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CR Imperium : la Maison Ptolémée (26)

Publié le par Nébal

Peinture représentant Sabah, une des martyres de l'assaut du campement atoniste d'Heliopolis par les zélotes de la Maison mineure Arat

Peinture représentant Sabah, une des martyres de l'assaut du campement atoniste d'Heliopolis par les zélotes de la Maison mineure Arat

Vingt-sixième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl, et le Docteur Suk, Vat Aills.

 

I : L'ÉVACUATION DE LA NOBLE DAME

 

[I-1 : Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Blokvoord] Ipuwer vient contre toute attente de sauver Linneke Wikkheiser de l’assaut d’un turei, dans sa propre villa, et reste sur place un moment. Cette très belle demeure est bien sûr très agitée… Ipuwer a appelé la sécurité de la résidence avant même que le propre chef de la sécurité de la noble étrangère, Blokvoord, ait eu le temps de réagir ; les servantes également se sont empressées de répondre à l’appel, et ont évacué une Linneke Wikkheiser traumatisée, maculée du sang du majestueux animal qui a bien failli lui arracher la gorge.

 

[I-2 : Ipuwer : Blokvoord, Linneke Wikkheiser ; comte Meric Wikkheiser] L’espace d’un instant, Blokvoord et les autres occupants de la maison ont inévitablement suspecté le coup monté… Mais le froid garde du corps a vite repris ses esprits : il a assisté à la scène, il a vu – mais avec un temps de retard sur Ipuwer et dans l’incapacité de réagir aussi vite que lui – le turei agresser sa maîtresse… Il sait, tout au fond de lui, qu’Ipuwer a agi sur le coup d’une impulsion déterminante, et a bel et bien sauvé la vie à la demi-sœur du comte Meric. Et Blokvoord le fait clairement comprendre, ce qui suffit à persuader ses hommes ainsi que les autres domestiques.

 

[I-3 : Ipuwer : Blokvoord, Labaris Set-en-isi ; Linneke Wikkheiser] Ipuwer s’avance vers Blokvoord, accompagné de son ami Labaris Set-en-isi. Il fait la remarque que la villa de Linneke Wikkheiser fourmille d’invités divers et variés, qu’il va falloir évacuer dans le calme et en faisant en sorte qu’ils n’ébruitent pas ce qui s’est passé… mais sans doute est-il déjà trop tard pour cela. Par ailleurs, il faut bien entendu s’assurer de leur identité avant de les autoriser à partir – mais Ipuwer ne doute pas que Blokvoord connaît bien son travail… Certes – mais il a une priorité : évacuer Linneke Wikkheiser elle-même – et par-là il entend la faire quitter Gebnout IV au plus tôt ; sur l’heure en fait : quelques minutes plus tard seulement, la noble dame emportée par une crise de panique monte à bord d’un ornithoptère à destination de l’astroport d’Heliopolis. Ipuwer avance qu’il faudrait aussi relever les différentes entrées de la résidence – et suppose qu’un tel assaut imposait à quelqu’un dans les environs immédiats de faire usage d’un procédé technique pour manier la bête, c'est commun chez les dompteurs de l’Imperium ; Blokvoord est d’accord – mais Labaris Set-en-isi, sans contester la pertinence de cette mesure, rappelle aux deux hommes que les tureis sont des animaux connus pour leur vive intelligence, et par ailleurs suspectés d’être plus ou moins sensibles à une forme de… télépathie ? Ce qui pourrait encore compliquer la donne… à condition bien sûr d’accorder du crédit à cette spéculation pas forcément bien étayée. Blokvoord n’apprécie visiblement guère le comportement d’Ipuwer – qui ne se prive pas de lui donner des ordres, en le prenant un peu de haut… Mais le siridar-baron jouit toujours d’une sorte d’effet de sidération après son exploit, et Blokvoord, même s’il n’apprécie pas, sait bien que son interlocuteur a raison de bout en bout…

 

[I-4 : Ipuwer : Blokvoord, Labaris Set-en-isi, Ludwig Curtius ; Linneke Wikkheiser, Kiya Soter] Ipuwer n’insiste pas, et Blokvoord lui en sait sans doute gré ; le chef de la sécurité de Linneke Wikkheiser met en place les mesures adéquates (à l’évidence prévues dans des protocoles mûrement réfléchis ; par ailleurs, il est clair que la villa n’a pas été choisie seulement en raison de son luxe et de son bon goût : c’est un bâtiment bien conçu au regard des impératifs de la sécurité, et aisé à « verrouiller » ; tout indique que Blokvoord avait eu son mot à dire à cet égard). Ipuwer aimerait envoyer Labaris Set-en-isi fureter un peu dans la maison, mais son vieil ami se heurte bientôt à un obstacle : si le chef de la Maison Ptolémée bénéficie d’une certaine liberté de mouvement, elle ne s’étend pas vraiment, ou pas suffisamment, à ses comparses (dont son maître d’armes Ludwig Curtius, jamais bien loin). Labaris offre néanmoins ses services à Blokvoord, sur la suggestion d’Ipuwer : sans être un spécialiste en matière de sécurité, il a eu l’occasion de vivre des moments guère orthodoxes, ce qui confère un intérêt potentiel à son assistance. Blokvoord l’autorise à participer aux interrogatoires, mais doit bientôt quitter les lieux lui-même, confiant à ses meilleurs agents le soin de régler les problèmes sur place : lui s’empresse de rejoindre Linneke Wikkheiser à Heliopolis. Ipuwer l’assure qu’il va de ce pas faire sécuriser l’astroport par ses troupes (via Kiya Soter) – le tarmac sera désert, réservé à l’évacuation de la noble dame ; là, elle montera dans un vaisseau d’interface de la Guilde – et l’affaire ne sera dès lors plus du ressort de la Maison Ptolémée.

 

[I-5 : Ipuwer : Kiya Soter, Apries Auletes, Linneke Wikkheiser] Quelques heures plus tard à peine, Ipuwer a des échos de la situation à Heliopolis ; guère habitué à ce genre d’opérations, Kiya Soter ne s’est pas montré très habile – et des usagers de l’astroport n’ont pas manqué de s’interroger sur ce qui se passait au juste, les pires rumeurs ont commencé à se répandre… Ce que voyant, Apries Auletes, chef de la police de Gebnout IV et très lié aux affaires de l’astroport d’Heliopolis, a pris en mains les opérations avec l’accord du général Soter (ils partagent ce même grade) ; lui s’est montré très compétent, d’une grande efficacité – et Ipuwer comprend sans peine que cette intervention est en même temps un message à lui destiné, après un entretien lourd de non-dits quelque temps auparavant : Apries Auletes est notoirement pourri, et ne fera rien pour contredire cette image au fond très factuelle, mais il sait y faire – et Ipuwer a besoin de lui. Le siridar-baron, qui reconnaît en son for intérieur qu’il s’agissait de toute façon d’une opération de police plutôt que d’une opération militaire, en prend bonne note, et prévoit de récompenser le chef de la police avec une très bonne bouteille… ou même une caisse de très bonnes bouteilles. Et peut-être faudra-t-il lui confier l’enquête ? Il est le chef de la police, après tout… En tout cas, l’évacuation s’est bien passée ; la Guilde, prévenue, a complété les mesures de sécurité entreprises par les services de la Maison Ptolémée à l’astroport, en fournissant exceptionnellement un vaisseau d’interface réservé à Linneke Wikkheiser et aux quelques membres de sa suite qui l'ont accompagnée dans l'urgence.

 

[I-6 : Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Blokvoord] Plus tard encore, il est possible de dresser un bilan de l’opération de sécurité à la villa de Linneke Wikkheiser à Memnon. Il y avait beaucoup de monde à l’intérieur… mais personne de vraiment suspect. Les services de police et de renseignement, tant de la Maison Ptolémée que de la Maison Wikkheiser, n’ont jamais trouvé suffisamment d’éléments justifiant des mesures judiciaires… ou plus expéditives. Chou blanc. Ipuwer sait cependant que Linneke Wikkheiser n’a pas quitté la planète toute seule, elle était donc accompagnée d’un certain nombre de membres de sa suite, dont Blokvoord bien sûr ; leur cas est différent… mais ce n’est plus du ressort de la Maison Ptolémée.

II : LES AFFAIRES – PAS LES AMOURS

 

[II-1 : Németh : Cassiano Drescii, Dame Loredana, Lætitia Drescii] Németh se démène pour trouver (ou retrouver) des alliés. Elle a déjà parlé à Cassiano Drescii, afin qu’il fasse office d’envoyé diplomatique auprès de la Maison Ophélion. L’écrivain lui-même lui avait suggéré de confier une tâche similaire à sa mère, Dame Loredana, auprès de la Maison Corrino, cette fois (Németh pensait d’abord l’adjoindre à Cassiano, mais celui-ci avait avancé que c’était une redondance inutile, et elle avait été convaincue) ; moins sûr de lui, il avait néanmoins émis l’idée que sa propre épouse, Lætitia Drescii, pourrait contacter la Maison Kenric – sa Maison natale –, même s’il avait bien conscience que les relations entre les Kenric et les Ptolémée sont au mieux exécrables, et ce depuis des millénaires…

 

[II-2 : Németh : Lætitia Drescii] Le cas de Lætitia Drescii est bien particulier – il implique une entrevue particulièrement délicate. Par ailleurs, les nouvelles de ce qui s’est produit à Memnon incitent Németh à accélérer le mouvement… Elle lui adresse un message courtois, afin de s’entretenir avec elle autour d’un thé. Lætitia Drescii accepte toute naturellement l’invitation de son hôtesse.

 

[II-3 : Németh : Lætitia Drescii ; Cassiano Drescii] Németh, au fond, ne la connaît pas vraiment : elle était déjà l’épouse de Cassiano du temps pas si lointain où Németh était l’amante du volage Ophélion ; mais elles ne s'en fréquentaient que moins… d’autant que Németh, dans cette affaire, n’était pas sans souffrir d’un vague complexe d’infériorité – ou du moins séparait-elle son monde en « cercles » ; et si Cassiano se trouvait comme de juste dans les deux, Németh et Lætitia étaient quant à elles dans deux cercles distincts. Leur vague rivalité n’arrangeait bien sûr rien à l’affaire.

 

[II-4 : Németh : Lætitia Drescii ; « Lætitia Drescii », Cassiano Drescii, « Cassiano Drescii »] Mais les sentiments de Németh sont perturbés à un autre niveau : elle a en tête le comportement de la « fausse Lætitia Drescii », il y a de cela peu de temps, somme toute… Et l’effet s’avère tout différent de ce qu’il était concernant Cassiano : autant l’imposteur ayant pris la place de ce dernier était un homme profondément désagréable, aux antipodes du véritable personnage revu ultérieurement, qui s’était assagi par rapport à ses folles années, avait mûri, et avait largement remisé son arrogance naturelle pour se montrer des plus ouvert et serviable, autant la « vraie » Lætitia Drescii lui fait maintenant l’effet, si l’on ose dire, car c'est à rebours, d’une copie conforme de celle qui avait pris sa place – entendre par-là que l’épouse charmante mais effacée et qui s’ennuie, mise en situation, se révèle bien vite une femme à poigne, fine politique sans doute, et tout sauf une insignifiante évaporée… Cette collusion déstabilise quelque peu Németh… qui n’exclut pas l’idée d’un autre remplacement, mais sait ne pas avoir assez d’éléments en ce sens ; fine politique elle aussi, elle en prend bonne note et va de l’avant ; il ne lui échappe par ailleurs pas que son interlocutrice lui ressemble, d’une certaine manière : toutes deux semblent considérer qu’en raison de leur sexe, elles n’ont jamais été traitées à la mesure de leurs talents… et de leurs ambitions. Une chose par ailleurs apparaît clairement à Németh, car son invitée n’en fait pas mystère : Lætitia Drescii ne lui est en rien hostile – elle n’est pas le moins du monde jalouse de l’ancienne maîtresse de son époux, et se moque totalement de ce qui s’est produit à l’époque ; en fait, elle se moque tout autant de ce qui pourrait se produire à l’avenir…

 

[II-5 : Németh : Lætitia Drescii ; Cassiano Drescii] Németh la reçoit avec toute la courtoisie nécessaire – s’excusant par ailleurs de ne pas lui avoir consacré davantage de temps depuis son arrivée sur Gebnout IV… Mais la dame ne réagit pas – elle sait qu’elle a été convoquée pour des affaires autrement importantes, et attend que Németh lâche le morceau. Aussi cette dernière ne s’embarrasse-t-elle pas outre-mesure des subtilités des faufreluches, presque au point de se montrer brutale : c’est la femme de la Maison Kenric qu’elle a conviée. D’une manière un peu vicieuse peut-être, celle-ci répond qu’elle est une Ophélion : « Ça va avec le mariage… » Mais elle fait marcher Németh – perfidement, elle rappelle simplement à la sœur du siridar-baron de la Maison Ptolémée qu’elle-même a été, pour un temps, une Ophélion… Et sans qu’il soit forcément nécessaire de ramener ce bon Cassiano sur le tapis. Mais, au fond, ces vieilles histoires de jupons, quelle importance ?

 

[II-6 : Németh : Lætitia Drescii ; Cassiano Drescii] Oui, elle gardé des liens marqués avec la Maison Kenric. Németh a donc besoin de son aide à cet égard… Bien sûr. Cassiano lui a parlé de cette histoire d’ « imposteurs »… Un bien curieux récit ! Mais sincère : ce bon vieux Cassiano lui a si souvent menti ! Elle sait reconnaître ses mensonges… Là, il était sincère, aussi abracadabrante soit cette histoire. Bref : Németh met en avant une insulte à la Maison Kenric, autant qu’aux Maisons Ophélion et Ptolémée. Peut-être… Mais, en tant que Kenric, elle est une « commerçante », n’est-ce pas ? Oh, elle ne fera pas dans les enfantillages inhérents à ce genre de rencontres, en prétendant ne pas avoir d’intérêt à agir en faveur de Németh… Justement parce qu’elle est une « commerçante », elle sait parfaitement qu’elle a de très bonnes raisons d’agir ainsi. Pour un certain prix, comme de juste… Il lui faudrait donc contribuer à rapprocher sa Maison de naissance de la Maison de naissance de Németh ? Oui, c’est bien de cela qu’il s’agit. Il s’agirait dans un premier temps de faire office d’intermédiaire – et d’informatrice, autant le dire, en révélant aux Kenric, et plus tard peut-être au-delà, la menace qui pèse sur Gebnout IV, et si ça se trouve d’ores et déjà sur l’Imperium tout entier. Oui, cela s’impose…

 

[II-7 : Németh : Lætitia Drescii] Mais Lætitia suggère à Németh de se projeter dans l’avenir : admettons, elle s’est rendue là-bas, elle a fait sa… commission… Et ensuite ? Elle revient sur Gebnout IV, très probablement – on ne multiplie pas les émissaires en pareil cas. Mais pour quoi faire ? Là-bas, on lui aura sans doute dit qu’elle est une Kenric avant tout… Donc une « commerçante », on y revient. Or Dame Németh elle aussi est une « commerçante ». Dès lors, l’évidence se fait jour : elle craint… non, elle ne craint pas, elle s’en accommode fort bien : elle sait, donc, qu’un accord entre les deux Maisons ne pourra qu’être commercial. Les marchands sont retors… Même quand on leur démontre que, mettons, leur boutique est sous le coup d’une menace terrible, ils s’empressent de renégocier le contrat d’assurance avant de faire quoi que ce soit pour se prémunir de la catastrophe. Cela risque d’être un petit peu la même chose…

 

[II-8 : Németh : Lætitia Drescii ; « Lætitia Drescii », Cassiano Drescii] Qu’est-ce que la Maison Ptolémée peut donc offrir à la Maison Kenric ? Németh prend le temps de réfléchir. Elle rappelle alors à Dame Lætitia que son double rôde toujours – sur Gebnout IV… ou ailleurs. Elle le sait – le bon vieux Cassiano lui en a parlé. Oui, c’est fâcheux… mais, à tout prendre, les Kenric pourraient considérer que cela n’intéresse véritablement que « sa pauvre petite personne », au fond. Sans doute Németh peut-elle jouer de cette carte avec les Ophélion – la menace galactique, la vieille alliance… Mais cette alliance n’existe pas entre les Ptolémée et les Kenric – et elle n’apprend rien à Németh : leurs deux Maisons se sont livrées à une longue et redoutable Guerre des Assassins, il y a des millénaires de cela – qui n’a pris fin que pour de pures raisons financières : les deux Maisons avaient bien perçu qu’un affrontement ouvert de ce type était beaucoup trop coûteux… Cette option semble donc avoir été remisée de côté, mais la situation depuis n’a donné au mieux qu’une paix armée et lourde de récriminations : tout récemment encore, les Kenric, ainsi que Németh le sait très bien, ont joué un rôle moteur dans les accusations portées au sein même du Landsraad contre la Maison Ptolémée – et, que cette dernière s’en soit aussi bien tirée, voilà qui n’a sans doute fait qu’accroître l’hostilité des Kenric… Parce que les Kenric sont des marchands, ils ne laisseront pas leurs vieilles haines les empêcher de conclure des accords fructueux ; mais, parce qu’ils sont des marchands, ils négocieront de manière très serrée pour en retirer de considérables bénéfices… Ils ne joueront certainement pas aux bons Samaritains, et, tout prêts qu’ils soient à protester de leur attachement à la grandeur de l’Imperium en situation « officielle », à l’évidence ils ne se satisferont pas de ce seul « bénéfice » pour le moins douteux ; d’autant qu’ils sont sans doute en position de force.

 

[II-9 : Németh : Lætitia Drescii] Németh suppose que Lætitia aurait quelques idées, des pistes « d’accords » à suggérer… Quoi donc ? Eh bien… la « probité » des Kenric est pour le moins douteuse, parfois – inutile de prétendre le contraire, elles parlent affaires, après tout. Peut-être, dès lors, faudrait-il se pencher sur les marchandises parfois… hétérodoxes qui transitent par Gebnout IV ? Németh suppose que c’est dans l’ordre des choses… Lætitia songe-t-elle à un accès privilégié au marché de Gebnout IV ? Non – au marché de Khepri. Németh l’avait compris, de toute façon… Elle répond qu'elle peut l’envisager, oui – mais la Guilde est de la partie : théoriquement, c’est elle, après tout, qui contrôle le marché franc de la lune de Khepri… Certes ! Alors la Maison Ptolémée ne sera pas tant une « commerçante » qu’une intermédiaire avisée, facilitant un accord avec la Guilde permettant aux Kenric de toucher leur part du magot… Bien sûr, cela sera très coûteux pour la Maison Ptolémée. Mais celle-ci, qui a tant à cœur la prospérité de l’Imperium, ne regardera sans doute pas deux fois à ce genre de dépenses, n’est-ce pas ?

 

[II-10 : Németh : Lætitia Drescii ; Abaalisaba Set-en-isi] Németh réfléchit, sans dire un mot, mais elle sait qu’il lui faut répondre rapidement. Puis elle dit que la Maison Ptolémée sera prête à négocier toute proposition officielle que la Maison Kenric lui adressera dans ce contexte. Parfait ! Même s’il ne s’agissait là que de pures spéculations, de projections dans l’avenir… Soit : Lætitia se rendra au plus tôt sur Eridani III, et, là-bas, laissera le soin de négocier à des « commerçants » bien plus habiles qu’elle pour ce genre de choses… À vrai dire, Németh le garde bien sûr pour elle, mais elle suppose qu’elle ferait bien d'agir de même – en confiant l’affaire à Abaalisaba Set-en-isi, par exemple…

 

[II-11 : Németh : Lætitia Drescii] Lætitia Drescii, devinant la fin de l’entrevue, adresse alors à Németh un grand sourire rayonnant, d’une extrême amabilité... puis se recompose en une fraction de seconde, sous les yeux de son interlocutrice, son « masque » habituel de charmante dame qui s’ennuie dans ce monde qui la dépasse… Elle partira dès le lendemain, Németh y veillera.

III : PLANIFIER LA RECONNAISSANCE DU DÉSERT

 

[III-1 : Vat, Ipuwer] Vat est de retour à Cair-el-Muluk. Il a élaboré un projet d’exploration du Continent Interdit, et tout particulièrement de la zone environnant la Tempête, qu’il entend soumettre à son seigneur – il demande donc une entrevue avec Ipuwer, tout juste rentré de Memnon quant à lui.

 

[III-2 : Vat, Ipuwer] Le Docteur Suk rend d’abord compte de ses découvertes sur place, avec précision, et notamment de sa compréhension des cartes des Atonistes de la Terre Pure – qui intéressent fort Ipuwer : Vat est maintenant en mesure de commencer, du moins, à expliquer comment les lire, et le siridar-baron, ainsi aidé, essaye de repérer des endroits où il s’est rendu. Le Docteur Suk a-t-il trouvé un moyen de pénétrer dans la Tempête ? Pas encore, non – mais c’est un point central de son projet d’expédition.

 

[III-3 : Vat, Ipuwer : Németh, Taharqa Finh, Nofrera Set-en-isi] Ipuwer aussi bien que Vat sont au courant des projets de Németh en la matière, impliquant Taharqa Finh et Nofrera Set-en-isi, que l’on peut donc y associer. Pour Ipuwer, l’expédition doit être à la fois scientifique et militaire – mais Vat insiste aussi sur la nécessité de la discrétion. Ipuwer avance alors qu’un commando d’une dizaine de personnes pourrait accompagner les trois scientifiques (en comptant Vat… qui redoute cependant que ses deux « collègues », âgés, ne fassent que ralentir des éléments plus solides ; ceci étant, Nofrera Set-en-isi, certes plus tout jeune, n’est pas fragile pour autant et est même en excellente santé – tandis que Taharqa Finh est un homme habitué à la dure, et dont on sait qu’il s’est déjà rendu dans le désert… seul, le cas échéant !). Il faut donc recruter des hommes rompus à ce genre d’exercice, habitués au désert (il y en a forcément dans les troupes d’élite), profitant de véhicules adéquats (des ornithoptères, notamment, mais aussi des véhicules terrestres) : les capacités militaires de la Maison Ptolémée sont limitées, mais la vitesse de réaction et la mobilité constituent de longue date ses meilleurs atouts. Bien sûr, insiste Ipuwer, la prudence est de mise – dans cette expédition qui doit être « de reconnaissance » : ses membres seront isolés dans un milieu on ne peut plus hostile… et ne seront probablement pas seuls. En fait, Vat suppose qu’il vaudrait mieux qu’une seconde troupe soit en mesure de rejoindre rapidement l’expédition au sens le plus strict – en se dissimulant dans les montagnes, sans doute…

 

[III-4 : Ipuwer, Vat] Mais se pose un gros problème de discrétion, de toute façon… Ipuwer en est bien conscient, Vat tout autant : les satellites de la Guilde sont braqués sur le Continent Interdit – ils ne manqueront pas de repérer l’expédition, même réduite à un unique petit commando… La Guilde se doute de toute façon de ce qu’envisage la Maison Ptolémée. Pour Ipuwer, l’aspect « militaire » de l’expédition doit être le plus éloquent – que la Guilde ne l’envisage guère comme autre chose qu’une prolongation des premières manœuvres de reconnaissance des légions des Ptolémée dans la région du Mausolée ; il suppose qu’elle montrera davantage les dents si elle perçoit la dimension scientifique de l’expédition. En même temps, il s’agit bien de mettre en place des protocoles d’observation scientifique – Vat envisage notamment de disposer des caméras aux meilleurs endroits pour filmer en permanence la Tempête ; ce qui, certes, coûtera cher…

 

[III-5 : Vat, Ipuwer : Taa, Thema Tena, Bermyl] Vat a par ailleurs envie de « débaucher » des Atonistes de la Terre Pure, pour qu’ils les accompagnent et leur fassent bénéficier de leurs connaissances du terrain et de leurs capacités de survie et de reconnaissance. Au prétexte, par exemple, de les « aider » à déterminer une route plus sûre pour leur Pèlerinage Perpétuel… Une mesure de salut public pour la Maison Ptolémée, prête à tout pour venir en aide à ses sujets, quelles que soient leurs convictions ! C’est un peu gros, sans doute… Mais l’idée ne déplait pas à Ipuwer – conscient toutefois que cela ne suffira pas pour « camoufler » la dimension scientifique et militaire de l’expédition. Les Sœurs de Taa ne connaissant sans doute pas assez bien le désert, si Vat trouve des Atonistes prêts à aider ainsi l’expédition, il aura la bénédiction d’Ipuwer ; mais c’est bien à lui de s’en charger.

 

[III-6 : Vat : Thema Tena, Bermyl] Le Docteur Suk envisage donc de se rendre à Heliopolis au plus tôt, pour s’entretenir avec Thema Tena, qui est sortie de l’hôpital, mais toujours sur place pour l’heure – il y a bien sûr d’autres campements atonistes de par Gebnout IV, mais Vat suppose qu’il vaut mieux s’entretenir directement avec la plus médiatique des figures du mouvement, même si elle nie avoir quelque autorité que ce soit au sein de sa foi, et ce d’autant plus qu’il l’a déjà rencontrée, notamment lors de son hospitalisation, d’ailleurs. Vat souhaite enfin y aller avec Bermyl.

 

IV : LA FOI DÉPLACE DES MONDES ENTIERS

 

[IV-1 : Bermyl, Vat : Thema Tena, Sabah, Armin Modarai] Bermyl accepte d’accompagner Vat auprès de Thema Tena… mais ne cache pas qu’il n’est pas très à l’aise à cette idée : le fiasco de l’opération qu’il avait lancée sur le campement des Atonistes de la Terre Pure afin de récupérer les cartes de Sabah a provoqué la mort de dizaines de pèlerins… et a failli coûter la vie à Thema Tena elle-même ! Vat en a bien conscience – mais il a besoin de ses services, et espère que le maître assassin saura prendre sur lui. Armin Modarai les accompagne également.

 

[IV-2 : Vat, Bermyl : Thema Tena, Hanibast Set, Apries Auletes] Ils se rendent donc au camp des Atonistes à côté d’Heliopolis, non sans craindre que les occupants ne les accueillent pas exactement à bras ouverts… En fait, ils ne semblent pas leur prêter beaucoup attention, ou du moins leur reprocher quoi que ce soit – d’autant que la visite du Docteur Suk à Thema Tena hospitalisée s’est sans doute ébruitée. Guère de changements autrement, depuis la dernière fois qu’ils étaient venus sur place… à une exception près, que perçoit bien Vat, surtout : si le camp n’a pas à proprement grandi, du moins reçoit-il la visite d’habitants d’Heliopolis curieux – pas prêts (pour l’heure du moins) à embrasser leur foi, mais ayant à leur égard un a priori bienveillant. Thema Tena, bien sûr, était déjà une figure médiatique séduisant bien au-delà de sa seule spiritualité, mais ça n’en est que plus vrai : sans doute les désastreux événements impliquant les zélotes de la Maison Arat ont-ils, par contrecoup, bénéficié à l’image des Atonistes de la Terre Pure et de leur figure emblématique – un contrecoup, éventuellement, de l’adroite politique entreprise sur place par Hanibast Set, avec l’appui répressif des forces de police d’Apries Auletes : les Atonistes sont devenus d’autant plus appréciables qu’ils avaient été les victimes des Arat quant à eux plus odieux et fanatiques que jamais… Le camp en est presque devenu une attraction locale – avec ses occupants « un peu bizarres mais très gentils »…

 

[IV-3 : Vat, Bermyl : Thema Tena, Pnebto, Armin Modarai] Vat procède comme la fois précédente – demandant à des Atonistes, au hasard, où trouver Thema Tena. C’est le petit jeu habituel – qu’elle encourage : elle n’a pas un statut différent des autres Atonistes, elle n’est pas leur « dirigeante », d’ailleurs sa tente n’est absolument pas distinguée des autres, etc. Mais tous savent très bien où elle se trouve : effectivement, sa tente, tout de même aux environs du centre du camp, ne se singularise en rien… si ce n’est par la foule, notamment d’Héliopolitains curieux, qui s’amasse tout naturellement devant son entrée. Thema Tena fait avec en souriant – elle connaît son rôle. Pnebto est également de la partie – le gentil vieux bonhomme, un peu fou, assurément naïf, et que tout le monde ne peut qu’aimer… Les rejoindre ne pose aucun problème : même pas besoin de jouer des coudes, Vat et Bermyl sont de ces gens que l’on laisse passer de toute façon. Thema Tena, souriante, les invite aussitôt à pénétrer dans sa tente – et, sans un mot, fait comprendre à ses nombreux admirateurs qu’elle a besoin de s’entretenir seule avec les trois visiteurs (puisqu’il faut aussi compter Armin Modarai) ; même le naïf Pnebto le comprend, sans y penser.

 

[IV-4 : Vat, Bermyl : Thema Tena] Le Docteur Suk, par courtoisie, s’enquiert de l’état de leur hôtesse… Mais il n’a pas besoin d’attendre une réponse : en bon médecin, il constate qu’elle s’est très bien remise – pour quelqu’un passé à deux doigts de la mort, c’est relativement impressionnant ; elle boîte un peu, a sans doute davantage besoin de rester assise, mais c’est peu de choses. Un spectacle qui soulage également Bermyl – mais il reste sur sa réserve ; « culpabiliser » serait peut-être un bien grand mot pour un maître assassin, habitué à se contenir par ailleurs, mais tant le charisme de la dame que le souvenir désastreux de ce qui s’était produit ici pour partie de son fait ne l’épargnent pas pour autant, et l’affectent bien plus qu’ils ne le devraient… Il se contient, oui – mais il a dû faire appel à sa formation en ce sens, cela n’était pas aussi « naturel » que d’habitude : Thema Tena a une telle aura, et si palpable… Et le fait de se retrouver seuls en sa présence en rajoute – qui laisse entendre qu’elle envisage une discussion « sérieuse »… et qu’elle a des choses à leur dire.

 

[IV-5 : Vat, Bermyl : Thema Tena] Aussi Vat suppose-t-il que Thema Tena les attendait ? L’Atoniste commence à ouvrir la bouche pour répondre… puis décide de se taire pour le moment – sans être hostile, elle n’est clairement plus aussi souriante qu’à l’extérieur. Le Docteur Suk en vient au fait : il n’est pas venu que pour s’enquérir de sa santé… La Maison Ptolémée a découvert une grande Tempête dans le désert du Continent Interdit – et il semblerait que les Atonistes connaissent ce phénomène. Il allait poursuivre, mais, cette fois, Thema Tena l’interrompt : « Ah oui ? Et comment avez-vous appris cela ? » Vat tente de biaiser : il est allé dans l’espace, et a vu cette grande masse… Mais ce n’est pas le sens de sa question : comment savent-ils que les Atonistes connaissent ce phénomène ? Bermyl intervient : tout le monde sait que les Atonistes parcourent ce désert, et sont sans doute ceux qui le connaissent le mieux – à part peut-être quelques petites tribus autochtones… Le phénomène est d’une telle ampleur que les pèlerins n’ont pu que l’observer.

 

[IV-6 : Bermyl, Vat : Thema Tena] Thema Tena regarde Bermyl sans un mot – mais d’un air un peu sévère. Elle jette un œil à Vat, puis revient sur l’assassin – qui baisse les yeux. Elle s’adresse alors à lui : « Vous êtes sur la bonne voie, Monsieur. Non que je cherche à vous convertir à ma foi… Mais l’humilité, c’est un pas dans la bonne direction, oui. La conscience des erreurs que l’on a commises, aussi. Elles vont de pair. » Bermyl ne parvient pas à relever la tête. Vat tente de reprendre les choses en mains, en venant à la défense de son camarade – dont la présence ici témoigne de son affliction, etc. Mais elle détourne à nouveau son regard sur Bermyl – lui prodiguant un grand sourire… pour le coup un peu inquiétant. « Cet homme-là a donc des regrets. Mais que regrette-t-il, au juste ? D’avoir échoué ? Ou les cadavres qui se sont amassés dans ce camp ? J’ai plutôt tendance à croire qu’il regrette la première de ces deux choses – et c’est cela que, moi, je regrette. » Bermyl entend la détromper – c’est la seconde de ces choses qu’il regrette le plus… L’échec ? Ces derniers temps, il y est plutôt habitué… Le fait est que la Maison Ptolémée a été manipulée bien au-delà de ce qu’il pouvait penser, et ses propres hommes travaillaient en réalité contre lui, et il ne pensait pas que cela tournerait ainsi au bain de sang, bien mal lui en a pris, et… Thema Tena l’interrompt : « Vous avez introduit des zélotes de la Maison Arat dans ce camp, armés pour y semer la guerre et l’affrontement, et vous prétendez avoir été totalement manipulé à cet égard ? » Bermyl essaye de reprendre la parole, mais elle l’en empêche : « Je parlais de regrets. Avez-vous le sentiment de votre responsabilité dans cette affaire ? Il semble que non. Vous vous dédouanez : la Maison Ptolémée a été manipulée, on vous a trompé… » Elle ne laisse toujours pas Bermyl répondre, le ton monte : « Je ne suis pas une grande oratrice, j’emploie un vocabulaire simple – et vous avez merdé, Maître Bermyl, vous avez très salement merdé… » Son ton est déstabilisant, qui est plus condescendant qu’agressif – évoquant immanquablement une mère grondant son enfant… Et, pour le coup, cela fait ressortir en Bermyl un naturel « canaille », et il a même un vague sourire en coin – il se sent étrangement plus à l’aise : l’impertinence lui a toujours été d’un grand secours en pareil cas. Mais il reprend un ton sérieux et dit admettre sa responsabilité : oui, il a disposé les Arat à l’orée du camp, mais ils n’étaient pas censés y pénétrer, et armés ainsi qui plus est ; il croyait les manipuler, et a été manipulé lui – ses services vérolés n’ayant rien arrangé à l’affaire. Cela ne devait pas déraper ainsi ; il pensait avoir pris suffisamment de mesures pour éviter que la situation dégénère… Mais il doit bien constater son échec, tragique : les cadavres des Atonistes ne l’ont certes pas laissé indifférent. Thema Tena le fixe sans dire un mot – elle semblait vouloir dire quelque chose, mais a pris sur elle, et cela se voit : elle baisse la tête, et reste ainsi introspective pendant quelque temps.

 

[IV-7 : Vat, Bermyl : Thema Tena] Puis elle se tourne vers Vat et lui dit : « Vous avez de la chance – après tout, je suis la ʺgentilleʺ Thema Tena… Que je le veuille ou non, c’est le rôle qu’on m’a attribué, mais… Bah, je ne vais pas me mettre à mentir et biaiser moi non plus, c’est un rôle qui me plaît bien… Je suppose qu’il me faut composer avec les erreurs du passé – notre lot à tous. » Bermyl hoche la tête, mais elle ne le regarde pas. Elle reste donc fixée sur Vat quand elle dit : « J’espère qu’au moins nos cartes vous ont été utiles… Mais sans doute, sans quoi vous ne seriez pas là. Cependant, si vous êtes là, c’est aussi qu’elles ne suffisent pas… » Vat ne compte pas tourner autour du pot, mais elle le reprend rapidement : un instant ! Ses convictions peuvent être un poids… Le Docteur Suk pourrait-il mettre en place un cône de silence ? Pour sa part, elle n’en a pas… Bermyl en est bien sûr équipé, et l’active sans un mot.

 

[IV-8 : Vat, Bermyl : Thema Tena] Vat reprend : oui, il a étudié les cartes, et elles lui ont été utiles dès lors qu’il a su en percer le mode de fonctionnement – même si beaucoup de choses lui échappent encore. Et c’est pourquoi ils sont venus la consulter – ils ont besoin de connaître les mystères et dangers du désert du Continent InterditThema Tena lui demande de se montrer plus précis. Le Docteur Suk a besoin de son aide – soit pour aider au déchiffrement des cartes, soit pour accompagner les Ptolémée sur place… Mais quand le Docteur Suk s’avance sur le terrain « mystique et religieux » pour appuyer ses souhaits, elle ne le prend pas au sérieux – et se retourne vers Bermyl, muet tout ce temps : « Avez-vous des convictions, Maître Bermyl ? » L’assassin lui répond honnêtement : il ne croit guère qu’en ses propres capacités à survivre… Mais il le regrette, il aimerait croire en autre chose, d’ailleurs il a le plus profond respect pour les Atoniste, et… « N’en rajoutez pas. » Un silence, puis : « C’est une chose qui m’a toujours navrée, ce manque de convictions aux plus hauts échelons de la société. On y parle de l’ordre public, du plus grand bien, ce genre de choses… Finalement, ces gens ne travaillent pourtant que pour eux-mêmes. C’est sans doute une pente naturelle de l’humanité ? » Thema Tena ajoute aussitôt qu’elle n’est pas si différente – ou ne l’a pas toujours été : elle n’est pas exceptionnelle. Mais elle essaye, au moins, d’avoir des convictions. « Et, pour vous, c’est une chance ; parce que c’est bien la seule raison pour laquelle je pourrais vouloir vous aider après le fiasco de votre opération ici. » Vat lui demande alors ce que lui dictent ses convictions : « Elles s’accordent à ma foi. Au-delà de l’illumination spirituelle, quand, avec mes coreligionnaires, puisque c’est ainsi qu’on les désigne, je fais ce Pèlerinage Perpétuel, je peux apprendre des choses – toujours plus. J’accorde une grande valeur à la connaissance – je ne parle bien sûr pas de technologie, ou ce genre de choses, qui ne m’intéressent pas à titre personnel… Maintenant, on dit qu’il faut connaître son ennemi comme soi-même ; et je crois que nous avons un ennemi commun. »

 

[IV-9 : Vat : Thema Tena] Vat l’approuve : ils ont bien un ennemi en commun – mais peut-être ont-ils aussi d’autres choses en commun ? Le Docteur Suk lui-même est un homme de connaissance – même si son savoir le porte sur la technologie. Sa quête de savoir ne l’entraîne pas moins vers des choses… transcendantes, au-delà du seul matériel et tangible. Thema Tena parle de convictions – mais lui-même en a : les forces de la vie se rebellent contre ceux qui cherchent à les détourner ; et la vie cherche toujours un moyen de continuer. Thema Tena lui sourit : « Finalement, vous êtes bien plus optimiste que moi ! Mais sans doute n’est-ce pas plus mal, qu’un médecin raisonne ainsi… » Certes – et pour un Docteur Suk, la vie a la primauté absolue. L’Atoniste admet que c’est là une raison pour qu’ils s’entendent – malgré tout.

 

[IV-10 : Vat : Thema Tena] Puis, après un temps d’attente, Thema Tena reprend : « La vie… C’est amusant, n’est-ce pas ? Nous nous rendons dans les plus hostiles des déserts… et pourtant la vie s’y trouve ; avec par exemple toutes ces espèces endémiques qui n’éveillent pourtant guère l’intérêt des savants de Memnon – des insectes très étranges, notamment… Mais il y a d’autres formes de vie, aussi. Je n’aime pas le dire comme ça… Mais ces formes de vie sont pour le coup autant d’insultes à la vie. Et c’est bien ce qui me pose problème. » Une idée qui intrigue le Docteur Suk – qui fait usage d’un jargon évidemment moqueur, ce que Thema Tena perçoit bien, mais sans véritablement s’en offusquer ; simplement, elle n’est pas aussi ignare qu’elle en a l’air. Vat s’en étonne tout de même : entend-elle par-là une vie qui pourrirait toute vie autour d’elle ? Une vie qui, dans son égoïsme, serait une pure force de destruction ? Oui, cela pourrait être ça… Mais, en même temps, quand Vat parle de pourrissement… Pour l’Atoniste, le pourrissement fait partie de la vie, il ne lui est pas antagoniste ; que certains cherchent à y mettre un terme, voilà qui constitue une insulte terrible à ses convictions. Et c’est une chose qui se produit en ce moment même sur cette planète – elle ne leur apprend rien… Certes – et le Docteur Suk admet qu’elle dit vrai, concernant le pourrissement.

 

[IV-11 : Vat, Bermyl : Thema Tena ; Németh] Mais l’Atoniste poursuit : cela va bien plus loin. Par exemple si l’on envisage la planète elle-même comme un organisme vivant… « Et voilà que des hommes, dans leur arrogance, viennent dire à la planète même : ʺTu devras te comporter ainsi…ʺ C’est une chose qui me navre – et qui, parfois, m’effraie. » Le Docteur Suk reconnaît que c’est là un comportement ancien – il ne manque pas de citer ses classiques, un philosophe obscur d’il y a fort longtemps, bien avant la Guilde –, et qui a parfois eu des conséquences tragiques. Certains voudraient-ils que l’histoire se répète ? Elle n’oserait le dire, ne sachant pas si la question se pose en ces termes. Toutefois, elle n’est pas la fanatique que l’on pourrait croire ; est-elle une « écologiste » ? La notion la dépasse sans doute – elle n’a pas la vaste érudition philosophique du Docteur Suk… Elle n’est pas allée au-delà de la Bible Catholique Orange, pour sa part. Mais il y a bien de ces… manipulations qui l’effraient. Elle pourrait pester contre les travaux d’aménagement des deltas fluviaux, le cheval de bataille de « la véritable dirigeante de la Maison Ptolémée »… Mais au fond elle n’en est pas là. Ce qui l’inquiète vraiment, ce sont ces arrogants qui imposent leur volonté à la planète, mais d’une manière bien plus brutale – elle parle d'une sorte de viol. Thema Tena évoque, en supposant que l’expression n’est pas inconnue de Vat et Bermyl, la « bombe climatique » ; et Gebnout IV pourrait en être la victime d’un instant à l’autre. « Le climat entier de cette planète est modelé par les satellites de la Guilde, je ne vous apprends rien. Si les satellites n’étaient pas là, la planète serait sans doute invivable – je le sais ; et bien sûr cela pourrait m’amener à reconsidérer pas mal de choses dans mon parcours ʺécologisteʺ… Je ne suis pas bornée au point de réclamer, au nom de la planète, des mesures qui m’empêcheraient d’y vivre. Ce qui m’horrifie, c’est que ces gens-là peuvent faire ce qu’ils veulent de cette planète, sans jamais avoir à en référer à quiconque… Et ce ne sont certainement pas eux qui en paieront le prix, vous avez raison, Docteur Suk. Pas dans cette vie, du moins… »

 

[IV-12 : Vat : Thema Tena] Vat va dans le sens de son interlocutrice – n’hésitant pas à recourir à son tour à la Bible Catholique Orange. Nombreux sont ceux qui en ont oublié les préceptes – et peut-être tout particulièrement parmi ceux qui s’en revendiquent le plus. Mais de telles gens se trouvent-elles au fin fond du désert ? Et serait-il possible de percer leurs secrets pour déjouer leurs plans, en se rendant là-bas ? Elle veut le croire : si on ne croit pas en cela, autant ne plus croire en rien. Mais oui, il y a de ces hommes, là-bas. Et la Tempête… Elle sert forcément à dissimuler quelque chose. Sous cette Tempête aussi, il y a de la vie… Et puis il y a les autres – qui restent en orbite, et ont le doigt sur le bouton. Le problème étant bien sûr que les deux sont alliés…

 

[IV-13 : Bermyl : Thema Tena] Bermyl lui demande de qui il s’agit, exactement : concernant la Guilde, il l’a bien compris, mais ceux sous la Tempête ? Ces gens-là qu’il n’a pu « identifier » qu’au travers d’un portrait-robot qui semble correspondre à des centaines de personnes ? Ces gens qui peuvent ainsi se reproduire à l’infini, et de manière parfaitement identique ? « Maître Bermyl, vous connaissez parfaitement le… terme employé pour désigner ces personnes. Ne me faites pas l’insulte d’exiger de moi que je le dise à votre place. » Bermyl dit alors qu’il n’ose pas croire à l’existence du Bene Tleilax ; pour lui, c’était une sorte de légende… « Oui, c’est un croquemitaine… Le monstre dont les parents parlent à leurs enfants pour s’assurer qu’ils leur laissent passer une nuit tranquille, sans faire les difficiles… Mais il a bien sa réalité – une réalité complexe, d’ailleurs. Oui, le Bene Tleilax existe, de toute évidence – au même titre qu’Ix et Richèse, c’est simplement qu’on n’en parle pas de la même manière. Il existe, et il est redoutable, il fait des choses… dangereuses. » Bermyl voulait précisément en venir ici : oui, le Bene Tleilax existe – mais que sait-on, au juste, le concernant ? Auxquelles de ces légendes et rumeurs qu’il suscite peut-on se fier ? Thema Tena suppose que c’est un bon point de départ : que sait-il au juste du Bene Tleilax, ou que croit-il savoir à son propos ? À peu près rien – si ce n’est qu’ils contreviennent gravement aux préceptes du Jihad Butlérien… Plus gravement que la Maison Ptolémée, du moins. Et cela les amène à produire des clones, des êtres artificiels qui sont des copies conformes d’individus existants… Tout cela le dépasse, sur le plan scientifique, et il ne sait guère plus. « Oui, ils font tout cela. Ils font grandir des êtres artificiels dans des cuves, des êtres qui subissent un conditionnement à faire frémir d’horreur les adeptes des conditionnements les plus sévères, au sein du Bene Gesserit, de l’Ordre des Mentats… ou de l’École Suk », ajoute-t-elle en adressant un sourire mi complice, mi moqueur, à Vat Aills. « Ils font ce genre de choses, oui – et ils ressuscitent ainsi les morts, qu'ils asservissent, et tant d’autres expériences horribles. Mais il est une chose qui m’intéresse tout particulièrement, les concernant, et c’est que, voyez-vous… eux, ils ont foi en quelque chose. » Révélation qui stupéfie Bermyl, mais elle enchaîne aussitôt : « D’une certaine manière, ça m’incite à les respecter. On parle de ʺreligionʺ pour le mouvement atoniste, je ne sais pas bien ce qu’il faut en penser… Mais le Bene Tleilax, oui, c’est pleinement un ordre religieux. » Mais que croient-ils, alors ? Le sait-elle ? C’est un élément totalement nouveau pour Bermyl… « Ils croient en eux, mais aussi en un plan, au sein duquel ils ont leur part. Ce plan est pour eux le moyen d’atteindre l’illumination – que ce soit par la corruption, le cas échéant, ne leur pose pas de problème : c’est une voie comme une autre. C’est un plan à très long terme – il y en a d’autres, au cœur de l’Imperium… Leurs entreprises sont considérables, mais aussi très hermétiques, pour des ignorants tels que moi… Ils s’intéressent à la génétique – au sens le plus strict, mais aussi sous la forme, disons, d’une sorte d’ingénierie sociale. Ils ont certes recours à la technologie, mais, à cet égard, ils sont loin d’être les seuls, ce n’est pas le critère déterminant. » Bermyl lui demande à qui elle pense à ce sujet : aux Wikkheiser ? Ou à d’autres Maisons, comme la Maison Ptolémée, même si à une tout autre échelle ? « Les Wikkheiser, ou d’autres… Ce sont des gens qui déguisent leur pur intérêt personnel derrière de fausses convictions. Quand on parle du Bene Tleilax, on touche à quelque chose de bien autrement profond. Et c’est ce qui rend les Tleilaxu effroyables : ils croient en quelque chose. Et ne dit-on pas que la foi soulève des montagnes ? »

 

[IV-14 : Vat : Thema Tena] Qu’attendent-ils d’elle, alors ? Vat reprend les choses en mains : ils vont se rendre dans le désert, et ont besoin de l’expertise des Atonistes : s’ils peuvent les aider avec les cartes, c’est déjà bien ; s’ils peuvent les accompagner – quelques consultants, dans le cadre d’une expédition « scientifique » –, voire les guider, c’est encore mieux. Thema Tena suppose que cela peut se faire : elle trouvera bien, parmi ses coreligionnaires, des gens de confiance et prêts à monter dans un ornithoptère sans le vivre comme une apostasie… « Le plus grand bien, voyez-vous ? Nous y revenons. » Mais le Docteur Suk lui avait aussi demandé si elle pensait que tout cela était « une bonne idée »… Cela, elle ne le sait pas. « Parce que nos adversaires communs – autant en parler ainsi dès maintenant – pouvaient faire avec une petite bande de ʺfous mystiquesʺ se promenant dans le désert, tels que les Atonistes, et même quand ils faisaient le tour de la Tempête… Mais des hommes équipés, armés, dans ce contexte ? Et des scientifiques de pointe parmi eux ? Cela attirera assurément leur attention. » Vat le sait très bien, et il faudra se montrer très prudents ; le risque est grand, mais ils n’ont plus le choix, il leur faut agir – car l’inaction génère un autre risque parallèle, avec ses propres conséquences pas moins tragiques. Thema Tena est-elle prête à partager ce risque avec eux ? « Oui, je le suis ; ce n’est peut-être pas le meilleur choix, mais… Honnêtement, avec toute la détestation que j’éprouve pour vous après ce qui s’est passé, ce n’est pas suffisant pour me retourner contre vous, ou, pire encore, m’inciter à l’indifférence : je ne peux pas être indifférente, ce n’est pas dans ma manière. » Vat s’en réjouit, et l’en remercie infiniment.

 

[IV-15 : Vat, Bermyl : Thema Tena] Le Docteur Suk se tourne vers Bermyl : il est temps pour eux de se retirer. Si Thema Tena peut leur envoyer deux ou trois personnes de confiance ? Elle va s’en occuper : ils les rejoindront sous peu à Cair-el-Muluk. Vat quitte alors la tente, suivi de Bermyl – mais ce dernier revient brièvement en arrière, et dit à l’Atoniste que, s’il a osé venir, c’était en partie pour se rassurer quant à son état… mais aussi pour s’excuser – ce qu’il ne pouvait pas faire en présence de son ami Vat Aills ; il est parfaitement sincère – et va jusqu’à dire, sur le même ton, qu’elle est peut-être la première personne à lui avoir donné envie de croire en quelque chose. Puis il quitte la tente – elle semble prête à envisager qu’il était honnête…

V : LE VIEIL HOMME TOURMENTÉ

 

[V-1 : Ipuwer : Elihot Kibuz ; Linneke Wikkheiser, « Lætitia Drescii »] Ipuwer se montre très actif, ces derniers temps – et, parmi les affaires urgentes à ses yeux (maintenant que Linneke Wikkheiser n’est plus sur Gebnout IV...), il y a la traque de la fausse « Lætitia Drescii », mission qu’il avait confiée à Elihot Kibuz, le maître assassin fantoche à la loyauté plus que douteuse… Il s’agissait justement de le tester, voire de le provoquer. Il le convoque dans son bureau – sur un mode très formel.

 

[V-2 : Ipuwer : Elihot Kibuz] Alors ? L’a-t-il retrouvée ? Ou a-t-il au moins des pistes à suivre ? Kibuz avait récupéré une certaine contenance depuis le « revirement » (apparent) d’Ipuwer en sa faveur, mais ces simples questions suffisent à ranimer en lui le vieil homme aigri et dépassé par les événements… Il se montre très pataud dans ses tentatives d’explication, mais, au milieu de toutes ces circonvolutions maladroites, la vérité ne saurait faire de doute : il n’a absolument rien… Ipuwer, sans le dire, le prend sur le fait quand il tente malhabilement de mentir, il ne fait pas le moins du monde illusion. Est-ce du fait de sa compromission ? Ipuwer manque d’éléments pour en jurer.

 

[V-3 : Ipuwer : Elihot Kibuz ; Bermyl] Que doit donc en déduire Ipuwer ? Est-ce que les services de Kibuz sont si désorganisés que cela ? Kibuz essaye de profiter de cette ouverture : il redoute que son successeur Bermyl ait fait un tort considérable à la bonne tenue des services de renseignement de la Maison Ptolémée, la responsabilité lui en incombe… Ipuwer en prend bonne note : il faut donc réorganiser ! Certains éléments, trop incapables ou compromis, doivent être limogés. Kibuz, bien sûr, est en mesure de lui désigner les mauvais éléments ? Ipuwer ne laisse pas au vieil homme le temps de répondre : soit ! Qu’il prépare donc une liste – pour demain. Kibuz panique visiblement… Mais Ipuwer ne doute pas qu’il a déjà fait le tour de la question ! Pour dénoncer ainsi les problèmes, l’assassin a forcément mené son enquête… Rédiger cette liste ne devrait donc lui poser aucune difficulté. Le ton sirupeux d’Ipuwer ne rassure certainement pas Kibuz, qui réagit comme un enfant timoré grondé par sa maîtresse… Il bégaye qu’il va s’en charger au plus tôt. Bien ! Car visiblement son successeur a été d’une incurie totale, Ipuwer s’en bien compte, et il est donc normal, dans ces conditions, que Kibuz n’ait pas les moyens de travailler efficacement, et il faut y remédier au plus tôt…

 

[V-4 : Ipuwer : Elihot Kibuz ; « Lætitia Drescii », Németh] Avant de libérer Elihot Kibuz, Ipuwer insiste une dernière fois sur l’importance capitale de retrouver « Lætitia Drescii » – cette femme qui s’est introduite dans le Palais, et qui aurait pu attenter à la vie de sa chère sœur Németh !

 

VI : LE PASSAGE DU TEMPS

 

[Nous nous sommes mis d’accord pour caler ici une ellipse d’environ deux semaines – histoire de précipiter un peu les événements. Je rapporte ici les « actions longues » entreprises par les PJ, mais dont les conséquences n’apparaitront, au mieux, que durant la prochaine séance.]

 

[VI-1 : Ipuwer : Németh, Bermyl ; Linneke Wikkheiser, Lætitia Drescii, Abaalisaba Set-en-isi, Apries Auletes, Ludwig Curtius, Clotilde Philidor, Anneliese Hahn, Elihot Kibuz] Ipuwer continue de s’activer – il a beaucoup de choses en tête… Il s’entretient à plusieurs reprises avec Németh, il lui rapporte les conditions du départ de Linneke Wikkheiser, mais son aînée lui fait part de son entretien avec Lætitia Drescii, partie pour Eridani III, et de la gourmandise dont les Kenric risquent de faire preuve pour accorder leur soutien aux Ptolémée si longtemps honnis… L’accès à la lune de Khepri ? Pas question pour Ipuwer – autant leur laisser les clefs de Gebnout IV ! Mais Németh est du même avis, bien sûr… Elle sait cependant qu’il faut temporiser – c’est du ressort d’Abaalisaba Set-en-isi. Ipuwer s’intéresse aussi énormément à la question de la Maison mineure Arat, qu’il s’agit au moins de discréditer, sinon d’anéantir ; il s’en remet à l’avis d’Abaalisaba Set-en-isi, mais envisage de lui-même plusieurs éventualités, militaires le cas échéant – de l’opération de police gérée par Apries Auletes (qu’il récompense de sa « loyauté », ou du moins de sa compétence, avec une caisse de bouteilles d’un excellent vin) à un assaut militaire massif. Aussi lui faut-il se renseigner sur ce que cela coûtera de se rallier les faveurs des Maisons mineures Menkara et Sebek. À titre personnel, mais dans un même esprit, d’une certaine manière, il se montre plus assidu que jamais à ses entrainements d’escrime avec Ludwig Curtius. De temps à autre, enfin, et sans grande expertise, il se livre à sa plus grande surprise à un peu de badinage, passablement maladroit et accompagné de cadeaux parfaitement ridicules ou inappropriés, auprès de Clotilde PhilidorAnneliese Hahn semble lui être totalement sortie de l’esprit – escrime ou pas, peu importe. Enfin, Ipuwer reçoit la liste d’ « éléments suspects » qu’il avait exigée d’Elihot Kibuz, mais avec un certain retard (le maître assassin fantoche n’a certainement pas pu composer cette liste dans les délais fixés par son énergique siridar-baron…) ; il transmet cette liste à Bermyl, qui n’a cependant pas encore le temps d’en faire quoi que ce soit.

 

[VI-2 : Németh : Ipuwer ; Abaalisaba Set-en-isi, Hanibast Set, Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Cassiano Drescii, Dame Loredana, Lætitia Drescii] Németh n’est pas en reste. Elle commande bien vite un audit financier, sachant que les diverses mesures que la Maison Ptolémée sera amenée à prendre sous peu risquent de coûter cher – Abaalisaba Set-en-isi n’en avait pas fait mystère. Cette mission relève en théorie des attributions de Hanibast Set, mais le Conseiller Mentat n’est pas encore tout à fait remis ; ses services devraient cependant pouvoir faire l’affaire d’ici à son retour tant attendu. Sur un mode plus courtisan, Németh, qui se rend assurément compte que leurs invitées Delambre ont été bien trop délaissées jusqu’à présent, prend soin d’elles, au travers de dîners et réceptions, etc. Anneliese Hahn semblant remisée de côté (au point d’ailleurs où elle ne se rend pas toujours aux invitations de Németh, préférant s’encanailler dans Cair-el-Muluk ou même ailleurs), elle se consacre à l’étonnante Clotilde Philidor – et le badinage de son frère l’amuse, elle suit l’affaire de près… Au-delà de ces seules questions matrimoniales, Németh aimerait s’activer davantage en matière diplomatique – mais, de ses trois émissaires (Cassiano Drescii auprès des Ophélion, Dame Loredana après de la Maison Corrino, Lætitia Drescii auprès des Kenric), aucun n’est encore revenu. Reste enfin la question du colloque scientifique à Memnon, et Németh passe beaucoup de temps à peaufiner sa préparation – tant sur les plans académique que politico-religieux.

 

[VI-3 : Bermyl : Ipuwer ; Taho, « Lætitia Drescii », Thema Tena, Namerta, Elihot Kibuz] Pendant ce temps, Bermyl, toujours inquiet de la possibilité qu’on le file, consacre beaucoup de temps à la question, mais sans aboutir à quoi que ce soit de plus – il ne trouve d’ailleurs toujours pas de mouchards. Il voit Taho à plusieurs reprises, et réfléchit avec lui à son mode opératoire « après le limogeage » par Ipuwer ; ils prévoient notamment un système de « caches » dans plusieurs villes – et très diverses, de l’appartement cossu aux égouts les plus sordides. Son enquête sur la fausse « Lætitia Drescii » est au point mort. Mais Bermyl a d’autres sujets de préoccupation : ce que Thema Tena lui a dit concernant la « foi » des Tleilaxu l’a totalement pris par surprise, il ne les concevait pas le moins du monde ainsi ; il passe bien du temps dans la bibliothèque du Palais de Cair-el-Muluk, mais le problème est bien sûr que l’on ne sait que fort peu de choses quant au Bene Tleilax, et son idéologie est au moins aussi obscure que son fonctionnement interne… Mais cette ferveur hypothétique ne manque pas de lui rappeler celle qu’il a pu constater dans les rues de Cair-el-Muluk, parmi les adeptes des « ressuscités » et tout particulièrement de Namerta… Enfin, Ipuwer lui transmet la liste d’ « éléments suspects » concoctée par Elihot Kibuz, à laquelle il ne manquera pas de consacrer temps et attention.

 

[VI-4 : Vat : Ipuwer ; Nofrera Set-en-isi, Taharqa Finh, Thema Tena] Quant à Vat Aills, il se consacre entièrement à la question de l’expédition sur le Continent Interdit, et tout particulièrement autour de la Tempête ; il en envisage la logistique avec soin, et compose l’équipe qui se rendra sur place – c’est-à-dire le commando militaire (sans doute avec l’aide d’Ipuwer) qui les accompagnera, lui-même, Nofrera Set-en-isi et Taharqa Finh ; il accueille par ailleurs les trois Atonistes de la Terre Pure qui lui ont été adressés par Thema Tena. Avant de lancer l’expédition à proprement parler, il décide de l’envoi d’un petit groupe de reconnaissance, censé lui préparer le terrain.

 

À suivre…

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L'Anneau Unique : Les Vestiges du Nord

Publié le par Nébal

L'Anneau Unique : Les Vestiges du Nord

L’Anneau Unique : Les Vestiges du Nord, [The One Ring : Ruins of the North], Edge, 2016, 144 p.

 

AVENTURES DANS L’ERIADOR ORIENTAL

 

Je vous avais causé, il y a quelques temps de cela, du supplément Fondcombe pour le jeu de rôle tolkiénien L’Anneau Unique – un bon supplément de background avec aussi quelques éléments techniques non négligeables, et dont l’essentiel du propos était d’étendre le cadre de jeu.

 

En effet, dans l’optique heureusement abandonnée d’un jeu décliné en plusieurs sous-gammes, L’Anneau Unique se focalisait jusqu’alors sur les Terres Sauvages – c’est-à-dire la région à l’est des Monts Brumeux, avec en gros la Forêt Noire au milieu, une région finalement peu traitée dans Le Seigneur des Anneaux, mais au cœur des aventures de Bilbo le Hobbit. Le livre de base était ainsi sous-titré Aventures dans les Terres Sauvages, et tous les suppléments ensuite parus en français développaient ce cadre – le livret accompagnant l’Écran du Gardien des Légendes constituait un Guide de la Ville du Lac, un premier recueil de scénarios s’intitulait Contes et Légendes des Terres Sauvages, avait suivi un supplément de contexte détaillant ce cadre de jeu sous le titre Guide des Terres Sauvages, moyen de faire la jonction entre les Contes et Légendes susdits, dès lors envisagés comme une sorte de « prologue », et le squelette de grosse campagne Ténèbres sur la Forêt Noire.

 

Du reste, du coup, en termes rôlistiques du moins, nous ne savions à peu près rien... Fondcombe a commencé à y remédier, en ouvrant au jeu l’Eriador Oriental : nous sommes cette fois à l’ouest des Monts Brumeux, et la région couverte par le supplément s’étend, en gros, à l’ouest jusqu’à la ville de Bree (mais sans l’inclure, elle est réservée semble-t-il à un supplément futur – et c’est d’autant plus fâcheux que le livre dont je vais traiter aujourd’hui aurait pu bénéficier d’informations supplémentaires à ce propos…), tandis que les Monts d’Angmar en constituent la limite septentrionale, et, disons, les ruines de Tharbad, la frontière méridionale, davantage floue.

 

(Notons au passage que la gamme VO a poursuivi dans cette optique d'élargissement, avec sauf erreur un supplément concernant le Rohan… et, chose plus étonnante, un autre concernant le Mont Solitaire – bizarrement laissé de côté jusqu’alors, là où le contexte des Terres Sauvages le rendait tout de même fort utile et presque logique !)

 

Fondcombe était un bon supplément de contexte – bien conçu, bourré de bonnes idées autrement plus subtiles que ce que l’on aurait pu croire au premier abord, et persévérant dans cette qualité essentielle de la gamme de L’Anneau Unique à mes yeux : l’adaptation, véritablement, des romans tolkiéniens – L’Anneau Unique ne se contente pas de caler un univers stéréotypé, sur le mode d’une licence, dans une mécanique qui pourrait très bien servir à un autre jeu sans le moindre rapport, mais prend bien soin de creuser le sens et l’atmosphère si particulière des « romans de Hobbits », que ce soit au travers de concepts techniques (mettant l’accent sur les voyages, la Communauté, la Corruption...) ou d’éléments d’ambiance (un monde semi désertique, une orientation grave et même dépressive, les ruines d’un passé depuis longtemps oublié, la magie discrète…) ressortant par ailleurs de l’aspect même de la gamme (ces beaux livres sobres, aux teintes brunes et pâles, à l'opposé du flashouille souvent associé à la fantasy).


Mais Fondcombe appelait un complément : des scénarios spécifiquement appropriés à ce contexte. C’était prévu, bien sûr – en écho de la relation unissant le Guide des Terres Sauvages et les Contes et Légendes des Terres Sauvages, de l’autre côté des Monts Brumeux (même si dans un ordre plus logiquement inversé). C’est tout l’objet des Vestiges du Nord (en VO Ruins of the North), dernier supplément en date à avoir fait l’objet d’une traduction française (en même temps que le livre de base ressortait sous la forme d’une édition « révisée »).

 

Voyons donc ce qu’il nous réserve – en commençant par quelques généralités, pour ensuite nous pencher sur les six scénarios du recueil, l’un après l’autre.

 

LE SANCTUAIRE DE FONDCOMBE

 

Une évidence, tout d’abord – et même si elle peut faire pester : Les Vestiges du Nord est intimement lié à Fondcombe. Dès lors, les deux livres sont peu ou prou nécessaires... Nombre d’informations essentielles au bon déroulé des scénarios du présent recueil ne sont pas le moins du monde reprises ici, mais figurent uniquement dans le supplément de contexte antérieur. Il y a toujours moyen de se débrouiller, hein… Mais, en ce qui me concerne, les scénarios des Vestiges du Nord impliquent au préalable d’avoir creusé le background, mais aussi, et c’est peut-être aussi important, la technique figurant dans Fondcombe.

 

Ainsi, par exemple, des descriptions de tel ou tel lieu (les indications des scénarios à ce propos sont très lapidaires), mais aussi du bestiaire spécifique à l’Eriador Oriental (avec des aptitudes spéciales parfois, et éventuellement les règles appropriées aux « ennemis puissants »), dont il faut probablement distinguer les nouvelles « Cultures Héroïques » envisageables pour des PJ (et rappelons qu’elles sont « plus puissantes » que les autres), ou encore, mais sur un mode plus facultatif, les règles concernant l’Œil de Mordor – car nous sommes en principe plus tard, ici, que dans les divers suppléments consacrés aux Terres Sauvages (éventuellement après les trente années de Ténèbres sur la Forêt Noire, d’ailleurs), et le réveil de Sauron ne fait alors plus aucun doute, présageant du pire pour l’avenir : tout optionnelle que soit cette règle, elle me paraît importante, car la technique, ici, participe de l’ambiance du jeu, disons même au-delà de la proposition ludique de base de L’Anneau Unique, tout particulièrement dans le contexte de l’Eriador Oriental.

 

La lecture préalable de Fondcombe s’impose à un autre titre : c’est que la demeure d’Elrond en elle-même joue un certain rôle dans Les Vestiges du Nord, constituant une base, mais plus probablement la base la plus logique de nos aventuriers : le premier scénario du recueil est d’ailleurs une occasion « d’ouvrir » le Sanctuaire (car on ne se rend pas à Fondcombe si Elrond ne le désire pas), et, par la suite, Fondcombe constitue souvent un point de départ, ou au moins un point de passage. La demeure d’Elrond est donc régulièrement prise en compte à ce titre pour déterminer les voyages que doivent accomplir les PJ – et qui sont si importants dans L’Anneau Unique.

 

C’est aussi l’endroit idéal pour y rencontrer des PNJ tout particulièrement importants et pouvant faire office de Garants, tels Elrond lui-même, bien sûr, mais aussi Gandalf, qui a son importance ici ; sur un mode plus anecdotique, on peut également y croiser d’autres célébrités de l’univers tolkiénien, dont Bilbo (hélas pour le scénario du recueil qui m’a paru raté…). Tous sont à même de « confier des quêtes » aux héros – ce qui est forcément un peu artificiel, mais peut aussi, avec un peu d'application et de patine, participer de l’ambiance admirable du jeu, et nombre de conseils vont en ce sens.

 

UNE ESQUISSE DE CAMPAGNE

 

Les Vestiges du Nord comprend six scénarios. On peut les envisager de manière indépendante, mais il est aussi possible, et peut-être souhaitable, de les associer – de sorte qu’ils puissent constituer une petite campagne (ou moins petite, d'ailleurs, car certains de ces scénarios sont bien touffus), ou du moins une esquisse de campagne, car il peut être tentant d’y intégrer des créations personnelles pour donner davantage d’ampleur au propos ; non qu’il manque d’ampleur en tant que tel, ceci dit…


En ce sens, Les Vestiges du Nord peut donc rappeler Contes et Légendes des Terres Sauvages, dont les sept scénarios pouvaient de même être associés pour constituer une petite campagne, laquelle pouvait en outre faire office de prologue à Ténèbres sur la Forêt Noire. Il n’y a pas, que je sache, d’équivalent dans l’Eriador Oriental de ce dernier supplément, mais un Gardien des Légendes et des joueurs ambitieux pourraient par contre très bien envisager de commencer peu ou prou par Contes et Légendes des Terres Sauvages, d’enchaîner ensuite avec Ténèbres sur la Forêt Noire, puis de jouer Les Vestiges du Nord : il y en a pour un bon moment, certes, mais c’est une possibilité.

 

D’autant, donc, que la chronologie des événements s’y prête : les scénarios des Vestiges du Nord ont lieu après ceux des suppléments consacrés aux Terres Sauvages. Ce qui n’est pas sans conséquences : le retour de Sauron, à ce stade, n’est plus seulement une hypothèse, et l’Ombre plane sur la Terre du Milieu… d’où un challenge accru, et j’y reviens très vite.


Notons seulement pour l’heure que les scénarios ont donc une certaine logique dans leur enchaînement. Le premier, ainsi, propose une manière de franchir les Monts Brumeux pour passer d’un cadre de campagne à l’autre, et fournit comme dit plus haut l’occasion pour les aventuriers d’ « ouvrir » le Sanctuaire de Fondcombe. Par la suite, se dessine toujours un peu plus une thématique suivie dont je doute qu’elle nécessite vraiment de balise SPOILER, mais je la place au cas où pour cette fin de paragraphe (les sections suivantes seront à nouveau sans spoilers, jusqu’à ce que je me penche plus en détail sur le contenu exact des scénarios) : l’idée est fort logiquement que le Roi-Sorcier d’Angmar (soit le chef des Nazgûl) revient aux affaires dans cette région qu’il a désolée des siècles plus tôt et qui ne s'en est jamais remise – et les joueurs seront amenés à constater nombre de signes de ce retour (ce qui peut être un peu répétitif, d’ailleurs, raison supplémentaire de « diluer » la campagne, en la complétant par des créations personnelles qui trouveront tout naturellement à s’y insérer).

 

DU CHALLENGE

 

Mais du challenge, donc. Pour ce que j’ai pu en lire – je n’ai pas encore maîtrisé L’Anneau Unique, mais cela pourrait changer sous peu –, nous avons là un jeu qui est d’emblée assez punitif : l’ambiance n’est pas vraiment au pulp, et si la mécanique de jeu autorise, de manière très bien vue, des gestes épiques, des réussites plus qu’improbables, la tonalité générale évoque quand même une adversité de taille pour des PJ qui feraient bien de réfléchir un peu avant de se lancer à l’assaut de l’ennemi – car, à tout prendre, plutôt que de convertir des Gobos en XP, ils risquent alors de se prendre une méga-branlée dont ils ne se remettront pas, et le jeu avec.

 

Les Vestiges du Nord, à cet égard, c’est peut-être encore pire – justement parce que la réalité du retour de Sauron ne fait alors plus aucun doute (rappelez-vous les règles sur l’Œil de Mordor décrites dans Fondcombe, et qui explicitaient cette idée d’une « nature hostile »). C’est bien pour cela que les « Cultures Héroïques » de la région sont plus puissantes que les autres, d’ailleurs – et que le bestiaire approprié comprenait des ajouts allant en ce sens.

 

Ceci étant, L’Anneau Unique n’est pas à proprement parler un jeu focalisé sur le combat, je ne vous apprends rien – et, en toute logique, le challenge représenté par Les Vestiges du Nord est d’une tout autre ampleur. Les scénarios progressent cependant en difficulté (à vrai dire, mais j’y reviens bientôt, ça n’est pas sans me poser problème pour le tout premier d’entre eux…), même si dès le départ, le propos s’adresse sans doute à des joueurs qui ont un peu de bouteille, et qui incarnent des personnages eux-mêmes relativement expérimentés. S’ils ne font pas de bêtises (et espérons-le…), ça n’est pas insurmontable, sans doute… Encore que le dernier scénario soit particulièrement velu dans son ultime scène.

 

INTERDIT AUX BOURRINS

 

Raison supplémentaire de le préciser : Les Vestiges du Nord sont interdits aux bourrins. Je suppose qu’il faut le poser clairement – et ça fait sens, au regard de l’idée de Communauté si importante dans le jeu. Une brute qui se jette sur le Troll de passage avec son épée à deux mains, parce que c’est un Troll et parce qu’il a une épée à deux mains (si vous le voulez bien), ne mérite rien d’autre que de se faire démonter la gueule – mais il serait dommage que sa bêtise provoque le même résultat désastreux pour ses compagnons plus réfléchis… Or, en plusieurs occasions, dans Les Vestiges du Nord, les PJ seront amenés à accomplir des sortes de « missions d’infiltration », qui ne peuvent qu’échouer si un abruti se précipite sur l’ennemi – ce qui ruinerait absolument tout, compagnie, aventure, ambiance, etc.

 

De manière plus générale, le cadre de campagne comme l’expérience supposée des PJ (et des joueurs) doivent inciter à une approche davantage réfléchie – même si toujours courageuse, hein ! Les joueurs incarnent des héros, c’est un fait – des braves qui, d’eux-mêmes et pour le plus grand bien, seront amenés à explorer des endroits terribles, et à faire face à des adversaires redoutables. Mais la bravoure ne doit pas être un synonyme de stupidité : parfois, il faut rester discret ; parfois, il faut fuir le combat ; parfois, il faut prendre bien soin d’envisager l’impact de l’environnement sur un hypothétique affrontement, etc.

 

Et il ne faut pas ici s’en tenir à la seule question du combat, bien sûr – même s’il me paraît nécessaire d’appuyer, donc, sur cet anti-bourrinage au plan martial. Prenez aussi en considération les rencontres sociales (avec leur système adéquat, a priori bien employé), ou, d’une manière moins technique, l’impact nécessaire de décisions éventuellement douloureuses… mais qui parfois ne semblent tout d’abord avoir une certaine importance que sur un plan « intime », ou plus généralement « secondaire », alors que les conséquences des choix des PJ en la matière peuvent s’avérer redoutables à terme – vous me direz que c’est un aspect fort classique du jeu de rôle, et, oui, tout à fait ; mais là j’ai quand même le sentiment que cela va un peu plus loin, d’une manière très subtile dans le premier scénario, plus formelle mais pas inintéressante dans le sixième et dernier, avec des étapes intermédiaires.

 

OK ! Ces préalables achevés, passons à l’examen des six scénarios des Vestiges du Nord – dans l’ordre, bien sûr, d’autant qu’il a son importance. Cela va sans dire, mais ça va mieux en le disant, je place ici une grosse balise SPOILERS, qui vaudra pour tout le reste de cette chronique : si vous envisagez de jouer Les Vestiges du Nord, même vraiment à terme (n’est-ce pas, mes joueurs ?), ne lisez pas ce qui suit, parce que je vais dévoiler comme un porc. Ou un Orque.

CAUCHEMARS D’ANGMAR

 

Le premier scénario des Vestiges du Nord s’intitule « Cauchemars d’Angmar », et est important à plus d’un titre. Non le moindre : il est destiné, pour partie du moins, à introduire en Eriador des personnages originaires des Terres Sauvages. Ça n’est pas totalement une obligation, on peut envisager de le jouer d’emblée à l’ouest des Monts Brumeux, mais cela nécessite alors pas mal de réécriture, et je redoute que le scénario y perde une bonne partie de son sel…

 

Ceci étant, ce scénario me paraît de toute façon problématique à cet égard. Objectivement, il est bon et probablement même plus encore – il est long, par ailleurs. Mais, en fait de premier voyage dans la région, il me paraît un peu too much : que le scénario développe un long voyage d’est en ouest est à cet égard dans l’ordre des choses – avec les périls qui vont bien ; mais ensuite, envoyer d’emblée, paf, comme ça, les PJ au cœur des Monts d’Angmar, et même, plus précisément, à Carn Dûm ? Pour une entrée en matière c’est un peu sauvage : commencer par l’endroit le plus dangereux de la région ! Il y a là un paradoxe à mes yeux, car les scénarios suivants, à l’exception du tout dernier (qui comprend lui aussi une séquence en Angmar, mais pas à Carn Dûm, avant d’envoyer les joueurs du côté des Galgals qui sont certes au moins aussi redoutables), sont censés être « plus difficiles », alors qu’ils impliquent des endroits a priori moins périlleux… Du coup, Carn Dûm n’est peut-être pas aussi terrifiante ici qu’elle devrait l’être, sur un plan technique – et ça, pour le coup, ça me paraît tout de même problématique. Comparaison hardie peut-être : vous imaginez commencer Le Seigneur des Anneaux en passant direct de la Comté au Mordor, avant d’enchaîner, dans cet ordre, la Lorien, le Mont Venteux et la Vieille Forêt, pour un finale dans la Moria, disons ?

 

Ceci étant, le scénario est donc bon, par ailleurs, et peut-être même plus que ça. Son point de départ – à l’est des Monts Brumeux, donc – est d’ailleurs tout à fait intéressant. Il implique des Hommes des Collines du Gundabad – un peuple chassé de l’Eriador Oriental pour s’être acoquiné avec Angmar… Des gens, donc, qui peuvent s’avérer méfiants et même plus que ça à l’égard de nos aventuriers. Mais c’est une optique intéressante, explicitement envisagée : et si les aventuriers se trouvaient là justement dans le but de tenter de rallier les Hommes des Collines aux Peuples Libres du Nord ? Malgré, ou justement en raison de, leurs liens ancestraux avec les Gobelins et les Wargs… Que l’on prenne cette option ou pas, le scénario s’ouvre en tout cas sur des séquences sociales pour le moins tendues.

 

Certes, le « véritable » début de l’aventure est probablement moins subtil – avec les Gobelins du coin, les traîtres, qui enlèvent les enfants de la petite communauté d’Hommes des Collines… En fait, ça passe – mais pour la seule raison, donc, qu’il s’agit là d’un « retournement d’alliance », car les Hommes des Collines croyaient toujours les Gobelins de leur côté. Du coup, l’aide apportée (probablement…) par les PJ reprend cette idée de rallier les Hommes des Collines aux Peuples Libres du Nord : le scénario est pertinent en tant que tel, mais les choix des joueurs peuvent avoir des conséquences cruciales pour la suite des événements à une échelle tout autre.

 

Et là le scénario est tout particulièrement bien pensé, qui intègre un PNJ très attentif au comportement des PJ, et qui jouera donc sans doute un rôle majeur dans la décision finale des Hommes des Collines : il s’agit d’une femme du nom d’Essylt. Tandis que ses congénères stupéfaits ne savent pas comment réagir face à la traîtrise des Gobelins (avec inévitablement, mais c’est bien vu, un vieux bonhomme qui explique en dépit du bon sens que les vrais coupables sont les PJ, que c’est leur faute si les Gobelins, etc.), la jeune femme, déjà affectée par la disparition de son père, Heddwyn, n’entend pas perdre non plus ses frères et sœurs… D’où un aspect essentiel du scénario : les « moments clés », où il s’agit pour les PJ, sans qu’ils le sachent (le Gardien des Légendes tient un compte secret, les scènes ne sont jamais présentées comme telles), d’aller dans le sens d’Essylt, et de la toucher par leur désintéressement, leur bravoure, leur astuce, etc. Disons-le : passer au mieux ces « tests » informels s’annonce difficile, et je doute que les PJ parviennent à remporter suffisamment de succès à cet égard pour rallier définitivement Essylt, et derrière elle les Hommes des Collines… Mais la possibilité est là, qui a son importance.


L’affaire, bien sûr, se complique encore du fait même des pertes d’Essylt. Son père Heddwyn ? Non, il n’est pas mort, il avait seulement « disparu »… Mais seul le Gardien des Légendes le sait au départ : en fait, l’Homme des Collines est devenu le Serviteur-Sorcier d’Angmar – c’est-à-dire, en l’absence du chef des Nazgûl, le grand méchant de l’histoire (prendre garde à ne pas le confondre avec l’Intendant de Carn Dûm, évoqué dans Fondcombe, qui n’a absolument rien à voir). Le scénario s’oriente donc vers une confrontation père/fille que l’on pourrait se contenter de trouver skywalkeresque, mais qui, fonction des choix des PJ (même inconscients), peut avoir des conséquences aussi surprenantes que douloureuses.

 

Mais nous n’en sommes pas encore là : les aventuriers doivent d’abord traverser les Monts Brumeux depuis les collines du Gundabad ; pour cela, ils vont emprunter la route du Long Val, pas très bien fréquentée sans doute, tout de même plus « paisible » à vue de nez que les cavernes empruntées par Bilbo, Gandalf et les Nains dans Le Hobbit ou a fortiori la Moria dans Le Seigneur des Anneaux… même si on y trouve là aussi une grosse bébête, un monstre plus ou moins défini (qui a peut-être quelque chose de lovecraftien, d’ailleurs… à moins de se contenter d'y voir une variation sur Arachne ou même Ungoliant).

 

Une fois les montagnes franchies, les PJ ne sont certes pas au bout de leur peine – car leur voyage se poursuit en Angmar : ils doivent traverser la Désolation Grise jusqu’au Chemin Gelé, puis emprunter ledit chemin jusqu’à Carn Dûm – un voyage périlleux… même s’il ne l’est pas autant qu’il devrait l’être, du fait de la position de ce scénario dans la chronologie à difficulté progressive des Vestiges du Nord.

 

En effet, seule semblant de concession, ici, à l’environnement dégradé et périlleux d’Angmar (et du Long Val avant ça, d’ailleurs) : les PJ feraient bien de ne pas accomplir ce voyage seuls, il leur faut un guide – un personnage est proposé en ce sens, du nom de Hwalda, et elle n'est pas inintéressante, par ailleurs. Quoi qu’il en soit, on perçoit bien l’artifice : la suggestion est plus qu’impérative, car la présence d’un guide diminue considérablement les Périls (au sens technique) du voyage – et c’est bien pour cela que nos aventuriers peuvent se rendre au cœur même d’Angmar dès ce premier scénario, et presque la fleur au fusil, enfin, à l’arc… Et j’ai donc un peu de mal avec cette approche.

 

Ce qui vaut d’ailleurs pour Carn Dûm à proprement parler. La carte de ce plus ou moins donjon est fort jolie, mais, globalement, le lieu maudit n’a pas, disons, l’ampleur, qu’il aurait dû avoir.

 

Quant à la fin, elle est un peu précipitée – avec un Glorfindel qui se trouvait là, allons bon, hop ! Coïncidence fort pratique… Mais n’exagérons rien : l’Elfe n’est pas à proprement parler un deus ex machina, car il n’est censé intervenir qu'après les actions essentielles de la compagnie (et la confrontation avec Heddwyn, notamment – Essylt étant de la partie). Mais il a quand même un rôle très « utilitaire », en « ouvrant » le Sanctuaire de Fondcombe aux PJ – et le voyage jusqu’en Imladris n’a dès lors pas vraiment besoin d’être « joué », Glorfindel étant un meilleur guide encore que Hwalda.

 

J’imagine que ce compte rendu pourrait donner l’impression d’un « mauvais scénario », tant j’appuie sur ses dimensions problématiques… Mais, en fait, ce n’est pas le cas : globalement, je l’aime beaucoup, il comprend son lot de bonnes idées, et l’ambiance est très chouette. Mais il y a quelques « difficultés » narratives qui me chiffonnent, et donc au premier chef cette idée saugrenue de commencer la campagne en Eriador Oriental par Angmar… Mais je suppose que l’on doit pouvoir s’en accommoder, et que, dans l’ensemble, ça en vaut la peine.

 

PLUS DURE QUE PIERRE

 

J’avais insisté plus haut sur la dimension « anti-bourrins » des Vestiges du Nord, et c’est peut-être ce deuxième scénario, titré « Plus dure que pierre », qui en témoigne de la manière la plus éloquente. Il y a là des Orques et des Trolls à foison ; et, si certaines scènes peuvent donner l’impression que les PJ peuvent se contenter d’en abattre un ou deux, là, comme ça, hop ! discrétos, c’est en fait un leurre – car la grosse armée est juste derrière, et c’est tout l’objet du scénario : les PJ, sans forcément qu’on le leur explique, d’ailleurs, doivent jouer un rôle d’éclaireurs – ils doivent rester discrets, et bien peser les risques d’une tentative d’infiltration : un couillon qui se précipiterait sur les vilaines bestioles en hurlant se ferait exploser la cheutron en moins de deux, et, pire encore, provoquerait probablement le même sort funeste pour ses camarades plus réfléchis…

 

Ceci étant, ne pas en conclure que les PJ n’ont rien à faire – car j’imagine qu’il est des grosbills pour considérer que « faire », dans un jeu de rôle, c’est « se battre »… En fait, ils ont beaucoup à faire – mais il s’agit d’observer ; pour autant, ils ne sont pas de simples spectateurs – ils ont bien des choix à faire, éventuellement périlleux, et je suppose que l’essentiel du travail du Gardien des Légendes porte sur l’ambiance à cet égard : les PJ doivent assister à des choses terriblement inquiétantes, et ressentir au plus profond d’eux-mêmes cette angoisse susceptible de se muer en terreur d’un instant à l’autre… Le « donjon » éventuel de l’histoire n’en est que plus oppressant, sur un mode passablement claustrophobe.

 

Le scénario démarre (classiquement) à Fondcombe, où l’on a découvert quelques indices d’activités « suspectes » dans la région au nord – les aventuriers contribuent en fait directement à cette récolte d’indices en enquêtant sur ce qui est arrivé à une caravane naine, attaquée par des ennemis inconnus. C’est alors seulement qu’Elrond lui-même mandate les PJ pour en savoir davantage – mais l’idée est donc de récolter des informations, pas de se battre, car un combat à ce stade serait perdu d’avance, et nuisible à court et long termes – gaffe aux coups des sang, donc...


Indices ou pas, le « grand méchant » de l’affaire, un Orque « différent des autres » du nom de Mormog, reste tout de même bien mystérieux – peut-être un peu trop ? Mais c’est un antagoniste qui a indéniablement du potentiel… sur le mode intuable, probablement.

 

Mais les PJ peuvent faire une autre rencontre étonnante, avec un PNJ très surprenant, et qui peut devenir un allié de poids : il s’agit de Feredrûn, la « chasseresse de l’est », une créature plus ou moins angélique à l’origine liée à Oromë, mais victime d’une cruelle malédiction de Sauron… C’est un moyen d’introduire dans ces récits du Troisième Âge des éléments renvoyant sans doute davantage au Silmarillion, avec un personnage résolument hors-normes, à bien méditer sans doute pour lui faire honneur, et à creuser, probablement, mais c’est donc assez intéressant.


Un mot tout de même sur la dimension « voyage » de ce deuxième scénario : rien de comparable peut-être à celui du premier scénario (dans l’absolu – puisque dans les faits le « guide » contribue énormément à transformer le périple en balade…), mais le voyage de Fondcombe aux Landes d’Etten est assez long et redoutable ; j’imagine qu’il est crucial, de la part du Gardien des Légendes, d’appuyer sur l’ambiance très particulière de la région, véritablement « découverte » ici (Angmar était un cas trop à part pour s’en faire une idée) – et son côté « semi désertique » est sans doute essentiel.


Un bon scénario – périlleux, oh que oui, mais justement : il doit inciter à se montrer subtil et à ne pas se précipiter au combat...

 

UNE HISTOIRE D’ARCHERS

 

« Une histoire d’archers » est un scénario bien plus court – probablement le plus court des Vestiges du Nord. Hélas, il est aussi à mes yeux le ratage de ce recueil globalement de très bonne tenue… Et c’est sans doute d’autant plus regrettable qu’il partait de « bonnes intentions », sur un mode plus « léger » que d’habitude.


Notez cependant, au regard de la brièveté de ce scénario, qu’elle peut être trompeuse : en fait, on peut clairement le distinguer en deux phases : la première peut correspondre à la phase de Communauté d’un scénario précédent – et la phase d’Aventure de celui-ci, à proprement parler, pourra être « retardée », car la mission n’a aucun caractère d’urgence : simplement, si les PJ se trouvent à passer non loin de Fornost, eh bien, ils pourront en profiter pour accomplir la « quête » que leur a confié Bilbo…

 

Puisque c’est bien le fameux Hobbit qui joue au donneur d’ordres ici – à Fondcombe, comme de juste. En fait, cela nous vaut une introduction assez amusante, où le Hobbit se prend le chou avec un Elfe sur une vieille histoire… Bilbo est formel : il y avait des Hobbits à la bataille de Fornost, une compagnie d’archers ! Le Vieux Touque l’a dit et c’est donc vrai ! Mais l’Elfe dénonce une imposture : rien n’indique que des Hobbits aient participé à la bataille, il n’y a aucun témoignage sérieux en ce sens – en s’attachant à défendre ce point, Bilbo, comme le Vieux Touque avant lui, succombe à une sorte de « chauvinisme » un peu navrant… Bilbo, agacé, demande alors aux PJ, qui ont assisté à la scène, de se rendre à Fornost pour démontrer qu’il a raison, et qu’une compagnie d’archers hobbits s’est bel et bien battue à Fornost, aux côtés des Elfes et des Hommes...

 

L’idée est amusante, oui – le problème est qu’à mes yeux elle ne tient absolument pas la route, elle n’est pas le moins du monde crédible : Fondcombe est un lieu de connaissance, et peut-être même le plus important de toute la Terre du Milieu – et l’anecdote de Bilbo ne se trouverait nulle part, même pour la contester ? La transmission des hauts faits du passé est proprement une mission de la Dernière Maison Libre : les chroniques sur la bataille de Fornost ne peuvent qu’y abonder. Mais cela va en fait bien au-delà : à Fondcombe même résident nombre de témoins de première main, des Elfes qui ont participé à la bataille, et qui devraient donc très bien savoir ce qu’il en est ; certains sont même expressément cités, comme Glorfindel, rencontré par les PJ lors de « Cauchemars d’Angmar »… mais seulement pour dire qu’ils « ne se souviennent pas » ? Je n’y crois pas deux secondes – et si ce point de départ est original, comme une manière sympathique de respirer entre deux gestes épiques (et justement, d’une certaine manière, pour questionner ces dernières, ce qui est plutôt bien vu), je bloque quand même d’emblée sur son côté « mal foutu ».

 

Je suppose que l’on pourrait peut-être s’en accommoder… Hélas, le reste du scénario – la phase d’Aventure à proprement parler – est au moins aussi balourd, pour rester poli.

 

Le voyage vers les Hauts du Nord et Fornost n’est pas décrit dans ces pages, puisqu’il n’est pas dit qu’il se fasse au départ de Fondcombe : pas d’urgence, encore une fois, mais si les PJ passent par-là...

 

Hélas, sur place, le scénario se montre bien maladroit : à peine les PJ sont-ils arrivés que les « preuves » s’accumulent les unes après les autres ! Elles ne font que confirmer, à mon sens, pas tant la présence desdits archers hobbits, que le caractère hautement improbable de « l’amnésie » des Elfes les concernant – ou des Rôdeurs, d’ailleurs, qui arpentent depuis des siècles ces terres pour rassembler des informations à Fondcombe ; si les PJ, pourtant pas forcément des experts en archéologie ou même en investigation, rassemblent en quelques minutes (!) à peine autant de « certitudes », il est totalement invraisemblable que l’on ne trouve absolument rien à ce propos à Fondcombe – que ce soit pour appuyer la thèse de Bilbo ou la contester.

 

Puis le surnaturel se met de la partie, de manière tout aussi balourde : figurez-vous qu’il suffit de s’attarder la nuit dans les ruines de Fornost pour que, très précisément, les archers hobbits fassent leur apparition ! C’est toujours aussi absurde, même si la scène n’est pas totalement inintéressante : il y a peut-être de quoi faire avec les réactions des PJ aux volées de flèches… Mais le trait demeure des plus grossier.

 

Et même en prenant en compte ces rares réussites temporaires, le scénario patauge toujours un peu plus dans la lourdeur et l’invraisemblance : le vase a débordé depuis longtemps, inutile de chercher quelle pouvait bien être la goutte d’eau – mais quand le fantôme de Rufus Touque lui-même se rapplique avec sa petite chanson, on en est au stade du seau d’eau qui fait déborder un autre seau d’eau en en foutant partout. Voilà : « Une histoire d’archers » est à peu près aussi lourd que la métaphore à la con que je viens de commettre… Ce qui en dit long, non ?

 

Le gros ratage des Vestiges du Nord – pas seulement médiocre, mais carrément mauvais. Et c’est bien dommage.

LA COMPAGNIE DU CHARIOT

 

Heureusement, ce mauvais moment dépassé, le niveau du recueil remonte radicalement, et il a encore à nous offrir des choses très intéressantes – et par ailleurs assez diverses.

 

En témoigne déjà « La Compagnie du Chariot », même si je ne suis pas bien certain qu’il s’agisse d’un scénario à proprement parler : en fait, l’envisager ainsi n’est pas sans risque, peut-être, mais surtout si l’on enchaîne les épisodes des Vestiges du Nord – encore une fois, il vaut mieux diluer l’ensemble. Le problème, autrement, résiderait dans une vague redondance, notamment avec « Plus dure que pierre », mais « Cauchemars d’Angmar » pouvait déjà aller dans ce sens : les joueurs y sont amenés à observer des menaces grandissantes dans l’ombre, et l’idée d’un assaut frontal est déconseillée – même si, dans le cas présent, un tel assaut ne serait pas aussi suicidaire que face aux Orques et aux Trolls de Mormog, et peut donc être envisagé, à condition de bien s’y prendre. L’intérêt, à cet égard, réside dans le fait que la menace en question émane, non pas de Sauron et de ses agents, mais d’un tiers parti que l’on n’a guère eu l’occasion de mettre en scène pour l’heure : Saroumane, qui commence à pencher dangereusement vers la Corruption ; par ailleurs, on est à une échelle tout autre, avec une petite bande suspecte, pas une armée gigantesque.


Ceci, si l’on enchaîne les séquences. Je pense qu’il est préférable de diluer encore un cran au-dessus, en n’envisageant pas tant, d’une certaine manière, « La Compagnie du Chariot » comme un scénario, mais plutôt comme un élément de contexte.


Car ladite Compagnie est abondamment décrite, et fournit un lieu (même mobile) et des PNJ intéressants, qui peuvent trouver à s’intégrer à plusieurs reprises, et somme toute assez naturellement, dans une campagne prenant l’Eriador Oriental pour cadre. Par ailleurs, même en l’envisageant comme un scénario, « La Compagnie du Chariot » ne fait sens qu’en multipliant les phases d’aventure, aux moins deux, peut-être davantage, ce qui, à vrai dire ne m’incite que davantage à procéder ainsi que je vous le disais.

 

La Compagnie du Chariot est une caravane marchande, qui longe le Chemin Vert en faisant des allers-retours entre Bree et Tharbad (ou ce qu’il en reste). On s’en doute, ce genre de caravanes est très rare dans la région, qui a beaucoup souffert au cours des derniers siècle, au point de succomber à une forme de désertification… Mais la rareté de ces caravanes, dans ce contexte, ne les rend que plus précieuses, et les hameaux disséminés le long du Chemin Vert n’en sont que plus ravis encore quand les marchands font halte près de chez eux ! Ce qui a ses conséquences : la Compagnie du Chariot se rencontre « dans la nature », loin de tout cadre urbain – même à l’échelle d’un village, Bree faisant l’exception (mais la ville n’est donc toujours pas décrite ici).

 

D’assez nombreux PNJ, membres de la Compagnie, sont ici décrits – avec, disons-le, une nette prédominance des sales types… Mais suffisamment d’ambiguïtés à côté pour qu’on ne les envisage pas unilatéralement comme des « méchants », ce qui ne serait pas très raisonnable.

 

On compte quand même quelques PNJ plus sympathiques dans le lot, et plutôt réussis : un Wose, notamment, présenté comme un phénomène de foire (il a son pendant animal, un ours malmené par un dresseur abject…), et un artificier ami de Gandalf – qui ne sait visiblement pas ce qu’il fait là ; tout deux peuvent susciter des histoires intéressantes, au point le cas échéant de devenir des alliés des plus utiles.

 

En fait, sans doute ces personnages plus sympathiques ont-ils un rôle moteur – en permettant aux PJ curieux de subodorer qu’il y a quelque chose de louche dans cette caravane… Mais la manière d’aborder le problème peut donc varier, de l’infiltration à la façon de « Plus dure que pierre » à l’assaut plus frontal : comme dit plus haut, je ne conseillerais pas cette approche, mais, pour peu que les PJ prennent le temps de réfléchir à un plan d’action, il est possible qu’ils l’emportent, ou du moins survivent en libérant un ou deux alliés ; se jeter dans le combat n’est donc pas suicidaire cette fois-ci, mais quand même périlleux – à mûrement réfléchir, donc.

 

Globalement, j’ai bien aimé, c’est assez malin et intrigant – mais j’y vois donc plutôt un élément de contexte, d’autant qu’il serait sans doute possible de l’intégrer à bien des créations personnelles sans que cela ne sonne comme un artifice un peu bancal.

 

CE QUI RÔDE EN DESSOUS

 

On retourne à un scénario bien plus « classique » avec « Ce qui rôde en dessous », mais ne pas y voir une critique de ma part : ce scénario est peut-être mon préféré du recueil, par ailleurs de très bonne tenue.

 

Mais, certes, il a quelque chose de « classique », tout particulièrement dans son introduction : le point de départ est comme souvent Fondcombe, où Maître Elrond demande aux PJ de venir en aide à un Rôdeur du nom de Hiraval. Celui-ci est issu d’une bonne famille des anciens royaumes du nord, et se désole que son manoir ancestral (enfin, les ruines de son manoir ancestral…), situé dans les Collines Venteuses, soit tombé aux mains de brigands… En fait, l’intérêt d’Elrond et des Elfes dans cette affaire est sans doute un peu problématique – on le passe sous silence, libre au Gardien des Légendes, j’imagine, de trouver quelque chose de pertinent. Par ailleurs, Hiraval… n’est pas très sympathique : le bonhomme est arrogant, sans doute bien trop sûr de lui, et porté aux coups de sang – ce qui, on l’a déjà vu à plusieurs reprises dans Les Vestiges du Nord, peut s’avérer fatal.

 

Or il y a ici un biais – parce que les événements ne coïncident en fait pas au récit d’Hiraval, sans qu'il en ait forcément conscience : il n'est pas un menteur… Mais il se trompe, et cela, les PJ devront le déterminer par eux-mêmes. En effet, les « brigands » du manoir… n’en sont pas : ce sont des aventuriers, comme les PJ ! Enfin, des aventuriers débutants... L’idée est très bonne, et très amusante à sa manière… sauf que l’amusement cède bientôt la place à la crainte, voire à l’horreur, et le scénario perd bientôt son caractère semi parodique wink-wink nudge-nudge pour devenir d’une extrême gravité, et poignante d’une certaine manière ; au fond, c’est un scénario parfaitement déprimant… et en cela il s’accorde très bien à l’ambiance globale de L’Anneau Unique, et peut-être tout particulièrement de cet entre-deux dans l’Eriador Oriental, où l’on devine, mais sans pouvoir y faire grand-chose, que l’Ombre grandit sans cesse, et que les lendemains seront tout sauf rieurs. Nulle blague ici, donc, en fait – mais une des plus belles illustrations de la thématique de la Corruption dans toute la gamme.

 

Car Hiraval, pas forcément un mauvais bougre à la base, et certainement pas conscient de ce fait, est « corrompu »… par l’esprit vengeur d’un de ses propres ancêtres ! Or le « fantôme », dans ce manoir où bien trop de monde s’entasse, peut aussi exercer son pouvoir sur d’autres personnages – qu’ils s’agisse des PNJ aventuriers… ou des aventuriers PJ.

 

L’approche des « brigands » n’est déjà pas évidente – et il y a un monde entre la franchise, l’infiltration et l’assaut. L’idéal serait sans doute de jouer la dimension « sociale » du scénario, en confrontant verbalement PJ et PNJ, mais le risque est très élevé de ce que la rencontre dérape à tout moment – d’autant plus que Hiraval est proprement incontrôlable. Dans cette complexe affaire, les alliés ne sont pas forcément ceux que l’on croit, les ennemis pas davantage, et tout incite même à ce que la rencontre vaguement ambiguë tourne à la boucherie alors même que les PJ ne le désirent pas – mais nul dirigisme pour autant : plusieurs éventualités sont envisagées, les PJ peuvent agir, et le destin faire des siennes ; c’est sans doute indispensable, d’ailleurs, pour comprendre la possession en jeu, et la gérer au mieux…

 

Mais ça marche très bien, sur le papier en tout cas : sur la base d’une quasi-blague, on se retrouve piégé dans un huis-clos oppressant et profondément déprimant, où l’empreinte du mal, saisissant les plus braves, les amène aux pires des déprédations. Oui, c’est un scénario déprimant – voire dépressif ; mais il est parfaitement approprié au contexte, bien conçu, et tout à fait convaincant. L’ambiance est parfaite, donc, et le scénario est par ailleurs riche de sa diversité – car, même dans un cadre ainsi limité, il offre des occasions de jouer l’infiltration, le combat, le social, la comédie, la terreur, la magie, etc. Ce sans virer au patchwork pour autant : vraiment intéressant.

 

(Et peut-être lovecraftien, d’une certaine manière ?)

OMBRES SUR TYRN GORTHAD

 

Nous en arrivons au dernier scénario des Vestiges du Nord, « Ombres sur Tyrn Gorthad », qui est aussi très probablement le plus long, indéniablement le plus complexe, et de loin le plus périlleux. Il s’étend sur au moins deux années, et il est une fois encore tout à fait indiqué de le mêler d’autres scénarios, de création personnelle le cas échéant. Par ailleurs, il implique de longs et périlleux voyages, et comprend trois parties « optionnelles » mais fort utiles qui, là encore, peuvent donc s’emmêler à d’autres récits, jusqu’au terrible finale du scénario – et de la campagne.


Cette fois, la mission est donnée par Gandalf lui-même – et, oui, à Fondcombe, comme d’hab’. C’est d’ailleurs une belle occasion de créer des liens éventuellement resserrés avec le magicien, qui, à terme, peut faire un Garant de poids, je suppose, et par ailleurs autoriser des Entreprises de Communauté spécifiques et très intéressantes. Maintenant, cet aspect du scénario a sa contrepartie : au fur et à mesure que l’aventure progresse, les PJ risquent de se sentir un peu les larbins de Gandalf, sur un mode presque « jeu vidéo » : allez me chercher ça, allez voir untel, jetez un œil là-bas, etc.

 

Tout part de rumeurs étranges et inquiétantes portant sur les Êtres des Galgals – ces créatures mort-vivantes dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’elles sont tout particulièrement redoutables… En fait, la seule chose qui permet de les « gérer », c’est qu’elles semblent se voir imposer des limites à leurs actions, sans que l’on comprenne bien pourquoi : on ne les rencontre que dans les Hauts des Galgals, seulement de nuit, etc. Et c’est bien le problème : les rumeurs évoquent désormais des rencontres avec des Êtres des Galgals en dehors des seuls tombaux antédiluviens qu’ils hantent en principe, et parfois même en pleine journée ! Ce qui a de quoi faire paniquer même les plus stoïques. Et si Gandalf ne va pas jusqu’à paniquer, du moins fait-il part de son inquiétude. Lui-même n’en sait pas beaucoup plus sur l’origine de ces spectres – mais, derrière ce regain d’activité, il devine la magie du Roi-Sorcier d’Angmar. Comprendre cette magie implique de comprendre la Langue du Mordor – rarement employée. Mithrandir pense cependant avoir identifié une forteresse perdue dans les Monts d’Angmar (non, ce n’est donc pas Carn Dûm – ce qui renvoie au premier scénario et à sa dimension « problématique »), entièrement dévolue du temps du Roi-Sorcier à ses expériences magiques : à charge pour les PJ de s’y rendre, et de rapporter tout ce qu’ils peuvent y trouver de rédigé dans la Langue du Mordor…

 

Je suppose que cette « première quête » peut laisser un peu sceptique – elle a, je crois, un vague problème de crédibilité, même si pas au point d’ « Une histoire d’archers »… Mais le périple, cette fois très rude (pas de guide pour « absorber » les Périls…), vaut le détour, et, une fois sur place, il y a du matériau pour des scènes efficaces, sur un mode combatif (avec un Grand Orque hors-normes et bien balaise, notamment), ou, de manière plus intrigante et angoissante, ce qui me botte davantage, en faisant intervenir la magie de la Langue du Mordor – laquelle peut déboucher sur une forme de « possession » suintant la Corruption.

 

Les PJ retournent alors à Fondcombe pour faire le bilan et mener des recherches sur place (c’est ici que peuvent commencer à intervenir les Entreprises de Communauté avec Gandalf, mentionnées plus haut). C’est peut-être l’occasion de ménager une pause dans la narration – mais aussi de déterminer la suite des événements, car lesdites recherches, à ne surtout pas négliger, fournissent les seules pistes possibles pour jouer trois « mini-aventures » dites « optionnelles », mais dont les conséquences peuvent s’avérer capitales au moment du finale du scénario. Bien sûr, ce côté « pause » autant que les trames « optionnelles » sont parfaitement indiqués, une fois de plus, pour « diluer » la campagne.

 

Mais, si les PJ s’appliquent, ils pourront alors suivre trois pistes, donc. La première les conduit d’emblée dans les Galgals à proprement parler : s’ils s’y prennent bien, ils ne courront pas forcément de risques, mais leur étude sur place leur permettra de comprendre des choses utiles concernant l’ancienneté des Galgals, la disposition des tombes, etc. Somme toute ce qui aurait pu ou dû se faire à Fornost dans « Une Histoire d’archers », mais de manière autrement convaincante à mes yeux – même si le Rôdeur fantasque qui y fait probablement son apparition est un peu terne à s’en tenir à ces quelques pages, et qu’il y a probablement de quoi le rendre plus intéressant dans ce contexte (mais je crois qu’il figurait dans Fondcombe).

 

La deuxième de ces intrigues optionnelles est peut-être la plus amusante. Les PJ vont (ou retournent…) à Fornost, cette fois pour localiser une sorte de chambre-forte mentionnée dans des écrits trouvés à Fondcombe. Bien sûr, la cache aux trésors (livresques) a été pillée… mais de fraîche date ! Les PJ peuvent remonter la piste d’une bande de voleurs nains, personnages vraiment pas recommandables sans être foncièrement maléfiques, et il y a sans doute moyen d’en tirer des scènes de négociation fort sympathiques

 

Reste l’histoire de la Hobbite qui aurait survécu à une rencontre dans les Galgals. Ici, il y a un (très) vague souci : la scène se déroule pour l’essentiel à Bree, qui n’a fait l’objet d’aucune description dans un supplément de contexte… On trouve cependant ici quelques éléments, à charge pour le Gardien des Légendes de faire avec – noter cependant ce qui est probablement la particularité essentielle de la petite ville : les Hommes y côtoient journellement les Hobbits, ils y vivent ensemble. L’entretien avec la Hobbite survivante aura surtout pour intérêt de déterminer l’existence d’une sorte de « sanctuaire » dans les Galgals : la tombe d’un prince elfique.

 

Il s’agit alors de faire à nouveau le point avec Gandalf… qui a cependant une autre « mission » à confier aux PJ, et sans doute la plus problématique de tout le scénario, puisqu’il s’agit pour eux de rendre visite à… Tom Bombadil ! Gai dol, gai dol, tout ça... Tom Bombadil qui vit bien sûr dans la Vieille Forêt – pas davantage décrite que Bree dans quelque supplément que ce soit et qui ne bénéficie même pas ici des quelques développements accordés à la petite ville quelques pages plus haut. Mais le vrai problème est ailleurs : il réside en nul autre que Tom Bombadil lui-même… Un personnage fantasque, et dont la séquence dans Le Seigneur des Anneaux soulève couramment la perplexité : il est insaisissable, incompréhensible, on ne sait même pas ce qu’il est au juste… mais, surtout, et quand bien même on devine en lui un immense pouvoir, peu ou prou divin, il n’est pas toujours évident de le prendre au sérieux. Et comment l’interpréter ? La quasi-totalité de ses répliques, ici, sont rimées… Et, très franchement, je ne me sens pas de compléter en improvisant des alexandrins ou truc, au doigt mouillé… La rencontre est aussi problématique dans la mesure où, contrairement à ce que l’on pouvait supposer (et qui pouvait « justifier » que Gandalf renvoie les PJ à l’étrange bonhomme ?), il ne s’agit pas ici d’aller à la pêche aux informations sur les Êtres des Galgals (tout proches, par ailleurs) : l’intérêt de cette rencontre est « technique », d’une certaine manière, car il consiste à faire bénéficier les PJ de la « protection divine », ou « bénédiction », de Tom Bombadil. Celle-ci leur est acquise d’emblée – la rencontre a pour but de voir à quel niveau elle fonctionnera, en conséquence du comportement des PJ lors de la rencontre. Mouais… C’est à n’en pas douter utile pour la suite des événements, sur un mode pragmatique, mais tout de même passablement artificiel : comme si on bardait les héros d’artefacts et de sortilèges avant de les envoyer ramoner sa vilaine petite gueule au Boss de Fin de Niveau… Alors si on y ajoute la difficulté à saisir et à interpréter Tom Bombadil...


On retrouve alors Gandalf à Bree, non loin, et c’est le moment du finale – bien balaise : le magicien doit exécuter un long et complexe rituel (pas très « Istari », pour le coup…) afin de « renforcer la barrière », c’est-à-dire de soumettre à nouveau et pour un bon bout de temps les Êtres des Galgals aux limitations qui les caractérisaient jusqu’alors : l’impossibilité de quitter les Galgals ou de sortir de jour, pour l’essentiel.

 

Et c’est ici qu’interviennent les conséquences de tout ce que les PJ ont fait au cours de ce long scénario. Le rituel de Gandalf est long (minimum douze heures, à vue de nez) autant que complexe ; il lui faut, par étapes, cumuler un certain nombre de succès pour mener à bien son entreprise… sauf qu’il part d’un SR de base TRÈS élevé (24, sauf erreur) ; pour avoir une chance de réussir, il lui faut donc autant d’informations que possible. Certaines (la plupart) interviennent directement dans l’exécution du rituel, et font baisser le SR – plus il y a de ces informations qui ont été rapportées à Gandalf, et moins le rituel est difficile ; d’autres de ces informations ont un intérêt pratique au-delà de la seule diminution du SR – ainsi la localisation de la colline du prince elfique, « sanctuaire » peu ou prou indispensable à l’accomplissement du rituel.


Enfin, il s’agit de se protéger – et tout particulièrement de protéger Gandalf, trop absorbé dans sa magie pour pouvoir lutter contre des Êtres des Galgals mécontents de la tournure des événements… Il a certes disposé des brasiers, et est en mesure de préparer quelques effets pyrotechniques de bon aloi, mais la tâche de protéger le magicien revient bien sûr pour l’essentiel aux PJ – et il est à souhaiter qu’ils bénéficient quant à eux de la bénédiction « maximale » de Tom Bombadil, sans quoi leurs chances de réussite s’amenuisent drastiquement…

 

Car cet ultime combat est très difficile – qui fait intervenir un Roi des Esprits passablement costaud, et toute une horde (littéralement !) d’Êtres des Galgals. Ceux-ci, en principe, sont d’abord contraints de garder leurs distances, mais, à mesure que les heures défilent, ils s’enhardissent, et ce que le rituel progresse ou pas… En fait, il est à souhaiter qu’à ce stade le rituel ait déjà bien avancé – parce que cela détermine le nombre d’Êtres des Galgals qu’il faut anéantir pour que Gandalf arrive au bout de son sortilège élaboré. Il faut comprendre que les Êtres des Galgals arrivent en nombre infini : quand l’un tombe, il est aussitôt remplacé par un autre. L’exemple donné par le livre est assez éloquent – et montre comment fonctionne la petite équation déterminant la portée de l’assaut ; je vous passe les détails, mais, même dans cette configuration « plutôt optimiste », les PJ doivent tout de même anéantir dix Êtres des Galgals – et ça fait beaucoup : un seul de ces Êtres peut déjà constituer un antagoniste de taille...

 

En fait, il n’y a aucune garantie que les PJ l’emportent. S’ils y parviennent, c’est sans doute très gratifiant, par contre : ils ont vraiment joué un rôle essentiel pour contenir une menace considérable. Mais le scénario envisage des résultats intermédiaires, des « semi réussites »… mais aussi l’échec total et la mort de l’ensemble de la compagnie (Gandalf, bien évidemment, survit, et revient alors plus tard avec une autre communauté pour achever ce qu’il avait commencé…).

 

Ce scénario n’est pas sans poser quelques problèmes – notamment son côté plus « mécanique » que d’habitude, et la scène avec Tom Bombadil –, mais il est globalement plutôt chouette, voire très chouette ; notamment du fait de l’ampleur de ses implications, et de la variété des situations qu’il autorise. J’imagine par ailleurs qu’un peu de travail suffirait à rendre le scénario « moins mécanique », et le mêler d’autres aventures, notamment : d’une certaine manière c’est fait pour – jouer le scénario « en bloc » me paraît nuisible à la qualité de l’intrigue. Mais, sur ces bases, il y a donc de quoi faire.

 

CONCLUSION

 

Sentiment qui vaut, je suppose, pour l’ensemble du recueil, de très bonne tenue.

 

Si l’on excepte le ratage (très secondaire heureusement) d’ « Une histoire d’archers », Les Vestiges du Nord comprend des scénarios assez variés, parfois classiques en apparence mais comportant souvent des bonnes idées plus inattendues et à même de faire la différence. Deux scénarios au moins (le premier et le dernier) sont d’une ampleur conséquente, qui permettent aux PJ d’intervenir vraiment dans le déroulé des événements au niveau global de la Terre du Milieu dans l’attente de la Guerre de l’Anneau. Deux autres, « Plus dure que pierre » et « La Compagnie du Chariot » (même avec l’impression mentionnée plus haut qu’il vaut peut-être mieux envisager ce dernier « scénario » comme un élément de contexte), requièrent une certaine subtilité bien à propos, et qui repense les notions d’héroïsme et de pragmatisme dans un cadre plus que jamais hostile, participant ainsi avec pertinence à la coloration grave et sombre du tableau d'ensemble. Le scénario restant, peut-être mon préféré donc, incarne ces divers éléments à une échelle microcosmique qui n’en est que plus saisissante pour les PJ, attaqués dans leurs valeurs au quotidien.

 

Noter, par ailleurs, que la plupart de ces scénarios jouent sur la peur des PJ. Il ne s’agit pas forcément d’horreur à proprement parler (quoique, dans les deux derniers…), mais cet effet très sensible me paraît vraiment bien vu – et il implique une forme d’héroïsme proprement tolkiénienne, aux antipodes de la fantasy-baston. Résultat très convaincant, donc, pour un recueil qu’à l’évidence je ne jouerai pas de sitôt (je pense commencer classiquement dans les Terres Sauvages…), mais qui, pour des joueurs et des personnages ayant un peu de bagage, constitue une prolongation des principes de L’Anneau Unique dans le cadre décrit dans Fondcombe, et qui a une vraie personnalité. Je suppose qu’on ne pouvait pas attendre mieux.

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Le Cirque des horreurs, de Junji Itô

Publié le par Nébal

Le Cirque des horreurs, de Junji Itô

ITÔ Junji, Le Cirque des horreurs, [Itoh Junji Kyofu Manga Collection, vol. 13], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, Paris, Tonkam, coll. Frissons – Intégrale Junji Itô, [1991, 1994-1995, 1998] 2012, 200 p.

 

REMONTER LA SPIRALE

 

Si l’on excepte la plus ou moins relecture d’Akira de Katsuhiro Otomo, j’ai entamé ma récente et encore timide « vraie » découverte des mangas avec Spirale, sans doute la plus célèbre bande dessinée de Junji Itô – et ça a été une baffe colossale. Je n’avais jamais rien lu de pareil – le traitement, le malaise, l’outrance m’ont fasciné, et j’en suis aussitôt arrivé à la conclusion (qui demeure pour l’heure) qu’il s’agissait là de la meilleure BD d’horreur que j’avais jamais lue.

 

Dès lors, je ne comptais pas en rester là, et il me fallait tout naturellement lire d’autres œuvres de l’auteur… en supposant toutefois que pareil coup de maître était difficile à reproduire, et en ne m’attendant donc guère à retrouver quelque chose du même niveau chez l’auteur, avant ou après Spirale. Impression confirmée à la lecture ultérieure de l’autre « gros machin » de Junji Itô en français, à savoir l’intégrale de Tomié, qui m’avait globalement convaincu, et qui constitue assurément encore un beau morceau de manga d’horreur, mais qui n’atteignait pas, ou rarement, à l’excellence de Spirale.

 

Parallèlement, j’ai certes commencé à envisager d’autres auteurs du registre – et ai régulièrement été bluffé par Kazuo Umezu, surtout ; d’ailleurs le « maître », d’une certaine manière, de Junji Itô (qui cite souvent deux influences majeures sur son œuvre : Umezu, donc… et un certain H.P. Lovecraft cher à mon cœur). Umezu a livré depuis la fin des années 1960 des monuments d’horreur en bande dessinée – à vrai dire, si Spirale demeure à mes yeux au sommet du genre, j’ai été saisi par l’inventivité virtuose d’Umezu, dans ses mangas séminaux figurant dans les recueils La Maison aux insectes et La Femme-serpent (surtout), et dans une moindre mesure dans Le Vœu maudit (j’en attends avec impatience l’édition prochaine, toujours chez le Lézard Noir, de Je suis Shingô, et, ailleurs, il me faudra bien mettre la main sur les volumes de L’École emportée). J’imagine que, sur le plan de l’histoire du genre, c’est là un auteur plus important encore que Junji Itô – même si je conserve donc la première place à Spirale.

 

Mais j’avais donc envie de poursuivre avec ce maître moderne – et la matière ne manque pas, d’autant que Tonkam, parallèlement aux éditions intégrales sus-mentionnées de Spirale et Tomié, avait publié bien des volumes plus brefs constituant une « intégrale des mangas d’horreur de Junji Itô » (directement reprise, sauf erreur, d’une édition japonaise équivalente) : pas mal de bouquins, donc (quelque chose comme une vingtaine ?), reprenant des œuvres diverses de l’auteur, même si l’horreur en est probablement toujours le maître mot – des bouquins aussi, j’ai l’impression, qu’il ne sera probablement pas facile de me procurer tous ? Pour l’heure, en tout cas, j’ai réussi à mettre la main sur trois d’entre eux – qui se suivent dans l’ordre de publication, d’ailleurs : Le Cirque des horreurs, Le Tunnel et Le Mort amoureux ; et c’est donc dans cet ordre que j’ai décidé de les lire, ne sachant rien de leur contenu exact.

 

VUE D’ENSEMBLE

 

Le Cirque des horreurs correspond au treizième tome de l’intégrale de Junji Itô ; l’auteur a surtout été actif dans les années 1980 et 1990, pour ce que j’en sais – livrant Spirale et achevant Tomié vers le tournant du millénaire –, et le présent volume rassemble cinq histoires courtes, publiées en 1991 (pour la plus « vieille », qui donne son titre au recueil), 1994 (pour la deuxième, qui est aussi et de très loin la meilleure) et 1995 (les trois autres… à mon sens un bon cran en dessous). Quatre de ces histoires (à l’exception donc de la troisième, de loin la plus courte) ont été publiées dans le mensuel Halloween, bien nommé faut-il croire.

 

Au travers de ces cinq « nouvelles », relevant certes toutes du genre horrifique, mais à des degrés divers, nous voyons l’auteur s’exercer dans des registres subtilement (ou moins subtilement) différents. Ce qui marque sans doute dans ce petit volume – et qui le distingue notamment de Spirale et Tomié, à l’évidence –, c’est la part importante, voire prépondérante, accordée à l’humour. Les deux séries citées ne manquaient pas forcément de moments « drôles » (d’un humour noir ou jaune, certes), mais le malaise et la peur dominaient largement ; là c’est quand même autre chose… Même si cette association de l’humour et de l’horreur peut donc prendre des formes très diverses : « Le Cirque des horreurs » joue d’un burlesque extrémiste, façon Grand-Guignol, et ne fait ainsi pas mentir son titre. Si « La Ville aux pierres tombales » préfigure allègrement Spirale, « La Fenêtre d’à côté » est un bref récit outrancier, où le malaise, la peur et le rire s’associent étrangement. Quant aux deux dernières histoires, faisant intervenir les mêmes personnages, « les mystérieux enfants Hikizuri », elles évacuent presque totalement la peur, en jouant à nouveau de la carte burlesque mais dans un contexte global unissant d’une certaine manière La Famille Addams à une « horreur » plus moderne et bisseuse, dont le seul propos est bien de susciter le rire.

 

En fait, un peu gratuitement peut-être, je supposais avant la lecture qu’il en serait probablement ainsi, pour je ne sais quelle raison – aussi n’ai-je pas été véritablement surpris. Autre conviction qui s’est vérifiée : je ne m’attendais certes pas à retrouver dans Le Cirque des horreurs la qualité exceptionnelle de Spirale – et même pas forcément celle, remarquable mais déjà bien inférieure à mes yeux, de Tomié Et ça s’est bien entendu vérifié : le présent volume ne joue clairement pas dans la même catégorie… Mais il contient ses bons moments, voire très bons – cependant, il est sans doute avant toute chose inégal.

 

Tentons de disséquer un peu la chose, histoire par histoire.

 

LE CIRQUE DES HORREURS

 

« Le Cirque des horreurs », datant de 1991, est donc très, très relativement la plus « vieille » des nouvelles ici rassemblées – bizarrement, le temps très limité entre cet épisode et le suivant (1994) a peut-être suffi pour que le trait de Junji Itô évolue vers une plus grande précision, et son traitement de l’horreur vers davantage d’audace, narrative autant que graphique. Pour autant, cette histoire courte excessive de bout en bout est à mes yeux une réussite : bonne entrée en matière, donc, si le meilleur est encore à venir – cette histoire courte, avec la suivante, constitue de très loin le meilleur moment de ce volume disparate.

 

Nous y suivons un jeune garçon du nom de Yoshiyuki tellement pressé de se rendre au cirque qu’il laisse en plan sa petite-sœur en larmes… Mais c’est que ce cirque produit un spectacle exceptionnel, sous ses dehors un peu pouilleux ! En fait, Yoshiyuki – comme tous les garçons de son patelin – s’y rend avant tout pour zyeuter la belle Mlle Lélia, si charmante… au plein sens du terme.

 

Il a bien tort – car le spectacle sur la piste ne manque pas de sel ! Dès l’apparition de ces connards abjects de clowns (je HAIS viscéralement les clowns – ce n’est pas spécialement qu’ils me font peur, même si le Ça de Stephen King m’a bien sûr fait de l’effet, ado ; c’est vraiment que je les DÉTESTE – plus encore que tout autre ersatz de « spectacle vivant » : les clowns sont des connards pas drôles – ce que Terry Pratchett a assurément démontré d’une manière hilarante), des clowns « pas très doués » par ailleurs, le spectacle foire et dégénère – un mort ? Nan, ça fait partie du spectacle ! Sauf que ça se répète… Et chaque numéro ne se contente pas d’être pathétique : il est aussi fatal.

 

Figurez-vous que ça m’a fait beaucoup rire ! L’horreur (légère) n’est pas vraiment graphique, ici, mais ça s’accorde bien au propos global, totalement absurde, et burlesque – comme une manière de retourner les codes tant du cirque que du Grand-Guignol. C’est totalement débile, forcément répétitif une fois que le canevas est mis en place, mais qu’importe : ça m’a fait mourir de rire ! La vague gravité qui intervient autour de la belle Mlle Lélia, et le sens profond de tout ça, n’y changent globalement rien : c’est une nouvelle drôle avant tout, caractérisée par l’outrance… et peut-être un certain mauvais goût. Mais c’est vraiment une réussite dans ce registre, sur le mode d’une bisserie excessive – voire d’une zèderie à deux doigts du nanar volontaire, exercice si souvent dangereux, mais qui pour le coup fonctionne parfaitement en faisant appel à la jubilation sadique du lecteur complice.

 

La BD a certes un point faible : sa fin n’est pas à la hauteur. Sans doute l'épisode, avec un canevas pareil, ne pouvait-il pas s’étirer outre-mesure, il fallait donc conclure à un moment ou à un autre – mais la fin est tout de même précipitée, bizarrement ; prévisible, par ailleurs, j’imagine… mais aussi nettement moins drôle que ce qui précède.

 

LA VILLE AUX PIERRES TOMBALES

 

« La Ville aux pierres tombales » (1994) constitue très clairement le sommet du recueil. Et ce qui m’a surpris, ici… c’est d’y trouver en fait quelque chose de Spirale, encore à venir à l’époque, mais guère, quatre ans seulement plus tard. Je suppose qu’il y a quelque chose de révélateur, me concernant sinon concernant l’auteur, dans ce jugement : ce récit tranche sur ses voisins de volume par son absence d’humour (enfin, pas tout à fait non plus…), mais développe en même temps une horreur très personnelle et inventive. En fait, « La Ville aux pierres tombales », sur une base assez proche (une ville perdue succombe à une malédiction qui lui est propre, et dont la bizarrerie se mue insidieusement en horreur pure et cauchemardesque – oui, il y a sans doute un peu de Lovecraft là-dedans, même si moins que dans Spirale), a étonnamment réussi… à me surprendre. Comme Spirale, en fait – et même si j’avais déjà lu ladite série monumentale, donc. Pas le moindre des paradoxes, hein ? Mais c’est en même temps une des choses qui me fascinent au premier chef dans les quelques mangas d’horreur que j’ai pu lire, dus certes aux plus grands maîtres du genre, tel Kazuo Umezu donc : ils parviennent souvent à me surprendre...

 

Une jeune fille du nom de Kaoru répond à l’invitation de son amie Izumi, qui a déménagé l’année précédente dans un trou perdu du Japon, et s’y rend donc, en compagnie de son frère Tsuyoshi, qui, par chance, vient d’avoir son permis de conduire et offre de la convoyer… car il n’est sans doute pas indifférent à l’idée de retrouver la mignonne copine de sa petite-sœur.

 

Mais c’est un long trajet… Et, l’inattention aidant, un drame se produit : Tsuyoshi percute avec son véhicule une jeune fille qui se trouvait sur la route ! Et rien à faire, inutile de se leurrer : elle est morte. Mais la ville où réside Izumi n’est plus très loin – et les deux visiteurs la gagnent bientôt, un cadavre encore chaud dans le coffre de leur voiture...

 

Situation déjà assez horrible comme ça ? Sans doute… mais le bizarre est bientôt de la partie, qui change radicalement la donne. En effet, arrivé dans le patelin paumé, Tsuyoshi manque percuter encore autre chose – une pierre dressée au milieu de la route ! Et… mais oui, c’est une pierre tombale ! Que fait-elle là ? Et d’avancer dans la ville – et de découvrir partout de semblables monticules ; absolument partout. Descendant de voiture, et retrouvant bientôt Izumi, les étrangers apprennent qu’il s’agit bien de pierres tombales : elles sont dressées à l’endroit exact où des gens sont morts… Aussi en trouve-t-on partout : dehors, en pleine rue ou sur les trottoirs, mais aussi, très nombreuses, à l’intérieur même des maisons ! Et cela produit des scènes qui ont quelque chose de cocasse – ainsi, à l’hôpital, de l’évacuation de ce vieil homme qui ne doit surtout pas mourir dans sa chambre, qui deviendrait dès lors inutilisable ! Qu’il meure dehors – pour son bien, et celui des vivants !

 

Étrange coutume, tout de même, que d’enterrer ainsi n’importe où n’importe qui, simplement parce qu’ils sont morts à cet endroit précis, et de dresser au-dessus de leurs cadavres ces pierres tombales envahissantes…

 

...

 

Mais attendez : qui a dit que c’était une coutume, et que l’on dressait ces pierres ?

 

J’ai adoré ce récit – qui m’a donc bel et bien renvoyé à Spirale. Bien sûr, il s’agit là d’une histoire tenant en une soixantaine de pages – quelque chose comme un onzième de Spirale ! Le traitement est forcément différent. Mais, sur ce format court, Junji Itô parvient à produire, déjà, ce merveilleux sentiment de bizarrerie et d’étrangeté confinant toujours un peu plus au malaise. L’histoire est inventive, bien construite, et produit bel et bien ce délicieux effet d’angoisse et d’horreur, où l’étonnement le dispute à l’outrance. L’humour n’en est peut-être pas totalement absent, mais « Le Village aux pierres tombales » demeure et de loin l’histoire la plus « horrible » du Cirque des horreurs. C’est vraiment très fort.

 

LA FENÊTRE D’À CÔTÉ

 

Tout autre chose avec « La Fenêtre d’à côté », le seul de ces récits à avoir été publié en dehors du mensuel Halloween, et surtout de très loin le plus court, puisqu’il tient en une quinzaine de pages seulement. Et c’est bien le problème : c’est beaucoup trop court… et particulièrement frustrant, parce que très bon autrement.

 

Le canevas est somme toute assez simple : une famille s’installe dans une maison au prix étrangement bas – au point où la mère se demande si elle ne serait pas hantée… Elle ne l’est pas, non : c’est celle d’en face qui l’est ! Cette étrange bâtisse dotée d’une unique fenêtre – laquelle donne sur celle de la chambre du jeune homme qui vient d’emménager. S’y terre en effet une petite vieille que personne ne voit plus depuis bien longtemps – mais notre héros, pour son plus grand malheur, va la voir, et l’entendre… car la monstrueuse vieille femme semble entichée de lui !

 

L’effet de la bande dessinée atteint son pic d’intensité avec la représentation, presque en pleine page, de la vieille bique : un visage.. insaisissable, dont on ne sait trop s’il doit faire peur ou faire rire – et il fait probablement les deux tout à la fois ! C’est très étonnant : Junji Itô use ici de son talent pour les représentations monstrueuses hors-normes suintant le malaise – nombreuses dans Spirale, quelques années plus tard à peine – mais pour un effet peut-être plus ambigu encore. On est vraiment… Ou du moins j’ai vraiment été partagé par le rire devant une créature aussi grotesque, et la peur pour la menace inéluctable qu’elle représente – le malaise faisant bizarrement la jonction entre ces deux émotions qui devraient être parfaitement incompatibles. La BD est sans doute drôle avant tout ; et la passion dévorante de la vieille bique a quelque chose d’absurde, qui trouve bien sûr à se réaliser graphiquement dans les dernières pages « réifiant » la dimension surnaturelle du récit. Mais c’est un bel exercice d’équilibriste.

 

Hélas, cette « nouvelle » n’en est que plus frustrante… Une quinzaine de pages, c’est bien trop peu : à peine s’est-on immergé dans cette succulente ambiance entre rire et peur, teintée par ailleurs de terreurs enfantines et sans doute d’inavouables fantasmes adolescents, que la fin nous tombe sur le coin de la figure ! C’est vraiment regrettable – parce qu’il y a bien quelque chose dans ces quelques pages. Frustrant, oui…

 

LES MYSTÉRIEUX ENFANTS HIKIZURI

 

Les deux dernières histoires, qui occupent la moitié du volume, sont autrement moins intéressantes à mon sens. Sans doute jouent-elles des codes de l’horreur, avec éventuellement quelques insanités graphiques typiques de l’auteur, mais il s’agit avant tout, et sans ambiguïté, de récits humoristiques, pouvant faire penser à une sorte de Famille Addams débarrassée des clichés gothiques-bouffons pour lorgner sur une « horreur » plus moderne dans ses connotations – mais pouvant emprunter aussi à d’autres familles dégénérées du cinéma horrifique contemporain, comme celles de Massacre à la tronçonneuse ou La Colline a des yeux, orientées cependant vers un divertissement autrement inoffensif. Côté manga, même s’il s’agit de deux œuvres on ne peut plus différentes en définitive, je suppose qu’on pourrait envisager, un peu plus tard, le Panorama de l’enfer de Hideshi Hino, éventuellement… ou pas. Car c’est bien d’une famille de psychopathes dégénérés qu’il s’agit ici… Ou, en fait de famille, il s’agit plus exactement d’une fratrie : les six « mystérieux enfants Hikizuri », dont les parents sont morts semble-t-il récemment (mais dans quelles circonstances?), et qui survivent tant bien que mal dans un Japon porté à les envisager comme des monstres… ce qu’ils sont bel et bien. Quoi qu’il en soit, ces deux dernières histoires se focalisent donc sur cette bande de malades – je ne crois pas que Junji Itô en ait fait usage dans d’autres de ses récits, mais au fond je n’en sais rien.

 

Mais ce sont donc clairement des récits humoristiques, sans la moindre ambiguïté cette fois. Bien sûr, ils usent des codes de l’horreur, et la mort et les sévices sont au programme – mais l’intention n’est clairement pas de faire frissonner ou encore moins terroriser. Et, même en mettant en scène des thématiques éventuellement graves, ainsi le suicide (ou le chantage au suicide) dans « L’Amoureux de la cadette », ce qui peut faire « bizarre », l’intention comique demeure au premier plan.

 

Ce qui fonctionne plus ou moins – mais à mon sens plutôt moins que plus. La sauce ne prend jamais tout à fait, les artifices de la narration peinent à convaincre, et, en définitive, on ne retient pas grand-chose de cette histoire, et guère plus de la fratrie sociopathe qui en fournit le prétexte – peut-être, allez, la petite dernière de la famille, écolière à couettes complètement frappée et ultraviolente, ce qui produit quelques scènes rigolotes…

 

J’imagine qu’on pourrait chercher au-delà – notamment concernant la « responsabilité » de l’aîné des six frères et sœurs, qui prend sur lui, en bon sarariman, de subvenir aux besoins de la famille (dit-il) : je suppose qu’il y a un peu de satire là-dedans… En fait, c’est probablement plus sensible encore dans la deuxième de ces « nouvelles », intitulée « La Séance de spiritisme », d’ailleurs bien plus amusante que la première – et où ladite séance, basée comme la première histoire sur une vague amourette (mais cette fois l’amoureux fait partie de la famille, quand, dans « L’Amoureux de la cadette », le désir venait de l’extérieur, et portait sur celle des filles Hikizuri qui avait l’air la plus « normale »), produit bien quelques moments rigolos, sur la base d’une imposture témoignant de la rivalité pouvant exister entre les frères Hikizuri.

 

Mais c’est globalement pas terrible, donc. Un peu amusant, oui, mais sans vrai intérêt sur la durée : aussi ces deux histoires sont-elles à mes yeux bien inférieures aux trois qui précèdent.

 

CONCLUSION

 

C’est problématique, en définitive – car c’est du coup une moitié de ce volume qui patauge dans la médiocrité, sur un mode ouvertement humoristique qui ne me paraît pas vraiment réussir à l’auteur, du moins dans ce cas précis. C’est dommage, parce que les deux premiers récits du recueil sont plus que recommandables (même en mettant de côté le troisième, bien trop frustrant pour que l’on puisse le louer).

 

Un recueil inégal, donc, où le mauvais n’est peut-être pas de la partie à proprement parler, mais où la médiocrité des histoires portant sur « les mystérieux enfants Hikizuri » dévalue bien trop l’ensemble, alors qu’il partait sur de très bonnes bases.

 

Mais je ne tarderai guère à vous reparler de Junji Itô, j’imagine – parce que, quand cet auteur est en forme et s’applique, il est peut-être bien le meilleur dans son registre.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (25)

Publié le par Nébal

Figurine représentant un turei, l'animal emblématique de Gebnout IV

Figurine représentant un turei, l'animal emblématique de Gebnout IV

Vingt-cinquième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl, et le Docteur Suk, Vat Aills (mais le joueur de ce dernier s’est absenté en cours de séance).

 

I : UBI SOCIETAS, IBI BELLUM. UBI IMPERIUM, IBI PERFIDIA

 

[I-1 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi ; Namerta] Németh, ayant passé quelques entretiens préalables, doit enfin discuter de la situation d’ensemble avec Abaalisaba Set-en-isi, le spécialiste de la diplomatie des Ptolémée – récompensé pour son talent (d’historien et de juriste lors des procès devant le Landsraad) par le précédent siridar-baron Namerta, qui a élevé la famille Set-en-isi au rang de Maison mineure. C’est un homme d’un charisme impressionnant, et un orateur incroyablement habile : quand il parle, c’est de l’art… Németh le convoque dans la principale bibliothèque du Palais, où il avait ses habitudes à l’époque des grands procès ; homme d’une extrême ponctualité, il fait son apparition à la minute même du rendez-vous. Németh s’excuse quant à elle de l’avoir fait ainsi patienter une semaine durant, mais Abaalisaba ne lui en tient absolument pas rigueur, et se montre aussi courtois (et impressionnant…) qu’à son habitude.

 

[I-2 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi] Németh en arrive vite au cœur du sujet : elle aimerait connaître l’avis d’Abaalisaba sur différents projets de la Maison Ptolémée en rapport avec la situation actuelle ; il sait déjà que Németh envisage de lever le tabou sur le Continent Interdit – ce qui aura forcément des répercussions : sur Gebnout IV même, l’affaire aura naturellement des implications religieuses qui peuvent être à craindre ; mais, au-delà, d’autres ne resteront probablement pas sans réagir, au vu des circonstances – et au premier chef la Guilde Spatiale. Cela avait déjà été évoqué, très brièvement, à l’arrivée même d’Abaalisaba au Palais, et il en avait conclu avec un petit sourire qu’il aurait effectivement du travail… Entretemps, ils n’en avaient pas rediscuté, et le diplomate manquait d’éléments concrets pour dresser un dossier à proprement parler, mais il n’en a pas moins commencé à réfléchir à ces problèmes.

 

[I-3 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi ; Taharqa Finh] Németh souhaite commencer par la question religieuse sur Gebnout IV : comment faire avaler la pilule au Culte Épiphanique du Loa-Osiris ? Pour Abaalisaba, le Culte Officiel, en tant qu’institution, n’est pas un problème ; il est probable que ses autorités n’ont même pas vraiment conscience de leur rôle séculaire voire millénaire de pantins de la Maison Ptolémée – qui a su gérer des problèmes autrement délicats ; ainsi quand il s’est agi d’imposer le déménagement du Grand Sanctuaire d’Osiris à Cair-el-Muluk, il y a bien longtemps de cela : le Culte Officiel avait de nombreuses raisons doctrinales de s’y opposer, mais n’a fait aucune difficulté. Sans doute est-il encore possible de manœuvrer la hiérarchie du Culte de la sorte. Le vrai problème qu’il pose, c’est sa base populaire, probablement plus chatouilleuse quant à ses habitudes ; mais il devrait être possible de trouver un moyen de pression efficace pour pallier à cette difficulté éventuelle. En fait, ce qui préoccupe Abaalisaba à cet égard, c’est la nécessité d’agir sans brutalité – or l’annonce de la levée du tabou est par essence brutale… Certes, au vu des difficultés auxquelles est confrontée la Maison Ptolémée, il est évident qu’elle ne peut se permettre d’atermoyer excessivement. Abaalisaba devra donc s’en accommoder. Mais peut-être est-il déjà possible d’agir en sous-main – notamment au sein même de la hiérarchie du Culte Officiel, qui ne manque sans doute pas de jeunes prêtres aux dents longues… Il pensait à un moyen éventuellement dangereux mais qui pourrait porter ses fruits assez rapidement : en gros, jouer d’un fondamentalisme contre un autre… L’histoire est « pratique » : avec un peu d’application, on peut lui faire dire ce que l’on veut. Les groupes religieux se fondent souvent sur des traditions développées et embellies à l’extrême ; un bon moyen de briser leur légitimité consiste à faire appel à une autre tradition, encore plus ancienne. Abaalisaba est persuadé qu’il trouvera sans trop de difficultés une tradition alternative adéquate – en jouant parallèlement sur le bien légitime désir des habitants de Gebnout IV de ne pas se retrouver privés d’une bonne moitié de leur planète du seul fait de coutumes certes bien implantées, mais qui ont sans doute toujours souffert d’un manque d’assise sur le plan des bases doctrinales. C’est parfaitement réalisable à son avis – avec les coups de pouce qui vont avec ; la question demeure donc celle de la gestion de la brutalité de la réforme. Mais il est assez confiant. Németh suppose que Taharqa Finh, l’historien et archéologue, pourrait ici s’avérer d’une grande utilité. Abaalisaba l’approuve, mais avec un bémol de taille : il vaudra mieux pour tout le monde qu’Abaalisaba parle à la place de Taharqa Finh… un homme passablement rugueux, « brutal » donc, et même antisocial à maints égards. Németh en est bien consciente : la représentation, dans cette affaire, passera par Abaalisaba ; elle le fera comprendre à l’électron libre, qui n’aura qu’un rôle de conseil – aussi précieux soit-il.

 

[I-4 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi ; Soti Menkara] Mais Abaalisaba n’en a pas fini avec ce problème : en effet, et c’est plus délicat que pour les autorités cultuelles, il faut prendre en compte le fait que la base populaire de la foi est verrouillée par deux Maisons mineures : les Menkara, et les Arat. La Maison Menkara a un grand pouvoir religieux, qu’elle le prétende ou pas, et que son pouvoir s’étende en fait au-delà, voire bien au-delà, ou pas. Abaalisaba suppose qu’il sera possible de s’arranger avec Soti Menkara : c’est une femme d’affaires, certainement pas une fanatique, et elle pourra accompagner le mouvement souhaité par la Maison Ptolémée en l’échange de récompenses et promotions adéquates. « Financer » ainsi cette Maison mineure aux activités éventuellement douteuses peut sans doute être pénible pour la Maison Ptolémée, mais, puisqu’il s’agit d’agir vite, sans doute sera-t-il impossible d’y couper.

 

[I-5 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi ; Ipuwer, Seken-en-ra Sebek, Soti Menkara] La Maison Arat est plus problématique : les fous le sont toujours dans ce genre d’affaires… Il faut les décrédibiliser autant que possible, les faire passer pour les imbéciles qu’ils sont (ce qui ne devrait pas être si compliqué que cela, suppose-t-il…) – et aussitôt que possible, avant même l’annonce officielle de la levée du tabou sur le Continent Interdit. En sachant bien sûr, et c’est bien tout le fâcheux du problème, que ces imbéciles sont armés et prêts à faire usage de leurs armes… C’est sans doute davantage dans les attributions d’Ipuwer, il le sait bien, mais la Maison Ptolémée doit se préparer à l’éventualité d’une guerre, l’opposant à au moins une Maison mineure ; il faudra donc sans doute passer par d’autres appuis, et en dehors des seules capacités militaires propres à la Maison Ptolémée – limitées comme le sait très bien Németh ; il faudra donc voir également avec la Maison mineure Sebek, ce qui sera peut-être un peu plus délicat… Car Seken-en-ra Sebek se montrera probablement aussi gourmand que Soti Menkara, et là ça commencera à faire beaucoup… Németh redoutait ces difficultés posées par la Maison mineure Arat et au-delà… Elle va réfléchir aux aspects financiers de la chose.

 

[I-6 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi ; Iapetus Baris, Nadja Mortensen, Bermyl] Par ailleurs, Németh suppose que ces difficultés intérieures au fief rendent encore plus délicate la question des rapports entre la Maison Ptolémée et la Guilde… Mais ça, c’est encore autre chose, selon Abaalisaba – le sujet est plus qu’inquiétant… et il est donc d’autant plus crucial de disposer d’informations pertinentes avant de tenter quoi que ce soit. Németh lui explique que la Guilde, ou une faction au sein de la Guilde, est impliquée dans une conspiration au moins à l’échelle planétaire, et probablement bien au-delà, mais cela demeure assez flou… Il semblerait d’ailleurs qu’il y ait un lien entre la Guilde et le Bene Tleilax – ou du moins Németh suppose-t-elle, à un degré raisonnable de probabilité, mais elle ne dispose pas vraiment d’éléments concrets. Abaalisaba en a bien conscience – et n’a pas besoin de le dire pour que Németh le comprenne : aussi brillant avocat soit-il, face à la Guilde, il est désarmé… Németh rapporte à Abaalisaba que les services de la Maison Ptolémée ont découvert que Iapetus Baris avait reçu il y a peu la visite de deux Navigateurs – ce qui n’a fait qu’accroître ses soupçons. Mais impossible de déterminer sur ces bases si la Guilde entière est compromise, ou seulement une « branche pourrie »… Abaalisaba se montre plus cru qu’à son habitude : « Si c’est la Guilde entière, nous sommes foutus… » Et si c’est seulement une faction au sein de la Guilde ? Il devrait alors être possible de faire quelque chose… mais le diplomate, toujours si confiant en temps normal, ne nie pas qu’il ne sait pas, pour l’heure, comment aborder cette « difficulté ». Cela relève encore trop du « pari » : il faut à tout prix en savoir davantage avant de se lancer dans quelque entreprise que ce soit. Si l’on contacte la Guilde pour lui dénoncer cette « branche pourrie » hypothétique, et que la Guilde entière est impliquée, la Maison Ptolémée signe son arrêt de mort ; même si la Guilde entière n’est pas compromise, avancer qu’elle est en partie vérolée ne serait de toute façon pas une mince affaire… Il faudrait trouver d’autres points d’appui : ils ne seront jamais de taille à rivaliser avec la Guilde elle-même, mais peut-être permettront-ils au moins de donner un peu plus de poids aux allégations de la Maison Ptolémée… En dehors de la Maison Corrino, Abaalisaba ne voit pas qui pourrait jouer ce rôle – et même la Maison Corrino, ce n’est pas assez… Il faudrait donc continuer de rassembler des preuves avant d’en référer en plus haut lieu ? Abaalisaba fait la moue : ils n’ont probablement pas le temps… Même sur des bases aussi hypothétiques, il faut probablement contacter au plus tôt la Maison Corrino – et ce sans paraître suspect à la Guilde, ce qui n’est jamais une mince affaire. Németh va réfléchir à des « voies détournées », hors « canal officiel » (Németh songe bien sûr à Nadja Mortensen, déjà contactée et informée par Bermyl – il lui faut donc s’en entretenir avec lui).

 

[I-7 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi] Németh remercie Abaalisaba pour ses précieux conseils, et lui demande s’il veut bien rester au Palais le temps de cette affaire : il y est prêt, retrouvant ainsi ses bonnes vieilles habitudes…

 

[Actions longues : Abaalisaba Set-en-isi fait quelques jets pour déterminer la direction prise par ses recherches ; comme il communique régulièrement avec Németh à ce propos, les PJ peuvent en avoir au moins une vague idée, et c’est pourquoi j’en fais part ici. Concrètement, ses « recherches fondamentales préalables », jets de Lois et de Traditions, ont été globalement efficaces, mais sans être exceptionnelles ; par contre, il a fait un jet d’une qualité extraordinaire en Politique, et s’oriente donc plutôt vers la « magouille », la recherche d’alliés, de moyens de pression, etc.]

II : LA SCIENCE DES PETITS FOURS

 

[II-1 : Ipuwer : Németh] Ipuwer n’a pas vraiment besoin de prétexte pour se rendre à Memnon – il est le siridar-baron, après tout. Mais il préfère cependant mettre en avant une certaine « justification », et, par ailleurs, ne pas faire une « entrée » monumentale, contrairement à la pratique millénaire de la Maison Ptolémée. Annoncer officiellement le colloque à venir fera l’affaire : tout le monde sait très bien qu’une chose pareille ne peut qu’avoir été conçue par Németh, mais Ipuwer est dans son rôle pour en faire l’annonce – comme une inauguration, où le baron se doit d’être là pour couper le ruban avec ses ciseaux, et personne d’autre à sa place… La scène aura bien sûr lieu à l’Université de Memnon, associant le doyen et les directeurs de recherches (toujours intéressés par un financement). Ipuwer n’est sans doute guère à l’aise dans ce genre d’exercice rhétorique, mais se défend honorablement ; sans doute y en a-t-il dans l’assistance quelques-uns pour ricaner, mais parce qu’il y en a forcément dans ce genre de cas et au regard du mépris généralisé de Gebnout IV pour le jeune siridar-baron si souvent maladroit…

 

[II-2 : Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Ai Anku, Labaris Set-en-isi ; Németh] Par ailleurs, Ipuwer n’oublie pas ses véritables problèmes, loin de là. Prenant en considération que Linneke Wikkheiser, depuis son arrivée à Memnon, a beaucoup fréquenté les milieux académiques, il lui a fait parvenir une invitation pour cette cérémonie hautement protocolaire – sous-entendant un désir de réconciliation après l’incident diplomatique entre la Wikkheiser et Németh. Et Linneke Wikkheiser est effectivement venue – sans donner de réponse particulière, formelle, à l’invitation. Mais sa démarche est sans doute ambiguë : elle peut témoigner d’un « réchauffement » entre les deux Maisons, mais Ipuwer voit bien, en même temps, qu’elle est venue s’exhiber aux côtés de ses nouveaux amis scientifiques et artistes – poursuivant son entreprise « mondaine » ; Ai Anku en fait bien sûr partie. Elle « vole » ainsi un peu les regards – comme une « star alternative » s’attirant bien plus de succès que la « star officielle » Ipuwer… d’autant qu’elle est de toute évidence bien plus à l’aise dans ce milieu que le siridar-baron de la Maison Ptolémée, toujours un peu emprunté en pareilles circonstances. Ipuwer s’en fait l’écho auprès de son ami Labaris : « Voilà un poisson qui est bien dans son aquarium… »

 

[II-3 : Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Labaris Set-en-isi] Après la cérémonie à proprement parler, quand vient l’heure des petits fours et des cocktails, Ipuwer s’avance vers Linneke Wikkheiser pour la remercier de sa présence. Il s’enquiert de la qualité de son séjour à Memnon : « Bien plus agréable que celui à la capitale. Mais je suppose qu’il en va toujours ainsi… » Elle est certes dans son élément ici, et doit trouver matière à stimuler sa curiosité intellectuelle… Oui – mais elle en doutait, pourtant, après un premier contact avec Gebnout IV guère enthousiasmant… Mais certes : il y a ici des gens intéressants ! Ipuwer le confirme : Cair-el-Muluk est le cœur, mais Memnon est le cerveau, à l’évidence. L’autoriserait-elle à lui rendre visite dans les jours à venir – le lendemain par exemple ? Linneke Wikkheiser arbore alors un sourire mi triomphal, mi carnassier : mais oui, bien sûr ! Elle jubile visiblement à l’idée d’être l’hôtesse sur la propre planète d’IpuwerIpuwer se retire – pour lui donner du champ ; et elle rayonne auprès de l’assistance. Ipuwer tente de même de se joindre aux mondanités, il fait des efforts pour faire bonne figure… mais sans succès, et ça en devient presque gênant : Ipuwer lui-même ne s’en rend pas forcément compte, mais Labaris si, qui lui fait comprendre qu’il vaut mieux ne pas s’éterniser… Ils se retirent ensemble pour aller boire un verre dans un endroit moins distingué... et oppressant.

 

III : AUTOUR DE LA TEMPÊTE

 

[III-1 : Vat Aills : Armin Modarai ; Ipuwer, Taa, Sabah, Taestra Katarina Angelion, Németh, Hanibast Set] Le Docteur Suk Vat Aills séjourne dans la région du Mausolée, sur le Continent Interdit, depuis pas loin d’une semaine, en compagnie de son garde du corps Armin Modarai, et au sein du camp militaire qu’y avait déployé Ipuwer – où se trouvent également les Sœurs d’Osiris, avec Taa à leur tête. Il a commencé à comprendre comment fonctionnent les cartes très diverses des Atonistes de la Terre Pure, trouvées sur la dépouille de Sabah ; il n’en a pas totalement la clef, mais en sait maintenant suffisamment pour commencer à utiliser ce système de représentation fonctionnant pour l’essentiel sur la corrélation : les cartes ne font sens qu’associées les unes aux autres. C’est un système complexe, mais n’impliquant pas de technologie particulière [et c’est donc compatible avec le principe voulant que les Atonistes ne fassent pas usage de technologies d’un niveau supérieur à NT 1], ainsi que Taestra Katarina Angelion l’avait expliqué à Németh : c’est une « grammaire ». Tout ne fait pas encore sens – parce qu’il y a beaucoup de cartes, et envisageant un territoire énorme (une bonne moitié de Gebnout IV), mais l’intuition de Hanibast Set s’est avérée payante : être sur place permet de mieux envisager la question. Les cartes, d’ailleurs, rapportent bien l’existence du Mausolée – ainsi que du refuge caché des Sœurs d’Isis (ils étaient donc au courant de l’existence de cet ordre secret, la réciproque n’est pas forcément vraie).

 

[III-2 : Vat Aills : Thema Tena] Par ailleurs, et c’est surtout ce point qui attire l’attention du Docteur Suk, les cartes de Sabah mentionnent la tempête de sable – et comme un phénomène permanent, c’est bien pourquoi il peut apparaître sur une représentation de ce type). Rien, bien sûr, n’indique ce qui se trouve à l’intérieur – pas « derrière », puisque le phénomène, aussi vaste soit-il, est circonscrit, et il est possible d’en faire le tour. C’est d’ailleurs ce que les Atonistes ont fait… et, au vu du nombre colossal de cartes tournant (littéralement) autour du phénomène hors-normes, Vat comprend très bien qu’il a fait l’objet d’une attention particulière de la part de Thema Tena et/ou de ses coreligionnaires. Mais, s’il s’est posé un temps la question, il perçoit vite que le tour de la tempête, pour les Atonistes, n’a pas d’implication religieuse, s’inscrivant dans le contexte global de leur Pèlerinage Perpétuel : en fait, ils en ont fait le tour, semble-t-il, uniquement pour produire ces relevés cartographiques – et accentuer leur précision… Cette attention marquée ressort aussi au travers des « expériences » dont ces cartes se font l’écho : il semblerait bien que les Atonistes aient mis en place des protocoles d’observation pour essayer de déterminer des périodes d’accès favorables – mais, pour le coup, ça n’a à peu près rien donné. Il y a cependant une carte qui sort de l’ordinaire (et qui est située un peu à part dans la classification ordonnée des cartes), témoignant de ce que, en une occasion, la muraille constituée par la tempête semble s’être « ouverte », brièvement, côté ouest, pour laisser le passage à un appareil volant – semble-t-il plus gros qu’un ornithoptère, peut-être une sorte de vaisseau d’interface. Les recherches des Atonistes visaient semble-t-il à déterminer une régularité dans ces « ouvertures » de la tempête, mais elle n’a jamais pu être démontrée – cette carte à part évoque plutôt un mouvement ponctuel (et extrêmement rare).

 

[III-3 : Vat Aills : Armin Modarai] Le Docteur Suk envisage de se rendre sur place, avec un ornithoptère (piloté par Armin Modarai). Mais c’est la façade ouest qui l’intéresse avant tout, ce qui implique de contourner la tempête – ses dimensions colossales, et les turbulences violentes à sa proximité, impliquent donc un long voyage, et une consommation accrue de carburant.

 

[III-4 : Vat Aills] À mesure que sa compréhension des cartes s’accroît, Vat Aills y décèle aussi bien d'autres informations utiles, mais d'ordre plus général : bien sûr, même si la tempête a visiblement attiré l’attention des Atonistes, ils avaient d’autres objets en tête en établissant leurs relevés… On peut distinguer différents types de déserts (rocheux, de sable, etc.), bien sûr ; mais aussi des oasis et autres sources çà et là : elles sont très rares, mais il y en a – et c’est bien parce qu’il y en a et qu’elles sont connues que les Atonistes peuvent mener à bien leur pèlerinage (sans doute bien plus périlleux dans les premières années du mouvement...). De même pour les abris occasionnels (naturels). Parfois, on trouve quelques indications concernant la faune et la flore : même au cœur des déserts les plus hostiles, il y a de la vie. Et cela va plus loin : les cartes font très occasionnellement mention de quelques peuplades humaines errant sur le Continent Interdit… C’est là un thème qui suscite depuis des siècles, voire des millénaires, des rumeurs plus ou moins légendaires au sein de la population de la face habitée de Gebnout IV, mais oui : il y a effectivement des sortes de nomades « primitifs » sur le Continent Interdit ; ce sont toutefois des populations extrêmement réduites, pour autant que les Atonistes le sachent – or ils se débrouillent plutôt bien, leurs relevés cartographiques précis et ordonnés en témoignent, mais la probabilité de tomber sur ce genre de groupements humains « par hasard » est tellement infime qu’elle en devient peu ou prou impensable ; il pourrait donc y en avoir d’autres. Mais pas dans la région de la tempête, en tout cas : Vat, aussitôt qu’il a compris cet aspect, a voulu vérifier ce point, mais la réponse est donc négative… De manière plus générale, le grand désert de sable entourant la tempête (en en doublant le diamètre, en gros) fait l’effet d'être la zone la plus hostile et invivable de tout Gebnout IV.

 

[III-5 : Vat Aills : Thema Tena] Sur ces bases, le Docteur Suk envisage d’établir une sorte de plan de route, afin, le moment venu et en disposant de l’équipement adéquat, de mener une expédition destinée à faire le tour de la tempête pour mieux comprendre la nature du phénomène. Il sait par ailleurs que cela implique une autre difficulté : la discrétion devrait être de mise, ce qui n’a rien d’évident en pareil contexte… d’autant que les satellites de la Guilde sont probablement aux aguets. La levée de l’interdit pourrait « justifier » des expéditions d’observation et repérage officielles, ou d’autres destinées à s’assurer que les Atonistes, en obéissant à leur foi, ne mettent pas inutilement leur vie en danger (ce sont des sujets de la Maison Ptolémée, après tout !) ; même si ceux-ci empruntent généralement d’autres voies plus sûres, « pragmatiques »… En fait, Vat comprend que les Atonistes, quand ils sont venus, à plusieurs reprises, pour observer la tempête, faisaient un gros détour… Et l’observation n’est donc cette fois pas « pragmatique », mais proprement « scientifique ». Peut-être faudrait-il en parler avec Thema Tena – car ce comportement semble vraiment atypique !

 

IV : LE TAHO DE LA SÉCURITÉ

 

[IV-1 : Bermyl : Taho] Bermyl organise un nouvel entretien avec son agent Taho. Dans la semaine qui vient de s’écouler, ils ont pu mettre en place un protocole de contact et de rencontre a priori plus efficace que celui qu’ils avaient hâtivement défini dans un premier temps ; les grands jardins entourant le Palais et le Sanctuaire d’Osiris leur semblent appropriés à cet effet, avec nombre d’endroits discrets bien qu’ouverts.

 

[IV-2 : Bermyl : Taho ; Namerta, Kiya Soter, Ipuwer] Taho en sait-il plus sur les agissements de leurs ennemis ? Le cas échéant dans le Palais, et au sein même des services de renseignement ? Et à Cair-el-Muluk, rien, comme d’habitude ? Eh bien, les rumeurs ne peuvent plus vraiment être qualifiées ainsi, à ce stade : la plupart des habitants de Cair-el-Muluk en ont entendu parler, maintenant, et un bon nombre d’entre eux ont fait l’expérience du retour des morts… Namerta est au cœur de ces histoires ; c’est une imprégnation lente, et il est sans doute encore trop tôt pour la qualifier de véritablement subversive, mais on se rapproche quand même toujours un peu plus du moment où une étincelle suffira pour mettre le feu à la ville, voire à la planète… Spontanément, Taho doute que cela débouche sur quelque chose de dangereux – mais le mouvement n’a rien de spontané : quelqu’un tire les ficelles, qui n’hésitera sans doute pas un seul instant à provoquer une révolte ouverte… Mais les ambitions exactes du ou des marionnettistes demeurent floues, et même intrigantes : après tout, Taho, Kiya Soter et Bermyl lui-même étaient stupéfaits, au moment de l’affaire de l'abattoir, que la situation n’ait pas dégénéré en émeute : c’était même un véritable miracle ! En fait, ce phénomène improbable, pour Taho, ne fait que confirmer davantage qu’il y a une intention, une volonté derrière tout ça – et qui est disposée à prendre son temps, à ne pas agir sous le coup d’une impulsion… Les « ressuscités », par ailleurs, avec leur fonctionnement en cellules, ne peuvent pas vraiment « guider » les investigations pour déterminer qui se trouve au sommet de la pyramide… dans l’ombre. Même s'il y a Namerta – qui a fait d’autres apparitions, plus ou moins aléatoires. D’ailleurs, le regard porté sur le défunt siridar-baron a sans doute changé : on est passé insidieusement de « Namerta est revenu, c’est un miracle » à « Namerta est revenu, et il fait des miracles » ; ses qualités sont enjolivées sur un mode proprement mythologique – à terme, il ne fait guère de doute que le mouvement changera de forme, et visera à replacer Namerta sur son trône, que n’aurait jamais dû occuper son fils indigne Ipuwer

 

[IV-3 : Bermyl : Taho ; Khnem, le Vieux Radamès, Nefer-u-pthah, Kambish] Bermyl revient par ailleurs sur la question de l'abattoir : peut-être Taho sait-il que Bermyl s’y est entretenu avec « un charmant mort-vivant », par ailleurs très bavard… et ce Khnem, ainsi qu’il s’est présenté, a, maladresse de sa part ou pas, plus ou moins révélé à Bermyl qu’ils savaient en permanence où il se trouvait et ce qu’il faisait… Bermyl revenait de chez le Vieux Radamès, et s’était rendu plus ou moins directement à l’abattoir après cela ; or ce Khnem savait très bien où il se trouvait même pas une heure auparavant, et ce alors même que Bermyl avait pris ses précautions pour s’assurer de ne pas être suivi… Ont-ils donc un dispositif très sophistiqué directement consacré au suivi de Bermyl, ou est-ce qu’ils bénéficient d’un maillage très serré de la ville ? Taho ne pense pas que l’on puisse sauter à ces conclusions : le domicile du Vieux Radamès était forcément surveillé, et le mot a pu passer très vite… Taho ne croit pas non plus à ce « maillage », mais les services de renseignement sont de toute façon compromis, ce qui constitue une explication suffisante. Parmi ces agents retournés contre Bermyl, on compte notamment Nefer-u-pthah, mais aussi Kambish, pour citer deux noms bien connus de Bermyl, auxquels il avait fait appel encore récemment. Ils n’ont pas l’air d’avoir entrepris des actions directement hostiles pour l’heure (autres que la communication d’informations ou au contraire leur rétention), mais cela peut changer très vite.

 

[IV-4 : Bermyl : Taho ; Elihot Kibuz, Namerta, Ipuwer] Quant à Kibuz… C’est un partisan de Namerta. Lui non plus ne semble pas s’être lancé dans des entreprises ouvertement menaçantes, mais ce n’est ni un imbécile, ni un incompétent – même si on a pu le traiter comme tel (et le lui faire croire, au moins pour un temps ?) depuis l’assassinat de Namerta et l’ascension de Bermyl au côté d’Ipuwer. Quand l’étincelle viendra, qui fera tout exploser, il sera là, et aux premières loges. Bermyl suppose qu’une « petite discussion » pourrait être intéressante, hors du cadre du Palais… S’il se fait bien exclure de ses fonctions, comme cela avait été envisagé même si ça ne s’est toujours pas réalisé, peut-être cela pourra-t-il faciliter les choses ?

 

[IV-5 : Bermyl : Taho ; Namerta] Par ailleurs, sur un ton un peu narquois, Bermyl avance qu’il « a la cote » avec Namerta… Sans doute sera-t-il « testé », mais cela pourrait être une entrée dans le sous-monde des « ressuscités » et de leurs fidèles. Taho suppose que c’est possible – en notant toutefois que Kibuz serait sans doute porté, alors, à l’envisager plus que jamais comme un rival : celui qui l’avait dépossédé de ses attributions auprès d’Ipuwer, et qui ferait de même auprès du siridar-baron dont le maître assassin n’a pu empêcher la mort !

 

[IV-6 : Bermyl : Taho ; Linneke Wikkheiser] Bermyl demande alors à Taho s’il a eu vent d’autres « factions » agissant sur Gebnout IV en général et à Cair-el-Muluk en particulier – des agents de la Maison Corrino, peut-être ? Non. Lui-même n’a par ailleurs pas quitté Cair-el-Muluk. Il sait que Linneke Wikkheiser est surveillée à Memnon, mais n’a pas plus de détails sur les implications éventuelles.

 

[IV-7 : Bermyl : Taho] Et Taho saurait-il quelque chose à propos d’une technologie spéciale, éventuellement contraire aux interdits du Jihad Butlérien (mais on n’est plus à ça près…), qui aurait permis de suivre Bermyl ? Sur le mode des chercheurs-tueurs, par exemple… Mais Taho est un subalterne : il n’en sait pas plus que Bermyl à ce propos, et en théorie beaucoup moins.

 

[IV-8 : Bermyl : Taho ; Namerta, Elihot Kibuz] Taho est quelqu’un de froid, globalement – mais Bermyl sent qu’à chaque fois qu’il ramène l’entretien sur sa propre surveillance, son agent a un petit temps d’arrêt. Bermyl en fait la remarque – c’est qu’il a toujours fait attention à sa propre discrétion, et ses fonctions de maître assassin le lui imposent… Pourquoi donc Taho réagit-il ainsi ? L’agent est visiblement gêné… Bermyl l’incite à parler en toute franchise. Taho dit enfin qu’il croit que son supérieur doit comme de juste s’intéresser à la question de sa propre sécurité, mais qu’il se demande si cette attention à sa sécurité personnelle ne phagocyte pas ses fonctions de maître. Bermyl suppose que Taho n’a pas tort – mais c’est que la compromission de son double personnage pourrait être très nuisible à la Maison Ptolémée ! Il s’agit tant d’informer cette dernière que de paraître fiable et crédible aux yeux des partisans de Namerta… Ce n’est donc pas qu’une question de sécurité personnelle, il peut le lui assurer. Taho baisse la tête – visiblement peu désireux de poursuivre sur ce terrain.

 

[IV-9 : Bermyl : Taho ; Namerta, Elihot Kibuz] Bermyl suggère à Taho d’obtenir que les éléments fidèles des services de renseignement se manifestent (discrètement…) à lui, puis il lui donne congé, l’invitant à poursuivre son travail, en accordant une attention particulière aux apparitions de Namerta, à ses supposés miracles, aux éléments dangereux tels qu’Elihot Kibuz… Il a par ailleurs suffisamment confiance en lui pour lui laisser une certaine marge d’autonomie.

V : LE DÉVOUEMENT DE L’ANCIEN AMANT

 

[V-1 : Németh : Cassiano Drescii ; Ipuwer] Németh souhaite s’entretenir avec son invité (et ancien amant…) Cassiano Drescii, et l’invite à prendre le thé. Avec joie ! Il est bien plus sympathique que l’imposteur qui avait pris sa place au Palais… mais aussi que dans les souvenirs tumultueux de Németh : il semble bien moins arrogant, sans doute a-t-il muri… Németh prend de ses nouvelles tandis que Cassiano la remercie de son hospitalité… et lui retourne la question : comment va-t-elle ? Elle ne saurait cacher que la situation est difficile ; mais elle a pris un peu de repos… Elle n’a de toute façon pas d’autre choix que d’aller mieux : avec son frère Ipuwer, elle a bien des affaires à gérer…

 

[V-2 : Németh : Cassiano Drescii] Németh, un peu peinée, avoue qu’elle n’a pas souhaité s’entretenir avec lui seulement par courtoisie : elle le regrette profondément, elle aimerait avoir des entrevues moins graves, mais le sérieux des difficultés qui se posent à la Maison Ptolémée ne lui en laisse hélas pas le choix… Elle a besoin de Cassiano. Mais qu’attend-elle de lui ? Eh bien, Cassiano ayant été impliqué bien malgré lui dans les manipulations affectant la Maison Ptolémée… Lors d’une précédente entrevue, il l’avait encouragée à chercher des alliés. Accepterait-il de jouer un rôle d’émissaire auprès de la Maison Ophélion ? « Mais bien sûr, Németh. » Il y avait songé, à vrai dire. À titre personnel, bien sûr, elle peut lui faire une confiance absolue. Quant à la Maison Ophélion… Elle a de longue date entretenu des relations serrées et plus que cordiales avec la Maison Ptolémée. Sans doute y avait-il eu une certaine dégradation ces dernières années ? Dégradation à laquelle il avait eu sa part – il n’apprend rien à Németh… Cela pourrait être pour lui l’occasion de se racheter. Il conclut : « Oui, je pense que c’est ce qu’il faut faire : unir à nouveau nos deux Maisons ! » Németh s’en réjouit, rien n’aurait pu lui faire davantage plaisir. Et elle lui fait confiance : ils peuvent racheter ensemble leurs erreurs passées.

 

[V-3 : Németh : Cassiano Drescii ; Dame Loredana, Anneliese Hahn, Clotilde Philidor] Németh ajoute qu’elle en avait également parlé à sa mère, Dame Loredana ; peut-être pourraient-ils se rendre ensemble sur Abal ? Elle ne sait pas quelles sont au juste leurs relations, mais… Cassiano n’y voit pas d’inconvénient, dit-il, mais il est visiblement perplexe. Finalement, il avance que, dans cette optique, Dame Loredana pourrait être davantage utile… ailleurs ? Les envoyer tous deux auprès de la Maison Ophélion serait peut-être redondant… Que suggère-t-il, alors ? L’envoyer auprès de la Maison Delambre, peut-être ? Concernant cette Maison, il n’est pas le mieux placé, Ophélion et Delambre étant plus ou moins rivaux… Mais qu’importe : envoyer une ambassade auprès d’eux, alors que deux charmantes filles de cette Maison, Anneliese Hahn et Clotilde Philidor, se trouvent sur Gebnout IV, où elles sont tristement délaissées ? S’il peut se permettre d’en faire la remarque… Németh admet qu’il n’a pas tort, et qu’il faut voir que faire de ces deux jeunes femmes.

 

[V-4 : Németh : Cassiano Drescii ; Ipuwer, Dame Loredana, l’empereur Rauvard Kalus IV] Peut-être faut-il que Németh en dise un peu plus long sur ses obj… les objectifs de son frère Ipuwer et de la Maison Ptolémée ? Cassiano est tout ouïe… Les Ptolémée manquent encore d’informations, mais en ont suffisamment pour commencer à alerter des responsables choisis au sein du Landsraad. Elle a tout naturellement pensé d’abord à la Maison Ophélion, bien sûr ! Mais peut-être faudrait-il déjà voir au-delà ? Le Landsraad en tant que tel, ou la Maison CorrinoCassiano acquiesce : concernant la Maison Corrino, il l’y engage, même, c’est sans doute indispensable. Et peut-être, justement, Dame Loredana se montrerait-elle plus utile en se rendant à la cour de Rauvard Kalus IV ? C’est possible, concède Németh – d’autant que Dame Loredana a sans doute toujours été un peu frustrée de ne pas être en position d’user au mieux de ses capacités remarquables… Németh remercie Cassiano pour cette suggestion bienvenue.

 

[V-5 : Németh : Cassiano Drescii ; le comte Trevell VIII] Németh revient à la Maison Ophélion : Cassiano pense-t-il pouvoir y trouver des alliés de poids ? « Ma foi, je m’entends bien avec le comte Trevell… Probablement plus qu’auparavant, à vrai dire. » Il pense pouvoir en obtenir quelque chose.

 

[V-6 : Németh : Cassiano Drescii ; Lætitia Drescii, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii »] Cassiano fait une autre suggestion : via son épouse Lætitia, peut-être serait-il possible de joindre la Maison Kenric ? Certes, la Maison Ptolémée et la Maison Kenric, ce n’est pas du tout la même chose que la Maison Ptolémée et la Maison Ophélion… Il y a un lourd passif, à surmonter. Ce qui n’a rien d’évident, et il n’y a donc pas de garantie de succès – cela pourrait même être dangereux, suppose-t-il… Bien sûr, il ne décidera rien à cet égard de sa propre initiative : c’est à Németh de choisir. Mais elle devrait y réfléchir – d’autant que la Maison Kenric autant que la Maison Ophélion a été affectée, d’une certaine manière, quand le couple d’imposteurs s’est présenté au Palais de Cair-el-MulukNémeth va y réfléchir – et affiche sa confiance en Lætitia Drescii.

 

[V-7 : Németh : Cassiano Drescii] L’entretien touche à sa fin. Németh remercie Cassiano Drescii pour son assistance ; il lui faut maintenant se préparer à partir, même si Németh n’a pas encore fixé de date. Elle a encore à réfléchir à tous ces sujets… Mais, dans les jours qui viennent… Cassiano est à sa disposition. Il s’en va… mais, au moment de franchir la porte du salon de Németh, il marque un temps d’arrêt, puis se retourne vers elle : « Savez-vous, Németh ? J’ai écrit, vous concernant… Je devrais dire que j’ai… réécrit. » Un blanc. Puis : « Je ne sais pas s’il est très bienvenu d’en parler maintenant, une autre fois peut-être. Au revoir. » Et il laisse Németh, qui n’a pu retenir un petit sourire… Elle se sent merveilleusement soulagée.

 

VI : DES SOURIS ET DES CHATS

 

[Nous sommes le lendemain, par rapport à la dernière scène ayant impliqué Ipuwer – et donc le jour de son rendez-vous chez Linneke Wikkheiser.]

 

[VI-1 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi, Ludwig Curtius ; Linneke Wikkheiser, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii »] Avant de se rendre chez Linneke Wikkheiser, Ipuwer se renseigne plus sérieusement sur elle – il cherche à connaître ses goûts, sa manière de se comporter… Mais pas forcément dans l’optique de trouver comment se l’accommoder. En fait, un brin paranoïaque, et dans l’optique où le Bene Tleilax semble porté sur l’imposture ainsi qu’ils ont pu le constater avec les « faux Drescii », Ipuwer se demande si la Linneke Wikkheiser qu’il va voir est bien « la vraie »… ou a déjà été « remplacée » par un clone. Peut-être pourrait-il glisser un détail personnel la concernant, ou ses goûts, ou son enfance, afin de s’en assurer… Mais Ipuwer manque de données allant dans ce sens. Le dossier n’est pas exhaustif, et Ipuwer ne l’a rencontrée que deux fois… Qui plus est, les services de renseignement de la Maison Ptolémée ne sont pas fiables. Il doit donc y aller « sans filet » ; il est cependant accompagné par Labaris Set-en-isi – guère porté sur l’étiquette, mais dont le bagout peut toujours s’avérer utile – et par Ludwig Curtius en guise de garde du corps.

 

[VI-2 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi, Ludwig Curtius ; Linneke Wikkheiser, Bermyl, Blokvoord] Ipuwer envisage d’enregistrer la conversation : il va jouer franc-jeu avec Linneke Wikkheiser, lui expliquer qu’elle est menacée ; mais les services de renseignement de Bermyl étant ce qu’ils sont, un risque de manipulation est toujours à craindre… Il faut cependant la prévenir – et disposer de preuves de la bienveillance de la Maison Ptolémée à son égard ; ou peut-être faudrait-il s’assurer qu’il y ait des témoins fiables de leur entretien ? Mais l’emploi d’un cône de silence brouille les ondes à l’intérieur de la zone couverte, et donc aussi les mécanismes d’enregistrement… Ipuwer proposera donc à Linneke Wikkheiser d’avoir des témoins lors de leur entrevue – par exemple son responsable de la sécurité, un certain Blokvoord, quant à lui il aura Labaris et Curtius.

 

[VI-3 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi, Ludwig Curtius ; Linneke Wikkheiser] Ipuwer et ses deux compagnons se rendent donc à la résidence louée par Linneke Wikkheiser. Memnon est une ville on ne peut plus différente de Cair-el-Muluk : c’est à la fois la plus vaste et la moins peuplée des grandes villes de Gebnout IV, et elle regorge de merveilles monumentales, qui, pour être gigantesques le cas échéant, n’ont cependant rien du mauvais goût et du tape-à-l’œil des Ptolémée tel qu’il s’exprime dans leur capitale (à quelques fâcheuses et inévitables exceptions près). La ville est superbe, et par ailleurs très aérée. Le quartier où s’est installée Linneke Wikkheiser est ce que l’on trouve de mieux, à la mesure de son rang (même si probablement pas assez à son goût, car elle a de toute évidence une très haute idée de sa valeur…). La beauté des lieux impressionne – même Ipuwer.

 

[VI-4 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi, Ludwig Curtius ; Linneke Wikkheiser] Par ailleurs, quand Ipuwer et ses amis arrivent devant la resplendissant demeure, aux dimensions éloquentes, on leur fait clairement comprendre – tout siridar-baron qu’il soit – qu’il est ici, ainsi que ses « amis », un invité… Mais on ne leur fait pas non plus de difficultés pour pénétrer à l’intérieur. Il y a du monde dans la villa – la petite suite que Linneke avait fait suivre depuis Wikkheim, mais aussi des invités divers, artistes, scientifiques, etc. : elle tient quotidiennement salon, à ce stade… La Wikkheiser ne se trouve cependant pas dans la grande pièce de réception. Une domestique se charge d’aller la prévenir de ce que le siridar-baron est là, puis revient après quelques minutes : « Si vous voulez bien me suivre… »

 

[VI-5 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi, Ludwig Curtius, Linneke Wikkheiser, Blokvoord ; Németh] Ipuwer, Labaris et Ludwig Curtius sont guidés jusque dans des jardins – qui font penser à ceux de Németh au Palais de Cair-el-Muluk, d’autant que s’y trouve un couple de tureis, deux animaux magnifiques ; c’est une forme d’épate, pour le coup, même si la Wikkheiser n’y voit probablement pas de mauvais goût de sa part – reste que, des tureis dans une résidence censément temporaire… Elle a de toute évidence dépensé des sommes considérables. Elle se trouve dans un espace retiré, au fond des jardins – il faut remonter une allée pour la rejoindre. À ses côtés, deux servantes attentives à satisfaire tous ses désirs, qui vont chercher des chaises pour les trois « invités ». Ipuwer laisse cependant Curtius un peu en arrière, en mode « militaire » (à vrai dire, Blokvoord fait de même), et s’avance avec Labaris.

 

[VI-6 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi, Linneke Wikkheiser ; Németh] Les chaises apportées, Ipuwer et Labaris s’asseyent devant Linneke Wikkheiser – qui semble quant à elle « trôner », ou peu s’en faut – une fois qu’elle les a poliment invités à le faire, et se livrent aux amabilités d’usage, vantant au passage la beauté de Memnon, etc. Mais Ipuwer n’est pas venu pour lui parler météo. Il sait que Linneke Wikkheiser avait eu « des mots », suite à son départ inopiné aussitôt après l’arrivée d’une si prestigieuse invitée, et il se doit de reconnaître ses torts et de lui présenter ses excuses. « Hélas, vous n’êtes pas sans savoir que vous êtes arrivée à un moment où la Mai

— Deux semaines, baron.

— Je…

— Deux semaines.

— Deux semaines, certes. J’ai malheureusement toujours été plutôt lent, et, euh… Je vous prie d’accepter mes plus humbles, mes plus plates excuses… »

Linneke Wikkheiser affiche un air sévère, mais suppose qu’elle peut bien accepter ces excuses – très « royalement ». Doit-elle comprendre que ce sont là les excuses de la Maison Ptolémée, et pas seulement de son baron ?

« Vous entendez bien. Ma chère sœur a… parfois… des tendances à l’autoritarisme, et a parfois la langue aussi acérée qu’un… rasoir. J’en ai moi-même fait les frais, je sais que cela peut être blessant.

— Blessant ? Je ne sais pas si c’est le mot. » Un temps d’arrêt, puis : « Elle m’a traitée comme un chien.

— Certes…

— Elle a fait preuve d’une arrogance absolument inqualifiable.

— En ayant vu…

— Elle m’a intimé de me taire ! Comme à un esclave ! »

Ipuwer admet que sa famille fait parfois preuve d’une certaine arrogance, d’ailleurs leurs goûts en matière de colonnades classiques… Linneke Wikkheiser est stupéfaite par cette… tentative d’explication ? Elle suppose effectivement que le mauvais goût légendaire des Ptolémée a pu y avoir sa part, mais elle aurait apprécié, justement, de ne pas faire les frais de cette arrogance de parvenus ! Ipuwer tente de prendre cela à la blague, dans une piteuse tentative de détendre l’atmosphère :

« Eh bien, vous avez vécu une expérience typiquement ptoléméenne

— Mais je suis une Wikkheiser. Et là est tout le problème. »

Ipuwer s’embrouille – il ne peut pas continuer ainsi. Il essaye dès lors de dériver la « conversation » vers la véritable raison de sa venue ici – qui, il l’espère, témoignera de la bonne volonté et du respect de la Maison Ptolémée à l’égard de la Maison Wikkheiser et de son rang, car l’étiquette….

« … n’est pas votre fort. Alors venez-en au fait. »

 

[VI-7 : Ipuwer : Linneke Wikkheiser ; Vat Aills] Ipuwer lui montre un cône de silence, mais Linneke Wikkheiser lève le bras de son accoudoir : il y en avait déjà un d’activé. Ipuwer le note, et ajoute qu’ils sont en présence de témoins des plus fiables, aussi peut-il parler à cœur ouvert. Le Docteur Suk Vat Aills, à l’arrivée de Linneke Wikkheiser, avait cru bon de l’entretenir de cas de… « résurrection » à Cair-el-MulukLinneke Wikkheiser ne dit rien. Ipuwer poursuit : Vat Aills a parlé en scientifique s’adressant à une autre scientifique. Il y a là une affaire qui concerne la Maison Ptolémée, mais aussi peut-être tout l’empire, la Maison Corrino, et d’autres Maisons peut-être, et… Linneke Wikkheiser se lasse : « Au fait, je vous prie. » Ipuwer poursuit : ses services de renseignement ont fait état d’une menace, émanant d’une faction pas encore clairement identifiée, mais qui viole le Jihad Butlérien, et… « Votre nom a malheureusement… circulé… dans leurs plans. Or d’autres Maisons ont déjà eu à souffrir de… "remplacements" ». Car ces hommes sont capables de faire revenir des morts – et sans doute bien davantage, comme Linneke Wikkheiser peut très bien l’imaginer… « Je viens donc vous tenir au courant, et ne saurais trop vous conseiller de renforcer votre sécurité. Je ne vous demande pas de revenir à Cair-el-Muluk, peut-être vaut-il mieux à cet égard que vous soyez à Memnon. Et sachez que nous nous tenons à votre disposition pour toutes les mesures de sécurité que vous nous demanderiez afin de protéger votre personne. »

 

[VI-8 : Ipuwer : Linneke Wikkheiser] Linneke Wikkheiser s’enfonce dans son fauteuil. Elle garde sa contenance froide, mais ne semble pas savoir comment réagir aux dires d’Ipuwer. Un turei s’approche d’elle, et elle lui grattouille machinalement le crâne. Puis : « Seriez-vous en train de me… menacer ? » Absolument pas, c’est tout le contraire : Ipuwer l’informe avec franchise et bonne volonté qu’elle encourt un certain risque, du fait des ennemis de la Maison Ptolémée. Il souhaite dissiper la mauvaise impression faite sur elle par sa Maison, et lui propose de l’aider. Linneke Wikkheiser se redresse un peu sur son fauteuil…

 

[VI-9 : Ipuwer : Linneke Wikkheiser] … et c’est alors que le turei saute à sa gorge. Ipuwer, qui était juste devant Linneke Wikkheiser, réagit dans l’instant : de la main gauche, il retient l’animal en arrière et, dans un même mouvement, dégaine son kinjal et tranche la gorge de la superbe créature, qu’il tue sur le coup – le sang en jaillit en fontaine, qui se répand sur la jeune femme, d’abord interloquée… puis qui se met à hurler de terreur.

 

[En termes de jeu, Ipuwer s’est magnifiquement bien tiré d’une situation où ses chances de succès étaient minimes. Concrètement, j’ai fait deux jets cachés de Vigilance pour lui afin qu’il perçoive la menace, et il a eu à chaque fois six succès. C’était une première étape, mais quand la bête a sauté à la gorge de Linneke Wikkheiser, il lui fallait encore réagir suffisamment vite – avec un unique jet d’Agilité, pour lequel je réclamais huit succès, pas droit à l’erreur. Et il a obtenu huit succès… Dernière étape, il fallait que l’assaut d’Ipuwer tue le turei en un seul coup, sans quoi la bête aurait encore été en mesure, même grièvement blessée, d’arracher la gorge de sa victime – je demandais six succès… et Ipuwer en a obtenu sept. En préparant la scène, je m’étais plus ou moins persuadé qu’en dépit de tous ses efforts, Ipuwer ne parviendrait pas à sauver Linneke Wikkheiser, qui devait mourir à ses pieds sans qu’il ait pu rien faire. Toutefois, je voulais lui laisser une chance, même infime, d’éviter ce drame… et il y est parvenu (sans même de dépense de Karama, par ailleurs). Chapeau, Ipuwer !]

 

[VI-10 : Ipuwer, Ludwig Curtius, Blokvoord, Linneke Wikkheiser ; le comte Meric Wikkheiser] Sortant brièvement du champ du cône de silence, Ipuwer appelle aussitôt la sécurité ; derrière lui, Ludwig Curtius et Blokvoord, témoins de la scène, ont aussitôt réagi en éliminant le second turei, qui se trouvait plus près d’eux. Ipuwer revient alors auprès de Linneke Wikkheiser pour s’enquérir de son état… mais la jeune femme est terrifiée et hurle sans pouvoir s’arrêter. Elle n’a toutefois pas l’air blessée – mais le choc n’en est pas moins violent ! Les servantes de Linneke Wikkheiser, ainsi que les hommes de Blokvoord, arrivent très vite et se chargent d’évacuer leur maîtresse. Ipuwer est calme et directif, il inspire le respect, et les domestiques se conforment à ses instructions ; Blokvoord a été témoin de la scène – il sait donc parfaitement que le siridar-baron de la Maison Ptolémée a sauvé la vie de la demi-sœur du comte Meric, et l’explique à ses hommes interloqués, qui ne savaient d’abord pas comment réagir au spectacle de leur maîtresse dégoulinante de sang… Ils obéissent, et font leur travail.

 

[VI-11 : Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Ludwig Curtius, Labaris Set-en-isi] Ipuwer ne compte pas quitter la demeure tant que Linneke Wikkheiser n’a pas récupéré ses esprits, et il ordonne à Ludwig Curtius de rester également ; quant à Labaris, il est un peu choqué lui aussi – et s’est montré incapable de réagir aussi vite que l’a fait Ipuwer… Lequel lui sourit, et lui donne une grande tape dans le dos : « Vous voyez, Labaris ! Ça, c’est de la diplomatie pratique ! »

 

À suivre…

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (24)

Publié le par Nébal

Nofrera Set-en-isi

Nofrera Set-en-isi

Vingt-quatrième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl, et le Docteur Suk, Vat Aills (toutefois, le joueur incarnant ce dernier a dû s’absenter assez tôt, et n'a du coup que très peu joué).

 

I : RÉGLER LA QUESTION

 

[La séance s’est ouverte sur une vision augurale de Németh – mais pas en direct : j’en avais fourni le texte à la joueuse seulement, et quelques minutes à peine avant le début de la séance, délibérément. Je reproduis ce texte ici – sachant donc que seule Németh était alors au courant ; toutefois, elle a plus tard, dans cette séance et la suivante, expliqué sa vision à d’autres personnages, PJ et PNJ.]

 

Où que tu te trouves, tu as une absence – mais pour te rendre dans un endroit que tu connais bien.

 

C’est Memnon, la ville des scientifiques, des artistes, des intellectuels. La ville aux si nombreux monuments – et des monuments de bon goût, aux antipodes de la pompe fastueuse de Cair-el-Muluk. Elle resplendit sous tes yeux. Le ciel est beau, la lumière parfaite, la température est agréable, rien des chaleurs oppressantes habituelles à Gebnout IV : le temps idéal pour faire un peu de tourisme.

 

Et c’est ce que tu fais – mais d’une manière dont tu perçois l’étrangeté sans pouvoir rien y faire… Tes cinq sens réagissent bel et bien à ta situation, mais le spectacle évoque plutôt un film qu’une véritable présence sur place : si l’image est aussi belle, c’est parce qu’elle est d’une certaine manière mise en scène – et tu passes d’un monument à l’autre comme le ferait le spectateur d’un film, un documentaire bien léché mais qui n’en est pas moins promotionnel, destiné à l’édification du touriste potentiel : il faut lui donner envie de venir, et de dépenser.

 

Tu es cette spectatrice, sinon cette touriste. La sensation n’est d’ailleurs pas désagréable – les complots qui t’obsèdent tant ces derniers jours semblent bien lointains…

 

Puis tu vois Ipuwer. Il se tient debout près d’une colonnade : un modèle attendant d’être photographié par quelqu’un qui n’est pas venu ici que pour les vieilles pierres. Impossible de lui parler, et lui-même ne dit pas un mot. Il a l'air plus renfermé que jamais.

 

La nuit tombe, insidieusement – tu n’es pas en mesure d’appréhender le passage du temps.

 

Puis tu avances, mais toujours avec cette impression d’être dans un film – c’est comme si tu suivais une caméra en vue subjective, maintenant. C’est toujours Memnon – tu le supposes – mais pas la Memnon des monuments. Plutôt une sorte de riche quartier résidentiel – oui, tu crois t’en souvenir, tes fonctions t’ont amené à y rendre visite à quelques artistes fortunés ou scientifiques généreusement rémunérés par des entreprises florissantes.

 

Impossible, cela dit, de reconnaître un itinéraire précis – d’autant que le mouvement s’accélère, au point de ne même plus entretenir cette illusion d’humanité : vue subjective ou pas, tu sais que ce n’est pas toi qui progresse, mais que tu assistes à un film. Toujours plus vite...

 

Et le mouvement s’interrompt d’un seul coup, brusquement. Tu es dans un bâtiment, impossible à identifier. Il fait noir. Tu reviens à l’illusion de participer à la scène, et tu allumes la lumière, d’un geste instinctif.

 

À tes pieds, le cadavre égorgé et éventré de Linneke Wikkheiser, baignant dans son propre sang.

 

II : PRÉDISPOSITIONS FAMILIALES

 

[II-1 : Németh, Ipuwer : Ludwig Curtius ; Labaris Set-en-isi, Bermyl] Nous sommes le lendemain matin, par rapport à la conclusion de la précédente séance. Németh souhaite s’entretenir avec Ipuwer – qui a certes livré de frénétiques parties de chéops avec Labaris Sen-en-isi la veille au soir, mais il fait en sorte d’avoir un emploi du temps un peu plus responsable depuis son retour à Cair-el-Muluk. Il ressent néanmoins une certaine fatigue : à son entraînement d’escrime quotidien, où Németh le rejoint, Ipuwer se montre des plus médiocre, et son maître d’armes Ludwig Curtius ne cache pas son mécontentement (et peut-être même une certaine inquiétude ?) ; Ipuwer lui-même n’était de toute façon pas satisfait de sa performance… « Un jour sans ; ça arrive. ». Németh n’est guère plus à l’aise : elle a l’impression qu’il fait étonnamment chaud dans ce palais pourtant conçu pour protéger ses occupants du climat agressif de Gebnout IVIpuwer, quand il voit sa sœur entrer dans la pièce, dit à Curtius, en riant, que c’est là la raison de sa fatigue : des réunions de travail en permanence ! Le maître d’armes ne rit pas, lui – mais n’ose rien dire, se contentant de frémir de la moustache ; il adresse même un regard à Németh, en rien hostile, mais qui évoque une forme de connivence à Ipuwer… Et il réagit à sa manière habituelle : « J’ai raté un épisode entre vous deux, ou quoi ? » Toujours en riant. Curtius, un peu gêné, s’empresse de ranger le matériel… Németh, dans un soupir, lâche à Ipuwer qu’elle n’a pas le temps pour ces enfantillages – elle a l’air un peu énervée et mal à l’aise, et se plaint notamment de cette horrible chaleur… qu'Ipuwer ne ressent pas le moins du monde, mais il n'en fait pas état. Németh insiste : ils ont à discuter. Et à l’ombre ! Ipuwer acquiesce, et invite Németh à le suivre dans ses propres quartiers – en usant des protocoles mis en place par Bermyl pour se protéger des oreilles indiscrètes.

 

[II-2 : Németh, Ipuwer : Taestra Katarina Angelion, Bermyl, Dame Loredana] Németh veut faire le point. Elle dit à Ipuwer qu’elle compte s’entretenir de nouveau avec la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion – pour évoquer notamment avec elle la question des « ressuscités » à la lumière des dernières informations de Bermyl, et savoir ce qu’il en est au juste de l’activité de la Missionaria Protectiva sur Gebnout IV. Ipuwer l’approuve – revenant sur la suggestion de leur mère, Dame Loredana, de « compter leurs alliés ». Ipuwer suppose que les Atonistes pourraient en faire partie. Mais il n’est pas au fait de tous les rapports – qui s’accumulent dans son bureau… Il va préparer son séjour à Memnon, et repenser le rôle de la police sur Gebnout IV ; par ailleurs, il compte optimiser les forces armées de la Maison Ptolémée pour faire face à toute éventualité – il est bien plus à l’aise dans ce domaine « martial » que dans tout autre, Németh le sait, et ça lui convient très bien.

 

[II-3 : Németh, Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Dame Loredana] Mais la question du voyage à Memnon intéresse tout particulièrement une Németh quelque peu agitée – et qui, depuis un certain temps déjà, est proprement obnubilée par la présence sur place de Linneke Wikkheiser, après l’incident diplomatique les ayant impliquées toutes deux… et une de ses premières visions depuis que son potentiel de Presciente s’est révélé – celle de la matinée n’ayant fait qu’appuyer encore un peu plus sur cette obsession. Németh hésite… puis décide de se confier : Ipuwer n’est pas un imbécile, sans doute sait-il qu’elle s’est mise à consommer de l’épice ? D’où ce qu’elle qualifiait alors de « rêves », en fait des « visions », et pour le moins troublantes. Ipuwer est passablement stupéfait, mais laisse Németh poursuivre sans lui couper la parole. Cette réaction n’échappe bien sûr pas à Németh : Ipuwer la prendrait-il pour une folle ? Non, non… Il est surpris, c’est tout – mais, à la réflexion, il suppose que cela n’est pas si étonnant : leur mère, la relation ambiguë de Németh au Bene Gesserit… Même si pour Németh il n’y a pas d’ambiguïté : elle n’a jamais voulu avoir de lien avec le Bene Gesserit, elle n’a pas voulu du conditionnement, et elle se méfie de longue date de l’ordre, dont elle n’a jamais suivi les consignes, explicites ou implicites. Németh concède à regret qu’elle avait peut-être des prédispositions, mais n’en démord pas : elle n’a rien à voir avec les sœurs, et ne veut rien avoir à faire avec elles... même s'il lui faut donc revoir Taestra Katarina Angelion ; ça tombe mal... Mais elle n'a fait que suivre les conseils de Dame Loredana ! Et elle peut ainsi aider la Maison Ptolémée ! Ipuwer est sceptique : aider la Maison Ptolémée ? Deux légions de plus, voilà ce qui serait vraiment utile…

 

[II-4 : Németh, Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Labaris Set-en-isi, Ludwig Curtius, Bermyl, Elihot Kibuz] Qu’importe : Németh l’affirme, Linneke Wikkheiser à Memnon est un souci de taille, et il est très important qu’Ipuwer s’y rende pour « régler la question ». Ipuwer va préparer tout cela au plus tôt. Il espère faire mieux que ce matin à l’épée… Et Németh, chose rare, se montre alors taquine : peut-être ses dons d’escrimeur cèdent-ils la place à des talents… intellectuels ? « Au sens diplomatique », la reprend Ipuwer avec un sourire. Il sait n’être pas plus doué pour l’hypocrisie que pour les bons mots… Il partira – accompagné par Labaris Set-en-isi (Németh fronce un peu les sourcils, sans rien dire…) et Ludwig Curtius, en guise de garde rapprochée en laquelle il aurait pleinement confiance : Bermyl a bien trop de travail, ses services sont vérolés, et Elihot Kibuz n’est certainement pas fiable…

 

[II-5 : Ipuwer, Németh : Linneke Wikkheiser, Bermyl, Ai Anku] Mais Ipuwer demande alors à Németh de confirmer que ce sont bien ses « visions » qui l’enjoignent à agir ainsi, concernant Linneke Wikkheiser ; c’est bien le cas… Il y a cependant autre chose : les rapports fournis par les services de Bermyl à Memnon, dont Németh ne se satisfait pas – au point à vrai dire où la colère et l’impatience percent sous sa dignité et sa contenance habituelles. Ces rapports demeurent en effet évasifs, trop à son goût : Linneke Wikkheiser est donc à Memnon – dans un quartier résidentiel plus ou moins bohême, en fait avant tout luxueux ; les artistes y sont nombreux, en quête de mécènes, et les scientifiques aussi – mais ceux qui travaillent, contre forte rémunération, pour des entreprises de pointe, pas exactement les académiciens typiques de l’Université engagés dans la recherche fondamentale. Linneke Wikkheiser a rencontré beaucoup de monde depuis son arrivée sur place – artistes et scientifiques, donc (dont aussi des chercheurs de l’Université, cette fois, parmi lesquels Ai Anku, seul nom qui évoque véritablement quelque chose à Németh et Ipuwer) ; elle n’a cependant pas un rôle particulièrement actif autrement – mais ces entretiens semblent d’une certaine manière « professionnels » plutôt que « mondains ». Cependant, on n’en connait pas le contenu exact… On ne lui connait pas d’autres occupations, et elle ne sort guère de sa résidence, où elle reçoit à longueur de journées.

 

[II-6 : Németh, Ipuwer : Linneke Wikkheiser] Németh insiste : rien dans leurs faits et gestes ne doit trahir les « hostiles desseins » qu’ils ont envisagés à l’encontre de Linneke Wikkheiser – qui a cependant de toute évidence prévenu Wikkheim de ce qui s’était passé à Cair-el-Muluk. À vrai dire, si Németh ne s’étend pas sur la question, l’idée rapidement évoquée quelque temps plus tôt d’un poison qui rendrait folle l’arrogante courtisane lui plait énormément…

III : OÙ SONT LES MOUCHARDS ?!

 

[Cette séance était un peu particulière, dans la mesure où il nous est apparu préférable d’aménager une ellipse permettant à la chronique d’avancer plus radicalement – les précédentes séances ayant plus ou moins été au jour le jour. Dans cette optique, j’ai demandé aux PJ, le cas échéant, de m’expliquer quelles « actions longues » ils entreprenaient sur la durée d’une semaine environ ; c’est le cas dans ce chapitre focalisé sur Bermyl.]

 

[III-1 : Bermyl : Elihot Kibuz, Namerta, Ipuwer, Németh] Bermyl est obsédé par l’idée d’être suivi. Plusieurs alertes, ces derniers jours, l’en ont convaincu – et ça angoisse profondément le maître assassin, qui a l’impression d’être battu sur son propre terrain ! L’idée que ses propres services étaient compromis, via Elihot Kibuz probablement, était déjà en soi inquiétante… Mais, pour Bermyl, la surveillance exercée par les « ressuscités », et Namerta parmi eux, est encore un cran au-dessus : ils semblent toujours savoir, avec un temps d’avance, ce qu’il fait et où il va ! Aussi, au fil de ces journées particulièrement incertaines, Bermyl entreprend avec méticulosité de repérer des mouchards qu’on aurait pu lui coller, sur les objets qu’il emploie au quotidien, notamment – balisette incluse. Il y passe beaucoup de temps… Mais non, rien. Ce qui ne le rassure pas : ses ennemis ont alors un réseau, dans tout Cair-el-Muluk, peut-être au-delà ! Des informateurs derrière chaque fenêtre ! Et Bermyl adresse un rapport dans ce sens à ses supérieurs, Ipuwer et Németh.

 

[III-2 : Bermyl] Mais les investigations de Bermyl ne s’arrêtent pas là – quand bien même il doit composer avec la loyauté douteuse de ses services. Il entreprend autant que possible de les reprendre en main, et d’en optimiser les capacités… mais sans vraie certitude que cela soit très efficace.

 

IV : DES CARTES ET LA MÉTHODE

 

[Actions longues là aussi, pour une ellipse d’une semaine.]

 

[IV-1 : Vat Aills : Armin Modarai ; Hanibast Set, Elihot Kibuz, Thema Tena] Le Docteur Suk Vat Aills a décidé de se rendre sur le Continent Interdit, dans la région du Mausolée, pour déterminer si l’intuition du Conseiller Mentat Hanibast Set se vérifierait – la présence sur place permettrait de mieux comprendre les cartes autrement très cryptiques des Atonistes de la Terre Pure. Il compte se rendre là-bas accompagné de son garde du corps Armin Modarai – qu’il avait un temps confié à Elihot Kibuz pour « faire sa formation » (en fait l’espionner…), mais, ces derniers temps, il avait supposé que l’adjoindre au Pèlerinage Perpétuel de Thema Tena pourrait être plus utile… Le Docteur Suk prépare son voyage avec attention, durant les deux jours qui suivent, puis embarque pour le Mausolée.

 

[IV-2 : Vat Aills : Sabah] Arrivé sur place, Vat Aills se met aussitôt au travail, et étudie méticuleusement les cartes de Sabah – cet ensemble complexe où bien des méthodes de cartographie se mêlent, indiscernables quand on n’a pas la clef, mais qui ont forcément une logique, un sens, qu’il s’agit de déterminer. Cela fonctionne un peu comme une grammaire, d’une certaine manière… C’est un travail harassant, impliquant une concentration de tous les instants ; mais les connaissances du Docteur Suk en planétologie et son sens de l'observation lui sont d’un précieux secours… et son travail avance en fait plus rapidement qu’il ne le pensait ! Effectivement : être sur place change la donne – le système n’est pas encore percé à jour, mais il commence à faire sens, au point de devenir concrètement utilisable.

 

V : FEMMES DE POUVOIR

 

[V-1 : Németh : Taestra Katarina Angelion ; Dame Loredana] Németh convoque dans ses jardins la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion – qui est toujours au Palais, et ne s’en est que rarement absentée depuis son arrivée ; elle ne s’est jamais signalée à Németh, mais est disposée à lui parler – ou plus exactement à lui répondre, car elle laisse l’initiative à la sœur du siridar-baron. Németh lui parle de ses entretiens avec Dame Loredana, et ne doute pas que la Révérende-Mère aura bien des choses à lui apprendre. La vieille femme n’en doute pas non plus, et, sans autre préalable, engage Németh à lui parler de ses visions. Németh baisse la tête, mais elle savait très bien qu’elle ne pouvait rien lui cacher à cet égard… Elle se dit étonnée de cette évolution soudaine, et des mécanismes en jeu, qu’elle ne comprend pas très bien. Bien sûr, Taestra Katarina Angelion insiste sur le fait que ce potentiel était en elle, qu’elle l’accepte ou non : l’épice n’a pas provoqué la Prescience, elle lui a seulement permis de s’exprimer. Le don était là – et puissant, suppose-t-elle. Németh suppose quant à elle que cela pourrait expliquer l’intérêt du Bene Gesserit pour sa lignée…

 

[V-2 : Németh : Taestra Katarina Angelion] La tâche n’est guère aisée pour Németh, qui ne sait pas comment narrer ses visions. Peut-être la Révérende-Mère en sait-elle déjà quelque chose ? Non : elle ne sait rien du contenu des visions de Németh, et veut les apprendre de sa bouche. Németh essaye, à reculons : elle a vu l’avenir de la Maison Ptolémée – suppose-t-elle ; son rôle central, aussi, et elle ne nie pas que cela la flatte, elle qui n’a jamais voulu se conformer à l’étiquette de son sexe et de son rang, et a toujours eu davantage d’ambitions. La Révérende-Mère lui adresse un sourire terriblement carnassier (mais pas menaçant)... Németh sait aussi que la question dépasse la seule Maison Ptolémée, comme la Révérende-Mère le lui avait dit… et elle est convaincue qu’elle y jouera sa part – que c’est inévitable et nécessaire. Et Taestra Katarina Angelion, dont le sourire, de manière très improbable, est devenu plus carnassier encore, intervient, cette fois : « Le talent… L’ambition… Une morale passablement pragmatique… Vous auriez fait une excellente Révérende-Mère… » Mais qu’elle aille au fait : ses visions !

 

[V-3 : Németh : Taestra Katarina Angelion ; Linneke Wikkheiser] Németh parle enfin de Linneke Wikkheiser, qui l’obsède ; elle a fait l’objet de plusieurs visions, semblant toutes, à leur manière, témoigner de ce qu’elle est une menace pour la Maison Ptolémée. Il y a eu cet incident diplomatique… La Révérende-Mère le sait. Németh confesse qu’avoir envisagé une alliance avec une Maison si puissante, en raison d’affinités philosophiques supposées, était une erreur – un trop gros morceau. Taestra Katarina Angelion ne la contredit pas. Mais, puisque Németh renâcle à lui dévoiler le contenu exact de ses visions, la Révérende-Mère entend attirer son attention sur quelques faits, indépendamment : déjà, oui – Linneke Wikkheiser est une menace pour la Maison Ptolémée, un danger considérable, colossal même ; mais cela ne concerne que la Maison Ptolémée : ses pires ennemis, que Németh n’ose semble-t-il pas évoquer, constituent une menace de bien plus grande ampleur – et il serait temps que Németh réfléchisse véritablement à ses priorités. Németh dit que c’est qu’elle craignait une alliance entre Linneke Wikkheiser et ses autres ennemis… La Révérende-Mère la reprend sèchement : « Dame Németh, vous ne croyez pas un mot de ce que vous venez de me dire. » Németh se crispe : son invitée insinuerait-elle que son obsession pour Linneke Wikkheiser et la diplomatie de la Maison Ptolémée obscurcirait son jugement ? « Parfaitement. » Mettre la Wikkheiser au premier plan de ses ennemis est absurde. Un adversaire clairement identifié, quand des ennemis bien plus dangereux restent dans l’ombre ? Son expérience la rend formelle : c’est tout au plus une diversion. Németh baisse la tête, résignée.

 

[V-4 : Németh : Taestra Katarina Angelion ; Linneke Wikkheiser] Németh parle cependant de ses deux visions impliquant Linneke Wikkheiser – elle en rapporte le contenu, cette fois : dans la première, Linneke Wikkheiser plaidait avec fougue devant le Landsraad ; dans la seconde, elle était morte, sur Gebnout IV. Taestra Katarina Angelion hausse les sourcils : elle paraît surprise, et cela n’arrive pas tous les jours… Elle a même l’air hésitante ! Puis elle répond : « Je suppose que… cela doit être une question de temporalité… Mais vous vous rendez bien compte… que ces deux futurs sont à première vue incompatibles ? » Németh s’en rend compte, oui ; n’est-ce pas que le futur change en fonction de leurs actes ? La Révérende-Mère émet un faible et guère convaincu « oui »… « Mais, d’une manière ou d’une autre, ce qui est vu doit arriver. Même des visions incompatibles en apparence, les deux sont vraies. » Elle réfléchit, rumine en baissant la tête… Németh insiste sur cette question complexe : les deux visions doivent donc se réaliser ? La Révérende-Mère suppose qu’il y a deux possibilités : soit Linneke Wikkheiser plaide devant le Landsraad, puis, pour une raison ou une autre, revient sur Gebnout IV et y meurt, soit elle meurt d’abord sur Gebnout IV, et, d’une manière ou d’une autre, parvient cependant ensuite à plaider devant le Landsraad. Németh suppose que cela ne serait pas la première fois, dans cette affaire, que des morts ressusciteraient : le Bene Tleilax a déjà fait usage de cette technologie… La Révérende-Mère acquiesce : c’est effectivement possible – et c’est dans cette hypothèse, et seulement celle-là, qu’il pourrait y avoir un véritable lien entre « l’ennemie secondaire » qu’est Linneke Wikkheiser et les « ennemis primaires » à l’échelle de l’Imperium… Mais ça n’en est que plus inquiétant.

 

[V-5 : Németh : Taestra Katarina Angelion ; Namerta, Clotilde Philidor] Németh admet qu’il lui faut expliquer également ses autres visions. La première montrait son père Namerta régnant de nouveau – et cette vision avait d’une manière ou d’une autre été provoquée par Clotilde Philidor. Mais Taestra Katarina Angelion sait que Clotilde Philidor est dotée de puissantes facultés de Prescience ; peut-être la confrontation de leurs deux esprits tournés vers l’avenir a-t-elle suscité cette vision – et ainsi servi, outre le régime d’épice, de catalyseur de la Prescience active de Németh ? Un simple réflexe spirituel, alors ? Peut-être… Németh se demande néanmoins si Clotilde Philidor pourrait à son tour constituer une menace ; la Révérende-Mère n’y croit pas – à tout prendre, elle pourrait peut-être même constituer une alliée de poids… Mais elle n’a guère réfléchi à la question, et va la réévaluer à la lumière de ces nouveaux développements. Németh lui demande si la jeune femme est liée d’une manière ou d’une autre au Bene GesseritTaestra Katarina Angelion répond que non – et sans son masque habituel : Németh est convaincue de sa sincérité à ce propos.

 

[V-6 : Németh : Taestra Katarina Angelion ; Ipuwer, Clotilde Philidor, Anneliese Hahn] Németh ajoute que son frère Ipuwer semble étrangement plus séduit par cette jeune fille effacée, que par la bretteuse intrépide Anneliese Hahn… La Révérende-Mère, sur un ton bizarrement badin, suppose que c’est parce que les contraires s’attirent, et peuvent même s’avérer complémentaires. Est-ce si étrange ? Concernant Anneliese Hahn, Taestra Katarina Angelion doute à vrai dire qu’un homme tel qu’Ipuwer, avec tous ses défauts, trouverait un véritable intérêt à s’unir avec lui-même… et ce même s’il n’est peut-être pas tout disposé à l’accepter. Ceci étant, elle n’est pas là pour discuter affaires matrimoniales, même si, du fait de ses fonctions, cela lui arrive bien sûr plus qu’à son tour.  Les amourettes ne l’intéressent de toute façon guère – et elles ont plus important à traiter.

 

[V-7 : Németh : Taestra Katarina Angelion ; Ipuwer, Taa, Vat Aills, Nofrera Set-en-isi] Németh a une dernière vision à confier – portant sur les secrets du Continent Interdit, sur lesquels elle entend donc lever le tabou (décision prise à la suite de leur précédent entretien). La Révérende-Mère ne réagit pas : Németh comprend que c’est parce que tout ceci, pour elle, tient de l’évidence. Németh lui parle cependant de la colossale tempête de sable – entraperçue également par Ipuwer en excursion avec Taa, puis par Vat Aills depuis l’orbite de la planète. Pour Németh, cela traduit l’implication de la Guilde dans cette affaire. Elle comprend par ailleurs que sa vision, cette fois, avait un caractère plus ou moins métaphorique – avec cette tempête de sable jaillissant dans l’espace et envahissant l’Imperium entier… La Révérende-Mère avait eu quelques échos concernant cette tempête – mais sans doute fallait-il que la Maison Ptolémée l’appréhende d’elle-même. Ce n’est bien sûr pas un phénomène climatique normal, et c’est évidemment destiné à cacher quelque chose – or elle ne sait pas comment pénétrer à l’intérieur. Mais, oui, la Guilde, tout ou partie, est forcément impliquée. Németh dit qu’elle travaillera sur le phénomène avec la planétologue (climatologue et océanologue) Nofrera Set-en-isi.

 

[V-8 : Németh : Taestra Katarina Angelion] Németh demande alors des précisions à la Révérende-Mère concernant le rôle de la Missionaria Protectiva sur Gebnout IV – mais il n’y a pas forcément grand-chose de plus à dire depuis leur dernier entretien : oui, le Bene Gesserit se livre sur la planète à une sorte de « guerre d’ingénierie religieuse » depuis plusieurs millénaires ; oui, les Atonistes de la Terre Pure sont à la base une pure création du Bene Gesserit ; non, ils n’ont pas besoin d’une formation spéciale et d’une technologie de pointe pour concevoir leurs cartes du Continent InterditTaestra Katarina Angelion revient sur l’idée d’une « grammaire ».

 

[V-9 : Németh : Taestra Katarina Angelion ; le Vieux Radamès] Et concernant les « ressuscités » ? Oui, le Bene Gesserit avait « suggéré » à Németh de se renseigner sur le Vieux Radamès – et peut-être cette suggestion a-t-elle été fatale au « ressuscité », d’ailleurs… Il était une « tentative » de reprendre la mainmise dans cet affrontement d’ingénierie religieuse – un échec, en définitive. Peut-être est-il encore possible de semer la zizanie dans les rangs des « ressuscités », mais il faut alors trouver un autre pion, et la situation risque de se répéter… Mais oui : Németh peut compter sur le soutien de la Missionaria Protectiva – laquelle agit dans l’ombre, cependant.

 

[V-10 : Németh : Taestra Katarina Angelion] Mais, au moment où Németh semblait sur le point de lui donner congé, Taestra Katarina Angelion baisse un instant la tête, puis l’interpelle : « Vous avez fait usage du Tarot de Gollam… » Ce n'est pas une question. Németh le confirme. Et cela lui a-t-il apporté quelque chose ? Qu’en pense-t-elle ? Le Bene Gesserit a l’air de jouer un rôle important… Oui, à l’évidence. Mais encore ? Németh ne comprend pas tout… mais admet que ce tirage l’a plutôt réconfortée : il est possible de faire quelques choses, ils peuvent trouver des alliés, elle a un rôle à jouer ! La Révérende-Mère ne répond pas, et l’entretien s’arrête là, sur les remerciements de Németh.

VI : POLICE PARTOUT

 

[Actions longues, puis entretien plus détaillé.]

 

[VI-1 : Ipuwer : Kiya Soter, Bekenamen, Apries Auletes, Seken-en-ra Sebek] Avant de se rendre à Memnon, Ipuwer entend mettre en œuvre un plan pour optimiser les facultés des forces armées de la Maison Ptolémée en ces temps troublés. Or, en ces matières qui parviennent à l’intéresser, Ipuwer s’avère un gestionnaire et un stratège étonnamment compétents ! Sur la base notamment des écueils qu’il avait pu constater lors de son séjour au Mausolée du Continent Interdit, et en un temps record, il sait prendre les bonnes décisions, très pointues le cas échéant, pour améliorer drastiquement les capacités militaires de la Maison – ou, plus exactement, pour en user au mieux, sans davantage de dépenses ou d’opérations de recrutement.

 

[Concrètement, sur la base des excellents jets d’Ipuwer, la valeur de Guerre de la Maison Ptolémée ne change pas, restant à son niveau relativement faible de 2, mais il a bel et bien atteint l’optimum en matière d’organisation, ce qui, le cas échéant, pourra apporter des bonus non négligeables aux actions militaires de la Maison ; par ailleurs, Ipuwer a ainsi amélioré ses relations avec les autorités militaires de Gebnout IV, tout particulièrement les généraux Kiya Soter (général en chef) et Bekenamen (commandant en chef des troupes d’élite) – le cas du chef de la police, Apries Auletes, est un peu différent (du fait de sa corruption notoire), et Ipuwer va longuement s'entretenir avec lui ; enfin, les Maisons mineures mercenaires ne sont naturellement pas directement sous le contrôle d’Ipuwer, mais, si la turbulente Maison Arat, forcément, ne change pas d’attitude face à cette nouvelle politique, on peut supposer que Seken-en-ra Sebek prend au moins davantage au sérieux le jeune siridar-baron qui ne semblait jusqu’alors briller que par son incompétence.]

 

[VI-2 : Ipuwer : Apries Auletes ; Kiya Soter, Ngozi Nahab] Ipuwer convoque Apries Auletes au Palais de Cair-el-Muluk – le chef de la police monte aussitôt à bord d’un ornithoptère à Heliopolis, où se trouvent ses bureaux. Une fois sur place, il est reçu un peu froidement par Ipuwer, dans le bureau protégé de ce dernier – qui n’a jamais apprécié l’officier corrompu, mielleux, dégoulinant, aux gestes et aux paroles « ralentis » par l’abus de zha… Cela tient même de la répulsion, à ce stade. Ipuwer ne s’en montre que plus formel, et très « boulot boulot » : il n’a pas du tout la même relation avec lui qu’avec Kiya Soter, notamment. Ils font le point sur les statistiques en matière de maintien de l’ordre et de répression ; aussi répugnant soit-il, Apries Auletes n’a rien d’un incompétent – et il sait s’occuper de la sédition de manière brutale, mais ciblée et pertinente. Ipuwer sait par contre que ses rapports concernant la Maison Nahab et son chef Ngozi sont biaisés…

 

[VI-3 : Ipuwer : Apries Auletes ; Bahiti Arat, Németh] Mais Apries Auletes a fait du bon travail, globalement – sachant notamment gérer les zélotes de la Maison Arat à Heliopolis, après les incidents au campement des Atonistes de la Terre Pure ; ce qui l’a amené à s’intéresser plus en détail aux activités de la Maison mineure à Nar-el-Abid, son fief – il ne va pas jusqu’à parler de sédition, mais met par contre l’accent sur les dissensions internes des Arat : Bahiti Arat a probablement perdu du pouvoir, tandis que la faction mettant l’accent sur le rôle d’Isis, mais voyant Németh dans ce rôle, a gagné en influence – et l’idée progresse dans leurs rangs, que le meilleur mariage, pour Ipuwer, serait avec sa propre sœur… Bahiti Arat, dépossédée, a dû bien malgré elle calmer le jeu – mais, en fanatique incontrôlable, elle ne s’est pas privée de dire que, en tant que « marraine des sciences », probablement hostile au Culte Épiphanique du Loa-Osiris, Németh n’a rien d’une Isis « souhaitable ». Pour Apries Auletes, la menace constituée par la Maison Arat est en tout cas pour l’heure « négligeable ». Ipuwer remercie le chef de police pour son efficacité dans l’affaire d’Heliopolis.

 

[VI-4 : Ipuwer : Apries Auletes ; Soti Menkara, Ra-en-ka Soris, Ngozi Nahab] Et concernant Soti Menkara ? Pas grand-chose à dire… Il est notoire qu’elle s’est « rapprochée » de Ra-en-ka Soris pour « faire face » à la Maison Nahab (Apries Auletes sait très bien qu’il est compromis à ce propos aux yeux d’Ipuwer, et ce dernier « sait qu’il sait »). Il est constant, par ailleurs, qu’elle s’active bien plus qu’elle ne le prétend…

 

[VI-5 : Ipuwer : Apries Auletes ; Ngozi Nahab] Ipuwer avance par ailleurs que les rapports du chef de la police ne prennent pas en compte tout ce qui constitue le « marché invisible » de Gebnout IV, crucial pour la Maison Ptolémée, et qui a brassé de grosses sommes ces dernières années – mais Apries Auletes ne répond pas. Plus franchement, Ipuwer lui demande de « transmettre ses excuses pour le dérangement occasionné » à la Maison Nahab – il dit savoir que Ngozi Nahab a toujours été « un vassal dévoué »… Apries Auletes a compris, et transmettra le message.

 

[VI-6 : Ipuwer : Apries Auletes ; « Lætitia Drescii »] Ipuwer rappelle enfin à Apries Auletes qu’il y a une urgence, pour ses services de police : mettre la main sur la fausse « Lætitia Drescii », dont il a un portrait dans son bureau. De bons résultats seront dûment récompensés – mais le chef de la police n’a rien à dire à ce sujet.

 

VII : NÉMETH ET LES SAVANTS

 

[Deux entretiens synthétisés.]

 

[VII-1 : Németh : Taharqa Finh] Németh s’entretient avec l’historien et archéologue Taharqa Finh sur les effets de la levée de l’interdit sur le Continent Interdit. Mais la politique, il s’en moque, ce n’est pas son rayon – que ça passe au mieux avec le Culte Officiel, il s’en fout totalement (et n’a rien d’un diplomate…) : tout ce qui l’intéresse, c’est d’aller sur le terrain (ce qu’il a déjà fait en secret, il le laisse entendre, mais à la lisière seulement du Continent Interdit, et les conditions étaient mauvaises pour accomplir un vrai bon travail…). Németh lui propose de faire partie d’une première expédition « officieuse » sur place ; il accepte bien sûr avec enthousiasme.

 

[VII-2 : Németh : Taharqa Finh] Pense-t-il quand même quelque chose à propos des « ressuscités » ? Ça ne l’intéresse pas vraiment – il vit dans le passé… Par ailleurs, ce n’est pas un sujet discuté en public, par les médias, etc. : il y a bien quelques rumeurs dont il a eu vent, mais guère plus… Ces rumeurs l’ont vaguement intéressé, ceci dit, à la réflexion il ne le nie pas – mais dans la mesure où il pouvait les lier à ses recherches historiques ; il travaille sur les origines du Culte Épiphanique (ce qui ne plait pas aux autorités religieuses, forcément…), et sa dimension animiste originelle, ainsi que ses aspects vaudous : pour lui, c’est là la véritable origine de cette foi – le culte autour d’Osiris ne s’y est agrégé que plus tard, et, depuis, la propagande du Culte Officiel n’a eu de cesse de « diminuer » la dimension vaudou de la religion pour mettre l’accent sur sa dimension « égyptienne ». En ce sens, d’une certaine manière, les « résurrectionnistes » donnent raison à l'historien – il pourrait disserter des heures sur les zombies, etc., mais dans une perspective historique. À l’en croire, la « déviance résurrectionniste » est donc une forme de fondamentalisme – et il sait très bien que le fondamentalisme s’accompagne souvent de fanatisme ; toutefois, ce fondamentalisme-là est original, et a quelque chose de clairement subversif, en cassant l’image du « roi et maître », du dieu « gouvernemental » accaparant tous les pouvoirs… Il semble ne pas vraiment se rendre compte de ce que cette thèse ne servirait pas forcément les intérêts de son interlocutrice ! Mais il peut tenir un discours du même ordre concernant les Atonistes de la Terre Pure… Ce qui donne à Németh ample matière à réflexion, et elle n’y est pas indifférente, mais rien de concret.

 

[VII-3 : Németh : Taharqa Finh] Németh se demande toutefois si l’historien sait ce qu’il en est de l’activité de la Missionaria Protectiva sur la planète… Les échanges sont alors imprégnés de non-dits, d’où ressort l’idée que Taharqa Finh n’est pas dupe : l’apparition spontanée des cultes (le Culte Épiphanique dont il est spécialiste, mais aussi les autres, postérieurs), il n’y croit guère – il y a forcément eu des manipulations en sous-main… Mais, là encore, il s’en tient à la perspective historique, il ne saurait pas faire un cours de « politique religieuse » pour « ici et maintenant ». Németh trouve ces échanges passionnants (et l’enthousiasme du chercheur, au-delà de son image bourrue, est contagieux dès lors qu’il traite de ce qui l’intéresse vraiment), mais n’en tire rien de « pratique », pour l’heure du moins. Toutefois, elle ne doute pas, et le lui dit, qu’il sera d’une grande utilité dans les jours qui viennent – son expérience du désert pouvant d'ailleurs être un atout supplémentaire.

 

[VII-4 : Németh : Nofrera Set-en-isi ; Abaalisaba Set-en-isi, Taharqa Finh] Németh, peu après, reçoit également l’océanologue et climatologue Nofrera Set-en-isi – par ailleurs la cousine d’Abaalisaba Set-en-isi, historien, juriste, diplomate, un des meilleurs atouts de la Maison Ptolémée, avec qui Németh a déjà planifié un autre entretien, sans doute crucial. Nofrera, ainsi que Taharqa Finh, accepte bien sûr elle aussi de faire partie de l’expédition sur le Continent Interdit.

 

[VII-5 : Németh : Nofrera Set-en-isi] Mais Németh lui parle sans plus attendre de la grande tempête de sable du Continent Interdit ; cette révélation ne semble pas spécialement étonner la chercheuse, peut-être même en avait-elle une vague idée auparavant – le point essentiel étant que le climat de Gebnout IV est largement remodelé par les satellites de la Guilde : un phénomène pareil, dans un contexte aussi contrôlé, n’a évidemment rien de naturel, et la Guilde y a forcément sa part – ou une faction de la Guilde, elle n’en sait rien. Plus globalement, Németh lui demande si l’on peut deviner un « grand dessein » dans l’activité climatique de la Guilde – par ailleurs, elle sait que Nofrera n’est pas exactement techno-progressiste, appartenant à une mouvance plutôt écologiste ; mais c’est une bonne scientifique, qui sait par ailleurs très bien que, sans les satellites de la Guilde, Gebnout IV serait proprement invivable… Elle doit donc toujours composer avec les agissements de la Guilde. Mais elle a une crainte : que la Guilde en fasse trop… En fait, cela peut rejoindre sa vague hostilité aux projets d’aménagements fluviaux dont Németh avait fait son cheval de bataille : les deux femmes savent très bien qu’elles ne peuvent tout simplement pas s’entendre sur ce genre de questions… Reste que Nofrera apprécie l’harmonie, l’équilibre : dans un environnement complexe et largement artificiel, la moindre petite modification peut avoir un impact colossal… En fait, sans dire ouvertement les choses – car on ne se montre guère expansif sur des sujets pareils –, elle fait comprendre à Németh ses craintes : sur Gebnout IV, la Guilde contrôle l’écosystème… et peut donc en faire ce qu’elle veut – autrement dit, elle a le doigt juste au-dessus du bouton rouge : c’est seulement qu’il s’agit d’une « bombe climatique », et non d’une bombe atomique… Mais la Guilde dispose donc assurément des moyens de rendre la planète inhabitable – et très vite… La Guilde pourrait ainsi agir délibérément : l’écologie de Gebnout IV dépend d’une volonté ; et c’est donc une menace, directe. Németh lui demande si elle a eu des contacts avec la Guilde, mais pas vraiment – pas avec les instances qui comptent, en tout cas. La Guilde, avance Németh, aurait cependant tenté de la recruter… Nofrera ne nie pas avoir été approchée – par ailleurs, sans être prétentieuse, elle n’a aucun doute sur sa grande compétence… Oui, peut-être a-t-on voulu la recruter, et pour qu’elle se taise ; mais ça n’a rien donné. Ils n’ont pas insisté – en fait, ils ont pris dès lors le parti de l’indifférence : ils la laissent parler, sans jamais lui répondre – elle n’est rien pour les Navigateurs

 

[VII-6 : Németh : Nofrera Set-en-isi ; Thema Tena] Et concernant ses rapports, plus ou moins notoires, avec les Atonistes de la Terre Pure ? Nofrera ne nie pas avoir rencontré Thema Tena à plusieurs reprises, et correspondre avec elle. Mais elle ne se considère pas comme une « religieuse » – elle est trop scientifique pour cela, même si elle est en même temps un peu conservatrice. Mais elle respecte le mouvement des Atonistes. Quand Németh lui suggère de faire office de « diplomate » auprès d’eux, elle ne refuse pas, mais avance qu’elle ne serait pas d’une grande utilité en l’espèce… Autant aller voir directement Thema Tena – et ce, ajoute-t-elle avec un petit sourire de connivence, même si la vieille femme protestera comme d’habitude de son insignifiance, prétendant qu’elle n’est qu’une pèlerine parmi tant d’autres… Dans les faits, c’est bien sûr différent. Mais que penseront-ils de l’ouverture du Continent Interdit ? Nofrera réagit un peu comme Thema Tena qu’elle moquait à l’instant : qui est-elle pour le dire ? Mais, plus sérieusement, les Atonistes se moquent de toute façon déjà de l’interdit… Pour eux, ça ne changera pas grand-chose. À la réflexion, Nofrera suppose que cela pourrait peut-être en ennuyer certains, en fait – il s’agit d’ouvrir à d’autres leur terrain de jeu privé, après tout… À l’évidence, Thema Tena ne raisonne pas ainsi – mais d’autres, peut-être…

VIII : CELLULES MORTES

 

[Entretien synthétisé.]

 

[VIII-1 : Bermyl : Taho] Au cours de la semaine, Bermyl trouve à s’entretenir avec son meilleur agent, Taho. La question du réseau de surveillance déployé par leurs ennemis l’obsède : pour lui, c’est vraiment la question du « contrôle de la ville ». Taho a pu commencer à identifier un semblant de réseau, oui : les « ressuscités » ont, classiquement, une organisation en cellules, qui rend d’autant plus difficile l’appréhension globale du problème. Chaque cellule est centrée sur un « ressuscité » d’une certaine expérience : les « ressuscités » semblent d’abord vivre en petites communautés, puis, une fois « au point », ils essaiment dans la ville pour former leurs cellules et attirer des fidèles.

 

[VIII-2 : Bermyl : Taho ; Namerta, Ipuwer] Il y a eu d’autres apparitions de Namerta, par ailleurs. Mais Taho n’y voit toujours pas une dimension proprement séditieuse – tout au plus, on raille Ipuwer à la manière du « café du commerce »… Ce que Bermyl lui-même avait d’ailleurs constaté. Taho suppose néanmoins qu’il y a eu une évolution – au sens où ce comportement devient de plus en plus la norme : il était déjà répandu avant, mais cela s’accroit probablement. Mais pas d’activité séditieuse autrement. Taho fait d’ailleurs une remarque : l’affaire avait débuté avec « l’attentat », même seulement verbal, d’un fanatique lors de la Grande Fête d’Osiris – mais il n’y a pas eu d’autres comportements du genre depuis, pas le moindre. C’était vraiment un acte isolé – semble-t-il une décision individuelle.

 

[VIII-3 : Bermyl : Taho] La « déviance résurrectionniste » s’est cependant développée, mais pour l’essentiel à Cair-el-Muluk – à Memnon comme à Nar-el-Abid, le mouvement semble avoir du mal à s’installer ; pour des raisons totalement différentes, le cas échéant – et même si Memnon, en tant que foyer d’idées nouvelles, semblait à la base jouer un rôle autrement plus important dans cette histoire ; rien de surprenant par contre à ce que le mouvement ne parvienne guère à prendre pied à Nar-el-Abid, ville sainte verrouillée par le Culte Officiel, la Maison Menkara et la Maison Arat… Par ailleurs on n’a pas trouvé la moindre trace de cette foi nouvelle à Heliopolis. Il est plus difficile de le dire en ce qui concerne les agglomérations fluviales, mais Cair-el-Muluk semble bel et bien constituer désormais le cœur de ce culte « hérétique », et surtout dans ses quartiers pauvres.

 

[VIII-4 : Bermyl : Taho ; Nadja Mortensen] Et Taho a-t-il eu vent d’activités d’agents de la Maison Corrino ? D’autres ont-ils été identifiés, en dehors de la seule Nadja Mortensen ? Non… Même s’il ne fait aucun doute qu’il y en a. En fait, dans cette situation de crise, et la troubadour impériale ayant probablement fait remonter les informations, il est très probable que l’Empire ait envoyé sur Gebnout IV des agents incognito – et des bons, pas du genre à être démasqués si facilement… Par ailleurs, Nadja Mortensen a donc bel et bien quitté la planète, le lendemain de sa discussion avec Bermyl, mais n’est semble-t-il pas rentrée depuis.

 

[VIII-5 : Bermyl : Taho ; le Vieux Radamès] Bermyl revient une dernière fois sur les « ressuscités » : y a-t-il eu d’autres événements du type de l’assassinat du Vieux Radamès ? Des indices peut-être de dissension au sein même de la « branche résurrectionniste » ? Même réponse que pour le scandale au Sanctuaire : pour ce que Taho en sait, c’est là aussi un fait unique.

 

IX : UNE SEMAINE PLUS TARD…

 

[IX-1] [L’ellipse a lieu ici – d’une semaine. Je fais un petit bilan de ce qui s’est passé entretemps, en dehors des seules actions des PJ déjà entrevues au cours de la séance.]

 

[IX-2 : Hanibast Set] [Ce n’est pas encore parfaitement au point, mais le Conseiller Mentat Hanibast Set a commencé à récupérer : cette pause et les soins attentifs qu’il a reçus lui ont permis de reprendre pied. Le Gel du Mentat l’affecte encore, mais sa situation s’améliore et il devrait pouvoir retourner à son travail prochainement.]

 

[IX-3 : Linneke Wikkheiser, Ai Anku] [De manière plus ambiguë, à Memnon, Linneke Wikkheiser a poursuivi ses entretiens, et visiblement noué des liens avec Ai Anku – elles se sont en tout cas vues à plusieurs reprises. Par ailleurs, la Wikkheiser semble commencer, doucement – mais cela ne fait que confirmer qu’elle entend rester encore quelque temps sur Gebnout IV – à développer une activité plus « mondaine ». Ce n’est pas encore tout à fait un discours propagandiste voire séditieux, mais ça commence à y ressembler un peu…]

 

[IX-4 : Németh : Cassiano Drescii, « Cassiano Drescii », Lætitia Drescii] [Cassiano Drescii reste le plus souvent au Palais. Il est bel et bien un écrivain, désormais – il ne donne pas du tout l’impression d’une pose à cet égard, à la différence de l’imposteur précédemment accueilli au Palais. Il est aussi profondément sympathique, à la différence de ce dernier… et sans doute aussi des souvenirs ambigus qu’en avait conservé Németh ? Il a changé... en mieux ! Sa femme Lætitia est des plus discrète, et ne quitte guère le Palais – où elle passe son temps à lire… ou à prétendre de le faire, car elle ne parvient visiblement pas à se concentrer ; à l’évidence, elle s’ennuie profondément…]

 

[IX-5 : Clotilde Philidor, Anneliese Hahn] [C’est un peu la même chose pour Clotilde Philidor, dont l’ennui se lit sur le beau visage. Quant à Anneliese Hahn, elle a continué quelque temps de « s’amuser » avec les gardes du Palais de Cair-el-Muluk, mais l’ennui la gagne elle aussi, elle sort plus souvent du Palais, voire effectue quelques séjours ailleurs sur Gebnout IV.]

 

[IX-6 : Iapetus Baris] [Sur la lune de Khepri, les gardes d’élite envoyés pour « protéger » le marché-franc et garder un œil sur les activités qui s’y déroulent font remonter l’information que Iapetus Baris, le Représentant de la Guilde, a reçu la visite d’émissaires de son ordre – deux Navigateurs. Mais impossible d’en dire plus, pas même de déterminer si c’est « exceptionnel ».]

 

[IX-7 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi] En retrouvant Labaris pour qu’ils partent ensemble à destination de Memnon, Ipuwer, jovial, répond enfin à sa question : « Mon cher Labaris, j’ai réfléchi… Le pire ennemi de la Maison Ptolémée ? Je crois que c’est nous-mêmes ! »

 

À suivre…

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Lamentations of the Flame Princess : A Red & Pleasant Land

Publié le par Nébal

Lamentations of the Flame Princess : A Red & Pleasant Land

Lamentations of the Flame Princess : A Red & Pleasant Land, Lamentations of the Flame Princess, 2014, 187 p.

 

RÔLISTES AU PAYS DES MERVEILLES

 

Il y a… Ouch ! Pas loin de deux ans de cela, je m’étais procuré, sur un coup de tête, cet étrange petit bouquin dont tout le monde parlait alors : A Red & Pleasant Land – ou la plus folle des donjonneries, dérivée des aventures d’Alice au pays des merveilles et de l’autre côté du miroir. Au fond, je n’en savais guère plus… Mais, oui, j’étais curieux.

 

Et je n’étais visiblement pas le seul, car on en causait alors vraiment beaucoup ; c’est même allé plus loin que ça : cette plus ou moins autoproduction, plus indé tu meurs (dans d’atroces souffrances), peut-être la plus bizarre excroissance du mouvement OSR (« Old School Renaissance »), a su convaincre et même fasciner bien au-delà du seul lectorat humblement visé à la base – d’où un succès commercial autant que critique (à l’échelle des jeux indé, du moins), mais aussi une belle performance aux ENnies de 2015, où « le truc » a remporté cinq prix, dans un contexte qui pourtant ne lui semblait guère favorable, car porté à récompenser « naturellement » les gros machins.

 

Derrière A Red & Pleasant Land, un homme à tout faire : Zak S., personnage haut en couleurs et iconoclaste, qui s’est semble-t-il fait beaucoup d’ennemis pour les plus mauvaises des raisons – et s’est ainsi retrouvé, bon gré mal gré, au cœur de pas mal de polémiques au sein de la communauté rôlistique américaine (et au-delà sans doute, jusque dans not’ beau pays eud’ chez nous, j’supposions…). Je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet – pour la bonne et simple raison que je n’en sais absolument rien. Je ne suis certes pas impliqué dans ce genre de choses, dont les quelques rares échos qui parviennent à franchir mes boucliers, généralement navrants, m’incitent plus que jamais à laisser pisser sans m’en mêler. Ce genre de polémiques à la con, j’ai donné dans le fandom SF, aucune envie de m’égarer encore dans ces bas-fonds trollesques, même bardé de d20.

 

NÉBAL N’Y CONNAÎT RIEN

 

C’est un fait : je ne connais de toute façon rien à tout ça. Outre que je ne ressens pas vraiment de sentiment d’attache à une communauté rôlistique – rien à voir pour le coup avec le fandom SF. Ça ne me facilite d’ailleurs pas la tâche quand il s’agit de noircir des pages de blog sur la base guère assurée de mes retours de lecture rôlistiques – un manque de légitimité…

 

Et encore ! Dégoiser sur telle ou telle campagne de L’Appel de Cthulhu, c’est peut-être vaguement envisageable… Mais quand on creuse dans l’indépendance-ta-mère, que la « théorie rôliste » se met de la partie, et plus encore quand des « mouvements » d’ensemble s’en mêlent à leur tour, je suis largué.

 

Ainsi dans le cas de l’OSR. Je n’y connais rien, et n’y comprends rien. Cette idée de retourner au vieux Donj’, à une certaine simplicité essentielle, n’est sans doute pas aussi réactionnaire qu’on pourrait le croire, et ce mouvement a semble-t-il constitué un vivier foisonnant d’idées… nouvelles – un paradoxe peut-être, ou peut-être pas. Mais pour ce que je crois en savoir, hein. Au-delà...

 

Le fait est que – et là ce sont probablement mes préjugés qui parlent – je ne fais plus dans le donjon depuis, ouf, près de vingt ans (OLD, Nébal, OLD !), et n’ai pas vraiment l’envie de m’y remettre (même si le mot n'est sans doute pas très approprié : même à cet âge-là, je jouais certes à AD&D2, mais les donjons étaient aussi rares que les dragons... J'avoue, en fait, qu'essayer, comme ça, une fois, en tant que joueur, maintenant, peut-être…) ; ce qui ne m’a pas empêché de jeter un coup d’œil à certaines choses qui, après tout, jouent aussi plus ou moins de cette carte, sur un format là encore indépendant (j’avais été très enthousiasmé par ma lecture de Tranchons & Traquons) ou probablement bien moins (bon ressenti aussi à la lecture de Chroniques Oubliées Fantasy) ; par ailleurs, sans être à fond dans la hype, je suppose que j’y suis nettement moins insensible que j’aimerais le croire, ce dont témoignent quelques achats intempestifs, dont justement A Red & Pleasant Land (eh), ou plus récemment Barbarians of Lemuria (et là, a priori, je vais tenter la chose sous peu)…

 

Exemple flagrant : A Red & Pleasant Land étant en principe un supplément pour le jeu OSR Lamentations of the Flame Princess (mais en principe seulement : la part de règles étant ce qu’elle est, A Red & Pleasant Land s’affiche en fait comme un supplément multi-supports, aisé à adapter à votre jeu donjonesque préféré), je m’en étais procuré à la même époque le livre de base, Lamentations of the Flame Princess : Player Core Book : Rules and Magic, et l’avais lu relativement vite.

 

 

Eh, euh, pas compris. Oui, c’est simple, c’est assurément « old school », putain, pas qu’un peu, mais je n’en voyais absolument pas l’intérêt…

 

Peut-être d’ailleurs cette lecture m’a-t-elle incité à repousser celle de A Red & Pleasant Land – bêtement, très bêtement.

 

Mais, tout récemment, on a reparlé de tout cela en Francie. En effet, Black Book (qui, décidément) a lancé un (énième) financement participatif portant sur la traduction française de Lamentations of the Flame Princess, et qui incluait – mis en avant, d’ailleurs – A Red & Pleasant Land ; petit indé ira loin ! Cela m’a rappelé que j’avais cette chose étrange dans ma ludothèque, et qu’il était bien temps pour moi de la lire…

 

UNE ŒUVRE D’ART

 

Et là, il est une chose qui saute à la gueule du lecteur, très vite : ce bouquin EST PUTAIN DE SPLENDIDE !

 

Vraiment. Et pas seulement pour sa finition déjà admirable : petit format, certes, mais hardcover toilé, doré, avec signet, un papier épais et de qualité, et (donc) tout en couleurs.

 

Disons-le : je ne connais pas d’autre livre de jeu de rôle (ou pas que, d’ailleurs) aussi beau et – ça fait vraiment partie du truc – aussi personnel en même temps. On est à mille lieues, et même probablement davantage, de la grosse artillerie putassière de pas mal de jeux de fantasy encore aujourd’hui (même si pas tous, certes, il y a de belles exceptions). On est là devant quelque chose de vraiment beau, bien pensé, inventif, et… intime, d’une certaine manière – singulier, en tout cas. L’expression a souvent été employée, mais le livre le vaut bien : c’est une œuvre d’art – et des meilleures.

 

À kiki la faute ? À Zak S. encore, qui fait décidément tout : les illustrations (abondantes) et les cartes (presque autant) sont toutes de son fait, et le bonhomme a un talent renversant, un style qui lui est propre, et un souci de la cohérence qui lui fait honneur. C’est parfaitement splendide, oui – et cela participe en même temps de l’ambiance du jeu, nonsensique et inquiétante, avec une sorte de touche gothique très à propos… et un goût prononcé pour les nuances de rouge qui noient ce monde « plaisant » dans son propre sang.

 

VOIVODJA

 

A Red & Pleasant Land est plus un cadre de jeu – même avec sa présentation… particulière – qu’une campagne à proprement parler. Zak S. nous y décrit à sa manière un monde fantasque et parfaitement déraisonnable, qui fait péter tous les records en matière d’improbabilité, mais n’en est que plus alléchant.

 

Il s’agit donc de Voivodja – « le lieu de la déraison », « que les dieux ne regardent pas ». Le nom est d’emblée évocateur de quelque Transylvanie transposée, et, oui, comme de juste, on y trouve nombre de vampires – et, comme de juste, les plus puissants de ces vampire s’y livrent une guerre millénaire (à moins qu’elle n’ait commencé qu’il y a deux secondes de cela), et la Voivodja est donc un cadre propice aux intrigues politiques, de l’espionnage et de la diplomatie aux sanglantes bataillées en rien décisives.

 

Ces vampires divers ont des attributs fort classiques, par ailleurs – ils ont comme un problème avec l’eau vive, et se pose aussi la question de leurs reflets dans le miroir… Ce qui change vraiment, c’est que la Voivodja « justifie », d’une certaine manière, ces attributs folkloriques dont le thème vampirique moderne s’est régulièrement passé.

 

Car la Voivodja n’est pas qu’un terrain de chasse vampirique. Ce petit monde anguleux – composé de carrés, oui, et avec des cours d’eau à angle droit –, coupé du reste de tout monde et peut-être accessible néanmoins par tous, est dominé avant tout par la folie et le non-sens. Et si telle vampiresse de haut rang, Elizabeth Bathyscape, est tout naturellement évocatrice de la fameuse comtesse Bathory, sa désignation de « Reine de Cœur » évoque une inspiration tout autre et probablement bien plus fondamentale : en Voivodja, Lewis Carroll passe avant son contemporain Bram Stoker.

 

Dans son Château Cachtice, au nord-ouest, la Reine de Cœur tranche des têtes et joue au croquet – environnée de larbins qui, assurément, « ne sont que des cartes ». Elle livre parallèlement une guerre acharnée au Roi Rouge, Vlad Vortigen, qui préfère quant à lui les échecs – et les miroirs, abondant dans son Château Poenari, au sud-est… à moins qu’il ne faille le considérer comme étant un miroir dans son ensemble.

 

Mais la situation est compliquée par l’arrivée inopinée de deux autres seigneurs vampires, qui observent et complotent, et entendent sans doute à leur tour mettre la main sur la Voivodja entière – avec ses jardins immenses et ses satanés canaux : le Roi Pâle, d’une part – qui a, si j’ose dire, dans sa poche un certain Chapelier Fou –, et la Reine Incolore…

 

UNE HISTOIRE DE REFLETS

 

Bien des reflets dans cette affaire – comme autant d’inspirations inattendues que Zak S. manipule sans vergogne, dans une distorsion du merveilleux carrollien qui a quelque chose de jubilatoirement pervers.

 

Mais justement : qu’est-ce donc que le reflet, et qu’est-ce que l’original ? À supposer que la question ait un sens… ou pas ? Mais, rappelons-nous, Alice elle-même, confrontée à un monde absurde, suppose bien hardiment qu’elle pourrait lui conférer un sens, s'il n'en a pas… Il est vrai qu’elle n’est pas des plus raisonnable.

 

Mais la question du reflet a son importance, oui. Original et reproduction, peu importe si ça se trouve, mais, en tout cas, nous sommes ici du « côté de la guerre », cette « guerre lente » et absurde qui sans doute ne prendra jamais fin. On n’ose guère, du coup, parler la bouche en cœur d’un « pays des merveilles »… ou alors disons d’un « pays de démons et merveilles ». Car la dimension délicieusement nonsensique de cet univers, certes une adaptation très bien vue, très pertinente, des rêveries de la petite Alice, se complique d’un « côté sombre » et violent, qui le rend proprement cauchemardesque et hautement périlleux…

 

Mais l’autre côté du miroir est-il dès lors plus sympathique ? Ce n’est pas dit… car ce « côté calme », si terne et atone, bien loin du chatoiement fantasque du « côté de la guerre », s’avère aussi inquiétant que déprimant – comme un monde qui, d’une certaine manière, ne pourrait tout simplement pas tolérer la vie, le mouvement, le sentiment, la couleur, etc. Il n’est pas exclu que les personnages y fassent un saut de temps à autre… mais sans doute vaut-il mieux pour eux ne pas s’y attarder, sous peine de devenir fous !

 

LE NON-SENS ROI (ROUGE), L’IMPROVISATION REINE (DE CŒUR)

 

Voivodja, donc. Un endroit fascinant et terrible, où le non-sens règne. Il est bien sûr une dimension essentielle de A Red & Pleasant Land, mais aussi la plus difficile à mettre en place à vue de nez – car, si l’endroit n’est pas dément, alors il n’aurait pas spécialement d’intérêt… Mais comment prendre en compte, dans pareil contexte, et rendre dans le cadre d’une session de jeu, l’aléatoire suprême, les distorsions temporelles soudaines, les architectures eschériennes qui compliquent quand même un peu le dungeon crawling et tant d’autres choses bien plus folles encore ? Comment rendre ce non-sens à la fois jouable et enthousiasmant plutôt que frustrant ?

 

En fait, il y a des moyens – que Zak S. nous fournit, avec une intelligence tant du merveilleux carrollien que de la pratique donjonneuse qui permet bel et bien d’aboutir à l’étonnante et enthousiasmante synthèse de A Red & Pleasant Land.

 

Chaque page, à vrai dire, est bourrée d’idées en ce sens : les longues sections de bestiaire et de donjon y sont tout particulièrement propices, peut-être, mais cela va bien au-delà. Et Zak S. dispose d’un outil essentiel du jeu, mais dont il use avec une grande habileté : les tables aléatoires. Il y en a plein ! Certaines, à n’en pas douter, sont « classiques », ainsi celles de rencontres aléatoires, inévitables – sauf que les résultats peuvent être sacrément détonants ! Mais d’autres tables sont plus directement liées aux spécificités du cadre, et abondent en résultats plus fous encore – les taxes exigées par la Maison Pâle à tout bout de champ, les manières idiotes d’entamer la conversation… L’ensemble, abondant, consiste donc en une boite à outils assez phénoménale, permettant d’improviser lieux, rencontres, événements, aventures, etc., en quelques jets de dés, et pour un résultat qui, à vue de nez, est toujours savoureux. Des tables du genre, on en trouve dans bien des jeux sans doute, mais, assez souvent, elles ne m’inspirent guère – je les trouve trop « froides », disons… Elles peuvent avoir leur utilité, mais, en fait d’outils, elles tiennent plutôt de la roue de secours – seule. Alors qu’ici, nous avons la roue, le cric, plein de tournevis, une colombe morte, un petit verre avec un cocktail bleu azur dedans et un petit parasol jaune, ainsi qu’une chauve-souris à lunettes spécialiste de l’opéra moldave en 1453 et revêtue d’un T-shirt dont les motifs psychédéliques peuvent inciter ses compagnons à chanter inlassablement « Si tu vas à Rio » en faisant des sauts périlleux arrières (en cas de jet de sauvegarde raté, bien sûr – sinon ce sont des sauts périlleux de biais).

 

 

Non, rassurez-vous, c’est mieux fait que ça dans le bouquin, beaucoup mieux, incomparablement mieux…

 

Parce que c’est là une autre difficulté essentielle de ce cadre, mais que ces outils, je crois, devrait permettre de dépasser : il ne faut certainement pas, au nom du non-sens et de l’absurde, tomber dans la blague plus ou moins potache. Le sérieux ne doit sans doute pas se montrer trop envahissant, au risque de devenir frustrant, mais il a clairement son rôle à jouer (lui aussi) pour que la partie fonctionne. D’où un exercice d’équilibrisme périlleux et intimidant, mais qui doit s’avérer extrêmement gratifiant s’il est correctement accompli.

 

Parfois, c’est un peu « technique », mais rien d’insurmontable le plus souvent. Comme dit plus haut, même en marquant Lamentations of the Flame Princess sur sa couverture (et en étant édité sous le même label éditorial), A Red & Pleasant Land, ouvertement, se présente comme un cadre de campagne très aisément adaptable à tout jeu – donjonnerie et OSR au premier chef, oui, mais probablement pas que. Je suppose qu’il est même possible d’user de la nouvelle classe de personnage qu’est l’Alice dans un autre système, table d’exaspération incluse…

 

DES CARTES ET DES PIONS – NON, PAS CEUX-LÀ !

 

Mais A Red & Pleasant Land a donc une perspective donjonneuse – qui plaira ou pas, c’est un autre problème, mais c’est, sans ambiguïtés, la proposition de jeu de Zak S. Dès lors, même si son livre contient çà et là des éléments de background et de technique, voire de règles (dont certaines, pour Lamentations of the Flame Princess, donc, qui peuvent être utiles en dehors du seul cadre de A Red & Pleasant Land : combat de masse, par exemple – ça m’a l’air assez bien foutu, d’ailleurs), présentés en tant que tels, il consiste pour l’essentiel en deux grosses sections bien touffues : un bestiaire, et les plans de deux donjons. Pas de scénario, non : les tables aléatoires sont là pour ça, outre les plans de donjons – alors : « Liberté ! » Et/ou : « Démerdez-vous... mais voici quelques choses qui devraient vous aider. »

 

Nous avons donc d’abord un gros bestiaire (une cinquantaine de pages). S’il contient quelques règles « étendues » (en fait, pour l’essentiel, les considérations applicables aux différents vampires de Voivodja), il fonctionne globalement par rubriques simplement présentées dans l’ordre alphabétique, sans faire de distinction entre les PNJ uniques et les PNJ génériques.

 

L’auteur encourage cependant, et c’est bien la moindre des choses, à envisager tout d’abord les quatre saign… seigneurs de Voivodja que sont la Reine de Cœur, le Roi Rouge, le Roi Pâle et la Reine Incolore, car les éléments les concernant peuvent avoir un impact sur leurs larbins, et l’affiliation des bébêtes est une dimension à ne pas négliger. Mais on trouve d’autres PNJ uniques, et d’importance – comme le Chapelier Fou, le Chat de Cheshire ou la Pseudo-Tortue… Tous ont leurs propres motivations, et diverses spécificités plus ou moins techniques mais toujours aisément transposables.

 

Autrement, nombre d’animaux, de morts-vivants, de monstres divers, et peut-être avant toutes choses les serviteurs des différents seigneurs, déclinés sous la forme de cartes de jeu ou de pièces d’échiquier, moyen commode de déterminer leur position dans une hiérarchie stricte et qui a son utilité.

 

C’est un bestiaire : c’est forcément d’une lecture un peu rébarbative. Mais, heureusement, les illustrations splendides de Zak S. sont là, et même, comme de juste, sont tout particulièrement là, qui permettent de faire passer bien plus facilement la pilule.

 

LES DONJONS LES PLUS FOUS

 

La seconde grosse partie du bouquin (là encore une cinquantaine de pages ; on peut éventuellement y ajouter une dizaine de plus, ensuite, aussi visuellement splendides que d’un usage délicat, et portant sur des lieux pas autrement décrits) consiste donc en les plans de deux énoooOOOooormes donjons, le Château Cachtice de la Reine de Cœur et le Château Poenari du Roi Rouge.

 

Et, sans surprise, c’est là que j’ai décroché – parce que les donjons, ce n’est vraiment pas mon monde… Même des donjons pareils, aux cartes étonnantes et belles, et bourrés d’idées toutes plus folles les unes que les autres à chaque pièce ou presque… Il y a des rencontres absolument géniales, des pièges redoutables autant qu'inventifs, des distorsions temporelles soudaines, des géométries eschériennes impliquant des développements abscons sur la gravité…

 

Et ça m’ennuie profondément. Cinquante pages de descriptions de pièces, une par une, c’est beaucoup trop pour ma gueule – et les « monstres errants » dans ce contexte me fatiguent plus encore qu’ils m’ennuient.

 

MAIS… ET MOI, J’EN FAIS QUOI ?

 

D’où problème – mais problème tout personnel : je ne prétends pas que A Red & Pleasant Land est injouable – en fait, la lecture m’incite à croire que c’est parfaitement jouable, étonnamment jouable, oui, mais parfaitement jouable, et ce n’est pas le moindre tour de force de Zak S. dans ce supplément hors-normes. C’est bourré d’idées très bien vues, qui permettent de rendre crédible et cohérent, en plus d’être attrayant, ce grand écart improbable entre Lewis Carroll et Gary Gygax (avec Bram Stoker – et Mark Rein•Hagen ? – au milieu).

 

Simplement, ce n’est pas pour moi : ce n’est pas injouable dans l’absolu, c’est injouable pour moi – même si je ne pense pas être le seul dans ce cas, loin de là en fait : il y a quelques échos assez éloquents, tout de même.

 

Ne pas y voir, donc, une critique contre le travail de Zak S., sur le mode « ça aurait été mieux si tu avais fait ça et pas ça », etc. Je suis intimement persuadé, oui, qu’une autre approche, même sur des bases similaires, m’aurait davantage parlé, mais le fait est que l’auteur avait une proposition de jeu fermement établie et affichée sans ambiguïté – et que je devinais au moins vaguement ; je n’ai pas de légitimité pour lui reprocher d’avoir fait ce qu’il voulait faire, ou, dit autrement, pour lui reprocher de ne pas avoir fait ce qui, moi, m’aurait botté… D'autant que, ce qu'il a fait, dans son registre, il l'a très bien fait.

 

HIT ME (WITH MY AXE), DRINK ME

 

Alors, oui, c’est un peu frustrant – pour moi : parce que j’adore ce cadre, très intelligemment conçu, aussi pertinent qu’improbable, mais sais que je n’en ferai probablement jamais rien : parce que la proposition donjonneuse est intimement liée au développement du cadre de jeu, et sans doute cette cohérence est-elle essentielle.

 

Je pourrais peut-être réfléchir à employer ce contexte fou dans un autre registre – en fait, j’y songe –, mais redoute en même temps que cela ne fonctionne jamais tout à fait parce que la proposition de jeu cohérente serait dès lors d’emblée battue en brèche. Mais j’imagine que ça se tente quand même… en relativisant certes l’utilité du bestiaire et des plans ultra-détaillés des Châteaux Cachtice et Poenari – soit plus de la moitié du livre ! Tout de même…

 

Alors, A Red & Pleasant Land ? Un livre absolument splendide ; un exercice de world-building merveilleux de cohérence sur les bases les plus improbables qui soient ; une intelligence des sources littéraires autant que rôlistiques parfaitement admirable ; et un cadre de jeu dont, hélas, je ne me servirai probablement jamais.

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La Princesse qui aimait les chenilles

Publié le par Nébal

La Princesse qui aimait les chenilles

La Princesse qui aimait les chenilles, contes japonais réunis et racontés par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Arles, Hatier – Philippe Picquier, [1987, 1999] 2017, 138 p.

 

CONTES JAPONAIS

 

Sous le titre La Princesse qui aimait les chenilles, René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, à qui l’on devait notamment l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise, ont constitué un petit volume de contes japonais des plus goûtu. L’ouvrage, dans sa forme initiale, a trente ans : il était originellement paru en 1987 dans la collection « Fées et gestes » chez Hatier, agrémenté d’illustrations signées Claude Lochu qui n’ont hélas pas subsisté dans cette réédition toute récente chez Picquier poche.

 

On s’en accommodera tant bien que mal – car demeure un très charmant petit livre, à même de séduire un large public, d’amoureux des contes ou du Japon ou a fortiori des deux ; un livre par ailleurs éminemment « accessible », qui se passe de notes scientifiques et autres commentaires érudits sans que cela ne lui soit nuisible, bien au contraire, mais qui n’a pour autant rien d’infantilisant – aussi peut-il constituer une porte d’entrée idéale vers tel ou tel domaine qu’il peut incarner, sans jamais rabaisser le lecteur, mais en faisant appel à sa curiosité.

 

Ces contes sont tous empruntés au folklore japonais, et puisés dans des ouvrages « classiques » ou « académiques » qui, pour la plupart, n’ont pas eu l’heur d’être traduits en français – ainsi le Nihon minzoku jiten (« Dictionnaire du folklore japonais »), le Nihon mukashibanashi jiten (« Dictionnaire des légendes anciennes japonaises »), le recueil Nihon no densetsu (« Légendes du Japon ») de Miyoko Matsutani, le Tsutsumi chûnagon monogatari (« Contes du conseiller Tsutsumi »), et, accessoirement, Le Dit des Heiké. Les anthologistes ont également pu puiser dans les ouvrages de Lafcadio Hearn, Kwaidan et Esquisses japonaises. On peut, j’imagine, envisager d’autres « sources » encore – un des récits, notamment, est évocateur de Ryûnosuke Akutagawa… Mais ces références diverses sont lapidairement énumérées dans une brève note en fin de volume : les six contes ne renvoient pas spécifiquement à telle ou telle source.

 

RÉUNIS ET RACONTÉS

 

Mais j’ai dit « les anthologistes », et « six contes »… Expressions en fait des plus contestables.

 

René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, ici, à la différence de ce qui s’était produit pour Mille Ans de littérature japonaise, ne sont à proprement parler, ni des anthologistes, ni même des traducteurs. Les contes figurant dans La Princesse qui aimait les chenilles sont réarrangés, adaptés (« librement », disent-ils, l’assumant parfaitement), réécrits par les deux auteurs – qui méritent bien ce qualificatif. Ils le font, d’ailleurs, dans une langue assez belle, très appropriée à l’essence même de ces contes, avec quelque chose de léger et de frais à même d’enchanter tout lecteur.

 

Par ailleurs, si la table des matières singularise six textes, le fait est qu’il y a bien plus de six contes dans ce petit recueil : la plupart, sinon tous, de ces « textes » renvoient en fait à plusieurs contes, assemblés avec habileté pour produire un ensemble cohérent – même si, au cœur même de ces textes, le passage d’un conte à l’autre est le plus souvent flagrant : pas un problème, cela fait partie de la relation de complicité entre les conteurs et leurs lecteurs/auditeurs… Et, d’autres fois, les enchaînements, les retours, les rappels, peuvent surprendre – mais la cohérence essentielle demeure, aussi ces procédés relèvent-ils eux aussi d’une forme de complicité.

 

C’est tant mieux ! Et c’est aussi la raison pour laquelle il ne faut pas, en fait, s’attarder sur le sommaire – ou pas tant que ça… Car les titres « génériques » de ces six ensembles ne dévoilent parfois qu’une partie infime de leur contenu. À feuilleter l’ouvrage, à me focaliser sur ces titres, j’ai en effet vaguement craint une certaine redite – car plusieurs de ces titres ne m’étaient pas inconnus… « Hôichi sans oreilles » ? J’avais lu ça dans Kwaidan – et l’avais également vu dans son extraordinaire adaptation cinématographique par Masaki Kobayashi… Même chose, un peu plus loin, pour « La Femme des neiges ». « Les Kappas » ? Dans Rashômon et autres contes de Ryûnosuke Akutagawa, bien sûr ! Quant à « La Princesse qui aimait les chenilles »… eh bien, j’avais déjà lu ça dans Mille Ans de littérature japonaise – anthologie due aux mêmes René de Ceccatty et Ryôji Nakamura.

 

Ne me restaient donc, d’inédits, que « Le Village des vieillards sans enfants » (le plus long de ces six textes, certes…) et « Le Spectre sans visage » (le plus court, cette fois…) ? Erreur ! Certes, « Hôichi sans oreilles » demeure pour autant que je m’en souvienne relativement proche du récit de Kwaidan – même si j’ai l’impression que les auteurs se montrent peut-être un peu plus amples sur le contexte historique et culturel du conte (en l’espèce, la défaite du clan Taïra à la bataille de Dan-no-Ura, dans Le Dit des Heiké) ; de même sans doute pour « La Princesse qui aimait les chenilles »… à ceci près que la manière de raconter me paraît cette fois très clairement différente (et ça se tient : on ne lit pas Mille Ans de littérature japonaise de la même manière et pour les mêmes raisons que le présent recueil de contes) ; les histoires sont donc peut-être connues, mais l’art narratif est inédit. Mais ce sont là des cas particuliers, et les autres récits sont bien différents de ceux auxquels je croyais pouvoir les rapporter : « Les Kappas », titre et thème mis à part, n’ont finalement pas grand-chose à voir (pour autant que je m’en souvienne, en tout cas) avec la fameuse nouvelle d’Akutagawa, qui use d’un dispositif narratif tout autre ; quant à « La Femme des neiges », ici, elle désigne un récit bien plus long et complexe que chez Lafcadio Hearn – comme une sorte d’anthologie de mariages maudits… On ne peut plus loin de la « sècheresse anecdotique » d’un certain nombre de contes rapportés dans Kwaidan.

 

Ce recueil a donc été en maintes occasions une véritable redécouverte. Loin d’être une simple compilation, La Princesse qui aimait les chenilles a quelque chose d’une œuvre dérivée – elle a ses sources, indéniablement, mais aussi sa singularité essentielle, passant par l’adaptation, la réunion et la réécriture. Pour un résultat que j’ai trouvé très convaincant.

 

Je vais maintenant tâcher de dire quelques mots, un peu plus en détail, de ces six « contes » qui sont donc en fait des assemblages de contes.

 

HÔICHI SANS OREILLES

 

« Hôichi sans oreilles », qui sauf erreur ouvre le fameux recueil de Lafcadio Hearn Kwaidan, en est aussi un des moments les plus forts – sans même parler de l’adaptation cinématographique, extraordinaire, qu’en a tiré Masaki Kobayashi : le présent conte, à l’instar de « La Femme des neiges » un peu plus loin, fait partie des « sketchs » retenus dans ce film composite.

 

Mais, dans le cas présent, la « réécriture » demeure globalement « sage » : entendre par-là qu’elle s’en tient à une unique trame, qu’elle dévide de bout en bout. Je ne vais pas revenir sur l’histoire à proprement parler, aussi belle qu'inquiétante – notons cependant qu’il s’agit d’un récit assez clairement horrifique, avec des fantômes et un peu de sang…

 

Le recueil, à ce propos, envisage les « contes » d’une manière assez large : globalement, la dimension fantastique/horrifique est la plus marquée ici, quitte à emprunter les tortueuses voies de l’humour, mais d’autres contes tirent davantage du côté du merveilleux (même un merveilleux triste, le cas échéant) ; à vrai dire, le surnaturel n’est même pas forcément toujours de mise, si c’est le cas le plus fréquent…

 

Maintenant, mais c’est sans doute un effet de mes lectures récentes, cette « révision » d’une vieille légende m’a peut-être d’autant plus saisi que j’appréhendais mieux le contexte culturel qui la fonde : la lecture, bien sûr, du Dit des Heiké, ne pouvait que changer mon regard sur cette histoire. Et je n’ai pas manqué, aussi, de repenser à un passage particulièrement édifiant de l’essai de Maurice Pinguet La Mort volontaire au Japon

 

À maints égards, même « sage » par rapport à ce qui va suivre, cette relecture m’a donc été tout à fait profitable.

 

LES KAPPAS

 

Avec « Les Kappas », on change radicalement de registre : les fantômes cèdent la place à ces étranges bestioles du folklore japonais, caractérisées notamment par leur « creux » sur la tête où se trouve un liquide dont dépend leur force vitale. Ces créatures, par ailleurs, sont aussi fantasques dans leur comportement, très variable – aussi les récits portant sur elles peuvent-ils osciller entre une sorte de merveilleux loufoque, et, comme dans le cas présent, la fable teintée d’horreur mais bien plus fondamentalement humoristique.

 

La nouvelle du même titre signée Ryûnosuke Akutagawa (en français, elle clôt le splendide recueil Rashômon et autres contes) a mis en avant ces thématiques, et d’autres encore sans doute : j’ai le souvenir d’un texte plutôt « léger »… mais c’était il y a longtemps de cela, et, sauf erreur, il s’agit d’une des dernières nouvelles de l’auteur, achevée somme toute peu de temps avant son suicide... Je suppose dès lors que son traitement de la folie chez son personnage humain peut avoir d’autres connotations. Par ailleurs, Akutagawa présente l’idée d’une véritable « civilisation des kappas » dans son texte, c'est peut-être moins sensible ici. Mais, passé l’introduction destinée à nous décrire ces étranges créatures sans véritable équivalent en Europe (ou alors il faudrait adopter une conception très large des fées ou du Petit Peuple), le récit bifurque radicalement, en adoptant donc une posture censément horrifique, mais avant tout humoristique.

 

Car nos kappas, ici, ne sont pas forcément très sympathiques… Le folklore les concernant ne manque pas de récits colportant leurs mauvaises blagues, parfois guère nuisibles (voler de la nourriture ou lâcher des pets…), mais qui peuvent aller jusqu’à l’enlèvement d’enfants ou le viol de femmes ! Or nous avons ici cinq vilains kappas qui se mettent au défi d’embobiner des humains des environs – et cruellement, encore ! Le meurtre est à l’ordre du jour…

 

Mais, heureusement pour nos semblables, il n’est pas si difficile de leurrer les kappas – pas toujours bien futés… Comme en témoigne la célèbre anecdote du salut à la japonaise : on incline la tête devant le kappa, et celui-ci, poli, fait de même en retour… mais le liquide dans son crâne déborde alors de son creux pour se répandre par terre, rendant la bestiole inoffensive ! Et les rusés paysans des environs connaissent bien d’autres astuces pour se prémunir des mauvaises blagues des kappas…

 

L’enchaînement de ces cinq tableaux produit un ensemble convaincant, piochant sans doute dans plusieurs sources, mais avec une belle cohérence dans le résultat. Délicieux – comme la nouvelle d’Akutagawa, peut-être, mais d’une manière tout autre : nulle redondance dès lors entre les deux lectures, mais plutôt une appréciable complémentarité.

 

LA FEMME DES NEIGES

 

Avec « La Femme des neiges », nous retournons au Kwaidan de Lafcadio Hearn – et, car là encore ce récit a débouché sur un « sketch », tout autant au Kwaidan de Masaki Kobayashi.

 

Ou du moins nous y retournons en apparence… En fait, seuls quelques brefs passages du début et, plus fondamentalement, les dernières pages du récit correspondent vraiment au conte rapporté par Lafcadio Hearn. De manière très bien vue, René de Ceccatty et Ryôji Nakamura ont concocté sur cette base comme une anthologie de « mariages maudits », où le surnaturel a toujours sa part. En font les frais deux pauvres bucherons, qui décidément n’ont vraiment pas de chance en amours…

 

« Les Kappas », juste avant, empruntait probablement à plusieurs sources, mais cette dimension est nettement plus marquée dans ce récit plus long et complexe – car il ne s’agit pas que de faire se succéder les contes, ils sont plutôt sempiternellement mêlés, intriqués, dans une architecture étonnante mais pertinente ; aussi le récit est-il joliment construit, et l’acharnement du sort sur les deux pauvres bucherons en vient à détourner le ressenti produit par la seule anecdote de « la femme des neiges » au sens le plus restreint – mais qu’on ne s’y trompe pas : cette dimension qui aurait pu déboucher sur du grotesque, ici, produit plutôt l’effet d’une amère mélancolie… C’est bien vu, et très beau.

 

LE VILLAGE DES VIEILLARDS SANS ENFANTS

 

« Le Village des vieillards sans enfants » est le plus long récit ici compilé – c’est aussi le plus complexe et varié ; au point, en fait, où l’assemblage est peut-être moins cohérent, et donc réussi, que dans « La Femme des neiges » ? C’est à discuter… Mais le récit demeure tout à fait savoureux.

 

Le village du titre constitue pour l’essentiel un décor, un arrière-plan – et, bien sûr, un motif d’introduction. Ces vieillards, comme de juste, se languissent de ne pas avoir d’enfants – curieuse malédiction pesant sur leur hameau, et dont nous ne connaitrons jamais véritablement les raisons, à supposer qu’il y en ait. Sur cette base, le texte nous décline en fait toute une théorie d’enfants à la naissance improbable, et proprement surnaturelle. Plusieurs récits découlent donc de cette situation de base, qui, comme dans « La Femme des neiges » juste avant, s’emmêlent plutôt qu’ils ne se suivent – au moyen en tout cas de rappels bienvenus, de temps à autre, qui permettent de tisser un complexe récit d’ensemble.

 

On trouve bien des enfants différents – sur la base de ce village qui ne connaît en principe pas d’enfants… Mais au fil d’une narration étendue, sur plusieurs années, qui permet donc de conserver ce caractère d’ultime étrangeté au hameau. Ici, un enfant est trouvé vivant dans la tombe de sa mère, décédée avant que d'accoucher – mais elle a quitté un temps le monde des morts pour acheter à son petit du sucre d’orge auprès du vieux confiseur du village, dont on suppose que le commerce ne doit guère être florissant… Là, un enfant nait d’une coquille. Là encore, un homoncule s’éveille d’un noyau de pêche ; et là, plus loin, nous avons la femme des neiges qui ressurgit, avec un enfant participant de son essence ; tandis que là-bas, ce sont des fantômes qui, la nuit, rendent difficile le sommeil d’un marchant…

 

Sur cette base, se construisent des récits finalement bien différents : tel enfant sera propice à des développements passablement tristes, tel autre sera un véhicule d’une forme d’humour tordu…

 

Mais, mon préféré dans tout ça, c’est clairement le petit Momotarô, né donc d’un noyau de pêche. C’est un tout petit bonhomme, bien sûr – à peine un mulot… Par ailleurs, quand il sort de son noyau, il sait déjà parfaitement parler le japonais, et les jérémiades de la vieille qui l’a découvert le chagrinent, voire l’agacent : même s'il est petit, il n’en est pas moins un homme ! Il en fera la démonstration… en se lançant dans une quête : lui, si minuscule, saura affronter le cruel et gigantesque oni qui terrorise le village, et qui a enlevé il y a si longtemps de cela une petite fille (une princesse ?) dont on est depuis sans nouvelles ! Le courageux petit bonhomme se trouve des alliés en chemin – des animaux plein de ressources… Qui, chose, amusante, l’interpellent tous en japonais, en usant exactement de la même phrase – qui, pour le coup, figure donc à chaque fois d’abord en japonais, ensuite en français, procédé déconcertant, mais assurément musical ! « Momotarôsan, Momotarôsan, okoshi ni tsuketa kibidango hitotsu watashi ni kudasai na » (« Monsieur Fils-de-pêche, Monsieur Fils-de-pêche, donne-moi une des brochettes qui pendent sur ta hanche… »). J’aime beaucoup cette histoire dans l’histoire, où le merveilleux enfantin et animalier se teinte de quête, évocatrice de Tom Pouce (mentionné, d’ailleurs) ou de haricots géants… C’est très drôle, et très... charmant ! Pourquoi pas ? Si d’autres enfants suscitent bien plutôt la compassion voire les pleurs, Momotarô émerveille et fait sourire. Merci à lui !

 

LE SPECTRE SANS VISAGE

 

Tout autre chose, encore une fois, avec « Le Spectre sans visage » – récit qui se singularise très vite à deux titres : d’une part, il est bien plus court que tous les autres récits du recueil – adoptant plus frontalement une dimension « anecdotique » que l’on pouvait ressentir, par exemple, dans le Kwaidan de Lafcadio Hearn, mais dont ici « Hoîchi sans oreilles » et « La Femme des neiges » s’éloignaient en développant le contexte de l’histoire. D’autre part (et surtout ?), si le conte a des bases fort anciennes, il délaisse cependant le Japon ancien pour adopter un cadre contemporain (ou qui s’en rapproche pas mal).

 

Ça a son impact sur l’ambiance du conte, bien sûr… En fait, ce texte, empreint d’une certaine critique sociale par ailleurs, aurait très bien pu fournir une scène emblématique d’un film de la vague « J-horror » qui n’atteindrait toutefois l’Europe qu’à la fin des années 1990, et donc bien après la constitution de ce petit recueil. Mais, oui, nous avons ici une sorte de Sadako, disons… Très convaincante par ailleurs. La nouvelle (pour le coup, le qualificatif de « conte » sonne un peu bizarrement) est d’ailleurs passablement cinématographique. Et quand la nuance de critique sociale s’associe au grotesque, sur un mode à la lisière de l’humour, l’impression d’être confronté à un texte d’horreur « moderne », louchant sur le septième art, n’en est que plus saisissante. Même si, pour le coup, le procédé employé renvoie peut-être, quitte à jouer de ces références cinématographiques ultérieures, à quelque chose de bien différent – une scène marquante de l’excellent Pompoko d’Isao Takahata… Manière de boucler la boucle ? Le merveilleux et l'horrible se mêlent dans le Japon contemporain comme dans l'ancien...

 

LA PRINCESSE QUI AIMAIT LES CHENILLES

 

Reste un ultime texte, qui tient à cœur aux auteurs sans doute, puisqu’ils en avaient déjà livré une version (assez différente dans mon souvenir, sur le plan narratif du moins) dans l’anthologie Mille Ans de littérature japonaise : nous retournons donc au Japon médiéval, avec le récit qui donne son titre au recueil (décidément) « La Princesse qui aimait les chenilles »…

 

Ici aussi, la qualification de « conte » peut à nouveau être problématique – en français s’entend : en japonais, on rend parfois ainsi monogatari, mais cela peut désigner des œuvres extrêmement diverses… Mais, pour le coup, il s’agit bien d’un extrait du Tsutsumi chûnagon monogatari (« Contes du conseiller de second rang de la rive de la rivière »), recueil dont la forme originelle remonterait à l’ère Heian (mais, dans Mille Ans de littérature japonaise, on parlait plutôt d’un texte de la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle – une histoire d’achèvement, peut-être ?). Seulement, en fait de conte, nous avons ici un récit absolument dépourvu de merveilleux ou de fantastique. Sans doute joue-t-il sur « l’étrangeté », c’en est même tout le propos, mais on serait plutôt tenté d’y voir avant tout une nouvelle au contenu essentiellement satirique.

 

Cela dit, ce qui est peut-être le plus intéressant dans ce texte, c’est justement la difficulté qu’il pose au regard de ses intentions moqueuses : qui l’auteur anonyme raille-t-il au juste ? On peut en effet supposer que la réponse diffère éventuellement selon le contexte historique et culturel du lecteur… mais peut-être aussi « l’adaptation » de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura change-t-elle à son tour la donne ? C’est assez probable, en fait.

 

Peut-être le texte original, émanant d’un certain conservatisme sarcastique, visait-il, au travers de ce personnage de jeune fille refusant, par goût, affectation ou les deux, d’adopter le comportement attendu d’une princesse de son rang pour se consacrer, jusqu’à la dévotion, à ses passions bizarres, peut-être donc le texte original visait-il à railler les excentricités des personnages prétendant ne pas tenir compte des comportements normés que leur extraction et leur sexe devraient leur imposer ? Lu en 2017, et/ou dans cette version, le propos peut être perçu tout différemment : n’est-ce pas plutôt l’excentricité de la princesse qu’il faudrait louer, justement ? Car la jeune femme n’a pas que des goûts étranges – elle est aussi intelligente, érudite, habile à tourner des réponses cinglantes aussi bien que de délicieux poèmes, et se moque éperdument du qu’en-dira-t-on, jusqu’à – horreur glauque ! – ne pas tenir compte de ce qu’un homme pourrait la voir ! Et de s’engager avec lui dans un jeu de séduction où la galanterie compassée de l’ère Heian, même au travers des échanges de poèmes de rigueur, a quelque chose de brut de décoffrage, assez savoureux pour le coup…

 

Faut-il se moquer d’elle, ou l’admirer ? Si un texte, au-delà de ses intentions, doit aussi être apprécié en fonction de sa réception, alors peut-être peut-on, en refermant cet agréable petit ouvrage, conclure sur une note rebelle et excentrique : la princesse aux goûts inconvenants aurait alors conservé son potentiel de subversion parfaitement intact – au travers des siècles, et par-delà les océans et les continents…

 

Il n’est certes pas dit qu’on ait à s’en féliciter – le corollaire étant que notre monde est parfois tout aussi porté que l’ancien à railler les comportements soi-disant « déplacés » au seul motif du sexe ou de l’ascendance. Travaillons...

 

UNE BELLE INTRODUCTION

 

Au travers de ces textes variés, mais tous joliment rendus, La Princesse qui aimait les chenilles atteint parfaitement son objectif : introduire les amateurs de contes ou les amateurs du Japon (a fortiori les amateurs des deux) à un folklore fort de sa singularité comme de sa diversité, et qui, pourtant, à quelques adaptations près, peut aussi toucher à l’universel – en véhiculant les plus forts des sentiments, la peur et l’émerveillement. Vraiment un très agréable petit volume.

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Thermae Romae, t. 1 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

Publié le par Nébal

Thermae Romae, t. 1 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

YAMAZAKI Mari, Thermæ Romæ, t. 1 (édition intégrale cartonnée), [テルマエ・ロマエ, Terumae Romae], traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique et lettrage [par] Jean-Luc Ruault, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2008-2010] 2013, 366 p.

 

IMPROBABLE

 

J’imagine qu’on peut écrire sur tous les sujets – des livres, des films, des mangas, pour ce que ça change… Mais il est quand même des sujets un peu plus improbables que les autres. Cependant, ce qui est encore plus improbable, c’est que ces traitements improbables de sujets improbables rencontrent le succès… et un succès aux dimensions improbables.

 

(Pardon.)

 

En témoigne la série de la mangaka Mari Yamazaki intitulée Thermæ Romæ, mêlant récit historique, science-fiction et comédie, et qui traite… des bains. Sur un mode comparatiste : les bains dans la Rome antique, à l’époque de l’empereur Hadrien plus précisément, sont mis en parallèle avec les bains dans la société japonaise contemporaine – avec un personnage d’architecte romain spécialisé dans la construction de thermes qui voyage entre les deux, pompant les bonnes idées des « visages plats » pour les développer à Rome.

 

Pas tous les jours qu’on lit ça, hein ? Les bains… L’espace d’un ou deux épisodes, je suppose que ce sujet peut se concevoir. Mais sur l’ensemble d’une série qui doit compter, sauf erreur, quelque chose comme une trentaine de chapitres (soit plus de mille pages de BD, je crois), c’est déjà plus surprenant.

 

Mais il y a une raison à cela… et c’est l’immense succès rencontré par la série. On a pu parler de best-seller, sans exagération, et tout particulièrement au Japon, où il s’est vendu plusieurs millions d’exemplaires de chaque tome de Thermæ Romæ – succès moins foudroyant en France peut-être, mais très notable néanmoins, ce que traduit sans doute la multiplicité des éditions, très vite (avec ici l’intégrale en volumes cartonnés – présentant le sens de lecture occidental comme un atout, mf… Casterman, quoi, comme avec Taniguchi). Ce succès commercial s’est accompagné d’un succès critique, et Mari Yamazaki s’est vu attribuer plus d’une prestigieuse récompense pour ce que l’éditeur appelle ici son « péplum balnéaire ».

 

Étrange, tout de même…

 

LES BAINS ? VRAIMENT ?

 

Les bains, donc ? Les bains, oui – japonais, et romains : l’occasion pour l’auteure de traiter de ses deux amours… Mari Yamazaki a longtemps vécu en Italie, où elle a étudié l’art, après quoi, ailleurs, elle a enseigné l’italien ; l’auteure semble avoir la bougeotte et a vécu un peu partout, comme à Lisbonne ou Chicago…

 

Quoi qu’il en soit, elle entretient un rapport particulier avec l’Italie et son passé romain. La bande dessinée en témoigne assurément, qui fait appel à une documentation précise, s’exprimant dans le récit comme dans le graphisme.

 

La question des bains à Rome semble donc l’avoir particulièrement marquée, ce qui, en soi, n’a rien de si étonnant pour une femme japonaise se disant amoureuse des bains. Elle a pu peser, cependant, combien ces bains antiques étaient différents de ceux auxquels elle pouvait s’adonner au Japon… Car, si les deux cultures, par-delà l’espace et le temps, y attachent une importance particulière, c’est dans une optique bien différente ; et s’il y a des points communs marqués (la dimension « sociale » des bains, notamment), les différences sont peut-être plus saisissantes – par exemple, si les bains romains avaient bien pour objectif de se laver, ce n’est pas le cas des bains japonais… Une différence essentielle telle que celle-ci débouche tout naturellement sur mille et un détails comportementaux tout simplement incompréhensibles pour qui ne dispose pas des clefs.

 

Et c’est sans doute là une partie essentielle du propos de la BD, qui établit un parallèle qui est tout autant une opposition entre deux cultures bien éloignées, dans le temps comme dans l'espace, et peu ou prou insaisissables l’une pour l’autre. Thermæ Romæ n’est pas – ou pas uniquement – une série documentaire : elle est construite autour d’un récit, fait appel à des personnages récurrents qui vivent des aventures qui leur sont propres, etc. Mais le projet semble bien de traiter de ces différences culturelles – sur un mode assez humoristique, d’ailleurs –, moyen bienvenu d’approfondir notre connaissance de l’une et de l’autre civilisations, et, le cas échéant, de méditer sur l’universel et le particulier.

 

LUCIUS MODESTUS DANS LA ROME D’HADRIEN

 

Pour en arriver là, il faut cependant disposer d’un prétexte… Il s’avèrera comme de juste plus qu’improbable.

 

Rome, donc. Sous le règne de l’empereur Hadrien – dont on nous rappelle sans cesse en notes qu’il fut l’un des cinq « bons empereurs ». Il est vrai qu’à tout prendre c’est l’âge d’or de la Rome impériale – un âge d’or qui s’incarne dans la pax romana, un véritable programme pour l’empereur qui, plutôt que de chercher à étendre encore les frontières de l’empire, trouve plus pertinent et utile de voyager dans ses déjà fort nombreuses provinces pour s’assurer le soutien et l'unité des citoyens. Hadrien est un personnage important dans la BD, qui en vient à entretenir une relation particulière avec son héros… avec les ragots inévitables que cela suscite, du fait de l’homosexualité notoire de l’empereur. Notons que le futur Marc-Aurèle apparaît également dans la série.

 

Mais notre héros est donc tout autre. Il s’agit d’un architecte du nom de Lucius Modestus – sans doute pas si « Modestus » que cela, d’ailleurs : il a son caractère, ses préjugés, et l’orgueil qui justifie qu’il les remette sans cesse sur le tapis… Par ailleurs, Modestus a quelque chose d’un anachronisme : il est un architecte compétent, sans doute, mais qui manque d’idées… Notamment, peut-être, parce qu’il tient en bien trop grande estime les réalisations de ses prédécesseurs – le mieux, pour notre bonhomme réactionnaire, c’était forcément avant…

 

C’est d’autant plus regrettable qu’il passe ainsi à côté de nombre de choses intéressantes plus récentes – même en révérant son maître Apollodore, qui a bâti des thermes admirables… Modestus est pourtant très intéressé par la conception des thermes – qu’il s’agisse des bâtiments restreints et quelque peu austères gérés par des particuliers, ou des grandioses constructions publiques que les empereurs se doivent de financer pour laisser leur nom dans l’histoire, à terme (aha), et déjà s’attirer le soutien des Romains, patriciens comme plébéiens ; car tous ont droit aux bains, jusqu'aux esclaves.

 

Modestus, en bon Romain, aime les thermes, et s’y rend régulièrement. Et c’est ce qui va changer sa vie…

 

LUCIUS MODESTUS AU PAYS DES VISAGES PLATS

 

Morose, notre architecte accompagne quelques amis aux thermes. Alors qu’il plonge la tête sous l’eau, Modestus distingue une faille… qui l’aspire. Mais l’histoire ne s’arrête bien sûr pas là, avec un décès prématuré : Modestus jaillit de l’eau, à deux doigts de l’asphyxie… mais pas dans les thermes où il se trouvait.

 

Il est bien dans un établissement de bains, cela dit – sans doute la faille l’a-t-elle entraîné dans quelque partie des thermes réservée aux esclaves ? Car les baigneurs n’ont certes rien de romain ! Leurs visages plats, leur sabir incompréhensible – ces barbares ne parlent pas un mot de latin ! Cela dit, ils ont l’air amicaux…

 

Mais ces bains sont étranges bien au-delà : ils ne ressemblent en fait en rien aux thermes de Rome ! Indice qui, pour l’heure, ne va pas plus loin, mais Modestus suspectera bientôt la vérité : ces bains ne se trouvent pas à Rome, ni où que ce soit dans l’empire romain… Ils sont barbares au sens le plus strict. Mais, tout amicaux qu’ils soient, ces visages plats bénéficient semble-t-il d’une civilisation avancée – bien plus que celle de Rome ! Constat insupportable pour le bon Romain Modestus. Reste que les bains de ces barbares bénéficient d’innovations appréciables – autant de témoignages de leur supériorité intrinsèque…

POUR LA PLUS GRANDE GLOIRE DE ROME

 

Et Modestus retourne à Rome – comme par magie, sans bien comprendre au juste ce qui s’est passé. Mais il sait qu’il n’a pas rêvé : il en a la preuve en main.

 

Et, surtout, il sait maintenant ce qu’il doit faire : l’architecte guère couru et si passéiste, seul à Rome à avoir entrevu la civilisation avancée des visages plats, décide, pour la plus grande gloire de l'empire, d’y adapter ce qu’il a vu là-bas.

 

Il devient dès lors l’architecte le plus apprécié de Rome ! Car, maintenant qu’il s’est spécialisé dans l’édification de thermes, il fait preuve d’une inventivité sans commune mesure : ses innovations sont autant de merveilles ! Il a des intuitions géniales, lui permettant de créer des installations ou des ustensiles qui, après coup, paraissent de simple « bon sens », alors que nul n’y avait jamais pensé auparavant !

 

C’en est au point où la renommée de Modestus atteindra jusqu’à l’empereur Hadrien. Or le « bon empereur », qui est lui aussi un architecte talentueux, rejoint Modestus au moins sur un point : la conception astucieuse et inventive de bains pratiques et efficaces relève du salut public – elle contribuera à la gloire de Rome peut-être autant que l’invincibilité de ses légions !

 

UN MOTIF TRÈS RÉPÉTITIF…

 

Le problème, c’est que, dès lors, la bande dessinée use d’un motif extrêmement répétitif… Dans chaque épisode, c’est la même chose : un problème se pose pour Modestus, il plonge la tête sous l’eau pour une raison ou une autre, et en ressort chez les si sympathiques et si brillants visages plats (pour qui il est un étranger pas forcément plus bizarre que les autres – au cours des dix chapitres de ce premier volume, jamais les Japonais ne comprendront le latin de Modestus, et jamais Modestus ne comprendra leur japonais – pas plus qu’il ne comprendra avoir fait un voyage dans le temps autant que dans l’espace) ; il admire leur génie et se régale de leurs boissons (systématiquement ou presque, et avec toujours exactement les mêmes codes graphiques…), retourne sans savoir comment à Rome, et règle le problème qui se posait à lui en adaptant les trouvailles bienheureuses des Japonais. Ce qui lui vaut gloire et fortune, même si, en secret, il sait qu'il n'est guère qu'un plagiaire...

 

Chaque épisode use peu ou prou de ce motif – et c’est tout de même bien répétitif… et donc lassant. Encore que, pas tout à fait autant que je l’aurais cru : le fait est que j’ai lu ce gros volume sans m'ennuyer… Mais l’inventivité remarquable et réjouissante du premier épisode s’amenuise quand même au fur et à mesure.

 

Ainsi, après les trouvailles initiales du tout début, Modestus n’aura de cesse de ramener de chez les astucieux visages plats bien des procédés ou ustensiles, ainsi que des aliments ou des boissons – qui font pleinement partie de l’institution des bains.

 

Les situations se répètent, jusque dans leur mise en scène (j’avais évoqué le cas des boissons) ; par ailleurs, en dépit de la reprise sempiternelle du même schéma, Modestus semble ne faire aucun effort pour tenter de le comprendre ou de comprendre son impact ; en fait, il n’a même pas l’air de trouver cela si bizarre… Il n'a pas, par exemple, le réflexe de plonger de lui-même pour rejoindre le Japon ; c'est toujours par accident qu'il se retrouve la tête sous l'eau et accomplit le voyage... Il est vrai que les Japonais chez lesquels il débouche subitement, et qui l’accueillent toujours à bras ouverts, avec un sourire à pleine dents, semblent ne pas se poser davantage de questions ; et qu’importe si « l’étranger » incompréhensible a un comportement si invraisemblable – c’est le lot des barbares, après tout…

 

LES INNOVATIONS DE MODESTUS

 

Quoi qu’il en soit, Modestus tire de ces excursions spatio-temporelles bien des trouvailles. C’est ainsi que nous le verrons, après la « révolution thermale » du premier chapitre, aménager des bains en extérieur, faisant face au Vésuve – après une très amusante scène, pour le coup, où il assiste au bain de singes au Japon ; puis il concevra (ou empruntera…) l’idée de construire des « petits thermes chez soi », autant dire une salle de bain avec douche ; il régalera l’empereur Hadrien d’un aquarium incrusté dans un mur, avec des méduses à l’intérieur – adaptation romaine de la télévision aux bains ; il saura également, toujours pour l’empereur, aménager des bains « naturels » à la semblance du Nil où s’est noyé le bel Antinoüs (crocodiles inclus) – et même transformer les thermes en aires de jeu avec des toboggans !

 

Parfois, ses innovations sont d’un autre d’ordre, un peu moins concret : il s’inspire des cures thermales japonaises contre les douleurs (pour le coup, je ne suis pas bien certain qu’il ait apporté grand-chose aux Romains – mais l’essentiel est peut-être que son travaille bénéficie à la légion de l’empereur coincée devant Jérusalem rebellée) ; il met en place un système afin d’éduquer les barbares au comportement approprié dans les bains (sur un modèle japonais, bien sûr – avec des « Germains » qui foutaient le bordel à Rome, et qui ont exactement la même allure 2000 ans plus tard chez les visages plats ; très amusante scène de combat au balai façon pilum !) ; ou encore il développe une sorte de carte d’abonnement permettant aux thermes les plus modestes de bénéficier également de la clientèle qui s’était reportée sur les seuls et luxueux thermes à même de mettre en place les trouvailles nippones…

 

En fait, un seul chapitre de ce gros premier tome, tout en usant lui aussi de ce schéma répétitif (mais pour le coup de manière très rigolote !), semble aller dans une autre direction, pas nécessairement liée aux bains, et c’est le sixième (qui, du coup, avait surpris les lecteurs, à l’époque) : on y traite avant tout des cultes phalliques, communs à Rome et au Japon contemporain… Variation qui a plus ou moins convaincu, donc (je note le rapport ambigu, du coup particulièrement sensible dans cet épisode, concernant la représentation du pénis – sur des statues de Priape, OK, mais pas sur les « vrais » personnages !).

 

Mais ce chapitre un peu à part introduit un élément de « trame générale » sans doute important : les relations houleuses entre Modestus et sa femme ; c’est tout de même sur un mode mineur par rapport à une autre trame de fond, plus prégnante, impliquant cette fois Hadrien et sa succession prochaine… par un bellâtre guère moral et pas si malin ; tandis qu’apparaît tout de même en arrière-plan le futur Marc-Aurèle, ultime avatar du « bon empereur romain »…

 

DES ATOUTS…

 

Thermæ Romæ a sans doute plein d’atouts : déjà, bien sûr – au moins dans un premier temps… – , son étonnante et rafraichissante inventivité, et l’originalité qui va de pair : sur la base de ce sujet très improbable, Mari Yamazaki a bien su concevoir une série pareille à nulle autre.

 

Par ailleurs, c’est extrêmement documenté, comme de juste – dans le récit comme dans le dessin ; lequel est à propos, sans doute… Mais j'y reviendrai...

 

C’est bien pensé, en tout cas – avec des réflexions de fond sur la barbarie et la civilisation, les chocs culturels, la mondialisation, le relativisme historique et géographique, l’innovation et l’adaptation, la place cruciale des occupations du quotidien dans la vie de tout un chacun, ce qui fait les « bons empereurs » et les mauvais… Auteure passionnée, Mari Yamazaki sait traiter de ses sujets fétiches avec une pertinence admirable.

 

Et, last but not least, c’est une série régulièrement très drôle : il y a vraiment des scènes hilarantes (le bassin des singes, l’arrivée inopinée de Modestus à poil en pleine cérémonie phallique japonaise, le combat au balai avec le Germain chevelu…).

 

Autant de qualités que je ne saurais nier – et qui m’ont accompagné tout au long de la lecture de ce volumineux premier tome : non seulement je ne m’y suis pas ennuyé un seul instant, mais Mari Yamazaki a su, globalement, battre mes préventions tenant à la répétition si sensible d’un même motif.

 

DES DÉFAUTS…

 

Mais je demeure sceptique sur la durée – parce que c’est quand même vraiment toujours la même chose. Sur une dizaine de chapitres, j’ai pu faire avec, mais si le procédé est repris sur les vingt suivants, je crains de devoir déclarer forfait… Je ne sais même pas si je compte lire la suite, en fait ; faudra voir…

 

J’ajouterais aussi que le dessin, pour être parfaitement à propos, et quand bien même il peut briller à l’occasion pour les décors, architectures et paradis naturels, le dessin, donc, globalement, m’a paru bien fade et sans vraie personnalité…

 

Un dernier souci, peut-être ? Il est mesquin et je ne suis pas bien sûr de moi… Mais voilà : à mesure que le même schéma se répète, il tend à devenir, pas seulement lassant, mais aussi un peu agaçant – et je me demande si la répétition ne conduit pas l’auteure, en fait, à aller en définitive contre ses intentions de départ ? Modestus en adoration devant le génie japonais, craignant pour l’avenir de Rome face aux si brillants visages plats, et prenant sur lui d’adapter les innovations desdits pour assurer le salut de l’empire, même à travers l’institution relativement prosaïque des thermes, c’est pertinent, bien vu et drôle. Le problème n’est-il pas qu’à force ce fond cède un peu la place à une opposition plus manichéenne, où le Japon contemporain l’emporte nécessairement sur la primitive Rome 2000 ans plus tôt ? Formulée ainsi, on voit bien toute l’absurdité même de la question… Mais, sans pouvoir l’affirmer, j’ai l’impression que Mari Yamazaki, si habile tout d’abord à cet égard, s’égare parfois légèrement sur cette mauvaise pente… Cela pourrait être drôle – et ça l’est tout d’abord. Mais après dix chapitres répétant sans cesse « Les visages plats sont géniaux ! Ils sont géniaux ! », eh bien, j’ai un peu soupiré…

 

Si l’on y ajoute la dimension répétitive des situations, le problème s’accroît. Par exemple, peut-être, lors des plus absurdes (et, au fond, innocentes) de ces scènes ? Les dégustations de boissons… Ce qui est hilarant (oui) dans le premier épisode, et délibérément, fatigue au bout de quelque temps, parce que la blague est bien trop longue, et parce que ses implications, insidieusement, changent peut-être un peu ? Bien sûr, je suis sensible à cette dimension absurde – tout particulièrement dans ce cas particulier. Mais je me pose quand même la question, sans être pleinement convaincu…

 

ALORS ?

 

Alors ?

Alors je ne sais pas.

J’ai bien aimé, oui – et reconnu bien sûr l’originalité de la chose. De là à révérer le chef-d’œuvre et saluer le best-seller ? Probablement pas. D’autant que le caractère très répétitif de la série me fait vraiment craindre pour la suite des événements…

Et du coup, donc, je ne sais même pas si je vais la lire.

Bah, peut-être… Verra bien…

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La Source au bout du monde, de William Morris

Publié le par Nébal

La Source au bout du monde, de William Morris

MORRIS (William), La Source au bout du monde, [The Well at the World’s End], texte intégral, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Shelledy et Souad Degachi, illustrations [d'Edward Burne-Jones et] de William Morris issues de l’édition originale de Kelmscott Press, préface d’Anne Besson, Paris, Aux Forges de Vulcain, coll. Fiction, [1896, 2012-2013] 2016, 398 p.

 

Attention, préalable navrant : la chronique contient pas mal de SPOILERS, j'imagine... Mais c'est que je n'avais pas vraiment envie d'en parler différemment. Méfiance, donc...

 

WILLIAM MORRIS ET SES MILLE FACETTES

 

William Morris (1834-1896) est un bien curieux personnage, aux innombrables facettes, et qu’il paraît presque impossible de saisir en bloc. C’est peut-être pour cela qu’il est méconnu – et tout particulièrement en France, où ses œuvres littéraires ont longtemps été indisponibles, voire tout bonnement ignorées, tandis que ses autres activités, au sein de la « confrérie préraphaélite » (aux côtés de ses amis Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones – la superbe couverture du présent ouvrage est tirée d’une toile de ce dernier) ou du mouvement « Arts and Crafts » qu’il a initié, pour avoir eu un impact notable en leur temps de l’autre côté de la Manche, n’ont probablement pas eu ne serait-ce que l’ombre ténue de ce retentissement de par chez nous. Peut-être, à cet égard, est-ce l’activiste politique, socialiste dit « utopique » et libertaire, qui s’en est le mieux tiré ? Au risque néanmoins, à l’envisager uniquement sous cet angle, de passer totalement à côté du personnage…

 

Car tous ces aspects doivent être pris en compte : Morris, quand il crée un motif d’ameublement intérieur ou imprime ses ouvrages fétiches à sa manière, avec un soin exemplaire, « chez lui » à Kelmscott Press, avec des polices de caractère et des lettrines de sa propre confection, témoigne aussi bien de ses goûts et curiosités littéraires que de ses conceptions artistiques, le portant vers un Moyen Âge idéalisé où l’artiste n’était pas encore distinct de l’artisan ; et aussi luxueux ces objets soient-ils, ils n’ont rien de contradictoire avec son engagement socialiste, bien au contraire : il s’agit tout à la fois d’élever le travail de l’artisan, et de s’assurer une forme de « démocratisation du beau », via l’alliance du beau et de l’utile, au sein même d’un carcan victorien d’une rigidité sociale angoissante. De même pour ses écrits, divers et variés : le conférencier inlassable, ardent propagandiste de la cause socialiste libertaire, sait user de la fiction pour faire passer ses idées – et pas seulement avec ses Nouvelles de nulle-part, longtemps son plus célèbre ouvrage en français : son imaginaire chevaleresque est tout aussi indiqué pour véhiculer, au travers de ce que l’on n’appelait pas encore ses « mondes secondaires », sa ferveur utopique… laquelle imprègne donc en retour ses adorations littéraires et conceptions esthétiques, dans les beaux « objets » que sont ses livres : tout est lié.

 

Tous ces aspects doivent être pris en compte, oui… mais ça n’a rien d’évident : si l’Enyclopedia Universalis, à en croire la préface nécessaire et utile d’Anne Besson, fait l’impasse sur tous les romans de Morris (!), vous imaginez bien qu’un ignare tel que moi, qui découvre (à une exception près) Morris et ses écrits, n’a pas grand-chose de pertinent à dire à ce propos… Ce qui, bien sûr, ne va pas m'empêcher de faire une très, très longue chronique, hein ? Oui, oui, je sais...

 

Le fait demeure : Morris, homme énergique, a beaucoup écrit, entre autres choses – dans tous les registres, d’ailleurs, fictions comme essais ou poésies ; il a aussi énormément traduit, « adapté » ou « recréé », de ces textes archaïques qui parlaient tout particulièrement à son cœur, comme notamment la saga des Volsungs, ou encore le vieux Beowulf… Sans oublier l’Antiquité gréco-romaine, autre sujet d’adoration, qu’il était tenté de concilier avec un imaginaire davantage « nordique » – chevaleresque à la manière arthurienne, ou plus barbare et viking le cas échéant. Grand lecteur dès son plus jeune âge de ce genre de choses – mais avec en guise de première étape et introduction les récits de Walter Scott –, Morris, au travers de ses propres « romances » (au sens anglais de prose narrative dans une tradition non réaliste), même tardifs dans sa complexe et exubérante carrière, a ainsi joué un rôle essentiel dans l’histoire de la littérature contemporaine, en accouplant avec élégance et naturel la matière historique (médiévale, surtout) et les délicieux mystères de l’imaginaire et de la magie : c’est bien pourquoi on en a fait « le créateur de la fantasy », et une influence déterminante de Tolkien, notamment…

 

MORRIS ET LA FANTASY AVANT TOLKIEN

 

En fait, c’est là une référence peu ou prou inévitable aujourd’hui : Tolkien incarnant la fantasy, ceux qui l’ont précédé ne peuvent être que des précurseurs. C’est un peu triste, sans doute… Mais si c’est néanmoins l’occasion pour nous de lire ces récits parfois injustement oubliés, j’imagine que nous n’avons pas à nous en plaindre ; et certainement pas moi, qui, dans un registre pas si éloigné, via Lovecraft, ai redécouvert avec délice quelques-unes de ses idoles – Lord Dunsany, Arthur Machen, Algernon Blackwood, William Hope Hodgson, Robert W. Chambers… Si Lovecraft est un passeur, Tolkien ne l’est après tout pas moins.

 

Tolkien, effectivement, n’a rien caché de son admiration pour l’œuvre romanesque de Morris – même si son camarade C.S. Lewis s’est peut-être montré davantage explicite encore. On a pu traquer, d’ailleurs, dans le présent gros roman – le chef-d’œuvre de Morris dans le registre, nous dit-on, paru en 1896, soit l’année même de sa mort –, des noms, au moins, qui ne sont pas sans résonner étrangement : qu’un personnage (détestable, par ailleurs) de La Source au bout du monde s’appelle Gandolf n’est peut-être pas si important (le nom même de Gandalf figure dans des textes de la littérature nordique dont Tolkien était spécialiste – ainsi dans L’Edda, sauf erreur), mais on peut supposer qu’il y a bien une filiation du cheval Silverfax chez Morris au cheval Shadowfax chez Tolkien… Mais les liens les plus éloquents et solides (nettement moins critiquables, en tout cas) concernent davantage le fond – du principe même du « romance » recréant un monde imaginaire aux rapports ambigus avec le monde contemporain, à l’importance cruciale du retour une fois la quête « achevée », en passant par la présence très discrète de la magie (dont le rapport à la religion est ambigu) ou la géographie fantasque du « bout du monde », à base de montagnes démesurées et de longs et ternes déserts volcaniques…

 

Soit : Morris a influencé Tolkien. Et que le succès de Tolkien et de la fantasy aujourd’hui autorise ce genre de retours en arrière, c'est tant mieux : des livres parfois injustement oubliés ressurgissent, auxquels les simples lecteurs n’avaient pas forcément accès jusqu’alors, mais qui n’étaient pour autant pas des choses obscures à réserver à l’examen critique des seuls chercheurs.

 

On redécouvre, donc – et, pour m’en tenir au cas français, il me faut louer quelques initiatives : celle ici des Forges de Vulcain, qui appelle quelques développements supplémentaires dans la section suivante de cette chronique ; celle aussi des éditions Callidor, qui ont publié pour la première fois en français les très bons Lud-en-Brume de Hope Mirrlees et Le Loup des steppes de Harold Lamb, et réédité Les Habitants du Mirage d’Abraham Merritt (j’attends avec impatience la suite des opérations, en espérant qu’elle aura bien lieu – pour l’heure, seul un deuxième tome de Lamb est annoncé, mais sans date…) ; Ou encore, peut-être, l'initiative des éditions Mnémos pour son ambitieuse édition à venir de la fantasy de Clark Ashton Smith (j’avais participé au financement, et ai hâte là encore)… Autant d’initiatives récentes auxquelles je souhaite le plus resplendissant avenir (sans oublier le travail plus ancien d’éditeurs tels que Terre de Brume ou L’Arbre Vengeur).

 

Autant de livres et d’auteurs, en effet, qui sont bien trop longtemps sans doute restés dans l’ombre des géants – et parfois, d’ailleurs, de géants pas toujours très bien servis par leurs éditions antérieures ? Forcément, il faut mentionner ici Robert E. Howard, et l’admirable travail accompli par les éditions Bragelonne sous la supervision de Patrice Louinet… Mais disons-le : ces livres méritent le plus souvent d’être lus par eux-mêmes – sans se focaliser sur le seul prisme de « l’influence » exercée par un « précurseur » ; non que cette influence n’ait pas à être discutée, bien sûr… Mais ces livres ont vécu avant Le Seigneur des Anneaux : ils n’ont rien de brouillons.

 

WILLIAM MORRIS, OUVRIER AUX FORGES DE VULCAIN

 

Cette fois, c’est donc la très recommandable maison d’édition Aux Forges de Vulcain qu’il s’agit de remercier pour cette belle exhumation – maison qui, en fait, n’en est certainement pas à sa première tentative avec les œuvres de William Morris ; je me demande même si ce n’est pas l’auteur ayant le plus de titres dans son catalogue ? Au point, en fait, où la destinée de cet auteur lui serait intimement liée ?

 

La maison, fondée en 2010, a publié dès 2011 deux petits ouvrages de William Morris, le très étonnant Le Pays creux (le seul que j’avais lu jusqu’alors), dans la veine fantasy avant l’heure, et Un rêve de John Ball, louchant semble-t-il davantage vers l’utopie. Il faut y ajouter le « romance » plus volumineux Le Lac aux îles enchantées, en 2012…

 

Mais aussi deux titres associés, La Route vers l’amour en 2012 et La Route des dangers en 2013 – présentés comme faisant partie d’un ensemble titré Le Puits au bout du monde… mais rien depuis, jusqu’au bel ouvrage qui nous occupe aujourd’hui, intitulé La Source au bout du monde. En fait, les deux « romans » n’en étaient pas tout à fait – ou, plus exactement, ils n’avaient pas été conçus comme des œuvres « distinctes », même faisant partie d’un cycle commun : La Route vers l’amour et La Route des dangers étaient les deux premières parties, sur quatre, d’un unique roman, passablement volumineux, désigné alors sous le titre Le Puits au bout du monde. L’initiative était très appréciable – et cette traduction (par Maxime Shelledy et Souad Degachi), même parcellaire alors, d’une œuvre aux dimensions monumentales, avait d’ailleurs été récompensée aux Imaginales en 2013. Seulement, ce format de diffusion n’était probablement pas très approprié… Car c’est bien d’un seul roman qu’il s’agit. D’où, en 2016, la publication de La Source au bout du monde, le roman entier (jamais traduit intégralement jusqu’alors) : le livre reprend donc (avec quelques amendements) la traduction des deux premiers volumes, présentés enfin comme les « parties » qu’ils sont, sous les mêmes titres, mais les complète avec les deux dernières parties, « La Route vers la Source » (la plus courte, largement – cela a pu jouer sur la décision éditoriale, je suppose ?), et « La Route du retour ».

 

« Reconstituer » le volume initial était une initiative bienvenue. Mais, pour un auteur tel que William Morris, « Arts and Crafts » et compagnie, le livre ne pouvait pas se contenter de n’être « qu’un » livre… D’où ce très bel objet, en grand format. Très grand – je crois que c’était le format initial ? Mais je dis peut-être des bêtises, corrigez-moi si jamais, c’est bien, la correction, j’aime bien, des fois, fouettez-m… Non, pardon. Aheum. Adonc : très grand format – on avouera que ça ne le rend pas très, très maniable : La Source au bout du monde n’est pas très indiqué pour la lecture dans le métro, disons… Mais c’est assurément très joli – dès, bien sûr, cette couverture parfaitement splendide, due à l’ami de Morris, et préraphaélite jusqu’à l’os, Edward Burne-Jones. L’ouvrage est également des plus attrayants à l’intérieur – même s’il ne faut pas s’y tromper : les illustrations de Morris lui-même [EDIT : en fait, non, elles sont elles aussi d'Edward Burne-Jones !], mentionnées dès la couverture, sont au nombre de quatre (les entêtes de chacune des parties du roman) ; l’essentiel, en fait, sur le plan graphique, relève bien de l’optique « Arts and Crafts », avec des motifs décoratifs à base de fleurs et d’entrelacs s’ajoutant aux entêtes [EDIT : et ça c'est bien de Morris...], et, surtout, des lettrines complexes au début de chaque chapitre (or ces chapitres sont le plus souvent courts, et on peut donc compter quasiment sur une lettrine à chaque double page). Je ne sais pas si la police employée est également le fait de Morris (j’en doute), mais la lecture, en dépit de ce format guère maniable et de la disposition du texte en doubles colonnes, est étrangement agréable.

 

Cela fait partie du bel objet, d’une certaine manière, alors revenons-y : l’ouvrage bénéficie enfin d’une préface éclairante autant qu’enthousiaste due à Anne Besson – qui s’y connaît.

LE MONDE AVANT LA SOURCE

 

Oui, j’en arrive au roman, oui, oui…

 

Mais bon : c’est de la fantasy, hein ? Alors j’imagine qu’on peut commencer par s’intéresser au monde du roman – son « monde secondaire », si le terme est bien approprié…

 

Pour le coup, c’est assez étonnant – parce que les critères ne pouvaient tout simplement pas être les mêmes à l’époque : nous étions avant Howard consacrant quelque temps à réfléchir à son Âge Hyborien et à en dresser la carte, et avant Tolkien constituant une véritable encyclopédie de sa Terre du Milieu (et de ce qui se trouve à l’ouest de celle-ci) au fur et à mesure de la rédaction de son « Légendaire » (ou, plus exactement, en faisant déjà partie en tant que telle). Avant même Lord Dunsany et l’onirisme de Pegāna et compagnie…

 

Nulle carte, ici. Et, en fait, je serais curieux de voir ce qu’elle donnerait… Parce que le monde de La Source au bout du monde n’a au fond rien à voir avec ces fameux successeurs. En fait, et même s’il s’avère propice à l’idée même de l’accomplissement d’une quête impliquant un long voyage, le monde du roman a l’air… étonnamment réduit. Dans un premier temps, du moins – où le héros parcourt des royaumes, communes et autres seigneuries dont il semble possible de faire le tour en l’espace d’une seule journée, parfois !

 

Cela n’est cependant pas le cas tout du long. Après les premiers périples étonnamment brefs, la carte du monde semble enfin se dilater – de même, d’ailleurs, que sa chronologie : à mesure que la réalité de la Source au bout du monde devient plus palpable, la géographie se transforme – les champs semés de hameaux, les châteaux paisiblement installés sur telle ou telle colline de dimensions modestes, les bois qui font figure de terra incognita sans excéder au plus quelques hectares, cèdent la place à des montagnes démesurées en forme de murailles, derrière lesquelles s’étendent à perte de vue des déserts volcaniques, austères et rudes, en forme d’épreuve avant d’atteindre le bout du monde. Si l’on doit (…) comparer à Tolkien, c’est assez différent (et ce alors même qu’à tout prendre la Terre du Milieu, ou plus exactement la partie de la Terre du Milieu où se déroule l’essentiel des aventures des « romans de hobbits », si l’on préfère mettre de côté pour l’heure Valinor et le Beleriand ainsi que Nύmenor, et ce alors même donc que la Terre du Milieu n’est en fait pas si démesurée que cela – sauf erreur, l’aventure de Seigneur des Anneaux, si riche de voyages, aller et retour, ne dure d’ailleurs pas plus d’une année ?) : c’est comme si, ici, nous nous attardions longtemps dans la Comté – puis dans quelques villes sans doute un peu plus grandes que Bree, oui, mais bien plus dans l’esprit de cette dernière que de Minas Tirith ; mais, subitement, sans vraiment prévenir en fait, nous avons à faire face à des Monts Brumeux presque infranchissables – et, derrière, le Mordor… Sauf que cette ultime partie (avant le retour, essentiel, s’entend), pour n’occuper que peu de pages (fort peu, même), couvre en fait les plus longues distances du roman, ce qui vaut tant sur le plan spatial que sur le plan temporel : le monde est dilaté, la chronologie des événements aussi…

 

Le monde de La Source au bout du monde a d’autres particularités éventuellement étonnantes – car il est antérieur à ce qui deviendrait les canons du genre fantasy. Ainsi, s’agit-il d’un « monde secondaire » ? Même avec l’ambiguïté de l’Âge Hyborien et de la Terre du Milieu, censément des passés mythiques de notre monde ? C’est assez difficile à déterminer… car d’autres ambiguïtés sont de la partie. En fait, à tout prendre, ce monde pourrait être le nôtre : les toponymes (francisés, ici) ne sonnent certainement pas comme Kush ou la Stygie, pas davantage comme Angmar ou la Lorien ; on est davantage, oui, du côté de la Comté, de Fondcombe, ce genre de choses… Les noms sont en fait « fonctionnels », pourrait-on dire : ils expriment le plus souvent directement la particularité du lieu – les Haults-Prés, le Bourg-des-Quatre-Bosquets… Nul problème ici. Le problème… c’est qu’on y fait aussi mention de noms renvoyant clairement à notre monde : on y cite régulièrement Rome, par exemple, et aussi quelques autres villes (dont Jérusalem, probablement) ; sans doute notre monde peut-il se superposer à un autre qui, dans sa coloration médiévale idéalisée, pourrait parfaitement s’y intégrer. Mais ça devient plus problématique quand on approche de la Source au bout du monde – avec sa géographie fantasque détaillée plus haut, et cette fois radicalement incompatible… Sans doute, pour autant, ce questionnement peut-il passer pour un peu vain ? La cohérence à tout prix, c’est très tolkiénien, au fond… Et ledit Tolkien ne s’est pas privé d’expliquer la différence entre son monde et le nôtre par le recours à des catastrophes (ou « eucatastrophes »), pouvant aller jusqu'à remplacer un monde plat par un monde sphérique...

 

Mais on en arrive à une autre ambiguïté qu’il me paraît important de mettre en avant, et qui découle de la précédente : le monde de la Source est essentiellement chrétien. C’est dit, très clairement : on y lit les Évangiles (et ce sont bien celles des chrétiens), on y loue nommément Jésus et on y prie quantité de saints. En fait, ce sont sans doute ces derniers qui dominent, concrètement… Une foi médiévale, donc, et qui, comme de juste, s’accommode presque naturellement de résurgences païennes çà et là. Notre héros est sans doute bon chrétien – en bon chevalier qu’il est. Il n’en succombe pas moins au charme de la Dame d’Abondance, passablement sorcière, sinon sainte, et, si la quête de la Source peut, je suppose, être dérivée de celle du Graal, elle implique des miracles guère catholiques… La magie est rare dans le roman (autre point rapprochant Morris de Tolkien ?), mais elle pointe à l’occasion, forcément un peu en porte-à-faux avec l’orthodoxie chrétienne ; mais pas totalement… Et c’est sans doute pour partie le propos.

 

RODOLPHE ET L’AVENTURE

 

Bon, et quelle histoire dans ce monde ambigu ? Celle, bien sûr, d’un chevalier accomplissant une quête – un chevalier avec sa dame…

 

Le minuscule royaume des Haults-Prés est fort paisible. Y règnent la justice et l’amour… Ce qui est terriblement ennuyeux. Le vieux roi sait bien que ses enfants aimeraient partir à l’aventure… Il le leur permettra – enfin, à trois des quatre d’entre eux : le plus jeune, qui est aussi son préféré, restera auprès de lui pour apprendre le métier de roi, et lui succéder le moment venu. Mais Rodolphe, car tel est son nom (tous les noms propres sont francisés dans cette traduction ; il s’appelle Ralph dans la version originale), est d’autant plus bouillant qu’il est minot, et n’y voit qu’injustice : lui aussi veut partir à l’aventure ! N’importe laquelle, plutôt que de s’ennuyer dans ces Haults-Prés sans surprise et qu’il connaît par cœur ! Aussi ne se laisse-t-il pas faire – et il fugue… avec son armure de chevalier sur le dos.

 

Les environs ne sont certes pas très différents des Haults-Prés… Mais c’est déjà le monde extérieur : c’est bien ! De village en ville, par champs et forêts, Rodolphe découvre ce monde qui lui est inconnu. Mais il ne s’en satisfera pas : il veut de l’aventure ! Sans doute, à errer ainsi, finira-t-elle bien par lui tomber sur le coin de la figure ? Il faut quitter les villes – les forêts y sont plus propices, avec leurs brigands… Preux chevalier, et vif à brandir l’épée, Rodolphe a bien quelques occasions de briller…

 

Mais pas tant que cela, en fait. C’est un autre point saisissant du roman : l’adversité y est longtemps très limitée… Guère de matière, pour un chevalier ambitieux ! Les gens sont horriblement aimables, dans l’ensemble… Même si tel chevalier déshonorant ses armes par son irrépressible jalousie constitue déjà un antagoniste plus notable. La quête, alors… Venir au secours de tant de belles dames ? Oui, sans doute...

 

Mais il y a autre chose – comme une vague rumeur, et peut-être même pas tout à fait cela… Une fois sorti des Haults-Prés, en effet, Rodolphe, à plusieurs reprises, tombe sur des personnages tous enclins à jurer sur la Source au bout du monde… Mais qu’est-ce donc ? Lui n’en avait jamais entendu parler… Mais ils n’en savent pas grand-chose de plus. On dit, oui, qu’il se trouve une Source au bout du monde – sans bien savoir où donc se situe ce bout ; en fait, les informations varient avec les... sources (pardon). Mais qu’a-t-elle donc, cette Source, pour qu’on en parle sans cesse ? Là encore, les rumeurs varient… Très longtemps, en fait, on se contente de suggérer, plutôt que de le dire, qu’elle pourrait avoir des propriétés miraculeuses – qui en boirait deviendrait immortel ? Ou du moins vivrait-il bien plus longtemps que quiconque…

 

La Source ! En voilà, une quête à propos pour le jeune et fringant chevalier ! Il se lance sur sa piste… Mais sans peut-être en faire sa priorité ? Car, sur la route de Rodolphe, se trouvent donc certaines dames…

 

RODOLPHE ET CES DAMES

 

Le jeune et beau Rodolphe est en effet très agaçant : où qu’il se rende, il tombe systématiquement sur les plus belles des femmes, lesquelles tombent toutes éperdument amoureuses de lui !

 

Mais deux sont particulièrement importantes – qui entretiennent d’ailleurs une relation assez complexe, et éventuellement ambiguë : on tend en fait à deviner derrière ces deux femmes, au comportement tellement similaire, une seule et même figure… Qui, de toute façon, relève assez clairement d’un idéal courtois : elles sont tour à tour la Dame de Rodolphe, plus que d’énièmes princesses enlevées par les méchants – même si cette dimension ne les épargne pas. Et, bien sûr, toutes deux sont directement impliquées (et d’autres avec elles, ainsi la marraine de notre héros !) dans la quête pour la Source au bout du monde…

 

Car la première – appelons-la la Dame d’Abondance – a il y a de cela bien longtemps accompli le trajet et bu l’eau de la Source : nous nous en doutons depuis le départ, et Morris lâche somme toute assez vite le morceau. Mais cela n’explique que davantage le caractère « non humain » de la Dame d’Abondance : elle est une figure féminine relevant de la religion comme de la magie, tout à la fois une sainte et une sorcière – pas une « simple » femme, aussi belle et bonne soit-elle. Aussi ses rapports avec Rodolphe sont-ils souvent imprégnés d’une vague gêne… Rodolphe devait rencontrer, et à plusieurs reprises, la Dame d’Abondance sur sa route. Il y avait bien de l’amour, entre eux – mais un amour qui ne pouvait durer éternellement, car les deux personnages ne jouaient tout simplement pas dans le même registre. Il fallait donc mettre un terme à cette amourette aussi rafraichissante qu’absurde, aussi tendre que frustrante… Un terme radical – car la jalousie n’épargne pas les hommes et les femmes de ce monde en miniature où vagabonde Rodolphe.

 

Il fallait donc une autre femme – qui soit à la fois la Dame d’Abondance, et humaine ; en tant que telle, elle évoque une fille et tout autant une disciple du premier amour de Rodolphe. Ursule, puisque tel est son nom, joue cependant un rôle actif – elle n’est pas une plante en pot faisant de la figuration, saluant Rodolphe de ses pleurs amoureux au moment de son départ, et l’accueillant enfin à son retour, des années plus tard le cas échéant, quand vient le moment du repos du guerrier et de la ponte des marmots pour assurer la succession… Non : Ursule participe à la quête – au point où il ne s’agit pas seulement pour elle d’accompagner le héros mâle, mais d’accaparer ses prérogatives pour prendre une part égale à son aventure. Ce n’est plus la quête de Rodolphe : c’est la quête de Rodolphe et d’Ursule.

 

Oh, certes, en tant que femme, elle est un nécessaire véhicule de l’amour… Quelque peu fatigant, d'ailleurs. Mais peut-être faut-il noter que les tendresses envahissantes de tant de femmes (même si d’abord ces deux-là) pour le charmant Rodolphe ont quelque chose de franc et entier qui peut surprendre ? En fait, tout particulièrement entre Rodolphe et Ursule peut-être, l’amour ne se contente pas des démonstrations d’affection grandiloquentes de la tradition courtoise ou de l’hypocrite naïveté que l’on dit platonicienne : leur amour est aussi charnel ; rien d’explicite, hein, mais nulle ambiguïté non plus – et nulle morale malvenue pour condamner l’union des corps au nom de la pureté des seules âmes. Rodolphe et Ursule, certes, se marient avant d’atteindre la Source – je suppose qu’on pourrait y voir une allégorie… Et ils le font pour partie parce qu’ils redoutent que le miracle n’opère pas, ou qu’ils meurent en chemin, pour prix de leurs péchés… Mais c’est comme si le péché, finalement, n’avait rien à voir avec tout cela. Pas plus mal, hein ?

 

RODOLPHE ET LE MAL

 

Si le péché n’a guère de place ici, il n’en va peut-être pas ainsi du mal ? Mais sans grande certitude… Car c’est là un aspect (annoncé plus haut) qui m’a paru particulièrement déroutant dans le roman : le manque d’adversité.

 

Longtemps notre aventurier Rodolphe n’a en fait pas vraiment d’ennemis. Il y a bien quelques brigands çà et là, et des bourgeois d’essence douteuse, des ambiguïtés enfin qui semblent tout particulièrement concerner les autres porteurs d’armures… Mais pas de figure maléfique à proprement parler – pas de Sauron, pas davantage de sorcier stygien corrompu par son art ténébreux. En fait, cela va plus loin : même les personnages qui paraissent d’abord négatifs se voient souvent accorder des pages consacrées, sinon à leur réhabilitation à proprement parler, du moins à réévaluer quelque peu leur vilénie…

 

Il faut attendre assez longtemps pour rencontrer un premier personnage véritablement répugnant : le ménestrel Mort-Fine. Mais il n’est en fait que l’ombre d’un mal plus grand encore, le seigneur d’Outre-Malmont, figure tyrannique de longue date redoutée… même si, quand il apparaît enfin dans le roman, il n’a tout d’abord pas l’air si « mauvais », au fond.

 

Et pourtant, si – dans la mesure du moins où il incarne les caprices d’un despotisme esclavagiste : anti-chevalier, Outre-Malmont oppresse parce qu’il en a la possibilité. En cela, il ne faut peut-être pas tant l’envisager comme un « personnage » à proprement parler, mais comme l’incarnation sur le mode de la métaphore de la brutalité égoïste d’un système capitaliste impitoyablement darwinien dépouillant les hommes de tous leurs attributs. C’est pourquoi il est associé avant tout à l’esclavagisme, et, en cela, constitue une sorte de « pont » permettant l’identification du véritable mal en ce monde : la bourgeoisie la plus vulgaire, sans foi ni loi, qui trompe et exploite au seul nom de son profit – unique valeur de son horizon mental pervers. Pas un hasard, sans doute, si la seule véritable scène de bataille du roman, tout à la fin, oppose lesdits bourgeois à la troupe disparate de Rodolphe, où chevaliers et bergers combattent côte à côte, avec également les renforts d’une bourgeoisie autrement plus sympathique – car plus noble jusque dans son réalisme ? Morris était un auteur socialiste, hein…

LE BOUT DU MONDE

 

Mais pas de magie et autres maléfices dans le tableau de ces rares antagonistes marqués. La magie, encore une fois, est discrète. En bien des endroits, La Source au bout du monde pourrait n’être qu’un avatar particulièrement archaïsant de roman de chevalerie – les toponymes imaginaires n’ayant pas les connotations que l’on trouvera plus tard chez un Tolkien.

 

Pourtant, il s’agit bien de fantasy : les Dames sont là pour le rappeler, et, tout autant, bien sûr, le motif de la quête de la Source au bout du monde. Mais les quatre parties du roman sont donc quatre routes – et c’est donc peut-être le voyage qui prime ? La troisième route, qui conduit enfin à la source, après l’amour, après les périls, fait basculer le roman dans l’onirisme le plus fantasque – ce qui passe notamment, comme dit plus haut, par la dilatation de l’espace comme du temps. Subitement, les paysages changent : ils gagnent avant tout en démesure, comme un moyen de renforcer leur exotisme.

 

Et, passé la rencontre (très importante, cela dit !) du peuple ancien et mystérieux qui vit à la lisière du désert séparant le monde de son bout où se trouve la source, l’aventure change également de tonalité en ceci que nos héros, Rodolphe et Ursule, sont alors seuls, et ce fort longtemps. Même si les images n’ont certes pas le même effet, car traduisant des situations bien différentes, j’ai été porté, à lire ces passages, à repenser à Frodon et Sam seuls au cœur du Mordor… C’est bien sûr au mieux contestable ; d’autant plus, bien sûr, que le désespoir, en dehors de rares hésitations (ainsi à l’Arbre Sec), n’est pas de mise ici – c’est bien l’enthousiasme qui domine, une joie baignant dans la foi (quelle qu'elle soit). Car La Source au bout du monde est un roman éminemment positif.

 

LE RETOUR – POUR LE MIEUX

 

C’est une dimension tout particulièrement sensible dans la dernière partie du roman, intitulée « La Route du retour ». Car, si accomplir la quête est une chose, ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire. Les « amis de la Source » doivent encore revenir sur leurs pas – et, enfin, rentrer « chez eux »… c’est-à-dire dans les Haults-Prés, où Ursule suit tout naturellement son époux.

 

Or ce retour a aussi pour fonction de témoigner de ce que le monde change – et, dans La Source au bout du monde, il change pour le mieux. Le roman, bien sûr, ne s’appesantit par sur les voyages, mais prend bien soin d’en marquer les étapes – et, à chaque fois, les choses se sont arrangées : ainsi, notamment, le tyran d’Outre-Malmont a-t-il été vaincu et remplacé par quelqu’un de bien autrement sympathique, et les bourgeois semant la terreur dans les bois en ont de même été chassés. Joie dans les chaumières ! Plus d’esclaves, mais des paysans et artisans heureux de connaître des temps meilleurs ; des hommes et des femmes libres, qui n’ont plus à craindre les caprices des despotes !

 

À ceci près, bien sûr, que les bourgeois chassés de leur place-forte, dans leur égoïsme rapace, en cherchent une nouvelle… Les Haults-Prés, comme de juste. Il faudra y affronter les oppresseurs – et pour ce faire le chevaleresque Rodolphe ainsi que sa Dame Ursule passeront quantité de pactes solennels, assurant dans la fraternité que les hommes libres sauront toujours s’unir contre l’exploitation !

 

C’est là un aspect très important du roman – qui justifie a posteriori, à la façon d’un miroir, la construction des premières parties, qui pouvait sembler passablement alambiquée. Et j’ai tendance à croire qu’ici, tout particulièrement, Tolkien a en définitive payé son tribut à Morris : « There and Back Again », dit le sous-titre du Hobbit. Mais, surtout, difficile ici de ne pas penser au livre VI du Seigneur des Anneaux, et tout particulièrement au retour des hobbits dans la Comté oppressée par Saroumane en exil…

 

LA FRAÎCHEUR ET L’ARTIFICE

 

Mais La Source au bout du monde est donc un roman assez déconcertant… Et je me rends bien compte, à revenir sur cette lecture, de ce que cette chronique n’est pas forcément si engageante que cela. En fait, je m’en rends compte d’autant mieux que, au moment même de ma lecture, j’avais ces divers éléments en tête !

 

Nous avons là un roman où il ne se passe finalement… pas grand-chose, dans un monde somme toute guère singularisé, et où abondent les personnages « fonctionnels », guère différenciés. En fait de « romance » au sens britannique, le fait est que la romance est de la partie – et envahissante. L’adversité, par contre, est réduite peu ou prou à rien… et, ainsi que dans les plus naïfs des contes (et les plus naïves des utopies politiques ?), tout change pour le mieux ! Think positive !

 

C’est horrible, hein ? Ou ça devrait l’être ? Parce que le fait est que… non, en fait. Et ça passe même très bien.

 

Ce qui justifie en fait ce bonheur de lecture, et ce bilan ultimement favorable, et même plus que ça, c’est sans doute que, cent-vingt ans après sa publication, La Source au bout du monde a su conserver, mais par quel miracle ? une incroyable et revigorante fraîcheur… Cela tient peut-être au fait que ce roman, tout séminal qu’il soit, a conservé une très forte singularité le distinguant de ses plus fameux épigones – ou prétendus tels. En fait, l’adversité limitée et même le caractère foncièrement positif du roman deviennent à cet égard des atouts – et ils ont bien, oui, quelque chose de… rafraichissant. Affaire de sincérité, sans doute ?

 

Mais pas uniquement – vous savez comme moi ce que l’on dit des bonnes intentions… Il faut donc y adjoindre un art narratif particulier, témoignant du talent d’écrivain de Morris. Celui-ci sait parfaitement agencer son histoire, sur un mode picaresque bien maîtrisé et d’une admirable efficacité. Non, il ne se passe pas forcément grand-chose dans les pages de La Source au bout du monde – et on y croise nombre de personnages peu ou prou interchangeables, car peu de choses somme toute permettent de les distinguer (et probablement pas leurs dialogues) ; pourtant, on ne s’y ennuie jamais ! Peut-être parce que l’auteur a su, d’une manière ou d’une autre, établir une forme de complicité bienheureuse avec son lecteur ?

 

Cela passe sans doute, aussi paradoxal que cela puisse paraître, par le caractère délibérément « artificiel » du roman, qui devient étrangement une garantie de sa qualité. Morris en fait des caisses, côté archaïsant – une dimension du récit qu’il ne devait pas être évident de retranscrire en français, d’ailleurs… Et pourtant cela marche très bien, c’est un beau travail. Et d’autant plus beau que, même en ce qu’il est « faux », il ne vient en rien nuire à la sincérité dont je parlais un peu plus haut ? En fait, il l’appuie – et cela relève donc peut-être de la complicité évoquée entre deux. C’est comme si l’auteur expliquait ses dispositifs et procédés, comme s’il violait cette sacro-sainte loi de l’écriture romanesque consistant à ne jamais afficher le caractère forcément « mensonger » de ce qui est narré. L’artifice, ici, est pourtant au premier plan – mais il est aussi délicieux… Le Moyen Âge idéalisé de Morris a quelque chose de carton-pâte, les armures sont en toc, et les arrière-plans des décors peints sur la scène d’un théâtre grotesque. Nous le savons – et en partie parce que Morris a fait en sorte que nous le sachions. Mais cela participe en fait du plaisir de l’entreprise – de cette fantasy naissante qui s’accommodait fort bien du factice, en en faisant une vertu. Peut-être est-ce aussi en cela que le roman a conservé toute sa jubilatoire vigueur : il prend le contrepied des encyclopédies fantaisistes ultérieures – en même temps qu’il les annonce !

 

MERCI !

 

Ce roman n’aurait pas dû me plaire, hein ? Mais non, je ne trompe personne : bien sûr, qu’il m’a plu ! Je ne suis donc pas bien certain de comprendre véritablement pourquoi, mais, oui, il m’a plu – indéniablement.

 

Un très bel ouvrage, et une très belle entreprise de la part des Forges de Vulcain – qui mérite bien tous nos applaudissements.

 

Et comme on n’en a jamais assez, reste à espérer que d’autres livres du genre paraîtront, aux Forges ou ailleurs, en fait, qui sauront (aha) rappeler utilement à notre bon souvenir que la fantasy n’est pas née d’un seul bloc (ou de deux, avec Tolkien et Howard), et que bien des maîtres du genre restent encore à découvrir ou redécouvrir…

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Lovecraft : au coeur du cauchemar (autopromo et copinage)

Publié le par Nébal

Lovecraft : au coeur du cauchemar (autopromo et copinage)

Lovecraft : au cœur du cauchemar, ouvrage publié sous la direction de Jérôme Vincent et Jean-Laurent Del Socorro, Chambéry, ActuSF, 2017, 458 p.

 

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Vient tout juste de sortir aux éditions ActuSF ce beau livre (hardcover, jaquette, signet, abondamment illustré et en couleurs), touffu par ailleurs, intitulé Lovecraft : au cœur du cauchemar, sous la direction de Jérôme Vincent et Jean-Laurent Del Socorro.

 

Et, euh, ben, j’y ai contribué avec trois articles : tout d’abord, un article biographique, « H.P. Lovecraft, entre mythe et faits » (pp. 12-34) ; ensuite, « H.P. Lovecraft et Robert E. Howard : amitié, controverses et influences » (pp. 72-106 ; à compléter, immédiatement après, par la traduction de lettres de Lovecraft et Howard par Patrice Louinet !) ; enfin, une bibliographie raisonnée et commentée, « Lovecraft en vingt-cinq œuvres essentielles » (pp. 194-245).

 

Mais rassurez-vous, on y trouve aussi plein de gens bien ! Très bien, même !

 

D’ailleurs, en voici le sommaire intégral :

  • VINCENT (Jérôme) et DEL SOCORRO (Jean-Laurent), « Introduction » (pp. 7-9).
  • BONNET (Bertrand), « Lovecraft : entre mythe et faits » (pp. 12-34).
  • THILL (Christophe), « Lovecraft et les préjugés… » (interview ; pp. 36-45).
  • JOSHI (S.T.), « [Je] n’avais jamais rencontré des écrits aussi poignants et puissants que ceux de Lovecraft » (interview ; pp. 46-50).
  • MANCHON (Mathilde), « Les Lieux et Lovecraft » (pp. 52-65).
  • BON (François), « Sur les traces de Lovecraft à Providence » (interview ; pp. 66-70).
  • BONNET (Bertrand), « H.P. Lovecraft et Robert E. Howard : amitié, controverses et influences » (pp. 72-106).
  • LOUINET (Patrice), « Robert E. Howard et Howard Phillips Lovecraft, morceaux choisis de la correspondance » (pp. 108-142).
  • SPAULDING (Todd), « Lovecraft et les révisions : le docteur de la weird fiction » (pp. 144-152).
  • THILL (Christophe), « H.P. Lovecraft sous presse : brève histoire (et préhistoire) éditoriale des écrits de Lovecraft » (pp. 156-166).
  • MAMOSA (Emmanuel), « Cthulhu, l’envergure d’un mythe » (pp. 168-187).
  • GRANIER DE CASSAGNAC (Raphaël), « Le Mythe de Cthulhu » (interview ; pp. 188-193).
  • BONNET (Bertrand), « Lovecraft en vingt-cinq œuvres essentielles » (pp. 194-245).
  • THILL (Christophe), « L’Œuvre de Lovecraft » (interview ; pp. 246-254).
  • MONTACLAIR (Florent), « Lovecraft et la Génération Perdue » (pp. 256-267).
  • GORUSUK (Elisa), « Lovecraft et la science » (pp. 268-280).
  • THILL (Christophe), « L’Anti-heroic fantasy de H.P. Lovecraft » (pp. 282-299).
  • CAMUS (David), « L’Invitation au voyage » (pp. 300-316).
  • PERRIER (Marie), « Les Traductions françaises de Lovecraft : de l’introduction à la tradition » (pp. 318-341).
  • CAMUS (David), « Traducteur de Lovecraft » (pp. 342-353).
  • CHEVALIER (Michel), « La Poésie de Lovecraft » (interview ; pp. 354-357).
  • MARCEL (Patrick), « Lovecraft héros de fiction – Cthulhu est une création qui me semble correspondre à l’air du temps » (interview ; pp. 360-364).
  • NIKOLAVITCH (Alex), « Cthulhu de 7 à 77 éons, ou Lovecraft en bande dessinée » (pp. 366-375).
  • GUENEY (Jean-Marc), « Adapter Lovecraft en jeu vidéo… » (interview ; pp. 376-383).
  • AZULYS (Sam), « Pour une poignée de tentacules… H.P. Lovecraft au cinéma » (pp. 384-407).
  • BARANGER (François), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 408-413).
  • FRUCTUS (Nicolas), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 414-419).
  • CAZA (Philippe), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 420-423).
  • SANS-DÉTOUR, « Lovecraft et le monde du jeu 1/2 » (interview ; pp. 424-426).
  • FERRAND (Cédric), « Lovecraft et le monde du jeu 2/2 » (interview ; pp. 428-432).
  • « Lovecraft et eux » (pp. 434-452).

 

Je suis très preneur de vos retours, de manière générale : n’hésitez donc pas à vous signaler si jamais, ou si vous avez dégotté une chronique ici ou là – je vais tâcher d’en rassembler ici les liens !

 

Ph’nglui !

 

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On en parle sur le forum hplovecraft.eu, ici.

 

Julian_Morrow dit que 5/5 sur Babelio, .

 

Gromovar en cause sur Quoi de neuf sur ma pile, ici.

 

Gilthanas donne une note de 8,5/10 sur Elbakin, .

 

La chronique de Gorian Delpâture sur la RTBF s'écoute ici.

 

Baptiste en parle sur Erreur 42, .

 

Lotseshar Au pays des cave trolls, ici.

 

BaptisteAndTheHat donne une note de 9/10 sur Sens Critique, .

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