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Notes de chevet, de Sei Shônagon

Publié le par Nébal

Notes de chevet, de Sei Shônagon

SEI SHÔNAGON, Notes de chevet, [Makura no sôshi 枕草子], traduction [du japonais] et commentaires par André Beaujard, Paris, Galllimard, coll. Connaissance de l’Orient – Unesco, coll. Unesco d’œuvres représentatives, série Japonaise, [1966, 1985] 2016, 366 p.

J’ai rarement lu, sans même parler de chroniquer, de livres aussi étranges, et aussi étrangement beaux, que les Notes de chevet de Sei Shônagon. Même à vouloir à tout crin « cataloguer » ce livre dans les catégories, sinon de la littérature mondiale, du moins de la littérature japonaise ancienne, j’ai l’impression qu’il demeure irréductiblement singulier – véritablement unique en son genre : ce n’est pas tout à fait un nikki, un journal comme en tenaient alors les dames de la cour ; c’est sans doute un zuihitsu, écrit au fil du pinceau, peut-être même l'archétype du genre, mais les autres œuvres, éventuellement bien plus tardives, que l’on range dans cet ensemble, paraissent généralement bien différentes – et moins… radicales ? Les Notes de l’ermitage, de Kamo no Chômei, en relèvent, par exemple ; mais le ressenti à la lecture de ces deux merveilles est pourtant largement différent, au-delà même de l’ampleur du texte, incomparable.

 

Mais les Notes de chevet de Sei Shônagon n’ont pas traversé mille années jusqu’à nous du seul fait de leur singularité : ces pages contiennent des sommets de littérature, de style autant que d’acuité, qui leur confèrent en définitive une forme d’intemporalité des plus étonnante – ceci alors même que l’ouvrage est ancré dans une époque résolument exotique, celle du Japon de Heian, et plus précisément, autour de l’an mil, de son apogée, qui est aussi l’apogée du clan Fujiwara véritable maître du Japon, une époque donc, dont il constitue peut-être la plus saisissante illustration, avec un autre ouvrage exactement contemporain si bien différent dans la forme : Le Dit du Genji, bien sûr, le monumental roman fleuve de Murasaki Shikibu.

 

Les deux plus grands auteurs de l’époque sont donc des autrices – dont on ne sait pas grand-chose par ailleurs. Mais elles ne sont pas les seules : la grande littérature est alors souvent l’affaire de femmes, enfin libérées par le développement des kana, et qui livrent, au-delà de ces deux œuvres très particulières, nombre de journaux, emblématiques de l'époque, ou s’appliquent à la poésie ; à vrai dire, celle-ci est tellement essentielle à la société aristocratique de Heian, notamment dans le registre galant, qu’une femme, comme un homme, ne saurait être louée si elle ne témoigne pas régulièrement de ses talents en matière de tanka, ces poèmes courts qui rythment le quotidien de la noblesse. Les Notes de chevet en témoignent, comme toutes les autres œuvres citées et bien d’autres encore.

 

C’est aussi, donc, une littérature d’aristocrates : avec Sei Shônagon, comme avec Murasaki Shikibu, nous sommes au sommet de la cour – dans l’entourage, en l’espèce, de deux épouses impériales successives d’un même empereur, Ichijô, puisque Sei Shônagon est au service de l’impératrice Teishi, ou Sadako, et se retire avec elle une fois qu'elle est « remplacée » par Shôshi, au service de laquelle se trouve Murasaki Shikibu. Et l’omniprésent clan Fujiwara constitue leur milieu presque naturel (Murasaki Shikibu au moins en était directement issue). C’est une société extrêmement raffinée, très codifiée, très subtile en tout. Certes, il n’y a pas lieu de s’étonner (et encore moins de la blâmer pour cette raison) que Sei Shônagon, dans ces conditions, fasse régulièrement montre d’un certain mépris pour les rangs inférieurs au sien, et accorde une importance essentielle au protocole et aux bonnes manières… Mais les Notes de chevet témoignent de ce qu’il s’agissait d’un personnage autrement complexe et fin, heureusement ; avec parfois même quelque chose d'un peu rebelle ?

 

Il s’agit donc… de « notes ». Écrites « au fil du pinceau ». Sei Shônagon écrit pour elle tout d’abord, semble-t-il dans un cadre totalement privé (l'ouvrage, dit-on, n'aurait été révélé au public que par accident, mais je ne sais pas trop ce qu'il faut en penser)… et elle dresse des listes.

 

Îles.

 

Montagnes.

 

Choses désagréables.

 

Choses qui ne durent pas.

 

Choses qui paraissent pitoyables.

 

Choses qui ont une grâce raffinée.

 

Choses qui distraient dans les moments d’ennui.

 

Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois.

 

Flûtes.

 

Choses qui doivent être courtes.

 

Bouddhas.

 

Nuages.

 

Choses négligées.

 

Gens à propos desquels on se demande si leur aspect aurait autant changé, supposé qu’ils fussent, après avoir quitté ce monde, revenus dans un autre corps.

 

Choses désagréables (encore).

 

Tissus.

 

Maladies.

 

Choses splendides.

 

Etc. Cette édition compte 162 catégories, qui se recoupent éventuellement, et parfois se contredisent.

 

Parfois, il ne s’agit effectivement… que de listes. Les toponymes se suivent, sans autre développement. Mais les associations d’idée, si le terme n’est pas tout à fait exact, employons-le faute de mieux, conduisent bientôt Sei Shônagon à esquisser de très poétiques petits tableaux, tenant en une ligne ou deux. On y devine déjà une observatrice d’une acuité sans pareille, à qui n’échappent pas ces petites choses que l’on qualifie de « détails » quand on n’a pas l’âme suffisamment pénétrante pour percevoir tout ce qu’elles ont d’essentiel. Ici, une couleur, là, un geste, sont autant de célébrations de l’harmonie… ou d’entorses à ce principe cardinal, d’autant plus regrettables.

 

Sei Shônagon est impitoyable à cet égard – dotée d’un fort esprit critique, elle peut avoir des mots qui blessent ; elle en a heureusement au moins autant pour célébrer la beauté, le raffinement, la parfaite composition, dans une perspective que l’on a pu dire hédoniste – une célébration de l’instant présent, à noter sur une feuille dans la certitude qu’il lui faudra bien disparaître ; les choses sont impermanentes – pourtant les notes de Sei Shônagon leur confèrent une certaine intemporalité paradoxale.

 

Et il est délicieux de s’égarer avec elle. Quelques listes se succèdent – des croquis joliment esquissés aussi. Puis elle s’oublie : le pinceau en main, elle dissèque alors avec bien plus d’ampleur, sur des pages et des pages, mais pas moins de précision, les scènes de son quotidien, celui des nobles dames de la cour, un gynécée qu’on est d’abord, réflexe malvenu (mâle venu ?), tenté de juger frivole, superficiel, cruel aussi… Sei Shônagon y a sa part, et plus encore. Mais juger cette femme superficielle ? Quand elle témoigne avec le plus grand naturel de son talent inégalé pour l’observation ? Mieux, quand ses observations, au moment d’imprégner le papier qui patiente à côté de l’oreiller au point de s’y substituer, y gagnent encore en finesse et en subtilité par la magie d’un style parfait ? C’est bien plutôt de génie qu’il faut parler, de toute évidence.

 

Les Notes de chevet se picorent. La grâce de la plume, ou plutôt du pinceau, ici dans l’élégante traduction d’André Beaujard (peut-être un brin surannée, mais je crois que cela participe de son charme), renouvelle toujours l’intérêt du lecteur ; toutefois, je crois qu’il vaut mieux en fractionner la lecture : tel instant vécu sur le vif entre ainsi en résonance avec tel instant saisi il y a mille ans de cela, dans un monde à tous points de vue aux antipodes du nôtre. À mesure que l’on apprivoise la manière de Sei Shônagon, j’ai le sentiment qu’il s’instaure comme une parenté spirituelle – d’une certaine manière, la noble dame nous forme, sans rudesse, par l’exemple, à l’observation du monde ; c’en est au point où ses listes, même les plus sèches, acquièrent en définitive une vertu poétique qui leur est propre. On se surprend à scander les notations comme autant de vers riches de ludiques doubles sens – et la société aristocratique de Heian apparaît sous nos yeux, dans toute sa subtile harmonie.

 

Les Notes de chevet sont un livre très étrange. Leur abord est sans doute un peu intimidant – les listes peuvent effrayer, et tout d’abord laisser supposer que ce monde serait trop éloigné du nôtre pour que l’on puisse s’y aventurer impunément. C’est pourtant tout le contraire qui se produit – une merveilleuse communication d’observations et de sensations, d’une poésie sans pareille. Ce livre est étrange, oui – mais il est surtout étrangement beau.

 

Un vrai chef-d’œuvre, fort de sa singularité, mais plus encore de sa finesse et de sa grâce.

Voir les commentaires

CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (10)

Publié le par Nébal

Illustration tirée du supplément *Stone Cold Dead*

Illustration tirée du supplément *Stone Cold Dead*

Dixième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la première séance , et la séance précédente ici. L’enregistrement de la séance est disponible .

 

Les inspirations essentielles se trouvent dans la campagne Stone Cold Dead et le scénario Coffin Rock, mais les événements de cette séance sont largement indépendants.

 

La joueuse l'incarnant ayant dû s'arrêter, le personnage de Rafaela Venegas de la Tore, alias « Rafie », devient un PNJ. Étaient présents tous les autres joueurs, qui incarnaient Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez l'enregistrement de la séance ci-dessous.

I : LES RUES ENVAHIES

 

[I-1 : Danny : Rafaela Venegas de la Tore] Les PJ bataillent contre une horde de zombies dans les rues de Chinatown. Ils ont pris la direction de la blanchisserie, et entendu des bruits de combat en provenance du nord. Bientôt, ils voient apparaître, dans cette direction, le molosse chinois à la chemise rouge sang – cet homme qui les suivait systématiquement dès l’instant qu’ils pénétraient dans Chinatown. Il n’est pas tout seul, d’autres le suivent. Mais, par ailleurs, une foule de morts-vivants arrive par le sud… Danny rejoint le Chinois, en constatant au passage que d’autres zombies arrivent par l’est et le nord-est. Il voit que Rafie fait partie de ce petit groupe autour de l’homme à la chemise rouge, avec d’autres Chinois au profil de combattants – dont un qui se bat d’une manière inédite pour le bagarreur. Tous se rassemblent progressivement.

 

[I-2 : Nicholas : Rafaela Venegas de la Tore] Nicholas comprend que Rafie était sortie pour les retrouver… là où ses compagnons chinois avaient pour mission de la garder à la blanchisserie, qu’elle avait entrepris de « sanctuariser » : ils ont donc une attitude un peu ambiguë, cherchant tout à la fois à protéger l’élue, et, d’une certaine manière, à « l’enlever », ou du moins à la ramener à la blanchisserie contre sa volonté… Mais le fait de retrouver les PJ change la donne – car Rafie a bien conscience que l'usine, dans leur situation, est le seul abri envisageable… et ils en reprennent donc le chemin – après que l’élue a eu un bref échange, visiblement sec, en mandarin, avec l’homme à la chemise rouge sang.

 

[I-3 : Danny, Nicholas, Beatrice] Alors que les PJ arrivent aux environs de la blanchisserie, la foule des zombies approchant par l’est se fait tout particulièrement menaçante : il faut entrer dans le bâtiment, et vite ! Danny, qui reste un peu en arrière avec son gourdin (il est ivre, et bénéficie de son Courage liquide…), et Nicholas et Beatrice avec leurs armes à feu, font de leur mieux pour éliminer les morts-vivants les plus avancés – mais la progression de la horde est inexorable… et la huckster est à deux doigts d’abattre Danny d’une balle perdue ! Ils ont toutefois éliminé suffisamment d’assaillants pour se dégager du combat et rejoindre les autres devant la porte de la blanchisserie – non pas la porte principale de l’usine, qui a été barricadée ainsi que toutes les autres, mais une plus petite et plus facile à contrôler. Elle est fermée… Le Chinois à la chemise rouge cogne comme un sourd sur la porte métallique – il n’y a pas de réponse immédiate… Il crie quelque chose en chinois : la porte s’ouvre enfin, ils se ruent à l’intérieur et on ferme aussitôt derrière eux ; les zombies sont à quelques mètres en arrière à peine.

 

II : LA BLANCHISSERIE ASSIÉGÉE

 

[II-1 : Rafaela Venegas de la Tore ; Mr Fong] Outre les gardes armés (de pistolets mais aussi d’armes blanches, un peu inattendues parfois – ils n’ont pas l’air commode, et on peut supposer qu’ils savent s’en servir), il y a beaucoup de monde à l’intérieur – non seulement ceux qui s’étaient réfugiés dans l’usine sur le conseil des PJ, mais aussi nombre d’habitants de Chinatown, qui n’avaient pas forcément eu ce réflexe lors de la tempête, mais ont afflué en masse sous le coup de l’invasion des morts-vivants. Dans les 300 personnes s’entassent dans l’usine – des gens hagards, terrifiés… Les PJ discutent avec Rafie, qui fait le point – notamment sur ce qui s’est passé dehors avec les Chinois ; Mr Fong tient vraiment à ce que l’élue achève son rite miraculeux sur la blanchisserie… Elle compte bien le faire, même si cela prendra encore plusieurs jours, mais n’a pas apprécié qu’on se comporte de la sorte avec elle – même si sortir dans ces conditions était peu ou prou suicidaire, elle l'admet.

 

[II-2 : Nicholas, Warren : Mr Fong, Mr Shou, Mike Jones, Mrs Duvall, Ms Worthington, Rafaela Venegas de la Tore] En faisant le tour de l’usine (sans véritablement repérer des réfugiés qu’ils ont eu l’occasion de croiser, en mettant à part Mr Fong, bien sûr, qui est chez lui, et Mr Shou – autrement, il y a aussi Mike Jones, Mrs Duvall et Ms Worthington, et c’est tout : le reste de la foule est anonyme), les PJ constatent qu’il y a des morts à l’intérieur – une trentaine de corps rassemblés dans un coin au nord-est : ces cadavres ne présentent pas de signes particuliers, ils en déduisent que les morts subites ont frappé ici également… et les réfugiés ne savent absolument pas quoi faire à ce propos. Nicholas et Warren, tout particulièrement, s’en inquiètent : il faut s’en débarrasser – sinon, « ils reviendront ». Il faut faire ça dans les formes : leur couper la tête… Les brûler, peut-être ? Rafie en souffre visiblement, mais concède qu’ils ont raison. C’est une chose terrible à admettre, pour elle – mais ce sera encore pire avec les parents et les proches des victimes : comment leur faire comprendre une chose pareille ? Voyez par exemple Mrs Duvall, perdue dans ses dévotions larmoyantes… Nicholas considère justement que c’est à Rafie et lui d’agir : ils ont du réconfort religieux à prodiguer ! Le faux prêtre pose sa croix Christina dans un coin, et elle constitue un autel improvisé.

 

[II-3 : Danny, Beatrice : Mr Fong] Il faut dire que l’ambiance est pesante… notamment quand se font entendre, certes de moins en moins souvent, les cris de désespoir de personnes ayant tenté trop tard de gagner la sécurité de la blanchisserie, et auxquelles on refuse l’accès à ce refuge. Leurs hurlements de détresse et de douleur pénètrent seuls à l’intérieur… Danny en est révolté – mais sait qu’il ne pourra rien y faire, et que les gardes de la blanchisserie, à supposer même qu’ils puissent l’entendre, refuseront d’agir autrement. Ils obéissent à leurs chefs – pas seulement Mr Fong, d’autres sommités de Chinatown sont impliquées, qui tiennent une réunion permanente dans le bureau du patron de la blanchisserie, situé à la mezzanine (laquelle permet à la fois de surveiller tout le grand hangar de l’usine, et aussi de jeter un œil à l’extérieur, au travers de grandes baies vitrées autrement inaccessibles).

 

[II-4 : Nicholas, Danny, Beatrice : Rafaela Venegas de la Tore ; Mr Fong] Mais Nicholas, de son côté, tout en jouant au prêtre, est formel : il faut s’occuper des cadavres au plus tôt. Les moyens ne manquent pas : ici, il y a de grandes cuves, une immense chaudière… Il sait que cette hypothèse heurte les sentiments religieux de Rafie, mais pas le choix – il faut en parler à Mr Fong et aux autres ; l’élue pouvant s’adresser à eux en chinois, ce qui peut constituer un atout, il vaut mieux que ce soit elle qui les persuade. Danny et Beatrice ont d’ailleurs été refoulés par les gardes, qui se moquent bien de l’étoile de shérif du bagarreur… Ils ne parlent qu’en chinois, et la huckster, qui se posait la question, suppose que ce n’est pas de la comédie : ils ne comprennent pas l’anglais au-delà de quelques tournures simples. Rafie perçoit bien ce qu’elle a à faire : elle ne se pose même pas la question de demander aux gardes de la laisser passer, elle gagne la mezzanine d’autorité, en ayant à peine dit trois mots de mandarin, et en ayant fait signe aux PJ de la suivre.

 

[II-5 : Danny, Beatrice : Mr Fong, Mr Shou, Rafaela Venegas de la Tore, Nicholas ; Denis O’Hara] Le bureau de Mr Fong est un outil de surveillance – il a de grandes baies vitrées. La contrepartie est que les PJ, quand ils parviennent au balcon, peuvent également voir ce qui se passe à l’intérieur. Plusieurs sommités de Chinatown sont présentes, mais, de toute évidence, les puissants Mr Fong et Mr Shou ne sont pas en position d’autorité : il apparaît clairement qu’ils ont un rang subordonné par rapport à un très vieil homme (dans les 80 ans ? au moins ?), vêtu traditionnellement, qui les toise très sévèrement, et ne dit pas grand-chose – mais chacune de ses paroles a visiblement quelque chose de définitif. Rafie doit cependant patienter quelques petites minutes avant qu’on lui autorise l’accès au bureau, ainsi qu’à ses amis. La répartition des rôles, à l’intérieur du bureau, change aussitôt : concernant les PJ, Mr Fong retrouve sa position hiérarchique supérieure, tandis que le vieil homme se tient en retrait et n’intervient pas ; le patron de la blanchisserie, par ailleurs, sait que Rafie est une femme, mais ni lui ni elle n’y attachent d’importance. Danny, à sa demande, lui résume ce qu’il a vu en ville – en y incluant les événements de l’église, et l’aura diabolique du père O’Hara ; Beatrice l’interrompt pour expliquer qu’ils ont dû partir suite à une explosion – l’idée étant de ne pas en supporter la responsabilité…

 

[II-6 : Beatrice : Mr Fong, Rafaela Venegas de la Tore ; Warren, Nicholas] Mais Beatrice ne s’y attarde pas : bien plus pressant, il y a le problème des morts subites – qu’ils ont pu constater en ville avant d’atteindre la blanchisserie ; or, la plupart du temps, ces morts se relèvent… et il y en a une bonne trentaine ici. Il faut faire quelque chose. Mr Fong le supposait bien… Beatrice avance que la solution la plus humaine et la plus rapide serait de faire brûler les cadavres dans la chaudière. Le patron de la blanchisserie est d’accord, mais, même si c’est une grande chaudière, cela prendra du temps… et il ne faudrait pas qu’il lui arrive un « souci technique », dans ces circonstances – une nouvelle explosion, pour dire les choses. Mais Warren pourra y veiller. Beatrice suggère en outre de couper préalablement la tête des cadavres avant de les enfourner dans la chaudière. Il faudra garder les réfugiés à l’écart, pour éviter tout débordement – le père Nicholas pourrait célébrer un office à l’autre bout de l’usine, captivant les plus religieux… Ce plan paraît sensé à Mr Fong, qui quête par réflexe l’approbation discrète du vieil homme mutique, puis donne de brefs ordres en mandarin. Après quoi il se tourne vers Rafie, mais en s’adressant visiblement aux PJ par la même occasion : « Vous nous êtes précieux. Ne nous faussez pas compagnie. »

 

[II-7 : Danny : Mr Fong] Mr Fong aimerait maintenant retourner à sa réunion, mais Danny ne s’en va pas de suite ; assez brutalement, il lui demande ce qu’il compte faire – à part attendre… Le patron de la blanchisserie, un peu interloqué, fait un bilan de la situation : il y a dans les 300 personnes à l’usine – et clairement pas de nourriture pour ces 300 personnes, même pour une seule journée, si l’approvisionnement en eau ne devrait pas poser de problème (des canalisations joignent directement les sources non loin au nord et la blanchisserie). Et comme ils n’ont aucune idée du temps qu’il leur faudra passer ici – du temps que durera… « ce phénomène »… C’était bien ce qu’entendait souligner Danny – qui songe déjà à mener une petite expédition à l’extérieur ; il faut pour cela que les gardes les laissent sortir… et rentrer. Mr Fong exige qu’il lui en parle d’abord, le moment venu. Le bagarreur hoche la tête.

 

[II-8 : Beatrice, Nicholas, Danny : Mr Fong] En bas, les gardes ont entrepris, assez rudement, de séparer les vivants des morts. Ce qui n’a rien d’évident, avec tous ces proches de victimes en larmes, et qui vivent cette séparation comme un drame de plus… Beatrice rejoint Nicholas pour lui expliquer ce qu’ils vont faire : lui, il doit faire diversion, en organisant une sorte de messe. D’ici-là, la huckster va parcourir les rangs des fidèles pour les prévenir de cet office religieux (à l’autre bout de l’usine…) – en commençant par les plus éplorés. Ses mots les touchent, et elle les convainc sans peine de participer à la cérémonie. Nicholas se prépare – avec du whisky de Danny en guise de « sang du Christ ». Il fait tendre des draps pour séparer son « église » du reste de l’usine, et éviter que les fidèles puissent voir les hommes de Mr Fong s’occuper des cadavres de leurs proches… Le prêche de Nicholas est un peu bancal, mais fait illusion. Maintenant, ses ouailles ne sont pas stupides… Sans doute ont-elles parfaitement compris ce qui se passait de l’autre côté des draps. Mais la messe improvisée leur a fourni un bon prétexte pour fermer les yeux. En fait, ce sont les moins religieux qui posent problème : en dehors de « la chapelle » du père Nicholas, quelques protestations se font entendre épisodiquement – sèchement rabrouées en chinois. Mais Beatrice ne perd pas le nord – qui fait la quête « pour la reconstruction de l’église » ; les fidèles ne savaient même pas qu’elle était détruite… et ils se méfient un peu de cette jeune femme qui n’a pas vraiment l’allure d’une bonne chrétienne. Mais il n’y a pas d’esclandre – c’est seulement que la huckster ne collecte pas grand-chose.

 

[II-9 : Warren, Danny : Mr Fong] De l’autre côté des draps, Warren, qui se sent mal dans cet espace confiné et bondé, d’autant plus quand la religiosité se met de la partie, surveille la chaudière. Mais il est aussi très intrigué par les cadavres qu’on y enfourne, et qu’il observe avec une grande attention. Il constate aussi que les hommes de Mr Fong (et probablement d’autres personnalités de Chinatown) agissent avec un professionnalisme quelque peu inquiétant : couper des têtes et enfourner des cadavres dans une chaudière n’a pas l’air de leur poser le moindre souci. Danny, qui ne s’est pas attardé dans « l’église », fait le même constat.

 

III : LES SECRETS D’UN CROQUE-MORT

 

[III-1 : Warren, Beatrice : Rafaela Venegas de la Tore ; Jon Brims, Jeff Liston] Mais, dans leur situation, les PJ comme les autres sont contraints d’attendre. Warren et Beatrice ont cependant quelque chose à faire (tandis que Rafie poursuit son rite de Sanctuarisation) : étudier les documents récupérés chez Jon Brims (qui ne figure pas parmi les réfugiés de la blanchisserie, pas plus que Jeff Liston – ce sont les deux personnages qu’ils cherchaient en priorité, mais ils ne se trouvent de toute évidence pas ici). Ils s’isolent tant bien que mal – ça n’a rien d’évident avec cette foule, mais, même dans ces circonstances, demeure un certain besoin d’intimité. Warren s’intéresse au journal intime du croque-mort, tandis que la huckster se penche sur son exemplaire abondamment annoté du Livre des jeux de Hoyle.

 

[III-2 : Beatrice : Jon Brims, Richard Lightgow] Visiblement, Brims savait très bien ce qu’il étudiait, et ses analyses sont d’une extrême finesse – elles sont très abstraites, aussi, et pourtant pas dépourvues à terme d’applications pratiques, c’est une approche très rationnelle, scientifique ; Beatrice se souvient que, lors du tournoi de poker, c’était le Dr Lightgow qui avait mis en avant son intérêt pour les statistiques et les probabilités appliquées aux jeux de cartes, mais la huckster en vient à se demander si ce n’était pas le taiseux Brims qui, à un moment ou un autre, avait pu façonner cette approche particulière du jeu. Un temps, Beatrice s’inquiète de ce que le huckster caché aurait pu s’intéresser à la résurrection des morts, ce genre de choses, mais rien n’en fait état dans ce livre. Mais c’est une approche de la magie très différente de la sienne – Beatrice s’est largement formée sur le tas, et les passages où Brims parle, très posément, des manitous, la mettent un peu mal à l’aise… C’est qu’elle ne sait pas grand-chose de tout cela : elle a eu affaire, en ce qui la concerne, à quelque chose qui pourrait être un manitou, mais sans bien savoir s’il en existe d’autres – et, même si elle n’en a bien évidemment pas conscience, elle sait tout au fond d’elle-même que cette unique rencontre, traumatique, a bouleversé sa vie [et entraîné son délire sur les Barons du Rail qui mettent des puces dans la tête des gens pour les contrôler…]. Mais ce livre n’a probablement pas été ouvert depuis longtemps, de toute façon.

 

[III-3 : Warren : Beatrice ; Jon Brims, Mary Brims, Mortimer Stelias, Gamblin’ Joe Wallace, Cordell] Warren, de son côté, en apprend davantage sur le parcours de Jon Brims en étudiant son journal intime (et en jetant un œil à la photo qui l’accompagnait, datée de 1865 (et visiblement pas prise à Crimson Bay – mais probablement quelque part dans l’Ouest). Les notes liées le plus précisément à l’activité de huckster dépassent largement les compétences du savant fou, mais il comprend du moins que Jon Brims était un individu de la sorte de Beatrice – ainsi que sa femme, Mary. Tous deux étaient d’habiles joueurs de poker, et ils ont beaucoup voyagé dans tout l’Ouest étrange. Ils se sont fait beaucoup d’argent ainsi… jusqu’à ce qu’ils tombent sur deux autres hucksters, de très mauvais perdants ; il en a résulté un affrontement très violent, où la magie s’est déchaînée – Mary est morte à cette occasion… Brims rendu fou de rage et de tristesse a éliminé ses deux assassins, mais l’événement l’a profondément marqué – et il a décidé de « prendre sa retraite » : fini, la magie ; fini, le jeu – tout ça était désormais du passé. Brims a poursuivi ses voyages, jusqu’à se fixer à Crimson Bay, qui n’était alors qu’un petit port de pêche. Il s’est lié avec le principal (le seul ?) propriétaire terrien du coin, Mortimer Stelias ; c’était avant l’arrivée de Gamblin’ Joe Wallace – mais Warren apprend que c’est Stelias qui a fait venir ce dernier : il semble qu’ils se connaissaient du temps où ils vivaient sur la Côte Est, et ils étaient bons amis. Mais les notes de Brims deviennent amères au moment du décès de Stelias (de vieillesse) : très vite, il a le sentiment désagréable d’être le seul à se souvenir du défunt – ce n’est pas que Wallace ait délibérément pris la place de son ami, mais il a tant accompli depuis que le souvenir de l’ancien propriétaire a sombré dans l’oubli, d’autant que, la ville se développant à marche forcée, la très grande majorité des habitants de Crimson Bay ne sont arrivés que bien après la mort de Stelias, qu’ils n’ont donc jamais connu ; seuls quelques-uns s’en souviennent – parmi lesquels son ancien jardinier, Cordell, et les autres membres de la communauté des anciens esclaves, qui en ont hérité le terrain où ils vivaient jusqu’aux fâcheux événements de ces derniers jours. Une des dernières entrées du journal (qui date cependant de quelques années) est très hermétique, une simple note soulignée de trois traits : « Stelias – subjugué manitou ? » Warren la montre à Beatrice – qui est perplexe : faut-il comprendre que Stelias aurait subjugué un manitou, ou au contraire aurait été subjugué par un manitou ? Mais, dans tous les cas, la huckster n’est pas certaine de bien comprendre ce que cela signifierait au juste… Warren pense que Wallace pourrait les éclairer sur pas mal de points. S’ils peuvent sortir de la blanchisserie, et si le maire est toujours en vie, le savant fou aimerait lui rendre une petite visite…

 

IV : D’AUTRES MAGICIENS CACHÉS ?

 

[IV-1 : Beatrice : Rafaela Venegas de la Tore ; Mr Fong, Mr Chow] De toute façon, ils ne sortiront pas durant la nuit. Mieux vaut qu’ils se reposent quelques heures avant de tenter quoi que ce soit. Mais, avant d’aller se coucher, Beatrice va voir Rafie. La huckster se méfie de leurs hôtes chinois – ne cachent-ils pas quelque chose ? L’élue pouvant comprendre leur langue quand elle bénéficie du Miracle adapté, peut-être a-t-elle pu surprendre quelque chose ? Rafaela emmène Beatrice dans un endroit un peu à l’écart – et use d’un autre Miracle pour les isoler. Ces précautions sont nécessaires… Le vieil homme, dans le bureau de Mr Fong, est de toute évidence le vrai maître de Chinatown. Mais ce Mr Chow est plus que cela, Rafaela en est convaincue : elle sent en lui un pouvoir débordant – mais certainement pas celui d’un élu ; en fait, c’est probablement bien davantage du domaine de la huckster… Pour autant, Rafie ne pense pas qu’il soit le responsable des calamités qui se sont abattues sur Crimson Bay ; ce qu’elle craint, c’est qu’ils se retrouvent au milieu de l’affrontement entre cet homme et un autre puissant sorcier, celui qui a fait appel aux zombies…

 

[IV-2 : Beatrice : Rafaela Venegas de la Tore ; Jon Brims, Mortimer Stelias, Russell Drent] Beatrice digère l’information – et dit à Rafaela ce qu’ils ont trouvé dans les affaires de Jon Brims. Notamment ce qui concerne Mortimer Stelias… qui n’est peut-être pas tout à fait mort ? Serait-ce lui, le véritable supérieur de Drent ? Rafie, à vrai dire, redoute qu’il y ait plus de deux pouvoirs en jeu dans cette affaire… C’est comme si beaucoup trop de gens beaucoup trop puissants s’étaient retrouvés au même endroit ; ça a mariné pendant des années et des années de coexistence plus ou moins forcée, jusqu’à ce que ça explose… Mais ils sont toujours là, et ne comptent pas se faire éliminer par les autres. Reste que les PJ sont au milieu de la poudrière…

 

[IV-3 : Beatrice : Rafaela Venegas de la Tore] Un silence pesant s’installe… Il apparaît clairement que Rafie a autre chose à dire, mais qui lui coûte. Elle finit cependant par s’en ouvrir à Beatrice – à la condition que la huckster n’en parle à personne ! Elle a eu une autre vision… mais pas de la Vierge de Guadalupe, cette fois : un… vieil Indien ? Une sorte de chaman ; il n’avait pas l’air spécialement hostile, mais, à vrai dire, Rafie n’a pas su décrypter ses intentions – peut-être parce qu’elle n’acceptait de recevoir de semblables visions que de la part de la Vierge de Guadalupe. Il la regardait, sans un mot… Elle ne sait pas ce qu’il faut en penser. Ce qu’elle sait, c’est que sa protectrice l’a envoyée ici pour une raison – à Beatrice avançant qu’il faudrait fuir cette poudrière, mais bien consciente que c’était inimaginable pour l’heure, l’élue répond qu’elle ne partira pas de Crimson Bay tant qu’elle n’aura pas accompli ce pourquoi elle a été appelée ; quoi que ce soit. Et elle reprend son rite de Sanctuarisation.

V : PRENDRE L'AIR

 

[V-1 : Nicholas : Josh Newcombe] Après s’être reposés quelques heures, maintenant que le soleil s’est levé, les PJ réfléchissent à une sortie – au moins, dans un premier temps, pour ramener des vivres. Nicholas va jeter un œil à l’extérieur depuis les baies vitrées de la mezzanine. Les morts-vivants cernent la blanchisserie – ils ne sont pas en mesure de lancer un assaut planifié, mais ils sont très nombreux ; avec toute cette viande à l’intérieur… Mais Nicholas observe aussi une scène très incongrue : un homme se déplace parmi les zombies, qui n’en est de toute évidence pas un – le faux prêtre le reconnaît enfin : c’est Josh Newcombe ! Et le journaliste se promène au milieu des morts-vivants le calepin en main – comme s’il cherchait à les interviewer… Or les morts-vivants ne lui prêtent aucune attention ; Newcombe n’est visiblement pas le moins du monde menacé !

 

[V-2 : Beatrice, Danny, Warren : Mr Fong, Rafaela Venegas de la Tore] Mais sortir de la blanchisserie, et a fortiori y rentrer après coup, est de toute façon problématique. Il faut convaincre les gardes, ou, mieux, leur chef théorique, Mr Fong. Beatrice demande à Rafie de les accompagner au bureau. Danny et la huckster défendent leur idée, avec le soutien de Warren : rester ici sans rien faire, c’est mourir à petit feu ; sans nourriture, sans espoir de sortie, les gens péteront les plombs d’ici à quelques dizaines d’heures au plus tard ! Les gens qui se sont réfugiés dans la blanchisserie ont besoin de vivres, et d’informations sur la situation en ville. Le groupe des PJ a fait la démonstration qu’ils pouvaient survivre dehors – plus que quiconque ici. Il faut les autoriser à sortir – mais aussi à revenir le moment venu : ils ne partiront pas tant qu’ils n’auront pas de certitude à cet égard. Mr Fong, de toute façon, n’en croit pas ses oreilles : sortir ? Ses hommes ne cessent de lui ramener les mêmes rapports, sur cette foule de morts-vivants qui entoure la blanchisserie ! Mais Danny est convaincu qu’il y a moyen de contrôler un passage vers l’extérieur, qui ne représenterait pas pour autant une menace. Or la situation ici risque de devenir très vite intenable… Danny a à peine le temps de finir sa phrase que résonne un coup de feu à l’intérieur de l’usine : un garde vient d’abattre un des morts de la nuit (il y a eu de nouvelles morts subites pendant que les PJ se reposaient), qui s’était soudain animé et montré menaçant alors qu’on était en train de tirer le cadavre vers la chaudière, pour y être décapité et brûlé… Les réfugiés sont terrifiés – le coup de feu a illico entraîné des hurlements de panique. Le temps presse ! martèle Danny. Mr Fong se tourne enfin vers Mr Chow – qui donne son accord d’un mouvement du menton presque imperceptible. Le patron de la blanchisserie concède que l’intuition de Danny est bonne : effectivement, il y a un accès sur le toit de la boutique – une sorte de trappe. Ce toit est plus bas que celui du hangar, il se situe à quelque chose comme trois ou quatre mètres de hauteur par rapport au niveau de la rue… Accessible pour des humains, pas pour des zombies. Mais, en contrepartie, les toits des bâtiments adjacents, de toute façon éloignés de quelques cinq à six mètres au moins, par endroits dix mètres, sont plus élevés. Durant l’excursion des PJ, les hommes de Mr Fong surveilleront cet accès, et leur ouvriront le moment venu ; ils conviennent au cas où d’un code.

 

[V-3 : Nicholas, Danny, Warren : Yuen Chang, Mr Chow] L’expédition est décidée. Nicholas confectionne des cordes avec des draps (Danny a déjà une vraie corde sur lui). Warren se munit d’autres pièces de tissu, colorées, qu’il compte disposer au bout de ses bras mécaniques – en guise de leurres, cette stratégie avait pu se montrer efficace lors de leur fuite du bureau du shérif à la blanchisserie. Ils se munissent tous de sacs, bien sûr. Danny songe qu’il vaut mieux ne pas descendre dans les rues – mais par les toits, ou les étages des bâtiments abandonnés, ça devrait être jouable. Maintenant, où trouver de la nourriture à proximité ? On leur indique l’élevage de porcs de Yuen Chang, non loin, mais comment ramener un porc dans ces conditions ? Sinon, l’épicerie la plus proche… est celle de Mr Chow. On dessine un plan pour que Danny puisse se repérer.

 

[V-4 : Beatrice] Maintenant, la vraie question, c’est comment passer à travers tous ces zombies ? L’idée d’une diversion s’impose : Beatrice offre de se munir de casseroles, etc., qui feront beaucoup de bruit. Or elle dispose d’un Pouvoir de Téléportation : elle l’utilisera pour se positionner en sécurité sur un toit à l’opposé de ses camarades et fera un boucan de tous les diables pour attirer les morts-vivants vers elle, sans se mettre en danger pour autant ; à condition de répéter l’opération à plusieurs reprises, les rues devraient être suffisamment dégagées pour que les autres aillent où ils le souhaitent… et en reviennent.

 

VI : EN QUÊTE DE VIVRES, ET D’INFORMATIONS

 

[VI-1 : Beatrice, Danny : Josh Newcombe ; Mr Fong, Mrs Jansen, Mike Paltron, Russell Drent, Mr Jansen] L’idée de Beatrice est approuvée. Depuis le toit de la boutique (les gardes de Mr Fong referment la trappe aussitôt après leur passage), et sous une pluie un brin pénible mais bien plus supportable que les jours précédents, la huckster se téléporte sur le toit d’une maison un peu plus loin. Sur un signe de Danny, elle commence à marteler ses casseroles ; cela semble produire son effet – les réflexes des zombies sont on ne peut plus lents, mais la plupart des morts-vivants (et ça fait vraiment beaucoup) se dirigent vers Beatrice, dégageant le passage pour les autres. Mais, en faisant du bruit, Beatrice n’attire pas que des zombies… Du niveau de la rue, elle entend : « Ah ! Une survivante ! Ms Elizabeth Meyers, pourriez-vous m’accorder une interview ? » C’est Josh Newcombe, carnet de notes en main, tranquille au milieu des morts-vivants ! La huckster lui fait signe de monter. Le journaliste n’est pas des plus agile, il a besoin de son aide… Mais il parvient à la rejoindre sur le toit. « Je dois l’avouer, je suis heureux de rencontrer enfin quelqu’un de vivant ! Ils ne sont pas très communicatifs, vous savez... Mais racontez donc à nos lecteurs comment vous vous en êtes tirée ! » Beatrice se contente de dire qu’elle a tiré et couru… Mais lui, comment a-t-il fait ? Benoîtement, le journaliste répond qu’il n’a jamais été inquiété par les morts-vivants… Pourquoi donc ? Il y a beaucoup réfléchi ; il n’y a qu’une seule réponse possible, « et c’est la grâce divine, bien entendu ». Mais Beatrice est méfiante : est-il bien sûr d’être vivant ? C’est qu’ils ont eu quelques soucis avec Mrs Jansen… Le journaliste s’offusquait de ce qu’on le soupçonne d’être mort, mais la mention de la tenancière du Washington suffit à détourner sa colère. Il explique très simplement qu’il savait très bien ce qu’il en était, la concernant, et depuis des années – depuis, en fait, cette dispute conjugale qui avait décidé de son état ; il avait même publié un article à ce sujet, mais, bizarrement, les gens n’y ont pas accordé beaucoup de crédit. Il y a pourtant eu d’autres cas en ville – de ces disputes qui tournent mal, veut-il dire : « Vous savez, Mr Paltron, par exemple, il est évident qu’il a tué sa femme – Russell Drent le savait aussi bien que moi ; bizarrement, c’est pourtant le shérif qui m’a dissuadé d’écrire un article à ce propos… Très bien, il avait sans doute ses raisons… Bah, ce n’est pas si grave. Mr Jansen avait certes poussé un peu fort Mrs Jansen dans les escaliers, mais qui ne le fait pas ? » Mais ils s’égarent – tout cela, c’est du passé, et ses lecteurs s’intéressent à l’avenir ! Alors, comment vont-ils faire – avec tous ces gens à l’intérieur de la blanchisserie, a-t-il cru comprendre ? Il a voulu essayer de rentrer à l’intérieur, mais ces Chinois ne se sont pas montrés très coopératifs… Beatrice préfèrerait que le journaliste l’assiste de ses conseils, elle en a bien besoin… Le journaliste semble réfléchir un instant ; puis : « Mangez des légumes. Des brocolis, par exemple. Vous savez, c’est très bon pour la santé, d’ailleurs j’avais écrit un arti… » Il n’a pas le temps de finir sa phrase que la huckster lui tire une balle dans le pied !

 

[VI-2 : Danny, Nicholas, Warren : Josh Newcombe, Beatrice] Entre-temps, les autres, inconscients de cette petite discussion avec Josh Newcombe, profitent de ce que les rues ont été dégagées pour progresser, autant que possible sur les toits ou d’étage en étage, par les fenêtres (en s’aidant des cordes), dans la direction opposée de Beatrice. Danny ouvre la marche, Nicholas la ferme, avec Warren au milieu. Mais la ruse de la diversion a ses limites : si la plupart des zombies y ont cédé, il en reste cependant çà et là dans les rues, voire dans certains bâtiments.

 

[VI-3 : Beatrice : Josh Newcombe] Josh Newcombe, blessé au pied par Beatrice, crie de douleur (« Aïe ! Mais qu’est-ce qui vous prend ? »), et tombe à la renverse dans la rue (« Aïe ! »). Depuis le toit, la huckster, toujours l’arme en main, se montre menaçante : « J’en ai assez de vos bêtises. Je veux savoir comment ça se fait que vous êtes toujours au courant de tout, et toujours épargné… » Le journaliste parvient tant bien que mal à se lever, et il est furibond : « Saleté ! Vous allez me le payer, Ms Elizabeth Meyers, je vous le garantis ! Je vais dresser de vous un portrait dont vous me direz des nouvelles ! » Et il s’en va clopin-clopant vers l’est – probablement dans la direction des bureaux du Crimson Post ; il semble déjà prendre des notes sur son carnet. Mais Beatrice lui jette une pièce d’un dollar – elle s’abonne ! S’il peut lui apporter en main propre les éditions spéciales… Le journaliste ignore la pièce et continue son chemin, en fulminant.

 

[VI-4 : Danny, Warren, Nicholas : Beatrice, Mr Chow] Le coup de feu a alerté les autres, mais ils ont supposé, comme il n’y en avait pas d'autres, que cela faisait partie de la diversion de Beatrice – qui continue de faire du boucan tant que les autres ne sont pas revenus. On entend les porcs de l’élevage, ils sont bien vivants – mais en ramener à la blanchisserie s’annonce compliqué… Danny n’y croit pas. Mieux vaut pour l’heure s’en tenir à la boutique de Mr Chow. À mesure qu’ils progressent, ils distinguent d’autres coups de feu – plus effacés, un de temps à autre ; ils proviennent du sud, probablement du bureau du shérif. La boutique tient plus du bazar que de l’épicerie. S’y repérer n’est pas très évident, car toutes les étiquettes, etc., sont en chinois – mais ils peuvent identifier sans trop de risque d’erreur des aliments, frais (du riz, du thé…) ou en conserve, et en remplissent leurs sacs ; Warren use de ses bras mécaniques, qui lui permettent de porter bien plus de sacs que les autres. Mais il n’y a pas de quoi nourrir tous les réfugiés de la blanchisserie… Nicholas cherche aussi d’autres choses qui pourraient être utiles en dehors de la nourriture ; le faux prêtre tombe notamment sur cinq feux d’artifice – des reliquats du nouvel an chinois, qui a eu lieu il y a déjà longtemps de ça… La diversion de Beatrice continue, permettant aux autres de retourner à la blanchisserie. La même manœuvre est répétée une autre fois, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à ramener de la boutique de Mr Chow.

 

VII : UN HOMME FORT EN TEMPS DE CRISE

 

[VII-1 : Warren : Gamblin’ Joe Wallace, Jeff Liston, Josh Newcombe] Mais les PJ ne s’en tiennent pas là : une fois le ravitaillement effectué, ils comptent bien, en usant de la même technique, jeter un œil à ce qui se passe en ville – notamment au bureau du shérif, d’où parviennent de temps à autre des coups de feu, ou encore, non loin, à la résidence de Gamblin’ Joe Wallace (Warren y tient beaucoup) ; les noms de Jeff Liston ou Josh Newcombe sont également évoqués, mais leurs logis sont aux deux extrémités de la ville… Ils s’y prennent très bien, et rejoignent sans trop de difficultés la grande rue (impossible à traverser de la même manière, elle est bien trop large), qu’ils remontent côté nord vers l’ouest, jusqu’à atteindre la maison du maire. Des zombies rôdent dans les environs, mais assez peu ; la plupart sont attirés par les coups de feu sporadiques émanant du bureau du shérif, un peu plus à l’ouest. En y jetant un œil au passage, les PJ constatent que la rue en face est jonchée de dizaines de cadavres de morts-vivants, laissés là où ils sont tombés – les canons de Winchesters jaillissent parfois des fenêtres, les tireurs prenant le temps de viser avant de faire feu, éliminant méthodiquement chaque zombie qui s'approche un peu trop d’une balle en pleine tête. Mais les munitions manqueront très vite, à ce rythme…

 

[VII-2 : Danny, Warren : Gamblin’ Joe Wallace] Les PJ descendent dans la rue, pour gagner l’entrée de la maison de Wallace. Danny élimine de son gourdin les zombies les plus proches, mais d’autres les ont repérés et avancent lentement dans leur direction. Warren toque tout naturellement à la porte, mais sans obtenir de réponse ; il est évident qu’elle a été barricadée – et toutes les fenêtres du rez-de-chaussée de même. Mais à l’étage ? La paroi est glissante, avec tout cette pluie, mais Danny parvient à accéder à une fenêtre du premier, fermée mais aisée à franchir. Le bagarreur pénètre à l’intérieur de la maison, et, sur ses gardes, il descend au plus vite au rez-de-chaussée, afin de trouver une ouverture rapide à dégager pour que ses amis puissent se réfugier à leur tour dans la belle bâtisse ; ils parviennent à le faire avant que les zombies qui s’approchaient ne soient trop menaçants, et, sitôt à l’intérieur, ils barricadent la fenêtre derrière eux.

 

[VII-3 : Warren, Danny : Gamblin’ Joe Wallace] Quand ils se retournent, ils voient le domestique chinois de Wallace, qui se tient raide comme un piquet en haut de l’escalier, une carabine en main. Il n’est pas hostile – dès l’instant qu’il les voit barricader la fenêtre derrière eux. Il est simplement méfiant. Mais Warren lui fait part de ce qu’ils aimeraient s’entretenir avec Wallace – tandis que Danny indique son étoile de shérif, au cas où… Comme si la situation était parfaitement ordinaire, le domestique, s’il mentionne en passant que Mr Wallace est quelque peu fatigué, demande aux visiteurs de patienter le temps qu’il les annonce, après quoi il les invite à le suivre dans le bureau du maire, au premier étage.

 

[VII-4 : Danny, Warren, Beatrice, Nicholas : Gamblin’ Joe Wallace ; Russell Drent, Jon Brims, Mortimer Stelias, Jeff Liston, Mr Fong] Gamblin’ Joe Wallace est dans un état lamentable – une loque humaine, qui a bu beaucoup, beaucoup d’alcool ces derniers jours. Le domestique part préparer du thé – tandis que Danny ramasse un seau d’eau, qu’il balance à la figure du maire. Amorphe et déprimé, Wallace se plaint de ce qu’ils veulent l’humilier encore davantage. Warren veut se montrer diplomate… mais se rend compte qu’il ne sait pas quoi dire ; il fait quelques pas en arrière, et marmonne indistinctement… Vu de l’extérieur, c’est un peu comme s’il s’entretenait avec Roselyne et Hippolyte, ses bras mécaniques ! Danny est plus direct : maintenant que Drent est hors-jeu… Mais Wallace affirme qu’il n’est pas hors-jeu. Il demande à ses visiteurs où ils se sont planqués, ce qui pourrait expliquer qu’ils ne soient pas au courant concernant le shérif ? Danny dit que, la dernière fois qu’il a vu Drent, il se faisait dessus dans une cellule de son propre bureau… Mais Wallace lui rétorque que, la dernière fois qu’il l’a vu lui, par cette fenêtre juste à côté, et tout récemment, il coordonnait ses hommes dans l’élimination méthodique des morts-vivants des environs – froid, distingué, classe : du pur Drent d’avant toute cette folie… Le maire remarque alors seulement que Danny arbore l’étoile de shérif : « Il va vouloir la récupérer… » Warren sort de son soliloque, et demande à Wallace s’il a vu Jon Brims – mais ce n’est pas le cas : « Encore un peu tôt pour le croque-mort ? » Les gens n’ont plus besoin de « venir quémander des audiences à Sa Majesté Gamblin’ Joe Wallace » Warren veut l’aider – mais il lui faut comprendre ce qui se passe ; le maire n’a-t-il rien à dire sur tous ces événements surnaturels ? Il évoque aussi le nom de Mortimer Stelias ; comment est-il mort ? « De sa belle mort… Enfin, de vieillesse. Il aurait peut-être trouvé une autre mort plus belle. Il a été colonel de cavalerie de l’Union, vous savez… » Le souvenir semble quelque peu émouvoir le maire : « C’était un type bien. Y en a pas beaucoup. » Mais Warren a appris que Mr Stelias avait eu affaire à des… manitous ? Cela pourrait avoir un lien… Il fait appel à Beatrice – qui se contente de dire qu’il s’agit d’esprits du folklore indien ; d’ailleurs elle se demande si un Indien du coin ne serait pas impliqué dans l’affaire… « Dans le coin, côté Indiens, y a que la tribu des Red Suns – dans la forêt du même nom. Z’ont jamais posé de problème. Enfin… Vous le savez, hein : terra nullius, tout ça, c’est des conneries, quand les Blancs s’installent quelque part dans l’Ouest, c’est pas sur des terrains vierges, c’est sur les territoires de tels ou tels Indiens… Alors ils se sont plaints, dans les premières années. Ça n’a pas duré. » Wallace dit ne jamais avoir eu affaire à eux, c’était déjà du passé quand il est arrivé de Boston. Le seul habitant de Crimson Bay à y connaître quoi que ce soit, ça serait Jeff Liston – qui va chasser l’ours dans la forêt de Red Sun. Peut-être. « Les Indiens… Faut croire qu’on avait pas assez de soucis, hein ? Des tiques de prairie, des dégénérés cannibales, des morts-vivants, des démons même à ce qu’on dit… Et tout ça depuis votre arrivée… dans la charmante petite ville de Crimson Bay. » Et les Chinois ? demande Beatrice. Wallace n’en sait rien – il traitait avec Mr Fong, c’est tout ; et à travers lui avec les triades de Shan Fan voire de Hongkong, qui approvisionnaient l’usine en poudre… Ça n’a rien d’un secret. Il n’a pas de secrets. Et le surnaturel ? Il n’y connait rien – il n’y croyait pas il y a de ça trois jours à peine. De toute façon, c’est Drent qui va régler la situation : c’est un malin… Wallace savait dès le départ que c’était un dur – il le savait parce que c’était exactement ce qu’il recherchait. Une ville doit avoir un shérif. Et… « À l’époque, chaque nuit, je faisais des cauchemars, terribles – c’était l’anarchie, le chaos à Crimson Bay… C’était comme un message : embauche quelqu'un pour maintenir l'ordre. Quelqu'un qui sait y faire. Les cauchemars ont cessé avec l’arrivée de Drent. Il a fait son office. Vous connaissez la suite. » Des coups de feu retentissent par intermittence du bureau du shérif. Danny redescend, il en a assez – ils ne tireront rien d’utile de ce pauvre type. Beatrice compte le suivre, mais dit d’abord au maire qu’il lui doit 35 $... Wallace se lève, tangue un peu, ramasse une liasse entière dans son coffre ouvert et la jette aux pieds de la huckster. « Servez-vous. Ça servira à payer la caution quand Drent vous coffrera. Enfin, s’il vous laisse la possibilité de payer une caution... » Mais Beatrice se contente de ses 35 $ (Nicholas est moins scrupuleux…).

 

[VII-5 : Danny, Beatrice, Nicholas, Warren : Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent] Les PJ laissent là Wallace, et prennent la direction du bureau du shérif, tout proche – en profitant d’un moment d’accalmie, quand les morts-vivants sont relativement peu nombreux, et trop éloignés pour être vraiment dangereux. Danny a l’intention de rendre à Russell Drent son étoile – il est d’un calme olympien, face à Beatrice et Nicholas de plus en plus démangés par l’envie de tirer sur tout le monde… Le bagarreur ne fait certainement pas confiance au shérif (Warren était très inquiet à ce propos…), mais il ne veut pas avoir tout le monde à dos – pas maintenant. Il a d’autres méthodes pour passer ses nerfs – les zombies les plus proches font les frais de son gourdin, le faux prêtre et la huckster achevant ceux qui sont un peu plus loin. Ils attirent ainsi l’attention des adjoints – deux sont sortis sous l’auvent, qui voient bien qu’ils ne sont pas des morts-vivants, et les laissent approcher…

 

[VII-6 : Danny, Beatrice, Nicholas, Warren : Russell Drent ; Gamblin’ Joe Wallace, Mr Fong, Mr Shou, Josh Newcombe] Et Russell Drent sort également du bureau, comme pour prendre l’air – et il est ainsi que Gamblin’ Joe Wallace l’avait décrit : froid, distingué, classe. Le Drent d’avant – rien à voir avec l’homme qui s’était effondré sous les yeux des PJ. Danny et Beatrice l’approchent, l’air de rien – Nicholas et Warren restent un peu plus en arrière. Drent les remarque enfin et les regarde approcher, souriant. Danny lui rend illico son étoile – comme il a repris ses esprits… Drent le remercie – ajoutant qu’il avait eu raison de faire ce qu’il a fait. Il s’était effondré, c’était… lamentable. Danny, conciliant, avance que ça arrive à tout le monde, mais Drent, avec un regard dur, lui répond sèchement : « Non. Cela ne m’arrive pas. À moi. » Ou du moins ça ne devrait pas être visible – il y a peu de choses aussi importantes que ce qui est visible, et ce qui ne l’est pas. Passons : ils ont à discuter ! 300 civils se sont réfugiés dans la blanchisserie, et ils ne tiendront pas trois jours. Drent commence par féliciter les PJ : la blanchisserie, c’était une bonne idée. Ce sont probablement les seuls à avoir survécu, à quelques exceptions près, comme bien sûr Drent et ses adjoints (une quinzaine). « C’est bon à savoir que toute la population de mes administrés se trouve là-bas. » Danny suggère de faire une battue pour dégager les ruelles – là-bas, ils sont encerclés. Drent est d’accord – et ses administrés seront heureux de voir qu’en ces temps troublés un homme à poigne a pris les rênes du pouvoir : « Ensemble, nous allons pouvoir bâtir une nouvelle alliance. » L’expression n’a pas échappé à Nicholas... Qu’entend-il par-là ? « Il faut faire un pacte. Il y a ceux d’en dessous, et ceux d’au-dessus. Qui les dirigent. Et les protègent. Exactement, le troupeau et son berger. C’est une chose que vous, homme d’Eglise, comprenez parfaitement. Le berger a tout intérêt à garder son troupeau en vie. » Mais « ces Fong, ces Shou… Il faudra qu’ils se soumettent. On dit que les Orientaux sont pragmatiques… » Danny n’est pas exactement un lettré, mais cette idée de soumission l’étonne – ce n’est pas ça, une alliance… Drent affiche un rictus sardonique : « Demandez à votre ami le prêtre, il vous expliquera comment ça se passe dans la Bible… » Warren lui demande s’il a vu d’autres personnalités de la ville : « Les personnes qui comptent sont toutes ici en ce moment même. » Et Newcombe ? Il est passé lui poser quelques questions – un homme étonnant… et qui sait raconter des histoires – c’est une qualité bien singulière. Peut-être est-il protégé par Dieu, ainsi qu’il le prétend… Peut-être le shérif lui-même, et Danny, et ses camarades, sont-ils également sous la protection du Seigneur ? Croient-ils vraiment qu’ils ont survécu par hasard ? On a toujours besoin d’une volonté supérieure… « Plus que jamais. Devant cette… parodie du Jugement Dernier… Je ne peux pas tolérer pareille chose. Moi moins que quiconque. » Le shérif écarte les bras en croix, et du sang s'écoule des stigmates de ses paumes…

 

À suivre…

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Fantômes du Japon, de Lafcadio Hearn

Publié le par Nébal

Fantômes du Japon, de Lafcadio Hearn

HEARN (Lafcadio), Fantômes du Japon, traduit de l’anglais par Marc Logé, préface de Francis Lacassin, [s.l.], Groupe Privat/Le Rocher [Le Serpent à plumes], coll. Motifs, 2007, 396 p.

Si Kwaidan est le plus célèbre ouvrage de Lafcadio Hearn consacré au folklore japonais et plus particulièrement aux fantômes et autres créatures surnaturelles, il est bien loin cependant de rassembler tous les textes de l’auteur portant sur ce thème. En témoigne ce volume nettement plus copieux, même si au format poche, intitulé Fantômes du Japon, et qui rassemble, classés par thèmes, une petite cinquantaine de récits fantastiques nippons, qu’ils adoptent les atours presque ethnographiques de la majeure partie des contes de Kwaidan ou soient quelque peu réadaptés dans le cadre de nouvelles plus « contemporaines ». Je ne suis même pas certain que l’on puisse parler ici d’une « intégrale » de ce genre de récits (en fait, j’en doute – on notera aisément, une fois plus, l’absence du très beau mais certes assez singulier « Hi-mawari », par exemple), mais cela fait beaucoup de rab, incontestablement.

 

Et absolument pas en faisant dans le fond de tiroir : nombre de ces contes sont tout à fait brillants. Ils ne sont même pas spécialement « confidentiels ». J’en donnerai un double exemple : rappel, le film Kwaidan de Kobayashi Masaki, en dépit de son titre, n’emprunte pas ses quatre récits au recueil éponyme, mais seulement deux d’entre eux (« La Femme des neiges » et « Hôichi Sans-Oreilles »). Les deux autres ? Ils figurent dans ce recueil… mais, comme bien d’autres, sous un titre français très libre et souvent explicite, bien éloigné du texte original : si le titre anglais (qui est régulièrement japonais… et souvent prosaïque) est à chaque fois rappelé, tous ces textes ont ici un titre français qui n’a généralement rien d’une traduction – de « The Story of Mimi-Nashi Hôichi » à « L’Aveugle qui faisait pleurer les morts », il y a de la marge… et comme une certaine liberté plus ou moins pertinente selon les cas. Revenons-en aux textes sources du film de Kobayashi Masaki : le fragment « Les Cheveux noirs » trouve en fait son origine dans la nouvelle « The Reconciliation », qui devient en français « La Première Femme du samuraï » (oui, ce dernier mot est systématiquement rendu ainsi dans la traduction de Marc Logé, qui date forcément un peu, mais demeure plaisante) ; ces trois titres n’ont absolument rien à voir entre eux, mais il faut noter, pour le coup, que le motif des cheveux, s’il n’est pas absent de la nouvelle, y est essentiellement anecdotique, là où il est considérablement amplifié dans le film. L’autre récit à mentionner, qui s’interrompt brusquement (en pleine conscience de la part de Lafcadio Hearn, d’une certaine manière c’est le propos), s’intitule sobrement en anglais « In a Cup of Tea », qui devient plus explicitement en français « Celui qui avala un fantôme ». Et nouveau rappel : il existe un curieux petit livre jeunesse dans lequel trois auteurs français proposent des « fins » à ce récit, sous le titre Le Fantôme de la tasse de thé.

 

À vrai dire, Lafcadio Hearn, au travers de ce recueil, peut prendre le temps de s’attarder, éventuellement à sa manière, sur des récits essentiels à la culture japonaise, parfois de très anciennes légendes, comme celle d’Urashima-Tarô, qui fournit son prétexte à la nouvelle « contemporaine » qu’est « Le Songe d’un jour d’été » (en anglais « The Dream of a Summer Day »), parfois des histoires dont les sources sont plus ambiguës, mais qui, dans tous les cas, ont alors imprégné l’esprit japonais de longue date, ainsi avec l’ « Histoire des fantômes dans le roman La Lanterne pivoine » (en anglais, « A Passional Karma »).

 

Le classement thématique, s’il est en maints endroits contestable, peut permettre de dégager d’autres inspirations anciennes. À titre d’exemple, certains récits tels que « Celui qui voulait rencontrer Bouddha » (« The Story of a Tengu ») ou « La Reconnaissance de l’homme-requin » (« The Gratitude of the Samebito »), d’autres encore plus loin dans la compilation, me paraissent pouvoir s’inscrire dans la lignée des Histoires qui sont maintenant du passé (ou des Récits de l’éveil du cœur de Kamo no Chômei ?), de par leur caractère édifiant.

 

Certains thèmes sont tout particulièrement savoureux. J’aimerais mettre en avant, à titre d’exemple là encore, la quatrième partie, « Vertiges et prodiges », dans laquelle on trouve plusieurs récits tournant autour de l’art (peinture et calligraphie au premier chef), aussi charmants qu’instructifs.

 

C’est d’ailleurs l’occasion de noter que, fantômes ou pas (et même en précisant que ces « fantômes » n’en sont pas toujours au sens où nous l’entendons en Occident – il peut s’agir d’esprits de vivants aussi bien que de morts, ou encore de créatures surnaturelles radicalement non humaines, et relevant plutôt des yôkai), l’objet de ces contes n’est pas systématiquement la peur. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est « rarement » le cas, car il y a tout de même de puissantes scènes d’horreur ou d’épouvante de temps à autre, mais ces Fantômes du Japon suscitent dans une égale mesure l’émerveillement ou la compassion, parfois le rire, régulièrement la mélancolie…

 

L’ensemble est passionnant et enthousiasmant, constituant une très belle collection de récits à même de satisfaire aussi bien les amoureux du Japon que ceux du folklore ou de la littérature fantastique. Kwaidan est un fameux titre, et assurément un bon livre (du moins quand il n’est pas salopé par un sagouin), mais avouons qu’il a un goût de trop peu… Je ne vous engage que davantage à vous procurer, de préférence, ce plus copieux Fantômes du Japon, qui contient de toute façon (presque) tout Kwaidan (les insectes ont disparu) même si dans un ordre différent, et que j’ai dévoré avec un intense plaisir.

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La Quête onirique de Vellitt Boe, de Kij Johnson

Publié le par Nébal

La Quête onirique de Vellitt Boe, de Kij Johnson

JOHNSON (Kij), La Quête onirique de Vellitt Boe, [The Dream-Quest of Vellitt Boe], traduit de l’anglais (États-Unis) par Florence Dolisi, illustrations de Nicolas Fructus, carte des Contrées du Rêve [par] Serena Malyon, entretien avec Kij Johnson par Erwann Perchoc, Saint-Mammès, Le Bélial’, [2016] 2018, 190 p.

 

ATTENTION : risque de SPOILERS non négligeable.

UN MIROIR À LOVECRAFT

 

Il y a, ces temps-ci, comme un tsunami de littérature lovecraftienne, para-lovecraftienne, post-lovecraftienne, etc. La production est telle, en quantité, qu’elle a de quoi effrayer l’amateur, bien obligé de se résoudre à ce constat, au fond pas si navrant, qu’il lui est impossible de tout lire en la matière. Alors faut sélectionner – et tant mieux ! Parce que, disons-le, ce sous-genre improbablement devenu un genre à part entière a longtemps été submergé par la médiocrité, voire pire. Les derletheries, les lumleyries, ont longtemps fait un tort considérable à l’exercice (en le perpétuant, certes) – et notamment en raison de leur vaste diffusion… avec l’escroquerie que l’on sait concernant les « collaborations posthumes ». Ce qui avait de quoi écœurer à jamais (ou presque) l’amateur insatiable d’Indicible et de Cyclopéen – j’ai donné. Ces livres ont été bien plus néfastes que la quantité de publications plus hermétiques, éventuellement liées au jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, que d’obscurs ou moins obscurs éditeurs publiaient de temps à autre, sous le signe du Poulpe Cosmique – entre fanfictions et potacheries, je ne crache pas dessus de temps à autre, à chacun ses tares. Maintenant, que ça se vende ou pas, la qualité n’était qu’assez rarement au rendez-vous – c’est peu dire. Il y avait de belles exceptions, mais voilà – il s’agissait bien d’exceptions.

 

Les choses ont pu changer. La critique lovecraftienne américaine, avec s(ain)t Joshi pour patron, a fait le ménage dans l’héritage, et même ledit pourfendeur de la lovecrafterie non orthodoxe a pu changer son pseudopode d’épaule, en publiant à son tour des anthologies mieux pensées, plus fines, plus justes, enfin dégagées du schéma chiant « vieux sorcier + grimoire impie + tentacules cyclopéens + dieux putain d’imprononçables = Lovecraft ». Les anthologies Black Wings, pour ce que j’en ai lu, constituent de beaux exemples d’une nouvelle littérature lovecraftienne, para-lovecraftienne, post-lovecraftienne, etc., plus pertinente, et ô combien plus satisfaisante. Même si la nécessité du tri demeure – le contraire eût été étonnant.

 

Mais la vague va bien au-delà de ces publications qui demeurent globalement confidentielles – sachant que d’autres, s’affichant dans un registre similaire, perpétuent sans doute la vielle tradition de médiocrité du pastiche, et que le poulpe est devenu un argument commercial en tant que tel. Il est heureusement des auteurs plus intéressants qui s’exercent dans ce registre, et dont les œuvres passent moins inaperçues et/ou peuvent être davantage appelées à durer. Kij Johnson, avec le présent ouvrage, en témoigne – ou devrait en témoigner ? Et sans doute aussi Victor LaValle, dont les mêmes et bénies éditions du Bélial’ publieront prochainement The Ballad of Black Tom dans l’excellente collection « Une Heure-Lumière ». On verra ça.

 

De cette collection, Un pont sur la brume, de Kij Johnson, constituait d’ailleurs un des meilleurs titres. De cette autrice, en France, nous ne savions peu ou prou rien, et il était sans doute bien temps de réparer cette injustice. Un pont sur la brume a constitué un excellent argument pour avoir envie d’en lire d’autres choses. Et donc, La Quête onirique de Vellitt Boe ? Une relecture « moderne » de La Quête onirique de Kadath l’inconnue ? Et tant qu’à faire dans une jolie édition illustrée ? Je devais forcément lire ça… Avec une certaine impatience même.

 

Mais sans doute faut-il noter que cette littérature lovecraftienne-ci (car ça vaut aussi pour le LaValle à venir, entre autres – et, tant qu’on y est là encore, pour l’excellente bande dessinée Providence d’Alan Moore et Jacen Burrows) ne peut faire autrement que composer avec l’héritage lovecraftien, mais en se réservant à bon droit le bénéfice d’inventaire. C’est une littérature critique – et c’est sans doute bienvenu. Le tsunami de publications lovecraftiennes, jusqu’à l’overdose, le sacre bien improbable du gentleman de Providence comme icône de la culture pop (ça lui aurait fait tout bizarre, ça), peluches Cthulhu incluses, s’est aussi accompagné d’échanges houleux (j’ai du mal à parler de « débats ») sur le, euh, « côté sombre » de l’auteur, son racisme au premier chef, l’absence sidérante des femmes dans son œuvre, etc. Bien au-delà du fandom – même s’il en a concentré les épisodes les plus notoires, encore.

 

Gag : La Quête onirique de Vellitt Boe a été récompensée par le World Fantasy Award 2017 – ce prix dont la figuration avait longtemps été un buste de Lovecraft lui-même, aussi s’est-on écharpé à ce propos dans les cercles intéressés (et au-delà). Avec plus ou moins de pertinence ? Kij Johnson en touche inévitablement quelques mots dans l’utile entretien en fin de volume, et c’est sans doute la voix de la sagesse. Les pro et les contra bourrins, en ce qui me concerne, bon… Dieu vomit les tièdes ? Heureusement qu’il n’existe pas, alors.

 

KADATH ET CARTER, QUAND ON EST ADO ET QUAND ON NE L’EST PLUS

 

La relecture critique est plus que légitime, elle est peut-être nécessaire. Avec La Quête onirique de Vellitt Boe, Kij Johnson tend comme de juste un miroir à La Quête onirique de Kadath l’inconnue. Toujours dans cet entretien en fin de volume, l’autrice expose son point de vue de manière très pertinente – le pourquoi de ce miroir.

 

La base devrait tenir de l’évidence, mais visiblement ce n’est pas toujours le cas : on ne lit pas Lovecraft ado comme on le relit adulte. Pour des raisons purement littéraires, et pour d’autres davantage… idéologiques ? politiques ? philosophiques ? Tout ça, sans doute. Peut-être d’autres choses encore. En même temps, Kij Johnson complète ainsi : même ado, elle sentait bien qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas… Quelque chose de probablement beaucoup moins évident pour un ado mâle. Et blanc. Etc. Serviteur.

 

Au plan de l’analyse littéraire, la critique de La Quête onirique de Kadath l’inconnue par Kij Johnson me paraît parfaitement fondée, irréfutable même. La trame ? Pas top-top, hein… Randolph Carter ? Un héros bidon, qui ne tient pas tout seul ; un bonhomme passablement puéril, par ailleurs, et pas toujours très sympathique… C’est ici que le miroir tendu par Kij Johnson se montre le plus pertinent, à vrai dire – y compris en jouant de cette idée d’un Carter très ado quand il vivait ses aventures. Restons-en pour l’heure au texte de Lovecraft : tout cela ne fait guère envie, hein ? Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain (enfin, si vous voulez, je dis pas, ça peut être fun), il y a des choses qui fonctionnent beaucoup mieux – notamment, ce récit très picaresque enchaîne les péripéties (sur un mode pas du tout typique de l’auteur, d’ailleurs), et ces péripéties sont toutes intéressantes, dixit Kij Johnson herself. Voire palpitantes. Ici, cependant, le miroir ne se montre pas aussi pertinent, en ce qui me concerne… Et il y a peut-être un oubli regrettable, celui qui pourtant associe tous ces aspects : un univers. Et là, en ce qui me concerne, Kij Johnson a raté son coup – et c’est notamment pour cela que, autant le dire dès maintenant, La Quête onirique de Vellitt Boe m’a plutôt déçu… à la mesure de mon adhésion pour le travail sur l’univers qui avait été fait dans Un pont sur la brume, et qui constituait un atout très marqué, essentiel même, de cette très chouette novella.

 

Au plan idéologique, etc., bien sûr, le, euh, « côté sombre » de Lovecraft resurgit, inévitablement. Ou les côtés sombres. Le court roman de Kij Johnson met l’accent sur la place des femmes, avec justesse, mais d’autres aspects sont envisagés, racisme et conservatisme exacerbé inclus – forcément. Mais ça, nous y reviendrons plus en détail.

 

DEUX VOYAGES – EN SENS INVERSE

 

Rapidement, un petit aperçu de l’intrigue, pour la forme – et attention, les gens, il n’est pas exclu que je SPOILE çà et là, au fil de cette chronique, aussi bien le texte de Kij Johnson que celui de Lovecraft (s’il est encore possible de SPOILER ce dernier) ; en fait, c’est même certain… Beware.

 

La Quête onirique de Kadath l’inconnue, résumée à la hache (ou à la tronçonneuse). Randolph Carter est un homme, et un rêveur – il est passé du monde de l’éveil aux Contrées du Rêve. Dans cet univers bigarré, il s’est assigné pour tâche d’aller à la rencontre des dieux, pour comprendre en dernier ressort que ce qu’il cherchait véritablement se trouvait en lui dès le départ – plus précisément dans le souvenir idéalisé de (la ville de) son enfance.

 

La Quête onirique de Vellitt Boe, toujours à la hache, mais en distinguant dans le tranchant le reflet de l’original. À l’homme Randolph Carter répond la femme Vellitt Boe. Carter était puéril, Vellitt est quinquagénaire (ou par-là, sauf erreur) et incomparablement plus mature. Le rêveur était passé du monde de l’éveil aux Contrées du Rêve, Vellitt Boe en bon reflet est amené à faire le voyage en sens inverse. Et la quête des dieux s’avère en dernier ressort (car entre-temps l’idée de revivre sa jeunesse demeure, même sacrément transformée) la quête d’un monde sans dieux – ou sans leur tyrannie, qui est explicitement la tyrannie des hommes ; c’est que le monde arpenté par Carter, comme, allez, 97,43 % de la fiction lovecraftienne, était un monde d’hommes, dont les femmes étaient tout bonnement absentes – l’approche de Kij Johnson est diamétralement opposée, dès la première page et jusqu’à la dernière. D’ici-là, au monde très fantasque que parcourt le rêveur, répond un monde « normal », entendez un monde où l’on vit – et pas seulement des aventures. L’idée d’un « ailleurs » n’en a que davantage des connotations distinctes dans les deux textes : depuis le rêve, on rêve l’éveil, et on a peut-être tort (sans se l’avouer).

 

Dès lors, dans ce miroir, il y a des choses qui marchent très bien… et d’autres moins bien.

UN VRAI PERSONNAGE

 

Déjà, un point essentiel, dès le titre : Vellitt Boe, à la différence de Randolph Carter, est un vrai personnage, et, mieux que ça, un bon personnage. Dans l’entretien, l’autrice semble avancer la possibilité de livrer d’autres histoires autour d’elle, pas nécessairement lovecraftiennes d’ailleurs, et, ben, oui, ça pourrait être très intéressant.

 

Les héros, on le sait, ce n’est vraiment pas le fort de Lovecraft. Ou même, pour employer un terme moins ambigu, disons que, les personnages, ça n’est vraiment pas son fort. Au travers de l’ensemble du corpus lovecraftien, il est difficile de mentionner un personnage un tant soit peu marquant. Les narrateurs ou points de vue sont généralement en creux, voire creux tout court. Ils reproduisent presque tous un schéma qui est en même temps une (double) fonction : savoir, et ressentir – dans cet ordre ou dans l’autre. Et ils doivent beaucoup à l'auteur lui-même, ces érudits un peu rêveurs. S’il fallait en relever d’un peu plus mémorables que les autres, j’aurais tendance à les chercher dans les dernières œuvres de Lovecraft – Robert Olmstead dans « Le Cauchemar d’Innsmouth » (peut-être – parce qu’en définitive ce personnage très naïf n’acquiert une véritable ampleur que dans la conclusion de la nouvelle, en forme de bascule), ou plus probablement Nathaniel Wingate Peaslee dans « Dans l’abîme du temps ». Les « méchants » sont un peu plus convaincants – parfois (les Whateley dans « L’Abomination de Dunwich », le cas très particulier d’Asenath Waite dans « Le Monstre sur le seuil »). L’héroïsme, a fortiori, ça n’est vraiment pas la came de Lovecraft – de son propre aveu.

 

(No shit, Sherlock.)

 

Alors on avance parfois le nom de Randolph Carter… mais du simple fait de son caractère récurrent, je suppose. Comme les autres, mais de manière peut-être plus marquée, il est un alter-ego de l’auteur. Il n’a absolument rien d’héroïque dans les premiers textes où il figure – et pourtant ce rôle lui échoit dans ce récit très singulier qu’est La Quête onirique de Kadath l’inconnue (et rappelons que cet « exercice », unique, Lovecraft ne l’a jamais soumis pour publication). Mais il n’y brille pas exactement… Kij Johnson souligne que ce faux héros ne peut absolument rien faire seul. Presque au point de constituer un très ironique avatar de « damsel in distress » ? Il s’évanouit, il se fait kidnapper, il doit être sauvé de l’extérieur – vive les chats, etc. Et sa personnalité, si c’est bien le mot ? Pas grand-chose à son crédit. Et je crois que l’autrice, là encore, a raison de pointer son caractère un tantinet puéril. Par ailleurs, il n’est pas forcément très sympathique – ou du moins peut-il à bon droit agacer…

 

Vellitt Boe, on l’a vu, est son opposée à tous points de vue. Mais il ne faut certainement pas pour autant la réduire à ce bête jeu des contraires : ce personnage a de la chair et de l’âme – et c’est surtout cela qui fait défaut à Randolph Carter. Elle est une femme, bien plus âgée, incomparablement plus mure ; mais aussi plus solide, car elle a beaucoup encaissé ; et, si elle n’est pas toujours parfaitement sympathique elle non plus, c’est parce qu’elle est humaine, elle – bien qu’étant une créature du rêve, c’est en cela surtout qu’elle l’emporte sur le falot en même temps qu’arrogant Randolph Carter. Elle n’est pas une fonction en forme de coquille, mais quelqu’un qui a vécu, et compte vivre encore un bout de temps. Elle est intégrée dans une société sinon la société, elle côtoie ses semblables – sans pour autant tout accepter, car la jeune rebelle demeure dans le corps de la vieille dame (dont à vrai dire la fonction de prof constitue en elle-même la cristallisation adaptée à son âge de sa rébellion juvénile). La quête onirique, ici, ne porte pas sur un lieu, mais sur un personnage – qui est amené à revenir sur son passé, avec un mélange subtilement équilibré de nostalgie et de lucidité, de regrets et d’envies. De la chair, et de l’âme. Ce qui ne ressort jamais autant que de la confrontation des deux voyageurs – car Veline (à l’époque) et Randolph ont voyagé ensemble, il y a de cela quelque temps ; ils se sont même aimés – ou pas tant que ça. Quand ils se retrouvent, l’un est un roi qui se morfond dans sa propre pompe et s’est interdit sa propre raison de vivre, l’autre accepte son âge tout en renouant avec son passé, l'avenir sous les yeux – il est passif, elle est active.

 

Et parfaitement convaincante.

 

UN VRAI SUJET

 

En même temps, elle est un véhicule pour le traitement d’un thème, mais sans jamais être réduite à ce caractère purement fonctionnel – et c’est peut-être là que réside l’opposition la plus marquée avec Randolph Carter. Ce thème, de toute évidence à l’origine du projet littéraire, c’est la condition des femmes.

 

Ah, Lovecraft et les femmes… Sans faire dans la psychanalyse à dix balles (pitié !), on peut légitimement poser que le gentleman de Providence avait comme un souci avec… une bonne moitié de l’humanité ? Je veux dire, sans même faire intervenir la race et compagnie. Eh. Il n’est pas tout seul, notez…

 

Si ce n’était qu’un trait de sa biographie, ma foi, il n’y aurait peut-être pas grand-chose de plus à en dire. Seulement, cela ressort de son œuvre littéraire – par défaut, et l’illustration n’en est que plus éclatante. Je reste convaincu que cela allait plus loin que son conditionnement WASP (qui dans son cas n’est probablement jamais une explication suffisante – ça serait un peu trop facile, trouvé-je). Quoi qu’il en soit, les femmes sont tout bonnement absentes de la quasi-totalité de son œuvre. Ce qui n’avait probablement rien de délibéré de sa part – reste que sa fiction, si elle est tout sauf virile (au sens le plus vulgaire et machiste donc re-vulgaire), opère dans un monde d’hommes, presque naturellement. Cas des révisions (très) éventuellement mis à part, il n’y a guère que trois personnages féminins un minimum développés dans toute la fiction de l'Oncle Theobald : la première est une simplette albinos violée par un dieu-truc et qui accouche d’abominations (à vrai dire, parler de « personnage féminin un minimum développé » pour Lavinia Whateley sonne déjà comme une triste blague), la deuxième est une sorcière géniale mais dingue et profondément maléfique et re-dingue et re-maléfique (Keziah Mason), et la dernière… SPOIL ! est un homme (et ça reste la plus singulière « réussite » de l’auteur dans cet « exercice », ironiquement).

 

Ceci, quand on relit Lovecraft passé un certain âge, saute à la gueule. Mais, si un lecteur peut perpétuer un peu trop longtemps comme un triste aveuglement à cet égard, peut-être une lectrice, par contre, peut-elle s’en rendre compte bien plus tôt ? C’est même assez probable – et Kij Johnson, ici, parle de son expérience personnelle ; même ado, elle ne pouvait que remarquer que les femmes sont totalement absentes, en l'espèce, des Contrées du Rêve. Comme si elles n’y avaient pas leur place – inconciliable avec un idéal onirique. Les femmes ne rêvent pas, sans doute – ou font des rêves vulgaires, ce qui n’est pas mieux, peut-être même pire…

 

Ce qui faisait tout un univers à peupler de femmes – soudain accroissement démographique ! Kij Johnson s’y emploie. D’abord via ce collège des femmes, à Ulthar, qui est le lieu du départ, ensuite au fil des rencontres de l’aventurière dans son long périple – celles du présent comme celles qui sont remémorées. Au fond, une fois sorti du collège, il ne s’agit même pas spécialement d’y insister : les femmes apparaissent dans les Contrées comme elles devraient le faire – naturellement. Ce qui dépasse d’ailleurs l’espèce humaine : figurez-vous qu’il y a des chattes parmi les chats, et des femelles au sein des goules (tiens, le masculin ne l’emporte pas, là ?).

 

Pour autant, ces Contrées du Rêve n’ont certes rien d’une utopie féministe, et c’est peu dire. Être une femme, dans ce monde, implique comme trop souvent dans le nôtre une forme d’infériorité intrinsèque, perpétuée de temps immémorial par les hommes. C’est un monde dur, pour les femmes – au point parfois de la nausée : dans un passage glaçant, Vellitt estime avoir de la chance de n’avoir été violée « qu’une seule fois » (et il faut lire les commentaires très justes de l’autrice à ce propos dans l’entretien final)… Sur un mode en vérité guère moins révoltant, l’idée même que des femmes puissent être instruites et instruire à leur tour paraît inconcevable au quidam mâle (tu parles d’un rêve !) : c’est bien pourquoi une simple fugue peut mettre en péril le collège des femmes à Ulthar, où enseigne Vellitt Boe – ce collège n’est qu’à peine toléré, et depuis peu encore, par les vieilles institutions académiques nécessairement mâles. Une incartade, et hop ! Voici un prétexte tout trouvé pour renvoyer les femmes à leurs fourneaux – ou plus exactement à leur rôle social : au fond, la femme n’existe jamais en tant que telle, mais toujours dans son rapport aux hommes – d’abord fille, ensuite épouse, après quoi mère.

 

Autant de rôles que Vellitt Boe a refusé d’endosser. Jeune femme, elle affiche sa liberté – constitutive en elle-même d’une menace pour les hommes. Femme plus âgée, elle ne l’affiche pas moins, simplement sous d’autres formes. Elle n’est pas épouse de, elle n’est pas mère de, elle est Vellitt Boe, et elle vous emmerde.

 

(Et elle a bien raison.)

 

Mais, en fait, cela peut aller au-delà – comme dans notre Triste Monde Tragique, semble-t-il, la simple prise en compte de l’existence des femmes peut être poursuivie utilement dans le champ de l’identité sexuelle – l’autrice n’y insiste pas forcément dans le texte même (davantage en commentaire), mais toutes ces femmes ne sont pas hétérosexuelles ; les hommes, du coup, ne le sont pas davantage. Allons bon !

 

Et, chose folle, il est même possible que, dans ce monde-là, qui n’a souvent rien d’un rêve, la pigmentation de la peau ne suffise pas à elle seule à constituer une échelle bien organisée de la légitimité et en sens inverse de la suspicion de maléfice. Dingue.

 

À ce stade, il est plus que temps de bricoler une dynamo dans le cercueil de Lovecraft, il doit s’y retourner tellement vite qu’il y a de quoi résoudre pour l’éternité le problème de l’alimentation électrique à Providence – et au-delà.

 

Pas plus mal.

UNE BALADE BLASÉE ?

 

Un vrai personnage, et un vrai sujet. Cela suffit-il à faire de La Quête onirique de Vellitt Boe un bon texte ? Hélas, je n’en suis pas persuadé… Car je crois que ça coince à d’autres niveaux. Même si d’une manière un peu ambiguë, peut-être – car il peut y avoir de l’intention là-dedans, qui ne m’a toutefois pas vraiment convaincu. Je vais loooooonguement tenter d'expliquer pourquoi, et c'est pas gagné.

 

On peut en fait revenir à la critique de La Quête onirique de Kadath l’inconnue par Kij Johnson. Elle lui reproche de manière très nette un aspect (la simplicité décousue, voire l’inanité, de l’intrigue), tout en en louant un autre (les péripéties palpitantes). L’autrice a peut-être voulu prolonger le jeu des contraires sous ces deux angles, mais avec une pertinence qui me paraît bien moins assurée que pour le personnage et le sujet.

 

L’intrigue, tout d’abord. La quête de Randolph Carter a incontestablement quelque chose de « décousu », et peut-être aussi quelque chose de « simple », mais je ne suis pas certain que ce soit à proprement parler un défaut. Je reviendrai ultérieurement sur le côté « décousu », « feuilletonesque », etc. Dans son caractère allégorique marqué, qui légitime à sa manière le jeu des archétypes, le roman de Lovecraft n’enthousiasme pas forcément, mais a au moins une certaine cohérence – c’est toujours utile, quand on veut raconter une histoire. J’ai eu beau faire des efforts, je ne me suis jamais senti d’en dire autant de la quête de Vellitt Boe : si le point de départ (la menace de fermeture planant sur le collège des femmes) est pertinent au regard de la thématique du récit, il ne suffit pas à mon sens à fonder un récit intrinsèquement cohérent. Sans doute s’agit-il d’un prétexte, l’essentiel (au plan narratif) étant de relancer Vellitt Boe l’ex-aventurière sur les routes des Contrées – mais le prétexte saute tellement aux yeux que je n’ai pas pu y croire un seul instant. C’est peut-être bête de ma part, mais j’ai fait un blocage : la menace censément imminente de la fermeture du collège des femmes ne saurait en rien justifier la quête qui s’annonce d’emblée comme devant durer plusieurs mois, voire plusieurs années... On le sait... Vellitt Boe le sait sans doute – les autres personnages devraient le savoir tout autant, mais « font comme si ». D’emblée, j’en ai pris un coup à la suspension volontaire d’incrédulité. Et l’évolution de cette « intrigue » ne m’a pas exactement amené à reconsidérer cette opinion : à un moment, de manière plus ou moins bien amenée, la menace administrative sur le collège des femmes se mue en menace apocalyptique (et expressément patriarcale) sur Ulthar elle-même et au-delà, sans convaincre davantage, sans impliquer le lecteur. User d’un prétexte pour fonder ce qui compte vraiment (Vellitt Boe retournant sur les routes, en femme de maintenant qui songe à la femme qu’elle était), c’est très bien dans l’absolu, mais, à mes yeux, le prétexte ne tient tellement pas la route qu’il m’a éjecté du récit dès les premiers chapitres – je l’ai lu, sans jamais totalement pouvoir m’y impliquer à nouveau ; car je crois que, pour les personnages comme pour les lecteurs, c’est bien d’un problème d’implication qu’il s’agit. Ce regard forcément extérieur m’a posé un gros souci – et qui n’a pas été sans conséquence sur mon appréciation globale de La Quête onirique de Vellitt Boe. La position de spectateur m’a vite ennuyé… L’intrigue de La Quête onirique de Kadath l'inconnue est peut-être simple, voire simpliste, et décousue, mais elle tient la route. En ce qui me concerne, il n’en a pas du tout été ainsi dans le court roman de Kij Johnson. Pas un seul instant.

 

Et je crois qu’il faut y adosser un deuxième souci – qui ne sera peut-être pas un souci pour tout le monde ; à vrai dire, sur la base de tout autre matériau, ça n’aurait pas été un souci pour moi... Mais le matériau, ici, n’est pas « tout autre », il est très précis, il est très concret, et c’est La Quête onirique de Kadath l’inconnue. On ne peut pas (ou on ne devrait pas ?) employer à la légère pareil référent, en ce qui me concerne… Si c'est sans pertinence, mieux vaut en faire l'économie.

 

Il y a, d’une part, cette ultime remarque de Kij Johnson sur le texte de Lovecraft : les péripéties sont intéressantes. Il y a, d’autre part, ce point qui me paraît essentiel, et qui l’est indirectement dans le texte de Kij Johnson, puisqu’il en fonde la thématique, et que pourtant l’autrice semble négliger : les Contrées du Rêve sont un univers. Et pas n’importe quel univers – quelque chose de bigarré, de chatoyant, de merveilleux, dans la lignée du modèle Dunsany ; et en même temps un univers dont la peur n’est pas absente, les démons si l’on y tient, parce que… parce que Lovecraft.

 

Kij Johnson, j’ai l’impression, a voulu traiter les Contrées du Rêve sur un mode assez proche de l’univers qu’elle avait habilement conçu pour Un pont sur la brume. J’entends par-là qu’elle a créé avant tout un monde où des gens vivent – pas « vivent des aventures », mais « vivent », tout simplement (ce qui n’a jamais rien de simple). Dans cette chouette novella, c’était parfaitement pertinent – et plus que ça, nécessaire sans doute à l’atmosphère « transitoire » du récit, à son absence d’antagoniste marqué sinon la nature elle-même (et quelques rigidités sociales en sus) ; ce qui n’excluait certes pas la force des images – un certain exotisme, mais adroitement diffus, « naturel ».

 

On peut relever, au passage, combien, dans l’entretien final, l’autrice insiste sur ce point : quoi qu’on ait pu en dire, Un pont sur la brume, en ce qui la concerne, n’est pas un récit de fantasy, mais bien un récit de science-fiction. Bon, c’est peut-être un peu corollaire dans la présente discussion.

 

Mais appliquer ce traitement « normal », « naturel », aux Contrées du Rêve… Je trouve que ça n’a pas vraiment de sens, ou plutôt que ça n’est pas très pertinent. Le jeu de rôle, ici, a pu livrer son lot d’enseignements, je crois : si les Contrées du Rêve doivent être un univers de fantasy comme les autres, autant s’en passer. Quel intérêt ? Pour que ça marche, pour que ça ait un sens, même tordu, il y faut de l’excès – non seulement des démons et des merveilles, mais des démons et des merveilles à chaque page ! C’est un monde par essence excessif, et qui n’a pas le moindre intérêt s’il n’est pas fondamentalement, outrancièrement exotique.

 

Le ton des premiers chapitres, là aussi, m’a très vite un peu douché. Tout cela sonne « moderne », d’emblée (mais beaucoup moins par la suite). Les Contrées du Rêve chez Lovecraft sont un monde d’avant la poudre et la vapeur. Ici, on devine la brique des usines. Sans doute Kij Johnson n’est-elle pas tenue par une supposée doxa strictement lovecraftienne (elle accommode très vite à sa manière la géographie fluctuante des Contrées et je n’ai aucun problème avec ça). Mais à quoi bon reprendre un univers connu, si c’est pour en zapper l’essentiel illico ? Aux seuls noms d’un bon personnage et d’un bon thème ? En ce qui me concerne, l’exercice présente alors bien vite ses limites – si l’intention et l’idée doivent l’emporter sur la littérature, autant (écrire ou) lire un essai ; finalement, l’effet produit s’avère inverse à celui d’Un pont sur la brume. Nul dépaysement, nulle implication : la réussite de la novella tient pourtant à l'agencement de ces deux dimensions.

 

Ce qui a ses répercussions du côté des péripéties. Le très feuilletonesque roman de Lovecraft est comme une ode au point d’exclamation. Tout y est excessif, donc – et la jubilation du lecteur doit beaucoup à celle de l’auteur.

 

On chevauche des zèbres !

 

On fait la course avec des goules dans des déserts souterrains émaillés de champignons géants !!

 

LES PUTAINS DE CHATS ONT UNE ARMÉE ET SAUTENT SUR LA LUNE !!!

 

Chez Kij Johnson, c’est tout le contraire – et de manière délibérée, je suppose, mais qui ne m’a pas parlé, vraiment pas. Même avec son lot de nostalgie, Vellitt Boe est comme avant tout blasée – les points d’exclamation, très peu pour elle, qui fait dans le point.

 

Point.

 

On chevauche des zèbres.

 

Ouais.

 

Il y a des goules.

 

Elles courent vite.

 

C’est un peu fatigant.

 

Il y a des chats.

 

Ils ne sautent probablement pas sur la lune.

 

Quelle idée.

 

Voilà : on y vit, pas nécessairement des aventures. Alors c’est forcément un peu morne.

 

Et vide, dans pareil cas.

 

Et ennuyeux. En ce qui me concerne.

 

Une balade, plus qu'une ballade. Et blasée.

 

Presque en dernier ressort, comme une concession peut-être ? Kij Johnson semble vouloir faire quelque chose de proprement narratif de son matériau fictionnel – le côté « démons », si c’est trop tard pour les merveilles. Dans le périple de Vellitt Boe dans le monde souterrain, il se passe des trucs… Hélas, pas forcément du meilleur goût. SPOILER très franc pour le coup : alors que je commençais tout juste à me réimpliquer dans le texte en compagnie des goules, l’autrice… s’est foutue de ma gueule ? Ou a voulu pousser l’exercice « révisons Lovecraft » un peu trop loin et sans doute bien trop bourrinement ? Franchement : le gentil gug, c’est… une parodie. Une caricature. Et pas des plus fine. Ridicule. Le stade où l’on a confirmation, s’il en était besoin, de ce que les meilleures intentions n’assurent pas forcément une bonne littérature – loin de là. Sans forcément aller jusqu’à retourner la proposition, hein, comme le fait sauf erreur Houellebecq à propos de, tiens, Lovecraft. Vraiment, sans aller jusque-là. Mais c’était vraiment une très, très mauvaise blague – et/ou une faute de goût. En plus d’être un deus ex machina de compét’ ; faut-il y voir de l’ironie de la part de l’autrice si prompte à relever combien Randolph Carter a besoin d’une aide extérieure pour faire quoi que ce soit ? Le sentiment d’une mauvaise blague n’en est que plus fort.

 

Et ça m’a à nouveau ressorti du bouquin. Impossible, dès lors, de me sentir impliqué dans ce qui demeure du livre, une fin du côté de l’éveil, qui aurait dû être forte, et touchante, peut-être pas au point de tout racheter, mais oui, forte, en elle-même, et touchante… sauf qu’elle m’a du coup laissé aussi indifférent que le reste.

 

DÉÇU…

 

Vous connaissez la musique : avis qui n’engage que moi, blah blah – et vous trouverez plein de critiques enthousiastes chez les blogocopines et copains, probablement bien moins obtus que votre serviteur.

 

Reste, quant à moi, que j’ai été… déçu, oui. Mes attentes étaient certes élevées, après Un pont sur la brume. Trop ? Mais justement : j’ai eu l’impression d’un même traitement, qui était on ne peut plus pertinent dans cette brillante novella, mais beaucoup moins dans le cas présent – le manque d’à-propos tendant à muer ce traitement en formule. Le personnage est (très) bon, le thème est juste et utile, sur la base d’une lecture critique pertinente ; mais la manière m’a déçu, le récit m’a ennuyé. D'où ce sentiment de... gâchis ? La réussite de Vellitt Boe elle-même aurait dû suffire à m’impliquer, mais je suis demeuré totalement extérieur à sa quête. Je suis donc probablement passé à côté du truc… Littéralement...

 

Mais les aventures de ce couillon de Randolph Carter, en définitive, avec tous leurs défauts, l’emportent encore et haut la main – du rêve et du cauchemar à foison, des excès savoureux, contre un morne sérieux trop affiché comme tel, et qui, à vouloir seulement dire, oublie, en dernière mesure, de raconter quelque chose.

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One-Punch Man, t. 05 : Amoché mais resplendissant, et t. 06 : La Prédiction, de One et Yusuke Murata

Publié le par Nébal

One-Punch Man, t. 05 : Amoché mais resplendissant, et t. 06 : La Prédiction, de One et Yusuke Murata

ONE et MURATA Yusuke, One-Punch Man, t. 05 : Amoché mais resplendissant, [Wanpanman ワンパンマン : Zutaboro ni kagayaku ズタボロに輝く], œuvre originale de One, traduction [du japonais par] Frédéric Malet, Paris, Kurokawa, coll. Shônen, [2012] 2016, [208 p.]

One-Punch Man, t. 05 : Amoché mais resplendissant, et t. 06 : La Prédiction, de One et Yusuke Murata

ONE et MURATA Yusuke, One-Punch Man, t. 06 : La Prédiction, [Wanpanman ワンパンマン : Daiyogen 大予言], œuvre originale de One, traduction [du japonais par] Frédéric Malet, Paris, Kurokawa, coll. Shônen, [2012] 2017, [208 p.]

Bon, allez, il est bien temps d’arrêter les frais… Dans ma dernière chronique de One-Punch Man, qui portait sur les tomes 3 et 4, j’avais été suffisamment convaincu par l’humour délirant du tome 3 pour envisager de jeter un œil sur la suite, là, comme ça, en passant… Ce que j’ai fait, donc, avec ces tomes 5 et 6… qui sont hélas parfaitement dans la lignée du tome 4, lequel m’avait beaucoup déçu.

 

À mes yeux d’ignare en shônen, le grand atout de la série était clairement son humour, son goût pour la parodie autant que pour l’absurde. C’est semble-t-il bel et bien ce qui a fait le succès du manga originel de One sur le ouèbe, et qui a permis à la série de se développer dans cette version papier adaptée par Murata Yusuke ainsi que dans une version animée qui a semble-t-il beaucoup plu (je n’y connais rien). À maints égards, One-Punch Man est un shônen avec plein de baston, mais qui en rigole et fait mumuse avec les codes du genre.

 

Ou du moins est-ce la théorie… Car, à ce stade du manga papier, cela fait trois tomes que l’humour est presque totalement aux abonnés absents, et que l’accent est uniquement mis sur la baston, la baston, la baston. Les spécialistes vous diront que, même dans ces épisodes, One-Punch Man casse quelques codes du nekketsu, et c'est bien possible, mais, pour un lecteur lambda ou moins que ça dans mon genre, c’est une dimension totalement hermétique, et ne demeure que la baston, la baston, la baston. On pourrait assez légitimement en conclure que One-Punch Man est devenu ce dont il se moquait.

 

Je ne connais à peu près rien au shônen, ou au nekketsu. Aussi mes références en la matière sont-elles très aléatoires… Mais, à la lecture de ces tomes, j’ai eu un peu le sentiment très navrant que j’avais ressenti, gamin, quand je regardais Dragon Ball au Club Dorothée truc. Dragon Ball, c’était cool : frais, drôle, de bons personnages… Déjà, à l’époque, mon intérêt pour la série avait diminué dans les pénibles séquences de tournoi semble-t-il typiques du nekketsu, avec la montée en puissance des adversaires ; mais, globalement, OK. Puis il y a eu ce moment bizarre où Dragon Ball est devenu Dragon Ball Z… et où je me suis mis à détester ce que j’avais adoré. L’humour n’était plus de mise, chaque épisode se focalisait sur la baston, ou peut-être autant et même davantage sur les poses badass des héros et des vilains, portés à avoir les dents qui grinçaient et la goutte au front – entre le résumé des épisodes précédents et le teaser de la suite, on n’avait pas grand-chose d’autre. Le trait qui demeurait, c’était le plus mécanique : la montée en puissance, toujours davantage, et le défi héroïque.

 

J’ai toujours trouvé ça chiant à mourir, et n’ai visiblement pas changé à cet égard. Ces tomes 5 et 6 de One-Punch Man en témoignent : au Roi des Profondeurs, qui constitue l’antagoniste dans la quasi-totalité du tome 5 (après avoir déjà bouffé de la place dans le tome 4), et qui était tellement plus balaise que tous ses prédécesseurs, succède un nouvel ennemi, ou plutôt un petit groupe d’ennemis, extraterrestre, qui latte tout le monde (dont l’intégralité du casting de la « classe S » des héros, les « meilleurs des meilleurs »), sauf Saitama, dans le tome 6 – sur presque toute sa durée là encore. Un schéma typique se répète, avec tous les héros censément super-badass (malgré leur nom ridicule, le cas échéant) qui se font tous latter la tranche, tandis que cette buse de Saitama progresse tranquillou (en sachant que le principe même de la BD implique qu'il triomphe des adversaires les plus redoutables avec un unique coup de poing, ce qui devrait pourtant contredire la mécanique même de la montée en puissance) – tandis que son « disciple » Genos nous commente l’action en voix off. Ad nauseam.

 

Ce schéma se répercute aussi dans le soupçon (infinitésimal) de dimension drama de la série : inévitablement, Saitama sauve tout le monde, mais on ne le prend jamais au sérieux – contrairement aux autres héros, si classe, il est considéré par la population civile comme un imposteur, au mieux, éventuellement une menace. C’est systématique. Problème : Saitama lattant du monstre, en dépit des apparences, ce n’est pas du comic de super-héros façons disons Marvel – dans son principe même, il ne peut pas être un Spider-Man ou un X-Man ; dans ces comics, il faut que le lecteur s’intéresse au moins dans une égale mesure à, mettons, Spider-Man, et à Peter Parker – c’est bien pourquoi l’action, essentielle, ne bouffe en principe pas l’intégralité des épisodes. C’est sans doute inenvisageable avec Saitama, dont l’essence est d’être une caricature passablement ridicule et superficielle, y compris au plan graphique (même si, à l’occasion, la BD louche ostensiblement sur le drama « pédagogique », dans les épisodes bonus notamment – ici, c’est flagrant dans celui du tome 6, qui porte sur le suicide et est bien lourdingue). Que Saitama ne puisse pas véritablement jouer ce rôle, de ma part, n’a rien d’un reproche, c'est un constat : ça n’est tout simplement pas le propos de la série.

 

Non, One-Punch Man, son rayon, son prétexte, son propos, ça devrait être l’humour, la parodie, la débilité, l’absurdité… C’était ce qui faisait la réussite des meilleurs épisodes antérieurs. Mais, à moins d’être en mesure de se satisfaire d'une unique réplique idiote çà et là, noyée dans soixante pages de poses badass, de grincements de dents et de baston toujours plus plus… Non, tout cela n’a absolument plus rien de drôle. Et le sentiment se renforce sans cesse de ce que One-Punch Man est devenu ce dont il se moquait, en remisant de côté ses singularités initiales au profit (si j’ose dire) d’un récit devenu parfaitement mécanique et sans âme.

 

Notez, même si ce n’est de toute évidence pas ma came, et que je dois me résoudre à arrêter les frais, je ne prétends pas « objectivement » que One-Punch Man est une mauvaise série – elle a ses fans, nombreux, qui s’y connaissent probablement bien davantage que moi en la matière (euphémisme). C’est surtout que nous n’avons pas les mêmes critères, je suppose… Et, par ailleurs, j’admets volontiers que le dessin de Murata Yusuke est très bon – spectaculaire, dynamique, lisible… Irréprochable à vrai dire – bon, en mettant comme d’hab’ de côté la question du floutage un peu trop récurrent… Oui, c’est du très bon boulot ; mais, en ce qui me concerne, cela ne suffit pas.

 

Il est bien temps d’arrêter les frais – j’ai d’autres choses à lire, qui me parleront davantage, et sans peine.

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La Chambre rouge, d'Edogawa Ranpo / La Chenille, de Maruo Suehiro et Edogawa Ranpo

Publié le par Nébal

La Chambre rouge, d'Edogawa Ranpo / La Chenille, de Maruo Suehiro et Edogawa Ranpo

EDOGAWA Ranpo, La Chambre rouge, [Imomushi 芋虫 ; Ningen isu 人間椅子 ; Ni haijin 二廃人 ; Akai heya 赤い部屋 ; Nisen dôka 二銭銅貨], récits policiers traduits du japonais par Jean-Christian Bouvier, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier poche, série L’Asie en noir, [1923, 1926-1927, 1929, 1990] 1995, 125 p.

La Chambre rouge, d'Edogawa Ranpo / La Chenille, de Maruo Suehiro et Edogawa Ranpo

MARUO Suehiro et EDOGAWA Ranpo, La Chenille, [Imomushi 芋虫], traduction du japonais par Miyako Slocombe, postface de Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [2009-2010] 2017, 162 p.

Je poursuis ma découverte des œuvres d’Edogawa Ranpo, cette fois avec un bref recueil de nouvelles – même si ce que j’en avais lu jusqu’alors n’était clairement pas du genre à s’étendre inconsidérément. Toutefois, au-delà de cette question de format, je relève aussi que La Chambre rouge est également une bonne occasion de se pencher sur le versant eroguro de l’auteur, registre dont on en a fait le maître voire l’initiateur, mais c’était une dimension relativement discrète de mes lectures antérieures, privilégiant le policier bizarre, éventuellement épicé certes d’une pincée de perversion ; mais, ici, tout spécialement avec la nouvelle « La Chenille », qui ouvre le bal, c’est du frontal – comme en témoigne l’adaptation BD de ladite nouvelle par Maruo Suehiro, fan d’Edogawa Ranpo devant l’éternel, et qui y revient ici après notamment L’Île panorama pour un résultat bluffant : j’avais jusqu’à présent bien aimé ce que j’avais lu de Maruo, mais sans jamais être véritablement enthousiaste – or, cette fois, si !

 

« La Chenille », la nouvelle d’Edogawa Ranpo, a tout d’une étape séminale du registre eroguro. N’en déplaise à l’habillage du recueil La Chambre rouge, et plus largement de cette série des œuvres du premier grand maître du récit policier japonais, « La Chenille » n’a absolument rien d’un policier – il n’y a pas même à cet égard la vague ambiguïté (un peu artificielle par ailleurs) de courts romans tels que L’Île panorama ou La Bête aveugle. La nouvelle met en scène un couple bien singulier : le prometteur lieutenant Sunaga est revenu estropié de la guerre russo-japonaise – il est maintenant un homme-tronc, et défiguré, incapable d’entendre comme de parler, incapable de faire quoi que ce soit sans l’assistance de sa femme Tokiko. C’est elle qui constitue notre point de vue – l’épouse dévouée, hypocritement célébrée pour sa vaillance par un entourage réduit à peau de chagrin. Mais la souffrance de Tokiko se mue petit à petit en une forme de délectation au spectacle de la souffrance de son époux – sa position de supériorité lui autorise tous les sadismes. En même temps, les époux, au-delà de l’artifice du crayon en bouche pour dessiner quelques lettres mal assurées sur un bout de papier, ne peuvent plus guère communiquer qu’au travers d’une sexualité bestiale. La folie guette, et Tokiko a les pleins-pouvoirs…

 

C’est une nouvelle brillante – très noire, très dérangeante ; le malaise suinte littéralement de ces quelques pages, qui ont choqué en leur temps (les militaires, tout spécialement, n’appréciaient pas, on s’en doute), et conservent de quoi choquer aujourd’hui encore. La situation grotesque décrite par Edogawa Ranpo est compensée par la subtilité du portrait psychologique de Tokiko – qu’elle permet et justifie, en même temps. Difficile de rester indifférent face à cette scène outrancière et répugnante, qui noue le ventre… et ceci alors même que, sous la souffrance et la perversion, il demeure peut-être quelque chose de l’amour ?

 

L’adaptation en BD par Maruo, disponible dans une très belle édition au Lézard Noir, est brillante à son tour – voire plus que cela. Donnant davantage d’ampleur au court récit d’Edogawa Ranpo, le dessinateur, de son trait sûr et fin, et au fil de compositions parfaites, dresse, au-delà de la scène réitérée fondant le récit, abordée de manière frontale, aussi bien un tableau réaliste et fouillé du Japon de la fin de Meiji (puis peut-être de Taishô), qu’un portrait psychologique approfondi et subtil de Tokiko. La BD est beaucoup plus explicite que la nouvelle, aussi – mais le médium y est sans doute pour quelque chose ; encore que, pour le coup, le caractère ouvertement pornographique de la BD tranche sur la relative « propreté » des œuvres finalement sages de Maruo que j’avais pu lire jusqu’alors, tout particulièrement L’Île panorama et L’Enfer en bouteille. Là aussi, le dessinateur en rajoute sur le texte initial, mais avec pertinence – notamment en inscrivant ses fantasmes dans le contexte culturel de l’époque, ainsi de la dégustation de bananes… À vrai dire, ces déviances participent de l’arrière-plan fouillé de l’adaptation, au même titre que les nombreuses allusions à la poésie ou aux spectacles populaires de ce temps, voire, pourquoi pas, aux publicités « modernes » qui parasitent les pages au même degré que la vaine et et d’autant plus répugnante propagande militaire, dont le terrible aboutissement perce à l’horizon – ce ne sont pas là des choses si différentes (Edogawa Ranpo se défendait, plus ou moins sincèrement, d’avoir écrit une nouvelle politique, mais je tends à croire que la BD l’est bien davantage). Et, bien sûr, l’ensemble est visuellement splendide : Maruo y retrouve la maestria de sa précédente adaptation d’Edogawa Ranpo, L’Île panorama (je ne parle que de ce que j’ai lu...), et va peut-être même au-delà – aussi parce que l’érotisme fondamentalement pervers et le tableau méticuleusement gore du récit lui permettent d’aller au bout de ses délires, le meilleur hommage que l’on puisse rendre à ce texte séminal du registre eroguro. C’est pour ainsi dire parfait : cette fois, oui, j’ai été plus que convaincu par le travail de Maruo.

 

Le recueil La Chambre rouge comprend toutefois quatre autres nouvelles, que l’on aurait bien tort de remiser de côté. Deux sont très bonnes, et valent bien « La Chenille », chacune dans son registre : « La Chaise humaine », et « La Chambre rouge ». « La Chaise humaine » est une nouvelle totalement surréaliste, absurde, absolument incroyable – et pourtant très bonne. Si elle revêt davantage des atours policiers, c’est sur un mode essentiellement pervers, où la délectation pour les crimes incongrus et les fantasmes les plus sordides l’emporte largement sur la mécanique bien huilée des enquêtes à résoudre, hors de propos ; on peut penser à La Bête aveugle. Ici, un homme a conçu un fauteuil dans lequel il peut se dissimuler au nez de tous ; l’artifice est d’abord supposé lui permettre de commettre des vols, mais le hideux ouvrier découvre bientôt que sa machine lui permet aussi de se repaître du contact charnel avec de jolies femmes, qui ne s’en rendent absolument pas compte ! Une expérience qu’il lui faut communiquer... à une femme. La folie absolue de ce récit participe bizarrement de sa réussite – mais aussi ses ultimes twists, qui parviennent à être inventifs dans le fond alors même qu’ils ont quelque chose de très mécanique dans le principe, pour le coup un trait commun à toutes ces nouvelles ; chose appréciable, ces ultimes astuces participent souvent, comme ici, d’une forme savoureuse de mise en abyme pouvant évoquer le très chouette court roman La Proie et l’ombre.

 

Ce qui se vérifie en tous points avec l’autre grande réussite du recueil : « La Chambre rouge ». Même si ce n’est pas sans poser problème : le lecteur un peu formaté, si les récits ne le sont pas nécessairement, voit arriver la chute (ou presque, car Edogawa Ranpo a littéralement plus d’un tour dans son sac) ; mais qu’importe, au fond – l’art du récit est là, et cet orateur tout juste introduit dans un cercle d’esthètes de la décadence, et qui révèle à ses confrères comment il a accompli quatre-vingt-dix-neuf meurtres parfaits, mais d’un genre bien singulier, fascine, répugne, réjouit et ravit. C’est très habile, bourré d’idées – presque trop ? Je ne le pense pas pour ma part, mais, dans la brève présentation du texte, l’auteur explique qu’on avait parfois trouvé dommage qu’il mette autant de bonnes idées dans un seul récit…

 

Les deux nouvelles restantes sont un bon cran en dessous, si elles demeurent d’une lecture agréable ; c’est surtout qu’il s’agit de récits moins matures, parmi les premiers publiés par l’auteur, et cela se sent. « Deux Vies cachées » (sans doute une erreur dans le titre français dans cette édition, il faudrait lire « Deux Vies gâchées »…) est une variation sur le crime commis en état de somnambulisme ; nous savons d’emblée que l’auteur entend retourner les clichés liés à ce thème, aussi voyons-nous très vite où il veut en venir, même s'il complique utilement son propos avec un second twist, lui aussi éminemment prévisible, mais qui convainc bien davantage, en rendant plus subtile la psychologie des protagonistes, jusqu’à une conclusion où, de manière finalement assez étrange, une forme de perversion resurgit à bon droit – noter au passage que cette nouvelle également, antérieure de cinq ans à « La Chenille », figure un « héros » rentré estropié de la guerre, même si pas dans les mêmes proportions que le lieutenant Sunaga.

 

Reste enfin « La Pièce de deux sens », qui fut en 1923 la première nouvelle publiée par Edogawa Ranpo, et dans laquelle il ne fait certes pas mentir son pseudonyme, empruntant ouvertement aux œuvres d’Edgar Allan Poe, notamment « Le Scarabée d’or » et « La Lettre volée ». C’est un récit très tortueux, passablement puéril sans doute (car débordant d’idées très juvéniles), d’autant qu’il s’avère en définitive parfaitement futile – pourtant, ce dernier caractère contribue en fait à rendre la nouvelle plus sympathique ; c’est, littéralement, une blague… mais les blagues peuvent être douloureuses : à la fin du divertissement pointe quelque chose de plus subtil au plan psychologique, peut-être annonciateur de l’oeuvre à venir ?

 

Un bon recueil, donc – voire très bon, peut-être même plus encore. Mes premières lectures d’Edogawa Ranpo m’avaient régulièrement laissé un peu sceptique, mais j’ai l’impression que, plus je le lis, et plus je suis charmé. Je ne sais pas s’il en va de même pour les BD de Maruo Suehiro, mais La Chenille en tout cas est une splendide réussite, qui vaut largement le détour. Autant dire que je n’en ai pas fini, ni avec l’un, ni avec l’autre.

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (09)

Publié le par Nébal

CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (09)

Neuvième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la première séance , et la séance précédente ici. L’enregistrement de la séance est disponible .

 

Les inspirations essentielles se trouvent dans la campagne Stone Cold Dead et le scénario Coffin Rock.

 

La joueuse incarnant Rafaela Venegas de la Tore, ou « Rafie », était absente, et devrait l’être pendant quelques séances. Étaient présents les joueurs incarnant Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero (dont le joueur était cependant absent en tout début de séance) ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez l'enregistrement de la séance ci-dessous.

I : LE CLIENT EST ROI ?

 

[I-1 : Beatrice, Danny : Mr Jansen, Mrs Jansen] Les PJ font face aux cadavres des Jansen… et s’étonnent enfin de ce qu’il n’y a pas eu la moindre réaction dans l’hôtel, ni au cri de Mr Jansen dévoré par son épouse, ni aux coups de feu qui ont suivi – et Beatrice a tout de même vidé son chargeur sur la morte-vivante anthropophage ! Danny va jeter un œil à l’entrée – la rue est déserte. Mais Beatrice fait un rapide tour des chambres ; toquer aux portes ne suscite pas la moindre réponse – pour la bonne raison que tous les clients du Washington, qui étaient une bonne quinzaine, sont maintenant des cadavres éviscérés… Mais la huckster ne se laisse pas abattre – elle ramasse quelques dollars qui traînaient sur une commode… Danny ne revient pas de ce qui vient de se produire – mais, surtout, il craint que Mrs Jansen ne soit pas le seul cadavre ambulant responsable du carnage ! Ils fouillent ensemble l’hôtel – notamment la cave ; mais rien de spécial.

 

[I-2 : Danny : Rafaela Venegas de la Tore ; Mrs Jansen, Jeff Liston] Mais il y a de toute évidence un problème en ville – qui dépasse le seul cas de Mrs Jansen. Une menace plane ; vaut-il mieux se rendre au bureau du shérif, où veillent nombre d’adjoints ? Ou à la blanchisserie, où compte retourner de toute façon Rafie, et où se sont installés contraints et forcés bien 200 à 300 habitants ? En sortant du Washington, Danny suggère déjà d’aller voir leur ami Jeff Liston, au Red Bear – qui est tout proche. Mais Rafie part de son côté.

 

[I-3 : Danny, Beatrice : Jeff Liston, Mr Fong] La pluie a forci. Elle n’est pas aussi menaçante que lorsque la tempête s’était abattue sur Crimson Bay, mais elle est très pénible, et ne facilite pas les déplacements dans les rues éventrées. Un simple coup d’œil vers l’ouest, en direction du port, laisse comprendre que la mer est démontée et qu'embarquer à bord d’un bateau serait peu ou prou suicidaire. L’impression générale est qu’il est impossible de quitter la ville pour l’heure, par voie de mer ou de terre – ce qui n’empêche pas quelques citoyens apeurés de charger leurs bagages et même leurs meubles à bord de charrettes, et qu’importe si elles ne feraient pas cinquante mètres avant de casser une roue… Et, devant le Red Bear, il y a foule – une foule avinée et de mauvais poil. Des clients refoulés se plaignent de Liston, qui refuse de les servir et les a jetés dehors ! Sous la pluie ! Ils sont complètement bourrés, et agressifs… Danny pense les disperser simplement en montrant son étoile d’adjoint, mais cela n’a aucun effet ; que Beatrice sorte son Colt, même sans le braquer sur qui que ce soit, est plus productif. Danny les aiguille tout de même vers la blanchisserie de Mr Fong, mais ils sont au-delà d’être raisonnés… Tous n’ont même pas le réflexe de s’abriter sous un auvent, avec cette pluie. Mais la façade du Red Bear est tout de même dégagée.

 

[I-4 : Danny, Beatrice, Nicholas : Jeff Liston ; Mrs Jansen] À l’intérieur, c’est plus ou moins le même tableau – en pire. Les clients qui restent se montrent agressifs, tandis que Liston, bourru, leur hurle qu’il ne les servira pas ; ce qui n’a probablement jamais eu lieu dans un bouge pareil. La tension est palpable – l’ex-trappeur a les mains sous le comptoir, là où il planque ses armes. Danny et Beatrice parviennent à le rejoindre, et Liston, nerveux, confirme qu’il n’a jamais vu ses clients boire autant, et en même temps avoir l’alcool aussi mauvais – au point où même lui s’en inquiète. Il a eu quelques rumeurs de ce qui s’est passé devant le bureau du shérif, mais n’y accordait pas vraiment de crédit – cependant, les PJ lui confirment que la rumeur disait vrai. Danny et Beatrice ajoutent que, depuis, ils ont croisé un autre mort-vivant – « la vieille Jansen »… et, non, ce n’est pas une blague. Elle a tué tout le monde au Washington. Liston, d’abord sceptique, est finalement prêt à les croire – lui aussi se rend bien compte qu’il se passe… quelque chose à Crimson Bay. En fait, Beatrice avance qu’il serait bien temps de fermer le Red Bear – peut-être définitivement, semble-t-elle sous-entendre… Mais Liston aurait déjà bien besoin de leur aide pour faire vider les lieux aux clients pénibles ; lui est porté à faire usage de la manière forte – mais un nouveau sermon bizarre du « père Nicholas » produit également ses fruits ; cependant, ceux qui quittent ainsi le bar tendent à grossir les rangs de ceux qui végètent juste devant, sous la pluie battante… Ils réclament à cor et à cri que Liston les serve : ils veulent boire ! Et c’est trop cher, ailleurs… « Jeff, merde, quoi, fais péter ta recette spéciale, c’est l’apocalypse, quoi ! » Beatrice ne rigole plus, toutefois – et ça se lit dans son regard, faut-il croire, car ses menaces pèsent bien plus que celles de Liston ; l’attroupement se disperse.

 

[I-5 : Beatrice, Danny, Nicholas : Jeff Liston ; Mr Fong, Denis O’Hara, Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace] Bien sûr, les PJ sont une clientèle que Liston veut bien servir… Il les fait entrer, et verrouille la porte du bar derrière eux. Il s’attable avec eux, ouvrant une bouteille d’un whisky parfaitement immonde. Ils ont tous fait le même constat : Crimson Bay part à vau l’eau – et à une vitesse ahurissante encore. Beatrice interroge Liston sur la tempête – en appuyant tellement sur le mot qu’il devient évident que la huckster ne lui parle pas simplement de la météorologie à Crimson Bay dans les dernières années. De toute façon, il est clair que la ville n’aurait pas pu se développer si elle devait régulièrement faire face à ce genre de cataclysmes. Mais les coulées de boue sont un moindre problème aux yeux de la huckster. Liston n’envisage pas les choses de la même manière – il confirme que la ville est coupée du monde ; quelques heures plus tôt, on lui a dit que la voie ferrée également était impossible à emprunter – les rails ont souffert au nord comme au sud, impossible de gagner Portland ou Shan Fan. L’ex-trappeur se dit qu’il aurait dû prolonger son escapade dans la forêt de Red Sun, il ne serait pas dans cette merde… Danny affirme que le mieux est encore de rejoindre les autres à la blanchisserie de Mr Fong – mais Liston n’en est pas convaincu : « Au moment de la tempête, c’était sans doute un bon conseil, z’avez bien fait… Mais maintenant, y a quoi, 200, 300 personnes là-bas ? T’imagines un peu s’y s’mettent à réagir comme ceux d’ici ? » Même chose pour l’église, lui a-t-on dit ; mais là, de toute façon, il n’a aucune envie d’y aller – et Nicholas le lui déconseille ouvertement ; Beatrice ajoute qu’il va falloir s’occuper du père O’Hara, ce qui interloque un peu Danny – elle ne le sent pas… Il y a une cause derrière tous ces phénomènes, et son instinct conduit la huckster à supposer que le pasteur rougeaud y est pour quelque chose… La « cloche fantôme » constitue un argument en ce sens – elle continue d’ailleurs de sonner, de manière très irrégulière. Cependant, Beatrice admet que le marionnettiste pourrait être quelqu’un d’autre – mais qui ? Drent, qui est complètement à l’ouest, et en principe assommé par l’opium ? Wallace, cette loque humaine ? Les Chinois ? Danny compte bien enquêter. Il propose à Liston de les suivre, mais il refuse – il préfère rester là à garder son bouge contre ses dégénérés de clients… Beatrice le comprend – et elle ne compte certainement pas dormir à la blanchisserie, les craintes exposées par l’ex-trappeur lui paraissent fondées ; clairement, elle demande à Liston s’il pourrait les héberger – il est surpris, mais ça lui va : « C’est pas l’grand luxe, par contre, hein… », dit-il en désignant les taches de vomi par terre. La huckster est décidément très convaincante, ce soir ! Les PJ le laissent là – il a chargé deux gros fusils de chasse, disposés au mieux sur le comptoir…

 

[Depuis le début de la séance, Beatrice a enchaîné les jets brillants ; j’ai considéré que cela méritait une récompense, et elle a tiré un Jeton rouge.]

 

II : SHÉRIF, FAIS-MOI PEUR

 

[II-1 : Danny] Les PJ prennent la direction du bureau du shérif. La pluie est toujours aussi pénible, mais le même tableau revient, de ces bons citoyens qui ont décidé de déménager dans l’urgence – un vœu pieux… Ainsi de cette petite famille qui s’embarrasse encore du superflu : la grande horloge murale, ce genre de choses. Leur fillette joue dans la boue – elle ne comprend sans doute pas très bien ce qui se passe autour d’elle, et s’amuse comme une petite folle… jusqu’à ce que la foudre s’abatte sur elle, et la carbonise en l’espace d’un instant ! Danny est sidéré, la bouche grande ouverte… La mère de la pauvre petite fille hurle et se précipite sur le fragile cadavre réduit en cendres, mais son époux reprend bien vite ses esprits – finalement, mieux vaut ne pas s’embarrasser de l’horloge de papy, et partir au plus vite… Les PJ aussi pressent le pas. Devant le Gold Digger, une scène assez proche de celle du Red Bear se déroule – avec peut-être un peu moins de monde. Le bureau du shérif, non loin, est gardé par des adjoints visiblement très nerveux – et leurs yeux témoignent de ce qu’ils ont sans doute vu eux aussi leur quota d’horreurs. Le triste sort de la fillette a ouvert les yeux de Danny et de ses camarades – peut-être ne voulaient-ils pas les voir, mais il y a çà et là des cadavres dans la rue…

 

[II-2 : Danny, Warren, Beatrice, Nicholas : Russell Drent, Bill ; Josh Newcombe] En dépit de leurs bisbilles avec Russell Drent, les adjoints ne s’opposent pas à ce que les PJ pénètrent dans le bureau. On entend le shérif ronfler dans la pièce où on l’a confiné – l’opium a dû faire son effet, même s’il a sans doute fallu y mettre la dose… C’est un adjoint relativement âgé, du nom de Bill, qui a tant bien que mal pris les choses en mains – même si le retour de Danny le soulage, à tort ou à raison. Reste que le bureau est géré comme une forteresse assiégée par un ennemi encore invisible – les fusils sont sortis, les munitions à portée. Ce qui rassure Warren : c’est l’endroit le plus sûr de la ville, bien plus que la blanchisserie ! Le savant fou va veiller le shérif quelque temps. Bill est effaré par l’état de Drent – c’était censé être un dur… Beatrice avance qu’il paye le prix de ses saloperies ; Bill ne les nie pas, mais pour lui ça n’a rien à voir… Danny se pose un peu – une bouteille à ses côtés. Nicholas aimerait bien aller poser quelques questions à Josh Newcombe – le journaliste a décidément prédit pas mal de choses qui se sont avérées fondées…

 

[II-3 : Nicholas, Danny, Warren, Beatrice : Bill, Russell Drent ; Richard Lightgow, Ms Lilly Brown, le Déterré, Denis O’Hara] : Ils attendent, pour l’heure – et Nicholas observe un petit manège qui se répète à plusieurs reprises : de jeunes adjoints paniqués qui viennent faire leur rapport à Bill… mais en le chuchotant dans son oreille ; il le signale à Danny, qui aimerait bien avoir quelques explications. Bill n’a rien à lui cacher : cela fait quelques heures qu’ils ont des… des informations… Les premières venaient de Richard Lightgow, ou de son infirmière Ms Lilly Brown… mais depuis… « Comment dire ça… Il y a… des morts subites. Des morts inexplicables. Dans plusieurs endroits de la ville, toute la ville, des types qui s’effondrent d’un seul coup, quoi qu’ils soient en train de faire, même en plein milieu d’une phrase, bam. Et je saurais même pas faire le compte des victimes. Mais, avec tous ces rapports… Disons qu’il y a eu au moins une cinquantaine de cas, et c’est pas parti pour s’arrêter… » Nicholas établit un lien avec le Déterré qui l’avait tant terrifié quelques heures auparavant. Il le décrit du mieux qu’il peut à Bill, mais, non, ça ne lui dit rien. Le faux prêtre mentionne aussi la cloche qui n’arrête pas de sonner – bien sûr que Bill l’entend, faudrait être sourd pour pas l’entendre, même s’il n’a aucune idée de pourquoi elle sonne comme ça – il a bien dépêché un ou deux adjoints sur place, mais… Nicholas lui révèle que le clocher a brûlé : il n’y a pas de cloche. Bill n’est tout simplement pas en mesure d’envisager une chose pareille – Danny s’esclaffe en se resservant un verre (un double ou un triple), mais il confirme pourtant que ce n’est pas une blague. Et Nicholas a son idée de pourquoi elle sonne : c’est le glas, même si c’est un glas impossible – la cloche sonne pour chaque mort… Bill fait un blocage, mais la vérité commence à lui apparaître, et il s’effondre désespéré sur une chaise… Nicholas convainc aussi Danny – qui a tout de même un petit coup dans le nez, même si sa longue expérience fait qu’il encaisse : « Faut s’occuper de ça, faut s’occuper du pasteur… Et maintenant, parce que plus on attend et plus y aura des morts… »

 

[II-4 : Warren, Danny, Beatrice : Russell Drent, Bill] Les PJ sont tous d’accord et prêts à partir. Warren récupère au passage l’étoile de Drent et la tend à Danny – tout en suggérant de mettre Drent dans une cellule « au cas où » (ce que Beatrice approuve également). Un petit jeune s’en offusque : « Hey ! C’est le patron, merde ! » Il cherche désespérément du soutien, notamment auprès de Bill… mais les autres adjoints, soit s’en foutent, soit considèrent que Danny est effectivement le plus compétent d’entre eux – et que garder Drent dans une cellule est bien la meilleure chose à faire.

 

[II-5 : Nicholas, Warren, Beatrice, Danny : Bill ; Denis O’Hara] Les intentions de Nicholas semblent cependant… « radicales » : il veut des explosifs pour « disperser la foule » ! Warren peut-il l’aider ? Ce n’est pas vraiment son domaine, mais… Beatrice suppose qu’il y a un moyen plus simple – le bureau du shérif a peut-être quelque chose dans ce goût-là ? Bill est très inquiet de la tournure que prend la situation… Beatrice insiste sur le « clocher fantôme » ; peut-être qu’en faisant disparaître le reste du bâtiment… Mais cette histoire n’a jamais convaincu Bill – et il craque : « C’est un message divin ! C’est ça, c’est l’apocalypse ! Le Jour du Jugement ! Les morts qui ressuscitent, et… ce qu’il faut faire, c’est rejoindre le père O’Hara ! N’est-ce pas, mon père ? », dit-il en se tournant vers Nicholas… lequel lui colle une baffe. Bill est tellement surpris qu’il n’a aucun réflexe de riposter. Nicholas livre un sermon nerveux : ce sadisme, ça ne peut pas être Dieu, Dieu ne tue pas ! C’est une lecture de la Bible expurgée de tous ses massacres, mais Bill est trop décontenancé pour contredire un homme en tenue de pasteur et qui porte sur le dos une immense croix de métal… Danny, plus pragmatique, se passe de l’autorisation de son désormais subordonné Bill, et se rend de lui-même à l’armurerie : il s’y trouve bien trois bâtons de dynamite – des instruments de démolition pour chantier, ce genre de choses, à mèche longue, pas destinés à être jetés, mais faits pour être disposés soigneusement. Danny en garde un et donne les deux autres à Nicholas – tous deux ont bien sûr de quoi les allumer… sachant qu’il pleut toujours des cordes.

 

III : UN PEU TROP DE MORGUE

 

[III-1 : Warren, Nicholas, Beatrice : Richard Lightgow ; Jon Brims, Ms Lilly Brown] Ils prennent la direction de l’église, sous une pluie battante, et à travers des rues largement impraticables. En chemin, Warren et Nicholas remarquent la silhouette de quelqu’un qui court dans leur direction – il s’agit du Dr Lightgow. Le médecin arrive auprès d’eux, il n’a plus du tout l’air défoncé, mais il est par contre saisi par une profonde panique. Reprenant son souffle, il explique tant bien que mal que, non seulement les gens tombent comme des mouches, mais aussi… « Je voulais en parler à Jon, mais je ne sais pas où il est, et… Warren, je ne plaisante pas, il… il y a du bruit dans la morgue ! Et ce n’est pas Jon, la porte de la morgue est verrouillée de l’extérieur chez lui aussi, et… » Warren est bien embêté, mais, ainsi que Beatrice l’explique, il tend à croire que la priorité est de se rendre à l’église – que c’est là-bas que se trouve la cause de tout ce mal… Un argumentaire qui sidère le bon docteur – lequel est aussi imperméable que Bill à l’idée d’une cloche qui sonnerait toujours alors que le clocher a brûlé… C’est forcément que ce dernier point est faux, non ? Warren l’engage à aller se réfugier dans le bureau du shérif, mais le docteur a une autre idée en tête : « Une dose, une bonne dose, oui… » Il s’en va sans plus attendre, laissant Warren stupéfait. Mais le savant fou ne peut pas laisser son ami dans cet état… Il n’attend pas qu’on lui en donne l’autorisation, et se met à suivre Lightgow, qui a pris la direction, non de son cabinet, mais du nord de la ville. Beatrice le rattrape – après avoir dit aux autres qu’ils les rejoindront rapidement. Le médecin est au bord du délire… et réalise subitement qu’il a laissé Lilly seule dans la clinique ! Il en prend cette fois la direction, et Warren et Beatrice pressent le pas.

 

[III-2 : Warren, Beatrice : Richard Lightgow ; Jon Brims, Ms Lilly Brown] Sur place, Richard Lightgow introduit Warren et Beatrice dans son cabinet, après avoir constaté que l’atelier de pompes funèbres de Jon Brims était fermé. Il y a toujours des patients, qui – pour ceux du moins qui sont encore vaguement en état de réagir – sont stupéfaits de voir leur docteur dans cet état ! Car il est visiblement au bord du délire, voire au-delà : il cherche partout Ms Lilly Brown, mais jusque dans les endroits les plus incongrus – en se mettant à quatre pattes pour jeter un œil sous chaque armoire, etc. Puis ils entendent des coups violents en provenance de la porte métallique de la morgue – du moins est-ce ce que comprend Warren, qui s’y était déjà rendu (c’est une structure semi enterrée qui fait la jonction entre la clinique et l’entreprise de pompes funèbres).

 

[III-3 : Beatrice] Beatrice enjoint les patients à se rendre à la blanchisserie – le docteur n’est pas en état de leur venir en aide… Ils sont totalement amorphes. « Ce sont les consignes du bureau du shérif ! C’est l’endroit le plus sûr en ville ! » Mais un des patients, d’une voix atone, lui répond qu’il n’y a pas d’endroit sûr en ville… « Vous savez pas ? Les gens tombent comme des mouches – même dans leur salon… » Il se lève, cependant, et paraît obéir – mais, à la vitesse à laquelle il se déplace, il n’arrivera pas à la blanchisserie avant un bon bout de temps…

 

[III-4 : Warren : Ms Lilly Brown, Jon Brims] Mais les coups contre la porte métallique résonnent à nouveau. Warren appelle Ms Brown, mais il n’y a pas de réponse. Beatrice suggère de passer plutôt par l’entreprise de pompes funèbres – Warren culpabilise un peu de laisser son ami le Dr Lightgow dans cet état… mais, en même temps, il est curieux du sort de Jon Brims, et se laisse persuader. À l’intérieur, effectivement, nulle trace du croque-morts – et des coups résonnent en provenance de la morgue… Le savant fou va jeter un œil dans l’appartement de Jon Brims à l’étage – en quête dit-il d’indices sur l’endroit où il pourrait se trouver ; mieux vaut ne pas se séparer, Beatrice le suit. C’est un petit appartement coquet ; rien ne laisse supposer qu’il aurait été abandonné délibérément, par quelqu’un qui aurait préparé ses affaires. Warren remarque (et prend) une photographie de Jon Brims souriant, une femme charmante à ses côtés. Il y a un journal intime dans un tiroir – et plusieurs jeux de cartes ; Warren adresse un regard à Beatrice, qui hoche la tête… Le tiroir a un double-fond : à l’intérieur, un exemplaire du Livre des Jeux de Hoyle, abondamment annoté – par quelqu’un qui l’a étudié en profondeur, pas un amateur…

 

[III-5 : Beatrice, Warren : Jon Brims, Ms Lilly Brown] La porte de la morgue, côté pompes-funèbres, est martelée de coups. Beatrice lâche à Warren que, après ce qui s’est passé avec Mrs Jansen, ils savent très bien ce qu’ils vont trouver de l’autre côté… Le savant fou acquiesce – et suggère de simplement barricader les portes, des deux côtés. Il appelle d’abord Jon Brims et Ms Lilly Brown… mais n’obtient pour seule réponse que des grognements.

 

[III-6 : Beatrice, Warren : Richard Lightgow ; Ms Lilly Brown] Après avoir renforcé la porte de la morgue côté pompes funèbres, ils sortent dans la rue, puis repassent dans la clinique, pour la consolider de ce côté également. Les patients sont partis, nulle trace de Lightgow, ni de Ms Lilly Brown. Mais, tandis que Warren ramasse une trousse de soins, « au cas où », Beatrice entend frapper faiblement à une autre porte – en bois, l’effet n’est pas du tout le même ; Warren comprend que cela vient de l’atelier où il travaillait avec le docteur. Ils ouvrent la porte (verrouillée) avec précaution… et, de l’autre côté, se trouve un homme, ou ce qu’il en reste, qui se traîne par terre en gémissant. Il est amputé des quatre membres, et on lui a greffé des prothèses – de celles sur lesquelles travaillait Warren –, mais n’importe comment : un bras droit au moignon du bras gauche, une jambe à celui du bras droit, etc. De toute évidence, ce n’était pas un cobaye volontaire ; la souffrance du pauvre homme saute aux yeux – son regard semble implorer la mort, et Beatrice achève son calvaire sans y penser à deux fois. Warren est tétanisé : il voit ce que le Dr Lightgow, à l’évidence, a fait des prothèses sur lesquelles ils avaient tous deux travaillé avec tant d’assiduité et d’enthousiasme, il est au bord de la nausée. Puis ils entendent la voix du docteur derrière eux : « Mais… mais qu’est-ce que vous avez fait ? Vous avez interrompu mon expérience ?! Ce n’est pas pour ça que je vous avais appelé, c’était pour la morgue, bon sang ! Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ?! Vous avez abattu ce pauvre homme ! Mais vous êtes complètement fous, ma parole ! Bon sang, c’était greffé si magnifiquement bien… Vous êtes sans cœur ! Et vous n’avez aucun respect pour la science ! » Lightgow fond en larmes, le cadavre dans ses bras, qu’il berce. Warren, lui, retient tant bien que mal ses propres larmes – chaque fois que le médecin prononce le mot « science », au fil de son discours totalement incohérent et inhumain, il est sur le point d’exploser. Le médecin le prononce une fois de trop : Warren se laisse emporter par la colère, et, à l’aide de son bras mécanique Roselyne, il brise la nuque du tortionnaire – son ami…

IV : PLUS PRÈS DE TOI MON DIEU

 

[IV-1 : Nicholas, Danny : Denis O’Hara] Pendant ce temps, Nicholas et Danny se sont rendus directement à l’église du père O’Hara. Celle-ci déborde de monde : le tableau est encore plus saisissant que les fois précédentes, et une bonne centaine de fidèles doivent rester dehors, sous la pluie – ils ne semblent pas y prêter la moindre attention, obnubilés qu’ils sont par leurs dévotions hystériques ; ils n’entendent pas le prêche, mais hurlent qu’il faut se repentir, se roulent dans la boue, se flagellent, etc. À l’intérieur, il y a sans doute encore plus de monde – mais, pour s’en assurer, il faudrait déjà pouvoir franchir la foule contrainte de rester à l’extérieur, et qui encercle le bâtiment.

 

[IV-2 : Nicholas, Danny : Denis O’Hara] Nicholas en fait le tour – et obtient confirmation de ce qu’il y a une autre porte à l’arrière, donnant sur le presbytère, et sans doute plus proche de l’autel derrière lequel doit se trouver le père Denis O’Hara en pleine homélie. Une quinzaine de fidèles aux yeux fous en barrent l’accès – impossible d’entendre le sermon d’ici, la pluie battante et la cloche qui ne cesse de sonner n’arrangeant rien à l’affaire. Danny essaye de faire une diversion pour dégager le passage pour Nicholas – il prétend que le pasteur est en train de sortir de l’église par la façade… Mais les fidèles sont bien au-delà de ce genre d’imposture. Danny n’insiste pas : il chope le premier venu et l’écarte violemment du chemin de Nicholas. Le problème est que la foule se renouvelle sans cesse : pour un d’écarté, deux arrivent qui le remplacent sans même en avoir conscience…

 

[IV-3 : Danny, Nicholas : Denis O’Hara] Danny comme Nicholas, en tout cas, ne comptent pas faire dans la demi-mesure : si l’accès à l’intérieur de l’église pose problème, ils sont prêts à la faire sauter de toute façon ; qu’importe si 200 personnes au moins se trouvent à l’intérieur, des citoyens innocents, venus en famille, quêter la protection de leur Seigneur… Danny suppose qu’il serait possible de grimper jusqu’au niveau d’un vitrail, et, de là, balancer un bâton de dynamite à l’intérieur, autant que faire se peut en direction du père O’Hara. Escalader la paroi est très compliqué, avec cette pluie qui rend en outre la surface glissante – mais le bagarreur a de la ressource et y parvient, pas le faux prêtre. Danny jette un œil par le vitrail… et il se produit quelque chose de très étrange : de l’extérieur, de nuit et sous cette pluie, il n’aurait jamais dû y distinguer quoi que ce soit – et pourtant, c’est comme s’il le voyait de l’intérieur et en plein jour, par grand beau temps ; le vitrail figure une scène apocalyptique, ou, plus largement, décrivant avec un luxe de détails les châtiments réservés aux pécheurs en enfer – cela n’a rien à voir avec la décoration antérieure de l’église. Pire : la scène s’anime sous ses yeux… et Danny se reconnait indubitablement sous les traits d’un mauvais chrétien vicieusement torturé par une cohorte de démons hilares. Le réalisme de la scène est tel que Danny hurle d’effroi et lâche prise – il tombe sur le dos, heureusement sans trop de dégâts.

 

[Cependant, il a gagné le Handicap Phobie mineure (scènes de torture)]

 

[IV-4 : Beatrice, Warren, Danny, Nicholas : Richard Lightgow, Denis O’Hara] C’est à ce moment que Beatrice et Warren rejoignent Danny et Nicholas devant l’église – ils ont couru depuis la clinique de feu le Dr Lightgow, et assisté à la chute de Danny. Autour d’eux, le comportement de la foule se modifie : sans doute en écho au sermon inaudible du père O’Hara à l’intérieur, ses fidèles se mettent à scander : « LA NOUVELLE ALLIANCE ! LA NOUVELLE ALLIANCE ! », en se martelant rythmiquement le torse du poing. Warren, qui avait hâtivement consulté les autres du regard, décide de disperser la foule à l’aide de son bras mécanique Hippolyte – dont l’éclair électrique devrait se montrer efficace, sous cette pluie ; le savant fou vise une flaque d’eau et fait confiance à la conductivité. Mais il est difficile d’en contrôler les effets… Pour le coup, la décharge sonne un dévot – et en grille un autre. En réaction, une trentaine de fidèles, les yeux fous, se tournent vers Warren – scandant toujours : « LA NOUVELLE ALLIANCE ! LA NOUVELLE ALLIANCE ! » Beatrice réagit en lançant son Pouvoir de Ténèbres sur les fanatiques en marche ; ils ne voient plus où ils vont, mais continuent mécaniquement d’aller tout droit, l’un d’eux, très inspiré, braillant même : « LA GRANDE NUIT TOMBE ! MAIS NOUS NE DEVONS PAS AVOIR PEUR, CAR LE SEIGNEUR EST AVEC NOUS », etc. Les PJ sortent de leur chemin – et, de la sorte, les dévots dégagent le passage vers le presbytère.

 

[IV-5 : Danny : Denis O’Hara] Les PJ se glissent à l’intérieur. Le prêche du père O’Hara devient audible – et, confirmation, il n’a plus rien à voir avec le ton débonnaire associé au pasteur jusqu’alors : c’est un sermon radical, violent, terrible – qui martèle la crainte de l’enfer et prône la dévotion fanatique, sur un ton haché et grandiloquent. En même temps, comme un leitmotiv, revient sans cesse la nécessité de conclure une « nouvelle alliance » avec Dieu – et, chaque fois que le prêtre lance ses mots, ils sont repris en chœur par l’assistance : « LA NOUVELLE ALLIANCE ! LA NOUVELLE ALLIANCE ! » Par ailleurs, les PJ, comme Danny avant eux, voient désormais les vitraux de l’église, comme en plein jour – et les scènes de supplice qu’ils figurent, et qui les impliquent eux-mêmes. Cependant, ils tiennent le choc.

 

[IV-6 : Nicholas : Denis O’Hara] Nicholas s’approche discrètement dans le dos du père O’Hara, ses armes fétiches le Père et le Fils en mains. La foule comme le prêtre l’ignorent. Nicholas vise soigneusement la tête du père O’Hara, et fait feu – le pasteur s’effondre en avant, sur son pupitre ! La foule stupéfaite hurle : que s’est-il passé ? Mais, quelques secondes plus tard… le père O’Hara se redresse, les bras en croix, faisant face à ses ouailles et tournant le dos à Nicholas : l’arrière de son crâne est bel et bien explosé, mais cela ne semble pas l’affecter beaucoup… Les fidèles hurlent au miracle ! Nicholas interpelle le prêtre, qui se retourne : la balle a traversé son crâne, et il a la mâchoire démantibulée. Le pistolero lui jette un bâton de dynamite (non allumé…) dans l’espoir qu’il l’attrapera par réflexe, mais il l’ignore totalement – se contentant de fixer Nicholas d’un drôle d’air où se mêlent en parts égales la pitié et le sarcasme, et en le pointant du doigt. Nicholas essaye sans succès de tirer sur le bâton de dynamite qui a roulé aux pieds du prêtre ressuscité [sauf erreur, il n’aurait pas explosé ainsi de toute façon]. O’Hara crie, d’une voix qui n’a plus rien d’humain : « LA NOUVELLE ALLIANCE ! » Les dévots reprennent en chœur l’injonction du prêtre miraculé, et le voient pointer du doigt Nicholas dans l’entrebâillement de la porte du presbytère – ils avancent dans sa direction, hommes, femmes, enfants…

 

[IV-7 : Beatrice, Warren, Nicholas : Denis O’Hara] Beatrice ne prend pas de pincettes : elle ventile dans la foule menaçante, vidant son chargeur ! Cinq morts… Warren use de Hippolyte sur le père O’Hara ; il le touche, les éclairs se sont visiblement répercutés sur tout son corps, mais cela ne semble pas l’avoir affecté le moins du monde. Nicholas sort de sa croix Christina sa mitrailleuse Gatling, le Saint Esprit, et allume le prêtre à la mâchoire fracassée, qui parle maintenant dans une langue inhumaine : les balles percent de part en part le torse de Denis O’Hara, qui est déchiqueté ; il ne paraît pas en souffrir, mais son corps est dans un tel état qu’il ne peut plus en faire usage… Alors survient une vision totalement folle et démoniaque : s’extrait du corps en charpie une créature gigantesque à la peau rouge sang et dotée d’ailes de cuir dans le dos, qui fixe Nicholas des yeux ! Ce dernier recule, tétanisé – mais les dévots ne sont pas du tout perturbés par cette révélation, et marchent toujours en direction des PJ.

 

[Nicholas gagne le Handicap Phobie mineure (« démons »).]

 

[IV-8 : Beatrice, Nicholas, Danny] Beatrice recharge rapidement à l’aide d’un barillet préparé et ventile à nouveau dans la foule. Nicholas terrifié garde cependant suffisamment de contrôle sur ses propres actions pour allumer le bâton de dynamite qui lui reste et le jeter sur le démon – Danny allume également son bâton, et ils prennent tous la fuite ; quelques secondes plus tard, une violente explosion souffle le fond de l’église – Beatrice, qui avait trébuché dans sa course, a failli y passer, mais a su se reprendre au dernier moment. Impossible de faire le décompte des victimes, mais on peut supposer qu’une vingtaine de personnes au moins y sont passées – outre que l’église prend feu, et qu’il y a encore près de 200 fidèles terrifiés à l’intérieur ! La cloche sonne à tout va, sans cesse. Mais Nicholas garde en tête la vision d’une grande surface noire apparue dans le dos du démon peu avant l’explosion – il croit avoir vu la créature y disparaître, mais ne saurait en jurer… Il garde ça pour lui. Les PJ ne comptent certes pas s’attarder, et ils prennent comme un seul homme la direction du bureau du shérif – tandis que le glas résonne à n’en plus finir…

 

[Le choix des PJ de faire sauter l’église, avec tous ces fidèles à l’intérieur, venus en famille, et ce même s'ils étaient fanatisés, était d’une moralité plus que douteuse, qui appelait une sanction : ils ont tous perdu tous les Jetons qui leur restaient – dommage pour Beatrice, car elle avait pioché l’unique Jeton légendaire… qui retourne dans le pot.]

 

V : L’ASSAUT DES MORTS

 

[V-1 : Nicholas, Danny : Rafaela Venegas de la Tore] Les petites rues sont désertes, mais il y a du passage sur la rue principale – des gens qui cherchent désespérément à fuir Crimson Bay. Leur situation déjà terrible s’aggrave encore : la foudre tombe à plusieurs reprises sur la grande rue, comme quelques heures plus tôt avec la petite fille – chaque impact laisse un cadavre derrière lui, et la panique s’accroît. Nicholas, à vrai dire, est secoué par un éclair qui a frappé juste à côté de lui ! Dans le bureau du shérif, les adjoints se sont barricadés – et assistent sans pouvoir rien faire au massacre de la population de leur ville par cette foudre surnaturelle. Mais il y a pire… Le regard des PJ et notamment de Danny est attiré vers l’est – où une immense foule est rassemblée, peut-être des milliers de personnes, qui s’avance vers le cœur de la ville, très lentement… À mesure que cette horde se rapproche, sa nature ne fait plus aucun doute : ce sont des morts-vivants ! Que faire ? Un temps, Danny et ses camarades envisagent de se planquer dans le bureau du shérif – au moins, ils y auraient des alliés armés… Mais la menace est d’une ampleur telle que cet atout a quelque chose de futile. Et ils se rappellent que Rafaela se trouve à la blanchisserie, qu’elle a entrepris de « sanctuariser » ! « Entrepris » seulement – cela ne sera d’aucun secours pour l’heure… Mais ce n’est pas la question : les PJ partent aussi vite que possible dans la direction du nord de la ville, vers Chinatown.

 

[V-2 : Danny, Beatrice, Nicholas, Warren] Mais rejoindre Chinatown s’annonce compliqué : si le gros de la horde emprunte la rue principale, un nombre non négligeable de morts-vivants rôde dans les ruelles en provenance de l’est et du nord – il faudra les éliminer ou les leurrer pour gagner la blanchisserie. Pris isolément, les zombies ne constituent pas une très grande menace – le problème, c’est leur nombre : chaque mort-vivant éliminé est bientôt remplacé par deux ou trois autres… Le gourdin de Danny, les pistolets de Beatrice et de Nicholas, les bras mécaniques de Warren éliminent (ou trompent) de nombreux morts-vivants, mais la progression vers la blanchisserie est très lente et très compliquée… Et, au bout d’un moment, des bruits de combat leur parviennent du nord – là où ils se rendent…

 

À suivre…

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Introduction to Japanese Horror Film, de Colette Balmain

Publié le par Nébal

Introduction to Japanese Horror Film, de Colette Balmain

BALMAIN (Colette), Introduction to Japanese Horror Film, Edinburgh, Edinburgh University Press, [2008, 2010] 2013, XI + 214 p.

UNE INTRODUCTION

 

Introduction to Japanese Horror Film, de Colette Balmain, à n’en pas douter, est une conséquence « académique » de l’engouement passager, au tournant du millénaire, pour ce que l’on a appelé la J-Horror, sur la base de quelques succès japonais inattendus, dans la foulée du Ring de Nakata Hideo, jusqu’à ce que la vague retombe à force de mauvais remakes américains – et, bon, sans doute aussi d’un essoufflement du genre au Japon même, à force de variations qui ne faisaient même plus l’effort de se dissimuler un chouia (je suppose que la « K-Horror » a pu aussi y avoir sa part).

 

Mais ce livre est donc exactement ça : une introduction, pas une somme. Ce qui est parfois un peu frustrant, notamment parce que cet ouvrage n’ « analyse » véritablement qu’assez peu de films, chaque chapitre se focalisant sur trois, quatre métrages jugés pertinents (ce qui n’est pas nécessairement lié à la qualité intrinsèque desdits métrages). Ma foi, les introductions ont leur utilité...

 

Mais est-ce une bonne introduction ? Je suis partagé… Parce que, si ce livre présente à mes yeux certaines qualités, qui en ont fait une lecture que j’ai globalement trouvé intéressante, et en tout cas agréable, il est indéniable qu’il présente certaines failles, qui peuvent aller jusqu’à mettre en cause sa crédibilité.

 

DES FAILLES…

 

Et, au premier chef, je suppose que l’autrice, « senor lecturer in film at Buckinghamshire New University », n’est pas japonisante. Ce qui en soi n’a bien évidemment rien d’une tare – le problème, c’est que ça l’amène à commettre quelques erreurs à même de faire hausser le sourcil même à une tanche ignare ramant en deuxième année telle que votre serviteur… Il y a un indice de tout cela dans la transcription systématiquement erronée (donc pas simplement coquillée) de concepts qui peuvent avoir une certaine importance – par exemple, « shakai-mono » est systématiquement rendu par « shakiamono », ou « tatemae » par « tateme ». En soi, ce n’est pas dramatique, je suppose – juste pas très sérieux.

 

Ce qui est plus gênant (outre un certain nombre d'erreurs factuelles qui ont pu être signalées mais que je ne suis que bien trop rarement en mesure d'identifier), c’est que certains de ces concepts sont mal compris – ainsi de la distinction entre « l’intérieur » (uchi) et « l’extérieur » (soto)… ce qui, plus gênant encore, amène l’autrice à formuler (ou à reprendre, en fait) des généralisations abusives sur la culture japonaise et la perception du monde par les Japonais – en l’espèce avec une « théorie » sur le soi et l’autre, qui prétend emprunter à ces concepts mais tout autant à la grammaire du japonais, à ceci près qu’elle les déforme jusqu’à en extraire au forceps des conséquences très, très contestables (ici, par exemple, sur la base de « l’absence de pronoms », dont Colette Balmain dérive une confusion de la première et de la deuxième personnes, déterminante dans le rapport à l’autre, qui serait « forcément différent » de ce que nous connaissons en Occident).

 

Et pointe derrière tout cela un risque que l’autrice perçoit bien, pourtant, qui multiplie les avertissements à ce propos… mais tombe malgré tout dans le piège ? Colette Balmain emprunte à l’idée d’ « orientalisme », notamment, et évoque en passant quelques « nippologies », en sens inverse – ce qui devrait constituer autant d’illustrations de ce que la tendance à vouloir opposer, en l’espèce, le Japon et l’Occident, risque de réduire le premier à une « image d’Épinal », si j’ose dire, réductrice et biaisée à force de colportages des mêmes idées reçues sur la société japonaise. Ce qui était bien compréhensible chez Ruth Benedict en 1945 est sans doute moins acceptable au XXIe siècle…

 

Il n’est certes pas facile de se débarrasser de ce genre de prénotions – et, par ailleurs, « gommer » toutes les différences dans une optique universaliste ne ferait pas plus sens qu’un culturalisme un peu outrancier ne voulant voir que ces mêmes différences en gommant les similitudes ou les rapprochements. Le discours doit être nuancé. Parfois, Colette Balmain y parvient – dans les grandes lignes du moins : l’évocation du « gothique d’Edo » patine parfois un peu mais offre une piste de recherches comparatiste intéressante, tandis que la remise en cause d’une sorte de primat de la psychanalyse dans l’horreur occidentale débouche sur des développements qui me paraissent pertinents. La réflexion récurrente sur la désintégration de la structure familiale (l’autrice parle beaucoup du système ie, mais toujours dans une optique bien plus large, elle ne le lie pas initialement à la « maison » ou même à vrai dire à la famille) me paraît difficile à contourner, par ailleurs, même si elle est riche de clichés potentiels. D’autres approches éventuellement liées, comme celles opposant féminisme et patriarcat (j’y reviendrai) ou l’idée d’aliénation due à la modernité dans le registre de la techno-horreur, produisent des réflexions plus ou moins pertinentes, je suppose – cela relève davantage de la casuistique : ici, OK, là, un peu moins…

 

Le problème, c’est que, sous-tendant ces discours, il y a donc des généralisations abusives – à la manière des nippologies. Ceci étant, ce qui manque peut-être à l’autrice, ici, au-delà d'une expérience plus concrète de la société et de la culture japonaises, dont je ne peux certes pas moi-même me targuer, c’est aussi une certaine distance – car c’est après tout la raison d’être de ces nihonjinron : elles constituent un discours des Japonais sur eux-mêmes. Le succès de ces théories auprès du public japonais justifie assurément qu’elles transparaissent dans les films japonais – et, avec une certaine distance, donc, leur examen serait sans doute riche d’enseignements, dans une optique disons de sociologie des représentations ; le problème, c’est de les prendre au pied de la lettre – parce que, connoté positivement ou négativement, ou même prétendant (faussement dans la très grande majorité des cas) à la neutralité, un stéréotype reste un stéréotype.

 

LES ORIGINES ?

 

Le livre est divisé en deux grandes parties – un plan qui m’a paru plus ou moins convaincant… Dans la première, l’autrice traite des « origines » du cinéma d’horreur contemporain – que la deuxième partie étudie au prisme des divers sous-genres de l’horreur. Mais la limite est éventuellement floue, entre les « origines » et le « contemporain », a fortiori dans la mesure où la seconde partie, avec son classement par genres, aurait finalement pu intégrer les développements de la première partie concernant le « gothique d’Edo » ou les pinku eiga fantastiques (j’ajouterais que la délimitation de ces derniers est particulièrement problématique – outre que leur examen aurait pu faire sens, au moins de manière parallèle, quand on en arrive notamment aux films de rape-revenge).

 

Mais, à vrai dire, je n’ai guère envie de m’attarder sur la première partie : le champ des « origines » en fait un nid à clichés, et très, très peu de films sont étudiés ici. Et notamment rien d’antérieur aux années 1950 – c’est fâcheux, pour des « origines », même si nombre de films antérieurs à la guerre ont disparu, certes… Même au-delà, il n’y a pas grand-chose – moi qui étais curieux d’un certain cinéma fantastique contemporain du Kwaidan de Kobayashi Masaki, je n’ai pas eu grand-chose à me mettre sous la dent (enfin, n’exagérons rien : on évoque bien trois ou quatre classiques que je ne connais pas le moins du monde…).

 

Le point d’orgue de ces « origines » réside dans une analyse comparée, pas hyper convaincante à mes yeux, de Godzilla de Honda Ishirô et des Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi Kenji (si), comme deux symptômes de la crainte de la modernité (et de la désintégration de la structure familiale, et de l’individualisme, et des nouveaux rapports entre les hommes et les femmes, etc.). Mouais…

 

Au-delà, l’idée d’un « gothique d’Edo » m’a paru intéressante dans une perspective comparatiste, mais l’examen des « histoires de fantômes érotiques », matière dont je ne sais absolument rien, certes, ne m’a pas convaincu non plus.

 

Bof bof au mieux.

GENRES

 

Heureusement, la deuxième partie me paraît plus intéressante, qui examine le cinéma d’horreur japonais contemporain au prisme de cinq sous-genres, eux-mêmes susceptibles de nouvelles subdivisions.

 

« Genre » est à vrai dire un terme ambigu, ici (en français, veux-je dire) – car l’autrice, dès la première partie, multiplie les analyses issues de la réflexion féministe sur le patriarcat et l’oppression des femmes. Il est vrai que le cinéma d’horreur constitue un champ privilégié de cette réflexion – il a comme un problème avec les femmes, parce que les hommes qui font ces films (et qui les regardent/consomment) ont un problème avec les femmes (coupable, votre honneure, supposé-je). Dans le cas du cinéma japonais, la place essentielle dans le genre fantastique/horrifique de la « femme lésée » (wronged woman) est ainsi régulièrement soulignée – avec des associations éventuelles, comme la « mère qui se sacrifie », etc. ; la simple formulation de ces deux approches du féminin dans le fantastique japonais évoque aussitôt des images, mettons, de Ring et de Dark Water, de Nakata Hideo (qui lie les deux thèmes à la « mère démissionnaire », même si je crois que Colette Balmain est un peu trop schématique quand elle analyse ses films – car ses personnages féminins sont très forts, et la critique sociale dans ses films n’est certainement pas prioritairement à leur charge).

 

Ce discours me paraît plus ou moins pertinent selon les différentes parties de l’ouvrage, même si généralement plutôt « plus » que « moins » – mais j’ai particulièrement apprécié cette approche dans l’analyse du genre rape-revenge, où elle s’accompagne de considérations plus vastes sur la réflexion féministe au regard de la pornographie, une réflexion très diverse, que l’autrice reprend avec un appréciable sens de la nuance. Je crains toutefois que Colette Balmain ne se focalise un peu trop sur les codes du rape-revenge américain, et que l’analyse concernant le cas japonais aurait pu/dû être davantage poussée – et peut-être, donc, l’examen du pinku eiga fantastique de la première partie aurait-il donc davantage fait sens ici (nombre des films étudiés, même extrêmes, sont à leur manière des pinku eiga, ai-je l’impression – par ailleurs, le liant entre l’horreur et l’érotisme, dont un Nakata Hideo, entres autres, a souvent témoigné, aurait sans doute justifié quelques développements plus « abstraits »… d’autant qu’un autre écueil de ces analyses est parfois celui de la paraphrase).

 

Cette approche revient ultérieurement, notamment quand l’autrice se penche sur les films de serial-killers/stalkers/slashers, mais peut-être avec un effet moindre. Cette catégorie est pertinente, par ailleurs, mais le besoin de subdivision a pourtant quelque chose d’éloquent : certes, il y a un monde entre La Vengeance est à moi, de Imamura Shôei, qui n’a rien d’un film d’horreur, et les variations contemporaines sur le « American slasher cycle »… Au point où l’association des thèmes montre bien vite ses limites. Ceci sans même prendre en compte le rôle ou pas du surnaturel dans ces tueries. En même temps, la distinction entre stalkers et slashers ne me parle pas vraiment – la catégorie du survival m’aurait paru plus utile, mais, certes, elle recouvre par essence bien des sous-genres de l’horreur…

 

Dont, bien sûr, celui des zombies – logiquement associés aux cannibales dans le présent ouvrage (qui n’opère par contre pas, sauf erreur, la distinction classique mais plus ou moins pertinente entre les morts-vivants et les « infectés »). Visiblement pas grand-chose à voir ici : j’ai pris mon pied devant le si « cool » (voire « super-flat ») et crétin Versus de Kitamura Ryûhei, mais les films ici développés visent clairement plus le rire que la peur – et même s’ils ne sont pas toujours exempts de critique sociale, bon, c’est pas vraiment du Romero, quoi…

 

Restent deux sous-genres qui me paraissent bien plus typiques de la J-Horror (même si quelques titres fameux du registre ont été traités dans les trois catégories précédentes – ainsi Audition de Miike Takashi, associé au rape-revenge ; ce qui ne me paraît pas si évident, mais je ne l’ai vu qu’une seule fois, il y a très longtemps…) : les films de « maison hantée », et ceux de « techno-horreur ». Un champ d’autant plus périlleux, en même temps – car ces films sont particulièrement propices aux lectures concernant, la désintégration de la structure familiale dans le premier cas, les angoisses suscitées par la modernisation (et, corollaire récurrent, la montée supposée et en tout cas redoutée de l’individualisme) dans le second ; comme dit plus haut, Colette Balmain s’en sort donc plus ou moins bien selon les films étudiés. Mais ces chapitres ont aussi quelque chose de très révélateur dans la mesure où ils mettent particulièrement en lumière les « formules » de la J-Horror

 

La discussion sur les sous-genres aurait sans doute pu être poussée un peu plus loin. Je tends à croire que certaines analyses transversales auraient pu faire sens : j’ai cité tout à l’heure le survival, mais cela pourrait être vrai également de la science-fiction, mettons – la place essentielle accordée à Godzilla dans la première partie (ses suites ne sont pas au sommaire, ce qui n’a sans doute rien que de très légitime) ne débouche à cet égard sur rien, même si quelques films çà et là (dans le registre zombie ou techno-horreur, par exemple le Kairo de Kurosawa Kiyoshi) auraient pu susciter quelques développements intéressants, je crois.

 

Je note aussi l’absence du cinéma d’animation dans ces pages – mais, là, je suis vraiment trop ignare pour en dire plus, et juger de la pertinence ou non de cette exclusion.

 

D’UN INTÉRÊT TRÈS VARIABLE

 

Bilan assez mitigé, donc, pour cet ouvrage qui, pour le coup, m’a un peu déçu. J’espérais quelque chose de plus assuré, de plus carré. Or le résultat final s’avère d’un intérêt très variable. Globalement, la première partie m’a laissé sur ma faim. La seconde est plus intéressante à mes yeux – et certains angles d’approche m’ont paru tout à fait convaincants (par exemple concernant le rape-revenge). La mise en avant des « femmes lésées » et des « mères qui se sacrifient » paraît fertile, si le discours essentialiste sous-jacent implique de manipuler ces figures avec précaution. Ce que ne fait pas toujours Colette Balmain, ici, qui succombe parfois aux oppositions « faciles » et aux clichés. C’est dommage, parce qu’en d’autres cas elle fait preuve d’un appréciable sens de la nuance…

 

Le point positif, c’est que cette lecture m’a donné envie de voir ou de revoir certains films – c’est toujours ça de pris.

 

J’ai cru comprendre qu’une deuxième édition devait paraître sous peu – j’espère qu’elle reviendra sur quelques faiblesses de celle-ci, sans en être bien convaincu.

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (08 + épilogue)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (08 + épilogue)

Huitième – et dernière ! – séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Le joueur incarnant Bobby Traven, le détective privé, était absent. Étaient donc présents les joueurs incarnant Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

I : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 21H30 – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (08 + épilogue)

[I-1 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Zeng Ju, Trevor Pierce : Bobby Traven ; Hadley Barrow] Veronica Sutton, après avoir rédigé son testament et s’être une dernière fois occupé de ses chats, retourne au manoir Gore, où sont restés les autres. Gordon Gore est dans un état d’esprit proche de celui de la psychiatre. À ce stade, les victimes de la Noire Démence, à savoir Zeng Ju, Trevor Pierce et Bobby Traven, n’ont quasiment plus aucune perception du monde réel – mais, là où ils se trouvent, ils ne distinguent rien non plus, sinon eux-mêmes ; seulement de ces masses grisâtres, plus ou moins sphériques, et agitées d’un mouvement permanent, imprévisible… La psychiatre les examine, et son diagnostic confirme celui du Dr Hadley Barrow : en dehors des taches noires caractéristiques, les malades ne présentent pas de symptôme physique – ils ne sont pas encore sous-alimentés, bien sûr, et leurs organes sensoriels fonctionnent parfaitement ; cependant, ils ne « reçoivent » rien de ce monde-ci.

 

[I-2 : Zeng Ju, Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore, Eunice Bessler : Bobby Traven] Ou presque ! Car quelques échos peuvent exceptionnellement leur permettre de franchir la barrière entre les mondes… Et Zeng Ju, même avec un temps de latence, a perçu qu’on lui attrapait la main (le Dr Sutton en train de l’examiner) ; aveugle et comme sourd, il crie : « Vous m’avez touché ! Quelqu’un m’a touché ! » Ce qui fait sursauter tous les autres… La force de volonté non négligeable de Zeng Ju lui permet, pour un temps, de percevoir suffisamment de choses de ce monde pour tenter d’avoir un semblant de conversation – même très étrange… Et il aperçoit une silhouette très indistincte, sans doute celle de la psychiatre. Zeng Ju, affolé, essaye de décrire ses perceptions – des deux mondes ; et qu’il peut communiquer beaucoup plus facilement avec Trevor Pierce et Bobby Traven… lesquels n’entendent pas Veronica – qui, elle, comme Gordon Gore et Eunice Bessler, entend très bien Zeng Ju s’adresser à ses amis malades ! La scène est très déconcertante pour tout le monde…

 

[I-3 : Zeng Ju, Veronica Sutton : Bobby Traven] Mais Bobby Traven – qui, aux yeux des autres, donnait l’impression de s’être assis au milieu du salon du manoir Gore –, comprend que Zeng Ju parle avec Veronica Sutton ; lui ne voit pas et n’entend pas cette dernière, mais comprend que, s’il parle, elle l’entendra – ainsi que les autres à ses côtés ! Il se lève, et, les yeux dans le vague, sans voir son interlocutrice, il crie : « Il ne faut pas nous laisser ici ! Conduisez-nous au Tenderloin, c’est le seul endroit où nous pouvons entrevoir quelque chose ! » En effet, le détective avait déduit ceci lors de sa dernière virée dans le quartier des restaurants français – il a toujours en tête l’image de ce vol de moineaux… Zeng Ju pense qu’il a raison – il enjoint la psychiatre à faire ce que suggère le détective. Elle approuve – et le domestique rapporte ses paroles à Bobby (puisque ce dernier n’entend pas Veronica, mais seulement les victimes de la Noire Démence).

 

[I-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler : Harold Colbert, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Veronica Sutton décide donc d’accompagner les trois malades dans le Tenderloin. Gordon Gore se propose de venir également avec eux (il conduira la voiture – faire pénétrer les infectés dans le véhicule est une expérience très désagréable pour eux, qui se sentent palpés et dirigés sans avoir la moindre emprise sur ce qui se produit…), tandis que Eunice Bessler, de sa propre initiative, va attendre au manoir Gore le retour du Pr Harold Colbert, parti chercher un couteau de métal pur afin d’exécuter le rituel d’invocation du « Fantôme-qui-marche ». Ils conviennent d’un point de rendez-vous dans le Tenderloin : devant l’immeuble où se trouve le dernier appartement loué par Jonathan Colbert et Andy McKenzie, au 250 Geary Street.

 

II : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 22H30 – RUES DU TENDERLOIN, ENVIRONS DU 250 GEARY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (08 + épilogue)

[II-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Zeng Ju, Trevor Pierce : Bobby Traven] Gordon Gore conduit donc Veronica Sutton, et les malades Zeng Ju, Trevor Pierce et Bobby Traven dans le Tenderloin ; le dilettante passe par des petites rues et se gare non loin du 250 Geary Street. Et les perceptions des trois victimes de la Noire Démence changent progressivement : au fur et à mesure qu’ils pénètrent dans le quartier, les masses informes grisâtres tendent à se muer en bâtiments, en personnes (essentiellement des clochards, les autres personnes contaminées…), etc. Il y a comme des « sautes » brutales d’une perception à l’autre, et l’ensemble demeure relativement vague, mais, pour eux, c’est un changement considérable par rapport au manoir Gore – et qui a quelque chose d’un peu rassurant (pas trop non plus…). Mais ils savent que le monde dans lequel ils se trouvent ne correspond pas parfaitement à la « véritable » San Francisco.

 

[II-2 : Trevor Pierce, Zeng Ju, Veronica Sutton, Gordon Gore : Eunice Bessler, Harold Colbert] Trevor Pierce s’en fait l’écho – et Zeng Ju tente à nouveau de susciter un contact avec Veronica Sutton pour décrire ce qu’ils voient, avec succès. La psychiatre demande si quelque chose attire plus particulièrement leur attention : le domestique chinois détaille les environs, et remarque que, non loin, les clochards affectés par la Noire Démence forment comme un attroupement, bien plus important que tout autre ; il tend la main pour indiquer cette direction, et Veronica comme Gordon Gore constatent qu’ils voient eux aussi, dans le « vrai » monde, cet attroupement, dans un terrain vague à bâtir – mais avec cette conviction étrange que, si Zeng Ju ne le leur avait pas indiqué, ils n’y auraient pas pris garde. Dans les deux mondes, les clochards ont l’air hagard – certains sont debout, tanguant d’un pied sur l’autre, tandis que d’autres sont assis contre un mur ou une palissade ; leur absence totale de mouvement fait craindre un moment qu’ils soient morts, mais ce n’est pas le cas. Ils n’ont pas l’air menaçant, en tout cas – question que se posait Trevor. La scène n’en est pas moins perturbante, quel que soit le monde où l’on se trouve – ainsi avec cette femme, à quatre pattes, qui lape une flaque d’eau… Veronica saisit la main de Zeng Ju, et ils s’avancent lentement dans cette direction. Gordon Gore préfère rester devant le 250 Geary Street, anxieux de ce que Eunice Bessler et Harold Colbert les rejoignent. Trevor, lui, voyant Zeng Ju s’éloigner, décide de le suivre – mais son mouvement précipité était malvenu : il a heurté un homme de la « vraie » San Francisco, qu’il ne distinguait absolument pas… Il comprend que, dans son état, courir n’est pas une très bonne idée.

 

[II-3 : Veronica Sutton, Zeng Ju, Gordon Gore : Parker Biggs] Parmi les clochards, Veronica Sutton, aux aguets, remarque quelqu’un qu’elle avait déjà croisé – même si ses vêtements en très sale état, déchirés çà et là, et son attitude générale, n’ont plus grand-chose à voir : c’est Parker Biggs, le très violent propriétaire et gérant du Petit Prince… Les taches noires sur ses bras ne laissent aucun doute sur sa condition. Par réflexe, Veronica tire Zeng Ju en arrière par la manche – le domestique, ne voyant pas pourquoi, et qui ne contrôle pas très bien le niveau de sa voix, lui demande bien trop fort ce qui se passe ; ce qui attire l’attention de certains des clochards. Biggs également relève la tête, mais il a les yeux dans le vague – pourtant, il tend à se tourner vers Zeng Ju, et ses yeux, cette fois, s’écarquillent (le domestique chinois également le voit). Le truand semble le reconnaître – et lui imputer la responsabilité de son état, de sa voix sourde et égarée. Il se lève, difficilement – plusieurs clochards le suivent, sans bien comprendre ce qu’il se passe ; il prétend que les investigateurs se sont rendus au Petit Prince dans le seul but de le contaminer. « Faites-moi sortir d’ici… et je tirerai un trait sur toute cette affaire… sinon… » Il se montre menaçant. Zeng Ju crie à Mme Sutton qu’il vaut mieux s’écarter – il ne pourra pas se défendre contre Biggs et la quinzaine de clochards qui le suivent. Veronica recule précipitamment en tirant le domestique chinois par la manche. Mais sa mauvaise jambe lui fait mal – elle tombe presque à genoux… et appelle Gordon Gore à l’aide ! Toutefois, mettre un peu de distance entre les clochards et eux suffit à écarter leur menace – c’est comme s’ils les oubliaient…

 

[II-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Clarisse Whitman] Cependant, en guettant ses poursuivants, Veronica Sutton remarque un clochard… ou plutôt une clocharde – et reconnaît Clarisse Whitman ! Mais la jeune fille de bonne famille est dans un état pitoyable… Hagarde, constellée de taches noires et de salissures, décoiffée, les vêtements autrefois luxueux réduits à des haillons… La psychiatre l’indique à Gordon Gore.

 

 

III : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 23 H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

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[III-1 : Eunice Bessler : Harold Colbert, Jonathan Colbert] Au manoir Gore, sur Nob Hill, Eunice Bessler attend le retour du Pr Harold ColbertJonathan Colbert est à ses côtés. Le professeur revient enfin – et finalement plus tôt que ce qu’il pensait : il avait parlé d’aller chercher un couteau de métal pur à la Collection Zebulon Pharr, mais cela aurait demandé beaucoup trop de temps… Il a finalement décidé de chercher dans sa propre collection (il vit lui aussi à Nob Hill, mais a sans doute fait d’autres choses entre-temps), et il en revient avec une dague de cuivre d’origine égyptienne : qu’importe si elle provient d’une tout autre culture, il est convaincu qu’elle fera l’affaire pour le rituel. Eunice lui explique la situation – il leur faut rejoindre les autres au plus tôt dans le Tenderloin ! Les Colbert père et fils montent avec Eunice dans un taxi…

 

IV : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 23 H – RUES DU TENDERLOIN, ENVIRONS DU 250 GEARY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO / LE ROYAUME – OÙ LE TEMPS ET L’ESPACE NE SIGNIFIENT RIEN… OU TOUT

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (08 + épilogue)

[IV-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Zeng Ju] Gordon Gore est persuadé qu’il y a une raison pour que les victimes de la Noire Démence se rassemblent ainsi dans ce terrain vague ; à ses yeux, il ne présente rien de particulier – il note seulement qu’il y a un projet de construction à cet endroit, le permis de construire a été délivré, mais les travaux n’ont pas commencé. Mais qu’en est-il selon les perceptions des malades ? Veronica Sutton parvient à maintenir un vague contact avec Zeng Ju, dont les perceptions de cet autre monde s’affinent de plus en plus. Or, dans son état, attirer son attention sur quelque chose, d’une certaine manière, autorise cette chose à exister véritablement. La confrontation de leurs ressentis permet au domestique de comprendre que la vieille bâtisse qui se trouve au fond du terrain vague (à moins qu’elle ne change de place ?) est invisible à ses amis ; mais cette maison fluctue – c’est comme si elle changeait d’apparence en permanence… Mais elle est là, oui – et les autres ne la voient pas, qu’importe les efforts de Zeng Ju pour la leur indiquer. Les descriptions hésitantes du domestique laissent supposer qu’il s’agit d’un bâtiment antérieur au tremblement de terre de 1906.

 

[IV-2 : Zeng Ju, Gordon Gore, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert, Trevor Pierce, Parker Biggs, Clarisse Whitman] Zeng Ju est attiré par cette maison – tandis que Gordon Gore préférerait attendre l’arrivée du Pr Colbert. Le domestique chinois, inconscient de l’effet qu’il produit dans le monde « réel », hurle : « Il faut aller voir la maison ! IL FAUT ALLER VOIR LA MAISON ! » Trevor Pierce et Bobby Traven le suivent, ils ressentent la même attirance. Veronica et Gordon n’ont pas vraiment le choix… Un « sixième sens » semble maintenant bénéficier aux malades, qui leur permet d’éviter de heurter ce qu’ils ne voient pas, dans le monde « réel ». Mais il y a foule devant l’entrée de la maison… Ni Parker Biggs ni Clarisse Whitman ne semblent en faire partie.

 

[IV-3 : Zeng Ju] En jouant des épaules, Zeng Ju parvient sur le perron de la maison – ce qui ne fait aucune différence pour les autres ; mais lui distingue l’intérieur de la bâtisse, et la foule y est encore plus concentrée. La décoration de la maison est instable, mais, globalement, c’est son état le plus « luxueux » qui l’emporte ; il y a un étage… Le domestique chinois se précipite vers les escaliers. Et quand il monte…

 

[IV-4 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Trevor Pierce, Bobby Traven, Zeng Ju] … Non, ce n’est pas comme s’il se mettait à monter en l’air, ou à disparaître aux yeux de Veronica Sutton et de Gordon Gore, c’est plutôt… comme s’il n’avait de toute façon jamais été là. Ils n’ont pas véritablement oublié sa présence, ils savent qu’ils ont accompagné quelqu’un qui n’est plus là, mais leurs perceptions les empêchent d’envisager les choses autrement – ils savent que quelque chose cloche, mais impossible de dire quoi… Il en va bientôt de même concernant Trevor Pierce et Bobby Traven, qui suivent Zeng Ju à l’étage. Veronica et Gordon se retrouvent seuls… au milieu de la foule des clochards qui n’a pas dépassé le perron – ils sont une bonne trentaine.

 

[IV-5 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Clarisse Whitman, Parker Biggs] Toutefois, Veronica Sutton remarque à nouveau Clarisse Whitman… tandis que Gordon Gore est bousculé par Parker Biggs – et une dizaine d’infectés à sa suite ! C’est qu’ils sentent qu’il y a quelque chose, qu’ils ne voient pas… et ils cherchent à le saisir ! Il est renversé par terre, piétiné, palpé de partout par des gens désespérés d’entrer en contact avec quelqu'un, quelque chose… Il sait, avec une conviction absolue, qu’il est maintenant contaminé par la Noire Démence !

 

[IV-6 : Trevor Pierce, Zeng Ju : Bobby Traven] La maison est décidément l’endroit le plus concret de tout San Francisco pour les victimes de la Noire Démence. Chaque pièce croule sous les malades – qui ne font pas spécialement attention aux nouveaux arrivants. Mais il y a un peu moins de monde à l’étage. Bobby Traven est attiré par une chambre – une pièce vide, exceptionnellement. Trevor Pierce et Zeng Ju le suivent à l’intérieur. C’est une chambre bourgeoise, assez vaste, avec une cheminée. Mais, en se rendant à la fenêtre, tous voient un spectacle très étrange, inédit pour eux – comme une grande colonne fluctuante, qui fait des kilomètres de hauteur… Un peu comme un unique pilier soutenant la voûte du monde entier, formé par la rencontre d’une stalagmite et d’une stalactite, de proportions ahurissantes – tout autour gravitent les sphères mouvantes, davantage qu’ailleurs, dans une grisaille pesante… Bobby est fasciné, absorbé dans la contemplation de ce spectacle impensable. Il était impossible de voir cela ailleurs qu’à cette fenêtre – alors qu’une masse aussi colossale aurait dû être visible depuis le terrain vague, notamment. Zeng Ju essaye de déterminer la localisation « dans San Francisco » de ce phénomène, mais pas moyen – ça ne colle pas. Et cette colline paraît bien plus démesurée que toutes celles de la ville « réelle ». Par contre, il peut repérer la direction approximative de ce « tourbillon ».

 

[IV-7 : Veronica Sutton, Gordon Gore] « À San Francisco », Veronica Sutton, qui a assisté au triste sort de Gordon Gore, fait de son mieux pour y échapper – mais elle est à son tour bousculée, même si dans des proportions bien moindres que le dilettante. Le résultat est cependant le même – un faux mouvement la fait tomber dans la boue…

 

[IV-8 : Eunice Bessler, Gordon Gore, Veronica Sutton : Harold Colbert, Jonathan Colbert ; Andy McKenzie] C’est à ce moment qu’arrivent à proximité du terrain vague Eunice Bessler, Harold Colbert et Jonathan Colbert. Eunice est stupéfaite par la scène du terrain vague, elle ne sait pas comment réagir… Elle panique ! Mais Jonathan Colbert lui pose la main sur l’épaule alors qu’elle allait se précipiter sur son amant Gordon Gore ainsi que sur Veronica Sutton : « N’y allez pas. C’est foutu pour eux. » Eunice est désespérée : n’y a-t-il donc rien à faire ? Harold Colbert seconde son fils : « Si : le rituel. Mais je vous l’ai dit, Mademoiselle : pour ceux qui ont été contaminés, il est trop tard. Ils ne guériront pas. » Eunice se débat, mais le professeur insiste : « Non, écoutez-moi ! Pour que le rituel fonctionne, il faut que quelqu’un passe de son plein gré dans ce… ce "royaume", et en revienne. Cela ne marchera pas avec quelqu’un de contaminé par la Noire Démence – qui fait pénétrer dans cet autre monde d’une autre manière, une manière… non conforme. » Eunice est désespérée, mais n’a plus la force de lutter : les Colbert la ramènent en arrière tandis qu’elle sanglote… Jonathan Colbert propose de se retirer dans l’appartement qu’il louait avec Andy McKenzie, juste à côté – pour y exécuter le rituel, si c’est encore possible… et utile. Il ne doute pas que les policiers ont fouillé l’appartement, mais pénétrer à l’intérieur ne sera pas un problème – la porte ferme mal. Le professeur acquiesce : ils emmènent Eunice avec eux.

 

[IV-9 : Zeng Ju, Trevor Pierce] Zeng Ju veut sortir de la maison, pour voir s’il peut déterminer la direction du « pilier ».  Trevor Pierce est sceptique – mais le domestique ne se laisse pas retenir. Tandis qu’il redescend, le journaliste jette un œil aux autres chambres à l’étage ; l’une d’entre elles est parfaitement opposée à la première – et pourtant, depuis la fenêtre, il voit à nouveau ce « pilier »… car il a la conviction, même si c’est impossible, qu’il s’agit bien du même phénomène, et pas d’un autre qui lui ressemblerait.

 

[IV-10 : Zeng Ju : Clarisse Whitman, Trevor Pierce, Bobby Traven] Zeng Ju, de retour en bas – dans ce rez-de-chaussée bondé –, sort tant bien que mal de la maison, et cherche à repérer le « tourbillon ». Mais il ne le voit pas – il le devrait, en toute logique, mais il demeure invisible. Le domestique chinois grogne sous le coup de la frustration… mais il sent le contact d’une main sur son épaule. Il se retourne – et reconnaît Clarisse Whitman. Elle lui susurre à l’oreille, très doucement : « Chuuuuuut… Du calme… » Est-elle ici depuis longtemps ? « Dans le Royaume ? Je ne sais pas… si cela fait deux secondes... ou cinq millénaires… » Zeng Ju l’interroge sur la « colonne » ; l’a-t-elle vue ? Oui – des endroits depuis lesquels on peut la voir. « Il y a un… code, vous savez… Des endroits… qui sont… bien placés, en face de… de la structure du monde... On me l’a appris, ce code… Mais il y en a qui disent que c’est un piège… Mais on me l’a appris… C’est… De l’entrée principale, tout droit, 345 pas. À gauche, 213 pas. À droite, 905 pas. À droite, 34 pas. À gauche, 120 pas. En bas, 400 pas. S’arrêter. Tourner à gauche. Contempler. Vous croyez que c’est un piège, vous aussi ? » Zeng Ju n’y comprend rien : l’entrée principale ? « Oui. De la maison. C’est à ça qu’elle sert. En tout cas, c’est ce que nous a dit le vieil Indien. Ce n’est qu’un point de départ – de référence. Il en faut un. Ça aussi, le chaman nous l’a expliqué. » Zeng Ju entend vérifier cela tout de suite – mais Clarisse a peur, elle crie quand le domestique la presse… Mais il appelle Trevor et Bobby : « Je crois que j’ai une piste ! » Le journaliste le rejoint en bas.... mais pas le détective, qui reste abîmé dans la contemplation du vortex.

 

[IV-11 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Parker Biggs] Pour quelque raison inconnue, les clochards ont finalement lâché Gordon Gore et Veronica Sutton – qui sont convaincus d’avoir été contaminés. Ils ne voient pas la maison pour autant… Et ils entendent un grand éclat de rire derrière eux, très gras : c’est Parker Biggs, qui pointe du doigt le dilettante. Il a quelque chose d’enfantin dans son rire : « C’est bien fait ! Ah ah ! Comme les autres, maintenant ! Ah ah ! » Mais son visage se ferme progressivement, et il s’assied contre une palissade du terrain vague. Gordon demeure pantois… Veronica, résignée, attrape le dilettante par le bras : « Venez, Gordon. Il n’y a plus rien à faire ici. » Ils s’éloignent lentement…

 

V : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 23H30 – APPARTEMENT 302, 250 GEARY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO / LE ROYAUME – OÙ LE TEMPS ET L’ESPACE NE SIGNIFIENT RIEN… OU TOUT

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (08 + épilogue)

[V-1 : Eunice Bessler : Jonathan Colbert, Harold Colbert ; Andy McKenzie] Eunice Bessler a suivi Jonathan Colbert dans l’appartement qu’il louait avec Andy McKenzie. Il est exactement dans l’état où ils l’avaient laissé – avec la porte qui fermait mal. Le Pr Colbert a besoin de reprendre ses esprits, il s’assied sur un canapé en piteux état. Eunice dit qu’elle aurait bien besoin d’un petit remontant – Jonathan sait que « ce crétin de McKenzie » gardait toujours une bouteille « d’un truc dégueulasse » sous son matelas, les flics n’ont visiblement pas très bien fouillé, il va chercher ça – et s’en sert une copieuse rasade au passage.

 

[V-2 : Eunice Bessler : Harold Colbert, Jonathan Colbert ; Pedro Maldonado] Que faire maintenant ? Eunice se tourne vers le Pr Colbert – qui a sorti la dague de cuivre égyptienne, et la contemple. Il le répète : seuls ceux qui ne sont pas contaminés par la Noire Démence peuvent exécuter le rituel décrit par Pedro Maldonado dans Mythes des chamans du grizzli rumsens. Le cas de Jonathan étant particulier, lui qui a fait office de « porteur sain », seuls Eunice et le professeur peuvent encore le faire. Par ailleurs, il faut procéder en deux temps : y aller de son plein gré… et trouver comment en revenir. Périr là-bas… Le rituel ne serait pas accompli jusqu’au bout – et il serait donc inefficace.

 

[V-3 : Eunice Bessler : Harold Colbert] Eunice, très émue, très triste, se porte volontaire : « Le cinéma… Je ne serai jamais une grande actrice, de toute façon… Le parlant... Ma famille ? La communauté ? Allons… » Elle a bien conscience de ce que cela implique ? Oui… Le Pr Colbert acquiesce enfin. Exécuter le rituel va bien lui demander une heure – et il aurait besoin d’un peu de son sang… Il est certain que le rituel fera venir un « Fantôme-qui-marche », et il a bon espoir de le contrôler ; mais, une fois qu'elle sera passée dans l’autre monde… Il ne sait rien de ce qui pourrait se passer là-bas. Par ailleurs, ces créatures sont essentiellement… « stupides. Il faut leur donner un ordre – un ordre simple, et pas ambigu, six, sept mots au plus. » Il commence à exécuter les gestes très incongrus réclamés par le rituel – mais l’actrice n’a certainement aucune envie d’en rire.

 

[V-4 : Trevor Pierce, Zeng Ju : Clarisse Whitman] « De l’autre côté », dans le Royaume, qui n’est maintenant plus « parasité » par les sensations du « vrai » San Francisco, Trevor Pierce et Zeng Ju demandent à Clarisse Whitman de les accompagner en suivant ce « code ». Elle se révèle d'humeur changeante : finalement, elle est d’accord – les ramenant à l’entrée principale de la maison, elle récite : « De l’entrée principale, tout droit, 345 pas. » Et, derrière elle, tous les autres infectés reprennent en chœur : « TOUT DROIT, 345 PAS. » Puis Clarisse entame la marche, en mesurant bien ses pas, et en comptant à chaque fois, sur un ton très monotone et qui a en même temps quelque chose d’un peu enfantin : « Un… Deux… Trois… Quatre… » Les clochards ne les suivent pas.

 

[V-5 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler : Harold Colbert] Veronica Sutton et Gordon Gore, affligés par ce qui vient de leur arriver, avaient d’abord erré un peu aléatoirement… Mais ils se reprennent enfin – et reviennent vers le 250 Geary Street. Ils montent à l’étage, où ils entendent l’étrange mélopée du Pr Colbert ; ils toquent à la porte, et Eunice Bessler va leur ouvrir. Ils savent tous à quoi s’en tenir… Consciente de son rôle à jouer dans le rituel, Eunice retient son impulsion de se jeter dans les bras de son amant. Gordon, de toute façon, lui intime de ne pas le toucher : il est contaminé – il n’y a aucun doute… Mais s’ils peuvent leur venir en aide… Probablement pas – d’autant qu’il ne faut pas interrompre le Pr Colbert, il l’a clairement signifié à Eunice.

 

[V-6 : Clarisse Whitman] Dans le Royaume, Clarisse Whitman continue de guider les autres. À voix haute : « À droite, 905 pas. Un… deux… trois… »

 

 

 

 

[V-7 : Eunice Bessler : Harold Colbert] Dans l’appartement, la mélopée du Pr Colbert s’interrompt enfin ; il s’assied sur le canapé, en faisant signe à Eunice Bessler de s’asseoir à côté de lui. Il lui tend la dague – elle servira à l’identifier comme le « maître » du « Fantôme-qui-marche » qui va apparaître. Eunice accepte – mais aimerait savoir à quoi s’attendre : à quoi ressemblera cette créature ? « Sans doute pas à un vieux drap avec deux trous pour les yeux… » Effectivement. Mais la décrire n’a rien d’évident… Elle est humanoïde, et bipède, dans une certaine mesure ; mais d’autres éléments relèvent plutôt du poisson, d’autres de l’insecte, tout cela mélangé… Le trait le plus caractéristique, ce sont ses membres très longs, et qui, pour les bras, s’achèvent en doigts ou griffes totalement disproportionnés. « Je suppose qu’en comparaison, Max Schreck, dans le Nosferatu de Murnau, est un modèle de beauté ? » L’actrice arrache un sourire au très las Pr Colbert ; « Oui, je suppose. Je n’aurais pas pensé à présenter les choses ainsi… » Mais, après un silence pesant, le Pr Colbert ajoute : « J’ai un peu modifié le rituel. Je… Je vais vous accompagner là-bas. Je… Je ne pouvais pas me contenter de vous envoyer seule affronter pareil péril. Mais c’est bien vous qui aurez le contrôle sur le "Fantôme-qui-marche". Quant à la suite… Il faudra trouver comment revenir. Impossible d’en savoir davantage à l’avance – seulement que l’on ne pourra pas, sur place, invoquer un autre Vagabond dimensionnel, cela ne fonctionnera pas. Je n’en sais pas plus que vous, à ce stade. Mais revenir est la condition cruciale pour fermer ce "vortex". Au moins temporairement. » Eunice est prête. Le Pr Colbert explique qu’il leur faut attendre, pas bien longtemps : le « Fantôme-qui-marche » sera bientôt là.

 

[V-8 : Eunice Bessler : Harold Colbert ; l’Esprit de Pebble Hill] Quelques minutes très pesantes défilent en effet. Puis, sans effets spéciaux particuliers, là où il n’y avait rien, il y a maintenant la hideuse créature décrite par le Pr Colbert. Elle n’émet pas le moindre bruit. Elle ne bouge presque pas – seuls ses longs bras ballants se déplacent, tandis que ses doigts très fins sont comme agités de léger soubresauts. Elle fixe ceux qui l’ont appelée. Harold Colbert se tourne vers Eunice Bessler et lui adresse un signe du menton. L’actrice reprend son souffle… mais elle ne sait pas quel ordre donner. « C’est un voyageur – il faut lui donner une destination ! » Mais l’actrice est pétrifiée… et le « Fantôme-qui-marche » s’approche d’elle, il la renifle… Le Pr Colbert sait qu’il faut faire vite ; il arrache la dague de cuivre des mains de Eunice, s’entaille la paume de la main, et, en fixant de ses yeux la créature, dans un soupir : « Emmène-nous voir l’Esprit de Pebble Hill. » Le « Fantôme-qui-marche » saisit le Pr Colbert de son bras gauche, et Eunice Bessler de son bras droit : il les plaque tous deux contre son corps, son cuir visqueux et ruisselant d’une sécrétion à l’odeur presque insoutenable – l’actrice a brièvement en tête l’image d’une mère serrant contre sa poitrine de fragiles nourrissons à allaiter… D’un seul coup, tout se fige autour d’elle. Le temps se dilate… Ils disparaissent.

 

VI : AU CŒUR DU ROYAUME

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (08 + épilogue)

[VI-1 : Eunice Bessler : Harold Colbert] Eunice Bessler et Harold Colbert… volent ? Dans les bras du Vagabond Dimensionnel... Ils ont rejoint ce monde grisâtre et mouvant – et, passé un temps d’acclimatation d’une durée indéterminée, oui, ils ont le sentiment d’être quelque part dans le « ciel », et que ce gris un peu plus sombre loin, très loin en dessous d’eux, comme à des kilomètres, des milliers de kilomètres, doit être quelque chose comme un « sol »… C’est infiniment loin – et pourtant l’actrice distingue finalement comme des points noirs, minuscules, et les identifie enfin comme étant des humains… Des prisonniers dérisoires d’un monde morne dont ils ne pourront jamais s’échapper. Le contrôle sur le « Fantôme-qui-marche » ne durera pas éternellement, il faut trouver un endroit où « atterrir » ! D’autant que l’actrice perçoit, tout près d’elle, le souffle haché du Pr Colbert – un vieil homme au bord de la syncope… Il lui est impossible de prononcer un mot. Eunice balaye des yeux le paysage… quand elle se retrouve à un de ces endroits très précis qui permettent de voir le « pilier » colossal (des centaines de kilomètres de hauteur ?) qui soutient ce monde ; elle comprend que c’est là leur destination, et donne mentalement l’ordre au « Fantôme-qui-marche » de les déposer au plus près. La créature obéit. Elle suit l’itinéraire précis qui fait que le « vortex » ne disparaît plus sous leurs yeux. Elle se déplace à une vitesse ahurissante...

 

[VI-2 : Zeng Ju, Trevor Pierce : Clarisse Whitman] Pendant ce temps, Zeng Ju et Trevor Pierce suivent toujours leur guide Clarisse Whitman. Ils en arrivent à ce moment étrange du « code » qui leur indique d’aller « en bas ». Et, subitement, tandis que Clarisse compte le premier pas dans cette direction, c’est comme si le monde s’inclinait de 90° : oui, ils prennent la direction d’ « en bas », avec la sensation de marcher sur un mur… et, paradoxalement, c’est alors qu’ils empruntent cette direction invraisemblable qu’ils prennent toute la mesure du « pilier » jaillissant vers le ciel ! C’est une sensation particulièrement déconcertante… Les perspectives, l’orientation, l’équilibre – tout est faussé, et incompréhensible. Ils suivent cependant toujours leur guide : « Trois cent quatre-vingt-seize… Trois cent quatre-vingt-dix-sept… Trois cent quatre-vingt-dix-huit… Trois cent quatre-vingt-dix-neuf… Quatre cents. S’arrêter. Tourner à gauche. » Et là, le « pilier », qui avait disparu quelque temps, réapparaît brusquement… et ils sont exactement à sa base.

 

[VI-3 : Trevor Pierce, Zeng Ju : le chaman du grizzli, Clarisse Whitman ; Yog-Sothoth] Mais ils n’y sont pas tout seuls… À quelque distance, impossible à déterminer précisément, se trouve un vieil homme – avec une peau d’ours sur la tête. Trevor Pierce reconnaît aussitôt en lui « l’homme du tableau »… Zeng Ju n’a jamais vu ledit tableau, mais qu’importe : il part dans cette direction. Derrière, Clarisse Whitman, de son timbre enfantin : « Vous savez, c’est lui qui m’a appris les indications. Vous croyez que c’est un piège ? » Mais le domestique chinois ne craint plus les pièges… La jeune fille, cependant, ne s’attarde pas – elle laisse là ses compagnons de route, et repart qui sait où. Mais Zeng Ju n’y prête pas attention : il s’avance d’un pas déterminé vers le chaman, dont il devient possible de discerner les traits – il a un air un peu narquois… Il a aussi un couteau de cuivre passé à sa ceinture. Zeng Ju l’interpelle. Dans un anglais très approximatif et haché, le vieil Indien dit : « Vous n’arriverez pas. Vous ne faites pas changer. J’ai fait changer. Vous êtes une nourriture pour le Dieu. Il ne fait pas attention. Rien. Jamais attention. Offrandes, c’est l’attention à moi. Votre monde mort. Le monde est maintenant toujours Yog-Sothoth. » Zeng Ju enrage : il ne se laissera pas faire ! L’Indien devrait le redouter ! Mais ce n’est de toute évidence pas le cas.

 

[VI-4 : Eunice Bessler, Zeng Ju : Harold Colbert, le chaman du grizzli] C’est alors qu’arrivent, dans les bras du « Fantôme-qui-marche », Eunice Bessler et le Pr Harold Colbert. La créature les dépose toutefois… de l’autre côté du chaman, par rapport à leurs amis contaminés. Et le vieil Indien les a vus. Zeng Ju aussi ! Il n’en revient pas… Mais les traits du chaman se sont durcis : à la différence des victimes de la Noire Démence, l’actrice et le vieux professeur représentent une potentielle menace pour ses plans – il s’avance vers eux, le couteau de cuivre en main…

 

[VI-5 : Eunice Bessler, Zeng Ju, Trevor Pierce : Harold Colbert, le chaman du grizzli] Le Pr Colbert est dans un triste état. Eunice Bessler lui reprend la dague égyptienne – le « Fantôme-qui-marche » émet un sifflement… puis se jette sur le professeur ! Et il se met à dévorer ses entrailles… L’actrice brandit sa dague – terrifiée par le Vagabond dimensionnel et par l’Indien ; elle n’est certes pas en mesure d’intimider ni l’un, ni l’autre… Le chaman semble déterminé à la tuer de ses mains. Zeng Ju réalise que ses armes ne l’ont pas suivi dans le Royaume… Peu importe : il vaincra l’Indien à mains nues ! Il court dans sa direction – avec une célérité qui surprend tout le monde ! Trevor Pierce, lui, ne pense qu’à une chose : partir d’ici ! Il est obnubilé par la dague de Eunice, qu’il réclame à grands cris… Mais autour d’eux, les sphères gravitant autour du pilier commencent à changer d’aspect : elles tendent à s’agglomérer, constituant comme des bras, ou des tentacules, d’une longueur et d’une épaisseur cyclopéennes, et qui s’abattent aléatoirement çà et là – qui se trouverait dessous serait immédiatement écrasé ! Le chaman, lui, continue d’avancer vers les nouveaux arrivants – sa vitesse est stupéfiante, au point où le pourtant très véloce Zeng Ju ne peut que suspecter quelque chose de surnaturel… Eunice Bessler, terrifiée, veut fuir le chaman – mais elle est bien plus lente que lui… Il est déjà presque à côté d’elle ! Zeng Ju fait appel à toutes ses ressources : il le rattrape, et parvient in extremis à l’atteindre d’un coup de pied – les dégâts sont plus ou moins importants, mais, surtout, il a pris l’Indien par surprise, qui est contraint de s’arrêter dans sa course, et ne parvient pas à planter son couteau dans le corps de Eunice. Trevor Pierce en profite pour se rapprocher de l’actrice, en hurlant : « La dague ! Il faut invoquer le fantôme ! » Les tentacules s’abattent autour d’eux, sans pour l’heure leur faire de dégâts… Zeng Ju, lui, assène un nouveau coup inattendu au chaman : l’adversaire encaisse bien, mais le domestique lui fait mal, à force ! Eunice, qui est toujours à portée du couteau de l’Indien, recherche le soutien de Trevor – lequel lui crie de lui lancer la dague égyptienne. Mais le chaman a pesé la menace constituée par Zeng Ju, et se retourne vers lui – ses traits sont déformés par la rage, au point où il n’a plus grand-chose d’humain ; il porte un vicieux coup de couteau contre le domestique chinois… qui parvient à l’esquiver ! Mais un immense tentacule s’abat juste à côté de lui – il a failli être écrasé… Eunice affolée donne la dague à Trevor, qui ne cessait de la réclamer. Mais Zeng Ju se concentre sur le chaman du grizzli – un nouveau coup imprévu renverse l’Indien, sonné, qui lâche son couteau ! Trevor a la dague de Eunice en main – il semble à peine réaliser qu’il n’a clairement pas le temps d’invoquer un « Fantôme-qui-marche » dans ces circonstances… Le journaliste indécis plante finalement le couteau dans la poitrine du chaman du grizzli – tandis qu’un tentacule s’abat... qui broie impitoyablement l’héroïque Zeng Ju ! Trevor fixe la dague dans ses mains, l’air ahuri – Eunice également, qui se souvient un peu tard de tout ce que lui avait dit feu le Pr Colbert : l’importance de revenir pour accomplir vraiment le rituel, le fait qu’une victime de la Noire Démence n’est pas en mesure de le faire, et qu’une nouvelle invocation d’un Vagabond dimensionnel ne serait pas non plus efficace en pareil endroit… Ses regrets ne durent guère : elle aussi meurt écrasée par un des « bras » jaillissant du vortex.

 

[VI-6 : Trevor Pierce] Le journaliste Trevor Pierce se retrouve seul – avec tout le poids de l’erreur qu’il a commise. Ses amis sont morts. Et les tentacules ne lui feront pas la grâce de l’achever rapidement : victime de la Noire Démence, incapable d’accomplir quoi que ce soit, il réalise peu à peu que le Royaume… est désormais et à jamais son monde. Son désir ardent de fuir ne s’accomplira…

 

Jamais.

 

ÉPILOGUE

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (08 + épilogue)

À San Francisco, Gordon Gore et Veronica Sutton, dans les jours qui suivent la disparition de leurs amis, ne tardent guère à constater qu’ils présentent tous les symptômes de la contamination par la Noire Démence. Ce n’est pas une surprise pour eux… Mais, contrairement aux autres victimes de cette maladie, ils disposent de quelques connaissances quant à ce qu’elle implique : ils savent que, pour survivre, il leur faut rester dans le Tenderloin. Ils se plient à cette exigence. Leur train de vie confortable, ou même bien plus que ça, n’est bientôt plus qu’un souvenir, puis n’est plus rien du tout ; le dilettante et la psychiatre sont réduits à la condition de clochards – pour un temps, ils perçoivent cette descente aux enfers, et en souffrent ; bientôt, ils n’y prêtent plus la moindre attention : le fait est accompli.

 

Ils étaient des personnalités, à San Francisco : le richissime et fantasque playboy, la psychiatre militante aux idées bien arrêtées… Pendant un temps, sans doute s’est-on interrogé sur leur disparition ? Un temps très bref : tous deux avaient rédigé leurs testaments avant de se livrer à cette ultime virée dans le Tenderloin, après tout. Et qui aurait bien pu penser à les trouver dans ce quartier malfamé ? Eux-mêmes, à vrai dire, n’ont pas cherché à se manifester comme étant toujours en vie – même malades. Quelle qu’en soit la raison – la honte, peut-être ? Le désespoir ? Qu’importe : on les oublie bientôt, ils n’étaient que « de passage sur cette terre ». Ils ont un nouveau rôle social : celui de clochards – on les ignore en conséquence. On ne les voit pas ramper dans les flaques d’eaux, fouiller désespérément dans les poubelles… Peut-être ne voulaient-ils pas qu’on les voie ainsi ? Comme si leur opinion avait la moindre importance… Non. Le monde se désintéresse d’eux – il y a tant de choses plus importantes.

 

Très vite, à vrai dire : un mois et demi après leur contamination, c’est le Krach de Wall Street. Peut-être Gordon en a-t-il de vagues échos – la une d’un journal oublié, ironiquement passée « de l’autre côté »… Probablement ne sait-il même plus ce que tout cela signifie, de toute façon. Peut-être la population des clochards du Tenderloin s’accroît-elle, en conséquence ? Peut-être – mais cela n’intéresse personne ; au mieux, cela en effraie quelques-uns… Moins toutefois que des financiers hypothétiques se jetant du haut des buildings – des gens qui comptent, ou qui comptaient… Le temps passe – on les oublie à leur tour.

 

La Noire Démence s’avère pourtant avoir un effet singulier – dont Gordon et Veronica n’ont pas vraiment conscience : tant qu’ils restent dans le Tenderloin, c’est comme si la maladie… les avait rendus immortels. Ils sont faibles, pourtant : sous-alimentés, transis par le froid… Mais le Tenderloin, d’une certaine manière, les protège. Oui, ils sont immortels… mais ils ne sont même pas en mesure de peser combien cette immortalité est absurde. Des années passent – des décennies, des siècles si ça se trouve. Ils ne savent rien de l’évolution du monde autour d’eux – ils s’en désintéressent, comme ce monde se désintéresse d’eux.

 

Ils n’ont même pas conscience de ce que, progressivement, le monde entier... devient le Tenderloin. Le chaman du grizzli est mort – mais le passage reste ouvert, et les ultimes germes de la Noire Démence ont leur propre immortalité ; d’une certaine manière, Veronica et Gordon, quelques autres aussi peut-être, sont les garants de cette pérennité. Elle continue donc d’affecter toujours davantage de victimes – de ces pauvres hères dont on détourne instinctivement le regard, « par pudeur » disent certains. On les ignore – jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne pour les ignorer.

 

Parce que tout le monde est devenu comme eux.

 

De temps en temps – qui sait, avec des dizaines d’années d’écart à chaque fois, si ça se trouve ? – Gordon Gore croise Parker Biggs dans les ruelles du Tenderloin, aux portes du Royaume. Le temps qui passe ne l’affecte pas davantage – et n’affecte pas non plus son comportement. Après des années, le gangster reconnaît encore celui qui fut une des plus grandes fortunes de San Francisco – et, toujours, il le pointe alors du doigt, en ricanant comme un méchant petit garçon : « Toi aussi, ah ah ! Comme les autres ! »

 

THE END

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Vie de Mizuki, vol. 3 : L'Apprenti, de Shigeru Mizuki

Publié le par Nébal

Vie de Mizuki, vol. 3 : L'Apprenti, de Shigeru Mizuki

MIZUKI Shigeru, Vie de Mizuki, vol. 3 : L’Apprenti, [Boku no isshô ha GeGeGe no rakuen da ボクの一生はゲゲゲの楽園だ], traduit et adapté du japonais par Fusako Saito et Laure-Anne Marois, Paris, Cornélius, coll. Pierre, [2005] 2014, 493 p.

Nous y arrivons : L’Apprenti est le troisième et dernier tome de la monumentale Vie de Mizuki, autobiographie en BD du grand mangaka Mizuki Shigeru. Un sacré boulot… Le premier tome, L’Enfant, m’avait collé une immense baffe : indépendamment, c’était un chef-d’œuvre. Le deuxième tome, Le Survivant, m’avait sans doute un petit peu moins parlé, bizarrement car les événements qu’il narre, horribles, sont la meilleure occasion de l’ensemble de mêler la grande et la petite histoire, au travers d’un vécu très légitimement traumatique – cela restait une excellente BD, toutefois. Et L’Apprenti ? J’avais lu pas mal de retours le situant encore un cran en dessous, même si toujours plus que recommandable… Après avoir tourné la dernière page, je ne suis pas vraiment de cet avis : c’est au moins au niveau du tome 2.

 

Finalement, c’est à se demander si l’expérience tellement terrible de la Deuxième Guerre mondiale, avec ce qu’elle implique tout à la fois d’intimité et de distance, dans le cadre plus global d’une évocation très détaillée, très documentaire, parfois, des horreurs du conflit, expérience par nature au cœur de cette BD autobiographique, n’était donc pas celle qui s’accommodait le moins bien d’un traitement manga ? Ce qui à la fois tombe sous le sens... et ne veut rien dire. C’est peut-être un peu bête de présenter les choses ainsi – et cela nécessiterait du moins quelques développements supplémentaires ; mais à vrai dire je ne sais pas comment gérer cet aspect… Le rapport de Mizuki lui-même à ce qu'il raconte prohibe forcément toute critique qui se prétendrait « objective », ici.

 

Mais les épisodes antérieurs et postérieurs à la guerre bénéficient bien d’une relative légèreté, même s’il y a des moments très durs malgré tout. Surtout dans le premier tome, je suppose – avec le déluge de baffes ; ce troisième volume ne manque cependant pas de notes plus graves, fournissant son arrière-plan historique – ce qui inclut le tremblement de terre de Kobe, ou les attentats au gaz sarin par la secte Aum Shinrikyô, d’ailleurs contemporains ; mais Mizuki évoque aussi les Jeux Olympiques de Tôkyô, la « fin supposée » de l’hégémonie du PLD, etc. Cette relative légèreté autorise peut-être une lecture plus sereine – là où les séquences militaires, cauchemardesques, demandent davantage à être « digérées ». En fait, je tends à croire qu’il serait pertinent d’y revenir un de ces jours, maintenant que j’ai lu l’ensemble…

 

La gravité n’est donc pas absente de ce troisième tome, mais le ton demeure plus léger, oui – sans surprise : la situation précaire des mangakas comporte son lot de moments pénibles, mais qu’il est difficile de mettre sur le même plan que le cauchemar de la guerre de l’Asie-Pacifique, ses millions de morts ou la perte d’un bras… Mais, surtout, ce troisième tome a recours à une temporalité plus flexible que le tome 2, qui se montrait parfois extrêmement pointilleux dans l’évocation du déroulé de la guerre, presque jour par jour parfois : cette fois, mécanisme certes initié dans les dernières séquences du tome précédent, les ellipses sont nombreuses, et parfois très longues – car, si l’on débute en gros là où le tome 2 s’était arrêté, approximativement vers 1960, la BD s’achève dans les premières années du XXIe siècle (la dernière date explicitement citée est 2001, la BD est parue en 2005).

 

Ce qui a une autre conséquence. Ce troisième tome s’intitule L’Apprenti ? Mais Mizuki est bien loin de n’être qu’un apprenti tout du long – à moins bien sûr d’y associer un contenu métaphorique, ce qui se tiendrait, je suppose. Dans les premières pages, nous retrouvons notre mangaka, de moins en moins jeune (il a bien la quarantaine quand il commence à percer, ses collègues sont souvent bien moins âgés), et qui galère auprès des éditeurs de mangas, d’abord ceux du système des librairies de prêt, ensuite ceux des magazines. Mizuki s’étend (mais avec pertinence) sur sa situation très précaire, ni plus ni moins que celle de ses collègues cela dit : le travail acharné et qui paye mal, les commandes exigeantes qui ne sont finalement pas payées ni publiées, l’économie improbable de ces différents réseaux et l’absence d’une véritable protection juridique pour les forçats de la planche… À ce stade, Mizuki est encore L’Apprenti au sens le plus « strict ».

 

Mais ça ne dure pas éternellement : vers le milieu des années 1960, la situation de Mizuki change, car il se met à percer (notamment avec Kitaro le Repoussant). Sans transition aucune, l’apprenti mangaka devient le Maître Mizuki ! Le travail, pourtant, à l’en croire, n’en est pas moins dur et aliénant : Mizuki doit toujours bosser autant – dans les années 1990 encore il s’en plaindra ! Mais, s’il ne souffre plus, heureusement, de la précarité de ses années de galère, il doit faire face à d’autres difficultés – essentiellement la responsabilité à l’égard de ses assistants. Parmi lesquels quelques noms « célèbres », du moins pour qui s’y connaît véritablement en mangas, ce qui n’est hélas pas mon cas – mais il y a beaucoup de développements intéressants sur l’histoire de la BD japonaise, ce qui va au-delà de l’évocation de ces seuls artistes : Mizuki parle de l’édition, des débuts de la revue Garo, ce genre de choses. Là encore, il me faudra y revenir quand j’aurai davantage de bagage… Quoi qu’il en soit, d’une certaine manière, les assistants font partie de la famille du Maître : durant ses années de galère, nous l’avons vu se marier, puis avoir des enfants… Sans s’y étendre, ce n’était pas le propos : en fait, on a vraiment l’impression que la situation de ses assistants le préoccupait bien davantage !

 

C’est que Mizuki, comme dans les deux premiers tomes, ne livre pas exactement un autoportrait flatteur. Avec sa famille tout particulièrement (sa femme surtout, nulle romance dans toute cette histoire), mais parfois aussi avec ses assistants, il se comporte régulièrement en vrai connard. Mais, en même temps, demeure cette idée marquante du tome 1 que cela tient peut-être avant tout à ce qu’il était totalement inadapté socialement : Mizuki n’est pas méchant, mais insouciant au point du manque d’empathie… Apparent ? C'est ainsi qu’il se décrit, mais c’est peut-être pour partie un biais : comment quelqu’un d'aussi dénué d’empathie pourrait-il livrer une œuvre pareille ?

 

Cette ambivalence sera d’une certaine manière au cœur de la dernière partie de la BD. Car Maître Mizuki est désormais davantage en mesure de gérer son emploi du temps… Et il a la bougeotte. D’abord, il fait ce qu’il aurait dû faire depuis bien longtemps : il retourne, après plusieurs décennies, en Nouvelle-Guinée, d’abord accompagné de survivants japonais comme lui – des pages très fortes où l’on pèse tout le poids du traumatisme de la guerre ; mais il s’agissait surtout de retrouver la tribu qui lui avait sauvé la vie, sur la fin du conflit, alors qu’il se croyait condamné par la perte de son bras et par la malaria… Les liens persistent, les amis sont toujours là – et les voyages se multiplieront. Avec la tentation de fuir définitivement le Japon ?

 

Car il y aura aussi bien d’autres voyages ! Au Mexique, au Bhoutan, en Australie… Ce qui motive ces excursions ? Le désir fanatique d’en apprendre toujours davantage sur les yôkai ! Mizuki se présente comme quelqu’un qui croit sincèrement à ces créatures qu’il a contribué à populariser. Pour lui, il va de soi que les yôkai ne se trouvent pas qu’au Japon – il parcourt le monde en ethnographe, et ramène de ses voyages statuettes, masques, enregistrements sonores, qui l’immergent toujours un peu plus dans le monde des esprits…

 

Du lard ou du cochon, dans tous ces récits ? À l’étranger comme au Japon, les années plus sereines de Maître Mizuki, qui a pu remiser de côté la souffrance et la galère de la première moitié de sa vie, sont aussi et peut-être surtout l’occasion de raconter quantité de petites histoires souvent très drôles, et qui n'ont clairement pas grand-chose voire rien d'autobiographique : l’assurance garantissant l’accès au paradis (qui débouche sur une histoire de doppelgänger), la gestion rationnelle de l’adultère, les funérailles de son tigre de mère – mais aussi, donc, la possession par un yôkai affamé (la femme de notre auteur craignant qu’il ne la mange !), ou encore une excursion dans les pyramides aztèques après avoir dégusté des champignons… Tout cela est très drôle, oui – décousu, sans doute, la fin de la BD n’a peut-être pas la cohérence de ce qui précède, mais le résultat est très enthousiasmant, et tire le volume vers le haut. Jusqu'à ces dernières planches où l'auteur vieillissant sent la mort approcher, raison de plus de se renseigner sur les yôkai de par le monde...

 

Un troisième tome à la hauteur, donc – avec son ton spécifique, finalement. Même s’il y a des hauts et des bas sur les trois volumes, le fait demeure : Vie de Mizuki est une BD extraordinaire – et il me faudra lire sous peu d’autres œuvres du grand mangaka Mizuki Shigeru.

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