Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Je suis Shingo, vol. 2, d'Umezu Kazuo

Publié le par Nébal

Je suis Shingo, vol. 2, d'Umezu Kazuo

UMEZU Kazuo, Je suis Shingo, vol. 2, [Watashi wa Shingo わたしは真悟,], traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1982-1983, 2009] 2017, 422 p.

L’AMOUR AU PAYS DES ROBOTS

 

Je suis Shingo, deuxième ! L’occasion de retrouver, toujours aux éditions du Lézard Noir, l’excellent autant qu’excentrique Umezz, ses rayures blanches et rouges… et ses histoires enfantines très bizarres.

 

Pas avec le plus facile des titres à intégrer et commenter… Chose que le premier tome de Je suis Shingo m’avait déjà amplement démontré – il m’avait fallu prendre un peu de temps pour mûrir la chose, observer une certaine distance nécessaire. Au final, j’avais trouvé ça très bon – mais sur le moment j’avais surtout trouvé ça très déstabilisant.

 

Un effet qui s’est reproduit avec ce tome 2… mais pour de tout autres raisons ! Déjà, causant du tome 1, j’avais relevé qu’il y avait régulièrement des ruptures de ton (délibérées, réfléchies) qui pouvaient secouer le lecteur – et ces ruptures pouvaient être aussi bien graphiques que narratives. Globalement, ce tome 2 est bien plus sage que le premier pour ce qui est du dessin (ce qui est un peu décevant, pour le coup, j’y reviendrai plus loin), mais, au plan du récit, il produit des sensations très… bizarres… Ceci alors même que la trame est beaucoup plus « unie », et à vrai dire linéaire, dans ce tome 2 que dans le tome 1. Mais, surtout, je ne sais toujours pas si, de la sorte, le tome 2 approfondit le premier… ou en prend radicalement le contrepied ! Et peut-être fait-il les deux à la fois…

 

Mais bon, nous sommes en présence d’une série, hein – et sauf erreur il y a encore quatre tomes derrière (à paraître). Le commentaire de ce tome 2 sera donc « en l’état », et l’avenir aura bien des opportunités de me contredire de bout en bout. Comme d'hab', quoi.

 

Problème : pour en causer, je vais devoir SPOILER un peu, désolé. Pas mal, même... À bon entendeur (aheum)…

 

JE SUIS SHINJÛ ?

 

Le robot (industriel ?) Monroe occupe une place beaucoup plus secondaire dans ce tome-ci que dans le précédent. Il faut dire que nos gamins de héros, Satoru et Marine, qui ont entrepris, plus ou moins consciemment (car leur naïveté d’enfants est leur plus grand atout... et leur pire ennemi) d’éveiller la machine, se voient ici restreindre considérablement la possibilité d’y accéder.

 

Et c’est bien ce couple qui occupe le devant de la scène – un couple, oui, car nous parlons d’une histoire d’amour… même si elle figure des enfants ayant 10 à 12 ans. En fait, au-delà de leurs programmes visant à apprendre à Monroe à les reconnaître et à tenir une discussion, c’est aussi ou d’abord la candeur de leur amour qui a autorisé l’humanisation de la machine. Mais l’affaire prendra ici une tournure inattendue, quand les deux enfants désespérés vont chercher assistance et conseil auprès de leur ami artificiel…

 

C’est qu’ils ont grand-besoin d’aide. L’amour des deux enfants faisait déjà se lever quelques sourcils dans le premier tome (pensez à la jalousie possessive de la petite Shizuka), mais il n’avait pas encore exprimé tout son potentiel. Ce tome 2 parcourt une distance énorme à cet égard, quand les événements se précipitent : le père diplomate de Marine a un nouveau poste, qui implique de partir à l’étranger ; Marine suivant comme de juste ses parents, elle ne verra plus jamais Satoru…

 

Mais la passion des enfants est telle qu’elle débouche sur une fugue commune… et très étrangement poussée ! Les deux enfants ne cessent de proclamer leur amour, et cela va même bien plus loin : parce que c’est ce que font les amoureux, ils comptent bien avoir un enfant ! Le problème (pour eux – pour le lecteur, j’y reviendrai dans la section suivante), c’est que leurs connaissances en la matière s’arrêtent là.

 

« Dis, Papa, comment on fait les bébés ? » Sauf que non : l’ambiance est telle, ici, que la référence à une fameuse pub et à un non moins fameux détournement, ne suffisent pas à désamorcer tout ce que la situation a, au fond, de tragique. Pardon, du coup, c'était un peu gratuit, ça...

 

Car Marine et Satoru demandent – ultime recours, ultime échange – à Monroe de les éclairer sur ce point… et la machine leur donne une réponse cryptique et absurde. Potentiellement fatale, aussi – car les enfants en concluent que, pour faire eux-mêmes un enfant… il leur faut monter tout au sommet de la Tour de Tôkyô, et sauter dans le vide !

 

La fuite désespérée de Marine et Satoru – pourtant empreinte de ce candide espoir enfantin, mais qui ne trompe peut-être pas totalement les principaux intéressés – s’apparente ainsi à l’itinéraire accompli classiquement par les participants au double suicide amoureux, comme dans les Tragédies bourgeoises de Chikamatsu.

 

Je suis Shinjû, quoi.

 

 

Pardon.

 

Parce que, non, l’humour n’a pas vraiment sa place ici. Même quand il est bien meilleur, et y a pas de mal. Non, vraiment pas.

 

Pardon.

 

UN THRILLER (?) DÉSESPÉRÉ ET… GLAUQUE

 

Le rythme de ce tome 2, du coup, n’a pas grand-chose à voir avec le tome 1. Les digressions ne sont guère de mise, l’intrigue est plus resserrée – certains chapitres ne correspondant qu’à quelques minutes de « temps réel ». Les errances paniquées des enfants au milieu d’adultes d’abord tous détestables, ensuite souvent touchants de par leurs angoisses, impliquent une action plus soutenue ; mais ça n’en est que plus vrai par la suite, quand les amoureux tragiques se lancent dans l’ascension de la Tour de Tôkyô, avec ses 333 mètres, qui occupe plusieurs chapitres – qu’on ne s’y méprenne pas, je ne veux pas dire par-là que c’est « trop long », « interminable » ou ce genre de choses : au regard du propos et de la manière de le narrer, c’est tout à fait approprié.

 

Reste que la série adopte ici une tournure relevant davantage du thriller que de la (légère) science-fiction teintée de romance, ou l’inverse, du premier tome, quand bien même déjà sacrément bizarroïde, et parfois épicé de moments absurdes et à la limite du malsain (re-Shizuka ?). Cette fois, on court, et tout le temps, mais pas au nom de l’épuisante hystérie enfantine de Satoru dans les tout premiers épisodes : on court, désespérément, vers un but précis, et, en même temps, parce qu’on est poursuivi ; on grimpe, malgré la douleur, malgré la fatigue ; on pleure, mais sans pouvoir s’arrêter pour essuyer ses larmes – pas le temps, il faut avancer vers l’issue fatale.

 

La voie du thriller est aussi l’occasion de ramener dans la série cette peur que l’on peut être tenté d’associer intimement à Umezu Kazuo, tant le mangaka s’est imposé comme le maître du manga d’horreur. Ces moments malsains dont je viens de parler exceptés, le premier tome de Je suis Shingo tranchait sur les précédentes publications françaises de l’auteur, au Lézard Noir ou, je suppose, ailleurs également (avec L’École emportée). Ici, la peur revient de manière plus franche – d’abord sous cet angle de thriller, de l’angoisse étouffante affectant les deux enfants, mais tout autant leurs parents aux abois… Cependant, à la fin du tome, on reviendra à l’imaginaire, et plus précisément à la science-fiction, sous cet angle également, ce qui m'a surpris.

 

Mais, ceci, plus tard. En l’état, nous avons donc quelque chose qui ressemble un peu, au moins, à un thriller, mais qui touche surtout par sa dimension profondément désespérée. La BD tourne énormément autour de la thématique de la conscience – qu’elle soit associée au robot Monroe, ou à la découverte du sentiment amoureux chez les deux pré-adolescents, dans le premier tome. Ici, la question revient concernant notre couple enfantin, mais se teinte de couleurs plus noires – car, leur amour étant affiché désormais comme une certitude irréfutable, même en l’absence de tout critère de définition, se pose maintenant à eux la question de ce qu’ils vont en faire. Or nous savons, ou nous le craignons, du moins, que les deux enfants courent à leur propre mort ! Mais en sont-ils si inconscients ? Ce n’est vraiment pas dit. Ils pleurent sans cesse, tout au long de l’épreuve – cela n’entame en rien leur résolution, mais, si leur naïveté demeure, en façade du moins, ils n’ont rien d’un jeune couple avec tout l’avenir devant lui, et qui voit proverbialement la vie en rose : Umezz fait dans les aplats de noir. Derrière la conception de l’enfant, c’est bien, au mieux la séparation, plus probablement la mort, qui se profile. Capulet et Montaigu sur la voie du shinjû

 

Mais justement : il y a, derrière eux, des Capulet et des Montaigu – les parents des deux enfants amoureux… mais aussi les autres adultes, employeurs mesquins et policiers désarmés. Marine et Satoru se posent en enfants qui ne veulent surtout pas devenir ce genre d’adultes – l’amour, la conception d’un enfant, qu’ils associent pourtant, et nous avec, à l’âge adulte, ne sont pas supposées, pour eux, avoir ce genre de conséquences ; indice supplémentaire de ce que cet amour ne peut qu’être fatal. Dès lors, les adultes pouvaient d’abord être envisagés comme un tout indifférencié, et systématiquement détestable. Ce nouveau tome joue initialement de cette carte, comme le premier : le père de Satoru est un minable paresseux porté sur la bouteille, sa mère un dragon ; celle de Marine est une bourgeoise imbue de son rang ; les propriétaires de l’usine, enfin, sont avares et cruellement égoïstes…

 

La situation de ces derniers ne s’arrange guère – elle s’aggrave, même, en fait : la femme est le personnage parfaitement haïssable du tome 2. Mais les autres ? Ils révèlent, dans leurs angoisses si poignantes, leur désespoir de parents, face aux actes incompréhensibles de leurs enfants – qu’ils aiment bien plus qu’ils n’en donnaient l’impression, faut-il croire. Le désespoir des parents s’ajoute donc à celui des enfants, et l’ensemble donne une BD où l’on pleure beaucoup, où l’on souffre énormément. Pas spécialement une critique, là encore – tout au plus un constat. Globalement, à vrai dire, ça ne manque pas de faire son effet : ce deuxième tome s’avère régulièrement poignant.

 

Mais il y a autre chose… Tout ceci m’a paru bien glauque, tout de même. L’amour de Marine et Satoru, leur désir de faire un enfant, désamorcent par leur fausse candeur, leur authentique passion amoureuse et le terrible désespoir sous-jacent, toute tentative de détourner le propos du côté de l’humour (sans même parler de la grivoiserie). Par ailleurs, cela n’a rien de « touchant », au sens où on l’entend quand un adulte se penche sur telle ou telle amourette enfantine voire adolescente avec une vague condescendance amusée et nostalgique devant tant d’innocence – ça n’a absolument rien de « mignon », autrement dit. C’est terrible, c’est tragique – la confusion et l’ignorance des enfants n’y changent rien, bien au contraire, en fait.

 

Mais c’est donc aussi un peu glauque, oui – dans l’optique de cet étrange renversement, déjà sensible dans le tome 1 (mais qui adopte de tout autres dimensions, du coup, dans ce tome 2), voulant que Satoru, d’abord bien trop tardivement puéril, acquière en fait du monde et des relations humaines une perception inaccessible encore aux autres enfants autour de lui, qui jouent, eux, aux « grands », mais ne le seront pas encore dans les faits avant quelques années.

 

Le résultat est… très étrange. Et tout cet amour s’accompagne bien d’un certain malaise, que je peine à expliquer – à vous comme à moi, d’ailleurs. Ce tome 2 étant essentiellement focalisé sur cette trame, approfondie avec une intense méticulosité, le résultat global est… oui, disons « déstabilisant », pour employer un terme neutre. Comme le premier tome, et parfois dans sa continuité, mais avec aussi quelque chose de parfaitement inattendu – ce qui, en tant que tel, devrait presque toujours constituer un atout, mais se mêle pourtant ici d’un certain goût amer en bouche…

LA MENACE ROBOTIQUE, FINALEMENT ?

 

Monroe apparaît donc beaucoup moins dans ce tome 2 que dans le précédent – noter, d’ailleurs, que les chapitres ne s’ouvrent cette fois que très exceptionnellement sur un monologue rétrospectif de la machine, ce qui a aussi ses implications au plan du graphisme. Le robot n’en a pas moins un rôle crucial à jouer – il a même, si j’ose dire…

 

Un rôle moteur.

 

Aha.

 

Plus sérieusement, ce qui m’a frappé, c’est combien les connotations associées au robot ont évolué entre les deux tomes (en sachant bien, oui, que la prépublication en magazine ne générait probablement pas le même ressenti). Umezz semblait vouloir aller à contre-courant (mais peut-être seulement de nos représentations occidentales ? On a après tout beaucoup glosé sur la représentation japonaise du robot amical via la figure populaire de l'Astroboy de Tezuka Osamu), en cassant l’image très prégnante du robot « menaçant » ; une image encore promise à un bel avenir – l’année suivant la parution des épisodes ici compilés, le Terminator de James Cameron en rajouterait une bonne couche. Or le mangaka, maître de l’horreur ou pas, avait usé de sa machine comme d’un prétexte à l’amour – vous vous rappelez, hein ? « A.I. », pour « Artificial Intelligence », qu’il faudrait plutôt lire « ai », « amour »… On n’en est plus tout à fait là, maintenant – si la raison de la réponse cryptique de Monroe, portant en elle la mort de ses « vrais » géniteurs enfantins, reste encore à éclaircir : Monroe semble lui aussi… être devenu une menace.

 

À vrai dire, un aspect au moins de cette menace avait été esquissé dans le premier tome – un aspect, pour le coup, totalement indépendant de la volonté de la machine consciente. En cette aube des années 1980, le robot, pour les ouvriers japonais, représente d’abord et avant tout le risque de suppressions massives d’emplois. Ce n’est alors pas encore la crise, là-bas, et la Bulle se porte bien, merci pour elle, mais le danger n’en est pas moins là… Dans le premier tome, la direction de l’usine avait commencé à tirer les leçons de la substitution du capital au travail : l'acquisition de Monroe justifiait de se « séparer » de certains employés, d’abord et avant tout les moins qualifiés. Mais, cette fois, c’est tout le personnel de l’usine qui y passe ! Ne reste plus, dans le bâtiment toujours très actif en dépit de ses couloirs déserts, que le couple des propriétaires – des gens parfaitement haïssables, Madame plus encore (ou plus ouvertement) que Monsieur.

 

Du coup, le père de Satoru en fait les frais comme les autres, et il est licencié – ce qui rend la menace constituée par Monroe sous cet angle autrement palpable pour le lecteur, qui, jusqu’alors, n’avait guère pu y associer que des anonymes ou peu s’en faut (il y avait au moins un cas à part, d’autant plus révélateur, d’ingénieur ayant fini sous les ponts…). En découlent des scènes de ménage cruelles, dans une ambiance familiale délétère – sans doute une raison de plus, pour Satoru, d’emprunter la voie de la fugue, même (voire surtout) fatale.

 

Je ne crois vraiment pas qu’Umezu Kazuo, ici, verse dans le luddisme sous ses avatars contemporains plus ou moins consciemment réactionnaires. Mais il figure avec intelligence et justesse les conséquences sociales du progrès technique, c’est certain, livrant du coup un tableau du Japon des années 1980 où la noirceur et le drame percent sous les protestations de réussite économique, la sacro-sainte croissance qui absorbe et justifie tout.

 

Mais, plus loin dans ce volume 2, Monroe constitue une menace d’un autre ordre, bien plus concrète – et ceci, même en laissant pour l’heure de côté son rôle exact dans le shinjû de Marine et Satoru, à déterminer. Là encore, quelques passages du premier tome pouvaient éventuellement l’annoncer, à ceci près que le ton global semblait rendre inopérante cette dimension du robot… Mais plus d’ambiguïté, cette fois : dans le dernier épisode de ce tome, Monroe tue des humains. Des innocents.

 

Où est donc passé le « robot de l’amour » ? Monroe serait-il lui aussi un ancêtre à très court terme de Terminator ? Sa violence est-elle une conséquence nécessaire de son éveil à la conscience ? Je ne sais qu’en penser pour l’heure – il me faudra lire la suite avant d’oser ne serait-ce qu'envisager de m’engager davantage sur ce point…

 

DÉLIRE D’INGÉNIEUR (SINON D’INFORMATICIEN)

 

Et le dessin ? Bilan partagé – comme toujours avec Umezu Kazuo, peut-être. Car son dessin « normal » me parle plus ou moins. Décors et mise en page sont irréprochables et même plus que ça, mais j’ai davantage de mal avec les personnages et leur bouche systématiquement ouverte sur un grand cri, de colère, de peur, d’incompréhension, qu’importe – leurs formes rondes, enfin, héritées de temps peut-être plus archaïques du manga, et que leur persistance à l’aube des années 1980 rend éventuellement un brin anachroniques. Ce qui contribue, ici, à « sauver » les personnages (le terme est sans doute un peu fort…), c’est leur douleur, ce sont leurs larmes : le dessin adopte à cet égard quelque chose d’expressionniste qui se montre assurément efficace.

 

Mais, comme toujours, le dessin d’Umezu Kazuo brille bien davantage dans d’autres circonstances, quand il se lâche pour produire des choses plus étranges. Ainsi, bien sûr, de ces têtes de chapitre fort chelou, qui n’ont a priori, pas plus que dans le premier volume, de vrai lien avec ce qui se produit dans l’épisode qui suit immédiatement, mais qui constituent autant de saynètes muettes et atemporelles sur lesquelles plane comme une vague menace absurde, et qui, pour le coup, devrait davantage aux codes du fantastique (éventuellement psychologique) que de la science-fiction – on est dans le registre apocalyptique, régulièrement, mais ces connotations persistent à mes yeux. C’est toujours très réussi, en tout cas.

 

Mais d’autres de ces passages où le dessin d’Umezz brille s’inscrivent plus frontalement dans la narration. Dans le premier tome, ce qui m’avait vraiment bluffé, c’était ces expériences remarquablement inventives où le mangaka « pixelisait » ses images, ou les transformait en schémas de circuits imprimés, ce genre de choses – qu’il s’agisse de voir le monde avec les yeux de Monroe, ou de suggérer une « contamination » du monde par ce genre de perceptions informatiques. On en a toujours quelques beaux exemples dans ce tome 2, mais ils sont incomparablement plus rares – d’où une certaine déception, à titre personnel.

 

Ce qui demeure, dans un registre moins fantasque et moins bluffant, mais qui continue de porter ses fruits, c’est l’esthétique industrielle – pourtant, l’approche change ici également : les prologues de Monroe, tout en machines et engrenages, se font bien plus rares que dans le tome 1, eux aussi, et, le robot n’ayant guère de temps de présence à l’écran, si j’ose m’exprimer ainsi, on ne se noie que rarement dans ses rouages et ses cartes perforées (ce qui, dans le premier tome, arrivait régulièrement, et de manière très pertinente – avec peut-être quelque chose des « cadrans Matsumoto » qui m’avaient frappé dans Capitaine Albator, moi l’ignare porté à inventer l’eau chaude ; mais en plus fou, plus complexe, plus contraignant, plus pertinent, car employé dans une optique tout autre, pas du tout comme un expédient, bien au contraire, en fait !).

 

Non : là où demeure cette esthétique, et de manière bien autrement mise en avant, c’est dans l’exploitation par l’auteur de la Tour de Tôkyô, cousine nippone de la Tour Eiffel, un peu plus haute, construite dans les années 1950, un vrai aimant à kaijû. Ici, elle offre à la fois un cadre à l’intrigue et un schéma esthétique, richement connoté au plan symbolique, qui en exprime l’essence même. On pourrait presque se demander si la BD n’était pas à sa manière un pur prétexte pour que le mangaka fasse mumuse avec la dentelle de fer de ce monumental délire d’ingénieur, cadre oppressant par excellence, à la fois parce que fermé et parce que ouvert – de quoi satisfaire toutes les phobies. Bien sûr, je dis des bêtises… La BD avait beaucoup d’intérêt bien avant, et il reste de nombreux épisodes après ceux de la Tour de Tôkyô. Mais, l’idée, dans cette remarque un peu trop excessive, c’est qu’Umezz s’amuse – et il a bien raison ; pour autant, et c’est d’une force admirable, ce jeu esthétique n’a en fait rien de gratuit, et s’avère parfaitement, voire horriblement, approprié à la trame de Je suis Shingo.

 

QU’EN PENSER ?

 

Mais que penser de tout cela ?

 

Je n’en suis toujours pas bien certain. Comme cela s’était produit pour le tome 1, avoir laissé mariner (...) un peu les choses avant de livrer ma chronique s’est avéré indispensable et profitable, en jouant en faveur de la BD. Pas, cependant, avec la même conviction. Je reste encore un peu indécis, cette fois… En même temps, produire ce commentaire, qu’il soit pertinent ou pas, m’a amené à revenir sur ce deuxième tome plus « objectivement », et, là encore, pour le mieux.

 

Mais ?

 

Mais.

 

Mais le dessin m’a moins emballé, car Umezz s’est montré globalement plus sage que dans le tome 1.

 

Mais cette amourette de Marine et Satoru m’a vraiment paru bizarre, et, oui, un peu glauque.

 

Mais ?

 

Mais.

 

Mais tout cela est poignant. Cette variation enfantine et contemporaine sur le shinjû est très forte, notamment en ce qu’elle désamorce avec brio toute tentative de rendre le propos plus léger ou même simplement plus distant. L’auteur nous colle dans la Tour de Tôkyô avec les enfants, et ne nous épargne rien de leur douleur et de leur désespoir. Et quand nous quittons la dame de fer nippone, c’est pour nous prendre en plein cœur la douleur et le désespoir des parents…

 

Ce qui me rend plus sceptique, c’est la thématique de la menace robotique – mais, à ce stade, je ne me sens vraiment pas de me prononcer, ce qui serait parfaitement vain car bien trop prématuré : attendons la suite, tome 3 un de ces jours (il sort semble-t-il en mars ?).

Voir les commentaires

Bilan blog (et chaîne) 2017

Publié le par Nébal

Petit coquinou !

Petit coquinou !

(J’ai hésité à titrer cet article Ne vous demandez pas ce que la Nébalie peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour la Nébalie, mais ça aurait été vraiment trop con alors non.)

 

DES STATS, ÇA FAIT TOUJOURS PLAISIR

 

Il est venu, le temps du bilan 2017 – enfin, du bilan bloguesque : je suppose qu’au regard de l’actualité notamment politique, française comme internationale, vous avez pu vous… Tenons-nous-en au bilan bloguesque. Hein. Et chaînesque, aussi.

 

En commençant par des statistiques, parce que ça fait toujours plaisir et ça n’intéresse personne, sauf moi qui suis un punk, alors je me rebelle trop trop en faisant le compte, et…

 

Ben, oui, je sais, c’est pas punk du tout, mais c’est quand même mieux que de dire que je fais ça pour honorer la tradition, non ?

 

Bon.

 

Adonc : en 2017, j’ai publié 162 articles sur le blog – qui ont presque tous donné lieu à une vidéo sur la chaîne YouTube, mais ça j’en parlerais plus loin, ici je reste sur le support écrit. Le mois le plus prolifique ? Janvier, avec 20 articles ; le coup de mou, c’est tout récent, en novembre, 8 articles seulement (on va dire que j’étais un peu occupé).

 

Bon, je fais dans le chiffre, hein, là, pas dans le bilan qualitatif. pour ça, voyez après.

 

Sans surprise, les livres (hors BD, ça j’en cause après) arrivent en tête, avec 72 titres chroniqués (contre 108 en 2016 – ah oui, tout de même...). Des détails ? Vous voulez des détails ? Bon, alors, si ça peut vous faire plaisir… 51 de ces livres étaient des fictions, et 17 des essais (essentiellement en rapport avec le Japon) – j’avoue être un chouïa surpris par ce dernier chiffre, ou ce rapport : je pensais en avoir lu davantage, très sincèrement. Il faut y ajouter 3 livres de poésie (oh !), et 1 de théâtre (allons bon !). Je n’en étais pas certain, mais la science-fiction au sens large, disons la SFFF, hein, demeure majoritaire, avec 40 titres (mais pas forcément à donf dans l’actualité, j’ai encore une fois raté plein de trucs, et probablement l’essentiel, en fait...) ; ceci dit, les livres en rapport d’une manière ou d’une autre avec le Japon, il y en a eu 34 (les deux catégories se recoupent, parfois) – pas bien loin derrière, donc… C’est clairement une nouvelle orientation prise par le blog – eh. 10 livres seulement relevaient de la lovecrafterie, et au sens assez large – c’est assez peu, oui, au regard d’une activité éditoriale très marquée cette année, ici comme ailleurs (contre 35 en 2016 – ah oui quand même encore une fois). Je relève, tant qu’on est dans le genre, que j’ai lu 6 bouquins policiers (dont 3 japonais) – c’est peu, mais peut-être un peu plus qu’avant quand même. Au rayon des statistiques plus ou moins utiles, les nationalités ? Oh oui ! Eh bien, sans vraie surprise, les Japonais arrivent en tête (21), suivis de peu par les Français (20)… mais en notant que pour ces derniers la part d’essais sur le Japon est quand même importante, qui biaise un peu tout ça. Côté anglophones, les Américains sont number one à défaut d’être toujours great again (13), mais les Anglais ne sont pas loin derrière (10), avec 1 Canadien et 1 Australien pour faire bonne mesure (oui, ceux-là mêmes). Il y a eu quelques lectures plus exotiques, mais seulement un titre pour chaque langue : 1 Russe, 1 Irakien, 1 Suédois, 1 Groenlandais (qui remporte je suppose la palme de l’improbable), 1 Argentine, et, je suppose, 1 Portugais ? C’est pour La Découverte du Japon, livre pas très aisé à catégoriser sous cet angle… Un truc carrément effrayant, par contre : 7 femmes seulement ?! Merde... Y a quand même un souci, là. Ce genre (...) de trucs dont je ne me rends compte que bien trop tardivement... Aheum... Quelques auteurs ont eu droit à plusieurs chroniques, en tête Alex Jestaire (3 ; mais il triche un peu, à publier cinq petits bouquins dans l’année !), les autres 2 titres chacun : Léo Henry de par chez nous, J.G. Ballard et Tony Hillerman pour les Anglo-saxons, et côté nippon Edogawa Ranpo, Tanizaki Junichirô et Tsutsui Yasutaka. Enfin, 30 des 72 livres chroniqués étaient des services de presse (dont 14 pour Bifrost).

 

Cette année, j’ai lu pas mal de BD ; 46 titres (51 l’an passé)… mais 1 seul n’est pas japonais ! Le troisième tome de Providence, d’Alan Moore et Jacen Burrows, oui… Tout le reste, mangas et gekiga – et beaucoup de séries (40 titres sur 46, pour 14 séries différentes) ; au plus 4 titres dans chaque (Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, mais me procurer la suite s’annonce compliqué ; 20th Century Boys, et là je pense lâcher l’affaire, enfin, je crois que c’est déjà fait ; Lone Wolf and Cub, que je compte bien poursuivre, putain oui ; Pline, même chose, même si avec un peu moins d’enthousiasme), 3 pour Le Sommet des dieux (me reste plus que le dernier tome à lire), Nuisible (série achevée, lue intégralement cette année) et Thermæ Romæ (même chose) ; on passe à 2 tomes pour Vie de Mizuki (n’en reste plus qu’un), Je voudrais être tué par une lycéenne (série achevée, lue intégralement cette année) et One-Punch Man (à suivre peut-être, on verra…). Puis des tomes uniques épars. Quelques-unes de ces séries relevaient disons de « l’actualité », mais pas la majorité (7, plus Providence).

 

Côté jeux de rôle, il faut distinguer : j’ai chroniqué 15 bouquins, et, oui, j’aurais aimé en chroniquer davantage… Une année un peu molle sous cet angle. Et globalement ultra « traditionnelle », dans l’approche, y a pas photo. L’Appel de Cthulhu et Deadlands Reloaded arrivent en tête, avec 4 titres chacun [EDIT : cinq pour Deadlands Reloaded !] (dont une relecture dans ce dernier cas) ; en dehors de Sombre (2 titres, mais en fait 3 articles), les autres chroniques, c’était une seule par gamme. Mais j’ai aussi publié 19 comptes rendus de partie : 9 pour Imperium (« La Maison Ptolémée », séances 22 à 30), 8 pour L’Appel de Cthulhu (« Au-delà des limites », séances 1 à 7, plus les éléments préparatoires), 2 enfin pour 6 Voyages en Extrême-Orient (« Lame, l’arme, larmes », les dernières séances, 5 et 6).

 

Le bilan cinéma est un peu moins pathétique que ces dernières années, puisque j’ai chroniqué 12 films… mais ça inclut les 6 opus de la saga Baby Cart, tous vus cette année et chroniqués en une seule fois, ce qui biaise un peu quand même. C’est en fait un peu moins que l’an dernier, mais pas loin. Ah, et, euh, oui : que du japonais… J’ai vu d’autres choses à l’occasion, mais je ne les ai pas chroniquées. Le cas de Misumi Kenji (4 films, tous des Baby Cart) étant peut-être un peu particulier, le réalisateur le plus nébalisé autrement cette année a été Imamura Shôhei, avec 3 films (dont 2 envisagés en même temps que les livres qui les ont inspirés) – ça m’a un peu surpris, mais oui. Ah, un seul film d’animation dans le lot (Perfect Blue), sinon que du live. Rien à voir avec l’actualité dans tout ça – par ailleurs, cette année encore, j’ai été infoutu de mettre les pieds dans une salle de cinoche, et c’est toujours aussi mal de ma part… J’ai vu quelques séries, par contre – mais pas de chronique, non…

 

Pas la moindre chronique musicale… mais j’ai malgré tout livré un petit bilan (un peu navré) ici.

 

Bon, les chiffres, c’est bien beau (?), mais qu’est-ce que j’ai retenu de cette année ? Le bon, le moins bon, le pas bon ? Et l’évolution de ma pratique bloguesque ? Hop !

 

LE BILAN BOUQUINS

 

Commençons par le meilleur en littérature. Concernant les livres publiés cette année, en SFFF, deux dominent d’une bonne tête – deux recueils de nouvelles, par ailleurs : et d'abord le premier tome de « l’intégrale » de Clark Ashton Smith, chez Mnémos, comprenant Zothique et Averoigne – mais c’est surtout le premier des deux cycles qui justifie ce classement : ma découverte de Smith est bien trop tardive, encore qu’il ne soit jamais vraiment trop tard – reste que Zothique est une œuvre exceptionnelle ; même si le cycle est forcément inégal, comportant quelques textes relevant un peu de la formule, l’ensemble est d’une qualité admirable, et d’une ambiance superbement décadente, j’ai adoré. J’ai adoré dans une égale mesure Kalpa Impérial, d’Angélica Gorodischer, à La Volte – là encore une édition tardive et salutaire d’une œuvre absolument remarquable. On fait un peu dans le patrimoine, avec ces deux titres, mais dans le patrimoine au sens le plus noble – ce qu’il faut garder.  Vraiment. Hors SFFF, mais publié cette année, je ne peux que louer encore une fois Lune comanche de Larry McMurtry (Gallmeister), un pavé splendide qui fait honneur à Lonesome Dove. Enfin, côté nippon, mes deux fictions préférées cette année… ont été des relectures : tout d’abord, Le Pavillon d’or, de Mishima Yukio (Folio) – et je crois que, dans l’absolu, c’est bien le meilleur livre que j’ai lu cette année : un chef-d’œuvre au sens fort, un monument de perfection. Les Pornographes, de Nosaka Akiyuki (Picquier), n’atteint probablement pas ce niveau – ce qui en soit n’a absolument rien d’une tare ; mais c’est là encore une relecture qui est vraiment très bien passée, et, au final, oui, un des meilleurs livres que j’ai lus cette année.

 

Là, c’était le top du top. Mais d’autres livres m’ont beaucoup plu, cette année, et qui valent bien d’être cités ici. C’est le cas, par exemple, de La Source au bout du monde, de William Morris (Aux Forges de Vulcain), Alice Automatique, de Jeff Noon (La Volte), 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny (Le Bélial’), ou encore, une des plus belles découvertes de cette année (et encore merci au lanceur d’alerte sans qui je serais connement passé à côté), Au-dela – Entrée triomphale dans Port-Arthur, d’Uchida Hyakken (Les Belles Lettres).

 

Tant qu’on est dans le nippon, j’aimerais citer deux autres titres, un peu à part : Le Dit des Heiké (Verdier), tout d’abord – une lecture qui se mérite, honnêtement, mais oui, ça en vaut la peine (avec un peu de chance, pour le bilan 2018, je pourrai en dire autant du Dit du Genji, de Murasaki Shikibu, chez Verdier aussi, entamé et qui, à l’évidence, va lui aussi se mériter).

 

Mais il me faut faire un aveu terrible : oui, l’Anthologie de la poésie japonaise classique (Gallimard) a bel et bien fait partie des mes lectures préférées de cette année (et partager l’expérience en live sur les réseaux sociaux, c’était cool – pour moi en tout cas, bon…) ; oui, parfaitement, de la POÉSIE ! Où va-t-on ? Où va-t-on ? Bon, rassurez-vous : les haïkus, globalement, c’est toujours pas ça, l’honneur (?) est sauf.

 

Et sinon en théâtre Chikamatsu (POF) c’était cool aussi.

 

 

Putain.

 

Bien d’autres lectures de 2017 seraient très recommandables, mais je ne vais tout de même pas me livrer à un classement des 72 titres, hein... Côté français, Sylvie Lainé est à citer, par exemple.

 

Tout n’a pas été aussi bon. Mais à des titres divers. J’ai envie de citer trois livres qui, sans être mauvais, non, ni même médiocres à vrai dire, m’ont tout de même un peu déçu, sans doute parce que j'en attendais vraiment beaucoup… Deux relevaient de l’actualité : La Reine en jaune, d’Anders Fager (Mirobole), et La Cité du futur, de Robert Charles Wilson (Denoël). Rayon « classiques », et nippon pour le coup, ça a aussi été le cas du Lézard Noir, d’Edogawa Ranpo (Picquier).

 

Peu de livres, à vrai dire, m’ont vraiment fait l’effet d’être mauvais, honteusement mauvais… Le pire a incontestablement été Manitou, de Graham Masterton (Milady), le livre vraiment très très mauvais de cette année, mais ça n’avait rien d’actuel ; à ce compte-là, nettement moins pire mais quand même vraiment pas top en dépit de quelques rares et relatifs sursauts d’intérêt, je pourrais cependant citer La Clef d’argent des Contrées du Rêve (Mnémos), probablement plus médiocre moins que mauvais mauvais. Et peut-être aussi Les Inhibés, de Boris Strougatski (Lingva) ?

 

À moins que ce dernier titre ne relève davantage de la catégorie des bouquins pas forcément, voire probablement pas, mauvais, mais à côté desquels je suis totalement passé, tout en me rendant bien compte que le problème tenait davantage à moi qu’au livre… Des lectures un peu « douloureuses », du coup, parce que je m'en rendais bien compte sur le moment, en plus. Ça a été le cas pour Poumon vert, de Ian R. MacLeod (Le Bélial’), que j’aurais aimer ; même chose pour Point du jour, de Léo Henry et Stéphane Perger (Scylla) ; et surtout, pas actu du tout, l’expérience la plus navrante de l’année, Pays de neige, de Kawabata Yasunari (Le Livre de poche), qui est sans doute le chef-d’œuvre que l’on dit, objectivement, mais qui n’est pas du tout passé avec moi… Nébal, t’as vraiment des goûts de chiottes ! La preuve : t'aimes même pas les Cent Onze Haiku de Bashô, t'y pannes rien ! Même en ayant remis le couvert... Oui, ça,c'était un teaser.

 

Traiter ainsi des essais ne ferait probablement pas sens. Mais j’ai envie d’en mettre deux en avant : La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet (Gallimard), sans doute à prendre avec davantage de recul que je ne l’ai fait, mais dont j’ai vraiment adoré la lecture ; et aussi La Découverte du Japon (Chandeigne), une somme de témoignages fascinants, complétés par des études qui ne le sont pas moins.

LE BILAN BD

 

Passons à la bande dessinée – et faisons d’emblée un sort au seul titre non nippon de cette catégorie, de l’actu par ailleurs : Providence, tome 3, d’Alan Moore et Jacen Burrows (Panini) – j’étais entré à reculons dans cette série, l’année passée, mais cette conclusion (enfin, surtout l’extraordinaire épisode 11) m’a foutu par terre. Du grand art, par Le Maître – qui arrive toujours à m’avoir, LEnflure.

 

Le reste était donc nippon. Trois BD m’ont foutu sur le cul, cette année : tout d’abord, sur la durée, j’ai poursuivi Lone Wolf and Cub, de Koike Kazuo et Kojima Goseki (Panini), avec les tomes 2 à 5, et, du côté des séries, c’est vraiment le top du top – pour le moment, certes, mais profitons de ce moment. Bon, ce n’est pas très actu… La Vie de Mizuki, de Mizuki Shigeru (Cornélius), non plus, mais, si le deuxième tome m’a paru un peu moins bon que l’extraordinaire premier, l’ensemble constitue un vrai chef-d’œuvre, qui m’a complètement scié. Et j’ai envie d’en dire autant pour un one-shot, cette fois, et le seul titre ici à relever de l'actualité : La Femme-serpent, d’Umezu Kazuo (Le Lézard Noir), qui m’a… presque traumatisé, en fait ; mais c’est parce que je suis une petite fille qui aime avoir peur (vraiment peur), au fond.

 

Sur la durée, certaines séries ont alterné les bons et les moins bons moments. Côté publications de l’année, ça a été le cas pour la réédition de Gunnm, de Kishiro Yukito (Glénat), où l’arc du motorball a failli être fatidique, mais j’y ai repris du plaisir ensuite ; côté « vraie » actu, je suppose qu’il faut mentionner ici Pline, de Yamazaki Mari et Miki Tori (Casterman), série assez erratique mais où le bon, voire plus que ça, domine quand même ; en fait, j’ai aussi lu cette année (et au préalable) Thermæ Romæ, de Yamazaki Mari donc (et encore Casterman), qui m’a fait un effet assez proche. Quant au Sommet des Dieux, de Taniguchi Jirô d’après Yumemakura Baku (Kana), j’ai beaucoup, beaucoup aimé le tome 2, mais le tome 3 m’a fait vraiment très peur… Le niveau a tout de même l’air de remonter dans le tome 4, et ne me reste plus que le 5, alors… Et, euh, RIP, au passage... Je mentionnerais enfin ici Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, de Hirata Hiroshi (Delcourt/Akata), dont j’ai lu les quatre premiers tomes : on est passé de l’excellentissime au bon mais quand même vachement moins, sur une pente assez régulière ; je souhaite pouvoir continuer, hein, aucun doute à cet égard, mais mettre la main sur les deux tomes restants s’annonce assez compliqué...

 

Au rang des déceptions, s’il est un titre à mentionner, c’est bien 20th Century Boys, d’Urasawa Naoki (Panini) ; j’en suis arrivé au tome 10 (tous ayant été chroniqués, c'est la série que j'ai le plus suivie sur ce blog, d'autant qu'il s'agit des tomes Deluxe, soit vingt tomes originaux), et j’ai lâché l’affaire – à regrets, parce que cette BD a connu ses très bons moments, et l’auteur est à l’évidence un petit malin ; mais peut-être un peu trop pour son propre bien, d’autant que, dans son récit à rallonge, il se montre beaucoup, beaucoup trop inégal… et parfois franchement agaçant. Je citerais également ici Nuisible, de Hokazono Masaya et Satomi Yu (Kana), encore que je ne sais pas si ça relève totalement de la déception, parce que je n’en attendais non plus pas forcément grand-chose ; il y a eu malgré tout quelques bons moments...

 

Mais pour ce qui est du vraiment mauvais, deux titres : Les Vacances de Jésus et Bouddha, de Nakamura Hikaru (Kurokawa), dont le premier tome m’a suffi, merci, et le cultissime The Ghost in the Shell, de Shirow Masamune (Glénat), cultissime, oui, mais parfaitement à chier. En plus d’être illisible, veux-je dire.

 

(Une parenthèse pour conclure cette section : je n’en ai pas fait de chroniques, ça serait un peu absurde, mais je vous recommande chaudement l’excellente revue Atom, une mine, bourrée de choses passionnantes qui poussent à la découverte ; mon portefeuille ne remercie pas ces gens-là, mais je le fais à sa place : merci d’être là.)

 

LE BILAN JEU DE RÔLE

 

Côté chroniques jeu de rôle, je n’ai pas vraiment fait de folies, on va dire ; outre les gros machins L’Appel de Cthulhu (Sans-Détour, quatre titres dont trois dans l'actualité, tous trois issus du financement participatif des Contrées du Rêve), une histoire de naturel chassé, tout ça, et Deadlands Reloaded (Black Book, quatre titres [EDIT : cinq !], dont deux VO, pas du tout dans l'actualité), et sans doute faut-il mentionner aussi L’Anneau Unique (Edge, uniquement Les Vestiges du Nord ; je ne désespère pas d'y jouer en 2018 ? Sous une forme ou une autre ?), il me faut surtout mettre en avant deux choses plus « indépendantes », tout d’abord le très enthousiasmant Barbarians of Lemuria (admirable travail de Ludospherik : longue vie !), et aussi l’injouable (pour moi) mais pas moins fascinant et même à tomber A Red and Pleasant Land (Lamentations of the Flame Princess).

 

Côté comptes rendus de parties, eh bien, d’abord cet aveu : je suis content de les faire (et stupéfait en même temps qu’il s’en trouve pour les lire, a priori !), mais ça me prend un temps de dingue… Je ne vais pas pouvoir continuer indéfiniment comme ça. Je veux au moins finir « Au-delà des limites » pour L’Appel de Cthulhu sous cette forme (je table sur deux séances, à vue de nez, mais je suis notoirement mauvais pour ce genre de prédictions…), mais il va probablement falloir repenser la chose par la suite, avec moins d’ambition sans doute – même si j’aimerais vraiment garder une trace écrite sous formes d’articles de blog…

 

Le gros aveu… c’est Imperium. Après 33 séances (oui, j’ai trois comptes rendus en retard...) de « La Maison Ptolémée », et ce sans compter les deux séances préparatoires, je n’y arrive plus, je ne m’amuse plus. Ma faute entièrement : j’adore partir sur des plus-ou-moins bacs à sable, comme là, mais, presque systématiquement, je ne sais pas conclure… A priori, je m’en tiendrai là – ça me fait vraiment chier pour mes joueurs, qui semblaient désireux de poursuivre – alors je sais pas tout à fait, mais… Humf...

 

Bref. 2018 ? En tant que MJ, d'abord : outre « Au-delà des limites » à finir, on va commencer par un peu de Deadlands Reloaded. Par la suite j’aimerais aussi me lancer dans L’Anneau Unique – mais je vais sans doute d’abord jeter un œil à Adventures in Middle-Earth, l’adaptation à Dungeons & Dragons 5 (que je compte de toute façon lire pour lui-même), tant les critiques du système originel se sont faites abondantes et pertinentes ces derniers mois (sur Casus NO, pour ne pas citer cet endroit de perdition, le forum que j'ai le plus fréquenté cette année). J’aimerais aussi, sur un mode plus informel ou plus souple, une partie de temps en temps, faire un peu de Barbarians of Lemuria, la découverte de l’année ; éventuellement aussi d’autres choses un peu différentes, comme, peut-être, Sombre, ou Fiasco

 

Tout ceci en tant que MJ, donc, mais j’espère bien être joueur au moins aussi souvent ; pour l’heure, du Cthulhu 1890 de programmé en virtuel, du Through the Breach et en principe du Knight en IRL – j’ai hâte !

 

[EDIT : Cela ne figurait pas sur ce blog, mais j'ai aussi été joueur cette année, hein ! Surtout du Cthulhu 1890 et du Warhammer, un peu de Coriolis, de Bloodlust Metal et d'Oltréé !.]

 

(Parenthèse : très peu de jeux vidéo cette année – et pas une seule chronique, donc ; j’ai surtout joué à Total War : Warhammer et Fallout : New Vegas, et en ce moment à Civilization VI ; je manque de temps pour ça, et le regrette… Pas de jeux de plateau cette année, mais je me mets enfin à X-Wing, côté figouzes – avec enthousiasme ! Bon, on va voir ce que ça va donner...)

 

LE BILAN FILMS ET SÉRIES 

 

Certes, je ne suis pas allé une seule fois au cinéma cette année, je n’arrive pas vraiment à me motiver tout seul pour ça (même chose pour les concerts…), mais, si ça n’en donne peut-être pas l’impression dans la mesure où les chroniques sont rares, je crois pourtant avoir enfin surmonté un blocage de plusieurs années qui m’avait détourné du septième art : j’ai regardé, même si seulement en DVD, bien plus de films en 2016 et surtout 2017 que durant les cinq ou six années qui précèdent (au moins).

 

Le cinéma japonais y est bien sûr pour beaucoup ; je suis très loin d’avoir chroniqué tout ce que j’ai vu, et des films véritablement excellents n’ont dès lors pas suscité d’échos sur le blog. Pour ceux qui l’ont fait, cependant il me faut mettre en avant ceux d'Imamura Shôhei, un réalisateur que j’avais somme toute assez peu pratiqué jusqu'alors, et il y a encore bien des choses à découvrir dans sa filmographie. Kobayashi Masaki remporte peut-être le Nébal du réalisateur adoré : cette année, j’ai revu Kwaïdan et Harakiri (mes vieilles chroniques sont à chier, faudrait y remédier), et découvert Rébellion ainsi que la trilogie de La Condition de l’homme (et j’ai Rivière noire dans ma DVDthèque, c’est pour bientôt). J’ai vraiment envie de faire quelque chose le concernant – on verra bien… D'autres films marquants, non chroniqués ? Probablement Feux dans la plaine, d’Ichikawa Kon, peut-être aussi Shokuzai, de Kurosawa Kiyoshi, d’autres choses encore… Et quelques revisionnages toujours appréciables, du côté de Kitano Takeshi, Nakata Hideo (Dark Water, plus précisément) ou Kurosawa Akira… Tant de choses à voir !

 

Assez peu d’anime cette année, comme d'hab'. En long-métrage, je n’ai chroniqué que Perfect Blue, mais, du même Kon Satoshi, j’ai également vu Paprika – j’ai adoré les deux, mais préféré finalement le premier. Un peu de Takahata Isao, aussi – comme Pompoko ou Mes voisins les Yamada : c’est brillant, bien sûr.

 

Et côté séries animées : cette année, je me suis fait Samurai Champloo, notamment – bien aimé, malgré un creux bizarre en plein milieu de la série ; je ne sais plus, du coup, si je me suis refait Cowboy Bebop cette année, ou la précédente mais sans le dire ? Même bilan que lors de mon premier visionnage il y a quelques années de cela, en tout cas : c’est merveilleusement bon quand c’est con, ça me saoule vite quand ça se prend davantage au sérieux – mais le bilan reste très positif dans l’ensemble ; la musique absolument géniale de Kanno Yôko y est bien sûr pour beaucoup. Et là je me fais de temps en temps un petit Sherlock Holmes de plus-ou-moins-Miyazaki...

 

J’ai regardé des choses non nippones, aussi. Si, si ! Par contre, je n’en ai pas forcément retenu grand-chose… Deux films assez récents (mais vus en DVD quand même) m’ont beaucoup plu – deux films de SF, par ailleurs : Premier Contact, de Denis Villeneuve, sans doute incomparablement moins bon et riche que la nouvelle de Ted Chiang, mais qui m’a séduit pour son ambiance visuelle et sonore ; et (surtout ?) Mad Max : Fury Road, de George Miller, que j’ai trouvé parfaitement jubilatoire de bout en bout – ça faisait un sacré bout de temps que je n’avais pas vu un film à même de me coller un smile délicieusement régressif aux lèvres de la première à la dernière minute. Bon, j’ai plein de choses à rattraper, hein… J’aimerais bien me remettre aux films d’horreur, tiens.

 

J’ai aussi regardé quelques séries TV cette année. Mais pas grand-chose de bien marquant, hélas ? [EDIT : si, quand même The Handmaid's Tale, que j'avais honteusement oublié en rédigeant l'article !] Ou en tout cas trop de choses qui commencent bien voire très bien, et se poursuivent mal voire très mal – comme Penny Dreadful, ou encore Vikings (au point de la consternation dans ce dernier cas) ; peut-être aussi le Sherlock Holmes moffatien dans cette catégorie… Par contre, je me suis bien amusé avec Stranger Things, finalement – et les deux saisons, même si les retours sont presque unanimement négatifs quant à la seconde. Récemment, j’ai bien aimé The Punisher, aussi – là où Luke Cage et The Defenders, également vus cette année, m’ont paru au mieux médiocres. Médiocres aussi, les deux saisons de The Expanse... Oh, et j’ai tenté de rattraper mon retard considérable sur Doctor Who, mais j’ai déclaré forfait vers le début de la saison 6 ; parce que : non. J'ai même essayé le premier épisode de Star Trek : The Next Generation ! Mais : non. Non, non.

ET LA CHAÎNE YOUTUBE ?

 

C’est enfin l’heure de faire un petit bilan de la chaîne YouTube, inaugurée l’an dernier. La quasi-totalité des articles du blog écrits cette année ont été aussitôt enregistrés et diffusés. Oui, c’est (toujours) que de l’audio, je sais, mais franchement je n’envisage pas autre chose pour le moment – et j’essaye depuis quelque temps d’illustrer juste un peu, pas grand-chose, certes… À cette date, la chaîne compte 178 abonnés – j’en suis surpris et heureux, c’était totalement inespéré.

 

(Ah, j’avais pas fait ce genre de trucs pour le blog ? C’est que je suis incapable d’en tirer des statistiques de visite, OverBlog ne me signifie rien d’utile à cet égard ; mais à vue de nez, ça ne monte pas bien haut. Je peux juste vous dire que la page Facebook compte 323 abonnés – acquis sur la durée, hein.)

 

Quant aux vidéos les plus regardées… Bon, déjà, un point essentiel : le nombre de visionnages ne garantit bien évidemment en rien un visionnage complet ; dans bien des cas, la grande majorité, c'est même très improbable... La plupart de ces vues n'ont sans doute pas dépassé quelques secondes, quelques minutes au mieux. Pincettes nécessaires, donc.

 

Mais même constat passablement éberlué que l’an dernier quant à ce qui parvient à attirer quelques visionnages et quelques likes (peu dans les deux cas, certes – tout est relatif, hein). Bon, la vidéo la plus regardée est incontestablement celle consacrée aux Pornographes de Nosaka Akiyuki et au Pornographe d’Imamura Shôhei, avec 1375 vues – on se demande bien pourquoi, hein ? Uh uh. Notez que, cette année, ça l’avait fait aussi, mais avec considérablement moins d’ampleur tout de même, pour Les Hommes salmonelle sur la planète Porno de Tsutsui Yasutaka...

 

Bref : la vidéo vraiment la plus regardée est ma chronique de Barbarians of Lemuria (735 vues), loin devant la suivante, le premier tome du Sommet des Dieux (474 vues), après quoi le nombre décroît à un rythme plus régulier – la chronique de Barbarians of Lemuria est vraiment isolée.

 

Reste que le constat se vérifie, le Taniguchi ayant presque quelque chose d’une « erreur » ici (j’y reviendrai ; mais je suppose que le RIP a pu aider...) : ce sont de très, très loin les chroniques de jeu de rôle qui suscitent le plus de vues, de likes, mais aussi de commentaires. Sur les 10 vidéos les plus regardées (oui, sans compter Les Pornographes, hein…), 6 portent sur des bouquins de jeu de rôle. Honnêtement (pour ce que ça vaut à cette échelle très réduite, hein), je suis parfaitement incapable de l’expliquer – d’autant que je me sens beaucoup moins à l’aise quand je chronique un jeu de rôle que quand je chronique un bouquin, non que je m'y sente toujours très à l'aise pour autant. Je note aussi une certaine réactivité des rôlistes, donc : il y a quelques commentaires sur ces chroniques, peu mais bien davantage qu’ailleurs. Ma vidéo la plus contestée demeure celle des 5 Supplices pour L’Appel de Cthulhu, avec des commentaires et retours pour et contre (un cas unique). Concernant les vidéos réalisées cette année, outre le cas exceptionnel de Barbarians of Lemuria (qui s’explique, je suppose, par le relais sur le site de Ludospherik), Les Vestiges du Nord pour L’Anneau Unique arrive en sixième position (juste derrière Fondcombe, en fait), puis c’est du Cthulhu : Le Rejeton d’Azathoth en tête (oh ?), puis l'actualité, Les Contrées du Rêve, Kingsport, la cité des brumes...

 

Mais le plus stupéfiant pour moi, ici, même si ça se situe à un niveau bien inférieur (la première vidéo du genre arrive en vingtième position avec 143 vues), c’est qu’il y a semble-t-il des gens (?!) pour écouter, apprécier et commenter mes (interminables) comptes rendus de partie – du moins ceux pour « Au-delà des limites » (pas du tout ceux pour « La Maison Ptolémée ») ; sans déconner, les gens ?! Mais j’en suis ravi, hein ! Stupéfait mais ravi.

 

Et tout ça m’étonne vraiment, oui. Au regard des publications du blog, je supposais instinctivement que les mangas, à vue de nez plus « démocratiques » dans leur diffusion, rencontreraient bien plus d’écho, que ce soit de manière positive ou négative. Comme dit plus haut, Le Sommet des Dieux dans le haut du classement, c’est une « erreur » : il faut attendre la quinzième place pour avoir une autre BD (le premier tome de 20th Century Boys), et la première BD chroniquée cette année se trouve à la seizième place (La Femme-serpent).

 

En fait, côté chroniques nippones, les mangas arrivent en gros au niveau des essais (les retours, dont je m’étonnais l’an passé, ont un peu diminué, ici, j’ai l’impression – L’Éloge de l’ombre est le premier dans cette catégorie, assez loin devant les autres, mais c'est quand même un titre à part), et ces deux-là arrivent après les films – mais bon, ça, sur YouTube, ça n’a sans doute rien d’étonnant et donc de pertinent (seuls les retours le sont éventuellement).

 

Mais, clairement, absolument tout cela passe devant la fiction, et c’est peu dire. Il y a quelques exceptions : la plus notable est Le Pavillon d’Or (septième place). Mais le reste se situe loin, très loin derrière.

 

Et c’est la SFFF qui se montre la plus molle, de très, très loin – oui, la littérature japonaise, globalement, tend à passer devant. Le premier titre SFFF se trouve à la vingt-troisième place (donc après certains comptes rendus de parties !), et c’est Zothique – Averoigne. Le reste est loin derrière ; il faut attendre la trentième place pour en avoir un autre titre, mais aussi chroniqué en cette année 2017 (La Source au bout du monde), après quoi les écarts se creusent.

 

Autant dire que, sur la base de ce blog qui se voulait essentiellement littéraire, et essentiellement SFFF, ben… Non que ça ait un impact sur ce que j’entends chroniquer, hein. Non mais oh. Mais quand même, voilà.

 

ET DES TRUCS HORS-CATÉGORIES

 

Enfin, il me faut conclure ce bilan 2017 par quelques trucs hors-catégories.

 

Tout d’abord… eh bien, ça fait dix ans que je tiens ce blog ; ça a fait dix ans le 10 juillet, très précisément. Putain… OLD...

 

Ensuite, outre Bifrost où je continue de livrer des chroniques de 3500 signes espaces comprises (et vous vous doutez bien que ça me fait suer sang et eau de m’en tenir à ce format, mais c’est pas grave), j’ai livré cette année trois articles pour Lovecraft : au cœur du cauchemar, ce qui était bien cool.

 

Ce qui m’a amené à dire des bêtises lors des Utopiales 2017 et même sur France Cul, et c’était cool aussi (même si j’ai flippé comme un taré).

 

 

Personne n'a de nouvelles de Gérard Abdaloff ? Non ? Très bien, qu'il crève, ce connard de droite.

 

...

 

Non, rien d’autre. Notamment, pas d'écriture de fictions, même pas de tentatives – je n’ai jamais été satisfait de ce que j’avais pu faire, je suppose qu’il est bien temps d’en tirer les conclusions, hein…

 

Bref : merci, merci beaucoup, merci merci merci à vous tous les gens, qui passez par ici ou par là, lachais der kom, ou maniez le pouce vers le haut (et éventuellement vers le bas aussi). Une très bonne année à vous tous, des bises, tout ça.

 

SMACK.

Voir les commentaires

Le Japon : histoire et civilisations (idées reçues), de Philippe Pelletier

Publié le par Nébal

Le Japon : histoire et civilisations (idées reçues), de Philippe Pelletier

PELLETIER (Philippe), Le Japon : histoire et civilisations, 2e édition, Paris, Le Cavalier Bleu, coll. Idées reçues, 2008, 127 p.

L’EXOTISME ET LE MIROIR (EN MÊME TEMPS)

 

Je suppose que mon intérêt même pour le Japon, son histoire et sa civilisation, témoigne de cet aspect clef envisagé dans ce petit ouvrage du géographe Philippe Pelletier, qui est que, pour un Occidental, et donc pour un Français (d’aucuns diraient même plus particulièrement, peut-être ?), le Japon occupe une place très particulière dans les représentations que l’on se fait du monde, à savoir qu’il est à la fois l’incarnation la plus marquée de l’exotisme – ce pays aux antipodes où, littéralement, tout est différent, voire frontalement opposé, presque comme si c’était « fait exprès » – et le miroir dans lequel aime à se mirer l’Occident, quitte à ce que ce soit pour se faire peur.

 

Cette combinaison de deux rapports a priori antagonistes n’est pas pour rien dans la fascination que le Japon peut exercer sur les Occidentaux, sur les Français, sur le Nébal. À vrai dire, le Japon se prête même particulièrement, peut-être, à ce genre de figurations à la limite de l’oxymore, et en tout cas nous en connaissons bien d’autres exemples - entre tradition et modernité, etc.

 

Ce rapport ambigu, éventuellement à mettre au pluriel, a cependant son corollaire : la très forte tentation de succomber aux idées reçues – une caricature sans cesse répétée, au point où on l’intègre sans plus la questionner, comme constituant en tant que tel un fait objectif, observable, observé. C’est l’objet même de cette collection aux éditions du Cavalier Bleu, sur la durée d’un « Que sais-je ? », approximativement : mettre en lumière ces idées reçues, ce « prêt à penser », pour les creuser quelque peu, et déterminer si elles ont le moindre degré de pertinence – ce qui n’est en fait pas toujours exclu ! Simplement, quelques précautions sont à prendre...

 

STÉRÉOTYPES ET NIPPOLOGIES

 

Ici, j’ai envie de commencer cet article assez largement – en développant une question préalable assez générale, qui n’est pas formellement aussi importante dans le présent ouvrage, mais qui me paraît en expliquer l’intérêt tout particulier. Comme ça m'arrive avec ce genre d'ouvrages, je ne chronique parfois pas tant le livre que ce qu'il m'évoque de plus intéressant, au fond...

 

La tentation du stéréotype, voire du préjugé, a quelque chose d’instinctif – peu y échappent, encore moins sur des sujets qu’ils ne maîtrisent guère ; et c’est bien mon cas sur quantité de questions, dont le Japon, son histoire, sa civilisation (ou ses civilisations, puisque le titre du présent ouvrage avance le pluriel). Le « Ils sont fous ces Romains » d’Obélix est très tentant quand on envisage le Japon, hélas sous la forme bien moins amusante d’une mauvaise blague grasse, où la xénophobie peut percer, sous-jacente – à moins qu’il ne s’agisse de formuler un « compliment » ? Négatif ou positif, avec charge affective ou pas, un stéréotype demeure un stéréotype.

 

Le Japon est un objet de fascination pour les Européens, oui – et ce depuis fort longtemps, comme en témoigne le très chouette livre La Découverte du Japon : des fantasmes de Marco Polo sur la mythique Cipango aux rapports aussi enthousiastes que déterminés de François-Xavier et de ses frères jésuites, l’Europe avait eu le temps, jusqu’à l’aube du XVIIe siècle, mais surtout durant le XVIe, de se forger des images du Japon qui, déjà, passionnaient, enchantaient, horrifiaient ceux qui n’y avaient jamais mis les pieds, mais n’en dissertaient pas moins à longueur de traités édifiants (euh, ça vaut pour ma pomme, du coup...) ; en fait, la fermeture de l’archipel durant l’époque d’Edo, même si pas totale, a pu renforcer ces lectures plus ou moins fondées, en jouant de la carte du mystère, autorisant la perpétuation de toutes les représentations, et d’abord des plus erronées. Bon sang, même le marquis de Sade a commis une dissertation sur le Japon, avais-je découvert émerveillé il y a quelque temps de cela !

 

Mais la situation a commencé à évoluer avec, en 1853, l’arrivée des « vaisseaux noirs » du commodore Perry, contraignant le Japon shogunal à s’ouvrir sur le reste du monde, élément crucial qui déboucherait bientôt sur la Restauration de Meiji, en 1868, avec un double mouvement d’industrialisation/modernisation/occidentalisation à marche forcée, supposé en même temps garantir l’indépendance et l’identité du Japon, désireux, pour ne pas devenir colonie, de se muer lui-même en puissance colonisatrice, à la pointe de la civilisation (selon les critères évolutionnistes de l'époque, au sens de l'anthropologie sociale).

 

Les échanges avec l’Occident, via notamment nombre de savants et d’ingénieurs invités à venir au Japon, tandis que des Japonais effectuaient de longs voyages en Europe ou aux États-Unis pour y apprendre et ramener dans l’archipel le fruit de cet apprentissage, ont forcément eu un impact quant à tous ces rapports et aussi toutes ces représentations. Les biais n’en demeuraient pas moins – y compris chez ceux qui se rendaient au Japon. Un Pierre Loti a pu se montrer sarcastique, un Lafcadio Hearn enthousiaste – les deux écrivains n’en avaient pas moins eu recours aux stéréotypes, même sur la base de renseignements de première main. La mode du japonisme, le goût des artistes européens pour l’art nippon, y ont participé – la crainte du « Péril Jaune », renforcée par la victoire inattendue du Japon contre la Russie en 1905, pas moins.

 

Le mouvement de Meiji, ambivalent, en a en fait joué – instaurant un comportement appelé à se prolonger bien plus tard. Il s’est agi, pour les intellectuels japonais, de reprendre les stéréotypes que les Occidentaux appliquaient au Japon, qu’ils soit positifs ou négatifs, pour les considérer effectivement pertinents, mais de manière unilatéralement laudatrice, et comme caractérisant intrinsèquement la singularité japonaise, valeur cardinale à défendre entre toutes.

 

On peut prendre l’exemple du « groupisme » : l’Occident avait de longue date véhiculé l’image d’un Japon encore féodal où, littéralement, l’individu n’existait pas, contrastant avec l’Europe des Lumières et du libéralisme – un cliché appelé à durer chez le quidam : que celui qui n’a jamais été interloqué par des touristes japonais marchant au pas dans Paris me jette le premier appareil photo ! Mais cette mauvaise blague (pardon) en témoigne : ce « constat » pouvait s’accommoder de connotations sacrément négatives... mais aussi bien positives, en fait ; il a été tentant, pour certains essayistes japonais, d’en faire une gloire, s’opposant à l’individualisme supposé forcené de l’Occident, et associé à d’inévitables corollaires tels que l’égoïsme et indirectement le matérialisme – le groupisme devient alors une vertu, et, au-delà, un trait caractéristique de l’identité japonaise, forcément singulière.

 

Or ce genre de réflexion connaîtra son apogée bien après Meiji, après même la guerre, dans un tout autre contexte : durant la Haute Croissance des années 1960, puis la croissance un brin ralentie mais toujours très forte des années 1970 et 1980 – après quoi la transmission plus marquée de la culture populaire japonaise (via les mangas, etc.) changera encore la donne, je suppose, ainsi que les difficultés dues à l'éclatement de la Bulle. On parle à cette époque, au Japon aussi bien qu’en Occident, d’un « miracle » économique japonais (en fait pas si miraculeux, car de nombreux facteurs peuvent l’expliquer). Que ce soit par crainte ou par envie, de l’extérieur, ou par autosatisfaction, à l’intérieur, des essayistes cherchent les clefs de cette réussite, qu’ils entendent souvent réduire à un critère unique, déterminant.

 

Ce discours, quand il se veut intérieur et positif, c'est ce que l’on appelle au Japon les nihonjinron, un genre éditorial à part entière – en français, et sauf erreur à l’initiative justement de Philippe Pelletier, on rend ce terme par « nippologies ». Et c’est un genre florissant, qui connaît encore de nombreux avatars aujourd'hui. Toute société, sans doute, tend à se définir dans un double mouvement : la communauté met en avant les traits qui rapprochent les membres la composant, et, sans forcément d’hostilité, pointe en même temps ce qui la distingue des autres communautés. En cela, le Japon n’a rien de bien original – mais la place importante occupée par les nippologies dans les préoccupations de la société japonaise donne tout de même l’impression d’une société à la fois très curieuse d’elle-même et, probablement, très curieuse aussi de l’image qu’elle donne aux autre, non sans une vague anxiété le cas échéant (ou un réflexe défensif).

 

Reste que cela ne facilite pas l’appréhension la plus sereine et « objective » de la société japonaise : à l’extérieur comme à l’intérieur, les stéréotypes sont légion… Et ils n’épargnent certes pas la sociologie même du Japon, chez des auteurs par ailleurs « sérieux », ou du moins jugés comme tels : j’avais eu l’occasion, sur ce blog, de rapporter ma lecture de Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict – l’anthropologue américaine, dans sa perspective culturaliste, était portée à l’essentialisme, cherchant des critères clefs, au fond sur le mode alors pas identifié formellement des nippologies, et ce au moment crucial de la défaite annoncée du Japon face aux Américains, devant très vite déboucher sur l’occupation de l’archipel : essentiellement le binôme giri/on, associé au principe hiérarchique. L’ouvrage demeure intéressant, j’en suis convaincu (y compris ou ne serait-ce que dans le champ des représentations), mais il est décidément à manipuler avec précaution – pas davantage, cependant, qu’un autre classique, d’origine japonaise celui-ci, et plus récent, La Société japonaise de l’anthropologue nippone Nakane Chie, à fond dans le mouvement nihonjinron – un livre abondamment traduit et toujours lu, qui n’a pas été pour rien dans la propagation du mythe d’un Japon caractérisé par une classe moyenne hégémonique dans une sociologie « verticale », mythe largement remis en cause depuis par les sociologues plus récents… et qui pourtant demeure très prégnant, même après la Bulle et son éclatement, au Japon comme en Occident, dans la classe politique comme dans la société civile.

 

En effet, si l’on constate ce genre de réflexes malvenus dans le champ scientifique, alors dans le champ non scientifique… En fait, l’exportation de la culture populaire japonaise en Occident n’a probablement rien arrangé à l’affaire, dessinant (littéralement, le cas échéant) un monde de samouraïs et de geishas et de yakuzas, auxquels on ajoute éventuellement les kamikazes, ou d'autres choses encore – autorisant tous autant de lectures simplistes d’une société forcément plus complexe. Et ceci de manière particulièrement navrante, parfois – même dans les relations internationales, et au plus haut niveau ! Ai-je besoin de rappeler cet exemple parmi tant d’autres de la bêtise et de l’ignorance de Donald Trump, sa remarque si incroyablement pertinente concernant le Japon « pays de guerriers samouraïs » ? Mr President, un Ogami Ittô pourrait éventuellement, s'il est en forme, faire un bond de 25 m de haut pour découper un missile nucléaire nord-coréen avec son katana – mais, même sur un mode moins épique, il n’y a plus de samouraïs au Japon depuis Meiji, et ce n’est pas là le comportement du salaryman lambda ; tout en notant que la représentation de ce dernier également doit sans doute être pondérée...

DU VRAI DANS LE FAUX ?

 

Et c’est bien de pondération qu’il s’agit. Groupisme, harmonie (wa), dedans/dehors (uchi/soto), dépendance affective (amae), honne/tatemae, giri/on, mitate… Autant de nippologies. Mais cela signifie-t-il que toutes ces notions sont vides de sens ? En fait, probablement pas. Le problème, c’est leur extension inconsidérée, a fortiori quand on succombe à la tentation toujours malvenue de l’essentialisme, du critère unique suffisamment déterminant en tant que tel, et expliquant tout.

 

On peut reprendre l’exemple du groupisme : dire qu’il n’y a pas d’individu au Japon est faux, et de même pour ce qui est de dire que tout y passe par le groupe ; pour autant, la société japonaise semble bel et bien accorder une certaine importance au groupe en tant que notion (et sous bien des avatars, à l'école, dans l'entreprise, etc.), d’une manière sans doute différente de ce qui se produit en Occident – mais la perspective se renverse, car l’individualisme supposé des Occidentaux n’est sans doute pas aussi forcené qu’on le prétend parfois, notamment au Japon, mais pas seulement, loin de là. Dans les deux cas, c’est une question de degrés – avec à la base une conception éventuellement différente de l’individu : Claude Lévi-Strauss, ainsi, a pu avancer que celle-ci, en Occident, était plutôt centrifuge, et plutôt centripète au Japon – mais l’individu a bien sa place dans les deux sociétés, et le groupe aussi.

 

Et les stéréotypes véhiculés par les Occidentaux ? Sans doute sont-ils majoritairement erronés en tant que tels. Mais peut-être certains, à la condition donc d’être pondérés, peuvent-ils s’avérer au moins vaguement pertinents – en tout cas propices à l’exploration de thématiques autrement riches que la seule formulation d’un bête préjugé. C’est semble-t-il pour partie l’objet de ce petit ouvrage, qui liste vingt « idées reçues » à formuler, contester, pondérer, creuser.

 

QUELQUES EXEMPLES

 

Une approche qui ne me permet pas de me livrer à un compte rendu exhaustif, à l’évidence… Mais citons ces idées reçues, pour mémoire, avec éventuellement une brève note sur les réponses qu’elles suscitent.

 

La première section s’intitule « Le Japon… L’île absolue ou relative ? » : les Japonais sont tous pareils (on y traite aussi bien du mythe de la classe moyenne hégémonique que de la supposée homogénéité ethnique du Japon – les deux notions sont des leurres) ; l’insularité a protégé le Japon de l’étranger (conception étroite de l’insularité, quand les passages ont souvent opéré, via plusieurs routes maritimes essentielles) ; le Japon a réalisé un miracle économique après la défaite de 1945 (ce prétendu miracle a des raisons très concrètes, liées notamment à la politique américaine dans la région) ; le Japon est le paradis de la haute technologie ; le Japon est le pays des robots et des mangas ; les Japonais copient tout, et en mieux (cette version très réductrice de la notion de mitate nie une création proprement japonaise qui a toujours existé ; pour autant, les emprunts sont importants dans la société japonaise, qui s’est avérée particulièrement apte aux transferts de technologie, notamment).

 

La deuxième section met l’accent sur la géographie, discipline de Philippe Pelletier : le Japon est sans cesse frappé par les catastrophes naturelles ; le Japon manque de ressources naturelles (ça dépend des ressources, et, même de manière générale, c’est souvent contestable) ; le Japon est surpeuplé ; le Japon manque d’espace (ces deux idées reçues autorisent des développements très intéressants, qui montrent que la place ne manque pas autant qu’on le dit) ; la tradition prône l’harmonie avec la nature, mais le pays est hyperpollué (là encore, un chapitre très instructif, où l’idée reçue est double, et à pondérer sous ses deux aspects).

 

La troisième section porte sur le travail, les loisirs, et le couple : le Japonais est un drogué de travail, et ne prend pas de vacances (ça change – ça a probablement été vrai, mais ça l’est de moins en moins) ; le Japonais travaille à vie dans la même entreprise (l’emploi à vie n’a jamais concerné que les plus grandes entreprises, et il n’est plus à l’ordre du jour) ; le Japon est le royaume des arts martiaux (ils y sont peu pratiqués ; d’autres sports ou loisirs sont largement plus importants dans la société japonaise, qui n’y associe peut-être pas les mêmes valeurs) ; la femme ne travaille pas et reste à la maison ; la femme est soumise aux hommes et à son mari (pour ces deux dernières idées reçues, la situation évolue, même si lentement ; je vous renvoie à Japon, la crise des modèles, de Muriel Jolivet, et à ma chronique prochaine de Japonaises, la révolution douce, d’Anne Garrigue).

 

Dernière section, enfin, titrée « Les Japonais sont-ils inquiétants ? » : la jeunesse japonaise est désespérée (il y a du vrai, mais probablement pas autant qu’on le dit – mais c’est peut-être surtout qu’on le dit, justement ; je vous renvoie à nouveau à Japon, la crise des modèles) ; « L’Empire des sens », le titre du film d’Oshima Nagisa recouvrant ici divers aspects de la sexualité telle qu’elle est perçue dans la société japonaise, un champ où les évolutions sont notables et complexes ; la société japonaise est envahie par le sexe et la violence (beaucoup moins qu’on le prétend, et pas de la même manière, si des problèmes sont à relever) ; c’est le pays des yakuzas et des kamikazes (des représentations bien trop simplistes de réalités autrement complexes, mais aussi, en l’occurrence, exceptionnelles).

 

UTILE

 

Ce petit ouvrage de Philippe Pelletier s’avère instructif et utile. Relativement récent (une dizaine d’années – c’est beaucoup à maints égards, mais moins que nombre d’essais sur le Japon que j’ai pu lire et qui auraient vraiment besoin d’être réactualisés), il offre une brève synthèse des représentations du Japon, en son sein comme depuis l’extérieur, approche pertinente et qui comporte son lot de « révélations », sur le ton approprié cependant, sans jamais en faire trop par pur esprit de contradiction – une tendance pas toujours facile à refréner.

 

Ceci étant, certains aspects, de manière assez visible, auraient bien besoin d’être prolongés jusqu’en 2017, car les choses ont pu changer : ainsi, par exemple, des considérations sur les catastrophes naturelles et la pollution – depuis, il y a eu le séisme du Tôhoku, en 2011, débouchant sur la catastrophe de Fukushima, qui a peut-être changé la donne ; que Philippe Pelletier lui-même ait conçu après coup, en collaboration, une nouvelle édition de son Atlas du Japon, avec le sous-titre éloquent Après Fukushima, une société fragilisée, me paraît assez éloquent.

 

Mais cette lecture demeure bienvenue – d’autant que j’ai particulièrement apprécié cette approche, assez subtile : il ne s’agit pas de rejeter en bloc les idées reçues, mais de voir si elles peuvent avoir au moins pour partie une forme de pertinence, tout en réfléchissant aux raisons de leur formulation ; c’est en même temps l’occasion de se pencher sur les représentations de la société japonaise, non seulement depuis notre point de vue extérieur d’Occidentaux, mais aussi au sein même du Japon, via les nippologies.

 

Le miroir se fragmenterait-il ? Je n’en sais rien. Mais la question doit toujours être à l’étude – et cette lecture constitue sans doute un bon préalable pour s’engager dans cette voie.

Voir les commentaires

L'Enfer en bouteille, de Maruo Suehiro

Publié le par Nébal

L'Enfer en bouteille, de Maruo Suehiro

MARUO Suehiro, L’Enfer en bouteille, traduction [du japonais par] Miyako Slocombe, adaptation graphique [par] DaBok, préface de Mœbius, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2010-2012] 2014, 193 p.

MARUO, TROISIÈME TENTATIVE (TOUJOURS SOFT)

 

Maruo Suehiro est une star de la BD japonaise « pour adultes », et à vrai dire de l’illustration aussi. Mais je crains, décidément, de ne pas être à proprement parler un fan… Tout en relevant que ce que j’en ai lu pour l’heure, si c’est systématiquement loué et ô combien par la critique, n’est probablement pas tout à fait représentatif de l’œuvre de Maruo – parce que, en fait de maître de l’ero guro, la mention nécessaire à chaque critique d’une œuvre du bonhomme, je l’ai pour l’heure surtout lu dans son registre le plus soft, visiblement ; et, si je n’irais probablement pas jusqu'à dire que ces lectures sont « parfaitement innocentes », elles m’ont fait cependant l’effet d’être bien moins dérangeantes qu’on ne le dit presque systématiquement – guère ero guro finalement.

 

Ceci étant, j’avais bien aimé, après un temps d’acclimatation, L’Île panorama, adaptation du court roman éponyme d’Edogawa Ranpo (et on parle toujours d’ero guro avec ce dernier, c’en est la figure littéraire tutélaire, mais là encore, dans mes quatre lectures pour l’heure, c’est une dimension qui est plus ou moins appuyée, on va dire). Mais mes lectures ultérieures m’ont laissé davantage perplexe : tout d’abord, La Jeune Fille aux camélias, semble-t-il un des plus fameux titres de Maruo, et qui, en dépit de qualités indéniables, et d'une personnalité forte (ce qui manque peut-être dans les deux autres titres ? J'y reviendrai...), m’avait paru impossible à chroniquer alors, tant j'étais sceptique une fois la dernière page retournée – aussi n’en ai-je jamais rien fait, et il faudrait sans doute que je tente de relire ça.

 

Mais même sentiment, donc, et peut-être encore plus appuyé, avec aujourd'hui L’Enfer en bouteille, recueil de quatre histoires courtes plutôt récentes (publiées entre entre 2010 et 2012) et finalement très sages – la prestigieuse revue Comic Beam dans laquelle elles ont toutes été pré-publiées n’ayant pas grand-chose à voir avec les magazines pornographiques dans lesquels avait débuté l’auteur. On trouve bien une case de sexe, un peu mécanique éventuellement, çà et là, mais vraiment pas de quoi envisager L’Enfer en bouteille comme un de ces livres qui se lisent d’une seule main (© Divin Marquis).

 

(À ce propos, La Jeune Fille aux camélias m’avait tout de même laissé le vague souvenir de quelque chose d’un chouille plus dérangeant, à tort ou à raison – en tout cas, l’effet grotesque, contexte forain oblige j'imagine, était sans doute bien plus marqué.)

 

Bref, tout m’incite à croire que, même après trois BD, je n’ai finalement jamais vraiment lu Maruo Suehiro – et il serait sans doute temps que je m’y mette, avec le vrai bon titre à cet effet.

 

Que n’est donc toujours pas L’Enfer en bouteille, recueil qui, en dépit là encore de qualités indéniables, ne m’a pas chamboulé : j’ai trouvé ça bien, globalement, oui, peut-être même très bien, mais quand même vraiment pas au point de crier au génie – ce que l’on est semble-t-il tenu de faire quand on chronique une publication de Maruo Suehiro. Il faut croire que je passe à côté...

 

ADAPTATIONS ?

 

Mais il y a peut-être un biais, ici, je suppose – et c’est que Maruo, comme dans L’Île Panorama et probablement d’autres titres encore, comme La Chenille et compagnie, louche ici, même si à sa manière, sur l’adaptation en BD de textes littéraires et éventuellement d’autres choses encore ; dans trois des quatre histoires courtes de ce recueil, du moins. Je suppose à vue de nez que le vrai Maruo résiderait donc dans des scénarios plus personnels, et que des récits comme La Jeune Fille aux camélias ou, ici, le quatrième et dernier « conte », et en même temps le plus banal à certains égards, « Pauvre Grande Sœur », s’en rapprocheraient davantage (or c'est à vrai dire celui que j'ai préféré).

 

Quoi qu’il en soit, « L’Enfer en bouteille », récit titre, est une adaptation d’un nouvelle de Yumeno Kyûsaku, semble-t-il l’autre modèle littéraire de Maruo, avec Edogawa Ranpo (il avait d’ailleurs livré auparavant une BD titrée Yumeno Q-saku). C’est un auteur dont je n’ai jamais rien lu, et sans doute serait-il bien temps que je m’y mette, car je tourne autour depuis trop longtemps – outre la présente adaptation, j’avais vu et globalement apprécié, il y a peu, le film Le Labyrinthe des rêves, d’Ishii Sôgo, et on me vante depuis le XIVe siècle au moins, de toute façon, les mérites du roman Dogra Magra, notamment.

 

Le cas des deux histoires courtes suivantes est sans doute un peu différent. Nous avons tout d’abord « La Tentation de saint Antoine », qui emprunte à la tradition chrétienne, éventuellement mise en forme par Athanase d’Alexandrie au IVe siècle, et qui a suscité tant de variations ; ceci dit, dans le cas présent, Flaubert n’est pas vraiment du lot, et l’inspiration est surtout picturale – car le thème a connu bien des illustrations au fil des siècles, et c’est là, bien davantage que la littérature, la base du présent récit, où les clins d’œil ne manquent pas ; cependant, mon inculture en la matière ne me permet guère de reconnaître avec certitude que le fameux tableau de Salvador Dali, de manière on ne peut plus explicite ; mais on évoque aussi Michel-Ange, Jérôme Bosch, Matthias Grünewald, Brueghel, Odilon Redon, Félicien Rops ou encore Max Ernst... pour des versions différentes du même thème, que classe même Maruo à la fin de sa BD. Cette inculture personnelle a sans doute sa part dans le fait que cette « nouvelle » très légère (très courte aussi, bien plus que les trois autres) m’a laissé totalement indifférent.

 

Au registre des plus-ou-moins-adaptations, il faut donc envisager enfin la troisième histoire, « Kogané-mochi », ou « Les Gâteaux de riz de la fortune », qui se fonde sur un classique théâtral du registre rakugo, fondé à la base sur une anecdote narrée pour la première fois au XVIIIe siècle, mais sans cesse reprise depuis – presque comme un passage obligé de l’humour théâtral. Noter cependant que ce récit, comme à vrai dire tous les autres dans ce recueil, est transposé par Maruo au XXe siècle, mais vintage disons – a priori les années 1930, donc l’ère Shôwa première mode, avec les militaires qui préparent le grand suicide collectif ; ce qui n'a probablement rien d'innocent.

 

« Pauvre Grande Sœur » est donc la seule histoire « totalement originale » de ce recueil, encore que les guillemets s’imposent, parce que, dans son déroulé, elle peut évoquer pas mal de choses (et, au Japon, peut-être un peu trop gratuitement car au fond je n’en sais pas assez pour en jurer pertinemment, cela m’a évoqué notamment Nosaka Akiyuki).

 

Bon, essayons de voir un peu plus en détail ces quatre nouvelles...

 

L’ENFER EN BOUTEILLE

 

On commence donc par… « L’Enfer en bouteille » (Bindzume no jigoku),adaptation d’une nouvelle de Yumeno Kyûsaku parue originellement en 1928. Maruo y est ainsi revenu en 2012 – c’est la plus récente des quatre « histoires courtes » de ce recueil, mais de peu.

 

L’idée de base est à la fois très simple et très forte. Deux enfants, frère et sœur, sont les seuls rescapés d’un naufrage. En avatars de Robinson Crusoé, ils apprennent à survivre ensemble dans une île qui les comble de ses bienfaits. En fait d’enfer, ils vivent donc d’abord le paradis. Ce qui ne doit pas durer – car ils grandissent, et le désir charnel s’empare d’eux alors qu’ils deviennent adolescents. Même ainsi coupés du monde, ils ressentent le poids de la culpabilité – héritage de cette Bible qui a survécu avec eux au naufrage et demeure le seul livre auquel ils ont accès… Quand les bouteilles jetées à la mer pour narrer leur histoire et appeler leurs parents à l’aide produisent enfin leur effet, et que la civilisation se rappelle à eux au travers d’un bateau de passage, le poids des interdits se fait plus fort que jamais – ne laissant d’autre option au couple impossible qu’un très japonais double suicide amoureux (je ne révèle rien, on le sait dès le départ).

 

Le traitement du récit par Maruo est assez déconcertant, et, j'imagine, impressionnant – même si je préfère ne pas trop m’avancer à cet égard (par exemple concernant l’étonnante conclusion « méta-narrative ») : lire la nouvelle serait sans doute indispensable pour en dire quoi que ce soit.

 

Mais la chronologie contournée produit son effet. Ceci étant, ce qui frappe avant tout, j’imagine, c’est le dessin (forcément), surtout quand il verse, outrancièrement en fait, dans le symbolisme – via de saisissants crânes qui s’insèrent dans le décor luxuriant, portant en eux toute la morbidité d’une société qui refuse qu’on l’écarte. C’est vivre avec les autres qui constitue en soi un drame – ou du moins sa menace, amplement suffisante. Sartre likes this ?

 

Concernant les personnages… Eh bien, j’ai eu un peu le même sentiment que lors de ma découverte de L’Île panorama – c’est… étrange. Et plus ou moins convaincant ? On parle de mes yeux de béotien, hein... La douleur morale et physique, très expressive, ne m’a pas forcément parlé – mais ces corps nus, à la limite de l’esquisse (même si c’est une esquisse qui sue abondamment sous l’effet de la chaleur comme de l’angoisse et du désir), s’inscrivent cependant bien dans un décor très travaillé, surchargé à vrai dire (et là encore ça peut rappeler L'Île panorama, où c'était une approche très pertinente), et donc très connoté. Indéniablement, la tension érotique est palpable à chaque case, sur un mode essentiellement douloureux – mais la nudité des corps n’enlève rien au fait que l’approche est essentiellement suggestive ; le problème réside alors peut-être dans la symbolique, qui appuierait un peu trop le trait ?.Avec le recul, je ne sais toujours pas s'il faut y voir un atout ou une tare...

 

Bon, c'est une réussite, j'imagine. Mais de là à crier au génie ? Eh bien, en toute sincérité, je ne peux pas aller jusque-là.

 

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

 

« La Tentation de saint Antoine » (Hijiri Antowânu no yûwaku) m'y incite encore moins. Cette nouvelle n’a pas grand-chose à voir – en dépit pourtant de la persistance d’un motif chrétien de l’interdit, et qui, graphiquement, emploie des codes très proches pour figurer le divin. C’est que le ton est tout autre – largement humoristique, grivois à vrai dire, la façon un peu puérile ; en outre, le récit est très bref, et ne s’embarrasse guère de texte.

 

L'histoire, un bien grand mot : un curé s’étonne naïvement de ce que son église est déserte à l’heure de la messe, et sort pour s’enquérir des raisons de cette invraisemblance. Le spectacle du monde – gamins qui sont autant de diablotins, femmes dont le corps même à peine dévoilé ne peut qu’indiquer et susciter le péché le plus salace – l’effraie au point où le secours de Dieu lui paraît le seul recours envisageable ; a-t-il jamais pensé autrement ? Mais d’autres déceptions, dans tous les sens du terme, l’attendent…

 

Qu’en dire ? Pas grand-chose. Le traitement très léger, qui ressort aussi du dessin, donne globalement l’idée d’une mauvaise blague sans guère d’intérêt intrinsèque. Comme avancé plus haut, je suppose qu’une plus grande maîtrise des références picturales aurait pu me permettre d’y apprécier des ressorts sous-jacents et autrement essentiels. En l’état, je n’ai pas du tout accroché. C’est le point faible du recueil.

 

KOGANÉ-MOCHI

 

Heureusement, à mon sens, le meilleur est à venir – avec « Kogané-mochi » et surtout « Pauvre Grande Sœur », qui m’ont tous deux bien plus parlé que ce qui précède, en offrant un déroulé peut-être plus classique, probablement à vrai dire, mais aussi, finalement, plus satisfaisant que « L’Enfer en bouteille », un peu trop « virtuose » peut-être à cet égard (avec le bémol du dessin des personnages, que je n’ai par contre pas du tout ressenti dans les deux derniers récits, où le trait caractéristiquement fin de Maruo me paraît en fait plus subtil, quand le propos l'est pourtant bien moins).

 

Mais, avec « Kogané-mochi » (ou « Les Gâteaux de riz de la fortune »), on reste bel et bien dans un registre à la fois ouvertement humoristique, et en même temps saturé de références – chose inévitable, sans doute, quand un auteur s’accapare ainsi un classique au sens le plus fort : une histoire que semble-t-il tout Japonais connaît pour en avoir vu d’infinies variations, au théâtre ou ailleurs, exécutées par de véritables dynasties de comédiens et humoristes – le rakugo ayant j’imagine essaimé dans d’autres registres plus conformes aux technologies et aux goûts contemporains.

 

Nous y suivons un masseur aveugle – enfin, sans doute masseur mais faussement aveugle –, un homme aux goûts simples au fond : les femmes et l’argent. D’une avarice phénoménale, proprement pathologique, ce scintillant connard, sentant approcher la fin, entend bien que son magot ne lui survive pas – et tous les moyens sont bons à cet effet, mais d’abord les plus grotesques. Or le sale bonhomme excite la convoitise du jeune couple qui s’est installé juste à côté de chez lui, et qui passe son temps à l’épier…

 

Le dessin très sobre et élégant de Maruo s’accorde avec bien plus de réussite que dans « La Tentation de saint Antoine » au ton humoristique du récit, même noir – voire plus, car la comédie, ici, est propice aux giclées de sang. Mais si la conclusion, ironiquement, emprunte les traits du cauchemar, ce sont ceux du cauchemar qui fait rire – c’est ce genre de grotesque. Certes, l’humanité ne sort pas grandie de ce tableau guère laudateur – mais c’est bien le rire qui l’emporte, jaune, noir, comme vous voulez, conséquence naturelle en tout cas de ces réjouissants excès.

 

PAUVRE GRANDE SŒUR

 

Reste que c’est la dernière histoire, « Pauvre Grande Sœur » (Kawaisôna ane), qui m’a le plus parlé – et je ne suis pas totalement certain que ce soit au crédit de cet album, car c’est en même temps une variation sur une base assez commune, sans doute déjà explorée par l’auteur (il m’a semblé y retrouver quelques échos de La Jeune Fille aux camélias, mais il faudrait donc que je relise cette BD), et qui relève, jusque dans ses outrances, d’une tradition fort convenue du mélodrame absolu épicé d'une louche de perversion.

 

Du coup, si le titre est peut-être (probablement) empreint d’une forme d’ironie cruelle, et si quelques cases çà et là peuvent faire vaguement sourire, si enfin les excès permanents relèvent à certains égards de la farce, c’est sur un mode sordide et globalement très noir – même si probablement pas autant que dans le conte de « L’Enfer en bouteille », qui suinte d’un insupportable désespoir. Mais c’est peut-être justement tout le tragique de la présente histoire : l’héroïne semble encore vouloir espérer…

 

C’est une jeune femme qui « n’a pas beaucoup de chance », disons. Enfin, d’abord une fille, puis une jeune fille – qui s’entend quotidiennement reprocher sa laideur. Son père la bat, forcément, et on lui fait la suggestion de la vendre – qu’elle serve à quelque chose ; oui, elle est moche, c’est sûr, mais, en l’apprêtant un peu, il se trouvera bien des clients… Et le fils ? Michio ? Un attardé – ça se voit sur ses traits ; il est ignoble, monstrueux, stupide… Voilà ce qu’il faut en faire : Une attraction de foire ! Et ça serait encore mieux si on lui coupait ses membres inutiles – le plus répugnant des ho… des enfants-troncs !

 

La jeune fille horrifiée s’enfuit avec son freak de petit-frère. L’ironie, dans ce monde où les hommes sont par essence des prédateurs, consistera à forcer l’héroïne à se prostituer pour assurer leur survie… Mais ses avanies ne s’arrêteront pas là : il suffit au fond de peu de choses pour que le mélodrame, déjà terrible, vire à la tragédie la plus noire – le retour du père…

 

Variation sur Justine, un peu plus franchement ero guro que les trois histoires qui précèdent ai-je l’impression, « Pauvre Grande Sœur » fonctionne remarquablement bien. Au plan graphique, j’ai, comme avec le récit qui précède immédiatement, été finalement plus convaincu que par « L’Enfer en bouteille » (sans même parler de « La Tentation de saint Antoine ») – le trait ultra-fin de Maruo est admirable, je n’ai cette fois aucune réserve, et il y a une cohérence parfaite entre le récit et son illustration ; peut-être le ton plus cru y est-il pour quelques chose. Le symbolisme est en effet moins marqué que dans « L’Enfer en bouteille » (où j’ai donc l’impression qu’il constitue à la fois une force et une faiblesse), tout en autorisant de superbes compositions et mises en page, avec quelque chose de théâtral qui sied bien au propos. En fait, c’est peut-être surtout ici, de ces quatre récits, que j’ai le plus été tenté de faire bel et bien le lien, lu ici ou là, avec les illustrations décadentes d’Aubrey Beardsley. Et ça m’a paru brillant.

 

Alors, oui : cette histoire, clairement la plus « classique », est bien celle qui m’a le plus parlé dans ce recueil. Bizarrement ou pas.

 

BON – MAIS GÉNIAL ?

 

Au final, je crois que cela ressort quand même de ces lignes, j’ai aimé la lecture de L’Enfer en bouteille. Le récit-titre m’a un peu déçu tout en étant bon, le deuxième m’a laissé totalement indifférent, mais les deux autres m’ont convaincu, oui.

 

Il ne fait aucun doute que Maruo a du talent – d’aucuns trouveront peut-être que je fais dans la litote, et c’est bien possible. Reste que je n’arrive pas, à titre très personnel, à crier au génie. Tout devrait semble-t-il m’y inciter, c’est ce qu’il faudrait faire, mais, très franchement, je n’en suis pas à ce stade – loin de là, même, sans doute.

 

Je crois donc que cela tient à ce que mes lectures de Maruo, pour l’heure, ont été essentiellement... « gentilles », disons. Pour appréhender vraiment l’œuvre et l’auteur, il me faudrait sans doute tenter l’expérience (enfin !) des œuvres plus anciennes, et plus rugueuses, qui lui ont valu ce titre sempiternellement rappelé de maître du registre ero guro ; je suppose qu’il me faudrait relire La Jeune Fille aux camélias, aussi. Bon, on verra...

Voir les commentaires

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Publié le par Nébal

VIEUX CON !

 

Ça fait un sacré bail que je n’ai pas chroniqué de musique sur ce blog… La disparition du Blog des Immortels n’a rien arrangé à l’affaire, mais, je ne vais pas me voiler la face non plus, le problème, et depuis bien avant ça, c’est moi : est-ce flemme, manque de curiosité, conservatisme de vieux con, le fait est que je ne me tiens guère au courant de l’actualité musicale, et tends à me repasser sans cesse les mêmes vieux machins.

 

2017 a sans doute constitué une nouvelle preuve de ce triste état des choses : j’ai très peu écouté de nouveautés, et peut-être faudrait-il en sus employer des guillemets de toute façon, car aucun des albums que j’ai écoutés avec un tant soit peu d’attention n’est à proprement parler le fait de p’tits jeunes – en fait, il n’y a aura dans les lignes qui suivent qu’un seul « premier album »… mais c’est celui de Dead Cross, et je ne peux pas vraiment prétendre que Mike Patton et Dave Lombardo soient très exactement des inconnus à mes oreilles – putain, ils sont la raison même pour laquelle j’ai écouté cet album…

 

Tentons quand même de dresser un bilan, ultra personnel et honteusement lacunaire donc

CE QUE J’AI ADORÉ

 

Déterminer le tiercé gagnant de cette année 2017 n’est guère compliqué. Attribuer une place précise sur le podium à chacun de ces albums, c’est autre chose.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

J’imagine que nous pourrions commencer avec American Dream, de LCD Soundystem.

 

Bien placée au classement des reformations qui ne surprennent personne, la bande à James Murphy n’en a pas moins parfaitement maîtrisé son come-back – y compris en teasant avec la diffusion préalable de plusieurs titres de qualité, dans des registres assez variés (« American Dream », « Call the Police », et peut-être surtout le clippé « Tonite », vraiment bon).

 

Sur le moment j’avais lu quelques retours sans doute un peu snobinards, et qui se pinçaient le nez devant cette reformation « de gens qui n’avaient plus rien à dire »... Je trouve ça absurde : American Dream est un très bon album, bien meilleur en ce qui me concerne que This is Happening, et peut-être aussi que LCD Soundsystem, album séminal sans doute, mais qui valait surtout pour son deuxième disque débordant de tubes ; pas loin, en fait, de Sound of Silver ?

 

Surtout, Murphy et compagnie m’ont paru atteindre ce rare équilibre qui les caractérise dans les meilleurs moments, entre gimmicks discoïdes bondissants et chavirants, pop léchée aux mélodies subtilement imparables, et ton aigre-doux, parfois ludique, parfois mélancolique.

 

Un très beau retour, donc.

 

Hipster peut-être, mais on s’en fout.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Autres vieux croûtons qui s’étaient séparés un temps, mais dont la reformation date cette fois de quelques années déjà, les post-rockers kanadiens de Godspeed You! Black Emperor ont livré en 2017 un très bon Luciferian Towers, qui m’a bien autrement convaincu que leur précédent titre, en 2015, Asunder, Sweet and Other Distress, qui m’avait globalement laissé indifférent. On n’atteint peut-être pas le niveau exceptionnel de l’album de la reformation, l’excellent Allelujah! Don’t Bend! Ascend!, qui comprenait notamment le sublime « Mladic », mais Luciferian Towers, album d’une belle cohérence, qui m'a fait l'effet d'être moins sombre que les précédents, limite pêchu parfois (limite, hein), constitue une fresque musicale continue des plus forte, où c'est l'ensemble qui compte, avec son unité – il va de soi que je péterais les rotules de quiconque qualifierait ce son de « rock progressif », mais, étiquette ou pas, j’ai trouvé que cela fonctionnait remarquablement bien, sur un mode entêtant et envoûtant caractéristique des plus forts titres du groupe (bon, sans aller jusqu’au scandaleusement parfait et déprimant au possible « Sleep », sur Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven).

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Ces deux albums sont excellents. Mais je crois que celui que j’ai préféré, en 2017, a été conçu par un groupe, certes déjà très appréciable et depuis quelques années tout de même, mais qui faisait sans doute moins figure de pointure : Amenra, pour l’excellent album sobrement intitulé Mass VI.

 

Post-metal ou post-hardcore, ou doom, ou sludge, je ne sais pas, et qu’importe : ce groupe belge est brillant. Noir, oui, mais brillant. Dans la galaxie doom/stoner/sludge, où je me sens bien mais où la créativité n’est pas toujours le maître mot, hein, à force de variations méga-lourdes, méga-grasses, méga-lentes sur le Black Sabbath première période (et j’y reviendrai), Amenra a bien davantage de personnalité, et produit une musique immédiatement identifiable ; et les hurlements à s’arracher la gueule dans une inqualifiable torture de Colin H. van Eeckhout y sont clairement pour quelque chose. C’est aussi, disons-le, horriblement dépressif – j’apprécie les musiques sombres, mais peu me sont aussi agréablement insupportables de douleur…

 

Mass VI est un album sublime, donc – qui m’a fait redécouvrir ce qui précédait, au point de la passion : voyez par exemple ce concert à l’Ancienne Belgique, c’est très fort (même si le trip maso-body art-truc, c’est vraiment pas pour moi).

 

Amenra, par ailleurs, n’a pas seulement conçu l’album que j’ai le plus écouté cette année, ils y ont aussi inséré le morceau que j’ai le plus écouté cette année (et non, les deux choses ne vont pas toujours de pair) : le parfait « A Solitary Reign », qui m’a littéralement scotché par terre à la première écoute et a systématiquement continué à le faire par la suite – et ceci alors même qu’ils y osent le chant clair sur fond metal, pratique qui, 90 fois sur 100, me vrille douloureusement les oreilles. Remarquable. Peut-être même parfait. Ce qui lui valait bien, sous sa forme clippée, d’introduire cet article.

 

CE QUE J’AI AIMÉ

 

Voilà pour les trois albums que j’ai adorés cette année. D’autres m’ont beaucoup plu, sans atteindre le même niveau.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Ainsi du premier album de Dead Cross, intitulé… Dead Cross. Pas exactement des débutants – même si l’expression de « super-groupe » fait toujours un peu peur, et le plus souvent à raison, aussi vaut-il mieux la laisser de côté.

 

Quoi qu’il en soit, on y retrouve l’hyperactif Mike Patton au chant et le mythique Dave Lombardo à la batterie – qui refont mumuse ensemble comme dans Fantômas jadis ; et, je ne vais pas vous mentir, ce sont surtout ces deux noms qui m’ont attiré dans tout ça : des deux autres membres du groupe, qui semblent avoir eux aussi plus d’une corde à leur arc, je ne savais absolument rien.

 

La promo de l’album a inévitablement joué la carte de la sur-référence, « aussi violent que Slayer et aussi fou que Fantômas » ; disons-le, Dead Cross n’est ni l’un, ni l’autre. Mais cela reste un beau concentré d’agressivité, avec le grain de folie qui fait la différence.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Dans le registre vieux con, j’ai relevé quelques réussites de groupes bien établis, voire plus que ça, et que j’écoute de temps en temps, sans pouvoir prétendre être vraiment un fan.

 

Ainsi de Body Count, la bande à Ice-T ayant sorti cette année Bloodlust. Pour être franc, l’album ne m’a pas plus marqué que cela (y compris pour sa très inutile sans doute reprise de Slayer, merci quand même), mais il reste très correct, et, surtout, comprend au moins un excellent morceau – que j’ai presque autant écouté cette année que « A Solitary Reign » d’Amenra : le rugueux « No Lives Matter », concentré de saine colère qui appuie là où ça fait mal ; le rap aigu de Ice-T est presque insupportable, et pourtant nécessaire – ce qui ne pouvait pas mieux illustrer le propos, j’imagine. Quoi qu’il en soit, cette tuerie rappelle que la fusion rap d’un côté, metal/hardcore de l’autre, a pu donner des choses indispensables, fût un temps. Là, on remonte à… je sais pas ; mais y a longtemps.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Je suppose que c’est aussi dans cette catégorie qu’il faut ranger deux albums que j’ai peu écoutés, mais appréciés tout de même sur le moment.

 

Ainsi, par exemple, de The Desaturating Seven de Primus, album concept et ça s’entend, et dont je ne sais pas dire si ça sonne comme du Primus ou pas comme du Primus, sans doute parce que je ne sais pas vraiment si Primus sonne comme quelque chose. Autre que Primus et la basse à Les Claypool, certes.

 

Je ne crie donc certes pas au génie, mais relève tout de même que ça fait deux années de suite que Ledit Claypool se tape l’incruste dans mes bilans musicaux – l’an dernier, c’était pour l’excellent Monolith of Phobos de The Claypool-Lennon Delirium, bien plus marquant cela dit (notamment pour l'excellent « The Cricket and the Genie ».

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Ultime exemple dans cette catégorie ? Eh bien, je ne suis pas certain qu’on puisse véritablement parler d’un « album », ça semble plutôt relever de la compilation d’inédits, mais j’ai été très agréablement surpris par The Saga Continues du légendaire Wu-Tang Clan.

 

Pas de quoi me retourner, mais c’est tout de même bien bon – peut-être du rap pour vieux cons, ceci dit, surtout que je suis tenté d’y voir comme une Leçon assénée par les Maîtres.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Oh, et, si vous avez le temps, je vous enjoins de jeter une oreille sur le très pertinent album de Noël Make America Say Merry Christmas Again!, signé Anal Trump.

 

QUELQUES DÉCEPTIONS

 

Hélas, l’année 2017, même avec peu de suivi de l’actualité de ma part, a connu son lot de déceptions…

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

La pire est probablement Igorrr, avec Savage Sinusoid – qui semble pourtant avoir convaincu beaucoup de monde, avec son côté « groupe » plus affirmé et un bon gros buzz.

 

Quant à moi, je n’y ai globalement pas retrouvé la folie jubilatoire et gentiment extrémiste de Hallelujah, l’album avec lequel j’avais découvert Gautier Serre, ce qui m’avait amené à remonter un peu la discographie du projet, avec une prédilection pour Nostril.

 

Ce qui me paraissait si joyeusement inventif a très vite tourné au cliché, au banal – et en même temps, les breaks me manquent, bordel !

 

Bon, en soi, ce n’est pas scandaleux – je ne dis pas non, à petite dose, pour un truc comme « Cheval », disons… même si, comme pas mal de choses dans cet album, ça dégouline un peu trop de technique.

 

Le sentiment global demeure celui d’espoirs déçus, me concernant – et je n’attends plus grand-chose d’Igorrr, du coup, même si c’est sans doute pas bien malin de ma part de me braquer comme ça.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Autre déception pour un album pour autant pas scandaleux mais dont j'attendais davantage : Electric Wizard et Wizard Bloody Wizard. Jus Osborne et ses copains ont livré un disque, allez, correct, mais qui m’a paru manquer d’âme – et de son, qui ne m’a pas semblé aussi calibré doom/stoner qu’auparavant, plutôt quelque chose comme du rock 70’s, plus généralement ? À tort peut-être – mais le « See You in Hell » supposé me teaser, esthétique connotée mise à part, m’avait passablement ennuyé. Et le résultat global ne m’a pas convaincu, dans cette lignée – monotone, lisse, fade… Aux antipodes d’un Dopethrone, forcément, mais aussi, trouvé-je, du précédent album, Time to Die, que j’avais vraiment beaucoup aimé.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Sentiment peut-être un peu comparable concernant le Shake the Shudder, de !!!, groupe qui reste parmi mes meilleurs souvenirs de concert, mais dont les albums sont tout de même bien inégaux. Je ne suis donc pas leur activité dans le détail, on va dire, mais de temps en temps j’accroche vraiment sur un morceau – « Freedom! ‘15 », il y a deux ans de ça, était une vraie bombe, que je me repasse régulièrement pour sautiller tout seul comme un con devant mon PC.

 

Concernant Shake the Shudder, ben, voilà : sur la durée, comme souvent, un vague ennui – et un manque d’implication de ma part, sans doute ; au point que je ne sais même pas que penser du lissage passablement house qui paraît toujours plus présent dans les productions du groupe.

 

Cela n’empêche pas que l’on y trouve quelques bons morceaux bien bondissants, comme « Dancing is the Best Revenge », ou plus encore « NRGQ », très efficace.

 

Par contre, Nic Offer reste en tête du classement des types qui ont le plus invraisemblablement la classe en short – à ce stade, on peut bien le dire, le classement est définitif, pour les siècles des siècles, amen (non, pas ra).

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

J’ai beaucoup écouté les groupes qui précèdent, au cours de ma misérable vie, mais sans doute pas autant Stupeflip ; un truc très malin, très bien pensé, pourtant – et des albums comme Stupeflip et The Hypnoflip Invasion (je ne suis pas très fan de Stup Religion) sont vraiment excellents ; des trucs pas seulement au-dessus du lot, mais carrément en dehors, à quelques années-lumière de là.

 

Après avoir bouffé je ne sais combien de fois le trio fatal enchaîné de The Hypnoflip Invasion, à savoir « Stupeflip vite !!! », « La Menuiserie » et « Gaëlle » (parfaitement, je suis fan de Pop Hip, c’est l’meilleur), j’étais tout de même bien curieux d’écouter le nouveau Stup Virus, financement participatif ou pas.

 

Ce n’est pas un mauvais album… mais je me suis quand même un peu fait chier. Rien qui m’ait vraiment emporté, quoi (comme dans Stup Religion, en fait). Et une tendance du C.R.O.U. à l’autoglorification qui relève peut-être des satanées manipulations narratives de l’auditeur dont ses membres sont coutumiers, mais je suis faible, et si le teaser « The Antidote » était assez correct, au bout de 54 « Stupeflip c’est trop bien et on t’pète la gueule d’abord » par morceau, j’ai l’impression étrange d’écouter un album de rap français – ou de Manowar, allez savoir.

 

Bien mais pas top ? Allez, positivons.

 

HORS-CONCOURS

 

D’autres titres sont hors-concours, mais pour des raisons très diverses, qui peuvent tirer vers le haut, vers le bas, ou nulle part et tant pis.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Tenez, les vieux papys de Black Sabbath, par exemple, qui tirent leur révérence (pour la dernière fois ?) avec The End, et attention, car il peut y avoir des confusions, je parle bien de l’album live (donc pas vraiment un album, d’où le hors-concours) enregistré à la Birmingham natale le 4 février 2017 pour clôturer la tournée du même nom, et la carrière de ce groupe très multiforme en même temps.

 

Si Tony « God » Iommi a fait la démonstration qu’il avait encore des putains de riffs sous le coude avec l’étonnamment très très bon 13, je me méfiais néanmoins de ce genre de concerts après m’être enquillé trop de vidéos où un Ozzy définitivement cramé (et trop souvent… ridicule, en fait) était complètement à côté de la plaque.

 

Le premier morceau de ce live, le séminal et grandiose « Black Sabbath » (eh), m’a fait très peur à cet égard – Ozzy adoptant un rythme un peu, euh, bizarre. Mais après, ça va, en fait – sans autotune, putain ?! Bon, il multiplie toujours les gamineries… Mais je suppose qu’on peut les lui pardonner sans trop de peine : qu’il s’amuse toujours autant depuis 1968, au fond, c’est plutôt un bon point, non ?

 

Si ce live pèche quelque part, à mon sens, c’est du côté de la batterie, avec un Tommy Clufetos remplaçant le légendaire Bill Ward, et dont le jeu m’a paru bien impersonnel (en même temps, hein…), terne et mou – l’interminable et très chiant solo de batterie sur « Rat Salad » me confirme dans cette opinion, bien loin d’arranger les choses.

 

Et pourtant, globalement, ce live (focalisé sans surprise sur la grande période avec Ozzy, hein) est vraiment bon – les riffs de Iommi sont toujours aussi parfaits, et Geezer Butler les sert bien de ses parfaits contrepoints. La bonne ambiance de l’ensemble, enterrement jovial, mérite bien qu’on confère à ces adieux une bonne note.

 

Bye Sabbath Bye.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

D’autres albums sont hors-concours pour une tout autre raison : je ne les ai pas aimés, mais sans en déduire qu’ils étaient à proprement parler décevants, ou pire, mauvais – simplement qu’ils n’étaient pas pour moi.

 

Le meilleur exemple, ici, c’est le Deus Salutis Meæ de Blut Aus Nord : je n’y comprends absolument rien. Mais rien de rien. C’est trop pour ma pomme. J’avais adoré Memoria Vetusta III: Saturnian Poetry, somme toute récemment, mais cet album très « black metal classique » et qui m’évoquait pas mal le meilleur d’Emperor ne me préparait tout simplement pas à ce genre de productions autrement rudes, et qui me dépassent.

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Il y a enfin d’autres albums que j’ai trouvés médiocres voire carrément mauvais, mais sans pouvoir parler de déceptions – tout simplement parce que je les ai écoutés par curiosité un peu perverse, sans rien en attendre, au fond.

 

Nine Inch Nails, par exemple – qui fut un de mes groupes cultes, il y a de cela une quinzaine d’années. Hélas, depuis, mon gars Trent Reznor s’est trop souvent vautré dans l’auto-parodie fadasse, même si ses albums instrumentaux, Ghosts I-IV et les collaborations avec Atticus Ross, contiennent encore quelques bons moments. Quand il chante, par contre, c’est foutu… « This is a Trent Reznor Song », quoi.

 

L’EP Add Violence, en dépit de son titre prometteur (...), est peut-être un peu moins calamiteux à cet égard, mais, bordel, la voix avec ses gimmicks, les riffs de gratte semi étouffés, les notules de piano à la con, les arrangements, j’ai déjà entendu tout ça bien trop souvent par chez toi, mon gars Trent, et ce n’est pas en glissant au pif un petit moment noise par-ci par-là que tu retrouveras les sommets de la création…

Nébal n'a pas été à fond sur la musique de 2017

Enfin, cette année, j’ai fait un truc très improbable : j’ai essayé le Roger Waters nouveau (hein ? Quoi ?), titré Is This the Life we Really Want?, tout un programme, et, rassurez-vous, je n’ai pas tenu jusqu’au bout (forfait au bout de dix minutes max). Mais quelle idée de ma part, aussi… Même The Wall, qui fut ZE album pour moi à l’âge critique, j’ai du mal à le réécouter, alors les insupportables The Final Cut ultérieurs et compagnie, je vous raconte pas.

 

PEUT MIEUX FAIRE

 

Bilan pas très glorieux pour ma pomme, hein ? Mais certaines choses, quand même, qui marquent.

 

À l’heure des bonnes résolutions, je promettrais bien de me tenir un peu plus au courant en 2018, mais bon…

 

Et chroniquer sur ce blog ? Ben déjà que je trouve pas le temps pour le reste… Hein...

 

On verra...

Voir les commentaires

Deadlands Reloaded : Trail Guides, Volume 1

Publié le par Nébal

Deadlands Reloaded : Trail Guides, Volume 1

Deadlands Reloaded : Trail Guides, Volume 1, Pinnacle – Studio 2 Publishing, [2010-2011] 2012, 315 p.

 

Avertissement préalable SPOILERS : les trois guides dont je vais parler dans cette chronique sont clairement réservés à la lecture du seul Marshal. Ne vous gâchez donc pas le plaisir, amis joueurs – tout particulièrement les miens, parce que je pense que je vais bricoler quelque chose sur la base du deuxième guide, The Great Northwest. C’est dit !

JOUER AILLEURS

 

Le cadre traditionnel des aventures de Deadlands Reloaded est l’Ouest étrange – un univers déjà assez vaste en tant que tel, et susceptible de bien des variantes, conformément aux différentes approches du genre western. Il y a un monde entre les grandes plaines qui s'étendent à l'infini et les montagnes Rocheuses, ou entre les péripéties spaghetti dans un contexte passablement latin, et les tempêtes de neige endémiques de contrées plus nordiques ; il faut y ajouter des spécificités de cet univers uchronique, qui, éventuellement, peut s’accommoder de territoires plus fantasques, comme le Grand Labyrinthe qu’est devenu la Californie, ce qui inclut des contextes urbains singuliers, ainsi à Lost Angels ou Shan Fan – sans même parler de l’utopie techno-mormone de la République de Deseret, où brille le génial et fou Dr. Darius Hellstromme, et en prenant en compte que la bordure orientale du terrain de jeu est plus particulièrement affectée par les ravages d’une guerre de Sécession qui, dans Deadlands Reloaded, s’est prolongée bien plus longtemps que dans notre monde, et vient tout juste, au moment de jouer (1880 pour ce supplément, j'y reviendrai) de connaître un cessez-le-feu qui demeure tendu.

 

Cependant, cet univers déjà vaste et complexe, et qui est exploré dans les grandes campagnes de la gamme, peut aussi connaître des prolongements qui changent encore la donne, et offrent aux joueurs la possibilité de s’aventurer dans des endroits encore différents, et très marqués en tant que tels. C’est l’objet des trois Trail Guides compilés dans ce Volume 1 (sauf erreur, il n’y a pas de volume 2, ni même d’autres Trail Guides non compilés).

 

Enfin, l'objet des trois, pas tout à fait : le deuxième de ces trois guides, The Great Northwest, reste en fait dans le cadre global de l’Ouest étrange, tel qu’il figure sur la carte du jeu : nous sommes ici toujours dans les États-Unis, même si l’idée de Frontière y a peut-être conservé une certaine force, éventuellement atténuée ailleurs (encore que : dans cet univers uchronique, la présence indienne dans les Nations sioux et la Confédération du Coyote, sans parler de l’agitation apache près de la frontière mexicaine, perpétuent sans doute encore cette idée, par rapport à notre monde).

 

Par contre, les deux autres Trail Guides compilés sortent résolument des frontières de l’Ouest étrange, et des États-Unis : South o’ the Border invite à jouer au Mexique – et pas seulement sur la frontière, aisée à franchir dans un sens ou dans l’autre, un vrai topos du genre, mais au cœur du pays, le cas échéant au-delà même de Mexico, jusque dans les jungles du sud.

 

Et le dernier de ces trois guides, Weird White North, emprunte l’autre direction, en développant un cadre de jeu englobant l’Alaska (acquis depuis très peu de temps par l’Union) et la Colombie britannique – éventuellement au-delà du cercle polaire arctique.

 

Amateur de suppléments de contexte, j’étais très curieux de lire ces trois guides – tout en pesant bien que le réflexe initial le plus légitime serait de jouer d’abord dans le cadre très codifié de l’Ouest étrange, avant d’envisager d’autres destinations. Mais, que voulez-vous…

 

STRUCTURE DES GUIDES

 

Et c’est donc parti pour l’exploration de ces trois guides, qui font en gros une centaine de pages chacun (South o’ the Border est le plus court, Weird White North le plus long).

 

Le volume est d’un maniement agréable, avec son format mook très pratique. Je relève par contre qu’il est assez peu illustré, et rarement avec goût de toute façon – le peu que j’ai lu de la gamme de Deadlands Reloaded m’avait déjà fait cette impression, et, pour le coup, la création française Stone Cold Dead, avec tous ses défauts, est autrement satisfaisante sous cet angle…

 

Les trois guides obéissent à la même structure, même si les différentes parties peuvent s’avérer d’une ampleur assez variable de l’un à l’autre.

 

On commence, comme de juste, par poser le contexte, ce qui se fait en plusieurs temps. Tout d’abord, on ouvre le bal avec un exemplaire du Tombstone Epitaph, signé Phineas P. Gage, qui comprend diverses informations sur la région en question, d’abord générales, ensuite attachées à quelques endroits particuliers, mais sans rentrer dans les détails, et encore moins livrer le moindre « secret », forcément : on peut donc les envisager comme étant des aides de jeu, tout à fait bienvenues, à distribuer aux joueurs, afin de leur donner une idée générale du cadre de jeu, tel que leurs personnages auraient effectivement pu le découvrir en jetant un œil à quelques journaux – la presse locale en sus du Tombstone Epitaph, lequel a bien sûr pour particularité d’évoquer, plus ou moins à demi-mots, des aspects clairement surnaturels, dont on ne parlera pas ailleurs, en tout cas pas en ces termes et avec une telle diffusion : l'Agence et les Texas Rangers veillent, même en dehors de leurs frontières.

 

La deuxième partie consacrée au contexte s’intitule « Marshal’s Handbook » – on prévient clairement que les joueurs ne doivent plus rien lire dès lors. Ce chapitre généralement assez bref envisage d’abord quelques règles spécifiques au cadre de jeu exploré (ce qu'impliquent les cénotes, les effets de la famine en territoire wendigo, les blizzards arctiques, etc.), puis, en quelques lignes, donnent un aperçu des « secrets » de ce contexte, généralement sous la forme d’un « grand secret » qui constitue la trame de la mini-campagne plus loin dans le supplément, autour duquel gravitent d’autres secrets, plus « petits », mais généralement liés. L’ensemble se voit accorder un minimum de perspective historique, même si, pour le coup, le jeu uchronique sur l’histoire réelle est plus ou moins appuyé (il l'est beaucoup dans South o’ the Border, quasiment pas du tout dans The Great Northwest).

 

La troisième partie contextuelle s’intitule « Strange Locales », et constitue le classique guide géographique auquel on s’attend dans pareil supplément. Les informations du Tombstone Epitaph sont souvent reprises, et même mot pour mot dans un premier temps, mais elles sont ensuite approfondies. La dimension technique est limitée dans ces pages, même si pas totalement absente (s’y trouvent les tables de rencontres adaptées et le niveau de Peur des localités, ce qui peut avoir son importance) – à cet égard, on renvoie le plus souvent aux sections suivantes, qui s’y prêtent davantage. Enfin, chaque lieu se voit associer des « Savage Tales », qui seront détaillées plus loin dans le supplément.

 

Le chapitre suivant constitue une petite campagne, dite « Mini-Plot Point », avec son titre spécifique, et qui explore en quatre ou cinq scénarios le « grand secret » de chaque région. Ceci avec plus ou moins de pertinence, hélas, parce que c’est ici que, dans chaque guide hormis à mon sens The Great Northwest, le supplément se met à sérieusement patiner, et ne se montre pas à la hauteur du cadre précédemment défini et souvent enthousiasmant… Noter d’ores et déjà que ces « campagnes » sont délibérément linéaires (et c’est revendiqué), afin de permettre l’exploration rapide du nouveau cadre de jeu pour les vétérans de l’Ouest étrange un peu pressés (vétérans, oui, car l’adversité est globalement plus forte que dans la gamme de base) ; à charge, le cas échéant, pour le Marshal, de compléter avec des « Savage Tales » du supplément, ou de développer ses propres aventures – d’une manière ou d’une autre, les longs trajets de chaque campagne s’y prêtent bien, en théorie du moins.

 

On reste dans le domaine des scénarios par la suite, avec un chapitre consacré aux « Savage Tales », généralement liées à un endroit précis. Encore que : parler de « scénarios », dans bien des cas, serait abusif – cela tient régulièrement de la simple rencontre. Là encore, le niveau est très variable, au sein des Trail Guides ou de l’un à l’autre (le nombre aussi : Weird White North en contient le double voire plus par rapport aux autres, avec dix-neuf propositions, hélas toutes pourries...).

 

Dernière partie, enfin, « Encounters » constitue un bref bestiaire, commençant par envisager des créatures plus ou moins surnaturelles, puis des humains, de manière générique ; sauf dans South o’ the Border, où cette section est bien plus longue que dans les deux autres guides, car elle comprend nombre de PNJ uniques, éventuellement historiques – ce n’est pas du tout le cas des autres. Une sous-section ou deux sont éventuellement consacrées à des antagonistes hors-normes et liés au « grand secret » de chaque Trail Guide.

 

SOUTH O’ THE BORDER

Deadlands Reloaded : Trail Guides, Volume 1

Allez, c’est (vraiment...) parti. On commence donc avec South o’ the Border, qui, comme son nom l’indique, invite les joueurs à traverser le Rio Grande pour vivre des aventures au Mexique. Or le Mexique est alors dans une situation très compliquée de guerre civile – la lecture de ce supplément a été pour moi l’occasion, du coup, de me pencher un peu sur l’histoire du pays au XIXe siècle, particulièrement complexe et dont je ne savais peu ou prou rien. Des trois Trail Guides, c’est celui-ci, et de très loin, qui joue le plus de la carte historique, à vrai dire – même si, ne nous faisons pas d’illusion, au-delà même de la dimension uchronique de Deadlands Reloaded, on ne peut pas dire que l’histoire soit très respectée ici… Vous connaissez la réplique ultra-classe de Dumas concernant le viol de l’histoire, hein ? C’est peu dire que l’on prend des libertés, ici – à voir si les enfants sont beaux...

 

Le contexte décrit propose de jouer en 1880, soit un an près le livre de base de Deadlands Reloaded : on y rapporte en effet des événements inconnus de ma part, à savoir surtout que le général Santa Anna a lancé une attaque sur la Californie, semble-t-il avec une armée de morts-vivants (dans le livre de base, la menace d’une intervention armée pesait, mais sans autre précision – je suppose que ces événements sont décrits dans la campagne The Flood ?) ; un assaut qui s’est révélé infructueux, mais dont les conséquences pèsent néanmoins sur un Mexique plongé dans la guerre civile.

 

En effet, quatre factions s’affrontent. Le pouvoir officiel appartient à l’empereur Maximilien, mis en place par les puissances européennes, et plus particulièrement la France – qui dirige dans les faits le pays, et dont la Légion étrangère, surtout, est peu ou prou omniprésente ; le maréchal Bazaine (ou plutôt Bazain, puisqu’il est systématiquement appelé ainsi dans ce supplément…), autrement plus futé que l’empereur, devine qu’il y a anguille sous roche, concernant l’assaut de Santa Anna, mais personne ne l’écoute… Note, ici : on ne sait pas grand-chose de ce qui est supposé se passer en Europe à cette époque – dans notre monde, Bazaine a largement eu le temps de rentrer en France suite à l’échec de l’expédition mexicaine, et de porter le chapeau pour la défaite française face à la Prusse en 1870…

 

Or il y a anguille sous roche, oui – forcément. Et c’est l’Empire Secret : une immense société secrète d’Aztèques désireux de chasser les « Espagnols » de leurs terres, et n’hésitant pas, pour ce faire, à recourir à la magie la plus noire – passant souvent par la résurrection des morts, dans l’optique d’une foi aztèque mêlée de réminiscences maya presque unilatérale à cet égard.

 

Mais il y a deux autres factions à prendre en compte : au nord du pays, les partisans de Benito Juárez, les Juaristas, incarnent l’éphémère république du peuple mexicain en exil, défendant un agenda humaniste et progressiste (Juárez est le type bien dans ce contexte ; ce qui s’en rapproche le plus après lui est Bazaine, mais son rôle politique plus ambigu complique la donne) ; au sud, Porfirio Díaz et ses Porfiriatistas incarnent un autre pouvoir en exil, purement égocentrique : Díaz, le « général fantôme », a dirigé le Mexique, et veut le diriger à nouveau – ses ambitions sont purement personnelles, il se moque de tout le reste.

 

Mais, clairement, la clef de l’affaire est l’Empire Secret, avec ses chamans aztèques dont surtout Xitlan, et plus ou moins directement ses divinités maya/aztèques comme Cipactli, qui a été réveillée par Raven ; mais tous ne sont jamais que des serviteurs plus ou moins conscients des ambitions maléfiques des Juges, et au premier chef de Peur, qui domine le Mexique (on aurait pu croire que c’était Guerre ?). Sans surprise, la « mini-campagne », intitulé « Knives in the dark », joue donc de cette carte. Hélas, c’est un échec complet… Le caractère délibérément linéaire de la trame n’est que plus ou moins susceptible d’aménagements, tant tout va à fond la caisse, avec des expédients improbables pour accélérer encore les choses en bouffant les trajets ; les deux premiers « scénarios » n’en sont du coup guère, et le troisième pas beaucoup plus, et cette marche forcée très artificielle n’a vraiment rien d’enthousiasmant : le cadre, pourtant alléchant à première vue, à être ainsi réduit à son squelette le plus brutal, perd absolument tout intérêt. Autant dire que ces pages sont parfaitement inutiles en tant que telles (à moins de sauver quelques petites choses des deux derniers scénarios, les seuls où il se passe quelque chose, mais sans finesse aucune : c’est là encore du brutal, mais au sens baston). En somme, je suppose que le contexte de South o’ the Border peut toujours s’avérer pertinent, mais à la condition d’infuser une campagne de création purement personnelle ou peu s’en faut.

 

D’autant que les « Savage Tales » qui sont ensuite proposées manquent le plus souvent d’intérêt, car bien trop squelettiques et éventuellement limitées à une unique rencontre – qui peut être intéressante dans l’absolu, mais à la condition impérative de broder considérablement soi-même autour (l'histoire du carnaval, par exemple). Je n’en ai peu ou prou rien retenu, là, comme ça.

 

Après ce désastre, les « Encounters » remontent un peu le niveau – des trois « bestiaires » de ce volume, celui-ci est le plus complet, mais surtout parce qu’il fait figurer nombre de PNJ uniques et donc plus ou moins historiques ; ça, pour le coup, c’était bien vu, et je regrette que les deux autres Trail Guides n’aient pas suivi… cette piste. Aha. Noter quand même une chose : en dehors de ces PNJ, les bébêtes animales ou monstrueuses, et a fortiori les figures de l’Empire Secret ou des mythologies en cause, sont pour le moins balaises – confirmation qu’il vaut mieux que les personnages aient atteint un certain Rang avant de les envoyer au casse-pipe.

 

Bilan un peu navrant, donc : le cadre est très chouette, même avec ses raccourcis pseudo-historiques, mais plus de la moitié du supplément, avec le « Mini-Plot Point » et les « Savage Tales », s’avère mauvais, bâclé, peu ou prou inutilisable. Il y a de quoi faire, mais en repartant de zéro. Déception, donc.

 

THE GREAT NORTHWEST

Deadlands Reloaded : Trail Guides, Volume 1

Le deuxième Trail Guide s’intitule The Great Northwest et s’avère très différent des autres, puisqu’il demeure dans le cadre de l’Ouest étrange, simplement en mettant en avant les spécificités d'une région clairement délimitée, pas inconnue des westerns par ailleurs, mais sans doute moins emblématique que les grandes plaines, Monument Valley ou le sud davantage latin. Par « Grand Nord-Ouest », ici, on désigne en effet les États de Washington, Oregon, Idaho, et la partie occidentale du Montana. Une région de montagnes et de forêts, où les longs trajets sont parfois difficiles – ceci dit, la guerre des Rails contribue à changer la donne, au bénéfice de la Iron Dragon de Kang, peut-être le vrai pouvoir en place (car l’Union, qui gouverne théoriquement ces régions, a longtemps été autrement occupée à se battre dans l’Est contre Johnny Reb, et son implantation dans le Nord-Ouest est somme toute récente et insuffisante) ; les communautés chinoises sont du coup assez nombreuses dans la région, et avec elles les Triades – et éventuellement leurs rivalités.

 

Mais le Juge qui gouverne cette région est Famine – de même que pour la région immédiatement au sud, le Grand Labyrinthe qu’est devenu la Californie. Cela peut paraître paradoxal, parce que le Grand Nord-Ouest est objectivement une terre riche aux récoltes abondantes – mais celles-ci sont souvent exportées en dépit du bon sens, cupidité oblige, et, quand l’hiver frappe, avec ses tempêtes et ses abondantes chutes de neige, le manque se fait invariablement sentir. Inutile, pour cela, d’aller jusqu’à « l’ère glaciaire » qui sera décrite dans le dernier guide, Weird White North, même si j’imagine qu’elle peut contribuer à expliquer les choses ; la situation dans le Grand Nord-Ouest est en tout cas suffisamment affreuse pour que Famine et ses sbires, manitous et autres, sèment la zone, tout particulièrement en encourageant, comme à Lost Angels, la délicieuse pratique du cannibalisme.

 

Mais celle-ci a des conséquences particulières dans le Grand Nord-Ouest : les individus qui y succombent, et ils ne sont pas si rares, deviennent des créatures démoniaques, les wendigos – ces abominations affamées enchaînent les méfaits et contribuent énormément à l’élévation du niveau de Peur dans la région, pour la plus grande joie des manitous, des Juges, et de Famine en particulier.

 

Sans doute les conditions ont-elles toujours été dures dans les rudes hivers du Grand Nord-Ouest – mais le Jugement a considérablement aggravé les choses, en renforçant la présence wendigo dans la région, mais aussi et peut-être surtout en suscitant ce que l’on serait tenté d’appeler un « renversement d’alliances ». Les Indiens de la région savaient de toute éternité qu’ils pouvaient compter sur le soutien de leurs aimables, quand bien même discrets, cousins hirsutes des montagnes et des forêts, les sasquatchs – que les Blancs appellent « Big Foot »… et encore, quand ils parviennent à les distinguer des wendigos (et des wolflings, êtres mi-hommes mi-loups, mais pas loups-garou car pas métamorphes, endémiques dans la région – je suis sceptique quant à la pertinence de rajouter ce « camp » en plus, à titre personnel).

 

Cette confusion est d’autant plus fâcheuse que les sasquatchs sont les ennemis acharnés des wendigos – et, donc, dans cette guerre, ils ont longtemps été du côté des humains. C’est pourquoi les sasquatchs, sans se montrer, venaient en aide aux hommes affamés : il ne fallait pas qu’ils succombent, sans quoi ils deviendraient des wendigos. Mais les choses ont changé : le grand chef des sasquatchs, appelé Big Chief, c’est original, est devenu de plus en plus sceptique à l’égard du comportement des humains dans la région – au point où le scepticisme, à vrai dire, se muait en crainte, et éventuellement en haine. Big Chief est mort… mais il est revenu – car les Juges ont bien conçu qu’il pouvait s’avérer un allié de poids. Le sasquatch est donc un Déterré – cas semble-t-il unique –, et il est revenu de la mort avec, disons, une théorie économique : pour vaincre les wendigos toujours plus nombreux, il faut frapper à la source ; puisque ce sont les hommes affamés qui deviennent des wendigos, il ne faut surtout pas tenter naïvement de leur venir en aide, mais bien les éliminer d’office – c’est la seule garantie qu’ils ne viennent pas gonfler les rangs de leurs ennemis : Realpolitik ! La condition de Déterré de Big Chief n’a pas été sans inquiéter les sasquatchs, ainsi amenés à rompre avec leurs habitudes millénaires de secours aux humains, mais le charisme sans pareil du bonhomme les a finalement convaincus (plus ou moins, en fait). Ce qui change tout… Les humains doivent désormais faire face, non seulement aux wendigos et aux wolflings, mais aussi à leurs anciens alliés, et de poids, les saquatchs !

 

Bien sûr, cette trame se trouve au cœur de la campagne « Mini-Plot Point » du supplément, intitulée « The Winter war ». On y retrouve en tête le même avertissement concernant la linéarité que dans South o’ the Border… mais le résultat est autrement convaincant ! Sur cette trame pas forcément d’une originalité débordante, les cinq scénarios sont plus que corrects (avec une préférence pour le troisième, « Seven Devils », très riche et varié), avec leur lot d’événements qui comptent et, cerise sur le gâteau, de dilemmes très bienvenus ; en outre, leur enchaînement est mieux pensé que dans « Knives in the dark », sans plus rien d’outrancièrement mécanique, ce qui permet d’insérer plus aisément et naturellement d’autres épisodes, qu’ils soient issus des « Savage Tales » du supplément ou qu'il s'agisse de créations personnelles du Marshal. En fait, je n’ai qu’une critique à formuler : la fin de la campagne est pour le coup tellement ouverte… qu'elle n’a rien d’une fin. Arrivé au terme du cinquième scénario, la campagne n’est en fait pas terminée : il reste à faire, éventuellement beaucoup d’ailleurs, mais c’est totalement à la discrétion du Marshal et du Gang. Je crois cependant que les événements antérieurs, nettement moins unilatéraux que dans « Knives in the dark », auront à ce stade suffisamment dégagé de pistes pour permettre de construire en commun une conclusion réellement satisfaisante.

 

Les « Savage Tales » de The Great Northwest m’ont aussi paru bien plus intéressantes que celles de South o’ the Border (sans même parler de celles de Weird White North, j’y arrive…). Là encore, ce ne sont qu’assez rarement des scénarios à proprement parler, mais « The Winter war » offre quelques opportunités pour en glisser une ici ou là, et certaines, même relativement banales, ont une petite touche d’humour pas désagréable – et qui s’associe étrangement bien à l’horreur, chose souvent périlleuse : « Chief Barrelbelly’s revenge », « Falcott’s debt », « Flashpoint », « Tacoma creepers » ; et bien sûr la très lovecraftienne « Witches’ brew »… « Shanghaied! » et « War Eagle’s wisdom », par contre, m’ont paru ratées – c’est d’autant plus regrettable que cette dernière est conçue pour s’insérer dans « The Winter war » au cas où le Gang s’égarerait, mais j’ai l’impression qu’elle ne fonctionne tout simplement pas.

 

Le chapitre « Encounters » de The Great Northwest est le plus court des trois de Trail Guides, Volume 1. Son intérêt est surtout de distinguer plusieurs types de wendigos, de sasquatchs et de wolflings – mais, comme dit plus haut, je suis très réservé concernant l’intérêt véritable d’user de ces derniers dans « The Winter war », je trouve ça un peu redondant. Note quand même au passage : les seuls humains génériques de ce bestiaire sont… les cow-boys ! Ben oui, faut croire qu'il n'y avait pas de profil type avant cela – bizarre, tout de même...

 

Bilan sans appel, au regard des deux premiers Trail Guides : si son cadre est incomparablement moins original, The Great Northwest s’avère bien plus réussi que South o’ the Border. À tous points de vue. Et autant le dire de suite, on constatera la même chose par rapport à Weird White North, de manière plus flagrante encore Il y a peut-être quelque chose de paradoxal, ici : c’est le cadre le moins exotique qui se montre le plus enthousiasmant. Et de loin.

 

Du coup, je songe à en faire usage. J’ai un petit problème lié à ma table : j’ai peur que cette histoire très centrée sur les wendigos rappelle un peu trop une partie de Delta Green jouée avec la même table, mais où j’étais PJ, le MJ étant un de mes joueurs pour Deadlands Reloaded Mais j’ai envie de tenter le coup, peut-être en commençant par un « bac à sable » introductif, celui de Stone Cold Dead, dont je pensais user des premiers scénarios, ceux qui se déroulent à Crimson Bay – ville qui a le bon goût de se trouver dans ce Grand Nord-Ouest. Peut-être en y glissant aussi une variation sur Coffin Rock ? On verra – même s’il est bien temps que je me décide...

 

WEIRD WHITE NORTH

Deadlands Reloaded : Trail Guides, Volume 1

Mais reste un dernier Trail Guide, celui intitulé Weird White North… et que j’ai trouvé encore moins satisfaisant que South o’ the Border. Je ne suis pas certain qu’on puisse en sauver grand-chose…

 

Le cadre aurait pu être chouette, pourtant – qui englobe donc l’Alaska et la Colombie britannique. Bien sûr, il faut prendre en compte qu’il est très rude – vraiment très très rude. Ou du moins en partie… C’est déjà à vrai dire un problème majeur de ce Trail Guide : son manque de cohérence, pas toujours évident à justifier. Et qui ne rend pas la trame globale très aisée à pitcher…

 

Bon, la base : il fait froid. Sans déconner ? Mais on va jusqu’à parler d’une ère glaciaire, là… Trois Grands Esprits de l’Hiver en sont responsables, que l’on appelle les « Howlers », et qui, comme de juste, ont été libérés par ce connard de Raven – libérés, parce qu’ils avaient été emprisonnés… par un maître du kung fu appelé « le dieu du feu », allons bon. Déjà, j’y crois plus… Mais Raven a aussi excité la tribu des Tlingits à se fritter contre les Blancs, en servant les Howlers – ils avaient déjà sévèrement cogné les Russes, en même temps (l’Alaska a été acquis par l’Union en 1867, au moment du jeu c’est donc tout frais, si j’ose dire). Les Inuits, par contre, sont cool. Eh.

 

Mais, pour faire face à cette ère glaciaire, la Colombie britannique, donc le Dominion du Canada, donc l’Angleterre, à deux doigts du conflit ouvert avec l’Union depuis l’annexion de Detroit (les deux puissances se disputent ces zones à peine vivables en raison des richesses qui s’y trouvent, la roche fantôme en tête, qui attire des milliers de prospecteurs du dimanche certes pas décidés à attendre la ruée vers l’or du Klondike), bref, le pouvoir British a fait appel aux bons services de... Darius Hellstromme, qui a construit une sorte de « grande muraille électrique », la « Winterline », supposée préserver les contrées plus au sud de l’ère glaciaire en formation au nord. C’est déjà plus ou moins crédible... Ça se complique quand on nous explique qu’en fait cette ligne ne fonctionne pas du tout (d’autant qu’il faut faire gaffe à ce que les différents Juges, ici, ne se marchant pas sur les pieds), mais qu'il y a bien un effet perceptible, qui devrait être celui de l'installation, mais, dont la vraie cause, classiquement, implique des esprits de la nature, bon…

 

Reste que, escroquerie de la « Winterline » ou pas, les conditions sont drastiquement opposées au nord et au sud de cette ligne, approximativement. Et, au nord (ce qui inclut tout l’Alaska), c’est donc vraiment très rude. Weird White North ne fait sens qu’à la condition de sans cesse rappeler aux joueurs que leurs personnages ont froid, ont faim, que le vent est terrible, que la tempête de neige les aveugle, qu'il n'y a personne d'autre à des dizaines voire des centaines de kilomètres à la ronde, et qu’ils vont crever là tout de suite ou presque. J’ai peur que ce soit too much, en fait – mais, bon, j'ai maîtrisé Par-delà les montagnes Hallucinées pour L'Appel de Cthulhu, hein... Et, à condition de travailler l’ambiance, il y aurait peut-être quelque chose à tirer de ce cadre… Ceci dit, sans que le bouquin s’avère vraiment utile ici : nous savons qu’il fait froid, tout là haut.

 

Et comme les « explications », ou plutôt les « secrets », sont ultra-foireux, sans exception, le résultat s’avère nul.

 

La campagne « Mini-Plot Point », intitulée « Against the Howlers » (ce titre donne déjà une idée de l’inventivité et de l’implication de l’ensemble), est en effet pire encore que « Knives in the dark » ; plus longue, mais ne comptant que quatre épisodes, elle m’a paru ridicule de bout en bout – le rôle essentiel joué par feu (aha) notre maître du kung fu, dès le départ, ne me paraissait pas très engageant. La suite est linéaire, forcément, mais d’une manière particulièrement artificielle, un peu jeu vidéo : à la fin de chaque scénario, un type arrive pour dire aux PJ : « Maintenant vous faut aller là-bas », et, au cas où, il y a des panneaux fléchés tout du long (et clignotants) ; littéralement – avec même, si jamais, un objet magique qui sert de boussole (indiquant opportunément l’endroit que tout le Canada et tous les États-Désunis sont censés chercher en vain depuis des années - ze ultimette réserve de roche fantôme, rien que ça). Même sur des distances colossales (du nord de l’Alaska au sud de la Colombie britannique et retour, ça fait quand même une trotte), et dans les conditions que vous savez. L’occasion d’user de quelques « Savage Tales » ? En théorie, oui, c’est fait pour – sauf que lesdites « Savage Tales » sont à chier… Le troisième scénario aurait pu être pas mal – et jouable indépendamment ; mais il est en fait lui aussi bâclé, sur un mode ultra-bourrin qui, en toute logique, devrait déboucher sur l’extermination du Gang ; sauf que les PJ sont censés s’en sortir, de cet endroit qui est le pire de la Colombie britannique, pour se rendre dans un autre endroit, qui est le pire de l’Alaska, et, après une sorte de survival polaire qui pourrait être correct à condition d’être à fond dans l’ambiance, ils doivent latter du Howler, mais avec les objets magiques en forme de deus ex machina de rigueur. Franchement, j’ai trouvé ça à chier.

 

Et les « Savage Tales » n’arrangent rien au tableau : leur nombre  (dix-neuf, soit deux fois plus que dans South o' the Border, encore davantage par rapport à The Great Northwest) ne fait que renforcer l’impression de bâclage, tant elles s’avèrent horriblement répétitives (vengeances posthumes, d’Indiens ou pas, troupes au bord de la mutinerie, British qui font suer les braves z’Américains). C’en est triste, à ce stade. Notez, ça aurait pu être drôle – le chapitre « Encounters » contient tout de même quelques bestioles sacrément ridicules…

 

Un supplément raté, donc – qui ne tient vraiment pas ses promesses, jamais. C’est bien dommage, car ce cadre me bottait bien dans son principe, j’aurais même volontiers ressorti mes Jean Malaurie parce que les Inuits c’est cool, et probablement aussi les bûcherons et les Mounties, mais là c’est peut-être l’effet Monty Python, bon.

 

Reste que Weird White North est plus navet que nanar. Une erreur du début à la fin.

 

TROP RAREMENT À LA HAUTEUR

 

Bilan vraiment pas terrible, donc. Trop souvent, ces guides sont partis d’une bonne idée qu’ils n’ont pas su concrétiser. Dans le cas de South o’ the Border, je suppose que c’est rattrapable – parce que le contexte est cool, même avec ses raccourcis hasardeux : c’est juste que les « scénarios », au sens vraiment très large, sont pourris ; mais en bossant la chose, un bon Marshal doit être en mesure de satisfaire aux besoins d’exotisme d’un Gang motivé (et relativement balaise).

 

Mais, concernant Weird White North, je suis beaucoup plus sceptique, et c’est peu dire – car le contexte tient du gâchis, ne faisant pas honneur au principe même, pourtant très intéressant, d’une campagne dans des conditions aussi effroyables et exceptionnelles : ça ne tient tout simplement pas la route. Les « scénarios » étant au moins aussi à chier que ceux de South o’ the Border, et peut-être plus encore, voilà un supplément entier qui ne sert à rien (formulation polie).

 

Reste pourtant The Great Northwest : c’est le moins original de ces cadres, de très très loin, et c’est pourtant, de très très loin aussi, celui qui fonctionne le mieux (ce qui va au-delà du fait de fonctionner tout court, visiblement c’était trop demander pour les deux autres), du moins sur la longueur d’un supplément – car, cette fois, les « scénarios », sans être extraordinaires, sont beaucoup plus intéressants, beaucoup mieux conçus. La trame de « The Winter war » pourrait paraître éculée, mais mon sentiment global est celui d’une conception plus subtile qu’elle n’en a l’air, pour un résultat tout à fait enthousiasmant. Je pense donc en faire usage sous peu, même si je ne sais pas encore exactement sous quelle forme. On verra bien.

Voir les commentaires

Lovecraft au prisme de l'image, de Christophe Gelly et Gilles Menegaldo (dir.)

Publié le par Nébal

Lovecraft au prisme de l'image, de Christophe Gelly et Gilles Menegaldo (dir.)

GELLY (Christophe) et MENEGALDO (Gilles) (dir.), Lovecraft au prisme de l’image : littérature, cinéma et arts graphiques, illustration de couverture et postface de Nicolas Fructus, Cadillon, Le Visage Vert, coll. Essais, 2017, 354 p.

LE MALENTENDU DE L’INDICIBLE

 

Les excellentes éditions du Visage Vert avaient déjà publié quelques essais auparavant, mais nous sommes là devant un gros morceau qui me parle tout particulièrement : forcément, on y tourne autour de Lovecraft… Mais au travers d’une thématique qu’il me paraît d’autant plus important de traiter que l’on tend souvent, instinctivement peut-être, ou du fait de la répercussion mécanique de quelques vieux stéréotypes, à l’interpréter de manière, sinon totalement erronée (mais ça se discute), du moins de manière critiquable car bien trop simpliste – et c’est le rapport global de Lovecraft et de son œuvre à l’image.

 

Car il y a ici comme un malentendu, je crois. Le style « gras » de Lovecraft, qui n’est pas la moindre des difficultés à surmonter pour approcher puis analyser son œuvre, passe entre autres par la réitération presque maniaque d’un lexique dont il est dès lors aisé (et bien légitime, disons-le) de ricaner à l’occasion : « cyclopéen », « non euclidien », etc. Tout un vocabulaire qui a quelque chose d’un marqueur identitaire : quand on lit « cyclopéen », on sait que l’on est chez Lovecraft, ou chez quelqu’un qui le pastiche – ou du moins les probabilités sont-elles élevées.

 

Mais, dans ce vocabulaire, il est un terme un peu plus problématique que les autres : celui d’ « indicible ». Il est vrai qu’il revient très souvent, avec des variantes, sous la plume de Lovecraft. Mais, ici, ce n’est pas tant le qualificatif en lui-même qui présente des difficultés, plutôt ce que l’on a déduit ultérieurement, quand l’œuvre de Lovecraft, gagnant en puissance au sein de la pop culture, et notamment au cinéma et en bande dessinée, a été « représentée » sous un angle visuel.

 

Entendre par-là que l’on a pris le mot un peu trop au pied de la lettre : on a dit que Lovecraft ne montrait pas, là où les arts graphiques et/ou visuels, par essence, voulaient montrer – d’où une supposée impossibilité d’adapter pertinemment Lovecraft dans ces médias. Vision peut-être héritée d’une conception trop rigide de la littérature fantastique, à la Todorov ? Lovecraft ne rentre clairement pas dans les clous, ici : son horreur est matérielle, « objective », l’intime et l’incertitude ne le passionnent guère… Au cinéma, on peut supposer aussi, en parallèle, un héritage de la manière tant louée de Jacques Tourneur (et à bon droit, mais, je le crains, parfois au détriment d'autres approches pas moins valables) – et là, pour le coup, la question se complique, car La Féline, dans le fond, pourrait avoir quelque chose de vaguement lovecraftien, si la forme est tout autre.

 

Car, pour résumer la question de manière un peu lapidaire, si le mot même d’ « indicible » revient souvent chez Lovecraft, il ne faut pas se méprendre sur sa signification et ses usages. Il est certes des nouvelles où l’auteur joue littéralement de la carte de l’indicible – ne serait-ce que le texte, par ailleurs fort médiocre, qui porte ce titre ; globalement, j’ai l’impression que ça n’a le plus souvent guère réussi à l’auteur, même si on peut compter des exceptions plus qu’appréciables, au point de la litote, notamment « La Musique d’Erich Zann » et, bien sûr, « La Couleur tombée du ciel ».

 

Mais, finalement, et tout particulièrement dans les récits associés au « Mythe de Cthulhu », notion critiquable mais qui garde un certain impact, l’approche est tout autre – pour faire simple, Lovecraft va commencer par dire que telle chose horrible est « indicible », mais, ensuite, il va malgré tout la dire, ou du moins tenter de le faire. Jusqu’à l’hyperbole, en fait – participant peut-être de ce style « gras » ? J’avais été très intéressé par ce qu’en avait dit Denis Mellier dans son article « Voir la lettre, entendre l’innommable : Lovecraft et la terreur graphique », dans le récent numéro de la revue Europe consacré en même temps à Lovecraft et Tolkien ; ailleurs, le même Denis Mellier (qui ouvre la discussion dans le présent ouvrage) avait pu parler d’un auteur à la fois « rhéteur » et « pornographe »… Deux qualifications très justes pour désigner le gentleman de Providence (qui aurait sans doute adoré la seconde, hum).

 

Dès lors, Lovecraft use de « trucs » pour dire l’indicible – ainsi du procédé de l’ekphrasis, par exemple dans « Le Modèle de Pickman », mais aussi dans, autres exemples, « L’Appel de Cthulhu » ou Les Montagnes Hallucinées. Il n’y a en effet pas de mystère à ce que l’indicible Cthulhu, notamment, ait été si souvent représenté, et globalement de manière assez proche : Lovecraft le dit bel et bien, même en opérant de manière indirecte, donc, via sa figuration, dans le texte même, sous la forme d’un objet d’art visuel, ou en usant d’autres astuces, comme l’analogie en apparence oxymorique ou la description par la négative. De même, les Choses Très Anciennes des Montagnes Hallucinées, bien loin de ne pas être dites, se voient accorder une description très longue et extrêmement pointue, s’étendant sur plusieurs pages, lors de la fameuse scène de leur dissection – au point en fait où c’est l’excès de précision qui rend la figuration difficile, néanmoins toujours possible.

 

Ceci, chez Lovecraft lui-même – mais se pose ensuite la question de son adaptation visuelle. Sur cette base, toutefois, ayant éclairé ce malentendu, on comprend bien que la représentation graphique de l’œuvre lovecraftienne est possible – et pas nécessairement contradictoire dans son principe même. Maintenant, elle peut opérer de bien des manières différentes, et chaque médium produit sans doute des difficultés qui lui sont propres, au-delà de la seule prise en compte de ce fait essentiel qu’une représentation graphique « directe » et une description littéraire ne font pas appel aux mêmes procédés et ne suscitent dès lors pas les mêmes effets. Et c’est ici que, oui, il peut y avoir contradiction – mais souvent dans le fait de vouloir coller à la lettre du texte, encore que, comme on le verra plus loin, un Breccia puisse constituer un éloquent contre-exemple. Reste que, de Breccia justement à Carpenter en passant par le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, ou, pourquoi pas, par le théâtre, la représentation graphique de l’univers lovecraftien est possible, et absolument pas « hérétique ».

 

Autant d’aspects que ce recueil, pour partie issu d’un colloque organisé à l’Université de Clermont-Ferrand en 2013, peut mettre en lumière : on y verra comment l’œuvre lovecraftienne a pu être représentée, au cinéma, en bande dessinée, éventuellement sous d’autres formes encore (je note, et j’apprécie, que le jeu de rôle y a sa place, même limitée ; ce n’est probablement pas très courant encore aujourd’hui dans ces communications très académiques sur Lovecraft, son œuvre et son influence, et je le regrette) ; ceci après avoir envisagé le rapport de Lovecraft lui-même à l’image.

 

L’ensemble, disons-le d’emblée, est de très bonne tenue – illustré, au passage (en couleurs) ; il est régulièrement assez pointu, par ailleurs (il y a à vrai dire tout un lexique, qu’il s’agisse de sémiotique ou de concepts artistiques, qui, je plaide coupable, m’a dépassé en plus d’une occasion…). L’ouvrage développe donc avec pertinence une réflexion plus que bienvenue, pour battre en brèche quelques préconçus qu’il est bien temps de remettre en cause, à l’heure où l’œuvre lovecraftienne, plus que jamais, occupe une place centrale dans la culture populaire, au point d’avoir très largement dépassé le seul cercle un peu trop fermé d’un fandom souvent rigide quant à ce qui lui appartient en propre.

 

Je vais tâcher d’en dire un peu plus, en respectant les quatre grandes parties de Lovecraft au prisme de l’image, et en envisageant succinctement, à l’intérieur, les divers articles dans l’ordre où ils sont présentés.

 

LOVECRAFT ET L’IMAGE

 

Si le gros de ce volume concerne les adaptations visuelles de Lovecraft, dans divers médias, il faut néanmoins commencer, comme de juste, avec l’auteur lui-même, et son rapport à l’image. C’est l’objet de cette première partie, qui illustre (…) bien la complexité, ou si l’on préfère la richesse, de cette problématique.

 

Denis Mellier, « Nouvelles notes – à distance : 1995-2012 – sur la poétique de l’excès chez Lovecraft et ses solutions graphiques »

 

C’est donc Denis Mellier qui ouvre le bal, avec « Nouvelles notes – à distance : 1995-2012 – sur la poétique de l’excès chez Lovecraft et ses solutions graphiques ». Comme le titre de l’article, à sa manière alambiquée, en témoigne, l’auteur livre ici tout d’abord une rétrospective de son propre rapport à Lovecraft au cours de dix-sept années de recherches – une approche qui peut déconcerter tout d’abord par son caractère autocentré, mais qui s’avère au fond tout à fait pertinente, d’autant qu’elle permet de revenir sur certains thèmes clefs, comme l’ekphrasis, la « poétique de l’excès » donc, la dimension « pornographique » de la description lovecraftienne, etc.

 

En fin d’article, toutefois, l’auteur s’éloigne de Lovecraft à proprement parler, pour envisager, dans la logique même de ce recueil, plusieurs de ses adaptations visuelles – mais ici essentiellement sous l’angle de la bande dessinée ; ce qui inclut Alberto Breccia, Philippe Druillet, Horacio Lalia, Alan Moore (et Jacen Burrows), etc. – en fait, cet article, même sans vraiment envisager d’autres adaptations visuelles importantes, au cinéma tout particulièrement, introduit bel et bien l’ensemble du recueil, car nous aurons par la suite l’occasion de revenir sur tous ces noms, et d’autres encore, en approfondissant de manière générale ces développements introductifs, intrinsèquement pertinents. Très bonne entrée en matière, donc.

 

Lauric Guillaud, « Les arrière-fables textuelles et picturales dans At the Mountains of Madness : approche généalogique de la novella de Lovecraft »

 

Lauric Guillaud est un autre exégète dont j’ai régulièrement croisé le nom dans les études contemporaines françaises sur et autour de Lovecraft. Il livre ici un article intitulé « Les arrière-fables textuelles et picturales dans At the Mountains of Madness : approche généalogique de la novella de Lovecraft » (un titre qui évoque un tantinet sa récente publication aux éditions de l’Œil du Sphinx, Lovecraft : une approche généalogique de l’horreur au sacré, que j’ai et qu’il me faut lire sous peu – la couverture, aheum, particulièrement immonde, semblant la rattacher elle aussi aux Montagnes Hallucinées, mais j’imagine que cela peut aller au-delà).

 

Il s’agit tout d’abord – et pour le coup la dimension de l’image est peut-être remisée de côté, même s’il est toujours utile de se pencher sur les motifs de la description littéraire – d'envisager des textes antérieurs à celui de Lovecraft, qui l’ont influencé (à l’évidence Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket, d’Edgar Allan Poe) ou qui ont pu le faire (le journal de l’expédition de Lewis et Clark à l’aube du XIXe siècle – à mon sens et de très loin les développements les plus intéressants de cet article, car je ne connaissais absolument rien de tout ça), mais aussi d’autres qui ne l’ont probablement pas influencé mais ont eu à gérer des problèmes similaires (en l’espèce, Le Sphinx des glaces, de Jules Verne, « suite » à Arthur Gordon Pym – ce qu’est aussi à sa manière le court roman de Lovecraft). Des choses très pertinentes dans tout cela, et tout à fait intéressantes, mais donc plus ou moins dans le sujet du recueil.

 

L’article, toutefois, se conclut bel et bien sur des développements concernant les inspirations graphiques de Lovecraft, en se penchant sur le cas des peintures de Nicholas Roerich, très souvent citées dans le texte même du gentleman de Providence – lequel, on le sait, n’était pas du genre à dissimuler ses inspirations.

 

Éric Lysøe, « "The strange and disturbing Asian paintings of Nicholas Roerich: le référent pictural et ses fonctions dans At the Mountains of Madness »

 

Mais c’est là bien davantage le sujet même de l’article suivant – en apparence, du moins : « "The strange and disturbing Asian paintings of Nicholas Roerich: le référent pictural et ses fonctions dans At the Mountains of Madness », dû à Éric Lysøe. Les illustrations en couleurs sont ici tout à fait bienvenues.

 

Cependant, si les développements concernant cette inspiration sont tout à fait pertinents, et finalement complémentaires par rapport à l’approche de Lauric Guillaud, l’article envisage bien d’autres questions en rapport avec Les Montagnes Hallucinées – et, là encore, plus ou moins dans la dimension graphique qui fait l’objet du recueil : on y est clairement quand on traite des représentations classiques de l’aventure polaire, mais on s’en éloigne un peu (qu’importe – c’est intéressant) quand on envisage les procédés littéraires et éventuellement rhétoriques désignés par les termes un peu ronflants de translatio et d’amplificatio (le premier m’a davantage intéressé, notamment dans cette idée d’associer à l’Antarctique des éléments originellement rapportés à d’autres lieux, et donc notamment à l’Asie, comme le titre de l’article le montre assez clairement ; l’amplificatio me paraît revenir sur l’idée d’une « poétique de l’excès » déjà envisagée, même à la hâte).

 

Si les développements sur la récurrence du chiffre 5 me paraissent plus ou moins pertinents (mais assurément dans le registre de la xénobiologie), j'ai apprécié par contre les quelques paragraphes consacrés à l’écriture des Choses Très Anciennes, et rebondissant sur la figuration textuelle, chez Lovecraft, des langues imprononçables telles que les glyphes de R’lyeh – et, effectivement, il y a bien ici quelque chose de l’ordre de la représentation graphique qui valait d’être mentionné (et l’était déjà dans le numéro d’Europe précité, d’ailleurs).

 

Roger Bozzetto, « Lovecraft, peintre de l’impensable »

 

Suit « Lovecraft, peintre de l’impensable », communication de Roger Bozzetto – encore un critique lovecraftien très souvent croisé dans ce genre d’ouvrages, mais qui m’a plus d’une fois laissé un peu sceptique (tout particulièrement dans Europe, d’ailleurs) ; ici, j’imagine que ça va.

 

Cet article assez bref envisage, même si un peu trop succinctement je crois, divers sujets intéressants – en poursuivant d’ailleurs sur la figuration des langues extraterrestres, ce qui débouche plus largement sur l’emploi des italiques chez Lovecraft (oui, ça relève aussi du visuel, de l’image).

 

Mais on y trouve aussi des remarques sur les procédés rhétoriques fréquents dans la description lovecraftienne que sont la prétérition et l’oxymore – ce qui est sans doute très juste.

 

Julien Schuh, « L’image chez Lovecraft »

 

L’ultime article de cette première partie est dû à Julien Schuh, et s’intitule très sobrement (et trop vaguement, je crois) « L’image chez Lovecraft ». Si son entrée en matière m’avait laissé un peu perplexe – avec ses par ailleurs belles illustrations en guise de « modèles » pour les développements qui suivraient –, j’ai au final été tout à fait convaincu par cet article qui m’a paru constituer une approche assez originale du rapport de Lovecraft à l’image et des procédés de description auxquels il avait recours, ceci en relevant des spécificités dans trois types de représentations : le schéma occultiste, le graphique, etc., scientifique, et enfin l’art contemporain non figuratif.

 

Ce dernier aspect est probablement celui qui m’a paru le plus intéressant : en l’espèce, l’auteur use comme modèle d’une peinture futuriste – certains des articles précédents, notamment en tournant autour de Roerich, avaient déjà relevé les protestations générales d’incompréhension de Lovecraft à l’encontre du futurisme, du cubisme, etc., autant de mouvements picturaux qu’il tendait à amalgamer dans un même mépris, de manière aussi erronée que significative. Pourtant, ils lui fournissaient en même temps un substrat utile à ses descriptions les plus folles, a fortiori quand la géométrie « non euclidienne » était de la partie – une dimension éventuellement inattendue de l’indicible, chargée de principes esthétiques touchant peut-être même à l’éthique. Tout cela m’a paru très pertinent, très intéressant.

LOVECRAFT ET LE CINÉMA

 

Philippe Met, « H.P. Lovecraft tel qu’en outsider le cinéma le change »

 

Nous passons maintenant à la partie consacrée au cinéma lovecraftien, avec l’article de Philippe Met intitulé « H.P. Lovecraft tel qu’en outsider le cinéma le change »… dont je suppose qu’il a pour propos d’introduire le reste, mais sans vraie certitude : défaut de concentration de ma part peut-être, mais j’ai trouvé cet article assez confus, tantôt très général (avec un point qui reviendra systématiquement : le peu d’estime accordé par Lovecraft au septième art), tantôt très précis ; son objet, d’autant plus, m’a paru difficile à déterminer (le ton éventuellement agressif y est peut-être pour quelque chose).

 

J’en retiens surtout les aspects les plus personnels et approfondis, concernant l’adaptation en film muet de L’Appel de Cthulhu par Andrew Leman (globalement, les films de la H.P. Lovecraft Historical Society, soit celui-ci et The Whisperer in Darkness de Sean Branney certes dans une bien moindre mesure, sont bien notés dans cet ouvrage, et j’en suis heureux, car ce cinéma semi-professionnel m’a globalement beaucoup plu, fait avec l’amalgame idéal de passion, de sérieux et de recul, saupoudré d’astuce, qui manque bien trop souvent aux réalisations censément plus professionnelles), et, surtout, avec plus d’ampleur comme de précision, les inspirations lovecraftiennes telles qu’elles ressortent du cinéma de Lucio Fulci – vague sentiment de frustration, donc, au sortir de cet article, car sur ce dernier point notamment, j’aurais apprécié d’en lire bien davantage, et plus structuré.

 

Christophe Chambost, « La vérité sur le cas de Charles Dexter Ward : l’effroi et l’excès dans The Haunted Palace (Roger Corman, 1963) et The Resurrected (Dan O’Bannon, 1991) »

 

L’article suivant s’intitule « La vérité sur le cas de Charles Dexter Ward : l’effroi et l’excès dans The Haunted Palace (Roger Corman, 1963) et The Resurrected (Dan O’Bannon, 1991) », et est dû à Christophe Chambost. Il s’agit de livrer une étude comparative approfondie de deux adaptations plus ou moins avouées du court roman de Lovecraft L’Affaire Charles Dexter Ward, à savoir The Haunted Palace de Roger Corman (parfois connu chez nous sous le titre La Malédiction d’Arkham), et The Resurrected, par Dan O’Bannon (connu notamment pour avoir été le scénariste d’un autre film lovecraftien, mais sans le dire : Alien, le huitième passager de Ridley Scott).

 

Ici, j’ai un problème : je n’ai vu aucun de ces deux films… Dès lors, je ne peux pas livrer un retour vraiment pertinent sur cette étude. Elle m’a paru très convaincante, cependant – approfondie, réfléchie, subtile.

 

Un aspect qui m’a particulièrement intéressé est la dimension poesque du film de Corman – qui constituait donc un moment d’une série de films à succès, bel et bien inspirés par Poe dans d’autres cas, et faisant généralement figurer Vincent Price en bonne place au générique : The Haunted Palace prétendait être adapté « du poème » d’Edgar Allan Poe et « d’une histoire » d’un H.P. Lovecraft alors beaucoup moins banquable, même si l’inspiration essentielle du récit était bien le court roman du gentleman de Providence. Cependant Christophe Chambost montre très bien en quoi le film est effectivement plus poesque que lovecraftien (Corman ne faisant de toute façon pas mystère de ses inclinations : il adorait Poe et ne prisait guère Lovecraft), avec des arguments de poids tenant à l’époque du récit, à l’esthétique gothique, au procédé de la résurrection de Joseph Curwen tenant plus du double et du fantastique psychologique que du mélange très lovecraftien de science et de magie, ou encore au thème de l’épouse décédée que l’on souhaite ressusciter, figure récurrente chez Poe.

 

En même temps, la comparaison des deux films témoigne de ce qu’un même texte lovecraftien est susceptible d’adaptations très différentes, et, au fond, aussi pertinentes en tant que telles : le détour poesque est clairement un outil valable, le grotesque pas moins.

 

Gilles Menegaldo, « Lovecraft à l’écran : adaptations, hommages, réécritures »

 

Suit un article de Gilles Menegaldo, un des deux maîtres d’œuvre du recueil (l’autre étant Christophe Gelly), intitulé « Lovecraft à l’écran : adaptations, hommages, réécritures ». Il s’agissait en fait d’une relecture, me concernant, car cet article figurait déjà dans le numéro spécial Lovecraft/Tolkien de la revue Europe.

 

Même sentiment dès lors : l’article, un peu trop lapidaire dans un premier temps (mais avec là aussi quelques bons points accordés au film muet d’Andrew Leman), convainc véritablement dans ses développements plus amples et très justes consacrés à l'excellent L’Antre de la folie, de John Carpenter.

 

Relevons quand même autre chose : ces trois registres avancés par le titre, de l’adaptation, de l’hommage et de la réécriture – c’est en effet une nomenclature qui aura l’occasion de revenir dans cet ouvrage ; Rémi Cayatte, plus loin, distinguera la citation, la réécriture ou prolongation, et l’hommage – l’optique me paraît donc assez proche, et en même temps la variance du premier terme est considérable, la citation étant à maints égards l’antonyme de l’adaptation, dans le cadre de cette réflexion ; or ces écarts de nomenclature sont éventuellement révélateurs, j’imagine, de ce que l’on attend en priorité d’une œuvre « lovecraftienne », chez les deux auteurs mais aussi au-delà. Il est vrai que la notion d’adaptation est éminemment problématique : la plupart des communications figurant dans ce recueil y reviennent, avec les mêmes références de base – surtout A Theory of Adaptation, de Linda Hutcheon.

 

Pierre Jailloux, « Présence de l’indicible : found footage et poétique lovecraftienne »

 

L’ultime article de la section consacrée au cinéma est probablement le plus original. Dans « Présence de l’indicible : found footage et poétique lovecraftienne », Pierre Jailloux dresse un parallèle, peut-être a priori surprenant, pourtant très vite étonnamment pertinent, entre l’œuvre de Lovecraft et les films d’horreur jouant du principe du found footage, soit de l’utilisation narrative de « documents retrouvés », supposés en tant que tels attester de l’authenticité du récit horrifique, même et surtout fantastique. Plus précisément, l’auteur s’intéresse aux films relativement récents qui ont repris et développé la formule du Projet Blair Witch, de Daniel Myrick et Eduardo Sanchez (on n’y trouve pas donc les précédents de type Cannibal Holocaust, etc., certes guère dans le ton).

 

Dans les deux cas, on s’interroge aussi bien sur les procédés du canular que sur les choix de montrer ou de cacher – de l’ensemble du recueil, c’est, à mon sens, avec la lecture plus loin de Breccia, l’article qui traite le plus spécifiquement et justement de la thématique de l’indicible ; car le fait demeure que ces principes de tournage ont essentiellement pour but d’objectiver l’horreur : en cela, indicible ou pas, ils se rapprochent effectivement beaucoup de certains procédés lovecraftiens, notamment dans des textes tels que Les Montagnes Hallucinées, où l’assise du récit est renforcée par l’emploi de documents « scientifiques », en tant que tels « irréfutables » (Popper doesn’t like this), ce qui s’étend en même temps à d’autres objets matériels ayant valeur de preuves.

 

Le cas de la photographie est remarquable, qui est supposée constituer intrinsèquement une preuve objective, voire la preuve la plus objective qui soit, car, en tant que telle, figeant forcément le réel en étant infalsifiable (ce qu'elle n'était pourtant déjà pas à l'époque de Lovecraft) : cela se produit notamment dans Les Montagnes Hallucinées, donc, mais aussi bien sûr dans « Le Modèle de Pickman », où la chute n’aurait pas d’effet autrement, et également dans « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », où les procédés de ce type sont en fait multipliés, ainsi avec l'ajout décisif de l’enregistrement sonore. Plusieurs articles dans ce recueil, en fait, reviennent sur ces connotations associées à la photographie, qui peuvent donc aller au-delà.

 

Je ne peux pas forcément pousser plus avant le retour critique ici, car j’ai trop de lacunes concernant ce registre cinématographique. J’ai certes vu quelques-uns de ces films, comme, outre Le Projet Blair Witch, [REC] de Jaume Balaguero et Paco Plaza, mais je ne sais absolument rien des Paranormal Activity et compagnie ; je suppose que voir Cloverfield, au regard de cette thématique, serait instructif, mais l’article m’a paru d’autant plus pertinent quand il montre que les ressorts du canular utilisés se passent très bien de la bestiole cyclopéenne à tentacules. Je relève aussi le titre de Noroi : the Curse, film japonais de Shiraishi Kôji dont je n’avais jamais entendu parler…

 

Quoi qu’il en soit, cet article m’a paru très pertinent, et tout à fait enthousiasmant.

LOVECRAFT ET LA BANDE DESSINÉE

 

Christophe Gelly, « Neonomicon (2010) by Jacen Burrows and Alan Moore : monstrosity and adaptation after Howard Phillips Lovecraft »

 

Nous en arrivons à la troisième partie du recueil, qui est consacrée à la bande dessinée. Avec une bizarrerie pour commencer : l’article de Christophe Gelly, qui a co-dirigé le recueil avec Gilles Menegaldo… est en anglais, cas unique dans l’ouvrage ; en fait, ce même article, mais en français, avait été publié dans un ouvrage immédiatement antérieur, en septembre dernier ! Bon...

 

L’article s’intitule donc « Neonomicon (2010) by Jacen Burrows and Alan Moore : monstrosity and adaptation after Howard Phillips Lovecraft », titre qui parle de lui-même, je suppose – encore que l’insistance sur la monstruosité ne soit pas si limpide que cela ; il y a forcément des éléments concernant le Profond dans la piscine, mais cela va semble-t-il bien au-delà, dans la figure du cultiste, ou, de manière plus originale, dans l'emploi d'une langue incompréhensible car résolument aliène, prolongement ici de la drogue aklo de Johnny Carcosa.

 

La réflexion sur le travail d’adaptation, au plan du scénario comme au plan du graphisme (mais je note qu’ici Christophe Gelly parle surtout de la mise en page – sauf erreur, Alan Moore, depuis fort longtemps, s’arroge totalement cet aspect de la création de bandes dessinées, davantage du moins que le scénariste lambda : le barbu de Northampton, on ne va pas se leurrer, importe ici largement plus que le dessinateur Jacen Burrows...), cette réflexion donc est autrement intéressante à mes yeux, question du langage exceptée.

 

À vrai dire, le travail de Moore sur Lovecraft est probablement un vrai type idéal de l’adaptation lovecraftienne, qui reprend et développe bon nombre des éléments envisagés dans l’ensemble du recueil quant à la notion même d’adaptation.

 

Une limite, peut-être ? Sauf erreur, la première partie de Neonomicon, « The Courtyard », est en fait… elle-même une adaptation d’une plus-ou-moins-adaptation, puisqu’il s’agissait originellement d’une nouvelle lovecraftienne d’Alan Moore, et non d’un récit conçu originellement pour la bande dessinée. Je n’ai pas l’impression que ça ressortait ici, mais ma mémoire me joue peut-être des tours (et, au passage, ça me fait potentiellement mentir concernant la question de la mise en page telle que je l’ai évoquée plus haut : Moore n’y a pas forcément pris part, exceptionnellement).

 

L’article a une autre limite, mais qu’on ne saurait lui reprocher – et c’est que, depuis cette étude, la problématique a sans doute été chamboulée par la suite du travail lovecraftien accompli par Alan Moore et Jacen Burrows, à savoir la mini-série Providence. Laquelle est à mon sens bien plus convaincante que Neonomicon, même si j’ai appris à réviser mon jugement initial… eh bien, sur ces deux bandes dessinées, en fait. Outre qu’au final elles n’en font qu’une ! Et, au regard des thématiques de Lovecraft au prisme de l’image, mais peut-être surtout de la quatrième partie, « transmédiale », je suppose qu’il y aurait beaucoup, mais alors vraiment beaucoup de choses à dire concernant le bluffant épisode 11 de Providence...

 

Jérôme Dutel, « Dessiner celui qui est d’ailleurs : une étude autour de Lovecraft et la bande dessinée »

 

Jérôme Dutel livre ensuite, comme d’autres dans cet ouvrage (notamment Christophe Chambost précédemment, concernant le cinéma), une étude comparative, intitulée « Dessiner celui qui est d’ailleurs : une étude autour de Lovecraft et la bande dessinée ». Il s’agit donc de comparer et d’analyser plusieurs adaptations en bande dessinée de la même nouvelle de Lovecraft, « Je suis d’ailleurs », certes pas la plus facile à illustrer !

 

Il y a de nombreuses adaptations de ce texte, pourtant – cet article ne se veut probablement pas exhaustif, mais évoque à l’occasion quelques curiosités confidentielles. Toutefois, il se focalise essentiellement sur quatre adaptations, toutes traduites en français par ailleurs, et qui sont signées Horacio Lalia, Tanabe Gô, Hernán Rodriguez et Erik Kriek. La malédiction de mon inculture frappe encore, car je n’ai pour l’heure lu que deux de ces adaptations, celles de Lalia et de Kriek (j’avais causé de cette dernière ici) – aucune des deux ne m’ayant vraiment convaincu… Il est vrai que j’ai tendance, en matière de BD lovecraftienne, à juger tout bien fade en comparaison avec le travail extraordinaire de Breccia – mais ça, c’est pour l’article suivant.

 

Ici, quoi qu’il en soit, l’analyse serrée des diverses adaptations (avec des développements touchant aussi bien le nombre de pages, la place du texte, le choix ou non de la vue subjective, l’effet de la chute, etc.) démontre avec pertinence la multiplicité des approches possibles, si leur pertinence est mise dans la balance. Les choix de Lalia et de Kriek ne m’ont donc pas vraiment parlé, mais Rodriguez et surtout Tanabe ont l’air autrement plus audacieux et ambitieux – et en même temps plus pertinents (en notant, dans le cas de ce dernier, que la narration propre au manga y a sa part) ; ce que je note précieusement, il me faudra y jeter un coup d’œil...

 

Karen Vergnol-Rémont, « Lovecraft ou les couleurs du cauchemar : une étude d’Alberto Breccia »

 

L’ultime article de cette section consacrée à la bande dessinée rend hommage au Maître – oui, le Maître ! Qui n’est autre qu’Alberto Breccia. Karen Vergnol-Rémont, dans « Lovecraft ou les couleurs du cauchemar : une étude d’Alberto Breccia », dissèque la manière dont l’illustrateur argentin adapte « Celui qui hantait les ténèbres », à sa manière bien spécifique, faisant usage de nombre de techniques, de l’encre de Chine au collage (bien sûr, en fait de « couleurs du cauchemar », nous sommes ici dans un traitement remarquable du noir et blanc).

 

Le résultat, admirable, et dont quelques aperçus sont donnés ici (ce n’était pas le cas dans l’article précédent, ce que j’ai trouvé un peu regrettable), est aussi l’occasion de revenir à la décidément perfide question de l’adaptation, surtout quand elle se pique de fidélité – notion qui fait hausser les sourcils de tous les intervenants. Ici, toutefois, il est aussi instructif de relever quand Breccia est fidèle (notamment dans le traitement de l’obscurité, essentielle au récit – ainsi quand on aborde les errances de Blake dans l’église plongée dans les ténèbres), et quand il ne l’est pas (par exemple en faisant sauter le prologue annonçant d’emblée la mort de Blake). La référence au texte original est particulièrement instructive ici.

 

Bien sûr, il faut y ajouter, à mon sens l’atout majeur de Breccia en la matière, son jeu très subtil concernant la trouble notion d’indicible. Avec un art consommé, et immédiatement identifiable, passant par la multiplicité des techniques graphiques, l’Argentin me paraît parvenir merveilleusement bien à montrer en ne montrant pas, ou, plus encore, à ne pas montrer en montrant – enfin, je me comprends… Il fait ainsi appel à l’imagination du lecteur, supposé relier les points et dégager les ombres, mais à sa manière qui lui est propre et inaliénable – instaurant ainsi une véritable collaboration avec le lecteur qui, au fond, renvoie à semblable collaboration dans le cas de la description littéraire.

 

Attention : cet article est très enthousiaste, ainsi que je le suis moi-même – autant pour la pondération académique. Je relève cependant qu’il se montre parfois bien répétitif – et il y a quelque chose d’étrange dans le ton, globalement… Mais cela demeure un beau moyen de témoigner du talent fou de Breccia.

LOVECRAFT FIGURE TRANSMÉDIALE

 

Isabelle Périer, « Adaptation et transmédialité : Kadath, la Cité Inconnue »

 

Et nous en arrivons à la quatrième et dernière partie de Lovecraft au prisme de l’image, plus mystérieuse dans son intitulé : « Lovecraft figure transmédiale ». J’ai toutefois l’impression que cette dernière notion ne s’applique véritablement qu’aux deux premiers des quatre articles rassemblés dans cette ultime section.

 

Et tout d’abord à celui d’Isabelle Périer, intitulé « Adaptation et transmédialité : Kadath, la Cité Inconnue ». L’autrice, hélas, est décédée bien prématurément le 17 septembre dernier, ce qui confère un ton particulier à cette lecture – et dissuade sans doute de se montrer trop critique sur un point qu’en toutes autres circonstances j’aurais sans doute trouvé bien plus problématique, à savoir que l’autrice elle-même a travaillé sur un des deux ouvrages qu’elle étudie dans le présent article.

 

En effet, l’optique transmédiale, ici, porte sur deux ouvrages d'inspiration lovecraftienne, mais relativement « indirecte », et en même temps fortement liés entre eux, à savoir Kadath : le Guide de la Cité Inconnue, très bel ouvrage publié en son temps (à l’occasion en fait de la publication de la nouvelle traduction des Contrées du Rêve par David Camus, et c’est un aspect essentiel de la conception du présent beau volume) dans la collection « Ourobores » des éditions Mnémos (et associant Raphaël Granier de Cassagnac, David Camus, Mélanie Fazi et Laurent Poujois pour le texte, et Nicolas Fructus pour de splendides illustrations ; l'idée même de la récente « réédition », non illustrée et linéaire, me dépasse franchement), et Kadath, aventures dans la Cité Inconnue, jeu de rôle paru ultérieurement aux XII Singes, mais directement inspiré du précédent (et auquel, donc, Isabelle Périer avait participé).

 

C’est donc enfin – mais de manière d’autant plus douloureuse – l’occasion de traiter du jeu de rôle lovecraftien dans un contexte éditorial et académique globalement encore très frileux à l’égard de ce loisir, qui a pourtant eu, sans doute, une importance cruciale dans la contamination de la culture populaire globale par Lovecraft et son « mythe », et a constitué une porte d’entrée sans pareille pour bon nombre de lecteurs qui étaient d'abord des joueurs.

 

Le résultat est tout à fait intéressant. Au travers d’entretiens choisis, nous assistons en quelque sorte aux secrets de la conception du guide chez Mnémos – un ouvrage qui m’avait beaucoup plu en son temps, mais c’est ici l’occasion de peser à quel point tout cela était malin. Quant au jeu des XII Singes, dont je connaissais l’existence mais sans y avoir jamais jeté un œil, il semble lui aussi être bien plus inventif que ce que je supposais benoîtement (à ceci près que le poème cité est une fâcheuse antipub).

 

Un article très instructif, donc – au-delà de sa seule dimension rôlistique, certes plus qu’appréciable, il offre une belle occasion de réfléchir à la notion d’adaptation (et/ou citation, prolongation/réécriture, hommage, etc.) sous un angle différent, mais aussi de jouer des outils modernes du canular et de la création collective/partagée dans un univers étendu, avec quelque chose de jouissif en même temps qu’édifiant, et peu ou prou unique en son genre.

 

Rémi Cayatte, « Howard Phillips Lovecraft : acteur majeur de la culture populaire moderne »

 

L’article suivant, dû à Rémi Cayatte, s’intitule « Howard Phillips Lovecraft : acteur majeur de la culture populaire moderne ». Un titre très ambitieux – et, je le crains, cette ambition n'était guère approprié dans ce contexte de publication : si la nomenclature, déjà envisagée, des citations, réécritures/prolongations et hommages, me paraît pertinente, sur un format pareil elle implique de faire des choix guère satisfaisants : le sujet est trop vaste. Avis tout personnel, et qui se discute – mais, dans chaque catégorie (incluant les jeux de rôle, les jeux vidéo, les séries, etc.), on est tenté d’évoquer mille autre cas passés sous silence, et qui, parfois, auraient peut-être été davantage instructifs que ceux retenus. Le problème, certes, de toute sélection.

 

Mais l’article envisage ensuite une autre question, en cherchant à comprendre comment nous en sommes arrivés là. Quelques pistes sont bien évoquées, mais qui, éventuellement, encourent le même reproche que la précédente partie de l’article. Il y a des idées intéressantes, mais qui auraient appelé des développements bien plus conséquents – car c’est là une question d’une extrême complexité, et, notez bien, je n’ai quant à moi aucune idée solidement établie permettant d’éclairer ce phénomène en apparence très improbable (au-delà de cette idée d’un univers « open source »).

 

L’article, en soi, n’est pas mauvais, et il contient nombre de choses intéressantes et pertinentes, mais j’ai tout de même le sentiment qu’il est plus frustrant que convainquant, au regard de l’extrême complexité du questionnement, rendu plus difficile encore par l’abondance du matériau source (prohibant certes toute entreprise se voulant exhaustive, c'est aujourd'hui parfaitement impensable). Je suppose que l’on peut le voir comme la première étape d’une réflexion – auquel cas c’est un geste très louable et sans doute nécessaire.

 

Arnaud Moussart, « Night Gaunts de Brett Rutherford : entre illustration et (re)création »

 

Après quoi Arnaud Moussart, dans « Night Gaunts de Brett Rutherford : entre illustration et (re)création », traite, allons bon, de théâtre lovecraftien – le parent pauvre dans les arts inspirés par le gentleman de Providence.

 

L’article commence par s’interroger sur ce statut, en le rapportant à ce que nous savons (pas grand-chose, globalement) du rapport de Lovecraft lui-même au théâtre.

 

Après quoi, il s’agit de se pencher sur un rare cas d’adaptation théâtrale (et dans un contexte bien particulier, la pièce n’a semble-t-il été jouée que deux fois, et une seule dans son état final, qui plus est pas dans un théâtre à proprement parler ?), à savoir Night Gaunts de Brett Rutherford.

 

Ici, je m’avoue largué : ma méconnaissance presque totale du genre théâtral, et mes préjugés à la louche en la matière, ne m’ont certes pas facilité la lecture de cet article – et, à vrai dire, ce qui est rapporté du propos même et des procédés plus encore de la pièce Night Gaunts va bien trop dans le sens de mes bêtes préjugés pour m’autoriser à en discuter sereinement – d’autant que, forcément, je ne l’ai ni lue ni vue.

 

Cependant, la réflexion d’Arnaud Moussart paraît des plus pertinente, et fait preuve d’un esprit critique bienvenu.

 

Christopher L. Robinson, « Les Necronomicons de H.R. Giger »

 

Reste un dernier article, qui nous renvoie quand même pas mal à ceux portant sur la bande dessinée, même si l’approche est différente ; un dernier article, donc, abondamment illustré, dans lequel Christopher L. Robinson se penche sur « Les Necronomicons de H.R. Giger » – l’occasion, tiens donc, de revenir à Alien, après l’évocation de Dan O’Bannon par Christophe Chambost.

 

Mais nous sommes devant un cas-limite : il est difficile, ici, de parler d’adaptation, voire tout bonnement impossible – et, globalement, les univers de Lovecraft, le gentleman puritain obsédé par l’horreur cosmique, et de Giger, tout de biomécanoïdes qui sont autant d’assemblages pervers et morbides d’organes sexuels et d’armes à feu dans les ombres d'un futur glauque, n’ont tout de même pas grand-chose de commun. Qu’importe à ce stade si Giger lui-même sème dans ses œuvres des allusions limpides à Lovecraft et plus particulièrement à son Necronomicon ?

 

Eh bien, pas tout à fait. L’article est en effet parfaitement pertinent, car il pose ainsi une question très intéressante, relative au pouvoir des mots : chez Giger, ce n’est pas tant le fond lovecraftien qui constitue une inspiration, que l’emploi d’un lexique immédiatement signifiant, et suffisant de lui-même à créer un univers secondaire riche de connotations à servir parfois, à détourner d’autres fois.

 

En fait, l’idée de ces « mots de pouvoir » pourrait renvoyer à une lecture ésotérique, qui serait bien entendu erronée à s’en tenir au seul Lovecraft, mais peut davantage faire sens dans le contexte post-hippie qui voit naître l’œuvre de Giger, avec son lot de parodie voire d’imposture délibérée (et d’argumentaire commercial, dont, à terme sinon au départ, les références lovecraftiennes font également partie). La simple citation, on le voit, peut susciter des études très intéressantes – mais cette idée du pouvoir des mots, eu égard au lexique du « Mythe de Cthulhu », est encore une autre illustration, et des plus éloquente, de la contamination de la culture populaire moderne par un Lovecraft omniprésent.

 

COME AND SEE

 

Un bien bel ouvrage, donc, que ce Lovecraft au prisme de l’image – et qui a peut-être quelque chose de salutaire, car il est bien temps de revenir sur certains préconçus tenant à l’impossibilité supposée de figurer l’univers lovecraftien, dans le contexte d’une culture populaire qui ne cesse pourtant de le faire, si c’est avec plus ou moins de réussite ; par ailleurs, on appréciera l’ouverture de la problématique à des champs moins évidents que les inévitables cinéma et bande dessinée.

 

Une lecture de choix, donc, pour une problématique que l’on n’a certes pas fini de creuser.

Voir les commentaires

La Proie et l'ombre, d'Edogawa Ranpo

Publié le par Nébal

La Proie et l'ombre, d'Edogawa Ranpo

EDOGAWA Ranpo, La Proie et l’ombre, [Injû 陰獣 ; Shinri shiken 心理試験], roman policier traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, illustration [de couverture] de Bénédicte Guettier, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier poche – Policier, [1925, 1928, 1988] 1994, 142 p.

RETOUR AU POLAR PERVERS

 

Après L’Île panorama, La Bête aveugle et Le Lézard Noir, quatrième lecture d’Edogawa Ranpo, l’auteur considéré comme ayant été l’introducteur et le maître du récit policier au Japon dans les années 1920, et figure littéraire majeure du courant ero guro, avec cette fois ce très court roman qu’est La Proie et l’ombre vraiment très court : une centaine de pages. Le « roman », datant de 1928, est en fait complété ici par une nouvelle, « Le Test psychologique », qui lui est antérieure de trois ans, et qui fait figurer le plus célèbre personnage récurrent de l’auteur, le détective Akechi Kogorô ; bizarrement, dans cette édition, cela n’apparaît ni sur la couverture, ni sur la page de garde, encore moins sur une table des matières de toute façon absente...

 

Mais, pour l’heure, La Proie et l’ombre (Injû, en version originale). Il s’agit d’un récit sans l’ombre d’un doute policier, et plus exactement, en apparence du moins, de policier très classique, « à énigme ». Au regard de mes lectures antérieures, il faudrait donc en priorité rapprocher ce roman du Lézard Noir. Pourtant, les liens ne manquent pas avec L’Île panorama et La Bête aveugle, mais à un niveau plus souterrain (si j’ose dire…), peut-être cependant plus essentiel.

 

Il est par ailleurs un point qui associe peut-être tout particulièrement La Proie et l’ombre et La Bête aveugle : le rôle non négligeable qu’y joue la perversion sexuelle (thème certes pas absent des deux autres romans cités). Ce n’est peut-être pas sur un mode aussi radical que dans le très sordide thriller que j’avais lu il y a quelque temps de cela, mais c’est sans doute une dimension importante du présent roman, en fait peut-être même plus explicite, à sa manière.

 

L’essentiel est peut-être ailleurs, pourtant – dans un jeu de miroir savamment conçu, où l’auteur questionne lui-même son art, à un niveau très intime aussi bien qu’au niveau plus général du genre policier en tant que tel…

 

L’AUTEUR ENQUÊTEUR

 

Je vais faire en sorte de limiter les SPOILERS autant que possible – en notant toutefois que, côté whodunit, le mystère n’en est probablement guère un : on devine très vite ce qu’il en est, sans que cela coûte le moindre effort, mais sans que cela nuise non plus au plaisir de lecture ; les dimensions howdunit et whydunit sont sans doute plus importantes.

 

Le roman est narré à la première personne, par un auteur de romans policiers – la quatrième de couverture avance un peu brutalement qu’il s’agit d’Edogawa Ranpo lui-même, et il est vrai que nous sommes instinctivement portés à le croire ; pourtant, dans les faits, c’est bien plus compliqué que cela, au point où cette assimilation dans le paratexte pourrait même (brièvement…) induire le lecteur en erreur… Sauf erreur, le narrateur n’est jamais appelé Edogawa Ranpo, ou même Hirai Tarô (son vrai nom ; rappelons qu’Edogawa Ranpo est un pseudonyme, une retranscription phonétique d’ « Edgar Allan Poe », la grande admiration littéraire de notre auteur ; mais la quatrième de couverture mentionne aussi à juste titre que ce pseudonyme peut se lire « flânerie au bord du fleuve Edo »). Mais je reviendrai juste après sur cette question de l’identification du narrateur, et éventuellement… de sa proie.

 

Car le narrateur/auteur est très vite amené à se faire également enquêteur : en effet, une jolie jeune femme du nom d’Oyamada Shizuko, croisée au hasard de pérégrinations dans le musée de Ueno, et avec qui il a entretenu depuis un semblant de relation, formellement innocente mais non moins lourde de sous-entendus et de désirs plus ou moins bien admis, cette jeune femme donc l’appelle un jour à l’aide : son ancien amant, du nom de Hirata Ichirô, a retrouvé sa trace et lui envoie des lettres très menaçantes – pour elle, et pour son mari, Oyamada Rokurô. Or Shizuko prend ce danger au sérieux : elle a d’autant plus besoin des services du narrateur, qu’elle a identifié en la personne de son persécuteur… le romancier Ôe Shundei ! Lequel, comme le narrateur, brille dans le registre policier – mais d’une manière on ne peut plus différente…

 

DEUX SORTES D’AUTEURS DE POLICIER

 

En effet, pour notre narrateur, il ne fait aucun doute qu’Ôe, le mystérieux Ôe, qui ne fait plus parler de lui depuis quelque temps mais a connu auparavant un succès remarquable, est avant tout un pervers iconoclaste – et, pour le lecteur, il ne fait aucun doute (bis) que ce jugement dévalorisant doit beaucoup à l’incompréhension teintée de jalousie qu’éprouve le narrateur/auteur, « ancienne mode », à l’encontre d’un rival plus jeune, plus brillant, plus audacieux… et dont le succès autant critique que commercial résonne comme un affront à ses oreilles.

 

Le roman s’ouvre ainsi (p. 7) :

 

Je m’interroge assez souvent sur la nature de mon métier.

Je crois qu’au fond il existe deux types d’auteurs de romans policiers : ceux qui sont du côté du « criminel » et ceux qui sont du côté de « l’enquêteur ». Les premiers, même s’ils sont capables de mener une intrigue serrée, ne trouvent leur bonheur que dans la description de la cruauté pathologique du criminel, tandis que les seconds, au contraire, n’y attachent aucune importance ; seule compte à leurs yeux la finesse de la démarche intellectuelle de l’enquêteur.

Shundei Oe, l’homme qui va être au centre de mon récit, est un auteur qui appartient à la première école ; quant à moi, je me considère plutôt comme un représentant de la seconde.

Certes, j’ai fait du récit du crime mon métier, mais cela n’implique pas que j’éprouve une attirance particulière pour le mal. Ce sont les déductions quasi scientifiques de l’enquêteur qui m’intéressent, et d’une certaine manière, il n’y a pas plus moraliste que moi. C’est d’ailleurs sans doute, ce trait de mon caractère qui m’a valu au départ d’être entraîné malgré moi dans cette affaire. Si j’avais eu un peu moins de respect aveugle pour les valeurs de la morale et si j’avais montré quelque disposition pour le crime, je ne serais pas comme aujourd’hui plongé dans ce gouffre affreux d’incertitude et de regrets.

 

Tout ceci est d’une perversement ludique faux-dercherie dont je ne connais guère d’équivalent, au rayon des incipits, si ce n’est peut-être chez Sade, mettons dans les versions « propres » de Justine. Et de Sade à Edogawa, à l’occasion… Tout particulièrement ici, en fait...

 

Mais remisons le fouet de côté pour l’heure : ce qui nous intéresse d’abord, c’est l’identification du narrateur. Après ce discours introductif, il serait donc Edogawa Ranpo lui-même ? J’en doute un peu. Oh, notre auteur aimait sans doute le policier en forme de gymnastique intellectuelle, empruntant notamment à Poe et son chevalier Dupin (aucun doute à cet égard), probablement aussi à Conan Doyle et Sherlock Holmes, qui sait, également à Leroux/Rouletabille (c’est un peu trop tôt pour Agatha Christie, côté Hercule Poirot ou Miss Marple ou autre). Le présent roman en témoigne, à sa manière (non sans quelques sous-entendus cruciaux), mais aussi Le Lézard Noir, et, supposé-je, d’autres récits, notamment donc ceux mettant en scène Akechi Kogorô (ce qui inclut la nouvelle « Le Test psychologique », qui conclut ce petit volume).

 

Mais, si l’auteur de policier est, soit du côté du criminel, soit du côté de l’enquêteur, toute position intermédiaire étant a priori exclue, il ne fait guère de doute à mes yeux, du moins en me fondant sur mes trois seules lectures précédentes, qu’Edogawa Ranpo était bien davantage du côté du criminel… Pour ce que j'en ai lu, certes, mais c’est à vrai dire essentiel à son intérêt. Dans L’Île panorama, le criminel est tout ; si le châtiment policier semble enfin intervenir dans les toutes dernières pages du roman, c’est sur un mode drastiquement expédié, et demeure en fait, bien autrement important, le sentiment que le criminel, même alors, triomphe – littéralement dans un feu d’artifice à la gloire de sa démesure perverse. Dans La Bête aveugle, là encore, le criminel est tout : il est le point de vue, dans ses méfaits comme dans ses mauvaises blagues – l’enquête n’est pas de mise (ce qui s’en rapproche le plus est le fait d’une victime – à vrai dire d’une énième victime), seul compte le récit des crimes, ce qui tire le court roman vers le thriller ; en outre, là encore, le criminel, à sa manière sardonique, triomphe dans les dernières pages du roman. Et même dans Le Lézard Noir, où brille Akechi Kogorô, la criminelle bénéficie du titre, et, aux yeux du lecteur, elle s’avère autrement intéressante, fascinante même, que le finalement falot détective, même s’il a la morale pour luiou peut-être justement pour cette raison. Il l’emporte ? Techniquement, disons... Mais probablement pas aux yeux des lecteurs.

 

Edogawa Ranpo ne serait-il pas alors Ôe Shundei ? Eh bien, il ne peut pas l’être totalement, pour des raisons assez évidentes. Mais quand il examine la bibliographie de son auteur/criminel, citant des titres aussi explicites que Le Pays panoramique, on perçoit bien combien il s’amuse à subvertir cette dichotomie mal assise de l’incipit… de même qu’il subvertit son narrateur, si propre sur lui à l’en croire, mais non sans failles qui à vrai dire en font tout l’intérêt.

 

La Proie et l’ombre a sans doute quelque chose d’une mise en abyme du genre policier, mais sur un mode joueur et délicieusement pervers. Non sans fond au-delà, ceci dit.

CHAT ET SOURIS (BIS) – UNE HISTOIRE DE PIÈGES

 

Le piège de l’incertitude

 

Sur cette base, Edogawa Ranpo conçoit un jeu du chat et de la souris, opposant le narrateur/auteur/enquêteur et son rival auteur/criminel Ôe Shundei. Et ce dans des termes finalement assez proches du Lézard Noir, d’un an postérieur, où l’ensemble du récit constituait une joute de ruse opposant Akechi Kogorô et la criminelle du titre.

 

Dès lors, l’approche initiale du récit, sinon sa globalité (c’est à débattre), confirme bel et bien la déclaration d’intention du narrateur/auteur/enquêteur : son approche est essentiellement intellectuelle, un pur jeu logique, où l’attention aux détails porte nécessairement en elle la résolution heureuse de l’énigme.

 

Sauf que c’est un leurre : deux auteurs de romans policiers s’affrontent, et, si notre narrateur/auteur/enquêteur prétend cerner d’emblée la personnalité et le modus operandi du détestable Ôe Shundei, peut-être fait-il preuve d’un peu trop de confiance en ses capacités ? Car il en vient à oublier quelque chose de fondamental : son rival, auteur de romans policiers également, même d’un autre ordre, a pu l’étudier lui aussi – et il est diablement malin, ses livres en témoignent, qu'importe si le narrateur les exècre.

 

Car il est bien plus malin que le « héros », si ça se trouve : il anticipe le moindre de ses gestes, la moindre de ses déductions ; aussi a-t-il pu semer d’innombrables pièges, des fausses pistes dont il savait très bien que notre narrateur se précipiterait dessus, et les interpréterait de telle manière précisément, même très fantasque en apparence. Ceci, bien sûr, dans le cadre d’un piège global – car l’affaire des lettres de menace à l’encontre d’Oyamada Shizuko et indirectement de son époux Rokurô a en fait, nous le comprenons très vite, été expressément conçue à l’encontre du narrateur : le maléfique Ôe Shundei, là aussi, anticipe le Lézard Noir du roman éponyme, qui jouera de la sorte avec Akechi Kogorô – et ce à plus d’un titre…

 

Mais, dans La Proie et l’ombre, Edogawa Ranpo se montre à cet égard bien plus subtil et profond que dans Le Lézard Noir, à mon sens – encore que là aussi les liens ne manquent pas. Dans ce dernier roman, Akechi Kogorô, qui a tout d’un héros au sens le plus classique du terme, l’emporte à la fin – avec lui le bon droit et la morale. Mais dans La Proie et l’ombre ? C’est bien davantage ambigu. Dans les deux romans, nous voyons les enquêteurs errer – notamment en livrant de brillantes déductions qui s’avèrent en fait infondées. Akechi Kogorô rebondit sans peine ; admettant ses erreurs, il sait en tirer partie pour avancer malgré tout vers l’unique objectif : mettre fin aux méfaits du Lézard Noir. Le narrateur de La Proie et l’ombre, quant à lui, se retrouve dans une situation bien plus inconfortable – car, prenant conscience de la manipulation qui a opéré à son encontre, il se retrouve en fin de compte désarmé, ceci même en ayant identifié après coup le coupable et sa méthode. Sa brillante déduction initiale, qui avait été livrée en détail au lecteur comme à Shizuko, et non sans une certaine morgue, s’est effondrée sous ses yeux ; comprendre ce qui s’est vraiment passé, dès lors, n’est certes pas hors de portée du narrateur, qui n’a rien d’un imbécile – mais, au-delà, cela produit sur lui un effet bien plus douloureux, car débouchant sur une incertitude totale, d’ordre philosophique.

 

En effet, le narrateur jouait à Sherlock Holmes – le type supra intelligent (dans tous les sens du terme) au point d’en être agaçant ; mais son rival l’a ramené aux réalités plus ambiguës de ce monde (forcément flottant), où le crime, même conçu à dessein, n’obéit probablement jamais totalement aux schémas intellectuels parfaits des auteurs de romans policiers « du second type », là où l’ « expérience » des autres, en remuant la vase de l’humanité, les sentiments, les pulsions, peut leur conférer une longueur d’avance, au travers de l’intuition empathique.

 

Et cette incertitude dépasse le seul cadre de l’enquête présente. Le narrateur désemparé se retrouve confronté à un monde où le doute s’insinue partout, et où, malgré toute la joliesse intellectuelle de ses romans riches de déductions proprement épiques dans leur subtilité de façade, la réalité est qu’on ne peut jamais véritablement savoir avec une parfaite certitude, qui est le coupable, qui est l’innocent – voire qui est la victime, en fait ! Et ce désarroi total me paraît très bien vu.

 

Notons au passage que la nouvelle qui complète ce petit volume, « Le Test psychologique », a été bien choisie pour le coup, car elle joue également de cette thématique, même si de manière plus concrète – en fait, c’est là l’essentiel de son intérêt (j’y reviens très vite).

 

Le piège de la perversion

 

Avant cela, il est une dernière dimension de La Proie et l’ombre à évoquer, qui est l’importance qu’y occupe la perversion sexuelle. Ce qui, en soi, ne nous étonnera guère de la part de cet Edogawa Ranpo dont on a fait, en même temps que du policier, le maître en son temps de l’ero guro. Des trois autres romans que j’avais lus, La Bête aveugle est celui où cet aspect ressort le plus, car le roman entier baigne dans la perversion, avec une atmosphère d’érotisme noir et sadique qui constitue son atout essentiel. Cependant, L’Île panorama n’était certes pas exempt, plus subtilement, d’un sous-texte érotico-pervers – que Maruo Suehiro a bien sûr exprimé dans son adaptation en manga. Et, même dans Le Lézard Noir, plus « classiquement » policier, la relation ambiguë entre la criminelle et le détective, qui se rencontrent en personne à plusieurs reprises, et en ayant pleinement conscience de qui est qui et qui fait quoi, détourne plus qu’à son tour la joute intellectuelle en joute de séduction – en fait un « jeu de rôle » au sens cul, où les gestes, les dires et les idées excitent, ce qui s’avère bien leur fonction essentielle (l’ultime utopie souterraine, où hommes et femmes sont, comme dans les deux autres romans cités, réduits au rang d’objets, poursuivant en outre une thématique de fond récurrente, qui est également associée à ce discours érotico-pervers).

 

Mais, bizarrement (ou pas), c’est bien, de ces quatre textes, La Proie et l’ombre qui s’avère le plus démonstratif à cet égard – le plus explicite (même par rapport à La Bête aveugle, j’ai l’impression, car sur un ton moins grotesque, mais ça se discute). En effet, notre narrateur/auteur, qui, on l’a vu, proteste dès la première page du roman, et dans les termes les plus forts, de sa haute moralité, en contraste avec l’ignominie affichée du rival criminel Ôe Shundei (on imagine bien Edogawa Ranpo écrire ces phrases avec un rictus carnassier aux lèvres), succombe très vite à des pulsions charnelles, qu’il admet plus ou moins – ou disons qu’il les admet tout en les blâmant, très hypocritement. Oyamada Shizuko le séduit par sa beauté, sa finesse, son goût très sûr… mais aussi en raison des marques de coups de fouet que l’on devine sur sa nuque dégagée, laissant supposer que son dos en est intégralement couvert – une passion morbide qui ne laisse pas indifférent notre vertueux « héros »...

 

Et, à peine l’enquête commence-t-elle, qu’un autre thème fort pervers s’impose à lui : le voyeurisme. Les jeux érotiques tordus de Oyamada Rokurô ne s’arrêtaient certes pas à la flagellation (à laquelle Shizuko laisse entendre, d’un ton très faussement pudique, qu’elle y a en fait pris goût) ; le riche bonhomme avait trafiqué son grenier pour épier sa femme dans les circonstances les plus intimes… Les lettres de Ôe Shundei s’en font l’écho – et la terreur de Shizuko à l’encontre de son persécuteur doit beaucoup à cette conviction sans cesse rappelée que son ancien amant la voit, peut-être même qu’il se trouve dans la maison. Mais, pour mettre fin à la menace, le narrateur à son tour se fait voyeur – peut-être prétend-il tout d’abord y être contraint, mais, au fond, nous devinons qu’il en retire une excitation particulière qui n’est pas pour rien dans son investissement dans cette enquête...

 

Or la brillante déduction du narrateur révélant tout le fond de l’affaire suscite, comme en forme de récompense, une relation passionnelle avec Shizuko – et de nature essentiellement sexuelle, Edogawa Ranpo comme son narrateur, pour le coup, ne prétendent pas le contraire.

 

Ce dernier, qui s’est fait voyeur, et qui maintenant manie à son tour le fouet, avec une ardeur consommée, est bel et bien tombé dans un piège de Ôe Shundei : il est devenu, d’une certaine manière, un de ses personnages. À moins bien sûr qu’il ne l’ait toujours été...

 

Nouvelle révélation, au plan éthique peut-être, produite par une sexualité s’affichant haut et fort comme déviante. Nouvelle révélation qui s’avère à son tour le produit d’un piège, dans lequel le narrateur/auteur, manipulé par un autre auteur (qu’il s’agisse de Ôe Shundei ou d’Edogwa Ranpo) a sauté à pieds joints – et qui participe là encore de l’anéantissement de toutes les illusions « positives » dans lesquelles il s’était si longtemps complu.

BONUS TRACK (OU GHOST TRACK)

 

Roman brillant et habile, troublant et jouissif, profond autant que divertissant, La Proie et l’ombre est donc complété dans cette édition par une nouvelle titrée « Le Test psychologique » (Shinri shiken), qui lui est un peu antérieure, et fait une trentaine de pages. C’est par ailleurs une nouvelle où intervient le fameux détective Akechi Kogorô. Pourtant, c’est à nouveau une histoire où le criminel semble bien plus important que l’enquêteur… Même si pas au point, cette fois, d’en triompher : en dernière mesure, le détective Akechi l’emporte, et avec lui la morale et le bon droit. Nous le savons d'emblée.

 

Tout commence avec un meurtre très crapuleux, l’assassinat, pour lui voler son pécule, d’une vieille dame notoirement avare, par un jeune étudiant brillant du nom de Fukiya. Un monstre froid, à vrai dire – dans sa justification « rationnelle » de son crime, et peut-être aussi dans ses procédés, il n’a pas été sans me rappeler, petit anachronisme (de vingt ans tout de même), le personnage de Brandon dans le film La Corde, d’Alfred Hitchcock (adapté d’une pièce de théâtre, elle-même inspirée par un fait-divers ; un film suffisamment pervers à mon sens pour être évoqué dans une chronique portant sur une œuvre même antérieure d’Edogawa Ranpo – tiens, je relève que j’avais fait un peu la même chose avec Psychose en causant de La Bête aveugle).

 

Fukiya est un malin – ou du moins en est-il convaincu. Il a tout prévu, comme de juste. Pourtant, il s’inquiète brièvement quand il apprend que l’enquête sur son crime (ou plutôt sur celui de Saito, puisque ce jeune homme bien moins malin, camarade de Fukiya, fait figure de coupable idéal tant il a accumulé les maladresses), que cette enquête donc est confiée au juge Kasamori – lequel est connu pour faire appel à des techniques guère orthodoxes pour résoudre les affaires quand la méthode policière n’est pas suffisante : il prise beaucoup les tests psychologiques, notamment les associations d’idées. Mais Fukiya sait que ces méthodes sont faillibles – et il se prépare à les affronter.

 

Ce qui désarme Kasamori, qui ne sait pas comment interpréter les résultats des tests effectués sur Saito et Fukiya… Heureusement (TA-DAM !) intervient Akechi Kogorô, un ami du juge. Le détective se montre très méfiant à l’égard de ces tests : il est convaincu, comme à vrai dire la majeure partie du corps scientifique, même en 1925, que ces tests, détecteur de mensonges, associations d’idées, etc., ne sont pas probants ; il reprend sans cesse cette citation voulant que cette approche, même avec toute son apparence de scientificité, risquerait bien trop souvent de condamner des innocents et d’innocenter des coupables… Ce qui ne signifie pas qu’elle soit totalement vaine – c’est seulement qu’il faut s’attacher aux seuls points précis où son emploi peut s’avérer pertinent…

 

Vous savez très bien comment tout ça va se terminer – le lecteur aussi, très vite, d’autant qu’Edogawa Ranpo use, très visiblement pour le coup, d’un ersatz de « fusil de Tchekhov »… Ce qui est sans doute une limite marquée de ce bref texte qui ne parvient certainement pas à la cheville de La Proie et l’ombre.

 

Cependant, cette nouvelle n’est pas inintéressante pour autant. J’ai trouvé très enthousiasmant que, déjà en 1925, non seulement elle faisait figurer la méthode d’enquête reposant sur des tests psychologiques, mais aussi la critique scientifique de cette approche déjà jugée bien trop aléatoire. Je n’ai aucune idée de l’état de la police scientifique à cet égard à cette époque (tiens, ça me rappelle qu’il faut que je lise Sciences forensiques et psychologies criminelles, supplément pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, en fait une réédition très largement augmentée de Forensic, Profiling & Serial Killers, que j’avais lu il y a de cela six ans tout de même), mais le propos me paraît pertinent et bienvenu – constater qu’aujourd’hui encore on use parfois de ces méthodes sans le moindre recul étant pour le coup parfaitement désolant...

 

NOIR BRILLANT

 

Maintenant, « Le Test psychologique » est un petit bonus – La Proie et l’ombre, le roman, impressionne bien davantage. Je l’ai beaucoup aimé : quitte à me répéter, c’est un texte brillant et habile, troublant et jouissif, profond autant que divertissant.

 

Parfaitement ignare en ce qui concerne le registre policier, je ne serais pas en mesure de situer au-delà ce roman dans l’histoire du genre, encore moins dans la hiérarchie de ses plus brillantes réussites, mais demeure qu’il m’a convaincu de bout en bout.

 

Dans le registre le plus « strictement » policier d’Edogawa Ranpo, je l’ai trouvé un bon million de fois meilleur que le pourtant très célébré Lézard Noir ; mais je l’ai aussi trouvé bien plus réussi que La Bête aveugle, roman qui commençait magnifiquement bien, mais m’avait perdu à force de répétitions, là où la construction de La Proie et l’ombre me paraît bien autrement solide. Et par rapport à L’Île panorama ? Je ne sais pas – je crois que la comparaison n’opère pas, ici, tant, en dépit de points communs très instructifs, les deux livres s’avèrent fondamentalement distincts.

 

Quoi qu’il en soit, La Proie et l’ombre m’a « réconcilié » (ce n’est probablement pas le bon mot) avec un auteur qui m’avait presque toujours un peu déçu jusque-là. Nul doute que je vais continuer à approfondir sa bibliographie, notamment avec ces deux autres titres qui patientent en prenant la poussière dans ma bibliothèque de chevet, La Chambre rouge et Le Démon de l’île solitaire.

Voir les commentaires

Point du jour, de Léo Henry et Stéphane Perger

Publié le par Nébal

Point du jour, de Léo Henry et Stéphane Perger

HENRY (Léo) et PERGER (Stéphane), Point du jour (La Ballade de Gin & Bobi et autres récits de Point du jour), couverture et illustrations intérieures de Stéphane Perger, Paris, Scylla, coll. 111 111 +, [2012-2016] 2017, 169 p.

OU L’IMPOSSIBILITÉ DE LIVRER UNE (VRAIE) CRITIQUE

 

Les habitués de ce blog (y en a ?) ont sans doute eu bien des occasions d’y croiser le nom de Léo Henry – encore que, moins que l’on aurait pu le croire, en fait : c’est que, à une époque, j’ai été amené à travailler (disons), via Dystopia essentiellement (mais il faut y ajouter Le Naurne, avec luvan et Laure Afchain, ainsi que le premier septième numéro du fanzine Bazaar Maniac), sur des livres du talentueux bonhomme, dès lors impossibles à critiquer en ces pages interlopes – ce qui explique par exemple pourquoi je n’ai jamais livré la moindre critique des livres en rapport avec Yirminadingrad, écrits en collaboration avec le très regretté Jacques Mucchielli, et y associant ensuite également les excellents aussi Stéphane Perger et Laurent Kloetzer. Ce qui ne m’a pas empêché de les adorer, je peux bien le dire maintenant, en toute bonne foi. Et d’autres choses encore signées Léo Henry, comme, pour m’en tenir aux titres les plus récents et hors Dystopia-Scylla, Philip K. Dick Goes to Hollywood ou encore La Panse – ces derniers, toutefois, relèvent peut-être d’un versant plus « abordable » de Léo Henry, là où Point du jour, qui nous intéresse aujourd’hui, à l’instar de certaines yirminadingraderies et de certaines des Nouvelles par e-mail (j’y reviendrai çà et là), c’est peut-être davantage la face nord (à supposer que la face nord est la plus ardue, mais, Taniguchi ou pas, moi et l’alpinisme, bon…).

 

D'où deux difficultés, peut-être rédhibitoires, quand il s’agit de chroniquer tout cela :

 

1) L’auteur est un copain. C’est dit. Ça ne me facilite pas la tâche, qu’il s’agisse d’en dire du bien ou du mal – dans une égale mesure, je crois. J’ai l’audace niaise de me croire capable, dans l’absolu, de faire preuve d’objectivité quand c’est nécessaire, mais je pourrais me tromper – à vous de voir ce qu’il en est au-delà de cet aveu préliminaire.

 

2) Putain, j’ai rien compris à ce bouquin… Mais rien de rien. Et c’est sacrément problématique, tout de même. Disons franchement les choses : j’ai failli abandonner ma lecture en cours de route. Je me suis fixé, passé un moment, une page-limite, la quatre-vingtième, pour déterminer si ça valait le coup de continuer (j'expliquerai le comment du pourquoi plus loin). Arrivé à ladite page, j’ai supposé qu’il valait mieux continuer. Ce que j’ai fait, et je ne le regrette pas. Reste que je n’y ai rien panné, dans l’ensemble... Pourquoi, alors, avoir continué ? C’est une des choses qu’il me faudra tenter d’expliquer dans cet article qui s’annonce un peu confus...

 

111 111 +

 

Point du jour, ou plutôt, titre complet, La Ballade de Gin & Bobi et autres récits de Point du jour, est un recueil de nouvelles empruntant le cadre commun de... Point du jour. C’est quoi, Point du jour ? Voyez la section suivante de cet article, et tremblez devant mon incompréhension…

 

Mais parlons plutôt ici de l’histoire éditoriale, disons : le recueil est partiellement inédit – trois des dix textes le composant n’avaient jamais été accessibles auparavant, dont la novella « La Ballade de Gin & Bobi », de très loin le plus long texte du recueil : l’essentiel, au plan prosaïque du nombre de caractères, est donc totalement inédit.

 

Mais le reste guère moins, au fond… Si la nouvelle « Au carrefour agenouillé », qui ouvre le bal, figurait dans le recueil Le Diable est au piano, paru à La Volte en 2013, deux autres ont été publiées dans des revues à la diffusion éventuellement confidentielle (« Down There by the Train » dans Angle Mort, dont j’avais beaucoup aimé les premiers numéros, et « Jersey Girl » dans Secousse), puis quatre dans le cadre des Nouvelles par e-mail de l’auteur – une publication très informelle donc, pour des textes souvent brefs (voire très brefs) et plus qu’à leur tour hermétiques (mais ça c’est moi). L’ensemble a été composé entre 2012 et 2017, jusqu'à constituer ce petit volume.

 

Qui a d’autres particularités au-delà : ainsi, il est publié aux éditions Scylla, cousines de Dystopia – par des gens bien, donc. Et dans le cadre de l’improbable collection « 111 111 » (qui ne comptait jusqu'alors qu’un seul titre, Il faudrait pour grandir oublier la frontière, de Sébastien Juillard), au concept tout de même particulier : livrer une novella inédite faisant très précisément 111 111 signes, de la première lettre du titre au point final. Allons bon. Vous me direz : personne ne va compter les signes pour vérifier. Et c’est vrai. Mais, honnêtement, Léo Henry aime bien les jeux de contraintes (ah ?), et je ne doute pas que sa novella inédite compte très précisément ces 111 111 signes, etc.

 

Ladite novella, c’est donc « La Ballade de Gin & Bobi », qui compte vingt-quatre très brefs chapitres et constitue le gros du recueil. Mais c’est donc bien, cette fois, d’un recueil qu’il s’agit – parce que les règles, bon, hein. En fait de « 111 111 », nous avons donc un « 111 111 + », où neuf nouvelles bien autrement courtes encadrent la centrale « Ballade de Gin & Bobi » – centrale dans tous les sens du terme, car c’est bien ici le texte qui occupe le (long) milieu du recueil, mais c’est aussi le récit qui permet (à ceux capables de le saisir, je n’en ai pas exactement fait partie) de lier tous les autres, comme un anneau maléfique disons : les personnages de Gin et Bobi, auxquels il faut semble-t-il ajouter ce type qui aimerait bien qu’on l’appelle Ishmaël (et qui se fait très vertement rembarrer, bien fait pour sa gueule, oh), et d'autres encore, et d'autres trucs au-delà des personnages.

 

Ceci en notant que l’auteur, joueur (ah ?), nous livre en fin de volume trois ordres de lecture différents : la table des matières, l’ordre de la narration, et l’ordre de la collation (entendre par-là, semble-t-il, l’ordre de conception et de livraison des textes) ; parce que je suis affreusement banal et ennuyeux comme garçon, j'ai lu Point du jour dans l’ordre de la table des matières – c’est navrant, je sais, quel manque d’audace, etc.

 

Ah, et, il faut y ajouter, pour les plus pervers, une playlist directement liée aux titres des nouvelles, mais qui comprend beaucoup trop de Johnny Cash pour être honnête (à mes oreilles d’inculte ; oui, je ne connais à peu près rien de tout ça).

 

Enfin, l’excellent (lui aussi) Stéphane Perger est associé à l’entreprise, avec son nom sur la couverture, au même niveau que celui de Léo Henry – et non en tant qu’ « illustrateur » noyé dans les crédits. Cela avait déjà été le cas, notamment, dans Bara Yogoï et Tadjélé, mais je ne sais pas, dans le cas présent, si cela traduit un rôle particulier dans le processus créatif (entendre par-là qu’il n’aurait pas seulement illustré des nouvelles déjà écrites par Léo Henry, mais aussi travaillé en amont ou en parallèle, etc.). Quoi qu’il en soit, il livre une fois de plus un travail admirable : ce Point du jour est un très joli objet.

 

SITUER POINT DU JOUR (VAINES TENTATIVES POUR)

 

Mais, bordel, c’est quoi, Point du jour ? Ou plutôt : c’est quoi, Point du jour ? Excellente question, hein ? À moins qu’il ne s’agisse de la pire de toutes, d’emblée un témoignage de ce que je n’ai absolument rien panné à tout ça…

 

On suppose qu’il s’agit d’un contexte général des dix nouvelles – on suppose, car on ne nous le dit pas au-delà du titre complet, les punks de Scylla comme ceux de Dystopia étant contre les quatrièmes de couverture. Reste que, tout naturellement, j’ai été tenté de « situer » Point du jour – un réflexe bien connu sans doute des amateurs de science-fiction comme de fantasy (nan, y a pas de carte).

 

Les premiers récits m’ont évoqué des images renvoyant tantôt au western, tantôt au post-apocalyptique – ou les deux à la fois, car ça n’a assurément rien d’incompatible. Mais d’autres éléments, plus loin dans le texte, ont pu m’éloigner de ces présupposés (peut-être un peu ternes par ailleurs, ou en tout cas trop communs) – ne serait-ce que parce que ce monde, que je concevais à vue de nez plutôt désertique et sauvage, un avatar chelou de la Frontière, chelou oui mais d’abord Frontière, s’avère en fait éventuellement dense et émaillé de traits marqués de civilisation – les plus marqués, en fait : des chaînes de supermarché (françaises – comment ça tue trop l’ambiance !) et des motels Heartbreak Hotels, allons bon… De quoi ranger, même si dans un soupir de frustration, ses colts et son cache-poussière.

 

Mais bon, c’était un mauvais point de départ, hein ? À l’évidence, nous sommes en milieu urbain, avec Point du jour – portuaire, même ; la mer pue l’égout et en a la couleur, mais ça ressemble quand même à la mer. On dirait. Mais le problème, alors, c’est peut-être d’en délimiter les frontières, à défaut de la Frontière – ça va visiblement plus loin que la Zone Économique Exclusive : en fait, la ville portuaire pourrait tout aussi bien avoir les dimensions d’un monde entier, allez, c’est même plutôt ça, peut-être – avec aussi tout un réseau de tunnels, habitats chthoniens de rats-taupes et de lombrics qui sont aussi des hommes et des femmes, ou bien.

 

Ou bien.

 

Mais au moins c’est de la SF, hein ! Bobi est une gynoïde, un robot ! Ça fait du bien de pouvoir se rattraper à quelque chose – même une amazone de synthèse.

 

Bref : d’emblée, le cadre me laisse perplexe, car, et Bobi n’y change en fait rien (c’était une fausse piste, moi aussi je peux en semer, aha), il est essentiellement insaisissable. Du moins pour une tanche de type nébalien (régressif).

 

La playlist et les titres de nouvelles en forme de chansons pourraient donc éclairer Ceux Qui Savent Déjà, cela dit – mais ce n’est pas mon cas ; et Johnny Cash sait très bien ce qu’il peut en faire, de sa « couronne d’épines » (never forget, never forgive).

ARRÊTE DE LIRE, NÉBAL : TU NE COMPRENDS RIEN

 

Je suis donc supposé comprendre quelque chose à tout cela, quand je n’en comprends même pas le cadre ?

 

C’était mal engagé. Les premiers récits ne m’ont certes pas facilité la tâche. À chaque page, le même sentiment : formellement c’est assez joli, c’est encore mieux quand il y a des illustrations de Stéphane Perger en miroir, mais j’y capte zobi. Les phrases défilent, elles impriment l’œil, exceptionnellement s’insinuent jusqu’au cœur sinon à la tête, mais le sentiment demeure, de ne rien panner, et qui s’avère de plus en plus frustrant à mesure que cette incompréhension généralisée se perpétue.

 

Je me suis dit – et c’est un préjugé que j’ai d’emblée associé aux Nouvelles par e-mail, en fait : Léo Henry envoie balader (ah !) tout récit, il fait dans le poème en prose. Ce qui est forcément mal – sauf chez Clark Ashton Smith et ses modèles rigolos Poe et Baudelaire (enfin, Poe, bon). Mais ce n’est peut-être pas le cas – il y a peut-être du récit dans tout ça. D'ailleurs, le titre complet du recueil mentionne bien des « récits de Point du jour », hein ? Ça ne peut pas être une blague ? Une mauvaise blague ?

 

Figurez-vous qu’avec toute l’estime, immense, que je voue à Léo Henry, je me suis quand même posé la question – en y associant même, parce qu’on ne se refait pas, plus qu’un soupçon de paranoïa. Genre, tout ceci est un piège conçu à Ma seule intention – afin de révéler à la face du globe (qui, oui, n’en a rien à foutre, mais c’est sans doute un détail) que, de manière générale, Je ne comprends rien à ce que Je lis.

 

Double effet Kiss Pas Cool, donc : d’abord, je ne comprends rien ; ensuite, j’ai l’impression qu’on se fout de ma gueule parce que je ne comprends rien.

 

Les pages défilent – assez lentement, d’ailleurs, parce que je m’accroche : moins je comprends, plus je fais des efforts (et, notez, là oui je m’en rends compte : ces efforts, je ne les aurais peut-être pas faits avec un autre auteur que le camarade Léo, probablement pas, même). Mais rien n’y fait... Je commence à me dire, vers la cinquantième page, que ça n’est pas la peine de continuer – ceci étant, c’est le moment où commence la novella « La Ballade de Gin & Bobi » : c’est le gros du recueil, le « 111 111 » qui justifie le « + », je me dis qu’il faut au moins tenter ça ; je me fixe une page-limite, la quatre-vingtième – grosso merdo la moitié du bouquin, et plus ou moins celle de la novella aussi.

 

Et, est-ce un miracle qui opère ? Arrivé à cette page-limite, je décide de continuer ma lecture jusqu’au bout. Non que j’y comprenne quoi que ce soit – sous cet angle, ça ne s’arrange pas vraiment (peut-être un tout petit peu quand même). Mais le ton plus (ouvertement ?) humoristique me parle davantage.

 

 

Tout en renforçant mon sentiment paranoïaque que l’auteur se fout de ma gueule – oui, très spécifiquement de Ma gueule. Ceci en raison du jeu sur la narration qui constitue d’une certaine manière le substrat de la novella.

 

Citons (p. 67) :

 

Ishmaël a un petit don pour les sourires mystérieux.

Ceux que son histoire ennuyait sont partis, à ce stade. Ceux qui demeurent plus faciles à tenir, peut-être.

Ils ne sont, après tout, pas beaucoup plus de dix.

 

PROVOCATION !

 

Et ça continue (p. 101) :

 

Au fur de son chapitre, Ishmaël a vu ses auditeurs filer les uns après les autres. De douze on passe à neuf, et de six à moins de quatre. Lorsque le dernier s’en va sans croiser son regard, sourire marri au travers de la face, le conteur se lève pour suivre le mouvement.

 

RE-PROVOCATION !

 

Tout ceci n’est pas très gentil, quand même – d’autant que je ne suis pas très « défis » comme garçon.

 

...

 

Enfin, oui, à l’évidence je suis susceptible.

 

Mais je suis aussi flemmard et veule.

 

Alors là encore, pour tout autre que Léo Henry...

 

UNE BALLADE POUR SE/ME RACCROCHER

 

Reste que « La Ballade de Gin & Bobi » m’a rattrapé pile au moment où je songeais plus que jamais à arrêter les frais. Non que j’y ai compris beaucoup plus que dans les « récits » (?) précédents – mais, je suppose, un tout petit peu plus quand même.

 

Peut-être pas assez pour vous résumer ou même simplement pitcher la chose, en fait. Essayons quand même : la femme lombric Gin accouche d’une petite fille du nom de Max, parce que c’est un nom bien pour une fille, ceci sous la protection de la gynoïde Bobi, sculpturale (eh) et qui a bien meilleur fond que son caractère – encore que, Gin la surpasse peut-être au niveau caractère (de cochon, même lombric). Pour des raisons que je n’ai pas bien saisi (…), le trio s’aventure dans des tunnels de rats-taupes, en quête d’un bonhomme du nom de Double Brasse, sorte de chirurgien mystique, qui devrait pouvoir les aider, euh, en faisant, euh, des trucs. Éventuellement dans le cadre déprimant d’un Heartbreak Hotel et en racontant des blagues, aha.

 

Éventuellement.

 

Mais tout ceci est un récit, n’est-ce pas. Un récit. Aha. Ça implique, ici sinon ailleurs (à moins que ce ne soit La Grosse Révélation De La Chose !), un conteur – le guignol qui aimerait bien qu’on l’appelle-lui Ishmaël. Il faut dire qu’il a ses raisons, son auditoire étant constitué de cétacés (hein ?). Et du coup Léo Henry le conteur derrière le conteur, à défaut des baleines et cachalots, l’appelle-lui Ishmaël – manière de rappeler QUI C’EST LE PATRON.

 

Et ce binôme joueur de jouer (donc) avec les codes de la narration – au gré d’une histoire qui s’affiche en tant qu’histoire, et improvisée encore, façon fan-service et qu’importe si les fans sont des cétacés (dit la baleine et elle se cachalot). Il y faut un monstre, du mystère, des digressions sinon c’est pas drôle, des flashbacks et des prémonitions pour faire artiste, ce genre de choses.

 

Et ça, pour le coup, ça m’a bien plu. Même avec la conviction qu’on se moquait de Moi (admettons que « parmi d’autres »).

 

(Admettons.)

 

Le ton y est pour beaucoup, à vrai dire. « La Ballade de Gin & Bobi » est donc un texte où la composante humoristique est importante, si elle n’est peut-être pas tout à fait seule. J’y ai vu, à tort ou à raison, un contraste marqué avec les textes qui précédaient (puis ceux qui suivaient) ; à tort peut-être, car quelques critiques lues çà et là avançaient que l’ensemble de Point du jour était très rigolo. Ah. Parce que je n’ai pas du tout eu cette impression, moi. Avant et après « La Ballade de Gin & Bobi », tout m’a paru bien plus grave – tristoune-darkesque, avec une emphase pouétique marquée ; peut-être celle d’un adolescent qui se fringue en noir, PARCE QUE.

 

Reste que « La Ballade de Gin & Bobi » est ce qui m’a permis de lire ce recueil jusqu'au bout. Sans y capter grand-chose, hein ; mais s’il n’y avait pas eu cette novella, j’en serais resté au stade du « je n’y capte absolument rien », et j’aurais bien fini par laisser tomber (genre à la page 80, donc – ou 83, pour faire rebelle à la lecture moins mécanique). C’est donc une putain de victoire – relativement. On a celles qu’on mérite, je suppose

QUELQUES IMAGES AUTOUR – ET DES NOMS

 

Mais autour de « La Ballade de Gin & Bobi » ? Des choses plus graves, donc – ou pas. Des choses peut-être très vaguement éclairées par la novella, qui permet au moins de donner des noms à quelques personnages. Si c’est d’une utilité quelconque – je suppose que ça l’est ; une supposition vague.

 

Reste quoi, alors ? Des images, je suppose – parce que la seule plume au sens le plus sonore, même très jolie, dans ce flou généralisé, n’aurait donc pas suffi à préserver mon intérêt plus que vacillant. Alors, quoi ?

 

Dans « Down There by the Train », les gens qui mangent le roi.

 

Dans « Le Bon Dieu n’est pas gentil », les gens qui courent.

 

Guère plus, hélas. Ces récits m’ont sans doute davantage parlé que les autres – même en n’y comprenant rien. Mais bon...

 

Aussi, à faire défiler les pages des récits précédant « La Ballade de Gin & Bobi » (puis ceux qui la suivent, mais le rapport n’est alors pas tout à fait le même), des noms qui ressortent : Bobi (OK), Gin (oui), Ishmaël, Double Brasse ; Maryjane aussi, que je n’avais pas mentionnée jusqu’à présent… Des liens qui peuvent « faire comprendre », peut-être – à des plus futés que moi.

 

C’est qu’à ce stade, même rassuré (un chouille) par la novella, je n’attendais finalement plus grand-chose des « récits » périphériques – l’expérience un brin douloureuse de totale incompréhension des textes antérieurs m’a blindé défavorablement pour les textes suivants.

 

Je n’en attendais « pas grand-chose » ? Enfin, si, peut-être quand même le récit, par Double Brasse, de « celle du chameau et du pastis-calva avec la cerise au milieu » (p. 118). En vain, ce qui est quand même bien, bien frustrant.

 

RIEN PANNÉ (MAIS – ADMETTONS QU’IL Y A UN MAIS)

 

Sentiment général concernant ce recueil. Non, je n’y ai rien panné. Et je pèse bien l’absurdité qu’il y a à vous soumettre dans les 20 000 signes espaces comprises pour vous dire et répéter que je n’y ai rien panné – bordel, quelque chose comme un sixième d’un titre de la collec' ! Non, je ne vais pas poursuivre jusqu'au bout…

 

J’ai aimé « La Ballade de Gin & Bobi », mais au point où ça m’a sauvé le recueil (ça et le fait qu’il s’agisse d’un très bel objet, merci Stéphane Perger). Je continuerai de faire l’éloge de Léo Henry, un écrivain assurément très talentueux, dont j’ai beaucoup aimé à peu près tout ce que j’ai lu – mais ce ne sera donc pas au critère de Point du jour. Je suppose que cet étrange ouvrage saura convaincre et charmer d’autres lecteurs, moins obtus que votre serviteur – mais, en l’état, je ne peux pas personnellement le recommander ; ce qui ne signifie en rien qu’il soit mauvais dans l’absolu, très probablement pas en fait – mais je fais dans le blog, là : je ne peux pas évacuer le ressenti personnel ; d’autant qu’en l’espèce, ça serait foncièrement malhonnête de ma part. Le fait est que je n’ai globalement pas aimé ce recueil.

 

Parce que je n’y ai rien compris.

 

Tiens, je l’ai répété encore une fois.

Voir les commentaires

Le Sommet des Dieux, t. 4, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 4, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 4, [Kamigami no itadaki 神々の山嶺], sixième édition, traduit [du japonais] et adapté en français par Sylvain Chollet, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2003] 2017, 311 p.

RETOUR AUX FONDAMENTAUX

 

Retour au Sommet des Dieux, l’adaptation par Taniguchi Jirô du gros roman alpin de Yumemakura Baku. Retour un peu tardif, sans doute – et sans doute au moins pour partie en raison de l’impression au mieux mitigée que m’avait fait le tome 3… Après les deux brillants premiers volumes, celui-ci avait en effet joué d’une tout autre carte, et avec beaucoup moins de pertinence : la montagne était reléguée au second plan, l’histoire alpine avec, et les auteurs s’empêtraient un peu dans les failles de leur prétexte policier/thriller – qui aurait dû ne rester que cela, un prétexte. En outre, il fallait y associer une couche de mélo plus ou moins bien gérée, et un nouvel aperçu de l’héroïsme du mythologique Habu Jôji, tellement outrancier hors contexte purement alpin qu’il avait quelque chose de parfaitement ridicule à ce stade…

 

Par chance, même s’il n’est pas sans défauts, ce tome 4 prend totalement le contrepied du précédent (en dépit d’une très courte et très ratée saynète d’introduction dans la continuité, qui fait très bizarre de la sorte, et se montre aussi peu convaincante, voire pire encore, que les scènes du même ordre dans le tome précédent) : la montagne repasse au premier plan – et pas n’importe quelle montagne : l’Everest lui-même, « le sommet des Dieux » ; l’histoire de l’appareil photo de Mallory redevient le prétexte qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être ; bye bye le mélo et le mauvais thriller ; bye bye aussi, mais là ça ne concerne pas que le tome 3, les flashbacks…

 

DEUX HO… NON : UN SEUL

 

En effet, tout au long de ce tome, nous vivons l’action au présent, en compagnie, peu ou prou, de deux hommes seulement – dont l’un n’est guère bavard, aussi l’ensemble du volume tient-il du monologue de Fukamachi.

 

Le photographe japonais a enfin mis la main sur Habu Jôji, et pu s’entretenir avec lui. Il a progressivement pris conscience de ce que le légendaire et inquiétant alpiniste qu’est son compatriote, même en l’absence de feu son rival Hase Tsuneo, compte bien s’illustrer dans un ultime exploit, totalement fou, parfaitement vain : l’ascension de l’Everest par son versant le plus redoutable, en hiver, en solitaire, et sans oxygène – autant dire que l’ambition de Habu Jôji tient purement et simplement du suicide.

 

La fascination éprouvée par Fukamachi à l’encontre de ce taré l’amène à faire preuve d’une certaine audace : il entend photographier Habu Jôji, documenter son expédition – et, finalement, celui qui, ces dernières années, n’était jamais appelé par quiconque autrement que sous le nom de Bikhalu Sanh, lui en donne toute licence ; et même, s’il veut écrire un livre ensuite, libre à lui – Habu Jôji s’en moque, il n’en est plus là.

 

Cependant, il y a bien une condition à tout cela – et de taille : Fukamachi ne doit bien sûr pas intervenir dans le programme de Habu Jôji – son ascension, notamment, doit se faire en solitaire : le photographe restera en arrière, avec un temps de retard – il pourra rejoindre Habu Jôji dans ses divers camps, mais ils ne devront rien échanger, pas un mot, pas un geste, encore moins une soupe chaude en conserve. Aucune intervention : si l’un des deux a des difficultés, l’autre ne doit pas en tenir compte, ne doit pas lui apporter son aide – sous aucun prétexte.

 

Il y a un non-dit, ici, qui relève à vrai dire de l’évidence : si Fukamachi doit, littéralement, marcher dans les pas de Habu Jôji, sa tâche demeure ardue – le conquérant de l’Everest est un alpiniste autrement chevronné, et son programme d’ascension a quelque chose de frénétique : dans les conditions qu’il s’est imposé, il doit atteindre le sommet en moins de quatre jours ! Les expéditions en groupe requièrent en principe deux à trois semaines… Même si le photographe n’est pas supposé gagner le sommet dans ces conditions, il n’en reste pas moins qu’il s’engage dans une épreuve d’une extrême difficulté et particulièrement périlleuse – à deux doigts d’un suicide par procuration.

 

Les conditions de cette ascension ont un impact fondamental sur la narration. En attendant que le temps se dégage pour le sommet, autrement dit que la fenêtre s’ouvre brièvement pour autoriser l’expédition à marche forcée de Habu Jôji, les deux hommes peuvent échanger quelques mots – mais, décidément, l’alpiniste de légende n’est guère bavard. Toutefois, dès le premier pas fait pour atteindre le sommet, Habu Jôji et Fukamachi ne doivent plus communiquer – le photographe ne doit même pas intervenir dans le bref échange quotidien par talkie-walkie entre Bikhalu Sanh et son unique ami le Sherpa Ang Tshering.

 

De fait, les deux hommes sont seuls. Et notre point de vue est celui du seul Fukamachi – mais nous sommes en permanence avec lui, jusque dans ses pensées les plus intimes : ce tome 4 est pour l’essentiel un long monologue intérieur du photographe.

 

LE MONOLOGUE DE FUKAMACHI

 

Fukamachi est un reporter : il fait son travail. Notamment, il documente avec une précision méticuleuse les préparatifs de Habu Jôji, et rapporte avec le même luxe de détails le plan exact de son ascension de l’Everest. Car Habu Jôji a passé des années à préparer cette folle expédition, et il sait qu’il n’y aura pas de deuxième tentative : c’est cette fois ou jamais. Durant des années, sur la base de son expérience personnelle comme des retours d’autres alpinistes, il a minutieusement prévu chaque pas, à la seconde près – il connaît chaque centimètre de la montagne : monter ici, se décaler de vingt mètres sur la gauche là, s’abriter des rochers tombant du sommet sous ce surplomb, avec une marge de dix centimètres seulement… Il en va bien sûr de même pour l’équipement – et, aspect crucial, son poids : Habu Jôji emporte son carnet de notes, mais en a arraché toutes les pages qui ne serviraient à rien – il n’en reste que deux ou trois, celles nécessaires à l’expression de ses sentiments ; jusqu’au crayon à papier qui a été scié pour être réduit à la taille et au poids minimum !

 

Mais, par la suite, c’est bien l’expérience solitaire du seul Fukamachi que nous avons. Et, avec tout son sérieux de professionnel, hors livre, il laisse libre cours à l’expression de ses interrogations, tout au long de cette ascension. Le rapport des gestes effectués, les moindres gestes, est toujours de la partie, mais les pensées parasites prennent régulièrement le devant de la scène – les doutes, les remords, les craintes…

 

C’est un aspect essentiel de ce tome 4. Il pourra séduire, ou agacer – j’ai connu les deux sentiments alternativement. Si vous êtes allergiques aux voix off, ce que je peux comprendre, clairement, ce n’est pas pour vous…

 

PARCE QUE LA MONTAGNE EST LÀ ?

 

Un aspect essentiel, bien sûr, consiste à questionner ce besoin, chez Habu Jôji, de se livrer à pareille entreprise, parfaitement démente – au-delà, il s’agit donc de questionner l’héroïsme. La BD se montre ici à la fois frustrante et pertinente, car la réponse véritable demeure dans le flou. Est-ce « parce que la montagne est là » ? Les fameux mots de feu George Mallory – toujours lui – questionné sur les raisons de son ascension de l’Everest, qui devait lui être fatale… Habu Jôji ne semble pas adhérer à cette approche presque esthétiquement abstraite. L’égocentrique forcené qu’il est, comme de juste, ramène tout à lui : il doit grimper parce que c’est ce qu’il fait. On devine, sous-jacent, un triste corollaire – qui est qu’il ne sait rien faire d’autre.

 

Tout cet héroïsme est absurde – c’est bien affaire de « conquérants de l’inutile », mais d’une manière presque mesquine. Pourtant, la notion même d’héroïsme est bien au cœur du Sommet des Dieux – difficile de prétendre le contraire. Mais, pour l’explorer dans tout ce qu’elle implique, sans doute faut-il un autre point de vue que celui de l’alpiniste de légende, si merveilleusement doué.

 

D’où Fukamachi. Personnage point de vue depuis le départ, il a fait office, successivement, de prétexte, de témoin, de passeur. Ce n’était pas tout à fait une coquille vide pour autant, au plan sentimental notamment, mais c’était bien le type qui s’efface derrière son récit, qui ne prend le devant de la scène que pour les nécessités de la narration : dans les ascensions, sa fonction même implique qu’il reste en arrière.

 

C’est bien ce qu’il fait ici, de la manière la plus littérale qui soit – mais ses pensées le dépassent : autrement concrètes que la perfection abstraite de Habu Jôji, elles touchent aussi bien davantage – même par rapport aux exploits les plus traumatisants et périlleux de l’alpiniste, qui avaient en leur temps été racontés sur le vif et à la première personne, dans le tome 2. Mais c'est plus compliqué que ça, j'y reviendrai... Quoi qu'il en soit, Habu Jôji est un homme (ou plus que ça ?) de l’objectif : grimper, vaincre, survivre – il ordonne sa vie au gré des nécessités, selon ces principes cardinaux qui reviennent sans cesse. En tant que tel, il semble ne jamais douter – il ne saurait à cet égard être plus opposé à Fukamachi, l’homme qui doute tout le temps.

 

Le doute, la peur… L’humanité, en somme. Si le discours sur le dépassement de soi tend généralement plus à m’irriter qu’autre chose – et cela a régulièrement été le cas dans ces pages –, il fait bien ici preuve d’une empathie appréciable et à hauteur d’homme.

 

La motivation de Fukamachi demeure problématique – il y a vraiment ici quelque chose de suicidaire, qui vient contredire l’affirmation du dépassement de soi ; je ne sais pas quelle dimension l’emporte. Mais je suppose que, d’une certaine manière, c’est tant mieux. Le moyen qui me reste pour faire abstraction des souffrances masochistes de l’alpiniste, de ses ambitions et de ses fantômes – tout cela étant tout de même bien plus convenu, dans l’optique d’une « philosophie » héroïque qui, trop souvent, m’indiffère, sinon m’ennuie.

 

REDONDANCES ET REDITES

 

L’entreprise narrative n’est toutefois pas sans risques, peut-être même à la hauteur de ceux qu’affrontent nos alpinistes pour les raisons les plus indécises, et éventuellement les plus futiles – à moins qu’il n’y ait vraiment quelque chose en dessous, nous verrons bien, j’imagine (ou pas).

 

La voix off, tout particulièrement, peut s’avérer problématique, d’une manière finalement très typique du procédé : elle commente toujours, mais sans toujours apporter grand-chose en tant que telle. Parfois, cela vire à la littéralité, au discours redondant : le texte se contente de redire l'image, pourtant autosuffisante.

 

En même temps, je ne pense pas que ce soit totalement gratuit – la voix de Fukamachi se posant sur les images a surtout pour objet de créer une ambiance, je suppose, et, globalement, elle y parvient. Commenter dans le détail le contenu du sac de l’alpiniste fou, ou faire part dans la douleur de sa crainte de mourir inutilement contre une paroi, loin de celle qu’il s’avoue enfin aimer, c’est finalement la même chose, à cet égard.

 

Cela passe aussi par un jeu avec le temps : le commentaire dilate l’action. C’est sans doute approprié dans le cadre de la folle ascension de Habu Jôji, et de la non moins folle entreprise de Fukamachi marchant littéralement dans ses traces. Si l’expédition, chronométrée, est supposée aller absurdement vite, au regard des critères des autres expéditions, en groupe, s’étant attaquées à l’Everet, la perception intime du temps qui s’écoule, c’est encore autre chose – sinon pour Habu Jôji, du moins pour Fukamachi, qui compte chaque pas, chaque coup de piolet, toujours plus pénible que le précédent, et moins que le suivant, mettant l’endurance de l’alpiniste à l’épreuve, et, avec, celle du lecteur.

 

L’endurance de ce dernier, à vrai dire, est plus généralement affectée par les éventuelles redites : à ce stade du Sommet des Dieux, l’expérience de la montagne, dans ce qu’elle a de plus extrême, ne produit plus le même effet que dans les premiers volumes. Surtout, quand l’épopée de Fukamachi, comme il se doit, sombre dans le cauchemar, la folie, la douleur, la certitude que la fin est proche, le lecteur est forcément ramené à l’expérience traumatisante de Habu Jôji en solitaire dans les Grandes Jorasses, narrée dans le tome 2 – et à la première personne là aussi : le carnet de l’alpiniste retranscrivait ses pensées, même si sur un mode sans doute plus urgent et laconique que Fukamachi prérédigeant son livre au cœur même de son expérience, et ce plus ou moins consciemment. Les deux hommes diffèrent, oui, et leurs comptes rendus aussi, en conséquence. On peut apprécier que le point de vue du photographe soit davantage humain que celui de l’alpiniste super-héros. Reste que l’épisode fascinant et mythologique des Grandes Jorasses était autrement convaincant et fort que l’épreuve himalayenne de Fukamachi...

 

Mais, au-delà des seules références à cet épisode tout de même bien particulier, les scènes de montagne se répètent forcément – entre les volumes, et au sein même de celui-ci ; que le commentaire dilate l’action accentue en fait ce sentiment.

 

Au plan narratif, ce tome 4 n’est donc pas sans failles, même si leur caractère gênant ou pas dépendra sans doute du lecteur.

 

POURTAAAAAAANT QUE LA MONTAAAAGNE EST BEEEEEL-LEUH

 

Par contre, pour ce qui est du dessin, Taniguchi Jirô est… à son sommet. Aha. Après un tome 3 bien terne au pays des hommes, le tome 4 est l’occasion de retrouver la montagne, et de la remettre au premier plan – et pas n’importe quelle montagne : l’Everest, rien que ça – « le sommet des Dieux ».

 

Et le résultat est de toute beauté. La précision documentaire est de mise, mais sans priver le graphisme de son âme.

 

La montagne, chez Taniguchi, est belle autant qu’intimidante – sa majesté de mangeuse d'hommes effraie. Il s’agit, littéralement, de fascination – celle que les plus belles choses autant que les plus terribles cauchemars suscitent, et sont seuls à même de susciter. L’adversité est magnifiquement retranscrite – elle est palpable, d’une certaine manière : les chutes de rochers, les avalanches, sont autant de périls que le lecteur ressent au plus profond de son être – des menaces concrètes, même si elles ont leur part d’avertissements : on ne grimpe pas au sommet de la montagne sans tenir compte de l'avis des Dieux qui en ont fait leur domaine.

 

Notons enfin que cette réussite s’applique également aux personnages – notamment dans leur aspect pouilleux, mal rasé, qui tranche sur la perfection proprette que nous avions pu être tentés de leur associer, notamment en ce qui concerne Fukamachi. C’est finalement une autre manière de les ramener à l’humanité : les vrais héros ne sortent pas du salon de beauté.

 

REMONTÉE…

 

Je suppose que l’on peut parler de « remontée ». Ce tome 4 du Sommet des Dieux est incomparablement meilleur que le très décevant et maladroit tome 3, et ce à tous points de vue.

 

Par contre, à ce stade du récit, les redondances et les redites ont leurs conséquences – que le monologue permanent de Fukamachi tend à mettre en lumière, que ce soit délibéré ou pas. Cela peut profiter à l’ambiance du récit, mais, trop souvent, cela nous rappelle aussi quelques bien meilleurs souvenirs des deux premiers tomes – au premier chef l’expérience traumatique de Habu Jôji dans les Grandes Jorasses. Le rendu n’est pas tout à fait le même, puisque Fukamachi n’a rien du super-héros obsédé par la performance alpine – mais l’effet est bien amoindri. Du coup, ce tome 4, à mes yeux, ne retrouve pas le niveau remarquable des tomes 1 et 2.

 

Reste un ultime volume – à un de ces jours…

Voir les commentaires