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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (06)

Publié le par Nébal

Illustration tirée du supplément *Stone Cold Dead*

Illustration tirée du supplément *Stone Cold Dead*

Sixième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la première séance , et la séance précédente ici. L'enregistrement de la séance est disponible .

 

À ce stade, presque tout provient de la campagne Stone Cold Dead.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; Rafaela Venegas de la Tore, ou « Rafie », l’élue ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez dans la vidéo ci-dessous l'enregistrement de la séance.

I : PIÈCE À CONVICTION

 

[I-1 : Danny, Beatrice : Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace] Danny a renoncé à faire son rapport au shérif Russell Drent concernant les événements survenus dans le port – le shérif est visiblement en train de se faire passer un sérieux savon par Gamblin’ Joe Wallace, ce n’est vraiment pas le moment… Danny ne s’attarde donc pas – car il a bien mieux à faire : il a récupéré un foulard sur un des trois cadavres retrouvés dans le bureau du shérif, et souhaite le confier à Beatrice ; car il a vu la huckster tirer de précieux enseignements simplement à manipuler tel ou tel indice…

 

[I-2 : Beatrice, Danny] Beatrice fait donc usage de son Pouvoir de Pressentiment sur le foulard. La vision est perturbante – comme souvent : Beatrice se retrouve en effet à voir par les yeux de la victime, alors qu’elle a déjà reçu la balle dans sa gorge et est en train de se vider de son sang ; elle est donc au niveau du sol, et voit essentiellement des pieds nus qui marchent dans une flaque de sang – des pieds blancs, même maculés de boue. La huckster n’est pas en mesure de diriger le regard fixe du mourant – et sa vision s’interrompt seulement quand l’adjoint meurt, emportant en enfer l’ultime image de ces pieds nus. Beatrice rapporte ce qu’elle a vu à Danny.

 

II : GUEULE DE BOIS

 

[II-1 : Nicholas, Danny, Rafaela, Beatrice : Russell Drent] Le lendemain, après une nuit guère réparatrice car lourde de tensions (Nicholas a veillé quelques heures à la fenêtre de sa chambre du Washington, voyant passer de temps à autres quelques adjoints qui patrouillaient), les adjoints Danny et Rafaela supposent qu’il est bien temps de s’entretenir avec Russell Drent de tout ce qui s’est passé la veille, ainsi que de ses instructions ; Beatrice décide de les accompagner. La ville ne va pas bien – d’une certaine manière, c’est palpable… Une sacrée gueule de bois. Mais Crimson Bay est tout de même active – d’autres adjoints s’occupent de conduire les 125 joueurs inscrits au tournoi à la sortie de la ville, ou à la gare, ou au port ; Danny et Rafaela n’ont pas été contactés à cet effet, mais ils se doutent que cela fera partie des tâches que leur confiera Drent.

 

[II-2 : Danny, Rafaela, Beatrice : Russell Drent] Le shérif est dans son bureau – il a visiblement passé une très mauvaise nuit ; ses traits sont marqués par la colère autant que la fatigue. Danny fait son rapport sur l’attaque de la pieuvre géante. Drent en avait eu quelques échos – le rapport est tardif, mais, effectivement, il n’avait vraiment pas envie qu’on le fasse chier avec ça hier au soir, Danny a bien fait d’attendre. Drent constate que Rafie est blessée : si son adjoint a besoin d’un congé, il ne s’y opposera pas, mais, en même temps, il a vraiment besoin de tout le monde en ce moment… Pas de problème ! Le shérif constate aussi la présence de Beatrice – que veut-elle ? Eh bien, s’il a besoin d’une aide supplémentaire, vu ce qu’il en est du tournoi… Il réfléchit – il n’a pas d’étoile à lui confier, il ne va pas en ramasser une sur le cadavre d’un de ses hommes, mais si elle veut aider, il ne va pas l’en empêcher, certainement pas. Silence, puis le shérif, évacuant l’idée du port, ordonne à ses désormais trois adjoints d’aller s’occuper du départ des joueurs à la gare.

 

III : FAKE NEWS

 

[III-1 : Nicholas, Warren : Josh Newcombe ; Danny, Rafaela] Pendant ce temps, Nicholas et Warren vont rendre une petite visite à Josh Newcombe, le rédacteur en chef du Crimson Post. Les bureaux ne payent pas de mine. Le journaliste est assis derrière une table, l’air colérique… et un peu affolé quand il voit Nicholas. Lequel s’étonne de ce que le journal n’ait encore rien dit de ce qui s’est passé la veille ? Le journaliste grogne que le faux prêtre s’y connaît pourtant en entraves à la liberté de la presse ! Un adjoint arrive par la porte de l’imprimerie, et s’installe sur un tabouret, sans un mot, tout sourire, tandis que Newcombe explique que, non, il n’y aura pas d’édition spéciale aujourd’hui – alors qu’il aurait dû y en avoir deux ! Le vol, oui, mais aussi la pieuvre – il avait raison ! Nicholas interrogerait bien le journaliste sur ce qui s’est produit au bureau du shérif, mais, indiquant l’adjoint, Newcombe se contente de répondre qu’on lui interdit d’en parler – avançant seulement que, parfois, la vérité est bien étrange… Nicholas sait qu’il n’en tirera pas davantage – mais, avant de partir, Warren souscrit un abonnement au Crimson Post, ce qui ravit Newcombe, qui offre de lui livrer les éditions spéciales en personne ! Du moins, d’ici trois ou quatre jours, le temps qu’on l’autorise à nouveau à faire son travail… Nicholas et Warren sortent – le scientifique suppose qu’il pourrait être intéressant d’en parler à Danny et Rafaela : peut-être l’un des deux pourrait-il être affecté à la surveillance du journaliste ?

IV : UN TÉMOIGNAGE CLEF

 

[IV-1 : Danny, Rafaela, Beatrice : Kang, Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace] Danny, Rafaela et Beatrice sont à la gare – un petit bâtiment dépendant d’une ligne très secondaire et qui se fera sans doute rapidement absorber par la Iron Dragon de Kang. Seuls deux trains passent chaque jour, un qui vient de Portland et l’autre de Shan Fan. Les voyageurs sont essentiellement des joueurs floués du tournoi de poker, mais il y a quelques autres personnes qui prennent le train pour des raisons qui leur sont propres. Un constat que fait Danny – qui n’en revient pas qu’on les laisse partir sans les fouiller ! Il prend sur lui d’ordonner la fouille des bagages de tous les gens sur le départ ; les autres adjoints sur place concèdent aisément qu’il a sans doute raison, et entreprennent de vérifier les affaires de tout le monde – ce qui n’est pas sans susciter quelques grognements indignés… d’autant que Beatrice, plus habile à convaincre que Danny, a emporté la décision par son bagout ; les joueurs qui ont perdu face à elle n’en sont que davantage agacés, percevant cela comme une humiliation ! Les adjoints s’en moquent, ils ont d’autres préoccupations. La politique de Drent et Wallace visant à évacuer en priorité les éventuels perturbateurs de l’ordre public est-elle vraiment pertinente en pareil cas ? Rafie elle-même dit que, si la décision lui avait appartenu, elle aurait bien au contraire bouclé la ville… Mais les fouilles ne révèlent rien de suspect. Les sarcasmes de Beatrice (« N’hésitez pas à revenir à Crimson Bay ») passent très mal, y compris auprès des autres adjoints… au point où Danny lui donne un coup d’épaule – qu’elle arrête ses conneries…

 

[IV-2 : Rafaela, Danny, Beatrice : Mike Paltron ; Tom Jenkins, Mrs Jenkins] Pendant la fouille, Rafaela est discrètement appelée par un homme qui a l’air nerveux, et se présente comme étant Mike Paltron – celui qui était supposé garder l’atelier de Tom Jenkins la veille, Mrs Jenkins en avait parlé. Ils s’éloignent un peu pour discuter en privé (mais à portée de vue de Danny et Beatrice). Paltron cherche ses mots, il est visiblement très embarrassé… Il explique qu’il ne se passe jamais rien à l’écurie – alors, oui, il a abandonné son poste vers 23 h pour aller boire un verre ou deux au Gold Digger, et assister au tournoi… Mais, en repartant, vers minuit, il dit avoir vu les hommes qui ont attaqué le bureau du shérif : ils étaient trois, avec des cagoules, et des sacs dans les bras. Paltron a entrevu un cadavre dans le bureau, et craint d’être lui aussi sur la liste des bandits, en tant que témoin gênant – il a passé le reste de la nuit à se cacher, sans oser retourner à l’atelier… Paltron insiste sur le fait qu’un des hommes était pieds nus – et il ajoute : « Y a vraiment que des négros pour faire un truc pareil... » Il est formel : les trois hommes étaient des Noirs, on le voyait aux jambes et aux bras.

 

[IV-3 : Rafaela, Danny, Beatrice : Mike Paltron] Rafaela appelle Danny et Beatrice – malgré Paltron, qui souhaiterait que son nom ne soit pas ébruité… Rafie rapporte le témoignage de l’apprenti maréchal-ferrant, que Danny interroge à nouveau pour obtenir davantage de détails : il s’était rendu dans la rue derrière le Gold Digger pour soulager un besoin naturel, les trois hommes sont partis par les ruelles au nord… Rafie insiste sur le fait que le témoin affirme que les coupables étaient des Noirs – Danny et Beatrice, qui savent ce qu’il en est grâce au Pressentiment de la huckster, n’en font pas état de quelque manière que ce soit, même involontairement. Paltron est terrorisé, mais les trois adjoints l’assurent qu’on saura le protéger contre ces brigands encagoulés…

 

[IV-4 : Danny, Nicholas, Warren, Rafaela, Beatrice : Shane Aterton, Mike Paltron ; Russell Drent, Tom Jenkins] Ils le conduisent au bureau du shérif, Danny ayant donné des ordres aux autres adjoints – car il a pu constater avoir acquis une certaine aura auprès des employés subalternes du bureau. Mais Drent est absent, c’est Shane Aterton qui tient l'office – il ne cesse de bâiller ; il lâche que le shérif est au Gold Digger. Danny s’y rend, avec Nicholas et Warren qui les ont rejoints, tandis que Rafie et Beatrice continuent d’interroger Paltron, en dehors de la présence d’Aterton. Il y a des hommes noirs en vile ? Pas en ville même… mais il y a la communauté des anciens esclaves, au nord-est de Crimson Bay, deux à trois kilomètres, par là. Ils viennent de temps en temps pour faire des courses ou vendre des produits de la ferme ; il y a eu quelques incidents, surtout avec les jeunes… D’habitude, ils ne se mélangent pas, heureusement. Pour Paltron, c’est là-bas qu’on trouvera les coupables. Il a rencontré des gens au Gold Digger, qui pourraient corroborer son témoignage ? Oui, sans doute – dont Mr Jenkins, qui, bien loin de le blâmer pour avoir abandonné son poste, lui a offert un verre ; il était saoul… Paltron a peur – cet interrogatoire, bien trop public à son goût, le plonge dans la panique… Rafie constate alors que Shane Aterton s’était approché sans qu’ils y prennent garde : il a sans doute entendu une partie de l’interrogatoire.

 

[IV-5 : Danny : Slim Jim Carrighan, Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent] Pendant ce temps, Danny se rend donc au Gold Digger – peu ou prou vide, et qui n’a pas fermé de la nuit. Slim Jim Carrighan est visiblement épuisé, de même pour Wallace, affalé sur une table au milieu de la pièce, l’air désespéré, et parfaitement saoul après avoir vidé quantité de verres de whisky. Russell Drent, lui, semble avoir récupéré un peu – ou du moins fait-il davantage illusion. Il s’étonne d’abord de ce que Danny ne soit pas à la gare, mais ce dernier explique qu’ils ont un témoin du vol… Drent se lève et les suit à son bureau.

 

[IV-6 : Nicholas, Warren, Rafaela, Danny, Beatrice : Russell Drent, Shane Aterton, Mike Paltron] Russell Drent, Shane Aterton (qui continue de bâiller et s’amuse en même temps visiblement à faire flipper un Mike Paltron aux abois), et les trois PJ adjoints pénètrent à l’intérieur du bureau, laissant Nicholas et Warren dehors. L’interrogatoire reprend : pourquoi Paltron ne s’est-il pas directement adressé au bureau du shérif ? Parce qu’il savait que l’adjoint Rafael s’était rendu à l’atelier de Tom Jenkins dans la nuit et y avait appris son nom… Il refait le même témoignage, en apportant quelques précisions : ils devaient avoir quatre ou cinq sacs en mains, il y en avait deux qui avaient des couteaux, il a bien entendu un coup de feu, rétrospectivement, mais très étouffé, et il n’avait pas compris sur le moment… Rafie ne cesse de le presser sur les heures qu’il a mentionnées, en lui tendant quelques pièges – dans lesquels Paltron ne tombe pas. Drent comprend ce petit jeu sans intervenir – Aterton trouve ça très amusant. Ce dernier dit enfin qu’ils vont garder Paltron, pour assurer sa sécurité, en posant une grosse patte sur l’épaule du témoin...

 

[IV-7 : Rafaela, Danny : Russell Drent ; Mike Paltron, Gamblin’ Joe Wallace] Pour Drent, ce témoignage change tout : ils ont maintenant des suspects, et ils peuvent agir. Rafie n’en est pas convaincu : c’est un témoignage bien flou, simplement dire que des Noirs avaient fait le coup ne permet pas de suspecter véritablement qui que ce soit… d’autant plus que c’est un témoignage unique, en tant que tel insuffisant. Drent la regarde, l’air amusé : « Sans déconner ? Testis unus, testis nullus… Il m’est arrivé d’entendre ça dans l’Est, mais alors j’aurais jamais cru que quelqu’un le ressortirait à Crimson Bay ! » Non, il ne va pas s’embarrasser de ces délicatesses procédurales : il va enquêter, c’est son boulot, on verra si le témoignage est confirmé ou pas. Rafael a un problème avec ça ? Danny intervient avant que sa camarade ne réponde : non, non, pas de problème… Mais Rafie ne lâche pas l’affaire : elle veut faire une enquête de voisinage – peut-être y a-t-il d’autres témoins qui, comme Paltron, ont eu peur de parler ? Le shérif ne s’y opposera pas – et concède que ça pourrait être utile ; quant à lui, il va discuter de ce témoignage avec Wallace, pour déterminer la suite des opérations.

 

[IV-8 : Beatrice, Danny : Shane Aterton, Mike Paltron] Au bureau du shérif, les sarcasmes de Beatrice ne font plus rire Aterton – qui devient agressif et lui dit de dégager… Elle sort – mais Danny, de son côté, fait le tour du bureau et parvient à attraper quelques mots de la conversation entre Aterton et Paltron : l’adjoint multiplie avec jubilation les insinuations, sur un ton menaçant – Paltron n’est pas allé le voir lui en premier ? Il s’en souviendra… Mais Danny n’entend pas de coups ou quoi que ce soit d’autre.

V : COMPLÉMENT D’ENQUÊTE

 

[V-1 : Rafaela : Mr Talbott] Rafaela compte travailler méthodiquement, et se rendre notamment dans les commerces du voisinage du bureau du shérif – ceux du moins dont les gérants vivent sans doute à l’étage. Elle se rend tout d’abord à l’épicerie de Mr Talbott. C’est un magasin général de base – beaucoup de choses à vendre, très diverses (dont « le meilleur café de Crimson Bay ! »), pas mal de matériaux de construction… Une réserve abrite du charbon et du bois, dont Mr Talbott fait régulièrement des livraisons à travers toute la ville. Le gérant est très aimable… mais n’a absolument rien à dire sur ce qui s’est passé la veille : il était au Gold Digger, « comme tout le monde ». Il est veuf, par ailleurs… Il n’y avait personne chez lui.

 

[V-2 : Nicholas, Warren : Mr Fong, Gamblin’ Joe Wallace] De leur côté, Nicholas et Warren se rendent à l’usine de munitions, au nord de la ville, à un peu moins de deux kilomètres de là. Il y a du trafic – par exemple pour livrer les blouses à nettoyer à la blanchisserie de Mr Fong. L’usine n’est pas entourée d’un grillage ou quoi que ce soit d’autre, mais deux hommes armés montent la garde à l’entrée. Warren se présente, déroulant ses diplômes : Mr Wallace a dû leur en parler ? Il devait venir pour jeter un œil aux machines… Un premier garde dit que Wallace n’a pas mentionné le scientifique, dont il se moque : « Ça doit êt’ parce que moi chuis jus' diplômé d’l’université d’mon cul... » Mais l’autre est plus conciliant : oui, le maire leur a parlé de « ce type avec le harnais dans le dos, avec ses bras mécaniques bizarres »… Mais, après ce qui s’est passé hier, ils n’ont aucune envie de prendre le moindre risque – si le savant peut revenir avec une autorisation de Wallace ? Ils jettent aussi un œil à Nicholas – le prêtre avec le chouette sermon comme quoi c’est bien d’aller aux putes. Elle est pas lourde, cette croix ? Nicholas tend à se montrer agressif… Mais le premier garde est trop bête pour comprendre vraiment qu’on se fout de sa gueule. L’autre sourit, mais sa position demeure : pas de visite sans un mot spécial de Wallace.

 

[V-3 : Rafaela : Samantha Goggins] Rafie poursuit son enquête de voisinage, et se rend à la boutique de Samantha Goggins. C’est une échoppe relativement petite vue de l’extérieur, mais très bien aménagée. Il s’agit surtout d’un commerce de vêtements, pour hommes et pour femmes, pour tous les usages, pour toutes les bourses. Les manières de la pimpante propriétaire, la soixantaine, laissent suggérer qu’elle a déjà fait sa vie et mis pas mal d’argent de côté ; elle aime son métier et fait preuve d’un goût très sûr. C’est aussi une redoutable commère, qui, après avoir servi le thé à Rafie, l’abreuve de ragots en tous genres faisant toujours intervenir le même groupe de cinq « sources », des petites vieilles curieuses et bigotes dans son genre. Mais impossible d’en tirer quoi que ce soit de concret ou a fortiori d’utile...

 

[V-4 : Danny, Beatrice : Tom Jenkins ; Mike Patron] Danny et Beatrice, quant à eux, se rendent à l’atelier de Tom Jenkins, le maréchal-ferrant, qui a visiblement une terrible gueule de bois : « Pas si fooooooort... » Il multiplie les promesses d’ivrogne : plus – jamais – ça… Danny l’interroge sur Mike Paltron, mais Jenkins ne saurait dire s’il l’a croisé au Gold Digger la veille. Il ne lui manque pas de chevaux, non… « Il y a toujours quelqu’un pour surveiller, vous savez... » Beatrice sourit – et en obtient l’adresse de Mike Paltron, dans la partie sud-ouest de la ville.

 

[V-5 : Nicholas, Warren : Richard Lightgow ; Josh Newcombe, Jon Brims] Accompagné de Nicholas, Warren, déçu par sa tentative infructueuse à l’usine de munitions, et tout autant au port (le cadavre de la pieuvre géante, s’il y en a un, a coulé, impossible de l’étudier – les hommes de la capitainerie sont maussades, suite à la mort d’un des leurs), se rend à son laboratoire dans la clinique du Dr Lightgow. Il ne dérange pas outre mesure ce dernier, mais évoque tout de même avec lui la justesse des « prédictions » de Josh Newcombe ; le docteur ne le prend pas au sérieux pour autant : « Même une horloge cassée indique la bonne heure deux fois par jour... » Mais ce n’est pas un mauvais bougre, certes. Et le docteur relève qu’un jour Jon Brims lui avait tenu un discours assez similaire – comme quoi le journaliste, parfois, « verrait » bien des choses qui s’avéraient étrangement fondées. L’inviter aux réunions de leur petit cercle ? Pourquoi pas… dès l’instant qu’il ne s’agit pas de se moquer de lui ! Warren rassure le médecin, ça n’est certes pas son intention. Après quoi le savant fou se rend donc dans l’atelier, où il travaille sur une idée qui lui trotte dans la tête depuis quelque temps : la conception d’un outil destiné à aveugler les adversaires – et de lunettes spéciales qui lui permettraient de ne pas en être affecté. Il entend mettre Nicholas à contribution – mais le faux prêtre est obsédé par l’idée d’une « machine à bénir »… Idée qui stupéfie le savant fou.

 

[V-6 : Danny, Beatrice : Jeff Liston ; Shane Aterton, Russell Drent] Nouvelle étape de l’enquête, du côté de Danny et Beatrice : le Red Bear, dont le patron Jeff Liston l’a un peu mauvaise – lui qui comptait avoir plein de clients en raison du tournoi de poker, et ce dès l’inauguration… Mais Danny aimerait surtout parler d’Aterton – il en obtient l’adresse, « pas un grand secret ». Mais Liston, qui devine les intentions de Danny, le met en garde : Aterton est un type dangereux… Mieux vaut réfléchir avant d’agir, hein ? Beatrice le comprend très bien – il fait visiblement peur à tout le monde en ville… La pique atteint Liston : il n’en a pas peur, lui, non ; il sait que, tout crétin qu’il soit, Aterton a tout de même un certain instinct de survie… Mais le quidam de Crimson Bay ne bénéficie pas de la carrure de l'ex-trappeur. Alors, oui, les gens ont peur de l'adjoint – mais comme ils ont peur de Drent, dans un style différent. Wallace n’a pas peur du shérif, non, il a décidé une bonne fois pour toutes de détourner les yeux des affaires de police dans sa ville, mais les autres… Justement : Beatrice a du mal à comprendre pourquoi Drent garde Aterton dans ses rangs. « Parce que c’est un molosse. Bien méchant. Prêt à faire toutes les crasses sans discuter, il est dénué de tout sens moral. Et c’est aussi un petit chef, trop con pour avoir de l’ambition. Mais les petits chefs, c’est souvent pire que les chefs. »

 

[V-7 : Warren : Jon Brims ; Richard Lightgow] Warren, qui a relevé les mots de Richard Lightgow, décide d’aller rendre une visite de courtoisie au croque-mort, Jon Brims – en plein travail, et appliqué : la famille de Warren a fait fortune dans la fabrication de cercueils, et le savant fou peut en juger, c’est du bon boulot. Il évoque le cas de Josh Newcombe, ce qui laisse le taciturne croque-mort indifférent…

VI : LA JUSTICE EN MARCHE

 

[VI-1 : Nicholas : Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent, Shane Aterton, Glenn Cabott, Mike Paltron, Denis O’Hara, Edgar Tomlick, Mike Jones ; Cordell] Alors que les PJ se réunissent, un messager réclame les trois adjoints (mais Nicholas s’invite dans le lot) : ils sont convoqués au Gold Digger. Le saloon est fermé à la clientèle, enfin, et gardé par des adjoints subalternes. Une réunion est en cours : parmi les présents, Gamblin’ Joe Wallace, le shérif Russell Drent et ses adjoints Shane Aterton et Glenn Cabott, le témoin Mike Paltron, et quelques notables de Crimson Bay, incluant le père Denis O’Hara et le banquier Edgar Tomlick ou encore Mike Jones, du relais de diligences. Wallace a l’air désespéré – mais Drent le presse d’agir, il a clairement de l’ascendant sur lui – et Aterton en rajoute : au bureau, ils ont plein de plaintes sur ces nègres qui foutent le bordel en ville, il est bien temps d’aller traiter le mal à la racine… Les PJ restent silencieux. Drent leur présente la communauté des anciens esclaves – et leur chef, un certain Cordell. « Shane a pas tort, y a des ennuis, des fois, avec ces types – les jeunes, surtout… En temps normal, ma politique, c’est la même que pour Chinatown : chacun ses oignons. Mais là, c’est comme s’ils avaient déclaré la guerre à la ville, en ruinant le tournoi, les ambitions de Mr Wallace... Le maire sait bien qu’il faut agir – avec célérité. » Wallace, soumis, acquiesce timidement, en se resservant un whisky.

 

[VI-2 : Rafaela, Beatrice, Danny, Nicholas : Russell Drent, Mike Paltron] Mais, pour Rafie (mise au courant de la vision de Beatrice), impossible de simplement acquiescer : elle y revient, ils n’ont qu’un seul témoignage, et des plus suspect – d’un homme qui s’avouait ivre au moment des faits. Ce qui fait rire DrentPaltron ne parlait que de deux ou trois pintes… Et il n’y a pas d’autre piste ! Il compte bien se rendre sur place pour enquêter. Ça lui pose un problème ? Danny, une fois de plus, cherche à prendre de vitesse sa camarade – mais elle ne se laisse pas faire : elle rend son étoile – ça sera sans elle. Le shérif prend l’étoile, et la fait voler dans les mains de Beatrice, qui se dit prête à partir. Ils ont une heure pour se préparer…

 

[VI-3 : Beatrice, Rafaela, Warren, Danny : Shane Aterton, Russell Drent, les cousins Sannington] Une heure que Beatrice (dont le pire cauchemar est de retomber dans l’esclavage) entend bien mettre à profit. Elle rattrape vite Rafie, qui était partie en claquant la porte : ils peuvent se rendre à la communauté des anciens esclaves avant le shérif et ses hommes ! Le temps d’attraper Warren... Le problème est que ça risque de ne pas être très discret. Qu’importe, en ce qui concerne Rafie ! Elle est prête à porter le chapeau, n’étant plus adjoint – Beatrice viendra avec son propre cheval, par une voie séparée, et rejoindra l’expédition ensuite. Danny reste en ville, lui, il n’en pense pas moins, mais ne doit pas compromettre sa position – il espère en même temps attirer les regards, qu’ils ne s’attardent pas sur l’absence de ses camarades… Lesquels prendront les ruelles de Chinatown, qui ne sont pas surveillées par les hommes du shérif (mais ils croisent le Chinois massif à la chemise rouge sang, qui semble les avoir repérés à l’instant même où ils ont pénétré dans le quartier) ; cela leur permet de quitter la ville loin au-dessus de son entrée Est, dont ils savent qu’elle est forcément gardée. En chemin, tandis qu’ils suivent la piste Rockwell, qui passe à proximité du cimetière de Crimson Bay, Beatrice échange aussi à propos d’Aterton et de Drent : elle n’a pas davantage confiance en ce dernier, qui a tout l’air d’être une crevure lui aussi… Pas question de le voir appliquer la « justice » comme il l’a fait à la ferme des cousins Sannington – ces derniers, au moins, leur culpabilité ne faisait aucun doute !

 

[VI-4 : Rafaela, Beatrice, Nicholas, Warren : Cordell ; Fedor] Ils arrivent bientôt à la communauté des anciens esclaves – un petit hameau d’une dizaine de maisons, à l’écart, dans un endroit assez bucolique, un peu encaissé. Des Noirs travaillent dans de petits champs ou des potagers, typiques d’une agriculture de subsistance ; ils sont un peu surpris par l’équipage des PJ, mais pas le moins du monde hostiles ou effrayés. Les nouveaux venus s’arrêtent au milieu du hameau, et Rafaela dit vouloir parler au responsable – on lui indique un certain Cordell, dans une maison un peu plus grande que les autres, mais sans rien d’ostentatoire. Cordell est un bel homme, doté d’un charisme certain. Rafie lui résume à gros traits la situation – ils ne savent pas grand-chose de ce qui s’est produit en ville dans la nuit ; simplement, ils ont eu de vagues échos d’un vol ? Rafaela confirme... et un témoignage les en accuse. Cordell se braque un peu, redoutant d’abord que les visiteurs soient venus pour les incriminer ! Mais Rafie explique qu’ils sont justement venus en avance parce qu’ils ne sont pas du tout persuadés de leur culpabilité – le chef de la communauté n’a aucun doute quant à lui, les siens sont innocents. Quoi qu’il en soit, les hommes du shérif arriveront d’ici une demi-heure... Cordell, plus confiant après ces explications, remercie Rafie pour son initiative, mais que faire dans un délai aussi court ? Se préparer à se défendre, dit Beatriceet Nicholas l’appuie : il s’y connaît en martyrs… Mais Cordell frémit à cette idée : prendre les armes ? « S’il le faut. » Un suicide, pour Cordell – le meilleur moyen d’envenimer encore les choses. Mais Warren a une autre suggestion : au moins, qu’ils profitent de ce délai pour mettre les femmes et les enfants à l’abri, de crainte que les choses ne dérapent… Ce qui convainc Cordell, qui dépêche un gamin pour qu’il aille avertir un certain Fedor, à charge pour ce dernier de mettre les femmes et les enfants en sécurité en dehors du hameau. Cordell est totalement démoralisé : il craint pour les siens, mais aussi pour ces gens qui ont pris sur eux de le prévenir – à un moment ou un autre, le shérif saura ce qu’il en est…

 

[VI-5 : Rafaela, Warren, Nicholas, Beatrice] Rafie, Warren et Nicholas retournent à Crimson Bay, en repassant par Chinatown. Beatrice, quant à elle, fait un détour, mais maîtrise assez bien son cheval pour retourner relativement discrètement en ville avant le départ de l’expédition.

 

[VI-6 : Danny : Mike Paltron] À Crimson Bay, pendant ce temps, Danny use de son ascendant pour que l’adjoint qui surveille Mike Paltron lui permette d’avoir une petite conversation en privé avec le témoin. Jouant de sa masse corporelle pour l'intimider, il lui demande s’il est bien certain de ce qu’il a raconté – que les coupables étaient des Noirs. Paltron, terrifié, le confirme – sûr et certain ! Danny le regarde droit dans les yeux – il a conscience de ce que ce témoignage pourrait avoir des conséquences très graves ? Qu'il sache qu'il en portera la responsabilité…

VII : PERQUISITION DANS LA COMMUNAUTÉ DES ANCIENS ESCLAVES

 

[VII-1 : Danny, Beatrice : Russell Drent, Shane Aterton, Glenn Cabott, Cordell] Outre Danny et Beatrice, participent à l’expédition le shérif Russell Drent, ses adjoints principaux Shane Aterton et Glenn Cabott, ainsi que sept autres adjoints subalternes ; ils sont tous à cheval. Danny prend soin de rester aux côtés d’Aterton. Ils empruntent le même itinéraire que les PJ auparavant. Dans la communauté, quand les adjoints arrivent, sont présents, dehors, Cordell et une quinzaine d’hommes.

 

[VII-2 : Danny : Russell Drent, Cordell, Shane Aterton] Drent descend de cheval et s’approche de Cordell. Sans préambule, et d’un ton très sec, il lui dit de rendre l’argent. Cordell est moins surpris qu’il n’aurait dû l’être, ayant été prévenu ; il proteste de son innocence… Mais Drent le coupe sans cesse : « Rends l’argent ! » Cordell persistant à vouloir « discuter d’un malentendu », le shérif donne l’ordre à ses hommes de fouiller partout. Tous descendent de cheval et s’attellent à la tâche (Danny reste à côté d’Aterton)… mais les anciens esclaves sont ulcérés, ils n’ont aucune envie de ce que l’on viole ainsi leur logis ! Et le ton monte – surtout du côté d’Aterton. Cordell veut croire qu’il est encore possible d’en discuter, mais, alors qu’il appelle ses hommes au calme, tournant le dos au shérif, celui-ci lui assène un violent coup de crosse sur la nuque ! Les esclaves stupéfaits lâchent un cri, et Aterton dégaine son pistolet : sans plus attendre, il abat d’une balle en pleine tête l’homme qui lui résistait !

 

[VII-3 : Beatrice, Danny : Russell Drent, Glen Cabott, Shane Aterton] Drent et Cabott ont l’air surpris… Mais il est bien tard pour les regrets ! C’est l’escalade. Les anciens esclaves saisissent ce qu’ils ont sous la main – des instruments agricoles essentiellement – pour tenter de résister aux hommes du shérif. Cabott se sert de ses poings, et étale un ancien esclave pour le compte. Beatrice hurle à Drent de maîtriser ses hommes – et tente de s’interposer face à Aterton, sur lequel se précipite Danny, qui le plaque contre un mur en hurlant à tout le monde d'arrêter les conneries. Mais les anciens esclaves, choqués, n’ont plus envie de discuter eux non plus – plusieurs s’avancent sur Drent, d’autres sur Cabott, tandis que certains cherchent à mettre Cordell en sécurité ; un autre se penche sur le cadavre de la victime d’Aterton, en sanglotant… Beatrice continue les appels au calme – mais n’en sort pas moins son revolver. Danny fait lâcher son arme à Aterton, et rugit : sa voix puissante fige les combattants alentour. Mais, de l’autre côté de la place, Cabott assomme un autre ancien esclave d’un coup de gourdin. Drent réagit enfin : les mains écartées en signe de paix, même brandissant un revolver, il dit à tout le monde de se calmer. Il veut fouiller le village, c’est tout ! Les adjoints obéissent – mais Danny ne lâchera pas Aterton, qui a abattu froidement un homme désarmé sous ses yeux ; que les autres fouillent si c’est c’est ce que veut Drent. Mais les anciens esclaves, choqués par ce qui s’est produit, ne se calment pas aussi facilement, et deux s’en prennent à Cabott, tandis qu’un autre avance sur Danny et Aterton... Beatrice tente de les raisonner : ils n’arriveront à rien ainsi ! En vain… Et certains s’avèrent avoir des pistolets – la huckster tire sur l’un d’entre eux, qu’elle blesse à l’épaule. Danny lâche brièvement Aterton, et s’en prend à son assaillant : faisant d’une pierre deux coups, il le saisit et le plaque contre l’adjoint sadique – les deux sont ainsi immobilisés, et l'adjoint est même assommé. Drent multiplie les appels au calme ; cette fois, cela produit un minimum d’effet sur les anciens esclaves, qui retournent auprès de Cordell en train de reprendre conscience, et qui cherche lui aussi à calmer le jeu, même s'il est encore très faible.

 

[VII-4 : Danny, Beatrice : Glenn Cabott, Russell Drent, Shane Aterton] C’est alors que résonne la voix de Glenn Cabott – il s’était éloigné dans la partie est du hameau, et dit avoir « trouvé quelque chose » dans un des bâtiments. Il revient vers le centre, accompagné de deux adjoints – ils ont dans les mains deux sacs correspondant à l’argent volé dans le bureau du shérif… Les anciens esclaves, dont Cordell, sont stupéfaits. Drent et ses adjoints, dont Danny (qui porte Aterton inconscient sur ses épaules) et Beatrice, se dirigent dans la direction de Cabott, qui jette les sacs plein d’argent par terre : « Il y en a d’autres, ils sont tous là... » Les traits de Drent se durcissent ; il saisit Cordell au col, d’un geste violent, puis le repousse au sol, et grogne à Cabott : « Brûlez tout. »

 

[VII-5 : Danny : Cordell, Russell Drent, Shane Aterton] Les adjoints obéissent aussitôt ; les cheminées étant allumées dans les maisons, trouver de quoi mettre le feu n’est pas un problème – et les anciens esclaves sont désemparés ; certains tentent bien de s’interposer, mais les adjoints, revolver en main, les repoussent – et Cordell, navré, retient ses hommes : ils ne parviendront à rien… Danny, furieux, approche de Drent avec le corps inconscient d’Aterton sur ses épaules ; le shérif le regarde un instant, sans dire un mot, et Danny poursuit son chemin – il va déposer Aterton dans une maison qui commence à bien flamber. Il n’est certainement pas discret, plusieurs des adjoints, outre le shérif lui-même, le voient faire, mais personne ne pipe mot. L’adjoint sadique périra dans les flammes. Les autres adjoints ont rassemblé l’argent volé au centre du hameau, lequel brûle très vite ; il n’en restera presque plus rien. Cordell et ses hommes se sont éclipsés, l’air désabusé – personne n’a pris soin de les arrêter ni même de les suivre, où qu’ils se soient rendus…

 

À suivre...

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Le Sommet des Dieux, t. 5, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 5, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 5, [Kamigami no itadaki 神々の山嶺], sixième édition, traduit [du japonais] et adapté en français par Sylvain Chollet, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2003, 2011] 2017, 303 p.

Avec ce cinquième tome, la grande aventure du Sommet des dieux, le roman fleuve consacré à l'alpinisme de Yumemakura Baku adapté par Taniguchi Jirô, touche à sa fin. Ce copieux récit héroïque a connu des hauts et des bas, sans doute – je situerais l’essentiel des hauts dans le tome 2, je crois, tout entier dédié à la figure charismatique de Habu Jôji, et à sa rivalité contre Hase Tsuneo ; c’est ici que la bande dessinée, passé l’astucieuse introduction focalisée sur le héros/narrateur Fukamachi et sa redécouverte de l’appareil photo de Mallory, avait véritablement atteint… des sommets, au travers d’une vision romantique et en même temps très crue de l’héroïsme irrationnel et agaçant autant que fascinant des grands alpinistes, ces « conquérants de l’inutile ».

 

Tandis que l’essentiel des bas se situait dans un tome 3 où l’alpinisme était devenu secondaire, centré qu’il était sur les sous-intrigues d’un pseudo-thriller mollasson… Une déception assez marquée, qui m’avait fait craindre le pire pour la suite des opérations. Pourtant, le tome 4 avait su renouveler l’intérêt de la BD, en retournant à son essence même : ces hommes engagés dans une relation passionnelle avec la montagne – et d’autant plus redoutable. Or l’obsession de réaliser des « premières » de toutes sortes et en permanence, on l’a clairement vu à ce stade, relève d’un comportement hautement morbide, où l’arrogance a certes sa part, mais tout autant, après une vie trop riche de drames, un poignant sentiment de culpabilité, celui qui étreint toujours les survivants.

 

C’est la carte jouée par ce cinquième et dernier tome, et avec un brio admirable : en termes de qualité, on revient ici au niveau des deux premiers volumes. Nous retrouvons notre personnage point de vue Fukamachi sur les pentes de l’Everest, alors qu’il doit enfin rester en arrière et laisser Habu Jôji à son sort, dans cette tentative absurde de vaincre « le sommet des Dieux » dans les pires conditions. Je ne révèle sans doute rien en confessant que le photographe perd alors la trace de son fascinant héros… Le voilà plongé dans une prétendue incertitude qui s’avère bien vite, de manière moins hypocrite, la certitude absolue de ce que l’alpiniste chevronné ne s’en est pas sorti… Ce qui devrait revenir à dire qu’il a échoué ? Un point qui se discute chez nos ambitieux héros – la situation de Habu Jôji, pour le coup, rappelle tout naturellement celle de Mallory, qui a fourni son prétexte à la série : sans doute est-il mort… Mais, avant cela, a-t-il triomphé de l’Everest, et arpenté son sommet ? Tous ces personnages sont persuadés de ce que pareille absurdité compte, que c’est ce qui importe vraiment…

 

Et sans doute Fukamachi lui-même en vient-il à partager ce point de vue. Dès lors, lui, l’homme en retrait, celui qui se contente de prendre les photographies de ceux qui vainquent la montagne, ou qui périssent dans leur folle entreprise, se doit à son tour de combattre l’Everest.

 

Parce qu’il se sent coupable, à tort ou à raison – mais très probablement à tort. La disparition de Habu Jôji, son échec probable ? C’est sa faute ! C’est forcément sa faute ! Il a interféré, il n’aurait pas dû… Dès lors, il y trouve un prétexte pour justifier sa propre tentative – dont le caractère morbide est marqué, à la limite en fait du suicide qui ne dit pas son nom. Et ceci quand bien même il a à ses côtés, tout d’abord, le fidèle ami, le sherpa Ang Tshering… mais aussi Ryôko, l’ancienne compagne de Habu Jôji et désormais la sienne – une femme d’alpiniste comme on est femme de marin…

 

Mais la quête de Fukamachi est ambiguë – et, en définitive, à la pulsion de mort ainsi brusquée répond un désir de vaincre relevant davantage du dépassement de soi, et qui implique, chez un homme tel que Fukamachi, à la différence de ses modèles trop grands pour lui, à la fois d’atteindre le sommet… et d’en revenir. Car le retour, à tout prendre, est partie intégrante du voyage, ce que les amateurs de fantasy savent bien.

 

Le dépassement de soi ? Je ne m’en suis jamais caché, cette éthique spirituelle de l’héroïsme, associée ici au sport (un genre de manga à part entière, ce qui me laisse perplexe) davantage qu’à la découverte ou l'exploration, car il s'agit de repousser ses limites bien plutôt que de faire reculer les frontières, est totalement aux antipodes de mes propres préoccupations. Je n’y suis de manière générale pas le moins du monde sensible, je ne peux tout simplement pas envisager le monde sous cet angle. Et pourtant, ici, cela ne me laisse pas indifférent – parce que le récit est admirablement bien conçu, sans doute dès son premier état romanesque, mais aussi au travers de son adaptation par Taniguchi, très fine, et dont le rythme posé, méticuleux, s’avère superbement adapté à l’exploration de la psyché de Fukamachi comme à l’expression de ses sentiments les plus forts et tout à la fois les plus troubles – désir d’en finir, désir de vaincre, désir de revenir pour témoigner. Car, en définitive, c’est bien d’un récit qu’il s’agit. Un récit aux consonances mythologiques.

 

Et, cela va de pair, un récit qui a ses acteurs également mythologiques – aux vieilles gloires de l'âge dit héroïque répondent les héros très concrets mais peut-être plus absurdes encore de l’ici et maintenant, tandis que les fantômes cessent parfois de se contenter de rôder hors-champ pour apparaître au détour d’un glacier ; le froid préserve les corps, même s’il ne s’agit que d’un pathétique simulacre de vie – qu'importe : au sommet, finalement une sorte de Walhalla des alpinistes, peuvent se retrouver les vainqueurs, engagés  dans le perpétuel dialogue muet de ceux qui n’ont plus rien à prouver. Des scènes sublimes…

 

Et portées par un dessin sublime. À cet égard, ce cinquième et dernier tome de la série est peut-être bien le plus convaincant de tous. De la majesté de la montagne à l’expression discrète mais saisissante de la vie intérieure des personnages, il se montre absolument parfait – manière de confirmer en dernier recours que Le Sommet des Dieux méritait bien son prix du dessin à Angoulême. Irréprochable, et mieux que ça : très fort, toujours pertinent, toujours habile enfin dans son jeu sensible et délicat sur les contrastes.

 

Je n’irai pas jusqu’à parler de chef-d’œuvre, ni pour ce volume précisément, ni pour la série dans son ensemble – et je maintiens qu’elle connaît un triste passage à vide dans le tome 3, qui affecte toujours le tome 4, même autrement plus convainquant. Mais, avec ce dernier volume, on retrouve sans l’ombre d’un doute la force des deux premiers. On ne pouvait donc espérer meilleure conclusion – et qu’importe si cet « héroïsme » me dépasse totalement ; la beauté du sport, dit-on ? On peut en étendre le champ : la séduction de ce qui est absurde, et grand.

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Consultation exceptionnelle du bon peuple de Nébalie

Publié le par Nébal

Consultation exceptionnelle du bon peuple de Nébalie

Bonjour les g…

 

Pardon.

 

OYEZ, OYEZ !

 

CECI EST UN SONDAGE.

 

Bon, voilà : clairement, je ne peux pas continuer à tenir le blog éternellement comme ça – ça me bouffe beaucoup trop de temps, et de manière absurde. Va donc falloir changer des trucs...

 

Et j'ai envie de vous poser la question de ce qui vous botterait (si jamais quoi que ce soit pouvait vous botter sur ce blog...). En définitive, je trancherai (on n'est pas en démocratie, bordel !), mais je suis sincèrement curieux de vos attentes et critiques et remarques et conseils etc. S’il y en a. Et ça pourrait grave m’aider...

 

Voici donc quelques options :

 

  • Continuer comme ça, feignasse de Nébal ! Sors-toi les doigts du cul, leur place est sur un clavier !

 

  • Chroniquer beaucoup voire tout, oui, mais plus court, absurde logorrheux ! Apprends à synthétiser, bordel !

 

  • Chroniquer seulement le meilleur, toutes catégories confondues. La médiocrité est un péché.

 

  • Chroniquer seulement le pire, parce que c’est comme ça qu’on devient une star du ouèbe, avec du CLASH. Non, pas le groupe british à la con, on se comprend, merde. Bon, OK, c'est pas vraiment une option...

 

  • Chroniquer seulement « l'actualité ». Ce qui est vieux de plus de six mois est préhistorique, et n’intéresse que les scientifiques les plus dégénérés.

 

  • Chroniquer seulement la SFFF. Parce que ça serait dommage de parler de vrais livres.

 

  • Chroniquer seulement le nippon (ni mauvais) (pardon).

 

Puis des questions de degré :

 

  • Plus de SFFF. Voir plus haut.

 

  • Moins de SFFF. Pour plus d’élévation, forcément, il y a forcément plus d’élévation dans les drames petit-bourgeois parisiens dont le titre prend au moins trois lignes et sent bon la vraie sagesse en phrases nominales que dans des trucs avec des télécrans et des dragons.

 

  • Plus de littérature générale. Voilà.

 

  • Moins de littérature générale (?!).

 

  • Plus de lovecrafterie. Rien d’autre ne compte.

 

  • Moins de lovecrafterie. Lovecraft, c’est à chier, ses suiveurs sont pires, ceux qui en causent seront tondus à la Libération, il serait temps de s’en rendre compte tout de même.

 

  • Plus de japonais. Y en a jamais assez.

 

  • Moins de japonais. Y en a toujours trop, pis c'était censé être un blog SFFF essentiellement, à une époque.

 

  • Plus de jeu de rôle. Si l’on ne vit pas pour jouer avec des dés bizarres (même virtuels), alors rien n’a de sens.

 

  • Moins de jeu de rôle. Pitié, tu as passé l’âge de faire mumuse, Nébal, sois sérieux, achète-toi plutôt une cravate...

 

  • Plus de cinéma. Un film est moins long qu’un roman, et on n’a pas que ça à foutre.

 

  • Moins de cinéma (?!).

 

  • Plus de BD/manga. Voir « cinéma » (cinémaaaaaaaaaaaaaaaaaa).

 

  • Moins de BD/manga. C’est pour les nenfants.

 

  • Ta gueule, Nébal.

 

C'est bien, y a plein de trucs, vous pouvez panacher, en rajouter même, et le résultat sera tellement flou que...

 

Déjà en espérant qu'il y ait des réponses, en fait.

 

Oui mais essayons.

 

Quand même.

 

À vous la parole : dans les commentaires sous cet article sur le blog, idem sur la page Facebook, idem sur la chaîne YouTube – je suis tout ouïe...

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Kwaidan, de Lafcadio Hearn (traduction Finné, lecture 2018)

Publié le par Nébal

Kwaidan, de Lafcadio Hearn (traduction Finné, lecture 2018)

HEARN (Lafcadio), Kwaidan : histoires et études de sujets étranges, [Kwaidan: Stories and Studies of Strange Things], traduction française [de l’anglais] et présentation de Jacques Finné, Paris, José Corti, coll. Merveilleux, 2018, 247 p.

 

Ma chronique « à proprement parler » figurera dans un prochain numéro de Bifrost (et sera ultérieurement mise en ligne sur le blog de la revue, après quoi j'en donnerai le lien ici). J’entends par là qu’il s’agira d’une chronique, disons, « indépendante », prenant le livre pour ce qu’il est, dans son contenu et dans son rendu français. Cependant, je mets déjà en ligne cette chronique d’une certaine manière plus développée, car elle a en fait un objet tout autre : je ne vais pas vraiment rentrer dans le détail des textes et de leur contexte, pas plus que je ne reviendrai sur les éléments biographiques concernant Lafcadio Hearn, etc. Pour cela, je vous renvoie, le cas échéant, à ma précédente chronique de Kwaidan, dans la traduction de Marc Logé ; certes, elle remonte à six ans déjà… Mais, en dehors de quelques « mises à jour », il ne me paraît pas utile d’en rajouter sur ces différents aspects. Ici, je vais surtout parler de ce qui, à mes yeux, rend cette nouvelle traduction, euh, problématique – un sujet que je ne peux pas traiter de la même manière dans une chronique pour Bifrost, qui ne m'en laisserait pas la place…

 

[NB : j'ai des soucis de mise en page avec Over-blog, on dirait... Je verrai plus tard si je peux y remédier...]

 

EDIT 24/04/2018 : la chronique courte figure dans le n° 90 de Bifrost, p. 90.

 

EDIT 13/07/2018 : la chronique de Bifrost est accessible en ligne sur le blog de la revue, ici.

RÉVISIONS

 

J’avais déjà lu (en 2012) Kwaidan, fameux recueil d’histoires de fantômes japonais dû à l’étonnant Lafcadio Hearn, dans sa traduction française « classique », par Marc Logé – et je redécouvre au passage que je l’avais lu en fait avant de voir le génial film éponyme de Kobayashi Masaki… Ce qui m’a d’ailleurs amené à ce constat déconcertant : contrairement à ce que je croyais, seuls deux des quatre récits du film sont tirés à proprement parler de Kwaidan ; « Les Cheveux noirs » et « Le Fantôme de la tasse de thé » ont bien été racontés par Lafcadio Hearn, mais pas dans ce recueil (et j’ai donc dit des bêtises également à cet égard quand j’ai chroniqué, en 2016, le curieux petit volume où trois auteurs français cherchent à « conclure » ce dernier récit, laissé inachevé) ; j’y reviendrai probablement en vous causant du recueil Fantômes du Japon.

 

Mais, outre que j’envisage un petit boulot pour la fac en lien avec ce recueil, et, surtout, avec le film de Kobayashi, il m’a été donné de relire Kwaidan du fait de la publication, chez José Corti, de cette nouvelle traduction due à Jacques Finné – un bonhomme qui ne m’inspirait pas plus que ça confiance, après quelques lectures pas toujours très convaincantes… et, hélas, mes craintes, toutes vagues qu’elles étaient, se sont tristement confirmées – ou, à vrai dire, c’est allé encore au-delà, bien pire que tout ce que je pouvais redouter.

 

Pour faire bref, et vous dispenser de la suite de cet article si vous êtes pressés : la traduction de Jacques Finné est trop aléatoire pour convaincre – parfois correcte, voire jolie, elle se montre en d’autres occasions bien trop lourde, et, surtout, elle est percluse d’erreurs, dont une parfaitement invraisemblable dès le premier récit du livre, qui n’incite pas vraiment à la confiance pour la suite… Il semblerait que Marc Logé, dont le texte français était très élégant, avait cependant ce défaut bien de son temps de « couper » quand il « s’ennuyait » ; mais, même ainsi, cette traduction « classique » reste sans doute bien préférable à cette nouvelle version, largement inférieure. En gros, Jacques Finné ici est comme François Bon ailleurs, hein…

 

Mais il y a bien pire : un paratexte parfaitement affligeant, crétin, borné… Ce sont des mots « forts », sans doute, mais je les crois à la hauteur du massacre : la postface est aberrante, et j’en suis sorti furieux…

 

QUELQUES NOTES SUPPLÉMENTAIRES

 

Je reviendrai sur tout cela plus en détail : en fait, ce sera donc l’essentiel dans cette nouvelle chronique, car je n’ai pas forcément tant de choses à ajouter concernant la biographie de Lafcadio Hearn, l’atmosphère de l’ensemble, la portée du projet ou le contenu des histoires en elles-mêmes, par rapport à ma chronique initiale, même si elle était bien plus lapidaire que ce que je fais ces dernières années sur ce blog.

 

Ceci étant, quelques notes supplémentaires sont peut-être bienvenues malgré tout, car, depuis, mon regard a pu changer, pour plusieurs raisons : le visionnage (répété) du film de Kobayashi Masaki, la lecture d’un autre recueil de Lafcadio Hearn (Insectes), et des connaissances un chouia moins lacunaires sur le contexte japonais.

 

La première histoire du recueil, « Mimi-Nashi-Hôichi », en témoigne, c’en est même sans doute la meilleure illustration : depuis ma première lecture, j’ai donc vu le film de Kobayashi, dont c’est, je pense, le « sketch » que je préfère, le plus impressionnant ; mais j’ai aussi lu depuis Le Dit des Heiké, ce qui a rendu le contexte de la légende bien autrement saisissant – la bataille de Dan-no-Ura, la mort de l’empereur enfant, la fin et le dépit des Taira, les moines au biwa, etc. Tout cela rend le récit bien plus prenant, bien plus efficace ; et m’autorise à y déceler une subtilité qui pouvait m’avoir échappé lors de ma première lecture.

 

Mais, sur un mode plus léger, d’autres récits m’ont affecté différemment du fait de ce que j’ai vu, lu, etc., depuis. Ainsi de « Mujina », nouvelle horrible et drôle… mais peut-être surtout drôle maintenant que j’ai vu et revu l’excellent Pompoko de Takahata Isao. Dans ce registre plus ou moins humoristique, « Rokuro-Kubi » m’est apparu pour le délire gore burlesque qu’il était, bien loin de tout sentiment réel de peur.

 

La gravité, l’empathie, dans d’autres textes, m’ont davantage saisi pour des raisons somme toute similaires – la lecture, par exemple, des Contes de pluie et de lune de Ueda Akinari (et le re-visionnage de son adaptation « partielle » par Mizoguchi Kenji, Les Contes de la lune vague après la pluie), a sans doute affecté mon ressenti dans des textes davantage tournés vers la mélancolie, notamment au travers d’histoires d’amours impossibles, ou d’amitié jusqu’au-boutiste.

 

Et il y a tout un entre-deux plus difficilement définissable. Prenez par exemple « Le Rêve d’Akinosuké » ; c’est une nouvelle des plus charmante, agréablement fantaisiste, et qui introduit le thème des insectes, sur lequel se conclura le recueil. Mais cette histoire, même « positive » globalement, résonne peut-être différemment après avoir envisagé plusieurs états de la fameuse légende d’Urashima Tarô, bien autrement mélancolique pourtant (et ambiguë ?).

 

Mais, même ainsi, certains textes sont à part – qui n’ont rien des histoires étranges reprises et transmises par Lafcadio Hearn. Ainsi tout d’abord de « Hi-Mawari », superbe nouvelle qui, pour quelque raison que j’ignore, ne figurait pas dans la traduction de Marc Logé, mais que j’avais déjà pu lire dans le n° 21 du Visage Vert (dans une traduction d’Anne-Sylvie Homassel) – une réminiscence enfantine bien éloignée du Japon, en dépit de son titre, mais fabuleuse de par sa délicatesse et sa sensibilité. La traduction de Jacques Finné ne lui fait probablement pas honneur…

 

Mais il faut mentionner également « Hôrai », qui tient plus de la parabole que du récit – sur la base du vieux mythe taoïste de la résidence cachée des immortels, l’auteur livre ouvertement sa crainte de ce que le Japon, en s’ouvrant sur le monde, perde sa singularité culturelle. C’est plus ou moins juste, et globalement, j’ai trouvé ce texte assez lourd – la traduction est peut-être en cause, là encore…

 

Enfin, Kwaidan se conclut sur tout autre chose, avec un long texte intitulé « Études sur les insectes », où le contexte japonais demeure (plus ou moins, assez peu quand il traite des fourmis), et le surnaturel n’est pas toujours absent, mais nous sommes tout de même assez loin des histoires de fantômes nippons qui occupent la majeure partie de l’ouvrage. Ici, tout particulièrement, la traduction de Jacques Finné m’a régulièrement paru bien lourde… Ces textes ne sont pourtant pas sans charme, même si l’intérêt manifesté par Lafcadio Hearn pour le spencerisme, bien de son temps, peut parfois nouer quelque peu l’estomac. Dans tous les cas, je vous engage à la lecture d’Insectes, un très beau volume rassemblant de nombreux textes de Lafcadio Hearn sur la question (dont celui-ci sauf erreur, dans un rendu plus satisfaisant).

UNE NOUVELLE TRADUCTION SANS APPLICATION

 

Mais j’en arrive à l’essentiel de cette chronique : l’apport, quel qu’il soit, de cette nouvelle traduction par Jacques Finné. Quel qu’il soit… Bon, je n’en ai pas fait mystère : je ne suis pas satisfait – au mieux.

 

Le projet d’une nouvelle traduction pouvait faire sens – aussi belle soit la traduction classique de Marc Logé, il semblerait donc qu’elle était lacunaire… Et, de manière générale, dépoussiérer quelque peu s’avère souvent profitable – dans les genres de l’imaginaire, nous savons très bien ce qu’il en est. Pour autant, toute nouvelle traduction est-elle forcément meilleure que celles qui l’ont précédée ? Là encore, nous savons ce qu’il en est – et j’ai assez râlé sur les abominations commises par François Bon « retraduisant » un Lovecraft, qui en avait pourtant bien besoin, pour ne pas avoir à y revenir ici. La chronologie des traductions ne nous renseigne en effet en rien quant à la compétence des traducteurs.

 

Généralement, j’évite de trop m’étendre sur les éventuels soucis de traduction, ne me sentant guère compétent pour cela. D’autant bien sûr que je ne me sens pas de comparer mot à mot l'original et les traductions, de manière générale, et ici celles de Marc Logé et de Jacques Finné. Mais certains problèmes sautent aux yeux, même sans cet examen approfondi, qui suffisent probablement à instiller au moins le doute quant au sérieux et au professionnalisme de cette nouvelle traduction.

 

Le travail de Jacques Finné, ici, n’est pas unilatéralement mauvais, je suppose – en cas de lecture distraite, on peut s’en accommoder, et le texte français n’est pas sans charme, parfois, « vu de loin ». Mais, dans le détail, ça coince régulièrement bien davantage…

 

Et, parfois, cela saute donc aux yeux – donnant l’impression d’un traducteur qui ne comprend absolument rien à ce qu’il traduit. Ceci, sans surprise, se produit souvent, mais pas toujours, au travers de références culturelles nippones que le traducteur ne maîtrise pas initialement (on ne l’en blâmera pas, je ne maîtrise d’ailleurs certainement pas ces sujets moi-même) ; le problème, impardonnable, c’est peut-être alors l’absence de curiosité du traducteur, qui n’a pas cherché à s’assurer du sens à accorder à ce qu’il traduisait.

 

De manière très fâcheuse, une énorme boulette de cet ordre intervient dès le tout premier texte du recueil – autant dire que cela n’engage pas à accorder beaucoup de crédit à la suite… Il s’agit donc de « Mimi-Nashi-Hôichi », pourtant peut-être la plus célèbre histoire de Kwaidan avec « Yuki-Onna » (et ce sont d’ailleurs les deux histoires adaptées par Kobayashi Masaki dans son Kwaidan). La nouvelle, chez Jacques Finné, se conclut ainsi (p. 35) :

 

Toutefois, depuis ces événements, on ne l’appela plus Mimi-Nashi-Hôichi, mais « Hôichi-le-sans-oreilles ».

 

Bon sang, je n’en reviens toujours pas… Bien évidemment, « Mimi-Nashi-Hôichi » n’est pas le nom « antérieur » du personnage, mais signifie précisément « Hôichi-le-sans-oreilles » ! Mais... mais que s’est-il passé ? Jacques Finné traduit de l’anglais, pas du japonais, et le texte original n’est pas le moins du monde ambigu, ici :

 

But from the time of his adventure, he was known only by the appellation of Mimi-nashi-Hoichi: "Hoichi-the-Earless."

 

Ce n’est pas comme s’il y avait une difficulté de traduction, là… Et, bon sang, même en accordant que nul n’est parfait et qu’un traducteur, même le plus compétent, peut commettre une étourderie, comment est-il possible que personne ne s’en soit rendu compte avant publication ? Le livre a-t-il seulement été relu ?

 

Eh bien, plus ou moins, ai-je l’impression – tantôt oui, tantôt non ; car divers passages de ce volume semblent témoigner de l’absence de conception générale, en faisant usage de choix opposés et même contradictoires.

 

En effet, avant même la gaffe monumentale concernant « Mimi-Nashi-Hôichi », Jacques Finné livre des « Remerciements » qui m’ont laissé pantois (p. 7) :

 

S’il [Lafcadio Hearn] cite des mots japonais (noms propres, noms communs, proverbes…), il les transcrit selon la phonétique anglaise. Il est clair que celle-ci n’est pas la phonétique française. Un seul exemple : le « papillon » s’écrit « Cho », en phonétique anglaise – mais avec le -ch prononcé à la britannique (comme dans chocolate) et le -o allongé. La graphie française pour cho deviendra donc tchô. Sans l’aide d’une Japonaise parlant parfaitement le français, les dieux savent à quelles aberrations [Sic ! Putain de sic !!!] ne m’aurait pas conduit la simple reproduction des transcriptions anglaises. J’ai donc cherché (et trouvé) l’oiseau rare qui a surveillé et rectifié l’orthographe de tous les mots japonais transcrits selon la prononciation française.

 

 

WHAT ?

 

Alors, je ne m’en prends pas du tout à la « Japonaise parlant parfaitement le français », là. Mais… Jacques Finné semble ne pas être au courant que, depuis le temps de Lafcadio Hearn, soit plus d’un siècle tout de même, on a traduit en français des milliers, des centaines de milliers de livres, de films, de BD, etc., en provenance du Japon, et qu’il existe, au-delà même des rômaji, des règles concernant la transposition – règles simples et en rien problématiques, par ailleurs bien connues de tous ceux qui, depuis plus d’un siècle, lisent des œuvres japonaises en traduction françaises ; il n’est même pas nécessaire d’entrer dans les détails de la méthode Hepburn (qui reste la plus couramment utilisée, même si une autre approche a été proposée depuis par les autorités japonaises), et cela fait longtemps que les traductions françaises se passent même du petit résumé de ce système qui avait un temps été de coutume. Ce traducteur vit-il dans une autre époque ? Parce que, perso, si j’ai trouvé des vieux bouquins en français traitant de « Tchikamatsou », quand j’ai lu le dramaturge en français, c’était bien sous le nom de « Chikamatsu », universellement adopté. Par ailleurs, je n’ai (bizarrement) jamais vu de film de Koullossaoua ou de Midzogoutchi, pas plus que je n’ai lu de livre de Akoutagaoua, ou de BD de Tanigoutchi.

 

Par chance, en dépit de ces « Remerciements », invraisemblablement conservés en tête d’ouvrage, la quasi-totalité du recueil ne suit en fait pas cette vilaine et absurde promesse en forme de menace – je suppose donc que quelqu’un, chez Corti, a pu notifier au traducteur que c’était vraiment une idée à la con… mais en oubliant de retoucher l’entête. C'est ballot... Mais, ouf, nous avons bien « Hôichi » et pas « Hôitchi », nous avons bien « Mujina » et pas « Moudjina ».

 

Cela dit, çà et là, de ces bizarreries phonétiques demeurent pourtant – par exemple quand Jacques Finné parle du « kitsouné », sur lequel il me faudra revenir… Surtout, nous avons cette note de bas de page, qui revient sur l’exemple du papillon figurant dans les « Remerciements » (note n° 118, p. 171) :

 

Monsieur Oghino, dans un de ses courriels, m’a expliqué que « pour la prononciation occidentale, il faudrait écrire tchô ; pour le respect du kanji, il faudrait écrire chô. » J’ai choisi la première graphie pour une raison bien subjective : elle justifie le nom Cio-Cio San, dans Madame Butterfly, de Puccini. En italien, cio se prononce tchô.

 

Ce qui, vous l’avouerez, est bien la meilleure des raisons.

 

Putain…

 

Les « Remerciements » louent enfin une relecture attentive (p. 8) : « elle a permis l’élimination de jolies bourdes, dans tous les domaines du français ». Eh bien, pas assez, faut-il croire, et il aurait été utile d’envisager d’autres « domaines » que ceux du français…

 

Tout cela ne donne décidément pas l’impression d’un grand sérieux. Et il en va de même dans d’autres endroits du recueil, de manière plus ou moins discrète. On a ainsi l’impression, parfois, d’un traducteur qui ne comprend tout simplement pas ce qu’il traduit et ne fait pas le moindre effort de curiosité pour éviter d’écrire des contresens, etc. Ou, tout simplement, qui s'en moque ? Par exemple, quand il accole à la nouvelle « Mujina » le titre français « Le Fantôme sans tête » (p. 81) : le récit est pourtant très explicite (même dans cette traduction !) sur le fait que la créature n’est pas « sans tête », mais « sans visage » ; et, non, ce n’est pas du tout la même chose, et ça n’a rien d’anodin, parce que c’est ce trait précisément qui fonde, tout à la fois, le frisson d’horreur, et l’éclat de rire ironique chez le lecteur.

 

Des choses plus anodines, certes, il y en a – comme ce Japon « du » Meiji, etc. Vous pouvez vous montrer bon prince si ça vous chante, je n'en ai pas tant que ça envie pour ma part.

 

Car, non, je ne pourrais pas relever de semblables erreurs à chaque page, je ne le prétendrai pas – mais, à ce stade, l’accumulation est déjà bien assez suffisante pour se montrer méfiant quant au travail de Jacques Finné ; et pour déplorer qu’un livre aussi beau, fort et important que Kwaidan ait été ainsi traité par-dessus la jambe par un traducteur qui se moquait totalement de ce qu’il faisait.

UN PARATEXTE… AFFLIGEANT

 

Mais il y a pire, bien pire… De quoi passer du dépit au dégoût, du soupir à la colère : le paratexte ahurissant que Jacques Finné a accolé à sa traduction. Je ne sais même pas par où commencer…

 

Il y a trois temps : après les « Remerciements », une brève présentation de l’auteur (pp. 11-15) ; ensuite, des notes de bas de page, hélas pas toujours bien distinguées de celles de l’auteur (mais quand une de ces notes est totalement à côté de la plaque, on a généralement sa petite idée du responsable…) ; enfin, une longue « postface » (pp. 211-250)… et c’est surtout là qu’est le drame (même si je reviendrai sur les notes de bas de page un peu plus loin).

 

Jacques Finné commence par nous dire que « les stéréotypes c'est pas bien », OK, avec, comme angle d’attaque… Tintin et le Lotus bleu (p. 213). Bon, admettons… Vous savez, ce passage où Tchang explique au reporter du Petit Vingtième que les Chinois ne sont pas les cruels personnages que l’on croit en Europe ? Certes, la BD date de 1934-1935, en plein « péril jaune », et on pouvait croire, naïvement, que l’on avait un peu dépassé tout cela en l’espace de 80 ans… De même que l’on n’envisageait peut-être plus les Japonais au seul prisme de Mitsuhirato, tant qu’à causer de stéréotypes négatifs, justement dans cette BD ? Parce que bon, les Chinois, OK, mais les Ja…

 

 

 

Attendez : justement, Tchang parle des Chinois, là. On devrait plutôt parler de Japonais, non, pour Kwaidan ? Associer les deux, dans cette référence par ailleurs bien plus contrastée que Finné ne le prétend, n’est-ce pas un peu… un stéréotype ?

 

Mais non, voyons ; c’est juste que Jacques Finné entend nous parler, pas tant des fantômes japonais, que des « Fantômes extrême-orientaux » (c’est le titre). En fait, le Japon, et Kwaidan notamment… ne sont quasiment pas étudiés dans cette postface à Kwaidan, où 90 % des développements au bas mot portent sur des textes chinois ou vietnamiens. Enfin, « des » textes… Plus exactement, un livre chinois, et un livre vietnamien – un seul pour chaque pays, putain ! Assurément un corpus suffisant pour parler des « fantômes extrême-orientaux » sans sombrer dans les stéréotypes...

 

Quoi ? Des cultures différentes ? Dans l’espace, et dans le temps ? Oh, c’est des bridés, hein… Et, de toute façon, le Japon comme le Vietnam ne sont rien sans la Chine, tout le monde le sait, donc on pourrait même se contenter de cette dernière, en fait, hop. À l’évidence. Bon, en ce qui me concerne, ça serait comme de traiter du fantastique européen en prenant « La Métamorphose » de Kafka et « Le Horla » de Maupassant pour seuls référents, et pour aussitôt en remonter à Ovide (seul), parce que le reste n’est rien sans la Rome antique, alors ON S’EN BALEK. Ce qui n’aurait assurément rien d’un stéréotype – au contraire, une approche censée, pondérée, pertinente comme aucune autre…

 

D’ailleurs, notre postfacier, sur la base de son corpus érudit à l’ampleur sans pareille, trouve le moyen… de nous balancer des développements façon « sadisme et supplice oriental » ! Ce qui, vous en conviendrez, est probablement ce que l’on peut faire de moins stéréotypique depuis au moins le XIXe siècle. Je croyais naïvement qu’on en était revenu depuis… allez, Le Lotus bleu, à tout hasard, dont c’était partie du propos, appliqué à la Chine, et que Jacques Finné citait justement en ouverture de son « analyse » ? Mais Jacques Finné en trouve des exemples dans son unique référence vietnamienne, c’est donc que ça vaut aussi pour le Japon – spareil. Inversement, il peut balancer trois mots sur le shintô pour en citer des exemples au Vietnam, cela arrive à plusieurs reprises, alors bon…

 

C’est peu dire : il raconte plein, mais plein de conneries, en procédant systématiquement à des généralisations abusives sur la base de ses trois seuls livres sources – ou deux et demi… car Kwaidan, justement, est censé parler pour le Japon, mais Jacques Finné ne s’y rapporte quasiment jamais ! En fait, il cite bien un autre ouvrage, pleinement japonais, çà et là : les Contes de pluie et de lune de Ueda Akinari – pas le pire des choix ; mais je ne suis pas certain qu’il soit allé bien au-delà de la préface de René Sieffert, préface de toute façon mal comprise – puisqu’il y voit un « argument » en faveur de sa « thèse » voulant que le Japon doit absolument tout à la Chine ; et ce n’est certainement pas ce que dit René Sieffert, éminent japonologue, dans ce texte !

 

Vous en voulez encore ? Masochistes… Mais y en a. Car Jacques Finné, après nous avoir abreuvé de sa colossale érudition orientaliste, prend sur lui de nous présenter de manière exhaustive (...) les plus fantastiques et terribles des créatures : les femmes. « Sa thèse », vach'ment audacieuse, c’est que le « fantôme extrême-oriental » est presque toujours « la » fantôme, ainsi de « la » yûrei au Japon.

 

Tandis que, comme chacun sait, le « kitsouné » est toujours un homme ; toujours ! En fait (p. 215, note n° 162), c'est même « l'équivalent masculin d'une yûrei ». Bon sang, le kitsune est peut-être la créature la plus connue du folklore japonais, et sous des avatars si souvent féminins… même sans compter la scène classique du mariage des renards (à moins qu’il ne faille y voir un « mariage pour tous » ?).

 

En fait, pareille étude aurait pu faire sens – si elle avait été confiée à quelqu’un de compétent, et qui n’aurait pas simplement cherché, au travers d’une typologie débile, à exposer ses préjugés sur un ton narquois qui ne rend la manœuvre que plus lamentable… Figurez-vous que Jacques Finné trouve le moyen, dans son étude déjà admirablement resserrée et précise, de glisser trois mots sur les Femen en plein examen des « fantômes extrême-orientaux » (p. 242) ; c’est ici que nos amis anglo-saxons écrivent : « WTF ?! », je crois.

 

Mais, en fait, Jacques Finné a fait bien, bien pire encore avant cela… en glissant de semblables récriminations peu ou prou dans le texte même de Lafcadio Hearn ! Dans « Études sur les insectes », Hearn traitant des fourmis nous dit ceci (p. 199) :

 

Ce monde de travail ininterrompu rappelle celui des vestales. Certes, il arrive de voir quelques mâles, mais ils n’apparaissent qu’en des saisons particulières et n’ont rien à voir avec le travail – ni avec les travailleuses. Aucun d’entre eux n’oserait s’adresser à une ouvrière – sauf situation d’urgence ou péril pour la race entière. En échange, aucune travailleuse ne parle à un mâle – dans ce monde bizarre, les mâles sont des êtres inférieurs, tout aussi incapables de travailler que de combattre – on les tolère, mais on voit en eux « un mal nécessaire ».

 

Et là, Jacques Finné nous livre cette précieuse note de bas de page (n° 156) :

 

De nos jours, certaines cyniques défendent pareilles théories. (N.d.T.).

 

Ce qui, vous en conviendrez (une fois de plus…), était non seulement pertinent, mais aussi parfaitement indispensable.

 

 

Bon sang – ce n’est pas en préface, ce n’est pas en postface, c’est dans le texte même !

 

Je ne suis certainement pas le plus fanatiquement féministe des hommes – prétendre le contraire ferait à bon droit rigoler les copines (à moins que ça ne les navre ou ne les agace en égale mesure), même si j’essaye de me soigner, et il est bien temps. Mais quand je lis des conneries pareilles – et surtout associées à un texte originel qui vaut tellement mieux et ne demandait absolument rien de la sorte… Bon sang, c’est vrai qu’il y a du boulot, hein !

 

L’ensemble est de toute façon parfaitement consternant, à peu près systématiquement à côté de la plaque, un vrai catalogue du pire essentialisme appliqué à l’imaginaire, perclus d’archaïsmes et de préjugés, totalement dénué de la moindre culture sur le sujet, pas moins balancé avec un très pénible aplomb souriant et hautain de vieux sage à qui on ne la fait pas.

 

Et il a d’autres marottes – des cibles habituelles, qui n’ont pas grand-chose à voir avec Kwaidan, mais qu’importe : Jacques Finné n’est pas à une gratuité près. On a donc droit aux ritournelles habituelles : le gore c’est le mal absolu, Stephen King est un médiocre voire pire, etc. Au regard des conneries précédemment mentionnées, ces autres formes de préjugés crétins ont quelque chose de reposant, en fin de compte…

 

LAFCADIO HEARN VAUT MIEUX QUE ÇA

 

Mais, bon sang… Comment a-t-on pu publier des bêtises pareilles ? Et dans pareil livre ?

 

Lafcadio Hearn vaut mieux que ça – bien mieux.

 

Ce massacre, décidément, me renvoie aux « traductions » de Lovecraft par François Bon. Je pourrais vaguement passer l’éponge quant à semblables bêtises, si je les trouvais dans un livre médiocre. Mais dans Kwaidan ? C’en est presque criminel…

 

Lisez Kwaidan. Mais pas comme ça. Et si vous n’avez « pas le choix », prenez au moins soin d’arracher la postface – vous y gagnerez.

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (05)

Publié le par Nébal

Illustration tirée du supplément *Stone Cold Dead*

Illustration tirée du supplément *Stone Cold Dead*

Cinquième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la première séance , et la séance précédente ici.

 

À ce stade, presque tout provient de la campagne Stone Cold Dead.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; Rafaela Venegas de la Tore, ou « Rafie », l’élue ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez l'enregistrement de la séance dans la vidéo juste en dessous.

I : TOURISME INDUSTRIEL

 

[I-1 : Warren : Richard Lightgow ; Gamblin’ Joe Wallace] Warren a obtenu de beaux résultats dans son travail avec le Dr Lightgow pour mettre au point de nouvelles prothèses ; le médecin s’est avéré un très bon guide, et, ensemble, ils ont conçu des prototypes prometteurs – sans doute bien plus confortables pour les patients amputés. Il va falloir se livrer à quelques essais, avec un patient volontaire ; mais, si le test est convaincant, le docteur ne doute pas qu’il sera possible d’obtenir un financement sur la durée de la part de Gamblin’ Joe Wallace – lequel est à la recherche de nouveaux débouchés et de nouveaux moyens pour faire parler de sa ville, depuis que le cessez-le-feu a affecté les commandes de son usine de munitions.

 

[I-2 : Warren, Nicholas : Gamblin’ Joe Wallace] Heureux de ce succès, Warren décide de s’octroyer une pause tourisme. Accompagné par Nicholas D. Wolfhound « au cas où », et conscient de ce que le paternalisme viscéral de Gamblin’ Joe Wallace fait que ce n’est pas le jour le plus indiqué pour visiter son usine, qui tourne au minimum en ce jour d’inauguration du tournoi de poker (il a accordé un congé exceptionnel à tous ses employés), le savant fou se replie sur « l’autre » usine de Crimson Bay – cette étonnante blanchisserie située à Chinatown, qui l’intrigue énormément. Le bâtiment fait dans les 300 m² et occupe une cinquantaine de salariés, qui se relaient pour que l’usine, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, tourne jour et nuit.

 

[I-3 : Warren, Nicholas : Mr Shou, Mr Fong] Warren et Nicholas se rendent dans une sorte de petite boutique, où les particuliers peuvent déposer et récupérer leur linge. La plupart des panneaux sont en chinois, mais il y en a quelques-uns dans un anglais un peu approximatif. Une femme tient le comptoir, et attend, stoïque, que l’on fasse appel à elle. Un homme passablement baraqué reste debout non loin, à côté de la porte conduisant à « l’usine ». Warren et Nicholas s’approchent, mais, silencieusement, l’homme se positionne devant la porte, en faisant « non » de la tête. Warren avance un : « Mr Shou ? Enquête ? » qui ne donne aucun résultat – il faut dire qu’il semble avoir confondu Mr Shou, le patron du bordel le White Tiger, et Mr Fong, le propriétaire et gérant de la blanchisserie, et le « patron » officieux de ChinatownWarren et Nicholas multiplient les gesticulations et les mimes pour convaincre l’homme de leur laisser le passage, mais ne provoquent que son rire…

 

[I-4 : Warren : Mr Fong] Par chance, ils entendent soudain une voix en chinois, derrière eux, et le vigile se met au garde-à-vous ; puis l’homme qui vient de parler ainsi passe à l’anglais, très correct même si avec plus qu’une pointe d’accent : il s’agit de Mr Fong, le patron – un homme très souriant, très aimable. Warren s’empresse de lui expliquer qu’il est ingénieur, curieux de comment les choses fonctionnent ici, et désireux de rendre service si jamais. L’industriel s’en étonne, il ne reçoit guère de touristes, mais veut bien faire une visite guidée – il a vaguement entendu parler du scientifique. Et il admet manquer de personnel qualifié, ici – il n’a pas vraiment d’ingénieur en titre. Les petits soucis habituels peuvent être gérés sur place, mais, pour les problèmes plus importants, il faut souvent faire appel à des ingénieurs bien éloignés – à Shan Fan au mieux, sinon de l’autre côté du Pacifique, Shanghai ou Hongkong

 

[I-5 : Warren : Mr Fong ; Mr Gamblin’ Joe Wallace] Mr Fong fait donc le tour du propriétaire : une grande pièce très bruyante, avec une énorme chaudière (qui occupe cinq hommes à elle seule, en permanence), un réseau de tuyauterie très complexe qui fait tout le tour du hangar, un soufflet conséquent, et une sorte de tapis roulant (nombre des blouses qui y circulent sont du même type, on comprend aisément qu’elles viennent de l’usine de munitions de Gamblin’ Joe Wallace, les deux usines fonctionnent en symbiose) ; un escalier conduit à une mezzanine d’où l’on voit tout le hangar, et où se trouve le bureau du propriétaire ; il y a çà et là des gardes qui surveillent attentivement. Warren est ravi par ce qu’il voit – et positivement surpris : la technologie est assez moderne (mais n’a rien à voir avec la Science étrange, cependant), sans être révolutionnaire, mais c’est surtout qu’on en fait un usage inattendu, très innovant. Il n’a jamais vu ça ailleurs – y compris dans bien des villes plus grandes et plus industrialisées. Il s’intéresse plus particulièrement à la chaudière, et s’entretient avec Mr Fong de son fonctionnement – mais, humblement, le Chinois explique ne pas être un ingénieur… Il a des contremaîtres qui comprennent un peu mieux le fonctionnement de la machine et qui font le relais, lui-même est vite dépassé par tout cela. Mais, oui : c’est le point critique – d’où la très grande attention portée à la chaudière. Le temps passe, la discussion est aimable, mais, au bout d’un moment, très cordialement, Mr Fong explique devoir retourner à son travail, ce qui convient tout à fait à Warren, qui le comprend fort bien ; tous deux ont apprécié leur discussion et échangé leurs cartes.

 

II : AFFEC(TA)TIONS

 

[II-1 : Danny, Rafaela : Russell Drent] Danny et Rafaela se rendent au bureau du shérif, Russell Drent, pour y recevoir leurs affectations en tant qu’adjoints alors que l’inauguration du grand tournoi de poker aura lieu dans quelques heures à peine au Gold Digger. Le shérif a sa mine des mauvais jours : il est sous pression, et faut pas le faire chier… Mais, voyant Danny et Rafaela arriver, il leur demande ce qu’il en est de leur enquête sur le meurtre de Chinatown. Danny dit que cela progresse, de manière assez laconique – Drent aimerait visiblement davantage de détails… En tout cas, il faut continuer à travailler là-dessus.

 

[II-2 : Danny, Rafaela, Beatrice : Russell Dent, Shane Aterton ; Joshua Harranger] Mais il y a beaucoup de travail en sus. Drent balaie l’assistance, passant sans cesse des PJ à Shane Aterton – puis conclut qu’il a besoin de ce dernier ici. Il affecte les nouveaux à la surveillance du port pour cette nuit – il leur faudra voir les hommes de la capitainerie, leur chef est un certain Joshua Harranger. OK pour Danny et Rafie, pas de problème – même si ça leur fait rater l’inauguration. Ils en informent leurs camarades via Tricksy, puis se rendent au port.

 

[II-3 : Danny, Rafaela : Joshua Harranger ; Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent, Shane Aterton] Le port de Crimson Bay a beaucoup changé ces dernières années, à l’évidence : il ne reste plus grand-chose du tout petit port de pêche d’avant l’arrivée de Gamblin’ Joe Wallace. Des travaux conséquents en ont fait un port capable d’accueillir des bateaux de bonne taille, avec trois jetées toutes neuves et imposantes. Et trois bateaux sont actuellement amarrés : le plus gros est le Iron Fish (visiblement un bateau chinois, dont le nom figure d’abord en sinogrammes), les deux autres s’appellent le Sea Wolf et le Morton/Filmore. Danny et Rafaela se rendent à la capitainerie, un bâtiment récent et relativement confortable. Il s'y trouve une dizaine d’hommes qui s’occupent à diverses tâches, et leur chef est Joshua Harranger – un vieux bonhomme qui commence par s’étonner de ce que Drent ne lui ait pas envoyé Shane Aterton, « mais c’est pas grave ». Il a lu des trucs sur les PJ, et notamment « Mr Cody », dans le journal… Inutile d’avoir le pied marin pour bosser ici, qu’ils se rassurent ! Mais Harranger insiste : s’il y a un bateau à surveiller, c’est le Iron Fish, parce que c’est lui qui livre la poudre pour l’usine de munitions, depuis Hongkong ; une partie en a été déchargée, mais il y en a encore à bord. Les cales des deux autres bateaux sont vides. Bien ! Harranger retourne travailler... ou plutôt jouer aux cartes avec ses camarades – que les hommes du shérif fassent ce qu’ils ont à faire.

 

[II-4 : Danny, Rafaela : Beatrice, Warren] Danny et Rafaela font le tour du port, pour en avoir une vue d’ensemble : ce qui demeure du vieux port de pêche, reliquat d’une autre époque ; une avancée rocheuse ; un phare d’une dizaine de mètres de haut – plus une structure qu’un monument… Le port est relativement désert, hormis les hommes de la capitainerie – sans doute les dockers, etc., comptent-ils profiter de l’inauguration du tournoi de poker, qui ne va plus tarder… Danny trouve un endroit bien placé pour surveiller l’ensemble du port et au premier chef le Iron Fish. Rafaela saisit l’occasion pour parler de ce qui leur est arrivé depuis les jours lointains où, enfants puis adolescents, ils avaient été élevés dans le même bordel… Rafie explique comment elle a vu la Vierge de Guadalupe (sa mère était très croyante) – qui lui a confié la mission d’éliminer des créatures maléfiques qui arpentent ce pays. Elle sait que ça sonne bizarre… mais Danny veut bien la croire – surtout parce qu’il a vu Beatrice « faire des choses vraiment bizarres », elle aussi… Mais c’est quoi son rapport avec « le p’tit bonhomme », Warren ? Une sincère amitié ; Rafie avait obtenu du travail auprès de sa famille, et elle s’était attachée à lui – qui avait finalement assez vite compris qu’elle était une femme. Il faisait des expériences… Danny l’interrompt : il a cru comprendre qu’une de ces expériences avait mal tourné pour Rafie ? Oui – celle qui a été suivie de la vision de la Vierge de Guadalupe, en fait. Elle ne l’en blâme pas. Leur amitié est sincère et forte : quand elle a expliqué au savant qu’elle avait une mission, il n’a pas tergiversé et a offert de la suivre et de l’aider – elle l’en remercie. Danny la croit – mais s’il y a un souci, qu’elle n’hésite pas à faire appel à lui ! Il sort une bouteille – ils vont bien avoir besoin de se réchauffer…

III : L’INAUGURATION

 

[III-1 : Beatrice, Warren : Gamblin’ Joe Wallace] La grande rue de Crimson Bay déborde de monde – plus encore devant le Gold Digger, qui a été réaménagé pour l’occasion : il accueille vingt-cinq tables de cinq joueurs, même si, les poules n’ayant pas commencé, la clientèle a pu s’y installer de manière un peu anarchique, et une grande estrade a été dressée, pour que Gamblin’ Joe Wallace fasse son discours d’inauguration. Beatrice, qui est inscrite au tournoi, garde Warren à son bras pour qu’ils se livrent tous deux aux mondanités.

 

[III-2 : Beatrice, Warren : Richard Lightgow, Jon Brims, Tom Jenkins, Slim Jim Carrighan ; Gamblin’ Joe Wallace, Sam « Royal » Bernstein, André de Fonteville, Ace Plinkett] Le savant fou est un peu gêné par cette promiscuité, mais il repère une table où sont installés ses amis le Dr Lightgow et Jon Brims, le croque-mort – ils s’y rendent ensemble, et Warren offre sa tournée (sans alcool – un peu plus loin, Tom Jenkins, le maréchal-ferrant, ne cesse d’en offrir de bien autrement alcoolisées, et il est déjà très rougeaud) ; les serveuses de Slim Jim Carrighan naviguent avec aisance entre les tables pour apporter les commandes de chacun. Warren demande à ses amis s’ils participent au tournoi : le Dr Lightgow dit que non – il aime bien jouer, mais il n’est pas assez doué… « Par contre, Jon, fût un temps… » Mais le croque-mort lève discrètement la main, et son ami le docteur n’en dit pas davantage. Et Warren ? Participe-t-il ? Certainement pas… mais son amie Beatrice, oui. Il ne doit pas y avoir beaucoup de concurrentes, non ? Mais Beatrice la joue de toute façon très humble… Qu’importe : Wallace a réussi son coup. Warren a relevé que Lightgow disait venir « en spectateur » : il trouve cela intéressant de regarder des parties ? Vraiment ? Tout à fait : la psychologie, l’audace, le bluff, la chance… Mais cela va au-delà, quand on a affaire à des grands joueurs comme Sam « Royal » Bernstein. Pour le médecin, c’est le favori – en tout cas son favori, mais il croit vraiment qu’il va gagner ; or on dit qu’il travaille sur les probabilités ! Un jeu vulgaire, le poker ? Cet homme gagne en faisant appel à la science ! Bien sûr, les autres ne sont pas à négliger : André de Fonteville est notoirement un joueur redoutable. Ace Plinkett est moins connu, mais semble prometteur… Beatrice cherche à faire intervenir Jon Brims dans la conversation : lui aussi est venu en spectateur ? Le croque-mort, lentement, lâche enfin quelques mots : oui… Il est venu observer. Il y a pas mal de choses à observer… C’est comme si un courant froid traversait le Gold Digger – heureusement, ça ne dure pas.

 

[III-3 : Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent, André de Fonteville, Ace Plinkett, Sam « Royal » Bernstein ; Richard Lightgow] Le temps passe… Puis, le silence se fait, progressivement, tandis que Gamblin’ Joe Wallace monte sur l’estrade pour faire son discours d’inauguration (le shérif Russell Drent est là, à côté, mais refuse de monter sur l’estrade). Wallace est un orateur doué ; il passe avec une grande fluidité des proclamations un peu ampoulées au discours plus pragmatique du self-made man qu’il est avant toutes choses, n’hésitant pas à glisser aussi des petites blagues sur les personnes dans l’assistance, suscitant bien des rires… Mais il peut aussi se montrer plus sérieux : il évoque le cessez-le-feu, mais surtout le développement de Crimson Bay – le port, le train… L’ambiance est chaleureuse, très agréable. Des salves d’applaudissement ponctuent ses dires. Puis il fait monter sur l’estrade les trois favoris – il sait que c’est une bonne publicité. Il les présente – en commençant par André de Fonteville… qui n’a pas l’air d’un type aimable ; il fait la gueule, il semble même mépriser profondément l’assistance – et ses concurrents, Ace Plinkett en tête, de manière très visible ; son rapport à Sam « Royal » Bernstein est d’un autre ordre – c’est de la rivalité respectueuse, cette fois. Ce dernier a un abord beaucoup plus sympathique – beaucoup plus humble, surtout, même si l’opinion du Dr Lightgow voyant en lui le favori est assez communément partagée. Ace Plinkett est le petit nouveau – et perturbe les autres, visiblement ; à en croire les ragots, c’est un type parfaitement médiocre en tout, et un ignare tant qu’à faire, mais c’est un joueur de poker brillant – tout à l’instinct ? On le dit… Quoi qu’il en soit, tous se voient saluer par des applaudissements enthousiastes. Et, enfin, d’un ton très solennel, Gamblin’ Joe Wallace déclare le grand tournoi de poker de Crimson Bay ouvert !

 

[III-4 : Beatrice, Warren : Tom Jenkins, Richard Lightgow, Jon Brims] Les officiels annoncent alors la composition des vingt-cinq tables de jeu – en invitant les spectateurs à se montrer moins expansifs, pour ne pas perturber les joueurs : on ne réclame pas un silence de cathédrale, simplement un bon compromis – ce que Tom Jenkins, déjà complètement bourré, semble avoir du mal à intégrer… Beatrice se voit donc attribuer une table, et a affaire à quatre inconnus – elle échappe aux stars pour l’heure… Warren reste à ses côtés en spectateur – Lightgow et Brims font le tour des tables : le médecin est visiblement ravi, le croque-mort a toujours autant l’air de se faire chier… Beatrice, le temps que la partie prenne son envol, jette un œil à la sécurité dans la salle. De nombreux hommes du shérif sont là, placés aux endroits stratégiques – ce qui n’a rien d’une surprise, elle avait pu s’en faire une idée en discutant avec ses camarades adjoints ; mais elle remarque aussi un homme et une femme, accoudés à la mezzanine, qui surveillent visiblement la salle – et, pour ceux qui savent voir ce genre de choses, c’est comme s’il y avait un panneau lumineux affichant : « HUCKSTERS ! » Clairement, il s’agit de hucksters engagés pour s’assurer de ce qu’il n’y a pas de hucksters qui participent au tournoi, ce dont Beatrice prend bonne note… Quoi qu’il en soit, cette première partie se passe bien pour elle : elle l’emporte facilement, sans briller, sans trop en faire… Mais en surjouant l’humilité : ceux qu’elle a battus la regardent d’un sale œil !

 

IV : SAINT NICHOLAS DANS LE DÉSERT

 

[IV-1 : Nicholas : Denis O’Hara, Russell Drent, Warren] Nicholas est assez nerveux. Il n’a pas voulu entrer dans le Gold Digger pour l’inauguration, et passe son temps à errer dans la ville – et à surveiller tout le monde. Or… tout le monde se trouve au Gold Digger, ou devant. La rue principale est bondée, au point d’en être étouffante, tandis que tout le reste de Crimson Bay est peu ou prou désert (ou presque : probablement pas Chinatown, par exemple ; Warren avait pu constater que l’assistance était presque uniformément blanche – presque, car, en l’absence d’Asiatiques, il a cependant pu constater la présence de quelques rares Noirs, deux ou trois, pas plus, qui attiraient régulièrement l’attention par leur seule présence). Le faux prêtre le constate même en poursuivant sa ronde du côté de l’église du père Denis O’Hara : le jovial et débonnaire pasteur n’est pas là, sans doute est-il lui aussi au Gold Digger (Warren a pu l’y voir, oui) ; il y a bien deux ou trois enfants qui jouent mollement (ils auraient aimé participer à l’agitation du tournoi…) sous l’œil sévère de leurs mères trop bigotes pour tolérer les jeux d’argent, mais l’ambiance est plus que maussade. Cependant, au fil de ses errances, de temps à autre, Nicholas tombe sur des patrouilles d’agents du shérif – qui s’étonnent sans doute un peu de le croiser lui, si personne ne lui en fait part… Il remarque notamment que les patrouilles se relaient régulièrement devant le bureau du shérif Russell Drent – et il s’en étonne. En fait, il a une intuition soudaine : il y a certes une banque à Crimson Bay, mais… et si le pactole du tournoi, la jolie somme de 15 000 $, était en fait gardé dans le bureau du shérif ?

 

V : UN SUPPLÉMENT DE TENTACULES

 

[V-1 : Danny, Rafaela] La nuit est tombée sur Crimson Bay – et sur son port. Danny et Rafaela font régulièrement des rondes – ils se sont munis de lampes. C’est nécessaire : le phare ne leur est pas d’un grand secours, car la brume s’est levée sur la cote, contrastant avec les beaux couchers de soleil typique de la baie et qui lui ont valu son nom. Les hommes de la capitainerie sont restés dans leur caserne – à jouer au poker, si l’on en croit les insultes et les rires. Les adjoints ont pu constater que le Iron Fish n’était pas désert : il y a, à bord, quelques marins chinois, discrets, et qui n’ont pas cherché à échanger la moindre parole. Mais la brume s’épaissit… et Rafie ne se sent pas très bien ; elle croit entendre des bruits, qu’elle ne sait pas identifier ni expliquer – comme un souffle ? Mais très indistinct dans le bruit du ressac… Elle prend sur elle, faisant appel à la bienveillance de la Vierge de Guadalupe, mais la sensation de quelque chose d’étrange demeure, et elle le signale, avec ses mots, à Danny, plutôt perplexe ; bien, il restera sur ses gardes... Et, bientôt, il entend lui aussi quelque chose – un bruit de bois qui craque, vers le sud du port ! Tous deux s’avancent dans cette direction – et voient enfin un immense tentacule jaillir de l’eau et s’enrouler autour de la proue du Sea Wolf !

 

[V-2 : Danny, Rafaela] Danny hurle pour alerter les hommes de la capitainerie, et court vers la créature. Rafie le suit sur un rythme plus modéré. La pieuvre lâche la proue du bateau, et les tentacules disparaissent à nouveau sous l’eau, mais la tête de la créature demeure visible – elle est colossale ! Et probablement très résistante… Danny en a bientôt la confirmation : il dégaine son colt Dragoon .44, fait feu et touche… mais sans faire de dégâts. Rafie tente une autre approche : faisant appel à la Vierge de Guadalupe, l’élue use d’un Miracle de Tempête afin de perturber et ralentir la créature (il y a une contrepartie : elle sera aussi plus difficile à atteindre…).  Elle remarque en outre qu’il y a non loin des sortes de lance-harpons alignés derrière un étal… Les coups de feu de Danny sont vains – et la pieuvre se reprend : un tentacule jaillit des flots... et percute violemment Rafaela, qui est projetée contre un mur ! L’élue sombre aussitôt dans l’inconscience, sa condition est critique ; elle a subi une redoutable déchirure au niveau du ventre : un coup a suffi… Danny terrorisé par ce qui s’est produit se précipite sur Rafie pour lui venir en aide – et assène un violent coup de gourdin sur le tentacule, qui tenait toujours son amie, et la lâche aussitôt, se repliant rapidement. Les hommes commencent à sortir de la capitainerie – ils sont équipés de lance-harpons. Tandis que Danny met Rafie en sécurité, ils commencent à attaquer la pieuvre géante ; leurs armes sont plus efficaces, mais ne peuvent pas non plus faire de miracles – toutefois, la créature est blessée… et furieuse ! Un virulent coup de tentacule projette un de ses assaillants dans la mer, les os brisés dans un bruit répugnant… Mais elle commence en même temps à dériver, tandis que son sang se mêle à l’eau sombre du port. Danny s’empare d’un lance-harpon abandonné – mais n’a pas le temps d’en faire usage : un des hommes de la capitainerie a enfin pu loger un harpon dans l’œil terrifiant de la créature, qui s’enfonce sous les flots, morte.

 

[V-3 : Danny, Rafaela] Danny ne prend pas le temps de célébrer la victoire : il prend Rafaela inconsciente dans ses bras, sans réfléchir, et court dans la direction de Crimson Bay (quelque chose comme 300 m séparent le port de la ville à proprement parler) : il lui faut un médecin !

VI : PANIQUE EN VILLE

 

[VI-1 : Nicholas] Pendant ce temps, en ville, Nicholas, qui patrouille sans cesse, aux aguets, remarque qu’il y a de l’agitation du côté du bureau du shérif. Il s’en approche, et voit un adjoint dont il ne connaît pas le nom, l’air paniqué, qui en sort et se précipite aussitôt dans la direction du Gold Digger. Nicholas décide de le suivre.

 

 

[VI-2 : Beatrice, Warren, Nicholas, Beatrice : Russell Drent ; Gamblin’ Joe Wallace] À l’intérieur, Beatrice joue au poker – et continue de gagner, pour l’heure, sous l’œil un peu voilé d’incompréhension de son supporter, Warren. Ils n’ont pas pris garde à l’adjoint qui est entré dans le saloon, mais Nicholas l’a suivi, et le voit se rendre aussitôt auprès du shérif Russell Drent, qui surveille la salle à proximité de l’escalier menant à l’étage (et au bureau de Wallace). Jouant des coudes, Nicholas parvient à s’approcher – et entend l’adjoint dire, essoufflé : « On a volé le pactole ! » Drent, aussitôt, lui fait signe de se taire ; il s'approche d'un de ses hommes, et lui chuchote quelque chose – cet adjoint se rend à l’étage auprès de Wallace, tandis que Drent entreprend de sortir du Gold Digger. Nicholas le suit ; Warren, qui ne comprend pas très bien ce qui se passe, rejoint son ami, et Beatrice de même – elle vient de remporter une partie, et, le temps qu’une autre table soit mise en place, elle est libre de ses mouvements. Ils ne sont pas les seuls à remarquer qu’il se passe quelque chose : la foule dans et devant le Gold Digger se met à chuchoter, on entend même parfois le mot « pactole »…

 

[VI-3 : Danny, Rafaela, Warren : Richard Lightgow] Au même moment, Danny approche du Gold Digger, Rafaela inconsciente dans ses bras. Il crie : « Un médecin ! Un médecin ! » Warren, stupéfait, réagit aussitôt en allant chercher le Dr Lightgow à l’intérieur du saloon – le pressant de venir immédiatement : « Rafael » compte beaucoup pour lui ! Tous deux sortent aussitôt en jouant des coudes, tandis que la foule autour d’eux, consternée, est à deux doigts de la panique – et les hommes du shérif sont prêts à dégainer leurs armes… Dans cette ambiance électrique, le très sérieux Dr Lightgow se penche sur Rafie et entreprend de lui donner les premiers soins, tandis que Danny raconte ce qui s’est passé à un Warren qui n’en revient pas… Lightgow fait des miracles : il ne se contente pas de stabiliser l’état de Rafie, son intervention rapide et sûre permet à sa patiente (car il a sans l'ombre d'un doute compris que c'était une femme, s'il n'en fait pas état...) de récupérer un minimum. Warren le remercie, les larmes aux yeux.

 

[VI-4 : Danny, Warren, Rafaela, Nicholas, Beatrice : Russell Drent] Danny, rassuré (Warren reste aux côtés de Rafie, et la ramène au Washington), suppose qu’il lui faut faire son rapport au shérif Russell Drent quant à ce qui s’est passé au port – lui-même étant un peu affolé, il n’a pas pris la mesure de la panique qui gagne la foule rassemblée devant le Gold Digger ; mais Nicholas l’éclaire à ce propos, et lui indique que le shérif a pris la direction de son bureau – tous deux s’y rendent à leur tour, suivis de Beatrice, qui a bien perçu que le tournoi était interrompu. Quelques adjoints, devant le bureau du shérif, ont l’air particulièrement nerveux – et on entend des éclats de voix à l’intérieur. Danny pénètre dans le bâtiment, mais les autres adjoints barrent le passage à Nicholas et Beatrice (qui se montre narquoise, et s’attire quelques regards noirs…).

 

[VI-5 : Danny] Danny tombe bientôt sur le cadavre d’un adjoint, égorgé, noyé dans son propre sang – il y a des traces de pas ensanglantées qui conduisent à la réserve à l’arrière du bureau ; là-bas se trouve un deuxième cadavre d’adjoint, égorgé également. Dans la réserve, il voit un petit coffre-fort, qu’il n’avait jamais repéré avant, sans doute parce qu’il était dissimulé dans un meuble – les deux sont ouverts, et vides. Derrière le meuble, il y a un troisième cadavre – mais cet adjoint-ci n’a pas été égorgé : il y a un impact de balle au niveau de sa jugulaire, et le sang en a giclé très violemment sur les murs. Les traces de pas sont omniprésentes – des traces de bottes… mais aussi... de pieds nus ? Danny en déduit qu’il y avait probablement trois agresseurs – il marmonne ses observations et déductions… Mais impossible de suivre ces traces à l’extérieur : elles se noient dans la boue et le très abondant passage dans la ville euphorique…

 

[VI-6 : Danny : Russell Drent, Glenn Cabott, Gamblin’ Joe Wallace ; Nicholas, Slim Jim Carrighan, Shane Aterton] Tandis que Danny fait ces observations, il entend, dans la pièce principale, un Russell Drent furieux qui réclame des explications – Glenn Cabott se trouve également sur place, qui est revenu de l’entrée est de la ville, qu’il gardait jusqu'alors avec quelques autres adjoints. L’intuition de Nicholas s’avère exacte : c’était ici que l’on conservait la récompense du tournoi, le pactole de 15 000 $. Les trois adjoints morts restaient en permanence à l’intérieur, et les patrouilles à l’extérieur étaient organisées de sorte à multiplier les passages devant le bureau. Mais l’assaut a dû avoir lieu pile au moment où les patrouilles étaient les plus éloignées – il n’y avait donc que les trois adjoints à l’intérieur, qui ont été tués très rapidement. Quand la patrouille est arrivée, elle n’a vu que les cadavres, et le coffre vidé… Drent engueule tout le monde, ses adjoints sont terrorisés. Puis intervient une autre voix – qui gueule encore plus fort, et sur le shérif tout particulièrement ! C’est Wallace, arrivé du Gold Digger et plus furieux que quiconque : son joli rêve du tournoi s’écroule… Danny les rejoint, et, s’il est bien conscient que ce n’est sans doute pas le moment d’évoquer la pieuvre géante, il explique ce qu’il a découvert en observant la scène de crime. Silence… puis Drent, l’air mauvais : « Putain, on a embauché un génie ! » Le shérif va jeter un œil dehors, plus pour se calmer les nerfs qu’autre chose. Wallace retourne quant à lui au Gold Digger, accompagné par Cabott ; le maire va dire à Slim Jim Carrighan de garder le Gold Digger ouvert toute la nuit, et lui-même va payer pas mal de tournées pour essayer de calmer les choses ; ce qui ne sera probablement pas suffisant… Danny a entendu qu’Aterton était affecté à la surveillance de l’usine de munitions, mais on a envoyé un adjoint le prévenir, et il ne devrait plus tarder.

 

[VI-7 : Sam « Royal » Bernstein, Ace Plinkett, André de Fonteville, Gamblin’ Joe Wallace] Au Gold Digger (et devant, car les informations circulent, et c’est comme ça que les PJ apprennent ce qui suit), tout le monde sait maintenant plus ou moins que le pactole a été dérobé – et que l’avenir du tournoi est compromis. Sam « Royal » Bernstein et Ace Plinkett, un peu décontenancés, ne succombent cependant pas à la panique, et attendent de voir comment les choses évoluent – ils entament une partie amicale avec trois autres joueurs, d’ici-là. André de Fonteville, lui, a clairement fait entendre qu’il allait dès que possible monter dans une diligence pour se barrer de « ce patelin de merde ». Il sait très bien que, même très riche, Wallace ne va pas pouvoir aligner aussi sec 15 000 $ de plus ; sans cette récompense, le tournoi ne l'intéresse bien évidemment pas.

 

[VI-8 : Danny, Nicholas, Beatrice : Shane Aterton] Danny et Nicholas retournent au Gold Digger, tandis que Beatrice se rend au Washington. Mais la foule rassemblée devant le saloon est à deux doigts de l’émeute, désormais… Les premiers perdants, qui l’ont mauvaise, et nombre de spectateurs bien trop alcoolisés, commencent à se montrer violents. Et les adjoints ripostent, Shane Aterton en tête, qui est donc revenu de l’usine, et qui ne fait pas dans la demi-mesure : c’est l’escalade, et si ça continue comme ça il y aura des blessés, voire des morts… Danny sait qu’il lui faut agir. Il s’approche d’Aterton, et gueule aux émeutiers de rentrer chez eux, le temps que tout le monde se calme – sans le moindre effet positif. Aterton n’en tient pas compte, et jette même de l’huile sur le feu. La situation s’envenime, c’est flagrant… et Nicholas tente de ramener tout le monde à la raison, avec un sermon des plus improbable, qu’on pourrait résumer par : « Ne vous attachez pas trop aux choses de ce monde, et allez donc tirer un coup au bordel, comme ça tout ira bien. » Les émeutiers sont pour le moins interloqués – ce qui suffit à les calmer un peu… Pas Aterton, qui se montre toujours aussi violent et renverse un homme dans la boue. Nicholas s’approche de la victime de l’adjoint en prêchant sa bonne parole aux autres : « L’église est par là-bas, sinon les troquets sont ouverts, et si vous voulez vous en prendre à Dieu, bon courage à vous », etc. Ce prêtre décidément bien étrange stupéfait tellement ses ouailles du moment que la tension baisse – on entend même quelques rires avinés. D’autres adjoints rentrent dans le jeu de Nicholas, et il en est même pour faire en sorte de ramener Aterton à l’intérieur du Gold Digger. Le risque d’émeute est considérablement réduit…

 

[VI-9 : Beatrice, Warren, Rafaela, Mrs Jenkins : Tom Jenkins, Mike Paltron] Au Washington, Beatrice a expliqué à Warren et Rafie ce qui s’est passé. La huckster, sur une intuition, aimerait jeter un œil à l’écurie de Tom Jenkins – peut-être les voleurs sont-ils passés par là, pour les chevaux ? Rafie est très faible, mais elle ne veut pas rester sans rien faire : elle demande à Warren de l’accompagner dehors, en la transportant avec Roseline, un de ses bras mécaniques, et ils se rendent tous les trois à l’atelier du maréchal-ferrant… que personne ne garde, ce qui n’est pas normal : il y a normalement toujours quelqu’un, c’est un argument important du commerçant, qu’il rappelle sans cesse. Tom Jenkins était complètement bourré au Gold Digger, mais peut-être y a-t-il sa famille au logement à l’étage ? Beatrice tape à la porte – pas de réponse, mais de la lumière filtre par dessous. Elle insiste – et, au bout d’un moment, une voix de femme terrifiée leur crie de s’en aller. Beatrice explique qu’elle accompagne un adjoint du shérif, mais… « Allez-vous-en ! Sinon j’appelle… J’appelle un adjoint ! » Rafie explique être « le Petit Poucet » dont a parlé la presse, mais elle ne veut rien entendre... Il faut qu’elle se calme, ils sont là pour l’aider, et auraient aussi des questions à lui poser. Beatrice entend alors le bruit d’un fusil que l’on arme… « Je suis armée ! Je vais tirer ! Allez-vous-en ! » Mais Rafie fait glisser son étoile sous la porte – ce qui rassure la femme suffisamment pour qu’elle leur ouvre. Mrs Jenkins a un fusil en main, qu’elle ne manie sans doute pas très bien, et elle est toujours très paniquée. Warren lui explique qu’un vol a eu lieu – peut-être les voleurs ont-ils pris des chevaux… Beatrice relève que personne ne gardait l’écurie, c’est pour cela qu’ils sont montés la voir, pour s’assurer qu’il ne lui était rien arrivé… Elle ne s’occupe pas de la gestion de l’atelier, c’est l’affaire de son mari, « sans doute ivre-mort quelque part… » Mais, oui, normalement, il y a toujours quelqu’un, « pour la protéger »… Ce soir, ce devait être un certain Mike Paltron. « Où est-il passé encore celui-là ! » Mais Rafie aimerait jeter un œil aux documents de son époux – ce qu’elle refuse. Bon… En tout cas, qu’elle reste enfermée ici ! Qu’elle n’ouvre à personne ! « Pas même à un adjoint ! » Sauf si c’est lui – « le Petit Poucet »… Mais il faudra que son mari se rende au bureau du shérif, aussi.

 

[VI-10 : Danny, Nicholas : Shane Aterton, Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace] Danny et Nicholas rentrent dans le Gold Digger. Au passage, Danny jette un œil aux bottes de Shane Aterton, mais elles n’ont rien de suspect. L’adjoint toujours à cran leur dit que Drent et Wallace sont à l’étage – visiblement en train de tenter de convaincre les stars du tournoi de poker de rester… Mais la discussion est tendue, et ne portera probablement pas ses fruits.

 

[VI-11 : Danny : Beatrice] Dehors, la foule s’est dispersée et calmée. Danny retourne au bureau du shérif pour voir s’il pourrait encore apprendre quelque chose en observant les lieux du crime, mais ce n’est pas vraiment le cas. Qu’importe : ce qu’il voulait faire, c’était récupérer un objet personnel sur un des cadavres – à ramener à Tricksy, pour qu’elle fasse usage de ses talents bizarres… Il jette son dévolu sur un foulard imbibé de sang.

 

À suivre…

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Le Cinéma japonais : une introduction, de Max Tessier

Publié le par Nébal

Le Cinéma japonais : une introduction, de Max Tessier

TESSIER (Max), Le Cinéma japonais : une introduction, ouvrage publié sous la direction de Francis Vanoye, [s.l.], Nathan, coll. Nathan Université – 128, série Cinéma, [1997] 2003, 128 p.

CINÉMAAA, CINÉMAAAAAAAAAAAAAA (JAPONAIS)

 

Le cinéma est probablement le médium artistique qui a tout d’abord suscité ma curiosité et mon intérêt pour la culture japonaise – je crois que la littérature n’est venue qu’ensuite, et les mangas bien plus tard encore (tout récemment, en fait), ceci alors même que j’étais pile-poil dans la génération qui s’est prise la grosse vague manga en pleine face dans les années 1990. Je serais bien en peine d’expliquer pourquoi au juste… Cela relève de la sensibilité, j’imagine, qui ne se partage pas vraiment…

 

Mais la découverte de quelques auteurs clefs – à l’époque, d’abord Kurosawa Akira bien sûr, dans une moindre mesure et un peu plus tard Oshima Nagisa, et dans un registre plus contemporain Kitano Takeshi – a façonné mes goûts, avec des attentes plus ou moins pertinentes, car tenant éventuellement à des clichés : vous savez, le côté « contemplatif » du cinéma japonais, tout ça, et en même temps un rapport particulier (en fait, divergent) quant à la violence et à la sexualité, re-tout ça… Cela ne veut pas forcément dire grand-chose, mais j’y trouvais bel et bien quelque chose que je ne trouvais pas ailleurs. Mouvement qui s’est prolongé, au tournant de l’an 2000, avec les films de la vague « J-Horror », dont je percevais sans doute la formule et l’épuisement rapide, mais en étant quand même super emballé sur le moment. Et, vers cette époque, c’est donc le cinéma qui m’a amené à la littérature – bientôt, cette dernière prendrait cependant la première place, tandis que mon intérêt général pour le cinéma (pas seulement japonais, donc) serait largement relégué en arrière pour des raisons que j’ignore, pendant des années ; je sors petit à petit de cette période « sans », mais c'est tout frais, à vrai dire un processus en cours…

 

La perspective d’un petit exercice pour la fac m’a incité à fouiller dans mes cartons pour en ressortir quelques lectures d’il y a une douzaine d’années – l’époque où j’avais déjà envisagé de me lancer dans des études de japonais, et, alors, avec une prédilection marquée pour le cinéma japonais. Je me rappelais avoir beaucoup apprécié les deux beaux volumes abondamment illustrés du Cinéma japonais de Satô Tadao, mais j’ai supposé qu’il valait mieux (re)commencer par un ouvrage beaucoup moins ample, constituant de son propre aveu « une introduction », celui de Max Tessier (l’équivalent d’un « Que sais-je ? » chez Nathan), dont je ne me souvenais pas plus que cela.

 

UNE INTRODUCTION – MAIS RICHE ; DES PARTIS-PRIS – MAIS ACCEPTABLES

 

Le Cinéma japonais : une introduction. C’est dit – mais c’est dit par Max Tessier, qui, à en juger par son omniprésence dans les bibliographies que j’ai pu consulter, a l’air d’être un des plus grands spécialistes français du cinéma japonais ? Je ne peux guère en dire plus pour l’heure, mais, en tout cas, ce premier contact a été (par deux fois) convaincant.

 

Il s’agit bien d’une introduction, mais très riche. L’auteur aborde nombre de réalisateurs et d’œuvres, que d’autres lectures ne mentionnent même pas au détour d’une simple note, alors qu’ils ont incontestablement leur importance dans cette histoire – puisque c’est là la perspective de cet ouvrage, qui déroule une chronologie ; et ça me va très bien. Oui, d’autres ouvrages, bien plus volumineux, se montrent à cet égard étrangement lacunaires… Pour autant, la densité de l’information n’est pas un problème – et le plan limpide, la plume directe et simple, rendent la lecture de cette introduction aussi agréable qu’instructive, jamais étouffante.

 

Autre point appréciable, mais qui va de soi à vrai dire : l’auteur ne se contente certes pas du cinéma japonais qui s’est exporté. Ses développements sont tout aussi amples concernant des « inconnus de par chez nous » que les grandes stars internationales comme le triumvirat de l’âge d’or des années 1950, Kurosawa-Mizoguchi-Ozu (en notant comment ce dernier ne s’est pourtant exporté que bien, bien plus tard), ou les figures davantage « Nouvelle Vague » comme Oshima ou Imamura. D’autres réalisateurs majeurs, mais d’abord au Japon seulement, sont étudiés avec une même ampleur, et nombre de films cités étaient alors totalement inconnus en France – et certains le sont peut-être encore aujourd’hui, même si les choses ont sans doute considérablement changé, ici : il faut noter que la première édition de ce livre datait de 1997, et celle que j’ai achetée, lue puis relue datait de 2003. L’auteur, dans une annexe en fin de volume (sans doute très précieuse à l’époque), livrait quelques développements sur la « vidéographie » du cinéma japonais en France, en mentionnant les principaux distributeurs – à l’époque, notamment Arte Vidéo, Fil à Film, etc. ; depuis, toutefois, l’action bienvenue de nouveaux éditeurs, en DVD, et là je pense au premier chef au boulot formidable accompli par Wild Side – Les Introuvables, mais il y en a bien d’autres, cette action donc a radicalement changé la donne, et pour le mieux ; même s’il reste encore beaucoup de choses à découvrir, je n’en doute pas.

 

Puisque j’ai mentionné cette annexe, il faut relever que ce petit ouvrage en compte d’autres, fort utiles pour défricher le champ (glossaire, bibliographie, vidéographie donc, mais aussi discographie) et pour l’approfondir sous un autre angle, éventuellement plus inattendu (études statistiques, etc.). C’est tout à fait bienvenu.

 

Maintenant, cette introduction n’est pas « froide » : l’auteur essaye autant que faire se peut de se montrer « objectif », la nature même du livre l’implique, et, globalement, il y parvient. On sent pourtant çà et là des partis-pris, mais qui n’ont rien de véritablement gênant… À l’évidence, par exemple, l’auteur est un grand admirateur du cinéma d’Ozu et de Naruse – domaine que je connais très mal (pour ainsi dire pas du tout, soyons francs – je n’en ai rien vu au-delà du seul Voyage à Tôkyô, et il va bien falloir y remédier un de ces jours…) ; cela le rend probablement moins enthousiaste pour d’autres approches du médium, diamétralement opposées le cas échéant – à titre d’exemple, moi qui adore tout ce que j’ai vu de Kobayashi Masaki, je n’ai pu que relever des commentaires régulièrement au mieux sceptiques sur ce style de réalisation qui aurait « vieilli », etc. L’auteur n’a pas l’air non plus des plus enthousiaste pour le cinéma fantastique ou SF, mettons, mais les aborde tout de même çà et là…

 

Des partis-pris, oui, des opinions – mais rien d’inacceptable ; et dès lors rien d’agaçant non plus, même quand mon point de vue est a priori totalement opposé. Le sérieux et la compétence de l’auteur, mais aussi sa manière limpide et sûre de faire découvrir tant de choses (je n’ai pas envie de parler de vulgarisation ou de pédagogie, termes dont les connotations un tantinet négatives sont ici hors de propos), m’incitent à la réception tranquille de ses commentaires et analyses, même quand je ne m’y reconnais pas à titre personnel. Je m’énerverai sur d’autres, voilà !

 

(J'ai parcouru tout récemment un autre ouvrage sur le sujet qui m'a paru très, très mauvais, mais bon, je ne peux pas en faire une chronique, alors...)

 

LE PREMIER ÂGE D’OR : LE CINÉMA MUET APRÈS LES PARTICULARISMES LOCAUX

 

Abordons maintenant cette histoire du cinéma japonais. Et c’est une histoire qui commence très tôt : très vite, à la fin du XIXe siècle, le procédé d’Edison est présenté au Japon, et arrive bientôt une équipe dépêchée par les frères Lumière, qui filme les premières images du Japon de Meiji. En cette époque où le nouveau régime a initié un ample mouvement de modernisation à marche forcée, le cinéma, même avec un léger temps de retard, est très tôt développé au Japon et progresse ensuite rapidement, au point où l’on a pu parler, pour les années 1920 et 1930, d’un véritable « premier âge d’or » du cinéma nippon, muet.

 

Un peu timidement (ou de manière parfaitement logique…), les premières réalisations du cinéma japonais empruntent souvent au registre théâtral, et notamment au kabuki – éventuellement dans une perspective où l’on échange des coups de sabre, ce qui donnera naissance au chanbara. Cette imprégnation du kabuki a des conséquences éventuellement inattendues… notamment concernant les rôles féminins, qui sont d’abord interprétés, comme au théâtre, par des hommes, les onnagata. Parmi eux, une figure notable et sur laquelle je reviendrai, mais en tant que réalisateur : Kinugasa Teinosuke – ces acteurs s’insurgent de ce que l’on donne des rôles à des femmes, au cinéma… Mais on s’y fera bien vite, ouf.

 

Ce n’est pas la seule « polémique » autochtone en la matière, et une autre est probablement bien plus importante : celle de la « dictature » des benshi. Dans les premières années du cinéma muet japonais, une part non négligeable de la population, et donc des spectateurs, était illettrée, et dès lors pas en mesure de lire les intertitres. Pour y remédier, on faisait appel aux benshi, qui étaient des comédiens racontant l’histoire en live, au fur et à mesure que le film se déroulait. Mais les benshi, très vite, ont pris des libertés avec les œuvres projetées… quitte à raconter absolument n’importe quoi, au gré de leur humeur. Les réalisateurs, scénaristes, acteurs, etc., trouvaient cela horriblement agaçant, et on les comprend. Mais les benshi rencontraient un grand succès – et l’un d’entre eux alla même jusqu’à dire dans la presse, sur un ton définitif, supposé mettre fin à toute polémique (tu parles… si j’ose dire), que, si les gens allaient voir des films, c’était avant tout voire uniquement pour entendre la voix du benshi : le benshi était le seul artiste dans cette affaire, et les films n’étaient rien et n’avaient absolument aucun intérêt sans lui. Ce discours ahurissant, heureusement, n’a pas duré éternellement, et, progressivement, le cinéma japonais s’est débarrassé de ces encombrants interprètes – même si quelques-uns ont continué leur travail bien plus tard, comme un étrange reliquat du passé (je vous renvoie notamment à cette scène hilarante des Pornographes de Nosaka Akiyuki durant laquelle un benshi est employé pour « raconter » un film porno…).

 

Une fois débarrassé des benshi, le cinéma japonais peut connaître son « premier âge d’or », qui est donc celui du muet. Notons que le muet perdurerait davantage qu’à Hollywood, au passage – Sunset Boulevard ou pas, le parlant a plus lentement conquis les studios japonais que les américains, pour des raisons techniques parfois (le rendu était initialement très mauvais), mais plus généralement pour des questions d'affinités, et certains grands réalisateurs ont eu du mal à faire la transition, ce qui inclut... un Ozu Yasujirô. Car, oui, Ozu est déjà là – Mizoguchi, aussi, et quelques autres, dont Kinugasa, évoqué plus haut mais en tant qu’acteur, et qui réalise alors des œuvres totalement barrées, passablement expérimentales, comme le phénoménal Une page folle, en 1926, que vous pouvez voir en ligne (par exemple) ; un sommet du muet qui, me concernant, vaut bien d’être cité aux côtés des chefs-d’œuvre d’un Murnau ou d’un Eisenstein (ou, maintenant que j’y pense, d’un Häxan, de Benjamin Christensen – la dimension psychiatrique est commune aux deux films, s’ils sont très différents au-delà).

 

Hélas, Une page folle a quelque chose d’une exception, même s’il y en a quelques autres… car la quasi-totalité des films muets japonais ont disparu – pour des raisons diverses, mais où les destructions ont eu leur part : le grand tremblement de terre du Kantô, en 1923, avait déjà entraîné bien des pertes – les studios étaient presque tous situés à Tôkyô, alors… Et je suppose que les bombardements américains entre 1942 et 1945 n’ont pas arrangé les choses. On « redécouvre » parfois des films que l’on croyait perdus – mais c’est rare, et leur diffusion, c’est encore autre chose : nombre de ceux qui restent sommeillent semble-t-il dans les archives des cinémathèques.

 

CINÉMA AUX ORDRES ET MODALITÉS DE LA « RÉSISTANCE »

 

Bien sûr, d’autres aspects historiques sont à prendre en compte, éventuellement liés – et notamment la prise progressive du pouvoir par les militaires ultranationalistes dans les années 1930, jusqu’à la Défaite de 1945. Depuis « l’incident de Mandchourie », mais plus encore quand la Seconde Guerre sino-japonaise débute « officiellement », puis plus encore, une fois de plus, après Pearl Harbor, les militaires attendent des cinéastes qu’ils livrent des œuvres exaltant le Japon, la dynastie impériale, l’armée, l’essence nationale. Ils veulent leurs propres Cuirassé Potemkine ou Triomphe de la volonté. Et, peut-être plus important en fait, par défaut, c’est surtout qu’ils ne veulent pas d’œuvres allant à l’encontre de cet esprit.

 

Certains réalisateurs embrassent cette nouvelle orientation sans vergogne – il est même possible que certains en aient tiré des films présentant des qualités appréciables, au-delà de leur sous-texte idéologique (comme l’a fait Eisenstein en URSS, par exemple). Mais, au-delà des éventuelles affinités ou des antagonismes politiques, les grands réalisateurs de l’époque antérieure préfèrent, au cas où, se faire plus discrets, en se consacrant à des sujets échappant à l’œil inquisiteur des militaires (des biographies, par exemple).

 

Une entreprise guère aisée, car les ultranationalistes à la tête du régime pouvaient repérer des entorses à l’esprit national dans des œuvres en apparence bien innocentes – voyez, en littérature, le cas de Tanizaki Junichirô livrant une version en japonais moderne du Dit du Genji de Murasaki Shikibu : tant pis pour les analyses de Motoori Norinaga et des « études nationales », pourtant aux sources de l’essentialisme nippon, cette œuvre monumentale est considérée peu ou prou « anti-japonaise », car fort peu virile…

 

Au cinéma, un cas l’illustre remarquablement bien – et ce sont les premières réalisations d’un certain Kurosawa Akira. Dans l’esprit réclamé par les autorités, il réalise son premier long-métrage, La Légende du grand judo, en 1942 – la biographie édifiante d’un grand artiste martial, voilà qui ne pouvait que plaire aux militaires ? Mais voilà : il y avait des passages jugés « sentimentaux » et, pire encore, « humanistes » (ce dernier qualificatif serait bientôt systématiquement associé au réalisateur), qui en tant que tels étaient « opposés à l’esprit japonais », alors même que la nation était engagée dans la « guerre de la Grande Asie orientale » – couic, on coupe ; par ailleurs, dans sa manière de filmer, Kurosawa avait quelque chose « d’américain », ce qui était plus que suspect… Il a fallu l’intervention de diverses figures (dont Ozu) pour que le film sorte enfin en 1943 – mais mutilé (définitivement). Pourtant, il rencontre un certain succès… et finalement on réclame à Kurosawa une suite ! Un pur film de commande, qu’il reniera très vite…

 

Mais le cas de Kurosawa est édifiant au-delà. En effet, au pouvoir quasi totalitaire des militaires ultranationalistes succède, après la capitulation, le pouvoir également très étendu du SCAP – c’est-à-dire de l’occupant américain. Et, aux yeux de MacArthur et de ses services, il ne fait aucun doute que le cinéma a eu sa part dans l’endoctrinement de la nation japonaise et la course à la guerre – en fait, c’est certain, il n’y a aucun doute à cet égard, on ne peut vraiment pas leur donner tort ; le problème, c’est que la politique de censure du SCAP va très loin, dans son obsession de « l’esprit féodal » qui a conduit le Japon au conflit – tout ce qui paraît « féodal » est suspect ; dès lors, tous les films « historiques », « en costumes », les jidai-geki, sont par essence suspects. Le genre, florissant dès les origines du cinéma japonais (notamment via les adaptations de kabuki), est concrètement interdit durant l’Occupation américaine.

 

Et, là encore, Kurosawa en fait les frais : peu importe son propos dans Les Hommes qui marchèrent sur la queue du tigre, film tourné immédiatement après la Défaite – le jidai-geki est « féodal », le film de Kurosawa éventuellement « dangereux », et il est donc interdit (il ne sortira que sept ans plus tard, en 1952, après le départ des Américains).

 

À vrai dire, la période de l’Occupation a sans doute eu une immense importance, dans le contexte précis de l’histoire du cinéma japonais – et, aux censures, et donc aux critiques (d’abord inaudibles mais qui se développeraient progressivement pour atteindre leur apogée dans les années 1960, via notamment la Nouvelle Vague), il faut probablement ajouter des influences, des emprunts, etc. Je préfère ne pas trop m’avancer sur ce terrain ici, cela appelle une étude beaucoup plus approfondie.

UN NOUVEL ÂGE D’OR – MAIS INTERNATIONAL

 

Mais les choses évoluent très vite – dès 1950, et, ironiquement peut-être, justement avec Kurosawa Akira. En effet, en 1950 sort Rashômon, superbe adaptation de deux nouvelles d’Akutagawa Ryûnosuke… et, l’année suivante, il remporte le Lion d’or à la Mostra de Venise.

 

Une chose impensable jusqu’alors. Le cinéma japonais d’avant-guerre, à quelques très rares exceptions près, ne s’était pas exporté. Les Japonais comme les étrangers semblaient considérer que ces « sujets japonais » n’intéresseraient personne en dehors de l’archipel, et ne tentaient pas le moindre effort pour conquérir des marchés extérieurs. Bien sûr, la guerre n’a fait qu’accentuer cette conviction de l’incommunicabilité internationale du cinéma japonais… Pourtant, cinq ans seulement après la Défaite, le film de Kurosawa – parce qu’il porte en lui une certaine universalité ? – fascinera les spectateurs lors des festivals européens. Et il ouvrira ainsi la porte du marché international aux films d’autres réalisateurs japonais, qui seront à leur tour plébiscités à Venise, à Cannes ou à Berlin ; par exemple, des vétérans du muet comme Mizoguchi Kenji, ou encore Kinugasa Teinosuke (ultime avatar de sa complexe carrière), mais aussi des nouveaux venus comme Kobayashi Masaki. Et c’est un nouvel âge d’or du cinéma japonais.

 

Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes – car tout le monde ne bénéficie pas de cette ouverture. Aujourd’hui, quand on envisage le cinéma japonais des années 1950, ce fameux « âge d’or », on associe toujours les mêmes trois noms : Kurosawa, Mizoguchi, Ozu. Peut-être les envisageait-on ainsi à l’époque au Japon même… mais Ozu n’a en fait pas bénéficié immédiatement de cet enthousiasme européen pour le cinéma japonais : cinéaste du contemporain, du quotidien, ses films n’ont pas la patine exotico-historique qui séduit à l’autre bout du monde – aussi Ozu est-il alors largement ignoré dans les festivals européens, et tout autant par la critique européenne ; on ne le redécouvrira, en fait, qu’à partir des années 1970. Naruse, éventuellement associé à ce triumvirat, a semble-t-il vécu des difficultés semblables pour s’exporter.

 

Mais, au Japon même, il y a bientôt un effet pervers de cette reconnaissance internationale inattendue : on commence à parler de films « japonais » qui seraient « conçus » spécifiquement pour les spectateurs occidentaux… Il y en a eu, très clairement – et qui ont très légitimement été oubliés depuis. Hélas, il y a aussi eu des amalgames injustes : après les grands succès populaires qu’ont été, notamment, Les Sept Samouraïs ou Le Garde du corps (c’est-à-dire Yôjimbô), Kurosawa lui-même, qui avait ouvert la voie à tout ce cinéma, en paye le prix au Japon – son humanisme, son goût pour l’universel, son succès à l’étranger, sont autant d’éléments à charge. Il faut dire que la critique européenne, d’abord unanimement enthousiaste, use bientôt d’un discours similaire – Les Cahiers du cinéma, tout particulièrement, haïssent Kurosawa… Max Tessier consacre un encart éloquent à la critique française du cinéma japonais – une pièce de plus dans la longue histoire des facepalms des Cahiers, mais aussi au-delà… Il en résultera une longue traversée du désert, après le coûteux échec commercial de Dodes’kaden ; Kurosawa n’en sortira véritablement que grâce à des financements… eh bien, internationaux (Dersou Ouzala en URSS, puis surtout Kagemusha, Ran et Rêves, financements américains pour le premier et le troisième, français pour le deuxième), mais, heureusement, à cette époque, on commencera à revenir sur certains préjugés concernant cet immense réalisateur ; la tardive palme d’or pour Kagemusha a pu y aider.

 

Kurosawa se voit bien sûr accorder des développements conséquents ici – mais aussi ses collègues Mizoguchi et Ozu (ainsi que Naruse, dans une analyse comparative par rapport au précédent). Au-delà, Max Tessier s’intéresse aussi à des réalisateurs sans doute moins connus, mais qui valent cependant d’être cités, sur la durée parfois (tous par ailleurs n’avaient pas percé à l’étranger), et ce aussi bien dans le cinéma le plus « prestigieux » que dans les films de genre les plus populaires : Kobayashi Masaki (dont l’auteur ne raffole visiblement pas) aussi bien que Honda Ishirô (qu’il n’aime vraiment pas du tout), mais aussi Ichikawa Kon ou Fukasaku Kinji, Shindo Kaneto et Misumi Kenji, Uchida Tomu et Gosha Hideo, etc. Le film d’animation, par contre, est assez peu envisagé, même si quelques lignes sont consacrées à Tezuka Osamu.

 

Tout cela est très riche, et aiguise la curiosité du lecteur.

 

CRISE DES STUDIOS ET NOUVELLE(S) VAGUE(S)

 

À l’aube des années 1960, cependant, pour de nombreuses et parfois complexes raisons, le système traditionnel des grands studios rencontre des difficultés. Les réalisateurs phares de la décennie antérieure tentent de s’en accommoder voire de circonvenir le phénomène (la Yonki no kai de Kurosawa, Ichikawa, Kinoshita et Kobayashi), sans grand succès, tandis qu’au sein même des majors apparaissent des courants contestataires, qui se singularisent progressivement au travers d’une « Nouvelle Vague » du cinéma japonais, ainsi qualifiée – par un Oshima Nagisa, tout particulièrement – en référence à la Nouvelle Vague française. En fait, il vaudrait mieux employer l’expression au pluriel, et dans ses rapports très variables envers l’industrie cinématographique antérieure : Oshima et ses amis foutent le bordel à la Shôchiku (et c’est là que se joue cette Nouvelle Vague « au sens strict »), Imamura Shôhei à la Nikkatsu, et d’autres encore ici ou là. La crise des studios s’accompagne ainsi de l’émergence plus ou moins corrélée d’un cinéma d’auteur davantage indépendant, davantage iconoclaste aussi le cas échéant – mais un cinéma qui s’exporte plus ou moins bien, cette fois…

 

Et le mouvement a bientôt ses limites, il tend à s’essouffler. À l’aube des années 1970, après une décennie d’audaces enthousiasmantes, la Nouvelle Vague s’effondre progressivement sur elle-même, appelant à terme à un renouvellement du discours, et/ou à une approche différente des marchés nippon et international. Tandis qu’Imamura se réfugie plus ou moins dans le documentaire ou la télévision, Oshima l’agitateur participe de la révolution sexuelle à l’écran avec L’Empire des sens, production française débouchant sur un très médiatique procès pour « obscénité » ; mais, parallèlement à ce chef-d’œuvre, et dans une relation un peu ambiguë avec certains des premiers films d’Imamura semble-t-il, cette « révolution sexuelle » débouche en fait surtout sur l’industrie des « roman-porno » de la Nikkatsu. Ces films érotiques soft (ne pas se méprendre sur ce qualificatif de « porno » : la législation japonaise contre la pornographie était aussi stricte alors qu’elle l’était du temps du roman de Nosaka, et, d’une certaine manière, c’était même la raison d’être de L’Empire des sens), ces films donc étaient tournés à la chaîne et bénéficiaient d’un système d’abonnements assurant leur rentabilité immédiate – ils sont bientôt devenus la marque de fabrique de ce studio qui fut prestigieux, et ont occupé une place non négligeable (majoritaire, en fait) dans l’ensemble des productions du cinéma nippon des années 1970, voire 1980 ; il en reste semble-t-il quelque chose, d’ailleurs.

 

Le cinéma populaire de genre (à vrai dire, les roman-porno en font pleinement partie) connaît cependant encore quelques réussites, mais le ton nihiliste et outrancier aussi bien des chanbara à la Baby Cart que des films de yakuzas façon Fukasaku témoignent à leur manière délibérément excessive de la crise que connaît alors le cinéma japonais. Les kaiju-eiga dans la lignée de Godzilla (vite dénaturé en spectacle familial) sont très rapidement évoqués, et sévèrement, mais, n’y connaissant absolument rien (déjà que je ne connais pas grand-chose au reste…), je ne vais pas m’étendre sur la question. Par contre, on peut noter, dans le registre de l’animation, que, si la double révolution Akira et Ghibli n’a pas encore eu lieu, on se dirige insidieusement vers elle à la fin de cette époque troublée.

 

UN ENTRE-DEUX ? ET LA SUITE ?

 

Inévitablement, ce petit ouvrage très intéressant fait montre de quelques limites quand il aborde le cinéma précédant immédiatement sa parution (1997, réédition 2003 – à moins qu’il ne s’agisse seulement d’une réimpression ? Ce qui changerait la donne…). Car il s’est passé quelque chose dans ces eaux-là, qui ne pouvait pas vraiment être anticipé – notez que je crois qu’il y a eu des rééditions plus récentes, qui ont pu prendre en compte ces changements.

 

Quoi qu’il en soit, l’image persiste d’un cinéma japonais en crise. Pourtant, les décennies 1980 et 1990, difficiles au Japon même (enfin touché par la crise économique, la bulle spéculative des 80’s ayant finalement éclaté), s’accompagnent peut-être d’un vague renouveau international ? Le cas de Kurosawa a été évoqué, mais il faudrait peut-être aussi parler d’Imamura faisant son retour à la fiction, et y gagnant deux palmes d’or, pour La Ballade de Narayama puis L’Anguille

 

Mais le plus important est probablement ailleurs – avec l’émergence de nouveaux cinéastes, souvent résolument indépendants, et généralement méconnus de par chez nous. Avec tout de même une belle exception ? Celle de Kitano Takeshi, bien sûr – qui connaît, entre la date initiale de parution de cet ouvrage et celle de sa réédition, un pic de popularité à l’étranger, s’accompagnant comme au bon vieux temps de réussites festivalières (toujours Venise, Cannes, Berlin) sinon commerciales ; mais, de tout ça, j’avais déjà discuté à propos d’un autre ouvrage de la même époque, et dont j’avais fait l’acquisition et la première lecture dans les mêmes circonstances : Rencontres du septième art – je vous y renvoie si jamais. Mais Kitano est d’une certaine manière l’emblème des « espoirs et désillusions des nouveaux indépendants », pour reprendre le titre employé par Max Tessier…

 

Constat qui va sans doute au-delà, car le succès (au moins critique) de Kitano s’est aussi accompagné d’un mouvement plus populaire et commercial, celui de la « J-Horror », pour le coup pas le moins du monde mentionnée ici, et sans doute était-ce trop tôt pour ce faire. Dans la foulée de Nakata Hideo, on s’est intéressé à d’autres réalisateurs, au succès parfois éphémère, parfois davantage consolidé – on peut penser par exemple à Kurosawa Kiyoshi, ou, dans un tout autre registre, à Miike Takashi ; sans même compter les iconoclastes les plus frénétiques, comme Tsukamoto Shinya.

 

Mais qu’en est-il resté ? J’ai l’impression, mais peut-être biaisée, qu’il y a eu un très éphémère « troisième âge d’or », ou du moins que l’on a voulu y croire – c’était après tout celui que beaucoup au Japon appelaient de leurs vœux, et prophétisaient à l’occasion… sans en avoir fait grand-chose quand il a très brièvement acquis un semblant de réalisation matérielle. Finalement, la décennie ayant l’an 2000 pour pivot a peut-être été trompeuse, et l’engouement européen de cette période me semble avoir sacrément diminué – voire carrément disparu. Bien sûr, je ne sais pas du tout ce qu’il en est au Japon même, et peut-être de toute façon cette impression très personnelle est-elle erronée, pour une raison toute simple : à l’époque, j’allais régulièrement au cinéma… alors que cela fait des années maintenant que je n’ai pas remis les pieds dans une salle.

 

Mais il y a un sérieux bémol, indéniablement : il faut cette fois accorder une place marquée au cinéma d’animation, aussi bien les productions Ghibli de Miyazaki Hayao ou Takahata Isao, que des choses un peu plus rudes peut-être, dans la foulée du Akira de Ôtomo Katsuhiro (d’après sa propre BD) : Ghost in the Shell de Oshii Mamoru (d’après l’abomination de Shirow Masamune), ou Perfect Blue de Kon Satoshi, etc. La nouvelle approche du « Cool Japan », variation nippone sur le soft power, avait en effet débouché dans les années 1990 sur une vague incomparable de popularisation à l’étranger, à la fois des mangas et des animés – dont l’impact demeure aujourd’hui, je ne vous apprends rien. En fait, je suppose que la « J-Horror » aussi en faisait partie, mais elle en a probablement bien plus vite démontré les limites, en suscitant sa propre concurrence internationale, avec la « K-Horror » (coréenne, donc) qui a un temps pris le relais ; en fait, le cinéma coréen, et au-delà la culture populaire coréenne, ont bénéficié de ces mouvements, au point de devenir de sérieuses alternatives aux productions nippones.

 

UNE TRÈS BONNE INTRODUCTION

 

Le Cinéma japonais : une introduction, de Max Tessier, est exactement cela : une introduction. Mais une très bonne !

 

Dans son format de « Que sais-je ? ailleurs qu'aux PUF », il se montre vraiment très convaincant : limpide mais jamais au point du simplisme, dense mais jamais étouffant, relativement subjectif sans que cela soit envahissant, suffisamment objectif sans être dépassionné, ce petit ouvrage très riche remplit pleinement son objectif quand il suscite la curiosité du lecteur – ce qu’il fait presque à chaque page ; en tout cas, je suis moi-même un lecteur conquis.

 

Les occasions d’approfondissement qu’offrent les encarts et annexes sont particulièrement bienvenues, en fournissant des pistes pour creuser encore davantage cette très abondante et très enthousiasmante matière. Ce que je ne vais pas manquer de faire, au travers d’autres lectures « généralistes » mais plus amples, et d’autres études davantage ciblées. Mais c’est une très recommandable première étape.

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (04)

Publié le par Nébal

Illustration tirée du livre *Stone Cold Dead*

Illustration tirée du livre *Stone Cold Dead*

Quatrième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la première séance , et la séance précédente ici.

 

À ce stade, presque tout provient de la campagne Stone Cold Dead.

 

La joueuse incarnant Rafaela Venegas de la Tore, ou « Rafie », l’élue, était absente. Étaient présents les joueurs incarnant Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez l'enregistrement de la séance dans la vidéo juste en dessous.

I : ENQUÊTE À CHINATOWN

 

[I-1 : Warren : Russell Drent, Shane Aterton ; Richard Lightgow, Mr Shou, Chan] Les PJ sont à Chinatown, où ils ont pu examiner le cadavre retrouvé dans une ruelle derrière le White Tiger, le plus infâme bordel de Crimson Bay, en présence du shérif Russell Drent. Son adjoint Shane Aterton s’occupe de transférer le cadavre au cabinet du Dr Richard Lightgow pour une autopsie – Warren, guère désireux de rester dans le coin, s’y rend de même, pour assister son nouvel ami dans son travail. Fouiller le cadavre n’a rien donné – rien, notamment, qui permette de l’identifier. Le shérif a expliqué que, normalement, il ne s’occupe pas des affaires de Chinatown, mais il ne peut pas appliquer cette politique à la veille du grand tournoi de poker – ce serait une très mauvaise publicité pour la ville. Il a confié deux noms aux PJ : celui de Mr Shou, le patron du White Tiger, et celui de Chan (« ou Tchang ? On sait jamais vraiment avec eux… »), un employé du précédent, celui qui a trouvé le cadavre.

 

[I-2 : Nicholas : Shane Aterton, Glenn Cabott] Nicholas scrute les environs, curieux de savoir si quelqu’un les observe. La foule des badauds a été dispersée par Shane Aterton et Glenn Cabott, mais rien de spécial au-delà.

 

 

 

[I-3 : Nicholas, Beatrice, Danny : Mr Shou, Chan, Rafaela] Normalement, le White Tiger est fermé en journée, mais il y a clairement de l’activité à l’intérieur, et un videur invite d’un geste (accompagné de quelques mots d’un anglais très approximatif) les PJ à pénétrer à l’intérieur, où, de toute évidence, Mr Shou les attend. Mais les filles ne sont pas là. Un autre gros dur indique l’escalier menant au premier étage, où se trouve le bureau du gérant – gardé par un énième molosse, le plus impressionnant de tous, et qui ne passe pas inaperçu avec son inquiétante chemise rouge sang. Mais Mr Shou, vêtu richement et à l’occidentale, accueille les PJ avec un sourire et dans un anglais parfait (une sacrée exception dans le quartier), où pointe à peine un reliquat d’accent ; il est d'une extrême politesse. Le bureau pue le fric – avec un goût prononcé pour les dorures. Il y a un autre homme dans la pièce, visiblement d’un tout autre statut et très nerveux – le dénommé Chan. Nicholas et Beatrice attendent clairement que les adjoints « officiels » entament le dialogue, et, Rafaela restant en retrait, Danny s’y résout. Très déférent, Mr Shou reconnaît en lui « le Daniel Cody dont a parlé la presse ». Chan ne parlant pas très bien l’anglais, le patron du White Tiger offre de faire office de traducteur. L’employé, très nerveux (et qui commence par répéter sans cesse, en anglais : « Rien vu ! Rien vu, rien entendu ! »), explique enfin, via son employeur (quant à lui d’un calme olympien), avoir découvert le corps à l’aube, tandis qu’il sortait les poubelles, comme d’habitude, par la porte située à l’arrière de l’établissement (le cadavre n’était pas juste en face, mais à une vingtaine de mètres environ) ; bon citoyen, il a aussitôt prévenu Mr Shou, qui s’honore lui aussi de ce titre et dit avoir aussitôt contacté le bureau du shérif. Chan n’a visiblement pas grand-chose de plus à dire…

 

[I-4 : Beatrice : Mr Shou] Mais le gérant est formel : la victime n’a pas mis les pieds au White Tiger. Personne ne l’y a vu – et lui-même y était présent tout au long des horaires d’ouverture, comme à son habitude. Il assure les enquêteurs de sa totale coopération : sans doute est-ce un peu tard pour faire vraiment preuve de discrétion, mais, d’une manière ou d’une autre, c’est lui qui à le plus à perdre dans cette sale affaire – on devine, dans ses intonations, qu’il est furieux de ce qui s’est produit, et qui l’incrimine tant… Il avance même qu’on aurait pu délibérément chercher à lui nuire – sans dire qui exactement ; mais il ajoute que personne, à Chinatown, n’oserait pareille folie – il ne le tolérerait pas, pas même les activités de petits délinquants à proximité de son établissement : à Beatrice qui l’interrogeait à ce propos, il répond sur un ton plus brut, et foncièrement intimidant – qui suffit à convaincre la huckster que ce n’est pas là un homme qu’on aimerait s’aliéner.

 

[I-5 : Danny, Nicholas : Mr Shou, Chan] Danny ne remet pas en cause le témoignage de Mr Shou, mais il aimerait cependant faire le tour du White Tiger en quête d’indices concernant l’éventuel passage de la victime dans les lieux. Le patron suppose que c’est dans l’ordre des choses, et ne fait pas de difficultés : il offre de servir de guide – après avoir aboyé quelque chose en chinois à Chan, sur le ton d’un employeur passablement agacé. Le molosse à la chemise rouge accompagne les visiteurs. Rien à relever dans la salle principale – très décemment entretenue. Mais il y a aussi vingt chambres, réparties sur deux étages. Danny tient à les visiter toutes : « Cela va être quelque peu monotone... » dit Mr Shou, mais cela ne lui pose pas de problème. Les chambres ne donnent pas la même impression que la salle principale – c’est plus sale… Elles sont par ailleurs vides, les filles ne sont pas là. Nicholas s’en étonne… Mais il guette les taches de sang – et constate qu’il y en a dans plusieurs chambres, au moins six : ce n’est pas une vraie piste – mais le simple constat de ce que les services offerts par le White Tiger peuvent impliquer des actes de cruauté sur les prostituées. Danny en fait la remarque – Mr Shou ne nie rien : certains de ses clients ont des désirs « particuliers », et il faut bien que quelqu'un les satisfasse… « Mais rien de si sordide ; nos filles sont habituées à supporter une gifle à l’occasion, cela n’a rien de bien méchant. » Danny n’insiste pas – mais s’étonne à son tour de l’absence des filles, qu’il aimerait interroger. Il met en avant qu’il a une certaine expérience des bordels, pour avoir été élevé dans un. Mr Shou répond laconiquement qu’elles se reposent après une longue nuit de travail… et les filles ont leurs propres quartiers. Danny fait la moue, mais n’en dit pas plus. Il constate de toute façon que Mr Shou se montre globalement très coopératif, et sans doute sincère – la question des filles le rend plus réservé, mais il ne semble pas avoir l’intention d’induire en erreur les enquêteurs.

 

[I-6 : Danny, Beatrice, Nicholas : Mr Shou, Chan] Danny compte dès lors poursuivre les investigations à l’extérieur – Mr Shou oriente les PJ vers la porte arrière, en dépêchant son garde du corps pour les accompagner ; lui-même demeure dans son établissement, mais reste à la disposition des enquêteurs, et offre par ailleurs ses services, de traducteur notamment, si les adjoints du shérif rencontraient des difficultés à cet égard dans Chinatown. Beatrice se trouvait déjà devant la porte arrière, après avoir surveillé les activités de Chan – qui demeurait très nerveux, à l’évidence, mais travaillait « normalement ». Nicholas constate qu’il n’a a priori pas d’endroit particulier où déposer les poubelles à proximité. Et Danny perçoit une sale odeur… Pas la blanchisserie, davantage au sud – plutôt quelque chose qui vient du nord. Le faux prêtre fait le même constat – et identifie un élevage de porcs assez conséquent (facile une centaine de bêtes), où l’odeur est particulièrement atroce (le Chinois à la chemise rouge les suit). Il y a une enseigne au-dessus de la bâtisse, mais elle est en chinois. Nicholas ne manque pas de remarquer (discrètement…) que ces animaux mangent tout, et suppose que c’est ainsi que disparaissent les ordures… Dans tous les sens du terme ? Mais Beatrice et Danny sont plus réservés : justement, cette fois du moins, le cadavre n’a pas disparu… Bon, ils peuvent garder l’idée en tête.

 

II : AUTOPSIE AU PETIT DÉJEUNER

 

[II-1 : Warren : Shane Aterton, Glenn Cabott, Richard Lightgow ; les cousins Sannington] Pendant ce temps, Warren a accompagné les adjoints du shérif Shane Aterton et Glenn Cabott à la « clinique » du Dr Richard Lightgow, son ami. Ils ont fait en sorte de ne pas trop attirer le regard des badauds, mais c’était sans doute peine perdue… Les adjoints déposent le cadavre sur la table d’autopsie – Warren avait déjà assisté le Dr Lightgow dans ses œuvres, sur le cadavre d’un des cousins Sannington. Il explique au docteur la situation, et ce dernier ne voit aucun inconvénient à ce qu’il assiste à l’autopsie, même s’il jette d’abord un œil à Aterton, qui s’en fout complètement (Cabott, de son côté, est retourné au bureau du shérif).

 

[II-2 : Warren : Richard Lightgow ; Russell Drent] Lightgow se met au travail. La victime est un homme blanc, les cheveux bruns ; 25 à 30 ans, taille moyenne, assez large d’épaules sans être spécialement baraqué… Warren demande au docteur s’il aurait pu croiser cette personne, mais il ne le croit pas. Le docteur confirme vite que la victime a été battue à mort, avec de nombreux coups portés au visage, qui l’ont défiguré, ainsi qu’à l’abdomen – la cause du décès est une hémorragie interne à ce niveau ; il y a plusieurs cotes de cassé, mais l’intuition du shérif Drent concernant un poumon perforé s’avère erronée. Par contre, la rate et le foie ont éclaté. Cela implique des coups particulièrement violents. Le docteur se penche sur le cadavre et fait signe à Warren de jeter un œil à des traces qu’il a repérées à la commissure des lèvres : « C’est assez sordide… Il a été bâillonné. Des coups pareils l’auraient sans doute fait hurler, autrement… » Warren se demande s’il aurait également pu être ligoté, et Lightgow confirme qu’il avait les mains liées – il ne sait pas ce qu’il en est des jambes. Le cadavre a probablement été traîné, sans pouvoir déterminer plus précisément où l’inconnu a été tué, ou sur quelle distance il a été transporté. En tout cas, c’est frais – il est mort il y a quelques heures à peine. Warren suggère d’étudier ce que la victime a consommé avant de périr ; dans son état, ce n’est pas forcément évident à déterminer, mais Lightgow est à peu près certain que le macchabée n’a rien mangé dans la nuit – par contre, il avait bu, très clairement. Sans que cela soit forcément habituel chez lui. Pas de signes distinctifs autrement, de type marque de naissance, cicatrice, etc.

 

[II-3 : Warren : Richard Lightgow, Shane Aterton ; Josh Newcombe, Jon Brims] Warren se demande s’il serait possible de faire quoi que ce soit pour aider les adjoints dans leur enquête. Prendre une photo est faisable, mais, dans cet état… Le Dr Lightgow avance que, s’ils trouvaient d’autres éléments pour « reconstituer » le visage de la victime, ils pourraient faire appel à Josh Newcombe, qui « a un bon coup de crayon » ; mais il sait que les PJ ont eu affaire au bonhomme, qui n’est sans doute pas le type le plus fiable à Crimson BayAterton se fout complètement de tout ça : il bâille sans cesse. Quoi qu’il en soit, le cadavre va rester disponible à la morgue dans les quelques jours qui viennent, mais ensuite il faudra l’enterrer – le boulot de Jon Brims.

 

[II-4 : Warren, Danny, Beatrice : Richard Lightgow] Les autres PJ se rendent au cabinet du Dr Lightgow après le départ de Warren (le Chinois a cessé de les suivre dès l’instant qu’ils ont quitté Chinatown). Danny, à la suggestion de Beatrice, prend le docteur à part pour qu’il lui fasse son rapport, tandis que la huckster, laissée seule avec le cadavre, use de son sort de Pressentiment pour en apprendre davantage sur les conditions de sa mort. L’effet a quelque chose d’un peu traumatisant, car Beatrice se retrouve à la place du type tabassé, en vue subjective – elle sent les coups, elle sent aussi le bâillon sur sa bouche. Difficile dans ces conditions de se montrer très précise quant à ce qu’il passe, mais elle peut au moins déterminer qu’il y avait trois agresseurs, avec des vêtements occidentaux et un foulard sur le visage ; mais, en pleine nuit, elle ne peut pas se montrer plus précise... La scène a lieu dans une ruelle inidentifiable en tant que telle, mais probablement différente de celle où le corps a été retrouvé – en fait, ce n’était probablement pas dans Chinatown, de manière générale.

III : LA CHASSE AUX INDICES

 

[III-1 : Nicholas : Josh Newcombe, Ned Bland] Les PJ se retrouvent tous au Washington pour discuter de tout ça en déjeunant. Quand ils pénètrent dans la salle de restaurant, ils sont interloqués par l’attitude des clients, visiblement morts de rire à la lecture du journal. Nicholas attrape un exemplaire du Crimson Post, avec en une un dessin d’une gigantesque pieuvre. Il lit à haute voix l’article associé :

CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (04)

La Terrible Pieuvre du Pacifique Nord aperçue au large de Shan Fan !

 

De notre envoyé spécial, Josh Newcombe

 

Panique à Shan Fan ! Et, exceptionnellement, ce n’est pas là le fait des Triades qui rongent cette ville déjà considérablement affectée par le Grand Tremblement de Terre… On a appris, de source sûre, qu’une Titanesque Créature, une Sorte de Pieuvre ayant atteint les proportions d’un véritable Léviathan, rôde dans les eaux traîtresses de ce qui était encore il y a peu le splendide Golden Gate.

 

Plusieurs pêcheurs l’ont aperçue, dont Mr Ned Bland, un vétéran de la chasse à la baleine – le Pittoresque Navigateur n’a pas manqué d’effrayer ses confrères avec le récit plus vrai que nature de cet Animal Monstrueux, qui aurait, sous les propres yeux du pauvre (mais courageux) harponneur, englouti trois navires dans son Bec Immonde, en un seul Coup Vicieux de Colossal Tentacule ! Ces trois navires (de bonne taille) n’ont pas encore été identifiés, mais nous ne doutons pas un seul instant être sous peu en mesure de confirmer cette précieuse information, et de livrer, si nécessaire, pareils détails, que vous avouerez cependant bien dérisoires voire futiles alors que la Menace s’apprête à frapper à nouveau…

 

Et ce pourrait bien être dans les eaux de Crimson Bay ! Car tous les marins interrogés à ce propos sont formels : le Céphalopode Démoniaque a pris la route du Nord… Le Crimson Post ne manquera pas de vous tenir informés de la Situation. Ne manquez pas notre prochaine Edition Spéciale !

 

De notre envoyé spécial, Josh Newcombe

 

[III-2 : Danny, Beatrice, Nicholas : Mr Jansen ; Mr Shou] Danny explose de rire, comme la majorité des convives… Puis ils se retirent dans une chambre pour faire le point – notamment suite aux révélations de Beatrice, dont les autres ne savaient encore rien. La huckster suppose qu’ils pourraient se renseigner sur un groupe de trois voyageurs… Sinon, c’est que les tueurs habitent en ville. L’intention de nuire à Mr Shou n’en paraît que plus plausible. Nicholas suppose qu’ils pourraient aussi écumer les lieux où l’on consomme de l’alcool en ville – et cela inclut les bordels. Beatrice ajoute que les moyens de transport doivent aussi être envisagés (on peut venir à Crimson Bay par bateau, même si ça n’est pas très fréquent, par train depuis Portland ou Shan Fan, mais c’est surtout du fret qui transite par la ville, et par une petite ligne pas rattachée aux grands réseaux, ou enfin au relais de diligence – ceci bien sûr à la condition que la victime ne soit pas venue par ses propres moyens). Et il faut aussi, ajoute-t-elle, se renseigner auprès des hôtels – une chambre réservée quelque part, où la victime ne serait jamais venue… Ils sont au Washington, après tout, et interrogent donc Mr Jansen, au travail derrière son comptoir ; il confirme bien vite qu’un homme est passé la veille, en fin d’après-midi, pour se renseigner sur les tarifs, mais explique qu’il est parti après quelques verres sans réserver – simplement en promettant qu’il reviendrait quelques heures plus tard ; ce qu’il n’a pas fait. Danny remercie l’hôtelier (qui lui donne sans cesse du : « Monsieur l’adjoint. »).

 

[III-3 : Danny : Slim Jim Carrighan] Étape suivante : le Gold Digger, très fébrile à deux jours du tournoi de poker (une grande banderole a été suspendue sur la rue principale), même si les « stars » ne sont pas encore arrivées. Danny interroge le barman, Slim Jim Carrighan, qui est formel – personne n’est passé la veille qui aurait correspondu au profil esquissé. Danny (ou « Mr Cody »…) le remercie et ne s’attarde pas davantage.

 

[III-4 : Danny : Jeff Liston] Côté bars à proprement parler, ne reste plus que le Red Bear – le moins bien fréquenté, et celui que Danny préfère. Mais, surprise en arrivant, le bouge est fermé… Une affiche est plantée sur la porte, qui dit : « FERMÉ POUR TROIS JOURS ». Danny en est très étonné : fermer en cette période, à la veille du grand tournoi de poker ? S’est-il passé quelque chose dans la soirée ? Le nouvel adjoint fait le tour de l’établissement, jetant un œil aux ruelles à l’arrière, sans rien y relever de spécial (il n’y a pas de porte arrière au Red Bear). Mais l’épicier à côté du bouge explique que Jeff Liston, et ça n’a rien d’un secret, a « d’autres occupations » : il ferme régulièrement comme ça, généralement pas sans prévenir, pour aller chasser l’ours dans la forêt de Red Sun – la vraie passion de l’ex-trappeur. Il habite normalement à l’étage de son établissement, mais là il doit être quelque part en forêt, Dieu sait où… Nicholas jette tout de même un œil à la porte du Red Bear : elle est verrouillée – mais sans doute pas très solide.

 

[III-5 : Danny, Beatrice, Warren, Nicholas : Mike Jones ; Al Burden, Richard Lightgow] Ne pouvant en apprendre davantage pour l’heure, les PJ décident de se rendre au relais routier Jones, très actif en cette période. Mike Jones est un individu foncièrement désagréable, qui se montre très grossier devant les PJ en refusant d’abandonner son travail pour se consacrer à eux (il ne lève même pas les yeux de ses dossiers), ne répondant à leurs questions que très sèchement, en tamponnant feuille après feuille. Danny se montre quant à lui très poli, et fournit à Jones autant de détails que possible. Le bonhomme ne lui prêtant pas attention, il met en avant son statut d’adjoint du shérif (en exhibant son étoile). Jones ne se montre pas plus aimable, et Danny commence à avoir les poings qui le chatouillent… Mais en précisant la description avec les vêtements, Jones finit par supposer que la personne qu’ils recherchent pourrait être un certain Al Burden, arrivé la veille de Portland, et qui doit repartir dans quelques heures pour Shan Fan « pour affaires ». Seul a priori. Comptait passer la nuit en ville, disait qu’il faisait toujours comme ça parce qu’il n’aimait pas les longs voyages, ce genre de choses. Beatrice lui demande s’il y aurait un groupe de trois personnes de prévu pour cette diligence, mais non, pas a priori. Il y a un problème avec la réservation de ce Mr Burden ? Danny se montre mystérieux, et dit qu’il va attendre de le voir monter dans la diligence. Beatrice et lui vont rester à jouer aux cartes sous un porche, si Jones veut bien lui faire signe quand son client arrive (Warren va travailler sur ses prothèses pour le Dr Lightgow, il fait quelques progrès, l’ambiance est agréable ; Nicholas s’en retourne au Washington). Le temps passe, on prépare la diligence pour Shan Fan : cinq passagers arrivent progressivement, qui n’ont rien de suspect (en dehors d’un vieux couple, il y a trois hommes, mais qui ne voyagent pas ensemble de manière générale, et dont l’allure très disparate ne correspond pas à ce que Beatrice avait entraperçu avec son Pressentiment). Mais Al Burden manque à l’appel… Danny pense avoir identifié la victime, et suppose à bon droit que Mike Jones tient des registres très complets ; il obtient une copie de sa fiche sur le passager absent (qu’il serait bien en peine de lire, mais ses camarades sauront le faire à sa place). Après quoi le grossier bonhomme se replonge dans son travail en maugréant, visiblement désireux qu’on lui foute enfin la paix…

 

[III-6 : Danny, Beatrice : Russell Drent, Shane Aterton, Rafaela ; Mike Jones, Al Burden] Danny et Beatrice se rendent illico au bureau du shérif Russell Drent – s’y trouve également Shane Aterton. Le shérif est bourru, avec toute cette agitation – Danny et Rafaela, dans la semaine qui vient de s’écouler, ont amplement eu l’occasion de constater qu’il n’était pas du genre commode, et n’aimait pas qu’on lui fasse perdre son temps… Il jette un œil à la fiche de Mike Jones, mais le nom d’Al Burden ne lui dit rien (pour la forme, il regarde les affiches « Wanted » qui tapissent le mur de son bureau, mais, non, rien). C’est une avancée, il ne dira pas le contraire – mais qu’ils ne reviennent pas avant d’avoir trouvé des éléments plus probants : il a du travail !

 

[III-7 : Nicholas, Beatrice, Danny : Al Burden] Les PJ se retrouvent, et Nicholas fait méthodiquement le point sur l’itinéraire emprunté par Al Burden : le type est arrivé de Portland par la diligence de 15 h. Il s’est alors rendu au Washington, où il a bu quelques verres, promettant de revenir dans la soirée prendre une chambre, ce qu’il n’a pas fait. Beatrice relève qu’à ce stade il n’avait pas assez bu pour être cuité – ça, il l’a fait plus tard. Au Red Bear ? Peut-être. Mais Danny tend à croire qu’il s’est (d’abord ?) rendu dans un bordel. Pour y passer la nuit ? Au White Tiger, ça aurait été envisageable, car il ferme à l’aube, mais le London et le Paradise ferment quant à eux vers 3 ou 4 h du matin. Les vêtements de qualité de la victime incitent plutôt Danny à chercher du côté du London, la maison de passe la plus cotée de la ville.

 

[III-8 : Danny, Beatrice : Gamblin’ Joe Wallace, Slim Jim Carrighan ; Al Burden] En début de soirée, les PJ se rendent au Gold Digger dans l’espoir de voir Gamblin’ Joe Wallace. Le maire est débordé… Il supervise l’aménagement du saloon, où vingt-cinq tables de cinq joueurs doivent être mises en place, et en profite pour revoir certains aspects de la décoration. Tandis que Slim Jim Carrighan et ses serveuses enchaînent les commandes, Wallace fait sa tournée habituelle des clients, mais pour la forme : il ne peut pas consacrer plus d’une minute à qui que ce soit. Danny laisse Beatrice prendre l’initiative d’aborder le maire – qui ne cache pas être pressé. Mais la huckster relève que Wallace a la réputation d’accueillir tout le monde en ville – en principe, oui, mais il y a beaucoup d’arrivants en ce moment… Certes – mais le nom d’Al Burden lui dirait-il quelque chose ? Le maire prend le temps d’y réfléchir ; mais, non, ce n’est pas le cas.

 

[III-9 : Danny, Nicholas, Beatrice : Ms Worthington ; Al Burden, Jeff Liston] Danny n’y croyait pas, de toute façon ; il emmène les autres au London. Nicholas, un peu paranoïaque, se demande s’ils ne sont pas suivis, mais a priori non – ceci dit, il y a tellement de monde en ville… La propriétaire et gérante du London est une certaine Ms Worthington, C’est de toute évidence un établissement de qualité, tenu avec soin, avec une décoration du meilleur goût, des filles absolument sublimes… et une clientèle uniformément blanche ; la carte des tarifs est à l’avenant (avec notamment des alcools de qualité, très coûteux, en provenance directe de la cave du Gold Digger). Beatrice aborde la gérante, qui dirige les opérations depuis sa place derrière le comptoir – un peu à la manière d’un chef-d’orchestre. D’abord un peu sceptique, Ms Worthington se montre plus aimable quand Beatrice précise accompagner l’adjoint au shérif, Danny – la mère maquerelle s’était méprise sur son compte, croyant tout d’abord que Beatrice venait lui proposer ses services, ce qui était hors de question… Tricksy décrit Al Burden, en précisant son nom – ce dernier ne dit rien à Ms Worthington, mais la description lui évoque, sans grande certitude, un « gentleman » effectivement passé la veille, dès l’ouverture – il avait sollicité une fille, « Clara » sauf erreur. Il avait réglé la passe comptant, bu plusieurs verres d’un de ses meilleurs whiskys mais pas au point d’être véritablement enivré, après quoi il était monté avec la fille, qu’il a traitée avec tous les égards dus à une dame : « Un client idéal. » Il est reparti seul vers 21 h. Beatrice souhaiterait s’entretenir avec Clara – elle est disponible : si c’est une enquête pour le bureau du shérif… La fille est splendide, souriante, très polie, très coopérative – son client n’était pas du genre à s’épancher, mais, à peine un peu éméché, il avait l’alcool joyeux ; elle lui a proposé de rester autant qu’il le souhaitait, mais il avait d’autres projets : il parlait d’aller jouer aux cartes. Vu ce qu’il cherchait au juste, Clara lui a conseillé le Red Bear. Danny échappe un : « Ah ! Quand même ! » qui perturbe un peu la prostituée… Ce client avait de l’argent, elle lui avait donc d’abord conseillé le Gold Digger, mais il a expliqué préférer les choses plus « simples », « pittoresques » : l’établissement de Jeff Liston lui paraissait tout désigné. Beatrice et Danny remercient leurs interlocutrices (Ms Worthington précisant qu’elle souhaite compter bientôt « Mr Cody » parmi les clients de son établissement), et prennent aussitôt la direction du Red BearDanny d’un pas très décidé.

IV : DANS LA TANIÈRE DE L’OURS ROUGE

 

[IV-1 : Danny, Beatrice, Nicholas : Jeff Liston, Russell Drent] Le Red Bear est bien sûr toujours fermé. Quelques clients potentiels, déjà un peu allumés, ont la mauvaise surprise de trouver le tripot dans cet état, et semblent hésiter sur l’endroit où aller… Danny n’y prête pas vraiment attention, et va frapper à la porte du bouge de Jeff Liston. Pas de réponse. Il colle son oreille à la paroi, mais n’entend rien. Les PJ avaient par ailleurs pu constater que le saloon n’avait pas de fenêtres. Beatrice rappelle tout de même que rien n’incrimine forcément Liston… mais cette absence est décidément suspecte. Danny demanderait bien au shérif Drent l’autorisation de perquisitionner légalement le Red Bear, mais sait très bien que son supérieur l’enverrait chier… Nicholas n’a pas ce genre de scrupules : Danny est la loi ! Oui, mais il y a des passants… Le bagarreur préfère attendre que l’affluence diminue : le temps de prendre un bon dîner.

 

[IV-2 : Danny] Les PJ reviennent vers minuit. Il n’y a plus de passage à cette heure-là – justement parce que le Red Bear est fermé. Danny s’appuie contre la porte pour tâter sa résistance : elle cédera facilement. Par précaution, il tape à nouveau à la porte – toujours pas de réponse. Danny donne un bon coup d’épaule, puis un second : la porte est ouverte, pas au point d’être sortie de ses gonds, mais ce sera tout de même visible.

 

[IV-3 : Nicholas, Danny, Beatrice : Jeff Liston, Al Burden] Nicholas enjoint ses camarades à la prudence : un trappeur, ça sait poser des pièges… Danny prend par ailleurs soin de bloquer la porte avec une table. La pièce est totalement obscure, mais il y a des lampes à huile sur chaque table. C’est vraiment miteux – mal, voire pas, nettoyé depuis la veille. Ils regardent d’un autre œil les nombreux massacres d’ours suspendus aux murs – réalisés par un taxidermiste accompli. Nicholas cherche un fusil accroché à un râtelier, comme font souvent les chasseurs, mais non. Par contre, derrière le comptoir, Beatrice trouve très vite un autre fusil, solide mais pas des plus approprié pour la chasse – c’est une grosse pétoire, qui fait beaucoup de bruit, et éventuellement beaucoup de dégâts sur les clients récalcitrants ; Beatrice prend soin d’en retirer les cartouches. Elle trouve aussi un pistolet à côté – mais elle et Nicholas s’y connaissent en armes de poing, et celle-ci est probablement hors d’usage ; elle n’est d’ailleurs même pas chargée – mais des traces sur la crosse laissent supposer qu’on a pu l’utiliser comme arme contondante. Les réserves d’alcool sont derrière le comptoir également – des trucs infâmes, dont la « recette spéciale » que Liston avait mentionnée comme n’étant pas « une boisson de fillettes ». Une porte près du comptoir donne sur une sorte de réserve – qui s’avère être plutôt l’atelier de taxidermie du tenancier, avec ses nombreux outils, et un râtelier d’armes presque vide. À l’étage se trouve l’appartement de Jeff Liston : il est vide, et on n’y a pas dormi la nuit précédente. Danny y cherche des affaires ayant pu appartenir à Al Burden, mais rien ne semble coller – tout va dans le sens de la vie qu’ils peuvent supposer être celle de l’ex-trappeur (dont le matériel de chasse est absent). Danny suppose que Liston est bien parti dans la forêt de Red Sun, il n’a peut-être rien à voir avec tout ça, c’est peut-être effectivement une coïncidence… Mais il est possible aussi que des clients du Red Bear soient coupables.

 

[IV-4 : Beatrice, Nicholas : Jeff Liston] Beatrice use à nouveau de son Pouvoir de Pressentiment sur le râtelier d’armes de l’atelier ; elle a la sensation de Jeff Liston en faisant régulièrement usage, et voit un fusil de chasse très impressionnant – rien à voir avec la pétoire sous le comptoir. La huckster, à la suggestion de Nicholas, réitère son sort sur l’affiche placardée sur la porte – sans doute la dernière chose que Liston a touchée ici. Elle a une vision du trappeur qui la cloue ; c’est la nuit, juste un peu avant l’aube ; il a un gros sac sur le dos, et son fusil de chasse ; il a l’air un peu fatigué, mais aussi content – et pas le moins du monde nerveux. Ils ne s’attardent pas davantage, et vont se coucher dans leur hôtel.

V : PIÉTINER… OU PAS ?

 

[V-1 : Jeff Liston] Le lendemain soir, ce sera l’inauguration du grand tournoi de poker. La ville est fébrile et active. Les PJ, quant à eux, ont un peu le sentiment d’être dans une impasse… Leur enquête a plutôt bien progressé au départ, mais que faire maintenant ? Le retour de Jeff Liston semble constituer la prochaine étape, mais elle ne dépend donc pas d’eux…

 

[V-2 : Nicholas, Danny : Tom Jenkins, Steve] Mais la nuit porte conseil, et Nicholas n’est pas du genre à rester les bras croisés. Dans la matinée, il se rend à l’atelier du maréchal-ferrant, Tom Jenkins – il sait qu’il s’y trouve toujours quelqu’un, la nuit, pour surveiller les chevaux ; or l’atelier est très proche du Red Bear, on en voit aisément l’entrée… C’est une piste intéressante aux yeux de Danny, qui accompagne le faux prêtre. Le patron est un peu rougeaud – il est très enthousiaste à la perspective du tournoi, et, dans les jours qui précèdent, on l’a beaucoup vu au Gold Digger, où il payait tournée sur tournée, l’air absolument ravi (et gentiment lourdingue, du genre qui fait sourire et un peu ricaner plutôt qu’il n’agace). Les PJ lui demandent qui avait monté la garde deux nuits plus tôt – il s’agissait de Steve, le gamin qui les avait accueillis à Crimson Bay, un des apprentis du maréchal-ferrant. Ils l’interrogent sur ce qu’il a pu voir ou entendre l’avant-veille du côté du Red Bear… Mais absolument rien de spécial ! Danny en est parfaitement démoralisé… Ils n’ont plus qu’à attendre le retour de Jeff Liston.

 

[V-3 : Beatrice, Danny : André de Fonteville, Ace Plinkett, Sam « Royal » Bernstein, Russell Drent, Rafaela] La journée s’écoule… Les « stars » du tournoi de poker sont arrivées, chacune de son côté : André de Fonteville, Ace Plinkett et Sam « Royal » Bernstein – ils ne sont pas passés inaperçus. Il y a certes 122 autres participants… mais ils sont d’une tout autre catégorie. Parmi les inscrits figure donc Beatrice. Elle a pris soin d’étudier le règlement, et constaté deux choses : une politique très particulière, assurée par le shérif Russell Drent, impliquera de faire quitter la ville aux perdants au fur et à mesure de leurs défaites (plus exactement, ils ont droit à une dernière nuit en ville ; un crédit particulièrement élevé semble pouvoir légitimer des exceptions, de même que la résidence à Crimson Bay) – ceci afin d’éviter que ne se forment des attroupements de mécontents susceptibles de faire du grabuge, et tout autant de circonvenir les « fausses inscriptions » de desperados qui auraient d’autres choses que le poker en tête… En fait, ce sera une tâche non négligeable des adjoints du shérif dans les jours qui viennent – Danny et Rafaela inclus. Par ailleurs, une clause sibylline du règlement n’est véritablement compréhensible que par ceux, rares, qui sont concernés : les hucksters ne seront pas tolérés – ce dont la huckster prend bonne note…

 

[V-4 : Danny, Beatrice, Nicholas : Jeff Liston] Puis se produit l’événement que Danny attendait avec tant d’impatience : le retour en ville de Jeff Liston, qui remplace son affiche sur la porte (défoncée, mauvaise surprise à l’arrivée…) du Red Bear, par une autre, laquelle constitue une sorte d’appel du pied, incitant ceux qui ne pourraient pas se permettre de consommer outre mesure au Gold Digger de venir le faire dans son bouge, où tout est beaucoup, beaucoup moins cher… Nul doute qu’il y aura des affaires à faire dans les jours qui viennent ! Danny s’y rend aussitôt, accompagné de Beatrice et Nicholas.

 

[V-5 : Danny, Nicholas : Jeff Liston, Rafaela ; Al Burden, Shane Aterton, Keith Rim, John Lowry] Liston travaille derrière son comptoir – son bouge est presque vide. Il ne se fait pas d’illusions : en début de soirée, tout le monde sera au Gold Digger pour l’inauguration ; après, par contre… Danny commande une bière : bonne chasse ? Oui… Bientôt un nouveau trophée au mur, qui surveillera les clients… Danny veut orienter la conversation sur un autre sujet, mais Liston l’interrompt, l’appelant « Monsieur l’adjoint » avec un regard plus sombre : il a une plainte à formuler… Il comptait aller au bureau du shérif, mais « puisque Monsieur l’adjoint est là »… On a forcé sa porte pendant son absence. Ce sont des choses qui ne se font pas. Danny l’assure qu’il transmettra – Rafaela notera la déposition. Liston explique qu’on ne lui a rien volé, mais, cette intrusion dans son domicile, quand même… On ne peut pas tolérer ce genre de choses à Crimson Bay. Danny acquiesce – mais, jouant le jeu, il ajoute aussitôt qu’il aurait quelques questions à lui poser à propos d’un de ses clients, la nuit de son départ… Liston ne sait rien de la mort d’Al Burden – et on n’en a pas vraiment parlé en ville. Mais Danny lui explique le meurtre, et en rajoute : peut-être l’intrusion au Red Bear a-t-elle un rapport avec ça… Liston lui demande une description de la victime – oui, il l’a vu la nuit du meurtre, il jouait aux cartes ici. Est-ce qu’il a fait un esclandre ? Non : il était complètement bourré, ça oui, mais pas le moins du monde agressif ; il avait perdu, mais s’en foutait complètement ; il est parti, seul, en laissant un très gros pourboire : dix dollars ! Et les types avec qui il avait joué ? Ils étaient partis avant : il y avait Shane Aterton… Et puis… Liston se braque : il n’aime pas balancer les noms de ses clients. Mais Danny insiste : c’est une affaire du bureau du shérif – ce dont le trappeur semble se contrefoutre. Danny remarque que ça pourrait jouer très défavorablement sur son établissement – s’il a accueilli des meurtriers et leur victime… Liston ne mange pas de ce pain : il a des principes. Nicholas s’y met – plus menaçant, même indirectement : si la paroisse apprenait que… Et, contre toute attente, même si avec une certaine gêne, Liston cède enfin : si c’est d’un meurtre qu’il s’agit, il ne peut pas se permettre de bloquer l’enquête… Même s’il n’aime pas ça. Bon… Les autres joueurs étaient donc Aterton, Keith Rim – un ouvrier de l’usine –, et John Lowry, un assureur. Des clients réguliers – et il répond d’eux… enfin, pas d’Aterton. Lui s’est barré vers 3 h, les deux autres un peu plus tard. Burden a été le dernier à quitter les lieux, sur les 4 h du matin. Il était bourré – pas méchant, juste un peu lourd… Mais Liston devait préparer sa partie de chasse, alors il a fermé, raccompagnant le bonhomme gentiment à la porte. Puis il s’est occupé de ses affaires. Danny interroge le barman sur Aterton, plus précisément – il est donc parti bien avant, il était torché, il avait perdu… Mais il n’était pas aussi agressif que de coutume ; il est pourtant du genre à avoir l’alcool mauvais, lui – très, très mauvais… Là, il avait l’air content – tant mieux. Danny remercie Liston ; il comprend ses principes, qui l’honorent, et il va transmettre sa plainte au bureau du shérif.

 

[V-6 : Danny, Beatrice : Jeff Liston ; Shane Aterton, Glenn Cabott, Russell Drent] Ils commencent à s’éloigner… mais Liston, après une certaine hésitation, demande à parler en privé avec « l’adjoint ». Danny revient donc en arrière, et laisse partir ses amis. Liston explique qu’il l’a à la bonne – il a été un chouette client, avant de devenir adjoint du shérif. Le truc… C’est qu’il a pas confiance en les adjoints du shérif. Danny sait comment ça se passe, dans ce genre de bouges. Y a des cris, y a des coups de poing qui volent… Rien de bien méchant, au fond. Mais les adjoints… Ils croient que leur étoile leur donne tous les pouvoirs. Aterton, tout particulièrement ; il débarque, il s’en prend à un pauvre type, lui explose la gueule sans que Liston puisse intervenir, le jette dehors et lui pisse dessus, tant qu’à faire. « Quand vous avez pris votre étoile, j’me suis dit : un d'plus… Mais j'crois qu’vous valez mieux qu'ça. Comme vous parlez, tout ça. Ça s’rait bien qu’ça continue. Et on m'fait pas chier chez moi. » Danny le comprend, le rassure – et lâche qu’il a lui aussi une très mauvaise image d’Aterton… Des choses à dire sur Cabott, ou Drent ? Non – ils viennent pas ici ; et il aime pas balancer… enfin, sauf concernant Aterton. À demi-mots, Liston revient sur le problème de sa porte… et Danny lui explique aussi franchement que lui-même ce qui s’est passé. Le patron du Red Bear s’en doutait. En temps normal, il lui aurait explosé la gueule… mais, d’une certaine manière, il comprend – et il apprécie la franchise de Danny. Qui lâche un billet pour les réparations… et fait signe à Beatrice de rendre à Liston les cartouches prises dans le fusil sous le comptoir. « Petits malins... » grommelle Liston – mais pas forcément de manière agressive : il semble disposé à ce que Danny demeure un bon client, même après tout ça.

 

À suivre…

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Gunnm, t. 7 : La mariée était en acier, et t. 8 : Chroniques du Barjack (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 7 : La mariée était en acier, et t. 8 : Chroniques du Barjack (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 7 : La mariée était en acier (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2013] 2017, 222 p.

Gunnm, t. 7 : La mariée était en acier, et t. 8 : Chroniques du Barjack (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 8 : Chroniques du Barjack (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2013] 2017, 214 p.

OH WHAT A DAY

 

Retour à Gunnm, le manga culte de Kishiro Yukito, avec ses tomes 7 et 8 dans l’édition dite « originale ». On se rapproche de la fin, donc : le neuvième tome sera le dernier. Enfin… de la série Gunnm à proprement parler, car, depuis, l’auteur a commis deux séries liées, tout d’abord Gunnm : Last Order, dont je n’ai entendu dire que du mal, et Gunnm : Mars Chronicle, dont je n’ai rien entendu du tout. Bon, ça, on verra peut-être, en son temps. Pour l’heure, Gunnm tout court.

 

Après l’arc du motorball qui avait failli avoir raison de mon enthousiasme pour cette BD, les tomes 5 et 6 avaient miraculeusement relevé le niveau – le premier dans un délire mégalomane de destruction, le suivant en jouant la carte Mad Max à fond les ballons. Sans surprise, le tome 7, au titre improbable (mais pas moins que sa couverture, du coup) de La mariée était en acier, reprend et poursuit ce dernier aspect, que j’avais trouvé plutôt jubilatoire ; le tome 8 de même, ainsi que son titre de Chroniques du Barjack le montre bien, mais en resserrant tout de même l’intrigue sur une trame globale en peu en retrait dans les autres volumes consacrés à ces badlands archétypaux. Mais c’était peut-être pas plus mal ?

 

K.A.O.S. A.D.

 

Le tome 7 introduit de nouveaux personnages aux côtés de notre héroïne, comme Lou Collins, une Zalémite candide et nerveuse chargée d’assister la « Tuned » qu’est devenue Gally dans le volume précédent (les deux femmes n’ont donc qu’une relation à distance, ce qui ne la rend pas moins chargée d’émotion en définitive), ou Koyomi, en fait déjà vue dans la BD, mais des années plus tôt : c’était le bébé que Gally avait sauvé des griffes (ou de la langue) de Makaku dans le tome inaugural ; depuis, Koyomi, avec son compagnon canin cybernétique Fury, est devenue une adolescente rebelle et débrouillarde, avec une compulsion pour le pari qui peut la mettre dans les pires des situations.

 

C’est Koyomi qui met Gally sur la piste d’un mystérieux individu du nom de Kaos – et, je ne crois pas SPOILER, on nous le dit très vite, le bonhomme n’est autre que le fils de Desty Nova. Or l’emploi de Gally en tant que Tuned était directement lié à la traque du savant fou exilé de Zalem… même si notre combattante cyborg avait ses raisons bien à elle de retrouver l’amateur de flans : Ido serait avec lui, ou bien le scientifique pourrait lui permettre, d’une manière ou d’une autre, de retrouver celui qui l’avait ramenée à la vie – car Desty Nova serait en mesure de le ramener lui aussi parmi les vivants…

 

Mais Kaos est un personnage à part entière – un curieux individu aux facultés hors-normes. Incapable de parler « normalement », il use pour ce faire des ondes radios – et, oui, il a sa propre radio, Radio K.A.O.S., qui, en dépit de cet intitulé intimidant, diffuse musique et réconfort de par ce monde dévasté ; à tort ou à raison, il m’a pas mal rappelé le personnage de Walt Dangerfield, dans le roman de Philip K. Dick Dr. Bloodmoney, coincé en orbite et qui fait le DJ pour les survivants de la Terre… Les facultés étranges de Kaos ne s’arrêtent cependant pas là, car il bénéficie (?) aussi d’un don de psychométrie, qui lui fournit des informations autrement inaccessibles sur des humains ou des objets par le seul contact physique – pour Gally, qu’il appelle d’emblée Yoko, souvenir d’une vie précédente (entraperçue tout au bout de la piste de motorball), c’est particulièrement troublant…

 

Walt Dangerfield tournait autour du monde, mais le monde tourne autour de Kaos – un monde en proie à la violence la plus terrible, dans ces terres dévastées où règne le Barjack, sous les ordres du titanesque et redoutable Den (qui en sait long sur Gally lui aussi – je ne vais pas vous faire un dessin, Kishiro Yukito est assurément plus compétent que moi dans ce domaine). Le Barjack, jusqu’à présent, avait surtout été présenté comme une bande de brigands, juste plus organisés et efficaces que les autres ; il semblait protester de ce que son action était toute politique, mais on avait du mal à le croire – le double discours de Zalem à son égard n’arrangeait rien à l’affaire. Mais, cette fois, à l’approcher véritablement, et à approcher son chef Den, l’idée d’un Barjack composé de résistants/terroristes devient soudain plus crédible – constat qui appelle à faire des choix, notamment en reposant toujours cette même question lancinante depuis le début de la BD : pourquoi se bat-on, et plus précisément pourquoi Gally se bat-elle ? Dans la décennie précédente, c’est comme si elle avait laissé cette question de côté… Par lâcheté, peut-être ? Mais elle ne peut pas éternellement la contourner – surtout quand son entourage choisit de rejoindre tel camp contre tel autre.

 

REQUIN (PRESQUE) OFFICIELLEMENT SAUTÉ – MAIS C’EST COOL

 

On connait l’expression – si elle est généralement associée avant tout aux séries télé. En référence à un « fameux » épisode de Happy Days, on dit d’une série qu’elle « saute par-dessus le requin » (jump the shark) quand, à force de s’étirer en longueur, elle se retrouve amenée à user d’expédients grossiers pour tenter de préserver l’intérêt du spectateur/lecteur, en introduisant des rebondissements idiots qui ne font que souligner la vacuité de l’ensemble, au point même, parfois, d’avoir un effet rétroactif sur la perception de la qualité des épisodes antérieurs. On a tous vu des séries TV confirmant ce fâcheux phénomène (l’an dernier, je me suis fait Penny Dreadful, et surtout Vikings, dont la saison 3 « saute par-dessus le requin » avec une telle frénésie et un tel mauvais goût qu’on dirait un 110 mètres haies – avec autant de requins à la place des haies), mais d’autres séries sur d’autres supports ne sont pas épargnées (sans même parler des campagnes rôlistiques qui s’éternisent, je sais hélas de quoi je parle...) ; puisque nous causons manga, ici, je citerais bien 20th Century Boys d’Urasawa Naoki, par exemple, série dont c’était d’une certaine manière ou en partie le propos, mais qui, a force d’abus, m’a littéralement écœuré.

 

D’une certaine manière, on pourrait dire que Gunnm, depuis l’arc du motorball (inclus), a sauté par-dessus le requin à plusieurs reprises ; le scénario n’est peut-être (…) pas le point fort de Kishiro Yukito, au fond, et les rebondissements grotesques n’ont cessé de s’accumuler. Mais, bizarrement, j’ai l’impression que, une fois la facilité du motorball heureusement remisée de côté, cette outrance dans les rebondissements a bénéficié à la BD, en fait : le délire apocalyptique du tome 5, et les rigolotes madmaxeries qui affichent la couleur dans les tomes 6 et 7 (je traiterai du tome 8 juste après), ont rehaussé l’intérêt de la BD, quitte à verser dans la caricature. Cela s’est d’ailleurs accompagné d’un changement de ton assez marqué : l’humour, discret dans les deux premiers tomes, plus encore dans l’arc du motorball, a clairement pris davantage d’importance depuis – le tome 6, tout spécialement, étant à vrai dire très drôle (même si pas que) ; tendance qui se poursuit sur le tome 7, et tant mieux en ce qui me concerne (même si avec un gros fail, sur lequel je reviendrai un peu plus loin).

 

Vous me direz, et à bon droit : si ça marche, c’est que le requin n’a pas été sauté. Tout à fait ! Pourquoi alors employer cette expression ? Eh bien, parce que, dans ces épisodes jubilatoires, la trame de fond, comme l’univers décrit dans les premiers volumes (et centré sur Kuzutetsu), ont été envoyés aux orties, au profit d’une approche plus spontanée, décomplexée… mais qui, ne nous leurrons pas, a probablement aussi un peu de l’expédient destiné à rallonger la sauce. En fait, il y a là quelque chose de plus global, je crois : le sentiment que depuis le début, Kishiro Yukito ne sait absolument pas où il va – le motorball en témoigne, comme l’abandon de Kuzutetsu (là encore, dans les mangas évoqués sur ce blog, ça n’est pas forcément un cas à part – je citerais bien Yamazaki Mari, pour Thermæ Romæ clairement, probablement aussi pour Pline, avec Miki Tori, série que j’apprécie mais qui navigue un peu dans le flou, parfois). La différence, ici, c’est que j’ai l’impression qu’il a unilatéralement décrété qu’il n’en avait rien à foutre – d’où ces épisodes totalement décomplexés, donc… et, eh bien, fun, oui.

 

Non, Gunnm n’a pas sauté par-dessus le requin à proprement parler. Mais, me concernant, à ce stade, c’est un peu comme si la BD me braillait dans les oreilles qu’en fait ça peut-être vach’ment marrant, de sauter par-dessus le requin ! Plus marrant que de raconter une histoire qui se tienne, en tout cas – ou qui essaye de se tenir…

 

RÉVÉLATION RETARDÉE

 

Or, dans le tome 8, Kishiro Yukito se montre plus « raisonnable »… et du coup c’est à mon sens un peu moins bon. Le cadre hors Kuzutetsu demeure, mais la dimension madmaxienne est un peu mise en sourdine, et, surtout, le ton (re)devient globalement beaucoup plus grave, à mesure que la trame de fond se manifeste plus bruyamment… quitte à recourir à de nouveaux expédients bien moins enthousiasmants que les délires comiques autant que bastonneux des tomes 6 et 7.

 

Ainsi, bien sûr, des retrouvailles avec Ido – qui ne se passent pas comme prévu, nous dit-on… sauf que si, en fait : on se doutait depuis un bail que, si retrouvailles il devait y avoir (forte probabilité), ça serait exactement de cette manière…

 

Mais Kishiro Yukito en rajoute, dans la mesure où la séquence laisse entendre, ô surprise, qu’il y aurait un « secret » derrière Zalem, un truc forcément horrible… et bien trop pour qu’on nous le dise là comme ça. La grande révélation est ainsi retardée, comme les retrouvailles l’avaient été. Mais sur un mode mollasson, guère convaincant, tant, pour le coup, il pue l’artifice.

 

Effet redoublé, d’une certaine manière, par le rôle de Desty Nova dans cette affaire. Le savant fou n’a guère plus que ses flans pour se singulariser un chouia…

 

LE PETIT GRAND SOIR – ET LE DOPPELGÄNGER LE MOINS INATTENDU DU MONDE

 

Bien sûr, ce surcroît de gravité se traduit par un autre aspect essentiel de ce volume : la guerre ouverte entre Zalem et le Barjack. C’est parfois intéressant – notamment via la focale de Koyomi, mais aussi avec tous les questionnements que les moyens et les fins de la lutte suscitent, sinon au sein du Barjack et chez Den lui-même, du moins chez ceux qui assistent aux événements en spectateurs, en sachant toutefois qu’à ce stade ils ne peuvent plus se placer à une « distance de sécurité ». Toujours moins brigands, toujours plus résistants/terroristes, les membres du Barjack prennent vie dans cet épisode – y compris un bonhomme, euh, fort étrange et un tantinet tout de même déconcertant ? Mais nous savons, au-delà, que les dés sont pipés – nous le savions depuis le départ. Cela n’exclut pas quelques scènes finalement réussies, fortes, émouvantes, révoltantes.

 

Mais nous pouvions aussi supposer (…) que ces salauds de Zalémites avaient une idée derrière la tête, concernant Gally (ou plutôt G-1, et hop ! tout est dit). La combattante cyborg se retrouve opposée… à elle-même, un puis des doppelgängers, les moins inattendus du monde. Ici, le « scénario » me paraît bien fainéant, usant de recettes convenues, exactement comme ce qu’il avait fait dans l’arc du motorball – et c’est tout de même regrettable.

 

Ce développement guère enthousiasmant suscite tout de même un aspect plus intéressant – mais typique de ce que j’aime dans Gunnm depuis le départ : la violence des combats, dans ce monde passablement transhumaniste où l’on dispose de pièces de rechange pour les membres et les organes perdus au combat (ou de tout autre manière), affecte de nouveau Gally, comme elle l’a fait à vrai dire à plusieurs reprises – la différence étant qu’en fin de volume, elle est toujours totalement déglinguée, sans que l’on voie bien comment elle pourrait y remédier avant de se lancer dans le Grand Combat Final ; espérons seulement que Kishiro Yukito, là encore, n’usera pas d’un expédient malvenu…

 

(Oui, je sais, il en est parmi vous pour avoir déjà lu l’intégralité de la série dans ses précédentes éditions, et qui savent, mais chut ! chut !)

 

(SVP.)

MACHO MACHO WOMAN (ET AUTRES TRUCS QUAND MÊME UN PEU PÉNIBLES)

 

Maintenant, dans les bons moments comme dans les moins bons, il y a toujours quelques éléments un peu pénibles, de manière générale, dans ces deux volumes… La plupart sont récurrents depuis le début de la BD, encore que peut-être plus particulièrement sensibles dans les tomes (que j’ai par ailleurs appréciés) qui précèdent immédiatement : ainsi du catalogue d’armes et d’équipement, techno-délire abscons, chiant et creux comme du Shirow Masamune – et son corollaire, les techniques de combat non moins absconses, en allemand PARCE QUE. Pire encore, mais toujours associée à ce qui précède, souvent : la mysticaillerie à deux boules à base de Grandes Leçons Sur La Vie Et Tout Ça Qui Se Trouvent Forcément Dans Le Combat Parce Que Le Combat C’Est La Vie Hein Comme Nous Le Savons Et Le Disons Avec Emphase Pour Souligner L’Incroyable Profondeur De Nos Sages Propos. Pitié…

 

Mais un point – une fois de plus ? – appelle peut-être davantage de développements, et c’est le côté décidément… eh bien, machiste de cette BD, confirmation qu’une « femme forte » ultra badass en premier rôle ne prémunit en rien contre les beauferies sexistes (ce que nous savons depuis fort longtemps, certes). Là encore, il se trouve des personnages pour reprocher, d’une certaine manière, à Gally, de « n’être qu’une femme », et pas du tout sur le ton de la blague ou d’une manière appelant à la critique (sans même parler d’une réponse, verbale ou martiale, de Gally elle-même). On peut faire avec les épisodes au cœur du tome 7 où Gally endosse une robe de mariée – qui lui est en fait imposée par Kaos : il s’agit d’un délire graphique ultra-référentiel qui fonctionne plutôt bien. Mais d’autres choses, sous cet angle, sont plus ennuyeuses – et notamment, au tout début du tome 7, l’introduction du personnage de Lou Collins, littéralement la femme « Barbara Gourde » des Nuls, mais en vraiment pas drôle du tout – c’est très lourd… tout particulièrement quand la naïve Zalémite, gag improbable, croit que l’homme qu’elle suit pour se rendre à son nouveau boulot ne l’attire dans un endroit isolé pour la violer (p. 9). Oh oh oh. D’autres personnages féminins, heureusement, s’en tirent mieux – enfin, surtout Koyomi, mais, chez elle, c’est la dimension gamine irresponsable qui l’emporte de toute façon. Jasmine, la compagne de Kaos, aurait pu constituer un personnage plus « digne » et mature, mais sa jalousie très cliché la dessert et pas qu’un peu (je passe pour l'heure sur la nouvelle compagne d'Ido dans le tome 8).

 

Non, ô encartés du Ministère de l’Homme (tant qu’on y est), je ne fais pas mon SJW-snowflake-castrateur-féminazagûl-truc, là (mes camarades authentiquement SJW-snowflakes-castrateurs-féminazgûls-truc, ça les ferait bien ricaner, j’imagine ; je crois d'ailleurs que « féminazgûl » est copyrighté). Je constate juste quelque chose qu’il me paraîtrait difficile de simplement balayer sous le tapis, tout particulièrement dans le contexte actuel. Ce n’est pas un appel au révisionnisme-machin – comme ça ne l’était pas concernant Albator, qui pour le coup m’avait mis bien plus mal à l’aise encore à cet égard. Simplement… Les temps changent ? Et des trucs qui passaient inaperçus, car « admis » d’une certaine manière, ne peuvent plus toujours le faire, tandis que des trucs qui se voulaient drôles ne le sont plus vraiment, voire plus du tout.

 

DESSIN AU TOP

 

On va quand même finir sur une note plus positive, hein ? Le dessin est au top dans ces deux volumes – encore que, un peu moins à mon sens dans le tome 8 que dans le tome 7. Reste encore le 9, mais, pour l’heure, il m’apparaît très clair que la série atteint son plus haut niveau en matière de graphisme dans les volumes 5, 6 et 7. Contraste marqué avec les épisodes du motorball dans les tomes 3 et 4, très fainéants au plan du scénario, mais aussi, je crois, au plan du dessin. Les tomes 1 et 2 étaient très bons sous cet angle, et le 8 l’est encore, mais les trois volumes que j’ai isolés me paraissent franchement bien meilleurs.

 

Et ce à tous les niveaux : les scènes d’action très dynamiques mais toujours très lisibles, les personnages aux traits appuyés qui sont autant de merveilles de character-design, la violence surréaliste des combats où le gore est traité d’une manière aussi particulière que pertinente, et également une dimension pas absente mais tout de même moins sensible dans les tomes précédents, à savoir l’humour – ceci en dépit de Lou Collins, une fois de plus ; même si la voir s’entretenir avec sa poupée kawaï de Gally ne laisse probablement pas indifférent.

 

À ce stade, cela fait quelque temps sans doute que Gunnm convainc avant toute chose pour son dessin, mais, là, on atteint vraiment des sommets en la matière. Dans la majeure partie des cas, cela ne suffirait pas à emporter mon adhésion si le scénario ne suivait pas, mais, ici, les délires madmaxiens avec une louche de cyberpunk, même un peu futiles, s’accommodent très bien de ce traitement graphique, et la synthèse cohérente des deux emporte mon adhésion.

 

RÉSOUDRE ?

 

Ne reste donc plus qu’un dernier tome… J’avoue être aussi curieux qu’anxieux quant à la manière qu’aura Kishiro Yukito de « résoudre » tout cela. Cette anxiété me paraît fondée objectivement, car la série a eu des hauts et des bas, et j’ai donc bien le sentiment que l’auteur ne savait pas forcément où il allait à mesure que sa série phare rencontrait le succès auprès d’une horde de fans à satisfaire sur la durée. Mais il va de soi que je lirai la chose le moment venu – pas seulement « pour conclure », car mon intérêt va bien au-delà.

 

(Mais chut ! hein ?)

 

En l’état, le tome 7 m’a amplement convaincu, dans la lignée du sixième, qu’il prolonge habilement. Le tome 8 m’a paru un cran inférieur, sans doute parce que la trame de fond ne me parle qu’assez peu, mais reste de qualité, et donne toujours envie de lire la suite.

 

La suite… et la fin, donc. À un de ces jours pour le tome 9.

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La Bibliothèque de Mount Char, de Scott Hawkins

Publié le par Nébal

Illustration de couverture par Aurélien Police

Illustration de couverture par Aurélien Police

HAWKINS (Scott), La Bibliothèque de Mount Char, [The Library at Mount Char], roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Daniel Brèque, illustration [de couverture par Aurélien Police, Paris, Denoël, coll. Lunes d'Encre, [2015] 2017, 475 p.

ME LE FALLAIT

 

Avec mon double programme de lecture (et même triple, si l’on compte le jeu de rôle), programme panachant imaginaire et choses nippones, il m’est plus difficile encore qu’auparavant de suivre véritablement « l’actualité » (et, disons-le, hors imaginaire et hors nippon, c’est encore pire – l'année dernière, il m'a bien fallu un Larry McMurtry pour que je m’octroie une pause d’un autre ordre). C’est très con, je sais. Mais du coup, en imaginaire, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, je passe généralement à côté de ce qui fait le buzz (hors « Une Heure-Lumière », hein ! Mais en ajoutant, tendance dont je ne suis pas tout à fait inconscient, que ces derniers temps, même dans le cadre de Bifrost, j’ai lu essentiellement des choses, eh bien, pas toutes jeunes…).

 

Quelques titres, cependant, apparaissent malgré tout sur mon radar – et, l’an dernier, ce fut surtout le cas de cette Bibliothèque de Mount Char, premier roman de Scott Hawkins, paru en Lunes d’Encre sous une couverture de l’excellent Aurélien Police, et dans une traduction de l’indispensable Jean-Daniel Brèque. Les camarades de la blogosphère étaient en effet formels : c’était génial, fou, innovant, unique, drôle, terrible, et à même de susciter le malaise – autant dire, tout ce que j’aime ! Cependant, je n’ai pu trouver le temps de lire ce roman que tout récemment – et donc après tout le monde...

 

Ce qui biaise sans doute mon rapport à ce livre. Que j’ai trouvé vraiment très bon, et que je recommanderai sans l’ombre d’un doute, en gardant par ailleurs un œil sur la production à venir du bonhomme... Cependant, j’en attendais probablement un peu trop, après ce concert de louanges – aussi la satisfaction d’avoir lu ce livre pouvait-elle être un peu mêlée d’une vague déception, en même temps… Mais le bilan demeure très positif. Bon, je vais tâcher de m’expliquer sur tout ça...

 

NE PAS TROP EN DIRE

 

La tâche n’est pas aisée, mine de rien. Notamment parce qu’il ne faut pas trop en dire… Sur ce blog, je n’ai pas de politique déterminée sur les Odieux et Scandaleux Spoilers – si ce n’est celle de signaler quand je révèle comme un porc. Mais La Bibliothèque de Mount Char me paraît clairement devoir intégrer la catégorie des livres dont je dois préserver le secret, dans la mesure du possible – et, dès lors, cette chronique, exceptionnellement peut-être, est conçue pour être lisible en préalable de l’acquisition du roman de Scott Hawkins, et pas seulement après lecture. Bizarrement, cette lecture après tout le monde m'incite aussi à revenir sur certains échos de la blogosphère... Mais c'est autre chose, ça.

 

C’est que le roman, à sa manière éventuellement particulière, du fait de sa construction un peu alambiquée notamment, est riche de mystères, et que l’auteur fait preuve d’un certain savoir-faire pour ce qui est de l’intrigue. Je suppose que, pour que La Bibliothèque de Mount Char fonctionne, et c’est souhaitable, il ne faut donc pas trop en savoir au préalable.

 

Mais il faut bien en dire quelque chose... Le roman s’ouvre sur Carolyn, la trentaine, qui sera plus ou moins notre héroïne, et qui erre en piteux état le long d’une autoroute, plus ou moins dans notre monde (aux États-Unis), plus ou moins de nos jours. Un teaser qui fera bientôt sens, mais a pour objectif à très court terme de nous plonger aussitôt dans le bain – avec réussite en ce qui me concerne.

 

Cependant, nous avons bientôt droit à un flashback en forme de zoom arrière, et conséquent, qui nous permet d’envisager les choses sous un autre angle, en contextualisant un peu – toujours avec Carolyn pour point de référence, à ce stade. Les parents de cette dernière sont morts alors qu’elle était toute petite, et a elle a aussitôt été « adoptée » par un vieux bonhomme, qu’elle appelle Père. Elle n’est pas la seule : elle a onze frères et sœurs « adoptés » exactement dans les mêmes conditions.

 

Et ils vivent ensemble dans une bibliothèque qu’on sait d’ores et déjà Majuscule, sise à Garrison Oaks si elle doit se trouver quelque part. Là, Père a dispensé son enseignement à sa « progéniture », en confiant à chacun de ses enfants/disciples un « catalogue » qu’ils doivent maîtriser à la perfection, et ne surtout pas communiquer aux autres. Carolyn, ainsi, est la spécialiste des langues ; David, le plus qu’inquiétant David, de la guerre ; Michael, des animaux ; Margaret, de la mort, etc.

 

Mais les méthodes d’enseignement de Père sont pour le moins rugueuses – parfaitement horribles, en fait. Son antique « barbecue » d’aspect taurin, en est la meilleure illustration (de couverture – merci Aurélien Police).

 

Or cette petite famille, qui est donc aussi un petit groupe de bibliothécaires ultra-spécialisés, semble disposer de pouvoirs bien singuliers – la mort n’est à vrai dire pas un problème en tant que telle, les concernant. Ce qui rend l’usage du « barbecue » plus terrible encore, car jamais fatal au sens fort… C’est que ces gens-là ne sont pas des « Américains » : les Américains, ce sont les autres – la banalité faite hommes et femmes. Les bibliothécaires sont avant tout des étudiants (des Pelapi). Mais Père ? Père avec sa majuscule, sa sévérité, sa cruauté, son goût de l’ordre ? On est plus que tenté d’y voir Dieu, comme de juste – mais pas forcément le créateur… et probablement pas l’unique.

 

Quoi qu’il en soit, quand débute le roman, c’est le drame – enfin, un de plus : Père a disparu. Et les douze bibliothécaires ne savent absolument pas quoi faire. Se prémunir contre les ennemis de Père, nombreux, et éventuellement responsables de sa disparition ? Mais celle-ci est de toute façon tellement inconcevable… Le départ de Père suscite l’anarchie – laquelle est le vivier des hérauts de l’ordre, de la force brute, de la « supériorité naturelle » : ceux qui se débrouillent très bien avec la loi de la jungle. Le redoutable et ultra-violent David semble tout disposé à prendre le pouvoir…

 

Mais Carolyn, la discrète Carolyn, pourrait bien avoir un plan.

 

Impliquant des Américains – un, surtout, du nom de Steve...

 

PAS SI ORIGINAL, ET PAS SI FOU

 

Je m’arrête là pour la présentation de l’histoire. Je suppose que cela fournit les bases nécessaires pour discuter de tout ça sans trop déflorer le reste.

 

Autant passer de suite à la question cruciale : le caractère original et même fou de l’univers créé par Scott Hawkins. C’est que je n’en suis pas vraiment convaincu pour ma part… Déjà parce que nous pouvons sans peine participer au (vilain) petit jeu des « références » (qui ne sont pas nécessairement des « influences »).

 

L’originalité supposée du roman est d’emblée battue en brèche, car quelques titres sautent littéralement à la gueule du lecteur – voire quelques auteurs, et au premier chef, clairement, Neil Gaiman : si la famille dysfonctionnelle de plus ou moins dieux ne fait pas penser à Sandman Et les développements de l'intrigue, dans leur caractère saugrenu et étrangement poétique, justifient tout autant cette citation. Pour moi, c’est le titre clef – et à un double niveau, car, plus généralement, nombreux sont ceux, sur la blogosphère et ailleurs, qui ont très justement relevé que La Bibliothèque de Mount Char avait un côté comics assez prononcé (nouvelle tentation, du coup, de citer d’autres grands noms de ce médium bien particulier – et notamment Alan Moore). Mais si vous voulez du Gaiman littéraire, American Gods vous tend les bras – avec cette même idée de figures plus ou moins divines s’inscrivant dans une Amérique contemporaine du quotidien. Dans une matière proche, on a pu mentionner aussi Roger Zelazny, sans doute à bon droit.

 

Dans la dimension parfois horrifique et éventuellement un peu gore (mais j’y reviendrai) de La Bibliothèque de Mount Char, la tentation pourrait être grande de mentionner également Clive Barker, mais en bien plus soft cela dit. Ceci étant, Gaiman et Barker, hein…

 

Pour ma part, je m’en tiendrais là. Cela me paraît déjà suffisant. Le fait est que, à la lecture de La Bibliothèque de Mount Char, je n’ai jamais eu la sensation de me retrouver dans un monde véritablement singulier, unique… Et dans le déroulement de la trame, même chose : ce n’est pas si fou que ça, loin de là en fait – parfois un tantinet surréaliste sur un mode rigolard, mais ce registre n’est certainement pas sans précédents (qu’on les cherche, au-delà de Gaiman, du côté de Douglas Adams, Terry Pratchett ou Jasper Fforde, et ce ne sont que des exemples parmi tant d'autres) ; ceci dit, cet aspect est parfaitement géré, et compte pour beaucoup dans la réussite du roman.

 

Pourtant, même chez les partisans de l’originalité intrinsèque de La Bibliothèque de Mount Char, d’autres noms encore ont pu être avancés – deux surtout : celui de Charles Stross, notamment pour le « cycle de la Laverie », mais ça ne m’a pas sauté aux yeux pour ce que j’en ai lu ; et, corrélé, primordial, celui de Lovecraft – et là je ne suis vraiment pas convaincu : même à vouloir ériger comme un pseudo-panthéon autour de Père et de ses ennemis, avec les Pelapi comme séides, idée plutôt saugrenue à mes yeux, tout cela est à mon sens bien trop « humain » (mais c’est à débattre, et justement parce que c’est sans doute le thème de fond sous-jacent au roman de Scott Hawkins, quelle que soit la lecture qu’on en tire ; j'y reviendrai, forcément) ; tardivement, le roman acquiert une perspective que l’on pourrait qualifier de « cosmique », certes, mais, là encore, ça ne me paraît pas coller au niveau des principes – Scott Hawkins s’intéresse à des personnages, lui.

 

Mais peu importe. Si j’ai laborieusement livré ce genre de développements, c’était pour tenter d’expliquer en quoi ce roman m’avait été un peu « survendu », même avec les meilleures intentions du monde et une sincérité dont je ne doute pas un seul instant ; or je n’ai pas ressenti lors de ma lecture cette originalité fondamentale. Sur cette base, j’en attendais donc trop – et « reconnaître », ici tel truc, là tel autre, ne pouvait que me décevoir un peu a priori, parce que je souhaitais être bien plus violemment dépaysé. Cela ne m’a pas empêché de beaucoup aimer le roman, heureusement.

 

DES FOIS JE ME DIS QUE JE SUIS QUAND MÊME UN PEU PSYCHOPATHE

 

Un dernier point, toutefois, concernant ce ressenti personnel un tantinet différent de ma part, à en juger par les nombreuses critiques mises en ligne depuis la publication du roman – un point qui me fait me demander si je ne serais pas un peu psychopathe, tout compte fait…

 

J’ai en effet lu plusieurs articles mettant en avant quelques passages un peu gores et/ou sadiques dans La Bibliothèque de Mount Char – et, oui, il y en a bien quelques-uns, j’imagine… Le supplice incroyablement atroce du « barbecue », ou disons plutôt, ça sonne plus sérieux, du « taureau d’airain » (ou « taureau de Phalaris » – la symbolique n’est probablement pas neutre), produit bien quelques scènes passablement horribles ; la violence de David, cette cruelle ordure qui torture, viole et tue comme elle respire, de même – alors le lien entre les deux, forcément…

 

Reste que je suis perplexe – ayant lu çà et là que le roman était proprement horrifique, que ces scènes étaient terribles, insoutenables même… Je n’ai certainement pas eu ce sentiment. Pas le moins du monde, en fait. Est-ce donc que je ne ressens rien ? Trop blindé à force de mauvaises lectures et de mauvais films ?

 

(« Mauvais », pas pour moi, hein.)

 

En fait, les quelques scènes mentionnées mises un peu à part s’il le faut, les usages conjoints de la violence, de la cruauté et de l’horreur dans La Bibliothèque de Mount Char… ont bien plus souvent suscité mon rire que mon effroi ou mon dégoût. C’est vraiment dans ce registre rigolard que je suis porté à inscrire le roman de Scott Hawkins, de manière générale. Comme certains films gores – mais sur un mode incomparablement plus atténué, par ailleurs, il dérive, si l’on y tient, du Grand-Guignol, où l’outrance est essentiellement drôle.

 

D’autres ont par ailleurs trouvé ce roman très sombre – et cela n’a pas du tout été mon cas. Le passé des personnages (Carolyn, David, Steve, Erwin) contient certes des moments tragiques, mais je n’ai pas le sentiment que le roman en acquière pour autant une tonalité noire prononcée, à un niveau global disons. Cependant, ces personnages sont autant de pistes pour explorer un autre ressenti eu égard à la cruauté – non pas physique, cette fois, mais clairement psychologique. Et c’est ici que ladite cruauté produit son effet, me concernant – en s’associant en dernier recours à une douloureuse mélancolie : c’est dans la dernière partie du roman que j’y trouve effectivement des aspects sombres et désagréables, mais toujours rapportés à l’échelle des personnages, et à leur ressenti psychologique, de manière pertinente et efficace tout à la fois.

 

Le reste… mais je dois être un peu psychopathe.

CONSTRUCTION CERTES ZARBI – MAIS SENS DE L’INTRIGUE

 

Sans aller donc jusqu’à y déceler une originalité fondamentale (ou une « folie » du même ordre), le roman de Scott Hawkins peut effectivement surprendre à maints égards, mais cela concerne surtout à mon sens la construction de l’intrigue, relativement alambiquée. La linéarité n’est guère de mise, et les séquences, même s’il y a bien un fil rouge, s’enchaînent souvent dans le désordre – au point en fait où parler de flashbacks ne fait plus vraiment sens.

 

Cette dimension est encore accrue par le jeu sur les points de vue, peut-être plus complexe qu’il n’y paraît. Deux personnages, essentiellement, nous servent de focales : Carolyn, et Steve – sa marionnette dans son plan inhumain ? Il faut y ajouter, un peu plus secondaire, Erwin, « bigger than life » mais néanmoins « américain ». Enfin, à l’occasion, Scott Hawkins produit quelques saynètes faisant intervenir d’autres personnages points de vue, éventuellement très éphémères (un exemple : la star du rap qui drague une jeune femme, notre point de vue pour le coup, en lui montrant ses lions, subtilement appelés Dresde et Nagasaki, lesquels jouent un rôle non négligeable dans la suite du roman).

 

L’alternance des points de vue a un effet pratique, qui se conjugue avec le caractère globalement non linéaire de la structure du roman, à savoir que les deux participent du sens de l’intrigue de l’auteur, qui sait ménager son suspense, quitte à « tricher » un peu – au sens où, au moment où ce sont les intentions de Carolyn qui sont primordiales, nous suivons alors plutôt Steve, ce genre de choses, et à plusieurs reprises. Globalement, c’est très efficace – et c’est pour partie ce qui explique pourquoi j’ai préféré faire une chronique spoiler-proof : si l’univers n’est pas si original, si le développement de la trame n’est pas si fou (mais un peu quand même), reste que Scott Hawkins balade bien son lecteur, et sait ménager quelques jolies surprises, et quelques jolie révélations. C’est assez roublard, en fait – même si pas sans aspects critiquables, tenant peut-être à ce qu’il s’agit d’un premier roman, après tout. Néanmoins une belle réussite, d'autant plus dans ces conditions.

 

Car la structure du roman interloque sous un autre angle – disons celui de la densité du récit, et par ricochet de ses connotations. Je suppose en effet que l’on peut grosso merdo le diviser en trois temps.

 

Dans un premier temps, Scott Hawkins, petit à petit, brique après brique et le cas échéant avec un certain nombre de détours qui ne sont pas aussi gratuits qu’ils en ont tout d’abord l’air, pose son univers et ses personnages – comme de juste, mais de manière parfois un peu inattendue, formellement, disons. Carolyn errant en sang le long de l’autoroute, les douze Pelapi qui se retrouvent après la disparition constatée de Père, Steve qui croit draguer Carolyn, ce genre de choses… C’est très efficace, réellement intriguant, et cela a constitué à mes yeux une très bonne « accroche prolongée », disons – mais tout le monde n’est visiblement pas de cet avis. Opinion très personnelle, donc.

 

Après quoi nous en arrivons au cœur – et au plus gros – du roman. Le plan de Carolyn entre en action, ce qui passe tout d’abord par les galères de son instrument, Steve, abondamment détaillées – mais il faut aussi y inclure les à-côtés d’Erwin, qui est d’une certaine manière un antagoniste, et que, pourtant, on n’est pas du tout porté à envisager de la sorte. C’est ici que le roman devient « fou », si l’on y tient. L’action est très dense, et part du niveau du trottoir pour dériver vers le délire cosmique, sur un rythme proprement frénétique. La dimension comics est ici plus particulièrement appuyée, il se passe plein de choses, et les personnages y acquièrent un caractère « bigger than life » essentiel, qui transcende toutes leurs actions. On a pu dire qu’il fallait avoir une certaine capacité à la « suspension d’incrédulité » pour gober tout ça, mais à titre personnel, et sans doute parce que « l’accroche prolongée » avait bien fonctionné sur moi, me mettant bien comme il faut dans le bain, je n’ai ressenti aucune difficulté à cet égard, me régalant avec jubilation des excès d’une trame qui ose des choses incongrues, pour notre plus grand plaisir.

 

Ça monte, ça monte, ça monte… Jusqu’à l’explosion totale… Et pourtant, il reste encore une troisième partie du roman, qui fait une bonne centaine de pages, et qui prend à nouveau le lecteur par surprise, pas tant pour les « révélations » (en fait assez convenues) qui y son exposées, que par son caractère « calme après la tempête », où tout est plus lent, plus mou, plus morne. S’il y a eu « accroche prolongée », il y a donc aussi « épilogue prolongé », encore que cette expression ne soit pas très juste car nous sommes alors encore dans le récit, sans ambiguïté. Or c’est ici, surtout, que la souffrance psychologique s’exprime, dans une atmosphère où la fascination cosmique, qui aurait dû l’emporter, ne parvient pourtant pas à se dégager d’une gangue très humaine de mélancolie. L’effet, pour le coup, est passablement déstabilisant. À en juger par certaines critiques, d’aucuns y ont vu une faiblesse du roman – qui se traînait un peu trop en définitive. Je ne le crois pas pour ma part : même si je n’exclus pas que cette approche déconcertante tienne pour partie au statut de premier roman de La Bibliothèque de Mount Char, j’ai apprécié ce finale étrange, un peu cotonneux, après l’hystérie du cœur du livre. Et, là, oui, j’ai ressenti quelque chose – au-delà de la seule jubilation hilare qui m’avait accompagné sur la majeure partie du roman. C’est peut-être un peu maladroit, parfois, mais cela a fait sens, pour moi.

 

Reste donc que cette construction alambiquée pourra surprendre – mais, globalement, de manière convaincante, et c’est donc à mettre au crédit de Scott Hawkins.

 

DES PERSONNAGES BRILLANTS (ET HUMAINS – S’IL LE FAUT ?)

 

Mais j’en arrive à ce qui, à mon sens, constitue les deux principaux points forts de La Bibliothèque de Mount Char : ses personnages, et sa plume – notamment en ce qui concerne les dialogues.

 

Mais commençons par les personnages – qui sont à peu près tous brillants. Et brillamment employés, aussi, au regard d’une problématique sous-jacente des plus complexe, renvoyant à leur humanité ou à l'absence (supposée) d’icelle.

 

Mais la question se pose différemment selon que l’on envisage les « Américains » et les Pelapi. Au début du roman, cela participe d’un procédé où le décalage systématique des disciples de Père, Carolyn et David en tête (parce qu’ils ne comprennent absolument rien au monde des « Américains », ce qui se traduit notamment par leur accoutrement fantasque), les relègue au rang de l’étrangeté absolue, ne facilitant pas l’identification. Ça ne durera pas éternellement.

 

Mais notre première véritable accroche est Steve – un personnage d’une richesse exceptionnelle, un peu loser, un peu naïf, humain au sens le plus chaleureux et appréciable, et qu'importe son passé délinquant, au-delà du bien et du mal. Dans sa relation ambiguë avec Carolyn comme avec sa propre histoire, savamment floutée le temps nécessaire, Steve sonne vrai, comme le type qu’on croiserait dans un bar, sans rien savoir de lui et de tout ce qui en fait un être humain à part entière, mais en ayant la conviction tacite de son importance à son échelle. Et c'est bien ainsi qu'on le découvre. Il est aussi profondément sympathique, sans arrières-pensées – en cela, il offre un contraste marqué avec son interlocutrice Carolyn, dont nous savons qu’elle ne dit pas tout, et qu’elle manipule l’ex-cambrioleur devenu plombier. Cette dimension du personnage de Steve devient toujours plus sensible au fil du roman, jusqu’à atteindre une forme d’apogée quand il prend soin, au mépris de sa propre vie, de sauver sa compagne Naga à l'agonie. Son Bouddhisme pour les nuls (ou pour les cons comme lui, selon ses propres termes) s’avère plus riche et sincère que bien des protestations d’adhésion à telle ou telle foi parce qu’il en faut bien une. Mais Steve est aussi le plus humain de tous ces personnages dans sa souffrance, en dernier ressort – car, à la différence de ce qui s’est produit pour Carolyn ou pour David, la profonde douleur ressentie par Steve ne l’a jamais dénué de sa plus profonde encore humanité ; quitte à ce qu’elle s’exprime en définitive dans le refus le plus redoutable de s’en exonérer : la pulsion suicidaire.

 

Un autre personnage « américain », mais particulièrement badass, est à mentionner, et c’est Erwin – un vrai bonheur. C’est le personnage fondamentalement « bigger than life » et qui pourtant reste humain ; la légende vivante qui fait son boulot au quotidien ; le type qui aide les autres, même violemment. Erwin aurait pu être une caricature – de vétéran des meuwines revenu de l’Afghanistan avec un bon vieux PTSD des familles. D’une certaine manière, c’est ce qu’il est – mais Scott Hawkins l’a tiré du côté systématiquement lumineux. Il incarne une forme de résilience qui suscite l’admiration. Erwin devrait être trop pour être humain, mais le demeure en définitive. Et, bordel, c’est pas tous les jours qu’un personnage de militaire de carrière entretient ma sympathie… Erwin est une figure relativement secondaire dans le roman (ou en tout cas pas au même niveau que Carolyn et Steve ; concernant David, ça se discute, car il est d’une certaine manière son reflet dans un miroir – les deux ne peuvent donc que s’affronter, même si c’est avec des cartes truquées), mais ses apparitions, même en uniforme, un flingue en main ou en ligne directe avec le président, sont d’étranges et salutaires respirations.

 

La question de l’humanité se pose différemment pour Carolyn, ses frères et ses sœurs. D’une certaine manière, c’est le propos du roman : Carolyn a été humaine, mais, dans ses attributs de bibliothécaire et pour exécuter son plan, elle doit ne pas l’être – et elle y a travaillé très, très longtemps. Une expérience personnelle qui relève d’un choix ? Pas si sûr… Car il y a eu formatage de la part de Père – dépouillement progressif de l’humanité, par la douleur individuelle et tout autant le spectacle de celle des autres. Il y a eu, aussi, un déclic – associé à David, sinon à Père lui-même. Mais justement : Carolyn entre ici en résonance avec « son adversaire », David ; lequel n’avait rien d’un monstre initialement, mais avait dû le devenir, dans le cadre de l’enseignement rigoureux et impitoyable de Père. Carolyn et David, en dernier ressort, sont bel et bien des monstres qui ont dû oublier leur humanité – mais Carolyn dispose d’un long épilogue pour tenter d’y revenir, au moins en partie, la partie utile car sensible. Ce qui se fera au contact d’un Steve qui n’en peut plus. Une bonne occasion de se retourner sur le passé – et sur David, le rival.

 

En définitive, seul Père est totalement inhumain – à bon droit, car, le concernant, il ne s’agit pas d’un jugement de valeur, mais d’un pur constat objectif. Il a pu dépouiller ses « enfants » de ce qualificatif malvenu, mais peut-être pas totalement – et, si ça se trouve, en pleine conscience de ce qu’il faisait, dans un sens ou dans l’autre (car opposer naïvement le bien et le mal ne ferait décidément pas sens ici).

 

Cependant, Le Bouddhisme pour les nuls ou pas, d’autres personnages doivent être mis en avant, qui n’ont rien d’humain non plus, mais suscitent pourtant une profonde empathie : les animaux chers à Michael, et au premier chef le couple de lions, Dresde et (surtout) Nagasaki. Ils ont d’ailleurs une autre fonction : plus encore que les personnages « humains » (au sens large), ils peuvent incarner des archétypes propulsant l’ensemble du récit au rang mythologique – dans une égale mesure par rapport à Père, si ça se trouve.

 

UN STYLE AU NATUREL

 

Enfin, le style de La Bibliothèque de Mount Char m’a beaucoup plu – et tout particulièrement les dialogues, mais la narration bénéficie d’une même fluidité, d’une même spontanéité (apparente, du moins), qui font ces livres qui coulent tout seul, se savourent et réjouissent. C’est une forme d’oralité, mais cela va probablement au-delà. Quoi qu’il en soit, à mes oreilles, cela sonne vrai – bien au-delà d’un vulgaire art de la punchline ou de l’aphorisme, et ceci quand bien même telle réplique bien sentie, telle description usant de termes incongrus, peuvent constituer autant d’appels à la citation facebookienne, mettons ; si je m’en suis abstenu, c’est pet-être parce que le livre entier mériterait d’être cité.

 

Tout le monde n’est pas de cet avis. J’ai vu çà et là des remarques portant sur les niveaux de langage qui bougent sans cesse, du plus soutenu au plus familier. Pour moi, c’est un atout – peut-être parce que j’ai le sentiment de parler moi-même comme ça ? En tout cas, ça a clairement facilité mon immersion dans le récit, comme mon identification aux personnages, quand cette notion n’est pas hors-jeu (essentiellement concernant Steve, mais cela peut impliquer d’autres figures du roman).

 

Bien sûr, j’ai lu ce livre dans sa version française – dès lors, le travail du traducteur est essentiel : je crois, sans la moindre surprise, que Jean-Daniel Brèque a accompli un excellent travail. En tout cas, le rendu français est en parfaite adéquation avec les modes empruntés par la narration comme avec le naturel, même tourmenté et ambigu, des personnages, dont les échanges sonnent vrai justement parce qu’ils sont susceptibles de variations, en fonction du contexte ou de l’humeur. Un bon personnage n'est que rarement monolithique.

 

BONNE PIOCHE (MAIS NE PAS TROP EN ATTENDRE NON PLUS)

 

Le bilan, dès lors, est clairement positif. La Bibliothèque de Mount Char est un roman efficace et stylé, porté par de beaux personnages et une jubilation de tous les instants – ou presque, car, en définitive, le roman peut aussi se montrer grave, sans qu’il s’agisse forcément de faire dans la rupture de ton ; il s’agit plutôt de la continuité somme toute bien naturelle de personnages qui, dans leur rapport au monde, offrent comme de juste des réactions toujours variées, toujours changeantes : c’est cette adaptabilité aux circonstances qui en fait des êtres de chair et de sang, au-delà du statut cosmologique et mythique – finalement, on en revient à l’humanité, ou à la variable la plus approchante dans les cas où cette qualification est moins adaptée.

 

Il ne faut cependant pas trop en attendre non plus. Les louanges unanimes ont eu cet effet pervers, sur ma lecture tardive, que j’en attendais beaucoup plus – de ce qui fait les chefs-d’œuvre, les livres qui durent, qui restent. Je ne suis franchement pas certain que le premier roman de Scott Hawkins entre vraiment dans cette catégorie. Il est en tout cas bien moins original qu’on ne l'a dit, si je lui concède tout de même une forme de singularité ; ce n’est pas non plus un roman aussi fou qu’on l’a dit, s’il a bel et bien un caractère ludique et souvent jubilatoire.

 

C’est déjà bien assez pour mériter qu’on s’y attarde. La Bibliothèque de Mount Char est assurément un livre enthousiasmant, et un premier roman de très bon augure pour la suite. Je garderai donc un œil sur la production future de l’auteur, dont j’attends… eh bien, beaucoup. Trop ? C’est la suite qui nous le dira.

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L'Appel de Cthulhu (V7) : La Pierre onirique

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu (V7) : La Pierre onirique

L’Appel de Cthulhu (V7) : La Pierre onirique, Contre le Chaos Rampant, [Call of Cthulhu: The Dreaming Stone], Sans-Détour, [1997] 2017, 80 p.

LA FIN DU RÊVE

 

Et voilà : j’en arrive aujourd’hui (après Les Contrées du Rêve, Kingsport, la cité des brumes, Le Sens de l’Escamoteur et Murmures par-delà les songes, à la cinquième et dernière chronique en rapport avec le financement participatif de l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve pour la septième édition de L’Appel de Cthulhu, chez Sans-Détour ; il y a encore du matériel en sus, en forme de goodies plus ou moins gadgétoïdes mais le plus souvent très beaux et très appréciables, mais je peux difficilement en dire davantage ici…

 

L’aventure s’achèvera donc avec La Pierre onirique, une campagne se passant (presque) intégralement dans les Contrées, écrite par Kevin Ross, et publiée originellement en 1997 ; elle fut semble-t-il longtemps la seule campagne de ce type pour L’Appel de Cthulhu, même si, depuis, et partie intégrante de ce crowdfunding, il y a eu au moins Le Sens de l’Escamoteur pour explorer davantage cette matière bien rare (et le passage des années se fait ici sentir, car sur une base assez proche, les développements sont finalement tout autres).

 

À la différence des quatre autres titres précédemment traités, La Pierre onirique n’est pas disponible à la vente seul : c’est un contenu exclusif de l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve – ce qui se traduit notamment par son absence de numérotation au dos. Mais je suppose que c’est aussi ce qui « justifie » quelque chose d’un peu mesquin : c’est le seul des cinq livres du trouvage de corbeau à ne pas être relié en dur… Pas grave, mais un peu dommage.

 

Par ailleurs, tant qu’on en est aux considérations matérielles, il faut relever que la taille n’est pas forcément très révélatrice : le bouquin fait 80 pages, une soixantaine si on enlève les annexes, et c'est donc le plus court des cinq en termes de pagination, très nettement. Pour autant, la campagne n’est pas forcément brève – elle est d’une taille standard, qui vaut bien par exemple Le Sens de l’Escamoteur, et pourrait même aller au-delà. Il faut dire que le contenu est très dense, d’autant sans doute que, autre bizarrerie, l’éditeur a ici déclaré la guerre aux sauts de page : tout le texte est présenté en continu, les différents épisodes (ou scénarios) de la campagne ne se voyant pas distingués matériellement au-delà du sommaire : on a un seul très gros chapitre. Ce que je re-trouve un peu mesquin. Cela n’a sans doute encore rien de dramatique, mais cela n’aide pas à s’y repérer et à naviguer aisément entre les divers éléments utiles, a fortiori sur le vif.

 

Par contre, de manière plus positive, les illustrations sont assez nombreuses et généralement assez chouettes – notamment celles renvoyant au bestiaire, assez développé ; et les aides de jeu, tout spécialement en fin de volume, où elles sont en pleine page, sont très belles et incomparablement plus lisibles que ce à quoi nous avait habitués Sans-Détour avec la V6 de L'Appel de Cthulhu. J’espère (et suppose) que l’éditeur poursuivra sur cette lancée, c’est très appréciable.

 

PIERRE QUI ROULE ET CHAOS QUI RAMPE

 

La Pierre onirique est une campagne qui se passe donc presque intégralement dans les Contrées du Rêve – presque, car il y a un prologue et un épilogue dans le Monde de l’Éveil ; par contre, entre les deux, il n’y a pas de possibilités de retour, même très temporaire, un trait semble-t-il commun à ce genre de scénarios.

 

Dès lors, nulle surprise à cet égard, mais disons-le au cas où pour les éventuels lecteurs novices : l’aventure qui nous est ici proposée n’a peu ou prou rien à voir avec votre séance « classique » de L’Appel de Cthulhu ; les investigateurs deviennent des aventuriers, et l’Amérique des années 1920 cède la place à un univers de fantasy coloré, bigarré, ouvertement surnaturel – et peut-être plus propice aux rencontres mouvementées avec des créatures à passer au fil de l’épée (votre calibre .38 ne fera pas le voyage, lui).

 

Cependant, nous commençons bien dans le Monde de l’Éveil, les investigateurs sont des occultistes qui ont régulièrement eu maille à partir avec un rival du nom de Byron Humphrey. Celui-ci, toutefois, semble désireux (mais pourquoi ?) d’enterrer la hache de guerre, et requiert l’aide des PJ concernant une étrange pierre sur laquelle il a tout récemment mis la main – un artefact dont il ne doute pas qu’il a des propriétés occultes d’importance.

 

Certes : cette Pierre onirique est une émanation de Nyarlathotep, le Chaos Rampant – une sorte de piège, autant le dire, attirant ses victimes dans les Contrées du Rêve pour y emprisonner leurs âmes… Et le piège se met en place, qui expédie d’abord Byron Humphrey et la Pierre onirique elle-même dans les Contrées, puis les investigateurs, qui n’ont guère d’autre choix, s’ils entendent revenir un jour sur Terre, que de se lancer sur la piste de leur rival et de son curieux artefact…

 

À LA POURSUITE D’UN RÊVE (OU : POUR LA SUITE, ÇA SE PASSE LÀ-BAS)

 

Par chance pour nos héros, la piste de Byron Humphrey n’est guère difficile à suivre : l’arrogance cultivée du bonhomme fait qu’il ne passe pas inaperçu, et il se trouvera toujours un aimable citoyen des Contrées pour indiquer la direction prise par le zouave.

 

L’occasion de pérégrinations dans les Contrées, qui couvrent une vingtaine de pages assez denses : de la Caverne de la Flamme aux Terres Interdites, en passant par le Bois Enchanté, le fleuve Oukranos (et la terrible malédiction de son dieu) ou encore la jungle de Kled, et Hlanith…

 

C’est un monde fascinant et riche, très coloré, abondant en opportunités de rencontres et d’aventures. L’ensemble se coule tout naturellement dans un mode de fantasy probablement pas inconnu des joueurs de manière générale, mais affiche cependant la singularité de l’univers onirique lovecraftien qui, pour être intéressant, doit justement s’émanciper de ce canon global (largement postérieur). Kevin Ross connaît ses Contrées, et multiplie les saynètes qui en témoignent – il déploie beaucoup d’efforts en ce sens.

 

Mais, du coup, ces pérégrinations sont dirigées : il s’agit de suivre la (double) trace de Byron Humphrey et de la Pierre onirique, et l’on sait toujours très facilement où il faut se rendre. La densité du scénario peut tout d’abord donner l’impression de multiples rebondissements qui devraient être savoureux en tant que tels, mais ça ne prend pas : passé ce mince et fragile vernis, les joueurs n’ont tout simplement aucune prise sur l’aventure à ce stade, et enchaînent mollement les rencontres qui sont finalement souvent autant de diversions imposées – l’abus des tables de rencontre (j’y reviendrai) en est peut-être le plus triste témoignage.

 

MAN IN THE MOON (SANS JIM CARREY)

 

Concernant ce dirigisme très marqué, la donne change un peu, tout de même, quand on en arrive au cœur de la campagne (après quoi il y aura de nouvelles pérégrinations de retour dans les Contrées, sur un mode assez proche de celui qui précède, à ceci près que les rôles seront alors inversés : cette fois, ce sont les PJ qui seront poursuivis).

 

Et ce cœur, c’est donc un voyage sur la Lune, où un suppôt de Nyarlathotep du nom de Vredni Vorastor, plus connu sous le sobriquet de l’Homme dans la Lune, vit dans un incroyable palais, avec Byron Humphrey pour invité, et sans doute aussi, à terme, les investigateurs eux-mêmes – en attendant que son Boss Nyarlathotep fasse la tournée de sa succursale lunaire pour bouffer les âmes de tout ce joli monde.

 

Se rendre sur la Lune n’a rien d’évident, même si quelques pistes sont clairement soulignées dans le bouquin, impliquant une galère noire des hommes de Leng, avec un capitaine veule et répugnant (et éventuellement des compagnons de route, pour la baston...) ; ici, exceptionnellement, les PJ ont toutefois un minimum de choix – par ailleurs, à condition de bien travailler l’ambiance, le voyage spatial et onirique pourrait susciter quelques beaux moments.

 

Sur la Lune, le palais est abondamment détaillé, avec un plan adéquat, et nombre de développements sur ses habitants, entités singulières comme Vredni Vorastor et sa (très, très) glauque promise Lucerna, ou sous-fifres génériques au service de l’Homme dans la Lune. Il y a ici une ambiance de non-sens morbide qui pourrait évoquer un Lewis Carroll ayant rejoint le côté obscur (du miroir) ; je suppose qu’il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que La Pierre onirique, sous cet angle, m’ait à plusieurs reprises rappelé un bouquin de jeu de rôle bien plus récent, le fascinant (et injouable me concernant) A Red and Pleasant Land, pour Lamentations of the Flame Princess.

 

Toutefois, le temps presse : Nyarly arrive, il faut s’être barré avant qu’il ne sonne à la porte. C’est le moment-clef de la campagne, où les PJ doivent organiser l’évasion de Byron Humphrey et la leur, sans oublier de reprendre au passage la Pierre onirique – et tant qu’à faire le bidule à ramener au dieu Oukranos pour éviter de faire les frais de sa colère (si les joueurs y pensent encore).

 

Dès lors, nouveau lien avec A Red and Pleasant Land, le palais fantastique de l’Homme dans la Lune ressemble tout de même un peu, en fin de compte, à un bon vieux donjon des familles, avec une adversité conséquente (voire plus que ça), et des courses-poursuites haletantes (théoriquement…), qui ne prendront fin qu’avec le retour des PJ dans le Monde de l’Éveil.

 

SITES DE RENCONTRES (ADOPTE UN MONSTRE SUR MYTHIC DE CTHULHU)

 

Ultime illustration d’un gros problème de la campagne à mes yeux, corollaire de son dirigisme marqué : la multiplication recommandée des rencontres plus ou moins en lien avec la « quête principale », si j’ose m’exprimer ainsi – et des rencontres souvent tirées sur des tables aléatoires, comme s’il n’y en avait pas déjà assez comme ça (et il y en a plus qu’assez). Si ce n’est pas systématique (ouf), nombre de ces rencontres, aléatoires ou pas, peuvent dériver vers la baston pure : non, décidément, ce n’est pas votre partie lambda de L’Appel de Cthulhu. C’est une aventure de fantasy plus qu’à son tour héroïque, et assez old school dans son traitement – trop, probablement. Et finalement pas très enthousiasmante, même si Kevin Ross s’amuse avec les singularités de l’univers onirique lovecraftien.

 

Notons d’ailleurs que ces (bien trop) nombreuses rencontres peuvent s’avérer très coriaces – notamment chez Vredni Vorastor, of course. En fait, cela a un impact sur les rares décisions que peuvent prendre les joueurs, quand le scénario les y autorise, ou plutôt semble les y autoriser : il y a tant d’optiques résolument suicidaires que la « bonne » solution, la plus raisonnable ou la moins déraisonnable, apparaît très clairement – cela ne fait donc que renforcer le dirigisme omniprésent de La Pierre onirique.

 

Peut-on alors se passer de ces rencontres ? Probablement pour bon nombre d’entre elles – et au premier chef celles générées aléatoirement sur des tables. Mais faut voir, parce que cela revient en même temps à déshabiller un peu vertement la campagne : à trop vouloir tailler dans le gras, on risque fort de se retrouver en face d’un navrant squelette – ce qu’est au fond la quête de La Pierre onirique…

 

(BAILLE)

 

Il y aurait peut-être un équilibre à trouver entre les deux, mais, pour dire les chose, c’est un effort que je n’ai pas envie de fournir : tout ça ne m’emballe pas. Tout ça m’ennuie, même – me fait bailler…

 

Et c’est peut-être dommage, oui – car il y a de bonnes idées, çà et là, des rencontres amusantes exceptionnellement, et un peu plus souvent de beaux morceaux d’ambiance, dans les Contrées, dans l’espace, sur la Lune…

 

Il y a quelques blagues, aussi – dont une, ultime, par ce vilain trickster de Nyarlathotep. Disons-le : ça ne suffit pas à changer la donne. Clairement pas. Même si jouer ce vilain tour aux joueurs pourra faire jubiler les plus sadiques des Gardiens.

 

La Pierre onirique, sans être à proprement parler calamiteuse, est finalement une campagne assez médiocre, et qui a peut-être aussi pris un coup de vieux ; le contraste avec Le Sens de l'Escamoteur, campagne bien plus récente et assez proche dans son point de départ, est marqué. En l’état, c’est le moins intéressant des cinq suppléments de l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve.

 

Ceux qui n’ont pas investi dans le financement participatif n’ont donc pas forcément beaucoup de regrets à avoir concernant ce bonus exclusif, qui demeure pourtant un apport bienvenu pour les autres – même en étant une campagne globalement ratée, La Pierre onirique renferme davantage de matériau exploitable que bien des goodies, ne serait-ce que pour se poser la question pas si simple de ce qu’il est possible et souhaitable de faire dans les (ou avec les) Contrées du Rêve, et ce qu’il vaut mieux éviter.

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