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L'Appel de Cthulhu : Le Rejeton d'Azathoth

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu : Le Rejeton d'Azathoth

L’Appel de Cthulhu : Le Rejeton d’Azathoth, héraut de la fin des temps, Sans-Détour, [1986, 2005, 2008] 2013, 301 p.

 

GRANDE CAMPAGNE ?

 

Des « grandes » campagnes pour L’Appel de Cthulhu publiées par Sans-Détour, sur la base des réalisations de Chaosium éventuellement traduites en leur temps chez Descartes, Le Rejeton d’Azathoth (1986 en VO... et aussi chez Descartes, sauf erreur ?) était la seule que je n’avais pas encore lue… ce qui devrait changer bientôt, puisque l’éditeur a lancé un crowdfunding (un de plus…) qui, outre une nouvelle édition du classique Les Masques de Nyarlathotep, porte sur la vieille campagne Les Fungi de Yuggoth, rebaptisée (?) Le Jour de la Bête… sauf que je ne peux pas dépenser à chaque fois une somme pareille, moi.

 

Ceci étant, il ne faut pas se méprendre sur cette notion de « grande campagne » : en fait, Le Rejeton d’Azathoth, même si la pagination a gonflé entre l’édition Descartes et l’édition Sans-Détour, est en fait une campagne plutôt courte ; d’ailleurs, la pagination ne doit pas non plus nous tromper à nous en tenir aux seules éditions Sans-Détour : Le Rejeton d’Azathoth est sans doute une campagne autrement brève que Les Ombres de Yog-Sothoth ou Les Oripeaux du Roi, et d’autant plus, du coup, par rapport aux « monstres » Les Masques de Nyarlathotep, Par-delà les Montagnes Hallucinées ou Terreur sur l’Orient-Express, ou même, dans une catégorie intermédiaire, et de création française, Les 5 Supplices. Concernant Le Rejeton d’Azathoth, on peut tabler, disons, sur une quinzaine de séances standard – bon, pour moi, ça serait probablement davantage… Mais ça reste une taille raisonnable – une campagne à dimension « humaine ».

 

« Grande campagne », alors ? Peut-être malgré tout par son impact de « classique », mais de « classique » demeurant jouable – à la différence, à mon sens, des Ombres de Yog-Sothoth, décidément trop archaïque pour passer encore aujourd’hui. Mais Le Rejeton d’Azathoth est bien une campagne « old school » à maints égards, dimension pas toujours évidente à gérer, et qui impose un travail préparatoire conséquent de la part du MJ. Mais voilà : si, à la lecture, j’ai finalement lâché l’affaire, pour m’en tenir à des lectures récentes, avec Terreur sur l’Orient-Express et Les 5 Supplices, campagnes qui ont fini par me dissuader de tenter quoi que ce soit pour les jouer, Le Rejeton d’Azathoth, avec ses scories, m’a donné envie d’effectuer ce travail – peut-être pas dans l’immédiat, mais je le garde derrière l’oreille. Mais est-ce si étonnant ? Car le travail à fournir n’est en fait pas du tout le même…

 

Pour comprendre cet aspect de la campagne, il faut sans doute au préalable en brosser à gros traits les orientations générales, au moins sous deux angles : la liberté, et la variété.

 

LIBERTÉ !

 

Sur un plan, disons, « technique », mais le terme est sans doute à débattre – entendons seulement par-là que nous pouvons détacher ce plan de la trame scénaristique à proprement parler –, le vieillard qu’est Le Rejeton d’Azathoth semble prendre le contre-pied exact de mes deux lectures les plus récentes en la matière, le classique également Terreur sur l’Orient-Express, et le p’tit jeune Les 5 Supplices. Entendre par-là que le dirigisme marqué de ces deux campagnes, la première forcément sur des rails (aha !), et la seconde parfois scriptée au point où ça en devenait absurde, n’est guère de mise dans Le Rejeton d’Azathoth, campagne autrement libre, et qui me paraît laisser beaucoup, mais alors beaucoup plus de marge aux joueurs.

 

Ce qui se ressent dès la structure même de la campagne : en comptant la brève introduction, celle-ci comprend huit scénarios ; mais si l’on commence nécessairement, passé l’introduction, par le scénario situé à Providence, et si la campagne s’achève nécessairement avec le scénario tibétain, entre les deux, nous avons cinq scénarios « amovibles » (deux aux États-Unis, un « exotique » dans les Îles Andaman, et, particularité notable de la campagne, deux dans les Contrées du Rêve) : rien n’indique que ces scénarios doivent tous être joués et, de manière flagrante, la chronologie peut être chamboulée – mais avec des conséquences à mon sens plus notables que dans les derniers scénarios des 5 Supplices, qui jouaient de manière un peu désespérée et bien trop tardive de cette carte en dernier recours.


Par ailleurs, ces divers scénarios – tous – sont riches d’hypothèses variées ou même contradictoires explicitement envisagées : il n’y a à peu près jamais une « bonne manière » de jouer le scénario qui, du fait de ses implications, deviendrait la « seule manière » de le jouer – ce qui tranche là encore sur les deux campagnes précitées. Les PJ ont vraiment des choix à faire, qui peuvent bouleverser le déroulé du scénario sur le moment, et aussi avoir un impact notable sur la campagne de manière générale.

 

Dimension peut-être accentuée, d’ailleurs… par le caractère très mortifère – VRAIMENT très mortifère – de la campagne. Pour le coup, elle se rapproche de Terreur sur l’Orient-Express, même si j’ai l’impression que c’est encore la catégorie au-dessus ; mais elle ne s’en éloigne que davantage des gentils 5 Supplices. Chaque scénario envisage l’éventualité de la mort d’au moins un PJ – voire de l’ensemble du groupe… mais sans forcément mettre un terme à la campagne pour autant ; c’est en fait un aspect important du travail du Gardien sur Le Rejeton d’Azathoth, rendu d’autant plus nécessaire que ces morts, de la manière dont elles sont envisagées, ne doivent surtout pas être frustrantes : en fait, il est probablement souhaitable qu’un PJ crève ici et un autre là, parce que cela peut déboucher sur des histoires intéressantes – la campagne me paraît conçue de sorte à tirer profit de ces décès.

 

Mais le Gardien a donc beaucoup de travail à fournir – bien au-delà de ce seul cas de figure. Car cette liberté a un prix, et c’est que les scénarios manquent de liant. C’est peu dire… Sans rentrer dans les détails de la trame – mais il me faudra bien le faire par la suite –, le fait est que les PJ n’ont pas forcément de raisons pressantes de quitter Providence pour la Floride, sans même parler des Îles Andaman, pas exactement la porte à côté ; sans doute le Gardien doit-il bien réfléchir à ce problème du liant, d’abord au préalable, ensuite en prenant en compte les personnages et leur background – sur ces bases, sans doute devra-t-il à l’occasion « forcer » un peu les choses, « aiguiller » quelque peu les investigateurs… au risque d’introduire paradoxalement une nouvelle forme de dirigisme dans une campagne censée s’en passer et ne s’en porter que mieux. C’est le gros souci me concernant – mais la campagne est suffisamment intéressante au-delà pour me donner envie d’effectuer ce travail.

 

Noter au passage que les deux scénarios dans les Contrées du Rêve, pour le coup, posent des problèmes d’une nature différente : ils sont plus propices, je crois, à ce « coup de pouce » du Gardien – mais leur ambiance très particulière, pas forcément du goût de tous, relève un peu du « ça passe ou ça casse ».

 

Reste enfin un ultime aspect du travail de préparation à envisager : le Gardien ferait bien de lire, relire et re-relire, etc., les quelques paragraphes dessinant, même de manière abstraite, la menace « mythique » en cause dans la campagne, parce qu’elle est complexe, riche d’implications éventuellement contradictoires, et parce qu’un Gardien pas tout à fait au point à ce sujet risque, à la moindre pétouille, de perdre les PJ au point de rendre la résolution du problème frustrante voire injouable. Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant : beware.

MELTING-POT COSMICO-PULPESQUE


On peut maintenant envisager d’un peu plus près la trame de la campagne. Elle est problématique à plus d’un titre, et pourtant enthousiasmante à mes yeux ; ce qui n’était pas gagné, car, pour dire les choses, Le Rejeton d’Azathoth part dans tous les sens… Au point où cela constitue à la fois la force et la faiblesse de la campagne ; d’où une attention nécessaire à l’orientation du jeu de la part du Gardien, s’il entend conserver le minimum de cohérence nécessaire et non sombrer dans le patchwork cthulien de base – qui n’aurait plus grand-chose à voir avec l’idée même d’une « campagne ».

 

C’est qu’il y a à peu près tout, dans Le Rejeton d’Azathoth – et pour tous les goûts, au risque que le mélange ne soit du goût de personne ?

 

La trame de base est très marquée « horreur cosmique », chose qui m’a bien plu, mais fait aussi intervenir une sorte de deus ex machina en forme de vieux sage indien qui pourra laisser perplexe.


En contrepoint, la campagne ne manque pas d’une certaine dimension pulp, tout particulièrement sensible dans le scénario « exotique » des Îles Andaman, avec des Tcho-Tchos cannibalesEncore que la séance éventuelle de plongée sous-marine dans le scénario en Floride puisse elle aussi avoir son contenu pulp, dans un registre un peu différent. Peut-être certains aspects du scénario dans le Montana devraient-ils être mentionnés ici également, mais, pour le coup, je l’ai vraiment bien aimé, je trouve qu’il parvient à conserver une forme d’équilibre tout à fait appréciable – à charge bien sûr pour le Gardien de conserver cet équilibre dans sa maîtrise, ce qui n’a sans doute rien d’évident… Noter par ailleurs que la trame globale, même sur sa base plutôt « cosmique », ne manque pas de référence pouvant orienter la campagne vers le pulp – de l’Indien zarbi à moitié à poil (non, en fait, non…) à Raspoutine en Tunguska...

 

Avec les scénarios des Contrées du Rêve, la campagne s’éloigne même sur les terres de la fantasy – or, si le scénario « Ulthar et au-delà » adopte une approche qui me paraît pertinente, chatoyante, fascinante, plus lumineuse que la « réalité » sans être exempte d’horreur, le second scénario onirique, « La Quête éternelle », m’évoque presque une parodie semi-donjoneuse et en même temps ultra-linéaire à même de ruiner l’ambiance globale de la campagne (c’est le seul scénario dans ce cas ; si je devais jouer Le Rejeton d’Azathoth, je pense que je ferais l’impasse sur ce chapitre, même s’il contient une ou deux bonnes idées).

 

L’enquête (on peut y adjoindre le « social », plus généralement), par ailleurs, essentielle dans la campagne, peut prendre des formes très différentes : à Providence, nous avons un whodunit très bien conçu, avec une galerie de personnages adroitement pensés et qui ont tous ou presque des squelettes dans leur placard, mais jamais au point d’être unilatéraux – ils sont complexes, ils ont leur vie, leur mode de pensée, leurs faiblesses, leurs remords… C’est assez subtil, et ça m’a beaucoup parlé (j'y vois une certaine mélancolie...). Il y a une part notable d’enquête dans le scénario en Floride, mais dont les implications sont sans doute différentes – parce que la menace pèse directement sur les PJ, et l’horreur est autrement concrète… au point de susciter éventuellement des tableaux gores aux antipodes du cadre globalement feutré de l’enquête à Providence…

 

Concernant l’exploration, outre cas vraiment à part des Contrées du Rêve, qui s’y prête tout particulièrement mais à sa manière, les scénarios du Montana et du Tibet, sans doute aussi celui des Îles Andaman, me paraissent des réussites là encore équilibrées.


Et le « Mythe » ? Il est partout – mais sous toutes ses formes, donc, qui en tant que telles ont déjà été exposées, du « cosmique » au pulp avec plein de paliers entre les deux ; nous sommes donc très loin, là encore, de Terreur sur l’Orient-Express ou Les 5 Supplices, campagnes quelque peu ambiguës à cet égard. Ici, nous avons du Grand Ancien, du culte, des bébêtes diverses et variées, et ce à chaque étape ou presque ; ce qui n’en impose que davantage de réfléchir à la mise en scène, car, si l’ensemble est enthousiasmant et évite le plus souvent la gratuité, la cohérence n’est pas garantie, et il serait sacrément dommage que Le Rejeton d’Azathoth tourne à l’exploration par le menu du bestiaire lovecraftien…


BELLE BÊTE

 

Je ne vais plus tarder à m’enfoncer dans le contenu des scénarios ; mais un dernier aspect d’ordre général doit sans doute être envisagé au préalable, et qui concerne la forme de cette édition chez Sans-Détour.


Elle n’est pas sans défauts – classiques chez l’éditeur… Mais on y a lu bien pire ; globalement, c’est du bon travail. La traduction n’est pas toujours des plus élégante, et les coquilles sont de la partie, mais cela reste relativement raisonnable – ou du moins pas scandaleux. Le plus regrettable, à cet égard, est peut-être une certaine imprécision dans les renvois, et notamment concernant les aides de jeu (il en manque au moins une, d'ailleurs).

 

Visuellement, c’est plutôt agréable. La mise en page L’Appel de Cthulhu V6 by Sans-Détour me fatigue toujours un peu (le peu que j’ai tâté de la V7, avec Les 5 Supplices, me convient davantage), mais le livre est plutôt équilibré, du fait d’un recours globalement pertinent à la documentation iconographique, plus aérée et directement utile que d’habitude, du moins en ce qui concerne les photographies ; on peut davantage pinailler sur les plans, encore que je ne sois pas un acharné de l’usage desdits plans, ou regretter que les cartes géographiques fournies, d’époque, ne soient du coup pas hyper lisibles… Problème que l’on retrouve, classiquement, pour certaines aides de jeu, globalement trop sombres, et tout particulièrement concernant les polices « manuscrites », souvent inappropriées (les mêmes pour des personnages différents, ou des polices différentes pour un même personnage sans que le contexte ne le justifie, des manuscrits qui ne devraient pas l'être, etc.), et parfois chiantes à déchiffrer ; rien de nouveau sous le soleil.


Mais le livre est globalement équilibré et aéré, et du coup d’une lecture agréable ; en fait de suppléments pour la V6, j’ai l’impression que Le Rejeton d’Azathoth est de ceux qui s’en tirent le mieux, et de loin, en fait.

 

Le volume a donc considérablement augmenté entre la version Descartes et la version Sans-Détour – sans pour autant qu’il y ait, comme dans Terreur sur l’Orient-Express, des scénarios supplémentaires ou ce genre de choses. Outre la documentation iconographique et les aides de jeu « matérielles », je suppose que cela tient surtout aux développements introductifs de chaque séquence destinés à fournir des éléments de mise en scène au Gardien – développements le cas échéant empruntés à d’autres suppléments, tels que Terra Cthulhiana et Malleus Monstrorum, du côté de ceux que j’ai lus, ou, pas encore lus, Au cœur des années 1920, Le Manuel des Investigateurs, Le Manuel des Armes et Delta Green : Eyes Only (j'ai encore du boulot, moi...). Ce sont des ajouts bienvenus, qu’il est bien pratique d’avoir ainsi sous la main, et qui, globalement, parviennent à conserver un certain équilibre, en en disant assez sans en dire trop ; je reviendrai sur le détail par la suite.

 

Un regret quand même à cet égard : les deux scénarios des Contrées du Rêve ne bénéficient pas de ce genre de préalables – seulement deux pages « techniques » (et d’un intérêt assez douteux me concernant…) précédant le scénario « Ulthar et au-delà », rien d’autre. C’est d’autant plus dommage à mes yeux que le supplément sur les Contrées du Rêve, sans être indispensable à proprement parler, faisait défaut à l’époque de cette réédition – et encore maintenant ; le crowdfunding n’a eu lieu que bien plus tard, j’y ai participé cette fois, attendons donc de voir ce que ça donnera...

 

Mais, globalement, Le Rejeton d’Azathoth est donc plutôt une belle bête, un livre bien conçu, clair, et d’une lecture agréable.


Je vais maintenant rentrer un peu plus dans le détail de la campagne, en disant quelques mots de l’introduction, de chaque scénario, et de quelques annexes spéciales. C’est le moment fatidique où il me faut planter la balise SPOILERS…

INTRODUCTION DE LA CAMPAGNE

 

Hommage est ici rendu à l’auteur de la campagne, et de bien d’autres suppléments pour L’Appel de Cthulhu : Keith Herber (mort en 2009). Assez touchant, en fait… Il faut peut-être adjoindre à ces « préparatifs » un peu à part la traduction d’un poème de Lovecraft, « Némésis », en forme de prétexte à la campagne (un peu audacieux, pour le coup) ; et, enfin, la reprise des données de jeu (!!!) concernant Azathoth dans le Malleus Monstrorum, parfaitement absurde comme il se doit

 

Puis vient le moment de présenter la campagne dans sa globalité – ou ses intentions. Notons que l’auteur, Keith Herber donc, met de lui-même l’accent sur certains aspects du Rejeton d’Azathoth, dont l’exotisme (un classique de ces campagnes, que je ne suis toujours pas très sûr de bien comprendre, mais passons…), accentué d’une certaine manière par les scénarios des Contrées du Rêve, une particularité moins fréquente des campagnes pour L’Appel de Cthulhu. Un autre aspect est ici mis en avant, qui est donc la « liberté » de la campagne – avec sa chronologie fluctuante... et son liant souvent limité. Bien sûr, cela ne va pas sans poser certains problèmes, et des suggestions sont ici avancées pour les gérer ou contourner, sans doute insuffisantes.

 

Notons aussi que la campagne, dans sa variété, requiert des profils d’investigateurs divers : si le temps libre et les finances relativement confortables sont un plus appréciable de manière générale (pas spécialement les langues, cette fois, en dépit des scénarios « exotiques »), que certains PJ soient en mesure de se battre est fortement conseillé ; se pose aussi la question de l’accès aux Contrées du Rêve – en principe réservé à des PJ dont le score cumulé de SAN et de Mythe de Cthulhu est supérieur ou égal... à 75 ? Soixante-putain-de-quinze ?! Ce qui me paraît tout simplement… dément. Du coup, la campagne elle-même s’accommode en fait de cette règle (pour ne pas dire qu’elle la dissimule hâtivement sous le tapis), et c’est bien compréhensible.

 

Cette introduction fournit aussi quelques renseignements sur la vie quotidienne aux États-Unis en 1927… Mais, pour le coup, c’est nettement moins pertinent à mes yeux que les petites entrées en matière contextuelles des scénarios : à réserver aux acharnés (mais alors vraiment acharnés) de la simulation se voulant réaliste, dans l’ensemble – il y a deux ou trois trucs pas inintéressants, mais on se passera très bien de tout ça. Plus intéressant, on trouve également ici quelques notes sur les événements mondiaux en 1927, ce qui me paraît toujours pertinent ; on peut sans doute étoffer, c’est un peu succinct, mais il faut avant tout réfléchir à ce qui est bienvenu en matière d’ambiance.

 

J’en viens maintenant à l’introduction de la campagne de manière plus concrète.

 

Elle effraie tout d’abord quelque peu par son point de départ on ne peut plus classique. Devinez quoi ? Eh oui : un vieux professeur qui meurt, et qui avait fait un testament… Approche non seulement convenue mais aussi porteuse de quelques difficultés – dans la mesure où seul un des PJ est supposé figurer dans le testament ; en fait, c’est une difficulté essentielle de l’introduction de la campagne, scénario à Providence inclus – à moins de faire jouer l'essentiel du prologue un unique investigateur, à charge pour lui d’impliquer ensuite les autres ? Solution à envisager… Mais l’implication est donc passablement artificielle – a fortiori pour un groupe d’investigateurs. Je suppose qu’il vaut mieux multiplier les liens avec le défunt – ou indirectement, entre PJ, donc ; cette introduction ne les envisage en effet guère… Le risque du lien direct est peut-être aussi de limiter la variété des profils de PJ ? Tout le monde n’a pas une bonne raison de fréquenter un distingué professeur de l’Université Brown… et encore moins de figurer dans son testament. Et si l’on avance la possibilité, via tel ou tel PNJ, d’inclure dans le groupe des personnages éloignés du défunt et plus typés « investigateurs », justement (flics, privés, journalistes…), cela vient à son tour soulever quelques problèmes de crédibilité dans le liant déjà bancal des scénarios… Pourquoi tel personnage, dont la présence à Providence et l’intérêt pour ce qui s’y produit est parfaitement cohérent, partirait-il à Saint Augustine ou, pire, les Îles Andaman, dans le seul but de faire le coursier annonçant la mort du professeur à ses enfants qui ont eu la bougeotte ? Y réfléchir, donc, et avec soin – afin de trouver un certain équilibre « légitimant » la campagne.

 

Mais, pour le coup, je suis volontaire – parce que le pitch de la campagne est vraiment intéressant, même au-delà de son côté fourre-tout. La base est donc cosmique – le Rejeton d’Azathoth, Némésis, est une sorte de spore galactique dont l’arrivée sur Terre pourrait bien provoquer la fin de la planète bleue, et ce sans dimension « morale », bien et mal n’ayant rien à voir avec cette affaire. Mais la perspective est donc bel et bien apocalyptique (une question qu’il faudra se poser à la toute fin et fin de tout…) : nous parlons d’une entité « matérielle », démesurément vieille, à l’échelle d’un univers vaste et indifférent où la Terre et l’homme ne représentent absolument rien… En fait, la trame implique son lot de « pas de bol », d’une manière ironique assez savoureuse.

 

Et cela a son impact sur le bestiaire lovecraftien en jeu : certaines des bébêtes se livrent à un culte (essentiellement les Tcho-Tchos des Îles Andaman), mais tout laisse à croire que l’objet de leur culte n’a que faire de leurs prières et suppliques ; et les autres créatures dans la partie, pour être éventuellement intéressées à l’affaire, ont leur propre agenda – essentiellement les Mi-Gos, qui ont leurs raisons très pragmatiques de souhaiter l’avènement de Némésis, sans pour autant rendre forcément grâces à Azathoth (qui s’en fout complètement, l’Idiot) ou à son fiston en forme de tumeur cosmique ; quant aux Goules, sur Terre ou dans les Contrées du Rêve, elles ont leurs affaires, et ne s’intéressent sans doute guère à Némésis – sans trop faire figure de pièces rapportées pour autant.

 

Tout ceci me plaît énormément. Il en va de même pour quelques « détails » historiques impliqués dans la trame : Raspoutine + Tunguska, forcément, je dis oui !


Un point est plus incertain : le rôle du Père Fantôme, étrange bonhomme d’allure amérindienne que l’on croise régulièrement dans la campagne, et dont on devine assez tôt la dimension de deus ex machina ; le personnage, en tant que tel, doit être manié avec précaution – le risque du grotesque virant au ridicule est toujours présent. Mais l’idée n’est pas si mauvaise, au fond… L’identité du personnage y est pour beaucoup (j’ai placé la balise SPOILERS, je peux y aller comme un porc ! Mais méfiez-vous quand même…) : il s’agit en effet... TA-DAN ! D’Eibon, le vieux sorcier hyperboréen… Il avait de longue date conscience de la menace que Némésis faisait peser sur la Terre, et a usé de sa magie pour s’en prémunir, rôdant à travers les siècles afin de s’assurer que ses défenses tiennent bon (il est douteux que les PJ puissent vraiment s’entretenir avec lui, et c’est peut-être regrettable, car il y a du potentiel dans cette histoire…). Mais le remède n’est-il pas pire que le mal ? Aux investigateurs de le déterminer… et au Gardien de bien peser la question et doser les indices, parce que cette dimension de l’intrigue est donc aussi délicate à gérer que fondamentale…


N’empêche que ce pitch me paraît globalement très enthousiasmant. Et, si le problème du liant n’est pas évident à gérer, les scénarios, par la suite, sont globalement de bonne à très bonne tenue… à une exception près.

 

UNE PRÉSENCE FANTOMATIQUE

 

« Une présence fantomatique » est un très bref scénario d’introduction – avec le souci essentiel d’implication mentionné plus haut : à tout prendre, un unique PJ est concerné.

 

Mais le scénario ne s’ouvre pas pour autant sur une rubrique nécrologique lue dans le journal, suivie tout aussitôt de la convocation par le notaire pour lecture du testament : la campagne choisit de débuter in media res, et fantastique d’emblée, quand le « fantôme » (?) de Philip Baxter apparaît brièvement devant un des PJ ! Lequel, probablement, apprendra sans trop de difficultés la mort de l’estimable professeur, et se rendra à la cérémonie au cimetière – y impliquer les autres PJ peut donc s’avérer plus délicat. Quant à la lecture du testament… A priori, à moins d’avoir multiplié les liens, c’est là encore à un PJ seul que la scène s’adresse.

 

Ledit testament, par ailleurs, est relativement « subtil » – entendons par-là qu’il ne consiste pas en un vulgaire « ordre de mission » : les PJ doivent faire ça, puis ça, etc. Non, ce n'est pas du tout Terreur sur l’Orient-Express.Seul un aspect des dernières volontés de Philip Baxter va dans ce sens, mais de manière bien vue : la mention entre deux eaux, sibylline mais pas trop, des excursions oniriques du défunt, mentionnant la ville d’Ulthar et la jungle de Kled, carte à l’appui…

 

PROVIDENCE, RHODE ISLAND, USA

 

C’est ici que commence vraiment la campagne – pour tous les PJ.

 

Comme tous les scénarios « terrestres » de la campagne, « l’aventure à Providence » s’ouvre sur quelques éléments de contexte, globalement bienvenus : sans être forcément d’une utilité immédiate, les développements sur l’histoire de Providence sont intéressants, et nous avons quelques endroits notables où faire avancer l’intrigue. Dont une hypothèse amusante : jouer « chez Lovecraft », forcément… Le gentleman n’est pas sur place, rassurez-vous, mais il y a peut-être de quoi faire, en travaillant un peu la chose…

 

Ce premier scénario, assez classiquement, joue à fond les cartes liées de l’enquête et du social. Partant du décès suspect de Philip Baxter, il consiste logiquement en une sorte de whodunit bien foutu et enthousiasmant – car, élément essentiel, il fait figurer une kyrielle de PNJ souvent intéressants, car complexes. Nombre d’entre eux ont donc des squelettes dans leurs placards, sans qu’ils soient forcément directement en rapport avec la trame de fond de la campagne ; cependant, ils ne sont pas gratuits pour autant, parce qu’ils participent vraiment de la définition des personnages, et permettent d’appuyer sur la dimension non manichéenne du cadre de jeu autant que de ceux qui y vivent. Le « coupable » de la mort de Philip Baxter en est un très bon exemple : à tout prendre, il n’est pas forcément un mauvais bougre (malgré ses habitudes… particulières…), et il est d’ailleurs dévasté par ce qui s’est produit… Oui, il y a comme une insidieuse mélancolie dans tout ça, et ça me plaît bien !


La vraie piste concernant le décès de Philip Baxter remonte en fait aux Îles Andaman – sans doute faut-il que les PJ le comprennent ici, cela justifiera mieux que tout autre hypothèse leur voyage ultérieur en Inde… De manière plus générale, d’ailleurs, cela aiguillera les investigateurs qui seraient trop timorés et indécis, sur la piste des enfants du mort – et pas seulement la fille coupable. Mais, en l’état, cela passe donc par la découverte de cette très vilaine araignée rôdant dans le grenier du défunt, et qui pourrait encore faire des saletés… C’est amusant, et pertinent.

 

Une réussite, donc, que ce scénario, whodunit aussi efficace que bien vu, et subtil d’une manière très savoureuse.

 

Mais à la fin du scénario se pose donc un problème de taille : le liant avec la suite… Sans doute ne peut-on pas vraiment tout prévoir à l’avance, ici : les PJ, dans leurs choix comme dans leur personnalité et leur culture, doivent guider la suite de la campagne.

 

Rappelons à cet égard que les scénarios suivants, présentés ici dans l’ordre où le livre les expose, ne s’enchaînent pas forcément dans cet ordre en termes de jeu : la chronologie est mouvante, fonction des choix des investigateurs.

GARRISON, MONTANA, USA

 

Nous restons donc pour l’heure aux États-Unis, mais dans un contexte aux antipodes de la Providence feutrée du précédent scénario : le Montana le plus sauvage…

 

C’est un contexte très intéressant, agréablement présenté en introduction. L’endroit est paumé, et très bouseux, mais sans pour autant consister en un décalque de Dunwich et compagnie : il y a là une âme propre, singulière, mais tout aussi pertinente, en plus de faire des vacances… Chacune de ces petites introductions à chaque scénario met l’accent sur au moins un thème qui peut y avoir de l’importance : ici, c’est l’astronomie dans les années 1920, et c’est tout à fait bienvenu et intéressant.

 

Les PJ se rendent en effet sur place, a priori, pour savoir ce qui se passe dans l’observatoire financé par une sorte d’association un brin suspecte dont faisait partie Philip Baxter. S’y trouvent deux astronomes russes, un peu louches forcément… Mais la vraie menace est ailleurs, si elle a sa part « astronomique » : des Mi-Gos qui arrivent à peu près en même temps que les PJ, en quête d’une « graine d’Azathoth » tombée dans la région ! D’où, même discrètement, l’apparition sur place du Père Fantôme – dont la tenue, exceptionnellement, ne dénote pas trop… Mais il y a d’autres bestioles en jeu, plus sympathiques : des Sasquatchs que dorlote une vieille fermière excentrique… et qui savent où se trouvent la « graine », ils ont de très bonnes raisons pour cela.

 

Une réussite : le cadre est beau, les PNJ intéressants, et tout est bel et bien en rapport avec la trame de fond (ce ne sera pas toujours le cas par la suite). Les PJ y sont globalement très libres, et nombre d’hypothèses sont envisagées, car leurs choix peuvent avoir des conséquences cruciales – d’autant que le scénario obéit en principe à un calendrier n’autorisant pas les « sauvegardes rapides » : faire ceci plutôt que cela a ses conséquences, sur lesquelles on ne pourra pas revenir. Cela introduit une tension très à-propos dans la campagne.

 

À noter, cependant : nous ne sommes plus à Providence… Chacun des scénarios « terrestres » de la campagne a un potentiel mortifère marqué : l’hypothèse de la mort d’un PJ, voire de plusieurs, voire de tous, doit être envisagée – les Mi-Gos sont des antagonistes redoutables, et la « graine » a ses propres dangers… Même si, plus tard, ils peuvent devenir des atouts.

 

SAINT AUGUSTINE, FLORIDE, USA

 

Troisième et dernier scénario américain, c’est aussi le moins bon à mon sens ; non qu'il soit mauvais à proprement parler, c'est plutôt qu'il ne s'intègre qu'artificiellement à la campagne : à cet égard, il est l'exact contraire du scénario dans le Montana.

 

On appréciera bien sûr la petite introduction contextuelle, présentant la ville de Saint Augustine et ses environs, faune locale à mâchoires conséquentes incluse. Le thème développé est la plongée sous-marine, et l’usage des scaphandres ; c’est passionnant, certes lié au scénario, mais plus ou moins utile hélas… dans la mesure où cet aspect de l’aventure est passablement gratuit.

 

En fait, c’est le problème essentiel de ce scénario : pris indépendamment, il est bon, voire plus que ça, mais le lien avec la campagne est plus que ténu… En fait, le scénario tient quelque peu de la « fausse piste » ; même si sa conclusion peut avoir un impact sur la suite des événements (au moins le voyage jusqu’aux Îles Andaman).

 

Les PJ sont supposés se rendre en Floride pour rencontrer Colin Baxter, fils du défunt – mais je les vois assez mal en coursiers… Bien réfléchir au liant, là encore, donc (mais il y a une possibilité qui coule de source, voire plus loin).

 

Ledit Colin Baxter est à la tête d’une entreprise de sauvetage en mer, avec son propre bateau ; mais il a aussi une marotte : la découverte de trésors sous-marin… C’est pourquoi il peut inviter les investigateurs à financer sa prochaine expédition, en quête d’un vieux galion espagnol sombré non loin ; ceux-ci (ou l’un d’entre eux ?) pourront alors l’accompagner sous les flots, pour dénicher quelque trésor immergé de longue date ! C’est amusant… mais parfaitement gratuit. Le seul vrai avantage que l’on tire de cet aspect du scénario est donc la possibilité d’emprunter le bateau de Colin pour se rendre aux Îles Andaman. C’est léger… Le scénario envisage bien de situer un temple d’Azathoth immergé non loin du galion, COMME PAR HASARD, mais ça me paraît une très mauvaise idée : au mieux ça n’apporte strictement rien à la campagne (mais alors vraiment, vraiment, strictement rien du tout), au pire ça sonne comme un artifice vraiment grossier…

 

Mais l’essentiel de ce scénario repose sur une tout autre dimension : Colin Baxter y est accusé à tort d’un meurtre ignoble, dont il faut l’innocenter (bonne raison d'impliquer les investigateurs, donc ?). Il est en fait la victime d’un culte cannibale qui a salement merdé, et cherche ainsi à dévier les soupçons ; il faut dire qu’un de ses membres est le chef de la police locale…

 

Indépendamment, ça fonctionne assez bien : l’enquête est intéressante, le cadre assez chouette, les PNJ de bonne tenue. Que le chef de la police soit impliqué de la sorte est un plus appréciable, qui vient de manière pertinente compliquer la tâche des PJ. Le gore n’est pas exclu – dont les PJ peuvent être les victimes, comme de juste : je vous rappelle que la campagne est mortifère, et le culte constitue un antagoniste de taille… peut-être même au point de justifier une alliance de revers avec les Goules locales, qui ne peuvent pas blairer ces pathétiques imitateurs ? Admettons... en faisant attention de ne pas réutiliser le procédé dans les Îles Andaman.


Oui, ça fonctionne bien – mais ça n’a donc peu ou prou aucun lien avec la trame de fond de la campagne, ce que je regrette quand même un peu.


LES ÎLES ANDAMAN, INDE

 

Nous passons ensuite au premier scénario « exotique », et le seul à avoir une chronologie mouvante, puisque le second, dans le Tibet, conclut la campagne.


L’introduction contextuelle est un peu plus longue que d’habitude, car elle envisage en fait deux cadres de jeu : tout d’abord, Calcutta, étape probable des investigateurs (à moins qu’ils n’aient emprunté le bateau de Colin Baxter, auquel cas la halte à Calcutta est facultative) – pour le coup, et au-delà même de ce seul caractère optionnel, ces quelques éléments de contexte ne m’ont pas emballé, car bien trop succincts pour un sujet pareil : ça saute aux yeux dans le « focus » sur l’hindouisme, d’une densité telle pour un sujet si complexe qu’il en devient carrément confus et probablement inutilisable.

 

Par contre, les quelques pages consacrées ensuite aux Îles Andaman sont tout à fait passionnantes ! Il est vrai que c’est un cadre de choix pour un scénario davantage typé pulp : colonie pénitentiaire tropicale, jungle étouffante, autochtones « primitifs » qui ne savent pas faire de feu… et la cerise sur le gâteau, des Tcho-Tchos cannibales (miam !) et des putains d’araignées géantes (brrr…). Avec un focus sur les maladies tropicales et leur traitement – sait-on jamais…

 

Les PJ se rendent sur place pour rencontrer la fille de Philip Baxter, Cynthia. Je suppose qu’il vaut mieux, dans cette optique, qu’ils aient compris qu’elle était impliquée dans la mort de son père – traverser le globe simplement pour dire : « Coucou ! Ton père est mort, au fait... », ça ne tient pas vraiment la route.

 

Ladite Cynthia, missionnaire et médecin, est tombée sous la coupe d’un chaman tcho-tcho. Les investigateurs sur sa piste dans un cadre si hostile auront fort à faire avec des adversaires de poids, les Tcho-Tchos eux-mêmes et des araignées géantes (dont Cynthia elle-même, le cas échéant, après une cérémonie pour le moins éprouvante mais globalement palpitante), voire carrément Atlach-Nacha ! Les connotations pulp de l’aventure ne la rendent donc pas moins fatale : la mort d’au moins un PJ, ici, ne me paraît plus simplement possible… mais carrément probable. Attention à la manière de gérer la chose, donc.

 

...

 

Et en fait, cela va peut-être plus loin : plus encore que face aux Mi-Gos et aux cannibales de Saint Augustine, il y a là un risque non négligeable que le groupe entier y passe. Mais cela peut faire sens – cela peut même s’avérer très intéressant, en fait, à condition de bien gérer la transition : il serait très regrettable d’arrêter la campagne ici… En fait, je me demande si, de manière générale, il ne faudrait pas engager les joueurs, dès le départ, à prévoir (au moins…) un PJ de remplacement – à charge ensuite de déterminer ensemble le passage de relais.

 

Si l’on se sent trop frileux à cet égard, et c'est compréhensible, sans doute faut-il alors envisager, un peu à regret, de faire intervenir une sorte de deus ex machina en la personne des autochtones de l’île – les vrais habitants « primitifs » des Îles Andaman : pour eux, les Tcho-Tchos sont des envahisseurs, en plus d’être détestables et redoutables… C’est un peu un pis-aller, mais je suppose qu’on peut faire avec – c’est peut-être plus prudent, et sans doute bien moins compliqué...

 

Une chose à noter : le scénario, au-delà, envisage une conclusion alternative qui me paraît assez intéressante, où les PJ entrant (les audacieux !) dans la grotte d’Atlach-Nacha... se retrouvent en fait dans les Contrées du Rêve, et plus précisément sur le Plateau de Leng – avec l'ambiguïté, typique dudit Plateau : sa présence semble-t-il simultanée dans le monde onirique et sur la « vraie » Terre… C’est donc un moyen de gagner le Tibet du dernier scénario de la campagne, sans faire le long voyage depuis l’Inde (a priori, mais le point de départ peut varier, fonction d'où sont alors les PJ et de ce qu'ils ont fait) ; la conclusion de la campagne en est un peu altérée, dans ses préparatifs du moins, d’une manière qui peut être intéressante. On n’envisage par contre pas vraiment, sauf erreur, d’user de ce biais pour lier « différemment » les deux scénarios dans les Contrées du Rêve, mais il y a peut-être de quoi bidouiller.

 

Bon scénario, en tout cas, mais attention : il peut vraiment s’avérer fatal, et doit être mûrement réfléchi, dans le cadre de la campagne.

ULTHAR ET AU-DELÀ, CONTRÉES DU RÊVE

 

La suite, dans l’ordre de présentation du bouquin, ce sont les deux scénarios dans les Contrées du Rêve – en fait très différents l’un de l’autre… et de qualité très variable : si le premier est correct, voire plus, le second ne me paraît vraiment pas intéressant…

 

Mais nous en sommes au premier. Comme dit plus haut, il n’y a hélas pas vraiment de mise en bouche contextuelle ici, juste deux pages plus ou moins « techniques » sur les implication des Contrées du Rêve en matière de règles (dont surtout cette exigence du score de 75 en SAN + Mythe de Cthulhu pour y accéder, qui me paraît décidément absurde). Il est donc un peu regrettable qu’en l’absence du supplément sur lesdites Contrées, le scénario ne s’attarde pas plus que ça sur ce cadre même si Ulthar, au moins, bénéficie d’une présentation correcte.

 

Quoi qu'il en soit, les rêveurs gagnent le monde onirique de la manière la plus orthodoxe, avec le long escalier et ses gardiens... qui débouche sur le Bois Enchanté, non loin d'Ulthar, nom mentionné dans le testament de Philip Baxter.

 

Ulthar, donc, y est une grande ville (bizarrement, j’avais toujours en tête un village, quant à moi, ou disons une petite ville...) ; elle a surtout pour intérêt, ici, d’être un des points d’accroche d’une bibliothèque mystique naviguant entre plusieurs cités des Contrées du Rêve (mais ne pouvant pour autant constituer un moyen de transport magique : si on entre dans la bibliothèque à Ulthar, c’est forcément à Ulthar qu’on en sort).

 

On y croise éventuellement, au sortir de la ville, un nouvel ersatz d’araignée géante, la version Leng sans ambiguïté cette fois, mais, pris comme ça, je ne sais pas si c’est amusant ou sans intérêt – faut voir…

 

L’ambiance est bien gérée, et tout cela fonctionne plutôt bien… à condition bien sûr d’avoir des joueurs disposés à faire ce grand écart : c’est le souci, avec les Contrées du Rêve… Mais, me concernant, ça en vaut probablement la chandelle.

 

La suite du scénario me paraît tout de même un peu plus inégale – à vue de nez, du moins. Il est certes logique, dans l’optique de la campagne, de rallier la jungle de Kled dont parlait Philip Baxter dans ses documents testamentaires ; et y retrouver deux personnages « terrestres » sous la forme de leurs avatars oniriques (le « nain difforme » pour le chaman tcho-tcho, mais aussi sa victime… qui n’est autre que Philip Baxter ! Noter, dans ce registre, que le bourgmestre d’Ulthar aussi était une vague connaissance), c’est sans doute bien vu.

 

Par contre, poursuivre le périple dans le seul but de taper la causette à Yibb-Tstll, ça ne m’emballe vraiment pas… Le simple fait de mentionner cette rencontre, en fait, souligne une difficulté non négligeable de la campagne : comprendre vraiment les implications de la venue de Némésis sur Terre, et d’Eibon dans tout ça, ça n’a rien d’évident… or c’est crucial pour mener à bien le dernier scénario. Mais user de cet expédient pour faire le point me paraît un peu grossier – et que l’on retrouve plusieurs scènes exactement similaires dans le second scénario onirique puis dans le scénario tibétain, pour le coup, c’est tout de même bien lourd.

 

Mais si ce premier scénario dans les Contrées du Rêve est finalement sympathique, et joliment dépaysant, il n’en va donc pas de même du second...

 

LA QUÊTE ÉTERNELLE, CONTRÉES DU RÊVE

 

En effet, ce deuxième scénario onirique me paraît… mauvais. D’autant plus en étant inséré dans une campagne globalement de bonne à très bonne tenue. En effet, le « dépaysement » est pour le coup bien trop forcé – et le scénario, en contraste avec la pleine lovecrafterie, tient un peu de la quête donjonnesque… hélas au point où ça en devient caricatural ; c’est d’ailleurs de très très loin le scénario le plus linéaire, et même dirigiste, d’une campagne généralement bien plus libre.

 

D’ailleurs, l’idée même des « Contrées du Rêve » y est d’une certaine manière malmenée, d’emblée : les investigateurs n’y accèdent pas en rêvant, avec l’escalier et patin-couffin, mais en buvant une substance étrange concoctée par un PNJ de la Nouvelle-Orléans dont nous n’avons jamais entendu parler, et dont nous n’entendrons jamais plus parler par la suite. Ah, oui ! Il faut boire ladite potion dans un cimetière… puisque des Goules font alors leur apparition, qui conduisent les investigateurs dans les « Contrées du Rêve » (?) en suivant un de ces longs tunnels que les Goules aiment bien…

 

Pourquoi pas ? En fait, ça peut être amusant…

 

Sauf que non. La suite, hélas, ne me parle vraiment pas. Les trois Goules viennent en effet chercher les investigateurs… pour qu’ils délivrent leur princesse, qui a été enlevée. Ooooooooooh ! Une princesse à délivrer ! Oui, même si c’est une Goule, une princesse reste une princesse. Quant à savoir pourquoi la fiole suscite l'apparition des Goules, pourquoi les Goules confient cette mission aux PJ, et pourquoi les PJ l'accomplissent... J'ai même pas envie de me poser la question, en fait.

 

Et à partir de là… Eh bien, des rencontres – table à la clef (il y en aura aussi une dans le dernier scénario de la campagne, mais autrement pertinente), de la baston, de l’exploration qui n’en est pas tout à fait puisque les PJ sont grosso merdo sur une ligne droite (la carte qui fait des petits détours en pointillés, c’en est presque risible…), c’est terne, c’est plat, ça n’a aucun intérêt.

 

En chemin, les PJ croisent Eibon qui se promène, hop, et qui devrait en jeter, sauf qu’il a pour objet essentiel… de filer aux PJ un artefact (éventuellement de rechange) indispensable pour niquer sa gueule à Némésis à la fin.

 

Et nous avons aussi un « vieux sage de la montagne » qui remplit peu ou pour le rôle de Yibb-Tstll dans le scénario précédent, en répondant aux questions des PJ (contre rémunération douloureuse, certes)procédé qui reviendra une troisième (Francis Wilson) puis une quatrième fois (le diagramme du temple d’Hastur) dans le scénario tibétain !

 

Et là, ça me paraît mettre en évidence un problème de la campagne : décidément, que les joueurs, au-delà des PJ, comprennent bien les implications de la venue de Némésis et de la sorcellerie d’Eibon à son égard, semble n’avoir rien d’évident, alors que c’est capital. Recourir QUATRE fois à ces expédients (voire cinq ? Peut-être faut-il compter aussi la bibliothèque d’Ulthar...), ça fait vraiment béquille, et c’est regrettable ; là aussi, je suppose, il faut que le Gardien travaille, pour bien doser la gestion des indices concernant la résolution de la trame principale, et éviter autant que faire se peut ces expédients. Car cette approche de la campagne ne me satisfait vraiment pas.

 

Un scénario au mieux dispensable, donc, au déroulé inintéressant, et dont les conséquences les plus notables pour la fin de la campagne relèvent du tour de magie grossier. Vraiment dommage…

 

AU CŒUR DU TIBET


Nous en arrivons à l’ultime scénario de la campagne (contrairement aux autres, il doit se trouver à cette position dans le temps – quitte à forcer son démarrage via un télégramme qui aura le bon goût de trouver les PJ où qu’ils se trouvent, mais on fera avec), dans un cadre tibétain très enthousiasmant. La mise en bouche contextuelle, accent mis sur le lamaïsme, est très bien faite et très intéressante. Et puis, bon, y a une photo du Potala, et disons-le : j’aime le Potala. Je kiffe le Potala. Le Potala est cool. Le Potala FTW.

 

 

Pardon.

 

La fiche technique du scénario n’y insiste pas, mais l’exploration a quand même une place importante ici – plus encore que dans le Montana ou les Îles Andaman, davantage dans la manière des scénarios dans les Contrées du Rêve, mais d’une façon « terrestre » qui change tout. À moins que les personnages aient emprunté l’hypothétique passage via le Plateau de Leng envisagé dans le scénario indien, cet ultime chapitre tibétain implique donc tout d’abord un long voyage jusqu’à Lhassa (vraiment long – on compte en semaines, à vue de nez, fonction du point de départ) ; ensuite, après cette halte à la capitale, il faudra monter une deuxième expédition (dans l'urgence !) pour atteindre, dans une région plus désolée et hostile que jamais, le théâtre des tout derniers épisodes de la campagne – confrontant les PJ à Némésis… voire à Azathoth tant qu’on y est.

 

Tu connais l’histoire de Paf l’Investigateur qui voit Azathoth ?

 

Alors c’est Paf l’Investigateur, il voit Azathoth, et paf ! Il perd 1d100 en SAN.


 

Pardon.

 

Exploration, disais-je. Et, comme avancé dans le scénario précédent, cet ultime chapitre a sa propre table de rencontres aléatoires – à utiliser plusieurs fois, en principe. Mais c’est bien, en fait : ce n’est pas du tout une optique baston donjonneuse, c’est plutôt une manière finalement bien vue de rendre palpable le caractère hostile de l’environnement – TRÈS hostile : une avalanche, c’est dangereux…

 

Le scénario fait appel à trois PNJ d’importance, mais d’intérêt variable. Le premier est Francis Wilson, l’auteur du télégramme qui a fait rappliquer les joueurs, et qui, semble-t-il, comprend probablement bien mieux que les investigateurs ce qui se passe au juste ; le bonhomme est compétent (au point si ça se trouve d’avoir ramassé un artefact utile passé sous le nez des joueurs…), mais aussi paniqué : alors que le voyage des investigateurs jusqu’à Lhassa a duré si longtemps, une fois les PJ sur place, il n’y a plus une seconde à perdre ! Pour un final tendu, avec rituel inévitable, et l’apocalypse moins deux secondes… Oups ! Trop tard, zut.

 

Deuxième PNJ essentiel, le mystique tibétain Lha-Bzang – un peu fourbe, et éventuellement croisé dans les Contrées du Rêve… Mf.


Deux PNJ assez clichés, donc – mais le troisième est plus amusant : le camarade Ivan Daryev, du GPU ! Son rôle ambigu, mais tout autant son héroïsme affirmé, en feront le cas échéant un atout de taille pour l’avancement de l’histoire. À l’instar des deux précédents, il est donc éminemment « fonctionnel », mais je crois qu’il y a davantage matière à en tirer quelque chose d’intéressant.


Et nous en arrivons donc à la toute fin de la campagne… Qui est pour le moins exigeante pour les personnages, et implique donc qu’ils aient bien tout pigé de ce qui se passe au juste.

 

Est-elle satisfaisante, cette fin ? Je ne sais pas ; j’ai tendance à croire qu’elle mérite à son tour un certain travail de la part du Gardien pour que tout glisse bien comme il faut – car, à tout prendre, le déroulé des événements n’a rien d’intuitif.

 

J’avoue, d’ailleurs, être un peu décontenancé par ce tunnel qui est en fait un portail (moi, je voyais le rejeton foncer direct vers le noyau de la planète...), ce nouveau diagramme qui accompagne l’arrivée de Némésis (évacuant l’idée d’un phénomène « naturel », aussi démesuré soit-il), et, cause de tout ça sans doute, le fait que Némésis ait en définitive une « personnalité » ; je crois que, sur la base du pitch, je préfèrerais m’en tenir à la « spore cosmique » abstraite et dénuée de conscience et d’intentions – clairement, en fait. Et sans surprise, j’imagine. Cela doit pouvoir s'arranger...

 

Noter que la fin peut prendre plusieurs formes, comme de juste… dont l’une est proprement apocalyptique : pour faire simple, la Terre explose. Boum. Je ne crois pas que ce soit très intéressant, cela dit… Hein… Après, il y a des marges dans la réussite hypothétique des PJ – à tout prendre, la solution « remake de la Tunguska » est sans doute la plus probable ? Une idée amusante, esquissée en marge, consiste à faire intervenir à nouveau les Mi-Gos – qui veulent tout faire péter, certes… Bien y réfléchir. Mais il y a de quoi faire, je crois.

LES PAPIERS D’AZATHOTH

 

Quelques mots, pour finir, sur les annexes de la campagne – des aides de jeu et documents facultatifs, plus ou moins ciblés.

 

Nous trouvons tout d’abord des aides de jeu optionnelles – à distribuer aux PJ selon le bon-vouloir du Gardien. Les citations tirées des « livres du Mythe » ne m’emballent guère : elles sonnent le plus souvent faux. Piocher dans les livres « historiques » peut par contre apporter des développements, au moins d’ordre théorique, intéressants – ainsi sur les âges terrestres et solaires, et les cycles qui vont avec. Les « divagations prophétiques » sont plus utiles, à leur manière… qui n’est peut-être pas, pour moi, celle prévue à la base ? Ce que j’y vois, pour ma part, concerne le MJ, et non les PJ : c’est un moyen de repérer où et quand glisser des indices aux joueurs sur les implications de la campagne ; à utiliser avec modération, sous peine de rendre dirigiste ce qui ne doit pas l’être, mais ça peut être utile. Reste deux pages de coupures de journaux rapportant des événements étranges pas forcément liés à la trame de la campagne, mais que l'on peut souvent y relier ; aussi, les utiliser peut s’avérer périlleux, en multipliant les fausses pistes à l’échelle du globe, mais, pour le coup, avec vraiment de la préparation de la part du Gardien, je suppose qu’il y a moyen, en fait… de « gonfler » un peu la campagne ; comme elle est à la base de taille raisonnable, voire courte pour une campagne de L’Appel de Cthulhu, je suppose que ça demeure envisageable, et que ça pourrait s’avérer enrichissant.

 

Nous avons ensuite une description précise du bateau de Colin et de son équipage (mouais…), et quelques développements supplémentaires sur les dangers de la plongée sous-marine (un mini-passage optionnel de toute façon).

 

Après quoi, quelques index forcément utiles : personnages (avec petit résumé), créatures, ouvrages, sortilèges et artefacts.

 

BILAN

 

Quel bilan, alors ?

 

Positif, en ce qui me concerne – ça fait du bien, après mes deux déceptions de Terreur sur l’Orient-Express et des 5 Supplices

 

La campagne du Rejeton d’Azathoth n’est certes pas sans défauts : old school, même si à un point qui me paraît supportable (comparé aux injouables Ombres de Yog-Sothoth), elle manque de liant, problème à travailler impérativement avant de s’y engager ; c’est un patchwork d’ambiances diverses, voire contradictoires, ce qui pourra être rédhibitoire pour certains (au fond, il est surprenant que cela ne soit pas rédhibitoire pour moi…). L’appréhension de la trame de fond est complexe, et les solutions avancées par la campagne à cet égard ont régulièrement quelque chose de grossier – d’autant plus avec l’accumulation. Enfin, sans que ce soit forcément un défaut, mais il faut le mentionner ici : c’est une campagne très punitive pour les PJ, avec des antagonistes qui ne font pas semblant – il y a aura des PJ morts, ça me paraît inévitable ; il y en aura peut-être même beaucoup… voire le groupe entier à telle ou telle rencontre particulièrement malencontreuse.

 

Mais j’ai bien aimé – voire plus que ça. Si le second scénario des Contrées du Rêve me paraît foireux, tous les autres sont intéressants et bien conçus (même Saint Augustine avec son hors-sujet, ou le scénario tibétain dans ses toutes dernières implications). Le changement d’ambiance peut être radical, oui, mais cela peut aussi être un atout. Campagne de taille « raisonnable », elle ne me paraît pas constituer de ces tunnels rôlistiques périlleux à force de se prolonger en mode mollement automatique. Les cadres de jeu sont beaux, les PNJ généralement intéressants. La trame de fond, enfin, m’intéresse beaucoup dans sa dimension cosmique, même si le dernier scénario, notamment, concède quelques ambiguïtés à ce propos dont je préfèrerais personnellement faire l’économie. Et j’aime beaucoup la liberté des joueurs, et les hypothèses envisagées dans chaque scénario à cet égard, qui justifient assurément le travail du Gardien.

 

Parce qu’il y a vraiment de quoi faire, c’est intéressant, et ça marche – je le crois, du moins, sur la base de cette lecture. Je ne maîtrise pas à L’Appel de Cthulhu en ce moment, mais, si je dois m’y remettre un jour, ça pourrait bien être avec Le Rejeton d’Azathoth...

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La Mort est une araignée patiente, de Henry S. Whitehead

Publié le par Nébal

La Mort est une araignée patiente, de Henry S. Whitehead

WHITEHEAD (Henry S.), La Mort est une araignée patiente, traduction de l’anglais (américain) par Gérard Coisne, préface de David Vincent, Bordeaux, L’Éveilleur, coll. L’Éveilleur Étrange, 2017, 242 p.

 

VIA LOVECRAFT

 

J’ai déjà eu l’occasion d’y revenir à plusieurs reprises, mais le rôle de passeur, chez Lovecraft, n’est pas forcément le moindre. Le culte rendu aujourd’hui au papa de Cthulhu est aussi l’occasion de redécouvrir des auteurs qu’il admirait, prédécesseurs, contemporains, collègues parfois, pour lesquels l’histoire littéraire s’est éventuellement montrée moins charitable – étonnant retournement dans certains cas, d'ailleurs, dans la mesure où, parmi ces auteurs, certains étaient alors fort appréciés, dont on ne se souvient plus guère aujourd’hui… si ce n'est via Lovecraft ; peut-être plus particulièrement en France, hélas, où les Dunsany, Machen, Blackwood, Hodgson, etc. (je ne vous parle même pas de M.R. James), ne sont peu ou prou plus publiés, ou de manière passablement obscure.

 

L’entreprise bienvenue de L’Éveilleur, via David Vincent, éditeur associé à L’Arbre Vengeur (où l’on trouvait déjà l’excellent recueil d’Algernon Blackwood L’Homme que les arbres aimaient, ainsi que, peut-être davantage dans l’esprit du volume qui nous intéresse aujourd’hui, La Chose dans la cave de David H. Keller), nous permet ainsi de redécouvrir l’œuvre fantastique de Henry S. Whitehead, concrétisant avec, espérons-le, davantage d’ampleur et de retours, une première initiative de traduction quelque peu ésotérique et remontant à une trentaine d’années (chez Crapule ; au traducteur Gérard Coisne, décédé en 1992, on pouvait y associer François Truchaud et Jean-Michel Nicollet...).

 

Précisons d’emblée, puisque nous en sommes aux aspects éditoriaux, que La Mort est une araignée patiente est un fort joli ouvrage – émaillé de beaux documents, des photographies d’époque essentiellement, qui sont autant d’outils bienvenus pour prolonger l’ambiance admirable des sept nouvelles ici compilées ; côté paratexte, il faut d’ailleurs mentionner l’utile et juste préface de David Vincent, qui livre aussi en fin d’ouvrage un bref texte davantage en forme de pochade, et de nombreuses notes du traducteur, souvent intéressantes, tout particulièrement quand elles traitent des subtilités de la langue créole et, bien sûr, du vaudou...

 

Mais patience – restons en pour l’heure à cette idée d’un Lovecraft passeur (chassez le naturel nébalien...).

 

Pour qui s’intéresse au gentleman de Providence, le nom de Henry S. Whitehead n’est pas inconnu. Ainsi, sans trop creuser dans la biographie des deux auteurs, on peut relever la nouvelle « Bothon », semble-t-il signée Whitehead, mais parfois attribuée aux deux auteurs en collaboration, même si cela a pu faire débat ; je ne m’engagerai pas plus avant, n’ayant plus le moindre souvenir de cette nouvelle que j’avais forcément lue… mais il y a bien trop longtemps.

 

Mais c’est là plus un symptôme qu’autre chose. L’essentiel, c’est que les deux auteurs s’appréciaient et, oubliez le « Reclus de Providence » de la légende, se connaissaient : Lovecraft avait rendu visite à Whitehead, et en avait alors dressé un portrait étonnant – celui de ce religieux (il était pasteur épiscopalien) d’allure athlétique, qui pouvait jurer comme un charretier et paraissait exempt de toute bigoterie… et qui, bien sûr, prisait la littérature fantastique, et avait commis dans le registre des réussites notables – essentiellement, comme de juste, dans le célèbre pulp, aujourd’hui mythique, Weird Tales.

 

En fait, Whitehead faisait pleinement partie d’une sorte de « communauté » de Weird Tales, où Lovecraft jouait peut-être un rôle de pivot. Les deux hommes, inévitablement, étaient en correspondance, d’ailleurs… même si pour une période fort brève, entre 1930 et 1932 : les échanges épistolaires s’interrompent brutalement avec le décès de Whitehead, à l’âge de 50 ans. Rétrospectivement, on en ferait le premier tragique décès de cette communauté étonnamment unie : en 1936, quand Lovecraft serait bouleversé par le suicide de Robert E. Howard, autre star du pulp, et se répandrait dans sa correspondance sur le drame, le souvenir du décès de Whitehead ressurgirait, et le liant unissant ces divers auteurs n’en est que plus assuré.

 

Mais voilà : si Lovecraft et Howard ont tous deux bénéficié, à titre posthume, d’une reconnaissance sans commune mesure et sans doute pour eux inenvisageable, ce n’est pas le cas de Whitehead – et de bien d’autres. Revenir sur la bibliographie de l’auteur n’en est que plus appréciable, car il avait bien sa patte, sa singularité, et un talent certain, justifiant bien l’appréciation flatteuse de Lovecraft.

 

Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas : les textes ici compilés n’ont rien de lovecraftien, Whitehead œuvre dans un tout autre registre ; certes, il est difficile de retenir un sourire de connivence à la description de la statuette d’un « dieu-poisson » dans « La Chambre des spectres », nouvelle publiée dans Weird Tales… en 1927 ; mais sans doute ne faut-il pas y attacher trop d’importance ?

 

VOODOO PEOPLE ?

 

C’est que les vraies préoccupations de Whitehead sont ailleurs – et directement liées à sa biographie. En effet, la vocation religieuse du futur auteur de contes fantastiques l’a amené à exercer en tant que pasteur épiscopalien dans les Îles Vierges, ces trois îles des Petites Antilles proches de Haïti, anciennement danoises et tout récemment passées sous le protectorat des États-Unis. Whitehead y séjourne régulièrement entre 1921 et 1929, et développe un goût prononcé tenant de la fascination pure pour ces îles tropicales et leur culture entre deux mondes. Forcément, l’amateur de récits « weird » autant que l’homme d’Église ne pouvait qu’être intrigué par cette spécificité créole : le vaudou…

 

Il n’est certes pas le seul – et son cas appelle à la comparaison avec un autre écrivain contemporain, William Seabrook, dont le livre The Magic Island, en 1929, initie grandement le public anglo-saxon à la matière vaudoue (haïtienne, en l’occurrence). Mais Whitehead ne l’a pas attendu : 1929, c’est la dernière année de son service aux Îles Vierges, où il s’était rendu dès 1921 ; et s’il cite volontiers Seabrook et son livre dans plusieurs des nouvelles ici compilées, comme une référence connue et peut-être même une forme ultime d’argument d’autorité, il peut néanmoins se baser avant tout sur sa propre expérience pour bâtir ses récits fantastiques évocateurs du vaudou.

 

Et des fantasmes qui l’accompagnent ? L’expérience de l’auteur a beau être de première main, elle n’est pas exempte de préjugés : pour le pasteur épiscopalien, il y avait forcément quelque chose de satanique dans les curieux rites des Noirs des Îles Vierges… Aussi ne comprend-il peut-être pas toujours si bien que cela ce dont il traite dans ses récits ? Pour autant, et paradoxalement peut-être, puisqu’en s’exprimant dans un registre fictionnel, il se montre sans doute moins sensationnaliste que Seabrook et ses « histoires vraies », et peut-être plus fin dans son appréhension de cette culture si déconcertante – témoignant à maintes reprises d’une curiosité sincère que les préjugés de sa vocation n’entachent finalement pas tant que cela : Lovecraft l’athée l’avait noté, Whitehead n’avait absolument rien d’un bigot.

 

D’ailleurs, à cet égard, il faut sans doute dépasser le seul cas du vaudou : dans ces récits, et semble-t-il nombre d’autres encore, Whitehead dépeint avec brio une société en forme de microcosme bien singulier, et qu’il connaît par le menu pour y avoir longtemps vécu : les Îles Vierges, dans les nouvelles de Whitehead, sont incroyablement vivantes et « authentiques », vaudou ou pas.

 

Enfin, le thème vaudou… doit sans doute être relativisé. Car si Whitehead en use abondamment – ici, c’est notamment le cas dans les nouvelles « Jumbee », « Passion sous les tropiques », « Le Taureau noir » et « L’Apparition d’un Dieu » –, il peut aussi, assez souvent, se contenter d’en faire un matériau d’ambiance, pour tirer le récit dans d’autres directions. D’ailleurs, et ce n’est pas la chose la moins surprenante de ce surprenant recueil, il y adopte régulièrement un ton « rationaliste » ; il ne faut pas entendre par-là, chose que Lovecraft détestait, que Whitehead donne en définitive une explication « réaliste » et tristement banale aux phénomènes étranges qu’il décrit tout d’abord, mais qu’il entend d’une certaine manière sublimer le fantastique par la science – même la science grotesque –, au point que certains de ces récits, pour relever clairement de l’épouvante, trouvent sans doute davantage à s’associer au registre SF naissant, ou au moins au courant dit « weird science », qu’au fantastique plus conventionnel façon « ghost stories » ; c’est particulièrement sensible, ici, dans « Cassius » et « L’Apparition d’un dieu », deux textes de 1931 qui se ressemblent beaucoup dans le fond sinon dans la forme (Lovecraft adorait « L’Apparition d’un dieu », pour lui le chef-d’œuvre de Whitehead), mais c’est aussi une dimension surprenante du « Taureau Noir », pourtant à maints égards la nouvelle la plus « vaudoue » du recueil.

 

LE CADRE : LES ÎLES VIERGES

 

Les sept nouvelles composant La Mort est une araignée patiente (titre renvoyant à un dicton créole) partagent donc un même cadre, et parfois aussi quelques personnages – procédé qui ajoute à la densité de l’ambiance, et qui confère au recueil, comme de juste… de faux airs de toile d’araignée.

 

Géographiquement, le cadre est donc celui des Îles Vierges – un archipel des Petites Antilles, en fait marquant la séparation entre Grandes Antilles et Petites Antilles, à l’est de Haïti et Porto Rico ; plus précisément, il s’agit des trois possessions autrefois danoises que sont Saint-John (52 km²), Saint-Thomas (83 km²) et enfin, plus loin (en fait, au point de ne pas vraiment faire partie du même archipel), Sainte-Croix (207 km²) ; un tout petit territoire donc, mais avec une culture qui, pour baigner dans le climat général des Caraïbes, et plus particulièrement des Antilles anglophones, a cependant une identité qui lui est propre.

 

La région a par ailleurs été disputée par les puissances colonisatrices, et son histoire à cet égard a été quelque peu tumultueuse : les Caraïbes en ont chassé les Arawaks avant que Christophe Colomb ne les « découvre » (et les nomme) ; les Espagnols ne s’y sont semble-t-il pas attardés, mais les Français et les Anglais s’y sont affrontés ; pourtant, dès le XVIIe siècle, ce sont en fait les Danois, que l’on n’associe généralement guère à l’entreprise colonisatrice (moi, du moins, et Groenland excepté, bien sûr – mais de la présence danoise aux Antilles, je confesse, moi l’ignare, que je ne savais absolument rien), qui s’y sont installés et maintenus ; en 1917, et donc tout récemment quand Whitehead s’y rend puis écrit à leur propos, ces « Indes occidentales danoises » ont été achetées au Danemark par les États-Unis (pour 25 millions de dollars), qui en ont fait un protectorat.

 

Sur le plan historique, Whitehead navigue entre l’époque qui lui est immédiatement contemporaine et l’occupation danoise encore récente – il peut remonter, assez régulièrement, au milieu du XIXe siècle disons, pour donner une sorte de profondeur historique à ses récits des années 1920.

 

Mais, bien sûr, la dimension essentielle à cet égard renvoie à la traite négrière… C’est bien l’esclavage qui a constitué la société si particulière des Îles Vierges – les esclaves noirs venus de « Guinée » (terme entendu de manière générale pour désigner leur berceau africain) y ont toujours, après l’abolition, un statut fondamentalement inférieur, on ne s’en étonnera pas, et les relations des Blancs avec eux en sont forcément marquées : ici, les Noirs sont des domestiques ou des « serviteurs » de tout ordre, et leur situation n’a pas forcément beaucoup évolué. Face à cette aristocratie d'héritage blanche, ils se singularisent par l’emploi de la langue créole, qui participe peut-être de cette domination – et aussi, donc, par le vaudou.

 

Mais le terme « créole » doit aussi être envisagé différemment – en fait, il y a là une ambiguïté, le mot pouvant désigner des choses bien différentes selon la langue qui l’emploie (les esclaves et leurs descendants, leur seul langage, les Blancs nés dans ces colonies, les seuls métis...) ; ce qu’il faut peut-être en retenir, c’est qu’il y a déjà une part de métissage dans cette société – part plus ou moins bien acceptée, mais le fait demeure que la société des Îles Vierges compte nombre de dominants qui ont du « sang noir » dans les veines ; d’où cette hiérarchisation distinguant plusieurs statuts comme « plus ou moins noirs » : on distingue ainsi les octavons, qui ont un huitième de « sang noir »…

 

Ces métis jouent peut-être un rôle tout particulier dans les nouvelles compilées dans La Mort est une araignée patiente, dans la mesure où s’y déploie le thème d’une sorte de « contamination » du vaudou : celui-ci est censé être propre aux Noirs – leur culte dégénéré, en tant que tel guère problématique : il suscite très certainement des fantasmes, mais le laissez-faire domine. Toutefois, dans cette optique, un jumbee ne peut qu’être noir, et un Blanc ne peut pas se livrer au vaudou – ou plutôt ne le devrait pas… mais certains le font, et c’est une bonne part du problème.

 

Pour l’anecdote, rappelons que c’est en 1932, l’année même de la mort de Henry S. Whitehead, que sort le film Les Morts-vivants, signé Victor Halperin, et avec en guise de star à l’affiche Bela Lugosi, film plus connu sous son titre original White Zombie, et dont c’est tout le propos… Outre que c’est aussi la première apparition du zombie au cinéma, semble-t-il. Si le cadre n’est pas tout à fait le même, je suppose qu’il y a tout de même une parenté marquée permettant d’appréhender l’ambiance si particulière des nouvelles ici compilées – et peut-être en va-t-il de même, un peu plus tard, pour l’excellent Vaudou de Jacques Tourneur (ou I Walked With a Zombie, en VO, mais pour le coup privilégions le titre français…).

 

Mais c’est justement un aspect tout particulièrement intéressant de La Mort est une araignée patiente, car il témoigne donc de la curiosité sincère de l’auteur pour ce monde étrange du vaudou – une curiosité où la méfiance le dispute certes à la fascination… Mais si l’homme d’Église soupçonne donc la patte du diable dans ces cultes barbares (dont il ne mesure probablement pas la part de syncrétisme, puisque la foi chrétienne y a en fait sa part ; mais le pasteur est forcément un peu manichéen en l’espèce), tout en proclamant à la face du monde que Dieu l’a toujours emporté, l’emporte encore et l’emportera toujours sur « le Serpent de Guinée » auquel il assimile Damballa Oueddo avec des connotations diaboliques qui n’ont pas lieu d’être, le fait demeure : il est séduit par ce monde obscur… Dimension qui se reporte sur ses personnages, aristocrates locaux tout disposés à s’encanailler dans le curieux sous-monde de leurs domestiques.

 

CANEVIN ET AUTRES

 

Les nouvelles de Whitehead situées dans les Îles Vierges ne se contentent en effet pas de partager ce cadre, mais, régulièrement, font appel aux mêmes personnages – ce qui participe de l’unité du recueil en même temps que de sa singularité.

 

De ces personnages, le plus important et de loin est Gerald Canevin, narrateur de plusieurs de ces nouvelles – mais narrateur selon les principes de construction propres à l’auteur, qui aime en fait jouer de structures alambiquées pour narrer ses contes macabres : en fait, Canevin est un témoin et un passeur – il est celui auquel on raconte une histoire, histoire qu’il nous raconte ensuite à nous lecteurs ; procédé pas forcément très original en tant que tel, mais Whitehead en use avec astuce, pour un résultat qui a quelque chose d’assez ludique ; en fait, c’est régulièrement pour lui un moyen d’injecter une certaine dimension humoristique à ses récits fantastiques éventuellement grotesques. En tant que tel, Canevin est un peu un personnage « en creux », mais il ne manque pas d’intérêt pour autant – surtout, sans doute, dans la mesure où il constitue souvent un alter-ego de l’auteur : il partage son milieu, sa culture, et sa curiosité pour le folklore des anciens esclaves ; dans la dernière nouvelle du recueil, « L’Apparition d’un dieu », de manière explicite, Canevin est présenté comme un écrivain (amateur ?) de nouvelles fantastiques, toujours prêt à piocher dans les événements étranges dont il a connaissance pour élaborer des récits d’autant plus plaisants qu’ils sont sinistres…

 

Dans cette optique, il est associé à un autre personnage récurrent, le Dr Pelletier, savant chirurgien affilié à la Marine américaine. Le bon docteur, un peu bedonnant et qui a ses manies, pourrait représenter dans ce contexte la voie de la raison… mais, en fait, son attitude louvoie entre rationalité et surnaturel : sans aller jusqu’à exprimer une forme de « défaite de la science », il est un outil bien pratique pour révéler que le monde a ses mystères, que la science n’explique pas – ou pas encore… Dès lors, il confère un vernis supplémentaire d’authenticité aux explications « rationalisantes » de Whitehead portant sur tel ou tel phénomène incompréhensible ; dans cette optique, la science la plus « officielle » peut s’accommoder de dérives vers la pseudo-science, pour aboutir le cas échéant à un résultat « grotesque », mais dans le bon sens du terme – et donc de manière parfaitement délibérée.

 

D’autres noms sont récurrents dans ces nouvelles, par ailleurs – on croise à plusieurs reprises la famille Macartney, ou encore Papa Joseph, le papaloi –, mais sans doute de manière plus anecdotique.

 

Tentons maintenant de dire quelques mots de chacune des sept nouvelles de ce recueil… sans trop en dire non plus (oui, je sais...).

JUMBEE

 

« Jumbee » est, relativement, la plus vieille nouvelle du recueil, et a été publiée initialement dans Weird Tales en 1926. Ce récit assez court a surtout pour lui d’introduire des thèmes que, somme toute, les nouvelles ultérieures sauront approfondir et embellir. D’une construction relativement plus simple que les autres nouvelles du recueil, ce récit assume par ailleurs une dimension grotesque à la limite du traitement humoristique, en mettant en avant les dimensions les plus superstitieuses du folklore vaudou des Îles Vierges.

 

Mais la nouvelle, en tant que telle, fonctionne assez bien : bénéficiant déjà de ce beau contexte antillais, elle soulève à peine le voile sur les mystères qui y sont monnaie courante, avec cet omniprésent jumbee, qui demeure largement insaisissable – d’autant que cet esprit mauvais d’un homme qui était mauvais de son vivant paraît osciller entre une certaine dimension spirituelle typique des « ghost stories » et une autre dimension, plus matérielle, palpable, concrète : le zombie, qui en est j’imagine un dérivé.

 

Cela passe bien, mais la suite du recueil est autrement satisfaisante à mes yeux.

 

CASSIUS

 

À l’autre extrémité du spectre (si j’ose dire), « Cassius », une nouvelle bien plus longue – en fait la plus longue du recueil avec, plus loin, « Le Taureau noir », les deux tournent autour de la cinquantaine de pages – est très différente dans le fond comme dans le forme, et d’autant plus surprenante. Il semblerait que ce soit la nouvelle la plus récente du recueil, mais ça se joue à peu de choses : trois d’entre elles datent de la même année 1931… Je relève par contre qu’elle a été publiée dans Strange Tales, et non Weird Tales, ce qui en fait une exception, et j'y reviendrai.

 

Dans ce récit, la dimension grotesque est systématiquement mise en avant, au point où l’exercice devient sacrément périlleux – et pourtant Whitehead s’en tire très bien, sans doute avec un sourire en coin, qui infuse dans son récit des Îles Vierges, d’allure forcément vaudoue, une trame « weird science » d’une certaine manière convenue, mais qui gagne pourtant à être ainsi traitée dans ce cadre si singulier et que l’auteur rend merveilleusement vivant.

 

Nous y suivons un ancien esclave persécuté par une « bête » insaisissable, et qui n’en est que plus terrifiante. Son bon maître et ses compagnons enquêtent… et sont bien obligés de constater que le vaudou, coupable tout désigné, n’a en fait peu ou prou rien à voir avec cette affaire. C’est très bien fait, très efficace – pour un résultat relevant de ce qu’on qualifierait plus tard de réjouissante série B… à ceci près que le cadre de l’aventure, minutieux et authentique, tire clairement le bilan vers la série A. Un texte surprenant, et décisif à cet égard dans l’orientation du recueil (quand bien même c’est donc un biais à en juger par la chronologie des textes) : le cadre n’impose pas ses thèmes, quand l’auteur est habile, et Whitehead a plus d’une corde à son arc !

 

LA MALÉDICTION DE TRANCRÈDE

 

Parfois proche à première vue de « Cassius », avec là aussi une petite bestiole meurtrière autant qu’insaisissable, « Black Tancrede » (première publication dans Weird Tales en 1929), là encore en équilibre instable sur la corde raide, joue à son tour des attentes du lecteur, pour mieux le balader. Le thème central du terrible châtiment infligé longtemps auparavant à un esclave rebelle oriente tout à la fois le récit vers une classique vengeance posthume, tout autant une malédiction affligeant un lieu, et vers le traitement vaudou… à plus ou moins bon droit.

 

Je suppose que cette nouvelle ne peut plus totalement être prise au sérieux depuis que La Famille Addams est passée par-là, mais elle fonctionne pourtant très bien – et, jusque dans son grotesque affiché, elle n’est pas sans susciter quelques frissons d’autant plus agréables qu’ils sont paradoxaux…

 

LA CHAMBRE DES SPECTRES

 

Suit « The Shadows » (première publication dans Weird Tales en 1927), évoquée plus haut pour être la seule nouvelle du recueil qui, délibérément ou pas, semble avoir au moins un vague lien avec la matière lovecraftienne.

 

Au-delà de ce seul trait des plus discutable, c’est de toute façon une nouvelle à part dans le recueil – ou du moins qui tranche passablement sur les précédentes. En effet, si le cadre demeure bien sûr celui des Îles Vierges, l’ambiance est tout autre, me semble-t-il, surtout dans la mesure où c’est davantage entre Blancs que se joue l’intrigue. Certes, il y a sans doute cette idée du Blanc qui aurait fricoté avec des puissances interdites qu’il aurait mieux valu pour lui laisser en paix… et qui en paie nécessairement le prix.

 

Mais cette histoire de l’écho d’une mort atroce, passant par le biais étonnant mais pertinent de l’homme aux visions hallucinées qui dessine ses hallucinations pour les confronter, sinon à la réalité, du moins aux souvenirs que d’autres en ont, fonctionne tout à fait, non sans humour là encore, mais de manière peut-être plus pince sans rire ou so British que dans les textes qui précèdent, en contrepoint à la terreur des aperçus les plus inconcevables d'un sombre passé.

 

PASSION SOUS LES TROPIQUES

 

« Sweet Grass » (première publication dans Weird Tales en 1929 – mais pourquoi ce titre français barbaracartlandesque ?), après les bifurcations des nouvelles précédentes jouant de l’ambiguïté sur la dimension vaudoue des phénomènes étranges rapportés, introduit une nouvelle orientation du recueil où le vaudou est plus authentiquement présent – mais autorise autant de traitements différents.

 

Difficile, sans doute, de parler ici d’horreur. Voire absurde… Le surnaturel y a bel et bien sa part, mais les implications sont bien moins terribles que dans le reste du recueil.

 

En fait, le titre français barbaracartlandesque a certes un minimum, même vraiment minime, de justification, dans la mesure où la nouvelle traite avant tout de la rivalité amoureuse de deux femmes, que la jalousie peut porter aux pires extrémités… si on lui en laisse le temps : l’héroïne (puisque c’est au fond elle qui compte vraiment, et non son mari falot qui occupe pourtant le devant de la scène), une Macartney (nom qui reviendra par la suite, et associé systématiquement à des aristocrates écossais exilés dans les Antilles mais d’un naturel quelque peu « rude »), remet à sa place (devinez laquelle ?) une métisse insupportablement belle, mais que l’honorable époux avait pourtant rejeté – son unique trait d’héroïsme personnel. Bien sûr, elle ne pouvait se contenter d’être belle : il fallait qu’elle soit aussi fille de sorcière, sinon sorcière elle-même...

 

C’est au mieux anecdotique, pour le coup. Pas désagréable, mais tout sauf inoubliable. Dans ce registre un peu mineur, « Jumbee » fonctionnait mieux, mais la plupart des autres textes sont de toute façon bien meilleurs...

 

LE TAUREAU NOIR

 

Suit une longue nouvelle – la plus longue avec « Cassius », donc – que je trouve assez problématique ; et pas uniquement parce que la bibliographie semble renvoyer à deux textes originaux (?), « Black Terror » et « The Black Beast » (1931 de toute façon ; une révision ?). Elle contient de très bons moments, mais aussi quelques passages plus… déconcertants ; c’est peut-être, de ce recueil, le conte qui use le plus à fond de la thématique vaudoue, ce qui lui confère une unité particulière… mais ce récit « d’après anecdote authentique » me paraît aussi souffrir de quelques failles narratives, des imprécisions sinon des « trous » à proprement parler.

 

Sans doute faut-il aussi noter que c’est, de La Mort est une araignée patiente, la nouvelle où le racisme, sans doute inévitable dans pareil contexte (et d’autant plus que Whitehead opère ici un long flashback : si la narration globale se situe dans les années 1920, l’essentiel de la nouvelle réside dans une longue lettre censément écrite dans les années 1870, sauf erreur – et donc dans les Indes occidentales danoises), s’exprime le plus, au-delà disons de la seule domination « évidente » des autres récits, portés sur la condescendance à l’égard des Noirs superstitieux, ces « grands enfants », et ce de deux manières : d’une part en incarnant le Mal dans le demi-frère de l’auteur de la lettre, élevé exactement dans les mêmes conditions, mais qui avait pour seule différence avec l’honorable héros d’être un métis ; d’autre part en mettant en scène une séance de torture d’un papaloi par un flic danois façon « Dirty Harry », dont l’épistolier déplore la cruauté mais sans rien faire pour l’en détourner…

 

Peut-être ne faut-il pas s’y attarder – je ne le mentionne qu’ « au cas où »… Mais la nouvelle me paraît problématique au-delà : en mettant en scène les conséquences inattendues d’un « baptême vaudou », la nouvelle brille longtemps dans ce dangereux numéro d’équilibriste du traitement grotesque, dont elle se sort à nouveau très bien ; le ridicule de la situation, propice au rire, avec ce taureau qui a investi le coquet salon d’une belle bâtisse coloniale, n’interdit en rien le frisson, rationnel ou pas – d’autant plus, sans doute, dans la mesure où le lecteur comprend très vite le fond de l’affaire, évident à vrai dire, là où l’épistolier et son compagnon tortionnaire sont totalement ingénus ; en fait, la torture du papaloi n’en est que plus atroce…

 

Cela fonctionne sur la durée – mais la fin ne m’a pas convaincu. Faire durer le plaisir, si j’ose dire, c’était bien vu, mais la nouvelle, longtemps bavarde donc, se montre finalement imprécise… et quelque peu terne dans sa conclusion. La nouvelle n’est pas mauvaise dans l’absolu – puisqu’elle est bonne sur l’essentiel de sa longueur. Mais, en définitive, j’ai l’impression qu’il y manque quelque chose. Quoi ? Ben, j’en sais rien – demandez au taureau, peut-être que…

 

L’APPARITION D’UN DIEU

 

Reste une dernière nouvelle, « The Passing of a God » (première publication en 1931 dans Weird Tales), celle donc que Lovecraft admirait par-dessus tout, et le fait est qu’elle est très bonne. En matière de numéro d’équilibriste, expression revenue plusieurs fois dans cette chronique, c’est sans doute la réussite la plus flagrante.

 

Dans le fond, cette nouvelle est très, très proche de « Cassius », publiée la même année mais dans un pulp concurrent, Strange Tales ; ce qui n’a peut-être rien d’innocent, du coup : recyclage d’un même thème, adapté à un lectorat différent ? Je n’en sais rien. Mais si « Cassius » était à sa manière une réussite, « L’Apparition d’un dieu » l’est probablement plus encore, et dans un registre autrement subtil. Peut-être surtout dans la mesure où cette nouvelle rassemble tous les procédés précédemment envisagés ? Mais pour en tirer quelque chose d’autre encore, et singulier – comme un phénomène d’émergence ?

 

Le vaudou et la curiosité des hommes blancs à son sujet (le narrateur Canevin dont il est ici précisé qu’il est auteur de nouvelles fantastiques, mais aussi son comparse le Dr Pelletier, qui narre véritablement l’affaire, et la victime de ladite affaire – à supposer qu’il s’agisse d’une victime) occupent une place centrale dans le récit, mais la dimension « scientifique » ou « pseudo-scientifique » de « Cassius » est traitée ici sur un mode plus « sérieux » ; aussi, si le grotesque est toujours de la partie, le propos est finalement tout autre – et l’effet produit sur le lecteur de même. Le mariage entre ces diverses dimensions fonctionne à merveille. Et s’il ne s’agit peut-être pas, là non plus (à l’instar de « Passion sous les tropiques »), d’une histoire d’horreur à proprement parler, elle est assurément déconcertante – et donc essentiellement « weird ».

 

J’ajouterais que cette nouvelle contient le meilleur personnage du recueil, en la figure étonnante de Carswell, la « victime » ; un citoyen américain qui se sait condamné par un cancer et plaque tout pour vivoter dans les îles, où il se retrouve… au point d’en obtenir une bien étrange mais non moins réconfortante rémission, qui est à vrai dire tout autant rédemption, même si sur un mode paradoxal. D’où cette ambiguïté savoureuse : si Whitehead force le trait concernant Canevin, qu’on a plus que jamais envie de lui assimiler, n’est-il pas tout autant, voire bien davantage, Carswell ? Cet Américain blanc qui s’adapte aux Îles Vierges, et dont la curiosité pour le monde qui l’entoure, même noir, même vaudou, lui permet de toucher à quelque chose que les préjugés si communs de ses semblables leur prohibent tristement…

 

Entre vaudou et « weird science », aussi grotesque que profonde, tout à la fois légère et sérieuse, distrayante et édifiante, « L’Apparition d’un dieu » est bien à la hauteur de sa réputation.

 

BILAN

 

Je n’irais certainement pas jusqu’à qualifier La Mort est une araignée patiente de chef-d’œuvre inoubliable – mais le recueil est assurément de bonne tenue, justifiant que l’on ne laisse pas son auteur dans l’oubli.

 

Et c’est donc une très belle idée que cette compilation, moyen de choix de redécouvrir un auteur singulier, qui a su exprimer son art si complexe en puisant dans sa vie même pour un résultat admirable de maîtrise, entre frissons et connivence amusée. Le recueil a aussi pour lui de surprendre régulièrement – car Whitehead n’est pas toujours là où on l’attend, et tant mieux le plus souvent.

 

Mais s’il est un point où il brille systématiquement, c’est bien dans la description sensible et juste, curieuse voire érudite aussi, de ce très beau cadre des Îles Vierges. On cite souvent, de Lovecraft, l’ouverture de « L’Image dans la maison déserte », nouvelle de 1920 où notre hardi gentleman de la Nouvelle-Angleterre étale ses préjugés en faisant de ladite Nouvelle-Angleterre le seul pays au monde à satisfaire pleinement les attentes des « épicuriens de la terreur » ; je crois qu’il a eu le temps de changer d’avis par la suite, en lisant des collègues habiles dans leur traitement « régionaliste » du « weird » – son correspondant Henry S. Whitehead, si tôt disparu, en fait assurément partie ; et ses Îles Vierges, curieuses et séduisantes, oscillant entre deux mondes, sont à l’évidence un cadre de choix et qu'il a superbement rendu.

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (06) - conclusion

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (06) - conclusion

Sixième et dernière séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme, larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici, la première séance , et la précédente séance .

 

Je maîtrisais. Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, et Masasugi Takemura, l’ancien soldat.

 

I : SUR LA ROUTE


[I-1 : Yasumori : Gen] Yasumori est encore sous le choc de sa rencontre avec un fantôme, et le groupe avance plus lentement, à son rythme. Mais, à vrai dire, tous sont pour le moins perplexes, et inquiets quant à l’avenir : la perspective d’affronter une créature aussi puissante et rusée que le kitsune Gen est pour le moins déprimante – mais ils n’ont pas le choix ; l’esprit lui-même le leur a confirmé, en leur adressant, porté par un petit chien en kimono, un faire-part moqueur pour un mariage qui sera célébré dans la forêt de Koryo

 

[I-2 : Yasumori, Takemura, Hideto : Sekine Senzo ; Gen] En chemin, ils échangent, mais de manière somme toute peu constructive, sur les moyens dont ils disposent pour mettre fin à la malédiction. Il y a l’optique martiale : affronter et tuer le kitsune. Mais, parmi eux, seul Takemura est en mesure de véritablement se battre – parce qu’il a été soldat, si c’est dans une autre vie, et parce qu’il a en main un sabre « magique »… celui-là même, en fait, que Gen a maudit. À l’évidence, une approche aussi brutale relève peu ou prou du suicide, et les chances de l’emporter, pour le vieil homme, sont infimes… « Piéger » le kitsune, quel que soit le sort que les aventuriers lui réservent ensuite, s’annonce tout aussi difficile : il est après tout nécessairement rusé, et bien plus qu’eux, ce renard à neuf queues qui sévit depuis des siècles, sinon des millénaires… Ceci étant, ils discutent des méthodes récurrentes colportées dans le folklore, et Hideto, notamment, suppose que préparer un de ces plats aux haricots rouges dont les kitsune raffolent tant pourrait, dans une certaine mesure, les aider… Sinon, jouer de la carte surnaturelle ? Ils ne sont guère religieux – et l’onmyôji Senzo est plus taciturne que jamais : il n’ose certainement pas le dire, mais est bien conscient, ainsi que ses compagnons de route, que le yôkai est largement au-dessus de ses compétences… Faire jouer un esprit contre un autre apparaît impensable – même s’ils passent quelque temps à envisager ce genre d’hypothèses, Hideto s’interrogeant notamment sur les relations entre tanuki et kitsune ; mais ils n’ont de toute façon pas de ces ratons-laveurs aux testicules proéminentes sous la main... Yasumori s’interroge toujours sur les éventuelles affiliations élémentaires de l’esprit – l’eau, le feu… –, mais ils ne savent toujours rien de tout cela, et pas même si cela aurait la moindre utilité…

 

[I-3 : Yasumori, Ayano, Hideto, Takemura : Gen, Shim Na Yung, Someyo, Akiharu, Aki, Yôko, Itô] Pourtant, au fil de la marche, un semblant de plan, d’un ordre différent, commence à s’esquisser : tous ont remarqué que les interventions de Gen, et ce dès l’origine même de la malédiction (son alliance avec la princesse coréenne Shim Na Yung), étaient souvent en rapport avec des mariages ratés – celui entre Someyo et Akiharu, qui devait avoir lieu à Kengo mais a été retardé par la mort d’Aki ; à Hizotachi, le mariage entre Yôko et Itô, annulé du fait de la disparition de ce dernier ; les fiançailles rompues qui ont dégénéré en guerre à Ashiga Tomo ; la jeune femme enceinte laissée à demi morte au bord de la route, avant le village de Sagara ; le couple de fantômes qu’ils ont croisé à peine quelques heures plus tôt… Sans compter bien des ruminations sentimentales à chacune de leurs étapes, qui auraient pu déboucher sur un mariage, mais ne l’ont pas fait… Yasumori, tout particulièrement, y songe – et la charmante et cynique jeune fille, aux motivations incertaines pour les autres, et peut-être aussi pour elle-même, se demande s’il ne serait pas possible de mettre fin à la malédiction en organisant le mariage de Gen… avec elle-même. Séduire le kitsune s’annonce certes difficile, mais elle y croit, bzarrement, et l’idée fait sens pour les autres également – d’une manière ou d’une autre, cette approche, aussi folle soit-elle, paraît plus satisfaisante que toutes les autres… Ayano aussi y songe – mais indirectement : peut-être son art théâtral pourrait-il leur venir en aide ? Se dessine l’idée d’une ample cérémonie, où le mariage de Gen et Yasumori passerait aussi par une représentation théâtrale originale d’Ayano ; les plats à base de haricots rouges chers à Hideto y auraient également leur place… et, en dernier ressort, Takemura serait là, la main sur le sabre maudit. Impossible de définir un plan plus concret pour l’heure, mais, en chemin, tous réfléchissent à cette nouvelle manière d’envisager le problème.

 

II : UNE HALTE DANS LES RUINES

 

[II-1 : Yasumori] Au bout de quelques heures de marche, les aventuriers commencent à discerner, au loin, des traces d’habitation – quelques maisons aux contours vaguement esquissés, surmontées de panaches de fumée : un village dont ils ne connaissent pas le nom, mais qui n’est plus très loin… Mais Yasumori n’en peut plus, littéralement : à vue de nez, il faudra bien deux heures de marche pour arriver à ce village, et elle ne s’en sent clairement pas capable – elle a besoin d’une pause. Les autres veulent bien s’arrêter, d’autant que la malédiction ne les autorise pas à rester trop longtemps dans une communauté humaine, quelle qu’elle soit…

 

[II-2 : Takemura, Ayano] Takemura et Ayano, qui ont les yeux les plus perçants, repèrent des sortes de ruine à proximité, à la lisière des bois de plus en plus omniprésents. Difficile de dire ce dont il s’agissait, mais il y a bien de la pierre – un vieil ermitage, peut-être ? Voire les débris d’un petit sanctuaire antique ? Ils se rendent sur place… et découvrent alors que les lieux sont occupés : surgissent cinq hommes armés, mais de nature bien différente – quatre paysans, en fait, visiblement guère rompus aux armes et terrifiés à l’idée de se battre (trois brandissent maladroitement des sortes de machettes, tandis qu’un archer, qui semble plus sûr de lui, reste en retrait), et sans doute forcés de suivre un rônin d’allure sévère, qui dirige les opérations – peut-être chargé de la défense du village à proximité ? Le rônin, d’un geste de son sabre, donne l’ordre aux paysans d’attaquer – et ceux-ci obéissent, criant pour se donner du courage mais tremblant de tous leurs membres.

 

[II-3 : Takemura, Yasumori, Hideto, Ayano] Deux paysans se ruent sur Takemura, qui s’était le plus avancé ; le vieux soldat en immobilise un sans même y penser, désormais trop blessé pour combattre, mais pas assez pour en mourir. Yasumori, de son côté, a pu blesser un troisième paysan qui s’avançait sur elle en lui logeant une flèche dans le bras. À ce spectacle terrible, témoignage éloquent de ce que la partie est jouée, le deuxième paysan à s’être lancé sur Takemura recule, tétanisé d’horreur, et fuit bientôt le champ de bataille en hurlant. Le rônin est furieux, mais entend conserver sa dignité : il marche sur Takemura d’un pas inflexible ; mais il a trop fixé son attention sur le vieux soldat, le seul qu’il percevait comme une menace – or Hideto et Ayano, le premier avec ses fléchettes empoisonnées, la seconde en s’emparant de pierres qu’elle lui jette à la figure, ralentissent son approche… Sa dignité est une pose : ce samouraï déchu n’est pas homme à se contenir. Excédé, il change de cible : Ayano est la plus proche… Il lui adresse un coup vicieux, que la marionnettiste esquive de justesse ; mais Takemura surgit dans le dos du rônin, et le fend en deux : contre ce combattant-là, il n’a pas retenu ses coups, à la différence de ce qu’il avait fait pour les paysans…

 

[II-4 : Ayano : Gen] Le dernier d’entre eux, l’archer, n’a quasiment rien fait durant le bref assaut : il avait encoché une flèche, était grimpé sur un muret… mais il décide alors de lâcher l’affaire. Littéralement : il jette son arc ! Puis il s’éloigne de la scène du combat en maugréant : « Ces manchots, impossible d’en tirer quoi que ce soit... » Ayano court après lui… alors que les neuf queues du kitsune jaillissent soudain de ses vêtements ! Mais Ayano n’a pas le temps de l’atteindre ; Gen excédé touche nonchalamment un arbre de la main, et disparaît dans le tronc… Toutefois, Ayano prend bien soin d’inspecter l’arbre – et remarque que la magie du kitsune y laisse des traces particulières, qu’elle sera en mesure de reconnaître plus tard, si jamais… Un moyen de pister le renard ?

 

[II-5 : Yasumori, Takemura : Sekine Senzo] Yasumori, quant à elle, est d’autant plus furieuse qu’elle est épuisée. Elle hurle après les arbres, intimant le renard de venir les affronter ; devant l’absence de réponse, elle s’en prend au paysan qu’elle avait blessé et qui s’était écroulé au sol, elle le roue de coups de pied – Takemura la rejoint et fait en sorte qu’elle cesse, mais elle le repousse, agacée, et s’en prend aussi verbalement à l’inutile Sekine Senzo… avant de s’écrouler : elle qui était déjà fatiguée n’en peut tout simplement plus – elle ne succombe pas à une nouvelle crise cardiaque, non, mais s’adosse à un muret, les yeux las, et se tait…

 

[II-6 : Takemura, Hideto : Gen, Tadakiyo] Takemura interroge les deux paysans blessés, tandis que Hideto leur apporte quelques soins – ils savent que ces pauvres fermiers ne représentent pas une menace, de quelque ordre que ce soit. Le paysan le moins atteint, entre deux suppliques geignardes, explique enfin qu’un marchand de saké était arrivé quelques heures plus tôt dans le village tout proche, et avait dénoncé une bande de brigands qui l’aurait agressé – bande qu’il avait décrite précisément : exactement le groupe des aventuriers. Avec le recul, le paysan ne peut qu’avouer que l’idée que ces gens-là, si disparates et si peu martiaux, soient des brigands, était absurde… Mais sur le moment, ils y ont cru. Le rônin engagé pour la protection du village a pris les affaires en mains, et désigné quatre paysans pour l’accompagner et tendre une embuscade aux brigands, qui, à en croire le marchand de saké, ne tarderaient guère à approcher du village. Et concernant l’archer ? C’était un kitsune ! Oui – mais le paysan ne comprend tout simplement pas ce qui s’est passé le concernant : pour lui, pour tous les villageois, c’était simplement Tadakiyo ! Un des leurs, un paysan du village, qui a toujours vécu avec eux, et savait se débrouiller avec un arc – certainement pas un esprit renard… Mais en parlant du yôkai, le paysan est visiblement terrifié – d’une manière toute particulière, et qui appelle sans doute quelques éclaircissements… Il faut aller au village – quel est son nom, d’ailleurs ? Koryo...

III : LE VILLAGE MAUDIT DE KORYO


[III-1] Le petit village de Koryo est d’une extrême pauvreté – rien de commun avec Kengo ou Hizotachi, pourtant guère riches : les pauvres huttes des fermiers suintent littéralement la misère. Les habitants, d’abord méfiants voire effrayés devant l’arrivée des étrangers, commencent à se montrer quand le paysan blessé accompagnant les aventuriers (celui qui était le plus amoché a dû être laissé en arrière, dans les ruines) dit qu’ils n’ont rien à craindre, et que les nouveaux venus ne sont pas les brigands dénoncés par l’imposteur se faisant passer pour un marchand de saké… Un vieil homme d’allure digne même dans la misère, visiblement le chef de la petite communauté, sort de sa demeure guère plus riche que les autres et présente ses excuses aux voyageurs ; quand on lui explique qu’il reste un villageois blessé dans les ruines, il désigne d’un simple geste de la tête deux hommes pour qu’ils aillent s’en occuper.


[III-2 : Yasumori : Sekine Senzo ; Tadakiyo, Gen] Et concernant Tadakiyo ? Le vieil homme, désolé, se rend à une cabane toute proche, dont il ouvre la porte : à l’intérieur gît le cadavre du paysan habile à l’arc… La population de Koryo, qui multipliait les excuses, sombre encore davantage dans le désespoir, plus que dans la colère – leur village est maudit, le « démon » est revenu pour les faire souffrir de ses mauvais tours… Ils font des gestes étranges, qui les désignent comme chrétiens – sans l’ombre d’un doute aux yeux de Yasumori, qui en avait fréquenté à Nagasaki, et de Senzo, qui s’était intéressé, par pure curiosité intellectuelle, aux croyances étranges des barbares européens…


[III-3 : Sekine Senzo ; Gen] Le vieil homme explique aux étrangers que le village de Koryo, de toute éternité, subit périodiquement les méfaits du « démon » qui réside dans la sombre forêt encerclée de collines de l’autre côté des habitations, et qui marque la fin de cette route ; il se fait parfois oublier quelque temps (quelques années du moins dans le cas présent), mais revient toujours, et les paysans en souffrent. Koryo est maudit, oui – un village en proie aux maléfices du renard ; un village, notamment, où l’on ne peut pas se marier… Ceux qui veulent le faire doivent quitter le village pour exécuter la cérémonie dans un lieu qui s’y prête davantage – c’était vrai avant la conversion des fermiers au christianisme, ça l’est toujours depuis, à cet égard rien n’a changé. De ces jeunes qui partent, nombreux sont ceux qui ne reviennent pas – et on ne peut guère les en blâmer, sans doute… Mais d’autres reviennent – et les anciens restent. Pour prix de leur péchés, ils se doivent de perpétuer le village de Koryo – et c’est leur village, c’est celui de leurs ancêtres : les pires maléfices de Gen ne sauraient les en faire fuir ! Senzo, qui connaît donc quelque peu la spiritualité chrétienne, discute abondamment avec le vieil homme – supposant à bon droit que des siècles à subir le joug de Gen malgré les pratiques cultuelles shintoïstes et bouddhistes, voire les exorcismes qui en découlent, ont pu favoriser la conversion de la petite communauté au christianisme… Senzo obtient d’ailleurs confirmation de ce que les ruines où ils se sont battus étaient celles d’un petit sanctuaire où un ermite, il y a quelques siècles de cela, pensait pouvoir affronter les maléfices du renard… et a perdu la bataille. Mais la conversion, en dépit de tous les espoirs qu’elle avait suscités, n’a au fond rien changé, et, si les paysans s’y tiennent, dans le doute, le fait est qu’ils sont plus fatalistes que jamais. L’onmyôji en apprend aussi davantage sur la petite forêt de Koryo, de l’autre côté du village : c’est un forêt maudite, très dense, coincée entre les collines – la lumière du soleil n’y pénètre qu’à peine, et rôdent dans les bois nombre d’esprits, yôkai de toutes sortes et âmes en peine des innombrables victimes de Gen… dont bien des fiancés n’ayant jamais pu se marier, ou des jeunes époux que le malheur a vite frappés, dans la joie même des cérémonies.

 

[III-4 : Gen] La conversation n’est pas à sens unique : à mesure que le vieil homme, parfois appuyé par ses villageois, évoque la malédiction pesant sur le village de Koryo et la vilenie de Gen, les aventuriers jouent franc jeu, et ne cachent rien de leur situation, de leur propre malédiction. Les villageois ne sont pas le moins du monde méfiants : tout les incite à croire chacune des paroles des aventuriers. Du coup, ces derniers expliquent qu’ils ne peuvent pas passer la nuit au village – mais ils ne s’enfonceront certainement pas dans la foret hantée pour l’heure ! Et l’idée de dormir dans les ruines où Gen vient tout juste de se manifester ne les enchante guère… Les villageois les guident jusqu’à une grange inutilisée à mi-distance : c’est là que s’installe le petit groupe.

 

[III-5 : Hideto, Yasumori, Ayano : Sekine Senzo ; Gen, Shim Na Yung] La fin est proche – tous le savent. Ils sont arrivés à Koryo, et ne pourront pas atermoyer. La discussion reprend donc sur les moyens de se libérer de la malédiction de Gen avec la crainte de devoir livrer bataille sur son terrain… Entrer dans la forêt de Koryo leur paraît suicidaire : ils vont donc tenter d’attirer le kitsune en dehors – peut-être dans les ruines, du bon côté du village ? Mais c’est aussi l’occasion, en dernière extrémité, de revenir sur les idées qu’ils avaient développées en chemin : Hideto pourra certes user de ses gâteaux aux haricots rouges (le village est pauvre, mais il y a néanmoins de quoi cuisiner ce genre d’appâts), mais l’idée de Yasumori, tournant autour de son mariage avec l’esprit renard, s’associe aux projets théâtraux d’Ayano, à la lumière des derniers développements. La marionnettiste a beaucoup d’idées, et se met en place un projet de représentation théâtrale, mêlant marionnettes et « vrais comédiens » (eux-mêmes, en fait), qui consisterait dans un premier temps à mettre en scène l’histoire de Gen et de la princesse Shim Na Yung, dans une perspective d’excuses rituelles pour les méfaits causés par les ancêtres des aventuriers, introduisant le moment venu une offre de « réparation » consistant en le mariage du renard avec la charmante Yasumori. Ayano a bien conscience qu’il lui faudra réaliser une prestation extraordinaire – véritablement brillante, dans le texte comme dans l’exécution : le kitsune ne se contentera pas de moins. Mais elle est persuadée que c’est la meilleure carte à jouer, et le petit groupe l’approuve (dont Maître Senzo, tout disposé à l’aider pour rédiger le texte de la pièce – la conjonction de leurs deux éruditions, si différentes, pourrait aboutir à quelque chose d’intéressant !) –, ainsi que les paysans de Koryo quand ils leur font part de leur plan. Ils décident ensemble de jouer la pièce dans les ruines où ils ont survécu à l’embuscade de Gen, choix accepté là encore par les villageois ; ils fixent enfin la date de la représentation à la prochaine pleine lune, ce qui leur laisse quelques jours pour peaufiner le texte et les accessoires : la première du spectacle sera aussi la dernière, ils le savent très bien – ils n’ont pas droit à l’erreur… Mais, tandis que l’heure de la représentation approche, Ayano et Senzo, travaillant sur le texte, après que la première a conçu des marionnettes adaptées, vêtues de kimonos qu’elle a dessiné et conçu en empruntant à ses propres vêtements et à ceux de Yasumori (les paysans de Koryo sont bien trop pauvres pour disposer d’étoffes de qualité), ont la conviction de faire un bon travail – un excellent travail, même...

 

[NB : Les joueurs, jusqu’alors, n’avaient que rarement eu recours à leurs Points de Destin et Points de Personnage (si ce n’est Yasumori çà et là, et Hideto quand il lui avait fallu adresser le message secret à la forteresse d’Ashiga Tomo assiégée), mais ils lâchent tout au fur et à mesure du déroulement de cette ultime séquence ; je ne vais pas tenir le détail des dépenses, seulement mentionner à l’occasion les résultats les plus brillants : or l’élaboration du texte de la pièce par Ayano et Senzo, pour le coup, relève largement de la réussite exceptionnelle, et, par la suite, Ayano se montrera toujours plus que compétente dans la gestion de la mise en scène, que ce soit au stade de la préparation ou en cours même de représentation, quand la tournure des événements lui imposera d’improviser.]

 

[Ellipse de quelques jours, durant la préparation de la pièce, jusqu’à la pleine lune, date retenue pour la représentation.]

 

IV : LE THÉÂTRE À L’ORÉE DES BOIS

 

[IV-1 : Ayano : Gen] Le grand soir est venu. La nuit est tombée, et la pleine lune dégagée éclaire les ruines où a été montée la scène. Outre le dispositif proprement théâtral, d’autres éléments ont été agencés, dont une table riche en victuailles (autant que faire se peut dans le pauvre village de Koryo, qui a néanmoins sacrifié ses réserves dans l’espoir que la pièce de théâtre mise en scène par les étrangers les débarrasse enfin de Gen), comportant entre autres de ces pâtisseries aux haricots rouges dont raffolent les kitsune… Les villageois viennent ensemble pour assister à la pièce, dont l’ouverture ne tardera plus guère ; en fait, au moment précis où Ayano, plus que jamais maîtresse de cérémonie, assurant le récital de la pièce autant que son accompagnement musical et gérant par le menu tous les détails de la mise en scène, commence à se demander s’il ne faudrait pas commencer, Gen fait son apparition… et sans artifices ou déguisement : il apparaît sous la forme d’un renard bipède vêtu d’un kimono anachronique mais de qualité d’où jaillissent ses neuf queues. Il rejoint d’ailleurs le théâtre sans la moindre débauche d’effets spéciaux, se contentant d’arriver « naturellement », à pieds et sans escorte ; seul petit détail incongru à cet égard : il a emporté avec lui une bûche… Arrivé sur place, il adresse quelques signes de tête polis mais narquois aux paysans terrifiés, fait une halte à la table où sont entreposées les victuailles pour razzier les gâteaux aux fruits rouges, dont il se bâfre littéralement, puis, faisant s’écarter deux villageois dont le vieil homme qui dirige la communauté, il prend place entre eux au premier rang, la bûche entre les pattes : le spectacle peut commencer – il le fait clairement entendre entre deux bouchées de gâteaux, équivalent dans ce cadre d’un mangeur de pop-corn dans une salle de cinéma...

 

[IV-2 : Ayano, Takemura, Yasumori, Hideto : Sekine Senzo] Premier acte. Ayano fait des merveilles, déployant tous ses talents d’artiste – car elle est à l’évidence extrêmement talentueuse, bien plus que ce que son statut de marionnettiste ambulante pouvait laisser supposer : elle allie ici au divertissement populaire une qualité de fond digne des plus éminents dramaturges. Le texte conçu avec Maître Senzo coule tout seul, avec naturel, aussi élégant que poignant. La mise en scène est à l’avenant, qui repose aussi sur la disposition de ses compagnons : Ayano dirige le spectacle au centre ; à sa droite se trouvent Senzo et Takemura ; à sa gauche, Yasumori et Hideto. Tous font office de « chœur » des accusés – les descendants endossant les méfaits de leurs ancêtres ; ils ne sont pas des comédiens brillants, quant à eux, mais Ayano les a suffisamment formés pour qu’ils jouent leur rôle dans cette représentation cruciale. Le spectacle est de très bonne tenue – et Ayano sait l’orienter de sorte qu’il implique directement Gen, mais avec subtilité. Le rusé kitsune est sans doute imbattable sur le plan du bluff, mais Ayano se montre très fine dans son propre registre, et cela semble fonctionner : en tout cas, Gen a l’air de plus en plus intéressé, happé même par le récit et sa mise en scène – au point d’avoir abandonné son comportement de rustre gourmand. Ayano a le sentiment que le poisson a mordu à l’hameçon, mais se garde bien de tout triomphalisme prématuré : au contraire, elle sait apporter à la pièce les inflexions qui lui semblent les plus productives pour captiver le plus éminent de ses spectateurs.

 

[IV-3 : Gen : Shim Na Yung] La pièce en arrive au deuxième acte : la mise en place achevée, le récit approche d’un premier morceau de bravoure, son moment le plus périlleux peut-être – la reconstitution des noces de Gen et de la princesse Shim Na Yung… et le meurtre de cette dernière. La tension est palpable – pour tout le monde… Mais Gen a encore des tours dans son sac, et, volonté délibérée de nuire à la pièce ou autre chose, il en perturbe le déroulement en faisant arriver « les siens » en pleine représentation : tout un cortège d’esprits et de fantômes, ses familiers de la forêt de Koryo, complices et victimes, qui arrivent en groupe et s’installent nonchalamment au milieu des paysan apeurés – mais suffisamment contenus pour ne pas fuir en hurlant : le vieux chef de la communauté y a veillé. Pourtant, la scène est aussi folle que terrifiante…


[IV-4 : Takemura, Ayano, Yasumori, Hideto : Gen, Sekine Senzo, « Aki »] Et Gen a pris soin de mêler à ce cortège démoniaque des personnages inédits, destinés à désarçonner les comédiens : Takemura remarque ainsi, parmi la foule, des soldats défunts qui furent ses compagnons d’armes, peut-être ceux-là même qui l’ont incité à prendre sa retraite – autant de morts-vivants dont les blessures fatales marquent l’apparence : là un jeune homme décapité, ici un autre compagnon à la main droite tranchée, un troisième les yeux crevés et ruisselant de sangSenzo, quant à lui, voit le daimyô à la cour duquel il avait longtemps servi – mais qui avait dû mourir par seppuku après qu’il avait rejoint le « mauvais camp » à la bataille de Sekigahara ; le vieux noble a le ventre ouvert, dont jaillissent régulièrement les tripes, qu’il « range » autant que faire se peut à chaque fois, avec des gestes qui auraient été burlesques si le tableau n’était pas si terrifiant. Concernant Ayano, c’est sa défunte sœur Aki qui fait son apparition – la prostituée ivrogne de Kengo, dont le corps porte les stigmates de sa rude vie… et de sa fin tragique, victime de la malédiction du sabre. Yasumori, elle, l’orpheline, revoit ses parents – le couple aimant et souriant qui l’avait élevée, toute petite, à Nagasaki, dans cette époque bénie où elle n’était qu’une enfant comme les autres, dans cette ville qui lui plaisait tant ; Hideto, enfin, remarque immanquablement parmi la foule certains de ses clients « mécontents », parfois, autant le dire, ses victimes… et nombre de chats, ses petits animaux de compagnie, tant aimés, qui l’avaient suivi au fil de ses errances.

 

[IV-5 : Takemura, Ayano : Gen ; Shim Na Yung] La plupart des « comédiens » s’attendaient à quelque mauvais tour de la sorte, et, globalement, ils l’encaissent plutôt bien… Mais Takemura est visiblement perturbé, et Ayano s’en rend compte. Or son rôle sera bientôt crucial dans la pièce : lui qui porte toujours le sabre maudit dans son fourreau est supposé le déposer comme en offrande devant le public – et donc devant Gen – avant la grande scène du meurtre de la princesse Shim Na Yung. Ayano redoute qu’il n’en soit pas capable, ou tente alors de commettre quelque bêtise… Elle improvise : tout en adaptant le texte sur le moment, avec l’aisance des plus grands artistes, elle déambule sur la scène, et, passant devant Takemura, elle lui demande le sabre ; le vieux soldat, livide, comprend bien la raison de cette modification imprévue, et lui donne l’arme maudite, qu’Ayano va déposer devant la scène, à la place prévue.

 

[IV-6 : Ayano : Gen ; Shim Na Yung] La tentative de Gen de perturber le cours de la pièce a donc échoué ; mais le kitsune n’en est que plus impénétrable… Il a l’air d’être captivé par la pièce – ne tenant pas compte du manque de réussite de son intervention. Ayano se demande s’il a compris qu’elle avait improvisé – et si cela doit changer quelque chose à la suite de la représentation… Elle n’a de toute façon pas le choix : avec ses marionnettes, elle « joue » le meurtre de Shim Na Yung, et le désespoir non feint du prince Gen ; elle s’y prend bien, le résultat est aussi émouvant qu’artistiquement bien conçu – le renard ne semble certes pas réagir, mais, plus exactement, c’est qu’il contient l’expression de ses sentiments. Ayano sait cependant qu’elle n’aurait jamais pu faire mieux, de toute façon, et poursuit.

 

[IV-7 : Ayano : Sekine Senzo] Car la pièce n’est pas finie : elle a un troisième acte, qui lui est propre, et inconnu en tant que tel dans la vieille légende conservée dans les archives d’Ashiga Tomo – les excuses des descendants des officiers traîtres, sinon des officiers eux-mêmes… C’est ici que la pièce prend une tournure plus « rituelle », qui en change l’allure générale, même si Ayano et dans une moindre mesure Senzo ont fait en sorte que le propos demeure cohérent. Cette fois, la marionnettiste ne présage pas du théâtre jôruri à venir, mais emprunte des procédés au théâtre , pour exprimer la dimension spirituelle et surnaturelle du récit. Cela va cependant au-delà : il est temps pour les « comédiens », qui constituaient jusqu’alors le chœur maudit se répandant en solennelles excuses quand le texte y appelait, de rendre ces excuses plus concrètes… en simulant le seppuku.


[IV-8 : Takemura, Hideto, Yasumori : Gen, Sekine Senzo] Takemura est le premier : avec la dignité quelque peu sèche qui sied à son passé martial, le vieux soldat promène un tantô sur son ventre, simulant à la perfection ce rite auquel il avait sans doute déjà assisté. Mais Gen, qui en revient à ses sinistres farces, décide de perturber à nouveau le cours de la pièce : alors même que Takmura se contente de simuler le seppuku, le vieux soldat comme ses compagnons et l’ensemble de l’assistance voient ses tripes fumantes se répandre devant lui ! L’illusion est parfaite – dans l’assistance, plusieurs paysans tournent de l’œil… mais, plus gênant, Hideto aussi blêmit. Les autres encaissent le coup : c’est une illusion, rien d’autre, ils le savent, et déploient des trésors de concentration pour conserver leur sang-froid. Ce dernier trait de caractère, marqué chez Sekine Senzo, lui permet de dépasser la répétition sur son propre ventre de la même illusion. Yasumori, chez qui le rite est subtilement différent, du fait de son vœu d’épouser Gen, qu’elle doit exprimer alors, joue justement de cette implication tout autre pour faire la démonstration de son assurance et permettre à la pièce de suivre son cours.

 

[IV-9 : Hideto, Ayano, Yasumori] Mais Hideto… bloque. Alors qu’il sait bien qu’il ne s’agit que d’une simulation, au moment d’appuyer le tantô sur son ventre, il est obnubilé par l’idée d’effectuer véritablement le seppuku – d’autant qu’il voit toujours, lui, les simulacres de tripes tombés devant chacun de ses compagnons. La pièce, qui jusqu’alors suivait magnifiquement son cours même au milieu des pires difficultés, en est cette fois affectée de manière visible : les trésors d’inventivité d’Ayano lancée dans une improvisation particulièrement ardue n’y changent rien, et la tentative désespérée de Yasumori décidant « d’aider » Hideto à simuler le seppuku sonne faux… au point où ça en devient franchement gênant. Ayano, tant bien que mal, conclut la pièce – la représentation parfaite a été gâchée par cet ultime ratage.

V : RÉCEPTION CRITIQUE DE LA TRAGÉDIE


[V-1 : Ayano : Gen, Sekine Senzo] Mais Gen, après un silence prolongé et très inconfortable, se met à applaudir – d’abord très lentement, et seul, puis de manière plus vive, et il est enfin suivi par les esprits et autres fantômes de la forêt de Koryo, et enfin par quelques paysans indécis. Il se lève, tend les bras pour obtenir le silence – qui tombe d’un seul coup –, puis prend la parole : il remercie tout d’abord « la troupe », et de manière sincère à vue de nez ; depuis des siècles qu’il s’attire l’inimitié des hommes, c’est bien la première fois que ses victimes tentent d’user avec lui de quelque chose de subtil et même raffiné – quel contraste avec cette théorie de brutes se jetant sempiternellement sur lui, persuadés de mettre fin à sa longue existence d’un coup de sabre mal assuré ! Les autres… se contentaient toujours de larmoyer sur leur sort, implorant la pitié du renard – il les imite, alors, ridiculisant ces pathétiques geignards ! Dans le fond, peut-être la démarche des aventuriers n’est-elle pas très éloignée de ces médiocres tentatives – mais elle a pour elle d’avoir été distrayante et inventive, et finalement bien plus honorable : au moins ont-ils reconnu les torts de leur lignage ! Les compliments du kitsune visent alors tout particulièrement Ayano, qu’il félicite pour son art – louant aussi le texte conçu avec Maître Senzo. Remarquable ! Qu’importe le petit ratage final – même s’il promet d’y revenir : le fait est que c’était du grand art ! Le renard dit même que, un siècle ou deux plus tard, pour une aussi belle pièce de jôruri, Ayano aurait pu être acclamée dans les meilleurs théâtres d’Osaka, peut-être même entrer dans l’histoire à l’instar de ce Chikamatsu qui n’est même pas encore né… Hélas pour elle, cette représentation unique sombrera inévitablement dans l’oubli. Ce qui lui importe peu, cela dit : il a apprécié le spectacle, et c’est bien l’essentiel. La Dramaturge s’en contentera, sans doute ?

 

[V-2 : Gen] Le renard s’interrompt – puis leur adresse à tous un grand sourire carnassier : cette représentation produira-t-elle ses fruits ? Gen les libèrera-t-il de sa malédiction ? Il laisse un silence pesant s’instaurer… Puis tranche enfin : oui ! Il a vraiment apprécié. Mais il est un critique exigeant… Et en position de force : il pose ses conditions, au nombre de deux.


[V-3 : Yasumori : Gen ; Shim Na Yung] Gen se tourne tout d’abord vers Yasumori – qui offrait donc d’épouser le kitsune en paiement des crimes de ses ancêtres. L’idée séduit le renard – d’autant que la jeune fille n’est pas seulement charmante... Fort charmante en vérité ! [NB : le joueur avait régulièrement dépensé PD et PP dans ses jets de Charme, Compétence de toute façon élevée à la base chez Yasumori, et a obtenu des succès considérables.] Mais le renard perçoit aussi tout son cynisme, son égocentrisme marqué, sa morale très relative… et son goût des mauvaises farces ! Elle n’en est que plus séduisante à ses yeux. Oui, elle fera une épouse très satisfaisante – bien plus, si ça se trouve, que la pauvre Shim Na Yung en son temps… Yasumori n’en dit rien, restant digne telle une fiancée dans ces circonstances, mais elle n’en pense pas moins : ils ont bel et bien des points communs – et épouser le renard, au fond, n’a rien d’un sacrifice pur elle ! Gen en est ravi : il y aura enfin un mariage en forêt de Koryo ! Les paysans rentrent la tête…

 

[V-4 : Hideto, Yasumori : Gen] Puis Gen se tourne vers Hideto – qui voyait venir le coup, s’il n’osait rien dire… C’est la deuxième condition du renard : il ne se satisfera pas du lamentable ratage de l’apothicaire. Déjà qu’à tout prendre il ne devrait pas se satisfaire d’un simulacre en la matière, dit-il en dévisageant ses autres « victimes »... Mais il est bon prince : Hideto seul devra mourir. Qu’il accomplisse le seppuku – qu’il l’accomplisse vraiment –, et le kitsune libèrera les survivants de la malédiction du sabre ! Hideto sait qu’il n’a pas le choix – mais cela n’arrange en rien les choses : sa volonté trop faible, en dépit de tous ses efforts, ne lui permettra jamais de s’ouvrir le ventre… Et tout le monde ici en est conscient. La situation semble coincée dans une impasse, malgré les fiançailles de Gen et de Yasumori… et cela réjouit visiblement le renard, dont le sourire carnassier se fait plus inquiétant encore, si c’était possible ! Le silence est pesant…

 

[V-5 : Takemura, Hideto : Gen] Mais c’est Gen qui le rompt enfin : oui, le renard est bon prince ! Il permettra à Takemura d’officier en tant que kaishakunin pour Hideto – qu’il use du sabre maudit pour trancher la tête de l’apothicaire, à la condition que celui-ci ait bien fait le geste de se suicider, et Gen récompensera le vieux soldat en lui léguant le katana libéré de sa malédiction. Takemura n’est pas très enchanté à cette idée – même s’il sait que c’est là une sortie honorable, et qu’officier en tant que kaishakunin n’a en principe rien du travail d’un bourreau ; en la circonstance présente, cependant… Le vieux soldat demeure digne, mais tente de négocier : il est tout disposé à mourir à la place de Hideto – l’apothicaire est encore jeune, il a bien des choses à vivre… Cela énerve Gen et la tension monte d’un cran : il ne négociera pas ! Il se montre déjà bien trop généreux avec cette offre, que l’on n’abuse pas de sa gentillesse ! Il le ferait chèrement payer… Chose que Takemura, qui, l’espace d’un instant, avait songé à se ruer sur le renard sabre en main, sait fort bien : l’emporter sur le renard est peu vraisemblable, et si, par miracle Takemura parvenait à le tuer, nul doute que le kitsune emporterait avec lui dans la tombe tout le village de Koryo assemblé ici même… ainsi que ses compagnons, dont Hideto, décidément condamné. Takemura se résout à obéir à Gen – alors même que Hideto en larmes le prie d’accepter : il est dévasté par la honte… Takemura prend place aux côtés de l’apothicaire ; Hideto, au milieu des sanglots, trouve enfin la force d’âme nécessaire, et enfonce le tantô dans son ventre dans un cri de douleur, de honte et de rage mêlées. Takemura, avec application et sans plus attendre, livre le plus beau coup de sabre qu’il ait jamais exécuté sur tant de champs de bataille : la tête de Hideto roule par terre, et l’apothicaire s’effondre en avant sur sa propre lame – le seppuku a été exécuté dans les formes, l’apothicaire est mort honorablement.

 

[V-6 : Takemura : Gen ; Kuzuri Hideto] Takemura, abattu par son rôle tout en en pesant bien la dignité et la nécessité, se tourne alors vers Gen – non sans colère dans ses yeux. Le renard le fait mariner quelque temps, avec son sourire plus carnassier que jamais, puis offre un spectacle plus débonnaire et gentiment moqueur : il est certes un farceur, mais pas un menteur, en pareilles circonstances du moins… D’un geste majestueux, et d’une extrême lenteur, il redresse la lame maudite, que Takemura tenait pointée vers le sol et qui dégoulinait du sang de Hideto : avec soin, Gen passe sa patte droite sur le fil de la lame, en en essuyant le sang – puis, en se montrant autrement léger, il affirme que « c’est fait » : le sabre est débarrassé de sa malédiction. Et, aux oreilles de tous ceux qui sont rassemblés dans les ruines, cela ne fait aucun doute – le kitsune a bien tenu sa promesse : d’une manière ou d’une autre, ils savent qu’il a tenu parole.

 

[V-7 : Yasumori, Ayano, Takemura : Sekine Senzo, Gen ; Kuzuri Hideto] Yasumori comprend qu’il est temps pour elle de faire ses adieux : elle se montre assez démonstrative envers Ayano, dont le talent seul a permis de parvenir à cette conclusion heureuse – plus heureuse que tout autre, du moins… Elle se montre plus expéditive concernant Takemura… et le cadavre de Hideto, qu’elle honore cependant d’un hochement de tête. Quant à Maître Senzo… Le sourire chafouin et les yeux rieurs, elle se moque une dernière fois du « couard pédant », qui n’ose rien répondre. Gen, resplendissant dans son apparence de renard – vêtu pour le mariage, maintenant –, et visiblement des plus réjoui, saisit alors sa promise par le bras, non sans délicatesse, et jette à l’assistance médusée : « Un mariage en forêt de Koryo ! » Puis tous deux s’avancent à la lisière des bois, Gen appuie sa patte contre un tronc, et les fiancés sont engloutis ensemble dans l’arbre…

 

[V-8 : Ayano, Takemura : Sekine Senzo ; Kuzuri Hideto] Le départ du renard et de sa promise – bientôt suivis par tous les esprits de la forêt – a plongé les ruines dans un profond silence. Ayano, Takemura et Senzo échangent des regards interloqués, peut-être pas tout à fait convaincus de ce qui s’est produit – sans doute la plus heureuse des fins qu’ils pouvaient souhaiter, pourtant ! Même en prenant en compte le cadavre du pauvre Hideto, accusateur, et sa terrible humiliation – qu’une mort honorable a peut-être racheté, sans vraie certitude… et sans que cela ait rendu la scène moins douloureuse, en tout cas. Les villageois sont tout aussi perplexes. Ils ne semblent tout d’abord pas bien réaliser les conséquences de la scène… Mais, bientôt, des chuchotis en témoignent, ils comprennent : leur village est enfin libéré de sa malédiction ! Après des siècles, des millénaires peut-être, à souffrir des méchantes facéties de Gen, ils sont enfin libres ! Pourtant, ils ne se répandent pas en cris de joie… Sentiment que comprennent les aventuriers : eux-mêmes ne réalisent pas tout à fait qu’ils ont, autant que faire se peut, obtenu de ne plus être maudits. Mais il y a autre chose, chez les villageois… Un non-dit, qu’exprime enfin, après quelques atermoiements, le vieil homme à la tête de la communauté : peuvent-ils prétendre avoir triomphé du « démon » ? Loin de là ! Ils ont pactisé avec lui… C’est donc lui qui l’emporte, en définitive ! Nul remerciement, donc, pour avoir libéré le village de Koryo de sa malédiction… Et Ayano, Takemura et Senzo ne se sentent pas de protester contre l’ingratitude manifeste des villageois. Taciturnes, ils ne s’attardent pas davantage à Koryo – ce village qu’ils ont sauvé, en se sauvant eux-mêmes… Mais quelque chose ne va pas ; ils le sentent bel et bien, d’une manière ou d’une autre. Et ils reprennent la route, incertains quant à leur avenir dans ce monde cruel et changeant...

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Le Sommet des Dieux, t. 2, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 2, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 2, [神々の山嶺, Kamigami no itadaki], préface de Stéphane et Muriel Barbery, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2001, 2010] 2016, 347 p.

 

R.I.P.

 

Par un hasard qui n’a en soi rien de si curieux, au fond, j’ai fini la lecture du deuxième tome du Sommet des Dieux quelques heures à peine avant l’annonce du décès de Jirô Taniguchi, le 11 février dernier.

 

Et je dois dire que cette triste nouvelle ne m’a pas laissé indifférent, et ce alors même que je ne connaissais guère l’auteur – très peu, même, pour ne pas dire pas du tout : je n’en avais lu, après tout, que Quartier lointain, probablement sa bande dessinée la plus célèbre (avec L’Homme qui marche ?), et, donc, le premier tome du Sommet des Dieux, sa fameuse adaptation du roman fleuve de Baku Yumemakura. C’est bien peu pour prétendre apprécier une œuvre… Même et peut-être surtout en France, pays qui entretenait de longue date une relation toute particulière à l’art de Jirô Taniguchi, dont les nécrologies de par le monde se sont fait l’écho.

 

L’effet était là, pourtant – la nouvelle, irrationnellement peut-être, m’a peiné – et sans doute incité à reporter la chronique de ce tome 2 ; non que j’aie du mal à en dire, c’est même tout le contraire… Mais, dans la foulée, ce n’était tout simplement pas possible. Tentons aujourd’hui – avec la mémoire moins fraîche peut-être, mais peut-être aussi un certain recul qui m’aurait nécessairement fait défaut si j’avais chroniqué l’ouvrage dans la foulée de ma lecture, à mon habitude, mais dans des circonstances qui s’y prêtaient moins que jamais ?

 

L’ENQUÊTE – SUR DES FIGURES MOUVANTES

 

Le photographe alpiniste Fukamachi poursuit son enquête entamée par le plus grand des hasards dans une échoppe douteuse de Katmandou – mais cette enquête a dévié : si l’appareil photo de Mallory a fourni le prétexte, c’est maintenant au personnage haut en couleurs de Habu Jôji que Fukamachi s’intéresse avant tout – l’alpiniste japonais intraitable, infréquentable, qui a disparu sans laisser de traces. Une légende dans le petit monde de l’alpinisme japonais – mais une légende parfois noire…

 

À plus ou moins bon droit ? En fait, c’est sans doute un aspect important de ce deuxième tome : entamer, au moins, un nécessaire processus de réévaluation, en guise de témoignage que les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le croit, même en maniant des archétypes d’ordre plus ou moins mythologique – ce que sont clairement Habu Jôji et son rival de toujours Hase Tsuneo, dont le rôle est donc à son tour envisagé sous un angle un peu différent.

 

Non que les faits héroïques et tragiques dont le premier tome se faisait l’écho s’avèrent faux ! Les éléments essentiels demeurent : Habu Jôji est un être brutal et capricieux, égoïste sans doute, et parfois… un peu con, disons-le – ou est-ce avant tout une question d’empathie ? Toujours est-il qu’il ne comprend pas les gens autour de lui – même les fleurs que ses « amis » peuvent lui faire, des « amis » qu’il ne perçoit pas toujours comme tels mais qui, quant à eux, sont pourtant bel et bien tout disposés à agir en sa faveur, sans être payés de retour…

 

Mais, pour véritablement appréhender Habu Jôji dans toute sa complexité, il est indispensable de dépasser le niveau confus et embarrassé des témoignages de ceux qui furent, contre vents et marées, ses proches, autant que faire se peut, pour accéder au témoignage de l’alpiniste maudit lui-même. Or Fukamachi – et le lecteur avec lui – en a enfin l’occasion, en tombant sur une pièce extrêmement rare : le journal tenu par Habu Jôji lors de sa mythique autant que désastreuse mésaventure dans les Grandes Jorasses…

 

SEUL

 

C’est le morceau de bravoure de ce deuxième tome – un épisode 10 (mais le deuxième du présent volume) considérablement plus long que tous les autres jusqu'à présent (il atteint la centaine de pages), plus complexe sans doute aussi, et d’une ambition sans commune mesure : une épopée en tant que telle, témoignage glaçant, terrible autant que fascinant, d’un héroïsme jusqu’au-boutiste typique pourtant de l’histoire de l’homme luttant contre la montagne, et pouvant renvoyer à tout un lot d’anecdotes façon « aventure humaine » au-delà même de la seule matière alpine ; j'avoue avoir pensé cependant à Guillaumet : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Et ce quand bien même Habu ne saurait tirer de pareil désastre un titre de gloire, c'est même tout le contraire...

 

Mais le drame demeure, cette fois vécu de l’intérieur : à l’extérieur, on sait que Habu Jôji a vécu une aventure éprouvante et qui aurait pu, voire dû, s’achever tragiquement – mais le témoignage de l’alpiniste lui-même demeure secret : lui seul sait ce qui s’est vraiment passé.

 

Cet épisode 10 retranscrit donc le carnet oublié de l’alpiniste : sur ces cent pages, nous suivons un homme seul (il a bien quelques « visites », mais d’un ordre tout particulier…), et un homme seul qui sait qu’il va mourir… Bien sûr, nous, contrairement à notre héros plus que jamais rétif à la pose, nous savons qu’il en réchappera – mais l’aventure humaine n’en est pas moins éprouvante.

 

Habu s’est lancé seul dans une ascension périlleuse – seul et hâtivement, pour griller la politesse à son rival Hase, spécialiste de l’alpinisme en solitaire. En fait, il précède de quelques heures seulement l’équipe censée faire le repérage pour Hase. Il n’en est pas moins seul quand il dévisse – un coup de malchance, même les meilleurs doivent composer avec ; et quand, à l'instar d'un Habu, on est porté à choisir d'emprunter les voies les plus difficiles justement parce qu'elles sont les plus difficiles...

 

Dans ces conditions si rudes, gravement blessé après avoir rebondi contre la paroi lors d’une chute de cinquante mètres, ne pouvant se réfugier dans sa tente, tout indique qu’il y passera. Et l’homme seul de ruminer son ambition et son échec. Comme de juste, sa vie défile devant ses yeux… mais lentement, très lentement – au rythme de sa souffrance, dont la fin se fait bien trop attendre.

 

L’homme seul reçoit la visite de ce jeune disciple mort sous ses yeux (et de sa faute ?) il y a quelque temps de cela – un fantôme aux intentions ambiguës, mais qui, au fur et à mesure que les heures défilent, semble toujours plus l’engager sur la voie de l’abandon et de la mort. Sans perversité, pourtant : avec un sourire complice, honnête et chaleureux…

 

Mais Habu n’est pas homme à abandonner – volontairement, en tout cas ; or c’est en partie le problème : l’homme volontaire est engagé dans une lutte insidieuse avec son inconscient – lequel, lui, semble tout disposé à précipiter les choses…

 

Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il écrit – absurdement, dans ces conditions si peu propices… Il est vrai qu’il ne peut pas faire grand-chose de plus, du fait de ses blessures – non qu’il s’abstienne de gestes héroïques démesurés : nous le voyons remonter sa corde de sécurité… avec ses dents ! Le courage et la détermination de Habu imprègnent ces pages, d'une sincérité étouffante et saisissante tout à la fois – on y voit l’alpiniste chevronné décidément d’un bon cran au-dessus de tous ses rivaux, sans vantardise. Un bon cran au-dessus de tous ses rivaux… si ce n’est Hase ?

 

Indirectement, c’est justement Hase qui le sauve… Mais non, sans grand éclat héroïque, sans, si j’ose dire, rencontre au sommet entre les deux mythes…

 

Mais l’expérience n’en est peut-être que plus terrible pour Habu Jôji : son acte fou autant que sa survie improbable auraient pu achever d’en faire une légende, mais, au plus intime, c’est l’échec qui domine dans les sentiments du héros – et l’échec n’est jamais bien loin de l’humiliation, pour un homme tel que lui.

 

Bien sûr, cette incroyable aventure humaine est aussi un immense moment de bande dessinée – tout l’art de Jirô Taniguchi, dans le graphisme comme dans la narration, transcende parfaitement le propos avec une justesse admirable ; jusqu’à la monotonie éventuelle implicite dans le récit de cet homme qui attend la mort sans pouvoir rien faire : elle devient un procédé d'une efficacité redoutable ! C’est clairement le sommet (…) de ce deuxième tome.

 

LE « VRAI » SOMMET DES DIEUX – ET LES DIEUX SONT ARROGANTS

 

La carrière alpine de Habu Jôji ne s’arrête cependant pas là, ainsi que Fukamachi le sait très bien – et le lecteur de même. Si cette pièce exceptionnelle qu’était le journal tenu par l’alpiniste durant sa tragique tentative dans les Grandes Jorasses amène à réévaluer quelque peu l’homme et son art en pénétrant son cœur, l’enquête doit cependant se poursuivre – au travers, à nouveau, des témoignages éventuellement biaisés de ceux qui l’ont connu, car on ne tombe pas tous les jours sur pareil document à la première personne.

 

Et l’image redevient moins flatteuse : celle, héritée du premier tome, d’un alpiniste incroyablement doué, mais dont la soif de victoires, de « premières », l’amène parfois à se comporter comme un vrai crétin. C’est une expédition sur l’Everest qui en fera la démonstration – expédition déjà évoquée dans les précédents épisodes, avec une aura de mystère qui laissait soupçonner un drame…

 

Et pourtant, c’est peut-être l’absence de drame au sens où nous le redoutions qui nous conduit à trouver le comportement de Habu Jôji pathétique dans son arrogance ; c’est, aussi, le constat que ce héros, handicapé de l’empathie, est dès lors totalement imperméable à ce que les autres peuvent faire pour lui – parce que généreux, humains, aux antipodes de son égocentrisme forcené… Pragmatiques, aussi, certes. Mais lui n'a pas à s'embarrasser d'aucune de ces considérations. Il est le meilleur, il le sait ; les autres aussi le savent – mais leur comportement à cet égard est systématiquement suspect pour le héros… Peut-être parce que, depuis qu’il a été amené à rivaliser avec Hase Tsuneo, il ne conçoit plus l’héroïsme que comme une carrière nécessairement solitaire ?

 

L’AUTRE DIEU

 

Et Hase, justement ? D’une certaine manière, il est toujours là – au moins en filigrane, ou comme une ombre qui pèse systématiquement sur les réalisations les plus folles de Habu Jôji. Cela vaut aussi pour cette ascension de l'Everest... Mais ce tome 2, en traitant du personnage, en découvre là encore de nouvelles facettes.

 

Sans doute faut-il là aussi mettre en avant le fait que l’alpiniste écrit ? Nous avions eu droit au carnet perdu de Habu Jôji, nous aurons droit ensuite aux notes de Hase Tsuneo. Mais l’effet est somme toute très différent : Habu Jôji se révélait dans un texte qui devait par la force des choses être son dernier – et qui n’en avait que davantage de raisons de demeurer secret. Hase Tsuneo a un rapport différent à l’écriture de la montagne – la publication pouvait être envisagée... Mais ce sont les circonstances qui pèsent en définitive sur ses écrits, pour les colorer d’une teinte rouge sang.

 

Ici, le drame ressurgit – au fil d’une enquête qui s’attarde sur la rivalité des deux alpinistes, et ses dimensions les plus intimes… qui sont aussi les plus démesurées. Mais avec donc une part de secret, de complicité muette, même ? Loin en tout cas des flash des appareils photo, dont Hase est autrement familier que Habu. En fait, c’est une caractéristique du personnage qui apparaissait déjà dans le premier tome, mais, là encore, avec une connotation différente. Hase, alors, était littéralement parfait – au point d’en devenir agaçant, sans doute, mais parce que l’idée essentielle, quand on en venait à aborder le cas de ce surhomme par ailleurs si charismatique et en même temps sympathique, était qu’il n’avait pas le moindre défaut ; un si gentil garçon, comparé au teigneux Habu…

 

L’image demeure, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit – mais ce tome 2 est cependant l’occasion de la chatouiller un peu : nous y voyons, au moins une fois, l’alpiniste si parfait se comporter comme un connard, n’ayant rien à envier sur ce plan à son rival. Un défaut à peine perceptible dans l’armure scintillante du brave… et qui s’accompagne de cette question presque aussi terrible que le fait en lui-même qui la suscite : a-t-il seulement conscience de ce qu’il a dit et accompli ?

 

Hase, si ça se trouve, n’est finalement guère plus sensible et porté à l’empathie que Habu – comme il sied, peut-être, à ces « conquérants de l’inutile » engagés dans une lutte mythologique. L’empathie, c’est bon pour ceux qui restent derrière et en dessous – le commun qui vit à l’ombre des héros, le vulgaire qui peut aimer et détester, maudire… et pardonner ?

 

TRISTESSE DE FUKAMACHI

 

Cette mise en avant de la problématique de l’empathie est tout à fait bienvenue, et, surtout, remarquablement mise en scène, avec une belle finesse psychologique accompagnant systématiquement l’évocation épique des exploits des titans.

 

J’ai cependant l’impression qu’elle a un corollaire qui m’a nettement moins convaincu, peut-être à tort… Et c’est quand cette problématique, de manière très logique par ailleurs, se reporte sur notre témoin entre les témoins, notre point de vue responsable de la synthèses des informations extérieures : Fukamachi.

 

Le photographe, par nécessité narrative peut-être, est un peu un personnage « en creux », un véhicule de l’information et de son traitement sous forme de récit. Cependant, il ne saurait se limiter à cette dimension fonctionnelle. Si l’histoire de la rivalité entre Habu Jôji et Hase Tsuneo porte, c’est aussi parce que Fukamachi est là pour la déchiffrer, narrer, creuser. Il est bien un personnage point de vue, et, en ce sens, jusque dans ce biais qu’il impose, et qui a mille et une occasions de s’exprimer, il est fondamental.

 

D’emblée, ce personnage marque le lecteur par sa dimension humaine – en contrepoint nécessaire aux exploits des héros. Sa douce mélancolie, qui imprègne le récit dès le départ, est un constituant essentiel tant du personnage que de son récit. En tant que telle, dans le premier tome, elle était parfaitement bienvenue, d’autant qu’elle était très joliment et finement traitée… Or j’ai l’impression, dans ce deuxième tome, d’un traitement moins habile, plus convenu surtout, et qui, problème notable, n’apporte rien à l’histoire (mais je suppose que cela aura le temps de changer dans les trois tomes qui restent…) : la mise en scène de la dimension sentimentale de ses déboires ; cette fois, en effet, nous ne nous contentons plus d'allusions évasives, et je le regrette un peu.

 

Notez, c’est très secondaire – quelques pages çà et là. Rien de taille à nuire à l’intérêt global de la série ou de ce deuxième tome, qui est à maints égards excellent. C’est simplement que j’y ai vu comme un « passage obligé », pas très bien négocié qui plus est, qui, sans plomber le récit, n’est cependant pas à sa hauteur. Jusque dans la comparaison avec Habu Jôji, d'ailleurs, qui noue ici une relation heureusement plus ambiguë ? En même temps, Fukamachi a entre autres pour fonction de ramener l’histoire à l’échelle de l’humain – oui, c’est son rôle… Mais pour le coup, il m’a fait l’effet d’être « trop fonctionnel » : la BD est autrement fine, de manière générale.

 

Mais, répétons-le : c’est vraiment un point de détail.

 

TOUJOURS

 

Parce que ce deuxième tome confirme, et peut-être même amplifie, au moins dans le long épisode où Habu attend la mort dans les Grandes Jorasses, l’impression d’excellence du premier tome. Le Sommet des Dieux est à sa manière un miracle – qui, en mêlant habilement la démesure et la subtilité, parvient à emporter le lecteur très loin de son quotidien, sans pour autant négliger le retour essentiel à l’humain.

 

Au risque de me répéter, il n’y avait somme toute guère de raisons à ce que je m’enthousiasme pour une histoire de « héros » rivalisant de gloriole dans une quête absurde de l’accomplissement et du dépassement de soi… C'est on ne peut plus contraire à ma philosophie, si j'ose employer pareil terme. Mais je suis sous le charme, oui. Parce que l’histoire est bonne, son traitement très fin, sa mise en scène, dans la narration comme dans le graphisme, tout bonnement parfaite.

 

Un témoignage de l’art subtil de Jirô Taniguchi, un auteur bien digne de tous les éloges – à titre posthume comme auparavant.

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (05)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (05)

Cinquième séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme, larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici, la première séance , et la précédente séance .

 

Je maîtrisais. Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, et Masasugi Takemura, l’ancien soldat.


I : APRÈS LA BATAILLE

 

[I-1 : Takemura, Yasumori, Ayano : Razan Masayuki, Iruma Katsumasa, Iruma Asayi] La bataille a été emportée par les forces assiégées de Razan Masayuki. Tandis que ses cavaliers se lancent à la poursuite des fuyards, pour l’essentiel partis dans la forêt au sud du camp, le vieux seigneur, sur lequel veillent quelques guerriers d’élite, demeure à côté de la tente du commandement ennemi, où se trouvent Takemura, Yasumori et Ayano. Razan Masayuki les observe ; son regard s’attarde plus particulièrement sur Takemura, lequel vient de trancher, à l’aide du sabre maudit, la main droite de son adversaire, Iruma Katsumasa, fils d’Iruma Asayi, malade, qui a quant à lui été sorti de la tente et jeté aux pieds de son adversaire – et qui a vu le triste sort de son fils. Takemura ne cherchait pourtant pas la bataille : ce n’est pas pour rien qu’il a pris sa retraite de soldat, et cela explique qu’il ait ainsi renâclé à se battre, même s’il lui avait bien fallu s’y résoudre… Yasumori, avec l’aide d’Ayano (qui s’était ensuite retirée un peu à l’écart), avait pu se soustraire à la menace de son assaillant, blessé ; toutes deux sont dans l’expectative, peut-être un peu intimidées par le vieux samouraï qui les observe sans dire un mot.

 

[I-2 : Yasumori, Takemura : Razan Masayuki] Yasumori se traîne pour récupérer son deuxième tantô ; elle aimerait rester discrète mais, si c’est avant tout Takemura qui attire les regards, elle se sait observée. Par ailleurs, elle perçoit bien que Razan Masayuki est hésitant – et, clairement, en colère : cela n’échappe pas non plus à ses camarades.

 

[I-3 : Takemura : Razan Masayuki] Takemura, quant à lui, se redresse lentement, et, avec prudence voire obséquiosité, range lentement le katana dans son fourreau – témoignant ainsi de ce qu’il n’a aucune mauvaise intention, et ne représente pas une menace. Razan Masayuki s’avance alors, les dévisage tous, puis revient sur Takemura : « J’ai une dette envers vous. » Idée qui, visiblement, ne lui plaît guère – mais c’est un constat. Takemura acquiesce en témoignant de son respect – à la limite de l’excuse ; mais, guère porté sur l’art oratoire, il ne prend pas l’initiative de répondre, laissant cela à ses compagnons.

 

[I-4 : Ayano : Razan Masayuki ; Tenchi Osami] Ayano, qui s’était abritée pour ne pas être emportée par la cavalcade, s’avance pour s’adresser au seigneur Razan Masayuki. Elle le remercie de leur avoir sauvé la vie. Lui n’a que sa dette en tête. Il explique que, même si leur allure a quelque chose de déconcertant à cet égard, il se doute très bien que le petit groupe n’avait qu’une seule raison de gagner la forteresse d’Ashiga Tomo, même dans ces conditions particulièrement défavorables : l’accès aux archives. Ils pourront s’y rendre – le bibliothécaire Tenchi Osami les assistera le cas échéant. Il incline la tête, commence à s’éloigner, puis se retourne dans la direction d’Ayano : « Après, nous aurons à parler. »

 

[I-5 : Razan Masayuki, Iruma Asayi] Razan Masayuki adresse alors un signe de tête à ses hommes ; sans qu’il ait besoin de dire un mot de plus, trois cavaliers partent aussitôt au galop vers le sud, dans la forêt. Les hommes qui avaient sorti Iruma Asayi de la tente le poussent brusquement à la suite de Razan Masayuki, lequel s’interrompt à nouveau : « Iruma a perdu. Maintenant, il n’est plus mon ennemi, mais mon invité. » Ses soldats cessent dès lors de le brusquer ; Iruma lui-même en est stupéfait. La troupe, pendant ce temps, commence à fouiller le camp, voir s’il serait possible d’en retirer quelques choses ; des blessés sont achevés, tandis que d’autres, de bonnes familles, sont capturés et soignés afin d’en tirer ultérieurement rançon.

II : LOIN DES YEUX

 

[II-1 : Hideto] Hideto est bien loin des autres – qui n’ont pas la moindre idée d’où il se trouve. Épuisé après l’exigeante mission qu’il a accomplie durant la nuit, il s’est réfugié dans une cabane de pêcheur abandonnée à l’est, à quelques kilomètres de la forteresse, et s’y est endormi du sommeil du juste [échec critique] ; il n’a pas la moindre idée de la bataille qui a eu lieu quelques kilomètres plus loin, et ne se réveillera que bien après le lever du soleil. Impossible dès lors de signifier à ses camarades où il se trouve.

 

[II-2 : Sekine Senzo, Tenchi Osami] Retrouver Sekine Senzo ne pose par contre aucun problème, et les personnages s’empressent de le faire venir : l’érudit de leur petite troupe est sans doute indispensable à l’examen des archives de la forteresse d’Ashiga Tomo, dont ils savent qu’elles se trouvent au sommet de la plus haute tour du château, où le bibliothécaire Tenchi Osami les attend.

 

[II-3 : Takemura, Yasumori, Ayano : Kuzuri Hideto, Sekine Senzo, Razan Masayuki, Iruma Asayi] Takemura est cependant inquiet de l’absence de Kuzuri Hideto, et souhaiterait partir à sa recherche ; mais où peut-il bien se trouver ? Takemura ayant suggéré à Hideto d’emprunter la berge ouest du lac, il pense partir dans cette direction. Yasumori, qui s’est d’abord occupée de se soigner, met en avant le fait que des hommes d’armes, fuyards ou vainqueurs, battent les environs, qui représentent une menace ; laisser Takemura partir seul ne l’enchante vraiment pas… Et qui pourrait l’accompagner ? Sekine Senzo et Ayano doivent rester sur place : ils sont les plus à même de se montrer utiles dans les archives… Yasumori suppose qu’elle pourrait accompagner Takemura, mais préfère, dans l’immédiat, guetter Hideto depuis les remparts. Par ailleurs, elle fait la remarque que la malédiction prohibe qu’ils s’attardent à Ashiga Tomo, et elle ne compte pas se montrer trop exigeante à l’égard du seigneur Razan Masayuki ; elle suppose que Hideto saura comment les retrouver, éventuellement en se rendant au camp qu’ils avaient dressé à quelque distance avant de s’infiltrer dans les troupes d’Iruma Asayi, et où ils viennent de retrouver Maître Senzo (ainsi que leur équipement) ; peut-être leur faudra-t-il de toute façon y retourner, pour que les habitants de la forteresse ne souffrent pas de la malédiction du sabre… Takemura concède que les arguments de Yasumori l’ont convaincu : il ne partira pas seul à la recherche de Hideto.

 

III : LES TRÉSORS DES ARCHIVES

 

[III-1 : Ayano, Takemura : Sekine Senzo, Tenchi Osami] Ayano, qui n’entend pas tergiverser, désireuse qu’elle est de se débarrasser au plus tôt de la malédiction, se rend aux archives, accompagnée de Senzo, et de Takemura, finalement. Le donjon est conséquent, il y a beaucoup de place au sommet – les archives sont au moins aussi vastes qu’on le leur avait dit, peut-être plus encore. On y accède en passant tout d’abord par un petit bureau, où se trouve le bibliothécaire, Tenchi Osami – lequel, prévenu, leur ouvre la porte des archives, sans dire un mot ; il ne pénètre d’ailleurs pas à leur suite, mais retourne attendre à son bureau, disponible en cas de besoin.

 

[III-2 : Takemura, Ayano : Tenchi Osami, Sekine Senzo] Takemura, qui ne se sent guère à sa place, s’attarde auprès du bibliothécaire et lui demande s’il a assisté à la bataille, et s’il sait pourquoi ils sont ici ; le vieil homme, un peu bourru, dit ne connaître véritablement les batailles qu’au travers des livres (Takemura suppose que c’est sans doute préférable...)or il y en a beaucoup ici, et il ne doute pas qu’ils y trouveront ce qu’ils cherchent. Le vieux soldat ne cache rien des raisons de leur présence ici : ils ont été maudits, au travers d’un objet dont ils ne peuvent se débarrasser… Tenchi Osami, d’abord un peu surpris, baisse les yeux sur le sabre de Takemura ; dans un soupir : « Dans ce cas, vous trouverez ce que vous cherchez tout au fond de l’aile est, le manuscrit isolé des autres. » Takemura s’incline pour le remercier ; ils se rend sans attendre dans l’aile est, faisant signe à ses camarades de le rejoindre.

 

[III-3 : Ayano, Takemura : Sekine Senzo] Ayano était restée non loin, mais, pour Senzo, c’est une caverne aux merveilles – une bibliothèque de tout premier ordre, riche de livres parfois fort anciens : un vrai terrain de jeu pour un érudit tel que lui. Ayano non plus n’y est pas indifférente, qui sait se trouver là des trésors littéraires. Déambuler dans les archives n’est guère aisé, tant elle croule sous les documents : il faut emprunter des couloirs très étroits, entre des étagères surchargés de « livres » de forme très diverse. En avançant vers l’aile est, Ayano remarque l’âge extraordinaire de ces manuscrits, de plus en plus à mesure qu’ils s’enfoncent dans l’aile est… ce qui ne va pas sans lui poser problème : nombre de ces textes sont en chinois, que ce soit parce qu’ils datent d’une époque antérieure au développement de l’écriture japonaise, ou témoignent d’une coquetterie de lettrés longtemps attachés à cette langue « savante ». Il y a effectivement un manuscrit d’allure bigarrée, composée de nombreux rajouts, qui est distingué, placé sur une sorte de lutrin – clairement celui que le bibliothécaire avait désigné à Takemura. Lequel n’est guère à l’aise dans ce monde qui le dépasse – et un monde si fragile… Quant à Senzo, il ne s’y précipite pas d’emblée : les yeux brillants comme un enfant dans un magasin de jouets, il papillonne entre les rayonnages, poussant régulièrement de petits cris de joie à la découverte de tel ou tel ouvrage extrêmement rare…

 

[III-4 : Ayano : Sekine Senzo ; Tenchi Osami, Razan Masayuki] Ayano dit à Senzo de se concentrer sur l’ouvrage indiqué par le bibliothécaire – qui est au moins pour partie en chinois ancien, qu’elle ne sait pas lire ; Senzo, avec condescendance (« Il est vrai que vous ne savez pas lire... »), délaisse son exploration aléatoire pour étudier le manuscrit isolé. Il est bel et bien composite : dans ses premières pages, il relève de la calligraphie, dans une langue chinoise très ancienne ; mais on n’a censé d’y rajouter des pages, très diverses, au fil des siècles : le manuscrit initial ne comportait que trois ou quatre pages, mais ce sont des dizaines qui sont ensuite venues le compléter ; Ayano, qui l’avait parcouru avant que Maître Senzo ne s’attelle à son étude, avait pu constater, au fil des pages, que la langue passait d’un chinois très académique et qui dépassait ses compétences à une langue japonaise qui peinait tout d’abord à émerger, puis, progressivement, dominait enfin – tandis que la calligraphie soignée des premières pages cédait assez rapidement la place à une écriture plus fonctionnelle. Les pages les plus récentes permettent à Ayano de comprendre qu’il s’agit pour l’essentiel d’une longue et complexe généalogie – des noms très nombreux, associés à des titres tout aussi nombreux. Mais cela ne lui facilite pas la tâche pour autant : les références employées sont pour elle hermétiques, elle ne parvient pas à dater précisément les ajouts, et le chinois des premières pages, qui lui est inaccessible, contient sans doute des bases indispensables à la compréhension de ce qui suit. Ayano s’attarde néanmoins sur les toutes dernières pages, en quête de noms qui lui seraient familiers : effectivement, on y trouve Razan Masayuki, à l’avant-dernière génération ; Ayano remarque aussi que, sur de nombreux feuillets, et systématiquement après quelque temps (sans doute quelques siècles par rapport au début du livre), on trouve une signature ou plutôt un paraphe à chaque page, en forme de griffure noire, qui semble authentifier la généalogie. Ayano saisit sans ménagement Senzo, encore distrait, par le bras, et lui fait part de ses trouvailles.

 

[III-5 : Ayano : Sekine Senzo, Tenchi Osami] Senzo acquiesce ; il constate aussi que le chinois des premières pages est très classique – et d’une très belle langue ! Il va se pencher sur la question, qu’Ayano ne s’en fasse pas, lui saura y trouver ce qui importe vraiment… Senzo se penche sur le manuscrit, et commence à le déchiffrer – Ayano constate qu’il rougit quelque peu : c’est une langue vraiment ancienne – même pour lui… Senzo relève la tête, et demande à Ayano d’aller emprunter du papier, un pinceau et de l’encre au bibliothécaire – il lui adresse alors un signe méprisant de la main, comme pour congédier un domestique… Ayano s’exécute – sans dire un mot, Tenchi Osami lui fournit le nécessaire, qu’elle apporte à Senzo. Ce dernier s’installe et commence à travailler, à traduire le texte dans un japonais moderne (pas tout le texte : le manuscrit original, qui, pour le coup, n’a absolument rien d’une généalogie), puis, au bout d’un moment, s’interrompt : il lui faut davantage de lumière. Qu’Ayano cesse de le déranger : il a besoin de lumière, n’a-t-elle pas entendu ? Ayano va lui chercher ce qu’il demande – après quoi il lui dit de s’éloigner, son ombre le gêne… Ayano se recule en croisant les bras, excédée. Senzo a laissé entendre que ce travail lui demandera du temps.

IV : AUX AGUETS

 

[IV-1 : Yasumori : Kuzuri Hideto] Yasumori, en attendant, s’est soignée et changée – avec des vêtements simples, de paysanne, histoire d’attirer un peu moins l’attention. Puis elle se rend sur les remparts, pour repérer les environs et tenter de guetter Hideto. Elle surveille les berges du lac, mais nulle trace de l’apothicaire. Elle assiste aux suites de la bataille : la fouille du camp par les troupes de Razan Masayuki (avec quelques échos d’affrontements çà et là dans la forêt avec des fuyards), les paysans et pêcheurs qui, timidement, commencent tout juste à réinvestir les lieux… Elle retourne dans le château, et tend l’oreille – pour avoir une idée des conversations.

 

[IV-2 : Hideto] Hideto, de son côté, se réveille enfin, en début d’après-midi – il avait bien besoin de sommeil… C’est sans doute le froid qui l’a réveillé – la cabane de pêcheur n’offre guère de protection en cette saison. Il prend la route du camp, inconscient des événements qui se sont produits. Toujours courbaturé, il n’est pas au mieux de sa forme : il lui faudra bien deux à trois heures pour retourner à Ashiga Tomo.

 

[IV-3 : Yasumori] Yasumori, dans le château, a assisté au retour de nombre de blessés ; mais si la plupart d’entre eux ont été rassemblés dans un dortoir faisant office d’hospice, ce n’est pas le cas de l’un d’entre eux, pourvu d’une armure de samouraï de qualité, et qui a été conduit dans ce qu’elle suppose être la grande salle de réception du château. Elle cherche à s’infiltrer dans les conversations, déplorant la tristesse de la guerre, mais on ne lui prête guère d’attention.

 

V : LA LÉGENDE DU SABRE MAUDIT

 

[V-1 : Ayano, Takemura : Sekine Senzo] Tandis que Maître Senzo travaillait sur le manuscrit, Ayano et Takemura sont restées non loin – la première, piquée par les sarcasmes de l’onmyôji, mais pas au point de quitter les lieux pour autant, le second, même s’il ne se sent guère à sa place et trépigne, parce qu’il est par la force des choses le porteur du sabre, et suppose donc qu’il faut rester à portée au cas où un examen de la vieille lame serait requis.

 

[V-2 : Ayano : Sekine Senzo ; Tenchi Osami, Gen, Shim Na Yung] Senzo a enfin fini sa traduction ; il a pris son temps, aussi bien pour déchiffrer que pour retranscrire, d’une écriture belle et soignée. Il se lève, dit qu’il a besoin de se dégourdir un peu les jambes, et laisse sa traduction à Ayano, qu’il traite toujours comme un larbin ; Ayano en a assez, et lui intime de leur révéler le contenu de ses recherches, mais lui répond qu’après tout elle sait lire… « Certaines choses, du moins... » Il quitte les lieux (il se rend auprès du bibliothécaire Tenchi Osami pour s’entretenir avec lui), et Ayano lit la traduction du manuscrit original par Maître Senzo (aucun problème pour elle ; mais Takemura, lui, ne sait pas lire) :

 

Il y a longtemps de cela, une guerre éclata avec un royaume du continent. Lors des affrontements avec les barbares de Mahan [une confédération de 54 petits États qui a existé du Ier siècle av. J-C. au IIIe siècle dans le sud-ouest de la Corée], les morts ne furent pas comptés. Seuls l’honneur et la guerre avaient droit de cité. De chaque côté, les armées faiblissaient.

 

Enfin, au terme de plusieurs saisons, il y eut une trêve. Chacun campa sur ses positions pendant l’hiver. Les combattants de l’île avaient pris une bonne partie du royaume de Mahan, les défenseurs en profitèrent pour se ressourcer et tenter de trouver des alliés.

 

Parmi les envahisseurs, Gen, un des plus vaillants chefs de guerre, tomba amoureux de la princesse de Mahan. Gen, aidé de ses lieutenants, négocia la paix et son mariage. Au printemps, au lieu de la reprise des hostilités, on célébra les noces à grand renfort de vin de prune, de fleurs et de bijoux.

 

Tout le monde y trouva son compte : les autres chefs de guerre furent invités, et des richesses distribuées. Avec beaucoup de respect, les lieutenants présentèrent à leur seigneur une lame forgée par le meilleur forgeron de Mahan. On la disait si finement ciselée qu’on y voyait des gouttes de rosée gravées.

 

Tout aurait pu finir paisiblement, mais, le soir de la cérémonie, ses avides lieutenants découvrirent que seulement une once du trésor de Mahan leur avait été offerte. Se sentant floués, ils déclenchèrent une nouvelle guerre. Pour cela, ils assassinèrent la princesse Shim Na Yung.

 

Le sang coula de nouveau, et Gen révéla alors sa véritable nature de kitsune [esprit renard]. On ne dit pas comment la guerre se conclut, mais on sait que Gen devint un yako [un kitsune maléfique], et qu’il insuffla une partie de sa magie dans l’épée, et une autre dans la malédiction frappant la descendance des lieutenants qui l’avaient trahi.

 

Depuis ce temps-là, quiconque entre en possession de cette épée, et possède une parcelle de lignage avec les traîtres, voit ses proches mourir un à un. Il est dit qu’un jour, Gen reprendra l’épée pour la léguer et mettre un terme à la malédiction, ou mourra de cette lame.

 

[V-3 : Ayano, Takemura, Yasumori : Gen, Razan Masayuki] Ayano, ayant achevé sa lecture, en révèle le contenu à Takemuraet à Yasumori, qui les a rejoints. Leur ennemi est donc un kitsune du nom de GenS’ils sont tous frappés par la malédiction, c’est qu’ils ont tous, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, un lointain lien de parenté avec des personnages qui avaient agi ensemble plusieurs siècles plus tôt ! Par ailleurs, il y a un lien marqué avec le lignage de Razan Masayuki. Ils doivent, soit éliminer Gen, soit le convaincre de reprendre l’épée ou de la léguer.

 

[V-4 : Yasumori : Kuchi] Yasumori, à la nouvelle que le responsable de leurs malheurs est un kitsune vieux de plusieurs siècles, voire millénaires, songe à la vieille Kuchi, au village de Kengo – elle aussi sans doute était un yôkai… Peut-être un kitsune bienveillant, un envoyé de la déesse Inari ?

 

[V-5 : Ayano : Razan Masayuki] Ayano rappelle à ses compagnons que Razan Masayuki souhaitait s’entretenir avec eux – sans doute en sait-il davantage… Il ne faut pas tarder à le retrouver.

 

VI : LE RETOUR DE L’APOTHICAIRE

 

[VI-1 : Hideto : Razan Masayuki] Hideto retourne enfin à la forteresse d’Ashiga Tomo. Il constate que la bataille a eu lieu, et que ce sont les forces de Razan Masayuki qui l’ont emporté. Aucune idée d’où se trouvent ses compagnons… Il craint qu’ils ne figurent parmi les cadavres ! Des soldats se promènent dans le camp, mais ne lui prêtent pas la moindre attention. Il se rend à la tente dans laquelle ils étaient hébergés, mais n’y trouve rien – si ce n’est son sac en mauvais état, avec plusieurs de ses potions brisées.

 

[VI-2 : Hideto : Iruma Asayi] Hideto n’ayant pas trouvé de trace de ses camarades parmi les cadavres, il interroge un soldat à leur propos – et, maladroit, dit sans y prêter garde qu’il était bien hébergé dans le camp d’Iruma Asayi… Le soldat bourru fait un signe de la tête à deux de ses hommes, qui s’emparent de Hideto, ne tenant pas compte de ses dénégations gênées – il dit même qu’il fait partie de « la Griffe », « comme eux »… Ils n’y comprennent rien, et le conduisent dans les geôles d’Ashiga Tomo. Hideto proteste, demande à parler à Razan Masayuki, mais ils s’en moquent et l’enferment dans une cellule…

VII : LES VILENIES DU RENARD

 

[VII-1 : Ayano, Takemura, Yasumori : Sekine Senzo, Tenchi Osami ; Razan Masayuki] Ayano, suivie de Takemura et Yasumori, sort de la bibliothèque ; Senzo s’entretient avec Tenchi Osami dans le bureau de ce dernier – la culture littéraire d’Ayano lui permet d’avoir quelques idées de ce dont les deux érudits discutent : ils évoquent la généalogie de Razan Masayuki, et une histoire très ancienne (le nom de Mahan n’évoquait rien à Ayano, mais elle peut ainsi dater le manuscrit) ; ils discutent aussi des kitsune, dans toute leur diversité – mais c’est une discussion d’ordre académique plutôt que pratique. Ayano dit à Senzo qu’il est temps d’aller parler avec le seigneur de la forteresse ; l’onmyôji n’apprécie guère d’être interrompu, mais concède qu’elle a raison – et Tenchi Osami se lève pour les accompagner.

 

[VII-2 : Yasumori, Takemura : Kuzuri Hideto, Razan Masayuki] Yasumori s’inquiète auprès de Takemura du sort de Hideto – elle parle de ce qu’elle a vu, d’abord sur les remparts, ensuite devant la grande salle de réception de Razan Masayuki – ce cavalier semble-t-il « important », mais dont elle ne sait rien de plus. Or le temps presse : Yasumori remarque que le soleil ne va guère tarder à se coucher… Takemura ne compte effectivement pas laisser Hideto, dans l’éventualité où il serait toujours vivant, passer une seconde nuit dehors. Il envisage de partir, accompagné, à sa recherche – tandis que Yasumori entend mener son enquête auprès des soldats de la forteresse ; mais après leur entrevue avec Razan Masayuki, la simple bienséance implique de commencer par-là.

 

[VII-3 : Ayano, Takemura, Yasumori : Razan Masayuki, Sekine Senzo, Tenchi Osami] Ils pénètrent tous dans la salle de réception de Razan Masayuki – pas forcément très grande, mais impressionnante néanmoins, de par son ancienneté et sa décoration de bon goût, et témoignant d’un état de guerre. Les gardes n’ont pas fait de difficultés, d’autant que Tenchi Osami était parmi eux. Razan Masayuki est assis au fond de la salle, avec ses conseillers auprès de lui. Le cavalier blessé qu’avait vu Yasumori est étendu non loin du seigneur ; il a perdu conscience, mais est toujours vivant, quand bien même dans un sale état, et des médecins s’affairent à son chevet. Takemura remarque que le simple fait de porter le sabre attire l’attention sur lui bien plus que sur tous les autres, et ça ne le met pas à l’aise.

 

[VII-4 : Takemura, Ayano, Yasumori : Razan Masayuki, Sekine Senzo ; Gen] Le silence pesant depuis leur entrée dans la pièce est enfin rompu par le maître des lieux : « Bien. Vous avez donc trouvé ce que vous cherchiez. » Takemura n’a guère envie de répondre, mais Senzo se contente d’incliner la tête, et le vieux soldat se résout donc à parler – disant qu’ils n’ont cependant guère de pistes à explorer. Razan Masayuki, qui trouve cela « fâcheux », lui demande d’en dire plus. Takemura adresse des coups d’œil à Ayano, Yasumori et Senzo pour ne pas le laisser se dépêtrer tout seul de cette conversation, lui qui n’est guère un homme de discours… Mais les deux femmes se taisent pour l’heure, et constatent un certain agacement chez Senzo : contrairement à ses habitudes d’obséquiosité, il risque de ne pas se montrer très courtois si on lui laisse prendre la parole… Yasumori, à mi-voix, rappelle cependant à Ayano que Razan Masyuki est lui aussi lié par la généalogie à Gen. Takemura, qui les a entendus, parle du kitsune qui leur cause tant de soucis…

 

[VII-5 : Takemura : Razan Masayuki ; Gen] Le seigneur acquiesce : cet esprit démoniaque sévit depuis des siècles… Razan Masayuki demande qu’ils racontent leur histoire – car il a reconnu le sabre, si vieux, le sabre maudit qu’il ne pensait plus jamais revoir… Takemura explique comment « le messager » le leur a « légué », avant de se suicider, et comment ils se sont lancés sur les routes pour mettre fin à la malédiction. Razan Masayuki maudit à son tour Gen (exigeant d’abord que Takemura le nomme ouvertement), qui paiera pour toutes ses vilenies – dont la triste et sordide bataille qui vient d’avoir lieu. Takemura dit qu’ils ont été forcés d’y prendre part. Le seigneur peut-il leur conseiller une marche à suivre ? Oui – dans le vain espoir qu’ils puissent faire davantage que ses propres hommes ; il dévisage alors le samouraï blessé.

 

[VII-6 : Razan Masayuki ; Gen/« Gohan », Iruma Asayi] Razan Masayuki explique ce qui s’est produit. Le change-forme avait pris l’apparence d’un de ses propres conseillers, du nom de Gohan ; il avait l’air d’un honnête homme, érudit et compétent… mais il l’a trahi : il a trahi tout le monde, c’est ce que font les kitsune ! Il a notamment fait échouer le mariage de son fils avec la fille d’Iruma Asayi, ceci alors même qu’il était supposé l’avoir arrangé ; les fiançailles entamées, la cérémonie de mariage approchant, il s’est répandu en calomnies contre la jeune femme – une traînée, une prostituée ! Et il a fait en sorte qu’Iruma Asayi l’apprenne. Puis il a forcé la main de Razan Masayuki, jusqu’à l’amener à rompre les fiançailles et provoquer la guerre… Mais le seigneur ne l’a identifié que bien trop tard – cette nuit seulement, et le kitsune avait déjà pris la fuite, il ne sait comment.

 

[VII-7 : Takemura : Razan Masayuki ; Gen, Iruma Asayi] Or, ajoute le seigneur, quelques heures à peine plus tard, un étrange message est parvenu dans la forteresse d’Ashiga TomoRazan Masayuki les dévisage : ont-ils quelque chose à dire à ce propos ? Takemura admet qu’ils sont intervenus pour brusquer les événements : il leur fallait consulter les archives ! Et c’est pourquoi ils ont agi pour favoriser le camp de Razan Masayuki. Ont-ils mal fait ? Non, certainement pas – et le seigneur se doit de les remercier, même si, en agissant de la sorte, ils lui ont infligé une dette impossible à rembourser… Mais qu’ils comprennent : il démasque enfin le yako, et reçoit alors ce message… Que croire ? N’était-ce pas une nouvelle menterie de Gen ? Mais ses hommes ont constaté, dans les rangs d’Iruma Asayi, l’affaiblissement prédit par leur message. Or, s’il voulait se lancer sur la piste de Gen, Razan Masayuki ne pouvait prendre le temps de discuter avec Iruma Asayi – qui n’avait par ailleurs aucune raison de le croire… D’où cette très regrettable bataille – il y avait une opportunité que le seigneur d’Ashiga Tomo, même dans la douleur, se devait de saisir. Bien des hommes sont morts aujourd’hui, parce qu’il devait traquer le renard. En sont-ils conscients ? Takemura l’affirme – guère courtois de nature, et pas au fait des subtilités en matière de dettes, il avance que le règlement de cette obligation sera obtenu en anéantissant enfin Gen. Tous comprennent mieux la colère de Razan Masayuki : elle n’était pas dirigée contre eux, mais contre Gen – et s’ils ont leur part de responsabilité dans les nombreuses morts de la journée, ce n’est que par répercussion : le kitsune est le seul vrai coupable.

 

[VII-8 : Yasumori : Razan Masayuki ; Gen/« Gohan »] Yasumori décide alors de prendre la parole – l’attitude du maître des lieux semblait l’y autoriser, voire l’y inviter : les morts du passé sont regrettables, mais il s’agit avant tout de prémunir celles de demain ; ils partiront dès que possible sur la piste de GenRazan Masayuki peut-il les aider dans cette tâche ? Il le peut – tout en doutant qu’une petite troupe si disparate et si peu « virile » puisse se montrer plus efficace que ses meilleurs hommes, qui ont échoué… Mais, après tout, ils sont parvenus jusque-là, et ils ont fait ce qu’ils ont fait, au moment précis où leur action était cruciale ; peut-être est-ce un signe ? Peut-être est-ce leur destinée… « Gohan » a fui dans la nuit ; il a un peu d’avance, mais il devrait être encore possible de le rattraper ; il avait adopté les traits d’un marchand de saké, lui a-t-on dit, mais il a pu encore changer d’apparence depuis ; il avait pris la direction du sud-est, vers la ville de Saïki, mais Razan Masayuki ne peut livrer à cet égard d’informations plus précises. Ils doivent cependant se méfier des arbres : la région est très boisée, et le kitsune sait… « voyager » parmi les arbres. Yasumori le remercie pour ces renseignements – citant une fable où le faible est en mesure de venir en aide au fort ; mais ses références sont embrouillées… Peu importe : Razan Masayuki comprend où elle veut en venir, et lui adresse un petit sourire instinctif – sans doute teinté de scepticisme…

 

[VII-9 : Yasumori : Razan Masayuki ; Gen] Plus pratique, Yasumori explique ensuite que la malédiction leur interdit de rester dans la forteresse… Le seigneur en est conscient – de toute façon, il faut qu’ils se lancent au plus tôt sur la piste de Gen ! Il les aidera autant que possible : des vivres, de l’équipement… Mais il ne leur fournira pas d’hommes : outre que la malédiction pèserait immanquablement sur eux, il tend à croire que, s’il faut bien interpréter leur quête comme un signe du destin, ce genre d’aide extérieure serait plus nuisible qu’utile… Ils devront vaincre le kitsune seul. Yasumori acquiesce.

 

[VII-10 : Yasumori : Razan Masayuki ; Kuzuri Hideto] Mais elle mentionne alors qu’un de leurs amis a disparu dans le chaos de la bataille : peut-être le capitaine de la garde pourrait-il les renseigner sur son sort ? Razan Masayuki les autorise à avoir cet entretien – manière aussi de mettre un terme à l’entrevue.

 

VIII : FAIRE LE POINT – ET PARTIR

 

[VIII-1 : Yasumori, Takemura, Ayano : Sekine Senzo ; Gen] Yasumori, une fois dehors, demande à Senzo s’il « s’y connaît » en kitsune, un peu cavalièrement… C’est délicat ; il faut tout d’abord identifier la créature ; or c’est une change-forme… Les kitsune prennent souvent l’apparence de femmes, au passage… Un marchand de saké ? Pourquoi pas – une petite entorse à la tradition qui ne prête pas à conséquences, il peut sans doute se la permettre. Quant à l’identifier… Les chiens repèrent souvent les kitsune, dont ils se méfient ; mais on ne peut pas soupçonner toute personne après laquelle aboie un chien… Les miroirs, sinon – ils peuvent révéler les queues du kitsune. Puis Senzo s’interrompt – comme pris d’une illumination… mais balaie aussitôt l’idée qui lui était venue en tête. Pour le reste, il ne connaît guère que le folklore le plus classique. Mais Takemura n’en regrette que davantage son chien, victime de la malédiction… Ayano fait la remarque qu’elle a un miroir dans ses affaires.

 

[VIII-2 : Yasumori : Kuzuri Hideto] Ils se rendent alors, dans la foulée de Yasumori, auprès du capitaine de la garde. En décrivant Hideto avec soin, parlant de son kimono bleu, etc., elle apprend qu’un « pillard pris à rôder sur le champ de la bataille et qui a été enfermé dans les geôles de la forteresse » pourrait correspondre à cette description. Il s’agit bien de Hideto – qui est libéré sans faire plus de manières ; il n’est par contre pas très présentable, après tout ce qu’il a subi…

 

[VIII-3 : Yasumori, Hideto, Ayano] Yasumori prend une fois de plus sur elle de préparer leur équipement, après quoi ils devront partir au plus tôt : un arc pour Hideto (qui récupère aussi sa caisse, avec plusieurs potions désormais inutilisables, il n’a pas le temps de s’attarder pour en préparer en guise de remplacement), quelques vêtements – des déguisements (notamment pour Ayano), ou des tenues plus chaudes –, des vivres…

 

[VIII-4 : Yasumori, Hideto : Sekine Senzo ; Gen] Mais ils manquent de pistes : un marchand de saké, parmi tous les marchands de saké, qui a pris la direction du sud-est, et peut changer d’allure en un clin d’œil… Cela désole Yasumori. Ils discutent des moyens de retrouver le kitsune, et des pièges qu’ils pourraient tenter de lui tendre, mais voilà : tromper un esprit renard vieux de plusieurs siècles voire millénaires ? L’attirer avec quelque chose d’aussi suspect qu’un trésor à voler ou une de ces recettes aux haricotes rouges dont les kitsune sont supposés raffoler ? La perspective est décidément déprimante… Et Senzo, qui réfléchit dans son coin, semble éliminer hypothèse après hypothèse, sans s’en ouvrir pour autant à ses camarades. Hideto suppose qu’à tout prendre, il est plus probable que ce soit Gen qui les trouve eux, plutôt que l’inverse, le renard ne résistant pas à l’envie de leur jouer un mauvais tour… Yasumori suppose qu’ils n’ont guère d’autre choix que de jouer cette carte, avec tous les périls qu’elle implique. Ils prennent la route – ils ne peuvent pas se permettre de s’attarder encore.

 

[Ellipse d’une semaine.]

IX : DES GÉMISSEMENTS DANS LES BOIS

 

[IX-1 : Gen] Cela fait une semaine qu’ils ont emprunté la route du sud-est. La région est très forestière, par ailleurs coincée entre la mer et la montagne. Ils ont croisé quelques villages en chemin – de plus en plus vivants à mesure qu’ils s’éloignent du champ de bataille d’Ashiga Tomo, où on leur en avait dressé une liste ; parfois, les paysans interrogés semblent avoir entraperçu le marchand de saké… Mais rien de plus concret. Ils poursuivent – n’ayant guère le choix. Dans le dernier village qu’ils ont traversé, enfin, le départ de Gen semble plus proche : il semblerait que le marchand de saké soit cette fois fois parti dans la précipitation…

 

[IX-2 : Ayano, Takemura : Gen] Ils accélèrent le pas. Mais, à mi-chemin d’ici au village suivant, Ayano entend des gémissements (de femme ?) en provenance des bois sur leur droite… Elle en fait part à ses compagnons ; Takemura, par réflexe, pose la main sur la garde du sabre maudit… Le kitsune se serait-il changé en femme ? Éplorée, sur le bord de la route… Ils sont tous méfiants : dans leur esprit, cette rencontre ne peut être un hasard.

 

[IX-3 : Takemura, Yasumori] Ils approchent prudemment de la source des gémissements. Takemura remarque, à mesure qu’ils s’enfoncent dans la forêt, des traces de combat – des branches coupées, tout d’abord… puis des cadavres : trois hommes, dont un d’apparence assez riche – avec un kimono de grande valeur, évoquant peut-être un marchand ; les deux autres ont davantage l’allure de combattants – mais du genre gros bras ou yakuzas, certainement pas des samouraïs, même des rônin. Leurs armes, très banales, reposent à leurs cotés. Les gémissements de la femme proviennent d’un peu plus loin – mais pas trop non plus ; des gémissements évocateurs de douleur… Yasumori, qui a encoché une flèche à son arc, insiste sur le fait qu’il vaut mieux rester groupés.

 

[IX-4 : Ayano] Ils trouvent enfin la femme – jeune, belle, et vêtue d’un kimono relativement luxueux . l’épouse de l’homme riche dont ils ont trouvé le cadavre ? Elle est adossée à un arbre et gémit – de manière très flagrante, elle est enceinte… et elle est blessée, gravement : sans même avoir à se prêter à un examen approfondi, il est évident qu’elle ne tardera guère à mourir si l’on ne prend pas soin d’elle – et son enfant avec elle. Elle n’est par ailleurs pas en état de parler. Ayano, par réflexe, regarde aussitôt son reflet dans son miroir : rien de suspect, c’est bien la femme qui y apparaît…

 

[IX-5 : Hideto, Yasumori, Ayano] Hideto approche de la jeune femme, cherchant à déterminer s’il est possible de la soigner : oui… et c’est donc indispensable s’ils veulent qu’elle survive. Il est possible de lui faire quelques soins d’urgence sur place, mais il faudra sans doute ensuite la transporter dans un village… Il hésite. Doivent-ils se méfier d’elle, et donc la laisser sur place, et continuer leur route comme si de rien n’était ? Le village qu’ils ont quitté est à quelque chose comme trois heures de marche, ils ne sont pas bien certains de la distance qui les sépare du suivant (du nom de Sagara), tout en supposant qu’ils sont à mi-chemin… Pour Yasumori, ils ne peuvent s’encombrer d’elle. Faire l’aller-retour serait une perte de temps. En outre, ils ne peuvent même pas passer la nuit avec elle, la malédiction la tuerait… Mais Ayano la reprend : elle mourra s’ils ne font rien ! Et oseraient-ils encourir le courroux des dieux en laissant cette femme à son sort ? Yasumori n’a que faire des dieux, à l’entendreQue faire ? Les opinions sont partagées… Et l’idée de se séparer ne les enchante pas. Mais ils envisagent alors la possibilité de fabriquer un brancard pour emmener la femme avec eux jusqu’au village de Sagara. Yasumori reste narquoise et cynique : il n’est même pas dit que les paysans viendraient en aide à la blessée ! Elle les connaît, les paysans, ils se serviront, et c’est tout ! Cependant, l’argument d’Ayano la travaille plus qu’elle ne le prétend – non par foi, mais par pragmatisme : elle sait qu’elle ne peut pas encourir davantage le courroux des dieux dans sa situation… Et abandonner la femme sur place, avant d’aller chercher des secours ? Les brigands pourraient revenir, avance Hideto

 

[IX-6 : Takemura, Ayano, Hideto] Takemura est convaincu qu’il faut continuer vers le prochain village, en emmenant la femme avec eux. Désireux de susciter le mouvement, il coupe court à la discussion, et commence à tailler des branches pour construire un brancard – Ayano, très débrouillarde, vient l’assister sans plus d’hésitations, et parvient habilement, en moins de temps qu’elle-même ne le pensait, à fabriquer un engin adéquat. Entre-temps, Hideto apporte des soins d’urgence à la jeune femme, qui lui permettront de tenir jusqu’au prochain village, Sagara. Ils en prennent alors la route…

 

X : SAGARA SOUS LA NEIGE

 

[X-1] Les deux ou trois heures que le trajet leur aurait pris en temps normal sont devenues quatre à cinq heures dans ces conditions, et, quand ils approchent enfin des premières maisons de Sagara, la nuit est déjà tombée depuis longtemps. C’est un petit village – plus petit encore que Kengo ou Hizotachi. Il y a une sorte de maison commune, un peu plus grande que les autres, et la seule éclairée dans le village – les paysans ne veillent guère, de manière générale. Mais il semble y avoir un minimum d’animation dans la maison commune – on entend de l’extérieur des bruits de discussion, même un peu de musique…

 

[X-2 : Ayano] Ayano s’avance et frappe à la porte : les bruits entendus de l’intérieur cessent aussitôt, mais un chien se met à aboyer. Après quelques secondes d’indécision, quelqu’un vient ouvrir : un vieil homme, interloqué, et qui voit aussitôt la jeune femme blessée, laquelle n’a cessé de gémir de tout le trajet. Ayano l’interpelle : ils sont des voyageurs, et ont croisé en chemin cette jeune femme qui a besoin de soins urgents ; ils ne peuvent s’attarder, hélas, mais les villageois pourraient-ils les accueillir temporairement, et prendre soin de la victime ? Assurément ! Le vieil homme les invite à entrer, et dit à ses camarades silencieux dans la maison : « Nous avons des invités ! Mais dans quel état... »

 

[X-3 : Takemura] Takemura pénètre dans la maison commune avant le brancard, et guette la réaction des chiens à l’intérieur, au nombre de trois – mais ils sont parfaitement calmes, allongés près du feu ; ils ne prêtent pas attention à la jeune femme. Se trouve aussi à l’intérieur une petite dizaine d’hommes – aucune femme –, généralement assez âgés, et silencieux ; ils ont été interrompus dans une partie de dés.

 

[X-4 : Ayano] Tous pénètrent à l’intérieur… mais Ayano se sent bizarre. Au fond d’elle, elle sait que quelque chose ne va pas, mais sans pouvoir mettre le doigt dessus… Elle dévisage l’assistance, se concentre pour trouver la source de ce malaise… Sans succès. Mais le sentiment demeure. Elle chuchote aux autres son trouble.

 

[X-5 : Hideto] Le vieil homme leur fait signe de poser le brancard, non loin du foyer ; Hideto s’attelle aussitôt à la soigner. Le calme et l’équipement disponible lui permettent de réaliser des miracles [réussite exceptionnelle] ; il n’a plus aucun doute : si on prend soin d’elle dans les jours qui viennent, sur la base des soins qu’il lui a déjà apportés, elle survivra.

 

[X-6 : Yasumori, Ayano, Takemura : Gen] Yasumori pensait expliquer leur situation au vieil homme, sans doute le chef de la petite communauté, mais Ayano l’intercepte : son trouble persiste… Il doit y avoir un lien avec le kitsune, c’est obligé. Elle ne sait pas ce qu’il en est au juste… mais quelque chose ne va pas ; et elle craint de laisser la jeune femme à la garde de ces hommes qu’elle ne peut que trouver suspects. Takemura se joint à elles. Ils sont maintenant tous aux aguets – Yasumori, comme Ayano, est perturbée, sans savoir exactement par quoi… Takemura n’a pas ce sentiment en lui-même, mais voit bien que ses compagnes sont mal à l’aise… Le vieux soldat se place dos au mur, prêt à dégainer – sans se montrer hostile pour l’heure.

 

[X-7 : Yasumori, Hideto] Yasumori décide d’aller faire un tour dans le village – au prétexte d’aller quelque chose d’utile à Hideto dans leurs bagages, à l’extérieur ; Hideto comprend son intention, et joue le jeu – mais il est lui-même trop pris par ses soins pour vraiment faire attention à ce qui se passe autour de lui. Les occupants de la maison commune, dont le « chef », l’observent dans ses soins – lui apportant de l’eau ou des bandages quand il en fait la demande.

 

[X-8 : Yasumori] Yasumori sort de la maison commune, et jette un œil au village [échec critique], dont les rues sont désertes ; il n’y a pas de lumière dans les autres maisons, aucun signe d’activité ; mais rien de suspect à proprement parler. Elle ramasse une bouteille d’huile dans son sac, et retourne à l’intérieur.

 

[X-9 : Hideto : Gen] Hideto a fini son travail, pour l’heure, et fait l’objet des félicitations du vieil homme : « Vous êtes un excellent médecin ! Vous avez sauvé cette femme ! Et son enfant ! » Hideto multiplie les courbettes : son hôte exagère, il n’a fait que son devoir… Mais à peine a-t-il prononcé ces mots que l’homme à sa droite s’effondre subitement en arrière. Alors que Hideto, interloqué, se demande ce qui se passe, un deuxième homme, le voisin du précédent, s’effondre de la même manière… et un troisième ne tarde guère ! Le vieil homme qui les avait accueillis s’approche quant à lui de la femme blessée en souriant, alors qu’un quatrième convive s’affale. Il montre à Hideto sa main paume ouverte – et des griffes apparaissent en lieu et place de ses ongles ; d’un geste vif et assuré, il tranche la gorge de la jeune femme… Tous ceux qui étaient encore debout, des villageois, tombent à leur tour en arrière. La vision des aventuriers se floute un instant, puis change du tout au tout : ils voient maintenant une pièce aux murs maculés de sang, et une dizaine de cadavres de villageois jonchant le sol… Seul le vieil homme est toujours vivant, qui les regarde en riant : « Je vous prie de m’excuser… Vous êtes un nouveau public pour moi, et pour l’heure je ne sais pas encore juger quelles sont les blagues véritablement drôles avec vous... » Il leur adresse un sourire carnassier, puis plonge à travers une fenêtre.

 

[X-10 : Takemura : Gen ; Razan Masayuki] Takemura, aussitôt, se lance à sa poursuite, mais sans dégainer son sabre pour le moment. Il perd du temps à franchir la fenêtre à son tour… Et, dehors, c’est la nuit noire, il ne voit absolument rien. Puis il entend un éclat de rire sur sa droite. Il se dirige dans cette direction, plus prudemment – la forêt est très proche. Il parvient à distinguer le vieil homme, appuyé nonchalamment contre un arbre, et qui le nargue : « Pour un vieillard, vous avez d’excellents yeux ! Je le note – cela pourra servir plus tard... » Puis, alors qu’il semble appuyer sa main contre le tronc, il l’engloutit en fait dedans, et tout son corps suit. Gen voyage à travers les arbres, les avait prévenus Razan Masayuki… et il est impossible de suivre le kitsune dans ces conditions. Penaud, Takemura fait son rapport aux autres à l’intérieur, dans la maison commune qui n’est plus qu’un charnier.

 

[X-11 : Yasumori, Ayano, Takemura] Yasumori veut agir vite : Il faut le débusquer ! Mettre le feu à la forêt ! Ayano y est favorable : le feu nettoiera toute cette saleté… Yasumori sort dans le village, et ouvre la porte d’une maison au hasard : à l’intérieur, des cadavres… comme dans toutes les autres bâtisses de Sagara, qui n’est plus qu’une ville-fantôme. Yasumori s’empare d’une torche, et, répugnée, met le feu à trois huttes de cet endroit maudit. Takemura, abattu, la regarde faire. Puis Yasumori prend la direction de la forêt : il faut le provoquer ! Mais, le temps qu’elle arrive à la lisière des bois, la neige se met à tomber sur le village, qui éteint l’incendie…

 

[X-12 : Hideto, Yasumori, Ayano : Gen] Pour Hideto, il est vain de vouloir suivre Gen dans ces conditions. Sans doute est-il déjà très loin… à moins qu’il ne les regarde, s’amusant de leur désarroi. Et Yasumori remarque alors que la neige… ne tombe en fait que sur les maisons auxquelles elle avait mis le feu. Ayano n’a plus qu’une envie – quitter ce village qui n’est plus qu’une blague sinistre…

XI : LES FIANÇAILLES TOUJOURS ROMPUES

 

[XI-1 : Yasumori, Takemura : Sekine Senzo ; Gen] Ils ont repris la route – même dans la nuit, même dans le froid (la neige ne les suit pas, cependant). Ils marchent jusqu’à l’aube, ne croisant rien d’ici-là. Ils dressent le camp quand le soleil s’est levé. Yasumori rumine : la neige, encore une blague du renard ? Cela peut-il leur apprendre quoi que ce soit sur lui ? Est-il lié à l’eau, par exemple ? Pour Takemura, ce que cette aventure leur a appris, c’est que les pouvoirs du kitsune sont de toute façon démesurés : une illusion pareille, si complexe, et englobant tout un village ! Ils se tournent tous deux vers Maître Senzo… qui est visiblement terrifié. Cette démonstration de pouvoir l’a complètement abattu – or il sait très bien que fuir n’est pas une option… Et, pour l’occultiste, se confronter de manière très concrète à des pouvoirs qu’il n’avait jamais vus que dans des livres est une expérience très déconcertante. Que faire – si ce n’est attendre le prochain coup de patte, qui ne manquera pas ?

 

[XI-2 : Takemura : Sekine Senzo] Takemura se montre sarcastique concernant les « compétences » de Senzo, qui perçoit bien l’insulte et n’apprécie pas : il réfléchit, lui ! Il n’est pas une brute qui fait des moulinets de son sabre sur les champs de bataille ! Takemura se montre alors menaçant : s’il était aussi mal élevé que l’onmyôji, peut-être lui ferait-il tâter de sa lame, à l’intellectuel… Mais Senzo lui adresse un signe de la main pour le faire taire – puis pointe le doigt, indiquant quelque chose sur la route, à quelque distance devant eux.

 

[XI-3 : Ayano : Gen] Un couple richement vêtu progresse lentement sur la route, s’éloignant d’eux, qui ne les avaient jamais vu jusqu’alors ; or ils aurait dû passer par leur modeste campement – c’est comme s’ils étaient sortis de nulle part ! Et leurs vêtements sont clairement destinés à la cérémonie du mariage. Ayano remarque quelque chose : si la femme a la tête baissée, humblement, l’homme… L’homme n’a pas seulement la tête baissée : il est décapité ! Par ailleurs, elle se rend compte que leurs vêtements sont anachroniques – elle n’en a vu de semblables que sur les scènes de théâtre ; peut-être datent-ils de l’époque Heian ? Dans les six ou sept siècles plus tôt… Encore une sorcellerie ! Encore une mauvaise farce du kitsune…

 

[XI-4 : Yasumori, Takemura : Sekine Senzo ; Gen] Yasumori n’en doute pas ; mais ils ne peuvent l’ignorer – elle compte s’avancer auprès du couple. Takemura lui dit que c’est exactement ce que veut Gen, mais Yasumori en est bien consciente : quel choix ont-ils de toute façon ? Takemura, qui change subitement d’attitude à l’égard de Senzo, lui demande son avis… mais l’onmyôji ne dit rien, plus effrayé que boudeur.

 

[XI-5 : Yasumori, Takemura, Hideto, Ayano : Gen] Yasumori n’attend pas davantage : elle veut provoquer Gen, le prendre à son propre jeu, et rire en ridiculisant ses tours pathétiques… Elle prend les devants ; Takemura la suit à quelque distance, tandis que Hideto et Ayano restent en arrière. Yasumori dépasse le couple et éclate de rire en se retournant vers lui : « Décidément, Maître Gen, vos blagues sont de plus en plus drôles ! Mais aussi de plus en plus courtes – au moins d’une tête ! »

 

[XI-6 : Yasumori : Ota ; Shim Na Yung] Au début, le couple n’a pas prêté la moindre attention au comportement de Yasumori, continuant à avancer lentement comme si de rien n’était. Mais l’allusion concernant l’époux décapité les a fait s’arrêter brusquement. Immédiatement après, l’homme s’effondre en avant… La femme garde la tête baissée, et ne réagit tout d’abord pas ; puis elle lève lentement la tête – ne révélant pour autant rien de son visage, que sa longue chevelure dissimule. Elle ne dit pas un mot, mais se contente de hausser les épaules. Yasumori lui demande si elle est la princesse Shim Na Yung. Et la femme répond enfin : « Je suis… Je ne suis pas une princesse. Je suis Ota. J’allais me marier… J’allais me marier à la forêt de Koryo, et encore une fois on m’en empêche ? ENCORE UNE FOIS ON M’EN EMPÊCHE ?! » Elle se redresse subitement – et commence à prendre une forme différente ; elle semble flotter au-dessus du sol, tandis que son corps est parcouru de gonflements étranges et que des griffes lui poussent au bout des doigts ; un coup de vent soudain, surnaturel, disperse ses cheveux de son visage… et Yasumori voit enfin ses yeux, la chose la plus terrifiante qu’elle ait jamais vue ! Elle pousse un hurlement de terreur qu’elle ne peut retenir, et sent une douleur dans sa poitrine ; elle y porte les mains, et s’écroule…

 

[XI-7 : Takemura] Takemura dégaine le sabre et se rue instinctivement sur le fantôme : il tranche littéralement la femme en deux, d’une coupure bien nette, géométrique… Puis les deux parties du corps de la fiancée tombent à terre, s’amalgament en une sorte d’ectoplasme – et disparaissent sans laisser de trace, de même pour le cadavre décapité.

 

[XI-8 : Yasumori, Hideto] Yasumori est très clairement en train de faire une crise cardiaque ; Hideto se précipite à son secours – ses soins d’extrême urgence la sauvent, mais ça n’est pas passé loin : une minute de plus, et elle mourrait. Reprenant ses esprits, Yasumori en a pleinement conscience – elle n’aurait jamais cru avoir aussi peur… Et elle reste affaiblie.

 

[XI-9 : Yasumori] Ils sont tous regroupés autour de Yasumori – et entendent alors un aboiement ; ils se retournent, et voient un petit chien, au loin, qui avance dans leur direction. À mesure qu’il approche, ils se rendent compte… qu’il est vêtu d’une sorte de kimono ; et il a quelque chose dans la gueule. Arrivé à leur niveau, il lève la tête vers eux, et émet un petit jappement en laissant tomber ce qu’il tenait entre ses mâchoires, une sorte de petit tube ; puis il reprend sa course, plus rapidement, et disparaît.

 

[XI-10 : Ayano] Ayano s’empare du tube, et le dévisse : il contient bien un message, un faire-part de mariage – ils sont tous nommément invités dans la forêt de Koryo, où se tiendra la cérémonie. Mais les noms des fiancés sont à l’évidence des jeux de mots – passablement mauvais, d’ailleurs…

 

À suivre...

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Cérès et Vesta, de Greg Egan

Publié le par Nébal

Cérès et Vesta, de Greg Egan

EGAN (Greg), Cérès et Vesta, [The Four Thousand, The Eight Hundred], traduit de l’anglais (Australie) par Erwann Perchoc, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, [2015] 2017, 106 p.

 

HARD ?

 

L’excellente collection Une heure-lumière des éditions du Bélial’ poursuit son sans-faute avec un septième titre dû à un habitué de la maison, et non des moindres : l’Australien Greg Egan, dont vous devez lire les nouvelles à tout prix – ce que vous avez probablement déjà fait, en même temps… Sinon, je ne saurais trop vous y engager, il n’est jamais trop tard – et en dépassant le cas échéant les préventions du type : « De la hard science, hou-là, j’y comprenions reun... » Après tout, je n’ai rien, mais alors absolument rien, d’un connaisseur en matière de sciences dites « dures », et je me régale quand même neuf fois sur dix : ne rien paner à « La Plongée de Planck » ne m’empêche pas d’aduler « Des raisons d’être heureux », etc. ; ça en vaut forcément la peine.

 

En même temps, peut-être ne faudrait-il pas tant insister sur cette dimension « hard science » sempiternellement accolée à l’auteur ? Ce que je fais moi-même ainsi, certes… Qu’il brille tout particulièrement dans ce registre, et éventuellement un ou deux bons crans au-dessus de ses collègues les plus habiles (un Stephen Baxter, ou, disent-ils, un Peter Watts, par exemple), n’implique pas qu’il ne sache faire que cela. Nombre de nouvelles dans les trois excellents recueils Axiomatique, Radieux et Océanique en témoignent, ou plus encore, même sur un mode moins fascinant, le roman Zendegi – et, maintenant, ce petit mais costaud Cérès et Vesta : la science et la technologie y ont indéniablement leur part, et qui compte, mais le propos, tout en prenant en considération ces diverses dimensions, a une portée tout autre, davantage philosophique (encore que la philosophie ait régulièrement sa part dans les récits les plus scientifiques de l'auteur) et en tout cas politique, à même de réjouir tout amateur de fiction spéculative.

 

C’est, par ailleurs, une novella qui peut entrer en résonance avec plusieurs autres titres de la chouette collection Une heure-lumière, et probablement au premier chef celui qui m’avait le plus emballé jusqu’alors, à savoir L’Homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu…

 

LE COMMERCE ET LA POLITIQUE

 

Cérès et Vesta (notons au passage que le titre français est pour le coup bien différent de l’original, un biais qui peut se justifier mais change quand même un peu la donne) sont deux astéroïdes de la ceinture principale, entre Mars et Saturne, et qui ont été colonisés depuis semble-t-il pas mal de temps déjà. Deux astéroïdes, par ailleurs, d’allure bien différente, mais qui ont trouvé à tirer parti de leur nature complémentaire – ils échangent ainsi leurs surplus respectifs de glace et de roche, lesquels empruntent une route spatiale fort longue mais automatisée, pour un voyage d’environ mille jours d’un astéroïde à l’autre.

 

En dehors de cette dimension essentielle, les deux astéroïdes sont pourtant tout d’abord assez proches – culturellement s’entend (avec une dimension française ou du moins francophone marquée pour Vesta ?) –, même s’ils sont politiquement indépendants. Toutefois, l’évolution politique intérieure de Vesta va conduire à une crise opposant les deux mondes, avec des conséquences tragiquement concrètes…

 

LE POPULISME ET L’ENNEMI

 

Un mouvement populiste gagne en effet en ampleur sur Vesta, qui – on ne change pas les bonnes vieilles recettes – construit son ascension sur la base du rejet de l’autre : la faction menée par l’agaçant Denison entend faire payer (littéralement...) les Sivadier, après quoi tout ira forcément mieux, n’est-ce pas ?

 

Les Sivadier ? Ce sont les descendants d’un des « syndicats » qui avaient colonisé Vesta. Sauf que, à la différence des camarades des autres « syndicats » qui ont forcément sué sang et eau pour aménager l’astéroïde de leurs mains (…), les Sivadier, ces ordures, n’ont pas directement mis la main à la pâte, mais se sont contentés d’extorquer des fortunes sur la base de leurs brevets, eux qui étaient des spécialistes de la propriété intellectuelle… Avec de l’administration et de la planification en prime, sauf erreur. Or, à l’époque où sévit Denison, la propriété intellectuelle est perçue différemment : elle n’a absolument plus rien de légitime, elle passe aux yeux de tous pour une spoliation indue. Qu’importe si cela n’était pas le cas du temps de la colonisation de l’astéroïde : les Sivadier étaient « objectivement » des profiteurs… et leurs descendants, qui se voient ainsi accoler une identité qu'ils n'ont jamais réclamée et qu'ils ne comprennent même pas, eux qui jamais ne se sont perçus comme des Sivadier, le sont forcément tout autant ! Des « parasites », autant le dire ! Ils doivent rembourser leur dette – il faut mettre en place un impôt spécial pour réparer l’injustice fondamentale, un impôt que paieront seuls les répugnants Sivadier… La justice, ouais.

 

À mesure que le mouvement de Denison gagne en ampleur, passant de la faction vaguement ridicule et pittoresque au parti de gouvernement, l’hostilité anti-Sivadier s’accroît – en passant par des gadgets de reconnaissance faciale, le cas échéant, déterminant les Sivadier probables sur la base des traits de leurs dégoûtants ancêtres ; et les non-Sivadier ne se privent pas d’insulter et harceler les Sivadier, « parasites », etc. Au point où l'on vire à la ségrégation… et au meurtre.

 

Les Sivadier ne se laissent pas faire – certains d’entre eux du moins –, qui entendent lutter, dans la mesure de leurs moyens, contre leur exclusion ; des attentats symboliques, dérisoires en tant que tels, si la tentation terroriste ne les a pas toujours épargnés… Mais ils l'avaient assez vite rejetée. Reste que c’est quand même du pain-bénit pour leurs adversaires, qui n’hésitent pas à considérer comme des « criminels de guerre » les meneurs de la résistance, aussi symbolique soit-elle.

 

Or il y a des morts, dans cette triste affaire – et systématiquement des Sivadier, « malencontreusement » décédés lors de leur arrestation, ou, déjà avant, lynchés par la foule haineuse… laquelle s’en tire toujours à bon compte devant les tribunaux acquis à sa « cause ».

 

L’ACCUEIL DES RÉFUGIÉS

 

Et Cérès dans tout cela ? Si les deux astéroïdes sont liés économiquement, ils n’en sont pas moins indépendants – et Cérès n’a aucune envie de s’immiscer dans les affaires intérieures de Vesta. Mais voilà : la condition des Sivadier s’aggravant chaque jour un peu plus sur Vesta, de plus en plus nombreux sont les Sivadier qui prennent la voie de l’exil – selon une méthode compliquée, mais la seule pour eux accessible, et qui consiste à s’infiltrer, en combinaison cryogénique, dans le flux de roche à destination de Cérès : un voyage de près de trois ans pour ces « surfeurs », et non sans dangers…

 

Or Cérès accueille volontiers les réfugiés de Vesta – ce qui agace forcément Vesta… À tout prendre, les autorités de l’astéroïde ségrégationniste ne regrettent certainement pas que les « parasites » émigrent, comme autant de rats (qu’ils sont forcément) quittant le navire ; mais la question prend une tournure différente quand ce sont les « criminels de guerre » qui tentent ainsi d’obtenir l’asile sur Cérès – au point où les relations entre les deux astéroïdes se compliquent sans cesse, jusqu’à atteindre le point de non-retour du plus hideux chantage… contre lequel l’approche « raisonnée » ne pourra, dans la douleur, que s’avouer vaincue.

 

DEUX FEMMES ET LEURS CHOIX

 

Cette histoire nous est essentiellement contée au travers de deux personnages féminins, selon une temporalité complexe – les trames « parallèles » jouent en effet du flash-back et du flash-forward, jamais cependant au prix de l’opacité.

 

Sur Vesta, nous avons tout d’abord Camille – une femme médecin, d’ascendance Sivadier puisque cela veut dire quelque chose, absurdement, et que la situation enrage comme de juste : elle veut lutter, mais sans trop savoir comment… et, à terme, ne peut qu’à son tour emprunter la voie dangereuse de l’émigration (en fait, nous commençons par-là, dès le premier chapitre – nous reviendrons ensuite sur la lutte).

 

Sur Cérès, nous suivons Anna, dynamique jeune femme, très impliquée, qui, en accédant à la direction du port spatial de l’astéroïde, se retrouve confrontée à la question de l’immigration des Sivadier – en fait, elle choisit d’intervenir, à maints égards, et en leur faveur : par humanisme autant que conscience professionnelle et sens des responsabilités ; c’est ainsi elle qui aura à gérer le chantage de Vesta portant sur les « criminels de guerre »…

 

DU EGAN, OUI, MAIS PAS SI FROID

 

À ce propos : la connotation « hard science » y est pour beaucoup, mais on reproche souvent à Greg Egan d’être « froid » ; je suppose qu’il l’est, oui, dans une certaine mesure… même si cela peut constituer un atout, parfois, permettant de dégager de l’émotion à un second niveau, disons – voyez cette merveille qu’est « Des raisons d’être heureux ».

 

Concernant Cérès et Vesta, la mise en avant de ces deux personnages de femmes confrontées à des choix impossibles à assumer me paraît pallier à ce reproche très fréquent, elles ont de l’âme et de la chair, je trouve – plus que d’habitude peut-être, en tout cas suffisamment à mon sens pour que la froideur éganienne© ne soit pas problématique...

 

Par ailleurs, si l’entrée en matière est un brin hermétique, en décrivant le « surf » de Camille, la suite des opérations est autrement plus limpide. En fait, la dimension « hard science » de la novella, pour l’essentiel, concerne peu ou prou ce seul mode de transport. Le propos est davantage philosophique et politique, même s’il baigne bel et bien dans la science, moins « dure » peut-être : le droit, la sociologie et les dilemmes à la façon de la théorie des jeux, etc., jouent un rôle central dans l’histoire.

 

C’EST PLUS COMPLIQUÉ QUE ÇA ?

 

Et cette histoire est riche d’implications variées, et finalement bien moins manichéennes que l’on pourrait le croire – même si, pour le lecteur, l’empathie pour les Sivadier victimes est une nécessité, autant que le dépit et la colère à l’égard de leurs persécuteurs sur Vesta – jusqu’à l’écœurement pur et simple quand le chantage entre en scène. Aucun doute à cet égard, aucune ambiguïté.

 

Mais il me semble que, au moment où le lecteur est classiquement amené à opérer une transposition de cette intrigue allégorique aux faits qui lui sont contemporains, se produit une forme de synthèse alchimique étonnante qui complique un peu les choses – et c’est tant mieux.

 

Risque non négligeable que je parte en vrille, ceci dit, mais vous êtres prévenus...

 

QUI SONT LES SIVADIER ?

 

En effet, si certaines « identifications » semblent couler de source – la novella traite de l’immigration, en fait plus exactement de réfugiés politiques, sans la moindre ambiguïté à cet égard, ou encore elle met en avant la thématique de la ségrégation, qui ne manquera à son tour pas de nous rappeler de bien tristes souvenirs de par le monde –, d’autres sont peut-être plus délicates ?

 

Qui sont donc les Sivadier ? On a dit les réfugiés, parfois – mais Cérès étant favorable à leur accueil, cela ne me semble pas être tout à fait la même chose que la crise traversée actuellement ; arguant de ce que l’auteur est australien, on a pu préciser cette question migratoire (l’Australie n’est semble-t-il pas championne de l’accueil des immigrés), ou la décaler légèrement pour traiter des aborigènes, et de leur condition de « citoyens de seconde zone », au mieux – mais je ne suis pas certain que ce soit très pertinent (au risque de me tromper, hein, comme de juste).

 

Les Juifs ? Comme d'hab' ? Ben, ça me paraît déjà plus convaincant – sur la base du « comportement ancestral » à blâmer et dont il faudrait obtenir réparation, et au travers d’une rhétorique dénonçant les « parasites » et « profiteurs », associés aux forces de l’argent (niveau Grand Kapital, donc, et pas exactement fraude aux allocs), rhétorique qui semble hélas persister aujourd’hui, je ne vous apprends rien… et avec ce même basculement qui a fait passer au fil des siècles le sentiment anti-Juifs de l’hostilité culturelle et religieuse à l’antisémitisme de plus en plus connoté de considérations racistes.

 

En tout cas, dans Cérès et Vesta, la base, susceptible de très vite déraper dans le racisme ouvert alors même qu’elle semble partir de préventions certes bornées et indues mais pas le moins du monde ethniques, la base donc consiste à imputer aux « fils » les méfaits, réels ou supposés (au fond, cela n’importe guère – je crois, c’est à débattre), de leurs « pères ».

TAXE SIVADIER ET RESPONSABILITÉ COLLECTIVE

 

Je crois que c’est ici que la question se complique – dans sa dimension éventuellement juridique, et ses relations ambiguës à la morale.

 

Le point de vue initial ne fait aucun doute : les Sivadier sont des victimes, Denison et ses partisans des ordures racistes, la taxe Sivadier une honte que rien ne saurait justifier. Aucun doute.

 

Mais je crois qu’il faut quand même envisager la question plus précisément – sans bien sûr rejoindre les rangs de Denison, ce n'est certainement pas mon propos, et la condamnation première demeure ; mais il y a des subtilités qu’il me paraîtrait dommageable d’évacuer sous le tapis pour se contenter d’une lecture vaguement manichéenne, laquelle, de la part d’un auteur aussi fin qu’Egan, aurait probablement quelque chose d’un peu décevant.

 

Dans leurs termes, les dominants de Vesta envisagent la question de la taxe Sivadier sous l’angle des « réparations », au sens juridique, disons des « indemnisations » pour un tort passé, en lui-même générateur d’obligations, ici de dommages et intérêt, dans un sens.

 

Et, là, je suis tenté de faire le lien avec L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, et à partir de là à des questions qui sont toujours d’actualité, bien au-delà du seul cas disséqué si brillamment par l’auteur de La Ménagerie de papier (pas le dernier à traiter d'immigration, d'ailleurs) : après tout, les demandes d’indemnisation adressées au gouvernement japonais par les descendants des victimes des atrocités de l’Unité 731 ont des conséquences très proches de la taxe Sivadier, en mettant en avant cette optique, guère juridique pour le coup ou, plus exactement, guère juridique dans notre conception contemporaine encore (ouf) teintée de libéralisme, de « fils » devant payer pour les erreurs commises par leurs « pères »…

 

La distinction ? Oui, bien sûr qu’il y en a une, cruciale – et elle repose dans la dimension ségrégationniste de la taxe Sivadier : c’est-à-dire que nous ne sommes pas ici dans un contexte de relations internationales aussi tendu et chargé de haine soit-il ; nous avons là une communauté à la base unique (juridiquement et politiquement s'entend), mais qui se scinde en deux sur des bases parfaitement irrationnelles, au point où les deux partis n’ont bientôt plus rien à voir l'un avec l'autre, et où l’un, dominant, écrase l’autre de sa haine aveugle et de sa mesquinerie éventuellement mortifère ; l’égalité de droits est bafouée au nom d’un principe s’affichant ouvertement discriminatoire. C’est bien sûr une différence essentielle… contrairement, je crois, à la réalité des faits reprochés aux ancêtres des Sivadier ?

 

Quoi qu’il en soit, nous sommes donc portés à rejeter avec dégoût le principe même de la taxe Sivadier ; mais peut-on dans ce cas se montrer en même temps ouvertement favorable aux idées d’indemnisations pour les crimes commis par des ancêtres ? Dans les cas de l’Unité 731, du régime nazi évidemment, de la colonisation aussi bien sûr… Relations internationales, oui, mais est-ce cela qui compte ? Je fais peut-être fausse route, et totalement si ça se trouve, mais cette dimension du propos me paraît en fait très intéressante, car bien plus complexe…

 

LA MORALE D’AUJOURD’HUI APPLIQUÉE AUX TORTS D’HIER

 

Or il y a un autre élément à prendre en compte dans cette optique, et qui en rajoute un peu plus dans la complexité – de manière tout à fait bienvenue ; il a d’ailleurs aussi son impact sur le problème esquissé plus haut de la réalité des faits commis – réalité disons morale, sinon juridique (morale et droit occupent deux sphères distinctes, dans une perspective positiviste du moins), mais la bascule de l'un à l'autre doit justement être prise en compte.

 

C’est le problème du « révisionnisme moral », si j’ose l’exprimer ainsi, mais bien sûr entendu de manière neutre, autant que possible, et consistant à imposer la morale présente à la situation passée (et donc à se livrer à une réécriture de l'histoire sur la base de questionnements qui n'étaient pas pertinents au moment des faits ainsi analysés, et c'est pourquoi je parle de révisionnisme, même avec des pincettes, eu égard à la polysémie du terme, quelque part entre son acception légitime au regard de la science historique même et ses utilisations éventuellement dévoyées).

 

Dans notre société contemporaine, si les grincements de dents sont régulièrement de la partie pour telle ou telle raison, la propriété intellectuelle (entendue au sens large : artistique, industrielle, commerciale) n’a pas grand-chose de choquant – elle paraît parfaitement légitime, hors abus marqués (il y en a, certes...), et que des individus tirent bénéfice des produits de leur esprit paraît normal (la question est sans doute un peu plus compliquée quand les droits sont hérités ou se transmettent, bien sûr…).

 

Ce n’est pas le cas dans le monde décrit par Greg Egan : la propriété intellectuelle y est clairement perçue comme un abus, une spoliation – et ce sans même forcément verser dans la rhétorique populiste de Denison, sur le « vrai » travail (une rhétorique qui ne nous est certes pas étrangère, à gauche comme à droite) : dans la novella, les Sivadier, qui haïssent à bon droit Denison, ne tentent pas pour autant, en guise de réponse, de défendre l’idée même de propriété intellectuelle, qui peut les mettre eux-mêmes mal à l’aise, en fait.

 

Dès lors, si les faits reprochés aux Sivadier, à l’époque, n’étaient certainement pas juridiquement criminels, et probablement pas beaucoup plus moralement, le point de vue des contemporains de Denison est tout autre, qui vise à considérer que ce qui est désormais juridiquement et moralement indéfendable l’a en fait et en tant que tel toujours été – dans une perspective peut-être jusnaturaliste, qui, d’Antigone à aujourd’hui, en passant par saint Thomas d’Aquin et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ne nous est certes pas étrangère, même à l’heure du positivisme juridique supposé dominant ; mais, à examiner ces références de plus près, dans toute leur diversité en tant que telle éloquente, on perçoit bien toute la complexité du problème, selon que l’on tire la conception jusnaturaliste dans la direction des « lois non écrites d’un ordre supérieur », outrepassant le droit positif en faisant éventuellement appel à la foi, ou des garanties de type libertés publiques, prescrivant la non-rétroactivité de la loi notamment (mais pas seulement) pénale, etc.

 

On est tenté, là encore, de transposer – par exemple, avec l’esclavage, pour prendre un exemple parlant autant que désagréable, et qui me paraît être l’implication la plus évidente de la novella : il nous est bien moralement et juridiquement inacceptable aujourd'hui ; mais il était parfaitement intégré, légal et peut-être même moral (dans l'esprit d'une morale contingente, même si la thématique jusnaturaliste, en tant que tel, louche forcément sur l'absolu) il y a somme toute peu de temps.

 

C’est ici que l’on arrive donc à une forme de « révisionnisme moral », mais qui se dédouble : si la condamnation morale est toujours tentante (a fortiori pour ceux qui manient le mot de « relativisme » comme un stigmate et une insulte), et sans doute légitime dans l’absolu, donc (une sphère des principes tenant du monde idéal, et dès lors détaché des contingences terrestres), mais dans l’absolu seulement, la condamnation juridique (avec des conséquences pécuniaires, comme ici via la taxe Sivadier) est davantage problématique, parce que concrète…

 

Or ici cette question prend des atours de responsabilité collective héritée, où des individus qui n’ont en rien commis le forfait reproché doivent néanmoins en faire les frais parce que leurs « ancêtres » (cette fois entendus très collectivement, l’individu n’est plus en jeu et c’est une bonne partie du problème), eux, l’auraient commis : couche supplémentaire de complexité qui me paraît confirmer qu’en la matière, comme en tout autre, rien n’est jamais aussi simple qu’on le prétend parfois… voire souvent. L'illustration de ces difficultés dans le contexte de Cérès et Vesta n'en est que plus justifiée.

 

UNE BIZARRE FRUSTRATION… POUR LE MIEUX ?

 

Ces questionnements variés et donc peut-être plus subtils qu’il n’y paraît (mes excuses pour la confusion de mon exposé, c’est que tout cela n’est pas forcément très clair dans ma tête – justement !) s’ajoutent à la maîtrise de la narration de Greg Egan, et bien sûr à ses merveilleuses idées de science-fiction, pour produire une novella de grande qualité, qui fait une nouvelle fois honneur à la décidément excellente collection Une heure lumière. Sa parenté (à mes yeux du moins) avec L’Homme qui mit fin à l’histoire, loin de la desservir, l’enrichit peut-être encore davantage, et la collection, comme de juste, ne s’en porte que mieux.

 

 

Mais je dois avouer avoir trouvé Cérès et Vesta un peu frustrante. À tourner autour depuis ma lecture, je me rends bien compte que c’est un sentiment très contestable « rationnellement », mais il n’en demeure pas moins…

 

Disons SPOILER, au cas où.

 

C’est qu’il y a là, d’une certaine manière, matière à un roman ; le format de la novella est-il le plus adapté ? En fait, « objectivement », peut-être, car le ressenti est dès lors tout autre – en achevant brutalement le récit sur les conséquences du chantage exercé par les fachos de Vesta sur les sympathiques gens de Cérès, la novella produit un effet très spécial, qui vient d’une certaine manière mettre à plat toutes les réflexions qu’elle suscitait jusqu’alors, devant la violence d’un acte émanant d’une rationalité perverse, certes, et froide, face à laquelle une rationalité d’un autre ordre, plus généreuse, s’avoue irrémédiablement vaincue. J’ai employé le terme si connoté éganien de « froideur »… mais pour le coup c’est peut-être plutôt de sècheresse qu’il s’agit.

 

Et là, je me pose la question : matière à un roman ou pas, prolonger le récit aurait-il été si pertinent ? Je me demande si cette frustration, d’une certaine manière, n’est pas de ma part une forme de révolte contre la bêtise meurtrière de Vesta – laquelle, ici, triomphe. En envisageant la possibilité d’un roman sur cette base, est-ce que je ne succombe pas à la tentation d’un récit positif – un récit qui, poussé à terme, ne pourrait que mieux se terminer ? Un mieux… « moral », pour le coup, je m’en rends compte. Pour ne pas dire niais. Peut-être, au regard de critères propres à la narration comme au fond de l’intrigue, le choix de Greg Egan de faire tomber le couperet et de ne pas s’y attarder ensuite est-il bel et bien plus judicieux…

 

D’un naturel passablement pessimiste, et guère porté à priser les « happy endings », je devrais à tout prendre me rallier à la manière adoptée ici par Greg Egan. À terme, avec du recul, c’est probablement ce que je ferai – mais, au sortir de la lecture, demeure cette frustration.

 

S’il faut en déduire une chose, pourtant, c’est sans doute… que Greg Egan a tapé juste. Violemment, mais juste. Constat déprimant… mais qui, peut-être, n’interdit pas la révolte ? Voire l’émotion, oui, même chez Egan : le chantage passé, demeure après tout une ultime scène, qui démontre à sa triste manière qu’au-delà des crimes et des abominations, la vie continue, jusque dans l'hommage bien vain rendu aux morts – et, avec elle, l’espoir, malgré tout, que la révolte contre l’injustice, un jour, portera bel et bien ses fruits ?

 

C’est pas gagné, c'est une autre histoire... mais n’excluons rien.

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Silence, de Shûsaku Endô

Publié le par Nébal

Silence, de Shûsaku Endô

ENDÔ Shûsaku, Silence, [, Chinmoku], traduit de l’anglais par Henriette Guex-Rolle, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio, [1966, 1992, 2010] 2016, 295 p.

 

DU FILM AU LIVRE

 

La sortie toute récente encore de Silence, dernier film en date de Martin Scorsese, et un projet qui remonte à fort longtemps, aura au moins eu cet avantage, indépendamment de ses qualités propres : rappeler à notre bon souvenir le roman de Shûsaku Endô dont il est l’adaptation (il y en avait déjà eu une, japonaise, pas vue) – en témoigne cette réédition datée de décembre dernier, avec forcément l’affiche du film en guise de couverture.

 

Cela faisait quelque temps que je comptais lire ce livre, probablement le plus célèbre de son auteur – une occasion toute trouvée, donc… et, dois-je avouer, que le film de Scorsese soit toujours à l’affiche a pu précipiter quelque peu cette lecture. À vrai dire, je me tâte – je ne sais pas si j’ai envie de le voir ou pas, je ne sais pas si je peux m’enquiller ces deux heures quarante ou pas, moi qui ai depuis fort longtemps déserté les salles de cinéma… Mais je me pose au moins la question.

 

Lire le livre ne m’a en fait pas permis d’apporter une réponse à cette question – mais peut-être avant tout, cette fois, parce qu’il s’agit d’un très bon roman, et dont je redoute d’autant plus l’adaptation, forcément périlleuse ? J’ai beaucoup aimé Scorsese, fut un temps – nettement moins ces dernières années, la plupart de ses projets les plus récents ne m’ayant pas emballé plus que ça… Peut-être à tort, hein. Mais, ici, outre le nom du réalisateur et ses connotations, il me faut sans doute composer avec la réception du film, ou plus exactement avec les points qui semblent avoir été mis en avant dans ces divers retours – je parle bien sûr de retours un minimum sérieux, hein : on peut évacuer d’emblée la tanche cosmique Durendal… même si je dois reconnaître avoir découvert (émerveillé) ledit guignol au travers de la réponse qui lui avait été faite sur Sens Critique, démontrant assurément, au-delà de ses goûts de chiottes éventuellement discutables, qu’il n’avait absolument rien panné à ce dont il parlait avec tant d’assurance.

 

Reste que le film a d’emblée suscité une image collective, peut-être en forme de préjugé, mais qui m’intrigue d’autant plus… qu’elle est passablement éloignée du contenu du roman. Vraies critiques qui portent authentiquement, à l’encontre d’un Scorsese qui se serait « approprié » le livre (ce qui est dans l’ordre des choses), mais pour le tirer dans une direction tout autre, et à mon sens moins enthousiasmante ? C’est possible…

 

Je n’exclus pas pour autant que des critiques aient pu se montrer chatouilleux devant le film, pour la seule et mauvaise raison qu’il était « chrétien » (ce qu’est le livre… mais d’une manière bien plus complexe que ce que l’on pourrait croire, et on ne peut plus éloignée de tout prosélytisme catho-nauséabond).

 

Et c’est le moment de l’aveu dans un soupir, juste histoire que les choses soient claires : je ne suis pas catholique – je me définis comme agnostique, mais sans cacher que je fais plus que pencher fortement vers l’athéisme ; précaution langagière donc, mais le fait est que je ne crois en aucun dieu. Surtout, je ne comprends tout simplement pas les idées de « révélation » et de « culte », la simple idée d’adorer un « créateur » pour cette seule raison, la conviction de la bonté de cet être supérieur dans un monde qui semble chaque jour un peu plus témoigner de ce qu’il ne peut être bon, sans même parler, bien sûr, du fanatisme exclusif amenant nos prétendus parangons de vertu aux comportements les plus atroces et scandaleux sans que cette contradiction fondamentale ne les touche en rien… Tout cela me dépasse totalement…

 

Qu’importe ? Eh bien, j’aurai sans doute l’occasion d’y revenir, mais, si je ne sais pas ce qu’il en est du film de Scorsese, le roman de Shûsaku Endô ne s’adresse pas spécifiquement aux catholiques ou plus généralement aux chrétiens, et il est parfaitement en mesure de faire vibrer quelqu’un qui, comme moi, n’a jamais pu se faire à l’idée d’adhérer à une foi quelle qu’elle soit – le contexte a bien sûr son importance, mais le livre, en questionnant justement l’universalisme, l’idée même d’une religion universelle de salut, déploie peut-être d’autant plus quelque chose d’universel. Pourquoi ces développements, alors ? Parce que j’ai trop lu de ces réponses bornées, chez les camarades, qui font dans le réflexe pavlovien dès qu’ils lisent ou entendent le mot de « Dieu », et d’autant plus, en France, quand c’est de christianisme ou de catholicisme que l’on parle. Il y a assurément des raisons à cela, raisons que je partage plus qu’à mon tour – mais faire la part des choses me paraît davantage appréciable… Et je suis convaincu qu’au milieu des atrocités qu’elle a sempiternellement suscité, la religion, quelle qu'elle soit, peut – parfois – être belle, et les croyants admirables.

 

Quoi qu’il en soit, mais donc d’autant plus en se focalisant sur la dimension chrétienne du film, on lui a énormément reproché de se complaire dans la description des persécutions atroces infligées par des Japonais fourbes à des Japonais tellement plus gentils parce que chrétiens et à des prêtres portugais que leur seule teinte de peau placerait d’une certaine manière au-dessus des autres… Concernant ce dernier point, le livre apporte là encore une réponse autrement subtile. Mais le fait à mettre en avant dans ce compte rendu, sans doute, c’est que le roman de Shûsaku Endô ne se complait certainement pas dans l’exploitation limite mondo et outrancièrement racoleuse des supplices sadiques infligés par de zélés tortionnaires nippons… Pas du tout, en fait : ces horreurs sont bel et bien évoquées, et sans fard – elles sont des faits historiques, que l’on ne saurait nier en tant que tels, ou balayer pour la seule raison que leurs victimes auraient été de bêtes croyants, alors finalement bien fait pour leur gueule, etc. Mais, quand Endô traite de tout cela, c’est sans complaisance aucune, et sans qu’il s’y attarde vraiment. On a pu comparer le film de Scorsese à La Passion du Christ de Mel Gibson, comme un nouvel avatar de navrant snuff bigot… Je ne sais pas ce qu’il en est du film, donc – mais je peux vous assurer que le roman, en tout cas, c’est tout sauf ça. Vraiment. L’exact opposé, à tous les points de vue.

 

Ceci étant, on ne peut sans doute se passer, dans quelque perspective que ce soit, de mentionner Silence comme un film catholique – même en s’inscrivant dans la filmographie récente du réalisateur de La Dernière Tentation du Christ, qui, on s’en souvient, n’avait pas exactement ravi les catho-fafs à sa sortie… Silence n’en a pas moins connu sa première au Vatican. Mais, en fait, La Dernière Tentation du Christ est sans doute une référence à garder en tête – non qu’elle « explique » à proprement parler Silence, mais, à la lecture de ce roman, d’un auteur catholique revendiqué, on comprend fort bien que Martin Scorsese ait eu de longue date l’envie d’en tirer quelque chose à l’écran ; et, en outre, Silence n’a rien d’un roman flattant les chrétiens et leurs convictions : à l’époque de sa sortie, en 1966, il avait semble-t-il passablement déplu aux communautés chrétiennes japonaises, qui en déconseillaient (au mieux) la lecture, et, en fouinant sur le ouèbe, entre critiques et commentaires du livre et du film, je suis tombé sur nombre de chrétiens affichés tout à fait contemporains qui en disaient pis que pendre, y voyant une insulte à leurs convictions… Et, au fond, cela n’a rien d’étonnant, à voir le propos essentiel du roman, qui est donc autrement profond. Il est d’autant plus appréciable d’en lire des recensions chrétiennes plus subtiles, j’imagine – car il y en a, heureusement, et en nombre.

 

ENDÔ, ROMANCIER CATHOLIQUE

 

Mais retournons donc aux sources – avec tout d’abord quelques mots concernant l’auteur, Shûsaku Endô. Je dois reconnaître que, Silence mis à part, je n’en connaissais absolument rien – il ne me paraît pas, à cet égard, avoir eu la popularité internationale de certains de ses contemporains, des Yukio Mishima, Yasunari Kawabata, Kenzuburô Ôe… Ou « me paraissait » ? C’est peut-être plutôt en effet une fausse impression de ma part : le fait est qu’Endô a rencontré un certain succès de son vivant, et qu’il a été abondamment traduit, y compris en français – une douzaine de volumes recensés dans la bibliographie en fin d’ouvrage, ce qui n’est certes pas rien ! Bon, après, ces traductions peuvent être problématiques, et j’y reviendrai juste après…

 

Mais Endô, dans le monde littéraire japonais, avait une particularité : il était catholique. Un héritage de sa mère, très dévote dans cette dimension hétérodoxe, qui l’a fait baptiser en 1935, à l’âge de douze ans, sous le nom de Paul. On se doute que cette singularité pouvait être difficile à assumer dans le Japon militariste des vingt premières années de Shôwa, dont l’idéologie officielle mettait en avant l’empereur de lignée directe et ininterrompue remontant à la déesse solaire Amaterasu… Ceci, bien sûr, sans préjuger des particularités de la vie spirituelle au Japon, portées le cas échéant au syncrétisme et aux assemblages complexes empruntant éventuellement à des fois très diverses, mais perçues comme n’étant pas contradictoires – en fait, Silence se révèle particulièrement instructif dans cette optique, à sa manière ; et, par ailleurs, des chrétiens japonais d’alors pouvaient très bien s’accommoder des exigences du shinto d’État – Tetsuya Takahashi en fournit nombre d’exemples surprenants mais d’autant plus éloquents dans son essai Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni. Il ne faut donc pas exagérer les conséquences de ce statut particulier, dans quelque sens que ce soit. Mais, oui, on peut sans doute y trouver une origine à ce sentiment semble-t-il récurrent dans l’œuvre d’Endô, d’être toujours « en terre étrangère », et ce où qu’il se trouve… Par contre, au cas où, je doute fort que les persécutions subies par les chrétiens dans Silence doivent être mises en rapport avec d’éventuelles brimades dans la biographie de l’auteur – la distance est telle que la comparaison devient d’une certaine manière indécente…

 

Toutefois, il ne s’agit pas ici d’une simple anecdote biographique : sa condition de chrétien et de catholique était bel et bien un élément déterminant de sa vie, mais tout autant de son œuvre – en fait, tout au long de sa carrière, il semble être systématiquement revenu sur cette question, y apportant éventuellement des réponses qui pouvaient varier avec le temps : Silence en est probablement le plus célèbre exemple, mais bien d’autres textes, romans ou nouvelles, creusaient déjà la question avant et continuèrent à le faire après… Au point de questionner la foi en elle-même, notamment dans ces deux dimensions éventuellement contradictoires, celle de l’universel et celle de l’intime, qui portent en définitive le roman.

 

Ici, Endô s’inscrit donc peut-être davantage dans une tradition littéraire européenne plutôt que japonaise – même si son œuvre tourne essentiellement autour du Japon et des Japonais, autant dire de « l’âme japonaise », et si, à n’en pas douter, il participait peut-être jusque dans cette singularité de la foisonnante vie littéraire nippone d’après-guerre. Il n’en reste pas moins que, jeune homme, diplôme universitaire en poche, Endô s’est rendu en France pour étudier tout particulièrement la littérature catholique contemporaine, qui le fascinait (l’expérience n’a cependant pas pu être bien longtemps prolongée, du fait de problèmes de santé ayant contraint l’auteur à retourner au Japon, où il devrait resté alité pendant un an…) ; parmi les auteurs français (dont je ne sais peu ou prou rien, inculte de moi…) qui le passionnaient, Mauriac en tête, Bernanos et Claudel également – mais si c’était là ses lectures d’alors, c’est surtout avec un autre écrivain catholique qu’on le comparerait par la suite : Graham Greene – tous deux, bien conscients de cette parenté, s’admiraient réciproquement et louaient volontiers les ouvrages de l’autre, à ce qu’il semblerait.

 

Dans ces traits originaux se définit une œuvre, avec sa part d’obsession : les mêmes questions primordiales seront sans cesse davantage creusées – pour obtenir des semblants de réponses quant à elles variables… et parfois très déconcertantes ; assurément, Silence, paru en 1966, récompensé par le prix Tanizaki, et le plus grand succès de l’auteur, en est un témoignage marquant – et l’occasion d’explorer des thématiques douloureuses pour l’écrivain chrétien, dont la vie entière, à l’instar de celle de son héros, semble être un combat forcément frustrant contre sa foi… ou contre lui-même. Aussi ce roman chrétien n’est-il pas forcément toujours prisé des chrétiens… En fait, à sa sortie, et en dépit (ou en raison ?) de son succès, les chrétiens japonais se voyaient donc déconseiller de le lire ! Les choses ont changé, sans doute – mais je n’en suis que davantage perplexe quand je lis çà et là que le film de Scorsese serait prosélyte et bêtement bigot… Que ce tableau corresponde bien à une réalité du film, ou à un fantasme pavlovien ; mais c’est bien tout le problème.

 

SILENCE EN FRANÇAIS

 

Endô a donc été beaucoup traduit – y compris en français. Mais il faut noter, cependant, ce que je ne peux m’empêcher de trouver regrettable, que nombre de ces livres (sinon tous ?), et en tout cas le présent Silence, ont été traduits en français… à partir de l’anglais.

 

Pas un cas unique, certes : on dit souvent, à titre d’exemple éloquent, que c’était après tout le cas pour Mishima, qui avait lui-même fait ce choix – par convenance personnelle ; on le dit, et je ne suis pas le dernier à le dire… mais j’avoue avoir du coup, par curiosité, jeté un œil à ma collection d’ouvrages de Mishima (romans, nouvelles, essais, théâtre…), et, en définitive, les traductions du japonais y sont majoritaires ; bon…

 

Peut-être faut-il prendre ici en compte la longévité des auteurs ? En effet, Silence, roman paru au Japon en 1966, a été traduit en français, depuis l’anglais donc, par Henriette Guex-Rolle, en 1992 – bien plus tard, oui, mais Endô était toujours vivant, il ne mourrait qu’en 1996. Je ne sais pas…

 

Mais je dois avouer m’être montré d’autant plus méfiant à l’égard de cette traduction – dans les premiers chapitres, sans forcément pouvoir relever quoi que ce soit de bien précis, j’avais un sentiment de lourdeur globale, voire de maladresse… et suspectais plus qu’à mon tour des approximations d’ordre culturel (ainsi sur la nature des samouraïs), à tort ou à raison. Il est d’ailleurs quelques occasions où l’intermédiaire de l’anglais s’affiche un peu absurdement – ainsi quand le prêtre portugais, s’entretenant avec un Japonais, lui parle de la fête d’ « Halloween »… Globalement, toutefois, c’est passé, et mes préventions initiales m’ont ensuite largement abandonné. Par ailleurs, il y a indéniablement de beaux passages dans ce texte français – je vais essayer d’en donner une idée tout à l’heure.

 

Dans un autre registre, mais c’est peut-être pour l’anecdote, un parti-pris m’a un peu étonné – mais sans doute à tort, une fois de plus, témoignant seulement cette fois de mon incompétence en la matière… Simplement, les noms (religieux ?) des personnages portugais du roman, semble-t-il bel et bien portugais dans la version anglaise du moins, dans la version japonaise aussi je suppose, sont ici francisés : Sebastião Rodrigues, le héros, devient Sébastien Rodrigues ; de même pour son camarade Francisco Garrpe, dès lors François – tandis que leur objectif supposé, Cristóvão Ferreira, devient Christophe. Mais peut-être est-ce l’usage ? Il est vrai, pour citer quelqu’un qui revient comme de juste régulièrement dans ces pages, que nous disons « François Xavier », sans vraiment envisager de préférer à cette dénomination « Francisco Javier » ou même « Frantzisko Xabierkoa » … Je suppose que c’est là la raison de ce procédé dans le roman – mais si quelqu’un pouvait m’éclairer à ce sujet, ce serait avec grand plaisir.

LES CHRÉTIENS AU JAPON

 

J’en arrive au roman ! Euh, ou presque… Un peu de contexte, tout d’abord : ça s’impose.

 

Le premier contact, au Japon, avec des Européens, a eu lieu en 1543 – et ce sont tout d’abord des Portugais qui se sont rendus sur place. Le commerce s’est assez vite développé – les marchands occidentaux avaient notamment des fusils dans leurs bagages –, et, bientôt, l’évangélisation a suivi. Saint François Xavier, « l’apôtre des Indes », était très enthousiaste à l’idée d’implanter le christianisme au Japon : il y voyait un terreau particulièrement favorable, peut-être le plus favorable de tout l’Extrême Orient. Un sentiment qui semble s’être tout d’abord vérifié : les missionnaires, notamment les Jésuites, portugais mais aussi très vite espagnols, ont rencontré sur place un certain succès, et les conversions progressaient constamment – y compris, fait crucial, parmi les daïmyos…

 

À noter que, parmi les puissances européennes, deux autres étaient très impliquées dans la région, protestantes quant à elles : les Anglais et surtout les Hollandais ; mais, globalement, ces protestants avaient moins d’ambition évangélisatrice – incomparablement moins en tout cas que les représentants sur place de la Compagnie de Jésus ; certes, l’opposition des deux camps pouvait avoir des conséquences parfois mesquines sur le sol japonais… où l’on ne comprenait probablement pas très bien ce qui pouvait opposer catholiques et réformés. Mais les Hollandais sont probablement ceux qui s’en sont le mieux tirés : focalisés sur le commerce, ils ont conservé le privilège d’échanger avec le Japon alors que celui-ci se coupait du monde, durant l’ère Edo (le roman s’en fait d’ailleurs l’écho, comme de bien d’autres de ces aspects).

 

Mais c’est une période bien particulière de l’histoire japonaise – la fin de l’époque féodale, du Moyen Âge au sens le plus strict (voyez ici), le Sengoku où s’affrontent de grands seigneurs ravageant le pays… De ces luttes endémiques, qui, malgré des accalmies shogunales non négligeables, perturbaient régulièrement le cours des événements depuis la fin du XIIe siècle, la bascule étant rapportée avec précisions dans le « cycle épique des Taïra et des Minamoto », c’est peut-être l’apogée – justement parce que de grands seigneurs se succèdent, qui entendent y mettre fin.

 

On nomme généralement trois chefs de guerre successifs : le premier est Nobunaga Oda – lequel s’implique dans notre affaire, dans la mesure où, ayant maille à partir avec les moines bouddhistes, pas forcément les derniers responsables du chaos ambiant, il tend à favoriser les conversions, ou du moins à se montrer plutôt bienveillant à l’égard des chrétiens. Son successeur, Hideyoshi Toyotomi, n’a pas le même sentiment : lui se montre hostile aux chrétiens, et c’est sous sa domination qu’apparaissent les premières persécutions organisées – des crucifixions, notamment, par une ironie dont les Japonais semblaient friands… Puis le pouvoir passe à Ieyasu Tokugawa, qui emporte enfin la partie notamment lors de la célèbre bataille de Sekigahara, en 1600, et fonde un nouveau shogunat – marquant le point de départ de l’époque Edo, qui durerait jusqu’en 1868.

 

Or les shoguns Tokugawa, à l’instar de leur prédécesseur, se méfient des chrétiens – et peut-être plus globalement de l’étranger ? Les mesures s’enchaînent durant les premiers règnes : Ieyasu lui-même, d’abord indifférent à la question tant il sait combien le commerce avec les Européens lui est profitable, change de politique à mesure qu’il soupçonne le potentiel subversif de la foi chrétienne implantée au Japon – et c’est ainsi qu’il expulse les missionnaires chrétiens en 1614 ; son successeur, Hidetada, lance une nouvelle vague de persécutions, mais son « règne » est bref ; c’est Iemitsu, le troisième shogun, qui est essentiel relativement à cette dimension de l’histoire japonaise. Il prend en main le Bakufu en 1622, et, dès 1624, ordonne l’expulsion de tous les Espagnols. Suit en 1637-1638 la rébellion de Shimabara, non loin de Nagasaki (le principal port, et bientôt le seul, où les Européens débarquaient et commerçaient), sur l’île de Kyushu – la région, de tout le Japon, où le christianisme s’était le plus implanté ; les causes de la rébellion sont complexes, et l’argent et le pouvoir local y ont au moins autant leur part que la foi, mais le résultat demeure : après avoir subi de surprenants et inquiétants revers, les troupes shogunales triomphent, et se livrent à un atroce carnage dans les rangs des vaincus – la répression est impitoyable. C’est un événement déterminant dans l’histoire du Japon : en découle presque aussitôt l’expulsion des Portugais, à l’instar des Espagnols avant eux, et, en 1640, c’est tout bonnement la fermeture du Japon qui est décidée…

 

Laquelle n’est en fait pas totale : comme avancé un peu plus haut, les Hollandais conservent un accès, limité, mais non moins important, dans le port de Nagasaki – il faut dire que ces commerçants habiles avaient usé de leurs canons contre les rebelles de Shimabara, à la demande du Bakufu

 

C’est à cette époque que débute le roman.

 

POURQUOI CES PERSÉCUTIONS ?

 

Reste cependant un point à envisager au moins brièvement : pourquoi ces persécutions ? La question est complexe, et je ne maîtrise pas assez bien le sujet pour m’avancer vraiment dans une réponse bien établie…

 

Il apparaît assez clairement que le mobile n’est pas religieux à proprement parler : aussi horribles soient-elles, les persécutions ne sont pas vraiment le fait de zélotes fanatiques – là encore, le Japon a une position bien particulière, en tant que telle on ne peut plus éloignée de ce que nous avons connu en Europe ainsi qu’au Moyen-Orient, où s’affrontaient des religions universelles de salut nécessairement exclusives…

 

Ce sont sans doute davantage des raisons politiques qui ont joué. Ieyasu Tokugawa, d’abord pas spécialement hostile aux chrétiens, aurait viré de bord en prenant conscience de certaines particularités de la foi chrétienne – en fait une forme de « double allégeance » qui, avec ses ambiguïtés, avait bel et bien eu des conséquences tragiques en Europe au fil des siècles : les chrétiens risquaient d’être loyaux d’abord à l’Église, ensuite seulement au shogun… Et c’était une éventualité bien trop dangereuse pour qu’on la laisse se développer – surtout, bien sûr, quand c’était les pouvoirs locaux qui se convertissaient ! Des daïmyos éventuellement hostiles au Bakufu­ – dans l’île de Kyushu, on comptait nombre de ces fiefs « extérieurs », qui avaient combattu dans le « mauvais » camp à Sekigahara, ou ne s’étaient du moins ralliés que bien tardivement aux Tokugawa… En fait, c’est sans doute une dimension essentielle de la rébellion de Shimabara.

 

Mais cela allait peut-être plus loin ? Parler de « colonisation » à l’époque est peut-être un peu ambigu, encore que les exactions des conquistadores en Amérique aient déjà assurément démontré combien la conquête européenne et chrétienne pouvait s’avérer redoutable autant que sanguinaire… Mais l’idée était sans doute là : avec les marchands venaient les prêtres, mais avec les prêtres viendraient les armées – la conversion suscitant en outre une forme de « cinquième colonne », pour emprunter un autre terme résolument anachronique cette fois, qui aurait facilité la tâche d’éventuels envahisseurs ? Le Japon, pays jamais conquis – le « vent divin » contre les Mongols… – ne pouvait se permettre de courir un tel risque. Or je me souviens – mais où l’avais-je lu ? Dans un de mes bouquins d’histoire du Japon, sans doute, mais lequel ? – de cette anecdote où des Espagnols, je crois, se montraient d’une certaine candeur en l’espèce, montrant fièrement à des samouraïs interloqués une carte du monde, où les possessions espagnoles s’étendaient toujours davantage, dans la foulée du christianisme… De quoi inquiéter le pouvoir japonais – à bon droit.

 

LES PRÊTRES PORTUGAIS ET L’APOSTASIE

 

Quoi qu’il en soit, quand le roman débute – par un « avant-propos de l’auteur » qui n’a en fait rien d’un avant-propos, on est déjà dans le récit –, le Japon semble perdu pour les chrétiens. Les prêtres européens se sont vu formellement interdire l’accès au territoire, et ceux qui sont restés malgré tout, contraints à la clandestinité, envoient épisodiquement et au péril de leur vie des rapports terrifiants sur les persécutions subies par les chrétiens du Japon…

 

En fait, en ouvrant ainsi le roman, Shûsaku Endô livre d’emblée un épisode atroce de la répression anti-chrétienne, d’un sadisme ahurissant – mais avec donc une certaine distance, qui, à sa façon, permet ensuite au roman de se développer, biaisé sans doute par cette première approche, mais en tirant aussi profit, dans le sens où les tableaux ultérieurs, directement vécus par le héros du roman, ne seront jamais aussi détaillés dans ce qu’ils pourraient avoir de scabreux et sordide.

 

La Compagnie de Jésus n’est pas folle : la situation étant ce qu’elle est, et mission évangélisatrice ou pas, elle ne compte pas risquer ses précieux prêtres dans une aventure d’emblée condamnée à l’échec – c’est sans doute regrettable pour les chrétiens japonais délaissés, car il y en a bel et bien, mais que voulez-vous…

 

Trois jeunes prêtres portugais, ardents comme de juste, ne sont pas de cet avis – on en retiendra surtout l’un d’entre eux, Sébastien Rodrigues, qui est le héros du roman (il s’inspire semble-t-il d’un personnage historique du nom de Giuseppe Chiara, un jésuite italien quant à lui). Ces trois jeunes hommes ont un point commun : ils ont eu pour professeur un très fameux théologien et missionnaire, du nom de Christophe Ferreira – un homme intelligent, charismatique et bon, dont l’enseignement les a profondément marqués. Or Ferreira avait par la suite été envoyé au Japon, en pleines persécutions ; contraint à se cacher, il était néanmoins resté sur place, et avait régulièrement écrit aux jésuites (à leurs bases d’opération de Goa et Macao) pour leur décrire les souffrances des fidèles nippons…

 

Puis plus rien.

 

Peut-être le bon père était-il mort ? Un martyr de plus aux mains des cruels Japonais ? Il y a cependant une éventualité bien plus embarrassante : la rumeur court en effet qu’il serait toujours vivant… mais parce qu’il aurait apostasié. Le jésuite aurait renié le Christ – pas seulement en marchant sur son effigie, « test » dit de l’efumi classiquement employé pour démasquer les chrétiens (mais le roman montrera avec habileté toute la fourberie de cette méthode !) ; non, bien plus : il aurait abandonné son titre de prêtre, il aurait épousé une Japonaise, il vivrait libre au Japon, proche des autorités, et rédigerait même des pamphlets condamnant le christianisme comme une religion fausse et démontrant que sa tentative de l’implanter au Japon était absurde, pernicieuse et subversive !

 

Cela, nos jeunes prêtres ne peuvent le croire – calomnie ! Le père Ferreira n’aurait jamais renié sa foi ! Il n’est sans doute pas anodin, dans le propos du roman, que ce soit la suspicion d’apostasie chez un prêtre portugais qui justifie l’odyssée de notre héros – plutôt que les souffrances des fidèles autochtones… En fait, la question de l’apostasie est centrale dans le roman – bien avant les persécutions, qui tiennent plus du cadre, voire du prétexte, qu’autre chose. L’apostasie hantera sans cesse le héros – jusqu’à ce que cette rumination lui impose de choisir enfin.

 

Mais nous n’en sommes pas encore là : les trois bouillants missionnaires obtiennent bel et bien l’autorisation de tenter l’entreprise risquée d’entrer clandestinement au Japon, afin d’enquêter sur cette bien triste affaire. Ils quittent Lisbonne, pour un bien long voyage – ce n’est qu’après plusieurs mois, peut-être même des années, que deux d’entre eux, Sébastien Rodrigues et François Garrpe, foulent enfin le sol du mystérieux Japon… d’autant plus mystérieux qu’au fond ils n’en savent pas grand-chose, s’ils en ont semble-t-il appris la langue.

 

LES FIDÈLES JAPONAIS… ET LEUR CHRISTIANISME ?

 

Avec l’aide d’un répugnant personnage du nom de Kichijirô – répugnant car, au-delà du soupçon fondé qu’il pourrait bien être un apostat, ce personnage « faible » et se drapant dans cette faiblesse pour justifier sempiternellement sa mesquinerie suscite le plus profond dégoût chez Rodrigues, et sans doute aussi chez le lecteur ainsi pris à parti quelles que soient par ailleurs ses convictions –, les deux prêtres accostent à Kyushu, pas si loin de Nagasaki, la région du Japon où le christianisme était le plus implanté. Que l’odieux Kichijirô soit là leur importe bien plus qu’ils n’osent se l’avouer : le fait est qu’ils sont venus sans guère de préparation, pas bien certains de comment trouver des chrétiens dans la région sans révéler leur présence à leurs nombreux ennemis…

 

Mais ils rencontrent bien de ces « chrétiens cachés », ainsi qu’on les appelle (kakure kirishitan). Des paysans d’une pauvreté affligeante, survivant tant bien que mal dans une région si rude… Pour les fringants jésuites portugais, c’est assez déconcertant ; sans doute ne s’attendaient-ils pas à un tableau réjouissant, mais ça…

 

En même temps, ces pauvres gens n’en sont que plus admirables d’avoir conservé leur foi contre vents et marées ! Et les pauvres ne sont-ils pas le vrai peuple du Seigneur ? Oui, par certains côtés, les jésuites n’en admirent que davantage ces gens simples et bons – qui font preuve d’un courage auprès duquel le leur pâlit dans une certaine mesure… Un personnage tout particulièrement suscite ce profond respect (peut-être pas exempt d’une forme de condescendance ?) : Mokichi – comme une antithèse à Kichijirô…

 

Mais la question doit bientôt se poser, à laquelle les prêtres n’étaient pas forcément préparés – alors même que leurs prédécesseurs au Japon avaient signalé le fait (saint François Xavier lui-même, sauf erreur) : ces paysans sont-ils vraiment des chrétiens ? Chez eux, le culte s’est adapté – d’autant plus depuis que ces brebis ont perdu leurs nécessaires bergers européens… Dans toutes autres circonstances, on aurait pu les qualifier d’hérétiques – car leur foi « simple » se mêle de superstition, leur rapport aux représentations du Christ et de la Vierge Marie vire à l’idolâtrie (tout particulièrement, en fait, concernant Marie : chez ces chrétiens, elle est parfois plus importante que le Christ), et la spiritualité locale infuse dans le pur christianisme des prêtres – Jésus, Marie, prennent au fil du temps de plus en plus l’allure de bouddhas ou de kamis (par exemple, Marie et Kannon sont associées)… Des traits qui se perpétueront dans les quelques rares communautés qui parviendront à survivre, cachées donc, tout au long de l’ère Edo, jusqu’à ce que la Restauration de Meiji autorise à nouveau le christianisme au Japon : on constatera alors tout ce qui séparait ces « anciens » chrétiens », après plus de deux siècles de culte clandestin et autochtone, et les « nouveaux chrétiens » convertis à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle !

 

Mais les prêtres jésuites n’en sont certes pas là – et c’est globalement l’admiration qui domine. Se pose ici la question du point de vue : le roman varie étrangement à cet égard, mais avec pertinence – l’ « avant-propos » qui n’en est pas un a déjà été évoqué, et le roman se conclut sur des sortes d’ « annexes » qui n’en sont pas davantage ; mais l’essentiel du roman se scinde en deux parties autrement volumineuses : dans la première, nous lisons de longues lettres de Sébastien Rodrigues à destination des supérieurs de son ordre – sans vraie garantie qu’elles leur soient jamais parvenues : elles tiennent à vrai dire plus du journal intime que de la correspondance… Dans la deuxième partie du roman, après l’événement que vous supposez, la narration passe à la troisième personne.

 

Mais, dans les deux cas, le point de vue reste celui du jeune prêtre… et c’est comme de juste un point de vue biaisé : c’est pourquoi, dans le roman, les chrétiens japonais sont tous admirables (Kichijirô étant l’exception – mais quelle exception ! En même temps, dans son rôle tout trouvé de Judas, il n’est pas sans une certaine grandeur paradoxale…), tandis que leurs persécuteurs, conformément à leur fonction, sont détestables – y compris, ou peut-être d’autant plus, quand ils empruntent une façade bonhomme : on peut sans doute balayer avec mépris la méchanceté crasse de celui qui ne sera jamais désigné autrement que par son office, « l’interprète » ; mais le cas du « commissaire » Inoue est tout différent – le vieil homme, apostat dit-on, qui supervise les persécutions dans la région, et contre lequel on avait tout particulièrement mis Rodrigues en garde à la veille de son départ pour le Japon : un démon ! Mais un démon intelligent, habile, qui donne d’abord l’impression d’être ouvert, et même sympathique… Un démon dont la fonction essentielle sera d’obtenir l’apostasie des prêtres étrangers. Mais il s’agit donc d’un point de vue – et parfaitement légitime dans l’optique narrative du roman ; je sais que l’ahuri Durendal a dit bien des bêtises à ce propos, gonflées de sa part qui plus est (le gag chinois de sa chronique de Lucy, mon Dieu, si j'ose dire...), mais ne sais donc pas ce qu’il en est dans le film de Scorsese – ça ne doit pas être facile à mettre en scène, tant c’est bien plus subtil (et risqué) qu’il n’y paraît, donc…

 

 

Plaçons ici, au cas où, la balise SPOILERS, même si je ne suis pas certain qu’elle ait sa raison d’être ; une précaution, quand même…

DIFFÉRENTS CHRÉTIENS, DIFFÉRENTS TOURMENTS

 

Et reprenons. Le temps n’est pas à l’admiration hébétée : le Japon est pour les chrétiens, portugais ou japonais, un cauchemar, un enfer. Le Bakufu, dans son entreprise de répression du christianisme, déploie les moyens et les méthodes d’une police secrète dans quelque État totalitaire du XXe siècle. Les contrôles sont systématiques et permanents – ils peuvent frapper d’un jour à l’autre, et ne manqueront pas de le faire. Que les paysans y échappent – parfois… – tient déjà du miracle. Alors les prêtres portugais ? Impensable : ils seront pris, tôt ou tard...

 

Et ils ne seront pas les seuls à en payer le prix – or ils s’en rendent compte, et c’est tout le propos. La fleur au fusil, si j’ose dire, nos jésuites ont débarqué dans un Japon sauvage et hostile où ils pensaient constituer des modèles d’un grand secours pour les chrétiens qui restaient sur place, d’une part, et d’autre part, où ils étaient certains de trouver à dénoncer comme telle la calomnie portant sur l’apostasie du père Ferreira. Ils doivent cependant finir par admettre que cela ne sera pas le cas : pour les paysans, et ce quand bien même ces derniers ne diraient jamais une chose pareille, et sans doute ne le penseraient même pas, ils sont une menace – et, très vite, ce n’est pas la question de l’apostasie du père Ferreira qui se posera, mais celle de leur propre apostasie, pointant à l’horizon…

 

Mokichi, l’admirable Mokichi, et d’autres avec lui, meurent pour eux dans les terribles supplices que leur infligent les hommes du « commissaire » Inoue. Et Kichijirô, son antithèse, joue nécessairement son rôle de Judas auprès d’un Rodrigues de plus en plus porté il est vrai à se voir lui-même comme le Christ…

 

Mais à une différence près : Rodrigues souffre sans doute dans son âme, mais ce sont les paysans qui souffrent dans leur chair. Les tourments infligés par Inoue et ses sbires sont en effet de deux ordres : les tortures physiques d’un raffinement sadique insoupçonnable, et les massacres, c’est bon pour les paysans japonais – mais ils n’ont aucune intention de tuer les prêtres, même après les avoir fait souffrir : ce qu’ils veulent, c’est leur apostasie. Ils ne se satisferont de rien d’autre.

 

Et l’apostasie, c’est bien plus que le rite de l’efumi consistant à fouler l’image du Christ ou de la vierge ! Un piège pour paysans… Leurs bourreaux savent très bien que ce simple geste n’est pas forcément en soi révélateur – si le refus de le commettre l’est assurément. L’apostasie qu’ils attendent des prêtres va au-delà – et si, dans leur sadisme cette fois d’ordre psychologique, ils comptent bien contraindre Rodrigues à poser le pied sur l’effigie de son Dieu, ils veulent en obtenir bien davantage : dans la parole autant que dans la pensée, le prêtre devra renier sa foi de bout en bout.

 

Et c’est ici qu’interviennent, dans l’optique égocentrée du père Rodrigues, les tourments physiques infligés aux pauvres paysans qui se croient chrétiens sans l’être forcément… Le chantage se met en place : si le bon père prêche le culte d’un dieu de bonté, peut-il rester insensible aux gémissements de ses ouailles, qui souffrent incomparablement plus que lui, et à cause de lui ? Poussera-t-il le fanatisme hypocrite à ce stade de l’indifférence aux souffrances de ceux qu’il prétend aimer et servir ? Un mot suffirait – un mot ! N’osera-t-il donc pas le prononcer… et pourtant continuer à révérer en façade un Dieu qui s’est fait homme pour souffrir à la place des hommes ?

 

Dieu…

 

Rodrigues s’adresse à Lui…

 

Et n’en obtient pas de réponse.

 

LE SILENCE DE DIEU

 

C’est bien cette idée du silence de Dieu qui impose son titre au roman.

 

Mais elle y apparaît très vite – nul besoin d’attendre pour cela les tourments extérieurs infligés par le « commissaire » Inoue au père Rodrigues, ou plus exactement les tourments l’affectant directement : le constat des souffrances des chrétiens japonais y suffit déjà – et peut-être même leur seule pauvreté, avant leur persécution.

 

Le roman bascule sans doute quand Rodrigues perçoit enfin de visu le contenu exact de la répression antichrétienne – quand il quitte le village où il avait d’abord été accueilli, et où les deux chrétiens dont il se sentait le plus proche ont péri dans un supplice aussi grandiloquent qu’ignoble ; parmi eux, l’admirable Mokichi :

 

« Et soudain résonna en moi le mugissement de la mer tel que nous l'entendions, Garrpe et moi, dans notre cachette solitaire. Le bruit de ces vagues, roulant dans l'ombre, comme un tambour voilé, le bruit de ces vagues, déferlant sans raison, la nuit durant, refluant et brisant à nouveau au rivage. La mer implacable qui avait baigné les corps de Mokichi et d'Ichizo, la mer qui les avait engloutis, la mer qui, après leur mort, se déroulait à l'infini, pareille à elle-même. Tel le silence de la mer, le silence de Dieu. Silence sans démenti.

 

« Non ! Non ! je secouai la tête. Si Dieu n'existe pas, comment l'homme pourrait-il supporter la monotonie de la mer et sa cruelle indifférence ? (Mais en supposant... je dis bien en supposant.) Au plus profond de mon être, une autre voix murmurait pourtant. En supposant que Dieu n'existe pas...

 

« Terrifiante idée ! S'il n'existe pas, tout est absurde. Absurde le drame de Mokichi et d'Ichizo, attachés aux poteaux et balayés par la mer. Absurde l'illusion des missionnaires qui ont passé trois ans en mer pour arriver jusqu'ici. Et moi... rôdant dans ces montagnes désertes... absurde ma situation ! Arrachant des brins d'herbe, j'en mâchai, chemin faisant, luttant contre les pensées qui nouaient ma gorge comme une nausée. Je ne le savais que trop, le plus grand crime contre l'Esprit, c'est le désespoir, mais du silence de Dieu je ne pouvais sonder le mystère. »

 

Oui : nous n’en sommes pas au tiers du roman, et le prêtre, déjà, ne se contente pas de faire part, dans une lettre censément destinée à ses supérieurs de la Compagnie de Jésus, de ses interrogations quant au silence de Dieu – cela va plus loin : d’une certaine manière, son inconscient l’incite d’ores et déjà à envisager l’hypothèse qui semble la plus logique eu égard à ce fait incompréhensible autrement – et ce serait que Dieu n’existe pas…

 

Le questionnement se fera toujours un peu plus envahissant : Rodrigues, capturé, constate son impuissance – ses prières, les prières des chrétiens japonais, nul n’y répond : les fidèles souffrent, leurs gémissements l’empoisonnent toujours davantage, mais nulle réponse, jamais, et nul sens à tout cela. Le Dieu de bonté des chrétiens, tant bien que mal implanté dans les cœurs simples des paysans de la région de Nagasaki, observe la scène terrible sans un mot, les bras croisés – à supposer même qu’il existe, et il y a de quoi en douter…

 

Qu’est-ce qui, en effet, pourrait bien justifier ces atrocités ? La seule promesse du paradis destiné aux martyrs ? Mais les martyrs endurent mille morts ! Leur foi intarissable les dissuade d’apostasier – mais cette foi est-elle seulement celle qui leur garantira l’accès au paradis ?

 

Le silence de Dieu, encore et toujours – Rodrigues prie, supplie, mais Dieu se tait, et les chrétiens condamnés au supplice de la fosse gémissent… Quand bien même il avait eu pour réflexe premier de « nier » inconsciemment la source de ces gémissements – cela devait être quelque garde, posté là pour s’assurer de ce que le prêtre, cet homme si important, ne s’évaderait pas, et qui s’était endormi… Rodrigues ramenait ainsi tout à lui – comme de juste : c’est peu ou prou ce qu’il a toujours fait – et non sans un certain orgueil, le bon père s’assimilant plus que jamais à « cet homme » qu’était le Christ, et à son visage mythique qui demeurait si beau jusque dans la souffrance, bien loin des grotesques idoles des Japonais... et de leurs traits déformés par le supplice. Rodrigues ignorait donc ce qu’il en était, hors de sa cellule plongée dans les ténèbres ; il a fallu qu’on le lui dise – ses « bourreaux », en fait avant tout les bourreaux des Japonais – pour qu’il comprenne et admette que ce bruit de fond n’était pas un ronflement…

 

Mais Dieu, lui, savait. Il sait tout !

 

Il sait… mais il ne dit rien.

 

Plaçons ici une balise MÉGA-SPOILERS, au cas où – ça vaut jusqu’à la fin de cette chronique.

 

LA DERNIÈRE TENTATION DE RODRIGUES

 

En effet, un jour, Dieu parle enfin… si c’est bien lui ?

 

De manière significative, cette manifestation a lieu au moment où le « commissaire » Inoue se décide enfin à confronter Rodrigues à son possible supplice de manière concrète – en usant de la première étape habituelle, avant l'épreuve de la fosse, qui est le rite de l’efumi. Le prêtre foulera-t-il la planche où est représenté le Christ ? Il sait très bien ce qu’il en est de la valeur de ce « test »…

 

Il sait aussi, alors, que son prédécesseur Christophe Ferreira, qu’il adulait tant, avait bel et bien apostasié – nulle calomnie, ici ! L’impensable était vrai. Il a rencontré l’ex-prêtre, et s’est longuement entretenu avec lui – du silence de Dieu, notamment. Et, comme lors d’autres entretiens, avec le « commissaire » Inoue cette fois, ou son larbin l’interprète, ils se sont posés la question de l’implantation du christianisme dans le « marais » japonais… Ferreira incite Rodrigues à apostasier ainsi que lui – parce que leur cause est mauvaise et absurde, et parce que leur obstination génère les souffrances des paysans et les entretient. Ils peuvent, ainsi que ces derniers, révérer abstraitement un Christ qui serait avant tout l’homme ayant souffert pour les hommes… Mais les souffrances des hommes sont bien trop concrètes – et il suffirait d’un mot de leur part pour y mettre fin ! Ne serait-ce pas là le vrai sacrifice du chrétien ?

 

Le père Rodrigues est devant la planche de l’efumi. Et, lui qui n’osait plus interroger son Dieu mutique, il entend pourtant alors une voix – dans son crâne, mais qui lui paraît jaillir de la représentation grotesque figurant sur la planche : « Apostasie ! »

 

Le prêtre foule l’image de son sauveur.

UN ROMAN CHRÉTIEN, MAIS TOUT SAUF BIGOT

 

Un roman chrétien, Silence ? Oui, sans doute – dans la mesure où, si elles peuvent faire vibrer tout un chacun, les questions posées par le livre jaillissent d’un contexte catholique et lui sont intimement liées.

 

Mais pas un roman bigot – certainement pas. On comprend, à la lecture, que les chrétiens japonais de 1966 aient pu se faire « déconseiller » l’ouvrage. On comprend aussi qu’aujourd’hui encore, des chrétiens puissent se sentir mal à l’aise à la lecture de Silence, voire sombrer dans la colère. Fouinant sur le ouèbe, je suis tombé aussi bien sur des articles intelligents que sur des commentaires idiots – normal... Mais, dans de nombreux cas de part et d'autres, cette fin fait polémique… Est-ce Dieu qui parle à Rodrigues ? Ou bien lui-même – son inconscient plus ou moins lâche ? D’aucuns avancent que cela pourrait être Satan… Et l’apostasie du père ? Elle en irrite un certain nombre : c’était le héros, et un héros chrétien, il ne devait pas céder ! Je suis même tombé sur une discussion où un lecteur américain supposait que le gouvernement japonais, qui avait « financé les études » de Shûsaku Endô, avait dû aussi le payer pour qu’il écrive cette fin répugnante de propagande antichrétienne. Misère…

 

Cependant, le roman ne s’arrête pas avec l’apostasie du père Rodrigues. Demeurent quelques chapitres, plus ou moins en forme d’annexes, et qui témoignent des trente ans que l’ex-jésuite a encore passé au Japon, en résidence surveillée, sous un nom japonais. On en retiendra surtout le journal tenu par un commerçant hollandais… qui, effectivement, n’a pas grand-chose à faire de l’évangélisation : le protestant, contrairement à ses rivaux espagnols, portugais, etc., peut toujours commercer avec le Japon ; dans ses cahiers en forme de « livre de raison », il fait sa comptabilité, et note quelques anecdotes ici ou là, mais sans s’y étendre – les apostats anciennement catholiques y figurent, mais au fond il n’a rien à en dire… Il se contente de s’assurer que ses hommes respectent bien la législation antichrétienne du shogunat – et avec un certain zèle. Pages d’un romancier catholique ?

 

L’UNIVERSEL ET L’INTIME

 

Mais Silence interroge donc le christianisme, et sous deux angles qui sont indissociables pour le père Rodrigues (et pour Endô ?), quand bien même ils paraissent tout d’abord opposés, voire contradictoire. En effet, il faut tout autant s’y poser la question de l’universel et de l’intime.

 

C’est parce que le christianisme se pose en religion universelle de salut que l’évangélisation même peut – et doit – être envisagée. Pour le père Rodrigues en partance pour le Japon, convaincu de la pureté de la foi de son prédécesseur le père Ferreira, cela ne fait pas l’ombre d’un doute : le message du Christ s’adresse à tous les hommes, même ceux qui, pour quelque raison étrange, vivent aux antipodes de l’Europe – et le Christ a souffert pour ces hommes aussi bien que les autres !

 

Mais, là-bas, le tableau se fait bientôt tout autre : ce sont les hommes qui souffrent, et pour un Christ qu’ils ne conçoivent pas très bien… Ils aiment en lui, justement, l’homme qui a souffert – un réconfort dans ce monde si rude. Mais ils l’adorent presque comme une idole, ou d'une manière vaguement bouddhique, et de même pour la Vierge Marie : leur foi, constate Rodrigues, n’est déjà plus tout à fait celle des chrétiens.

 

Le christianisme peut-il seulement s’implanter, et dans la durée, dans ce pays de mœurs et de culture si différentes ? Rodrigues veut le croire – mais Ferreira n’y croit plus. Le « commissaire » Inoue, ce « démon » qui mène d’une poigne de fer les persécutions contre les chrétiens japonais, est si habile à provoquer l’apostasie parce qu’il n’a rien d’un fanatique imbécile : il sait, lui, et entend le faire comprendre à Rodrigues, que le Japon n’est pas ce qu’il croit – mais c’est un « marais », et l’arbre chrétien, simplement privé de ses racines, ne pourra dès lors pas s’y épanouir. La religion universelle ? C’est un leurre – une hallucination, détachée des faits… et en tant que telle parfaitement absurde. Par ailleurs, foncièrement hypocrite dans une perspective réaliste des relations internationales...

 

La foi doit dès lors se replier sur son autre dimension : l’intime. Désencombrée des rites et de sa dimension sociale, la religion s’exprime en l’individu lui-même – ce n’est peut-être même que là qu’elle peut constituer une réalité vécue. Et, au fond, cette foi-là pourrait très bien s’accommoder du contexte japonais… Mais elle y perd paradoxalement son universalité, et tout son décorum. Peut-être est-il pourtant envisageable d'en extraire une autre forme d'universalité ? Dans un sens, la simple existence du roman semble en témoigner...

 

La foi intime, par ailleurs, peut certes relever de la conviction fanatique – mais, chez le père Rodrigues, constatant les souffrances de ceux qu’il devait considérer comme étant les siens sans être toujours bien en mesure de les appréhender comme tels, le caractère intime de la croyance chrétienne tourne bientôt à la rumination, et il n’y a dès lors plus qu’un pas, vite franchi car si perturbant et en tant que tel séduisant, avant la remise en question… Le silence de Dieu y est propice – et ce n’est pas le moindre paradoxe en cette affaire.

 

LA FAIBLESSE DE L’HOMME ?

 

Peut-être faut-il alors envisager rapidement une dernière question ? Elle revenait de manière plus ou moins marquée dans les commentaires que j’ai pu parcourir en fouinant un peu sur les réseaux… Peut-être tout particulièrement chez les plus hostiles ? C’est la question de la faiblesse de Rodrigues – incompréhensible pour ceux qui s’en tiennent au rejet viscéral de l’apostasie du héros. Mais, à tout prendre, Rodrigues n’est pas toujours un personnage très sympathique… Et, oui, il est peut-être « faible », mais d’une certaine manière seulement.

 

Là réside une certaine habileté de l’auteur : quand Rodrigues apostasie, le lecteur non chrétien tel que moi-même peut sans doute avoir comme une réaction de vague dégoût… en parfaite contradiction avec la thèse que ledit lecteur agnostique était amené à se forger depuis le départ ! Nous sommes très tôt convaincus de ce que l’apostasie est le choix à faire – mais quand Rodrigues fait ce choix, nous sommes portés à le rejeter avec un vague mépris… Alors même que la distance devrait nous inciter à y voir le plus héroïque de ses gestes, et peut-être même le seul ?

 

Mais le jésuite doit sans doute ici être envisagé en parallèle de la première et de la plus problématique de ses ouailles : Kichijirô. Le répugnant bonhomme avec lequel il embarque pour gagner clandestinement le Japon est bel et bien un « faible » ; ou, plus exactement peut-être, il s’affiche en tout cas comme tel, et sans cesse : il geint, il pleure, « je suis faible », « ce monde est trop dur pour les gens comme moi », « vous au moins vous êtes forts mais moi »… Ad nauseam. Ce qui n’incite sans doute pas le lecteur à le prendre en sympathie, et peut-être même pas en pitié. Encore moins sans doute quand, dans son village, il roule des mécaniques pour être ce « héros » qui a guidé les prêtres portugais…

 

Mais la « faiblesse » de Kichijirô va bien plus loin que ces seules postures – ainsi quand il dénonce Rodrigues, lequel à vrai dire s’y attendait… mais n’a rien fait pour s’en prémunir. C’est peut-être orgueil de sa part, d’ailleurs : comme avancé plus haut, notre jésuite se verrait bien en Jésus… Et Jésus doit avoir son Judas : le Japonais peureux est tout désigné pour incarner ce rôle honni. Finalement, Kichijirô vendant Rodrigues pour 300 ryô vaut bien Judas et ses trente deniers – et les collines désolées des environs, encore qu’un peu mornes pour cela, peuvent bien constituer un ersatz noyé sous la brume des jardins de Gethsémani…

 

Sauf que les circonstances amènent Rodrigues à envisager tant Kichijirô que son modèle biblique supposé d’un tout autre œil – c’est qu’entretemps le prêtre a fait le constat inadmissible du silence de Dieu. Et, après tout, pourquoi le Christ a-t-il laissé faire Judas ? L’orgueil ? Non, pas chez cet homme qui était Dieu, c’est impossible… En fait, il n’a peut-être pas simplement « laissé faire » : il y a encouragé son disciple maudit – « Fais ce que tu as à faire, et fais-le vite. » Judas avait son rôle dans cette tragédie – un rôle plus complexe que celui d’un vulgaire traître cupide : sa trahison était peut-être loyauté, nécessaire à la Passion et donc à la rédemption de l’humanité.

 

Et Kichijirô ? Le « faible », qui un instant s’affiche chrétien et la seconde d’après saute à pieds joints sur l’efumi, en répétant toujours ce même schéma, n’a-t-il pas quelque profondeur supplémentaire ? Première des ouailles du père Rodrigues, il sera aussi la dernière – qui reviendra sans cesse à la prison, proclamant à la face des gardes que oui, il est bien chrétien… mais sans jamais en faire les frais ? Plus encore, Kichijirô incarnera ce rôle même après l’apostasie de Rodrigues – lequel aura beau lui rappeler sans cesse qu’il n’est plus prêtre, et même plus chrétien, qu’importe ! Kichijirô, lui, avec toutes ses trahisons, demeure à l’en croire chrétien – et il n’en réclame que davantage l’absolution de ce père qu’il a vendu et qui n’est plus à même de la lui accorder…

 

Kichijirô, au final, n’est-il pas le véritable chrétien du roman ? Ou du moins celui qui compte…

 

DIRE ?

 

Silence est bien un très bon roman – beau, subtil et fort. Il dépeint un tableau poignant et déprimant avant que d’être horrible, et n’a absolument rien à voir avec l’image parfois répandue à la suite de la sortie de son adaptation par Martin Scorsese : roman chrétien mais tout sauf bigot (au point même d’être éventuellement suspect aux yeux de certains « fidèles », d’ailleurs), roman intime et psychologique bien loin de tout caractère de « roman d’aventures » (qualificatif employé en quatrième de couverture, allons bon), et interrogation subtile de la foi à mille lieues du snuff-martyrologe que l’on a parfois prétendu, c’est une lecture hautement recommandable et à même de parler à tous, qu’importe la religion.

 

Roman chrétien ? Oui – mais tout autant et peut-être davantage roman humaniste ; car si Dieu se tait, les hommes, quant à eux, ont bien des choses à dire – et qui font autrement sens.

 

Et le film ? Peut-être… On verra… Ou pas.

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La Traversée du temps, de Yasutaka Tsutsui

Publié le par Nébal

La Traversée du temps, de Yasutaka Tsutsui

TSUTSUI Yasutaka, La Traversée du temps, [時をかける少, Toki o kakeru shojo], traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, Paris, L’École des loisirs, coll. Neuf, [1965, 1967, 1976, 1990] 2007, 103 p.

 

UN AUTEUR AU REGISTRE VARIÉ

 

Yasutaka Tsutsui est souvent présenté comme un des plus grands auteurs de la science-fiction littéraire japonaise – laquelle est toujours quelque peu terra incognita pour le lecteur francophone… Mais, à cet égard, Tsutsui n’est pas le plus mal loti : à l’heure où je rédige ce compte rendu, cinq livres à son nom ont été publiés en français, le dernier étant Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, chez Wombat, qui avait déjà publié auparavant l’excellent Hell. En fait, c’est d'ailleurs la lecture des Hommes salmonelle sur la planète Porno (dont je causerai dans le prochain Bifrost) qui m’a incité à lire dès maintenant La Traversée du temps… dans un registre pour le moins différent.

 

C’est peu dire : aux antipodes de la SF érotico-comique du dernier titre en date, mais à vrai dire tout autant du déconcertant mais fascinant Hell, La Traversée du temps est un récit de science-fiction destiné à la jeunesse… sauf que le qualificatif n’est pas suffisamment éclairant : c’est en fait un livre destiné aux enfants – je dirais de huit à dix ans à vue de nez –, ce qui ressort de son style plus que simpliste autant que de son histoire finalement assez simple elle aussi. En fait, c’est probablement tout le problème, me concernant…

 

LE CULTE

 

Mais il faut sans doute d’emblée mentionner que cette nouvelle, à l’origine publiée en 1965 dans une revue, et traduite dès 1983 par L’École des loisirs, est à proprement parler « culte » ; au Japon du moins, peut-être ailleurs également. Elle a connu un immense succès, et une immense postérité ; la page Wikipédia française qui lui est consacrée, sans doute pas exhaustive, recense déjà quatorze adaptations, sur des supports très différents : mangas, films d’animation ou « live », chansons, publicités…

 

La plus célèbre de ces adaptations est le dessin animé titré La Traversée du temps, de Mamoru Hosoda, datant de 2006 – que je n’ai pas vu, mais qui a semble-t-il très bonne réputation, et a pu susciter à son tour le même culte que son inspiration. Mais attention : ce n’est en fait pas tout à fait une adaptation de la nouvelle de Yasutaka Tsutsui qui lui a donné son titre – techniquement, le film est supposé en constituer une suite, bien des années après : l’héroïne de la nouvelle originale est en fait ici la tante (un peu « sorcière ») de l’héroïne du film, laquelle, lycéenne ainsi que son modèle à l'époque, vit à son tour des événements étranges et assez similaires (et c’est bien pourquoi ladite tante s’y intéresse et semble en savoir quelque chose ; à ce que j’ai pu lire, le film n’est pas forcément très explicite à ce propos – comme si tout le monde devait instinctivement identifier la mystérieuse tantine ?). À lire le résumé du film, aucun doute : celui-ci déploie une trame autrement complexe que la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, tout en se fondant sur des bases essentiellement proches – plutôt qu’une adaptation à proprement parler, on devrait peut-être alors parler de « variation »…

 

Le fait demeure : La Traversée du temps, avec toute cette postérité même parfois ambiguë, est une œuvre essentielle de la littérature enfantine, versant SF, japonaise mais pas seulement, et probablement le texte le plus célèbre de l’auteur, qui a pourtant, au fil de sa longue carrière, amplement témoigné de la variété de son registre – avec une majorité de textes qui n’ont absolument rien de commun avec cet antique succès.

 

Ceci étant, en termes de popularité et de culte, une autre œuvre de Yasutaka Tsutsui doit être mentionnée – et qui a là encore gagné en renommée via un fameux film d’animation : le roman Paprika, qui a débouché sur l’anime de Satoshi Kon – et, oui, honte sur moi, je ne l’ai toujours pas vu, et c’est scandaleux, et il faut y remédier au plus tôt… Le roman, par contre, n’a cette fois pas eu l’heur d’une traduction française – espérons qu’un jour…

 

UNE ODEUR DE LAVANDE

 

Kazuko Akiyama est une lycéenne lambda – peut-être un peu garçonne ? Elle est en tout cas inséparable de deux garçons (qui quant à eux la trouvent « maternelle »…), le grand distrait Masaru Fukamachi, et le petit excité Goro Asakura – les meilleurs amis du monde, avec de telles différences sur un mode Laurel et Hardy.

 

Au début de la nouvelle, ils nettoient la salle de sciences naturelles du lycée. Mais Kazuko se rend seule dans une pièce où elle devine la présence d’un intrus… et s’évanouit bientôt, ne gardant de sa rencontre éventuelle (n’a-t-elle pas rêvé ?) qu’une vague odeur de lavande…

 

ANTICIPER/REVIVRE

 

Tout aurait pu s’arrêter là… Mais ce n’est en fait que le commencement. Kazuko vit en effet ensuite des événements marquants – dont un tremblement de terre, débouchant sur un incendie dont elle craignait qu’il ne soit fatal à son ami Goro, résidant dans les environs… Mais, quand elle en parle à ses copains, elle ne recueille que des regards perplexes – mais qu’est-ce qu’elle raconte ? Il n’y a pas eu de tremblement de terre ni d’incendie…

 

Puis c’est une autre bizarrerie : en cours de mathématiques, Kazuko a l’impression de revivre ce qu’elle a déjà vécu la veille – elle parvient d’ailleurs à résoudre une équation compliquée au tableau, parce qu’elle se souvient de la méthode ; la veille, quand le professeur leur avait soumis pour la première fois ce problème, elle n’y arrivait pas… La veille ? Et un exercice déjà fait ? Mais non… La veille, il n’y avait pas ce cours – et c’est bien la première fois que le professeur attelle ses élèves à la résolution de cette satanée équation… Quel jour sommes-nous ?

 

CE N’EST PAS UN DON, C’EST UNE MALÉDICTION !

 

Kazuko, stupéfaite, doit bientôt se faire une évidence, aussi impossible soit-elle : d’une manière ou d’une autre, depuis son évanouissement dans la salle de sciences naturelles, elle voyage dans le temps.

 

Parfois en avant : le tremblement de terre ? Elle l’a anticipé. Il est normal que ses camarades ne sachent pas de quoi elle parle : c’est qu’il n’a pas encore eu lieu ! Mais il aura lieu – immanquablement...

 

Parfois en arrière : elle revit ainsi son cours de maths – c’est bien pourquoi, seule, elle avait cette troublante impression de déjà-vu.

 

Mais d’où vient donc ce pouvoir ? Sans doute de sa mystérieuse « rencontre » dans la salle de sciences naturelles… Elle a en tête cette odeur de lavande, unique indice afin de trouver le responsable – et les réponses à ses nombreuses et angoissantes questions.

 

Car, pour Kazuko, cette faculté surnaturelle (qu’elle apprend difficilement à contrôler, plus ou moins...) n’a rien de grisant – bien loin de l’envisager comme un pouvoir ou un don, elle y voit une malédiction ! D’abord, elle n’a rien demandé. Et puis, ça en fait une « anormale »… Quand elle anticipe l’avenir, elle ne peut guère jouer qu’à la Cassandre forcément incomprise ; quand elle retourne dans le passé, c’est plus seule que jamais – les amis à qui elle a pu se confier, au premier chef Masaru et Goro, ont tout oublié… ou, plus exactement, ne se souviennent pas de ses dires pour la bonne et simple raison qu’ils ne les ont pas encore entendus !

 

Enfin, il y a cette scène terrible, qui angoisse profondément Kazuko – cet accident de la route qui pourrait bien lui être fatal… ou plus probablement à Goro. Au fond, peut-elle vraiment changer les choses, avec cette faculté hors-normes ? Ou bien ne sera-t-elle plus jamais que la spectatrice impuissante de sa propre vie et de celle des autres…

 

Il lui faut trouver le responsable de son nouvel état – pister cette odeur de lavande…

 

SIMPLE

 

Comme vous vous en doutez sur la base de ce résumé, la trame de La Traversée du temps est fort simple – du moins autant que peut l’être une histoire de voyage dans le temps, mais en évitant autant que possible les paradoxes propres à susciter la migraine chez le lecteur (fort jeune ici).

 

C’est aussi une trame passablement convenue. Encore que je ne sache pas très bien ce qu’il en était en 1965 au Japon… Ici et maintenant, cependant, c’est du déjà-lu : le texte, et derrière lui l’auteur, n’en sont pas forcément responsables, ou plus exactement il n'y a pas lieu de leur en faire le reproche, mais le sentiment demeure.

 

Le résumé de « l’adaptation » cinématographique de Mamoru Hosoda donne l’impression d’une intrigue bien plus complexe, bien plus subtile – c’est sans doute qu’elle ne s’adresse pas au même public : car la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, très clairement, vise donc un public enfantin – huit à dix ans. Je doute qu’elle puisse vraiment emballer un collégien, encore moins un lycéen ; si ce n’est du seul fait de la curiosité : lecteur adulte, après tout, j’ai voulu y jeter un œil…

 

Que l’héroïne soit une lycéenne, avec des préoccupations de lycéenne – et l’amûûûr a forcément sa place dans les derniers « chapitres », plutôt lourdement d’ailleurs – n’y change pas grand-chose : c’est bien naïf – délibérément. Non sans une certaine poésie, parfois… Et sans doute le traitement de la normalité fait-il sens ; sans doute aussi est-ce bien vu, dans cette lignée, que de présenter le don comme une malédiction... Oui...

 

Sauf que cette simplicité globale imprègne également le style de la nouvelle : c’est très, très, trèèèèèèèèès simple. Des phrases courtes et minimalistes, des paragraphes courts et directs – l’auteur ne s’embarrasse pas ici de faire dans le « joli », il adopte sciemment une plume « fonctionnelle » : en somme, il raconte une histoire – tout ce qui ne relève pas directement et sans ambiguïté du seul récit entendu le plus strictement n’a pas sa place dans la nouvelle. Tant pis pour les métaphores, les descriptions...

 

BIEN POUR LES GNIARDS…

 

D’où, en définitive, cette déception.

 

Je n’ose pas me prononcer sur la valeur « absolue » de cette nouvelle culte. Je n’arrive pas à prendre la distance nécessaire. Le fait est qu’en tant que lecteur adulte, je n’y ai pas trouvé le moindre intérêt, ou presque.

 

C’est que, encore une fois, La Traversée du temps va au-delà de la seule dimension « jeunesse » : ça ne m’arrive pas tous les jours, certainement pas, mais je peux à l’occasion lire des récits typés « jeunesse » ou « young adult », comme on dit ; mais La Traversée du temps est clairement destinée à un public plus jeune encore, bien plus jeune : enfantin. Mais de manière assez prosaïque, par ailleurs : des classiques dits de la « littérature enfantine », même au-delà du seul et si génial Lewis Carroll que j'adule, ont su emporter mon adhésion par leurs nombreux charmes, leur inventivité, leur capacité d’évocation, leur poésie… Pas grand-chose de la sorte ici – tout au plus cette odeur de lavande… Forme et fond, La Traversée du temps ne me paraît pas vraiment pouvoir toucher des adultes, tout particulièrement des adultes ayant un vague bagage SF.

 

Mais des enfants ? Là, peut-être – entendons par-là que c’est toujours possible aujourd'hui, sans doute : la nouvelle en l’état a déjà touché bien des enfants, au Japon et ailleurs, après tout… Peut-être, oui, est-ce toujours un récit à même d’emballer les plus jeunes lecteurs, avec ces personnages simples auxquels ils peuvent s’identifier, et ce récit pour le récit qui, en introduisant à la thématique (éventuellement intimidante...) du voyage dans le temps, peut j’imagine séduire et enthousiasmer – et ensuite amener à lire des variations sur le thème davantage roboratives… et migraineuses.

 

BILAN

 

Bilan ? En trois points :

1) Non, lecteur adulte, je ne te recommande pas de lire La Traversée du temps – ça n’est probablement pas pour toi, au point de constituer une déception, de la part d’un auteur dont les textes adultes m’ont paru bien autrement intéressants (ils n’ont vraiment absolument rien à voir).

2) Par contre, lecteur adulte, si tu as dans ton entourage tel ou tel gniard dans les huit à dix ans, cela peut valoir le coup de lui faire lire ce tout petit livre – avec bien sûr dans l’optique de contaminer le nabot avec la redoutable infection science-fictionneuse ! Sadique que tu es… Pas dit que mes neveux y échappent, tiens !

3) J’ai bien envie de voir le film de Mamoru Hosoda – il a l’air bien meilleur, ou plus exactement bien plus intéressant pour un adulte. Il faudra que je fasse ça, oui (mais d’abord Paprika, oui !).

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Contes de pluie et de lune, d'Ueda Akinari

Publié le par Nébal

Contes de pluie et de lune, d'Ueda Akinari

UEDA Akinari, Contes de pluie et de lune, [Ugetsu monogatari], traduit du japonais, présenté et annoté par René Sieffert, traduction relue par Ch. Haguenauer, [Paris], Gallimard – Unesco, coll. Connaissance de l’Orient, série japonaise – coll. Unesco d’œuvres représentatives, série japonaise, [c. 1776, 1956, 1997] 2010, 228 p.

 

LE GRAND CLASSIQUE DU FANTASTIQUE NIPPON

 

Voilà un immense classique de la littérature japonaise qui prenait la poussière dans ma bibliothèque de chevet alors que j’avais toutes les raisons de le lire : en effet, ce classique, au-delà de ce seul statut, est un recueil d’histoires fantastiques (dimension qui apparaît dans son sous-titre original, mais pas dans l’édition française), qui, à la fois, emprunte beaucoup et reproduit des schémas antérieurs (chinois, le plus souvent), et, en même temps, produit quelque chose de résolument nouveau, et d’un impact certain dans l’histoire des lettres japonaises – c’est d’ailleurs un titre essentiel du registre dit yomihon (soit « livres à lire » ; un nouveau mode de diffusion autant que de lecture), et qui a largement contribué à faire de son auteur, Ueda Akinari, un des plus grands noms de la littérature de son temps (d’autant qu’il était, ai-je cru comprendre, assez populaire, ainsi qu’un Ihara Saikaku avant lui, qui avait d’ailleurs inspiré la première manière de l’auteur, dans le registre ukiyo-zôshi, ou « récits du monde flottant ») ; peut-être même, on l’a dit, le plus grand écrivain japonais du XVIIIe siècle de notre calendrier grégorien.

 

Par ailleurs, mais dans cette continuité, c’est une œuvre qui a eu une influence considérable, à bien des niveaux – le plus marquant ou évident étant sans doute son adaptation (partielle) au cinéma par Mizoguchi Kenji, sous le titre français plus connu (et plus joli, en ce qui me concerne) de Contes de la lune vague après la pluie (je note au passage que la présente traduction de René Sieffert date de 1956, soit trois ans après que le film de Mizoguchi soit sorti et ait remporté le lion d’argent au festival de Venise, ce qui devait assurer sa diffusion et son succès en Occident ; pour autant, le traducteur et éditeur n’en fait pas la moindre mention, je ne sais pas s’il faut en déduire quoi que ce soit – tout en supposant que le succès même du film avait pu « justifier » cette traduction ?) ; un très grand film assurément, et l’occasion est donc toute trouvée de le revoir – je vais tâcher de faire ça dans les jours qui viennent, et cela débouchera peut-être (peut-être, hein) sur un autre article.

 

L’influence ne s’arrête cependant pas là : dans le registre fantastique voire horrifique, et quand bien même cet Ugetsu monogatari empruntait à de nombreuses sources, il a imposé des codes et travaillé des thématiques d’une manière qui ne pourrait être que séminale pour les « fantastiqueurs » japonais ultérieurs – et sans doute aussi bien au cinéma qu’en littérature, à vrai dire (tenez, je me souvenais de cet article établissant une passerelle entre la J-horror cinématographique dans la foulée du Ring de Nakata Hideo et les Contes de pluie et de lune) ; en cela, on peut éventuellement, j’imagine, le rapprocher du Kwaidan de Lafcadio Hearn, plus tardif (sans même parler de son adaptation cinématographique là encore, le superbe film de Kobayashi Masaki) – mais c’est bien le recueil d’Ueda Akinari qui a joué le plus grand rôle ici. Quoi qu’il en soit, c’est aussi l’occasion d’envisager, d’ores et déjà, la versatilité du genre fantastique : les fantômes et compagnie d’Ueda Akinari peuvent aussi bien susciter la peur que le rire ou l’édification… Il y a même sans doute une dimension d’exercice de style à cet égard, dans la volonté d’illustrer ces traitements différents par le menu – dimension qui se rajoute à une autre, semblable, s’exprimant dans le jeu des références et citations et la manière de se les approprier.

 

Il était donc bien temps que je lise tout ça, hein…

 

BÉNI PAR LA DÉESSE-RENARDE

 

Quelques mots sur l’auteur, tout de même ? Né en 1734 à Ôsaka, de père inconnu et de mère courtisane, abandonné par cette dernière, il est rapidement adopté par un riche marchand du nom d’Ueda, qui en fait son héritier. Aussi le jeune Akinari fait-il l’apprentissage du commerce, afin de succéder à son père adoptif le moment venu – mais c’est une carrière pour laquelle il n’a guère d’attirance…

 

Mais remontons un peu en arrière : âgé de quatre ans, notre futur auteur manqua périr de la variole – il en réchappa, mais la maladie laissa des traces, sous la forme de doigts paralysés, affliction fatale pour un lettré, et qui le rendait notamment inapte à la calligraphie. Cependant, l’auteur, le moment venu, saura faire avec, et même en rire – ainsi en usant de pseudonymes se rapportant à cette infirmité, par exemple en se dépeignant comme un crabe par essence déséquilibré.

 

L’essentiel n’est-il pas qu’il a survécu ? Lui-même en est convaincu ; avec le temps, se repenchant sur cet épisode qui aurait pu être tragique, Ueda Akinari en vient à attribuer sa guérison à l’intervention d’Inari, kami à la représentation fluctuante, tantôt mâle, tantôt femelle (même si ce dernier aspect est semble-t-il un peu plus fréquent), et associé aux renards – aux kitsune, rusés animaux ou esprits trompeurs… Pas forcément très dévot par ailleurs (mais surtout en matière bouddhique, on aura l'occasion d'y revenir), Ueda Akinari sera cependant très régulier dans son adoration d’Inari, qu’il tenait à remercier sempiternellement, une vie n’étant sans doute pas assez pour ce faire. L’anecdote est intéressante en soi, mais d’aucuns supposent que ce rapport à Inari n’est pas pour rien dans l’approche par notre auteur de la littérature et notamment des thèmes fantastiques. Je suis bien sûr incapable de trancher à ce propos… mais cette idée de tromperie me plait bien, et j'y reviendrai en définitive ; peut-être pour dire des bêtises plus grosses que moi, hein.

 

Mais pour l’heure, Ueda Akinari est donc un marchand – peu doué, et que cette activité ennuie... Il écrit déjà, en parallèle – dans une veine pouvant donc rappeler Saikaku. Et quand, dix ans après son accession à la tête de la famille Ueda, un incendie ravage son échoppe, ça ne lui déplait pas forcément…

 

Il a envie de faire tout autre chose – et d’abord d’apprendre. Il lit beaucoup, et s'instruit notamment en médecine ; c’est bien en tant que médecin qu’il sera d’abord connu de ses contemporains. Mais tant d’autres matières l’intéressent ! Sa soif d’érudition n’a pas de limites, et il acquiert un bagage considérable – le rendant bientôt apte à se livrer à des joutes philologiques, et souvent à emporter la victoire…

 

Mais ses recherches l’incitent aussi à réévaluer son œuvre littéraire en gestation. Ici, les données sont parfois quelque peu floues, mais on peut semble-t-il affirmer que l’auteur avait entamé la rédaction des Contes de pluie et de lune en 1768, et l’avait même poussée à un stade assez avancé, presque en mesure d’être publiée ; mais l’arrivée à Ôsaka d’un éminent philologue change tout : l’auteur se met à son école, dévore avec lui les sources antiques, et revient minutieusement sur ses récits inédits. Des premières ébauches, aussi avancées soient-elles, en 1768, à la publication du livre (bientôt l’exemple parfait du yomihon), huit années se sont écoulées – huit années d’un travail de précision, où l’érudition remanie sans cesse les textes, sans pour autant devenir étouffante… et surtout sans devenir stérile, risque toujours à craindre quand la citation est en tant que telle encouragée, au point même où cela peut paraître la seule chose qui importe vraiment, le seul critère de qualité aux yeux des lettrés comme des simples lecteurs, pour qui l'originalité est essentiellement suspecte !

 

Ueda Akinari poursuit sa carrière – de médecin, de philologue, d’écrivain, activités parallèles. Quelques années plus tard, il quitte Ôsaka pour Kyôto ; là-bas, la mort de son épouse l’affecte considérablement ; il devient par ailleurs aveugle, et doit dicter ses dernières œuvres. Il meurt à la capitale le 6 août 1809.

 

Un peu isolé en son temps, après la grande période au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles qui avait vu briller Saikaku (et dans d’autres registres Chikamatsu et, oui, Bashô, même si personnellement, aheum…), et avant un nouvel essor de la littérature japonaise dans les derniers temps précédant Meiji (sans même parler du cataclysme de Meiji en lui-même), Ueda Akinari est aujourd’hui reconnu comme un écrivain majeur, peut-être le plus grand écrivain japonais de cette période, vers la fin du XVIIIe siècle.

 

REPRENDRE ET CRÉER

 

Ces Contes de pluie et de lune sont toutefois d’un abord un peu délicat, a fortiori pour un lecteur français, car ils nécessitent pour être bien appréhendés nombre de notes et des commentaires parfois pointus – que livre ici un (alors jeune) René Sieffert avec sérieux et talent, c'est véritablement passionnant.

 

(Pour l’anecdote, ces notes de 1956 sont parfois assez étonnantes quant à ce qu’elles peuvent révéler de la perception du Japon en France à l’époque – en une occasion, le traducteur nous explique même, au cas où, que les Japonais mangent avec des baguettes… Mais le plus souvent cela demeure très utile.)

 

C’est sans doute vrai de bon nombre d’œuvres de la littérature japonaise classique (et de quelques-unes de la littérature japonaise contemporaine, d’ailleurs), mais de manière particulièrement marquée ici. En effet, en conformité aux usages littéraires de son temps – et en parfait accord avec sa sensibilité de philologue –, Ueda Akinari « emprunte » énormément, et, régulièrement, il cite explicitement. Nous ne sommes ici pas du tout dans les considérations contemporaines portant sur le plagiat, et faisant de l’inventivité personnelle une vertu sans pareille : il est ici « normal » de citer ainsi, et même plus – c’est souhaitable, c’est admirable, c’est en fait exactement ce que l’on attend d’un bon auteur ! Il n'a pas à inventer, ce serait passablement louche et d'un goût forcément douteux... Rien d’étonnant dès lors à ce que l’auteur ne se « cache » pas, bien au contraire. Or ces références sont le plus souvent très cryptiques – et il n’est pas dit, pour le coup, qu’un lecteur japonais contemporain soit toujours suffisamment armé pour percevoir toutes ces références de lui-même…

 

Parmi ces références, on en compte un certain nombre de japonaises. Ainsi, dans « Shiramine », le premier conte du recueil, Ueda Akinari emprunte expressément à l’histoire du Japon, mais telle qu’elle a été rapportée dans Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji (pas encore vraiment Le Dit des Heiké), ou même, plus exactement, dans les pièces de qui s’étaient inspirées de ces chroniques médiévales. Le genre théâtral du , rappelons-le, était assez propice à l’emploi de fantômes de toute sorte – à cet égard, la perception du fantastique littéraire au Japon était probablement assez différente de ce que nous connaissions alors en Europe : les « histoires de fantômes » étaient en fait d’ores et déjà populaires quand sont parus les Contes de pluie et de lune. Je l’avoue, la période m’avait tout d’abord incité à dresser un parallèle avec le roman gothique anglais… mais ce n’est sans doute pas très pertinent, j’ai préféré remisé de côté cette comparaison hasardeuse, que je ne mentionne que pour mémoire...

 

Un outil parfait de la citation, par ailleurs, est la poésie : Ueda Akinari cite nombre de courts poèmes, pouvant remonter (assez souvent, en fait) à l’anthologie originelle du Man’yôshû, ou, un peu plus tard mais fort loin néanmoins, aux Contes d’Ise, etc. Et des œuvres d’une tout autre ampleur peuvent aussi bien y passer, comme, expressément, Le Dit du Genji.

 

Mais les sources essentielles sont en fait chinoises – et, là encore, en pleine conformité avec les usages du temps, ce qui tombait bien pour un érudit dans le genre de l'auteur (et n’avait donc sans doute rien d’un hasard : Ueda Akinari était bien un écrivain japonais du XVIIIe siècle). L’écrivain philologue fait preuve d’une extrême érudition en la matière, citant des œuvres parfois fort antiques, parfois plus récentes – des traités philosophiques éventuellement obscurs, de la poésie bien sûr, mais aussi d’autres choses encore, des brèves anecdotes aux longs romans : d'ailleurs, si le format est tout autre, on a semble-t-il pu comparer l’essor du yomihon et le développement (bien antérieur, forcément) des romans fleuves tel qu’Au bord de l’eau. Pour les lecteurs cultivés d’alors, sans doute la plupart de ces références et citations avaient-elles quelque chose d’immédiatement reconnaissable – cela faisait donc partie des critères majeurs pour déterminer la qualité de l’œuvre. Mais maintenant ? Ça n’en est que plus cryptique encore…

 

Mais, heureusement, jamais au point de rendre la lecture des Contes de pluie et de lune ennuyeuse voire pénible. Loin de là – ouf !

 

Le tableau doit cependant être nuancé à cet égard – notamment parce que, au regard de nos critères contemporains, si différents, Ueda Akinari pourrait alors donner l’image, sinon d’un plagiaire, du moins d’un auteur « de seconde main ». On pourrait alors malgré tout l’apprécier du seul fait de sa plume – à la manière d’un exécutant brillant d’une composition due à un autre que lui… Oui, il a une belle plume ; ici, au regard de nos critères autant que de ceux d’alors, les Contes de pluie et de lune sont assurément admirables.

 

Mais il se trouve que l’auteur n’est pas ce vil « plagiaire » que nous pouvions croire – loin de là, une fois de plus ; et, en fait, c’est sans doute pour une bonne part ce qui a contribué à singulariser alors son œuvre, et à faire qu’elle mérite sans l’ombre d’un doute d’être encore lue aujourd’hui.

 

Ueda Akinari, s’il pioche dans les références du Japon classique et plus encore de la Chine, ne se contente certes pas d’assembler un patchwork d’emprunts : de ses références, il tire tout autre chose, une œuvre d’une valeur propre, et finalement toute personnelle, en dépit des citations. Pour filer la (très lourde, oui…) métaphore musicale, Ueda Akinari serait cette fois un excellent DJ : il ne se contente pas de passer des disques pour la kermesse, il assemble, copie-colle, atténue ici, appuie là… Des morceaux diffusés, ou des samples si vous préférez, surgit ainsi quelque chose de neuf et de particulier. Au point, en fait, où les sources sont de peu d’importance, tant le brio de l’exécution personnelle les transcende – elles peuvent même paraître bien fades en comparaison, à l’occasion…

 

Ceci, de deux manières. D’une part, quand il a affaire à des thèmes chinois, Ueda Akinari prend bien soin de les « japoniser ». C’est un procédé tout particulièrement sensible dans le premier des contes du recueil, « Shiramine ». La scène empruntée aux dits médiévaux japonais et aux qui s’en inspiraient est en tant que telle parfaitement nippone ; à un deuxième degré, cependant, elle débouche sur un débat politico-moral empruntant clairement à des sources philosophiques chinoises, et non japonaises ; mais, à un troisième degré, Ueda Akinari détourne le débat de sorte que les citations chinoises en viennent à éclairer expressément la situation japonaise, mais au point où ce contexte japonais en remodèle considérablement le sens : les sources primordiales traitaient de la Chine – mais en les citant ainsi, l’auteur fait qu’elles ne peuvent plus s’appliquer qu’au Japon. On n’est plus très loin de la pure création, ici – qui illustre la méthode de l’auteur, sans doute d’autant plus appréciée par les lettrés d’alors : d’une certaine manière, Ueda Akinari fait ainsi « exactement ce qu’il faut faire ».

 

Mais cela va en fait bien plus loin. D’autre part, en effet, Ueda Akinari crée bel et bien – il invente des histoires, et en invente les traitements adéquats. Ce qui, pour le coup, devait davantage perturber les lecteurs érudits d’alors… Ce d’autant plus que l’auteur n’hésitait pas, dans ce registre, à épicer ses pures inventions (ou presque, il a pu emprunter à des sources traditionnelles nippones çà et là, mais en se les appropriant de bout en bout) de références « fausses » ; pas au sens où il « créait » des citations de toutes pièces, il citait toujours à bon escient – ces références étaient « fausses » au sens où l’essentiel des contes n’en dérivait pas le moins du monde, elles étaient même parfois tout bonnement « gratuites »… même si le terme est sans doute peu approprié, car l’auteur, lui, savait très bien ce qu’il faisait, à l’évidence. C’est une dimension discrète au début du recueil, mais qui, sans que je sache s’il faut en tirer quelque conclusion que ce soit, me paraît devenir de plus en plus marquée, et enfin prépondérante, à mesure que l’on avance dans le livre. Stade appréciable, en tout cas, où nous voyons le recycleur s’affirmer, non sans quelque sourire ironique si ça se trouve, en véritable créateur et ce sans la moindre ambiguïté.

 

Autant de raisons de lire encore aujourd’hui ces remarquables contes – et, sans doute, de prendre son temps pour les lire, peut-être pas le crayon à la main, mais du moins en accordant une attention particulière au contexte historique, culturel et littéraire des textes, tel qu’il ressort de l’appareil scientifique du recueil, et des précieux commentaires de René Sieffert, qu’il vaut cependant mieux lire après coup – parler de « spoilers » serait sans doute un sacré abus en l’espèce, mais le jeu de piste, à s’engager ainsi sans préconçus, n’en est que plus enrichissant… et amusant !

LES CONTES

 

Je vais tâcher maintenant de dire quelques mots de chacun des neuf contes composant le recueil (après une très brève préface louant les fantaisies divertissantes, et remontant aux plus grands classiques, pour en louer la perfection formelle… et peut-être aussi leur potentiel subversif ?).

 

Shiramine

 

« Shiramine » est une redoutable entrée en matière, qui a de quoi désarçonner le lecteur, a fortiori français. Si un fantôme est bien de la partie, et qui suscite même une séquence surnaturelle joliment hallucinée, le propos central est cependant une sorte de dialogue philosophique, aux thématiques politiques et morales. Sa place en tête d’ouvrage n’a sans doute rien d’un hasard, et « Shiramine » entre d’une certaine manière en résonance avec le dernier conte de l’Ugetsu monogatari, « Controverse sur la misère et la fortune », au titre plus explicite à cet égard... mais sans doute d'une portée bien différente, et j'y reviendrai en temps utile.

 

Comme dit plus haut, ce premier texte s’inspire, via de célèbres pièces de , du Dit de Hôgen et du Dit de Heiji. Le héros, personnage historique, un moine errant du nom de Saigyô, se rend, au hasard de ses pérégrinations, sur la tombe de « l’empereur-retiré » Sutoku, au lieu-dit Shiramine ; dans une lecture de l’histoire s’attachant aux personnes, aux individus, plutôt qu’aux faits globaux, Sutoku a une bonne tête de « coupable idéal », de grand responsable du chaos dans lequel a sombré le Japon classique de Heian durant la deuxième moitié du XIIe siècle – évidemment, les choses étaient sans doute un peu plus compliquées que ça… Mais ça ne manque pas : alors que le moine approche le mausolée du controversé personnage, le fantôme de celui-ci se manifeste.

 

Mais il en faut bien plus qu’un fantôme pour terrifier le sage Saigyô… Et il a une petite conversation avec le défunt. Leurs échanges deviennent rapidement assez pointus, et la rencontre surnaturelle tourne à la controverse politico-morale, où le démoniaque défunt incarne le parti de la colère et de la violence, tandis que le moine est l’homme de la sagesse et du bien commun.

 

Ce qui nous amène à un autre aspect du texte, esquissé plus haut : Ueda Akinari y use de savantes références, qu’il dissémine au mieux dans l’argumentaire des deux partis – et donc de références chinoises pour l’essentiel ; on peut par exemple relever dès ce texte, mais il reviendra très souvent par la suite, Meng-tseu (de son vieux nom « français » Mencius).

 

Mais, donc, ces références étant employées par Saigyô et le fantôme de Sutoku dans un contexte spécifiquement japonais, au travers des événements de Hôgen et Heiji (avec en filigrane Le Dit des Heiké pour la suite des opérations), elles voient leur sens original subtilement altéré pour devenir pleinement nippones – et en fait inadaptées à tout autre contexte.

 

« Shiramine » est donc un bel exercice d’érudition. Les considérations politiques et morales au cœur du conte avaient sans doute une certaine résonance dans le Japon ancien, et jusque dans cette ère Edo pacifiée qui tranchait tant sur le chaos des temps féodaux (à plusieurs reprises dans le recueil, l’auteur loue ainsi le système mis en place par les shoguns Tokugawa…), mais cela nous est sans doute quelque peu lointain aujourd’hui… L’exercice est intéressant, intellectuellement, disons – notes et commentaire à l’appui, indispensables ; mais sans doute pas exactement palpitant… Heureusement, la suite du recueil ne reviendra en fait plus sur ce genre d’exercice, précieux certes, mais peut-être un peu trop. Même l’ultime « Controverse sur la misère et la fortune », nouvelle itération du dialogue philosophique, saura prendre des atours plus universels et intemporels – sans doute aussi plus personnels, et donc inattendus dans ce contexte, outre que le ton y est plus léger : « Shiramine » me fait l’effet, même dans le contexte de 1776, de quelque chose de plus… convenu, disons. Le conte, en tout cas, avait tout pour satisfaire les lecteurs érudits d’alors – en tant que tel, c’est une belle pièce, mais j’y sens (moi le béotien) un peu trop d’artifice.

 

Finalement, plus que le débat politique opposant deux figures éminentes, c’est peut-être bien le surnaturel qui séduit ici le plus, malgré tout – avec un fantôme volontiers grandiloquent, et porté sur les « effets spéciaux » !

 

Le Rendez-vous aux chrysanthèmes

 

Avec « Le Rendez-vous aux chrysanthèmes », nous passons déjà à tout autre chose. Le texte est toujours aussi bardé de références, mais il acquiert une valeur propre en tant que récit, et non dissertation philosophique maquillée en récit. Et, par ailleurs, ses références à leur tour chinoises à l’origine sont transcendées par l’auteur dans un contexte qui ne peut être autre que nippon – produisant une conclusion logique dans cet esprit, alors qu’elle est d’une certaine manière en parfaite contradiction avec le propos initial. Ce qui, sans doute, devait avoir quelque chose de surprenant pour un lecteur japonais du XVIIIe siècle – qui pouvait s’attendre à y trouver semblables références, mais pas cette ultime subversion, et ce alors même qu'elle correspond bien davantage à sa culture.

 

À en croire René Sieffert, il s’agit là, pour beaucoup, du chef-d’œuvre d’Ueda Akinari. Mais sans doute la traduction joue-t-elle ici, aussi bonne soit-elle : le fait est que je me suis bien davantage régalé avec plusieurs des textes ultérieurs. Et, par « traduction », il ne faut bien sûr pas s’en tenir ici à la seule langue, mais tout autant à la culture et à son éthique, si difficiles à rendre ; et c'est bien le problème.

 

Par ailleurs, le surnaturel ici ne vise certainement pas à provoquer la peur – moins encore que dans « Shiramine », qui ne tendait pas non plus vers cet effet, mais où le démoniaque empereur-retiré avait malgré tout quelque chose d’une figure propre à susciter l’effroi. En fait, « Le Rendez-vous aux chrysanthèmes » fait peut-être bien partie de ces textes qui, bien loin de jouer la carte de l’excès, ou d’un fantastique « transgressif » comme l’est celui des Occidentaux depuis les expériences gothiques au moins, témoigne plutôt d’un univers japonais où les morts sont intimement liés aux vivants. Aussi l’horreur ne réside-t-elle pas dans le fantôme, mais, d’abord et surtout, dans les circonstances qui ont amené le personnage à mourir – pour honorer une dette d’une manière qui nous paraît pour le moins démesurée ! –, et peut-être aussi, ensuite, dans la réaction « héroïque » de son ami (mais c’est bien l’héroïsme qui l’emporte). Réaction très nippone, donc – et pourtant surprenante pour un lecteur tel que (ce béotien de) moi : sur la base du canevas minutieusement établi par Ueda Akinari, je m’attendais à quelque texte purement mélancolique, où l’on se lamente beaucoup, sans avoir la force d’agir… En fait, il semblerait bien que ce soit le propos de l’anecdote chinoise originelle – la subversion que lui inflige l’auteur n’en est que plus déconcertante, et, tout à la fois, bien vue.

 

Une dernière chose, d’ailleurs – et ce même si René Sieffert cite l’hypothèse pour mémoire, mais sans vraiment y adhérer, car elle lui paraît pour le coup trop subtile : un critique japonais a pu arguer que l’auteur, ici, se jouait doublement du lecteur – dans la trame même de l’anecdote telle qu’il la file ; notamment, il laisse tout d’abord croire au lecteur qu’il s’agira ici d’une histoire d’amitié trahie… alors que c’est tout le contraire qui s’avèrera vrai. Bien évidemment, je ne peux certes pas me prononcer, n’y connaissant rien ; mais l’idée me paraît vraiment séduisante – car j’ai bien cru voir ce genre de « pièges » tendus par l’auteur, dans un récit habile où la part de manipulation est non négligeable…

 

La Maison dans les roseaux

 

« La Maison dans les roseaux » (une des inspirations marquées du film de Mizoguchi) témoigne là encore d’une évolution dans l’utilisation de la thématique du fantôme – et c’est peut-être, à cet égard, un texte un peu plus subtil que les précédents ? Son effet est en tout cas tout bien différent : le fantôme de « Shiramine », dans ses manifestations, avait quelque chose d’outrancier louchant sur le grotesque ; celui du « Rendez-vous aux chrysanthèmes » exprimait davantage une forme de douce mélancolie, mais dans cette idée d’un paysage où les morts cohabitent avec les vivants ; « La Maison dans les roseaux » a bien quelque chose de cette deuxième approche, mais avec un apport non négligeable : sans contrevenir pour autant à la dimension mélancolique du conte, primordiale, Ueda en effet y infuse davantage de frisson… Aussi, avec ce texte, nous rapprochons-nous peut-être de ce que nous qualifions de fantastique dans la littérature occidentale.

 

L’histoire, qui emprunte aux sources antiques chinoises, mais via cette fois, semble-t-il, un roman japonais qui avait allègrement pillé ces mêmes ultimes références, l’histoire donc est somme toute très classique : un homme guère attentif à sa femme quitte sa demeure, reste bien des années loin de son foyer pour des prétextes futiles relevant de l’auto-persuasion hypocrite, puis revient, et retrouve sa maison et sa femme… Scène surréelle, et pour cause : ainsi que le lecteur s’en doute, le lendemain, l’époux volage retrouve sa maison en ruines, et apprend d’un voisin que sa femme si fidèle, avec qui il s'est entretenu dans la nuit, est morte il y a bien longtemps, en se consumant pour son retour. Classique – efficace néanmoins. Et, donc, non exempt de délicieux frissons, même dans un registre qui n’a rien d’horrifique, mais se montre avant tout délicat…

 

Le texte, avec ses qualités indéniables, pose semble-t-il problème dans son usage des sources antiques (dimension toujours plus sensible dans le recueil, jusqu'au point où cela change en fait radicalement la donne) : Ueda Akinari y jongle avec bien des références, anciennes ou récentes, chinoises ou japonaises (il s’inspire notamment de la manière d’un épisode fameux du Dit du Genji) ; mais peut-être en fait-il un peu trop ? Et peut-être délibérément… Sur le tard, une référence appuyée paraît en effet totalement hors-sujet. Mais que faut-il en déduire ? La maladresse de l’auteur, porté à polir soigneusement ses contes, paraît assez invraisemblable – que cette maladresse n’ait affecté le texte que dans son état final, ou que ces allusions déconcertantes soient un reliquat d’un état premier du texte, qui aurait subsisté au fil des remaniements ; effectivement, ça paraît assez difficile à croire… Alors, une hypothèse : et s’il se moquait du jeu systématique des allusions ? Au moins dans une certaine mesure, et avec l’érudition qui sied au philologue habile à citer, mais au point où ça en devient caricatural ? Bien sûr, là encore, je ne suis certainement pas en mesure de me prononcer. Mais l’idée me paraît intéressante – surtout dans la mesure où, parmi les textes suivants, beaucoup semblent témoigner de la volonté de l’auteur de créer pleinement, et non seulement à partir d’un matériau ancien, et ce même s’il prisait fort ce dernier…

Carpes telles qu’en songe…

 

Nouveau changement de registre radical avec « Carpes telles qu’en songe… » : cette fois, l’auteur joue de la carte humoristique… et ça lui réussit très bien ! Cependant, le texte sait aussi manier la poésie, et joliment encore. En fait, ces deux dimensions sont intimement liées, pour un résultat magnifique : les précédents textes avaient pu éveiller ma curiosité, et me séduire par leur plume habile – mais c’est avec le bien plus léger « Carpes telles qu’en songe… » que j’ai véritablement commencé à me régaler pour l’œuvre en elle-même, et non uniquement pour ce qu’elle révèle de son époque et de la culture nippone qui allait avec.

 

Nous sommes cette fois on ne peut plus loin du frisson d’épouvante – même si quelque chose peut s’en rapprocher, une forme de tension du moins, mais d’une manière délicieusement ironique et drôle.

 

Notre héros est un peintre remarquablement talentueux – dont l’art a pu s’exprimer dans des dessins de carpes faisant l’admiration de tous. Mais le talent n’exonère pas de la mort… Et notre artiste décède.

 

Ou peut-être que non ? Il se réveille bientôt, en fait... et a une bien étrange histoire à raconter : en voie pour l’autre monde, engagé dans le cycle des réincarnations, il est devenu une carpe… Mais une carpe attrapée par un pêcheur, et qui comptait bien offrir cette belle pièce à son seigneur ! Le peintre incapable de communiquer voit s’approcher de lui le couteau du cuisinier…

 

Il y échappera, pourtant, et, de retour parmi les vivants, en tirera la conclusion, conforme à ses propres principes, de ce que l’homme de bien doit respecter la nature et la vie sous toutes ses formes. Sagesse bouddhique ou pas, les végans militants apprécieront, j’imagine.

 

Ce conte n’est cependant pas qu’une blague – même édifiante : d’une belle construction et d’une plume sans défaut, le récit adopte des atours poétiques remarquables, culminant dans cette ultime scène, fort brève et pourtant le point d’orgue de son traitement surnaturel, quand le peintre jette ses tableaux dans l’eau… et que les carpes qu’il avait si artistiquement peintes prennent vie sous ses yeux, et s’échappent dans l’onde.

 

Par une ultime pirouette, Ueda nous explique que c’est là pourquoi ce grand peintre a sombré dans l’oubli : ses toiles ont disparu… J’imagine que l’on pourrait y voir une forme de parabole sur l’art, et des plus à-propos.

 

C’est aussi un texte où la dimension référentielle était sans doute moins évidente que dans les précédents : à tout prendre, Ueda Akinari semble donc bel et bien s’émanciper quelque peu des codes lettrés qu’il avait scrupuleusement suivis jusqu’alors, et s’aventure davantage vers une création « pure », si c’est possible, guère dans les mœurs du temps, mais dont il démontre avec brio qu’elle relève bien davantage du génie que le seul maniement des classiques.

 

Un très beau texte, vraiment.

 

Buppôsô

 

« Buppôsô », qui suit, joue à son tour de la carte humoristique, de manière assez claire, tout en retournant à quelque chose de plus « épouvantable » que la jolie parabole des carpes. En comparaison, c’est probablement un texte plus mineur…

 

L’histoire en elle-même est autrement convenue : un semblant de sage, qui tient visiblement de l’auto-caricature – il est d’une certaine manière l’auteur lui-même, plus vieux, mais surtout plus pédant que jamais, à manier ainsi à tout bout de champs l’érudition philologique ! –, lors d’une excursion dans la nature (où retentit à la nuit le cri de l’oiseau « buppôsô ») fait une fâcheuse rencontre : un cortège proprement démoniaque ! Toute une troupe de guerriers morts depuis longtemps, avec à leur tête le difficile neveu de Toyotomi Hideyoshi…

 

Mais voilà : ces guerriers se piquent de poésie ! Sans doute le vieil érudit peut-il leur faire la démonstration de son savoir et de son bon goût ?

 

Au lendemain, bien sûr, notre homme ne trouve plus trace de l’assemblée des fantômes. A-t-il donc rêvé tout cela ? Peut-être est-il fou… L’hypothèse est expressément envisagée – là où, dans les contes précédents, le surnaturel avait somme toute quelque chose de « normal », qui n’appelait pas le doute. Le vieillard part donc à la ville, en quête de quelque remède… Noter que ce thème-là n’était peut-être pas innocent sous la plume du médecin Ueda Akinari – mais, plus loin dans le recueil, un autre conte traitera à son tour de la thématique « psychiatrique » (mais le mot pourrait sans doute se passer des guillemets, même pour l’époque) : il s’agit du « Capuchon bleu », plus convaincant à mon sens.

 

Car, si « Buppôsô » contient de belles pages sur la nature, et si son humour teinté d’ironie n’est certes pas désagréable, le propos paraît cependant un peu convenu, donc… C’est d’autant plus regrettable que c’est là à nouveau un texte où la dimension référentielle est au mieux problématique, laissant entendre que l’on se rapprochait là encore d’une forme de création inédite. Ce conte n’est certes pas mauvais, et il se lit avec plaisir, comme de juste, mais il pâtit de la plus grande ambition et de la plus grande adresse de ses voisins de recueil, souvent davantage enthousiasmants.

 

Le Chaudron de Kibitsu

 

« Le Chaudron de Kibitsu », par exemple – texte plus étonnant… et qui, cette fois, peut être qualifié d’horrifique sans trop tirer sur la corde. Il en ira clairement de même du suivant, « L’Impure Passion d’un Serpent », et peut-être aussi du « Capuchon bleu » ensuite. Aussi ai-je tendance à accorder la première place, de tous les Contes de pluie et de lune, à ces trois-là, qui forment un ensemble plus approprié j’imagine à mes goûts ; et ce avec la concurrence, donc, de « Carpes telles qu’en songe… ».

 

« Le Chaudron de Kibitsu », malgré un thème finalement très banal, dépasse à son tour le registre référentiel – on n’a finalement guère suggéré de sources, et encore moins de sources convaincantes… Péché d’originalité ? Péché pour l’époque peut-être, mais qui, aujourd’hui, ne fait plus sens – et la réalisation parfaite de cette histoire fortement teintée d’épouvante emporte donc la conviction du lecteur contemporain.

 

Ici, le fantôme fait peur – bien plus que le grotesque Sutoku, ou, dans un registre proche, la cohorte du conte précédent, aux faux airs de « chasse sauvage »… sans même parler bien sûr du samouraï loyal du « Rendez-vous aux chrysanthèmes », dont la fonction est tout autre. Mais, dans « Le Chaudron de Kibitsu », on dépasse allègrement le vague frisson de « La Maison dans les roseaux » : ici, nous ne sommes en fait pas bien loin de la terreur pure et simple…

 

Sur une base très proche, par ailleurs : il s’agit à nouveau du fantôme d’une femme délaissée par un époux inconstant et égocentrique. Mais si la femme morte de « La Maison dans les roseaux » représentait, sous une forme douloureusement mélancolique, le modèle de la femme fidèle jusqu’à l'agonie, celle du « Chaudron de Kibitsu » se mue en esprit vengeur, qui compte bien faire payer au coupable époux le sort terrible de la femme délaissée et poussée au trépas !

 

Noter, par ailleurs, que cela n’implique pas que la femme elle-même ait eu quelque chose de maléfique de son vivant : pas le moins du monde, en fait ! Et ce quand bien même, dans son propos, le conte fait preuve d’ambiguïté, prétendant dénoncer les méfaits des « épouses abusives », quand ce sont peut-être davantage les « maris faibles » (et infidèles ?) qui sont à blâmer, dans une galerie de personnages où, par ailleurs, la femme bientôt fantôme est à tout prendre bien plus aimable que tous les autres hommes et femmes du récit, dans sa famille même…

 

Mais l’esprit qui jaillit de son cadavre n’a finalement plus rien à voir avec elle : ectoplasme de vengeance pure, il a pour seul et unique but de terrifier et tuer ! Ce qui, en passant, m’a ramené à l’anecdote citée par Maurice Pinguet dans La Mort volontaire au Japon, de ce fonctionnaire idéal, loyal et bon, qui, une fois mort, devient un redoutable esprit, générateur d'épidémies et de tremblements de terre, et qu’il faut donc s’accommoder par des honneurs posthumes ! À ceci près, bien sûr, que l’esprit vengeur de la femme délaissée n’a que faire de semblables gratifications : seul compte pour elle de châtier le coupable.

 

L’époux volage, prenant conscience de la menace, a recours aux bons offices d’un occultiste, grand connaisseur de l’ésotérisme chinois, et qui lui fournit des talismans à disposer autour de son logis pour en barrer l’entrée au cruel fantôme (et c’est là, sans doute, quand l’esprit trépigne de rage en faisant le tour de la maison qu’il assiège, ne trouvant aucun passage à emprunter, que le récit approche de la sensation de terreur avec une maestria notable) ; il lui dit par ailleurs qu’il ne doit sous aucun prétexte sortir de sa maison en proie au fantôme durant quarante-deux jours très précisément ! Je ne vous surprendrai pas en avançant que notre détestable bonhomme, pour le coup, n’est pas très habile avec les chiffres…

 

Une réussite incontestable, et le premier véritable moment d’horreur dans un recueil qui ne joue qu’occasionnellement de cette carte. Mais son sommet, à ce niveau, réside très probablement dans le conte suivant…

L’Impure Passion d’un serpent

 

« L’Impure Passion d’un serpent », qui est le second conte de l’Ugetsu monogatari à avoir été repris dans le film de Mizoguchi, est aussi et de loin le plus long de ces récits fantastiques. C’est aussi, dans la lignée du précédent, celui qui relève le plus de l’épouvante.

 

Au cœur du récit, nous trouvons un jeune homme – le troisième avatar, dans le recueil, du fils guère désireux de prendre la succession de son père, et la fuyant d’une manière ou d’une autre… Au vu de la biographie de l’auteur, cela n’a sans doute rien d’un hasard. D’ailleurs, de ces trois exemples, il est probablement à la fois celui qui se rapproche le plus d’Ueda Akinari lui-même (car il vise une carrière de lettré), et, disons-le, il est bien plus sympathique que les sales types de « La Maison dans les roseaux » et du « Chaudron de Kibitsu »… Même si Ueda Akinari se livre à une forme d’autocritique, là encore, en dépeignant le jeune homme comme un peu fat.

 

Mais il est globalement une victime, cette fois – la situation est donc retournée. Peut-être y a-t-il une part de responsabilité, mais il est sans doute plus à plaindre que ses prédécesseurs – car en proie à un monstre, un serpent qui est tombé amoureux de lui, et s’est fait femme pour le séduire… Inévitablement, cela m’a renvoyé à La Femme-serpent, génialissime manga de Umezu Kazuo, même si le traitement est forcément différent : c’est la relation de couple qui est ici tragique et terrible, et les petites filles n’y ont pas leur place.

 

La longueur inaccoutumée du récit permet à l’auteur de soigneusement mettre en place son cadre et ses personnages, au bénéfice de l’ambiance. Le conte en lui-même n’est pas aussi « uni » que les vignettes précédentes, ce qui permet de narrer une histoire au long cours, riche en rebondissements – qui n’ont certes rien de surprises pour un lecteur qui sait d’emblée ce qu’il en est, mais qui n’en sont pas moins habilement conçus. Et l’amour dévorant de la femme-serpent a bien quelque chose de terrifiant, jusque dans ses vengeances mesquines à l’encontre du jeune homme adoré mais qu’il est tellement tentant de tourner en bourrique… quand il ne s’agit pas purement et simplement de se venger de quelque tort réel ou imaginaire qu'il aurait causé : même amoureuse, la femme-serpent est foncièrement maléfique, et c’est tout d’abord l’objet de ses désirs qui en fait les frais ! Voyez ainsi l’épisode où le jeune homme est accusé d’un vol qu’il n’a pas commis – mais bel et bien son amoureuse hors-normes ; sa réputation n’en est pas moins ruinée…

 

Et c’est justement en raison de cette longueur et de ces rebondissements que le conte tient toujours un peu plus du cauchemar. Et jusque dans les solutions proposées pour y mettre fin ? Comme dans « Le Chaudron de Kibitsu », l’occultisme traditionnel est de la partie ; mais si un authentique sage permet bel et bien de mettre un terme aux exactions de l’esprit démoniaque (en cela le conte se finit « bien », ce qui n’avait rien de gagné, surtout au regard des précédents dans le recueil même), passe tout d’abord un imposteur, un charlatan, qui ne se contente pas de se ridiculiser pour son faux savoir…

 

De l’ensemble des Contes de pluie et de lune, celui-ci est peut-être le plus « moderne » : il se lit en tout cas comme un très bon récit fantastique, habilement conçu et toujours efficace – probablement le sommet du recueil avec le bien différent « Carpes telles qu’en songe… ».

 

Le Capuchon bleu

 

Encore un récit louchant sur l’horreur, ensuite, mais tout autre : « Le Capuchon bleu ». Un texte passablement étonnant – où le bouddhisme zen se mêle de psychiatrie, avec pour sujet un mort-vivant anthropophage anticipant de beaucoup les films de zombies ! Si, si…

 

L’horreur est en fait ici plus marquante que le surnaturel à proprement parler, d’ailleurs. Les deux aspects se rejoignent dans une certaine dimension graphique, avec ce redoutable homme changé en démon, et dont la turpitude marque son apparence même de mort-vivant, sans même parler des tableaux horribles que sa malfaisance meurtrière suscite.

 

Mais, d’une certaine manière, Ueda Akinari se livre ici à un exercice de « rationalisation du surnaturel » (exercice souvent périlleux, je ne vous apprends rien) : le mort-vivant et sa décomposition sont des façades ultimes, peut-être métaphoriques ; car cet « homme changé en démon », ou « possédé par les démons », selon les mots de la populace (qui est ici nippone, mais aurait très bien pu être européenne, pour le coup), est sans doute tout simplement… un fou.

 

Il s’agit donc de le soigner – l’auteur médecin n’entend pas dire autre chose. Et il met en scène un moine zen qui y parvient – ce qui est assez intéressant : en effet, Ueda Akinari, cela a été rapidement mentionné et ressort de plusieurs des Contes de pluie et de lune, n’était pas un bouddhiste dévot – et il critiquait volontiers, de manière parfois très cinglante, les dérives superstitieuses de la foi bouddhique populaire. Ici, c’est différent – car la méditation zen, la quête du satori au travers d’exercices spirituels mais tout autant intellectuels, et ce qu’elle soit porteuse de salut ou pas, lui paraît constituer au moins une thérapie pertinente et efficace, et c'est tout ce qui importe.

 

Enfin, ce texte, décidément plus riche qu’il n’y paraît, n’est pas non plus sans humour – un humour que j’aurais tendance, de manière sans doute un brin excessive et peut-être parfaitement hors de propos, à rapprocher d’un certain gore rigolard contemporain, un héritage du Grand-Guignol où l’horreur fait rire…

 

Controverse sur la misère et la fortune

 

L’ultime conte de l’Ugetsu monogatari, en miroir du premier, consiste en un dialogue philosophique, mené par un homme et, non pas un fantôme à proprement parler, mais l’esprit de l’or… Et, du coup, c’est en fait un texte on ne peut plus différent de « Shiramine ». Même si, dans son ton en apparence autrement léger, il renvoie en fait à des questionnements philosophiques, politiques et moraux d’ampleur non moindre : il est « sérieux », ainsi que son prédécesseur, et, en encadrant les sept contes à la forme plus « classique », tous deux s’associent pour conférer à l’ensemble ce caractère sérieux.

 

L’esprit de l’or, ici, n’a rien de la démesure grotesque de l’empereur-retiré : il n’a aucunement l’intention de faire peur, et l’horreur est absolument hors-sujet dans ce texte. L’esprit bonhomme est en fait complice de son interlocuteur, et leurs échanges n’ont absolument rien de venimeux ; c’est qu’ils ne visent pas à se convaincre l’un l’autre dans une opposition conflictuelle, mais tendent plutôt à bâtir une éthique par accrétion, ensemble, l'un se retrouvant toujours dans les paroles de l'autre.

 

Mais quelle éthique ? À tout prendre, celle d’un marchand bourgeois… et ce quand bien même l’interlocuteur de l’esprit de l’or est un samouraï – un personnage dont une anecdote historique dressait un portrait peu flatteur en mettant en avant son goût de l’or… ou plutôt de l’économie.

 

Rien de plus éloigné des prétentions politiques de Sutoku et Saigyô, alors ? C’est pas dit. Car le propos est sans ambiguïté : les bushi ont bien tort de dénigrer les richesses, au seul bénéfice des compétences martiales et « spirituelles ». Ils feraient bien, en fait, de s’inspirer davantage de ces bourgeois qu’ils méprisent en tant qu’inférieurs (dans la société de caste des Tokugawa, par ailleurs à nouveau loués) ; parce que les guerres se gagnent au moins aussi souvent avec l’argent qu’avec le sabre – et probablement davantage. Les guerriers méprisant l’or au nom de préceptes ancestraux en rien fondés, et par ailleurs détachés des réalités d’un monde qui change, pourraient bien perdre des guerres pour ne pas avoir accordé sa valeur à un outil crucial de la victoire – piètres stratèges…

 

Le ton est léger, mais le fond sérieux. Par ailleurs, la controverse est sans doute davantage universelle et intemporelle que celle opposant le moine et le fantôme dans « Shiramine » ; nul besoin, dès lors, de noyer le texte sous les références lettrées, qui rendaient la lecture du premier conte passablement ardue. Pas plus mal…

 

DIVERTIR ET TRANSFORMER ?

 

Ce dernier texte a peut-être un autre intérêt, enfin – qui implique de revenir sur la construction du recueil dans son ensemble, en justifiant le parallèle avec « Shiramine ». Attention, je vais peut-être m’avancer un peu loin, là…

 

Mais c’est comme si, de « Shiramine » à « Controverse sur la misère et la fortune », l’auteur érudit avait en fait tendu un piège à son lecteur lettré. Il avait capté son attention avec des contes bardés de références classiques et de pensée chinoise, des contes adéquats, conformes aux mœurs du temps… mais pour ensuite, insidieusement, l’égarer dans des compositions souvent bien plus personnelles, et raillant même parfois le systématisme des allusions philologiques. Au fil des pages, la création « pure » prend de plus en plus d’importance, et les sources sont toujours un peu plus remisées de côté, au point même de s’en passer tout bonnement, parfois (ou d’en avancer de « fausses », ce qui revient au même) ; d’ailleurs, même quand elles sont bien là, les inspirations chinoises comme japonaises voient leur sens changer en profondeur, y compris au point où le conteur peut dénigrer quelque peu le folklore le plus superstitieux pour avancer des considérations plus « rationnelles ». Ceci, cependant, sans jamais perdre de vue la qualité essentielle de « divertissement » de l’ensemble ; mais l’ultime conte est là pour rappeler que le divertissement fantaisiste, louable en tant que tel, peut sans contradiction véhiculer des messages plus profonds – éventuellement plus en phase avec le moment présent que les antiquités supposées fonder les récits.

 

J’ai ainsi le sentiment d’un auteur qui, après avoir feint d’être aussi « réactionnaire » que ses concurrents lettrés, a en fait bâti une œuvre prosélyte, et qui, en rendant hommage au classicisme, sait en définitive s’en éloigner pour proposer une littérature ancrée avant tout dans le présent, et dégageant, à terme, les grandes lignes d’une évolution possible, tournée vers le futur. Ultime tromperie de l'homme béni par Inari ?

 

J’exagère peut-être un peu, oui… Il n’est pas exclu que je raconte n’importe quoi, ici, en fait.

 

Mais demeure un fait plus objectif : la très grande qualité de ces Contes de pluie et de lune, bien dignes de leur réputation ; le recueil est un chef-d’œuvre, habile en tous points, plus subtil encore qu’il n’y paraît – en bon recueil « fantastique », il mêle avec brio et sans contradiction le divertissement et la profondeur, pour un résultat toujours imparable.

 

C’est, certes, une œuvre d’un abord parfois ardu : notes et commentaires sont ici indispensables. Je suppose qu’on peut s’y noyer, au point de rendre la lecture du tout pénible… Et tout particulièrement, en fait, dans le premier texte du recueil, « Shiramine », entrée en matière qui fait sens dans le contexte de composition de l’ouvrage, mais qui ne facilite vraiment pas la tâche du lecteur français contemporain. Mais je vous engage franchement à dépasser cette première impression : le livre en vaut la peine, et c’est peu dire.

 

Allez, un de ces jours, je me refais les Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi Kenji, je vous en parlerai peut-être…

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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 3, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 3, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 3, [Satsuma gishiden], traduction du japonais [par] Yoshiaki Naruse, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 208 p.

 

LES SAMOURAÏS BIENTÔT TERRASSIERS

 

Retour à la série Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, de Hiroshi Hirata, avec ce troisième tome aussi différent du deuxième que le deuxième l’était du premier. La cohérence de la série demeure, pourtant, par quelque miracle. Par contre, la dimension « documentaire » du récit est toujours un peu plus marquée – et, ai-je l’impression, de manière un peu moins convaincante ici ?

 

Ce troisième tome n’est certes pas mauvais, mais m’a tout de même paru bien inférieur aux deux précédents – peut-être avant tout, cependant, parce que le questionnement moral essentiel de la série prend ici des atours qui me parlent moins ?

 

Ce troisième volume est focalisé sur une série d’histoires d'abord assez brèves destinées à mettre en scène tant les difficultés des fiefs affectés par les crues récurrentes que le comportement des samouraïs de Satsuma une fois arrivés sur place, avant de se mettre véritablement au travail.

 

« L’ampleur » du récit est du coup peut-être un peu moindre, et ce d’autant plus que les « héros » détaillés dans les deux premiers tomes sont largement absents – si ce n’est Jûzaburô Gondô dans le dernier épisode ; Sakon Shiba n’apparaît pas, et, sauf erreur, on se contente de mentionner le conseiller Hirata.

 

En même temps, revenir à un tableau plus « terre à terre » était sans doute à propos, eu égard au traitement des événements dans ce troisième tome… Surtout, disons, quand ce sont les particularismes locaux et la forme exacte des travaux à entreprendre qui occupent le devant de la scène.

 

On peut noter, je suppose, que ces récits-là sont entourés par deux autres, le premier et le dernier, qui jouent peut-être davantage du thème samouraï « classique », opérant sans doute la bascule qui est justement le propos de la série.

 

Ensemble, ces cinq épisodes, ainsi enchaînés, sont tous à leur manière l’occasion de dilemmes moraux variés, dressant un tableau complexe des difficultés (et le mot est faible) rencontrées par l’ensemble des protagonistes de l’histoire, paysans locaux toujours à la merci d’une crue fatidique, et samouraïs de Satsuma à l’honneur chatouilleux, néanmoins bien obligés de jouer aux terrassiers...

 

Enfin, dernier aspect global à mentionner avant de s’aventurer dans les épisodes, un par un, la mort, ou le rapport peu ou prou pathologique à la mort, occupe toujours une place centrale : les suicides ne manquent pas, ici, sans doute plus nombreux que les meurtres et duels…

 

L’ARRIVÉE DANS LES RÉGIONS DE MINO ET OWARI

 

Le premier épisode rapporte l’arrivée des samouraïs de Satsuma dans les régions de Mino et Owari où ils doivent exécuter les travaux d’aménagements fluviaux – on enchaîne donc directement depuis la fin du tome 2, qui annonçait leur arrivée pour le lendemain. Cet épisode détaillait par ailleurs la mesquinerie des autorités shogunales, qui interdisaient aux locaux de faire quoi que ce soit pouvant faciliter la tâche et adoucir le sort des hommes du clan Shimazu… Cette fois, ils découvrent eux-mêmes ce qu’il en est, auprès des paysans qui leur expliquent, gênés, la situation : impossible de faire quoi que ce soit pour eux – ne serait-ce que de leur offrir du saké ou les inviter à prendre un bain !

 

Mais, globalement, les samouraïs de Satsuma demeurent stoïques face à ces vexations diverses – ils avaient pourtant failli exploser, au tout début de l’épisode, quand ils avaient appris que le coût des travaux… serait en fait le double de ce qui avait été annoncé, un montant déjà exorbitant pourtant, déjà en mesure de ruiner le clan Shimazu, aussi riche soit-il ! Mais les plus calmes gèrent les plus impulsifs…

 

Le cœur de l’épisode est sans doute ailleurs – quand un vieux paysan du coin se met de la partie. Au milieu des remerciements des siens, qui ne peuvent donc pas avoir de conséquences « matérielles » le plus souvent, lui se montre plus agressif, même si c’est d’un ton courtois, qui ne trompe à l'évidence personne. Les fiers samouraïs de Satsuma sont-ils vraiment prêts à se faire terrassiers, eux qui ont préféré prendre leurs sabres avec eux plutôt que des outils adéquats, des pelles par exemple ? Les provocations du vieillard sont d’autant plus cinglantes que les hommes du clan Shimazu, à prendre le temps d’y réfléchir, sont bien contraints de reconnaître qu’il n’a pas tort… Sont-ils vraiment prêts à aller jusqu’au bout ? Peuvent-ils vraiment s’investir dans ces travaux comme ils le feraient dans une bataille ? Sont-ils prêts à mourir à la tâche ?

 

Le thème morbide étant introduit, nous savons sans doute très bien comment cela se terminera… La tension n’en est pas moins remarquable, qui fait de cet épisode une excellente entrée en matière – rude, empreinte de gravité, pertinente assurément.

 

À noter qu’un des samouraïs commente toute la scène à la première personne, procédé plutôt bien vu – j’ai cru un instant qu’il s’agissait de Jûzaburô Gondô, mais ce n’est semble-t-il pas le cas ?

 

RICHES ET PAUVRES FACE À LA MORT

 

Les trois épisodes qui suivent, et qui constituent donc le milieu du volume, se focalisent ainsi que dit plus haut sur les particularismes locaux – exposés à mesure que les samouraïs de Satsuma découvrent leur lieu de travail, et les implications éventuelles de leur entreprise.

 

La documentation, toujours essentielle dans cette série, l’est sans doute plus que jamais ici – même si la première double page du premier épisode consistait déjà en une carte de la région, extrêmement complexe… Pour le coup, c’est à la fois un atout et une difficulté – car, cette fois, le didactisme est sans doute de la partie.

 

Pour autant, la découverte progressive de la situation par les samouraïs, absolument inconscients à l’origine de ces données de base, est sans doute bien menée. C’est surtout que les dilemmes moraux épicent cette découverte, jouant à nouveau d’une tension pas si éloignée sans doute de celle du premier épisode…

 

Enfin, il faut relever combien ces différentes affaires appuient toujours un peu plus sur l’opposition entre riches exploitants et paysans pauvres – le pragmatisme égoïste des premiers ne s’embarrassant certes pas de craintes quant au sort potentiellement fatal des seconds. Nulle surprise sans doute à ce que Hroshi Hirata prenne le parti des humbles, mais il fait ça habilement – aussi moralement fautifs soient les propriétaires, ils ont ainsi des arguments à avancer, peut-être pas à même de convaincre le lecteur, tant ils sont égocentriques, mais permettant de montrer combien les diverses situations exposées sont complexes… au point peut-être de les rendre bel et bien indifférentes aux principes les plus nobles ?

 

LE « TERTRE VITAL »

 

Le premier exemple de ces dilemmes est bel et bien une question de vie ou de mort – sans la moindre ambiguïté à ce propos. Si les crues dans la région sont aussi terribles, c’est notamment parce que les terres agricoles autant que les habitations sont régulièrement situées à un niveau inférieur à celui des rivières. La majeure partie du temps, cela ne pose pas de problèmes, mais, en cas de crues, les zones plus basses sont inondées, et les eaux furieuses emportent tout – récoltes et habitants.

 

Pour s’en prémunir, les plus riches élèvent leurs constructions sur des monticules dépassant le niveau de l’inondation, mais les pauvres ne peuvent se permettre de voir les choses ainsi – et aussi « individuellement ». La coutume de la région les incite donc à construire en commun des « tertres vitaux », pas des habitations à proprement parler, mais de simples élévations de terrain destinées à un usage collectif – un refuge temporaire pour les paysans aux demeures submergées, le temps que le niveau de l’eau baisse et leur permette de rentrer chez eux… ou plutôt de constater les dégâts. Ces tertres sont bel et bien vitaux : sans eux, les paysans pauvres sont condamnés.

 

Ils n’en suscitent pas moins des conflits… surtout quand il s’agit, comme ici, d’élever semblable tertre sur les terres d’un propriétaire guère désireux de sacrifier ainsi ses richesses au bénéfice supposé de pouilleux qui croient, au seul nom de leurs craintes, pouvoir accaparer le bien d’autrui ! Aussi détestable soit le personnage, et brutal au travers de ses sbires, ses arguments, dans un registre distinct de celui de la morale, sont effectivement défendables : l’affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît. Il faudra bien toute la sagesse d’un samouraï de Satsuma pour trancher la question… même si la cause des humbles est nécessairement la nôtre – en fait, la violence de l’hostilité entre les deux camps constitue elle-même un argument de taille !

 

LES MŒURS DES WAJÛ

 

L’épisode suivant, « Les Mœurs des wajû », est très proche dans son déroulé – mais se montre astucieux en décalant, disons, la thématique directement morbide, pour s’intéresser d’abord à des questions d’ordre économique, d’une certaine manière – questions qui, à terme, peuvent très bien s’avérer aussi fatales pour les paysans que dans « Le ʺTertre vitalʺ », mais pour l’heure indirectement.

 

Les wajû, à l’origine, désigne des « îles » ou « îlots » dans les méandres complexes des rivières – mais le terme a ensuite été appliqué aux zones à l’intérieur des terres tout aussi susceptibles que les îlots de disparaître sous les flots en cas de crue.

 

Or tous les résidents ne sont pas logés à la même enseigne – notamment en raison du niveau des villages par rapport au lit de la rivière : en cas de crue, les conséquences peuvent être tout autres ; or certains paysans sont portés à faciliter la tâche de la nature…

 

Ici, un conflit oppose deux villages voisins, mais dont le premier est bien plus haut que le second – l’évacuation des eaux des crues, ou même peut-être en sens inverse leur rétention, peuvent avoir des conséquences terribles. Et si, là aussi, nous sommes portés à adopter instinctivement la cause des paysans humbles du village le plus bas, le tableau n’en est pas moins complexe…

 

Pour décider de la question, il faudra tout le courage d’un samouraï de Satsuma opportun, qui passait là par hasard et ne savait rien de la question. Nous savons bien sûr comment cela va se terminer… et sans doute peut-on y voir un reflet (inversé, donc ?) du vieillard agressif du premier épisode.

 

LES BATEAUX DES WAJÛ

 

Ces trois premiers épisodes étaient assez brefs, et d’un format comparable, tournant autour de la trentaine de pages chacun. Les deux derniers épisodes du volume sont plus longs – quelque chose comme une soixantaine de pages chacun.

 

Hélas, « Les Bateaux des wajû » ne m’a pas vraiment convaincu… Mais c'est compliqué, là encore.

 

Il poursuit les thèmes esquissés dans les deux épisodes précédents, en se focalisant encore davantage sur les seules réalités locales, sans qu’il y ait nécessité cette fois pour les samouraïs de Satsuma d’intervenir ; par ailleurs, il s’agit bien à nouveau d’une opposition entre un riche exploitant (exploiteur) et des paysans pauvres pour lesquels il n’a que mépris… Mas il n’y a plus ici la moindre ambiguïté : le riche propriétaire est cette fois, non seulement un gros connard, mais aussi quelqu’un dont le pouvoir repose sur la seule force – à la différence de ses prédécesseurs des deux épisodes précédents, lui ne peut faire appel au droit, sinon à la seule loi du plus fort, et pas davantage à la morale, ou sinon une morale de prédateur… Disposant du monopole des bateaux de commerce sur les rivières locales, il en profite pour s’approprier toujours davantage de terres et de bénéfices.

 

Mais certains paysans pauvres ne comptent pas se laisser faire – et, à leur tête, le nommé Ginji. Et ils sont prêts à se battre. Mais les Owari-ya se sont emparés de la famille de Ginji, et menacent d'en exécuter les membres si Ginji et ses hommes ne cèdent pas !

 

Or Ginji laisse faire – il laisse son ennemi massacrer ses parents.

 

Jusqu’ici ça fonctionne assez bien – il y a là encore une vraie tension, quelque chose d’horrible se déroule sous nos yeux : que les victimes de la barbarie de l’oppresseur se montrent stoïques et braves face à la mort ou autrement faibles et geignardes, ce ne sont au fond que des avatars différents et tout aussi puissants de l’homme confronté à sa fin. L’entourage de Ginji est outré par la scène – et ses récriminations participent de l’effet produit.

 

Mais Ginji laisse faire, donc – au point de susciter la perplexité, puis la haine, de ses propres partisans. Il se battra enfin, quand le massacre aura été mené à terme ou peu s’en faut, et l’emportera – et tous alors de louer son courage et sa détermination ! « Détermination », oui : c’est le mot clef du récit...

 

Là, je dois avouer voir eu du mal – surtout, sans doute, pour des raisons culturelles : je ne comprends tout simplement pas le procédé de Ginji, je ne comprends pas pourquoi il ne s’est pas battu d’emblée… Je crois être bien conscient des difficultés d’ordre éthique que la confrontation des pensées occidentale et japonaise peut susciter – en fait, c’est à n’en pas douter justement une des choses qui m’intéresse tout particulièrement dans nombre de lectures récentes… et aux premiers chefs les gekiga de Hiroshi Hirata, ou Lone Wolf and Cub !

 

Pourquoi donc cela ne passe-t-il pas cette fois ? Au-delà du questionnement de la motivation de Ginji (peut-être trouble, d’ailleurs : la fin de l’épisode, en le montrant triomphant des Owari-ya, pourrait laisser entendre qu’à terme il ne se montrerait lui-même pas forcément beaucoup plus « juste » ?), même si ce questionnement est central, je crois que, ce que je n’ai pas compris et apprécié ici, c’est que, en « décalant » la morale samouraï sur une population paysanne, l’auteur l’a surtout rendue plus unilatéralement admirable – dimension déjà sensible dans l’épisode précédent, via un samouraï cette fois, mais c’est peut-être la répétition qui accentue l’effet ; or, dans l’épisode précédent, le samouraï s’attirait les louanges de la foule en se sacrifiant lui-même – ici, Ginji obtient le même résultat… en sacrifiant les autres ?

 

Un atout essentiel des BD de Hiroshi Hirata que j’ai lues, et là encore de Lone Wolf and Cub tout autant, c’est le questionnement de la morale samouraï – et tout particulièrement de cet « honneur », au cœur du propos dès les titres ; ici, pourtant, les louanges me paraissent presque virer à la caricature d’une notion convenue et démonstrative de « l’honneur » des bushi ; rien d’étonnant dès lors, je suppose, si je ne m’y reconnais pas, tant c'est la remise en cause de ces principes qui me parle avant tout...

 

LE TRANSFERT DE JÛZABURÔ

 

Le dernier épisode, aussi long que le précédent, retourne cependant sans ambiguïté aux authentiques samouraïs de Satsuma – et non à leurs dérivés paysans et locaux. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de rappeler à notre bon souvenir un des quelques personnages principaux de la série : Jûzaburô Gondô.

 

Les samouraïs de Satsuma, dans cette phase qui précède les travaux à proprement parler, leur offrant l’opportunité de découvrir les lieux et leurs us et coutumes, sont comme de juste dévorés par la rancœur, en raison du traitement inqualifiable que le shogun leur impose ; mais ils obéissent tant bien que mal aux consignes du clan Shimazu, découlant de la politique prônée par le conseiller Hirata…

 

Ils ont cependant bien besoin d’un exutoire. Or, depuis leur départ de Satsuma, ils ne sont pas livrés à l’entraînement emblématique de leur école – consistant à frapper de 3000 coups de sabre un piquet, en hurlant, chaque matin : c’est ce qu’il faut faire !

 

Les samouraïs se livrent donc à leur exercice – un exercice bruyant… Un samouraï solitaire les accoste après coup, qui leur dit être au service des paysans locaux ; or les cris des samouraïs de Satsuma les ont proprement terrifiés… Il demande réparation pour les pauvres paysans.

 

Le jeune samouraï est moqueur ; en écho du vieillard du premier épisode, il ne dissimule guère, sous son expression globalement courtoise, une volonté affichée d’humilier les hommes du clan Shimazu… et ce d’autant plus qu’il est bien conscient que ses antagonistes ne pourront rien faire contre lui : la politique du conseiller Hirata est catégorique à ce propos ! Sa motivation est trouble, mais les faits parlent pour eux-mêmes.

 

Aussi le samouraï trouve-t-il un moyen particulièrement dégradant d’obtenir réparation, justement en s’inspirant d’une scène impliquant le conseiller Hirata dans le volume précédent : les paysans jetteront des pièce à la figure des samouraïs, qui devront encaisser (si j’ose dire) comme les vulgaires travailleurs qu’ils sont !

 

L’idée n’enchante certes pas les fiers bushi, qui sont toujours un peu plus humiliés, jour près jour, dans cette affaire… Mais effectivement : ils ne peuvent même pas protester.

 

Si ce n’est que se trouve parmi eux le jeune et bouillant Jûzaburô Gondô… Certes, en vassal fidèle, il acceptera le châtiment sans se plaindre. Mais après…

 

L’épisode m’a davantage parlé que celui qui précède – car le duel rhétorique est bien géré, avec une tension admirable, et les motivations de tout un chacun me paraissent plus compréhensibles. Dans la construction de ce troisième volume, cet ultime épisode opère de nombreux renvois, mais toujours avec pertinence. Ce n’est sans doute pas le moment le plus brillant de la série jusqu’alors, ni même de ce volume sans doute – même avec leur documentation cette fois écrasante, les épisodes 2 et 3 m’ont sans doute davantage parlé, en mettant l’accent sur de complexes dilemmes ; de même pour le sévère vieillard du premier épisode. Mais ça marche.

 

CONCLUSION

 

Globalement, il me paraît clair cependant que ce troisième volume m’a nettement moins parlé que les deux précédents. Encore une fois, sans qu’il soit mauvais pour autant, loin de là ! Même le quatrième épisode, avec l’indiscernable Ginji, n’est pas mauvais – il m’a seulement moins parlé. Les autres épisodes, a fortiori, ne méritent pas vraiment de blâme…

 

Mais il manque ici quelque chose, qui faisait des deux premiers tomes de si brillantes réussites. Un je ne sais quoi dont j’espère qu’il reviendra, d’une manière ou d’une autre, dans les trois tomes qui restent – puisque nous en sommes bien ici à la moitié de la série.

 

Nous verrons bien – car je ne compte certes pas m’arrêter là

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