiers savent, sans doute, et très vite, que la défaite du Japon est inévitable. Dès lors, la tâche de l’armée évolue : il ne s’agit plus de vaincre, mais de résister suffisamment pour imposer aux Américains de négocier la « meilleure » paix possible. La stratégie globale connaît dès lors des errances significatives (et à terme dramatiques, même sans évoquer pour l’heure la question des kamikazes : l’armée japonaise abandonne littéralement des dizaines, voire des centaines de milliers de ses soldats, à charge pour eux de mener avec leurs propres moyens une longue guerre de guérilla...).

 

Mais même l’opération Shô (« Victoire »), dans les Philippines, en octobre 1944, tient pour une bonne part de la tentative de bluff : il s’agit de leurrer les Américains quant aux troupes et aux moyens dont le Japon dispose encore… ceci, afin de leur faire peur – et donc, car c’est bien le propos, de leur faire entendre que la victoire, même inéluctable, leur coûtera très, très cher. Mieux vaut donc pour eux négocier au plus tôt, et en des termes relativement favorables au Japon – lequel n’est plus en mesure d’espérer davantage.

 

C’est justement alors qu’ont lieu les premières frappes kamikazes, à partir donc du 25 octobre 1944. Et c’est tout sauf une arme secrète : son pouvoir de dissuasion tient pour une part essentielle à la parfaite connaissance de l’ennemi quant à ce dont il s’agit ! Efficacité matérielle de la stratégie mise à part (j’y reviendrai), l’effet est d’une certaine manière atteint : les Américains développent une véritable psychose des attaques suicides… Mais peut-être l’effet souhaité par les Japonais va-t-il en fait un peu trop loin ? Le « fanatisme » que les Américains croient déceler chez les kamikazes pèsera sans doute d’un certain poids, quitte à ce que ce soit en guise de prétexte, dans la décision d'employer la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki – car, face au « mythe » savamment entretenu des « cent millions de Japonais » prêts à combattre pour leur patrie et leur empereur jusqu’à la mort, à l’instar de ces glorieux pilotes des missions suicides, se développe alors chez les Américains un « mythe » parallèle, celui des « 100 000 vies américaines » que le champignon nucléaire doit permettre d’épargner...

 

Le suicide d’une nation

 

Les kamikazes, par une cruelle ironie de l’histoire, sont finalement un symptôme plus qu’éloquent d’une nation aux abois, que les militaires et autres dévots ultranationalistes poussent littéralement au suicide.

 

La stratégie kamikaze, telle qu’elle a été conçue et mise en place par l’amiral Ônishi Takijirô, aussi horrible qu’elle soit, ne pouvait être dans son esprit qu’une solution ponctuelle, temporaire – ce qui faisait partie du coup de bluff plus global de l’opération Shô. Mais, en quelques semaines, au plus quelques mois (mais rappelons que moins d’un an s’écoulera entre le premier assaut kamikaze et la reddition du Japon), cette stratégie ponctuelle tend toujours un peu plus à devenir structurelle – à définir en fait une stratégie globale, systématique, de l’armée et de la marine impériales. Les kamikazes devaient être une exception, des troupes « spéciales » à proprement parler, mais l’éthique militaire japonaise en étend sans cesse la portée et le champ d’application.

 

L’exaltation des kamikazes par la propagande joue tout d’abord du mode héroïque – les kamikazes sont littéralement déjà des kami, et, selon la formule devenue rituelle, ils se retrouveront tous au Yasukuni. Mais, progressivement, cette représentation tend à s’effacer au profit d’une autre, qui en fait, d’une certaine manière, « des Japonais comme les autres ». Dès lors, tous les Japonais peuvent connaître leur gloire – les « cent millions de Japonais » seront autant de « joyaux brisés » en leur temps, autant de « boucliers de l’empereur », autant, enfin, de fleurs de cerisier : le symbole parfait de l’âme japonaise, la beauté d’autant plus saisissante qu’elle est très fugace – et se réalise pleinement dans la mort.

 

Les militaires endoctrinés (en même temps que responsables de cet endoctrinement massif) prônent bel et bien le suicide de la nation entière. Les Japonais ne se rendent pas – seuls les lâches se rendent, c’est indigne des soldats de l’empereur. Les Japonais se battront donc jusqu’au bout – jusqu’à la mort.

 

La propagande met en avant une culture tragique et souvent morbide du Japon ancien ; qu’elle déforme forcément au prix de nombreuses simplifications d’ordre rhétorique… Il n’y a pas d’atavisme suicidaire au Japon. Mais on pioche bel et bien nombre d’anecdotes édifiantes dans les siècles passés, éventuellement dans Le Dit des Heiké, etc., tandis que le Hagakure et d’autres œuvres du genre fournissent l’arrière-plan philosophique de l’entreprise : les « études nationales » ont le vent en poupe, qui reviennent, avec l’intellectuel d’Edo Motoori Norinaga, inspiration essentielle, sur la culture autochtone millénaire du Japon (un exemple éloquent, ici : le nom des quatre premières escadrilles kamikazes, choisi par Ônishi Takijirô lui-même, figure dans un unique poème waka de Motoori, définissant justement l’âme japonaise par la référence devenue incontournable à la fleur de cerisier). Tout ceci peut souvent se résumer en une idée simple : la belle mort rachète la défaite. La victoire au prix de compromissions est une honte – survivre à la défaite une plus grande honte encore. Il faut mourir !

 

En fait, mourir devient même désirable – pas seulement envisageable, mais un véritable objectif : les Japonais ne se battent plus pour vaincre, mais pour mourir ! C’est totalement invraisemblable, au plan de la stratégie militaire – mais c’est semble-t-il un fait constaté, dont parlait notamment Takahashi Tetsuya dans Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni...

 

Et c’est donc la nation entière qui, sur ces bases, doit se montrer prête à accomplir le sacrifice ultime, le plus beau des sacrifices : cet honneur incomparable consistant à mourir dignement pour l’empereur.

 

Et qu’importe, à cet égard, si un certain nombre de ces officiers si pointilleux quant à l’honneur et à la gloire de mourir dignement, le moment venu, se montreront au-dessous de tout – fuyant en abandonnant leurs hommes un peu partout dans l’Asie et le Pacifique, se précipitant à la rencontre des Russes envahissant tardivement la Mandchourie pour être faits prisonniers sans combattre, ou, dans les premiers jours d’août 1945, abusant de leurs privilèges pour se livrer à un pillage en règles des ressources raréfiées au Japon même… Sans doute ne faut-il pas trop s’y attarder, ces comportements ne sont pas forcément significatifs ; mais ne l’oublions pas pour autant...

AUX SOURCES

 

Bien sûr, l’idée même des kamikazes n’est pas apparue d’un bloc, surgissant comme par magie du képi d’Ônishi Takijirô. Et la décision d’envoyer tant de jeunes hommes à la mort ne s’est pas davantage faite sur un coup de tête – elle a été mûrement réfléchie, et guère aisée à prendre…

 

Mais il faut à ce stade mettre en avant la singularité des kamikazes. Il ne s’agit pas, dans leur cas, d’une décision individuelle et sur le moment ; même si les kamikazes étaient tous censés être volontaires (mais nous aurons l’occasion de voir que ce n’était pas toujours le cas, et que la pression sociale annihilait de toute façon tout libre arbitre en l’espèce), il n’en reste pas moins que les attaques suicides étaient planifiées et ordonnées par la hiérarchie militaire – et qu’il s’agissait délibérément d’envoyer des jeunes hommes à la mort, sans la moindre possibilité de s’en tirer ; enfin, le phénomène, même envisagé d’abord de manière relativement ponctuelle (mais il deviendra bien vite structurel), avait par ailleurs quelque chose de massif dans ses implications stratégiques.

 

Il faut prendre tout cela en compte – et c’est ici, sans doute, qu’intervient le problème mentionné plus haut quant à l’emploi du mot « kamikaze » dans tout autre contexte que celui du Japon de 1944-1945 ; je ne prétendrais pas forcément que c’est systématiquement inapproprié, mais il faut bien peser cette spécificité historique.

 

Dans la culture japonaise classique (mais retouchée)

 

Bien sûr, la culture japonaise, éventuellement retouchée par la propagande, fournit nombre de précédents censément édifiants – à ceci près, donc, que ces précédents n’en sont pas toujours : dans la litanie des samouraïs qui prennent leur propre vie, par seppuku ou autrement, depuis au moins les événements de la fin du XIIe siècle (voir les Dits de Hôgen, de Heiji et des Heiké), la liberté du « choix » est certes régulièrement ambiguë, et l’on compte occasionnellement des suicides « d’accompagnement » qui deviennent des suicides de masse – des choses dont j’avais parlé en chroniquant La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet. Pourtant, la situation de 1944-1945 ne correspond jamais tout à fait – même si cela relève en fait d’une forme de casuistique.

 

Les anecdotes édifiantes (que les manuels scolaires, unifiés et contrôlés par l’armée, mettent toujours en avant, et avec un biais « civique » marqué – voir notamment le récit de la bataille de Dan-no-ura instrumentalisé) sont de la partie, mais aussi des choses plus abstraites, relevant davantage de la philosophie, dont le Hagakure. Il y a bien là tout un substrat culturel qui a permis à l’idée des kamikazes d’éclore, mais il y fallait sans doute quelques précédents plus tangibles, témoignant d’une certaine évolution, dans l’histoire récente du Japon.

 

Balles humaines et dieux de la guerre

 

Or il y en avait, de ces précédents – même si « fabriqués », assez souvent… En fait, si l’on ne peut mettre de côté ce substrat culturel que j’évoquais à l’instant, millénaire, les sources véritables de la stratégie kamikaze n’interviennent qu’à partir du Japon de Meiji au plus tôt.

 

Plus précisément, il faut s’arrêter ici sur la guerre russo-japonaise de 1904-1905 : cette victoire nippone inattendue, et qui a stupéfait le monde blanc, a coûté extrêmement cher au Japon, dont les pertes en vies humaines furent autrement colossales que celles de l’empire russe, même défait – la faute à des généraux bornés et incompétents, qui n’attachaient aucune importance à la vie de leurs soldats (sans doute y en a-t-il dans toutes les guerres, en France on penserait plutôt aux tranchées une décennie plus tard…) ; mais cela allait plus loin, il y avait l’idée que ces soldats pouvaient être sciemment envoyés à la mort, et devaient composer avec ce fait : nul programme d’ampleur alors, nul projet franc du collier à cet égard, mais déjà une conception qui nous rapproche des kamikazes. D’autant, peut-être, que le sanctuaire du Yasukuni gagne approximativement à cette époque sa portée cultuelle autant que symbolique – ce n’est plus la guerre de Boshin, ni même la Première Guerre sino-japonaise, déjà significative pourtant ; et le shinto d’État est davantage constitué.

 

En 1932, les choses deviennent plus marquées : lors d’un cours conflit suivant de peu l’invasion de la Mandchourie, l’année précédente, les Japonais attaquent et bombardent Shanghai ; s’y illustrent trois soldats du génie, qui, le 22 février, usent d’un dispositif très artisanal (en gros une bombe au bout d’une longue pique de bambou) pour percer les fortifications chinoises – avec succès ; mais ils se sont lancés dans cet assaut en sachant très bien qu’ils ne pourraient pas se protéger de la déflagration… Ils mourraient forcément. Le caractère volontaire de cette attaque est semble-t-il assez douteux, mais il a été mis en avant par la presse ; et l’histoire a retenu les noms des trois soldats : Eshita Takeji, Kitagawa Jô et Sakue Inosuke : on les appelle collectivement « les trois héroïques bombes (ou balles) humaines »… C’est une pure construction propagandiste, coordonnée par l’armée et les médias, toujours avides de « beaux récits de guerre » ; et ceci également compte dans la genèse du phénomène kamikaze.

 

Puis nous passons au 7 décembre 1941, l’attaque de Pearl Harbor : l’assaut ne se limite pas au bombardement de la base par les avions japonais ; il implique aussi des minuscules sous-marins dits « de poche », au nombre de cinq, et comportant chacun deux membres d’équipage. À la différence des aviateurs, ces sous-mariniers savent qu’ils n’ont à peu près aucune chance de s’en sortir vivants ; ils savent aussi que leur rôle est crucial pour le succès de l’opération… L’un de ces dix hommes commet la faute de goût de survivre – et, pire encore, d’être fait prisonnier : il sera conspué. Mais les neuf autres ? On les appelle bientôt « les neuf dieux de la guerre ». La presse met en avant leurs noms et loue leur gloire. Plus encore que les « balles humaines » de Shanghai, ils deviennent des symboles, dûment célébrés par l’armée et les médias. Caractère ponctuel mis à part (et la survie improbable du dixième homme…), on est là en présence d’une forgerie idéologique qui présage de bien des aspects des futurs kamikazes, trois ans plus tard.

 

Le « choc corporel » (tai-atari)

 

Mais il faut y ajouter une dernière dimension, tenant cette fois davantage à l’improvisation : à plusieurs reprises, des pilotes japonais dont l’appareil avait été touché, et qui ne pensaient plus avoir aucune chance de s’en tirer, choisissaient de se projeter contre un navire ennemi ou un autre avion, dans l’idée d’infliger le maximum de dégâts en mourant (notons au passage que cette pratique n’était pas spécifiquement japonaise : sur les fronts européens, cela a eu lieu à plusieurs reprises). On ne peut parler de kamikazes en l’espèce, car le choix se faisait individuellement et en improvisant : le pilote au départ de sa mission ne partait pas avec la certitude de mourir, mais faisait lui-même ce choix, sur le moment, quand toute opportunité de survie paraissait inconcevable. Ces comportements, quand on pouvait les connaître (dans le chaos de la bataille navale et aérienne, loin des caméras japonaises, cela n’avait rien d’évident), étaient bien sûr célébrés par les médias – d’autant qu’en certaines occasions, on avait pu constater que cette tactique pouvait infliger des dégâts redoutables : en certains cas, un unique avion bien placé pouvait à lui seul couler un gros bâtiment !

 

On parlait dans ce cas de tactique du « choc corporel », ou tai-atari. Et ces quelques exemples ont suffisamment marqué certains officiers pour les amener à constituer une véritable « théorie » du « choc corporel ». Finalement, c’est de là que découle à proprement parler le phénomène kamikaze : ces prédécesseurs n’étaient donc pas des kamikazes – mais ces derniers faisaient techniquement la même chose, simplement (mais c’est une différence essentielle) en partant spécialement pour se comporter ainsi, conformément aux ordres de leur hiérarchie. Sans nul doute, ces divers rapports ont contribué à ce que l’amiral Ônoshi Takijirô soumette enfin le projet des « unités d’attaque spéciales ».

 

Notons cependant que la théorie du « choc corporel » a eu une portée plus ample – en étant également étendue aux charges suicides souvent menées par les fantassins japonais quand la bataille terrestre était visiblement perdue, puisque se rendre était impensable ; les exemples ne manquent pas, ainsi à Iwo Jima. Même chose concernant ces soldats qui se jetaient sous les chars avec des ceintures de grenades, etc.

VARIÉTÉ DES KAMIKAZES

 

On ne parle pas de kamikazes dans ces derniers cas – même s’il s’agit bien d’attaques suicides, et dites tai-atari. Mais le terme « kamikazes », ou peut-être plus exactement celui de tokkôtai, de manière tout à fait officielle, peut cependant être employé dans différentes situations, et recouvrir diverses catégories de personnes.

 

Différentes armes

 

Quand on dit « kamikazes », on pense aussitôt à des pilotes d’avions – c’est la représentation la plus courante du terme, et sans doute à bon droit. Cependant, les kamikazes, même au sens le plus strict, n’étaient pas tous des pilotes, et, quand ils l’étaient, ce n’était pas toujours des mêmes avions : les Zéros n’étaient pas les seuls appareils employés en pareil cas ; on trouvait aussi des appareils plus lourds, des sortes de bombardiers...

 

Mais, à l’autre bout du spectre, il faut mentionner les minuscules Ôka : des bombes pilotées, larguées par un bombardier, et fonçant ensuite sur leurs cibles à une vitesse inouïe (les Ôka étaient propulsés par un moteur fusée, même si une bonne partie de leur temps de vol pouvait consister à simplement planer – en théorie...). Mais ces armes en apparence inventives n’ont cessé de faire la démonstration de leur inefficacité… Des dizaines, voire des centaines de pilotes sont morts à bord de ces appareils, sans jamais faire le moindre dégât significatif à l’ennemi – nombreux, en fait, étaient descendus avant même d’être largués par les bombardiers ! C’en était au point où les Américains, qui avaient constaté une baisse drastique du niveau de formation des pilotes japonais depuis Pearl Harbor et Midway, au point de parler de « tir aux pigeons », désignaient ces armes censément redoutables par le sobriquet « Baka »… soit « crétin » en japonais.

 

Mais les kamikazes ne se battaient donc pas que dans les airs : dans la lignée des sous-marins de poche des « neuf dieux de la guerre », les Japonais ont développé plusieurs armes navales réservées à des opérations suicides, et dès lors intégrées au nombre des tokkôtai. Certaines, les « bateaux-bombes » (de divers modèles), ont été régulièrement employées vers la fin de la guerre, et parfois avec efficacité – en cela, ces bateaux se rapprochaient des avions kamikazes (ou du moins des premiers d’entre eux). Mais d’autres de ces armes se sont avérées aussi inutiles et absurdes que les Ôka : les Kaiten, qui fonctionnaient sur un principe assez proche, puisqu’il s’agissait de « torpilles humaines ». Les Kaiten ont été un des secrets les mieux gardés de la marine impériale à la fin de la guerre – nul ne devait en parler, rien ne devait filtrer à leur propos. C’étaient pourtant des armes désastreuses… Là encore, quasiment aucun dégât significatif infligé à l’ennemi – par contre, de très nombreux accidents à l’entraînement : nombre de « pilotes » de Kaiten sont mort noyés dans leurs appareils mal conçus, sans même être en mission !

 

Différents soldats

 

Appareils mis à part, les profils des kamikazes eux-mêmes étaient aussi très divers. Je ne saurais me livrer à une sociologie des tokkôtai, même si le livre contient quelques éléments en ce sens – ainsi concernant la part des étudiants parmi les kamikazes : ils n’étaient pas majoritaires, environ un quart des effectifs, mais ils témoignaient d’une évolution significative à un niveau plus global – à mesure que la guerre s’éternisait, le Japon, qui n’avait plus guère le choix, a été amené à faire feu de tout bois… La présence de ces pilotes-étudiants aura quelques conséquences notables concernant les témoignages que les kamikazes nous ont laissés, mais ça, j’y reviendrai plus tard.

 

Tenons-nous-en aux pilotes – et à la question de leur formation. Comme dit plus haut, avant le déclenchement de la guerre du Pacifique, les pilotes japonais ne disposaient pas seulement des meilleurs appareils disponibles, avec les fameux Zéros, ils étaient aussi parmi les mieux formés au monde : ils n’engageaient pas le combat avant d’avoir effectué plusieurs centaines d’heures de vol, bien plus que les pilotes de toute autre nation ; par ailleurs, à cette première formation, il fallait en ajouter une seconde, sur le terrain – car le Japon était en guerre bien avant Pearl Harbor, dans le contexte de la Seconde Guerre sino-japonaise, à partir de 1937 ! Que ce soit au regard de la formation initiale ou de l’expérience de la guerre, les pilotes japonais avaient plusieurs longueurs d’avance sur tous leurs adversaires, et au premier chef les Américains.

 

Les pilotes constituaient alors l’élite de l’armée nippone, et étaient révérés comme tels. Mais, le conflit s'éternisant, le Japon a dû revoir ses ambitions à la baisse… et drastiquement. Plusieurs lois n’ont eu de cesse d’abaisser l’âge de la conscription (le plus jeune des kamikazes, Araki Yukio, avait dix-sept ans ; une célèbre photographie le montre avec ses camarades guère plus âgés, et tout sourires – il tient un petit chiot dans les bras…). La levée en masse ne permettait pas d’effectuer le moindre tri. Les étudiants ont été un temps protégés contre l’incorporation, mais cette politique a dû elle aussi être abandonnée : si les étudiants en médecine ou en sciences dites « dures », considérés comme vitaux pour l’avenir du Japon, ont été épargnés, ceux des autres disciplines, lettres, droit, sciences humaines, etc., ont dû rejoindre les rangs de la troupe (où leur statut antérieur de « planqués » ne facilitait pas exactement leur insertion, souvent…). Il existait encore des passe-droits à cette époque, mais généralement d’un autre ordre : on tendait ainsi à protéger « un peu » (c'est-à-dire en ne les sélectionnant pas en priorité, mais ils n'étaient pas épargnés à terme) les soldats mariés, les fils uniques, éventuellement les fils aînés ; et les fils d’officiers supérieurs…

 

Le tri n’était donc plus à l’ordre du jour, le Japon perdant sans cesse du terrain sur tous les théâtres d’opérations. Cela valait à l’évidence pour l’infanterie, l’armée qui consommait le plus d’hommes, mais aussi pour la marine et surtout les pilotes (en fait rattachés à l'armée ou à la marine), d’une importance essentielle dans le Pacifique. Concernant ces derniers, les heures de vol préalables à l’envoi sur le front ont donc été elles aussi drastiquement diminuées… jusqu’au point où on a peu ou prou décidé de s’en passer. Bien sûr, c’était vrai avant tout dans le cas des kamikazes...

 

La première mission kamikaze avait été conduite, dans les Philippines, le 25 octobre 1944, par un jeune as du nom de Seki Yukio, commandant l’escadrille Shikishima ; les médias en ont fait un héros… mais lui-même, s’il avait bien sûr accepté la mission (comment refuser ? J’y reviendrai), avait fait part en privé de son scepticisme à l’égard de cette stratégie – et, à vrai dire, de sa certitude qu’il s’agissait là d’un absurde gâchis. Seki n’était pas fanfaron, mais il savait qu’il était un très bon pilote : on exigeait de lui qu’il meure, alors qu’il aurait pu survivre pour livrer combat plus longtemps, et faire bien plus de dégâts à l’ennemi ! Mais il n’avait pas le choix : quittant la base de Mabalacat après avoir partagé le saké avec ses hommes, il a conduit la première escadrille kamikaze au feu… et c’est semble-t-il son avion qui, en s’écrasant sur le USS St. Lo, un porte-avions d’escorte, a coulé le bâtiment : la première attaque kamikaze, à cet égard, fut un succès. Mais le commandement a bientôt (mais trop tard…) dû se ranger à l’opinion critique de Seki : gaspiller des pilotes doués n’avait pas de sens – à vrai dire, les assauts kamikazes impliquaient aussi de gaspiller des avions qui, en si mauvais état fussent-ils, auraient pu servir plusieurs fois… La conscription visant toujours plus de monde, les exigences ont été revues à la baisse… et la formation considérablement écourtée, donc – au point où elle ne consistait presque plus en rien, aux antipodes de la situation en 1941.

 

Au point, en fait, du cynisme le plus déshumanisant. On ne pouvait alors tout simplement pas entraîner les apprentis kamikazes avec de vrais appareils, soit « en vol » ; il n’y avait pas assez d’avions pour cela, on en avait autrement besoin ailleurs, outre qu’ils étaient dans un état toujours un peu plus déplorable… Les apprentis kamikazes, à la fin de la guerre, s’entraînaient donc au sol, sur des châssis de bois imitant grossièrement les cockpits. Le cours accéléré ne pouvait s’embarrasser de superflu : ils n’apprenaient donc pas à se poser, puisqu’ils n’en auraient jamais besoin : leur première mission serait aussi leur dernière… Et d’autres aspects du pilotage étaient presque autant négligés, qui ont grevé l’efficacité de ces ultimes kamikazes – lesquels avaient du mal à s’orienter, et pouvaient donc perdre leur escadrille en traversant une couche nuageuse, par exemple ; tandis que d’autres, au moment de se précipiter sur les navires ennemis, et dans la panique, ne parvenaient pas à identifier leurs cibles, et s’écrasaient, sinon dans la mer et sans faire le moindre dégât (le cas le plus fréquent de manière générale...), sur des liberty ships bien moins coûteux et cruciaux que les porte-avions qui constituaient le plus souvent leur véritable objectif…

 

Il faut y ajouter un problème qui se posait dès le début de l’emploi des kamikazes ou presque, mais qui n’en est devenu que plus sensible à mesure que les mois passaient et que le niveau des recrues diminuait : afin de causer des dégâts maximum, les avions