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Les Centaures, d'André Lichtenberger

Publié le par Nébal

Les Centaures, d'André Lichtenberger

LICHTENBERGER (André), Les Centaures, introduction de Thierry Fraysse, préface d’André Lichtenberger, postface de Brian Stableford (traduite de l'anglais par Thierry Fraysse), illustrations de Victor Prouvé, [s.l.], Callidor, coll. L ‘Âge d’or de la fantasy, [1904, 1924, 2013] 2017, XIX + 283 p.

 

Ce roman a été initialement chroniqué dans la revue Bifrost, dans un « focus » l’associant aux deux autres publications des éditions Callidor sorties en même temps, Le Khan blanc de Harold Lamb, et Le Serpent Ouroboros, volume I, de E.R. Eddison, « focus » publié directement sur le blog de la revue, dans la rubrique « Objectif Runes en plus » du n° 90, ici.

 

J’ai cependant consacré des chroniques (un peu) plus détaillées à chacun des trois volumes pris indépendamment. Voici donc pour Les Centaures, avec sa vidéo.

La deuxième salve de l’excellente collection « L’Âge d’or de la fantasy », chez Callidor, contient une belle curiosité : Les Centaures, roman signé André Lichtenberger, paru initialement en 1904, et largement oublié depuis les années 1920 (époque d’une belle réédition avec des illustrations de Victor Prouvé, qui sont ici reprises). Étrangement, c’est d’abord via la traduction anglaise de Brian Stableford chez Black Coat Press que le roman a été ressuscité… Or ce roman peut, rétrospectivement, être envisagé comme un des premiers romans de fantasy français, sinon « le ». Mais, disons-le d’emblée, c’est une lecture qui en vaut la peine bien au-delà de ce questionnement finalement très anecdotique et un peu vain – si la réédition des Centaures est tout à fait bienvenue, c’est d’abord et avant tout parce qu’il s’agit d’un très bon roman.

 

L’histoire se déroule dans une sorte de cadre préhistorique fantasmé, où règnent sur les animaux paisibles trois nobles races hybrides issues de la mythologie grecque, les centaures d'abord, les faunes et les tritons ensuite ; nous adoptons le point de vue des fiers centaures, dont le roi Klévorak a partout imposé sa loi – prohibant le meurtre entre animaux : on tuera qui tue ! Mais il est des êtres méprisables, tour à tour appelés les « maudits », les « impurs », les « écorchés », qui n’ont que faire de la loi de Klévorak : les humains, ces monstres odieux et chétifs qui se vêtent de la fourrure des autres, et inventent des objets étranges… Sur un mode épique, nous le comprenons vite, nous assisterons donc, au travers des yeux des centaures, à la fin de ce paisible et idyllique monde où règnent les races nobles : les humains, avec leurs inventions, prendront inévitablement le dessus, et qu’importe leur fragilité ou leur immoralité...

 

Il y a beaucoup de souffle et de majesté dans Les Centaures, roman riche de tableaux puissants. Mais il a d’autres atouts, et notamment des personnages probablement bien plus subtils qu’ils n’en ont tout d’abord l’air. Ce qui vaut sans doute pour le roman dans son ensemble, à vrai dire…

 

La préface de l'auteur (datant de la réédition après la Première Guerre mondiale, ce qui change pas mal de choses) fait un peu peur, avec son leitmotiv bien de son temps, « famille, race, patrie », et il est vrai que la fierté des races nobles, même sur le déclin, peut assez bien illustrer ce thème. Disons que, toutes choses égales par ailleurs, ce qui compte semble-t-il le plus est la description d’un monde utopique – un âge d’or. Ce qui peut rejoindre, même à rebrousse-temps, les préoccupations d’un auteur engagé en politique dans le parti radical et spécialiste de l’histoire du socialisme ? Quand bien même il s’agit d’un monde d'essence plutôt aristocratique, où l'égalité globale n'est en fait obtenue qu'au travers de la souveraineté d'une élite (raciale ?), garante de la paix publique. Le ton est assez réactionnaire, mais le point de vue des centaures y est pour beaucoup… Eux-mêmes se félicitent de ne jamais se poser la question de l’avenir ! Et, après tout, la « famille, race, patrie » des hommes, malgré qu’il en ait peut-être, est bien celle de l’auteur – quand bien même on ne les voit ici que comme des ennemis… Ou presque, car il est quelques personnages issus des races nobles, et j’y reviendrai, qui éprouvent une attirance malvenue, où la curiosité le dispute à l’amour, pour les frêles « impurs » ; et ce sont en fait ces exceptions au sein même de leurs races respectives qui suscitent le plus la sympathie du lecteur.

 

C’est, de manière générale, « plus compliqué que cela ». Il y a par exemple des passages sans doute pas très #MeToo compatibles (c'est 1904, en même temps), liés à la tradition nataliste des centaures, pour qui la reproduction est d’autant plus essentielle qu’ils se voient périr à court terme, et il s’agit donc d’un devoir, au plus tôt, pour les centauresses ; mais d’autres séquences semblent en prendre le contre-pied, par exemple en mettant en scène la nécessaire lubricité des faunes (dont Pirip, un des plus intéressants personnages du roman – sage à la façon d’un prophète résigné, derrière sa frivolité apparente), ainsi cette scène terrible où ils violent une humaine, avec « l'excuse » de la pulsion, puis tuent son bébé… en croyant le sauver.

 

Et, en même temps, au-delà du digne Klévorak, ce qui se rapproche le plus d'un personnage principal, sinon d’un héros, est donc la centauresse Kadilda, la propre fille de Klévorak – celle qui fait, d'une certaine manière, le choix des humains contre sa race, dévorée qu’elle est par son amour pour le courageux humain Naram ; et ce choix est aussi celui consistant à ne pas enfanter, à repousser tous les centaures qui sont dévorés d’amour, ou du moins de désir passionnel, pour la belle centauresse blanche. Après la guerre, et la préface appropriée, on aurait pu être tentée d’y voir une Mata Hari, mais c’est pourtant une fausse piste : dans ses choix « contre-nature », elle suscite bien davantage de sympathie que son père et ses guerriers, à la virilité brutale et bornée, et portés à la fanfaronnade…

 

Ces questions sont-elles seulement pertinentes ? Je tends à le croire – mais le roman est d’une force et d’une majesté qui autorisent à s’en dispenser, pour s’en tenir au seul plaisir du récit épique, débordant d’un souffle admirable et de tableaux saisissants. Ce qui prime, c'est la beauté des images, la beauté luxuriante de la nature richement notée, mais tout autant la beauté morbide du destin apocalyptique des races nobles, qui s’effondrent sous nos yeux non sans sursauts glorieux – et qu’importe si la gloriole est vaine.

 

La réédition des Centaures d’André Lichtenberger aux éditions Callidor nous permet donc de faire une très belle redécouverte – car ce livre mérite bien qu’on le lise au XXIe siècle. L’éditeur, qui fait illustrer toutes ses publications, a eu ici l’heureuse idée de reproduire le travail accompli dans ce qui était jusqu’alors l’ultime réédition française du roman, en 1924, par Victor Prouvé, un artiste notable de ce temps ; le résultat est tout à fait convaincant.

 

On peut donc remercier une fois de plus les éditions Callidor pour leur travail admirable, et ces éditions ou rééditions d’œuvres de fantasy anciennes, et trop souvent injustement oubliées au méconnues de par chez nous. Disons-le : Callidor est une bénédiction.

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Le Khan blanc, de Harold Lamb

Publié le par Nébal

Le Khan blanc, de Harold Lamb

LAMB (Harold), Le Khan Blanc (Les Lames cosaques, volume II), [The White Khan ; Changa Nor ; Roof of the World], traduit de l’anglais par Julie Petonnet-Vincent, préface de S.M. Stirling traduite de l’anglais par Thierry Fraysse, illustrations de Ronan Marret, [s.l.], Callidor, coll. L’Âge d’or de la fantasy, [1918-1919, 2006] 2017, XI + 288 p.

 

Ce recueil de nouvelles a été initialement chroniqué dans la revue Bifrost, dans un « focus » l’associant aux deux autres publications des éditions Callidor sorties en même temps, Les Centaures d’André Lichtenberger, et Le Serpent Ouroboros, volume I, de E.R. Eddison, « focus » publié directement sur le blog de la revue, dans la rubrique « Objectif Runes en plus » du n° 90, ici.

 

J’ai cependant consacré des chroniques plus détaillées à chacun des trois volumes pris indépendamment. Voici donc (et c'est la plus longue, pour le coup) pour Le Khan blanc, avec sa vidéo.

LE RETOUR DE KHLIT LE COSAQUE

 

Joie ! Les Éditions Callidor nous reviennent, avec trois nouveaux titres dans leur belle collection « L’Âge d’or de la fantasy », dont celui-ci, Le Khan Blanc, deuxième tome des « Lames cosaques », soit les aventures de Khlit, que ses ennemis appellent le Loup, aventures entamées dans le remarquable volume qu’était Le Loup des steppes. L’occasion de retrouver, au-delà du rusé vieil homme qui est le héros de ces aventures, la maestria de son auteur, Harold Lamb, figure des pulps (et plus particulièrement d’Adventure) qui devait avoir une influence déterminante sur un certain nombre de collègues et successeurs, au premier rang desquels Robert E. Howard, grand fan devant l’éternel, et qui saurait, le moment venu, tirer les enseignements de ses lectures de jeunesse dans ses propres récits d’aventures historiques et orientales, mais aussi dans sa fantasy, Conan en tête (quant aux successeurs de Howard, ils pourraient à nouveau s’en inspirer – je ne suis pas exactement un fan de David Gemmell, mais je ne serais pas surpris que ses récits de « Drenai », tels que Légende et ses divers avatars, doivent également à Harold Lamb, d’autant que le prisme mongol y est particulièrement marqué ; je ne me prononcerai pas pour George R.R. Martin et ses Dothraki dans « A Song of Ice and Fire », mais bien d’autres noms pourraient sans doute être avancés).

 

C’est tout de même un point à souligner : si « Les Lames cosaques », ainsi que la série est ici intitulée, a eu une influence colossale sur la sword and sorcery américaine ultérieure, en dépit du titre de la collection, elle ne relève pas à proprement parler de la fantasy ; les aventures se déroulent dans notre monde, aux environs du XVIe siècle, et, si l’auteur prend des libertés avec l’histoire, c’est en veillant à rester dans un cadre suffisamment mal connu pour se permettre quelques audaces bienvenues.

 

Par ailleurs, le surnaturel n’est pas vraiment de la partie : on croise bien des sorciers ou chamans ici ou là, mais, s’ils prétendent disposer de pouvoirs magiques, rien ne l’implique dans les faits ; tout au plus la première des trois novellas ici compilées, et d’une certaine manière la troisième, contiennent-elles des « prophéties » qui s’accomplissent, mais c’est là un ressort narratif classique en dehors de la fantasy – tandis que l’ersatz très réduit de « civilisation perdue » de la deuxième novella n’a pas l’ampleur coutumière des variations sur ce thème chez un Robert E. Howard (par exemple dans El Borak, pour rester dans un cadre proche), et joue certes de vieux mythes, mais dans une perspective qui pourrait très bien être considérée comme « réaliste ». Dans les trois nouvelles, au fond, ce qui pourrait en apparence relever de la magie s’avère plutôt tenir de la chance – un facteur extérieur crucial, même dans les meilleures aventures, les plus serrées…

 

Outre ces trois novellas publiées initialement dans Adventure entre décembre 1918 et avril 1919, et d’une petite centaine de pages chacune, il faut noter que, comme Le Loup des steppes (et à vrai dire les autres titres publiés par Callidor, de manière générale), Le Khan Blanc dispose d’un paratexte limité mais bienvenu, en dépit d’une traduction (par l’éditeur) peut-être un peu limite : une préface de S.M. Stirling, sans plus, surtout des éléments publiés par l’auteur et son rédacteur en chef dans le courrier des lecteurs d’Adventure. Et, comme les autres volumes, Le Khan Blanc est également illustré, assez abondamment – le travail de Ronan Marret ne m’avait vraiment pas convaincu dans le premier tome, mais il y a de nets progrès dans ce deuxième tome, sans que ce soit renversant non plus.

 

LE SANG DE GENGIS KHAN

 

Les aventures de Khlit le Cosaque, d’abord un peu dispersées et de formats très divers dans Le Loup des steppes, se mettent de plus en plus à constituer une saga : les trois novellas recueillies dans le présent volume se suivent et font intervenir des personnages récurrents au-delà du seul Khlit. Par ailleurs, elles usent d’un cadre qu’on ne dira peut-être pas « unique », néanmoins bien plus cohérent que dans le premier tome, où l’on voyageait énormément, de l’Ukraine à l’Irak puis à la Mongolie ; en fait, il s’agit de poursuivre les ultimes errances de Khlit dans cette dernière destination, à la recherche du tombeau de Gengis Khan, en en faisant à son tour un khan, à la tête des clans tatars – ce qui unit les trois récits du Khan Blanc. Les deux premières nouvelles se situent ainsi aux confins de l’Asie, entre le lac Baïkal et la Grande Muraille de Chine, et, si la troisième revient davantage vers l’Ouest, à la lisière du désert du Taklamakan puis à Kachgar, nous restons tout de même bien loin de l’Ukraine natale du Cosaque.

 

Ce qui n’est en rien un problème – au contraire, même : Harold Lamb, à qui son éditeur avait donné carte blanche du fait de la popularité de ses récits, en profite pour mettre en scène sa passion pour les peuples mongols « au sens très large » (je ne me sens vraiment pas d’entrer dans les détails de cette histoire très compliquée à tous points de vue), se fixant ici sur les Tatars. Comme le Cosaque (et il semblerait qu’historiquement les Mongols aient usé des Tatars comme les Russes useraient des Cosaques à l’époque de Khlit), les Tatars ici mis en scène sont présentés comme autant de descendants des redoutables conquérants mongols – Gengis Khan en tête, qui fascinait Lamb, lequel lui avait d’ailleurs consacré une biographie (il en a rédigé plusieurs, portant surtout sur des grands conquérants, comme par exemple Alexandre le Grand, un autre moyen pertinent de traverser l’Asie pour en faire un pont entre l’Orient et l’Occident). Dans Le Loup des steppes, le sang mongol de Khlit l’avait amené à partir en quête du mythique tombeau de Gengis Khan, jusqu’à brandir son étendard devant les troupes chinoises ; et, bien sûr, il y a son fameux sabre incurvé, que l’on dit avoir été celui du plus grand conquérant de l’histoire…

 

Un héritage difficile à porter, en ce XVIe siècle (approximatif) où, passé les gloires de Gengis Khan, de Kubilai Khan et de Tamerlan, l’histoire des peuples des steppes est moins bien connue (ou en tout cas l’était quand Lamb avait écrit ses récits, à l’aube du XXe siècle, je suppose que cela a pu changer depuis) ; on suppose du moins l’époque et la région anarchiques, avec une complexe mosaïque de peuples qui s’affrontent sans cesse, tout en subissant à l’ouest la pression russe (notamment via les Cosaques, d’ailleurs), et à l’est la pression chinoise ; ceci, en outre, dans un contexte culturel et notamment religieux flou et fluctuant, les trois novellas y reviennent régulièrement, qui mettent en scène des personnages tantôt tournés vers le chamanisme, le bouddhisme ou l’islam, tandis que le christianisme, présent, ne concerne qu’une minorité de personnages seulement – incluant cependant notre héros, qui doit dissimuler cette foi aux yeux de ses hommes.

 

Reste que cet ancrage historique et culturel vibre de la passion de l’auteur, sensible, tout en lui fournissant un cadre idéal pour des aventures épiques, où les combats et la ruse sont autant d’armes à prendre en compte, dans des luttes politiques extrêmement complexes. Soit tout ce qu’il faut pour faire une bonne aventure de Khlit, exotique, héroïque, futée et riche de bien cruels dilemmes autant que de révoltantes trahisons.

 

LA RUSE DU VIEUX LOUP

 

Khlit a bien quelque chose d’un précurseur de Kull et de Conan (sans même parler d’El Borak), mais sous un angle bien particulier, et éventuellement avec certaines limites. Tout d’abord, bon combattant, excellent cavalier, ce n’est toutefois pas un héros d’essence « physique » avant tout. Sa ruse est au moins aussi importante que son aptitude au combat, et probablement davantage – et il lui en faut, de l’astuce, dans ces complexes affaires où il est contraint de choisir entre des maux tous aussi redoutables les uns que les autres. C’est une dimension qui me le rend beaucoup plus sympathique que les héros howardiens, dont les performances martiales tendent, à un moment ou à un autre, à me fatiguer (et j'imagine que cela explique pour partie pourquoi Bran Mak Morn est mon préféré). Les combats sont bien présents chez Lamb, moins scrupuleusement détaillés, plus resserrés, pas moins habilement chorégraphiés ; mais la ruse de Khlit offre l’occasion de belles joutes d’un autre ordre, et qui me parlent bien davantage.

 

Les Kull et Conan qu’il anticipe sont en fait surtout les rois vieillissants et qui regrettent le temps de l’aventure solitaire. Il y a bien de ça chez Khlit, mais avec peut-être davantage de conscience qu’il ne peut plus vraiment se permettre, à mesure que ses cheveux grisonnent, de prendre le large ainsi qu’il l’avait toujours fait, pour parcourir l’Europe et l’Asie sans attaches. Toutefois, ce statut passablement tardif de « roi » lui préserve tout de même bien plus d’opportunités d’aventures et de voyages que pour Kull et Conan ; la nostalgie demeure, oui, mais elle n’a dès lors pas les mêmes connotations que pour les héros de Howard dans leurs avatars de vieux souverains. L’âge est probablement une composante plus importante du personnage.

 

Il y a cependant un autre aspect qui permet de faire le lien, peut-être de manière plus pertinente, et c’est son statut d’étranger. Kull et Conan sont essentiellement des étrangers – c’est en cela qu’ils sont des barbares. Tous deux, chez Howard du moins (pour avoir relu récemment quelques vieilles BD Marvel, j’ai constaté que les épigones et adaptateurs n’avaient pas toujours eu cette lucidité), ont quitté leur terre natale (l’Atlantide pour Kull, la Cimmérie pour Conan), et définitivement : ils n’y retourneront jamais. En lieu et place, au terme de longues aventures, ils sont devenus les maîtres de royaumes civilisés (la Valusie pour Kull, l’Aquilonie pour Conan), mais leur statut d’ « extérieurs » demeure, qui leur vaut bien des ennuis. Il y a de cela chez Khlit, mais sur un mode un peu renversé… et peut-être un peu plus banal ? Pas dit, car il y a quelques nuances d’importance. En tout cas, l’Ukraine natale de Khlit est bien lointaine, et, si le sang de Gengis Khan qui coule dans ses veines l’associe aux Tatars sur lesquels il est amené à régner, il n’en demeure pas moins un étranger en leur sein, surtout pour les chamans et sorciers, ses pires adversaires, qui n’apprécient pas son extraction culturelle différente – et encore moins son christianisme, quand vient le temps des révélations. Cependant, les Tatars dont Khlit est fait khan ne sont pas les civilisés Valusiens et Aquiloniens – la rupture avec le passé est donc moins brutale concernant notre héros cosaque que concernant les créations de Robert E. Howard. Il y a enfin l’idée d’un chef occidental à un peuple barbare oriental, mais Khlit étant lui-même une forme de barbare, en tant que « Khan blanc » (titre à ne peut-être pas trop prendre au pied de la lettre), il n’est pas non plus tout à fait équivalent à El Borak… ou à son modèle, pour partie, qu’était Lawrence d’Arabie, quand bien même les exploits de ce dernier étaient tout récents et très médiatisés quand Lamb écrivait ses aventures cosaques.

 

Tous ces aspects font la saveur de ce beau personnage. Reste à l’impliquer dans de belles aventures, et Harold Lamb sait y faire…

 

TROIS AVENTURES ORIENTALES

 

Le Khan Blanc

 

Quelques mots, rapidement, sur les trois novellas figurant dans ce deuxième volume. La première s’intitule « Le Khan Blanc », et Khlit y gagne ce titre… non sans mal. Les Tatars sont partagés quant au vieux Cosaque – et, à vrai dire, ceux qui se posent en alliés ne servent visiblement que leurs propres intérêts politiques, ce dont le Loup a bien conscience. Cependant, les Tatars davantage hostiles ne peuvent dissimuler que le Cosaque les a impressionnés, à manier ainsi l’étendard de son ancêtre Gengis Khan devant les troupes chinoises…

 

Et les Chinois ne l’ont pas oublié non plus – ils le font même savoir à Khlit et aux Tatars ! Un général du nom de Li Jusong, connu pour être impitoyable, est en route pour le punir… et Khlit décide de partir incognito pour lui faire face – seul ! Pourtant, un Tatar du nom de Chagan le suit, bien malgré lui, et c’est à deux qu’ils se rendent à Shankiang, alors même que la ville est sous la menace d’un assaut du général chinois. Or ce dernier est accompagné d’un vieux sage aveugle, Li Chan Ko, dont les prophéties pourraient bien concerner Khlit…

 

Une nouvelle très variée et pourtant cohérente. La politique tendue des scènes chez les Tatars laisse bientôt la place à un survival urbain puissant autant que nerveux, tandis que notre héros se retrouve isolé dans Shankiang assaillie par les troupes de Li Jusong. Ses talents martiaux lui sont utiles, mais bien davantage sa ruse – ne serait-ce que pour s’infiltrer dans la ville – et, cela n’est pas un paradoxe, sa sincérité. L’ensemble baigne en même temps dans les symboles et les prophéties, qui confèrent à l’aventure un parfum plus mystique, inattendu mais efficace. Le résultat est palpitant, angoissant, épique, malin, tout à la fois – et, bien sûr, l’exotisme y a sa part, très bien employé par l’auteur, qui n’en fait pas trop mais dépayse assurément, y compris en opposant la steppe des Tatars et la ville de bonne taille, civilisée mais en proie aux assauts de civilisés ; je ne doute pas un seul instant que Robert E. Howard a adoré. Et moi aussi.

 

Changa Nor

 

La deuxième novella s’intitule « Changa Nor ». Khlit est donc devenu le kha-khan des Tatars – encore faut-il qu’il trouve à les occuper… La pression des Kallmarks, à l’ouest, est inquiétante ; mais un vieux mythe intrigue les Tatars, qui porte sur une forteresse antique au milieu d’un lac, et dont on dit qu’elle abrite des trésors considérables ; peut-être de quoi s’accommoder les Kallmarks ? Khlit est lui aussi curieux, aussi se rendent-ils sur place – et la forteresse existe bel et bien, qui bénéficie de protections si surprenantes qu’elles ne manquent pas d’évoquer quelque démoniaque magie… Après tout, on dit l’endroit gardé par un sorcier qui communique avec les animaux, et chevauche un renne !

 

Ici, SPOILERS, jusqu’à la fin de cette section… Car le secret de Changa Nor nous est enfin révélé : cette forteresse minuscule correspond en fait à l’ultime reliquat du royaume du Prêtre Jean, cette contrée mythique de l’Asie dont les Européens croyaient qu’elle était dirigée par un souverain chrétien. Elle abrite bien des trésors, oui – mais peut-être plus spirituels que matériels ?

 

Cependant, c’est pour cette même raison un piège redoutable, concernant Khlit. Depuis qu’il est devenu kha-khan, ses ennemis les plus acharnés au sein de la horde tatare sont incontestablement les chamans, le rusé Lhon Otai en tête, qui suspectait bien que Khlit était chrétien… Ce qu’il est bel et bien, mais qu’il avait dissimulé, sachant que les Tatars le rejetteraient s’ils venaient à l’apprendre. Forcément, ici, ils l’apprennent…

 

L’occasion, donc, de bien cruels dilemmes pour Khlit, qui a promis à ses hommes les trésors de Changa Nor, et qui doit faire face aux manœuvres cyniques des chamans. Et, progressivement, un nouveau suvival se met en place, mais cette fois en huis-clos – tandis que Khlit et quelques-uns seulement de ses hommes, même portés à le rejeter pour sa foi quand ils avaient été ses soutiens les plus fidèles, se retrouvent piégés par l’ambitieux Lhon Otai…

 

La nouvelle fonctionne très bien. Elle recycle un vieux mythe de manière surprenante mais pertinente, tout en en profitant pour injecter de la « bizarrerie » presque surnaturelle dans le récit – avec l’étonnant personnage du gardien de Changa Nor, Gurd, mais aussi les autres résidents, l’ultime Prêtre Jean et une variation étonnante sur Jeanne d’Arc ! Mais, au-delà, les dilemmes et les ruses, davantage dans l’esprit des précédentes aventures de Khlit, sont joliment mis en avant, pour un résultat imparable.

 

Le Toit du Monde

 

La troisième nouvelle, « Le Toit du Monde », qui se situe davantage à l’ouest, est peut-être la plus déconcertante, car elle paraît tout d’abord passablement décousue. Pourtant, dans sa structure complexe, elle contient assurément de beaux moments – mais c’est tout de même une architecture un peu bancale à mes yeux.

 

La religion y a toujours sa part : Khlit le chrétien, à la tête d’une horde tatare dont la foi semble guère doctrinale et largement chamanique, doit composer avec une nouvelle prophétie, émise cette fois par le dalaï-lama, et que ses hommes prennent au sérieux, comme un grand seigneur voire un grand magicien ; en même temps, l’aventure amènera Khlit à côtoyer des personnages musulmans, à la foi pas forcément si intransigeante non plus, certes.

 

Pourtant, c’est sans doute une fausse piste ? Ou, plus exactement, derrière la religion, il y a comme de juste la politique, qui importe bien davantage… En fait, le dalaï-lama, via son machiavélique envoyé Dongkor Gelong, entend mettre de l’huile sur le feu dans les relations très tendues entre les Tatars de Khlit et un autre peuple cavalier, les Kirghizes ; l’objectif étant de les amener à s’entretuer, pour régner sur leurs cadavres !

 

Khlit n’est pas bête : il sait très bien ce qu’il en est, et ses hommes aussi, sans doute. Il n’aime pas être manipulé… mais le contexte le contraint à obéir. Et tout d’abord à cette étrange injonction, qui conduit Khlit à se rendre (avec, et une fois de plus contre son gré, l’indispensable Chagan) dans les ruines d’une vieille cité abandonnée au fond du désert du Taklamakan – puis de se rendre dans la ville de Kachgar, effervescente fourmilière où se nouera l’avenir des relations entre les Tatars et les Kirghizes, autant dire de l’Asie centrale.

 

Mais, dans le désert, Khlit rencontre… le véritable personnage central de cette histoire : une femme des plus arrogante, du nom de Sheillil – une danseuse au passé ambigu, liée aux Kirghizes, et qui n’aime pas, elle non plus, être manipulée, et a fortiori considérée comme un objet ; fine politique, elle sait cependant jouer de son statut guère enviable pour manipuler les autres ! Sheillil est un bon personnage, et, dans son rôle à la Salomé, elle impressionne sans doute davantage que la guerrière en armure de Changa Nor. À vrai dire, oui, elle prend le premier rôle – d’autant que Khlit, pour survivre à cette complexe histoire, est contraint de jouer à l’imbécile pris de panique ; nous savons forcément qu’il ne s’agit là que d’une façade, mais le récit en est tout de même affecté.

 

L’intrigue est passablement tordue, cependant. Peut-être un peu trop ? Elle manque assez clairement d’unité : là où le contraste de la première nouvelle, du camp de yourtes à la ville assaillie, fonctionnait superbement, ici, l’opposition plus marquée encore entre les ruines du Taklamakan et Kachgar débordant de richesses convainc moins – alors même que la portée symbolique de cette opposition est plus considérable encore. Les « passages » entre les différents tableaux sont plus ou moins convaincants, il faut dire, ce qui n’arrange rien à l’affaire – ainsi avec le rôle trouble du marchand Chu’n Yuen.

 

Mais il y a tout de même de beaux moments – de belles images, aussi : sables mouvants du Taklamakan à la lisière d’une ville fantôme, ou chasse « à l’amour », quand la belle et arrogante Sheillil constitue le lot d’un affrontement à mort entre seigneurs cavaliers, tandis qu'en fond se joue l’avenir des Tatars et des Kirghizes.

 

Au final, la nouvelle est donc bonne, mais convainc probablement un petit peu moins que les deux précédentes, davantage resserrées – à mes yeux, du moins.

 

UN MODÈLE D’AVENTURE

 

Cette très relative fausse note mise à part, Le Khan Blanc est un beau volume et un modèle de récits d’aventure. L’impact, me concernant, a peut-être été un peu moindre qu’avec Le Loup des steppes, mais je suppose que la joie de la découverte y est pour beaucoup, et ce deuxième tome en est un digne successeur.

 

Harold Lamb, oui, est décidément un maître de l’aventure. Il a un don pour l’exotisme qui n’en fait pas trop, sans doute parce que ces textes vibrent de sa passion pour les peuples cavaliers et l’Asie centrale et orientale – la carte blanche qui lui avait été donnée par son éditeur en la matière s’avère un atout de choix. Et, bien sûr, il sait, sur cette base, construire des histoires fortes, débordant de ruses tordues mais pertinentes, et riches de dilemmes insurmontables.

 

Pour ce faire, il joue bien sûr de ce très bon personnage qu’est son héros, Khlit, bien plus complexe et subtil qu’il n’en a l’air. Si les camarades tatars du Khan Blanc (le dévoué Chagan, le fougueux Chepé Buga, l’enthousiaste Berang) relèvent sans doute davantage de stéréotypes, c’est à bon droit – et cela se marie bien avec quelques beaux personnages d’enflures, en face, comme Lhon Otai ou Dongkor Gelong, tandis que d’autres antagonistes sont plus ambigus, tel Li Jusong, un adversaire véritablement à la hauteur de Khlit. Enfin, il faut compter avec les personnages les plus singuliers propres à chaque aventure, comme le charismatique archer Arslan dans « Le Khan Blanc », les résidents de Changa Nor (Gurd en tête), ou, surtout à vrai dire, l’insupportable et pourtant admirable et subtile Sheillil du « Toit du Monde ».

 

En définitive, même si cela peut paraître un peu mesquin, je ne peux qu’en revenir à ce même jugement émis suite à la lecture du Loup des Steppes : dans le registre de la fantasy (même si, à proprement parler, les aventures de Khlit n’en relèvent donc pas le moins du monde), l’influence de Harold Lamb sur certains auteurs ultérieurs, et au premier chef Robert E. Howard, saute aux yeux, mais fait bien plus que cela : elle s’affiche aussi comme un modèle indépassé sinon indépassable – en ce qui me concerne, les aventures de Khlit sont globalement bien meilleures que celles de Conan et compagnie, à quelques exceptions près ; et, à en juger par ces deux volumes, il ne fait aucun doute, objectivement, que la qualité est bien davantage constante.

 

Harold Lamb a écrit bien d’autres aventures de Khlit le cosaque, cela dit – encore onze, semble-t-il. Je ne puis qu’espérer, dès lors, que les éditions Callidor continueront sur cette voie, et nous livreront la suite un de ces jours. J’ai hâte !

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Lapsus clavis, de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

Lapsus clavis, de Terry Pratchett

PRATCHETT (Terry), Lapsus clavis : articles et textes hors fiction, [A Slip of the Keyboard], traduit de l’anglais par Patrick Couton, préface de Neil Gaiman, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du Cygne, [2014] 2017, 333 p.

Ma chronique se trouve sur le blog de Bifrost, dans la rubrique « Objectif Runes en plus » du Bifrost n° 90, ici.

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (14)

Publié le par Nébal

CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (14)

Quatorzième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la première séance , et la séance précédente ici.

 

Les inspirations essentielles se trouvent dans le scénario Coffin Rock essentiellement, avec quelques éléments issus de la campagne Stone Cold Dead, le tout largement retravaillé de manière plus personnelle.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Lozen, la chamane apache ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez également l’enregistrement de la séance dans la vidéo ci-dessous.

I : DANS LES VAPS

 

[I-1 : Lozen : Laughs At Darkness ; Tacheene] Laughs At Darkness, qui était resté à l’écart lors du combat contre le loup-garou, a indiqué aux PJ un corridor dans la direction du sud, et leur dit de les suivre à l’intérieur – il s’y engage sans plus attendre. Ils le suivent, un peu perplexes – Lozen a tout juste le temps de se soigner. Ce n’est visiblement pas un tunnel de la mine, on a l’impression d’un boyau naturel ; mais plus ou moins naturel, en fait… car il débouche enfin sur une salle un peu plus vaste, très profonde, et qui présente de nombreux signes d’aménagement artificiel. Rien à voir avec des travaux miniers, cependant, et ce qui demeure de ces aménagements – colonnes, arches, autels, carrelage… – date à l’évidence de très, très longtemps, bien avant l’arrivée des mineurs… Laughs At Darkness va s’asseoir sur une pierre au centre, étrangement luminescente. Lozen, très intriguée, lui demande où ils se trouvent. En fait, le vieux chaman ne le sait pas vraiment… C’est très ancien, en tout cas – bien plus que les pionniers blancs, bien plus que les Indiens, même : « Je pencherais pour les hommes-serpents de Valusie… » Mais cela n’importe guère. Ce qui compte, c’est son usage plus récent : Laughs At Darkness en a fait sa « kiva », comme disent d’autres Indiens plus au sud. Concrètement, c’est là qu’il se rendait pour entrer en contact avec l’esprit de la nature Tacheene.

 

[I-2 : Nicholas, Beatrice, Danny : Laughs At Darkness ; Tacheene] « Et pour ça, ben, y a pas 36 000 moyens, hein… » Le chaman dévisage les PJ en souriant, fouille dans son baluchon… et en extrait une longue pipe. Nicholas émet un soupir : ils sont vraiment obligés… Non – ils peuvent partir ; ils sont libres. Mais ceux qui resteront doivent passer une épreuve. Beatrice est inquiète des effets du « rituel » ; Laughs At Darkness, en fait, dit qu’il n’est pas bien sûr de ces effets… Il pense que le positif l’emportera, mais cela va dépendre de la constitution et de l’esprit des PJ. La huckster est sceptique : « Le meilleur guide qu’on ait jamais eu… » Mais le chaman dit n’être qu’un pourvoyeur : le guide, ce sera Tacheene. Danny n’est pas du genre à tergiverser : « Bourrez cette pipe et passez-la-moi, qu’on en finisse ! » Mais Laughs At Darkness, avec un sourire narquois, explique que, la pipe, c’est seulement pour lui : « Vous, vous allez respirer les vapeurs du feu que je vais préparer ici, et qui vont envahir très vite toute la salle… »

 

[I-3 : Lozen : Laughs At Darkness ; Tacheene] Le chaman constitue un brasier avec de nombreuses herbes étranges – que Lozen connaît, cependant : elles sont couramment employées dans des cérémonies du même ordre, auxquelles elle a pu assister au cours de ses voyages auprès des différentes tribus ; certaines de ces plantes ont des effets hallucinogènes, et leur combustion peut provoquer la nausée, mais rien de plus dangereux pour autant qu’elle le sache. Laughs At Darkness allume le feu, et les vapeurs commencent à monter ; elles envahissent bientôt la « kiva ». L’inhalation de ces fumées n’est pas agréable, mais tous les PJ se montrent capables de les subir sans vomir ou s’effondrer, et aucun ne ressent le besoin de quitter la caverne. Ils perçoivent, à travers la fumée, le rire un peu moqueur de Laughs At Darkness, qui leur fait tout d’abord l’effet… d’être complètement défoncé. « Vous avez passé la première partie de l’épreuve ! La deuxième, maintenant… » L’effet des vapeurs leur monte à la tête – mais la sensation n’est plus désagréable, à ce stade. Par contre, ils ne distinguent plus rien de ce qui se trouve autour d’eux – leurs camarades comme Laughs At Darkness. Mais apparaît aux yeux de tous, progressivement, une forme très indécise, impossible à décrire – Lozen comprend qu’il s’agit de la forme de Tacheene. À mesure que cette silhouette fluctuante s’impose à eux, l’agréable sensation qui a pris le relais de la nausée des vapeurs s’accroît – tous, ils se sentent… bien ? Et ça fait quelque temps que ça ne leur était pas arrivé – si ça leur était jamais arrivé… La forme ne leur parle pas, mais tous, en s’imprégnant de sa bonté fondamentale et paisible, comprennent cependant que l’esprit de la nature est inquiet et les appelle à l’aide : il est retenu prisonnier quelque part… L’expérience se prolonge, même si les PJ n’ont aucune sensation précise du temps qui s’écoule. Au bout de quelque temps, ils recommencent à distinguer les environs et ce qui se passe autour d’eux… Mais, quand ils reprennent conscience, au fur et à mesure, ils constatent tous qu’ils ne sont plus dans la « kiva » de Laughs At Darkness, mais « ailleurs » ; dans une mine, à l’évidence, mais pas du tout celle de San Lorenzo Point… et le vieux chaman a disparu.

 

II : UN FILON DE SANG

 

[II-1 : Nicholas, Danny, Lozen : Tacheene] D’une manière ou d’une autre, ils ont « voyagé », avec tout leur équipement (Nicholas s’en inquiétait tout spécialement), à ceci près qu’ils n’ont plus qu’une seule lampe. L’étrangeté de la situation ne les incite par pour autant à paniquer, car la sensation de bien-être due à la proximité de Tacheene demeure encore un peu, sous-jacente. Danny ne compte pas s’éterniser ici, et veut comprendre ce qu’il s’est produit. Confiant sa lanterne à Lozen (car c’est le personnage le moins « combattant »…), il sort de la pièce par un tunnel aménagé avec bien plus de soin qu’à San Lorenzo Point – impression qui se confirme à mesure qu’ils progressent dans la mine : il y a des étais solides, des rails dans les artères principales, avec des chariots vides çà et là, etc.

 

[II-2 : Beatrice, Lozen, Danny] Puis, presque tous, les PJ se mettent à discerner… de nouveaux appels à l’aide. Après leur expérience avec le loup-garou, ils sont portés à se méfier, mais ce n’est clairement pas la même chose. Ces appels au secours sont chuchotés, et on distingue plusieurs voix – des voix d’hommes, et qui parlent anglais ; il est par ailleurs impossible de les localiser précisément : ils ont l’impression que ces gémissements viennent de partout autour d’eux. Puis Beatrice croit repérer des mouvements… mais à peine discernables ; et quand Lozen éclaire l’endroit en question, ils ne voient qu’une paroi parfaitement normale, sans le moindre espace pour s’y mouvoir… Puis Danny et Beatrice croient repérer un endroit, au nord, où les appels à l’aide seraient plus « concentrés », et ils prennent cette direction – en constatant que, plus ils avancent, et plus les parois se mettent à « suinter » quelque chose de liquide, et d’un rouge prononcé… qu’ils identifient bientôt comme étant du sang, quand Danny touche la surface humide ; mais il a d’abord eu l’impression déconcertante que son doigt passait à travers la paroi – et il s’en était dégagé par mouvement réflexe. Mais non – c’est seulement du sang… mais en quantités invraisemblables et qui ruisselle de partout.

 

[II-3 : Danny, Lozen : William Wood] Ils arrivent à proximité d’un chariot abandonné… et distinguent alors les silhouettes évanescentes de plusieurs hommes en tenue de mineurs. Danny, méfiant même si pas menaçant à proprement parler, essaye de les toucher avec un morceau de bois qu’il avait retiré des rails après son expérience avec la paroi – et le bâton passe à travers : les mineurs sont des fantômes ! Mais Lozen, à la différence de ses camarades, n’est pas le moins du monde effrayée : elle comprend bien vite qu'ils ne sont pas hostiles. Elle essaye de parler aux fantômes, et de leur soutirer déjà des informations quant à l’endroit où ils se trouvent. Une silhouette, qui dégage une forme d’aura plus marquée, semble plus « solide » que les autres, et elle chuchote, en anglais, expliquant qu’ils sont dans la Cooked Earth Mine. Le fantôme se présente comme étant un certain William Wood. Ses camarades et lui ont été piégés – il faut qu’on les aide… Leurs corps ont « expulsé » leurs âmes ; et, de ces corps, « on » a fait des « horreurs », des « hommes de sang », des « écorchés » qui ruissellent sans cesse, et se livrent à « des rites »… Les répliques du fantôme sont très fugaces, à peine discernables, comme dans un souffle – et souvent interrompues par les mêmes suppliques, de la part de tous les fantômes, qui reviennent sans cesse : « Aidez-nous… »

 

[II-4 : Danny, Lozen, Beatrice : William Wood ; Tacheene] Danny, qui s’est repris, demande ce qu’ils doivent faire – et où il leur faut se rendre. William Wood s’approche, très lentement, du bagarreur ; il tend le doigt dans sa direction… Il va visiblement le toucher. Danny est effrayé, mais se laisse faire – la main du fantôme s’enfonce dans sa poitrine, et c’est comme si son corps l’aspirait ! La sensation est d’abord très désagréable : c’est comme s’il avait… avalé une âme ? Pourtant, la panique disparaît bien vite : le bien-être accordé par Tacheene permet à Danny de mieux encaisser le choc, et « d’accepter » la situation – notamment la sorte de « double vision » que le fait d’héberger deux âmes induit, ce qui ne rend pas les perceptions visuelles plus complexes, mais, d’une certaine manière, les rend plus limpides, plus lucides. Dans sa tête, Danny entend bien plus clairement les chuchotements de William Wood, qui lui dit de rassurer les autres – pour qu’ils acceptent tous qu’un fantôme intègre leur corps. En effet, les silhouettes des mineurs s’approchent lentement, avec hésitation, des camarades du bagarreur… lequel s’exécute : « Laissez-les faire ; vous verrez… mieux. » Lozen accepte aussitôt, puis les autres, et le même phénomène se reproduit – avec tout de même une conséquence imprévue : maintenant qu’ils abritent tous un fantôme, ils voient mutuellement, par intermittences, comme autant d’écorchés dégoulinant de sang, ou de mineurs fantomatiques, en sus de leur apparence normale ! Toutefois, ils encaissent le choc. Beatrice essaye de communiquer avec « son » fantôme, en « pensant » ses répliques, mais constate qu’elle ne peut pas échanger avec lui de la sorte ; les autres font le même constat – William Wood, qui a intégré le corps de Danny, a visiblement davantage d’assise que ses compères, c’est le seul à pouvoir véritablement échanger avec les vivants. Mais le bagarreur ne se livre pas à des expériences de communication silencieuse : il s’adresse à « son » fantôme à voix haute, même s’il est le seul à entendre ses réponses dans sa tête, qu'il doit ensuite rapporter aux autres – la conversation avec le groupe prend des atours surréalistes…

 

[II-5 : Beatrice, Nicholas, Lozen, Danny : William Wood ; Tacheene] Beatrice demande alors à William Wood ce qu’ils doivent faire pour aider les mineurs – et pour libérer Tacheene ? Ils connaissent ce nom – c’est l’esprit qu’ils ont dérangé en creusant la mine… Il est sous la garde des hommes de sang – c’est-à-dire des propres corps des mineurs, qu’ils ont « volé ». Il leur faut récupérer leur corps – pour reposer en paix. Mais comment faire ça, se demandent Nicholas et Lozen ? Les fantômes n’ont pas de réponse – mais ils leur demandent de les conduire auprès des hommes de sang. William Wood guidera Danny dans la bonne direction.

 

[II-6 : Danny, Nicholas : William Wood] Tous suivent donc Danny – ou William Wood ? À mesure qu’ils progressent, ils commencent à entendre des sons différents – indices d’une activité inconnue dans la direction où ils se rendent. Nicholas ne peut pas se montrer trop précis, mais suffisamment tout de même pour déterminer qu’il y a plusieurs « choses » qui se meuvent dans une pièce un peu plus loin. Il a la sensation qu’on les « attend »… et l’esprit dans la tête de Danny lui transmet un peu de sa panique – la proximité de son corps volé et souillé… Ils atteignent enfin la pièce où les attendaient quatre hommes de sang – les corps des mineurs, mais transfigurés en quelque chose de résolument non humain, et répugnant ; comme des sortes d’ « élémentaires » qui seraient faits d’un sang ruisselant sans cesse ! Et les créatures se jettent sur eux…

 

[II-7 : Danny, Beatrice, Lozen, Nicholas, Warren : William Wood] Le combat est rude – et long : les créatures encaissent ! Et font mal… Par ailleurs, elles émettent une forte chaleur, très déconcertante, ainsi que Danny en fait bientôt l’expérience – en fait, il comprend que cette chaleur est telle qu’elle pourrait bien mettre le feu à tout ce que les hommes de sang parviennent à toucher ! Beatrice doit vider ses chargeurs pour faire des dégâts – mais elle parvient enfin à en abattre un. Lozen, par contre, est en difficulté – les esprits de la nature la réprimandent, pour quelque raison qu’eux seuls connaissent ; peut-être un manque d’application dans l’exécution des rituels, depuis qu’elle s’est lancée dans cette aventure auprès de Blancs ? Sa Médecine tribale en est affectée… même si elle parvient en dernier ressort à maintenir une Armure sur Nicholas. Danny repousse ses assaillants contre les parois – et le fantôme de William Wood plonge dans l’un des hommes de sang ; cela ne met pas fin au combat, mais le bagarreur comprend que son ennemi est ainsi affaibli, même si d’une manière qu’il ne comprend pas très bien… Il parvient à le communiquer aux autres, mais Nicholas, même s’il sent que le fantôme dans son corps cherche à sortir, ne parvient pas à créer l’occasion lui permettant de le faire… Mais Beatrice parvient à abattre un autre homme de sang, tandis que Warren fait usage de son bras mécanique Roselyne pour garder les autres hommes de sang à distance. Danny se déchaîne, frénétique, et en massacre un autre – tous ensemble, ils viennent à bout du dernier. Les corps des hommes de sang se liquéfient, dans une masse brûlante, non sans avoir d’abord absorbé les fantômes des mineurs, qui quittent les corps des PJ. Les chuchotis cessent aussitôt : fantômes et hommes de sang ne sont plus qu’un mauvais souvenir…

 

III : AU FOND DU PUITS

 

[III-1 : Danny, Lozen, Beatrice, Warren : Tacheene, Laughs At Darkness] Mais il faut encore que les PJ libèrent Tacheene. Ils continuent de progresser dans la mine – Danny, à tout hasard, appelle : « Darkie ! » C'est le petit nom qu'il avait attribué à Laughs At Darkness... Mais c'est sans succès. Ils arrivent enfin dans un cul-de-sac. Au milieu de cette ultime pièce se trouve une sorte de bassin. Quand ils se penchent dessus, ils voient qu’il est rempli de sang bouillonnant – Lozen comprend sans peine que c’est ici qu’il s’agit de libérer Tacheene, même si elle n’est pas certaine de ce qu’il faut faire au juste pour purifier cet endroit ; elle pense cependant que l’exécution de ses rituels (pendant trois heures au moins – peut-être plus, en raison de la sanction que les esprits lui ont infligé peu avant) et l’usage de quelques éléments contenus dans sa bourse à médecine, elle devrait pouvoir parvenir à quelque chose. Elle en informe ses camarades – qui, quant à eux, ne savent absolument pas quoi faire ; et Beatrice aimerait bien trouver comment partir d’ici… En jetant un œil dans le puits, elle distingue, tout au fond, une sorte d’image – celle, vue de l’intérieur, d’une église brûlée, qui fait penser à celle de Crimson Bay ; mais elle sait, au fond d’elle-même, qu’il ne s’agit pas de l’église de Crimson Bay.

 

[III-2 : Danny, Warren] Danny, de son côté, va explorer le reste de la mine – après avoir ramassé un peu de bois sur les rails pour faire un feu dans la salle du puits de sang. Warren ne l’avait pas attendu… Mais le bagarreur trouve ainsi l’entrée de la mine – en fait, il est surpris qu’il y en ait une ! Il sort jeter un œil à l’extérieur ; il fait nuit – mais la lune est gibbeuse, qui éclaire assez bien les environs ; ils sont dans une région montagneuse, mais pas celle où ils se trouvaient à San Lorenzo Point ; en fait, sans pouvoir en être sûr, il a le sentiment de se trouver de l’autre côté des montagnes, sur le flanc est… En contrebas, il distingue une petite ville, silencieuse dans la nuit, à deux ou trois kilomètres de distance ; mais, juste à côté, il y a des bâtiments abandonnés de la compagnie minière, un peu comme à San Lorenzo Point, et Danny y trouve des lampes, qu’il ramène aux autres – après quoi il revient vers l’entrée pour y établir un campement où ils pourront récupérer le temps que la nuit s’achève.

 

[III-3 : Lozen : Tacheene, Laughs At Darkness] À l’intérieur, Lozen achève enfin son rituel, après plusieurs heures uniquement consacrées à cette tâche. Il n’y a pas d’effet spectaculaire, mais elle a la conviction que Tacheene est libre désormais. Mais absent ? Eux sont toujours au même endroit… Peut-être y aurait-il d’autres rites à accomplir pour partir d’ici ? Lozen ne le sait pas – mais, s’il y en a, ils ne sont pas forcément à sa portée ; à celle de Laughs At Darkness éventuellement… qui est absent lui aussi de toute façon.

 

[III-4 : Beatrice, Nicholas, Danny] Mais Beatrice jette à nouveau un œil dans le puits – où le sang a été changé en eau. Au fond, le reflet de l’église est maintenant parfaitement visible par tous. Nicholas touche l’eau, qui est fraîche (rien à voir avec le sang bouillonnant peu avant) : rien, si ce n’est des cercles concentriques à la surface du liquide. Il fait un signe de croix : rien non plus. Beatrice lui suggère de faire un « saut de la foi »… Le faux prêtre n’est pas très motivé. Danny, de retour, constate également le phénomène – et le reflet de l’église lui fait penser à celle de la ville qu’il a vue en contrebas de la mine : il est même à peu près sûr que c’est la même. Ils n’ont qu’à attendre que la nuit passe, après quoi ils iront y faire un tour…

 

[III-5 : Nicholas, Beatrice] Les PJ vont se reposer à l’entrée de la mine d’ici-là. Seulement voilà : la nuit dure… Les premiers à être de garde, Nicholas et Beatrice, prennent bientôt conscience de ce que des heures se sont écoulées sans que le tableau offert par le paysage ne change : la position de la lune ne varie pas, il n’y a pas de lueurs de l’aube à l’est… Rien de tout ça : la nuit, permanente, immuable. Les PJ contiennent leur effroi, mais ils sont profondément mal à l’aise ; et l’endroit devient de plus en plus flippant du fait même qu’il ne change pas…

 

[III-6 : Danny, Beatrice, Nicholas, Lozen, Warren : Tacheene] Ils retournent à la salle du puits. Danny s’attache une corde autour de la taille, qu’il assure à un chariot de la mine ; Beatrice s’accroche à lui, et ils descendent ensemble dans le puits. Ils flottent à la surface, puis plongent, et, au bout d'une moment, ils se sentent attirés par le fond ; mais impossible de distinguer quoi que ce soit dans ces conditions : de l'eau au fond d'un puits dans une mine... Beatrice fait signe à Danny qu’il vaut mieux remonter. Avec Nicholas, ils assemblent leurs cordes avec une pierre pour sonder le fond du puits. La pierre s’enfonce un bon moment, mais, après un certain temps, le poids disparaît ; ils remontent la corde, qui est coupée net. Lozen est portée à croire que le fond du puits est un « portail », qui envoie qui le franchit dans cette église ; elle cherche à s’en assurer auprès de Tacheene, mais n’obtient pas de réponse… Beatrice emballe bien ses affaires, pour qu’elles ne prennent pas l’eau ; comme elle voit l’image de l’église dans le puits, elle suppose être en mesure d’employer son Pouvoir de Téléportation pour atteindre le portail et l’emprunter – elle disparaît… Les PJ sont hésitants, car ils ne savent rien de son sort, mais Danny se prend une bonne rasade de whisky et saute à la suite de la huckster : il disparaît également. Lozen songe à gagner la petite ville à pied, en jouant la prudence, et Nicholas lui dit que, quoi qu’elle décide, il l’accompagnera ; mais à peine a-t-il dit cela que Warren se jette à son tour dans le puits… Dans ces conditions, Lozen et Nicholas font finalement la même chose : mieux vaut rester ensemble…

 

IV : COFFIN ROCK = VILLE MAUDITE !!!

 

[IV-1 : Beatrice] Beatrice est donc arrivée la première – en opérant, en fait, une « double téléportation », situation perturbante mais qu’elle a bien encaissée. Elle est à l’intérieur d’une église en ruines, incendiée, avec des bancs renversés, le clocher détruit, etc. Elle se trouve à la lisière d’une petite ville silencieuse, voire déserte : pas un chat dehors. Elle est bientôt rejointe par les autres.

 

 

 

[IV-2 : Danny, Lozen : Josh Newcombe ; Laughs At Darkness] Danny observe les environs, puis, de sa voix chargée d’alcool, il crie : « Darkie ! » Mais nulle réponse de Laughs At Darkness… Sortant de l’église, ils s’avancent vers la ville, et constatent que nombre de bâtiments présentent sur leurs murs la même inscription à la peinture rouge : « COFFIN ROCK = VILLE MAUDITE !!! » Avec un nombre de points d’exclamation variable. Puis Lozen remarque une silhouette dans la nuit – celle d’un homme vêtu de noir, un pot de peinture à la main… C’est lui le responsable des inscriptions. La chamane est déconcertée – mais finit par l’indiquer aux autres ; et Danny se précipite alors dans la direction de la silhouette emmitouflée ; d'une voix avinée : « Darkie, c’est toi ? » L’homme se retourne… et le bagarreur reconnaît Josh Newcombe. Stupéfait, il lui demande ce qu’il fait là. Le journaliste, interloqué, répond : « Eh bien, j’informe mes concitoyens ! Mais… Qui êtes-vous ? »

 

À suivre…

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Le Journal de mon père, de Jirô Taniguchi

Publié le par Nébal

Le Journal de mon père, de Jirô Taniguchi

TANIGUCHI Jirô, Le Journal de mon père, [Chichi no koyomi 父の暦], traduction [du japonais par] Marie-Françoise Monthiers, [s.l.], Casterman, coll. Écritures, [1995] 2016, 274 p.

Le Journal de mon père est antérieur de quatre ans à Quartier lointain, dont j’avais déjà parlé ici, mais les deux BD ont clairement nombre de thématiques et de procédés en commun – au point où mieux vaut, je suppose, ne pas en enchaîner la lecture. Toutefois, là où Quartier lointain s’autorisera un prétexte (et guère plus) « fantastique » ou « SF », Le Journal de mon père s’en tient à un réalisme très épuré.

 

Il y a bien quelque chose de cinématographique ici, mais qui renvoie assez probablement à Ozu Yasujirô – d’autant que le thème traité par Taniguchi dans cette BD (qui a quelques légers accents autobiographiques) est tout de même très proche de celui sur lequel le réalisateur n’a cessé de revenir : la dissolution de la famille traditionnelle japonaise. Ce qui tend à m’effrayer un peu, dois-je dire… Mais Taniguchi, ici, et Ozu ailleurs je suppose (je ne l'ai pas pratiqué au-delà du Voyage à Tôkyô, je le confesse...), ont ce talent qui leur permet de rendre ces histoires a priori bien lointaines pour moi, et idéologiquement trop chargées dans une perspective généralement conservatrice qui me répugne (il n’y a guère que le travail et la patrie qui m’inspirent autant de méfiance voire de dégoût que la famille, et d'ailleurs le travail a sa part ici également, même si peut-être de manière plus ambiguë), de rendre ces histoires donc incroyablement poignantes, à la limite des larmes ou même au-delà, et en même temps sans jamais faire dans le pathos presse-bouton – en fait, l’épure dont je parlais plus haut joue sans doute un rôle essentiel ici.

 

Il y faut cependant un angle d’approche – et ce sera la relation père-fils, ou plutôt les regrets d’un fils ne réalisant que bien trop tard qu’il ne savait rien de son père et s’était mal comporté avec lui. Car le père vient de mourir, et notre héros, Yamashita Yoichi, ne peut plus à ce stade servir les excuses habituelles pour reporter le voyage retour à la ville natale, Tottori (semble-t-il celle de Taniguchi lui-même – en tout cas, l’auteur en profite pour glisser des événements historiques locaux dans son récit, en l’espèce un terrible incendie) ; même s’il faut que son épouse lui force un peu la main… Là-bas, les lieux, les personnes, oubliés depuis si longtemps, des années d'absence sous de faux prétextes, éveillent des souvenirs – des images à interpréter. Lors de la veillée funèbre, comme de juste, on échange les anecdotes sur le défunt ; l’admirable personnage de l’oncle fait progressivement dérailler la nostalgie paisible vers quelque chose de plus douloureux : il adore son neveu, mais, tout de même, Yoichi s’est comporté comme un petit con avec son pauvre père…

 

C’est que Yoichi avait élaboré inconsciemment une image de son père qui biaisait ses représentations de la réalité. Coiffeur de son état, le père est présenté comme un bourreau de travail qui n’était jamais là pour ses enfants ; par opposition, Yoichi a idéalisé sa mère… qu’il n’a pourtant pas revue depuis qu’il était un petit garçon ! Car ses parents se sont alors séparés – la mère reprochant entre autres au père de ne vivre que pour son travail ; elle est partie, et n’a plus revu ses enfants… Ce qui n’a pas empêché Yoichi de la magnifier dans ses souvenirs, et l’image du père n’en a été que davantage affectée : tous les torts lui revenaient. En fait, là aussi, dans la répartition des rôles sociaux, et cette image (souvent parfaitement juste) du père qui ne fait que travailler, il y a quelque chose d’un tableau moral du Japon qui sous-tend l’ensemble de la BD.

 

Mais, outre que la perception faussée d'un enfant est un principe clef de l'exposition, Taniguchi est trop subtil pour dire les choses de but en blanc. Il procède avec une extrême délicatesse, une grande douceur – qui s’avère parfois être une fausse douceur, car, à peine sous la surface, demeurent des choses très douloureuses. Ce qui est merveilleux, dans cette grande sobriété dans l’exposition, c’est comment l’auteur dissèque, mais sans appuyer donc, les mécanismes si complexes de l’anamnèse, de la nostalgie, du remords – au point où le lecteur ne peut se retenir d’opérer semblable travail de redoutable remémoration ; je ne saurais le cacher, les images de mon propre père m’ont assailli, je crois que c’est le mot, tout au long de ma lecture – me révélant des sentiments sous-jacents dont je n’avais pas bien conscience… Cette même subtilité vaut pour d’autres aspects de la bande dessinée : les relations entre les hommes et les femmes, et entre les parents et les enfants, notamment. Mais le processus de remémoration entamé silencieusement par Yoichi, dans une perspective presque auto-analytique, est vraiment ce qui m’a le plus marqué.

 

Épure, sobriété, subtilité, délicatesse, sont autant de mots d’ordre du dessin en même temps que du scénario. Des BD de Taniguchi que j’ai lues (encore assez peu : Quartier lointain, donc, Le Sommet des Dieux, Le Gourmet solitaire), je crois bien que Le Journal de mon père est celle qui m’a le plus parlé au plan graphique, justement pour cette raison – la confrontation permanente de la démesure et de l’intime dans Le Sommet des Dieux produit assurément des merveilles, dûment récompensées, mais le registre est ici tout autre, faussement « simple », avec des traits doucement appuyés qui renforcent l’impression, récurrente dans ce registre, et comme toujours à plus ou moins bon droit, de ce que nous appellerions de par chez nous la « ligne claire ». La composition des planches est admirable d’équilibre, mais toujours dans cette perspective première d’épure et de sobriété – en s’autorisant cependant des jeux peut-être plus complexes avec le principe de la photographie, qui joue un certain rôle dans l’histoire, au-delà des seules têtes de chapitre, et constitue un véhicule très approprié de l’émotion et de la remémoration, d’une extrême finesse.

 

Il est regrettable que Casterman, ici comme ailleurs, ait joué de la carte « le plus français des mangakas ». Commercialement, c’était sans aucun doute pertinent (tandis que, dans l’absolu, on est en droit de se demander ce que cela peut bien vouloir dire et en quoi ce serait un compliment), mais cela a eu les vilaines conséquences graphiques habituelles : sens de lecture occidental, donc adaptation des planches en principe en miroir, et, problème qui d’habitude ne m’affecte pas même dans ces tristes conditions, mais là oui, des soucis récurrents de phylactères dont la lecture n’est guère intuitive. Il y a peut-être une autre édition en sens de lecture japonais, je ne sais pas…

 

Mais, au-delà de ce traitement éditorial, Le Journal de mon père demeure une vraie réussite – une BD incroyablement juste, extraordinairement poignante. Même sur la base d’un thème qui devrait me laisser indifférent au mieux, hostile au pire, à en juger par ce que sont mes principes, ou ce que je prétends qu’ils sont, le fait est que j’ai complètement joué le jeu, au fil d’une lecture en même temps douloureuse et lumineuse, qui a suscité en moi des images équivalentes à celles que Yamashita Yoichi se remémore, dans le silence intimidant de la nostalgie empreinte de culpabilité.

 

C’est parfaitement admirable.

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (13)

Publié le par Nébal

CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (13)

Treizième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la première séance , et la séance précédente ici.

 

Les inspirations essentielles se trouvent dans la campagne Stone Cold Dead et (surtout ?) le scénario Coffin Rock, retravaillés de manière plus personnelle.

 

Une nouvelle joueuse rejoint la partie, qui incarne Lozen, une chamane apache.

 

Sinon, tous les joueurs habituels étaient présents, qui incarnaient Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez également l’enregistrement de la séance dans la vidéo ci-dessous.

I : SABLE ROUGE

 

[I-1 : Nicholas : la Tempête Rouge, Jeff Liston] Nicholas, qui ne porte pas exactement les Indiens dans son cœur, du fait du souvenir traumatisant de sa rencontre avec la Tempête Rouge, a préféré rester seul dans la planque de Jeff Liston plutôt que de suivre les autres PJ, en quête de la tribu des Red Suns. Il a le sentiment qu’il se passe quelque chose dehors – et a vu une sorte de poussière rouge pénétrer à l’intérieur de la cabane en passant sous la porte. Il se met au fond de la pièce – mais il y a trop d’ouvertures : il entreprend de calfeutrer et barricader portes et fenêtres, car, dehors, le « sable » rouge (dans une région où le sable n’est pas si commun) semble se mouvoir tout autour de la cabane. Cela lui fait penser à la Tempête Rouge, forcément, mais le format est tout autre – il y a de temps à autre des bourrasques contre la porte, violentes mais pas à même de la défoncer ; là encore, rien à voir avec la créature qui avait ravagé l’orphelinat où Nicholas avait été élevé. Cependant, quelques coups d’œil à la fenêtre lui donnent l’impression que tourne autour de lui comme une sorte de petite tornade de sable rouge, en gros à l’échelle humaine, et dont les mouvements ne sont clairement pas naturels mais laissent supposer une forme de conscience.

 

II : À ARMES ÉGALES

 

[II-1 : Danny, Beatrice : Flying Shadow, Lone Hawk] Au campement des Red Suns, Danny a pris un méchant coup en combattant le brave que le jeune chaman Flying Shadow avait désigné comme son champion – mais Beatrice a remarqué que le chaman assistait magiquement son poulain… Et elle ne manque pas de le dénoncer au chef des Red Suns, Lone Hawk – lequel se rend compte qu’elle a raison. Les Indiens se plaignaient de la « mauvaise magie » du vieux chaman attaché au poteau – mais cette tricherie, est-ce cela, la « bonne magie » ? Flying Shadow connaît sans doute quelques mots d’anglais, mais s’adresse dans sa langue seulement à Lone Hawk. La huckster avait déjà pu remarquer que ce dernier n’aimait pas beaucoup le jeune homme, même s’il s’était rallié à son idée de faire périr le vieil homme attaché au poteau ; elle ne comprend pas les paroles échangées, mais la colère et l’agacement du chef se lisent sur ses traits. Beatrice juge plus sage de ne pas intervenir davantage pour l’heure – mais Danny, lui, même bien sonné, ne manque pas de s’en prendre à son adversaire… qui l’ignore royalement. La discussion entre le chef et le jeune chaman s’envenime visiblement – sans qu’il soit besoin de comprendre leurs paroles. Lone Hawk finit par gueuler plus fort que les autres pour mettre un terme au débat, et, l’air furibond, il se rapproche du brave qui avait affronté Danny… et lui assène un violent coup de tomahawk sur le crâne ! Le cuir chevelu est entamé, du sang ruisselle sur le front du combattant… Et le chef, dans sa langue puis dans un anglais un peu approximatif, dit : « Maintenant vous êtes à égalité. Battez-vous ! »

 

[II-2 : Danny, Beatrice : Lone Hawk, Laughs At Darkness ; Mortimer Stelias] Le brave est toujours secoué – mais Danny n’attend pas qu’il se remette : il se jette sur son adversaire, et, d’un coup précis de son gourdin, l’assomme pour le compte ! Flying Shadow est furieux – les autres membres de la tribu plus indécis : la situation a été totalement renversée en très peu de temps… Mais les aînés de la tribu interviennent, dans leur langue, et on devine sans trop de peine qu’ils appuient la décision du chef Lone Hawk – et indirectement la victoire du bagarreur. Le vieil homme attaché au poteau regarde la scène avec un sourire un peu narquois… Danny s’assied à côté de son adversaire inconscient, et laisse les autres gérer la situation avec davantage de diplomatie… Beatrice retourne auprès de Lone Hawk – pas fâché d’avoir rabattu son caquet au jeune chaman ; mais il n’aime pas pour autant le vieux chaman Laughs At Darkness, dont il est convaincu que la « mauvaise magie » leur a attiré toutes ces misères… La huckster croit cependant que le vieil homme pourrait être utile pour régler la situation. Qui lui a dit ça ? Sans hésitation, elle répond qu’il s’agit de Mortimer Stelias. Le chef fait la moue : « L’homme blanc qui nous a volé nos terres... » Mais le combat a décidé du sort du vieil homme, non ? Il va les suivre pour l’heure – de toute façon, la tribu voulait qu’il s’en aille ? Après, ils en feront ce qu’ils voudront… Danny appuie la suggestion de Beatrice ; c’était le meilleur choix car, au fond, c’est une bonne manière de régler le problème de la tribu, Lone Hawk le sait bien – et les événements récents ont révélé au chef lui-même que ses sentiments sur la question étaient bien plus partagés qu'il ne se l'avouait… Qu’ils partent avec lui ! Et qu’ils restent à distance ! Beatrice le remercie – en suggérant de garder les mains du vieux chaman attachées, car elle non plus ne lui fait pas confiance…

 

III : CHOC DES CIVILISATIONS

 

[III-1 : Nicholas, Lozen] Nicholas, dans la cabane de Jeff Liston, est assiégé par la tornade – mais il jette régulièrement un coup d’œil par les fenêtres, et, du côté ouest, il aperçoit une Indienne sur un cheval, et elle a l’air étonnée par le spectacle auquel elle assiste ; mais pas véritablement stupéfaite pour autant. Il s’agit bien sûr de Lozen... qui, depuis l’Arizona, a régulièrement aperçu ce genre de phénomènes, ou en a relevé les signes, sans qu’elle puisse se les expliquer. Mais la tornade aussi l’a repérée, et se déplace aussitôt dans sa direction ! Tandis que Nicholas insulte l’Indienne, qu’il rend responsable de tout ça…

 

[III-2 : Lozen, Nicholas : Jeff Liston] Lozen, surprise, est bientôt englobée par la tornade – et le vent tourbillonnant, chargé de sable rouge, lui inflige des brûlures cinglantes ! Mais elle se reprend aussitôt, et cherche à se dégager, avec son cheval – même si ce dernier conserve étrangement le calme, ce qui n’a rien d’évident dans pareille situation… et la tornade s’adapte à leurs déplacements. Mais l’Indienne fait appel aux esprits : en manipulant les éléments, l’air en l’espèce, elle crée un courant qui tend à disperser la tempête. Nicholas, ayant constaté qu'elle attaquait l’Indienne, met ses préjugés raciaux de côté pour l’heure ; il sort de la cabane de Jeff Liston, et se précipite en direction des combattants. La tornade se reconstitue – mais les PJ ont pu entrapercevoir, l’espace d’un instant, une sorte de serpent flottant au cœur même du phénomène… Nicholas assène un coup au cheval pour qu’il fuie ! Mais il supportait la tornade, ce n’est pas un coup de poing qui va lui faire perdre ses moyens... Reste que Lozen a vu un homme blanc en tenue de prêtre, une grande croix dans le dos, frapper son cheval ?! L’Indienne maintient sa Médecine tribale – la tornade peine à se reconstituer véritablement. Nicholas, lui, dégaine un de ses pistolets, et tire au pif dans le phénomène ; par quelque miracle, la tempête se dissout aussitôt ! Le serpent au cœur de la tornade… a été abattu, le courant d’air suscité par Lozen ayant permis de l’atteindre.

 

[III-3 : Nicholas, Lozen : Jeff Liston] Nicholas vide son chargeur sur la créature qui est tombée par terre… Lozen en est stupéfaite : est-il fou ? Autant dire que leurs premiers échanges sont rugueux… L’Indienne remercie cependant le faux prêtre, qui, même bougon, l’invite à le suivre dans la cabane de Jeff Liston… Mais la santé mentale du pistolero a effectivement de quoi la rendre perplexe : il ne cesse de marmonner que « ça ne peut pas être un petit serpent qui a bousillé tout un orphelinat et tué tous ses occupants »…

IV : CELUI QUI RIAIT DANS LES TÉNÈBRES

 

[IV-1 : Danny, Beatrice : Laughs At Darkness, Lone Hawk, Jeff Liston ; Mortimer Stelias, Nicholas, Rafaela Venegas de la Tore] Retour chez les Red Suns. Le vieux chaman est bien Laughs At Darkness, l’homme qu’avait mentionné Mortimer Stelias – celui qui pourra renseigner les PJ quant au nom du Manitou qui sème le chaos à Crimson Bay. Il arbore en permanence un petit sourire narquois qui a quelque chose de profondément agaçant… Danny a bénéficié de quelques soins – en échange, il a offert un peu de gnôle aux Red Suns qui se sont occupés de lui, lesquels ont pris soin de vérifier que leur chef ne les surveillait pas avant d’accepter… Lone Hawk, justement, est assez pressé qu’ils s’en aillent tous avec le vieux chaman. Danny remercie aussi Liston, qui les a conduits ici, mais il est bien temps de retourner à la cabane pour retrouver Nicholas ; le trappeur ne les accompagnera pas au-delà. Beatrice, avant de partir, prend Laughs At Darkness entre quatre yeux – il parle très bien l’anglais : peuvent-ils lui faire confiance pour qu’il ne s’enfuie pas dès qu’ils auront le dos tourné ? « Je vous ai appelés, c’est pas pour vous fausser compagnie... » Il est déçu que Rafaela ne soit pas avec eux, d’ailleurs. Mais ce bon vieux Lone Hawk est un peu nerveux, mieux vaudrait parler de tout ça ailleurs…

 

[IV-2 : Danny : Laughs At Darkness ; Jeff Liston, Rafaela Venegas de la Tore, Mortimer Stelias] Ils prennent la direction de la cabane de Jeff Liston. Laughs At Darkness, tout âgé qu’il soit, est visiblement habitué aux longues marches dans la forêt ! Danny lui demande pourquoi il a contacté Rafaela : « Des facultés, et de la morale ; c’est très rare de trouver les deux ensemble. » Le chaman sait qu’ils ont vu Mortimer Stelias – ça se lit sur leurs traits. Ils « travaillent » ensemble, d'une certaine manière… Le chaman emprunte le mauvais whisky de Danny : il boit au goulot, et en quantité – avec un plaisir visible.

 

[IV-3 : Nicholas, Lozen] Dans la cabane, Nicholas est toujours prostré – répétant sans cesse : « C’était pas un serpent, c’était pas un serpent... » Mais Lozen a bien identifié le même phénomène qu’elle avait régulièrement croisé depuis l‘Arizona. Ce n’est pas quelque chose de chamanique – c’est une manifestation des Manitous. Nicholas la soupçonne toujours d’y être pour quelque chose – elle ou ceux de son peuple… Les dénégations de Lozen n’y changent rien. Elle sait qu’elle a contribué à disperser la tornade, par ailleurs, mais le faux prêtre ne semble pas s’en rendre compte, ou du moins refuse-t-il de l’admettre.

 

[IV-4 : Lozen, Nicholas, Beatrice, Danny : Laughs At Darkness, Jeff Liston] Les autres PJ reviennent à ce moment-là – et ont donc la surprise de trouver Lozen aux côtés de NicholasBeatrice et Danny sont très narquois à l’encontre du faux prêtre : pour quelqu’un qui ne voulait pas avoir affaire aux Indiens… Laughs At Darkness, aussitôt, salue Lozen dans son dialecte apache – qui n’a absolument rien à voir avec les langues de la région. Elle lui retourne ses salutations, et se présente à tous les nouveaux venus. Mais le vieux chaman ne s’y arrête pas : il passe la main sous le lit de Jeff Liston, et en sort trois bouteilles de mauvais whisky, qu’il pose sur la table de sa propre autorité ; il en débouche une et en prend aussitôt une énorme goulée – le trappeur est stupéfait, mais n’ose rien dire. Danny semble redouter qu’il engloutisse tout, mais le chaman le rassure : « Liston planque plein de bouteilles ici, et je sais où, alors on a de quoi voir venir... » Liston est interdit – le chaman n’était jamais venu ici… Nicholas s’empare d’une autre bouteille, et boit en grommelant. Danny demande au trappeur s’il n’y aurait pas quelque chose à manger, mais c’est Laughs At Darkness qui répond : « Ce coffre, et ce tonneau – plein de viande séchée, plutôt bonne ; oh, et, attrapez-moi un peu de ce tabac, dans le tiroir, là, j’ai besoin de fumer... » Danny est très gêné par cette désinvolture… Mais Liston se contente de hocher la tête : au point où ils en sont !

 

[IV-5 : Beatrice, Lozen, Nicholas : Laughs At Darkness] Mais, au fil de la discussion, Beatrice comprend vite que Lozen, qui arrive tout juste, n’est absolument pas au courant de la situation dans la région… Elle n’a pas croisé un seul mort-vivant ? Non… Seulement ces tornades de sable rouge… À la mention de ce phénomène, tout le monde se tourne vers Nicholas – qui se contente de boire. Et il est venu en aide à une Indienne ? Eh bien, oui… et elle le remercie, publiquement cette fois. Mais elle ne comprend pas bien ce qui se passe ici – et ce que Laughs At Darkness a à faire avec ces Blancs. Mais on lui explique la situation…

 

[IV-6 : Lozen, Danny, Beatrice : Laughs At Darkness : Tacheene, Grey Bear, Rafaela Venegas de la Tore] … et le vieux chaman, après avoir lâché un énorme rot, veut bien qu’on discute de son rôle dans tout ça. Oui, plusieurs pouvoirs s’affrontent, ici – ou du moins c’est ce qu’ils croient ; car ils sont en fait tous au service du Manitou, sans le savoir. Le vrai combat oppose les Manitous et les Esprits de la Nature – comme toujours… Qui ça ? « L’Esprit de la Nature, c’est Tacheene. » Celui qui protégeait le coin… Laughs At Darkness est un vieux chaman – il avait un lien direct avec Tacheene. Mais les choses ont mal tourné : un Manitou, bien sûr, qui a trouvé des sbires pour terrifier la région et se nourrir de cette peur… Le vieux chaman se tourne vers sa consœur Lozen : elle voyage auprès des diverses tribus de son peuple ? Il y en a... « un autre », qui le fait… comme elle le sait très bien. Oui, ce « voyageur » est passé ici, bien avant elle : il a séduit Grey Bear, « celui que pendant des années j’avais cru être mon loyal et fidèle apprenti »… Celui, pourtant, qui a monté une cabale pour faire bannir Laughs At Darkness, il y a de cela une quinzaine d'années. Il a fait bien pire : il a trouvé comment asservir Tacheene à la volonté du Manitou, qui a fait usage de ses pouvoirs pour ravager la région – et, accessoirement, il a rompu le lien entre Laughs At Darkness et Tacheene : le chaman, depuis, a perdu l’essentiel de ses pouvoirs. Danny et Beatrice ne s’intéressent pas plus que ça à ces vieilles histoires – la huckster, à vrai dire, se moque aussi de Crimson Bay, elle veut seulement sauver Rafie... Ce qui convient très bien au chaman : ils devraient pouvoir trouver un terrain d’entente de toute façon ? Certes, il a davantage d’ambitions – faire le bien, ce genre de choses… Bah ! Peu importe. La première étape, de toute façon, c’est de lui rendre ses pouvoirs – pour cela, il faut libérer Tacheene. Après, il faudra s’en prendre aux serviteurs du Manitou, et au Manitou lui-même. Ce qui ne se fera pas en claquant des doigts… Tout le secours nécessaire devra être engagé – et donc, d’abord, Tacheene. Sa prison se trouve dans les montages – à un bon jour de marche d’ici… Danny manque s’étouffer en avalant du whisky : le temps presse, à la blanchisserie ils ne tiendront pas bien longtemps ! Pas le choix : il leur faut se rendre à San Lorenzo Point, une mine – ou une tentative de mine, qui n’a pas fait long feu… Mais c'était quelque chose de bien différent à l’origine : la grotte sacrée où Laughs At Darkness conduisait ses rituels, avec Tacheene... Danny se lève aussitôt et se met à préparer des affaires pour leur voyage ; il s’excuse auprès de Jeff Liston, il leur faut ponctionner ses réserves, mais ça ne dérange pas le trappeur – qui boit les paroles du vieux chaman (en même temps que du mauvais whisky). Laughs At Darkness se lève enfin, et, après avoir lâché un énorme pet : « Alors, on y va ? »

 

V : FAIRE CONNAISSANCE AU COIN DU FEU

 

[V-1 : Lozen, Nicholas : Laughs At Darkness] Les PJ, guidés par Laughs At Darkness, prennent la direction du sud-est, dans les montagnes – pas très loin des limites du Grand Labyrinthe, un peu au-delà de la ligne de la Iron Dragon entre Portland et Shan Fan. Ils sont partis en milieu d’après-midi, et marchent tant qu’ils ont de la lumière (le cheval de Lozen porte de l’équipement – et, au moins dans un premier temps, un Nicholas complètement bourré). Mais ils sont bien contraints, alors, d’établir le campement pour la nuit.

 

[V-2 : Beatrice, Lozen : Victorio] Beatrice entend profiter de cet arrêt pour faire connaissance avec Lozen. La huckster, volubile, parvient à mettre la chamane en confiance – au point où elle ne rechigne guère à parler de ses sentiments pour l’homme qu’elle estime le plus au monde : son propre frère, Victorio… Il l’avait impliquée dans les combats de la tribu, et la soutenait dans tout ce qu’elle entreprenait. Mais, lors d’une bataille, sur le point d’être capturé par les Blancs, il a préféré se suicider. Lozen n’a jamais aimé personne comme Victorio.

 

[V-3 : Beatrice, Lozen : Victorio, Tacheene] Beatrice est touchée par le récit de Lozen – et par sa confiance : elle ne s’attendait certainement pas à ce que la chamane livre des choses aussi intimes… En fait, le sort des Indiens ne la laisse pas indifférente : elle admire leur liberté. Elle a vécu dans une ville fortifiée… assaillie par des Indiens, à vrai dire. Mais qu’importe, pour la huckster : blancs ou indiens, les hommes sont tous les mêmes ! Elle l’a constaté, là-bas… Depuis, comme la chamane, elle voyage, sans cesse – peut-être trouvera-t-elle un jour un endroit où s’installer, et où elle vivrait de ses propres moyens… À vrai dire, franche du collier, elle dit à Lozen que la mort de Victorio, tragique sans doute, a pu contribuer à la libérer ? L’Indienne ressent surtout son manque – mais il est mort en héros, au service d’une noble cause… Bah ! L’héroïsme et les nobles causes, très peu pour Beatrice – qui trouve ça « stupide ». Lozen demeure diplomate, mais la remarque de la huckster l’a probablement vexée. Elle n’est pas « soumise » à quoi que ce soit – sinon aux Esprits de la Nature. Mais Beatrice lui rappelle qu’ici et maintenant, ce sont les Manitous qui règnent. La chamane décrit l’asservissement de Tacheene comme un enfer ? L’enfer, oui, ils sont en plein dedans…

 

[V-4 : Laughs At Darkness] La nuit se passe bien – des tours de garde ont été organisés, mais aucune menace ne plane sur le camp. Ils se lèvent tôt pour reprendre leur route – ils doivent gagner au plus tôt la mine de San Lorenzo Point. Laughs At Darkness continue de les guider, dans les forêts et les contreforts des montagnes ; ils ont bien dix heures de marches à accomplir...

 

 

VI : MAUVAISE MINE

 

[VI-1 : Nicholas : Laughs At Darkness ; Fedor] Les PJ finissent par arriver à destination – d’abord le minuscule hameau de San Lorenzo Point, construit à la hâte par la Parker and Sons Mining Company, en quête de roche fantôme, et déserté plus vite encore si c’est possible, le filon ne s’avérant pas assez rentable. La mine se trouve quelques centaines de mètres plus loin et plus haut – on y accède par des corniches relativement étroites ; des travaux avaient été engagés pour charrier le minerai extrait de la mine, mais ils ne sont pas allés bien loin, et le manque d’entretien leur a fait du tort. Laughs At Darkness sait-il à quoi s’attendre ? Peut-être… Fedor, le type qui a réveillé ces hordes de morts-vivants ? Le chaman n’en était pas certain au départ, mais il est maintenant convaincu qu’il est passé par là ; c’est un lieu de pouvoir… et il y a des traces, indiscernables pour qui n’est pas suffisamment avancé dans la connaissance des arcanes. Nicholas fouine quoi qu’il en soit dans le hameau – pas grand-chose à signaler, si ce n’est du matériel pour la mine qu’il aurait été trop coûteux de rapatrier, et des pioches et des pelles à foison ; non, pas de dynamite… Des lampes, par contre, avec un peu d’huile – ce sera indispensable à l’intérieur de la mine.

 

[VI-2 : Danny, Warren] Les PJ gagnent les hauteurs – la mine à proprement parler. Y accéder n’est pas si évident, mais ils y parviennent. À peine arrivés à la double entrée dans la falaise, ils entendent une voix faible, en provenance de l’intérieur, qui appelle à l’aide… Danny fonce aussitôt dans l’obscurité, les autres se montrant plus prudents – sauf Warren, à vrai dire, mais c’est qu’il ne prête pas attention aux appels au secours : il examine minutieusement la mine, les étais, les filons vite épuisés de roche fantôme… Mais Danny parvient à situer la provenance des gémissements – un boyau vers le nord-est. Il s’y rend aussitôt, et appelle les autres : il est tombé sur un corps, d’un homme noir, baignant dans une flaque de sang ; il s’est même demandé s’il ne s’agissait pas d’un cadavre, le corps étant immobile, mais, au bout de quelque temps, il est agité de soubresauts, et appelle à l’aide, d’une voix très faible…

 

[VI-3 : Lozen, Danny, Nicholas, Beatrice, Warren : Cordell ; Fedor] Lozen rejoint Danny ; elle se penche aussitôt sur le corps, et essaye d’examiner ses blessures… mais il y en a tant que toute tentative de soins serait vaine. Nicholas suit, l’arme en main, puis Beatrice – qui reconnaît Cordell, le chef de la communauté des anciens esclaves. Danny lui donne à boire – de l’alcool, « ça guérit tout ». Beatrice va chercher Warren – mieux vaut ne pas se séparer dans ces conditions… Un examen plus approfondi de la part de Lozen révèle que Cordell a perdu beaucoup de sang, à cause de nombreuses griffures partout sur son corps. Danny lui demande ce qui s’est passé ; Cordell parvient à ouvrir les yeux et à les poser sur le bagarreur – mais si celui-ci met en avant que ses amis et lui avaient aidé les anciens esclaves à la communauté, Cordell, lui, ne retient qu’une chose : « Z’étiez avec le shérif... » Mais peu importe : de toute façon, Fedor n’est plus là – il continuera de venger les anciens esclaves… Danny ne comprend rien à ce qu’il raconte. Mais Cordell explique, à grand peine, qu’il avait suivi Fedor ici ; ça devait être une bonne planque… C’était la pire de toutes. « On a été… trop généreux… On… a entendu… les... appels à l’aide… Comme vous avez entendu les miens, ah… Tombés dans le même panneau… Un appât... » Danny se redresse aussitôt et scrute les environs – Nicholas de même ; le sixième sens de ce dernier, dont dispose également Lozen, lui permet de repérer du mouvement dans un boyau prenant la direction du sud. Danny hurle pour que Beatrice et Warren fassent attention… mais n’est-ce pas trop tard ? Un colossal loup-garou déboule dans la salle !

 

[VI-4 : Lozen, Beatrice, Danny, Nicholas, Warren] Par chance, l’étroitesse des boyaux joue contre le loup-garou… mais il demeure un adversaire redoutable. Lozen fait les frais de son premier assaut – qui l’envoie voltiger contre une paroi ! Beatrice se rapproche du combat, en augmentant magiquement sa Compétence de Tir. Danny écarte Lozen pour atteindre le loup-garou – mais le secoue à peine. Nicholas vise la tête – et touche ! Une partie du crâne de la créature explose… mais se régénère aussitôt ; le faux prêtre hurle aux autres de s’enfuir ! Un nouveau coup de gourdin de Danny ne produit pas davantage de résultats… mais la riposte du loup-garou se contente de le secouer. Nicholas tire à nouveau, et fait de lourds dégâts, mais la régénération vient à nouveau les annuler immédiatement. Lozen et lui connaissent les légendes sur les loups-garous – il faut de l’argent, ou de la magie, pour les abattre… Mais Beatrice veut au moins gagner du temps – et en donner aux autres : elle vide son chargeur sur le monstre… qui est réduit à l’état de charpie ! Mais le processus de régénération débute aussitôt – il prendra cependant davantage de temps, vu l’état dans lequel se trouve le loup-garou ! Cela leur ménage quelques précieuses secondes pour s’enfuir… ou pour tenter des choses bizarres ? Warren a la vieille montre en argent de son père… À l’aide de son bras mécanique Roselyne, il l’enfonce dans le corps en charpie du loup-garou ; il sait que cela ne suffira pas – mais en y ajoutant des éclairs de son autre bras, Hippolyte ? Ça marche ! La montre a interrompu le processus de régénération, et les éclairs ont pu faire suffisamment de dégâts pour que ce processus ne reprenne jamais…

 

[VI-5 : Danny : Laughs At Darkness ; Cordell] Laughs At Darkness, qui avait pris son temps, les rejoint une fois le loup-garou vaincu – Cordell est mort le temps qu'il arrive. Danny furieux roue le cadavre de coups, ce qui n’y change rien, mais ça le défoule : il considère maintenant Cordell comme un sinon le responsable de l’invasion de zombies… Mais le veux chaman indien a d’autres préoccupations ; sans s’intéresser le moins du monde à ce qu’ont vécu les PJ, il se contente de leur indiquer un boyau, vers le sud : « C’est par là. » Et il s’y engage…

 

À suivre...

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Les Évaporés du Japon, de Léna Mauger et Stéphane Remael

Publié le par Nébal

Les Évaporés du Japon, de Léna Mauger et Stéphane Remael

MAUGER (Léna) et REMAEL (Stéphane), Les Évaporés du Japon : enquête sur le phénomène des disparitions volontaires, Paris, Les Arènes, 2014, 253 p.

Le phénomène n’est peut-être pas spécifique au Japon, mais il y est particulièrement marqué – et en même temps presque insaisissable car largement tabou : chaque année, dans l’ensemble de l’archipel, 86 000 personnes en moyenne disparaissent, d’elles-mêmes ; il y a eu un pic dans les années 1990, où l’on a atteint voire dépassé les 100 000 disparitions par an. Du jour au lendemain, ils ne sont plus là. Beaucoup disparaissent sans vraie préparation – des hommes (les cas illustrant ce phénomène sont très majoritairement des hommes) qui se rendent au travail le matin, mais n’y arrivent jamais, et que l’on ne revoit plus ; ils n’ont rien dit à leur épouse, à leurs enfants, à qui que ce soit – ils n’ont pas davantage laissé de lettre expliquant leur geste. D’autres, mais plus rares, se préparent davantage – et fuient la nuit, éventuellement avec l’assistance d’un « déménageur » ; parfois, dans ce cas, ce sont des familles entières qui disparaissent.

 

Ce phénomène est appelé là-bas « évaporation », jôhatsu 蒸発, un mot qui renverrait, selon la légende, au comportement de ces Japonais, ces « évaporés », qui se rendraient alors dans les stations thermales, onsen, pour y prendre un ultime bain chaud purificateur, avant de disparaître… parfois radicalement : un tiers d’entre eux se suicideraient, et généralement dans les deux ou trois jours suivant leur disparition. Mais d’autres, donc, et a priori une majorité, sans forcément s’embarrasser de ce genre de symboles (sans forcément quitter la ville non plus : les évaporés tokyoïtes restent le plus souvent à Tôkyô, ils se noient dans la mégalopole, qui favorise leur oubli), d’autres, donc, « refont leur vie ». Mais halte aux fantasmes souvent associés à cette expression, à Hollywood ou ailleurs : leur sort n’a rien d’idéal… Dans la très grande majorité des cas (les exceptions sont bien rares, et de toute façon jamais mirobolantes), les évaporés se retrouvent à la rue ou dans ces quartiers tel San.ya, à Tôkyô, ou Kamagasaki, à Ôsaka, qui ne figurent même pas sur les cartes – ce sont les marchés des travailleurs journaliers, où personne d’autre ne se rend, sinon les yakuzas. C’est une vie de misère, très rude – absolument rien d’un rêve.

 

Pourquoi font-ils une chose pareille ? Les explications varient selon le cas ; il y a des causes économiques, des causes sociales, bien sûr non exclusives… Liées le cas échéant à l'idée de perdre la face. L’endettement, et l’impossibilité d’y faire face, sont des raisons très fréquentes, et c’était tout particulièrement le cas lors du pic des années 1990, en pleine crise – or le petit crédit à la consommation, au Japon, est largement dans les mains de la pègre, qui peut se montrer « intimidante »… Mais l’aliénation due au travail peut produire des effets similaires – ou un mariage désastreux, etc. Dans le cas des femmes évaporées (très minoritaires), cette dernière cause est fréquente – mais aussi les violences conjugales.

 

On peut a priori s’étonner que, dans un pays ultra-moderne, ultra-technologique et ultra-connecté, et saturé de caméras de vidéosurveillance, etc., tel que le Japon, il soit simplement possible de disparaître de la sorte, et d’autant plus en masse. Mais il y a des explications à cela : la honte associée à l’évaporation (alors même que, pour l’évaporé lui-même, le geste peut avoir quelque chose d’une ultime protestation de son honneur et de son sens des responsabilités ; ici les conceptions japonaises et occidentales demeurent sans doute mutuellement hermétiques), le fait aussi que l'administration japonaise ne centralise pas ses données, et enfin l’inaction de la police. Celle-ci n’enquête pas en l’absence de suspicion de crime ; par ailleurs, quand elle enquête malgré tout, et qu’elle met la main sur l’évaporé, dès l’instant qu’il est majeur et que son geste est volontaire, elle le laisse en paix s'il ne veut pas revenir : on a le droit de disparaître. Cela pose bien sûr des problèmes, notamment en matière de successions ou de situation matrimoniale, mais certaines législations visent à y remédier.

 

La police ne faisant rien, les familles, du moins celles qui entendent retrouver le disparu (le tabou fait que certaines ne veulent plus en entendre parler), n’ont d’autre choix que de se tourner vers les détectives privés, qui ont mis en place un véritable business autour des évaporés – et leurs tarifs sont très élevés. Certains cependant offrent leurs services à titre bénévole, dans un contexte associatif – généralement parce qu’ils ont eux-mêmes été confrontés à des cas d’évaporation, et notamment dans leur famille (ce qui a de quoi susciter des vocations).

 

Certains évaporés sont retrouvés, oui. Ils n’ont pas pour autant l’envie de renouer des liens avec ceux qu’ils ont abandonné parfois plusieurs décennies auparavant… Il y en a qui le font – mais c’est rare, et une expérience souvent douloureuse, pour tout le monde.

 

Avec 86 000 cas par an en moyenne, le phénomène de l’évaporation n’a rien d’anecdotique. Il n’a pourtant été qu’assez peu traité – notamment par les autorités japonaises, ou, à vrai dire, par les sociologues. Certaines œuvres moins « scientifiques » ont pu mettre ce thème en scène, comme par exemple le film d’Imamura Shôhei L’Évaporation de l’homme, en 1967 (tout de même), dont je vais probablement vous parler un de ces jours. Mais, oui, le tabou demeure, ce qui renforce l’intérêt de ce livre français qu’est Les Évaporés du Japon (qui a d’ailleurs été traduit en anglais, ce qui n’arrive pas forcément tous les jours pour un ouvrage de ce type), résultant d’une longue enquête journalistique, menée sur plusieurs années par la reporter Léna Mauger et le photographe Stéphane Remael. Partis au Japon, à l’origine, pour un reportage sur un tout autre sujet, ils ont été confrontés au phénomène jôhatsu et se sont mis à enquêter ; il en est résulté d’abord un premier « récit » pour la revue XXI, en 2009, puis ce livre en 2014.

 

Il contient des témoignages précieux – et même inédits, car les deux auteurs font intervenir aussi bien les familles des disparus… que certains disparus eux-mêmes, qu’ils ont pu retrouver, interviewer, photographier ; il n’y a sans doute pas beaucoup de précédents. Le travail d’enquête illustre aussi bien la variété des cas (par exemple en introduisant le propos avec un évaporé qui s’est fait « déménageur » pour aider d’autres personnes en souffrance à s’évaporer – parce qu’il sait à quoi elles sont confrontées et désire les secourir) que ce qui les unit malgré tout (la pauvreté, les logements insalubres, le travail journalier mal payé et dangereux – exemple ultime avec les travaux de déblaiement à Fukushima ! –, les pressions de la pègre, etc.), et contient nombre de récits poignants (certains évaporés racontent leur histoire dans des chapitres dédiés, à la première personne – procédé un peu « littéraire » dont j’avoue qu’il me laisse un peu sceptique). On indique toujours ou presque depuis combien de temps l’évaporation a eu lieu ; dans maints cas, cela se chiffre en décennies. Les parcours sont rudes, les réponses diverses ; la plupart ont tiré un trait sur leur précédente vie – certains, après tout ce temps, se sentent cependant prêts à revoir ceux qui furent les leurs, mais ils sont assez peu nombreux, et cela n'engage à rien pour l'avenir.

 

Et les familles, justement ? Là aussi, divers tableaux, souvent poignants, parfois édifiants : ceux qui souffrent de l’évaporation d’un proche, et sans doute le tabou joue-t-il en la matière, tendent à s’égarer, à refuser le fait, à refuser d’en rechercher les raisons. Ainsi de cette famille qui en est convaincue : leur fils a été enlevé par la Corée du Nord – une association la confirme dans cette interprétation des choses, qui dénonce des dizaines, des centaines de milliers d’enlèvements par le régime de Pyongyang (il y en a bel et bien eu quelques cas par le passé, mais qui se chiffrent au plus en dizaines d'individus : ici, on est clairement dans le domaine du fantasme).

 

Il y a aussi les détectives – comment ils enquêtent, quel rapport ils entretiennent avec ces affaires, avec les familles, avec les évaporés… surtout quand ils ont eux-mêmes souffert de cas d’évaporation parmi leurs proches.

 

Mais il y a aussi, derrière, le Japon global, en lui-même, en tant que société. Car quelques aperçus nous en sont livrés, qui dépassent les seuls cas d’évaporation, mais peuvent, directement ou indirectement, contribuer à les expliquer – ainsi de ce « camp de l’enfer » où les salarymen « déficients » se voient « rééduqués » à la Full Metal Jacket, mais avec un R. Lee Ermey (RIP) relevant davantage du gourou d’une secte confite dans l’adoration des divinités Travail, Performance, Argent et Sacrifice. Ce qui est proprement terrifiant.

 

Pourtant, j’avouerais que le récit, ici, m’a parfois fait le sentiment de s’égarer un peu – et notamment dans certains clichés ? Nécessités du reportage peut-être, il a parfois recours, avec plus ou moins de pertinence, aux figures et références universelles d’un Japon idéal – que ce soit celui des samouraïs ou de Murakami Haruki.

 

Ces bémols s’imposent, mais le récit journalistique demeure d’une qualité plus qu’appréciable, témoignant d’une longue et difficile enquête, menée avec sérieux et implication. Mais à la plume de Léna Mauger répondent les photographies de Stéphane Remael – et, en matière d’implication, son prologue évoquant des pulsions suicidaires, car le lien est d’emblée établi entre le suicide et l’évaporation, ce prologue donc noue d’emblée les tripes.

 

Mais parlons donc de son travail de photographe – qui est beau et impressionnant. Bien sûr, là aussi, le caractère précieux des témoignages doit être souligné – car certains évaporés (pas tous, loin de là) ont accepté d’être photographiés, ce qui n’avait rien de gagné et a probablement quelque chose d’inédit là encore. Mais les familles, les détectives, etc., passent également sous l’objectif de Stéphane Remael – et, aussi importants, les lieux où errent les évaporés. Un très beau travail, dont vous pouvez avoir quelques aperçus ici.

 

Un ouvrage assez unique, au final – intéressant, riche, poignant parfois, beau aussi, déprimant régulièrement. Un reportage fascinant sur un phénomène qui ne l’est pas moins, et qui appellerait bien davantage d’études.

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (12)

Publié le par Nébal

CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (12)

Douzième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la première séance , et la séance précédente ici.

 

Les inspirations essentielles se trouvent dans la campagne Stone Cold Dead et le scénario Coffin Rock, retravaillés de manière plus personnelle.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez également l’enregistrement de la séance dans la vidéo ci-dessous.

I : RIEN N’ENTRAVERA LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

 

[I-1 : Danny, Warren, Beatrice, Nicholas : Josh Newcombe] Danny et Warren ont gagné le refuge d’un toit, à proximité des bureaux du Crimson Post, le journal de Josh Newcombe, qui sont entourés par des zombies perplexes – qui savent qu’il y a de la « viande » à l’intérieur, mais ne sont pourtant pas en mesure de s’en repaître : pour une raison inconnue, les morts-vivants ne peuvent pas s’en prendre au journaliste. Beatrice et Nicholas, de leur côté, ont préféré rester en dehors du périmètre de la ville de Crimson Bay, et surveillent la situation depuis les collines boisées environnantes. Danny s’assure à la cheminée avec une corde, et saute sur un bâtiment à proximité, en face de l’imprimerie ; il se rattrape à une fenêtre un étage en dessous – et a le temps de voir que des zombies rôdent dans le bâtiment ; mais il se reprend vite, et grimpe aussitôt sur le toit, avec une grande aisance ; il accroche sa corde à une autre cheminée, ce qui permet à Warren de traverser pour le rejoindre sur le nouveau bâtiment.

 

[I-2 : Danny, Warren : Josh Newcombe ; Russell Drent] Ils se trouvent maintenant en face de la porte arrière des bureaux du Crimson Post – une porte plus large que les autres, car destinée à accueillir les livraisons de papier pour l’imprimerie. Cette porte est ouverte en grand, aussi Danny et Warren peuvent-ils constater que des zombies errent à l’intérieur du bâtiment. Danny ne voit pas Josh Newcombe, mais le hèle à tout hasard : « Oui ? Mais c’est Mr Cody ! Oh, et en compagnie de ce bon Mr Huntington ? » Danny explique que le savant fou est venu chercher son journal… Newcombe va de ce pas lui chercher ça – il avait parcouru toute la ville à sa recherche, mais sans succès… Il retourne à l’intérieur de l’imprimerie, sans que les morts-vivants autour de lui ne réagissent de quelque manière que ce soit, et en ressort bientôt avec deux éditions spéciales – oui, deux ! C’est qu’il se passe pas mal de choses en ce moment… Mais Danny aimerait aussi s’entretenir avec lui – même si le journaliste a du travail, une autre édition spéciale en vue… Newcombe est récalcitrant, mais Danny le convainc du moins de monter à l’étage du bâtiment où Warren et lui se sont réfugiés – suivi par quelques zombies, le journaliste peut leur tendre les deux éditions spéciales ; mais Warren n’a de toute façon aucune envie de les lire, et Danny n’en est pas capable… Ce dernier prend cependant le temps d’échanger quelques mots avec Newcombe – qui semble révérer le shérif Russell Drent, et ne pas douter le moins du monde que cet homme à poigne et béni du Seigneur saura rétablir l’ordre dans Crimson Bay ; qu’importe les dénégations de Danny, qui soutient que le shérif ne compte rien faire pour sauver les gens dans la blanchisserie... De toute façon, Newcombe publiera sous peu une édition spéciale consacrée à une interview du shérif, qui démontrera sans l’ombre d’un doute que Drent est un homme bon, mieux, admirable ! Bien sûr, il ne révélera rien du contenu de cette interview avant parution. Quant au fait que les morts-vivants ne s’en prennent pas à lui, il suppose que cela tient à la protection divine : « Il n’y a pas d’autre explication rationnelle. » Le programme du shérif portant sur la Nouvelle Alliance va dans ce sens : il a été mis à l’épreuve, et a démontré sa valeur. « Ses stigmates sont impressionnants, n’est-ce pas ? » Danny souscrit un abonnement, et Josh Newcombe l’assure qu’il fera de son mieux pour lui livrer ses éditions spéciales ; d’ici-là, il retourne à son travail : « Quelle activité, mazette, quelle activité ! »

 

[I-3 : Danny, Warren : Beatrice, Nicholas] Danny et Warren ne s’attardent pas. Le savant fou utilise la corde pour traverser à nouveau vers l’autre toit, tandis que le bagarreur, désireux de conserver sa corde, reproduit ensuite la même manœuvre de saut – mais avec davantage de difficultés : il ne parvient pas à s’agripper et s’étale par terre ! Le choc est douloureux, mais le courage éthylique de Danny lui permet de reprendre sur lui et d’escalader la façade pour retourner à la sécurité du toit. Il leur faut maintenant rejoindre les autres au-delà des limites de la ville ; Warren use d’un des feux d’artifice qui lui restaient pour attirer les zombies dans une autre direction. Cela leur permet de regagner le niveau de la rue, où les morts-vivants sont plus clairsemés – il en reste, cependant, qui les repèrent… et ils sont bientôt assez nombreux, qui les suivent tandis qu’ils fuient en courant – en direction du cimetière, au nord-est de la ville : Danny ne veut pas attirer les zombies dans la direction de Beatrice et Nicholas, qui n’interviennent pas, et fait de grands gestes pour qu’ils le suivent lui plutôt que Warren, lequel peut ainsi rejoindre leurs camarades. Ils entreprennent de remonter discrètement vers le nord. Les zombies sont tenaces derrière Danny, ils ne connaissent pas la fatigue, mais leur lenteur est telle qu’ils sont enfin contraints de lâcher l’affaire, pour la simple raison qu’ils ne voient plus leur proie. Les PJ se retrouvent dans les bois, un peu avant le cimetière.

 

[I-4 : Nicholas, Beatrice : Josh Newcombe] Ils sont maintenant dans une relative sécurité – et jugent qu’il est temps de lire les éditions spéciales de Josh Newcombe ; Nicholas lit la première, et tend la seconde à Beatrice

CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (12)

Un Régime Alimentaire Répugnant !

 

De notre envoyé spécial, Josh Newcombe

 

Parmi les nombreux signes de ce que le Jour du Jugement est imminent, l’honnête homme attentif aux errements de ses contemporains ne manquera pas de relever combien la notion même d’alimentation a été pervertie.

 

Songez à ces pauvres gens, qui espèrent encore survivre à l’Apocalypse en s’entassant dans quelque entreprise asiate aux motivations aussi douteuses que ses financements ! Or les mœurs culinaires étranges de ces Orientaux Suspects menacent de déteindre sur ces moutons égarés…

 

Ainsi qu’il a été maintes fois rapporté par tant d’observateurs au-dessus de tout soupçon, de fait, les Jaunes, en période de crise, n’hésitent guère à recourir à la consommation de chair humaine – le cannibalisme est pour ainsi dire une institution à la cour du Mikado, et les mousmés si lubriques ne sont pas les dernières à se repaître de la chair de leurs semblables. Les chiens, les chats… Tant de mets déjà horribles, dont ils se régalent quand tout est prospère ! Qui s’étonnera donc de ce qu’ils s’abaissent à consommer le Réceptacle de l’Âme Immortelle de l’Homme quand les temps deviennent difficiles…

 

Un de nos informateurs, dont nous tairons le nom afin d’assurer sa protection, a ainsi surpris dans l’Usine Honteuse un Colloque Secret entre l’Infâme Tchouang Tchi Tchu et le Terrible Kung Keng Tzu Mi, Maîtres Secrets des Triades de Crimson Bay, et héritiers des Vils Secrets de Tchambahllha et d’Agghartha. Ces deux Criminels comptaient persuader, par de suaves paroles, les innocents bons Chrétiens captifs de cette Blanchisserie de l’Enfer, de se nourrir des cadavres de leurs regrettés parents. Quelle insolence ! Quelle vilenie ! La « Force Majeure », disent-ils ? Plutôt la Perversion inhérente à ces Êtres Maudits au teint de Prune !

 

Car ils ne comptent certes pas s’en tenir là – leurs rituels shintoïstes et tayhoïstes impies suivront, qui métamorphoseront leurs pauvres victimes en ces Êtres Hirsutes et Sauvages que les Peaux-Rouges, guère moins Sauvages il est vrai, appellent les Gwendigüs !

 

Cela ne doit pas être ! Les habitants de Crimson Bay doivent résister à cette Tentation Funeste et Orientalement Démoniaque !

 

Aussi suggérons-nous à Nos Aimables Lecteurs d’apaiser leur faim au travers d’un régime alimentaire plus sensé et respectueux de l’intégrité physique de chacun. En pareille situation, il apparaît clair que la consommation de légumes verts et de fruits frais s’impose comme l’unique garantie d’une santé rayonnante.

 

Nous attirons tout spécialement l’attention de Nos Aimables Lecteurs sur les vertus des Brocolis – un vrai mets citoyen, nutritif et pas moins délicieux.

 

Résistez à l’emprise alimentaire étrangère ! Mangez américain, et non des Américains !

 

De notre envoyé spécial, Josh Newcombe

 

 

[I-5 : Beatrice] De son côté, Beatrice lit la seconde édition spéciale…

CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (12)

Ceux qui Rient dans les Ténèbres

 

De notre envoyé spécial, Josh Newcombe

 

Nos Aimables Lecteurs ne seront pas surpris d’apprendre qu’en ces temps difficiles, il se trouve des Êtres Immondes pour se réjouir de la misère des Bons Chrétiens…

 

Ainsi, bien sûr, de cet infâme « Homme du Cimetière », dont il nous est arrivé de parler dans nos colonnes (éditions spéciales du 3 janvier, du 25 février, du 5 mai, du 3 août, du 15 septembre, du 29 décembre 1879, et du 5 janvier, du 3 février, du 4 mars, du 23 avril, du 4 mai, du 6 mai, du 7 mai, du 24 mai, du 30 juillet, du 14 août, du 21 août et du 13 septembre 1880). Il ne pouvait rester en paix tandis que le Chaos déferlait sur Crimson Bay… Le Mort qui Marche, et comment pourrait-il ne pas être lié à la soudaine réapparition de tant de Nos Chers Disparus dans nos bonnes rues de Crimson Bay, le Mort qui Marche, disais-je, fait à nouveau des siennes, et menace de par sa simple présence l’intégrité de Nos Aimables Lecteurs. Nous ne saurions trop leur conseiller, dès lors, d’éviter de se promener dans les abords du cimetière – au charme bucolique certes fort appréciable, mais la sécurité passe avant tout.

 

Ceci d’autant plus que l’Homme du Cimetière, selon nos sources, aurait ouvertement pactisé avec les Démons des Peaux-Rouges ! Qui s’en étonnera, là encore ? Certainement pas quiconque a, dans ses cauchemars les plus moites, aperçu ne serait-ce qu’un bref instant le Hideux Faciès de ce Shamane Cruel, qui Rit dans les Ténèbres…

 

Prenez donc vos précautions, aimables lecteurs. En cette triste époque, les collines boisées qui environnent Crimson Bay ne sont hélas guère propices aux pique-niques en famille…

 

De notre envoyé spécial, Josh Newcombe

 

[I-6 : Warren, Danny, Beatrice : Josh Newcombe] La bigoterie haineuse de Josh Newcombe met les PJ quelque peu mal à l’aise… Warren le méprise depuis un bon bout de temps, le personnage l’a extrêmement déçu. Mais peut-être y a-t-il pourtant, disséminées dans ces élucubrations bornées et mensongères, des choses éventuellement utiles ? Il divague beaucoup, mais semble pourtant savoir certaines choses – peut-être a-t-il déjà vécu ce genre d'événements ? Danny se demande même s’il n’en serait pas le responsable… Sans aller jusque-là, Beatrice fait part de ce que l’accointance du journaliste avec le shérif Russell Drent ne lui inspire vraiment pas confiance. En même temps, Danny relève qu’ils sont tout près du cimetière, et suppose qu’il pourrait être utile d’y jeter un œil… La huckster l’approuve : elle serait curieuse de rencontrer ce Mort qui Marche !

 

II : REPOSE EN GUERRE

 

[II-1 : Beatrice : Mortimer Stelias, Gamblin’ Joe Wallace] Effectivement, le cimetière est tout proche. Ils y avaient jeté un œil de loin en se rendant aux bureaux du Crimson Post : pas de mouvement, mais des signes de passage. La plupart des croix sont en bois, mais deux gros caveaux en pierre se situent aux extrémités ouest et est du cimetière ; celui situé à l’ouest est une sorte de tombe commune, mais l’autre semble au plus familial, éventuellement individuel. Les tombes ont toutes été retournées – ou, plus exactement, elles sont ouvertes, car des morts s’en sont extraits… Le muret entourant le cimetière a souffert çà et là, et la grille de l’entrée a été défoncée. Les PJ s’avancent en direction du caveau à l’est du cimetière ; il y a une grille à l’entrée, à taille humaine, qui est ouverte – et permet d’apercevoir un cercueil ouvert également. Le nom du défunt se lit aisément : Mortimer Stelias, l’ancien propriétaire foncier de la région, celui qui a fait venir Gamblin’ Joe Wallace et a donné de ses terres à la communauté des anciens esclaves. Beatrice, qui n’en est plus à ça près, toque à la grille en disant : « Y a quelqu’un ? » Pas de réponse venant de l’intérieur – mais, à la lisière est du cimetière, on entend des bruits dans les fourrés…

 

[II-2 : Warren, Beatrice : Jon Brims ; Mortimer Stelias, Russell Drent] … et bientôt la voix de Jon Brims, le huckster reconverti en croque-morts – dont ils savaient qu’il était un ami de Stelias. Il sort des buissons, et salue les PJ, Warren notamment, qui ont mis le temps à venir… Mais il n’a pas de reproches à leur faire – lui qui a fui sans attendre ; il s’est montré… faible. Il aurait peut-être pu faire quelque chose, mais n’a pas voulu s’impliquer… Il ne « joue plus aux cartes » depuis qu’il s’est installé à Crimson Bay, mais... Eux, par contre, l’ont cherché, ils se sont inquiétés pour lui – et, chez lui, ils ont mis la main sur son journal et son exemplaire du Livre des Jeux de Hoyle. Warren lui rend aussitôt son journal, et Beatrice le livre. Il aurait pu partir avec… Peut-être les a-t-il laissés pour qu’on les trouve, sans bien en être conscient ? Ils échangent sur leurs expériences de ces derniers jours, et font le point sur la situation. Puis Brims confesse ne pas se trouver là par hasard ; non, il ne connaît pas le nom du démon qui loge dans le corps de Russell Drent… Mais il connaît... quelqu’un... qui en sait davantage, et mieux vaut qu’il leur parle directement. Beatrice sourit : « Mr Stelias est ici ? » Tout à fait – mais mieux valait l’introduire, pour refréner les ardeurs des accros de la gâchette…

 

[II-3 : Danny, Nicholas, Beatrice, Warren : Jon Brims, Mortimer Stelias ; Shane Aterton, Glenn Cabott] En effet, là où était apparu Jon Brims, les PJ distinguent maintenant la silhouette immédiatement reconnaissable du Déterré qu’ils avaient croisé aux environs de la résidence de Shane Aterton, et qui avait… « aspiré » l’âme de Glenn Cabott ? Instinctivement, Danny recule tandis que le nouveau venu les dévisage lentement, sans un mot ; Nicholas, lui, dégaine aussitôt ses armes et les pointe sur le DéterréBeatrice et Warren se positionnent aussitôt de façon à empêcher le faux prêtre de commettre une bêtise ! Brims fait les présentations ; il sait bien que l’apparence de son ami a de quoi faire peur, mais il les en prie : s’ils lui ont jamais accordé confiance, Warren notamment, qu’ils le croient : Stelias est de leur camp, « c’est un "gentil" dans toute cette affaire ». Danny approche – mais Nicholas n’y croit pas. Stelias s’avance vers le pistolero, très nerveux, et qui refuse d’écouter les injonctions du bagarreur, qui lui dit de déposer ses armes. « Il a quelques préjugés... » Le Déterré trouve ça bien compréhensible ; mais il s’adresse à Nicholas, qui ressasse la scène où Stelias a aspiré l’âme de Cabott : « Je n’ai pas choisi ma condition. Je n’ai pas choisi de revenir. On m’a fait revenir – pour me torturer. Voyez-vous… Je me targuais d’être un homme bon. Il faut croire que je n’étais pas le seul à avoir cette impression. On m’a fait revenir pour me dégrader. Par chance, cela ne s’est pas produit pour l’heure. » Brims prend son relais : un Manitou l’a fait revenir, oui, mais il est parvenu à le subjuguer ; Stelias est honnête, respectable : « Je ne prétendrais pas qu’il est inoffensif, car c’est probablement l’homme le plus dangereux que j’ai jamais connu ; mais il ne vous veut pas de mal. »

 

[II-4 : Nicholas, Beatrice : Mortimer Stelias ; Russell Drent, Mr Chow, Laughs At Darkness, Rafaela Venegas de la Tore, Fedor, Josh Newcombe] Nicholas ne comprend rien à ces histoires de « Manitous » ; c’est que la religion qu’il professe (ou feint de professer ?) ne les connaît pas – ou pas sous ce nom. Stelias explique que les Indiens désignent ainsi des esprits maléfiques qui se nourrissent de la peur : « Ils ont voulu faire de moi leur instrument, manière cruelle de narguer l’homme bon que j’étais, ou que je croyais être. » Beatrice lui demande si, dans ce cas, c’est un Manitou qui possède Drent – et c’est bien le cas ; en fait, c’est probablement celui qui commande, entre autres, le Manitou qui habite la carcasse du Déterré – oui, ils ont une hiérarchie. Il faut donc remonter jusqu’à lui. Peut-on le tuer ? « Vous ? J’en doute. Il est assez puissant. Cela implique de faire appel à des moyens surnaturels. » La huckster poursuit : Mr. Chow a avancé qu’il pourrait le vaincre – à la condition de connaître le nom du démon, ou plutôt du ManitouStelias connaît ce nom – mais n’a aucune confiance en le maître caché de Chinatown : mieux vaut chercher d’autres alliés. Auprès des Indiens, avance Beatrice ? Oui, c’est la meilleure chose à faire : « Il faut trouver Laughs At Darkness. Il a cherché à vous contacter. » Les visions de Rafie… « Oui. Lui non plus n’inspire pas confiance à vue d’œil. Pourtant… » Mais, avant que quiconque ne lui pose la question, non, Stelias ne peut pas s’en prendre lui-même à ce Manitou : « J’ai subjugué mon propre Manitou, mais il faut tout de même que je me tienne à distance, le risque est trop grand qu'il se réveille à cette proximité – et, croyez-moi, ce ne serait pas un risque seulement pour moi. C’est bien pour cela que je n’ai pas pu aller en ville lors des derniers événements. » Laughs At Darkness connaît le nom du Manitou – le Déterré préfère que ce soit lui qui le donne aux PJ – comme une garantie. Et concernant les morts-vivants ? Drent avançait que le responsable appartenait à la communauté des anciens esclaves… C’est pour partie vrai – mais c’est bien le Manitou qui est derrière tout ça, manipulant des pions qui croient se combattre quand en fait ils servent la même cause ; Drent, Fedor, Mr Chow, et quelques autres, qui n’ont absolument pas conscience de leur rôle dans cette affaire, comme Newcombe, bien sûr. Un bonhomme fanatique et bourré de préjugés… Mais le vrai problème est ailleurs : dans ses articles ! Généralement, on ne les prend pas au sérieux, et à bon droit ; cependant, ils ont la plupart un petit fond de vérité au milieu des bêtises, et quand ces « informations » semblent être confirmées, cela accroît la peur, et éventuellement son crédit, aussi l’article suivant fera-t-il encore plus peur et de moins en moins rire, etc. « Il croit sincèrement travailler pour Dieu, mais ça n’est certainement pas le cas. »

 

[II-5 : Nicholas : Mortimer Stelias ; Glenn Cabott] Nicholas reste nerveux – malgré l’attitude de ses camarades, il garde ses armes braquées sur le Déterré. Mais il est en même temps porté à interpréter les propos de Stelias selon une grille chrétienne – l’exorcisme, impliquant la connaissance du nom du démon, etc. Mais ses connaissances en la matière sont en fait très floues… Nicholas s’étonne aussi des raisons qui avaient amené Stelias en ville, au moment de la mort de Glenn Cabott : il était venu pour eux – pour juger de leurs capacités. Ils lui ont fait peur, d’ailleurs, avec leurs actions irréfléchies : « C’est ironique, n’est-ce pas ? » Même chose quand ils ont fait brûler l’église…

 

[II-6 : Beatrice, Nicholas : Mortimer Stelias ; Russell Drent, Rafaela Venegas de la Tore, Fedor] Mais Beatrice fait la remarque qu’ils manquent de temps – et d’options vraiment sûres. Elle se demande si Crimson Bay débarrassée des morts-vivants ne serait pas dans une situation encore pire, sous le contrôle de Russell Drent ou du Manitou qui habite son corps… Cependant, il y a des problèmes particulièrement pressants – et notamment ces « morts subites » qui frappent les habitants de Crimson Bay, y compris ceux qui se sont réfugiés à la blanchisserie. Ne peuvent-ils rien faire ? Si… « La cause est assez évidente, en fait : l’eau, bien sûr… » Ce n’est qu’alors que Nicholas se rappelle des pattes de poulets trouvées près des puits – qui ont bien été contaminés. Si les habitants de Crimson Bay cessent de boire cette eau (mais il faut alors trouver de quoi la remplacer), les « morts subites » cesseront. Purifier les puits, avec un élu, serait sans doute la chose à faire, à terme. Il faut communiquer cette information aux gens dans la blanchisserie – et notamment à Rafaela. Mais qu'en est-il, alors, du maître des zombies ? Pour Stelias, raisonner Fedor, au point où ils en sont, n'est hélas plus envisageable ; il le connaissait bien, le prêtre vaudou avait remisé de côté sa magie, et souhaité vivre en paix, avec un sincère désir de venir en aide aux siens – mais l’expédition à la communauté des anciens esclaves a ranimé la flamme, maintenant inextinguible. « Il me fait penser à moi, d’une certaine manière – à moi… ou plutôt à ce que je pourrais devenir si je perdais le contrôle. » Les PJ remercient Stelias pour ses précieuses informations – ils ont beaucoup de choses à faire.

III : UNE DERNIÈRE VIRÉE EN VILLE

 

[III-1 : Beatrice, Danny] Et, d’abord, il faut prévenir les réfugiés de la blanchisserie de ce que c’est l’eau qui provoque les « morts subites ». Les PJ contournent Crimson Bay, prenant soin de rester dans les collines boisées où les morts-vivants ne sont pas trop nombreux. L’idée est de laisser Beatrice seule gagner la blanchisserie en usant de son Sort de Téléportation ; Danny restera au cas où en soutien, non loin – la huckster prenant soin d’augmenter la Discrétion du bagarreur durant l’approche de la ville par le nord. La méthode, qui commence à être éprouvée, fonctionne très bien, et Beatrice peut ainsi se téléporter sur le toit de la boutique de la blanchisserie, où une trappe permet de pénétrer dans l’usine elle-même. Les gardes sont surpris de ne voir que Beatrice, mais ne font pas de remarque, et la laissent entrer.

 

[III-2 : Beatrice : Rafaela Venegas de la Tore ; Nicholas, Mr Chow, Josh Newcombe, Jon Brims] La première chose que fait Beatrice une fois à l’intérieur est de chercher où se trouve Rafie. L’élue a les traits marqués – cela fait plusieurs jours qu’elle se consacre presque en permanence au rituel de Sanctification de la blanchisserie. Les gardes aussi sont exténués – ils ne parviennent pas à tenir le rythme des « morts subites », même s’ils décapitent systématiquement ceux qui viennent à mourir. La population réfugiée est dans un état désespéré – mais c’est l’apathie qui domine, ou le fatalisme. Beatrice explique à son amie ce qui s’est produit depuis qu’ils ont quitté la blanchisserie – notamment le problème de l’eau ; en fait, Nicholas avait indiqué à Rafie les pattes de poulets à proximité des puits, et elle s’en veut terriblement de ne plus y avoir repensé depuis leur retour des sources, pendant la tempête ; elle culpabilise, à vrai dire… Ce n’est pas le moment : il faut trouver d’autres sources d’approvisionnement en eau – et plus tard, éventuellement, trouver comment purifier les puits. Rafie va en parler avec Mr Chow – qui n’est pas né de la dernière pluie, et ne manquera pas de demander à l’élue d’où vient cette soudaine illumination… La huckster préférerait ne pas mentionner le nom de Mortimer Stelias ; Rafie n’aura qu’à évoquer le bref retour de Beatrice – et s’il veut en savoir davantage, qu’elle dise que l’information vient de Josh Newcombe ! L’élue est sceptique : Chow ne croira jamais un truc pareil… Jon Brims, alors ? il a permis de recouper les informations ! Mais le bon sens devrait suffire à convaincre le maître de Chinatown. Beatrice ne s’attarde pas, et rejoint les autres en usant de sa Téléportation.

 

[III-3 : Beatrice, Danny : Gamblin’ Joe Wallace] Les PJ se retrouvent dans les collines au nord. Ils avaient évoqué l’idée de se rendre à l’usine de munitions de Gamblin’ Joe Wallace, plus loin au nord, au-delà des sources contaminées ; faire des provisions, avec tous ces zombies, pourrait être utile ! Cependant, les morts-vivants, en masse, environnent tout le grand bâtiment – ils sont bien trop nombreux, et l’usine à la fois trop massive et trop isolée par ailleurs, pour mettre en place un quelconque plan de diversion, ou user à nouveau de la Téléportation de Beatrice (qui consomme beaucoup de Points de Pouvoir, à force !) ; d’autant plus qu’ils ne peuvent pas identifier quelque accès que ce soit … Danny insiste, il cherche à envisager d’autres options, mais il est bien obligé d’admettre enfin qu’approcher davantage de l’usine de munitions serait suicidaire. Le plan est abandonné, et les PJ prennent la direction du point de rendez-vous que leur avait donné Jeff Liston – une petite cabane de pêcheur, sur un cap au nord-ouest de la ville ; ils s’y rendent à travers les collines et les bois, les zombies ne représentent pas une menace ici.

 

IV : COPAIN DES BOIS

 

[IV-1 : Nicholas, Beatrice : Jeff Liston] Identifier le point de rendez-vous n’est pas un problème, même pour quelqu’un qui ne connaît pas la région. La mer est toujours aussi démontée, mais ce petit cap demeure sûr. La cabane est une misérable bicoque qui prend l’eau, mais il apparaît clairement qu’elle a maintes fois servi de refuge, même si pas récemment a priori. Jeff Liston n’est pas là, les PJ vont l’attendre à l’intérieur – et se reposer, ils en ont bien besoin. Nicholas monte la garde, cependant – il a l’impression qu’on les observe, depuis la lisière de la forêt… Rien de très précis, mais la sensation est tenace. Il en prévient les autres à l’intérieur. Ils vont y jeter un œil de plus près ; le faux prêtre relève bien des traces – de mocassins, sans doute. « On est suivi par ces putains de Peaux-Rouges ! » Beatrice lui rappelle qu’ils sont justement censés aller à la rencontre de « ces putains de Peaux-Rouges », et que l’idée n’est certainement pas de les flinguer… Ils suivent cependant ces traces très légères – et déterminent qu’il y avait au moins deux individus. Au bout d’un moment, il y a des traces de chevaux, non ferrés, toutes fraîches ; mais elles disparaissent bientôt, en traversant une rivière dans un endroit par ailleurs davantage boisé.

 

[IV-2 : Nicholas, Danny, Beatrice : Jeff Liston] Mais Nicholas entend alors du bruit, venant de derrière eux, cette fois ; il n’est pas très inquiet, pour une fois – il suppose qu’il s’agit de Jeff Liston, et c’est bien le cas. Le tenancier du Red Bear se révèle pour le trappeur qu’il a au fond toujours été, avec l’équipement adéquat – mais il est bardé de plusieurs fusils de chasse, de cordes, etc. « Vous avez un peu d’avance », leur dit-il. Ils veulent aller à la rencontre des Red Suns ? Entendu – mais ils vont d’abord se rendre à la cabane de chasse qu’il a bâtie dans un vallon encaissé de la forêt, à quelques kilomètres d’ici : là-bas, ils pourront parler en toute sécurité. Jeff Liston constate que Nicholas est très nerveux, et encore moins sociable que d’habitude… Une petite blague du trappeur sur la foi du faux prêtre suffit pour que ce dernier sorte à nouveau ses armes et le braque ! Les autres interviennent, un peu las, mais Liston, pas le moins du monde intimidé, fait la moue : « Ça s'rait bien d'pas réagir comme ça avec les Red Suns, parce que z'allez vous prendre toute la tribu sur la gueule… J’croyais qu’z’étiez partis chercher des alliés, pas d'nouveaux ennemis ! » Danny lui apporte son soutien, et la situation se décrispe un peu… Mais Beatrice suggère que Nicholas reste dans la planque de Liston le temps qu’ils aillent parlementer avec les Indiens…

 

[IV-3 : Nicholas, Beatrice : Jeff Liston] Après trois ou quatre heures de marche, à travers les collines et les forêts, un terrain beau mais chaotique (et qui laisse supposer des hivers rigoureux), les PJ atteignent une sorte de petit vallon encaissé, plus sombre, et c’est là que se trouve la cabane de chasse de Jeff Liston. Rien à voir avec la cabane de pêcheur : c’est un endroit certes pas énorme, mais où on peut vivre dans un certain confort et en sécurité. Fatigués, ils prennent tous le temps de se reposer avant de partir à la rencontre des Red Suns. Nicholas va se plier à la suggestion de Beatrice, même si elle essaye une dernière fois de le raisonner, en vain : il va rester ici le temps que les autres trouvent les Indiens – qu’il ne porte vraiment pas dans son cœur, et l’idée de s’allier avec eux lui déplaît foncièrement…. Les trouver, par ailleurs, ne sera pas forcément si évident – à supposer même qu’il y ait encore quelque chose à trouver ! Les Red Suns sont nomades, et la forêt n’est pas l’endroit le plus indiqué pour suivre leur trace ; mais le trappeur a une vague idée de là où ils pourraient se trouver – vers le nord-est, à une distance plus que raisonnable de Crimson Bay. Ça sera au moins un point de départ…

 

V : ORDALIE SOUS UN SOLEIL DE SANG

 

[V-1 : Nicholas, Danny : Jeff Liston] Guidés par Jeff Liston, les PJ, à l’exception donc de Nicholas, s’enfoncent à nouveau dans la forêt. Le trappeur est compétent dans sa partie, ses intuitions s’avèrent fondées. Danny a régulièrement la sensation d’être épié, et, si Liston n’en fait pas état, il comprend qu’il s’en rend compte lui aussi. Le bagarreur suppose en fait qu’il y a une sorte de « pacte » entre le trappeur et les Indiens : il ne les interpellera pas, il faudra qu’il trouve le campement par ses propres moyens.

 

[V-2 : Jeff Liston, Lone Hawk] Et c’est bien ce qui se produit après cinq ou six heures de marche : le campement occupe la quasi-totalité d’une clairière – et il y règne une certaine agitation. Les Red Suns ne font rien pour empêcher les PJ de pénétrer dans le village. Mais, au centre du campement, toute la tribu ou presque est rassemblée en un cercle, à proximité du tipi un peu plus vaste que les autres dont ils supposent qu’il est celui du chef de la tribu – Liston leur a dit qu’il s’appelait Lone Hawk. [Et pas Proud Horse, comme dans l’enregistrement ; j’avais égaré mes notes, pardon…] Le trappeur est un peu inquiet, mais suppose qu’il leur faut bien approcher. Au centre du cercle se trouve un poteau, auquel est attaché un vieil Indien, assez petit, le profil aquilin et buriné, le regard plein de morgue. Lone Hawk est visiblement très en colère à son encontre… Liston ne sait pas assez de la langue des Red Suns pour savoir quel est au juste le problème, mais l’animosité est palpable.

 

[V-3 : Danny, Beatrice : Jeff Liston, Lone Hawk, Laughs At Darkness ; Grey Bear] On n’a pas prêté attention aux PJ – aussi Jeff Liston, après un certain temps, ose enfin se signaler à l’attention du chef Lone Hawk, qui se retourne vers eux, et les regarde furibond, avec également quelque chose de dédaigneux. Il les dévisage tous, puis s’adresse à Liston – dans un anglais relativement limité mais suffisant pour échanger. Leur venue n’est pas très propice – les Blancs de Crimson Bay sont à l’origine de l’assaut des morts-vivants, qui n’a pas épargné les Red Suns ! Danny l’avait déjà compris : de l’autre côté du campement, il a repéré des charniers… Beatrice et lui expliquent avec diplomatie et déférence qu’ils sont également des victimes de cette invasion ; et, à Crimson Bay, ils essayent, avec une amie restée sur place, de protéger les innocents… Ils aimeraient venir en aide aux Red Suns également. Lone Hawk est au mieux sceptique… Mais il a un autre coupable en tête : le vieil homme attaché au poteau, avec sa « mauvaise magie » ! Il l’identifie comme étant Laughs At Darkness – un chamane qui avait été banni depuis longtemps de la tribu des Red SunsGrey Bear, son successeur, l’avait pourtant dit : le bannissement n’était pas suffisant ! Lone Hawk regrette que ce dernier soit mort… mais il avait raison : Laughs At Darkness doit mourir ! Une vision le lui a confirmé… Beatrice constate que les jeunes braves manifestent violemment leur haine du vieux chaman – mais les membres de la tribu plus âgés sont davantage indécis, voire un peu gênés, mis mal à l’aise même, par la scène qui se déroule sous leurs yeux… même s’ils n’osent pas contredire leur chef. Beatrice avance que les visions sont parfois trompeuses… Lone Hawk rugit : « C’était une vision accordée par l’esprit Tacheene ! Tacheene ne ment pas ! » La huckster, diplomate, tourne la chose autrement : « Tacheene ne ment pas – mais ce sont les interprétations qui sont parfois biaisées. » Lone Hawk est stupéfait qu’une femme ose le reprendre… Mais Danny l’appuie : ils ont les mêmes intérêts, les mêmes ennemis. Beatrice ajoute que, plus il y a de morts, plus l’armée des morts grandit… Lone Hawk, même en colère, est un homme raisonnable ; sans vraiment le dire, il admet qu’il y a du vrai dans les paroles des visiteurs…

 

[V-4 : Flying Shadow, Jeff Liston, Lone Hawk, Laughs At Darkness ; Grey Bear, Raven] Mais sort alors des rangs un jeune Indien, visiblement un chaman – du nom de Flying Shadow, ainsi que Jeff Liston l’apprend à ses compagnons, précisant qu’il est le successeur de Grey Bear ; il s’était fait discret jusqu’alors, mais voir Lone Hawk flancher, ne serait-ce qu’un tout petit peu, l’incite à prendre la parole – dans la langue des Red Suns, les PJ n’y comprennent rien, mais comprennent sans peine que le nouvel intervenant alimente la colère de Lone Hawk à l’encontre de Laughs At Darkness. Liston n’est pas en mesure de traduire ses propos, mais le jeune chaman semble évoquer « la guerre de Raven », et le trappeur n’a aucune idée de ce que cela signifie.

 

[V-5 : Danny, Beatrice : Jeff Liston, Laughs At Darkness, Lone Hawk, Flying Shadow] Danny demande à Jeff Liston si les Red Suns n’auraient pas une tradition qu’ils pourraient utiliser pour sauver la vie de Laughs At Darkness. Liston hésite – mais suppose qu’une sorte de duel judiciaire pourrait faire l’affaire, s'il n'emploie pas ce terme : il faudrait que Danny se porte champion pour Laughs At Darkness, contre un champion de Lone Hawk... ou de Flying Shadow. C’est vraiment ce qu’il veut ? Or la discussion entre le chef indien et son jeune chaman est de plus en plus vive – puis ce dernier tourne le dos à son chef dans un geste plein de mépris, dégaine son tomahawk et s’avance vers Laughs At Darkness, dont le regard reste fier. Danny intervient : « C’est le moment, pas le choix ! » Le bagarreur se place entre le jeune chaman et son vieux prédécesseur, et Liston fait part de son défi à un Lone Hawk furieux… contre Flying Shadow. Ça se joue à peu de choses, mais le chef, visiblement désireux de rétablir son autorité, accède à la demande de Danny, et ordonne à Flying Shadow de choisir un champion ; le chaman a de la sorte les mains liées… Il désigne un jeune brave de la tribu – une vraie montagne ! Danny engloutit du whisky pour se mettre en condition… Discrètement, Beatrice offre d’user de sa Magie pour lui donner un avantage, mais Danny refuse – le risque serait trop grand qu’on le détecte… Vaincre ce brave est de toute façon dans ses cordes ! Tout le monde fait cercle autour d’eux ; ils ont droit à leurs armes, tomahawk pour le brave, gourdin pour le bagarreur. Tous deux échangent plusieurs passes, sans parvenir à percer la défense de l’adversaire ; Danny succombe bientôt à la frénésie, sans que cela ne lui confère vraiment d’avantage – le brave le nargue, mais sans se montrer plus efficace, et il est bientôt contraint de reculer et de se montrer plus prudent, après avoir été un tantinet secoué par un coup inattendu ; cependant, une maladresse du bagarreur lui permet enfin de lui asséner un violent coup à la tête… et Danny s’écroule !

 

[V-6 : Beatrice, Danny : Flying Shadow, Lone Hawk] Mais Beatrice intervient : elle n’en est pas tout à fait sûre, mais elle pense que Flying Shadow a fait exactement ce qu’elle avait envisagé de faire – le chaman a aidé magiquement son champion ! Avec un aplomb singulier, alors même que le brave triomphant semble s’apprêter à achever Danny, la huckster dénonce la tricherie à Lone Hawk et aux anciens. Est-ce cela, ce qu’ils appellent de la « bonne magie » ? Or le chef avait lui-même quelques doutes concernant le caractère loyal du combat… Il intervient pour empêcher le brave d’achever Danny – et sa colère à l’encontre de l’arrogant Flying Shadow le rend réceptif à la plainte de Beatrice

 

VI : MAUVAIS SOUVENIRS

 

[VI-1 : Nicholas : Jeff Liston] Pendant ce temps, dans la cabane de Jeff Liston, Nicholas ne tient pas en place – il fait plusieurs rondes dans les environs, à l’affût d’Indiens qui le surveilleraient… La sensation devient bientôt une conviction : oui, il y a quelque chose dans les bois alentours. Mais pas des Indiens – quelque chose d’autre… De bien pire… Il retourne à l’intérieur de la cabane, et barricade la porte d’entrée, ainsi que la fenêtre à côté ; il se pose sur une chaise à côté de la cheminée, et dégaine ses armes fétiches, le Père et le Fils. Bientôt, il y a des bruits dehors… Des pas ? Non, plutôt... le vent, mais un vent très particulier – le souffle s’accroît, qui réveille de mauvais souvenirs ; et, dans l’interstice en dessous de la porte, un vent de sable rouge s’insinue dans la cabane…

 

À suivre…

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Le Roi des chats, de Stephen Vincent Benét

Publié le par Nébal

Le Roi des chats, de Stephen Vincent Benét

BENÉT (Stephen Vincent), Le Roi des chats, traduit de l’américain par Pierre Javel, préface de Thierry Gillybœuf, Bordeaux, L’Éveilleur, coll. L’Éveilleur étrange, 2017, 142 p.

Stephen Vincent Benét m’était complètement inconnu jusqu’à ce que je lise sa nouvelle « Le Roi des chats » dans la fameuse anthologie fantastique dirigée par Dashiell Hammett, Terreur dans la nuit, où il côtoyait Lovecraft, Ewers, etc. Pour autant, cette nouvelle n’avait absolument rien de terrifiant : c’était une satire sociale légère et enjouée.

 

Le petit recueil éponyme (et joliment illustré) concocté par L’Éveilleur nous offre l’occasion de relire ce texte, accompagné de cinq autres, dans lesquels l’auteur, poète admiré en son temps (et titulaire de deux prix Pulitzer, ce qui ne doit pas être très commun – même si le second était posthume), livre autant de variations sur l’imaginaire, fantastique, allégorique, science-fictif éventuellement (uchronie, post-apocalyptique…) ; l’humour est souvent de la partie, mais il s’y trouve bien d’autres choses, et parfois bien plus graves.

 

« Le Roi des chats », une relecture donc, relève plus ou moins d’une sorte de merveilleux burlesque, qui déboule dans les cancans de la bonne société américaine pour mieux la railler. Ici, ces dames se pâment pour un chef d’orchestre qui, voyez-vous ça, est doté d’une queue, avec laquelle il manie sa baguette ; sa dextérité est absolument hors-normes. Mais qu’en est-il donc de cette princesse siamoise qui affole les hormones de notre « héros », jeune homme pathétique et pas qu’un peu couillon, à vrai dire méprisable ? Vous vous en doutez très bien… Un texte léger et enjoué, oui. Une des nouvelles fantastiques les plus connues de l’auteur – mais, en ce qui me concerne, le meilleur est assurément à venir : « Le Roi des chats » est une nouvelle délicieuse, mais d’autres ici m’ont bien davantage parlé.

 

Le cas de la nouvelle suivante, « La Fuite en Égypte », est cependant particulier. Pareille nouvelle ne peut pas être lue hors contexte : nous y adoptons le point de vue d’un garde-frontière mesquin, qui voit défiler devant lui le « peuple maudit » banni du Vaterland. Amis d'enfance inclus. On y voit nécessairement le sort infligé aux Juifs par les nazis, et on ne s’étonne pas de cette chute qui n’en est pas une, « révélant » qu’un Joseph et les siens figurent parmi les rejetés... Et, à l’horizon, on entrevoit peut-être aussi Israël ? C’est secondaire, je suppose. Mais voilà : cette nouvelle date de 1939 – ce qui la rend sombrement prophétique, et en même temps… presque timorée, au regard du degré des exactions à venir des nazis ? Ce dont on ne saurait bien évidemment blâmer l’auteur, ce n’est pas du tout le propos ; mais l'histoire authentique s'est avérée bien plus horrible encore que l'anticipation en forme d'avertissement, et l’ironie de la conclusion n’en est que plus amère…

 

Après quoi « Le Docteur Mellhorn et les portes de perle » permet heureusement de relâcher un peu la pression. Cette nouvelle très drôle et truffée de gags met en scène un médecin acharné dans son travail (et ses tours de prestidigitation minables) qui se retrouve au paradis, mais s’y ennuie à mour… euh… Bref : il préfère se rendre en enfer, où, au moins, il a du travail. Une satire très pertinente et enlevée ; on rit de bon cœur, ce qui n’exclut pas un fond éventuellement plus grave qu’il n’en a tout d’abord l’air.

 

Suit « L’Homme du destin », peut-être ma nouvelle préférée du recueil – et, figurez-vous, une uchronie. Qui emprunte une forme épistolaire pour le moins savoureuse… Nous sommes en 1789, avant que ça ne dérape – ça ne dérapera pas, nous assure notre narrateur, un général anglais en convalescence dans quelque ville d’eau du sud de la France. Là, il rencontre un confrère, un officier français « né en Sardaigne ou quelque chose comme ça » ; un homme qui a une haute idée de lui-même, et enrage de n’avoir jamais eu l’occasion de faire la démonstration de ses considérables talents. Anecdotes et paroles, la famille envahissante de l’officier également, nous révèlent bien vite ce qu’il en est : le bonhomme n’est autre que Napoléon Buonaparte… né vingt ans trop tôt. Les génies ne sont rien sans les circonstances qui leur permettent de briller… Une nouvelle très subtile, drôle mais pas seulement, et d’une plume délicieuse ; un vrai modèle du genre, en fait.

 

Les deux dernières nouvelles reviennent à quelque chose de plus frontalement grave – et partagent un même thème : l’effondrement de la civilisation. Dans « La Dernière Légion », pas à proprement parler un texte fantastique ou SF, l’armée romaine abandonne la Grande-Bretagne – on la rappelle sur le continent… L’ambiance est amère : nombre des contemporains savent très bien ce qu’il en est – les légions ne reviendront pas, Rome ne tiendra pas. Mais quelques légionnaires se bercent encore d’illusions ; la puissance éternelle de Rome et de ses soldats ne peut tout simplement pas disparaître de la sorte ! Eh bien, si… Belle nouvelle, d’une force d’évocation admirable, et d’une ambiance pesante et sombre qui fait des merveilles.

 

La dernière nouvelle de ce recueil, « L’Âge d’or », reprend ce thème, mais dans un contexte d’anticipation post-apocalyptique. Nous y suivons un homme (« un Indien » nous dit le paratexte, mais je n’en suis pas convaincu – c’est plutôt qu’il doit évoquer au lecteur « un Indien »), prêtre en formation pour sa tribu, qui vit son épreuve initiatique dans les « Endroits morts », les « Endroits des dieux », et décide d’aller un peu plus loin qu’il n’est raisonnable ; avec lui, nous arpentons les ruines d’une ville inconcevable – une ville qu’on comprend bien vite être New York en ruines… Les dieux étaient des hommes – et leur monde s’est effondré. Le titre [EDIT : français, et pas le moins du monde littéral] de la nouvelle n’en est que plus cruellement ironique ; pourtant, ce tableau des cycles de la gloire et de la décadence des civilisations n’est peut-être pas si unilatéralement pessimiste ? Car d’autres civilisations sont envisageables. Elles disparaîtront ? Nul doute à cet égard – mais d’ici-là, il y a peut-être des choses à faire…

 

Un très bon recueil, qui illustre le talent pour l’imaginaire d’un auteur un peu oublié, surtout de par chez nous, et qui mériterait pourtant bien qu’on y revienne. Benét, poète avant tout, écrivait à en croire ses exégètes ce genre de nouvelles pour en tirer un revenu relativement régulier – son application et son talent, cependant, font plus que les sauver : ce sont autant de grandes réussites, d’un auteur « professionnel » sans doute, mais pas moins talentueux. Très bonne initiative, donc, que la publication de ces six nouvelles riches de qualités variées autant qu’indéniables.

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Journaux des dames de cour du Japon ancien

Publié le par Nébal

Journaux des dames de cour du Japon ancien

Journaux des dames de cour du Japon ancien : Journal de Sarashina – Journal de Murasaki Shikibu – Journal d’Izumi Shikibu, [Sarashina nikki 更級日記 ; Murasaki Shikibu nikki 紫式部日記 ; Izumi Shikibu nikki 和泉式部日記], introduction d’Amy Lowell, [traduit de l’anglais par Marc Logé], Arles, Plon – Éditions Philippe Picquier, coll. Picquier poche, [1925] 1998, 210 p.

LES NIKKI, LITTÉRATURE FÉMININE

 

À l’apogée de l’époque de Heian, vers l’an mil, tandis que le clan des Fujiwara est au sommet de sa gloire et de sa puissance, la littérature japonaise est plus qu’à son tour l’affaire de femmes – et leur condition, dans les rangs de l’aristocratie du moins (on ne sait rien de ce qu’il en était dans la paysannerie, sans surprise), était sans doute plus enviable que celle que subiraient les Japonaises dans certaines époques ultérieures, même s’il ne faut pas non plus se leurrer quant à leur liberté dans la période qui nous intéresse ; le fait que l’on ne sache presque rien de la vie de ces différentes autrices est peut-être significatif, d’ailleurs.

 

Mais oui : la poésie, l’essence de la littérature de ce temps, voit briller des hommes, mais aussi des femmes, jugées en matière de sensibilité et de subtilité leurs égales ; et certaines de ces dames de cour trouvent également à s’illustrer dans d’autres formats, produisant des chefs-d’œuvre qui ont été transmis jusqu’à nous en raison de leur immense valeur littéraire. Les deux titres les plus célèbres, ici, sont probablement le roman fleuve de Murasaki Shikibu qu’est Le Dit du Genji, et les Notes de chevet de Sei Shônagon, dont je vous ai parlé il y a peu.

 

Ce dernier ouvrage, sans y correspondre pleinement, peut évoquer un genre littéraire alors très en vogue auprès des dames de cour : le journal intime, ou nikki. Durant cette période, on en compte bien des exemples, mais les trois les plus célèbres figurent dans le présent petit ouvrage (dont on regrettera qu’il s’agisse d’une vieille traduction de l’anglais, par Marc Logé en l’espèce, traductrice historique de Lafcadio Hearn ; depuis, des traductions du japonais, et autrement plus précises, de ces divers textes, ont été livrées, par René Sieffert tout particulièrement, qui ont pour certaines d’entre elles été reprises chez Verdier, tout récemment encore le Journal de Sarashina ; il faudra sans doute que j’y jette un œil…).

 

Le nikki est un genre réservé aux femmes – mais, étrangement, il a été initié par un homme, le fameux poète Ki no Tsurayuki. Un personnage assez fascinant : principal compilateur du Kokinshû, la première des grandes anthologies poétiques impériales, il avait livré à cette occasion une préface en japonais, fait peu ou prou inédit (le développement des kana a constitué une étape cruciale), dans laquelle il défendait la valeur de la poésie japonaise, qui égalait bien la poésie chinoise, mais aussi, sur le même registre, de la langue japonaise. Par ailleurs, et c’est ce qui nous intéresse ici, il était l’auteur d’un petit ouvrage appelé Journal de Tosa (Tosa nikki), très singulier. À l’époque, on employait le mot nikki pour désigner des « journaux » tenus par des hommes, et qui avaient un caractère « public » : les fonctionnaires y notaient les affaires du jour, avec un côté « livre de raison » en sus. Mais le Journal de Tosa, c’est tout autre chose – le récit du retour de Ki no Tsurayuki de la province de Tosa, où il avait été envoyé en tant que gouverneur, vers la capitale, Heian (la future Kyôto) ; le voyage dure une cinquantaine de jours, et l’ambiance est pesante du fait du décès de la fille de l’auteur quelque temps auparavant. Mais Ki no Tsurayuki voulait narrer tout cela en japonais : pour ce faire, il a rédigé son texte en kana – or les hommes se devaient d’écrire en caractères chinois, en kanji, lesquels étaient interdits aux femmes… Il s’est donc fait passer pour une femme, afin de pouvoir écrire ce texte comme il l’entendait : dans les premières lignes de ce journal, il se présente comme étant une servante de Ki no Tsurayuki, lequel est donc désigné à la troisième personne – ce qui a un effet marqué sur l’expression de son deuil. La servante en question concède d’abord que les journaux sont l’affaire des hommes, mais entend cependant raconter le voyage de son point de vue de femme, et avec la langue d’une femme. Maintenant, la véritable identité de l’auteur ne trompe guère – car ce journal est l’occasion, pour tous les personnages mentionnés, inclus les enfants ou les marins, de composer de très nombreux poèmes courts, des tanka, souvent d’un extrême raffinement. Je relève aussi cette ultime remarque de la servante, prétendant qu’il vaudrait mieux sans doute détruire ce qu’elle a écrit…

 

Reste que, de la sorte, Ki no Tsurayuki a inventé le modèle du nikki, qui serait abondamment repris par la suite – et bel et bien par des femmes, cette fois ! Cependant, ce modèle est en fait relativement informel, et les nikki ultérieurs pourront prendre des formes très diverses, ce dont témoignent les trois fameux exemples ici compilés (les Notes de chevet de Sei Shônagon étant probablement hors concours de toute façon).

 

JOURNAL DE SARASHINA

 

Envisageons-les dans l’ordre du recueil – qui n’est pas celui de leur composition, puisque le premier, le Journal de Sarashina, est en fait le plus tardif (courant du XIe siècle) ; mais c’est aussi, en ce qui me concerne, le plus fort, et le plus beau…

 

On ne sait donc quasiment rien de l’autrice – pas même son nom (Sarashina désigne une région – accessoirement celle du mont Obasute, ce qui nous renvoie à La Ballade de Narayama). On connaît cependant celui de son père, Sugawara no Takasue, ce qui en fait une descendante du célèbre conseiller Sugawara no Michizane, déifié à titre posthume pour apaiser sa colère à l’encontre des Fujiwara (mais elle semble avoir épousé un Fujiwara, ils étaient partout...).

 

Ce journal est très différent des deux autres figurant dans ce livre. En fait de journal, il s’agit d’ailleurs plutôt de mémoires, écrites la cinquantaine passée par une femme qui se replonge dans l’ensemble de sa vie (au début du texte, elle a douze ans à peine), en ménageant de longues ellipses entre les diverses séquences. Un autre point distinctif à relever réside dans le récit que fait l’autrice de divers voyages – pour suivre son époux en province, pour faire un pèlerinage, etc. Là où les deux autres journaux de ce recueil restent essentiellement centrés sur la capitale, Heian, celui de Sarashina s’attarde sur ces déplacements, et décrit un Japon plus divers, avec une grande attention à la beauté des sites naturels, qui révèle toute la sensibilité poétique de l’autrice – qu’elle s’exprime effectivement en poèmes, ils sont forcément nombreux, ou bien en prose. Ce qui participe beaucoup à la beauté singulière de ce nikki hors-normes.

 

Mais il y a d’autres aspects à mettre en avant – notamment le goût de l’autrice pour les livres, et au premier chef pour Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu, dont on lira le journal juste après. Au fil de ma lecture, ponctuée de bêtises sur les réseaux sociaux, j’en avais parlé, aha, comme d’une blogueuse littéraire dépressive du XIe siècle. Et je maintiens (bêtement) qu’il y a de ça, oui. Mais on peut, je suppose, trouver des moyens un chouia plus élégants de le signifier : l’autrice du Journal de Sarashina constitue en effet un beau cas de bovarysme, huit siècles avant notre Emma adorée. Elle lit beaucoup, les livres sont sa passion – elle se plaint originellement de ne pouvoir lire le Genji monogatari que dans le désordre, avec les chapitres qu’elle trouve, et explique que son plus grand désir serait de lire ce roman en entier et dans l’ordre (elle lit beaucoup d’autres choses aussi, bien sûr, et s'en fait ici l'écho). Mais elle en dérive un fantasme : vivre des amours aussi fortes et belles que celles du Prince Radieux !

 

Ce qui ne devait bien sûr pas être… La vie de l’autrice s’avère terne, triste, morne – déprimante. Elle s’ennuie à la cour (elle n’est certes pas la seule, cela revient régulièrement dans les nikki, dont les deux autres de ce recueil), elle s’ennuie en province ; son époux n’est pas un mauvais bougre, mais il n’est certainement pas le Genji… Oui, il y a comme une profonde dépression dans ces pages – qui ne les rend que plus touchantes, poignantes même ; d’autant que la sensibilité poétique de l’autrice, et notamment donc sa sensibilité à l’égard des beautés de la nature, accompagne avec grâce ce propos, pour en exprimer une beauté propre, d'un autre ordre. L’autrice du Journal de Sarashina n’a certes pas vécu les amours décrites par Murasaki Shikibu dans son fameux roman, mais elle a extrait de sa vie bien morne des pages d’une impressionnante beauté.

 

Oui, de ces trois nikki, c’est de très loin celui que j’ai préféré – et il me faudra sans doute le relire dans une traduction plus rigoureuse…

JOURNAL DE MURASAKI SHIKIBU

 

Mais suit justement le Journal de Murasaki Shikibu – où l’autrice du Dit du Genji (dont on ne sait guère plus, son véritable nom inclus) se livre à l’exercice du nikki, à sa manière ; mais la structure étrange de ce journal, datant probablement de 1008-1010, ou rapportant en tout cas des événements de cette époque (mais, encore une fois, ces « journaux » sont régulièrement écrits a posteriori), a pu laisser supposer qu’il ne nous était pas parvenu dans son intégralité.

 

En l’état, le journal est composé de trois parties distinctes. La première, et de très loin la plus longue, rapporte avec un grand luxe de détails la naissance du fils aîné de Shôshi, l’impératrice dont Murasaki Shikibu était dame de compagnie. Le tableau très précis et coloré peut sans doute rappeler certains passages du Genji monogatari, mais, en l’espèce, cela m’a surtout évoqué certains passages similaires chez Sei Shônagon, dans ses Notes de chevet.

 

Sei Shônagon… La Rivale ! Or la deuxième partie de ce journal, qui arrive assez brusquement mais en constitue à mon sens le passage le plus intéressant, consiste en impressions sur la vie à la cour, et tout particulièrement sur les autres dames de compagnie – si Murasaki Shikibu ne ménage pas exactement les courtisans sans manières et qui se croient tout permis. Mais l’autrice ne mâche donc pas ses mots à l’encontre des autres dames – et tout particulièrement celles qui se piquent d'écrire, telles Sei Shônagon (au service de la précédente impératrice, qui, comme Shôshi, tenait à s’entourer des plus beaux esprits) ou Izumi Shikibu ! Peut-être s’agit-il de sa part de répondre à des torts causés par ces dames ? Mais laissons-la s’exprimer (pp. 140-141) :

 

La dame Izumi Shikibu correspond d’une façon charmante, mais sa conduite est en vérité inconvenante. Elle écrit avec grâce, facilité et un esprit scintillant. Il y a de la saveur dans ses plus petits mots. Les poèmes sont attrayants, mais ce ne sont que des improvisations qui tombent spontanément de ses lèvres. Chacun possède un point intéressant ; elle est également au courant de la littérature ancienne, mais elle n’est pas une artiste remplie du véritable esprit de la poésie. Je crois que même elle ne peut se permettre de porter un jugement sur les poèmes des autres !

[…]

La dame Sei Shonagon est une personne très orgueilleuse. Elle a une haute opinion de sa valeur et répand partout ses écrits chinois. Pourtant, si nous l’étudiions de près, nous trouverions qu’elle est encore imparfaite. Elle s’efforce d’être exceptionnelle, mais, naturellement, les personnes de ce genre vous offensent et finissent par s’attirer des déboires. Celle qui est trop richement douée, qui s’abandonne trop à l’émotion, alors même qu’elle devrait faire preuve de réserve, perdra, malgré elle, le contrôle d’elle-même. Comment une personne aussi vaniteuse et aussi insouciante pourra-t-elle finir ses jours dans le bonheur ?

 

J’avouerais que, en ce qui concerne Sei Shônagon, qu’elle eût été orgueilleuse me paraît assez crédible au regard de certains passages de ses Notes de chevet – si brillantes par ailleurs…

 

Alors, ça bitche dans le gynécée ? Peut-être bien… mais sans doute y avait-il de très bonnes raisons à cela. Car le faste, les couleurs, le raffinement, le protocole, n’y changent rien : Murasaki Shikibu, comme après elle sa fan l’autrice du Journal de Sarashina, s’ennuie profondément. Et cela ressort tout particulièrement de cette partie du nikki, qui a même parfois quelque chose de désespéré – que la proximité des puissants et la grâce des jeux littéraires ne parviennent pas à contrebalancer. C’est dans ces pages, tout particulièrement, que la personnalité de l’autrice s’exprime ; laissons-lui à nouveau la parole :

 

Je sympathise avec ceux qui, en apparence, n'ont d'autre pensée que de se divertir, mais qui, en vérité, cherchent leur subsistance dans une grande inquiétude.

 

On ne saurait mieux dire – et je crois que la rivale Sei Shônagon aurait pu, elle aussi, coucher ces mots sur le papier ; ils n’auraient finalement pas dépareillé dans les Notes de chevet.

 

Après quoi, dans une troisième partie bien plus brève et assez chaotique, Murasaki Shikibu livre des anecdotes de cour, qui reviennent à la manière et au sujet de la première partie. Cependant, je crois que c’est davantage à fleur de peau, la méticulosité des descriptions relevant cette fois bien davantage, dans la continuité de la deuxième partie peut-être, de l’acuité des portraits psychologiques – un des principaux atouts du grand-œuvre de Murasaki Shikibu qu’est Le Dit du Genji.

 

Il y a de très belles pages dans ce nikki – mais j’y ai bien davantage préféré le Journal de Sarashina, où la dimension intime court tout du long.

 

JOURNAL D’IZUMI SHIKIBU

 

Reste un troisième et dernier fameux nikki : celui d’Izumi Shikibu (là encore un nom de plume à défaut du vrai nom de l’autrice, inconnu), poète appréciée à la cour, et exacte contemporaine de Murasaki Shikibu – qui, on l’a vu, ne la prisait pas forcément…

 

Mais ce journal, en est-elle bien l’autrice ? Cela a pu être contesté – de même à vrai dire que la qualification de nikki pour ce texte, qui, formellement, détonne notamment par son emploi de la troisième personne ; sans doute nous narre-t-il un moment de la vie d’Izumi Shikibu, mais sans jamais la nommer : elle est « une femme », sans autre précision. La forte unité de registre de ce « journal » tranche aussi avec les autres exemples de ce genre littéraire ; à vrai dire, on serait parfois tenté d’y voir un (court) roman plutôt qu’un journal « à proprement parler » (ce qui, nous l’avons dit, était de toute façon, parfois, une notion toute relative, ces « journaux » étant en fait souvent des « mémoires ») ; d’ailleurs, le texte a également été cité, dans de très vieux ouvrages, sous le titre peut-être plus juste d’Izumi Shikibu monogatari. Cependant, il abonde en poèmes (bien plus que les deux autres figurant dans ce recueil), qui, eux, seraient bien les œuvres d’Izumi Shikibu ; peut-être de la même manière qu’en ce qui concerne Ariwara no Narihira dans les Contes d’Ise ? Je serais bien en peine d’en dire plus, sans même parler d’exprimer une opinion dans ce débat…

 

Si le Journal de Sarashina couvrait quarante années de la vie de son autrice, à grands renforts d’ellipses, et si le Journal de Murasaki Shikibu, sans doute incomplet, se dispersait dans la forme comme dans le fond, le Journal d’Izumi Shikibu, quant à lui, narre une seule histoire, sur une période assez courte, entre l’été de 1003 et le printemps de 1004 (ce qui, chronologiquement, en fait le plus « ancien » de ces trois nikki, en tout cas au regard des événements qu’il rapporte ; mais il aurait été composé vers 1004, justement, ce qui en ferait donc également le plus ancien nikki de ce volume, en termes de composition cette fois).

 

Et il s’agit, comme de juste, d’une histoire d’amour… Izumi Shikibu avait vécu une relation marquante avec le prince Tametaka, fils de l’empereur Reizei ; mais, après la mort de cet amant en 1002, elle est courtisée par un autre prince, Atsumichi, fils du même empereur – et c’est cette relation que décrit le Journal d’Izumi Shikibu, des premières lettres à l’installation de l’autrice dans le palais d’Atsumichi, suscitant le scandale et le départ de son épouse légitime. Inconvenante, hein ?

 

Cette romance exprime la sève même de la galanterie de Heian – toutefois sur un mode plutôt douloureux qui, je dois l’avouer, m’a bien moins parlé que les Contes d’Ise autrement frivoles et badins… Mais les deux amants, ici, vivent essentiellement leur amour au travers d’innombrables lettres, construites autour d’innombrables poèmes – il y a en des dizaines de compilés ici, tantôt dus à Izumi Shikibu, tantôt à Atsumichi (en théorie du moins). C’est l’époque de Heian : tout est propice à la composition de poèmes, et si possible sur le pouce, des valets s’épuisant à faire l’aller-retour entre les demeures des amants pour y livrer des tanka de circonstance, exigeant réponse. Mais cet amour se veut triste – selon les usages du temps, où on ne célèbre pas tant l’être aimé que l’on déplore son absence. Autant dire qu’ « elles étaient trempées, les manches de ce bras ployé ». Par les pleurs des amants, veux-je dire.

 

Et je dois confesser que j’ai vite perdu le goût à ce déploiement très contraint, codifié et répétitif de verve poétique amoureuse. Encore une fois, le ton plus léger des Contes d’Ise, bien antérieurs, dans le registre de la galanterie, m’avait bien davantage séduit. Ici, la répétition des situations et des images poétiques m’a assez rapidement plongé dans un ennui qui, sans égaler celui de l’autrice du Journal de Sarashina ou de Murasaki Shikibu dans son propre nikki, m’a tout de même gâché la lecture. Tout juste si la cruauté ou la mesquinerie dont peuvent parfois faire preuve les amants a ranimé ponctuellement mon intérêt – ce que le thème classique et pourtant touchant de « l’impermanence » des choses de ce monde, et du caractère éphémère de la beauté, n’est cette fois pas parvenu à faire

 

Maintenant, je suppose que la traduction, ici, a pu jouer un rôle néfaste – même en relevant que j’avais déjà lu ce texte, ou partie de ce texte, dans une traduction du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccatty, figurant dans leur très bonne anthologie Mille ans de littérature japonaise, pour un effet assez similaire cela dit. Cela tient au rôle central de la poésie dans ce « journal » par ailleurs très romanesque ; or Marc Logé, ou ses sources anglaises, manquent de précision et de méthode dans la traduction de ces tanka – ce qui ressort notamment, je suppose, de cette variation dans le nombre de vers, souvent deux, parfois trois, exceptionnellement quatre ou même cinq (pourtant le format « canonique » pour la traduction de ces poèmes japonais de rythme 5-7-5, 7-7, mais nous parlons ici d’une double traduction dans les années 1920, où ces règles n’étaient peut-être pas encore de mise ; par ailleurs, ces règles sont toutes relatives, puisque, dans l’anthologie citée, les traducteurs ont sauf erreur fait le choix du distique d’alexandrins… Du moins s’en sont-ils tenus à ce format). C’est sans doute là que réside la subtilité du texte – ce qui ne passe pas très bien en français, du moins sous cette forme. Mais la poésie est certes ce qu’il y a de plus difficile à traduire…

 

Cependant, je ne peux que songer à la critique formulée par Murasaki Shikibu, citée plus haut, et, du haut de ma pathétique ignorance, elle me paraît assez juste ; j'entends, la critique poétique, pas celle portant sur « l'inconvenance » de la rivale, qui s'explique mieux après la lecture de ce récit... Mais oui : que ce soit dans l’improvisation en mode automatique, ou dans la pratique érudite de la référence à la poésie ancienne, ces poèmes, qui se veulent très subtils, m’ont souvent paru faux – ce qui tient évidemment à mon ignorance, donc, de cette histoire poétique ; au fond, je « reproche » ici à Izumi Shikibu ce que j’ai pu « reprocher » à Fujiwara no Teika et plus encore à ses admirations dans De cent poètes un poème (en relevant d’ailleurs qu’Izumi Shikibu fait partie de ces cent poètes choisis).

 

HONNEUR AUX DAMES

 

De ces trois « journaux », donc, celui d’Izumi Shikibu est de très loin celui qui m’a le moins parlé, et celui de Sarashina de très loin celui que j’ai trouvé le plus touchant ; le Journal de Murasaki Shikibu est diversement situé entre ces deux termes, plutôt du côté positif cela dit.

 

Cela dit, re, de manière générale, le voyage en vaut la peine. Ces trois textes, finalement très différents au-delà de leur étiquette commune, nous plongent dans le lointain Japon de Heian, nous immergent même dans ce monde si différent du nôtre – et probablement tout autant du Japon contemporain, à vrai dire. L’élégance de la plume, ou du pinceau, y fait des merveilles – les sentiments à vif, dans cette écriture de l’intime, de même, le plus souvent. Finalement, je suis tenté d’y retrouver l’effet que j’avais signalé en chroniquant les Notes de chevet de Sei Shônagon : ces autrices, si subtiles, nous paraissent étonnamment proches, par-delà les siècles, par-delà les kilomètres ; sans doute est-ce qu’elles brillent par leur humanité autant que par leur raffinement. La tristesse, la douleur, l’ennui sont palpables, notamment – et, finalement, c’est peut-être surtout cela que j’en retiens avant tout : avant le faste, avant le protocole.

 

Une belle lecture, donc – mais il me faudra peut-être y revenir au travers de traductions plus précises, plus rigoureuses ; auquel cas la relecture du Journal de Sarashina sera sans doute une priorité.

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