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Le Pavillon d'Or, de Yukio Mishima

Publié le par Nébal

Le Pavillon d'Or, de Yukio Mishima

MISHIMA Yukio, Le Pavillon d’Or, [金閣寺, Kinkakuji], traduit du japonais et préfacé par Marc Mécréant, traduction relue par le professeur Kazuo Watanabé, Paris, Gallimard, coll. Folio – coll. UNESCO d’auteurs contemporains, série orientale, [1956, 1961, 1975] 2003, 375 p.

 

MISHIMA VIVANT

 

Pas facile facile, de chroniquer pareil… monument.

 

Aha.

 

Bon, je vais essayer, dans l’espoir de ne pas raconter trop de bêtises...

 

Mishima Yukio (pseudonyme de Hiraoka Kimitake) est probablement le plus célèbre des écrivais japonais – de par son œuvre d’une immense qualité sans doute, mais pas uniquement : les circonstances proprement invraisemblables de sa mort ont jeté une ombre sur la personne et sur l’artiste. C’est sans doute, au moins pour partie, regrettable, et l’écrivain devrait d’abord être apprécié en tant que tel – même si lui-même, bien sûr, en mettant en scène sa propre mort, l’a transfigurée en une œuvre d’art s’insérant en fin de compte tout naturellement dans sa bibliographie.

 

Bien sûr, dans ma première phase de japonophilie, il y a une douzaine d’années de cela, j’avais un peu lu Mishima – et notamment ce Pavillon d’Or paru originellement en 1956, puis traduit en 1961 en français par Marc Mécréant ; un des plus célèbres romans de l’auteur, mais pas d’un abord très évident ; et s’il m’avait fait forte impression, et si j’en conservais au moins en tête l’argument implacable, il était sans doute bien temps pour moi de le relire.

 

Quand ce livre est paru en français (et je crois, sans en être certain, qu’il s’agissait de sa première traduction française ?), Mishima était donc toujours vivant – et la préface du traducteur Marc Mécréant, d’époque, n’en est que plus saisissante, qui loue le « jeune auteur incroyablement prometteur » à une époque où on ne peut encore lui associer l’ultime seppuku. Bizarrement ou pas, c’est assez déconcertant… Mais rafraîchissant, aussi : on y admire l’écrivain, pas l’histrion – et l’écrivain mérite assurément d’être admiré, ainsi qu’en témoigne ce chef-d’œuvre qu’est Le Pavillon d’Or.

 

« D’APRÈS UNE HISTOIRE VRAIE »

 

Quand paraît Le Pavillon d’Or au Japon, Mishima est un jeune auteur d’une trentaine d’années, mais déjà très coté, artistiquement et commercialement. Son premier roman, Confessions d’un masque (en 1949, il avait 24 ans), avait rencontré le succès – non sans une part de scandale, sans doute, car le « masque » Mishima y « confessait » ses expériences homosexuelles (flagrantes dans son œuvre, mais beaucoup plus discrètes dans sa vie). Le Pavillon d’Or, avec ses thèmes a priori bien différents, accroîtra encore la gloire du jeune auteur, dès lors promis au plus brillant avenir.

 

Une fois n’est pas coutume, Mishima s’inspire ici d’un fait-divers qui avait secoué, ou peut-être plus exactement interloqué, le Japon, alors en pleine occupation américaine : c’est l’histoire vraie de Yoken Hayashi, un jeune moine bouddhique âgé de 22 ans, qui, pour des raisons difficiles à déterminer précisément, a, le 1er juillet 1950, incendié le Pavillon d’Or (Kinkakuji), un des plus fameux monuments du Japon, sis à Kyôto et bâti vers 1400 ; considéré comme un modèle de beauté et d’harmonie, le Pavillon d’Or avait traversé intact les siècles, en dépit d’une histoire locale tumultueuse. Mais il a suffi d’un jeune moine, au lendemain de la guerre et de ses bombardements ayant épargné le trésor national, pour mettre un terme à cette beauté qu’on supposait inaltérable…

 

Un sujet de choix pour Mishima, qui entend questionner les motivations de l’incendiaire – surtout du fait de ses premières déclarations à ce propos, quand il avait affirmé avoir détruit le Pavillon d’Or « par haine de la beauté » ; le moine était revenu ultérieurement sur cette posture, et avait évoqué des raisons plus terre à terre – rancœur à l’encontre du prieur remettant en cause l’éventualité de sa succession, rancœur à l’encontre de sa mère aussi… Par ailleurs, on a décelé ultérieurement des troubles psychiatriques chez le jeune homme ; lequel ne survit guère longtemps à son forfait, emporté en 1956 par la tuberculose... Tout cela figurera également dans le roman, qui paraît l'année même de la mort de l'incendiaire, mais comme à titre secondaire.

 

Or, quand paraît Le Pavillon d’Or, six ans après les faits, le Japon, toujours perplexe quant aux motivations du pyromane, a cependant choisi, de manière pragmatique, de dépasser et oublier le fait-divers, en reconstruisant le bâtiment à l’identique – et ce en 1955, un an avant le roman de Mishima, donc… Le livre n’en est pas moins pertinent, et séduit, fascine même, par sa subtilité, son intelligence et son art – en faisant un des plus fameux titres de la riche bibliographie du jeune auteur.

 

MIZOGUCHI, BÈGUE ET LAID

 

Mishima se documente énormément pour la rédaction de son roman ; mais, s’il s’inspire à l’évidence d’un fait réel – note d’intention du roman, et dans pareil contexte nul au Japon ne pouvait en douter –, il prend néanmoins quelques distances avec les événements de 1950. Ainsi, son « héros » ne s’appelle pas Yoken Hayashi, mais Mizoguchi – il ressemble certes énormément au véritable incendiaire, mais le procédé confère une certaine marge de manœuvre à l’écrivain.

 

Le roman est à la première personne – sur un mode introspectif qui peut, là encore, évoquer la confession. Mais ne pas se méprendre sur ce terme en lui associant une connotation morale malvenue : Mizoguchi ne regrette pas un seul instant son geste criminel, dont on sait d’emblée qu’il conclura l’ouvrage ; il ne semble pas forcément le louer non plus, à vrai dire... Simplement (ou moins simplement), il couche sur le papier son autobiographie, mêlée de nombreuses réflexions sur le monde, sur la vie, sur la beauté – comme autant d’éléments expliquant voire justifiant l’incendie du Pavillon d’Or (mais pas toujours de manière très consciente).

 

L’autoportrait de Mizoguchi insiste tout particulièrement sur la laideur de ses traits, dont il est convaincu, et sur un autre handicap qui lui joue bien des mauvais tours (et dont était affligé Yoken Hayashi) : il est bègue. Cette difficulté à s’exprimer à l’oral tranche sur l’aisance de sa confession écrite, outre qu’elle est évocatrice de brimades et autres réactions de rejet de la part d’un entourage souvent au mieux distant. Pour Mizoguchi, c’est là un élément essentiel de la honte qu’il éprouve en permanence, au regard de sa misérable personne et de sa misérable existence. Plus tard, des camarades pourront l’amener à envisager le bégaiement sous un autre jour, éventuellement paradoxal dans la philosophie nihiliste et cynique de Kashiwagi par exemple, mais, pour Mizoguchi, c’est là une tare qui le maudit d’emblée.

 

BEAUTÉ INTIMIDANTE ET FANTASMES DE DESTRUCTION

 

L’ascendance de Mizoguchi est également d’un certain poids, vite oppressant : son père, un religieux, à l’instar de son oncle qui l’élève, ne cesse de louer devant son fils la beauté inégalable du Pavillon d’Or, ce superbe temple de Kyôto qui a traversé les siècles sans s’altérer… Mizoguchi en conçoit un véritable fantasme de perfection : plus que tout autre chose, à ses yeux, le Pavillon d’Or devient l’image même de l’idéal.

 

Sans surprise, dès lors, la première fois qu’il voit de ses yeux le Pavillon d’Or, il ne peut qu’être déçu… Le monument, dans ses fantasmes, était forcément d’une perfection tout autre ! Mais, cette beauté concrète, il peut cependant, au fur et à mesure qu’il s’en imprègne, l’intégrer jusqu’à la sublimer – réalisant ainsi, en les reproduisant, les obsessions de son père.

 

Cela n’en sera que plus vrai, bien sûr, quand il sera amené à côtoyer le Pavillon d’Or au quotidien : le jeune novice, destiné à devenir moine, est envoyé au sanctuaire même, d’obédience zen, pour servir et étudier ; à terme, nul n’en doute, le sérieux jeune homme prendre la succession du prieur du temple, un ami de la famille – pourrait-il rêver de meilleure position ?

 

Tous les jours, Mizoguchi voit le Pavillon d’Or ; et il est tous les jours plus beau. La beauté réelle tend donc de plus en plus à se conformer au fantasme qu’il avait initialement développé, affirmant sans cesse que le monument est bien l’idéal que l’on dit. Mais, à cette appréhension progressive de la beauté et de la signification du Pavillon d’Or, il faut bientôt y ajouter d’autres fantasmes – de destruction, cette fois…

 

Nous sommes alors en pleine guerre, et il ne fait aucun doute que les bombardements américains, à terme, ne pourront ignorer la beauté hors-normes car parfaite du Pavillon d’Or... Les bombes étrangères commettront l'infamie ultime : le monument, qui avait traversé tant d’avanies, sera enfin détruit ! Et pourtant, non – miracle ou pas (note au passage : sauf erreur, des chercheurs au service de l’armée américaine, comme Edwin O. Reischauer, auteur de l’Histoire du Japon et des Japonais, ou Ruth Benedict, auteure de Le Chrysanthème et le sabre, avaient recommandé de ne pas bombarder Kyôto, l’ancienne capitale impériale – une chance en tout cas pour le Pavillon d’Or, n’était ce jeune novice aux fantasmes morbides…). Mizoguchi n’en est-il pas d’une certaine manière déçu ? À moins qu’il n’en tire la conclusion que lui seul, avec son obsession, bénéficie de la légitimité pour détruire le Pavillon d’Or...

UNE OBSESSION ÉROTIQUE

 

C’est qu’il y a une part essentielle d’érotisme dans les fantasmes de Mizoguchi – dans son adoration comme dans ses pulsions destructrices ; une relation d’amour/haine qui aurait pu être banale, à ceci près qu’elle implique un homme et un bâtiment… Débouchant sur une copulation malheureuse et maladroite, perverse et masochiste aussi, sur près de 350 pages ?

 

La sexualité de Mizoguchi – ou son absence ? – est d’ailleurs un thème récurrent du roman. Le puceau Mizoguchi s’inquiète beaucoup de la perte de sa virginité – et en fait part au cynique Kashiwagi lors de séquences non dénuées d’un certain humour absurde et en même temps pathétique. Mishima ne met pas vraiment en avant la thématique homosexuelle, à vue de nez – ou seulement marginalement, au travers de la maladresse et de l’angoisse de Mizoguchi confronté aux femmes, qui peut certes tourner au dégoût, sinon de la camaraderie limitée du héros avec ses deux reflets, sur lesquels je reviendrai plus tard. Mais le procédé essentiel consiste bien à associer et comparer, à la beauté inaltérable du Pavillon d’Or, la beauté éphémère des femmes.

 

On croise et recroise en effet à plusieurs reprises des figures féminines dans le roman, dont deux me paraissent tout particulièrement intéressantes (je passe donc sur nombre des copines de Kashiwagi, ces femmes perverses au goût prononcé pour les pieds bots, ainsi que sur Mariko, étape nécessaire avant la commission du crime, mais dont la beauté instrumentale, du coup, fait pâle figure en comparaison).

 

La première de ces femmes est Uiko. Elle est l’incarnation du fantasme enfantin, ou tout au plus préadolescent, dans le cadre rural qui est alors celui de Mizoguchi. Sa beauté constitue un idéal qui vaut bien, à sa manière, ses conceptions fantasmatiques du Pavillon d’Or – notamment en ce qu’elle a, autant que le monument, un caractère d’inaccessibilité qui en découle logiquement. Aussi cette première confrontation à la beauté idéale tourne-t-elle bien vite à l’humiliation – laquelle a son corollaire, dans la pulsion de destruction :

 

« Nuit et jour, je souhaitais la mort d'Uiko ; je souhaitais l'anéantissement du témoin de ma honte. Que disparût le témoin, et toute trace de ma honte était effacée de la surface de la terre. Les autres sont tous des témoins ; s'ils n'existaient pas, on ne saurait pas ce que c'est que la honte. Ce que j'avais vu sur le visage d'Uiko, au fond de ces yeux qui, dans la nuit finissante, jetaient un éclat d'eau en fixant intensément mes lèvres, c'était le monde des autres, je veux dire le monde où les autres ne vous laissent jamais seul, sont toujours prêts à se faire vos complices ou les témoins de votre abjection. Les autres, il faut les détruire tous. Pour que je puisse vraiment tourner ma face vers le soleil, il faut que le monde entier soit détruit... »

 

Note programmatique dessinant, en pleine conscience du narrateur comme du lecteur, la résolution criminelle finale. Mais cela va plus loin, car Uiko, impliquée dans une amourette malvenue avec un déserteur, se voit contrainte à emprunter la seule sortie que sa beauté, sa jeunesse, son sexe et sa culture lui autorisent : le suicide. D’emblée, le fantasme de destruction s’incarne donc dans la jeune fille, qui, nous dit Mizoguchi, n’a jamais été aussi belle qu’au moment de mourir. Mais est-ce vraiment le moyen pour le garçon d’assouvir son fantasme de destruction ? Le fait est qu’il n’y a pas eu sa part… Mais le souvenir d’Uiko demeurera – et bien des fois par la suite, au spectacle de la beauté ou au spectacle des femmes, et sans d’ailleurs que les deux soient systématiquement associés, Mizoguchi en reviendra tout naturellement à ce référent primordial : Uiko, la si belle Uiko, plus belle encore quand elle décide de (se) détruire.

 

Mais une autre femme vient parasiter à sa manière, très curieuse, l’idéal féminin autant que morbide du fantasme d’Uiko – une femme que Mizoguchi se contente tout d’abord d’apercevoir (ou plus exactement d’épier, car il y a certes du voyeur en lui), lors d’une scène des plus étrange, et qui mêle de manière inédite pour lui quelque chose d’intimement pervers et d’en même temps sublime et beau, à proximité en outre du Pavillon d’Or, dont la beauté propre est ainsi associée à l’étrange et excitante cérémonie :

 

« Sans rien changer à sa pose parfaitement protocolaire, la femme, tout à coup, ouvrit le col de son kimono. Mon oreille percevait presque le crissement de la soie frottée par l’envers raide de la ceinture. Deux seins de neige apparurent. Je retins mon souffle. Elle prit dans ses mains l’une des blanches et opulentes mamelles et je crus voir qu’elle se mettait à la pétrir. L’officier, toujours agenouillé devant sa compagne, tendit la tasse d’un noir profond.

 

« Sans prétendre l’avoir, à la lettre, vu, j’eus du moins la sensation nette, comme si cela se fût déroulé sous mes yeux, du lait blanc et tiède giclant dans le thé dont l’écume verdâtre emplissait la tasse sombre – s’y apaisant bientôt en ne laissant plus traîner à la surface que de petites taches –, de la face tranquille du breuvage troublé par la mousse laiteuse. »

 

La scène a lieu dans les derniers mois de la guerre, et nous aurons plus tard l’occasion de comprendre au juste ce qu’elle impliquait – car la femme reviendra, par un jeu de coïncidences, à plusieurs reprises dans la brève vie de Mizoguchi. Ce qui sera pour lui, de nouveau, l’occasion de confronter ses fantasmes, autrement dit l’idéal, au réel – or le réel est forcément décevant… Mais, en même temps, ce caractère lui permet de sublimer d’autant plus, par répercussion, la perfection des fantasmes ; il devient ainsi la condition du beau.

 

AMIS EN FORME DE MIROIRS

 

Mizoguchi n’est sans doute pas quelqu’un de très sociable : lui est persuadé qu’il y a à cela deux très bonnes raisons, sa laideur et son bégaiement. Nous n’avons certes que le seul point de vue de Mizoguchi, dans ce roman à la première personne, et dont on peut supposer que le jubilatoire sentiment de haine destructrice qui, à la fois, le conclut et le fonde, l’incite à bâtir sa propre légende dans cette optique qui a quelque chose d’héroïque dans son mépris de soi.

 

Pourtant, Mizoguchi n’est pas totalement seul – et, parfois, sans doute ressent-il un certain besoin de compagnie, qu’il est éventuellement porté à blâmer comme une faiblesse. Une fois libéré de sa campagne (mais pas du fantôme d’Uiko) et de sa mère envahissante, le novice au Pavillon d’Or fréquente, successivement davantage que parallèlement, deux de ses semblables, qui ont en même temps quelque chose de miroirs – à ceci près qu’ils ne reflètent pas la même chose.

 

Le premier se nomme Tsurukawa ; sur un mode pas forcément très éloigné de celui d’Uiko (et à vrai dire plus encore ressemblant à terme…), le jeune homme constitue une sorte d’idéal aussi fascinant et tétanisant qu’agaçant – d’autant qu’il s’agit d’un être profondément bon, positif, auquel on peut se fier ; pour Mizoguchi, cette amitié, quand bien même elle le soutient, a donc quelque chose d’insupportable : le novice tourmenté voit en Tsurukawa un homme infiniment meilleur que lui, et sait que jamais il ne parviendra ne serait-ce qu’à approcher cette inquiétante perfection.

 

Aussi se tourne-t-il vers un personnage plus sombre, du nom de Kashiwagi – handicapé lui aussi, et c’est bien le fondement de leur amitié, car il a les pieds bots. Mais il a décidé de faire de cette tare un emblème autant qu’un atout ; philosophe porté au cynisme, il interprète la vie aux prismes conjugués de la violence et de la haine – au point de la misanthropie. Ses certitudes, quand bien même elles s’expriment au travers de prêches bancals autant qu’haineux, en font un personnage aussi irritant qu’irritable ; charismatique, sans doute, il n’est pourtant probablement pas tout à fait à la hauteur de ses prétentions intellectuelles et spirituelles – ce que Mizoguchi sait parfaitement, sans doute ; mais la compagnie de cet individu peu désireux d'être aimé, à l'en croire, ne l’en réjouit pas moins, et jusqu’à ses insultes et moqueries, qui, au fond, lui inspirent peut-être un peu de pitié. J’associe ici deux passages proches qui me paraissent illustrer tout ceci :

 

« Un peloton de coureurs haletants s’approcha peu à peu de nous ; à mesure que croissait leur fatigue, le bruit des pas se faisait de plus en plus désordonné ; laissant derrière eux un nuage de poussière, ils s’éloignèrent.
 

« ʺLes imbéciles !ʺ fit Kashiwagi ; il n’y avait, dans ses paroles, aucune trace d’envie refoulée ou d’hypocrite rancœur. ʺÀ quoi sert au juste tout ce théâtre ? Ils diront que c’est pour leur santé ! Mais alors, à quoi bon faire étalage de sa santé ? On multiplie partout les manifestations sportives, hein ? Vraiment, quel signe de décadence ! Le genre de spectacles qu’il faudrait montrer aux gens, on ne le leur fait jamais voir ; ce qu’il faudrait leur montrer, ce sont les exécutions capitales. Pourquoi ne sont-elles pas publiques ?ʺ

 

« Après avoir rêvé un moment, Kashiwagi enchaîna : ʺComment crois-tu qu’on ait fait, pendant la guerre, pour maintenir l’ordre, sinon en donnant en spectacle des morts violentes ? Et pourquoi a-t-on décidé que les exécutions n’auraient plus lieu en public ? On dit : ‘Pour ne pas donner aux gens le goût du sang !’ C’est idiot ! Pendant les bombardements, les gens qui déblayaient les cadavres, quelle tête faisaient-ils, hein ? Tout ce qu’il y a de plus paisible et content ! Voir des êtres humains, maculés de sang, se tordre dans les souffrances de l’agonie, entendre les plaintes des mourants, voilà qui rend les gens tout humbles, qui remplit leur âme de délicatesse, de clarté, de paix ! Ce n’est jamais dans ces moments-là que nous devenons cruels et sanguinaires ; c’est, par exemple, par un bel après-midi de printemps comme celui-ci, en regardant distraitement un rayon de soleil jouer à cache-cache avec les feuilles au-dessus d’un gazon frais tondu… Oui, c’est dans ces minutes-là qu’on le devient…

 

« ʺTous les cauchemars du monde, tous les cauchemars de l’histoire ont pris naissance de cette façon-là. C’est par un clair soleil que les agonisants barbouillés de sang prennent des contours nets de cauchemar, que le cauchemar se charge de matérialité ; il n’est plus fait alors de l’image de notre souffrance à nous, mais de celle de l’affreuse torture des autres. Et la souffrance des autres, on peut très bien y demeurer insensible. Ah ! comme ça vous délivre !ʺ »

 

« […] Le seul enseignement que je pouvais tirer et des propos de Kashiwagi et de l’improvisation à laquelle il venait de se livrer sous mes yeux, c’était que vivre et détruire sont synonymes. À semblable existence manquait toute spontanéité, manquait aussi la beauté d’un édifice comme le Pavillon d’Or : ce n’était rien de plus, en quelque sorte, qu’une suite de pitoyables convulsions. Je dois à la vérité de dire que cette vie-là m’attirait, que j’y décelais ma propre pente. Mais s’il fallait commencer par se faire saigner les doigts aux épines et aux éclats de l’existence, c’était effarant ! Kashiwagi avait pour l’instinct et pour l’intellectuel un mépris égal. Comme une balle de forme bizarre, son existence allait toute seule, roulant, boulant, trébuchant, tâchant de démolir le mur du réel. Mais, dans tout cela, il n’y avait pas un seul acte véritable. En un mot, la vie telle qu’il la suggérait n’était qu’une farce périlleuse destinée à abattre cette réalité travestie, inconnaissable, dont nous étions les dupes, et à si bien déblayer l’univers qu’il ne recèle plus rien d’inconnu.

 

« De cela j’eus la preuve plus tard en voyant dans sa chambre une certaine affiche. C’était une belle lithographie d’agence touristique montrant un coin des Alpes japonaises. On avait imprimé en travers des cimes blanches se détachant sur un ciel bleu : ʺInvitation pour un monde inconnu…ʺ Kashiwagi, d’une plume venimeuse, avait barré ces mots et les montagnes d’une croix à l’encre rouge, et griffonné à côté, de cette écriture cahotante qui rappelait sa démarche de pied-bot : ʺToute vie inconnue est pour moi intolérable.ʺ »

 

Bien sûr, leur relation se dégradera – mais délibérément ? Peut-être est-ce que Mizoguchi, si certain de ne pouvoir être meilleur que Tsurukawa, suppose pouvoir être pire que Kashiwagi ? Pire, mais plus grandiose en même temps – loin de toute mesquinerie.

 

Le problème… C’est que le monde ne se conforme sans doute pas à ces archétypes si à propos dans la vie de Mizoguchi, perçue comme conte philosophique et récit initiatique – même naïf. Ce ne sera pas le moindre des troubles, pour Mizoguchi, que de découvrir qu’il ne savait au fond rien de son ami Tsurukawa… et guère plus de Kashiwagi, pour le coup.

INTERPRÉTER

 

Toutes ces rencontres s’intègrent dans le quotidien du novice Mizoguchi pour lui donner un sens (ou tenter de le faire). Le roman consacre à vrai dire autant de temps aux réflexions de Mizoguchi sur ces hommes et ces femmes qu’aux moments où il se trouve bel et bien parmi eux. Ses relations n’en deviennent que plus fantasmatiques à leur tour, et leur caractère humain et social ne leur confère pas davantage d’importance que telle introspection à la vue d’un spectacle offert par la nature ou, bien sûr, tel vieux monument savamment agencé par des hommes d’autrefois ayant l’arrogance de penser accomplir l’éternité.

 

Mais tout cela peut être commenté, et longuement donc, pour en dégager, éventuellement, du sens – ou peut-être pas, auquel cas ça n’a guère d’importance ; ces commentaires, dès lors, ont la versatilité essentielles de ceux auxquels se livrent les religieux, novices ou accomplis, sur telle ou telle fameuse énigme zen, en en tirant chaque fois des interprétations contradictoires (j’y reviendrai).

 

Toutefois, le jeu intellectuel est forcément biaisé : Mishima écrit sur ce qui a pu conduire un jeune bonze à incendier l’incarnation même du beau japonais ; le lecteur le sait, son personnage aussi. Dès lors, ces multiples interprétations sont orientés en vue du crime ultime, qui leur donne toute leur saveur. Le récit autobiographique de Mizoguchi n’est pas une confession au sens moral, mais vise à expliquer ce que l’on serait porté à juger inexplicable ; aussi prend-il des allures de mécanique avançant machinalement, et pourtant non sans finesse, subtilité, et, bien sûr, beauté, vers la résolution d’ensemble, dans l’acte – Mizoguchi et Kashiwagi dissertent volontiers sur ce qui prime, de la connaissance ou de l’acte, et je suppose que cela n’a rien d’un hasard dans cette perspective ; ou même, pour dire les choses de manières plus crue, que rien dans Le Pavillon d’Or ne tient véritablement du hasard – et cela vaut pour les rencontres répétées de la femme versant son lait dans le thé de son amant. La citation que j’ai employée plus haut, concernant Uiko, me paraît bien illustrer ce fait : l’incendie du Pavillon d’Or est déjà contenu dans les sentiments de l’enfant qui ne connaît alors le monument qu’au travers des descriptions que lui en fait son père.

 

Tout, alors, est signe – mais, plus ça va, plus ces signes sont francs, ne laissant plus de place au doute. Et une chose à laquelle on ne prêtait pas attention jusqu’alors peut, sous ce nouvel éclairage, s’afficher comme terriblement prémonitoire :

 

« Je sortis donc et franchis le portail de l’enceinte extérieure. Près du fossé qui la bordait était planté un écriteau. Je l’avais vu cent fois, ce vieil écriteau, mais voici qu’aujourd’hui je me tournais vers lui et me mis sans hâte à déchiffrer les caractères éclairés par la lune.

 

« ʺAVIS

 

« ʺIl est formellement interdit :

 

« ʺ1. De toucher à quoi que ce soit sans autorisation ;

 

« ʺ2. De porter atteinte, sous quelque forme que ce soit, à la préservation de ce domaine.

 

« ʺToute infraction sera punie conformément à la loi.

 

« ʺArrêté ministériel du 31 mars 1928.

 

« ʺLe Ministre de l’Intérieur.ʺ

 

« L’avis concernait de toute évidence le Pavillon d’Or. Et pourtant, qui l’eût pu déduire de ces termes abstraits ? Et quelle conclusion était-on en droit d’en tirer, sinon que le lieu qui portait un pareil écriteau, et le lieu où se dressait l’inaltérable, l’indestructible Temple d’Or, n’avaient certainement rien de commun ? L’écriteau lui-même déterminait, en quelque sorte, à l’avance, un acte proprement impensable, impossible. L’auteur de l’arrêté était à coup sûr tombé sur la tête, de désigner en termes si généraux un acte que seul un fou pouvait concevoir ; comment espérait-il effrayer un fou par la menace du châtiment ? Il y eût fallu sans doute une écriture spéciale, intelligible aux seuls fous. »

 

TRAJECTOIRES DE DESTRUCTION

 

Ces réflexions à leur tour s’intègrent dans une trajectoire de destruction toujours plus implacable, une machine là encore, mais conçue probablement en pleine conscience par le héros. Or, dans la relation ambiguë et masochiste qu’il entretient avec le Pavillon d’Or, et possiblement avec le monde entier, la pulsion de destruction du monument extérieur s’accompagne aussi, même si avec davantage d’hésitation, d’une pulsion autodestructrice. La résolution criminelle se pare d’atours suicidaires. La « haine du beau » par laquelle Mizoguchi justifie son geste, il la fonde aussi dans sa propre détestation – et c’est comme si, pour anéantir vraiment le beau, le laid, c’est-à-dire le criminel, devait disparaître en même temps, moyen peut-être d’ôter au monde toute possibilité d’user d’un référent pour comprendre la destruction. Ce que le récit de Mishima viendrait pourtant accomplir ?

 

Tout ceci est passablement abstrait, mais le comportement de Mizoguchi dans les années précédant l’incendie du Pavillon d’Or est autrement éloquent. Ses relations avec les femmes, et avec Tsurukawa et Kashiwagi, ont déjà été envisagées, qui en témoignent à leur manière, mais bien d’autres éléments vont dans ce sens – ce sans même s’arrêter à une lecture psychanalytique, qui fait sens sans doute mais ne me parle pas plus que ça, et qui fonderait le choix de Mizoguchi sur des choses finalement prosaïques : tuer le père (le vrai comme celui de substitution, c’est-à-dire le prieur), notamment. Les relations houleuses du novice avec sa mère y participent sans doute.

 

Il est certain, par contre, que le rapport de Mizoguchi au Pavillon d’Or a une dimension sexuelle marquée, traitée plus haut, et qui justifie son obsession pour la perte de sa virginité par Kashiwagi et ses tentatives frustrantes et humiliantes en sa compagnie, jusqu’à ce que, dans les bras de Mariko, notre héros scelle son destin par cet ultime geste plus gratifiant sur le plan symbolique que satisfaisant sur le plan charnel...

 

Reste que l’étudiant sérieux, fasciné par le beau, s’enfonce toujours un peu plus dans un mépris de soi prétendant, sans guère tromper qui que ce soit, être avant tout mépris des autres. Le novice, privé de la bénédiction, ou peut-être plutôt du soulagement, qu’aurait été la destruction du Pavillon d’Or par les bombes américaines, se voit toujours plus enfermé dans un destin qui lui apparaît insupportable. De crainte de devenir « quelqu’un », et par des voies extérieures tristement banales, Mizoguchi refuse ce destin – éventuellement parce qu’il le juge injuste car trop enviable pour un être aussi misérable que lui. Il se met donc à saboter cet avenir – en n’étudiant plus, en empruntant et gaspillant futilement de l’argent, en s’acharnant à décevoir le prieur si bon et si paternel, en allant au bordel enfin… Ses motivations, ici, sont peut-être plus ambiguës que celles le conduisant à l’incendie du Pavillon d’Or, pourtant – on peut tout autant y voir des actes préparatoires, ou peut-être, j’en ai l’impression du moins, autant de tentatives désespérées de se dégrader au point où la commission du crime deviendrait impossible... car inesthétique ?

 

Mais Mizoguchi n’est donc pas, à cet égard, seulement le destructeur du Pavillon d’Or – il se détruit aussi lui-même… ou du moins l’envisage ; pourtant l’image ultime, non sans mystère, sera celle de cet homme qui, son forfait commis, et y ayant en définitive réchappé, s’assied et fume tranquillement une cigarette devant le spectacle unique de la destruction de la beauté – son beau geste à lui, presque une œuvre d’art...

UN CONTE PHILOSOPHIQUE ? UN KÔAN ZEN ? UN BRÛLOT PUNK ?

 

Le Pavillon d’Or est un roman – inspiré de faits réel, néanmoins une fiction ; relativement (et délibérément) pauvre en action (encore que...) autant qu’il est riche en analyses, sans pour autant être un essai romancé. Le qualifier, au-delà, n’est pas sans difficultés – car le risque est conséquent de la tarte à la crème, guère signifiante en tant que telle, et certainement pas à la hauteur de l’œuvre.

 

On emploie parfois, et souvent à la légère, l’expression de « conte philosophique », qui ne signifie pas forcément grand-chose. Le Pavillon d’Or pourrait-il être qualifié ainsi ? À ses risques et périls, ou à ceux du chroniqueur, probablement – sur la base de ce constat difficilement contestable que l’on réfléchit beaucoup, au cours du roman, sur des sujets « philosophiques » (si cela veut dire quelque chose), ou, du moins, on parle beaucoup de ces sujets ; ce qui n’est pas forcément une garantie de pertinence, j’imagine, mais de manière parfaitement assumée : les prêches excessifs de Kashiwagi, dans leur arrogance un peu puérile, sont en égale mesure lucides et ridicules – comme l’est du coup le personnage lui-même. Face à lui, Mizoguchi, contrôlant son récit, y introduit comme par nature un biais qui peut là encore fausser le jugement – et souhaite probablement le faire (d’autant que le terme même de « jugement », en pareille affaire, n’est pas sans connotations amusantes…). Reste que, dans l’optique quelque peu « machinale » de cette confession, le manifeste esthétique se complique d’une éthique éventuellement paradoxale, et pour le coup destructrice. « Conte philosophique » est souvent une expression un peu niaiseuse, et, au-delà de ses personnages qui peuvent parfois se permettre de l’être, même et surtout quand ils protestent de leur finesse d’analyse, le propos est trop fort et trop juste pour être ainsi dégradé ; surtout, il n’a rien de « clair » à cet égard, le livre ne débouche pas sur une morale unilatérale et incontestable. Mishima s’interroge sur les motivations de son héros criminel – mais il n’a pas signé de pacte impliquant qu’à terme le lecteur en retire quelque certitude que ce soit en la matière. En fait, c’est même probablement le contraire.

 

La tentation est grande, alors, de chercher dans une voie parallèle où l’incertitude serait reine ; au vu du contexte même du roman, nul besoin de chercher bien loin : le sanctuaire où se dresse le Pavillon d’Or est un temple bouddhiste d’obédience zen, et, dès son enfance, Mizoguchi baigne dans le zen – rien d’étonnant dès lors à ce que le roman verse régulièrement dans l’exégèse zen. Pour un Japonais, cela coule probablement de source ; pour un Français, ou plus généralement un Occidental, ma foi, c’est plus compliqué… tant le zen « pop » qui a été importé du Japon surtout dans les années 1960 et 1970 a pu construire une image tellement réductrice de cette secte religieuse qu’elle en devenait insultante. Je n’oserais certainement pas, ici, « expliquer » ce qu’est le zen, je ne me sens pas compétent pour ce faire – peut-être, un jour, quand j’aurai compris quelque chose aux écrits de Dôgen ? Entre mes deux lectures des extraits du Shôbôgenzô dans la très chouette anthologie Mille Ans de littérature japonaise, j’ai néanmoins fait un sacré progrès, je crois : j’ai au moins compris qu’il y avait bien quelque chose à comprendre dans tout cela... Disons simplement d’ici-là, que le satori, l’éveil, au moyen des énigmes insolubles que sont les kôan, n’est peut-être pas vraiment, comme on le dit souvent, de nature fondamentalement antirationnelle. Ceci étant, le caractère énigmatique des kôan s’accommode très bien du propos éventuellement énigmatique aussi du Pavillon d’Or, où le prieur et ses novices ne cessent de se livrer à l’exégèse des plus fameux d’entre eux, pour en tirer à chaque fois des interprétations différentes – sans que cela soit vraiment problématique.

 

Deux célèbres kôan reviennent ici à plusieurs reprises. Le premier est celui appelé « Nansen tue un chat ». Je vais essayer de le rapporter simplement… Un très beau chat s’immisce dans un monastère. Les moines se le disputent. Le sage Nansen entend régler le problème, mais pas exactement à la manière de Salomon… Il demande aux moines qui s’affrontent de « prononcer le mot » ; s’ils prononcent le mot, le bon mot, le chat sera sauvé, sinon il le tuera ! Les moines interloqués se taisent, et Nansen tue le chat, le coupant en deux… Un peu plus tard, un bonze habile va à la rencontre de Nansen, qui lui raconte ce qui s’est passé et lui demande son avis ; le bonze, sans un mot, enlève ses sandales et les pose sur sa tête ; Nansen, très ému, regrette que le bonze n’ait pas été là au moment du drame : s’il avait agi ainsi alors, le chat aurait été sauvé !

 

 

Ne me demandez pas une interprétation de ce kôan, j’en suis parfaitement incapable ; demandez plutôt à Mishima, qui, sans doute, maîtrisait son sujet, et en livre dans son roman au moins trois ou quatre lectures, toutes parfaitement à propos quand elles apparaissent…

 

Et un autre ? Plus célèbre encore, pas plus facile à interpréter pour autant : « Si tu croises le Bouddha, tue-le ! » Avec des ajouts du même ordre : le disciple du Bouddha, les parents, etc. En faisant appel à votre ami Google, vous tomberez sans doute sur des interprétations très assurées de ce qu’il faut y comprendre – je ne me risquerais certainement pas à faire une chose pareille. Par contre, contexte oblige, et la répétition de cette allusion y participant, je suppose que l’on peut assurément en dégager quelque chose d’une prémonition ou même d’une injonction, perçue comme telle en tout cas par Mizoguchi, engagé dans sa trajectoire aboutissant à la destruction du Pavillon d’Or...

 

Le roman de Mishima serait-il à sa manière un kôan ? Je n’en suis franchement pas persuadé, mais c’est assurément une question légitime – et qui recouvre éventuellement plus de choses que la qualification trop neutre de « conte philosophique ».

 

Mais il y a sans doute d’autres choses dans Le Pavillon d’Or. Et, pour ma part, c’est peut-être idiot, mais j’y vois d’une certaine manière un brûlot (aha) punk, dans un sens ; vingt ans avant le punk, certes, et ce qualificatif de manière générale ne fait pas forcément beaucoup plus sens que celui de « conte philosophique ». Mais, dans ses considérations esthétiques et éthiques, le roman, sans même s’attarder sur le seul nihilisme individualiste des sermons de Kashiwagi, un nihilisme de paroles, développe plutôt un nihilisme concret, railleur, mesquin peut-être, puéril aussi le cas échéant, qui me paraît avoir quelque chose de punk avant l’heure : « no future », ouais, Mizoguchi s’en assure ! Et il accède d’une certaine manière à l’immortalité en sacralisant sa haine de la beauté, en assouvissant ses pulsions de destruction, pourtant suscitées bien malgré lui par un Japon idéal et soumis, une société japonaise, ordonnée même au lendemain de la destruction, qui le plombe – et l’effraie peut-être aussi. Et je ne crois pas que l’élégance de la plume de Mishima soit véritablement un contre-argument – car elle a quelque chose d’un dandysme, parfaitement compatible, et même, à mes yeux, d’un à-propos presque troublant. Si Mizoguchi n’est pas un punk, alors, il est peut-être tout de même un héritier de la littérature décadente – ou se rêverait ainsi ? Comme un Dorian Gray moche, ou un des Esseintes purgeant son obsession de l’idéal dans un feu de joie.

 

Oui, je dis sans doute des bêtises… Pas grave.

 

CHEF-D’ŒUVRE – ÉTERNEL ?

 

Ce qui demeure, au-delà de ces interprétations plus ou moins bienvenues, c’est la perfection du roman de Mishima – Le Pavillon d’Or, roman, prend dans un sens le relais du monument dont il narre si brillamment la destruction ; reconstruit dès 1955, le temple n’a sans doute plus vraiment la même aura de perfection – il lui manque la patine (qui fait le beau japonais, si l’on en croit Tanizaki dans son célèbre Éloge de l’ombre – essai qu’à vrai dire le monument semblait contredire de bout en bout) ; le roman de Mishima, lui, triomphe dès sa prime jeunesse, affichant avec fougue sa pertinence, sa lucidité, sa sensibilité, sa beauté !

 

La plume habile de l’auteur génère à chaque page ou presque autant de séquences prises sur le vif, où la beauté, et d’autant plus qu’elle est alors éphémère, en contrepoint du monument même destiné à devenir sous peu une navrante ruine, a presque quelque chose d’écrasant – n’était son élégance, même à la façon d’un dandy, qui autorise, suscite et entretient ces illuminations…

 

En questionnant la haine de la beauté, Le Pavillon d’Or sublime la beauté – il rattrape en dernière mesure l’idéal chéri par l’incendiaire, et le fonde sur les pulsions les plus noires, les perversions les plus intrigantes ; par un jeu de contrastes, il l’enrichit encore.

 

Le Pavillon d’Or, c’est Mishima qui l’a reconstruit. Et c’est désormais le Pavillon d’Or de fiction qui est « le vrai ».

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La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle

Publié le par Nébal

La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle

LAVELLE (Pierre), La Pensée politique du Japon contemporain (1868-1989), première édition, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1990, 127 p.

 

LES IDÉES POLITIQUES, C’EST PLUS COOL EN HISTOIRE QUE LÀ MAINTENANT

 

Le présent « Que sais-je ? » de Pierre Lavelle, ultime ouvrage de mes « révisions » après l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours d’Eddy Dufourmont et Le Japon contemporain de Michel Vié, est l’occasion pour moi d’établir une passerelle entre mes deux cycles d’études ; du temps où je faisais de l’histoire du droit, des institutions et des idées politiques, l’histoire des idées politiques, au sens large, était clairement ma matière favorite, et mes mémoires s’en étaient ressentis – même si j’y mêlais le cas échéant d’autres choses, touchant à l’histoire du droit pénal, aux libertés publiques ou à la philosophie du droit…

 

Soupir ! C’était chouette, ça… Et ça le demeure, j’imagine, même si, avec les années, je me détourne toujours un peu plus des débats politiques contemporains – par lassitude, par dépit… Oh, pas totalement non plus, rassurez-vous : j’ai toujours des convictions, le fait est, c’est surtout la possibilité d’en débattre qui en a fait les frais ; mais sans doute parce que l’enthousiasme n’est plus vraiment de la partie, me concernant, ou plus exactement bien trop rarement – signe peut-être que le jeune con que j’étais se mue toujours un peu plus en vieux con ? Ça ne serait pas bien étonnant, hein…

 

Dépression post-electionum, ne vous en faites pas, ça va passer, ça va passer…

 

Mais disons quand même que la distance me facilite la tâche – que les idées politiques en tant qu’objet d’études historiques sont toujours très signifiantes à mon goût… et sans doute autrement plus rassurantes que la perspective d’en dériver quelque chose de concret ? Le concret m’effraie un peu, oui – des fois.

 

PENSÉES POLITIQUES DISTANTES ?

 

Mais donc, la distance – bien sûr, elle peut être également géographique, pas seulement temporelle. Et cela fait bien longtemps que j’ai conscience de mes innombrables lacunes en la matière… Le fait est que ma formation, sans être uniquement franco-française (mais en l’étant largement), était tout de même centrée sur la seule histoire de la pensée européenne (puis occidentale, ce qui n’étend pas tant que ça le domaine). La Grèce, Rome… La France ensuite – avec un peu de trucs italiens, germaniques ou anglo-saxons pour la forme parce que bon quand même (éventuellement des petites choses russes à l’horizon – plus que jamais lointain, l’horizon, c’est son rôle après tout). C’est assez navrant, je suppose… Une nouvelle preuve d’ethnocentrisme – comme s’il en était encore besoin ? On est en droit de se le demander, du moins : la différence est-elle si importante que cela, entre cette approche et celle, « roman national », nous serinant que « nos ancêtres les Gaulois », s’ils vivaient là maintenant, voteraient Sarkozy ou quelque autre connard populiste de son acabit, instrumentalisant le passé sans vergogne ? Le monde est vaste – l’histoire n’est jamais plus riche et édifiante ici qu’ailleurs si l’on veut bien se donner la peine de creuser ne serait-ce qu’un tout petit peu la question, l’histoire de la pensée guère plus, même si certaines époques et certains lieux s’avéraient bien propices à une effervescence intellectuelle dont l’impact demeure persistant ; mais justement, d’autant plus en fait dans cette optique : nous devrions, dans un socle commun de connaissances, en savoir davantage, que sais-je, sur le monde arabe, sur l’Inde, sur la Chine – au moins ?

 

Mais la question se complique, à cet égard, dans la mesure où, via le colonialisme le cas échéant, la pensée politique européenne s’est exportée dans d’autres civilisations, bien différentes, au point parfois de rendre les approches plus spécifiquement « indigènes » de peu de poids… La présente histoire de La Pensée politique du Japon contemporain en témoigne sans doute, qui évacue vite les sources « prémodernes » (certes, il s’agit d’un ouvrage sur la pensée contemporaine, alors j’imagine que ça se tient…) pour traiter d’un Japon « se modernisant » (et donc « s’occidentalisant ») forcément en s’ouvrant aux Lumières (européennes), puis à la pensée sociale (occidentale aussi), etc. Au point de ne trouver véritablement son caractère propre qu’au travers de la pensée nationaliste ? Sujet qui a certes son importance ici, et j’aurai amplement l’occasion d’y revenir… car il est mille avatars du nationalisme japonais gravitant autour de la notion propre de kokutai. Mais il est vrai que c’est un sujet qui a visiblement beaucoup intéressé l’auteur, dont la thèse s’intitulait Les Textes et les thèmes fondamentaux du nationalisme des élites japonaises : 1905-1945 (thèse non publiée, hélas, je crois).

 

J’imagine que l’on pourrait, au doigt mouillé, envisager qu’il y ait là une part d’illusion : l’auteur français tendrait-il à accroître instinctivement la part « européenne » de la pensée politique du Japon contemporain qu’il entend étudier ? Mais, à dire le vrai, je ne le crois pas un seul instant, n’avançant cette hypothèse bien hardie que pour mémoire… Par contre, et comme de juste, et pour asseoir un peu mieux ces questionnements, il me paraît clair que cette lecture en appellera d’autres, tant qu’à faire d’un point de vue japonais le cas échéant – cité dans la bibliographie, j’ai déjà dans ma bibliothèque de chevet nippone un bref essai de Najita Tetsuo, Japan: The Intellectual Foundations of Modern Japanese Politics, qui pourrait utilement déblayer un peu plus le terrain…

 

AUX SOURCES

 

Le présent petit ouvrage ne s’étend donc guère sur la question des « sources prémodernes », ce qui d’une certaine manière va de soi (notons au passage que l’on doit au même auteur un autre « Que sais-je ? », intitulé La Pensée japonaise, que je suppose complémentaire), mais m’ennuie quand même un petit peu – car, quelle que soit l’ampleur de l’acculturation à venir en matière de pensée politique, c’est tout de même là le socle sur lequel cette pensée se posera ; et il faudra dès lors souvent pratiquer des greffons, parfois étonnants : j’ai eu l’occasion d’assister à des conférences sur les premières traductions japonaises et chinoises de Rousseau (via notamment Nakae Chômin, que j’évoquerai un peu plus loin), et c’était tout à fait instructif à cet égard – ainsi, notamment, dans une perspective confucianiste, était-il alors et là-bas impossible d’envisager de la même manière la figure du tyran en despote familial : les liens sacrés de la filiation prohibaient l’emploi de la métaphore de Rousseau dans un contexte extrême-oriental, qui aurait eu tendance à en dériver des conséquences jugées inacceptables… Les traducteurs étaient ainsi amenés à retoucher le texte, parfois considérablement (et sans en faire mention), et pas seulement à le transposer.

 

Dans le cas japonais, je suppose (un peu maladroitement ou faussement le cas échéant, n’hésitez pas à me reprendre) que deux types de sources prémodernes peuvent être distingués : certaines sont « religieuses », d’autres plus « philosophiques » (mais la séparation entre les deux est sans doute au mieux floue, parfois).

 

En matière religieuse, on peut à nouveau subdiviser – mais en gardant à l’esprit que la pensée japonaise en la matière n’a (en principe, mais voir plus bas…) pas grand-chose à voir avec « l’exclusivisme » occidental, mais est bien davantage portée au syncrétisme, disons. Il y a le vieux fond purement national constitué par le shintoïsme – mais celui-ci, en fait, s’il jouera bien un rôle essentiel dans les pensées envisagées dans cet ouvrage, ce sera au travers d’une « redécouverte » qui est en même temps déformation : la pensée nationaliste et tennôcentriste, notamment, y accordera une grande importance, en fait probablement inédite – et sans doute le vieux Kojiki ayant marqué en 712 les débuts de la littérature japonaise tout en fixant l’origine proprement mythique de la dynastie impériale n’avait-il jamais jusqu’alors été lu aussi littéralement. Le shintô d’État qui se constituera sous Meiji, comme part essentielle du tennôcentrisme, changera donc radicalement la donne.

 

Il faut sans doute y associer, sur un mode moins religieux mais dont les préoccupations peuvent s’avérer assez proches, le travail d’ethnographes désireux de retourner aux sources de la pensée japonaise via, notamment, les mythes et légendes, dans une perspective éventuellement folklorique, pourtant connotée politiquement – ainsi par exemple du travail de Yanagida Kunio, que j’avais brièvement évoqué lors de ma lecture de la très bonne anthologie Mille Ans de littérature japonaise, et qui a eu un impact non négligeable sur certaines tendances du nationalisme japonais.

 

Mais la question religieuse se complique avec la prise en compte du bouddhisme – religion importée, passée par la Chine depuis l’Inde, et véhiculant depuis ces sources successives et complémentaires sinon alternatives des trésors millénaires de pensée éventuellement politique. Les adaptations japonaises de l’amidisme et du zen ont eu une immense influence intellectuelle, surtout à partir du Moyen Âge japonais (je vous renvoie à l’Histoire du Japon médiéval de Pierre-François Souyri, par exemple). Il faut aussi mentionner ici la seule branche bouddhique spécifiquement japonaise, celle fondée par Nichiren à la même époque – un mouvement intransigeant, exclusif et xénophobe qui pourra fournir des outils aux nationalistes japonais les plus virulents, tout particulièrement peut-être en matière d’ambitions coloniales ; car le bouddhisme japonais selon Nichiren peut prendre des atours de religion universelle de salut, sur un mode conquérant – et si cette secte bouddhique n’est pas censée, exceptionnellement, composer avec le shintoïsme, une lecture orientée des deux fois même contradictoires pourra en fait produire des conséquences assez proches.

 

La question du christianisme est tout autre – car, au moment où notre étude commence, la foi chrétienne est depuis longtemps interdite. Toutefois, à partir de son autorisation (en 1873, je crois), même en demeurant une foi très minoritaire, elle pourra avoir son influence dans le champ de la pensée, et notamment de la pensée politique – les militants chrétiens, s’ils sont rares, sont actifs, et, dans les premiers temps du socialisme japonais notamment, pré-bolchévique, le christianisme pourra être d’un certain poids, ce qu’illustre notamment, jusque dans la bascule, l’intéressante figure de Katayama Sen, parmi d’autres.

 

En matière plus spécifiquement philosophique, encore que non dénuée de déviations religieuses, il faut accorder une place particulière au confucianisme et au néoconfucianisme, tout particulièrement durant l’époque Edo, où les maîtres chinois fournissent peu ou prou la philosophie officielle de l’administration et au-delà (quitte à s’accommoder d’autres aspects, car le zen aussi y a eu sa part) ; la structure même de la société d’Edo, avec ses castes, découle de la pensée confucéenne, et la mise en avant des notions de loyauté et de piété filiale en provient de même – même si, de part et d'autre de la mer du Japon, on ne privilégie pas la même chose, ce qui aura son importance dans l’appréciation du rôle de l’empereur, quand se constituera le tennôcentrisme. Pour cette même raison, la pensée politique japonaise devra régulièrement prendre ses distances avec les implications jugées spécifiquement chinoises de la pensée confucianiste, et tout particulièrement celle d’un « mandat céleste » en tant que tel révocable – incompatible avec l’option tennôcentriste : le « mandat céleste », en Chine, a justifié le renversement de dynasties sans nombre, mais, au Japon, qu’on se le dise, c’est la même lignée, ininterrompue, qui règne depuis Jinmu (empereur mythique du VIIe siècle av. J.-C., mais les nationalistes ne le présentaient donc certainement pas ainsi…), et, au-delà, l’empereur descend donc des dieux, tout particulièrement du kami d’aspect féminin et solaire Amaterasu… Je relève que, dès le XVIIIe siècle, Ueda Akinari traitait de ces questions dans le premier de ses Contes de pluie et de lune. Reste que la pensée confucianiste est alors incontournable – ce qui ne signifie pas que Confucius est l’auteur clé, il ne l’est probablement pas : d’autres noms sont bien plus souvent cités, comme Mencius éventuellement, et surtout Wang Yangming.

 

Bien sûr, tous ces courants s’interpénètrent, les frontières ne sont pas marquées : l’ère Edo est aussi celle où une pensée spécifique aux bushi, empruntant au zen comme au néoconfucianisme, se fixe à son apogée : le Hagakure, « redécouvert » (en fait « découvert ») tardivement, aura lui aussi un certain impact, notamment sur la classe militaire, quitte à le déformer encore un peu pour qu’il s’accorde avant toute chose au tennôcentrisme ; au-delà, on pourra y voir une manifestation essentielle du kokutai, une approche spécifiquement japonaise – il y a sans doute de cela dans la lecture qu’en livrera un Mishima Yukio sous le titre Le Japon moderne et l’éthique samouraï.

 

Autant de socles sur lesquels il faudra bien greffer la pensée politique occidentale déferlant sur le Japon à partir de l’ouverture forcée et sous Meiji (en notant cependant que les « sciences hollandaises » pénétraient déjà le Japon avant cela, discrètement – cela pouvait inclure occasionnellement des éléments de philosophie politique).

LES LUMIÈRES JAPONAISES

 

Mais voilà : d’abord contraint et forcé, le Japon s’ouvre à l’Occident. Le mouvement jôi, d’essence xénophobe, n’est pas de taille à lutter, même si, au travers de son extension sonnô jôi, il suscite du moins le mouvement de la Restauration de Meiji – Restauration qui est tout autant Rénovation, car les diatribes réactionnaires désireuses de « rendre » à l’empereur un pouvoir qu’il n’a plus exercé depuis des siècles, et de toute façon probablement jamais à ce point, doivent composer avec la réalité agressive d’un monde tout autre… Car ces activistes perçoivent bien que la menace coloniale pèse sur le Japon, menace dont les fameux « traités inégaux » ne sont qu’un premier aperçu. Pour que le Japon survive, il lui faut s’adapter – d’où une vaste entreprise où la curiosité est intéressée, qui conduit le Japon de Meiji à entamer une modernisation à marche forcée, qui est immanquablement aussi occidentalisation.

 

C’est dans cet esprit que la pensée politique européenne fait véritablement son irruption dans le Japon de Meiji – une pensée complexe et diverse, empruntant à des sources bien éloignées de celles, shintoïstes, bouddhiques, confucianistes, du Japon traditionnel. Une pensée qui arrive aussi en bloc, et éventuellement dans le désordre...

 

La pensée libérale, tout particulièrement, emblématique des Lumières européennes un siècle plus tôt, devient à son tour centrale dans ces « Lumières japonaises ». Et ce alors même que la société nippone, au sortir d’Edo, semble moins disposée que tout autre à intégrer dans sa pratique politique l’idée même de liberté (il semblerait que le mot même de « liberté », jiyû, soit alors un néologisme…). Mais les intellectuels d’alors s’imprègnent bien de cette pensée – via des lectures ou, le cas échéant, des voyages en Europe ou aux États-Unis ; ils y associent tout naturellement des pensées dérivées, telles que le positivisme ou l’utilitarisme, et le libéralisme alors importé n’est pas que politique, il est aussi économique (ainsi avec Taguchi Ukichi, « l’Adam Smith japonais »).

 

En fait, ces dernières approches sont celles qui permettent à la pensée libérale d’influencer un minimum le nouveau régime qui se met en place – et qui n’est somme toute guère libéral… C’est que les oligarques, alors, entendent bien mettre en place un pouvoir fort, autour de la figure de l’empereur, qui ne peut s’accommoder du libéralisme au sens le plus strict. En témoigne par exemple la question des modèles constitutionnels : les oligarques se renseignent, ils envisagent de s’inspirer des exemples anglais (la quintessence du parlementarisme), américains ou français (en se méfiant tout de même instinctivement de la tradition révolutionnaire…), autant d’approches ayant la faveur des intellectuels et politiciens membres du Mouvement pour la Liberté et les Droits du Peuple (jiyû minken undô), mais c’est en définitive le modèle prussien, autrement autoritaire dans la perspective bismarckienne, qui l’emporte – des constitutionnalistes allemands se rendent au Japon et font office de conseillers pour la rédaction de la Constitution de 1889. Pour appuyer le nouveau régime, des intellectuels japonais se mettent à prôner des « Lumières étatistes », plus ou moins syncrétiques, par exemple Nishi Amane.

 

En face, cependant, via le JMU éventuellement, les « Lumières libérales » sont cependant d’un certain poids, incarnées notamment par la figure majeure de Fukuzawa Yukichi. Seulement, le libéralisme, sauf éventuellement en matière économique (mais, même dans cette optique, l’influence est à pondérer de toute façon, tant l’État joue alors un rôle moteur dans la Révolution industrielle japonaise), demeure une attitude d’opposition, liée aux seuls intellectuels et journalistes ; ils ont leur influence, mais sont bien loin de l’appareil du pouvoir… et tout autant des masses.

 

Par ailleurs, leur mouvement, si divers, est parcouru d’oppositions. Et aux « Lumières libérales » classiques, il faut opposer bientôt des Lumières dites « radicales », constituant l’aile gauche du « parti », et qui, à la différence des oligarques, bien loin de se méfier de la Révolution française, l’admirent franchement ; parmi ces intellectuels, il faut sans doute mettre en avant Nakae Chômin, auteur d’œuvres importantes, comme les Dialogues politiques entre trois ivrognes ou, sur un mode plus intime, Un an et demi, mais aussi traducteur, et notamment de Rousseau, donc : il fait partie de ceux qui introduisent et popularisent en même temps la pensée politique occidentale au Japon, de par cette activité essentielle.

 

Mais, sans surprise, ces divers avatars des Lumières rencontrent une forte opposition, de la part de penseurs traditionnalistes qui entendent, contre les modèles libéraux occidentaux, dresser le shintoïsme et le confucianisme comme autant de barrages. Les oligarques s’en inspirent souvent – car rares, au fond, sont ceux qui attachent vraiment de la valeur au libéralisme, à l’exception peut-être d’un Itô Hirobumi. Et ce même si, réflexe très japonais si cela veut dire quelque chose, les tentatives de syncrétisme sont donc nombreuses (mais plus ou moins concluantes).

 

DÉVELOPPEMENTS DURANT LE PREMIER VINGTIÈME SIÈCLE

 

Mais le monde change alors à toute vitesse, et le Japon plus vite encore ; la pensée politique japonaise de même, du coup, et il y a sans doute comme une boucle de rétroaction qui se met en place.

 

Les dernières années de Meiji, cependant, sont avant tout marquées par la stabilisation du régime – et tout autant de sa doctrine. La Constitution de 1889, bien sûr, y joue un rôle essentiel, mais aussi d’autres textes tels que l’admonition aux soldats et aux marins de 1882, ou le rescrit impérial sur l’éducation de 1890 – sans même parler de la définition progressive du shintô d’État : le régime s’affiche comme tennôcentriste, ce qui, au plan juridique, ressort aussi de l’incrimination « nouvelle » de lèse-majesté, dont bien des opposants feront les frais (mais notamment Kôtoku Shûsui et ses camarades, j’y reviendrai). Plus important encore peut-être, le régime s’approprie la notion antérieure de kokutai, pas totalement traduisible en français (ou en anglais d’ailleurs), mais qui rend plus ou moins l’idée d’ « essence nationale du Japon » ; en tout cas, cette notion fondamentale de la pensée politique japonaise est dès lors intimement associée à l’empereur et à sa lignée ininterrompue d’ascendance divine, au point où l’on ne peut envisager l’un sans l’autre.

 

Il y a donc à cette époque une pensée politique japonaise « orthodoxe », vouée à la célébration et à la perpétuation du régime de Meiji ; les constitutionnalistes commentant la Constitution de 1889 y ont une part importante (ceux que l’on dit « traditionalistes », du moins, car il y en a bien sûr d’autres plus libéraux et progressistes) ; mais il faut aussi prendre en compte que les milieux d’affaires et agricoles s’y rallient progressivement.

 

Il y a des voies plus « hétérodoxes », comme de juste – mais elles se rattachent pour une bonne part à des courants plus amples, nationalisme et socialisme, que j’entends traiter plus en détail par la suite.

 

Pour autant, le régime n’est certes pas figé – et il évolue même très rapidement durant la brève ère Taishô, suscitant ce que l’on appelle communément la « démocratie de Taishô », liée à l’adoption du suffrage universel masculin et au développement d’une approche parlementaire de la vie politique, sur le modèle anglais qui avait été délaissé pour le modèle prussien sous Meiji. On peut certes constater que l’expérience se conclut bien vite sur un « échec » (Michel Vié la désigne ainsi dans Le Japon contemporain, que j’ai chroniqué il y a peu), mais elle n’en traduit pas moins une nouvelle effervescence de la pensée politique – mais le libéralisme des Lumières japonaises doit alors de plus en plus composer avec des alternatives de poids, les divers socialismes et nationalismes qui se développent durant la période.

 

LA PENSÉE SOCIALE

 

Le socialisme, au Japon comme en Occident, a pu prendre des formes très différentes – et même contradictoires ; d’autant que Marx n’est à l’évidence pas la seule figure à envisager : les Japonais se sont intéressés alors à bien des courants du socialisme, incluant les socialistes français antérieurs à Marx, le gompérisme américain ou la social-démocratie allemande. Par ailleurs, le socialisme japonais n’est pas spécifiquement associé à la gauche (et a fortiori à la gauche de la gauche). Les rapports entretenus par ces socialismes avec le pouvoir sont donc très variés.

 

Ainsi, le « socialisme d’État » a pu connaître divers avatars ; en tant que tel moins hostile à l’État de Meiji que bien d’autres socialismes, il entretenait des rapports contradictoires avec l’idée même de subversion : il a pu constituer un soutien à l’État japonais comme une critique de ses rapports avec les milieux d’affaires et plus généralement le capitalisme (ou du moins le capitalisme japonais : les premiers marxistes nippons s’interrogeront beaucoup sur ses spécificités éventuelles, le cas échéant en faisant intervenir le kokutai dans leurs analyses) ; en tant que tel, il a pu être défendu par des opposants de gauche, aussi bien par des « orthodoxes », des fonctionnaires surtout, au service de l’État, mais tout autant (et peut-être surtout, en termes pratiques ?) par des ultranationalistes d’inspiration éventuellement fascisante (sinon fasciste à proprement parler).

 

L’anarchisme même témoigne de dissensions du même ordre. Le journaliste Kôtoku Shûsui, figure notable, l’incarne tout d’abord, et dans une perspective vigoureusement pacifiste (souvent caractéristique du socialisme japonais, j’y reviens d’ailleurs très vite). Il en fera les frais : en 1911, accusé de « trahison » (peut-être une résultante, on l’a dit du moins, de ses campagnes de presse quelques années plus tôt contre l’implication de l’armée japonaise dans la répression de la révolte des Boxers, implication qui s’était prolongée dans un scandaleux pillage qu'il avait violemment dénoncé ?), et ainsi reconnu coupable de « lèse-majesté », il est condamné à mort et exécuté ainsi que plusieurs de ses camarades ; l’affaire fait grand bruit – elle choque… Mais une autre figure est révélatrice de la variété des socialismes et même des anarchismes japonais à cet égard : ainsi, Ishikawa Sanshirô prône un « anarchisme agrarien » dit éventuellement « indigénisme » ; sauf que sa pensée évolue… jusqu’à se transformer en un « anarchisme tennôcentrique » a priori totalement contradictoire et incompréhensible – du moins pour un ignare dans mon genre.

 

Je l’avais mentionné plus haut, mais les questions religieuses peuvent elles aussi intervenir dans les différentes approches du socialisme japonais, et tout particulièrement le christianisme – extrêmement minoritaire, mais d’une influence idéologique et politique malgré tout décisive. On peut mentionner ici, notamment, Katayama Sen – qui, par ailleurs, s’illustre dans l’optique pacifiste à la façon de Kôtoku Shûsui lors d’un célèbre épisode, quand il serre la main du socialiste russe Plekhanov en 1904, soit en pleine guerre russo-japonaise : la symbolique est forte, traduisant aussi le soutien des socialistes japonais à la tentative révolutionnaire russe de 1905 – qui, à vrai dire, servira pourtant les intérêts de l’État nippon, puisqu’elle incitera le régime tsariste à lâcher l’affaire en Asie orientale pour réprimer les séditieux, menace jugée bien plus importante…

 

Mais Katayama Sen illustre lui aussi les parcours complexes qui peuvent affecter les penseurs politiques japonais (comme les Occidentaux, certes) : du socialisme chrétien, il passe progressivement au bolchévisme après 1917. Le marxisme avait déjà exercé une certaine influence avant cela, bien sûr, mais peut-être pas plus qu’un autre courant socialiste. Son rôle se développe toutefois, progressivement, mais de manière déterminante. Bien sûr, cela passe par l’établissement d’un Parti Communiste Japonais – et Katayama Sen fait partie des membres fondateurs. Mais ce Parti est aussitôt interdit…

 

En fait, dans le Japon du premier XXe siècle, et si l’on fait une exception pour Kôtoku Shûsui et ses camarades anarchistes exécutés à la toute fin de l’ère Meiji (une sorte de point culminant, sans véritable équivalent par la suite, sauf erreur), les communistes nippons d'obédience marxiste paraissent bien être les opposants les plus traqués et réprimés par le régime nippon – bien moins sévère pour nombre d’autres opposants éventuellement virulents… et ce jusqu’en pleine guerre de l’Asie-Pacifique, en dépit de la mainmise militaire sur le pouvoir et du système de parti unique ! En fait, quand, dès le début de l’occupation américaine, le SCAP (Supreme Commander of the Allied Powers) ordonne la libération des prisonniers politiques, les communistes seront clairement les plus nombreux parmi ces derniers, qui étaient parfois incarcérés depuis bien avant la guerre… Bien sûr, le SCAP s’en mordra très vite les doigts, avec la Guerre Froide ! La répression contre les communistes japonais reprendra alors, via des « purges rouges » qui n’ont rien à envier à la « chasse aux sorcières » américaine, tandis que les « purgés » de 1945, parfois même des criminels de guerre condamnés lors des procès de Tôkyô, seront remis en place…

MILLE AVATARS DU NATIONALISME AVANT LA DÉFAITE

 

Mais s’il est un courant politique qui a connu une certaine fortune au Japon, sous bien des avatars par ailleurs, je tends à croire que c’est le nationalisme – dans ce « Que sais-je ? », en tout cas, c’est vraiment l’impression qui en ressort. Par ailleurs, c’est aussi un courant qui a survécu, quitte à se maquiller un brin, ou un peu plus que cela, après 1945 – date qui ne scelle finalement guère le sort des ultranationalistes. Pour l’heure, je vais m’en tenir à la période précédant la Défaite, je reviendrai ultérieurement sur l’époque récente.

 

Mais il s’agit donc d’un nationalisme multiple : sur la base de la même notion de kokutai, mais comprise différemment le cas échéant, on peut dériver un nationalisme de gauche (au moins dans un premier temps, comme un écho du nationalisme européen pour le coup – notamment du nationalisme français, d’ailleurs, dans la perspective révolutionnaire) comme un nationalisme de droite, et sans nécessairement aller jusqu’à l’extrême droite – quand bien même celle-ci a bien sûr son rôle, et d’importance, dans cette complexe histoire.

 

Mais ces nationalismes sont dont variés : certains s’affichent rénovateurs, d’autres traditionalistes ; parmi les premiers, la perspective révolutionnaire et la perspective réactionnaire sont envisageables, même si leurs conséquences pratiques ne sont pas si distinctes que cela. Le nationalisme peut être étatique, ou avoir des relents anarchisants ; il peut être élitiste (et intellectuel) comme il peut être populaire ; il parle aux milieux d’affaires, ou il les effraie ; il peut avoir des fondations religieuses, notamment dans le nichirénisme, ou bien se revendiquer comme parfaitement laïque…

 

Si la notion de kokutai, sauf erreur, est ancienne, les événements de la deuxième moitié du XIXe siècle lui confèrent un autre sens – et un sens plus crucial. Pèse sur le Japon une forme de menace coloniale occidentale ; les avanies subies par le grand voisin chinois depuis les guerres de l’Opium inquiètent considérablement les Japonais, qui ne peuvent plus y reconnaître la brillante civilisation dont ils se sont si souvent inspiré sans pour autant jamais tomber sous sa coupe ; et les Japonais, ayant eux-mêmes à souffrir tout d’abord de « traités inégaux », se doivent de réagir. L’idéologie nationaliste en découle logiquement, d’une certaine manière – mais son évolution est peut-être davantage paradoxale…

 

En effet, à mesure que le Japon, engagé dans la modernisation à marche forcée, semble écarter la menace coloniale, il semble prendre conscience qu’il est à cet égard une exception. Ce qui lui confère le cas échéant toute latitude pour constituer un modèle alternatif ? L’idée devient plus concrète avec la victoire nippone dans la guerre russo-japonaise : l’alliance anglaise demeure (qui aura un grand rôle lors de la Première Guerre mondiale), mais les puissances occidentales s’inquiètent de cette évolution inattendue des événements – le mythe du « péril jaune » ne s’en accroit que davantage, et des mesures antijaponaises sont prises çà et là, toujours un peu plus… Lors du traité de Versailles, les Japonais, associés au camp vainqueur, se posent d’ailleurs en hérauts de l’égalité des races – mais on refuse d’intégrer cette suggestion dans les termes du traité, de manière tristement significative.

 

Mais l’approche nationaliste, dès lors, dépasse le seul Japon aux yeux mêmes des Japonais : se dégage une idéologie panasiatique, à tout prendre une réaction au colonialisme occidental. En Extrême-Orient, le Japon s’affiche comme une puissance non occidentale, la seule, qui soit en même temps en mesure de demeurer indépendante de l’Occident ; chez certains penseurs, cela lui confie une mission libératrice en Asie de l’Est. Et sans doute est-ce une opinion sincère, dans un premier temps, du moins – et probablement assez longtemps, d’ailleurs… mais au prix de l’aveuglement. Bien loin de « libérer » ses voisins, le Japon constitue de plus en plus une puissance coloniale alternative, pas moins nuisible – et peut-être plus rude encore… La Corée et la Mandchourie, voire plus globalement la Chine, en font bientôt les frais, et les pires crimes s’accumulent – le massacre de Nankin, l’Unité 731, les « femmes de réconfort »… Et si, durant la guerre de l’Asie-Pacifique, le Japon prétend fédérer les peuples asiatiques sous le drapeau de la Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale, l’illusion ne dure guère : pendant un temps, les leaders nationalistes des pays « libérés » ont pu pactiser avec le Japon (ainsi en Indochine contre les Français, en Birmanie contre les Anglais, en Indonésie contre les Hollandais…), mais ils ont pour la plupart bien vite perçu que le Japon ne se contenterait certainement pas du rôle théorique de bienveillant « grand-frère »…

 

Mais, de ceci, on n’en est probablement pas toujours bien conscient au Japon même (et à vrai dire encore aujourd’hui, faut-il croire…) : la pureté idéologique de la mission libératrice demeure immaculée, et, par ailleurs, le nationalisme adopte à l’intérieur des atours plus concrets, qui participent au moins en égale mesure de son succès. Les variantes intellectuelles du nationalisme (avec des ethnographes tels que Yanagida Kunio, mentionné plus haut, ou des philosophes comme Nishida Kitarô) s’accompagnent d’un nationalisme autrement pratique, dans une optique étatique surtout, et ce assez rapidement.

 

La question du nationalisme populaire, liée, est plus ambiguë – jusque dans sa dimension éventuellement subversive. Sans doute existe-t-il, sous divers avatars là encore – le nationalisme agrarien, par exemple. Le point problématique est ailleurs : sa parenté éventuelle avec le fascisme. Mais elle semble tout au plus limitée : sans doute le fascisme a-t-il exercé une certaine séduction sur des intellectuels japonais, et aussi, de manière peut-être plus flagrante, sur les « jeunes officiers » ultranationalistes dont l’action violente perturbe la vie politique japonaise dans les années 1930, avec pour point culminant « l’incident du 26 février » (1936). Pour autant, cela n’a guère débouché sur des mouvements authentiquement fascistes (avec les corollaires de l’économie dirigée et du totalitarisme via un parti unique de masse) ; les idées fascistes ont plutôt infusé dans d’autres courants, plus aisés à rattacher à la pensée japonaise traditionnelle (ou à certains de ses aspects, à la fois minoritaires et influents, comme le nichirénisme).

 

Mais l’ultranationalisme devient donc une réalité concrète au Japon, et de plus en plus envahissante. Il doit beaucoup à l’influence essentielle de Kita Ikki, et à son interprétation personnelle du kokutai. Kita, à l’origine, était un socialiste – mais cela ne l’empêchait certainement pas d’être imprégné d’idéologie nationaliste et plus particulièrement alors panasiatique : il se prend de passion pour les mouvements chinois dans cette optique, et y participe lui-même – ce qui l’amène à rompre avec le socialisme japonais, aux préoccupations finalement bien différentes, et par ailleurs porté sur le pacifisme. Sur ces bases, sa pensée évolue vers toujours plus de radicalité, et il assigne une mission proprement messianique au Japon (mission peut-être empruntée au nichirénisme, que Kita entend cependant « laïciser ») : celui-ci doit adopter un équivalent asiatique de la « doctrine Monroe », contre le cas échéant les mouvements antijaponais dans les pays voisins, à réprimer, car c’est le seul moyen à la fois de libérer l’Asie orientale de l’oppression occidentale, mais aussi d’y fonder le socialisme réel. Ce qui implique des mesures drastiques sur la scène intérieure : en 1919, Kita publie les Principes fondamentaux d’un plan de rénovation de l’État (retitré Principes d’un plan de rénovation du Japon en 1923), ouvrage dans lequel il prône, sans ambiguïté, un putsch conduit par l’armée et secondé par des activistes civils afin de renverser le régime corrompu et d’assurer le pouvoir effectif de l’empereur, intimement lié à son armée. L’ouvrage est d’une très grande influence sur les « jeunes officiers » des années 1930, et c’est notoire ; aussi, après l’échec de la tentative de coup d’État du 26 février 1936, Kita Ikki sera jugé pour avoir inspiré les troubles (il n’y a pas pris part directement), condamné à mort et exécuté.

 

Ce qui est loin de sonner le glas de sa pensée, comme des entreprises hardies des « jeunes officiers » ; en fait, l’État et l’état-major, lequel accapare toujours plus le pouvoir politique réel dans la période, s'ils sont d'abord hostiles à ces chiens fous, sentent le vent tourner et perçoivent bien comment ces soubassements idéologiques radicaux peuvent servir leur cause, et tout particulièrement l’expansionnisme en Asie de l’Est et dans le Pacifique. En 1937, le ministère de l’Éducation produit en masse une brochure intitulée Les Principes fondamentaux du kokutai, qui fait le point sur la question – en associant à l’ultranationalisme le plus radical des considérations plus traditionalistes, liées au tennôcentrisme et au shintô d’État, tout en balayant les totalitarismes, fascistes comme communistes, comme autant de « faux remèdes », inappropriés qui plus est à la spécificité de l’essence japonaise. Mais l’ultranationalisme devient bien ainsi une doctrine officielle de l’État japonais, a fortiori en guerre, justifiant l’impérialisme nippon et autorisant des évolutions telles que le parti unique, forcément bienveillant et en fait de peu de poids face à l’autorité autrement pragmatique de l’armée intimement liée à l’empereur.

 

En tant que tel, l'ultranationalisme conduit toujours davantage le Japon dans la voie belliciste, et l’engage, avec Pearl Harbor, dans une guerre qu’il n’est pas en mesure de gagner. En 1945, le kokutai fait les frais des entreprises ultranationalistes – qui, bien loin de « libérer » l’Asie dans la ferveur pro-japonaise des peuples colonisés, n’ont suscité au fond que leur haine, outre que la Défaite amène le pays que les ultranationalistes prétendaient sauver à l’extrémité inédite de l’Occupation par une puissance étrangère et de la perte de la souveraineté, le révéré tennô étant même contraint, dans un exercice humiliant, de proclamer son humanité…

NOUVELLES VOIX/VOIES

 

Un bouleversement tel que celui de l’Occupation, de 1945 à 1952, a forcément changé la donne – même si la « réintégration des purgés » et, parallèlement, les « purges rouges », à l’aube de la Guerre Froide, ont ancré le Japon dans le camp capitaliste, quitte parfois à préserver quelque chose des nationalismes antérieurs, débarrassés cependant de leurs aspects les plus traditionalistes, outre que la question militaire, via l’article 9 de la Constitution de 1946, ne peut plus se poser dans les mêmes termes. Je vous renvoie ici à l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d’Eddy Dufourmont, et au Japon contemporain, de Michel Vié.

 

Mais oui : aussi fou que cela puisse paraître, et d’une manière donc bien différente de ce qui s’est produit en Allemagne à la même époque, le nationalisme japonais, malgré son rôle déterminant dans le déclenchement de la guerre et la perpétration de ses atrocités, a conservé au Japon un poids politique essentiel ; cela, toutefois, j’y reviendrai juste après.

 

Pour l’heure, ce sont les « nouvelles voies » qui m’intéressent, dans un Japon lancé à tout crin dans une deuxième vague de modernisation à marche forcée, qui le conduira, en quelques années à peine, des misères et de la honte de l’Occupation américaine au rang de deuxième puissance économique mondiale. Mais, d’une certaine manière, cela fait partie du problème : le Parti Libéral-Démocrate (PLD, droite) au pouvoir s’est d’une certaine manière entendu, à partir des manifestations monstres de 1960, avec ses opposants parlementaires (essentiellement le Parti Socialiste Japonais, jamais assez puissant pour exercer le pouvoir, suffisamment cependant pour constituer une minorité de blocage), pour « laisser tomber » les sujets politiques les plus clivants (la réforme de la Constitution et notamment de l’article 9 prohibant le recours à la guerre et la possession d’une armée, l’alliance américaine, etc.) pour s’en tenir à l’effort commun en vue du développement économique ; c’est ce que l’on a appelé le passage de la « saison politique » à la « saison économique » – autant dire peu ou prou l’idéologie officielle de la Haute Croissance, et qui, dans les grandes lignes, se maintiendrait jusqu’à la toute fin de l’ère Shôwa.

 

Il y a pourtant des entreprises rénovatrices dans la pensée politique japonaise – et, même en pleine Guerre Froide, avec cependant des dégels, le marxisme y a sa part, essentielle ; encore que le débat soit a priori très intellectuel : on renouvelle les théories de l’aliénation, ou de la société civile…

 

De manière plus générales, des intellectuels progressistes entendent refonder la pensée politique japonaise. Ils interviennent en matière économique (réfléchissant sur l’État « neutre » ou les dangers de la privatisation), mais aussi dans un champ plus directement politique – par exemple en réévaluant la notion de kokutai, dont, décidément, ils ne peuvent déclarer l’impertinence, mais dont ils savent bien qu’elle ne peut avoir le même sens qu’auparavant, dans un Japon où la souveraineté est désormais populaire, et où l’empereur, au rôle purement symbolique, a lui-même affirmé ne pas descendre d’Amaterasu mais être parfaitement humain… Ces intellectuels sont très divers, et pour certains très influents : on compte parmi eux des philosophes, des juristes, des historiens, des sociologues, des écrivains (je suppose qu’on peut citer ici un Ôe Kenzaburô, par exemple), etc.

 

PERSISTANCE DES NATIONALISMES

 

Mais, en face, le nationalisme – ou plutôt les nationalismes – persiste(nt).

 

Aux intellectuels progressistes envisagés à l’instant, on peut ainsi opposer des intellectuels d’extrême droite – et Mishima Yukio en fournit un exemple éloquent, encore qu’histrionique.

 

Globalement, cependant, la droite japonaise se montre plus modérée : avec le PLD au pouvoir sur l’ensemble de la période, elle se rallie à une doctrine officielle du pouvoir, certes conservatrice sur les plans politique et sociétal, mais nettement moins démonstrative – avec cependant quelques points de tension tels que le sanctuaire du Yasukuni (voyez l’essai de Takahashi Tetsuya Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni), la négation des crimes commis par l’armée japonaise pendant la guerre de l’Asie-Pacifique, problématique mémorielle liée (mais c’est surtout vrai à l’époque immédiatement récente, ai-je l’impression), ou, dans une perspective davantage pragmatique, la révision constitutionnelle, et d’abord et avant tout de l’article 9.

 

La question mémorielle est donc très importante, ici – et elle a fait l’objet d’études par des intellectuels se revendiquant clairement du nationalisme, ou plutôt, terme que l’on tend alors à employer, du néonationalisme : ainsi, par exemple, d’Etô Jun traitant du « refus de l’après-guerre », ou des mouvements associés à l’entreprise éventuellement révisionniste des « études japonaises ».

 

À mon niveau d’inculture, c’est sans doute un peu absurde de présenter les choses ainsi… Mais, oui, la situation contemporaine m’effraie. Ce livre date de 1990, et le néonationalisme semble avoir gagné en influence ces dernières années – notamment, des premiers ministres tels que Koizumi Jun’ichirô ou l’actuel, Abe Shinzô, de par leurs visites officielles au Yasukuni ou leurs entreprises révisionnistes voire négationnistes (révision des manuels d’histoire, affirmation que les « femmes de réconfort » n’ont jamais existé, que le massacre de Nankin est une imposture, sans même parler de l’Unité 731, etc.), semblent témoigner de ce que le nationalisme dans ses aspects les plus agressifs a toujours un peu plus voix au chapitre, et ce aux plus hauts niveaux de l’État, tout en ayant une base populiste marquée…

 

Ceci étant, le nationalisme japonais contemporain va bien au-delà, et est susceptible là encore de diverses approches. Le nationalisme populaire d’un Takeuchi Yoshimi emprunte sans doute au passé, quitte à entretenir des liens ambigus avec le néonationalisme, mais a pourtant en même temps une certaine dimension progressiste : d’essence révolutionnaire, ce nationalisme doit surtout permettre d’instaurer la démocratie en Asie, mais sur un modèle distinct de celui des démocraties libérales occidentales – en fait, c’est là une pensée qui doit sans doute beaucoup aux mouvements de la décolonisation de par le monde, mais aussi et surtout au modèle communiste chinois.

 

Le cas de Yoshimoto Takaaki est sans doute encore différent : cet auteur jugé « incontournable » a développé une pensée originale et très complexe, passant notamment par une relecture de Hegel, de Marx, de Nietzsche, de Freud, etc., dans une optique nationaliste ; mais, honnêtement, les développements bien trop denses qu’y consacre ici Pierre Lavelle me sont largement passé par-dessus la tête, et je serais incapable d’en dire quoi que ce soit avec au moins un semblant d’assurance…

 

CONCLUSION

 

J’ai déjà joué à la Cassandre dans mes chroniques de ces derniers jours, je ne vais pas davantage m’étendre sur la question ici…

 

Je vais donc m’en tenir à l’évaluation de ce « Que sais-je ? » : oui, il m’a passionné, et je suppose qu’il constitue une bonne introduction, voire un peu plus que ça, à un champ d’études qui me parle énormément. Il faudra lire davantage sur la question, bien sûr – et lire aussi les penseurs japonais eux-mêmes : on trouve en français certaines œuvres de Fukuzawa Yukichi, Nakae Chômin, Kôtoku Shûsui ou Katayama Sen, par exemple ; j’avoue être aussi curieux (même avec des frissons…) en ce qui concerne le nationalisme japonais : la relecture de Le Japon moderne et l’éthique samouraï de Mishima Yukio s’imposera donc, et la découverte de Kita Ikki, le cas échéant, de même… J'aurai donc l'occasion de revenir sur tout cela !

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Le Sommet des Dieux, t. 3, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 3, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 3, [神々の山嶺, Kamigami no itadaki], septième édition, traduit [du japonais] et adapté en français par Sylvain Chollet, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2002] 2017, 337 p.

 

LA DÉGRINGOLADE…

 

Ce compte rendu est bien tardif : cela fait des semaines que j’ai lu ce tome 3 de l’édition intégrale cartonnée du Sommet des Dieux, célèbre BD de Taniguchi Jirô adaptant le roman fleuve éponyme de Yumemakura Baku. Pourquoi ne pas en avoir parlé plus tôt ? Plein de raisons plus ou moins fondées à cela, mais aussi, je suppose, une vague incertitude de ma part, au regard de la qualité de ce tome 3, qui m’a fait l’effet... d’être bien inférieur aux deux précédents, que j’avais vraiment beaucoup aimés. Certes, le regretté Taniguchi Jirô ne pouvait sans doute pas avoir conçu que des chefs-d’œuvre, même s’il s’agit ici d’un moment, certes long, d’une œuvre bien plus ample et jusqu’alors brillante. J’espère que, par la suite, la série retrouvera la place qui est sienne – tout au sommet, bien sûr, aha – et que ce décevant troisième tome s’avèrera n’avoir été qu’un « ventre mou »…

 

Il y a une raison évidente à cette « dégringolade », et qui, d’une certaine manière, ne pouvait peut-être pas être évitée – et c’est que, après deux tomes où la montagne est reine, et où sont narrés sur un mode épique les exploits du mystérieux et quelque peu inquiétant en même temps que fascinant Habu Jôji, et de son rival Hase Tsuneo, il est sans doute nécessaire de revenir au présent et à l’expérience directe du personnage point de vue, l’alpiniste et photographe Fukamachi, et à son objectif-prétexte : l’enquête portant sur cet appareil photo qu’il a trouvé dans un bouiboui de Katmandou, et qu’il suppose avoir été celui de Mallory, l'alpiniste disparu dans sa tragique expédition de 1921 – l’appareil contenant une pellicule, son examen pourrait permettre de déterminer si, oui ou non, Mallory et Irvine ont été les premiers hommes à atteindre « le Sommet des Dieux », autrement dit l’Everest.

 

LES DIEUX EUX-MÊMES

 

Et c’est là le moment fort de ce troisième tome – le seul, hélas… Et c’est d’autant plus navrant, d’une certaine manière, que c’est sur un mode bien répétitif, après les deux premiers tomes ; le lecteur peut dès lors s'interroger sur ses attentes, sans doute... Reste que ce tome-ci s’ouvre sur un chapitre intitulé « Le mystère de la première ascension de l’Everest », nouveau flashback montagnard – et qui d’une certaine manière renvoie de toute façon à la méthode de l’ouverture même du premier tome.

 

Bien sûr, ce flashback-ci a ses spécificités – et notamment bien sûr parce qu’il dessine, en 1921, un âge « encore plus héroïque » de l’alpinisme, car plus ancien, ce qui participe de la perspective mythologique de la BD. Connaissances et techniques étant moindres, l’entreprise était davantage périlleuse, et poser le pied sur le sommet de l’Everest n’avait pas les mêmes implications, puisqu’il devait s’agir d’une première – et nous avons appris, au fil des deux premiers tomes, combien nos héroïques alpinistes Habu Jôji et Hase Tsuneo étaient obsédés par les « premières » : ce qui ne constitue pas une « première » n’a au fond aucun intérêt – tout au plus s’agit-il d’un entrainement… en vue d’une « première » ultérieure. Mais quelle « première » pourrait bien rivaliser avec celle-ci – atteindre enfin « le sommet des dieux » ?

 

D’où un renforcement de l’effet, et qui joue dans la puissance de ces belles pages alpines – qui n’auront hélas plus d’équivalent dans la suite de ce troisième tome, qui joue donc une tout autre carte…

 

Bien sûr, dans pareil contexte, le récit de l’expédition de 1921 ne lève en rien le voile sur le mystère qui fonde la BD – et c’est tout naturel. Ceci notamment en laissant, en fait, Mallory et Irvine grimper pour la dernière étape de l’ascension, tandis que nous nous focalisons alors sur les autres membres de l’expédition, restés un peu en arrière, puis, redoutant le pire, qui tentent de partir au secours des alpinistes disparus… Ce qui renforce la dimension tragique d’une manière pertinente – en mettant au cœur du propos « les autres », alpinistes sans doute tout aussi chevronnés, mais dont le nom n’intègrera pas les dictionnaires ; les « petites mains » préparant les exploits des « stars », des « héros »…

 

En écho de la découverte par Fukamachi (et avant lui par Habu Jôji ?) de ce qui pourrait être l’appareil photo de Mallory, les secours ne trouvent guère ici qu’un piolet… Le mystère demeure – peut-être de peu de poids dans ces circonstances, où la certitude de ce que des amis ont trouvé la mort sur l’Everest est autrement palpable…

 

La suite ? Dans l’histoire alpine, le 29 mai 1953, c’est l’ascension réussie d’Edmund Hillary et du Sherpa Tenzing Norgay, vainqueurs enfin de l’Everest – dans l’incertitude quant à ce qu’avaient pu accomplir Mallory et Irvine vingt-deux ans plus tôt.

 

La suite « dans la BD » est hélas bien moins enthousiasmante…

 

DÉVISSER – FORCÉMENT

 

La découverte de l’appareil photo, dans le premier tome, avait mis en place un fil rouge vaguement policier/thriller, qui avait surtout pour intérêt, au travers d’un improbable mais inévitable jeu de coïncidences, de lancer le photographe Fukamachi sur la piste de Habu Jôji – même si ledit fameux alpiniste, à tout prendre, ne pouvait avoir qu’un rôle marginal dans cette affaire. En fait, Fukamachi s’était d’une certaine manière « égaré », jusqu’alors – au sens où il avait largement remisé de côté les secrets perdus de l’appareil photo pour en apprendre bien davantage sur cet homme toujours bel et bien vivant, mais dont personne ne savait plus rien… ou presque. D’où cette succession d’entretiens propices à autant de flashbacks – et un questionnement de l’héroïsme et de la folie de ces « conquérants de l’inutile » qui faisait le sel de cette bande dessinée, d’autant plus sans doute que l’on en arrivait donc à des extrémités proprement mythologiques.

 

L’approche est cette fois toute différente. Fukamachi, peut-être enfin conscient de la bifurcation plus ou moins fondée de son enquête, décide de retourner à Katmandou, et de se consacrer pleinement à la découverte de la vérité sur l’appareil photo. Et c’est la caractéristique essentielle de ce troisième tome : passé le premier chapitre, la montagne devient secondaire – elle n’apparait plus guère qu’au travers de brèves vignettes, qui ne peuvent avoir l’ampleur des récits héroïques antérieurs.

 

Et c’est donc la dimension policière/thriller qui passe au devant de la scène. Hélas, ce n’est pas très réussi… En fait, l’enquête de Fukamachi portant sur l'appareil photo, passé la curiosité initiale, qui pouvait enthousiasmer, n’a jamais été bien palpitante – et maintenant qu’elle passe au premier plan, ça n’en est que plus sensible, au point où ça en devient gênant, d’une certaine manière… Car tout cela est bien terne : les personnages manquent souvent d’épaisseur, ça parlotte à tout bout de champ mais sur un mode automatique… Difficile de vraiment s’impliquer.

 

Hélas, il y a pire : les auteurs, peut-être conscients de ces faiblesses narratives, tentent d’autres choses pour remonter le niveau… et se foirent largement ? Sont en effet introduits des rebondissements plus « nerveux »… mais en fait systématiquement (ou presque ?) navrants. Le plus désolant, bien sûr, implique Ryôko, l’ex-compagne de Habu Jôji, et avec qui Fukamachi avait plus ou moins entamé un vague flirt ambigu (compensant la ruine de son propre semi-couple) ; Ryôko déboule à Katmandou, paf, et… Vous ne devinerez jamais… Elle se fait enlever par « les méchants ». C’est incroyable, tout de même, cette propension des princ… des petites cop... des femmes à se faire enlever à tout bout de champ par les méchants, c’est à croire qu’elles le font exprès ! Bien sûr, les gentils la sauveront… Enfin, « les gentils »… Habu Jôji, bien sûr, dans une scène qu’on qualifiera sans trop d’audace d’ « un peu too much », mais ça, j’y reviendrai.

 

En l’état, tout cela est au mieux faible – et donc désolant. Ce fil rouge en devient pénible, et le lecteur toxico réclame immanquablement sa dose d’héroïsme alpin…

 

LES PEUPLES DES SOMMETS

 

Peut-on sauver quand même certaines choses dans ce décevant troisième tome ? Outre le très bon premier chapitre sur l’expédition de 1921 ? Eh bien… peut-être. C’est assez vague, mais pas inintéressant – et c’est peut-être bien la seule chose dans ce cas, à l'occasion de ce nouveau séjour à Katmandou.

 

En effet, cette unité de lieu favorise la mise en scène du Népal et des Népalais (et en fait aussi des Tibétains) dans l’histoire. Pendant un bon moment, c’est sur un mode guère enthousiasmant, certes – parce que nous y retrouvons la Katmandou pouilleuse et tout affairée à satisfaire les pulsions aventureuses des touristes, entraperçue dans le premier tome : commerçants qui sont autant d’escrocs, mendiants à la morale pas moins douteuse à chaque coin de rue, et « porteurs » sans autre identité… Forcément, hein.

 

Mais, dans ce troisième tome, une autre perception des habitants de la région se met en place – qui aura peut-être ses conséquences par la suite, je ne sais pas. Tout d’abord, les auteurs mettent en avant les Sherpas – en fait tibétains, souvent les oubliés des expéditions himalayennes, quand ces hommes ne sont pourtant pas moins héroïques que les Occidentaux (ou les Japonais…) s’accaparant toute la gloire de leurs puérils exploits. En fait, tous les Sherpas ne sont heureusement pas oubliés – et si on attribue au premier chef la conquête de l’Everest à Edmund Hillary, on rapporte quand même, en principe, qu’il n’était alors pas seul, et que le Sherpa Tenzing Norgay lui aussi avait alors conquis l’Everest ; sans doute même l’idée était-elle d’appuyer sur cette certitude (qui aura elle très certainement ses conséquences sur la suite des opérations) : ils n’y seraient pas parvenus l’un sans l’autre. Fukamachi, ainsi, a cette fois bien des occasions de rencontrer des Sherpas, ou du moins d’en apprendre sur eux, ainsi dans les villages où ils résident à l’extérieur des centres urbains tels que Katmandou. Ang Tshering, Sherpa associé à Habu Jôji (ou Bikhalu Sanh ?), a d’ailleurs lui aussi quelque chose d’une figure mythique – peut-être sous la forme d’un écho de Tenzing Norgay, d’ailleurs. Et, bien sûr, la vie de Bikhalu Sanh au milieu des Sherpas implique de mettre en avant ces derniers, tout un peuple, au premier plan – ou du moins pas tout à fait au second.

 

De manière plus marginale, ce troisième tome évoque aussi d’autres autochtones de légende – mais bien différents. Du fait de l’introduction d’un nouveau personnage, dont je ne suis pas bien certain qu’il soit réussi et pertinent, loin de là, du nom de Naradar Rasendra, nous sommes amenés à envisager quelque peu les Gurkhas, soldats d’élite indiens/népalais qui ont constitué des régiments parmi les plus redoutables de l’armée britannique. C’est un thème intéressant, même s’il ne débouche pas forcément sur grand-chose en l’état (et je doute que ça s’arrange par la suite), ce d’autant plus que Naradar Rasendra, même si, par projection, il retire de cette légende quelque chose comme un charisme glacé, s’avère tout de même un personnage très classique dans le sous-monde de Katmandou, très classique jusque dans son ambiguïté mêlant parrain de la pègre et bon Samaritain…

 

Mais bon : l’idée, c’était de trouver des points positifs dans ce tome 3, alors on fait avec ce qu’on a…

 

HABU JÔJI L’AMBIGU

 

Et Habu Jôji ? Son cas est plus ambigu… C’est aussi que ce troisième tome marque un tournant, le concernant : il n’est plus simplement entraperçu, de loin ou dans une foule, ou évoqué mais à distance, et pour ses exploits passés – car on ne sait rien de ce qu’il est devenu. Ce qui change, cette fois : Fukamachi rencontre directement, et nous avec, Habu Jôji – et tous deux parlent, directement… même si le mystérieux alpiniste est un homme de peu de mots, sans doute, et si l'on peut sans doute en apprendre en fait davantage sur lui en interrogeant ceux, rares, qui le côtoient.

 

Habu Jôji… Ou Bikhalu Sanh ? Cette deuxième identité est peut-être plus pertinente, en fait – et c’est dans cette optique que le personnage est ici le plus intéressant ; relativement… Il s’est bel et bien intégré dans le monde des Sherpas – au-delà de son seul « compagnonnage » avec le mythique Ang Tshering, mais à travers lui : il s’est ainsi construit une nouvelle vie, avec femme et enfants sherpas. Bien sûr, dans l’optique de ce troisième tome, ce thème est peut-être plus particulièrement appuyé quand Ryôko vient faire un petit coucou à Katmandou… Ce n’est sans doute pas la meilleure manière d’en parler, pourtant – jusque dans cette sous-trame à base de bijou, qui aurait pu être intéressante, mais m’a fait l’effet d’être un peu… « grossière », en fait, sous cette forme. On pourra d’ailleurs regretter, sous cet angle, que femme et enfants ne soient pour l’essentiel que des silhouettes…

 

Mais la relation entre Habu Jôji et Ryôko est davantage problématique. En fait, ici, c’est l’aspect le plus « soap » qui fonctionne le mieux, bizarrement ou pas : la tension entre les deux personnages, avec sans doute les braises d’un amour qu’aucun des deux ne souhaite vraiment ranimer, et avec Fukamachi en fond, sans doute pas bien certain de ce qu’il pense de tout cela, ça n’est pas inintéressant.

 

Je suis beaucoup plus sceptique, comme dit plus haut, concernant l’exploit viril de Habu Jôji sauvant Ryôko des « méchants »… La scène est tout bonnement surréaliste. L’héroïsme, la force, l’endurance, la résilience de l’alpiniste avaient déjà été mis en scène bien des fois, mais de manière convaincante et adaptée : oui, il était hors-normes, doté de capacités proprement extraordinaires, mais dans un cadre qui pouvait encore s’accommoder d’au moins un semblant de « réalisme » – simplement, un « réalisme » où il s’immisçait en tant que figure mythologique. Cette fois… Non, c’est trop, c’est vraiment trop – on n’y croit pas un seul instant… et j’avoue même, chose redoutable, fatale à vrai dire, avoir été tenté d’en rire. Et ça, c'est grave.

 

Et que penser alors des projets de l’alpiniste pour la suite ? Toujours plus ! Toujours plus ! Au point, bien sûr, où ça en devient complètement absurde… Mais, pour le coup, ça demeure dans la logique de la BD depuis le départ – donc cela pourrait marcher. Je m’en tiens au conditionnel, car je suppose qu’il ne vaut mieux pas conclure quoi que ce soit à ce sujet sur la base de ce seul troisième tome décidément bien décevant et à même de biaiser mon jugement immédiat…

 

RETOUR AU SOMMET ?

 

Peut-on, alors, espérer, aha, un retour au sommet, aha, pour la suite ? Je veux le croire – et sais que c’est possible. Nous verrons, car je compte bien lire le quatrième tome (sur cinq) un de ces jours. Mais, d’ici-là, à m’en tenir à ce troisième tome, je ne peux que faire part de ma déception…

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Le Japon contemporain, de Michel Vié

Publié le par Nébal

Le Japon contemporain, de Michel Vié

VIÉ (Michel), Le Japon contemporain, sixième édition corrigée, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, [1971] 1995, 127 p.

 

PAS FACILE FACILE…

 

Je reviens donc sur les bouquins d’histoire du Japon contemporain consultés tout récemment pour me préparer aux terribles examens terminaux… Outre l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d’Eddy Dufourmont, me restait donc à évoquer deux « Que sais-je ? », qui datent un chouïa, aujourd’hui Le Japon contemporain, de Michel Vié, plus tard La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle.

 

Pas les plus évidents des bouquins à chroniquer – d’autant plus bien sûr que la simple idée d’une chronique, pour ces livres aux allures de « manuels », même condensés, est en soi problématique, je n’y reviens pas davantage.

 

Dans le cas présent, il faut y ajouter une difficulté supplémentaire, et c’est le ton quelque peu hermétique employé par Michel Vié – qui ne facilite pas exactement la lecture. Le fond est déjà nécessairement complexe, et dense qui plus est, une forme lapidaire n’arrange rien à mes affaires – et l’abus des phrases nominales, tout particulièrement, me pose problème… Mais bien d’autres traits plus ou moins « stylistiques » pourraient être mentionnés ici, de cet ordre ou d’un autre – et quand les chiffres s’y mêlent (car l’économie a ici une place notable – tranchant sur l’essai spécifiquement politique d’Eddy Dufourmont), il y a assurément de quoi s’y perdre ; quand l’abstraction domine, il est alors souvent bien trop tard pour se raccrocher à quoi que ce soit…

 

Autant de soucis dont j’avais eu un aperçu dans un autre « Que sais-je ? » du même auteur, largement complémentaire de celui-ci : Histoire du Japon : des origines à Meiji. Dans ce cas cependant, mes craintes initiales et mon inconfort tout au long de la lecture ne m’ont pas empêché d’apprécier le petit volume comme très réussi, et notamment sans doute parce qu’il ne se contentait pas de « vulgariser » mécaniquement une matière donnée, mais lui donnait vie au travers d’un fil rouge presque « narratif », qu’en d’autres circonstances on n’aurait pas hésité à qualifier de « thèse ».

 

Ça n’a pas été le cas ici – ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas semblable « thèse », simplement que, s’il y en a une, je n’ai pas su la dégager du texte… et encore moins m’y raccrocher pour avancer dans la bête. Même si quelques points, que je vais essayer d'évoquer, peuvent aller dans ce sens... Reste qu'un résumé, dès lors, est hors de propos ; je vais tâcher quand même d’en dire quelques mots…

 

RUPTURES ET CONTINUITÉS

 

Dans mon compte rendu de l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours d’Eddy Dufourmont, j’avais noté qu’une des raisons de l’emploi affiché d’une périodisation différente était le souhait de mettre en avant des continuités au-delà des ruptures les plus visibles – et en tant que telles parfois plus « apparentes » que « réelles » ; et que cette idée, Michel Vié l’exprimait également dans le présent ouvrage, bien antérieur. C’est effectivement une chose assez importante dans ce « Que sais-je ? ».

 

Il adopte pourtant un plan essentiellement chronologique, et avec des dates marquées faisant office de rupture. L’impression domine cependant qu’il ne s’agit là que d’obéir à la nécessité de produire un plan « simple », adapté au format comme aux intentions de la collection. Notons tout de même que le chapitre central (III) vient « rompre » temporairement la chronologie continue de ce plan, mais il y a une raison finalement assez logique à cela : ce chapitre intitulé « Reflets et refus de l’Occident (1870-1930) » a en effet tout naturellement pour but de prendre un peu de recul, de ne plus envisager le seul Japon (ou presque) mais de l’inscrire dans un contexte international ambigu et fluctuant.

 

Mais les autres chapitres, focalisés sur le Japon (ce qui n’interdit bien sûr pas des aperçus de l’extérieur, à l’évidence, mais le traitement n’est alors pas le même que dans le chapitre III), obéissent donc globalement à une chronologie assez rigide, même si celle-ci ne doit donc pas nous induire en erreur quant à la question des ruptures et continuités dans l’histoire du Japon contemporain : nous avons donc, de 1871 à 1890, « la politique de modernisation » ; et de 1890 à 1912, « un État fort en Asie orientale », ce qui nous amène à la fin de l'ère Meiji. C’est ensuite qu’intervient la prise de recul concernant les rapports entre le Japon et l’Occident, sur une période plus longue, « alternative » (1870-1930). C'est en effet un préalable indispensable au chapitre suivant – ou plus exactement à une de ses dimensions, mais non la moindre, une longue section intitulée « le Japon dans le monde », en ouverture –, allant de 1912 à 1945, et intitulée « les malaises de la puissance : le double échec de la démocratie et du militarisme » ; on y combine donc l'étude des ères Taishô et Shôwa antérieure. Reste un ultime chapitre, après 1945 (ère Shôwa postérieure, l'ère Heisei débute à peine à la fin de l'ouvrage), « vers un demi-siècle de succès ».

 

Il faut ici noter que la première édition de ce « Que sais-je ? » date de 1971, soit des derniers temps de la Haute Croissance, juste avant les « chocs Nixon »… La présente édition est la sixième (corrigée), datant de 1995 – je ne sais pas s’il y en a eu d’autres par la suite. C’est évidemment problématique, car, dans les vingt-deux années qui se sont écoulées depuis, il s’est passé bien des choses… Et, dans l’immédiat, l’auteur pouvait manquer un peu de recul pour analyser ce qui venait tout juste de se produire – ce qui n’a rien d’un blâme, ç’aurait été le cas pour n’importe qui d’autre. Pour autant, ce bref dernier chapitre (moins de quinze pages) contient des éléments tout à fait intéressants, et globalement très bien vus, dans une perspective d'histoire immédiate. Au passage, dans son traitement de la période de l’occupation américaine (1945-1952), il livre une illustration tout à fait intéressante (et surprenante ?) de la thématique des continuités sous-jacentes, aussi paradoxales peuvent-elles tout d’abord sembler.

 

POLITIQUE INTÉRIEURE ET EXPANSION TERRITORIALE

 

Il ne me paraît pas opportun, sur la base de ce petit livre qui globalement ne m’a guère parlé, de revenir en détail sur des thèmes essentiels, et sans doute très « factuels », que j’ai déjà pu évoquer dans de précédents comptes rendus, ou qui pourront l’être dans d’autres, à venir, plus « ciblés ». En effet, concernant ces matières, Le Japon contemporain n’est finalement guère original, et ne les traite pas forcément de la manière la plus éclairante, même s'il remplit globalement son office au regard des critères de la collection.

 

Ainsi surtout des événements politiques au sens le plus « factuel », et ce à l’intérieur comme à l’extérieur : inutile donc de revenir ici sur le cours des événements nationaux durant les ères Meiji, Taishô et Shôwa antérieure – tels que les paradoxes de la Restauration de Meiji, la guerre de Boshin et la rébellion de Satsuma, l’avènement des oligarques d’une part et le Mouvement pour les Libertés et le Droit du Peuple d’autre part, la mise en place du tennôcentrisme, la démocratie de Taishô, les attentats et tentatives de coups d’État puis la prise du pouvoir progressive par les militaires, etc.

 

Même chose à l’extérieur : le maintien des traités inégaux puis leur renégociation tardive à partir de l’alliance avec l’Angleterre, l’expédition de Taïwan, la Première Guerre sino-japonaise, la guerre russo-japonaise, la colonisation de la Corée, la Première Guerre mondiale et ses conséquences régionales, l’insertion dans la Société des Nations, les tensions concernant la Mandchourie, le retrait de la Société des Nations après l'invasion de la Mandchourie par l'armée du Kwantung et la création de toutes pièces du Mandchoukouo fantoche, la Seconde guerre sino-japonaise, la guerre de l’Asie-Pacifique et la Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale…

 

Concernant ces sujets, Le Japon contemporain fait donc globalement son office, mais sans apporter grand-chose de très personnel ou typé ; dès lors, je n’ai rien à en dire de particulier.

 

Par ailleurs, sous-tendant ces développements tant intérieurs qu’extérieurs, la question idéologique est bien sûr très importante, mais je préfère en traiter ailleurs – et éventuellement, sous peu, en rendant compte de ma lecture de La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle, donc.

 

Mais il y a sans doute quelques exceptions, des développements dont je peux toucher deux mots ici. Il peut en effet être intéressant de rapprocher, à l’occasion, ce Japon contemporain et, du même auteur, l’Histoire du Japon : des origines à Meiji – d’une part parce que cela illustre de manière affirmée la problématique générale des ruptures et continuités (en notant d’ailleurs, dès le départ, que ce « Que sais-je ? » fait le choix de débuter véritablement en 1871, et non, comme il est d’usage à s’en tenir aux ères modernes japonaises, en 1868, ou au-delà, dans une approche un peu différente mais guère, qui est par exemple celle retenue par Eddy Dufourmont, en 1853) ; d’autre part, dans la mesure où ce contexte original permet de mettre l’accent sur des dimensions figurant dans les deux ouvrages, et peut-être plus personnelles pour le coup, ainsi concernant l’analyse politique au regard des notions de centre et de périphérie, pouvant d’ailleurs entrer en relation avec une autre problématique, présentée ici littéralement comme telle, qui est celle du morcellement et de l’unité – une question complexe, et qui comprend bien des avatars sur la période, résultant nécessairement de changements d’ampleur qui ont contribué, sinon à révolutionner la société politique japonaise (mais indubitablement à terme), du moins à la remodeler régulièrement, des premières assemblées censitaires de Meiji au régime bancal de parti unique appuyant le pouvoir militaire durant la guerre de l’Asie-Pacifique, en passant par le suffrage universel masculin et la « Cité libérale » ou démocratie de Taishô.

 

D’ailleurs, à cet égard, le propos de Michel Vié est peut-être plus personnalisé, quand, dans le chapitre IV, il pointe du doigt le « double échec de la démocratie et du militarisme » ; je ne me sens vraiment pas, ici, de rentrer dans les détails, mais envisager la période 1912-1945 selon cette orientation (ères Taishô et Shôwa antérieure ensemble) change forcément la donne (on en revient à la question des périodisations), et, je tends à le croire, de manière pertinente et bienvenue.

 

LE POINT DE VUE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

 

Mais ce « Que sais-je ? » a donc aussi une dimension économique et sociale, qui le distingue comme de juste de l’Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours. Rien d’inattendu là non plus, mais peut-être un peu plus que la seule description de la révolution industrielle japonaise avec l’impulsion du gouvernement de Meiji – régies d’État, rôle central du textile et surtout de la soie dans un premier temps, politique efficace dans la gestion des importations et exportations, développement progressif de l’industrie lourde (éventuellement en lien avec la politique expansionniste), etc. Des données chiffrées, assez nombreuses, rapportent cette évolution dans ses aspects les plus concrets. Je ne me sens certes pas assez compétent pour m’étendre davantage sur la question – d’autant plus que, si je suis convaincu de la pertinence de cette approche, et même de son caractère primordial, je dois avouer que cela ne me passionne guère à titre personnel…

 

Mais le questionnement social, lié comme de juste au développement économique (de manière très marquée quand on aborde par exemple l’économie duelle, dans le prolongement de l’analyse économique de la part longtemps majoritaire encore du secteur primaire), me parle bien davantage – et ce d’autant qu’on distingue çà et là des traits notables, mais sensibles surtout sur un « temps long », plus propice à l’abstraction peut-être, en s’éloignant quelque peu de la seule énumération des faits, mais que je suppose au moins aussi instructif, et parfois même davantage.

 

Ainsi court sur l’ensemble de l’ouvrage la question de la mobilité sociale. Elle s’oppose frontalement, tout d'abord, à la rigidité affichée du système de castes d’Edo (même si l’ère Edo pouvait en fait connaître une forme de mobilité sociale, mais plutôt d’essence générationnelle, jeu des castes oblige). L’ouverture au monde, puis la Restauration de Meiji, changent drastiquement les classifications sociales, et parfois, donc, de manière presque paradoxale – en font ainsi les frais les samouraïs, désormais des anachronismes, et jusque parmi les daimyôs (l'aristocratie de Meiji est peu ou prou créée du jour au lendemain, ou en tout cas bien différente de celle des bushi), même initiateurs ou du moins partie prenante des transformations sociales : on sait notamment le rôle des samouraïs de rang inférieur dans ces affaires, passant par une alliance avec une classe marchande précapitaliste, qui profitera elle des bouleversements de Meiji pour asseoir son pouvoir, désormais plus qu’économique – et ce de plus en plus, en tant désormais que classe capitaliste au plein sens du terme, sans même s’arrêter au seul cas spécifique des zaibatsu, tels que Mitsui, Mitsubishi, etc. (nés en fait durant l’ère Edo) ; nombre de samouraïs tendront en fait à intégrer cette nouvelle classe capitaliste.

 

À l’autre bout du spectre (ou pas tout à fait, car il y aurait bien des choses à dire sur les burakumin, etc., longtemps laissés de côté dans l’évolution globale du Japon, et faisant toujours les frais des vieilles discriminations), les classes inférieures changent également – et sans forcément y gagner grand-chose… Ainsi le monde paysan – qui, dans les principes affichés, devait profiter le plus des bouleversements de Meiji, dans une optique néo-confucianiste revisitée. Il pâtit en fait bien vite d’une réforme agraire se voulant plus « rationnelle », mais dont les effets sont proprement calamiteux, accroissant en fait les inégalités entre paysans, dont les plus pauvres, assommés par des taxes « abstraites » et individualisées (ce n’est plus, comme avant, la communauté villageoise qui s’associe pour payer – et par ailleurs l’impôt ne peut plus, dès lors, être acquitté en nature, ce qui n’arrange certes pas les affaires des petits paysans), sont toujours plus contraints aux fermages ; l’autosuffisance supposée des petits exploitants des rizières (la taille des exploitations, dans le Japon de Meiji, n’a absolument rien à voir avec ce que l’on a connu en Europe – elles sont considérablement plus petites, un hectare en moyenne) n’est dès lors plus forcément assurée, ce qui renforce le caractère d’économie duelle, et participe donc du développement concomitant d’un prolétariat urbain, amené à se constituer peu à peu en classe ouvrière. Il faut d'ailleurs noter la part notable qu’y ont les femmes, tout particulièrement les ouvrières du textile, et notamment de la soie, dont les conditions de vie comme de travail sont déplorables, mais dont l’activité participe pourtant à un niveau essentiel au développement de l’économie nationale.

 

Mais, ici, il me paraît utile d’envisager d’ores et déjà l’évolution de la situation après 1945, et même en fait après la Haute Croissance : se développe en effet alors au Japon un « mythe de la classe moyenne », pour reprendre l’intitulé de l’auteur, tout à fait caractéristique – et qui tranche (sciemment, sans doute) avec les idéologies de lutte des classes, etc. La très grande majorité des Japons se considèrent alors comme faisant « naturellement » partie de la classe moyenne, une classe tellement hégémonique qu’elle anéantit peu ou prou toute dissension ou hostilité basée sur la seule question du niveau de vie – dont l’accroissement est censé être partagé, ce qu’illustre très concrètement la thématique des « trésors de la ménagère » accessibles à tous. Aux deux extrémités de la classe moyenne, les classes supérieures et inférieures sont donc perçues comme des épiphénomènes de peu d'importance. Corrélativement, sans doute, l’idée d’une « conscience de classe » en fait donc les frais. Il faut noter, à cet égard, que le monde paysan, s’il a largement perdu sa dimension primordiale, a eu sa part dans cette évolution, dans la mesure où la réforme agraire ordonnée par l’occupant américain, bien pensée, et appliquée avec efficacité et autorité, a considérablement amélioré les conditions de vie en zone rurale via une nouvelle (et autoritaire) répartition des terres, longtemps souhaitée mais n'ayant jamais pu être mise en œuvre, ce qui s’est répercuté sur le reste de la société japonaise, en renouvelant par exemple la thématique de l’économie duelle.

 

ET DEPUIS 1945 ?

 

Mais depuis 1945, sous d’autres aspects ? Ici, je suppose donc que ce « Que sais-je ? » pâtit un peu de sa relative « ancienneté », même en prenant en compte que la présente édition, de 1995, en est la sixième (corrigée), et a donc intégré nombre de changements depuis la première en 1971, et pu sans doute en profiter pour prendre un salutaire recul. Au final, cet ultime chapitre demeure assez lapidaire, mais contient des éléments intéressants sur le Japon de l’ère Shôwa postérieure.

 

Ainsi, au-delà de l’analyse de la période de l’occupation américaine au prisme paradoxal mais instructif de la continuité, au-delà aussi du traitement du « mythe de la classe moyenne » dont je viens de parler, on y trouve des développements un peu secs mais pertinents, par exemple sur le statut de grande puissance vite retrouvé, ou, au niveau intérieur, sur « une démocratie à parti toujours dominant » : l’hégémonie du PLD est donc soulignée… et le « Que sais-je ? » se conclut sur une interrogation quant aux années à venir, toujours en termes de ruptures et de continuités : c’est que l’hégémonie du PLD commence alors tout juste à vaciller quand paraît cette sixième édition, tandis que la puissance économique japonaise est à son tour affectée de profondes crises sur la bases de bulles qui éclatent enfin…

 

Vingt-deux ans plus tard, où en sommes-nous ? Je suis incapable de me prononcer sur cette question, pourtant cruciale – il me faudra dégoter d’autres lectures sur le sujet…

 

« QUE SAIS-JE ? »

 

D’une certaine manière, c’est le bilan de ce « Que sais-je ? »… qui consiste à se poser à nouveau la question emblématique après en avoir tourné la dernière page. Mon impression est donc celle, à la fois d’un volume « classique » de la collection, faisant un bilan temporaire sur la question, et, surtout peut-être, d’un volume appelant plus que jamais d’autres lectures, plus approfondies (et probablement parce que plus ciblées).

 

Je ne crois pas que Le Japon contemporain soit un ouvrage autosuffisant à cet égard, même pour quelqu’un poussé par la seule curiosité pour une matière bien éloignée de ses préoccupations habituelles. À envisager donc comme une étape – pertinente, utile peut-être, mais appelant à être dépassée et à son tour questionnée.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (27)

Publié le par Nébal

Portrait de Taho, loyal agent des services de renseignement de la Maison Ptolémée.

Portrait de Taho, loyal agent des services de renseignement de la Maison Ptolémée.

Vingt-septième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Le joueur incarnant le Docteur Suk, Vat Aills, était absent, mais avait laissé quelques instructions. Étaient donc présents les joueurs incarnant Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, et l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl.

 

Pour cause d’enregistrement ayant merdouillé, ce compte rendu uniquement basé sur des notes des joueurs et de moi-même est forcément plus succinct que d’habitude… et lacunaire en un endroit, hélas.

 

I : LE TEMPS PRESSE

 

[Il s’agit ici surtout de faire le bilan des actions longues entreprises par Németh et Ipuwer lors de la séance précédente.]

 

[I-1 : Németh, Ipuwer : Hanibast Set, Vat Aills] Au cours de ces deux dernières semaines, Németh et Ipuwer ne sont pas restés sans rien faire… Même si les résultats pour l’heure ne sont guère probants. Ainsi, notamment, de l’audit financier commandé par Németh aux services du Conseiller Mentat Hanibast Set : elle voulait croire qu’ils pourraient parvenir à quelque chose en l’absence de leur chef, mais l’affaire s’avère bien trop complexe, et l’expertise n’avance pas assez vite… Le retour du Conseiller Mentat s’impose plus que jamais ; heureusement, les échos de la clinique où il a été envoyé par le Docteur Suk Vat Aills afin de récupérer de son gel du Mentat sont assez bons, qui permettent d’envisager un retour à ses fonctions sous peu.

 

[I-2 : Németh, Ipuwer : Abaalisaba Set-en-isi, Bermyl] Németh et Ipuwer ont aussi maintes rencontres stratégiques, tout particulièrement concernant le sort à réserver à la turbulente Maison mineure Arat ; Abaalisaba Set-en-isi, qui a beaucoup de travail, est cependant tout naturellement affecté à ces réunions. Németh et Ipuwer prennent enfin une décision : il faut ordonner l’arrestation des zélotes de la Maison mineure Arat ayant participé au massacre des Atonistes de la Terre Pure dans leur campement d’Heliopolis – et ce avec le risque que le rôle de Bermyl, et donc de la Maison Ptolémée, dans cette triste affaire, soit éventé… Il faudra donc se montrer prudent – mais l’idée est bien d’envoyer un avertissement éloquent à Bahiti Arat ; même si anticiper la réaction d’une folle pareille n’a rien d’évident. Cependant, après avoir envisagé plusieurs hypothèses d’action, Abaalisaba se décide pour une approche juridique – et il est très confiant, le rusé avocat ! [En termes techniques, il a obtenu dix succès à son jet de Lois pour fonder en droit et gérer publiquement l’arrestation des zélotes d’Heliopolis] Mais, de leur côté, Kiya Soter et Apries Auletes, travaillant ensemble à la définition d’une stratégie d’assaut, en envisageant que l’affrontement tourne proprement à la guerre civile, obtiennent bien moins de résultats, et se perdent dans des hypothèses guère concluantes… [Concrètement, ils n’ont chacun obtenu qu’un seul succès à leurs jets de Stratégie]

 

[I-3 : Németh, Ipuwer : Bahiti Arat, Abaalisaba Set-en-isi, Soti Menkara, Ngozi Nahab, Ra-en-ka Soris] L’affaire, bien sûr, à d’autres implications – notamment dans les « alliances » à nouer contre Bahiti Arat : Abaalisaba Set-en-isi avait soutenu que, pour triompher des Arat, il fallait très probablement s’associer les Maisons mineures Sebek (des mercenaires, rivaux des Arat, mais beaucoup plus conventionnels) et Menkara (Maison mineure commerçante, mais d’un poids inégalé en matière cultuelle, et tout particulièrement à Nar-el-Abid, où aura lieu la confrontation). C’était après tout la raison essentielle de l’audit financier commandé par Németh – car tout cela risque de coûter très cher… Mais cela pose au moins un autre problème, que soulève Abaalisaba : si les Ptolémée s’allient à Soti Menkara pour affronter Bahiti Arat, Ngozi Nahab risque de ne pas rester sans réaction – ils sont impliqués dans un conflit larvé, et la dirigeante de la Maison mineure Menkara s’est déjà assuré le soutien de Ra-en-ka Soris… Or la Maison Ptolémée ne peut clairement pas acheter tout le monde !

 

[I-4 : Németh : Clotilde Philidor, Anneliese Hahn, Bermyl] Sur un mode plus secondaire, Németh entend aussi toujours s’occuper de ses invitées Delambre ; elle voit régulièrement Clotilde Philidor [et la revoit très vite, plus en détail, dans une séquence ultérieure de cette vingt-septième séance], mais ses contacts sont bien plus aléatoires concernant la sauvageonne Anneliese Hahn, qui s’ennuie à mourir et passe de plus en plus de temps en dehors du Palais, voire en dehors de Cair-el-Muluk, si elle ne semble pas avoir tenté quoi que ce soit pour quitter Gebnout IV. Németh profite d’une occasion où la jeune épéiste vient tout juste de rentrer au Palais pour s’en entretenir avec elle, avec les précautions imposées par l’étiquette, mais c’est une approche guère concluante avec Anneliese Hahn, qui se braque aussitôt. Németh n’insiste pas – et confie la tâche de s’assurer de sa sécurité aux services de renseignement de Bermyl… même s’ils sont débordés et notoirement guère fiables ; mais de quel autre choix dispose-t-elle ?

 

II : À L’ORÉE DE LA TEMPÊTE

 

[Le joueur incarnant Vat Aills, le Docteur Suk, était donc absent lors de cette séance, mais il m’avait laissé quelques instructions sur ce que son personnage envisageait, que je combine ici aux informations que je lui avais fournies.]

 

[II-1 : Vat : Nofrera Set-en-isi, Taharqa Finh ; Thema Tena] Vat part donc à nouveau pour le Continent Interdit, cette fois dans l’optique de participer à l’expédition destinée à en apprendre davantage sur la Tempête. Il est accompagné par deux scientifiques, la climatologue Nofrera Set-en-isi, et l’historien et archéologue Taharqa Finh, mais l’expédition comprend aussi un commando d’une dizaine de soldats d’élite de la Maison Ptolémée, des hommes habitués au désert, ainsi que deux Atonistes de la Terre Pure envoyés par Thema Tena, qui connaissent bien le terrain ainsi que les cartes de la région. Ils bénéficient de moyens de transport terrestres appropriés ; le cas échéant, ils peuvent aussi appeler un ornithoptère.

 

[II-2 : Vat] Vat Aills maîtrise de mieux en mieux l’utilisation des cartes des Atonistes – d’autant que les deux membres du mouvement qui ont rejoint l’expédition lui en facilitent la lecture. Les cartes sont remarquablement bien faites, et toutes leurs indications se vérifient – portant sur les endroits où trouver de l’eau, sur les abris, etc. Les Atonistes sont aussi en mesure de renseigner le Docteur Suk sur la faune de la région (minime, essentiellement de curieux insectes), et sur sa rarissime flore (peu ou prou cantonnée à certains abris uniquement). Mais la région autour de la Tempête est la plus hostile de toutes… Un immense désert de sable, centré sur la tempête, et d’un diamètre de plusieurs centaines de kilomètres ! Et là, rien : pas d’abris, pas d’eau, pas de faune, pas de flore. Du sable... et du vent.

 

[II-3 : Vat] Le « cercle » n’est toutefois pas parfait, et, avec l’aide des Atonistes, Vat repère un abri « relativement proche » (à plus de 300 kilomètres tout de même, mais, à la connaissance des Atonistes, il n’y en a pas de plus avancé), où l’on trouve par chance un peu d’eau. Ce sera le camp de base de l’expédition pour la première étape de son étude scientifique de la Tempête. Le Docteur Suk ne veut pas brusquer les choses : il faut y aller étape par étape, et se replier à chaque fois ; mais, au loin, la Tempête semble plus que jamais immuable…

 

III : RENSEIGNER/TROMPER

 

[III-1 : Bermyl : Ipuwer, Elihot Kibuz, Nefer-u-pthah, Kambish, Taho] Ipuwer a transmis à Bermyl la liste établie par Elihot Kibuz sur la loyauté des membres des services de renseignement de la Maison Ptolémée. Sans surprise, elle s’avère bien vite d’aucune utilité : le vieil assassin n’est sans doute pas au mieux de ses capacités, mais il n’est pas un imbécile pour autant – il a donc fait figurer sur sa liste, et dans le désordre, tant des éléments qui lui étaient acquis (et que Bermyl avait déjà identifiés, comme Nefer-u-pthah ou Kambish, il n’a aucun doute les concernant) que d’autres restés loyaux à Bermyl et à la Maison Ptolémée (ce qui inclut Taho, le seul de ses agents en qui Bermyl a pleinement confiance).

 

[III-2 : Bermyl : Ipuwer, Namerta, Elihot Kibuz, Nefer-u-pthah, Kambish] Mais Bermyl veut y voir plus clair, aussi passe-t-il bien du temps à s’entretenir en personne avec des membres de ses services de renseignement pour tester leur allégeance ; il s’y prend subtilement, mais en les baratinant – avançant le cas échéant qu’il n’entend plus servir Ipuwer, et que Namerta et sa cause ont sa préférence. La partie est serrée, car il doit juger de l’indignation des éléments fidèles et les rassurer sans se compromettre, tandis que les partisans d’Elihot Kibuz doivent se mettre à envisager la réalité de cette trahison… Les résultats sont mitigés : Bermyl parvient à établir une très courte liste d’éléments dont il pense pouvoir compter sur la loyauté, mais la certitude n’est pas de mise ; quant aux agents déloyaux, tels Nefer-u-pthah ou Kambish, les convaincre de la réalité de son revirement est une entreprise ardue et qui prendra au mieux beaucoup de temps… Reste que, au sortir de ces entretiens, et même en ayant conscience de ce qu’ils n’ont pas forcément débouché sur grand-chose de probant (mais il n’en attendait pas de miracles), Bermyl se sent plus confiant : il a le sentiment d’y voir un peu plus clair.

 

[III-3 : Bermyl : Taho] Mais Bermyl passe aussi du temps dans ses quartiers, prétextant la pratique de la balisette parfois ; en fait, il s’agit pour lui de préparer minutieusement un réseau de planques et de boîtes aux lettres dans chacune des principales villes de Gebnout IV ; il fait en sorte de cloisonner autant que possible les informations, afin qu’aucun de ses contacts n’en sache plus que ce qu’il doit à tout prix savoir – et cela vaut pour le fidèle Taho.

IV : SAVOUREUSE POMME POURRIE

 

[J’ai un gros problème pour cette scène… Bêtement confiant dans l’enregistrement de la partie, qui a merdé, je n’avais pas pris beaucoup de notes pour cette rencontre entre Ipuwer et Apries Auletes, et, n’ayant pas rédigé ce compte rendu dans la foulée de la partie, mais plusieurs semaines après, mea culpa, mea maxima culpa, j’ai à peu près tout oublié de ce qui s’y est dit, les joueurs n’en sachant a priori pas beaucoup plus…]

 

[Voici donc le – très – peu dont je me souviens : Apries Auletes, le chef de la police sur Gebnout IV, qui réside en temps normal à Heliopolis où il surveille tout particulièrement l’astroport, et qui est notoirement corrompu par Ngozi Nahab, n’en a pas moins, récemment, fait la preuve de sa compétence (notamment en gérant les tensions sociales à Heliopolis après l’affaire des zélotes de la Maison mineure Arat dans le campement des Atonistes de la Terre Pure, ou encore, depuis, en organisant l’évacuation de Linneke Wikkheiser après l’attentat contre sa personne déjoué par Ipuwer. Dans ce dernier cas tout particulièrement, Apries Auletes avait clairement adressé un message au siridar-baron – ses actions signifiaient implicitement et en substance : « Je suis pourri, mais je suis compétent, et vous avez besoin de moi. » Ipuwer l’avait bien compris, d’où cette rencontre – qui débute par un « cadeau » envisagé lors de la séance précédente : une caisse d’excellentes bouteilles que le chef de la police saura sans doute apprécier (même s’il est avant tout porté sur la consommation de drogue zha – ce qui lui donne cet air un peu « ralenti », mais il ne faut de toute évidence pas s’y tromper). Sans être explicite, la discussion entre le siridar-baron et son général ne s’embarrasse guère de faux-semblants ; elle est toutefois cordiale, respectueuse, et Apries Auletes renouvelle a priori avec sincérité ses démonstrations de loyauté.]

 

[La conversation a forcément porté sur Ngozi Nahab, à un moment ou à un autre – ne serait-ce que parce qu’Apries Auletes lui est notoirement dévoué, et que la position de la Maison mineure Nahab, dans les affaires à venir, devra être prise en compte pour déterminer les rapports entretenus par la Maison Ptolémée avec la Maison mineure Menkara afin d’abattre la Maison mineure Arat… mais, pour le coup, je ne me souviens plus du tout de ce que ça avait donné ! Oups… Ma faute...]

 

V : LE POIDS DES PRÉSAGES

 

[V-1 : Németh : Clotilde Philidor, Ipuwer, Anneliese Hahn] Ces derniers temps, Németh s’est toujours plus intéressée au cas de Clotilde Philidor. Elle avait en effet remarqué que son frère Ipuwer, de manière assez inattendue, était tombé sous le charme de la discrète et effacée jeune Delambre, et ce alors même qu’elle n’avait guère été envisagée que comme un « second choix » en vue d’une alliance matrimoniale, la fougueuse Anneliese Hahn ayant la préférence de tous. Sans s’immiscer, Németh avait cependant des aperçus de la cour maladroite que son frère tentait de faire à Clotilde Philidor… La situation l’amusait dans un premier temps, sans qu’elle l’envisage vraiment de manière très sérieuse, mais l’assiduité d’Ipuwer, ainsi que les talents cachés de la jeune femme, ont rendu progressivement l’idée d’une alliance matrimoniale entre les deux tourtereaux à la fois plus crédible et plus fructueuse. Németh a pris soin d’observer le cours des événements, sans intervenir d’abord – ce qui lui a d’ailleurs permis de déduire que Clotilde Philidor, à la différence de la très grande majorité des jeunes femmes de son rang, n’a étrangement pas reçu une éducation Bene Gesserit – et ce alors même que la Delambre dispose d’un don de Prescience très développé : Németh s’en doutait, mais en a bien obtenu confirmation de source sûre. Quelle éducation a-t-elle alors reçu ? Probablement de type mystique…

 

[V-2 : Németh : Clotilde Philidor] Quoi qu’il en soit, Németh entend désormais prendre les choses en mains – et les favoriser, voire les brusquer, le cas échant : une alliance matrimoniale avec les Delambre, et dans un bref délai, serait d’un grand secours pour les Ptolémée, et elle apprécie la jeune fille… Aussi, outre ses activités mondaines habituelles, Németh organise une nouvelle soirée, cette fois destinée à la seule Clotilde Philidor ; il y a bien sûr d’autres invités, mais Németh a pour seul objectif d’obtenir une discussion avec la Delambre dans un cadre différent, moins protocolaire. Il s’agit d’abord pour elle de sonder les sentiments de la jeune invitée à l’égard de son frère, puis de favoriser l’alliance le cas échéant. Clotilde Philidor se rend à la soirée organisée par Németh, sans enthousiasme mais avec toute la courtoisie nécessaire. Le dîner officiel est suivi d’une représentation théâtrale, Németh supposant que la Delambre prise ce genre de spectacles, elle qui a fait sans y penser la démonstration de ses talents artistiques, au chant et à la balisette.

 

[V-3 : Németh : Clotilde Philidor] Une fois la représentation achevée, Németh accoste Clotilde Philidor, et lui propose de faire une petite promenade nocturne dans les jardins du Palais. La Delambre accepte, avec sa soumission habituelle – elle est toujours aussi mutique, aussi n’est-il guère aisé de la percer à jour. En chemin, Németh lui demande ce qu’elle a pensé du spectacle. Clotilde Philidor, si elle entend demeurer aussi courtoise que possible, ne sait visiblement pas mentir en pareilles circonstances, et ses louanges forcées dissimulent bien mal son indifférence, au mieux, quant au spectacle proposé, et son scepticisme quant au bon goût de la chose… Németh, qui le perçoit bien, avance qu’elle a probablement été habituée à mieux ; mais Clotilde Philidor, non sans une certaine candeur, la détrompe : « Les Delambre non plus n’attachent pas une grande importance à l’art… »

 

[V-4 : Németh : Clotilde Philidor ; Ipuwer] Mais l’heure n’est plus à la critique théâtrale pour Németh. Elle finit par évoquer sans détours les sentiments que sa jeune invitée inspire de toute évidence à son frère Ipuwer. Oui, elle lui plait beaucoup – comme personne auparavant, peut-être… Sans même laisser Clotilde Philidor répondre, Németh lui dit qu’elle verrait quant à elle d’un très bon œil une alliance matrimoniale entre les Maisons Ptolémée et DelambreClotilde Philidor rougit, et baisse la tête, comme une jeune fille timide prise en faute ; avec la courtoisie qui sied à son rang, et son effacement caractéristique, elle murmure qu’elle se conformera « bien sûr » aux volontés de sa Maison… Elle semble très embarrassée – et peut-être de plus en plus à mesure que Németh vante les « qualités cachées » d’Ipuwer, en en rajoutant un peu ; mais cette dernière prend aussi bien soin de louer l’intelligence visible de Clotilde Philidor, ainsi que ses étonnants talents d’ordre... « spirituel ». Et elle s’y prend bien : si Clotilde Philidor continue de baisser la tête et paraît intimidée, l’entreprise de « séduction » de Németh ne la laisse pas indifférente.

 

[V-5 : Németh : Clotilde Philidor] La promenade se poursuit quelque temps dans l’agréable fraîcheur des jardins du Palais la nuit – et Németh seule fait véritablement la conversation. Les deux femmes revenues à leur point de départ, Németh, satisfaite, suppose qu’il est temps de prendre congé, et commence à s’éloigner de Clotilde Philidor, quand celle-ci, avec de l’inquiétude dans la voix, l’interpelle. Németh se retourne, étonnée. Plus timide que jamais, et d’un ton hésitant, la Delambre lui dit enfin qu’elle a eu… « une vision… Vous savez de quoi je parle, n’est-ce pas ? » Németh acquiesce, sans se compromettre davantage. Clotilde Philidor ajoute : « Et vous savez… qu’elles se réalisent ? » Németh hoche à nouveau la tête, et encourage son invitée, à deux doigts de la crise de panique, de lui raconter ce qu’elle a vu. Clotilde Philidor se lance enfin : « Il y avait… une île. Je ne sais rien de cette planète, mais, dans ma vision, c’est comme si j’avais été transportée depuis le Palais, et je n’ai aucun doute : elle existe bel et bien, quelque part dans l’océan, à l’est de Cair-el-Muluk… Sur cette île, il y avait un petit village de pêcheurs – guère plus qu’un hameau, mais avec des habitants affairés et quelque chose de… pittoresque ? Puis, d’un seul coup… Plus aucune vie – seulement des ruines. Et c’était… comme si ce village n’avait au fond jamais existé. »

 

[V-6 : Németh : Clotilde Philidor] Németh, par la force des choses et du fait de ses propres expériences récentes, prend au sérieux la vision de Clotilde Philidor – sans trop savoir quoi faire pour la calmer. En fait, c’est même tout le contraire : alors que Németh s’approche doucement de la Delambre, et essaye de la réconforter par des paroles guère assurées, cette dernière semble de plus en plus angoissée… au point où elle semble entrer dans une sorte de transe, tandis que ses yeux se figent et qu’elle est parcourue de tremblements. Németh comprend que son interlocutrice a une vision en ce moment même. Et Clotilde Philidor finit par crier, de manière guère cohérente – suffisamment cependant pour que Németh en comprenne l’essentiel : la Presciente voit en ce moment même « une immense vague, chargée de cadavres… et qui dévaste tout » !

 

[V-7 : Németh : Clotilde Philidor] Après quoi Clotilde Philidor s’évanouit. Németh se précipite sur la jeune femme tout en appelant à l’aide ; à mesure que les serviteurs arrivent, Clotilde Philidor reprend peu à peu connaissance. Németh la confie à ses domestiques, à charge pour eux de la ramener dans ses quartiers : elle a grand besoin de se reposer. Alors que l’on emmène Clotilde Philidor, Németh interloquée l’entend réclamer sa balisette, en larmes…

 

VI : DANS L’AUTRE SENS

 

[VI-1 : Bermyl] Bermyl, régulièrement, endosse une identité d’emprunt pour aller dans les bars, etc., prendre le pouls de la population de Cair-el-Muluk, en toute discrétion – et tout particulièrement dans le quartier des Abattoirs, assez populaire, où il avait rencontré des « ressuscités » en nombre.

 

[VI-2 : Bermyl : Taho, Namerta, Ipuwer] La situation, en conformité avec les rapports de Taho, semble se dégrader peu à peu : maintenant, à peu près toutes les boutiques affichent ici ou là un portrait de Namerta, et qu’importe les initiatives personnelles d’agents des forces de l’ordre y devinant une forme de subversion. Ipuwer, corrélativement, est toujours plus dénigré, ou du moins moqué.

 

[VI-3 : Bermyl : Németh, Ipuwer, Abaalisaba Set-en-isi, Apries Auletes, Ngozi Nahab, Soti Menkara] Bermyl s’intéresse cette fois plus particulièrement à l’image qu’ont les badauds de certaines Maisons mineures – au premier chef les Nahab et les Menkara : il suppose en effet que la Maison Ptolémée, à un moment ou à un autre, devra s’opposer à l’une ou l’autre de ces Maisons mineures. [À en juger par les réflexions de Németh et d’Ipuwer, conseillés notamment par Abaalisaba Set-en-isi et Apries Auletes, ce dernier étant par ailleurs notoirement corrompu par Ngozi Nahab, la probabilité que la Maison Ptolémée s’en prenne aux Nahab est en fait assez douteuse, et il s'agit a priori pour eux plutôt de soudoyer les Menkara pour obtenir leur appui contre les Arat, que de s'en prendre à Soti Menkara, bien au contraire... C'est d'ailleurs tout le problème : il faudra choisir avec qui s'allier, entre les Nahab et les Menkara, car il ne sera probablement pas possible de s'allier les deux... Sans garantie toutefois que le parti exclu pousse alors à la guerre, ou que la Maison Ptolémée entende régler ainsi l'affaire !] Il redoute, dans ce cas, la réaction de la populace : n’y a-t-il pas le risque qu’un tel coup de force dégénère en émeutes ? En fait, les deux Maisons mineures ne semblent pas très populaires, et c’est même plutôt l’inverse (pour des raisons bien sûr très différentes) ; cependant, les gens du commun se moquent, au fond, de semblables manœuvres politiques… Ils n’associent clairement aucune Maison mineure aux « ressuscités », qui sont bien les seuls qui leur importent – avec Namerta à leur tête.

 

[VI-4 : Bermyl : Németh] Bermyl achève son enquête pour aujourd’hui. À la sortie du dernier bar qu’il avait décidé de visiter, le maître assassin use de son communicateur standard pour informer Németh des fruits de ses investigations – mais en en rajoutant : tel qu’il voit les choses, la Maison Ptolémée aurait en fait tout intérêt à lancer une attaque contre les Nahab ou les Menkara – un moyen de voir son prestige rétabli aux yeux de la population !

 

[VI-5 : Bermyl : Taho] Mais Bermyl remarque alors Taho dans la foule – qui a l’air très perturbé. Après quelques secondes d’indécision, le précieux agent fend la foule à toute vitesse en direction de Bermyl ; ce dernier, par prudence, active aussitôt son bouclier Holtzmann, recule pour se mettre dos au mur, et porte la main à son kinjal. Mais Taho arrive devant lui, les yeux exorbités… et s’effondre par terre. Son visage marque clairement les stigmates d’un empoisonnement mortel ! Mais, avant de rendre son dernier souffle, Taho parvient à glisser quelques mots hésitants à son supérieur : « La filature… Pas ce que vous croyiez… Pas d’indicateurs… Pas de mouchards… Ce n’est pas… qu’ils vous suivent… C’est… qu’ils vous précèdent ! Ils savent toujours… où… vous vous… rendez… Peut-être même... avant que vous le sachiez... » Puis Taho ferme les yeux, et cesse de respirer.

 

[VI-6 : Bermyl : Taho ; Vat Aills] Une foule curieuse commence à s’assembler autour de la scène macabre. Bermyl se fait passer pour un agent en civil, et intime aux badauds stupéfaits de circuler. Il contacte aussitôt le Palais pour annoncer la mort d’un agent en mission, réclamer du renfort pour sécuriser la zone, et prévenir les services de Vat Aills, même en l’absence du Docteur Suk, pour qu’ils viennent évacuer le corps de Taho. Et, s’il n’en fait pas état, ses soupçons se portent tout naturellement sur Elihot Kibuz, maître empoisonneur…

 

VII : À L’HORIZON

 

[VII-1 : Németh] Pendant ce temps, au Palais, Németh, pour une raison qu’elle ignore, se sent oppressée. Désireuse de prendre un peu l’air, elle se rend sur un balcon… et remarque des nuages noirs à l’horizon, au-dessus de l’océan – des nuages annonciateurs de tempête ! Elle n’en a jamais vu de ses propres yeux, sur une planète telle que Gebnout IV, dont le climat est méthodiquement programmé par les satellites de la Guilde spatiale

 

À suivre…

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Vie de Mizuki, vol. 1 : L'Enfant, de Shigeru Mizuki

Publié le par Nébal

Vie de Mizuki, vol. 1 : L'Enfant, de Shigeru Mizuki

MIZUKI Shigeru, Vie de Mizuki, vol. 1 : L’Enfant, [ボクの一生はゲゲゲの楽園だ, Boku no isshô ha GeGeGe no rakuen da], traduit et adapté du japonais par Fusako Saito et Laure-Anne Marois, deuxième édition, Bègles, Cornélius, coll. Pierre, [2001, 2012] 2015, 493 p.

 

LES YÔKAI ET L’HISTOIRE (OU LES HISTOIRES)

 

J’ai encore quelques millions de choses à découvrir en mangas… Chaque lecture, cependant, me rend un peu moins ignare, je l'espère – mais la tâche demeure colossale, et les bons conseils sont donc requis ; car au fond je ne sais toujours à peu près rien de tout cela…

 

Ainsi Mizuki Shigeru. J’avais indubitablement croisé ce nom çà et là – j’avais probablement même croisé le présent gros (et splendide) volume de la collection « Pierre » des Éditions Cornélius (que je n’associe pas instinctivement à la bande dessinée japonaise…) ; et j’avais probablement entendu parler de son fameux travail sur les yôkai, créatures surnaturelles et bigarrées du folklore japonais – qu’il a semble-t-il, d’une certaine manière, presque « redécouverts », et en tout cas popularisés. On m’avait mentionné, il y a quelque temps de cela, sa fameuse série Kitaro le Repoussant

 

Mais Mizuki ne s'est pas consacré uniquement aux yôkai, et il a livré plusieurs œuvres historiques, d’inspiration souvent autobiographique, telles qu’Opération Mort (en français chez Cornélius, là encore), récit tragique sur son expérience de soldat durant la Seconde Guerre mondiale – expérience qui l’a marqué à vie, et dans sa chair : notre futur mangaka y a perdu le bras gauche (et il était gaucher)… L’évocation de ce traumatisme est régulièrement revenue, tandis qu’au travers de BD « réalistes », il questionnait l’histoire récente du Japon, sur toute la durée de l’ère Shôwa (objet, dès le titre, d’une de ses plus célèbres bandes dessinées). Mais cela pouvait aller bien au-delà de ce seul contexte : il a consacré également une biographie très resserrée… à Hitler.

 

Or l’autobiographie pouvait être un moyen d’unir ces différentes facettes d’une même œuvre – en avait d’ailleurs déjà témoigné, chez Cornélius toujours, NonNonBâ, du nom d’une vieille femme qui raconte de merveilleuses et angoissantes histoires de yôkai à un petit garçon… du nom de Shigeru.

 

Histoire avec un grand « H », histoire avec un petit « h », et créatures fantastiques ? Mais comment ai-je pu ne jamais lire Mizuki jusqu’alors… Il était fait pour moi, bon sang ! Et pour bien d’autres, heureusement.

 

SE RACONTER

 

La Vie de Mizuki, dont on m’avait fait des éloges particulièrement marqués (mais vraiment, vraiment marqués, du genre : « Je n’ai jamais rien lu d’aussi bon ! »), ce qui m’a décidé à découvrir l’œuvre de l’auteur par cette approche, est donc l’occasion d’appuyer sur une dimension autobiographique présente antérieurement dans nombre de BD de l’auteur, mais jamais avec autant de franchise. Ici, Mizuki se dévoile sans ambiguïté, encore qu’il use de procédés particuliers (et en tant que tels fascinants) pour se raconter, et ainsi questionner son travail au moment même où il l’accomplit... à 80 ans passés (il est mort en 2015).

 

D’où, peut-être, ce choix éventuellement étonnant de reprendre sans la moindre modification des pages issues d’œuvres antérieures ? Vu l’ampleur du volume (ou plutôt, des trois volumes…), on ne l’accusera pas de ce fait de fainéantise – et ce même si, tel qu’il se décrit dans ce premier tome, on aurait sans doute toute légitimité de le faire ! Ces pages sont rares de toute façon (tout au plus une vingtaine dans ce volume de pas loin de 500 planches), et s’intègrent tout naturellement dans le récit – en fait, c’est peut-être surtout cela qu’il faut souligner, dans cette reprise de segments d’Opération Mort ou de NonNonBâ… D’une certaine manière, cela renforce encore la cohérence de l’œuvre, qu’on aurait pu juger guère assurée à la seule évocation des thèmes si différents traités par l’auteur.

 

Dans ce registre, Mizuki emploie d’autres procédés intéressants – notamment un qui, fonction du contexte, appuie sur son implication, ou au contraire réinstaure une forme de distance. Ainsi, classiquement, et dès la première page, il se figure lui-même en vieux mangaka, exposant son projet à la première personne. Mais, assez vite, la certitude n’est plus totale quant à la personne qui s’exprime pour commenter les mésaventures du petit Shigeru – et apparaît notamment une… « créature » (semble-t-il issue de Kitaro le Repoussant), un simulacre d’animal fantastique finalement peut-être surtout évocateur d’un vieux bonhomme se dissimulant derrière un costume fantasque en même temps que puéril, qui commente à son tour l’action à la première personne ; soit, c’est Mizuki en furry ! Mais qu’est-ce donc vraiment, quand cette créature grotesque tend un micro au vieux mangaka pour qu’il s’exprime… suscitant (mais avec naturel) un conflit sur l'emploi de la première personne ? Je ne voudrais pas trop m’avancer, mais suppose que c’est un mécanisme bienvenu de distanciation, qui peut être requis, éventuellement en raison d’une certaine pudeur (et ce en dépit du ton globalement assez cru de la BD), pour évoquer certaines mésaventures de l’auteur-héros-sujet… ou, dans une autre approche, pour plonger le lecteur dans la marche rapide et inquiétante de la « Grande Histoire » de l’ère Shôwa. Et lier ainsi ces deux aspects du récit peut faire sens…

 

UN GRAPHISME CONTRASTÉ – UNE LIGNE CLAIRE ?

 

C’est qu’au fond un procédé du même ordre est employé sur le plan graphique – ou pas tout à fait, puisque la distanciation, le cas échéant, est telle, qu’elle gomme l’intime à l’occasion ; l’essentiel de la BD consiste en effet à mêler la « petite histoire » de Mizuki Shigeru à la « Grande Histoire » de l’ère Shôwa, donc, mais il est des moments où, délibérément, ce « mélange » doit être temporairement abandonné : certaines scènes sont alors réservées à la seule évocation enfantine et personnelle, là où d’autres relèvent de la seule Histoire avec un grand « H ». Et il y a peut-être là encore une certaine… pudeur ? Quand les événements n’impliquent pas Mizuki Shigeru lui-même, le trait adopte des atours plus solennels – et je suppose que là encore la pudeur (paradoxalement dans une entreprise autobiographique ?) y est pour quelque chose.

 

En effet, Mizuki Shigeru use ici, le plus souvent, d’un procédé dont je suppose qu’il pourrait être rapproché de la « ligne claire », mais poussée à ses extrêmes (arrêtez-moi si je dis des bêtises). L’essentiel des cases mêle ainsi, assez classiquement somme toute, mais avec un contraste vraiment appuyé, un fond extrêmement détaillé et réaliste, très minutieux, empruntant éventuellement à la photographie et d’une rigueur marquante, et des personnages au premier plan très schématiques et immédiatement reconnaissables, dans une veine caricaturale voire burlesque, et qui, bien loin de jouer la carte du réalisme, insiste sur des déformations impossibles – long nez, bouche tordue, etc. Ce sans même parler des yôkai occasionnels, bien sûr...

 

Et ça fonctionne superbement – le graphisme, dans la Vie de Mizuki, est proprement exceptionnel, et ce mélange opère à merveille ; surtout, j’imagine, parce que ce contraste a en même temps quelque chose de « naturel », ou de « fluide » en tout cas : littéralement, ça coule tout seul.

 

APARTÉ : UNE ÉDITION SUPERBE

 

Accessoirement (ou pas), le très beau travail éditorial accompli par Cornélius met bien en valeur ce dessin splendide : certes, ce gros volume vous musclera les bras, mais sa solidité et son papier d’excellente qualité, avec aussi l'ajout utile des deux signets, sont à la hauteur de l’œuvre.

 

Mentionnons tant qu’on y est une bonne idée de l’adaptation graphique, concernant le rendu souvent problématique des onomatopées dans les traductions de mangas : les kanas sont laissés tel quels, et leur « traduction » n’envahit pas la case, et certainement pas de manière « graphique », mais figure juste en dessous, discrètement, dans l’ « inter-cases » (ou « le caniveau » si vous préférez, pour ma part je préfère) ; une solution aussi simple qu’élégante et à propos.

 

Et pour en finir avec le travail éditorial, ajoutons que le volume est complété par onze pages de notes, et trois de chronologie, un paratexte plus qu’utile : indispensable.

 

REPRÉSENTER L’HISTOIRE, REPRÉSENTER LA DOULEUR

 

Revenons au dessin. Ce style graphique plus que pertinent sur la majorité des planches aurait probablement quelque chose d’inapproprié en certaines situations. En effet, sa dimension comique aurait probablement quelque chose d’impudique (j’y reviens, à tort ou à raison) quand l’auteur traite des événements de la « Grande Histoire » ne l’impliquant pas directement – des événements souvent terribles, avec la nécessaire guerre en arrière-plan et ses millions de morts…

 

Dans ce cas, Mizuki Shigeru s’en tient donc à une veine purement réaliste – celle des décors le plus souvent, mais ici appliquée aussi à des hommes ; les soldats se jetant dans la bataille, si l’auteur n’est pas parmi eux, ne sont pas exactement supposés entraîner le rire, après tout… En fait, le trait n’est jamais plus « réaliste » que dans ces cas, personnages inclus – et ce alors même, étrangement ou pas, que le rendu photographique de ces planches (et littéralement dans bien des cas, je tends à le croire) n’a pourtant pas la précision d’une simple ruelle de Sakaï-minato ; le flou, d’une certaine manière, renforce alors la dimension documentaire.

 

Mais c’est une question d’à-propos. Si les personnages historiques sont le plus souvent représentés dans cette veine réaliste, ils peuvent, et parfois même dans des moments graves, pourtant, être représentés sous des traits caricaturaux typiques du style employé le plus souvent ici par Mizuki – et cela vaut même pour Tôjô Hideki prenant le pouvoir, ou pire, avant cela, l’empereur Shôwa (Hirohito si vous préférez) lui-même, confronté à « l’incident du 26 février » (1936) !

 

Mais c’est peut-être le moyen de signaler qu’il ne faut sans doute pas tomber dans le piège du « littéralisme ». Si les planches « réalistes » correspondent à peu près toutes à des moments « graves », historiquement, d’autres dans le style général de l’album peuvent pourtant s’avérer tout aussi graves… Mais à un plan intime, encore qu'il soit tentant d'extrapoler aux dimensions de la société japonaise. Quand Mizuki se met lui-même en scène, sous les traits grotesques de ce personnage un peu lourdaud et d’une insouciance qui tient presque de la bêtise, il ne s’abstient certainement pas de véhiculer une profonde douleur, emblématique du récit.

 

L’auteur ayant eu la mauvaise idée d’être un tout jeune homme au début des années 1940, il a intégré l’armée impériale japonaise en pleine guerre, et y a vécu comme de juste des atrocités. Dans ce volume précisément, qui précède la participation de Mizuki aux combats, objet (parmi d'autres) du tome suivant, la vie militaire s’exprime au travers de scènes aussi régulières que douloureuses : systématiquement, pour un oui, pour un non, le minable soldat Mizuki se prend des baffes, et se fait humilier de quelque sadique manière. Et si le trait est alors « rigolo », le fond ne l’est assurément pas, qui suscite une forme de nausée… Très concrètement, cela m’a ramené au rude film de Kobayashi Masaki Le Chemin de l’éternité (deuxième volet de la trilogie de La Condition de l’homme), qui insiste tout particulièrement sur ces mauvais traitements. Ne pas s’y tromper, donc : le style « comique », ici, n’en exprime d’une certaine manière que davantage la terrible réalité de la vie dans l’armée japonaise en pleine guerre de l’Asie-Pacifique. C’est sans doute une méthode qui ne pouvait être employée systématiquement, mais, tout naturellement quand Mizuki lui-même figure dans les cases, c’est un véhicule narratif très efficace, et à sa manière d’une extrême gravité – d’autant, bien sûr, que nous avons une vague idée de la suite des opérations, avec surtout la perte du bras… Ce sera pour le tome 2 : Le Survivant.

UNE FAMILLE

 

Mais nous n’en sommes de toute façon pas là. Pour l’heure, dans ce premier volume intitulé L’Enfant, Mizuki nous raconte donc ses plus jeunes années – mais pas uniquement l’enfance à strictement parler, puisque ce premier volume s’achève donc avec un auteur-sujet d’une vingtaine d’années, appelé à servir dans l’armée impériale japonaise.

 

Comme de juste, ce récit de l’enfance est en même temps celui de toute une famille – et cela va bien sûr au-delà : un pays, et une époque. Mais la cellule familiale demeure longtemps le référent de base.

 

Mizuki Shigeru, ou plutôt Mura Shigeru, alors, nait donc le 8 mars 1922, à Ôsaka, même s’il a vécu toute son enfance dans la bourgade bien plus petite de Sakaï-minato. Et, comme il se doit dans une autobiographie, ses parents sont de trop beaux personnages pour être vrais…

 

Le petit Shigeru hérite probablement surtout de son père – un personnage distrait, rêveur, un peu veule et un peu lâche aussi, insouciant sans doute. Il a parfois quelque chose d’une préfiguration comique de la figure du sarariman, bien malgré lui, mais aussi des ambitions plus ou moins fondées, d’ordre artistique – il se pique d’écrire des scénarios pour des films ou des pièces de théâtre… Ce qui ne paye pas, et sa femme lui en fait sans cesse la remontrance. Un temps, il semble pouvoir associer ses diverses facettes en devenant le gérant d’une salle de cinéma – jusqu’au jour où on lui vole son projecteur… Pas d’autre choix, alors, que d’avoir « un vrai travail ».

 

Il serait si agréable de pouvoir se reposer sur son propre père… car le grand-père paternel de Shigeru, lui, est un homme riche – austère, par ailleurs, d’un sérieux et d’une sévérité inimaginables chez son père. Mais le vieux bonhomme est strict, et pas question de gaspiller de l’argent pour son fils ! Qu’il travaille ! Ce qui arrivera bien – même dans les plus sordides des combines : vendre, avec son père, des assurances-vie aux habitants de Java, convaincus de longue date que le Japon provoquerait bientôt la guerre et envahirait les Indes néerlandaises ! Mais le père et le grand-père de Shigeru ne s’intéressent pas plus que cela à la politique, et encore moins à l'éthique : seul l’argent compte.

 

La mère de Shigeru, c’est autre chose – car, dans le Japon de Shôwa, elle perpétue une tradition toute aristocratique de sa vieille famille, et ce même si celle-ci n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était, au mieux… Elle serine sans cesse son époux et ses enfants avec ça : elle vient, elle, d’une famille qui, avant Meiji, s’était distinguée au point d’avoir le droit à un nom de famille et au port du sabre ! Elle n’en est pas moins bien loin du vieux Japon des samouraïs, même si, de temps à autre, elle se prend à rêver d’un bouleversement drastique du Japon qui lui permettrait enfin de briller selon son rang… Lors de « l’incident du 26 février » (1936), soit une tentative de coup d’État menée par de jeunes officiers ultranationalistes de l’armée impériale, elle est (en esprit) dans le camp des rebelles – elle en connaissait même un, un si gentil garçon… Et se désole du choix de l’empereur de réprimer ces jeunes gens sincères et ardents, dont le seul souhait était de restituer au Japon la grandeur qui lui était due... Dimension romantique du personnage, cependant compensée par son pragmatisme au quotidien : les temps sont durs, il faut travailler, il faut de l’argent.

 

Shigeru a deux frères, Tadeshi l’aîné et Tamotsu le cadet. Tous deux semblent disposés à accomplir les souhaits de leurs parents : ils sont sérieux, ils sont travailleurs ; autant dire qu’ils n’ont rien à voir avec Shigeru, mais cela j’y reviens tout de suite après.

 

Car il faut mentionner un dernier personnage, dans ce cercle familial – un personnage qui n’est pas à proprement parler de la famille, et qui n’a en tout cas aucun lien du sang avec les Mura, mais qui n’en est pas moins essentiel pour le petit Shigeru : il s’agit de NonNonBâ, une petite vieille qui vivote en faisant des ménages ou en gardant des enfants. Superstitieuse, la vieille ? Peut-être – ou joueuse ? Quoi qu’il en soit, elle qui, en nounou, est parfois plus proche des enfants Mura que leurs propres parents, ne cesse de leur raconter des histoires étranges, avec ces yôkai d’allure improbable, et soumis à des rites tout aussi invraisemblables… Les histoires de NonNonBâ terrorisent et ravissent tout à la fois les enfants, et tout particulièrement Shigeru, qui en raffole plus que quiconque (et je comprends ça très bien...). Lors de ses excursions dans la nature, en solitaire, il croit voir de ces yôkai, à l’occasion – quand ils ne le visitent pas dans sa propre chambre, en bons croquemitaines qu’ils sont… Shigeru, en outre, a un certain don pour le dessin (lui qui désespère sa famille pour tout le reste…), et lui vient bientôt l’idée de raconter des histoires de yôkai en bande dessinée… De là à dire que la vieille NonNonBâ, sans le savoir (à moins que…?) a suscité la vocation du petit Shigeru, d’une manière que ses propres parents étaient incapables d’imaginer ? Peut-être l’histoire est-elle en partie embellie par l’auteur – mais il a bien consacré une BD à la vieille femme, portant son nom : NonNonBâ… Dont certaines planches sont donc reprises ici telles quelles. Admirables...

 

GOINFRE, PARESSEUX, BAGARREUR, IMPOLI, INSOUCIANT, RÊVEUR

 

Ceci étant, à en croire quelqu’un de bien placé pour le dire, le petit Shigeru était UN SALE PETIT… garçon comme les autres. Ceci étant, côté attendrissant mis à part concernant les frasques des gosses, Mizuki ne se décrit certes pas comme ayant été un enfant idéal. En fait, c’est un peu comme s’il se (com)plaisait à se décrire comme aussi désespérant que ce que ses parents pouvaient penser. Ce qui en fait un personnage essentiellement comique d'abord... mais beaucoup moins ultérieurement.

 

Shigeru n’a en tout cas rien du sérieux et de la dignité de ses frères. L’école l’ennuie profondément (on ne lui en voudra pas), et à vrai dire toute activité imposée (on ne lui en voudra toujours pas) ; manger comme quatre et dormir jusqu'à plus d'heure, par contre… Mais oui, il est paresseux, il aime traîner sans rien faire, et arrive systématiquement en retard à l’école durant toute sa scolarité ; par la suite, quoi qu’il fasse, ou plutôt soit censé faire, il sera de même toujours en retard dans les quelques études qu'il entreprend pour la forme, ou les petits boulots auxquels il se voit contraint.

 

Mais, en fait, pour le coup, c’est plutôt quelque chose qui le rend sympathique – d’autant que le petit Shigeru, ou le Shigeru jeune adulte, est en même temps un gros gaffeur, ce qu’il illustre par des scènes aussi hilarantes que terribles, au fond (surtout celles sur les petits boulots dont il se fait systématiquement virer en quelques jours à peine) ; car les baffes et les humiliations sont déjà de la partie : au fond, l’armée se contente de renchérir sur une obsession de la discipline et du contrôle qui caractérisait semble-t-il la société japonaise dans son ensemble, ou du moins les aperçus un peu « périphériques » que nous en avons ici. Quoi qu’il en soit, le jeune Shigeru a franchement quelque chose d’un Gaston Lagaffe, et c’est tout à son honneur (s’il est bien pertinent de parler ici d’honneur – mais justement) ; a fortiori, le gamin Shigeru pourrait lui aussi faire penser à pas mal de personnages de la BD franco-belge voire américaine, j’imagine, mais du coup c'est moins surprenant…

 

L’auteur en rajoute peut-être un peu – même si l’idée n’est pas de se figurer sous des traits particulièrement appréciables. Et c’est même plutôt le contraire, à vrai dire. Ainsi, la violence des séances des baffes professionnelles ou militaires affecte les gamins japonais comme leurs aînés, et, dès son premier jour à l’école, Shigeru se bagarre ; il ne cessera pas par la suite, d’autant qu’il est relativement doué pour ça – et les batailles entre gosses se passent très bien de guillemets, pour le coup, car elles sont d’une violence étonnante et quelque peu inquiétante.

 

Le petit trublion est aussi d’une incorrection caractérisée, mais pas volontairement – en fait, Mizuki se dépeint volontiers gamin comme étant « un peu con, quand même »… Ainsi de cet autre jeu d’enfants qui fait les délices de ses petits camarades : Shigeru n’est pas seulement doué pour la bagarre, il l’est aussi pour les pets ! Et il ponctue donc de pets les cérémonies les plus graves, celles où l’on honore l’empereur… Il le fait à l’école, mais aussi plus tard – et même à l’armée !

 

(Noter au passage que la BD n’hésite pas à recourir à la scatologie : les pets, la merde, la pisse ont parfaitement leur place dans cette histoire, qui ne s’embarrasse pas de périphrases.)

 

Oui, « un peu con con »… Ou disons, sur un mode moins connoté (ou plus généreusement ?), qu’il est « insouciant ». C’est son principal trait de caractère. Il ne s’intéresse pas à grand-chose, et ne comprend pas grand-chose. Distrait et rêveur, il est aussi totalement à côté de la plaque dans le cadre des activités scolaires, professionnelles ou militaires. Le gaffeur est incapable de fermer sa gueule, et, quand on lui pose une question évidemment lourde de menaces, lui n'y comprend absolument rien et répond toujours de la pire des manières – c’est-à-dire avec une sincérité désarmante. Il conserve sa candeur jusque sous les baffes des supérieurs, et n’apprend jamais à se comporter autrement…

 

Mais on peut garder « un peu con con » : Mizuki lui-même ne se décrit pas autrement. Aussi ne faut-il sans doute pas trop extrapoler sur la base de son comportement insouciant : le jeune Shigeru n’est pas un anarchiste, qui se rebelle contre une société oppressante, il est juste un pauvre couillon qui ne comprend rien à rien et qui met sempiternellement et sans même y penser les pieds dans le plat…

 

Et il n’attire donc pas toujours la sympathie – car, parfois, il n’est pas seulement « con con », il est un vrai connard. Mais sans doute sans bien s'en rendre compte là encore…

 

C’est que l’école, la « vraie », ou l’école de la vie, ensemble, ne lui ont jamais appris que les baffes et la soumission ; mais il est trop à l’ouest pour en tirer des leçons – et donc se soumettre, ne serait-ce que pour éviter les coups. « Heureux les simples d’esprit », tout ça…

 

Heureux, tu parles. Bon ou mauvais, futé ou idiot, cela n’importe guère – ce sera toujours une histoire de baffes, et il y aura toujours une brute plus forte pour les assener.

 

L’ÈRE SHÔWA EN FOND, OU LE RÉCIT D’UNE CATASTROPHE ANNONCÉE

 

C’est que la BD, en fond, est aussi une remarquable évocation de l’ère Shôwa antérieure – celle où les militaires acquièrent toujours davantage de pouvoir, jusqu’au moment où ils lancent la nation aux ordres et confiante dans un combat idiot et perdu d’avance, un combat qui, baffes ou pas, soumission ou pas, « esprit » ou pas, kokutai ou pas, provoquera la mort de plus de deux millions de soldats japonais… et ultimement la Défaite et l’occupation.

 

Pour autant, je ne suis pas certain, à en juger par ce seul premier volume, que l’on puisse qualifier la BD de politique ou a fortiori « militante » ; sans doute le militarisme en prend-il pour son grade, mais pas directement – au fond, Mizuki en traite un peu comme s’il avait toujours en lui cette désinvolture essentielle à l’en croire au jeune homme qu’il était alors… Mais la richesse et la profondeur de son travail viennent aisément démentir la réalité de la perpétuation de cette insouciance. D’autant que la BD, astucieuse dans son montage, sait habilement faire usage de la documentation et de l’alternance des moments de « Grande Histoire » et de « petite histoire », ainsi que, corrélativement, de dessin réaliste et de caricature. Cette fois, Mizuki est clairement conscient de ce dont il parle.

 

Le tableau politique et militaire est sans doute important, mais cela va bien au-delà – et c’est toute la société du Japon des années 1920-1945 qui est finement disséquée, retranscrite et sublimée par l’auteur.

 

Cela peut inclure d’autres traits « graves », qui préparent le terrain à la vie militaire : l’obsession du travail, le cynisme associé à la richesse, la tentation réactionnaire comme échappatoire romantique, la discipline forcément brute et bête… Mais aussi la dureté (liée) d’une époque où la vie n’était pas si facile, où l’économie enchaînait les crises, où trouver à s’alimenter au quotidien pouvait être un problème très concret et terrible pour beaucoup de monde, où les maladies tuaient encore bien trop d’enfants dès lors simplement rayés du « livre de raison » du jour au lendemain ou presque…

 

Mais il y a d’autres aspects – culturels, notamment. Le petit Shigeru, même avec son don pour le dessin, ne semble pas, à en croire l’auteur, y attacher vraiment de l’importance, mais du moins lit-il les mangas historiques alors très populaires, et qui, invariablement, louent les vertus du soldat nippon que chacun de leurs jeunes lecteurs deviendra à terme ; via son père, il s’intéresse aussi au cinéma (avec ses doubleurs « live ») et au théâtre…

 

Au-delà, c’est aussi tout un monde de faits-divers, où les « incidents » politico-terroristes ne sont pas les seuls à faire les grands titres à la une de ces journaux que Shigeru est censé distribué sans qu’il ne lui vienne vraiment à l’esprit de les lire… Ici, il nous parle du grand tremblement de terre du Kantô, là des soucis avec la censure de Tanizaki Jun’ichirô, là encore des suicides au volcan Mihara, là-bas aussi de l’affaire Abe Sada qui inspirera (entre autres) L’Empire des sens d’Oshima Nagisa…

 

Autant de moyens de reconstituer habilement et exhaustivement ou presque un monde qui fut bel et bien, et qui, ainsi, demeure dans toute sa complexité.

 

CHEF-D’ŒUVRE !

 

Verdict sans appel : ce premier tome est un immense chef-d’œuvre, d’une maîtrise effarante. L’exercice autobiographique en tant que tel n’a sans doute rien d’évident, l’inscrire dans la « Grande Histoire » encore moins, mais Mizuki y parvient avec une aisance apparente, une fluidité, qui n’appartiennent qu’aux plus grandes œuvres.

 

Ce tome 1 est beau, drôle, touchant, douloureux, intelligent, horrifiant, instructif et bien d’autres choses encore sans doute, tout en parvenant à conserver une cohérence d’ensemble admirable. Le dessin parfait et la narration toujours subtile, bien servis par une édition française splendide en tous points, justifient la meilleure des notes – car, sans exagération, on touche là à la perfection.

 

Hâte de lire le tome 2, Le Survivant – qui s’annonce rude… Je vous tiens au courant.

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Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d'Eddy Dufourmont

Publié le par Nébal

Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d'Eddy Dufourmont

DUFOURMONT (Eddy), Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, troisième édition augmentée, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, coll. Parcours Universitaires – Histoire, 496 p. + [x] p. de pl.

 

PARTIELS

 

Retour après une absence prolongée, due pour une bonne part à ce que je viens de passer mes partiels – ça occupe, eh. Et ça n’a pas manqué d’affecter mes lectures – tant dans le rythme que dans les sujets (en trichant un peu, parce qu’il y avait parallèlement que je devais m’occuper de mes chroniques pour le futur Bifrost). Du coup, j’ai dû laisser ce blog un peu en plan, et, maintenant que j’ai l’occasion d’y revenir, c’est après avoir fait patienter sur ma pile-à-commenter trois ouvrages qui… probablement… n’y ont pas forcément leur place ; parce que chroniquer des « manuels », disons, est problématique, et que je ne me sens pas, en outre, d’en faire des comptes rendus exhaustifs… Mais tâchons peut-être d’en dire quelques mots malgré tout ?

 

« Quelques mots », ouais, tu parles, Nébal...

 

Aujourd’hui, donc, un manuel qui se passe sans doute des guillemets : Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours, d’Eddy Dufourmont – la troisième édition augmentée, plus précisément, et toute récente (elle est parue en janvier). Si j’arrive à en tirer quelque chose d’adapté à ce blog, j’envisagerai de causer des deux livres suivants, deux « Que sais-je ? » cette fois (pas exactement le même format, hein), bien plus vieux par ailleurs, ce qui n'est pas sans poser problème, à savoir Le Japon contemporain, de Michel Vié (relativement hermétique, même impression que pour son Histoire du Japon : des origines à Meiji, dans la même collection), et La Pensée politique du Japon contemporain, de Pierre Lavelle (qui m’a passionné – réminiscence, d’une certaine manière, de mes premières études, où l’histoire des idées politiques était ma matière fétiche…).

 

Après, il sera bien temps de revenir à des lectures plus diversifiées…

 

HISTOIRE IMMÉDIATE ? MAIS PAS EXHAUSTIVE

 

Mais donc, pour aujourd’hui, Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours. Le Japon contemporain a certes été envisagé dans des dizaines de livres en français, mais celui-ci a donc davantage des allures de manuel, mais aussi d’autres traits qui renforcent sa singularité.

 

Notons déjà la période couverte, qui englobe des questions très, très récentes – relevant de l’histoire immédiate. La quatrième de couverture mentionne Fukushima, notamment (en fait peu traitée dans l’ouvrage…), mais le livre est aussi (et peut-être surtout) « à jour » sur d’autres questions, notamment d’ordre géopolitique, en consacrant par exemple des sections à divers contentieux frontaliers (les Senkaku avec la Chine, les Tokdo avec la Corée du Sud, les « Territoires du Nord » avec la Russie…) ou aux tentatives d’organisation régionale en Asie orientale, matière encore largement indécise et sujette à des évolutions rapides ; également, les orientations politiques récentes du PLD et de ses premiers ministres, notamment dans l'optique nationaliste. Et tout cela a son importance : certes, il est sans doute bien d’autres ouvrages qui abordent ces temps très proches – et si la perspective historique n’y est pas forcément de mise, d’autres approches (géographie et géopolitique, science politique, économie, sociologie…) peuvent s’avérer fructueuses en demeurant accessibles ; mais l’insertion de ces thématiques dans une périodisation plus large, remontant donc à 1853, fait sens à sa manière.

 

Par contre, il s’agit d’une étude historique et politique (géopolitique incluse), ce qui revient sans doute à privilégier thématiques et traitements dans une optique ne pouvant évidemment pas être exhaustive – très peu de développements économiques ici, notamment ; ce qui n’est pas forcément un problème, car on trouvera aisément de quoi envisager les questions posées par l'histoire récente du Japon sous cet angle, mais, à titre d’exemple, c’est un point qui distingue, voire oppose, la perspective du présent manuel et celle du Japon contemporain de Michel Vié, « Que sais-je ? » lu immédiatement après, et où l’économie a une part importante…

 

Même si l’autre raison du contraste entre les deux livres (taille exceptée…) est à l’avantage du présent titre : le « Que sais-je ? », lu dans sa sixième édition corrigée (1995), date un peu… C’est qu’il s’en est passé, des choses, depuis. Mais la perspective, dans le livre d’Eddy Dufourmont, mêle donc histoire événementielle, histoire politique, histoire des institutions et histoire des idées politiques au premier chef – laissant à d’autres ouvrages le soin d’éclairer sous un autre angle l’ample matière de la vie politique japonaise depuis l’ouverture au monde, vers le milieu du XIXe siècle.

 

UNE QUESTION DE PÉRIODISATION

 

Cette Histoire politique du Japon de 1853 à nos jours entend aussi se distinguer – et l’affiche dès sa quatrième de couverture – en faisant usage d’une périodisation « différente ». L’idée, ici, est que les dates couramment utilisées pour marquer les moments où le Japon « bascule » ne sont pas forcément les plus pertinentes.

 

Et cela va au-delà de la référence aux ères japonaises – lesquelles, depuis Meiji, changent avec l’empereur régnant (ce n’était pas du tout le cas auparavant) : ainsi, après l’époque Edo (1603-1868 – mais dans le présent ouvrage nous ne l’envisageons que dans l’optique du bakumatsu, soit l’effondrement du shogunat Tokugawa à partir de l’ouverture forcée, ou plus exactement de l’arrivée des « vaisseaux noirs » du commodore Perry, et donc 1853-1868), nous avons l’ère Meiji (1868-1912), puis l’ère Taishô (1912-1926), puis l’ère Shôwa (1926-1989), enfin la présente ère, qui est l’ère Heisei (depuis 1989). Ces ères peuvent faire sens au regard de l’histoire politique du Japon contemporain, mais elles manquent parfois de précision : l’ère Meiji peut sans doute gagner à être divisée en plusieurs périodes – et ça n’en est que plus vrai pour l’ère Shôwa, d’ailleurs le plus long règne impérial de l’histoire du Japon…

 

Mais où placer ces bascules ? Les plus couramment employées, pour Eddy Dufourmont, ne sont pas forcément les plus pertinentes, au fond. Deux en particulier : 1868 et 1945. Ce sont sans doute des dates cruciales dans l’histoire du Japon, correspondant, la première à la Restauration de Meiji (donc la fin du shogunat et la « restitution » du pouvoir politique à l’empereur), la seconde à la Défaite (l’ère Shôwa se poursuit, mais le régime militaire et ultranationaliste s’effondre d’un seul coup, tandis que le pays, fait inédit dans toute son histoire, est soumis à une occupation militaire s’empressant de le réformer en profondeur). Mais, pour Eddy Dufourmont, la focalisation sur ces dates nuit à l’appréhension d’une histoire politique plus complexe, plus subtile, et qui a ses continuités propres, même opposées à pareils cataclysmes.

 

En fait, l’idée n’est pas forcément si neuve que cela : dans le « Que sais-je ? » de Michel Vié que je vais tenter de vous présenter un de ces jours, l’idée de ces continuités sous-jacentes est déjà là, tout particulièrement concernant 1868.

 

Et, pour le coup, oui : 1868 est assurément une date importante, et éminemment symbolique, mais les processus politiques alors à l’œuvre gagnent sans doute à être envisagés au travers d’une périodisation un peu plus ample, qui englobe les soubresauts du bakumatsu et Meiji ishin entendue au sens le plus strict – l’ensemble constituant une période agitée et largement indécise, au moins jusqu’en 1889, date à laquelle, avec la Constitution, le tennôcentrisme, soit la place essentielle de l'empereur dans le système politique, et dans une optique autoritaire, s’affirme frontalement, tout en mettant en place des institutions politiques qui auront l’occasion d’être subverties ultérieurement dans une optique plus démocratique et libérale... au moins temporairement.

 

À mon sens, le choix de dépasser l’autre date « fatidique » de 1945 est moins convaincant… Mais, bien sûr, je ne suis qu’un couillon d’étudiant qui débute, je n’ai donc pas voix au chapitre. Demeure quand même l’impression que cette bascule-là fait sens en elle-même, qui change radicalement le Japon alors même que l’ère Shôwa se poursuit… Et un fait me paraît l’indiquer dans les choix mêmes de périodisation de l’auteur : l’occupation alliée (lire américaine... 1945-1952) ne rentre pas vraiment dans les cases à mes yeux… Mais j’imagine que c’est une question à creuser, et j'aurai l'occasion de me contredire, si ça se trouve, plus loin dans cette recension.

 

En l’état, voici donc la périodisation retenue par Eddy Dufourmont : 1853-1889, « les transformations du Japon dans un monde nouveau » ; 1889-1922, « le Japon des oligarques, naissance d’un empire » ; 1922-1955, « Washington, Pearl Harbor, San Francisco : entrée, sortie et retour du Japon dans la nouvelle société internationale » (et là, franchement, j’ai l’impression que cette désignation est assez éloquente concernant les difficultés envisagées plus haut, autour de 1945, mais aussi avant… et après) ; 1955-1993, « le Japon du PLD » (le Parti Libéral-Démocrate, soit la droite japonaise, au pouvoir sans interruption sur l’ensemble de la période – qui est aussi celle de la « Haute Croissance », puis d’une croissance encore notable, avant les crises plus récentes) ; enfin, de 1993 à nos jours, « les hésitations d’une puissance mondiale ».

UNE HISTOIRE COMPLEXE

 

Je ne me sens évidemment pas de décortiquer par le menu ce manuel relativement touffu (mais assez régulièrement illustré, par ailleurs). Cela reviendrait bien trop souvent à une bête paraphrase, de peu d’intérêt en tant que telle. J’aimerais seulement essayer de rapporter ici quelques impressions d’ordre plus « général », sur un mode éventuellement subjectif d’ailleurs, mais que j’espère indicateur de pistes à suivre pour approfondir la matière…

 

Une évidence, tout d’abord : l’histoire politique du Japon contemporain est extrêmement complexe. Comme toute histoire politique sans doute… Je ne vous la joue pas Trump, « Oh mais personne ne savait que c’était aussi compliqué… » Andouille, va ! Bien sûr, que c’est compliqué ! Mais pour bien des raisons, et à plus d’un titre – je vais essayer d’en donner un aperçu, même très limité, et en mettant en avant les sujets qui m'intéressent le plus à titre personnel ; du coup, je vais régulièrement m'éloigner de la lettre du présent ouvrage, qui me fournit une opportunité, disons...

 

Le jeu des factions

 

Notons cependant au préalable que cette complexité ressort, d’une certaine manière, de la forme du manuel : ainsi, passé les époques troubles du bakumatsu et de Meiji ishin, sur lesquelles je reviendrai, le manuel s’attarde volontiers (chiffres à l’appui, et de manière très récurrente) sur les querelles de partis, et de factions au sein de ces partis – avant même que le parlementarisme nippon ne commence à ressembler à quelque chose (avec la « démocratie de Taishô »), car les factions des « oligarques » au pouvoir durant la période antérieure, autoritaire, témoignent déjà de cette vie politique extrêmement complexe. Il est d’autant plus difficile de la suivre qu’elle est en évolution constante, et très, très rapide. En quelques mois, les noms des « partis », « factions » ou « clubs », etc., changent, tout en demeurant suffisamment proches pour susciter régulièrement la confusion. Cela n’en est que plus vrai, d’une certaine manière, après l’établissement du parlementarisme et du suffrage universel…

 

Mais, avant même cela, figurait déjà un trait saillant de la vie politique du Japon contemporain : une extrême volatilité des gouvernements – élections ou pas, majorité à la chambre basse ou pas, les gouvernements ne tiennent pas ou guère : la plupart durent moins d’un an, s’il y a quelques exceptions ici ou là. En fait, c’est cette fois une chose qui demeure pour partie après 1955… et ce alors même que le PLD, jusqu’en 1993, est systématiquement au pouvoir, et avec une confortable majorité ! C’est qu’il est lui-même traversé de factions se livrant une lutte acharnée, via des alliances et contre-alliances changeantes, et parfois très difficiles à suivre.

 

Or, point important, ces « factions » ne sont pas nécessairement « idéologiques », c’est même assez rare, j’ai l’impression. Il y a bien des affrontements d’ordre idéologique dans l’histoire politique du Japon moderne et contemporain, prétendre le contraire serait absurde, mais tout autant et peut-être davantage des « accommodements » réguliers témoignant de ce que la politique est pour une bonne part une affaire de personnes et de liens directs entre personnes – même sans aller jusqu’à la corruption ou au népotisme… mais sans les perdre de vue pour autant, car ils sont bel et bien de la partie.

 

Une succession de paradoxes ?

 

Mais l’histoire politique du Japon contemporain est complexe dans d’autres dimensions. Une m’a frappé tout particulièrement (mais c’était plus une confirmation qu’une découverte), et c’est à quel point cette histoire, tout particulièrement dans ses moments les plus nerveux, est propice aux solutions paradoxales.

 

Bien sûr, le bakumatsu et Meiji ishin en sont d’emblée un indicateur éloquent : la Restauration de Meiji constitue un moment aux frontières plus ou moins floues (dire simplement « 1868 », c'est ne rien dire) et d’une complexité remarquable, défiant l’analyse, a fortiori sur un format aussi restreint – je ne peux même pas, avec mes maigres connaissances en la matière, en donner ne serait-ce qu’une vague idée… Je m’en tiendrai donc peu ou prou, et vous prie de m’en excuser, à des « formules » forcément simplistes, je ne vois pas comment procéder autrement dans ce contexte.

 

Mais voilà : l’ouverture forcée du Japon suscite un mouvement xénophobe (jôi, « expulser les barbares »), dont l’agitation ne fera qu’accroître l’ouverture vilipendée – et parfois du fait même des rebelles d’abord hostiles à l’étranger, une fois en place… Lesdits xénophobes, confrontés aux puissances occidentales, s’allient d’ailleurs parfois avec elles contre le shogunat (c’est ce que fait le fief de Satsuma avec l’Angleterre... après une véritable guerre les ayant opposé tous deux !). Le shôgun, ou plutôt les shôguns, car trois se succèdent sur la période pourtant brève du bakumatsu, d'une quinzaine d'années, organisent pour partie eux-mêmes les conditions de la fin de leur pouvoir, jusqu’au moment décisif de la « restitution du pouvoir à l’empereur » (taisei hôkkan, une initiative shogunale, même si elle sera bientôt suivie par ôsei fukko, plus radicale, et cette fois imposée au shôgun). Le mouvement largement réactionnaire du sonnô jôi (associant donc désormais à « l’expulsion des barbares » la « révérence pour l’empereur »), arrivé au pouvoir, livrera la plus moderniste des politiques, et à marche forcée encore – une politique de modernisation à tous les niveaux, qui est tout autant « occidentalisation », mais nos héritiers du jôi s’en accommodent finalement fort bien, adoptant jusque dans les portraits officiels de l’empereur l’habit occidental, et multipliant tant les ambassades que les invitations à des Occidentaux à venir au Japon afin d’en apprendre autant que possible, et aussi vite que possible, concernant les sciences et les technologies de pointe, et tout autant les conceptions politiques et juridiques des Européens et des Américains, aux antipodes du Japon d’Edo. Quant aux samouraïs emblématiques des premiers temps du mouvement, comme notamment Saigô Takamori, ils perçoivent un peu tard qu’ils ont suscité, sinon accompli eux-mêmes, la vague réformiste qui anéantira le Japon des samouraïs – alors même que l’empereur dont ils ont restauré le pouvoir dénonce bientôt, et finalement logiquement, l’emprise des bushi, les guerriers, qui ont déformé l’essence même du Japon depuis les événements du XIIe siècle rapportés dans les dits de Hôgen, de Heiji et des Heiké. Le mouvement de la restauration impériale, qui aboutira au tennôcentrisme, soit une puissance impériale inédite, ou au moins oubliée depuis un bon millier d’années (mais c'est douteux), génère en même temps, dans l’ouverture même du « Serment en cinq articles » de 1868, la base des revendications du Mouvement pour la Libertés et les Droits du Peuple (jiyû minken undô), qui, au-delà de sa répression violente, suscitera pourtant, et finalement de manière assez douce, la transition ultérieure vers la « démocratie de Taishô », puis, passé l’intermède militaire, ressurgira encore pour fonder la démocratie libérale japonaise d’après-guerre – et dans les propres mots de l’empereur Hirohito, dès 1945. En même temps, ce tennôcentrisme inédit s’accompagne d’une pratique du pouvoir où les « oligarques » ont bien plus leur part que l’empereur Meiji, etc., et ce malgré une idéologie et des professions de foi tennôcentristes qui ont l’air parfaitement sincères, y compris lorsqu’elles appuient sur le fait que l’empereur dispose d’un pouvoir réel, et non uniquement symbolique – en réprimant le cas échéant ceux qui avancent cette dernière possibilité. Des paradoxes qui dépassent la seule scène « strictement politique », enfin : que penser de ces hommes austères, confucianistes (ou néo-confucianistes) jusqu’au bout des ongles, prisant l’esprit et affirmant sa supériorité sur la matière, et qui opèrent la révolution industrielle et l’évolution capitaliste du Japon ? Certes, Meiji ishin met en avant des catégories sociales jusqu’alors guère marquées et en tout cas exclues du pouvoir, en suscitant l’alliance de marchands et de samouraïs de rang inférieur – mais cela va sans doute bien au-delà…

 

Et on pourrait continuer longtemps ainsi.

 

Bien sûr, d’autres moments de l’histoire politique du Japon moderne et contemporain pourraient donner lieu à ce genre de constats effarés (mais simplistes, donc). La question du rôle de l’armée, notamment, doit être envisagée ainsi – mais cela implique à mes yeux de mettre d’abord en avant un autre trait de cette vie politique tumultueuse, pas forcément décisif mais qui m’a marqué à la lecture de ce manuel : sa violence.

UNE HISTOIRE VIOLENTE ?

 

Assassinats politiques et terrorisme

 

C’est un des points qui m’a le plus marqué à la lecture de ce manuel – et ce alors même qu’il ne le met certainement pas en avant, c’est vraiment du ressenti personnel, pour le coup.

 

La base, j’en avais une vague idée – mais la lecture suivie de cette Histoire politique du Japon contemporain de 1853 à nos jours a d’autant plus attiré mon attention sur les très nombreux « incidents », comme on le traduit le plus souvent (pour jiken, en principe), qui émaillent cette histoire.

 

Ces incidents sont en fait très divers – cela va de la brouille parlementaire marquée à l’action militaire non concertée, en passant par de nombreux assassinats politiques. Très nombreux… En fait, chaque période pourrait mettre en avant sa propre litanie d’ « incidents » ; et assez nombreuses, finalement, sont les personnalités politiques, quel que soit d’ailleurs leur camp, à en avoir fait les frais.

 

Certaines périodes y sont peut-être plus propices, cela dit – notamment celles du bakumatsu et de Meiji ishin, d’une part, ensuite la période allant de la « démocratie de Taishô » à la prise du pouvoir par les militaires dans les années 1930. Dans les deux cas, ces assassinats me paraissent surtout être le fait de jeunes gens d’extrême droite (l’expression fait sens dans les années 1920 et 1930, elle est peut-être plus critiquable concernant les années 1850 et 1860) ; et leur nombre est assez impressionnant… C’est sans doute un aspect de la vie politique du Japon moderne et contemporain (mais surtout avant la Défaite – même si depuis il y a eu d’autres cas, y compris en provenance de l’extrême gauche, bien sûr) qu’il faut avoir en tête, en contrepoint des événements politiques « officiels », disons, à la Diète ou ailleurs.

 

Bien sûr, les bouleversements rapides des années 1850 et 1860 y fournissaient un terrain très favorable, et qui change en tant que tel la donne : dans ces jiken demeure quelque chose de la « justice privée », peut-être, et éventuellement des privilèges des bushi – dont l’attitude peut varier du tout au tout : voyez Shimazu Hisamitsu, par exemple, du clan de Satsuma ; parmi les jiken du temps, certains le voient agir en justicier et, de manière surprenante, en défenseur de l’ordre établi (quand il abat les shishi complotant contre le shôgun à Kyôto), affichant son attachement au mouvement kôbu gattai, prônant l’alliance de la cour impériale et du shogunat... quand d’autres, dépassant éventuellement son autorité, rappellent ses liens avec le mouvement jôi qu’il semblait avoir lâché : ainsi, très peu de temps après, l’assassinat d’Anglais ne s’étant pas montré suffisamment déférents à son égard aux yeux de ses hommes…

 

Dans ce contexte de quasi-guerre civile, des affrontements du genre pouvaient être monnaie courante – au point de susciter quasiment des légendes, ainsi avec le groupe de rônin dénommé shinsen gumi. Et, bien sûr, ces troubles prennent une tout autre ampleur quand ils virent sans ambiguïté à la guerre civile – notamment les deux expéditions contre Chôshû dans les derniers temps du bakumatsu, et bien sûr la guerre de Boshin (1868-1869), qui signe la défaite irrémédiable du shogunat, ou la rébellion de Satsuma (1877), illustration de la fin des samouraïs ; mais là, nous dépassons largement la seule thématique des assassinats politiques, même si le déclenchement de ces divers événements passe éventuellement par des jiken.

 

Le cas des années 1920 et 1930 est sans doute différent : le Japon féodal encore du bakumatsu voire de Meiji ishin paraît appartenir à un lointain passé ; le tennôcentrisme s’est instauré entretemps, qui s’est aussi accommodé, après le décès de l’empereur Meiji, d’une orientation plus démocratique et libérale, parlementaire aussi, généralement désignée sous le nom de « démocratie de Taishô ». Aussi la connotation de ces jiken – de ceux qui consistent en assassinats politiques, car il y en a d’autres d’une ampleur bien différente, ainsi les manigances de l’armée du Kwantung en Mandchourie – est-elle désormais tout autre : cette fois, on est tenté de parler de terrorisme ; mais un terrorisme d’extrême droite, donc, et souvent le fait de jeunes gens, des militaires à peu près systématiquement, « plus royalistes que le roi » si j'ose dire, et tellement obsédés par l’idée de kokutai (« l’essence nationale du Japon », disons, mais aucune traduction ne correspond parfaitement, semble-t-il ; c'est en tout cas un concept essentiel de la pensée politique japonaise, et par-delà les compartimentations parlementaires, etc.), ainsi que par leur lien direct avec l’empereur (conséquence particulièrement fâcheuse de leur interprétation d’une disposition ambiguë de la Constitution de 1889, outre l’endoctrinement résultant de l’Admonestation impériale aux soldats et marins de 1882), qu’ils prennent sur eux de bouleverser la marche du Japon par la force – au nom d’un principe supérieur découlant de l’image même de l’empereur (pourtant guère favorable à ces chiens fous, Shôwa – ou Hirohito si vous préférez – a eu régulièrement l’occasion de le montrer, même si son cas est peut-être encore ambigu…) ; le même principe les incite à tenter des coups d’État, ainsi avec « l’incident du 26  février » (1936). Autant d’actions entretenant des rapports complexes, tant avec l’empereur qu’avec l’armée (l’état-major est loin d’approuver systématiquement les initiatives de ces « jeunes officiers » incontrôlables), mais qui préparent le terrain à la prise du pouvoir par les militaires à la fin des années 1930 – car si l’incident du 26 février 1936 est réprimé, et les instigateurs de la tentative punis (condamnés à mort pour bon nombre d’entre eux), l’armée pourtant, et des politiciens conservateurs sentant le vent tourner, sauront jouer de cette effervescence pour en obtenir le pouvoir politique… mais discrètement, sans effusions de sang, et sur la durée.

 

En résultera un Japon militariste, ultranationaliste, parfois dit totalitaire mais c’est une question plus complexe (à titre d’exemple, même si s’instaure au bout d’un moment un système de parti unique, c’est de manière éventuellement ambiguë, et, de manière plus surprenante, on trouve encore dans le Japon de 1940-1945 des opposants à la politique militariste en mesure de s’exprimer assez librement dès lors qu’ils ne s’en prennent pas à l’empereur, intouchable – mais, certes, nombre d’opposants sont enfermés, et au premier chef les communistes, dès avant la guerre), parfois dit fasciste aussi (dans le présent manuel, d’ailleurs), ce qui paraît plus contestable – même si les mouvements fascistes européens ont pu jouer un rôle sur l’idéologie des « jeunes officiers », il n’en reste pas moins que les mouvements indubitablement fascistes, dans le Japon d’alors, sont très minoritaires, et que l’idée d’un parti de masse n’y a jamais vraiment convaincu – le nationalisme japonais, très divers (j’essayerai d’y revenir en traitant du « Que sais-je ? » de Pierre Lavelle), pouvait se montrer agrarien, ou favorable à une socialisation et planification de l’économie par l’autorité, mais les autres critères identifiant sans l’ombre d’un doute le fascisme ne sont pas présents, semble-t-il.

 

Le rôle des militaires

 

Au-delà de ces « jeunes officiers » incontrôlables, mais sans doute en même temps du fait de leur agitation fanatique, utilisée sinon entretenue et sinon suscitée, l’armée acquiert un rôle de plus en plus important à l’époque – et d’une manière assez stupéfiante. Héritiers des samouraïs, dit-on, mais sans être samouraïs eux-mêmes, Meiji ayant aboli ce statut et ses privilèges (le droit au nom, le droit de porter le sabre, etc.), et liés par ailleurs aux fiefs rebelles avant suscité le bakumatsu, tout particulièrement Chôshû et Satsuma (ce dernier a fait de la marine impériale sa chasse gardée jusqu’en 1945), les militaires japonais acquièrent bien vite un pouvoir considérable. Endoctrinés par l’Admonestation impériale aux soldats et aux marins de 1882, ils tirent argument des dispositions de la Constitution de 1889 instituant un lien direct entre l’empereur et son armée pour considérer qu’ils dépendent de la seule autorité de l’empereur, et non du gouvernement – tout en profitant d’autres dispositions constitutionnelles réservant aux seuls militaires les postes de ministre de l’Armée et de ministre de la Marine (car les deux sont systématiquement différenciés – comme dit plus haut, tous les ministres de la Marine venaient ainsi de Satsuma).

 

Le résultat est proprement catastrophique. L’armée, sous Meiji, avait sans doute joué un rôle moteur dans les premières entreprises d’expansion coloniale, en « testant » le terrain à Taïwan, puis en remportant la Première Guerre sino-japonaise (1894-1895), ensuite la Guerre russo-japonaise (1904-1905) – les victoires dans ces deux conflits ont accru le rôle de l’armée japonaise, et favorisé les premières entreprises coloniales, tout en suscitant la méfiance, voire la crainte, des puissances occidentales. Mais le Japon, allié à l’Angleterre, profite aussi de la Première Guerre mondiale, où il faisait donc partie du camp des vainqueurs, pour accroître son pouvoir en Asie orientale. À Versailles, les représentants du Japon plaident pour « l’égalité des races »… et on ne les écoute pas. Le Japon n’en intègre pas moins la Société des Nations voulue par le président américain Wilson, et se satisfait de la place unique qu’il a acquise dans la géopolitique mondiale, de seule puissance non occidentale ayant véritablement une voix dans le règlement des conflits internationaux.

 

Mais les militaires sont d’un autre avis… Guère favorables à la « démocratie de Taishô », et convaincus de leur autonomie comme de leur bon droit, ils prennent des initiatives folles sans même en référer au gouvernement – et tout d’abord en Corée (avant la colonisation officielle en 1910) ainsi qu’en Mandchourie, un peu plus tard : des assassinats politiques, là encore (dont la reine Min de Corée, ou des seigneurs de guerre chinois, pourtant pas forcément les plus hostiles à l’encontre des Japonais dans le cadre de la lutte commune contre le Kuomintang…), puis encore au-delà, des mises en scène destinées à provoquer la guerre ; c’est ainsi que l’armée du Kwantung décide d’elle-même d’envahir la Mandchourie, en 1931 (les amis rôlistes pourront jeter un œil à la campagne pour L'Appel de Cthulhu Les 5 Supplices, même si...), puis, du fait d’un autre jiken, de provoquer enfin la nouvelle lutte officielle contre la Chine, avec la Seconde Guerre sino-japonaise, qui débute en 1937. Le gouvernement, semble-t-il, n’y a eu aucune part… mais doit bien faire avec – dès 1933, en fait : quand la Société des Nations condamne l’invasion japonaise en Mandchourie et la création de l’État fantoche du Mandchoukouo, le Japon réagit… en quittant la Société des Nations ; ce qui revient à valider l'initiative de l'armée du Kwantung.

 

Et l’armée ne cesse de gagner du pouvoir – profitant tant de ses victoires militaires que du chaos politique d’alors, où les assassinats politiques ont donc leur part. L’armée, consciente de son pouvoir, se met à bloquer systématiquement le jeu parlementaire, en favorisant des cabinets non gouvernementaux mais pourtant dotés du véritable pouvoir, et où la place des militaires est toujours accrue. Bientôt, plus aucun doute : ce sont les militaires qui dirigent le pays.

 

Vous connaissez la suite des opérations, et je ne vais pas y revenir en détail – mais les militaires, secondés par l’idéologie ultranationaliste, ont bien joué un rôle déterminant dans toutes ces tristes affaires, jusqu’à l’issue fatale de 1945… mais non sans semer des milliers et même des millions de morts sur les champs de bataille de la « Sphère de Coprospérité de la Grande Asie Orientale », en lançant le pays dans une guerre folle qu’il ne pouvait tout simplement pas remporter. La question des responsabilités est sans doute complexe – elle a épargné en tout cas l’empereur, volonté marquée de la part de l’occupant américain, semble-t-il conseillé à cet égard par des chercheurs tels qu’Edwin O. Reischauer (voyez ici) ou Ruth Benedict (voyez ). Le regard sur les militaires, au Japon même, a cependant changé – et si, à droite, les héritiers de l’ultranationalisme sont toujours à cran sur la question, et prompts au révisionnisme voire au négationnisme (et ce n’est certainement pas une métaphore ni une exagération), le peuple semble globalement suivre encore aujourd’hui l’orientation pacifiste de la Constitution de 1946, par laquelle le Japon renonce à la guerre et à la possession de forces militaires… à ceci près que les Forces d’Auto-Défense ressemblent de plus en plus à une armée qui n’en porte pas le nom. Mais ça, c’est une autre question.

Les mouvements sociaux et leur répression

 

À envisager la question de la violence dans la vie politique japonaise, je suppose qu’il me faut aussi traiter, pour le peu que j’en sais (très peu, vraiment trop peu), des mouvements sociaux et de leur répression. Là, c’est une question qui me dépasse vraiment, hélas – mais il s’agit d’y remédier un de ces jours.

 

Quelques éléments, quand même – qui peuvent remonter au bakumatsu (et avant, en fait, bien avant) : au moment où le shogunat Tokugawa s’effondre, il est confronté à de très nombreux mouvements populaires – des insurrections paysannes (ikki ; un livre consacré à la question me fait de l’œil, dû à Katsumata Shizuo, mais, d'ici-là, je peux vous renvoyer à l'Histoire du Japon médiéval de Pierre-François Souyri), mais aussi urbaines (comme par exemple le mouvement eijanaika, mis en en scène par Imamura Shôhei dans un film du même nom, qui ne m’avait pas plus emballé que ça, mais dont la scène finale est très forte) ; autant de mouvements dont le régime de Meiji a en fait hérité (notons par exemple l’insurrection de 1873, suscitée par une réforme agraire mal conçue, très lourde à supporter pour les paysans pauvres, et doublée par une loi de conscription qui faisait l’horreur de tous – notamment, dit-on, parce que l’idée d’un « impôt du sang » avait peut-être été interprétée trop littéralement…).

 

Mais l’ouverture au monde suscite d’autres mouvements – à mesure que les théories politiques occidentales gagnent le Japon. Le Mouvement pour la Liberté et les Droits du Peuple pouvait regrouper des tendances assez diverses, mais d’abord libérales ; par la suite, le socialisme se développe progressivement, dans des formes variables – et éventuellement susceptibles de trajectoires étonnantes, ainsi avec Katayama Sen, dont le socialisme est d’abord chrétien (et le christianisme, même très minoritaire au Japon depuis la fin de son interdiction en 1873, a joué un grand rôle dans le pays à cet égard), avant de devenir d’inspiration bolchévique après 1917 (ce qui l’amènera à être un des membres fondateurs du Parti Communiste Japonais, immédiatement interdit et réprimé) ; il s’était auparavant illustré en 1904 par sa poignée de main avec le socialiste russe Plekhanov, en pleine guerre russo-japonaise – mettant en avant une composante essentielle du socialisme japonais, le pacifisme. D’ailleurs, parmi les autres figures de cet engagement socialiste et pacifiste, on peut mentionner le journaliste Kôtoku Shûsui, quant à lui plutôt tourné, au bout d’un certain temps, vers l’anarchisme (ou le communisme libertaire, je vous laisse choisir)… et condamné à mort avec plusieurs de ses camarades en 1911, accusé de « trahison » ; peut-être la plus importante affaire de « lèse-majesté » jugée à l’époque au Japon, et qui choque… Le fait est que les socialistes puis les communistes ont tout particulièrement fait les frais de la répression gouvernementale, avec l’interlude peut-être de la « démocratie de Taishô ».

 

Dans un registre différent, mais en gros à la même époque, il y aurait sans doute beaucoup à dire concernant le développement du féminisme dans le Japon de Meiji, même si l’on dépasse largement les questions de répression politique, je suppose – ça reste un sujet très intéressant, qu’il faudra que je creuse.

 

Je passe sur la période militariste – au fond, j’en ai traité plus haut.

 

Pour la suite, je ne peux guère donner que quelques aperçus… Le pacifisme a joué un rôle moteur dans la société japonaise d’après-guerre, donc – avec notamment les manifestations monstres contre l’Anpo, l’alliance militaire nippo-américaine, en 1960. Après, cependant, le passage de la « saison politique » à la « saison économique » calme le jeu – et c’était après tout pour partie son objet. Cela ne signifie bien sûr pas la disparition des mouvements de contestation : en 1968, notamment, les étudiants japonais se rebellent comme bien d’autres de par le monde ; et, à l’évidence, la proximité du Vietnam, et le fait que les Américains lançaient leurs bombardements depuis des bases militaires japonaises, a rendu le mouvement anti-guerre nippon bien autrement concret que beaucoup d’autres (la question du nucléaire, forcément, n'arrangeant rien à l'affaire). Notons aussi d’autres formes de mouvements populaires – par exemple celui, très long, s’opposant à la construction de l’aéroport de Narita (les ZADistes de Notre-Dame-des-Landes sont des fans, je suppose).

 

Et, bien sûr, il y a des formes d’opposition plus violentes – comme dans le cas légendaire de l’Armée Rouge Japonaise ; à l’autre bout du spectre politique, je suppose que la « Société du Bouclier » de Mishima Yukio tient davantage du folklore « héroïque »…

 

Reste que la « saison économique », avec la « Haute Croissance », a changé la donne ; sur cette base, j’imagine que les crises à répétition depuis les années 1990 peuvent la changer une fois de plus…

 

CONTINUITÉS

 

Je me suis bien trop étendu, en même temps sans en dire beaucoup – mon souci… Il est temps de conclure ?

 

C’est, j’imagine, une sorte de cliché, quand on traite du Japon – le pays « entre traditions et modernité »… Cela dit, il est des clichés qui font malgré tout sens, et je suppose que celui-ci, au regard de l’histoire politique du Japon moderne et contemporain, n’est pas totalement inapproprié. Trop réducteur sans doute, mais pas inapproprié. En fait, le questionnement même de la périodisation peut, dans une certaine mesure, nous ramener à cette conception : si des dates telles que 1868 et 1945 peuvent faire l’effet de césures brutales, il ne faut cependant pas en déduire que tout change, absolument tout, en l’espace de quelques mois au plus.

 

C’est, comme de juste, bien plus compliqué que ça. Car il y a bien des continuités, donc – il est sans doute pertinent d’envisager ensemble bakumatsu et Meiji ishin ; et, si le choix de minimiser l’importance de 1945 me convainc un peu moins, il est clair cependant qu’il y a des continuités significatives jusque dans cette période troublée… Et pour une raison finalement simple : le maintien des hommes en place ! En fait, les acteurs de la politique japonaise des années 1950 avaient souvent exercé des responsabilités avant, ou en avaient « hérité » d’une certaine manière ; or la purge entreprise par le SCAP (« Supreme Commander of the Allied Powers »), MacArthur à sa tête, a très vite été invalidée... par lui-même : la Guerre Froide changeant la donne politique, au point d’inquiéter énormément les États-Unis, qui regrettaient finalement bien vite d’avoir imposé au Japon l’article 9 de la Constitution de 1946 prohibant le recours à la guerre, nombre de « purgés » ont été remis en place – une vaste majorité, dont des individus condamnés pour crimes de guerre lors des procès de Tôkyô !

 

Et sans doute peut-on repérer, sur cette période allant de 1853 à nos jours, d’autres continuités, du même ordre ou encore autre chose.

 

ET L’AVENIR…

 

Et que nous réserve l’avenir ? Je ne me sens pas de jouer au prophète – sur un mode Cassandre ou quelque autre que ce soit. L’histoire peut fournir des outils spéculatifs, mais je doute qu’elle puisse vraiment prédire le futur – d’autant que je ne crois pas, contrairement à une remarque couramment lancée avec un peu trop de légèreté, que « l’histoire se répète ».

 

Cela dit… Je suis d’un naturel pessimiste, certes. Et, de manière plus ou moins fondée, certains « signes » me paraissent inquiétants.

 

Il en est un que je ne vais pas développer ici – et c’est la perpétuation, voire le regain, du nationalisme japonais, et éventuellement de l’ultranationalisme. J’avais pu en parler au travers de lectures très variées, comme l’essai de Takahashi Tetsuya Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni… ou la novella de science-fiction signée Ken Liu, L’Homme qui mit fin à l’histoire ; mais je vais essayer d’y revenir plus en détail en traitant d’un autre ouvrage : le « Que sais-je ? », donc, que Pierre Lavelle a consacré à La Pensée politique du Japon contemporain. Il date un peu, certes : 1990… Mais il accorde beaucoup de pages au nationalisme japonais sous toutes ses formes, qui me paraissent nécessaires à l’appréhension de la situation actuelle, 27 ans plus tard – et qui me semble encore pire à cet égard.

 

Sur la scène intérieure, par ailleurs, il faut aussi prendre en compte que la situation n’est plus la même qu’en 1955-1993 : la suprématie du PLD a depuis été remise en cause, même si, la plupart du temps, il ne s’est guère éloigné du pouvoir – ou y a même participé, via des coalitions. Vous vous en doutez : je ne suis pas exactement du genre à déplorer la fin de la suprématie de ce grand parti de la droite japonaise, et ne porte vraiment pas dans mon cœur des premiers ministres tels que Koizumi Jun’ichirô ou l’actuel, Abe Shinzô – autant de représentants d’une branche « dure » du parti, et de fervents ultranationalistes, associés dans leur volonté de réhabilitation du Yasukuni, ou leurs tentatives révisionnistes – concernant les manuels d’histoire japonais à « modifier », ou, plus récemment, consistant à nier purement et simplement la réalité des « femmes de réconfort ». Je note ceci simplement pour établir que le système politique japonais n’est peut-être plus aussi stable qu’il l’avait longtemps été (en dépit des fréquents changements de gouvernements du fait du jeu des factions au sein du PLD) ; mais je ne ferai pas de pronostics quant à ce qui en sortira.

 

Mais les questions touchant au révisionnisme/négationnisme nous ramènent à l’international, où la situation n’est guère rassurante non plus ; au-delà des difficultés concernant l’intégration régionale de l’Asie orientale, la suprématie chinoise peut assez légitimement être perçue comme une menace par le Japon – et le rôle de la Russie dans ces relations globales n’est sans doute pas à négliger. Sans même parler, bien sûr, de notre Cher Leader Kim Jong-Un, qui s’agite en Corée du Nord : que ses fanfaronnades soient fondées et redoutables ou pas, reste que le Japon est aux premières loges – et que l’indécision de Trump en la matière, lui qui prônait le retrait des Américains dans la région avant d’être élu, mais qui semble désormais plus va-t-en-guerre, n’arrange absolument rien à l’affaire. Si l’on y ajoute que le Japon, a fortiori avec des néo-ultranationalistes à sa tête, n’entretient pas forcément d’excellentes relations avec tous les autres pays de la zone (Corée du Sud et Taïwan en tête)…

 

Je ne me sens pas d’en conclure quoi que ce soit. Et n’ose jouer la Cassandre, donc – même si je ne peux m’empêcher de redouter (pas « prévoir », allons bon, simplement « redouter ») que, sur le mode d’un autre cliché, navrant, et censément chinois celui-ci, le Japon soit en train de vivre « une époque intéressante »...

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Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui

Publié le par Nébal

Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui

TSUTSUI Yasutaka, Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, [Poruno wakusei no sarumonera ningen], traduit du japonais par Miyako Slocombe, [s.l.], Wombat, coll. Iwazaru, [1977, 1979] 2017, 91 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 93-94.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue ici même.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus longue.

UNE ŒUVRE DIVERSE – ET PAS QU’UN PEU

 

Pour le lecteur francophone, la science-fiction littéraire japonaise est largement terra incognita, même si quelques très rares exceptions peuvent être relevées çà et là. Dans ce registre, Tsutsui Yasutaka n’est pas le plus mal loti, le présent petit ouvrage étant le cinquième livre à son nom publié en français, et le second chez Wombat, après le très déconcertant et tout à fait fascinant Hell en 2013.

 

Des publications qui illustrent la diversité de l’œuvre de l’auteur : pas grand-chose de commun entre ce dernier roman, celui qui nous intéresse ici, et, par exemple, le classique de la littérature jeunesse (voire enfantine) La Traversée du temps – probablement son plus gros succès, avec le roman Paprika, jamais traduit de par chez nous en dépit de sa célèbre adaptation par Kon Satoshi.

 

En même temps, en l’espèce, titre et couverture sont éloquents : Les Hommes salmonelle sur la planète Porno ! « WTF », comme disent les jeunes… Oui, mais pas seulement – et, finalement, il s’agit d’un livre (disons une novella…) bien plus subtil qu’on ne le croirait tout d’abord.

 

Et, par ailleurs, ce texte de 1977 est bien un récit de science-fiction, avec tout ce que la science-fiction peut apporter de meilleur, et jusque dans sa dimension de parodie érotico-comique ; aussi encouragera-t-on le lecteur à dépasser ses éventuelles préventions en l’espèce… et la relative lourdeur éventuellement un brin machiste qui s’exprime çà et là, regrettable sans doute, peut-être inhérente au genre érotico-comique, et tout particulièrement sensible ici dans une série de jeux de mots, mots-valises, etc., qui sont autant de casse-têtes de traduction, même s’ils ont leur raison d’être.

 

LES JAPONAIS SUR LA PLANÈTE PORNO

 

Nous sommes sur la planète Nakamura – nom qui lui fut conféré par l’équipe japonaise qui l’avait découverte et explorée initialement. Mais, pour tous ceux qui en ont entendu parler, c’est le nom de « planète Porno » qui est employé pour la désigner… Parce que, sur cette planète, c’est l’orgie permanente : toutes les espèces vivantes, animales ou végétales, semblent passer leur temps à copuler – et, surtout, elles ne copulent pas qu’entre elles, mais avant tout entre espèces différentes ! Il y a là tout un complexe écosystème reposant intégralement sur le sexe, et inter-espèces…

 

Tableau qui ne manque pas de déconcerter les scientifiques japonais qui y conduisent leurs recherches. Cela va en fait plus loin : chez plusieurs d’entre eux, cette « obscénité » de Nakamura suscite une haine profonde... La planète est « vicieuse » ! Ses espèces sont « vicieuses » ! Le mot revient sans cesse dans les premières pages de la novella (et toujours par la suite, simplement moins souvent). Un jugement d’ordre « moral » a priori pas très scientifique en tant que tel, mais dont ne démordent pas nos savants nippons – tous un peu coincés du cul, disons-le.

 

Ou presque… Notre narrateur, le professeur Sona, n’est sans doute pas aussi obtus – mais avec ses raisons particulières, sur lesquelles nous reviendrons. Et, bien sûr, il y a Yohachi ; mais Yohachi n’est pas un scientifique, plutôt une sorte d’homme à tout faire, et d’ailleurs il baise tout le temps… Aussi est-il l’objet du mépris des savants, et doublement encore : il ne peut qu’être leur inférieur, à tous points de vue !

 

À LA RESCOUSSE DU DR SHIMAZAKI

 

Le problème, bien sûr, est que cet écosystème « vicieux » peut s’en prendre aux humains – entendre par-là aux scientifiques japonais, précisons-le ; car on trouve aussi sur la planète des Nunudiens, autochtones d’allure étonnamment humaine, pas hostiles, pas du tout, mais qui ont formellement interdit aux explorateurs de pénétrer dans leurs terres…

 

Cela devait arriver : la seule femme de l’expédition – ou plutôt non, la seule femme scientifique… –, le Dr Shimazaki, est enceinte. Non d’un membre de l’expédition (après tout…), mais de quelque spore issue d’une plante locale, dite engrosse-veuves (qu’importe si la scientifique n’est pas veuve : elle n’est pas vierge, et c’est bien suffisant)… Car c’est bien d’un écosystème qu’il s’agit : la copulation inter-espèces endémique sur la planète Porno n’est pas un simple passe-temps, aussi « vicieux » soit-il, mais contribue bel et bien à la perpétuation des espèces locales ! Ceci à un point dont les chercheurs japonais n’ont pas conscience…

 

Le Dr Shimazaki ne doit pas accoucher – au fond, on ne sait guère ce qu’elle en pense, ce sont les hommes qui en débattent, figurez-vous… Mais que faire ? Dans ces circonstances, avortement ou césarienne semblent hors de portée du médecin de l’expédition, un « charlatan » ; et le rythme de vie de la planète est tel qu’il ne reste plus beaucoup de temps pour empêcher l’accouchement…

 

L’idée se fait jour : les Nunudiens doivent savoir que faire. Mais ils interdisent leur territoire à ceux qui ne pensent pas comme eux… Bah ! Yohachi est assez pervers pour leur convenir ! Mais il faut qu’il soit accompagné par des hommes ayant, quant à eux, un cerveau, et pas seulement un pénis très actif – des hommes qui seront ainsi à même d’aiguiller les recherches du queutard, lesquelles doivent porter uniquement sur le cas dramatique du Dr Shimazaki… L’accompagnent donc le professeur Sona, et le Dr Mogamigawa, homme têtu et borné, qui n’a que le mot « vicieux ! » à la bouche…

 

UNE ODYSSÉE BURLESQUE – ET PLUS QUE ÇA

 

Nos trois aventuriers quittent alors la base pour rejoindre au plus tôt l’État nunudien qui leur est interdit. Leur odyssée miniature est pour tous l’occasion de se frotter à l’écosystème pervers de la planète Porno – avec toutes ces espèces aux noms étranges, faisant référence à des espèces terriennes souvent bien différentes : alligators-pilleurs et crocopile-à-l’heure, tatami-popotames et myosotristes, touche-pipettes et engrosse-veuves… Des dénominations qui sont autant d’échos de l’humour quelque peu navrant d’un des premiers explorateurs (et présentées comme telles).

 

La randonnée, sur un mode craintif qui n’est pas sans sel, est forcément riche de rencontres incongrues, aux conséquences burlesques… Mais il y a plus : en fait, au premier rang, ce n’est pas l’action qui l’emporte, mais le débat scientifique. Et c’est ainsi que Les Hommes salmonelle sur la planète Porno adopte une voie médiane entre parodie de SF et SF parodique : Tsutsui Yasutaka a en effet bel et bien élaboré un écosystème extraterrestre complexe, qui n’a sans doute rien à envier aux plus grandes réussites du genre ; or c’est vrai aussi bien sous l’angle des images (avec cette faune et cette flore si spécifiques) que sous celui des idées.

 

UN ÉCOSYSTÈME DÉCONCERTANT

 

Les deux scientifiques de l’expédition nunudienne ne cessent en effet de débattre – et assez violemment. La nature profondément dérangeante de l’écosystème de Nakamura, et tout particulièrement dans sa dimension sexuelle (avec des corollaires aussi variés que la perpétuation des espèces ou la part de l’agressivité dans le comportement vivant), amène Sona et Mogamigawa à lutter intellectuellement. La science y a forcément sa part – mais peut-être tout autant son instrumentalisation, philosophique du moins, peut-être même politique… et non exempte d’une certaine dimension religieuse, disons. La théorie de l’évolution contre celle de la dégénérescence, Darwin et Lorenz, Freud et Jung – autant d’icônes auxquelles les savants militants font appel pour tenter de comprendre ce qui se passe autour d’eux, selon une grille de lecture relevant peu ou prou de la foi ; or la planète semble portée à nier les points de vue, quelque peu prosélytes et finalement pas si scientifiques que cela, de l’un comme de l’autre.

 

Et derrière tout ça ? La raillerie, oui – mais peut-être aussi autre chose : une éthique sexuelle dérivant plus ou moins de délires hippies gentiment moqués, mais en fait repris et transcendés dans une optique libertaire. Les préjugés les plus conservateurs sont impitoyablement moqués – et si le « progressisme » en la matière n’est pas non plus exempt de tous reproches, demeure tout de même, à la fin, cette idée d’un amour admirable, dans la chair comme dans l’esprit (pourquoi opposer les deux ?), construisant un modèle utopique où l’agressivité n’a plus lieu d’être : c’est l’orgie, si « vicieuse », qui devient parfaitement morale – en témoignant même d’une moralité d’un ordre supérieur. « Make love, not war », oui – mais avec absolument tout le monde, et autant que vous le voulez, quand vous le voulez, où vous le voulez ; qu’ils sont bêtes, ces Terriens qui se cachent pour aimer comme si c’était quelque chose de honteux, et qui s’imposent tant de règles au nom d’une prétendue décence parfaitement irrationnelle et qui n’a absolument pas lieu d’être…

 

Une novella à la croisée des chemins, donc. Parfois un peu lourdingue dans sa dimension érotico-comique, elle n’en contient pas moins de belles images et de belles idées – le ton un peu moqueur y participe, d’ailleurs. Le résultat n’est certes pas inoubliable, mais il est aussi bien plus qu’une mauvaise blague lubrique ; et, jusque dans sa façade de parodie, c’est une belle création SF, tout à fait digne qu’on s’y arrête.

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Fidèle à ton pas balancé, de Sylvie Lainé

Publié le par Nébal

Fidèle à ton pas balancé, de Sylvie Lainé

LAINÉ (Sylvie), Fidèle à ton pas balancé, illustrations intérieures [de] Gilles Francescano, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2016, 481 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 77-78.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue ici même.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version (beaucoup) plus longue.

LA MEILLEURE

 

Bon, je ne vais pas me montrer très original pour introduire le sujet, hein ? Répétons-le, répétons-le sans cesse, mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, Sylvie Lainé est une brillante nouvelliste ; dans le champ de la SF francophone, cette auteure que j’avais jusqu’alors toujours le réflexe de qualifier de « trop rare » (mais, après tout, elle a son rythme que je ne saurais légitimement contester) est tout simplement la meilleure.

 

Le petit jeu, à chacune de mes précédentes chroniques, était de citer des noms d’autres auteurs en mesure de disputer (amicalement) cette première place – la liste évolue peut-être… mais surtout du fait d’abandons. Je citerais toujours Léo Henry ; peut-être aussi, encore (?), Thomas Day. Au-delà… Eh bien, si l’on sort du seul registre SF, je dirais bien Mélanie Fazi, en tout cas. Mais, même ainsi, je sèche un peu – certains auteurs qui étaient plus productifs à l’époque de la parution de chacun des quatre petits recueils de Sylvie Lainé chez ActuSF se sont faits bien plus discrets depuis, faut dire. Au point où les qualifier, eux, de « rares » ne fait plus du tout sens, en fait… Catherine Dufour, par exemple ? Reste donc Sylvie Lainé – d'autant plus la meilleure.

 

Mais elle n’est donc guère prolifique… ou peut-être est-ce quelque peu une illusion d’optique ? La bibliographie en fin de volume permet en effet de dresser un tableau éventuellement différent : Sylvie Lainé avait écrit un certain nombre de nouvelles, globalement remarquables, dans les années 1980 ; par contre, sauf erreur, un seul récit de sa plume est paru durant l’ensemble des années 1990 (« Le Passe-plaisir »)… Les choses ont changé à partir de l’an 2000 – et peut-être plus encore depuis 2007, c’est-à-dire le premier de ses petits recueils ? Cette opportunité de publication bien différente a pu, j'imagine mais peut-être à tort, changer le rapport de l’auteure à l’écriture – en tout cas, elle a très régulièrement livré des nouvelles depuis, sur divers supports.

 

Pas de romans, certes – des nouvelles. Tout au plus des novellas : « L’Opéra de Shaya » à l’évidence requiert ce qualificatif ; autrement, peut-être « Les Yeux d’Elsa », même si ce très beau récit (à la relecture peut-être celui que j’ai préféré ?) est d’une ampleur déjà bien moindre… Mais c’est très bien comme ça ! Sylvie Lainé est de ces auteurs qui montrent bien tout le ridicule d’une certaine fixette éditoriale selon laquelle, en dehors du roman, point de salut… C’est sans doute d’autant plus absurde en science-fiction, genre historiquement lié au format court – même si, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, ce constat ne doit pas non plus constituer un frein ou une « justification » en tant que telle, sur le mode du : « Pourquoi ? Parce que ! »

 

SYLVIE LAINÉ ET ACTUSF

 

Mais revenons à Sylvie Lainé – c’est plus sage… Les éditions ActuSF, fidèles pour le coup à son pas balancé (?), en avaient donc publié quatre brefs recueils, tous des plus recommandables, et mettant généralement en avant une thématique particulière : Le Miroir aux éperluettes, avec lequel j’avais découvert l’auteure, puis Espaces insécables, puis Marouflages, puis L’Opéra de Shaya. Petits livres admirables, abondant en nouvelles très justement primées – qu’elles l’aient été avant la compilation ou après.

 

Aujourd’hui, dix ans après le premier de ces recueils (aujourd’hui disponible seulement en numérique), Fidèle à ton pas balancé, que l’on ne qualifiera pas d’ « intégrale » (tout au plus d’ « intégrale raisonnée » ; y manquent, outre les non-fictions, quelques récits qui auraient mal trouvé à s’y intégrer, comme, du fait de sa dimension graphique, L’Animal), rassemble la totalité des nouvelles précédemment compilées, en y ajoutant quelques textes diffusés sur d’autres supports mais pas encore repris en volume, dont quelques raretés notables (et un seul « vrai » inédit, mais bien particulier). Initiative d’autant plus bienvenue qu’elle s’exprime dans un bel objet, hardcover, jaquette… Si cela pouvait, par ailleurs, enfin inciter les éditeurs poches à s’intéresser à l’œuvre de Sylvie Lainé ?

 

Ce beau volume, en tant que tel, appelait toutefois à une réorganisation des textes (indépendants – pas ici de « cycle » à la façon des « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith, même s'il s'agit d'une référence avancée par l’auteure elle-même dans sa préface), afin de les placer, le cas échéant, sous une lumière différente. Et c’était par ailleurs, pour moi, une très belle occasion de revenir sur nombre de textes dont je savais que je les avais adorés à l’époque, mais dont le souvenir était parfois un peu flou… Les nouvelles sont agencées ici sous sept rubriques, fonction de leur ambition ou de leur cadre, délaissant comme de juste la chronologie de la rédaction des textes (accessible cependant au travers de la bibliographie en fin de volume, sans même parler des brefs commentaires de l’auteure en introduction de chaque récit).

 

QUALIFIER UNE ŒUVRE ?

 

Avant d’aborder le recueil par le menu, il est tentant d’essayer d’en dégager des grandes lignes – qui seraient donc les grandes lignes d’une œuvre, entendue globalement. Ce qui, mine de rien, n’est pas si évident…

 

On trouve bien quelques thèmes récurrents – qu’à leur manière, les petits recueils d’ActuSF mettaient en avant, le plus souvent : ainsi de l’altérité, impliquant aussi bien la rencontre… que la séparation ; entre les deux, comme de juste, se pose la question de l’échange… et éventuellement aussi celle du choix ? Mais il y a un problème : l’autre, en tant que tel, est souvent un inconnu – et potentiellement inaccessible.

 

Car la question de la communication se pose toujours : sous la plume de notre auteure, qui est aussi enseignante et chercheuse en sciences de l’information et de la communication, cela peut à l’occasion susciter des développements fort pointus mais qui n’en sont que plus fascinants ; mais, tout autant, cela peut s’exprimer d’une manière plus discrète, où l’éventuelle austérité de la science s’efface pour en revenir à l’humain… tout en fournissant des soubassements théoriques essentiels au traitement pertinent de la question.

 

Les nouvelles de Sylvie Lainé, sur ces bases, sont généralement d’une grande intelligence, et d’une grande subtilité – mais en gardant toujours une dimension humaine essentielle, qui les préserve des écueils du didactisme pontifiant.

 

Mais l’humanité peut se conjuguer à une altérité éventuellement radicale dans une approche commune du questionnement de la communication : la propension à « se raconter des histoires ». On quitte ici la sphère abstraite pour en revenir à l’individu, dont la perception du monde et des récits n’est pas moins « réelle », à sa manière, que l’environnement objectif qui l’entoure. Affaire de points de vue ? Oui, mais cela va sans doute plus loin encore ; en fait, l’intersubjectivité complique probablement encore un peu plus la donne.

 

Ça n’est sans doute jamais aussi vrai que dans le registre des relations sentimentales – et c’est peut-être bien là que l’auteure brille tout particulièrement : nombre de ses nouvelles content d’une manière ou d’une autre des histoires d’amour. Horreur glauque ! Ou pas ? On le sait, ces histoires « finissent mal en général »… quand elles commencent, d’ailleurs, ce qui n'a rien de garanti. Mais elles sont un terrain privilégié de l’interrogation sur la communication, et de la possibilité (au mieux douteuse) d’appréhender véritablement l’autre – Sylvie Lainé livre dans ce registre ses meilleurs textes, à mon sens. Dans sa préface à Espaces insécables, Catherine Dufour écrivait ceci : « le point commun de toutes ces histoires […] c’est l’amour, sinon conjugal, du moins interpersonnel, et surtout, c’est son échec » ; peut-être l’ampleur tout autre de Fidèle à ton pas balancé implique-t-elle de revenir sur ce « toutes », mais ça n’en est pas moins un thème essentiel de l’œuvre de Sylvie Lainé, envisagée dans sa globalité.

DES CONNOTATIONS ?

 

Voici pour les thème – en résumant, hein. Mais sans doute peut-on, voire faut-il, envisager aussi, disons, les « connotations » de l’œuvre ? Ici, j’ai l’impression qu’il y a eu une évolution courant sur les trente années de carrière de Sylvie Lainé – mais peut-être est-ce surtout affaire de perception ?

 

Toujours est-il que, de mes premières lectures de l’auteure, je conservais une image avant tout mélancolique – peut-être pas sombre, ce serait sans doute un peu fort, peut-être même pas « déprimée », même si on s’en rapproche… Oui, mélancolique, mais dans un sens plus poétique que rudement psychiatrique – doucement mélancolique. Sans doute est-ce (je ne vous apprends rien) l’approche qui me parle le plus.

 

Depuis, même s’il y avait clairement des textes précurseurs, j’ai l’impression d’avoir trouvé en plus grande proportion des récits davantage « positifs », ou peut-être « lumineux » ? Sans niaiserie, dans l’ensemble… Mais l’auteure ne s’en livrait pas moins, alors, à un jeu un peu dangereux – le plus souvent, elle s’en est tirée au mieux, et ces textes « positifs » balayaient en définitive mes préventions forcées ; j’avouerai, cependant, que ses approches du registre humoristique ne m’ont pas toujours convaincu, loin de là… Rien de nature à gâcher le plaisir de lecture sur la durée de ce beau recueil, heureusement.

 

Mais du coup : l’œuvre, à défaut de l’auteure que je ne me sens certainement pas de qualifier de la sorte, est-elle « optimiste », ou « pessimiste » ? En fait, elle est essentiellement ambiguë à cet égard – et tant mieux, sans doute : cette ambiguïté participe probablement de sa force. Et peut-être lui confère-t-elle-même quelque chose d’universel, transcendant les frustrantes considérations tenant à l’altérité et aux difficultés de la communication qui sont au cœur des textes ?

 

Et formellement, alors ? Je ne ferais pas de Sylvie Lainé une styliste – du moins pas au sens le plus exubérant du qualificatif ; après tout, Jean-Marc Ligny, préfaçant L’Opéra de Shaya, louait « les plumes invisibles »… Reste que l’écriture de l’auteure, au sens le plus formel, n’est probablement pas son plus grand atout. L’essentiel, cependant, est sans doute qu’elle se montre toujours sensible et juste – poétique, parfois (re-horreur glauque !), mais sans outrance, et notamment sans pathos. Ce qui mérite bien des éloges, j’imagine.

 

Tentons maintenant de décortiquer le recueil par le menu, en nous basant sur son découpage en sept catégories.

 

ÉBAUCHES ET TENTATIVES

 

Ici, je dois faire part d’un vague scepticisme : ce premier ensemble de nouvelles, à un niveau très « humain », me paraît globalement rassembler les textes les plus « faibles » (relativement…) du recueil – ce qui, pour une entrée en matière, peut être quelque peu fâcheux…

 

Ainsi, d’emblée, avec « Question de mode », nouvelle datant de 1985 – parmi les premières de l’auteure, donc – et qui avait été reprise dans Le Miroir aux éperluettes. La vague bizarrerie du propos, louchant sur l’absurde (jusque dans un certain humour décalé ?), n’est pas inintéressante, mais, globalement, cela me laisse assez froid…

 

« Le Prix du billet » (qui figurait dans Marouflages) ne m’a pas davantage parlé ; ce récit pas vraiment (voire pas du tout) SF, en forme de leçon de vie, a même quelque chose d’implicitement agaçant, trouvé-je… De la part d’une auteure que l’on sait autrement bien plus subtile, j’y ai même trouvé quelque chose de vaguement… grossier ? Employer ce terme ne me fait vraiment pas plaisir... Mais ça ressort peut-être tout particulièrement de sa tendance au pathos, heureusement hors-sujet dans le reste du recueil.

 

« Mélomania » a été publié dans l’anthologie 42, dirigée par Jeanne-A Debats – y ayant également publié une nouvelle, je ne peux en dire davantage ici.

 

« Sirius m’était compté » est une vignette entre deux eaux sur l’amour fou voué à un animal de compagnie hélas disparu. Gérant bien plus subtilement la douleur, en sachant le cas échéant la teinter de dimensions plus légères, que dans « Le Prix du billet », disons, cette brève nouvelle fonctionne tout à fait ; ce n’est sans doute pas inoubliable, mais c’est à-propos.

 

Dernier texte de cette première rubrique, « Le Printemps des papillons » est une ode en forme de cadeau d’anniversaire à la Légendaire Libraire Toulousaine, l’Immense, l’Inégalable M’âme Martin. Et c’est un très joli cadeau, pour quelqu’un qui le mérite assurément ! Sans doute ne puis-je pas être tout à fait objectif, ici, mais ce petit texte délicieux de fantaisie rêveuse m’a beaucoup plu – le meilleur moment de cette entrée en matière autrement un peu décevante.

 

ESSAYONS À NOUVEAU

 

La deuxième rubrique constitue un entre-deux, conservant la dimension essentiellement humaine des textes précédents, en s’aventurant peut-être davantage du côté d’une science-fiction plus « carrée », ou ambitieuse.

 

Je ne sais pas vraiment, en fait, comment la qualifier. D’autant que cette impression globale est d’emblée contredite par « Un rêve d’herbe », nouvelle précédemment compilée dans Le Miroir aux éperluettes, et qu’à l’époque j’avais été tenté d’associer au très beau récit qu’est « La Bulle d’Euze », figurant cette fois tout à la fin du recueil – cet éloignement incitant peut-être à marquer les spécificités des deux textes. Il y a sans doute ici quelque chose du désir de changer de vie, en s’abandonnant le cas échéant, thème qui revient à plusieurs reprises – et qui, plus haut dans le recueil, était sans doute déjà flagrant, notamment dans « Le Prix du billet »… sauf que cette fois l’auteure se montre autrement convaincante. La dimension de conte fantastique de ce « Rêve d’herbe » est par ailleurs tout à fait appréciable.

 

« Subversion 2.0 », qui figurait dans Espaces insécables, joue d’un thème très proche – le désir quelque peu subversif, de soi ou du monde, de changer de vie –, mais cette fois dans un contexte SF plus marqué, et ce alors même qu’il s’agit d’y travailler le thème souvent fantastique du double. Une réussite – peut-être d’autant plus du fait qu’elle met en scène un personnage globalement guère attachant ? Ce rêve de changement, en même temps, fait peut-être d’autant plus sens pour quelqu’un de médiocre et terne – au fond de lui, il y a malgré tout quelque chose d’autre…

 

« Thérapie douce » (qui figurait dans Le Miroir aux éperluettes) enchaîne bien, en détournant quelque peu le thème dans une optique un brin paranoïaque ; surtout, c’est l’occasion d’envisager plus frontalement les thématiques de l’altérité et de la communication, d’une manière tout à fait originale et pertinente.

 

Avec « Le Karma du chat », par contre, on passe à tout autre chose… De l’ensemble du recueil, c’est probablement le texte qui met le plus en avant cette dimension humoristique qui, globalement, ne me paraît pas vraiment montrer l’auteure à son meilleur… Mais je suis bien contraint d’avouer, moi le bougon, que cette satire joyeusement loufoque (et pas le moins du monde méchante) de la morale hippie (ou surtout antispéciste, en fait) appliquée à la domotique m’a bien tiré quelques sourires…

 

Mais « Un signe de Setty », qui suit (et que j’avais déjà lu dans Le Miroir aux éperluettes), me parle décidément bien davantage, au point de creuser un fossé considérable avec le très léger texte qui précède. On retourne ici au registre mélancolique, non sans une vague lumière pourtant, ou du moins un désir de lumière – cette femme désœuvrée, qui « invite » dans son « p’tit monde » virtuel une intelligence artificielle extraterrestre, est autrement émouvante, et l’altérité comme la difficulté de communication sont ici merveilleusement associées et traitées. Le premier très grand texte de ce recueil, qui en contient un certain nombre.

UN PIED DEHORS

 

Avec cette troisième rubrique, Sylvie Lainé tend à s’éloigner davantage de notre temps et de notre monde.

 

« Le Passe-plaisir », qui figurait dans Espaces insécables, est une nouvelle très étrange, qui convoque une multitude de dimensions éventuellement contradictoires. Ce traitement conjoint du voyage dans le temps et de l’utopie/dystopie s’ouvre sur une scène de farce, et conserve par la suite une certaine dimension humoristique venant perturber un propos plus complexe, où la thématique, classique chez l’auteure, de l’altérité se mêle aussi d’une autre déjà entrevue, et tout aussi fondamentale, qui est celle du choix. Elle entre peut-être en résonance avec « Carte blanche », plus loin dans le recueil – je crois, à la relecture, avoir préféré cette dernière, et m’être montré moins enthousiaste pour « Le Passe-plaisir » que je ne l’avais été lors de ma découverte de la nouvelle, mais c’est tout de même une réussite.

 

« Partenaires », nouvelle bien plus ancienne (en fait la plus vieille à être compilée dans Fidèle à ton pas balancé), et qui avait été elle aussi reprise dans Espaces insécables, traite d’un ordinateur poète : l’auteure, diplômée en informatique et chercheuse en sciences de l’information et de la communication, joue de ses centres d’intérêt pour envisager d’un œil différent la thématique de la création artistique, et peut-être tout particulièrement du conte. En tant que tel, c’est sans doute bien vu, mais peut-être aussi un peu trop rigide – paradoxalement ? La nouvelle se lit bien, mais, dans ce registre, j’ai tout de même le sentiment que Sylvie Lainé a eu l’occasion de traiter de ces thèmes de manière plus subtile et personnelle, dans la suite de sa carrière.

 

« Petits Arrangements intragalactiques », nouvelle reprise de L’Opéra de Shaya, opère un bond dans le temps et dans l’espace qui, à mon sens, la rapproche bien plus, en fait, des nouvelles plus ou moins « planet opera » de la rubrique suivante. La différence est sans doute que l’approche est ici plus « légère », en apparence du moins, mais surtout du fait d’une certaine dimension humoristique. L’auteure y crée une belle écologie extraterrestre, occasion de choix pour traiter de l’échange et de l’altérité – dans une approche qui, miraculeusement ? s’avère harmonieuse et non conflictuelle, répondant ainsi pleinement au cahier des charges de l’anthologie Contrepoint, dirigée par Laurent Gidon, où elle avait été publiée originellement. Plus loin dans le recueil, d’autres nouvelles exploreront un registre proche en me parlant davantage (ne serait-ce que « L’Opéra de Shaya », justement), mais la présente nouvelle se lit avec plaisir, et vaut sans doute bien mieux que son titre.

 

Elle est suivie ici de « Petits Arrangements intragalactiques (verso) », qui constitue le seul véritable inédit de Fidèle à ton pas balancé. Une conséquence de l’invitation faite par Jeanne-A Debats à Sylvie Lainé de rencontrer ses élèves, avec un exercice à la clef : réécrire la nouvelle précédente en adoptant le point de vue de « l’autre » ; l’auteure a planché ainsi que les collégiens, et voici le résultat – un écho bienvenu, dans la lignée du texte original, mais qui en développe heureusement les thématiques centrales de l’altérité et de l’échange.

 

HISSONS LA VOILE

 

La quatrième rubrique aurait donc très bien pu accueillir les deux nouvelles précédentes, dans la mesure où elle s’intéresse tout particulièrement à la description d’univers dépaysants, aux frontières éventuellement du « planet opera », et ce même si, sans doute, d’autres passerelles pourraient être lancées vers des textes en apparence bien différents, sur l’ensemble du recueil.

 

« Carte blanche », que j’avais déjà lue dans Espaces insécables, est une nouvelle ancienne empruntant le cadre classique mais si souvent fascinant d’une arche stellaire. Mais le propos essentiel est en fait tout autre, oscillant entre l’échelle de la société et celle de l’individu : dans l’arche, on a institutionnalisé le changement – on l’a rendu obligatoire. Le ton relativement léger de la nouvelle, aux accents satiriques prononcés, ne change rien au fait que sont traitées ici des questions philosophiques et politiques complexes, qui, dois-je dire, me parlent tout particulièrement. Derrière, bien sûr, la liberté et le déterminisme sont de la partie… Et si, à cet égard tout particulièrement, la fin est peut-être un peu convenue – un autre moyen de le dire : elle coule de source –, l’ensemble est toutefois très réussi.

 

« Le Chemin de la Rencontre » (Espaces insécables là encore) est une nouvelle ancienne et, prise objectivement, des plus intéressante, où l’auteure crée une belle écologie extraterrestre, avec ses originalités appréciables, un cadre bienvenu pour mettre en scène l’altérité, bien sûr, et où l’intérêt de l’auteure pour les différentes manières de communiquer implique son lot de jolies trouvailles ; mais la question essentielle est pourtant probablement celle du choix, une fois de plus – choix qui débouche ici sur la séparation, en écho nécessaire de la rencontre (majuscule ou pas). Ce de manière pertinente et inventive. À tout prendre, « Le Chemin de la Rencontre » est donc une bonne nouvelle. Mais elle pâtit peut-être d’être accolée à « L’Opéra de Shaya », le plus long texte du recueil, et autrement récent, qui se montre peut-être ici plus subtil, pertinent et accrocheur…

 

En effet, « L’Opéra de Shaya » (dans le recueil du même nom) est probablement une des plus flagrantes réussites de l’auteur – un « planet opera » d’une ampleur inaccoutumée chez Sylvie Lainé, qui, sur des bases assez proches du « Chemin de la Rencontre », en approfondit intelligemment les thèmes, et les complexifie en y associant d’autres sujets ; en mettant en avant le personnage de So-Ann, « L’Opéra de Shaya » remet par ailleurs l’humain au cœur du propos, même dans le plus exotique et chatoyant des écosystèmes. Merveille d’équilibre – ce que sa longueur hors-normes ne garantissait pas –, la novella se met volontiers en danger, du moins en apparence, mais pour mieux subvertir les craintes éventuelles du lecteur (tel que moi, du moins), en parvenant en définitive à le surprendre souvent, à le convaincre toujours, notamment en se montrant plus ambiguë que ce que l’on pouvait croire initialement. Très bien, vraiment.

 

DÉCALAGES

 

On ouvre la cinquième rubrique avec « Définissez : priorités » (qu’on trouvait dans Espaces insécables), qui est sans doute une nouvelle très importante dans la bibliographie de l’auteure – en ce qu’elle marque son retour sur la scène littéraire, à l’aube du XXIe siècle, après des années 1990 où elle avait semble-t-il remisé de côté l’écriture de nouvelles. Pour ce retour, elle a d’une certaine manière subverti un thème classique de la science-fiction, mais qui n’était sans doute plus vraiment d’actualité depuis longtemps alors, à savoir la télépathie, en y injectant ses propres préoccupations en matière de communication – pour en revenir enfin à une altérité qui, en fait, avait sans doute toujours été là. La nouvelle est notamment habile en ce qu’elle exprime ces thèmes via un personnage féminin touchant et en définitive tragique, qui ramène le propos à l’humain d’une manière forte… et sans doute quelque peu déprimante. Une excellente nouvelle : Sylvie Lainé a bien fait de revenir !

 

« Grenade au bord du ciel », que j’avais lue une première fois dans Utopiales 13, puis dans L’Opéra du Shaya, passe toujours aussi bien. Outre le cadre « exotique », la nouvelle marque sans doute pour son questionnement moral, ainsi résumé : « Nous sommes une espèce vivante, et tout ce qui est vivant avance et marche, et bouge et se transforme. Ce qui ne bouge plus est mort. » Un écho de plusieurs des nouvelles qui précèdent, et notamment de « Carte blanche », mais traité cette fois d’une manière bien différente – à vrai dire un peu loufoque à son tour, mais bien loin pourtant de la satire, cette fois : plutôt dans un registre finalement presque fantaisiste dans ce cadre autrement (très) connoté SF. L’idée est originale et belle, et emporte l’adhésion.

 

« Un amour de Sable » (dans L’Opéra de Shaya également) me paraît davantage classique – non que cela en fasse une mauvaise nouvelle, loin de là d’ailleurs : c’est à son tour un bon texte. Il est moins surprenant dans son traitement de l’altérité, c’est tout. Aussi suscite-t-il quelques échos de récits déjà lus dans le recueil, dont celui qui précède immédiatement, d’ailleurs – avec ses scientifiques aux méthodes quelque peu brutales face à des mondes et des artefacts qu’ils ne comprennent tout simplement pas. Cela fonctionne très bien, mais sur un mode qui m’apparaît un peu plus mineur. Une chose appréciable, néanmoins : que cette fois « l’autre » s’exprime directement, à la première personne – le style en bénéficie, j’ai l’impression.

RETOUR EN BIAIS

 

La sixième rubrique revient à la terre et à l’humain – surtout à ce dernier, à vrai dire. Elle s’ouvre sur un bref texte un peu déconcertant, et qui, en tant que tel, ne m’a pas vraiment parlé : « Temps, bulles et patchouli », un peu à la manière du « Printemps des papillons » bien plus haut dans le recueil, est un texte « cadeau d’anniversaire », pour les dix ans de la collection des « Petites Bulles d’Univers » (Sylvie Lainé en ayant signé une, L’Animal, pas reprise ici, donc – et pour cause, puisqu’il s’agit d’un texte inséparable du graphisme qui l’a suscité… et qui, si je puis me le permettre, est bien quelques années-lumière au-dessus des illustrations de Gilles Francescano dans ce recueil, mais bon, ça n’a tout simplement rien à voir…). Une sorte de parabole de la création artistique par des scientifiques… Honnêtement, je n’ai rien à en dire – ce qui ne signifie pas forcément que le texte est mauvais : en l’occurrence, c’est seulement que je suis totalement passé à côté…

 

« La MIROTTE » (dans Le Miroir aux éperluettes), c’est autre chose – même si cette nouvelle ne m’a pas totalement convaincu, là non plus. Son problème, de manière un peu paradoxale, c’est peut-être qu’elle démarre superbement bien… Cette idée de rendre la vue aux aveugles au travers d’une IA traitant l’information perçue, produit tout d’abord de très belles scènes, inventives et subtiles, un peu effrayantes aussi parfois… Mais c’est ensuite cette dernière dimension, seule, qui me semble mise en avant, et j’ai trouvé ça un peu dommage. Il est clair que la nouvelle y gagne en originalité, du moins au sens où elle surprend sans doute le lecteur par ses ultimes implications – mais ça m’a tout de même laissé une impression… presque de hors-sujet ; l’impression, en fait, que j’avais eue à ma première lecture, et, dans ce cas précisément du moins, je n’ai donc pas changé d’avis.

 

Cette rubrique jusqu’ici un peu faible bénéficie heureusement d’un dernier texte d’un niveau à mon sens bien supérieur : « Toi que j’ai bue en quatre fois », nouvelle initialement publiée dans l’anthologie de SF érotique 69 (chez ActuSF), anthologie qui, par ailleurs, m’avait globalement laissé assez froid… Avec cependant deux belles exceptions, signées Mélanie Fazi, et, donc, Sylvie Lainé. L’auteure, qui emprunte un point de vue masculin, signe ici un texte pouvant tour à tour et sans contradiction se montrer cru et poétique, enthousiasmant et déprimant – autant dire qu’en quelques pages à peine, et au motif d’un postulat déconcertant qui aurait pu être perçu comme « matérialisant » le propos dans une pure perspective « chimique », c’est bien tout l’amour qu’elle balaye, dans toutes ses dimensions, dont celle essentielle de « l’histoire » que l’on est porté à se raconter. Très beau et très fort.

 

REPRENDRE DEPUIS LE DÉBUT… ET TOUT RECOMMENCER

 

Si la précédente rubrique était donc peut-être un peu en retrait, sauvée par son ultime texte, la septième et dernière tient peu ou prou du feu d’artifice – encore que le terme ne soit peut-être pas très juste, tant l’épate est plus que jamais hors-sujet. On y trouve cependant, à mon sens, les deux meilleurs textes du recueil (par ailleurs très bon globalement, j’imagine que vous l’aurez compris), et, en guise de conclusion, une nouvelle qui, pour être un peu inférieure à ces deux chefs-d’œuvre, n’en est pas moins très intéressante.

 

Et donc d’abord « Les Yeux d’Elsa », la deuxième nouvelle la plus longue du recueil (mais la première, « L’Opéra de Shaya », c’est quand même l’étape supérieure), et qui figurait dans le recueil Marouflages – que je n’avais pas chroniqué, l’ayant lu dans une « mauvaise période », mais qui, globalement, m’avait paru un peu inférieur aux deux précédents et à celui qui suivrait. Mais on y trouvait donc « Les yeux d’Elsa », qui est clairement une des meilleures nouvelles de l’auteure. Sur un postulat qui aurait aussi bien pu déboucher sur une mauvaise blague quelque peu scabreuse, Sylvie Lainé bâtit une magnifique histoire d’amour – entre un homme et une femme dauphin « surévoluée » et par ailleurs dotée d’une IA. Et c’est superbe – ça l’est d’autant plus que le personnage point de vue, Charlie, masculin donc, fait toujours un peu plus étalage de son incompréhension du dauphin Elsa… Ceci sans esbroufe – avec un naturel tellement désarmant qu’il s’associe à ce que l’on apprend au fur et à mesure du personnage pour susciter chez le lecteur un mélange de tristesse et de haine, des émotions très fortes. Mais c’est en fait justement dans cette relation passionnelle au narrateur que la nouvelle est si puissante, en impliquant directement le lecteur, et en le confrontant lui-même aux thématiques de l’altérité et de l’impossibilité de la communication… C’est très fin, c’est superbe.

 

Et suit donc un autre chef-d’œuvre, avec « La Bulle d’Euze », nouvelle que l’on trouvait dans Le Miroir aux éperluettes, et qui, déjà à l’époque, m’avait bouleversé, je crois que le mot n'est pas trop fort. Sur une base qui aurait pu être « de littérature générale », de l’aveu même de l’auteure, l’injection subtile d’une très légère touche science-fictive achève de rendre le récit terriblement touchant – même avec la brutalité du jargon « hard science », quand bien même cantonné à quelques lignes à peine ! En fait, cette brutalité participe de la tendresse empathique de la nouvelle, et s’accorde miraculeusement avec son propos triste et beau, comme une subtile évocation tragiquement humaine, et non exempte pourtant d’une certaine forme de « luminosité » jusque dans la plus poignante des détresses : les amours frustrées, sous la plume d’une auteure telle que Sylvie Lainé, sont peut-être les plus belles des amours. C’est très fort, parfaitement admirable.

 

Et le recueil de s’achever sur « Fidèle à ton pas balancé », nouvelle qui lui confère donc son titre et que l’on trouvait déjà dans le recueil Marouflages. Elle ne me paraît donc pas en mesure de rivaliser avec les deux chefs-d’œuvre qui précèdent, mais peut-être, d’ailleurs, dans la mesure où elle fait écho, d’une certaine manière, aux « Yeux d’Elsa » : dans son commentaire introductif, Sylvie Lainé l’avance elle-même, « Fidèle à ton pas balancé » devait compenser le désespoir ultime de la précédente nouvelle ; aussi en constituait-elle un reflet, d’une certaine manière : à la rencontre se dégradant jusqu’à une séparation inéluctable entre deux êtres ne pouvant communiquer, répond ici un récit où la séparation est le point de départ, et où, quand bien même dans la douleur, se dessine la possibilité d’un lendemain moins désespéré – jusque dans la relation entre l’homme et l’animal, mais bien différente (heureusement, si ça se trouve, parce que, pour le coup, l’écho a ici de quoi… déconcerter). L’homme affecté par la séparation au point de vouloir devenir celle qui l’a quitté – en forme d’aveu de ce qu’il ne l’avait jamais comprise, sans doute (et là encore on en revient aux « Yeux d’Elsa ») – est le point fort de la nouvelle ; sa tournure inattendue dans les dernières pages m’a laissé plus perplexe… Mais cela reste un bon texte – et sans doute judicieusement placé tout à la fin de ce recueil globalement très bon.

 

CONCLUSION

 

À la relecture (pour l’essentiel), cela se confirme : Sylvie Lainé est une brillante nouvelliste – une chance toute particulière pour la science-fiction francophone, qu’elle éclaire de sa subtilité, de son intelligence, de son empathie. Très bonne idée que ce gros recueil qui, je l’espère, incitera nombre de lecteurs à découvrir cette auteure, qui le mérite amplement.

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L'Exégèse de Philip K. Dick, volume 1

Publié le par Nébal

L'Exégèse de Philip K. Dick, volume 1

DICK (Philip K.), L’Exégèse de Philip K. Dick, volume 1, [The Exegesis of Philip K. Dick], édition composée par Jonathan Lethem et Pamela Jackson, annotée par Erik Davis, Simon Critchley, Steve Erickson, David Gill, N. Katherine Hayles, Jeffrey K. Kripal, Gabriel McKee, Richard Doyle et les anthologistes, traduit de l’anglais par Hélène Collon, Paris, J’ai lu, coll. Nouveaux Millénaires, [2011] 2016, 764 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 70-71.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

En voici autrement une version (un tout petit peu, cette fois) plus longue.

Les grands auteurs ont leur légende plus ou moins cachée – Philip K. Dick pas moins que les autres, et probablement davantage que beaucoup. Chez lui, le trésor accessible jusqu’alors aux seuls initiés a pour nom L’Exégèse – une entreprise folle courant sur environ 8000 feuillets, et dans laquelle l’écrivain interroge son œuvre et sa vie à la lumière d’éléments étranges, qu’il ne comprend pas, mais cherche à comprendre. De ce laboratoire insane jailliront les ultimes romans de l’auteur, dits de la « Trilogie Divine », mais L’Exégèse en tant que telle constitue une œuvre à part entière – pour peu que l’on ne rechigne pas à désigner ainsi un texte intime, écrit pour soi, et qui n’avait certes pas pour objet d’être publié un jour.

 

L’Exégèse, pour autant, ne nous était pas totalement inconnue – elle qui avait été abordée par les biographes de Dick, qui en révélaient çà et là des morceaux choisis ; on peut aussi évoquer la brève bande dessinée de Robert Crumb revenant sur cette expérience… Et nous connaissions bel et bien les traits essentiels de cette dernière.

 

Nous sommes en février-mars 1974. Dick, qui sort d’une relativement mauvaise passe, enchaîne alors les événements étranges, à caractère éventuellement hallucinatoire. Le rayon plasmatique rouge et or le frappe à la vision du pendentif en forme de poisson au cou d’une jeune fille aux cheveux noirs (forcément) – le symbole des premiers chrétiens pour se reconnaître en plein cœur des persécutions par l’empire romain, lui dit-elle. Et Dick s’interroge sur ce qu’il vit – le graphomane veut comprendre : sans doute est-ce Dieu qui lui parle ? Dieu… Dionysos, Érasme, l’évêque Pyke ? Haggia (sic) Sophia ? Les extraterrestres ? Les Soviétiques – auquel cas Stanislas Lem est sans doute impliqué ? L’interrogation de l’expérience, de manière très dickienne, débouche sur une interrogation de la réalité – et apparaissent alors peu à peu, avec cette conviction que « c’est toujours Rome », les murs oppressants de la « Prison de Fer Noir »… L’écoulement du temps lui-même doit être interrogé ! Et, avec lui, la notion d’entropie. Peut-être le temps s’écoule-t-il en fait en sens inverse ? Ou alors, il est orthogonal… La solution se trouve peut-être dans Parménide, ou bien dans la Gnose – plus probablement la Gnose… Dick compulse l’Encyclopedia Britannica avec l’enthousiasme d’un dilettante, et effectue des tirages du Yi King ; la vérité se trouve aussi bien dans les Actes des Apôtres que dans les conférences de Bergson, ou les tracts de la secte de surfeurs du coin. Au fond, tout est possible – jusqu’à l’éventualité que tout cela ne soit que des hallucinations provoquées par une épilepsie du lobe temporal… Mais, à tout prendre, pourquoi préférer cette explication à tout autre ? Après tout, Nixon est là ! Et si Nixon est réel, tout peut l'être...

 

L’entreprise est folle – l'entreprise sinon l’homme. Mais il est vrai qu’on pouvait avoir quelques doutes à ce sujet… Dans les premiers temps de ce questionnement maniaque, de cette quête de sens insensée, Dick confiait volontiers le fruit de ses méditations philosophico-théologiques à des amis et collègues, au fil de lettres improbables qui devaient en décontenancer plus d’un – ainsi Ursula K. Le Guin, qui, quand sortira Siva, émettra en public sa crainte que Dick soit devenu fou… ce qu’il n’appréciera guère. Aussi L’Exégèse adopte-t-elle rapidement une autre forme : des fragments intimes, cette fois, pas destinés à finir sous d’autres yeux que les siens. Pendant huit ans, du tournant de 1974 à son décès en 1982, Dick ajoutera page après page à son « journal philosophique » (pas vraiment un journal intime, en fait – au sens où ces feuillets, souvent non datés, ne rapportent pas des événements précis, mais seulement les réflexions qu’ils suscitent) – jusqu’à constituer cette somme colossale.

 

Et Dick ne se contente pas d’enchaîner les explications les plus folles et les plus fascinantes à son vécu quotidien – explications qu’il abandonne et remplace avec une légèreté qui ne le rend que plus sympathique. L’œuvre n’est pas qu’une quête philosophique dans le vide – et sans doute ne faut-il pas non plus se contenter d’y voir un cas clinique, même si c'est tentant. L’auto-analyse est de la partie, mais tout autant l’auto-critique, Dick revenant sans cesse sur son œuvre pour y déceler des signes précurseurs – c’est peut-être tout particulièrement ici qu’il se livre à une « exégèse », en mettant l’accent, sans surprise, sur Ubik, et aussi Coulez mes larmes, dit le policier, roman immédiatement antérieur aux expériences mystiques de 1974.

 

Et l’ensemble ne se contente pas d’être fascinant : le laboratoire débordant d’idées folles et géniales s’avère en définitive d’une pertinence étonnante… voire d’une cohérence inattendue jusque dans ses sautes d’humeur ; et disons-le, enfin – en fait de monstre cramé issu de la plume d’un auteur cramé, L’Exégèse s’avère… compréhensible ? Peut-être bien.

 

Aussi le présent ouvrage – et la somme colossale de travail qu’il représente, pour les anthologistes Jonathan Lethem et Pamela Jackson, taillant dans le gras, pour leurs nombreux annotateurs, pour Hélène Collon enfin, dickienne émérite qui traduit avec intelligence et sensibilité ce texte impossible –, le présent ouvrage, donc, se révèle pour ce qu’il est : bien plus qu’une curiosité absurde pour fans complétistes, une authentique plongée dans la psyché d’un génie (car à ce stade on ne parle plus de folie), éclairant son œuvre comme aucune critique ne pourra jamais le faire.

 

Certes, ce beau bébé n’est pas destiné à un lectorat très étendu – et même parmi les fans de Dick, il y a fort à parier que nombreux seront ceux qui préfèreront passer outre. On ne les en blâmera pas. Pour les autres, L’Exégèse de Philip K. Dick jouera pleinement son rôle de monument – intimidant tout d’abord, d’une richesse insoupçonnée quand on s’en approche et que l’on en ausculte les secrets, avec pour guide l’artiste lui-même. Fascinant…

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