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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (06)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (06)

Sixième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Le joueur incarnant Bobby Traven, le détective privé, était absent. Étaient donc présents Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

I : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 19H – APPARTEMENT 302, 250 GEARY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (06)

[I-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Veronica Sutton ; « Robert Larks », « Jason Middleton », Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Gordon Gore, Eunice Bessler et Zeng Ju se trouvent dans le Tenderloin, où ils ont remonté la piste de « Robert Larks » et « Jason Middleton », soit très probablement Jonathan Colbert et Andy McKenzie. Ils ont maintenant une troisième adresse où se rendre, au 250 Geary Street, toujours dans le quartier, et espèrent cette fois qu’ils occupent toujours les lieux. Gordon appelle Veronica Sutton pour lui donner l’adresse, et lui dire d’intervenir si trop de temps s’écoule sans qu’elle ait de leurs nouvelles, puis les trois associés se rendent sur place, à pied, tandis qu’autour d’eux le quartier commence à s’animer, avec l’ouverture des « restaurants français » pour la soirée.

 

[I-2 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler] L’immeuble de Geary Street offre le même spectacle aux investigateurs que les deux précédents : c’est assez miteux en façade, probablement bien plus encore à l’intérieur. Gordon Gore remarque que nombre de fenêtres ont les volets fermés, qui ne doivent pas être ouverts très souvent – c’est un quartier où l’on vit la nuit… Le dilettante s’avance vers l’entrée, mais Zeng Ju le retient : se rendre de suite tous les trois au troisième étage pourrait faire paniquer leurs cibles, mieux vaudrait envoyer d’abord un « éclaireur »… Le domestique va s’en charger, les autres le suivront à quelque distance, mais patienteront dans la cage d’escalier le temps qu’il jauge la situation. Gordon a confiance en lui – même s’il a remarqué qu’il avait ces derniers temps quelques absences, à l’occasion… Eunice Bessler l’a remarqué de même, et elle est plus sceptique, si elle n’en fait pas état devant le Chinois.

 

[I-3 : Zeng Ju, Gordon Gore, Eunice Bessler] Zeng Ju s’avance dans le couloir du troisième (et avant-dernier) étage : c’est très sale, glauque même, sombre enfin car il n’y a aucune fenêtre et l’éclairage électrique est défaillant ; il y a un semblant de décoration à base de plantes en pot anémiées, mais qui en rajoutent en fait dans la misère. L’appartement 302 est situé à droite par rapport à l’escalier, le 301 se trouve de l’autre côté. Le domestique s’avance discrètement devant la porte de l’appartement 302 – fermée, visiblement pas bien solide. Il tend l’oreille, mais n’entend strictement rien… Zeng Ju retourne à la cage d’escalier pour faire son rapport à Gordon Gore et Eunice Bessler – rien, si ce n’est ces « bruits étranges »… mais ils ne venaient sans doute pas de l’appartement ? Il ne sait même pas s’il les a entendus… Gordon fronce les sourcils : « Vous avez un problème, mon bon Zeng ? Qu’est-ce qui vous arrive ? » Le domestique lui dit de ne pas s’inquiéter, mais avance qu’il vaudrait mieux que le dilettante fasse à son tour un repérage tandis que lui-même reste avec Mlle Bessler. Par contre, il affirme que la porte ne résistera pas à un bon coup d’épaule.

 

[I-4 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju] Gordon Gore s’avance, Eunice Bessler guère loin derrière, tandis que Zeng Ju ferme la marche. Le dilettante et sa maîtresse n’ont aucunement besoin de coller leur oreille à la porte pour entendre les échos d’une conversation animée à l’intérieur de l’appartement 302 – que le domestique ne perçoit toujours pas, cependant. Impossible de vraiment distinguer les propos, mais il y a deux hommes à l’intérieur, et le ton est à la dispute. Eunice Bessler se tourne vers ses compagnons : ils sont sûrs de vouloir y aller « façon cowboys » ? Gordon en est persuadé : il faut jouer de la surprise – et y aller arme en main pour dissuader ces dangereux énergumènes de faire quelque bêtise que ce soit. Sauf que le palier n’était probablement pas le lieu pour en débattre… Zeng Ju fait signe à Gordon de baisser d’un ton, mais les bruits de conversation en provenance de l’appartement s’interrompent, silence absolu... Gordon s’écarte, supposant qu’un personnage va sortir et qu’il faudra le maîtriser – Zeng fait de même de l’autre côté de la porte. Quelques minutes s’écoulent, puis la discussion reprend, sur un ton plus posé.

 

[I-5 : Gordon Gore, Zeng Ju] Gordon Gore fait signe à Zeng Ju – il va essayer d’ouvrir la porte, mais, si ça ne fonctionne pas, le domestique devra aussitôt agir. La porte est verrouillée – les deux hommes se jettent contre elle et l’enfoncent sans difficulté. Elle donne sur un couloir, au bout duquel se trouve une pièce, celle d’où venaient les bruits de conversation, qui ont aussitôt cessé. Gordon tente le bluff : « On ne bouge plus ! Jetez vos armes ! Police de San Francisco ! » Il sait ne pas être très crédible… Tous trois s’avancent dans le couloir, le dilettante jetant rapidement un œil sur la pièce à sa droite – une chambre dans un état de saleté impressionnant.

 

[I-6 : Zeng Ju, Gordon Gore, Eunice Bessler : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Mais dans le salon, plus qu’en désordre, les attend un Jonathan Colbert parfaitement éberlué. Zeng Ju le menace aussitôt : « Mains en l’air ! » Andy McKenzie est également présent – à la différence de son associé, lui dégaine aussitôt un couteau à cran d’arrêt : Gordon Gore le braque à son tour en lui disant de jeter son arme. Ça ne semble pas impressionner l’escroc, qui s’avance couteau en main : « Qu’est-ce que vous foutez ? C’est chez nous, dégagez, bordel ! Cassez-vous ! »  Pour lui, les menaces des investigateurs sont clairement du flan… [double échec critique, de Gordon et de Eunice Bessler !] D'un ton moqueur : « Vous croyez que z’allez m’faire peur avec vos joujoux en plastique ? »

 

[I-7 : Gordon Gore, Zeng Ju : Andy McKenzie, Jonathan Colbert] Gordon essaye de tirer dans le genou d'Andy McKenzie – mais rate, et la balle s’égare dans le plancher. L'escroc est très surpris (Jonathan Colbert de même), mais il réagit aussitôt, et se jette avec son couteau sur l’intrus le plus proche, qui se trouve être Zeng Ju ; le domestique cherche à faire feu également, mais ne se montre pas plus habile… Par chance, McKenzie [échec critique !] se prend les pieds dans le tapis tandis qu’il cherche à planter sa lame dans le corps du Chinois, et il échappe son arme ! Gordon crie à son domestique de maîtriser l’escroc désarmé (sans succès…) tandis que lui-même s’occupe de Colbert.

 

[I-8 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Jonathan Colbert ; Clarisse Whitman] Mais Jonathan Colbert ne cherche pas le moins du monde à se battre : les bras ballants, paumes ouvertes, il n’en revient pas de ce qui se produit sous ses yeux : « Mais qu’est-ce que… Qu’est-ce que vous foutez, bon sang ? » Gordon Gore lui répond de calmer « son copain », et tout se passera bien – Eunice Bessler ajoutant même qu’ils ne lui veulent pas de mal. « Et vous nous tirez dessus ?! » Colbert se laisse tomber dans un fauteuil : « Bon, et maintenant, on fait quoi, on attend les flics ensemble ? Qu’est-ce que vous voulez, bon sang ? » Gordon lui demande où se trouve Clarisse Whitman. « Qu’est-ce que j’en sais ? Rien à foutre. » Colbert se relève, il semble vouloir gagner la sortie en jouant des épaules : « On peut pas rester ici, merde ! » Les investigateurs ont du coup un peu oublié McKenzie, qui essaye discrètement de ramasser son couteau – Gordon le braque à nouveau : « Une dernière fois : ne bougez plus ! » Mais il continue de s’adresser à Colbert : plusieurs riches jeunes filles ont disparu, ils savent que le peintre était lié à chacune d’elles, qu’il a fait chanter leurs parents, et que Clarisse demeure introuvable. Attendre la police ? Pourquoi pas ! C’est Colbert qui a quelque chose à craindre d’elle, pas eux ! [En fait, il y a une bonne part de baratin ici, les investigateurs ayant tout récemment eu affaire à la police du Tenderloin, qui leur avait confisqué leurs armes – si les policiers mettent la main sur eux, dans ce même quartier, avec sur eux ces nouvelles armes dont ils viennent de faire usage, le crédit de Gordon ne suffira pas forcément à les tirer du pétrin…] Le peintre est cette fois un peu intimidé. McKenzie, de son côté, jette un œil par la fenêtre donnant sur Geary StreetZeng Ju, agacé, le maîtrise.

 

[I-9 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Il faut faire vite. Gordon Gore continue de braquer alternativement Jonathan Colbert et Andy McKenzie, mais dit à Eunice Bessler de fouiller l’appartement pour mettre la main sur les photos compromettantes. Il dit en même temps au peintre que, s’il coopère avec eux pour les photos, ils peuvent partir très vite, se rendre chez lui, et discuter de tout ça loin de la menace de la police. Mais l’artiste n’est pas convaincu… Eunice fouine : tandis que les quatre hommes restent dans le salon, très sale, avec des déchets et des bouteilles vides un peu partout, elle se rend dans une chambre qui parvient à être encore pire, et par ailleurs dénuée de la moindre décoration ou du moindre mobilier en dehors d’une commode, avec rien d’intéressant à l’intérieur.

 

[I-10 : Gordon Gore : Jonathan Colbert ; Clarisse Whitman] Pendant ce temps, dans le salon, Gordon Gore tente une autre approche – celle de l’amateur d’art… Jonathan Colbert n’en revient pas : « C’est votre manière de demander des autographes ?! » Mais le dilettante ne se démonte pas : il a acheté l’intégralité des œuvres exposées à la Russian Gallery, après tout. Mais, oui : le temps presse ; en d’autres circonstances, il aurait été ravi de s’entretenir de peinture, mais le fait est que la disparition de Clarisse Whitman passe en priorité. Après, cependant… Il réitère donc son offre : que Colbert lâche les photos et le suive à Nob Hill, tout le monde y gagnera. L’artiste, qui panique à l’idée de l’arrivée de la police, accepte enfin de jouer le jeu.

 

[I-11 : Eunice Bessler, Gordon Gore : Jonathan Colbert] Jonathan Colbert se rend dans la chambre où ne se trouve pas Eunice Bessler, et Gordon Gore le suit : la chambre est sale, mais beaucoup moins que le reste de l’appartement ; c’est visiblement la chambre de Colbert, car s’y trouve une dizaine de tableaux – la plupart représentant un vieil Indien, comme celui de la Russian Gallery.

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (06)

Un autre tableau a l’air différent, mais le dilettante prend soin de ne pas le regarder de trop près… Le peintre rassemble des documents sur un bureau : des lettres, des enveloppes, un bloc-notes, des photos, des négatifs… Il met tout cela dans une grande sacoche. Puis, sur le point de quitter la pièce, il se fige et regarde en arrière – ses tableaux : « Je ne peux pas les laisser ici… » Gordon l’assure qu’ils viendront les chercher plus tard.

 

[I-12 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Gordon Gore et Jonathan Colbert retournent dans le salon : il faut partir ! Zeng Ju, même embarrassé par Andy McKenzie, aimerait fouiller davantage… mais la sirène de la police se fait entendre ! Gordon décide d’y aller au bluff – il quitte l’appartement accompagné du peintre, qui le laisse prendre la sacoche. Eunice Bessler les suit. Zeng Ju dit à McKenzie de les suivre aussi – mieux vaut ne pas avoir affaire à la police, dans son cas ! Mais l’escroc est du genre à se débattre et à faire le mariole par principe… Le domestique le repousse d’un violent coup de pied et ne s’en embarrasse pas davantage, il rejoint les autres au deuxième étage… et, finalement, l’escroc les suit maintenant de son plein gré ! Gordon, Eunice et Zeng Ju se débarrassent de leurs armes en les cachant dans des plantes en pot miteuses du couloir (le domestique remarque que McKenzie a aussitôt tendu la main pour s’emparer d’un des flingues, mais s’est vite interrompu dans son geste, en le regardant…), et font mine de descendre, espérant encore pouvoir sortir de l’immeuble sans plus de difficultés…

 

[I-13 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Andy McKenzie, Jonathan Colbert] Mais le bruit ne laisse aucun doute : les policiers sont au rez-de-chaussée. Le petit groupe s’arrête, et Gordon Gore demande à Andy McKenzie s’il ne connaît personne dans l’immeuble, à même de les dissimuler pour un temps, mais ça n’est pas le cas. Le dilettante soupire : « Changement de plan. Il va falloir tenter le bluff. On remonte à l’appartement. » Ce qui lui vaut aussitôt un sarcasme de la part de Jonathan Colbert – les gens de la Haute s’y connaissent, en bluff… Mais va falloir se décider ! « Les fascistes arrivent ! » Colbert et McKenzie, le premier furieux, le second perplexe, obtempèrent néanmoins. Tous retournent à l’appartement, et s’installent comme ils peuvent, qui sur une chaise fragile, qui sur un fauteuil défoncé avec des ressorts qui sortent aux endroits les plus inconfortables… Eunice Bessler jette à nouveau un œil au salon – et remarque que, dans ce désordre effarant, les éléments compromettants ne manquent pas, dont des bouteilles d’alcool, vides pour la plupart, ainsi que des pipes et des sachets d’opium entamés ; McKenzie s’en rend compte exactement au même moment, et, livide, se précipite dans sa chambre : « Oh putain, l’opium, putain, merde… » À en juger par les sons qui en émanent, l’escroc ne se montre pas des plus doué pour dissimuler tout cela… Eunice remarque aussi une chose : la cheminée a tout récemment servi – on est pourtant encore en été.

 

[I-14 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Jonathan Colbert] Gordon Gore explique à Jonathan Colbert comment il pense procéder – un demi-mensonge seulement, car il s’agirait de parler d’une visite d’un amateur d’art fortuné à un jeune peintre talentueux, et c’est effectivement une chose dont il compte s’entretenir avec lui. Colbert, méprisant, lui fait la remarque que ça n’explique pas vraiment les coups de feu qui ont attiré les flics… « Ils venaient d’ailleurs, on ne sait pas où ; et on remerciera les policiers pour leur diligence, c’était tout de même fort inquiétant. » Colbert n’y croit pas deux secondes : d’autres personnes habitent dans cet immeuble, qui diront que les coups de feu venaient bien d’ici (Eunice Bessler se demande au passage s’il ne faudrait pas trouver et dissimuler les impacts de balles, mais, dans cette saleté…). Et le peintre n’a aucune envie de se rendre au poste ! « Leur parole contre la nôtre », répond Gordon sur un ton très calme. « Ouais… Les industriels et les fascistes qui négocient… »

 

[I-15 : Zeng Ju, Eunice Bessler : Jonathan Colbert] Le temps manque, les policiers arrivent sur le palier. Rapidement, Zeng Ju avance qu’ils pourraient justifier les coups de feu par l’apparition d’un rat dans l’appartement : « Mlle Bessler aurait paniqué, et… » Jonathan Colbert explose de rire : « Y a un cadavre de rat juste derrière ce fauteuil ! On venait de le trouver quand vous êtes arrivés… Vous avez du cul, en fait ! » C’était même une des raisons de la dispute entre les deux colocataires [le scénario précise bel et bien qu'il y a un cadavre de rat derrière le fauteuil...]. Problème : ils n’ont plus leurs armes… Elle s’en est débarrassée par la fenêtre après coup ? « Bon sang, c’est ridicule… Ils ne goberont jamais un truc pareil… Ils ne sont quand même pas idiots à ce point… »

 

[I-16 : Eunice Bessler, Zeng Ju, Gordon Gore] Les policiers frappent à la porte de l’appartement, même dégondée : « Police ! Ouvrez ! » Eunice Bessler joue la panique : « Ne tirez pas, Messieurs, je vous en prie ! Je viens vous ouvrir ! » Deux agents se trouvent devant la porte, dont l’un braque par réflexe la comédienne… mais se sent vite idiot et baisse son arme : « Qu’est-ce qui s’est passé, ici ? On nous a signalé des coups de feu en provenance de cet étage… » Eunice, toujours les mains en l’air : « C’est un terrible malentendu, vous n’allez pas en croire vos oreilles… » Mais Zeng Ju prend son relais, volubile, jouant la comédie en s’adressant à Gordon Gore : « Vous voyez bien, Monsieur, je vous avais dit qu’il ne fallait pas confier une arme à Mademoiselle ! » Les policiers éberlués n’ont pas le temps d’intervenir que Eunice, dans son rôle, glisse : « Il y avait un rat, voyez-vous… » Mais un agent l’interrompt : combien de personnes y a-t-il dans cet appartement ? « Montrez-vous, tous ! Dans le couloir ! » Gordon obéit, faisant celui qui trouve la réaction de la police disproportionnée : « Ce n’était qu’un rat, après tout… Si on avait su… » Les policiers n’en reviennent pas : « Vous prétendez avoir tiré… sur un rat ?! » La prestation de Eunice les avait déjà désarmés – aussi improbable soit cet alibi, ils semblent presque disposés à croire que la comédienne aurait pu faire quelque chose d’aussi stupide ! Gordon indique d’ailleurs le cadavre du rat aux policiers : « Vous voyez bien… » Mais Zeng Ju ajoute de lui-même que, Mlle Bessler ayant raté sa cible, il a dû achever la sale bête d’un coup de savate…

 

[I-17 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Mais que faisaient-ils ici, de toute façon ? Gordon Gore joue sa carte : indiquant Jonathan Colbert, il explique que c’est un jeune peintre talentueux (« Voyez les tableaux dans cette chambre… »), et qu’il lui a rendu visite avec ses amis afin de lui offrir de devenir son mécène. « Voyez-vous, j’avais beaucoup aimé l’exposition de ce jeune homme à la Russian Gallery ; c’est que je suis un amateur d’art… Je m’appelle Gordon Gore, peut-être avez-vous entendu parler de moi ? » Pas du tout… ou presque : le nom a fait tiquer un des deux agents, qui digère visiblement l’information, mais s’en tient là pour l’heure. Les policiers exigent qu’ils sortent tous sur le palier – au passage, Jonathan Colbert explique qu'il y a quelqu'un d'autre dans l'appartement, son colocataire, qui reste planqué dans sa chambre : « Un problème avec les uniformes... » Un des deux policiers s’y rend aussitôt : « Pas un geste ! » Les investigateurs entendent un bruit de fenêtre que l'on ouvre avec peine, bientôt suivi par la voix d’Andy McKenzie : « OK, OK, on se fâche pas… » Le policier ramène l’escroc sur le palier avec les autres. Puis il retourne dans l’appartement, y jeter un œil : « Bon sang, qu’est-ce que ça pue, ici… Eh, mais… Oui, il y a bien un rat mort ! Ça vous arrive, de faire le ménage ? » Puis il ressort sur le palier : « Bon, va falloir vous expliquer… Le mécénat, le rat... Où est l’arme ? Donnez-moi l’arme ! » Eunice Bessler, penaude, explique qu’elle l’a jetée par la fenêtre… « Tirer sur un rat, jeter l’arme ? Mais… » Zeng Ju intervient à nouveau : « C’est ce que je me tue à dire à M. Gore ! Il ne faut pas lui donner d’arme ! Elle ne sait pas tirer, et elle est beaucoup trop nerveuse ! À vrai dire, elle n’a pas toute sa tête… » Le policier ébahi demande de quelle arme il s’agissait – un Derringer, avoue Eunice… Mais c’est une arme à un coup, on a signalé deux coups de feu ? Ah non, elle n’a tiré qu’une seule fois ! Et le domestique : « C’était bien suffisant ! » Le policier qui les interroge, à son grand étonnement, semble trouver leur histoire, aussi improbable soit-elle… crédible.

 

[I-18 : Gordon Gore] L’autre policier, qui était resté en retrait, est beaucoup plus décontracté que son collègue. Il s’adosse à un mur, arborant un léger sourire : « Bon, j’imagine que ça va se régler comme d’habitude… » Oui, il sait très bien qui est Gordon Gore – et que son compte en banque est bien approvisionné. Le dilettante, sans la moindre pudeur, attrape aussitôt son portefeuille et en sort une liasse de billets. « Nous nous comprenons bien. » Mais la somme de 20 $ paraît bien trop limitée à l’agent : « Vous souhaitez faire un tour au commissariat, M. Gore ? Vous êtes presque un habitué de la maison, après ce qui s’est passé au Petit Prince » Gordon rajoute 20 $. « OK. Et maintenant : qu’est-ce que c’était le truc intéressant sur lequel on risquait de tomber dans cet appartement ? » Mais rien – ces jeunes gens ont sans doute une vie un peu dissolue, mais rien que de très anecdotique…

 

[I-19 : Gordon Gore : Andy McKenzie ; « Robert Larks »] Le policier sourit toujours – et se tourne vers Andy McKenzie, qu’il connaît, visiblement : « Bon, McKenzie, qu’est-ce que t’as foutu, encore ? » L’escroc balbutie… Le policier exige de palper chacun des individus présents, à la recherche d’une arme, mais ne trouve rien – à part un petit couteau minable que l’escroc gardait dans sa chaussette… Puis il s’adresse à tous – mais d’abord à Gordon Gore : « Alors, comment on va régler ça… L’aspect financier, c’est fait… Troubles de voisinage : on est dans le Tenderloin… Écoutez : je vais noter les noms des personnes ici présentes, et garder ça pour moi, comme une garantie, disons – si jamais vous faisiez une bêtise de plus, du genre qu’on ne pardonnera pas gentiment… » Tous donnent leur vrai nom – sauf McKenzie, qui répond : « Robert Larks ! » Le flic notant les noms le regarde d’un air totalement navré en émettant un profond soupir… L’interrogateur reprend : « Bon, ça, c’est fait… Évidemment, vous n’avez pas d’armes sur vous – il aurait été très fâcheux que vous soyez armés, après les événements du Petit Prince. Il y a certes le Derringer de Mlle Bessler, qui a malencontreusement disparu dans une ruelle – il a sans doute fini à la poubelle, ou dans la poche d’un clochard de passage, on finira bien par le retrouver… Comme on trouvera peut-être des choses dans cet immeuble, dans les pots de fleurs par exemple… Bon, ça, à terme, et ça ne vous concernera plus, n’est-ce pas ? Allez… Ça devrait le faire. » Il s’interrompt un moment, puis, toujours à Gordon Gore : « Vous avez besoin de McKenzie ?

— Pas plus que ça, non…

— C’est qu’il faudrait que je ramène quelqu’un, et il m’a l’air tout désigné pour ça. McKenzie, tu nous suis. » Ce n’est clairement pas une question.

 

[I-20 : Gordon Gore : Jonathan Colbert] Le policier ajoute qu’il ne veut plus les voir dans le coin, tous autant qu’ils sont, et notamment dans cet appartement – que la police va s’empresser de fouiller de toute façon, et vite, pas question qu’ils y soustraient quoi que ce soit. Mais Gordon Gore revient sur la question des tableaux de Jonathan Colbert : il aimerait vraiment les emporter... Le policier, sceptique, semble retenir un sarcasme, mais demande à voir de quoi il s’agit – en compagnie du dilettante, ainsi que du peintre. Tous trois se rendent dans la chambre de Colbert – la partie la moins sale de l’appartement. On y trouve une bonne dizaine de tableaux, donc, et la plupart, très ressemblants, représentent le même vieil Indien – le policier n’y réagit pas vraiment, même si cette répétition l’interloque visiblement : un truc d'artiste, faut croire... Gordon, cependant, continue de louer le talent de Colbert auprès de l’agent, qui n’y comprend goutte – le peintre, quant à lui, semble repenser à quelque chose, et prend dans la commode quelques lettres, sans que le policier ne proteste. Ce dernier, alors, s’est avancé vers le dernier tableau, visiblement différent des autres – et c’est comme s’il se perdait dans la contemplation de la toile. Gordon se doute de ce qui se produit, et, en prenant garde de ne pas laisser errer ses yeux, s’interpose entre le policier et l’œuvre pour le sortir de sa transe. « Vous avez vu ce que vous vouliez voir ? » Le policier reste muet pendant cinq ou six secondes, puis secoue la tête : « Oui ? M. Gore ? Pardon, vous disiez ? » Le dilettante se sent attiré par le tableau, mais dispose de la force de caractère pour ne pas le contempler. Il pose la main sur l’épaule du policier, et ils rejoignent les autres sur le palier.

 

[I-21 : Andy McKenzie, Jonathan Colbert] Le policier reprend : « Alors, McKenzie... Troubles de voisinage, tapage nocturne… Contrebande et consommation d’alcool, contrebande et consommation d’opium… Sans doute d’autres choses, on y rejettera un œil plus tard. Le petit Andy va refaire un tour à San Quentin, faut croire [une prison d’État, sur une île de la baie]. » Il pousse l’escroc dans la cage d’escalier, tandis que son collègue, d’un signe de la tête, signifie aux investigateurs et à Jonathan Colbert qu’il leur faut déguerpir, sans un mot de plus, et qu’ils ne doivent pas revenir ici (il garde un œil sur eux pour s’assurer qu’ils ne restent pas en arrière…).

 

[I-22 : Zeng Ju : Gordon Gore] Ils rentrent au manoir Gore en taxi – sauf Zeng Ju, qui ramène quant à lui la voiture de Gordon Gore… mais il ne se sent clairement pas à l’aise : ses perceptions sont vraiment affectées par la Noire Démence, sa conduite devient dangereuse… Il échappe à l’accident, mais c’est tout de même de pire en pire…

 

II : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 20H – CABINET DE VERONICA SUTTON, 57 HYDE STREET, FISHERMAN’S WHARF, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (06)

[II-1 : Veronica Sutton : Lucy Farnsworth, Arnold Farnsworth, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Jonathan Colbert, Trevor Pierce] Veronica Sutton, pendant ce temps, travaille à son cabinet à la bordure de Fisherman’s Wharf, compulsant les notes qu’elle a prises, notamment au Napa State Hospital et à l’Université de Californie à Berkeley. Tandis que la soirée avance, elle réalise qu’il lui faut faire quelque chose à tout prix, qui lui était complètement sorti de la tête : il est impératif de rapatrier Lucy Farnsworth à San Francisco, voire dans le Tenderloin ! Les éléments qu’elle a rassemblés ne laissent pas de place au doute : si la jeune femme atteinte de la Noire Démence demeure au Napa State Hospital, elle ne va guère tarder à mourir en raison de sa sous-alimentation… Il lui faudrait contacter Arnold Farnsworth, mais le meilleur moyen pour cela serait de passer par Gordon Gore… Elle appelle au manoir Gore vers 21h – à cette heure-là, Gordon, Eunice Bessler et Zeng Ju sont rentrés du Tenderloin, avec Jonathan Colbert. Elle leur explique donc la situation – mais, tant qu’à faire, mieux vaut pour elle les rejoindre sur place (Trevor Pierce, qui ne se sentait pas très bien et n’a guère progressé loin des autres, fait de même).

 

III : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 22H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (06)

[III-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Jonathan Colbert, Veronica Sutton] Au manoir Gore, Jonathan Colbert maugrée mais sans faire autrement de difficultés. Il n’épargne pas Gordon Gore de ses sarcasmes : « Nob Hill, hein… C’est là qu’habite mon père. Mais vous êtes beaucoup plus friqué. Un de ces industriels, hein… » Plutôt un héritier. Mais le dilettante y insiste : le jeune homme va devoir collaborer avec eux – il serait fâcheux qu’il retombe entre les mains de la police… « Me prenez pas pour un con : vous êtes pas dans les meilleurs termes avec les flics, vous non plus. » C’est vrai – mais il a de l’argent. Pas le peintre – et il renouvelle son offre de mécénat, en interrogeant Colbert sur ce « nouveau style » qu’il a développé, très différent de ses œuvres les plus académiques, mais tout autant de ses portraits de prostituées. Le peintre réclame de l’opium pour en parler – mais Gordon ne lui en accordera qu’ensuite : « D’abord, discuter – notamment avec Mme Sutton, quand elle nous aura rejoints. » Mais Colbert en a aussi après Eunice Bessler : « Mignonne, la petite… Je pourrais la peindre… » Elle éclate aussitôt : « Hors de question ! Après ce qui est arrivé aux autres… Vous ne toucherez pas un pinceau en ma présence ! » Zeng Ju, par ailleurs, ne se tient jamais bien loin, visiblement aux aguets…

 

[III-2 : Gordon Gore : Jonathan Colbert ; Clarisse Whitman, Andy McKenzie, Bridget Reece, Lucy Farnsworth] Mais Gordon Gore revient à ce qui le préoccupe vraiment : le sort de Clarisse Whitman, dont Jonathan Colbert n’a toujours pas dit quoi que ce soit. Le peintre répond qu'il se souvient à peine d’elle – et prétend devoir faire un effort pour la distinguer des « autres ». Oui, il l’a vue pour la dernière fois… Il y a trois ou quatre jours. Au Petit Prince – là où ils ont foutu le bordel… et grillé son gagne-pain. Il n’a plus la moindre ressource, maintenant… Mais pour revenir à Clarisse ? « Une dinde, comme il y en a plein… La pauvre petite fille riche… D’un ennui mortel. Une voleuse, aussi… Qu’un pauvre type dans la rue vole pour survivre, ça ne me fait rien, mais une bourgeoise comme elle… Je n’avais aucune envie de poursuivre cette relation. Ce qu’elle a fait après, c’est pas mes oignons. » Est-ce qu’elle avait des taches noires sur le corps ? Pas la dernière fois que Colbert l’a vue nue. Le chantage ? Oui – c’est pour ça qu’il s’était associé à ce crétin de McKenzie… Si M. Gore veut lire les lettres, etc., libre à lui – le peintre ne fait pas de difficultés et donne au dilettante les (nombreux) documents, incluant photographies et négatifs (dont ceux de Clarisse), qu’il avait rassemblés dans sa chambre de Geary Street. Il les passe d’abord en revue, toutefois : « Mmmh… Qui c’était, celle-là ? Ah ! Oui… Bon… Rien à foutre… Rien à foutre… Rien à foutre… » Puis il cesse : que le dilettante satisfasse ses « fantasmes de papier ». Mais ce comportement très désinvolte agace Gordon, qui ne mâche pas ses mots : il traite ces jeunes femmes comme des objets ! Comment peut-on être aussi méprisant… « Ces gamines sont des gosses de riches. Les parents de ces bourgeoises sont des oppresseurs, des exploiteurs du prolétariat, qui n’ont pas le moindre respect pour leur main-d’œuvre corvéable à merci. Bientôt, ces pauvres jeunes filles feront de même – ou, sinon elles, du moins leurs gentils maris issus de la même classe d’esclavagistes ! Alors ne me parlez pas de morale… » Gordon n’en démord pas : au moins trois de ces jeunes femmes ont été brisées en passant entre les mains de Jonathan Colbert – parfois malades, peut-être même mourantes ! Colbert trouve que le dilettante en fait « un peu trop »… mais ce n’est pourtant pas le cas. Gordon examine à la hâte les lettres – il repère quelques noms, dont, outre celui de Clarisse Whitman, ceux de Bridget Reece et de Lucy Farnsworth… et bien d’autres jeunes femmes, semble-t-il des étudiantes à la California School of Fine Arts pour un certain nombre d’entre elles. Il s’arrête sur une lettre de Clarisse :

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[III-3 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore, Zeng Ju : Jonathan Colbert ; Andy McKenzie, Harold Colbert] Veronica Sutton est arrivée durant la conversation (ainsi que Trevor Pierce, d’ailleurs), et prend maintenant le relais de Gordon Gore pour interroger Jonathan Colbert. Ses coucheries ne les intéressent en rien – ses opinions pas davantage. Ses centres d’intérêt, en même temps… Il s’est récemment pris de passion pour les Indiens ? Leurs rites ? Ils le fascinent, à en croire ses œuvres les plus récentes ? « Ce n’est pas qu’ils me fascinent, Madame, c’est qu’ils me font peur. Ces tableaux… La vieille peau vous en a peut-être montré un autre à la Russian Gallery. Mon cauchemar I, Mon Cauchemar II, Mon Cauchemar III… De la terreur pure et simple. Tout droit jaillie de mes rêves. » Gordon lève les yeux des lettres : « Vous peignez ces tableaux en toute conscience ? Ou dans un état second ? Ils font un drôle d’effet... » Le peintre explique qu’il dormait à moitié quand il a réalisé ces portraits – et qu’il rêvait encore : il avait le vieil Indien devant les yeux tout du long ! Et tout qui bougeait autour de lui… « Le vieux chaman… Le dernier de sa race… » Mais les chamans du grizzli ont disparu depuis très longtemps, remarque Trevor (que Zeng Ju regarde d’un air étonné, inclinant la tête, fronçant les sourcils… ce qui n’échappe pas à Gordon). Colbert répond : « Pas dans mes rêves. Pas celui-là. Je ne sais pas pourquoi il s’en est pris à moi… » Le ton de Veronica s’adoucit : il faut qu’il leur parle – qu’il reprenne tout depuis le début. Car il y avait bien un début ? Le peintre n’en sait rien : un jour, le vieil Indien était là, et il devait le peindre. Trevor lui demande si c'est l’Indien qui lui a dit de voler le livre de son père sur les Costanoans ? Non : Jonathan Colbert l’a… « emprunté » de sa propre initiative, en quête de réponses. Qu’il n’a pas trouvées, de toute façon… « J’ai à peine eu le temps d’y jeter un œil. Un soir, ce crétin de McKenzie, complètement défoncé, a trouvé qu’il faisait "un peu trop froid", et a fait du feu avec les pages de ce livre ! Bon sang, quand je pense que j’ai dû m’acoquiner avec un imbécile pareil… » Gordon suppose qu’on a les amis qu’on mérite… et qu’il devrait s’entretenir de ses cauchemars avec son père : après tout, c’est bien le Pr Harold Colbert le spécialiste. « Pas de ces choses-là, et j’ai pas envie d’avoir affaire au vieux. »

 

[III-4 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Trevor Pierce : Jonathan Colbert ; Lucy Farnsworth, Clarisse Whitman] Quoi qu’il en soit, Jonathan Colbert est… « l’invité » de Gordon Gore, souffle Eunice Bessler, tant qu’on n’aura pas retrouvé ces jeunes filles qu’il a soustraites à leurs parents. « "Soustraites" ? Le portrait que vous faites de moi… Je ne les ai pas enlevées. Je ne les ai pas séquestrées – je ne suis pas comme vous ! Elles sont venues de leur plein gré. On a eu du bon temps ensemble – vraiment bon, pour elles comme pour moi. Après, eh bien, on se lasse… C’est la vie… C’est un comportement certainement pas illégal, et même pas immoral, sauf pour les pires pères-la-pudeur ! Vous, vous me faites la morale, dans votre manoir dégoulinant d’un fric dont vous avez hérité, sans jamais rien faire pour le gagner…  Vous êtres très mal placé pour ça. Votre amourette avec la petite, là, c’est vraiment autre chose ? Vous allez oser le prétendre devant moi ? » Gordon ne relève pas – il revient sur Lucy Farnsworth malade… et sur Clarisse Whitman. Colbert en a assez : « JE-NE-SAIS-PAS-OÙ-ELLE-EST ! » Et les clochards ? Les taches d’ombre des malades ? Mais Colbert ne fait plus attention à Gordon. Trevor Pierce ne lui en demande pas moins si lui-même n’a pas de ces taches noires : « Non. Si c’est une maladie vénérienne ou quoi, je suis propre. Peut-être que ces filles ont fricoté avec d’autres que moi… » La lettre de Clarisse semble évoquer ces vagabonds malades, pourtant… « Une lubie à elle. On parle d’une fille qui m’écrivait des lettres depuis chez moi, là… Qu’elle laissait sur le matelas, pour me faire la surprise ! Pas très futée… » Il jette un œil à la lettre : « Ah ! Les objets qui disparaissaient… Vous voyez ? C’est ce que je vous disais : elle m’accusait de voler des objets, elle me faisait des scènes pour ça… Complètement mythomane : c’était il qui me volait des petits trucs… En permanence. Une voleuse, comme tous ceux de son espèce – juste d’une manière moins métaphorique. »

 

[III-5 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Trevor Pierce : Jonathan Colbert ; Andy McKenzie, Harold Colbert] Le bonhomme est assurément désagréable, mais aux yeux des investigateurs, notamment Gordon Gore et Eunice Bessler, il a l’air parfaitement sincère – et le dilettante, d’une certaine manière, le concède. Jonathan Colbert s’en aperçoit, et poursuit sur ton plus calme, jouant son avantage : « Je ne suis pas le kidnappeur que vous imaginiez. On peut trouver que je me suis mal comporté avec ces filles, mais seulement au sens où je ne suis pas… un gentleman ; je n’en suis pas un, et je n’ai jamais prétendu l’être. Et, oui, j’ai fait des sales trucs dans cette affaire, je le reconnais : le chantage, c’était une connerie – pas mon idée, celle de McKenzie, mais je sais que ça ne m’exonère pas de ma responsabilité : je vais tâcher d’en tirer des leçons. Que je sois confronté à la justice ou pas, pour ça, ou pour l’alcool, que sais-je… L’opium – j’attends toujours ma pipe, d’ailleurs… Mais je ne suis pas un monstre, un kidnappeur, un violeur, un type qui bat les filles… Vraiment pas. » Trevor Pierce est un peu narquois : « Mais c’est vous la victime du chaman du grizzli. » Colbert ne relève pas. Gordon, par contre, l’assure que, s’il rend toutes les photos, ainsi que les négatifs, aux parents que le peintre a fait chanter, sans doute ne pousseront-ils pas les choses au-delà, par crainte du scandale, et le dilettante va faire en sorte que ça se passe comme ça ; si le peintre peut l’assurer qu’il ne recommencera pas… Colbert acquiesce sans prendre le temps d’hésiter : il sait très bien quel est son intérêt – et, à l’évidence, il n’est pas fier de son association avec McKenzie. Mais ils ont toujours besoin de la coopération du peintre – et, par ailleurs, ils lui font part de l’inquiétude de son père : non, ce n’est pas la crainte du scandale qui l’anime, lui, mais bien un amour paternel sincère ; et le Pr Harold Colbert, quoi qu’en pense Jonathan, est un homme assez intelligent et ouvert pour admettre que son fils doit devenir un artiste plutôt qu’un médecin ou un avocat.

 

[III-6 : Trevor Pierce : Jonathan Colbert] Mais Jonathan Colbert doit donc les aider – pas forcément de la manière qu’il supposait, c’est tout… Trevor Pierce, ainsi, lui demande si, dans ses rêves qu’il a couchés sur des toiles, il n’a jamais vu… un endroit, précis, identifiable. Le peintre hésite ; puis : « Ce n’est pas facile à expliquer… Mais ces sphères… C’est un endroit. Mais pas seulement. Vous savez… Je suis pas un spécialiste, mais c’est un peu comme ce que dit… Ce Juif, là… Non, pas FreudEinstein, voilà. Il a écrit des trucs bizarres, sur le temps, l’espace, ou l’espace-temps… Je crois que c’est quelque chose dans de goût-là – je peux pas en jurer : moi et les équations… En même temps… Il y a des… des implications, derrière tout ça, qui peuvent fasciner un artiste… Le temps, l’espace, une seule chose… » Jonathan Colbert est lancé, et difficile à arrêter – mais il est aussi extrêmement confus. Il ne maîtrise pas son discours, mais sa fascination pour le sujet ne fait aucun doute.

 

[III-7 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Jonathan Colbert] Au fur et à mesure que la conversation a perdu de son caractère inquisiteur initial, Jonathan Colbert s’est calmé et a fait preuve de davantage de bonne volonté. Gordon Gore va veiller à ce qu’il vive dans les meilleures conditions chez lui, le temps de régler l’affaire. Il pourrait en profiter pour peindre, d’ailleurs ! Suggestion qu’appuie Eunice Bessler : Gordon pourrait peut-être organiser une exposition… Colbert retrouve tout de même de sa morgue : s’il doit peindre, très bien, mais il lui faut un modèle, dit-il en tournant son regard vers la jeune comédienne… Finalement, l’idée ne déplaît pas, ni à Eunice, ni au dilettante ! Elle posera « habillée », bien sûr…

 

[III-8 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Jonathan Colbert, Arnold Farnsworth ; Lucy Farnsworth] Ils laissent alors Jonathan Colbert à sa pipe d’opium. Mais Veronica Sutton explique donc son inquiétude concernant Lucy Farnsworth à Gordon Gore : elle ne doit pas rester au Napa State Hospital, il lui faut revenir à San Francisco, voire dans le Tenderloin ! Et il faudra garder un œil sur elle. Gordon fait confiance à la psychiatre, et, même s’il est un peu tard, considérant qu’il y a urgence, il téléphone de ce pas à Arnold Farnsworth – mais c’est une demande très inhabituelle, et le magnat du fret ne voit pas pourquoi il obéirait à la suggestion du dilettante ; Gordon lui passe alors Veronica, qui se montre efficace dans son rôle de caution médicale et scientifique : Arnold Farnsworth veut bien tenter l’expérience, et, dans un premier temps, va rapatrier sa fille Lucy chez lui, dans Pacific Heights – où le Dr Sutton pourra la visiter, le cas échéant.

 

[III-9 : Zeng Ju] Après quoi tous vont se coucher… mais Zeng Ju ne se sent vraiment pas bien : ses perceptions de son environnement sont toujours plus affectées, le monde autour de lui change, prenant des teintes grisâtres, parcouru de mouvements incompréhensibles, et ses yeux comme ses oreilles, d’autres organes sensoriels également d’une manière plus insidieuse, semblent se fixer de plus en plus sur un autre monde, aux dépends du nôtre. À ce stade, ce trouble se lit en permanence sur son visage, comme dans ses gestes, et il n’est plus en état de dissimuler son affliction – de ceci, il est parfaitement conscient…

 

[III-10 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Zeng Ju, Trevor Pierce ; Lucy Farnsworth] Outre Zeng Ju, qui avait compris ce qui se passait depuis quelque temps déjà, Veronica Sutton et Gordon Gore plus encore ont également constaté que Trevor Pierce aussi présentait des bizarreries comportementales assez semblables à celles qu’ils avaient constaté chez le domestique : le journaliste n’en est peut-être pas tout à fait au même stade de l’infection, mais il est très clairement lui aussi victime de la Noire DémenceGordon et Veronica en discutent ; ils ne savent pas quoi faire… mais la psychiatre est certaine d’une chose : il ne faut surtout pas les confier à une institution médicale, qui s’empresserait de les adresser au Napa State Hospital, où ils se trouveraient dans la même situation que Lucy Farnsworth. Les perspectives ne sont guère optimistes, mais, pour la psychiatre, le seul moyen de les sauver (peut-être…) serait d’avancer au plus vite dans leur enquête… Gordon acquiesce – et il faudra aussi les garder à l’œil, et veiller à ne pas les laisser conduire, ou prendre des initiatives avec des armes… Ils en parleront tous ensemble ultérieurement.

 

IV : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

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[IV-1 : Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Clarisse Whitman, Lucy Farnsworth, Bridget Reece] Le matin suivant, Gordon Gore prépare son rapport téléphonique quotidien à Daniel Fairbanks. Cette fois, il a vraiment beaucoup de choses à lui apporter – les photographies de Clarisse Whitman et leurs négatifs, ainsi que des lettres (il y a aussi beaucoup de photos d’autres modèles – Gordon met de côté tout ce qui concerne Lucy Farnsworth et Bridget Reece, mais il y en a bien d’autres, et, bien sûr, rien de tout cela ne sera donné à Fairbanks). En passant davantage de temps sur les lettres écrites par les jeunes filles séduites par Jonathan Colbert, il constate par ailleurs que Clarisse n’était pas la seule à faire référence à des disparitions d’objets – trois autres jeunes filles font de même, chaque fois pour des petites choses très anecdotiques : une boucle d’oreille, un soutien-gorge, etc.

 

[IV-2 : Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Clarisse Whitman, Bridget Reece] Gordon Gore, à 9h, appelle Daniel Fairbanks. Il n’y va pas par quatre chemins : « Je n’ai pas encore retrouvé Clarisse, mais j’ai les photos et les négatifs. » Tout ? « Tout. » D’autres éléments qui pourraient être compromettants ? Rien qui le concerne – mais des photos et négatifs concernant d’autres jeunes filles, qu’il donnera à leurs parents, sans bien sûr mentionner devant eux le nom de Clarisse Whitman, pas plus qu’il ne donnera ici à Fairbanks les noms de ces autres victimes. Il a appris que Clarisse avait été vue il y a trois ou quatre jours de cela au Petit Prince – le restaurant où ils ont fait un esclandre : à bon droit, car elle s’y trouvait sans doute. [C’est faux – c’était bien sûr Bridget Reece qui s’y trouvait à ce moment-là.] Ils se rapprochent donc du but de leur enquête – enfin, si cela intéresse vraiment Fairbanks de retrouver la jeune fille ? « Bien sûr, M. Gore. Je vous prierai de passer dans la matinée au siège de l’American Union Bank pour me remettre les photographies et les négatifs. Je vous y attends. »

 

[IV-3 : Gordon Gore, Zeng Ju : Lucy Farnsworth, Bridget Reece] C’est de toute façon ce que comptait faire Gordon Gore – qui en profitera pour faire la tournée des familles impliquées qui lui sont connues (dont les Farnsworth et les Reece – certains noms ne lui disent absolument rien). Zeng Ju l’accompagnera.

 

 

[IV-4 : Veronica Sutton, Zeng Ju : Trevor Pierce ; Harold Colbert] Toutefois, avant que Veronica Sutton et Trevor Pierce ne se rendent à l’Embarcadero pour y retrouver Harold Colbert, Zeng Ju va s’entretenir en privé avec la psychiatre. Il lui confesse que son état s’aggrave – ses sens lui font défaut, le monde change autour de lui… Il ajoute que « M. Trevor », à la différence de tous les autres, lui apparaît très distinctement, sans le moindre parasitage, aussi suppose-t-il qu'il est également malade. Il s’en remet à la femme de science – lui ne sait plus quoi faire… et n’ose même pas prononcer le nom de Noire Démence. Pourtant, il ne cache pas à Veronica que des taches noires sont apparues un peu partout sur son corps – même si pas encore sur le visage ou tout autre endroit qui serait visible. La psychiatre ne se montre guère optimiste : tout indique que le domestique rejoindra bientôt les victimes de la Noire Démence errant dans le Tenderloin… Mais ils ne baisseront pas les bras : il y a forcément une solution ! La psychiatre a foi en la science. Il faudra par contre que Zeng Ju lui rapporte tout ce qu’il verra de cet « autre monde » : toute information est pertinente. Par ailleurs, elle s’entretiendra également avec Trevor. Zeng Ju acquiesce – sans cacher qu’il lui est difficile de parler de tout ceci en public : il se sentira plus libre si Mme Sutton veut bien faire office d’interlocutrice privilégiée.

 

[IV-5 : Zeng Ju, Veronica Sutton : Ling] D’ailleurs, à vrai dire… Il y a autre chose : si sa situation devait empirer, Zeng Ju souhaite que Mme Sutton, en qui il a toute confiance et qu’il admire, devienne pour sa fille, Ling, qui vit à Chinatown, comme une marraine… « Ling est une jeune fille intelligente et gentille ; elle a été bien éduquée, Madame. » Veronica est surprise par cette demande, et ne sait d’abord trop comment réagir – d’autant qu’elle ne connait guère Zeng Ju… et qu’elle n’a jamais eu l’âme d’une mère. Mais elle se dit enfin très touchée, flattée également, par la confiance du domestique, et fera tout son possible pour venir en aide à la jeune fille, si cela devait s’avérer nécessaire.

 

[IV-6 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Zeng Ju, Trevor Pierce, Jonathan Colbert] Veronica Sutton ne tarde guère à expliquer l’état de Zeng Ju (sans mentionner sa requête) à Gordon Gore, qui devra garder un œil sur lui – quant à elle, elle fera de même avec Trevor Pierce. Gordon n’est guère surpris – mais une chose l’étonne : Jonathan Colbert ne semble pas du tout infecté, lui… Il semble bien y avoir un lien, pourtant, avec ses cauchemars… C’est comme s’il voyageait lui aussi entre les mondes, mais seulement dans son sommeil… Il faudrait peut-être qu’il les accompagne, dorénavant, ce serait peut-être un atout…

 

[IV-7 : Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju : Jonathan Colbert] Pour le moment, la loyauté de Jonathan Colbert demeure cependant des plus douteuse… Quelqu’un doit rester avec lui. Eunice Bessler avait d’abord songé accompagner Gordon Gore et Zeng Ju, mais il vaut mieux qu’elle demeure au manoir Gore – et si Colbert devait faire son portrait, eh bien…

 

V : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 10H – SAN FRANCISCO FERRY BUILDING, EMBARCADERO, SAN FRANCISCO

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[V-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore, Zeng Ju] Veronica Sutton et Trevor Pierce doivent alors se rendre à l’Embarcadero, pour y retrouver le Pr Harold Colbert et se rendre avec lui à la Collection Zebulon Pharr. Mais le Ferry Building ne se trouve pas très loin du siège de l’American Union Bank, dans Financial District, aussi font-ils un bout de chemin avec Gordon Gore et Zeng Ju. En route, le dilettante discute discrètement avec Trevor : son état ne leur a pas échappé – comme celui de Zeng Ju. Le journaliste balaie cette inquiétude : « Un peu de migraine, rien de plus… » Mais Gordon n’y croit pas un instant : « Je crois – nous croyons – que vous êtes atteint par la Noire Démence ; le dissimuler ne servira à rien. » Il faut que Trevor fasse attention à certaines actions – mieux vaut qu’il ne conduise pas, par exemple –, et il faut aussi leur rapporter ce qu’il voit, ce qu’il entend, etc. : cela pourrait s’avérer d’une importance cruciale. Le journaliste continue pourtant de traiter le sujet à la blague…

 

[V-2 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert] Puis les deux binômes se séparent, et Veronica Sutton et Trevor Pierce poursuivent en direction de l’Embarcadero. Le Pr Harold Colbert, très ponctuel, les y attend – l’air grave, vêtu d’un grand imperméable. Il voit arriver ses deux compagnons de route : « Vous êtes prêts ? » Oui. Très bien : ils doivent donc en savoir un peu plus sur leur destination… Ils vont prendre le ferry pour longer San Francisco par le nord-est, puis traverser le Golden Gate, immédiatement au nord de la ville, après quoi ils prendront le train, qui les fera passer dans la forêt de Muir Woods et sur les pentes du Mont Tamalpais, le point culminant de la région, avec ses 785 mètres d’altitude. C’est un peu paradoxal, mais, oui, la très secrète Collection Zebulon Pharr se situe dans cette zone très fréquentée, où une voie ferrée a été construite, pour permettre aussi bien aux touristes qu’aux San-franciscains désireux d’un peu de calme de faire de jolies randonnées dans la nature…

 

VI : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 11H – TRAIN DE MUIR WOODS ET DU MONT TAMALPAIS

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[VI-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Gordon Gore] La traversée en ferry, qui prend un peu moins d’une heure, est pour le moins maussade, avec un Pr Harold Colbert passablement renfermé… L’ambiance est lourde, et Veronica Sutton pas plus que Trevor Pierce n’osent briser la glace… Pourtant, ils ont un sujet de discussion tout trouvé : Jonathan Colbert ! De brefs apartés convainquent les investigateurs qu’il leur faut en parler, ils ne peuvent garder pareille chose secrète (et si le Pr Harold Colbert apprenait par la suite qu’ils avaient trouvé son fils mais n’en avaient pas fait état, cela pourrait vraiment compliquer les choses…). C’est Trevor qui prend l’initiative d’aborder le sujet avec le professeur, une fois installés à bord du train de Muir Woods : ils ont retrouvé son fils – il est en bonne santé, et n’a absolument rien à craindre, de la justice ou de qui que ce soit. Le professeur est stupéfait : « Vous avez trouvé Jonathan ? Où est-il ? » Trevor fait le mystérieux : « Il est… en lieu sûr. Pour le moment, nous ne… » Mais Harold Colbert furibond l’interrompt : « M. Pierce ! Je fais des sacrifices considérables en vous conduisant à la Collection Zebulon Pharr, il serait bien temps de me rendre la pareille ! Où est mon fils ? Mme Sutton ? » La psychiatre n’insiste pas : Jonathan Colbert se trouve à la résidence de M. Gore. Il s’y trouve depuis la veille au soir – pour l’heure, il ne semble pas disposé à voir son père, mais sans doute cela pourra-t-il changer dans un délai assez bref… « Je comprends que vous ayez hâte de lui parler, mais il ne faut pas le brusquer – s’il lui en prenait la fantaisie, nul ne pourrait le retenir de disparaître à nouveau dans la ville… » Le parti de l’honnêteté paye – la surprise passée, le théologien se rend aux arguments de la psychiatre.

 

[VI-2 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert] « Mais… Ce voyage à la Collection Zebulon Pharr est donc toujours d’actualité ? Maintenant que vous avez trouvé mon fils ? » Trevor Pierce, un peu séché par la réaction de son interlocuteur, maugrée : « Oui, plutôt, oui… » Harold Colbert soupire : c’est donc qu’ils ont davantage de choses à lui apprendre… Veronica Sutton, un peu embarrassée, explique qu’il y a bel et bien un lien entre Jonathan Colbert et les éléments « occultes » qui les intéressent – ses cauchemars ne laissent guère de doute à ce propos. Il ne semble pas avoir agi dans une intention malveillante (enfin, à cet égard…), mais il est bien lié à tout cela, oui. Trevor ajoute qu’il est visiblement dépassé par les événements, et qu’un peu de repos en lieu sûr ne lui fera pas de mal… Harold Colbert demeure grognon, mais suppose qu’il devra se contenter de ça pour l’heure.

 

[VI-3 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert, Randolph Coutts] La discussion s’arrête là. Le décor a beau être splendide, l’ambiance est pesante. Puis le train s’arrête à une petite gare sur les flancs du Mont Tamalpais, et Harold Colbert fait signe à Veronica Sutton et Trevor Pierce de descendre : ils sont attendus ici par Randolph Coutts, de Coutts & Winthrop, qui les conduira en voiture à la Collection Zebulon PharrCoutts est un avocat presque caricatural, dans sa mise et ses manières – on le devine très bourgeois, très conservateur ; cependant, il est tout sauf bavard, et le trajet, le long de petites routes de montagne, est à nouveau très maussade…

 

VII : VENDREDI 6 SEPTEMBRE 1929, 12H – COLLECTION ZEBULON PHARR, MOUNT TAMALPAIS AND MUIR WOODS

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[VII-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Randolph Coutts, Harold Colbert] La voiture arrive enfin à destination – une très charmante et riche demeure de style hispanique : tout sauf l’endroit où l’on penserait chercher quelque chose d’aussi exceptionnel et secret que la Collection Zebulon PharrRandolph Coutts invite ses passagers à descendre, et Harold Colbert prend les devants – il est à vrai dire le seul à qui l’avocat se soit adressé : concernant Veronica Sutton et Trevor Pierce, il semble se contenter du fait… qu’ils sont deux, ainsi que convenu avec le professeur. Il n'y a même pas eu de présentations.

 

[VII-2 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Randolph Coutts, Harold Colbert] Randolph Coutts a sorti un énorme trousseau de clefs : pénétrer dans la villa n’est guère un souci, à vue de nez, mais, à l’intérieur, le petit groupe doit passer par de nombreuses portes, solides, qui deviennent au fur et à mesure de véritables sas, visiblement très sécurisés – le contraste est flagrant entre la demeure très aérée et lumineuse, vue de l’extérieur, et ce qu’elle contient effectivement : c’est une vraie forteresse, à ce stade… au sein de laquelle Coutts procède sans un mot, se repérant sans la moindre difficulté dans son volumineux trousseau – puis dans un autre au moins aussi volumineux, qu’il sort une fois arrivé au premier sous-sol ! Contournant méthodiquement tout un dispositif très pointu de mesures de sécurité, ils gagnent enfin le troisième sous-sol – où se trouve la Collection Zebulon Pharr à proprement parler. On y trouve de nombreuses bibliothèques, très remplies, et dont le contenu est à l’évidence d’une valeur exceptionnelle, avec d’antiques codex, des rouleaux, etc., mais aussi une belle variété d’incunables – sans même compter les artefacts non livresques (dont des sculptures, des tableaux, des instruments de musique, des armes, etc.), également nombreux et presque intimidants tant ils respirent l’ancienneté, la rareté et la singularité. Tout cela est étrangement organisé : au premier abord, on pourrait trouver cela anarchique, mais le classement est en fait pertinent et très méticuleux. On y trouve enfin des espaces de travail savamment agencés – tables, bureaux, pupitres… Il n’y a bien sûr personne en dehors de Veronica Sutton, de Trevor Pierce, de Harold Colbert et de Randolph Coutts – et le silence a quelque chose d’oppressant. L’avocat s’était visiblement déjà entretenu avec le professeur, car, sans un mot, il conduit le petit groupe dans un espace un peu séparé du reste – ce qui implique d’abord de passer par un couloir assez long, offrant l’accès à une chambre forte dont la porte blindée est très impressionnante ; ils ne s’y arrêtent pas, cependant, et poursuivent jusqu’à une autre pièce au bout du couloir, très sécurisée elle aussi même si pas de manière aussi flagrante, et c’est le saint des saints de la Collection Zebulon Pharr, un espace de travail abritant les pièces les plus précieuses de l’ensemble (les bibliothèques sont beaucoup moins denses, mais pas moins fascinantes à ce stade ; de même pour les vitrines abritant des artefacts), tout cela surmonté d’un portrait de Zebulon Pharr lui-même.

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[VII-3 : Randolph Coutts, Harold Colbert] Randolph Coutts se tient debout à côté de la porte : de toute évidence, même s’il va se faire discret et ne pas empiéter sur leur travail, il ne va pas quitter la salle tant que les visiteurs s’y trouveront. Il adresse un signe de la tête au Pr Harold Colbert : à lui de prendre le relais, qu’ils fassent ce qu’ils ont à faire. Le théologien a visiblement ses habitudes ici, et se rend de lui-même à l’endroit qui les intéresse – il n’est pas intimidé par la collection, pourtant une certaine émotion se lit quand même sur ses traits. Il conduit Veronica Sutton et Trevor Pierce à une table, avec trois chaises, et sur la table a été disposé un livre, spécialement tiré des rayonnages : le manuscrit espagnol originel des Mythes des chamans du grizzli rumsens – et, justement, au-dessus de la table, on trouve un autre portrait : celui de Pedro Maldonado lui-même.

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[VII-4 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert] Harold Colbert invite Veronica Sutton et Trevor Pierce à s’installer : « Vous lisez l’espagnol ? » Pas la psychiatre – le journaliste baragouine quelques mots, suffisamment pour se débrouiller à l’oral avec ses contemporains san-franciscains, mais il doute de pouvoir s'en sortir avec un manuscrit de la fin du XVIIIe siècle… Dans ce cas, le professeur va les assister dans leurs recherches et faire office de traducteur ; mais il précise qu’il les a aussitôt conduits devant cet ouvrage précisément parce qu’ils avaient eu l’occasion d’en discuter : à l’évidence, la collection regorge de sources très diverses – s’ils ont d’autres sujets de recherche, qu’ils lui en parlent, et il fera en sorte de les guider dans les trésors de la Collection Zebulon Pharr. Mais, déjà, des pistes sur cet ouvrage en particulier ? Oui : Veronica veut en apprendre davantage sur « l’Esprit de la Colline » et les « Fantômes Qui Marchent » ; Trevor a du mal à formuler sa requête, mais il souhaiterait en apprendre davantage sur « un… un lieu, atemporel… une dimension parallèle, peut-être », en lien avec les chamans du grizzli… Le théologien parcourt avec les investigateurs les pages de Mythes des chamans du grizzli rumsens, en leur traduisant à la volée certains passages – par exemple celui-ci, dans le chapitre 18 :

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[VII-5 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Charles Smith, Jonathan Colbert] Le Pr Harold Colbert laisse à Veronica Sutton et Trevor Pierce le temps de digérer les informations, mais ne retient pas quelques marmonnements indistincts de temps à autre ; la psychiatre a remarqué qu’il a tiqué quand il leur a traduit les noms de « Clé » et de « Porte ». Trevor demande si la maladie évoquée pourrait être la Noire Démence : le terme n’existait sans doute pas à l’époque, mais cela y ressemble, oui. Et cela recoupe les informations fournies par le Pr Charles Smith, à Berkeley. Veronica constate que le texte correspond bien à son interrogation sur des entités surnaturelles, mais elle a du mal à faire la distinction entre ces créatures... Le Pr Colbert pense pouvoir la renseigner : il a traduit assez « littéralement » le texte de Maldonado, mais il pense que le moine s’est trompé en distinguant deux entités qui seraient « Clé » et « Porte » – d’autres sources (« nous aurons peut-être l’occasion d’y revenir ») permettent de supposer que les deux termes s’appliquent à une même entité ; au-delà, il y a une sorte de principe hiérarchique, après tout guère surprenant dans quelque panthéon que ce soit – c’est « un peu… comme Satan et les démons à son service » : « Clé et Porte » domine, les « Fantômes Qui Marchent » obéissent. Mais l’analogie judéo-chrétienne a ses limites, il ne l’emploie ici, et à regret, que par facilité… On peut en retenir que les « Fantômes Qui Marchent » sont inférieurs, des sortes de monstres, et « assez fondamentalement stupides », tandis que l’entité « Clé et Porte » a un caractère divin et supérieur. Veronica remercie le professeur pour ses explications ; Maldonado a-t-il livré une « description physique » de ces créatures ? Pas « Clé et Porte », non, mais c’est le cas pour les « Fantômes Qui Marchent », même si le livre ne comprend pas d’illustrations les concernant : ces êtres monstrueux ont des formes éventuellement changeantes, mais quelques caractères demeurent – une macrocéphalie prononcée et surtout des membres très longs, avec des doigts très longs également, se prolongeant en griffes encore plus longues. De vraies créatures de cauchemar... La psychiatre demande ensuite à Harold Colbert s’il sait quel est cet endroit qu’il a désigné en anglais par « Pebble Hill » [« la colline du caillou », en gros] : le livre de Maldonado n’est pas très précis à cet égard… mais les investigateurs avaient parlé du Tenderloin, et le professeur croit que ça correspond parfaitement. Trevor est méditatif : « Des créatures extraterrestres… » Harold Colbert suppose que l’on pourrait les envisager ainsi, oui – mais précise : « Pas comme dans ces pulps, vous savez, il ne s’agit pas ici d’êtres en provenance d’une autre planète, voyez ça plutôt comme… oui, une sorte de dimension parallèle. » Le théologien s’interrompt, mais reprend très vite : « Et encore, ce n’est pas vraiment cela non plus. Vous voyez, c’est tout le problème avec cette entité "Clé et Porte" – d’une certaine manière, elle implique par elle-même toutes les potentialités, dans le temps comme dans l’espace, et pas un unique endroit différent. » Mais le journaliste a autre chose en tête : au vu des centres d’intérêt « particuliers » du professeur, est-ce vraiment un hasard si son fils Jonathan s’est retrouvé à rêver de pareils mondes et créatures ? « Je me suis posé la question, M. Pierce. Il est possible qu’il y ait un lien – que mes activités, mes recherches, aient influé sur le cours des événements. Mais je n’ai pas de certitude à cet égard. En effet… D’une certaine manière, ça supposerait une intention – et même une intention maligne. Or je ne crois pas que ça se joue à ce niveau-là… Pas avec pareilles entités, qui sont bien au-dessus de ce genre de préoccupations. Mais je me rends bien compte en vous en parlant que ces entités, que j’envisageais de manière abstraite disons, semblent bien opérer sur Terre via des agents intermédiaires humains – et, du côté de ces derniers, les intentions malignes sont bel et bien envisageables. »

 

[VII-6 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert] Le Pr Harold Colbert s’interrompt à nouveau. Puis : « Croyez-vous en la magie ? » Trevor Pierce lui répond que oui – pas Veronica Sutton, même si elle suppose que ce monde renferme bien des choses inexplicables par la science actuelle, qui peuvent dès lors passer pour de la magie. « Je ne pouvais pas espérer meilleure réponse. » Le théologien explique que c’est ce qui fait des Mythes des chamans du grizzli rumsens un livre « dangereux » : s’il se contentait de rapporter du folklore, il ne différerait guère de 99 % des travaux d’ethnographie, du Rameau d’or de Frazer à ces innombrables monographies que personne ne consulte jamais, et qui abondent dans les sociétés d’histoire locale – comme ces ouvrages, il ne présenterait aucun caractère menaçant. Mais voilà : il contient des sorts. Pedro Maldonado s’était renseigné avec une grande méticulosité sur les rites des chamans du grizzli, même en passant par l’intermédiaire des Ohlones ou des Miwoks. Il a ainsi consigné des sortilèges, avec suffisamment de précision pour qu’on puisse les apprendre… et en faire usage. Mais c’est aux investigateurs de voir s’ils souhaitent les apprendre, ou pas – s’ils le lui demandent, le Pr Colbert leur traduira ces passages, avec toute la précision nécessaire. Veronica lui demande s’il les a lui-même appris – le théologien répond que c’est le cas pour « un des deux : il y en a un qui a pour objet, à la fois, d’invoquer et de congédier l’Esprit de Pebble Hill ; l’autre permet d’invoquer et de contrôler un Fantôme Qui Marche – ce sont deux choses tout à fait différentes… Il y a quelques années, je m’étais appliqué à apprendre ce dernier sortilège – mais je n’ai même jamais simplement envisagé d’apprendre l’autre : il est beaucoup trop dangereux… » Trevor prend la chose à la blague : « Vous voulez nous envoyer dans une autre dimension ? » Mais le professeur est mortellement sérieux : « Si vous comptez mener cette enquête à terme, je ne garantis pas que vous puissiez éviter de vous retrouver dans des endroits fort étranges. Et dangereux. » Le journaliste est perplexe, et adresse un regard inquiet à Veronica, qui ne se prononce pas pour l’instant.

 

[VII-7 : Veronica Sutton : Harold Colbert ; Hadley Barrow] Mais le Pr Harold Colbert s’adresse justement à Veronica Sutton : « Vous connaissiez déjà le nom de "Fantômes Qui Marchent" avant de venir ici, et je vous sais lectrice d’ouvrages anthropologiques, dans une optique éventuellement comparatiste. Ces désignations sont propres aux Indiens de la région – mais vous ne serez pas surprise d’apprendre que ces mythes correspondent à d’autres de par le monde, qui peuvent les éclairer d’un jour différent. C’est pour partie l’objet de mes recherches – ainsi de ce Symbole des Anciens, ce pentagramme que l’on retrouve aussi bien en Égypte, en Chine, que sais-je… Ces "Fantômes Qui Marchent" semblent correspondre à ce que l’on appelle ailleurs des "Vagabonds dimensionnels", terme sans doute moins poétique mais plus évocateur. Quant à "l’Esprit de Pebble Hill"… Je n’ai pas de certitude à cet égard. Mais l’association des termes "Clé et Porte"… m’évoque une autre désignation. Avez-vous entendu parler de Yog-Sothoth ? » La question fait sursauter Veronica : ce nom figurait dans la retranscription d’un entretien avec une victime de la Noire Démence, que le Dr Hadley Barrow leur avait fait lire, au Napa State Hospital… Elle l’explique au professeur, dont les traits se durcissent : « C’est ce que je redoutais… » Le professeur se lèvre, parcourt les rayonnages environnants, et en sort un livre, qu'il ouvre à une page précise et soumet aux investigateurs :

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[VII-8 : Harold Colbert] « Vous voyez ce qui est dit à propos de la Clé et de la Porte ? Du temps, de l’espace… » Puis le Pr Harold Colbert va chercher un autre ouvrage encore : « Celui-ci est intéressant, aussi… Je suppose qu’il peut faire sens, eu égard aux questions que vous vous posiez… »

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[VII-9 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert] Trevor Pierce est très perplexe : le livre de Maldonado semblait dire qu’il fallait se rendre dans cet autre monde, pour en revenir… Mais ces autres documents donnent bien davantage l’impression d’un voyage sans retour ! Harold Colbert lui répond : « C’est assurément un risque… Il existe des rites, des protections – mais sans doute inutiles en pareil cas : le Symbole des Anciens ne serait d’aucune utilité, ici… »

 

[VII-10 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert] Mais faut-il comprendre que Jonathan Colbert se rend dans ce monde quand il rêve et en revient au réveil, demande Trevor Pierce ? C’est possible, oui… Le Pr Colbert rappelle au Dr Sutton qu’ils avaient évoqué la question de cette « épidémie de rêves » qui avait eu lieu durant le printemps 1925, et qui affectait tout particulièrement les artistes tel Jonathan – la psychiatre s’en souvient très bien. À cette occasion, quelques rares études avaient fait mention d’entités assez comparables à Yog-Sothoth : « Je ne sais pas si ce nom vous dit quelque chose, mais on avait parlé de Cthulhu, dans sa cité engloutie de R’lyeh » L’épidémie a cessé brusquement, et on n’y est plus revenu : « Dans votre profession, Mme Sutton, personne n’a bien compris de quoi il s’agissait… » Mais ces noms, ces phénomènes, n’étaient pas inconnus d’autres chercheurs – dont le Pr Harold Colbert ; et ce thème d’entités pénétrant les rêves de certains individus et les façonnant n’avait rien d'une surprise pour un petit cercle d’initiés. Via ces rêves, ces entités pouvaient amener leurs victimes… à faire certaines choses...

 

[VII-11 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert] Le Pr Harold Colbert s’interrompt, il semble mûrement réfléchir à ce qu’il va dire. Puis : « Il y a… un autre livre. Le plus dangereux de tous. Il pourrait vous apporter quelques éclaircissements, je pense. » Le professeur demande aux investigateurs s’ils souhaitent avoir accès à ce livre – mais il insiste sur les dangers que cela représente, pour la santé mentale tout particulièrement… Il peut leur en traduire quelques passages sélectionnés, toutefois – à moins qu’ils ne lisent eux-mêmes le latin ? Veronica Sutton a un niveau relativement correct, mais l’aide du professeur sera sans doute la bienvenue… Mais il faut sans doute préparer le terrain, de toute façon. Le professeur explique qu’il s’agit d’un livre fort ancien, et très rare : de cette édition en particulier, on ne connaît que quatre exemplaires de par le monde – que la Collection Zebulon Pharr dispose d’un de ces volumes n’est pas pour rien dans sa réputation comme dans sa valeur. Le titre originel de ce livre était Al Azif ; il avait été écrit, vers 730, par un Arabe dément du nom d’Abdul al-Hazred. Le livre a été traduit en grec par Théodore Philetas, vers 950, qui lui a donné le titre sous lequel il est passé à la postérité : le Necronomicon. Tous les exemplaires des versions arabes et grecques ont disparu. La plus vieille édition existant encore est la traduction latine par Olaus Wormius, datant de 1228, et c’est cette version que l’on trouve dans la Collection Zebulon Pharr. « Mais comprenez bien que c’est littéralement un livre qui rend fou. Il contient… des révélations, mais à ne pas entendre au sens chrétien, c’est d’un autre ordre – il s’agit de chambouler toutes les perspectives, en particulier en ce qui concerne la place de l’homme dans l’univers. Abdul al-Hazred avait compris cette chose que les croyants, quels qu’ils soient, ne peuvent tout simplement pas accepter : que l’homme n’est pas au centre de l’univers, pire, qu’il n’a absolument aucune espèce d’importance – et qu’il n’a aucune idée du monde dans lequel il vit… » Le livre peut en donner une idée – et cela peut s’avérer fatal. Solennellement, le Pr Harold Colbert répète sa question : veulent-ils travailler sur ce livre ? Veronica Sutton est très étonnée par ce discours – et connaît un sursaut de rationalisme : le professeur serait-il complètement fou ? Impossible de le déterminer – mais le ton employé par Harold Colbert n’a rien de celui d’un illuminé. Pense-t-il vraiment qu’ils y trouveront des choses utiles ? Oui. De quoi guérir la Noire Démence ? Probablement pas : il craint que ce soit trop tard, les personnes affectées ne s’en remettront jamais… « Avec une chance incroyable, peut-être pourrons-nous éviter que cela se produise encore à l’avenir – mais cela n’a rien de certain, absolument rien. » Veronica demeure perplexe, elle adresse quelques regards interrogatifs à Trevor Pierce, qui est tout aussi sceptique… et qui, en outre, a de plus en plus de mal à se concentrer : il est malade, après tout… et il a bien relevé ce que le professeur disait concernant l'impossibilité de toute guérison. Mais Veronica et lui finissent par acquiescer.

 

[VII-12 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert, Randolph Coutts] Le Pr Harold Colbert invite donc Trevor Pierce et Veronica Sutton à sortir de la pièce où ils se trouvent, et, accompagné de Randolph Coutts, toujours très discret, il les conduit à la chambre-forte aperçue dans le couloir. Le professeur et l’avocat effectuent ensemble toute une procédure complexe et chronométrée pour ouvrir la lourde porte blindée, d’une épaisseur incroyable. Elle donne sur une petite pièce, totalement dénuée de la moindre décoration, et au fond de laquelle se trouve un bureau, avec un unique livre dessus, qui y est enchaîné : le Necronomicon

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[VII-13 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert] Le Pr Harold Colbert, visiblement ému, invite ses compagnons à s’asseoir, et feuillette le précieux grimoire à la recherche d’un passage qui, suppose-t-il, devrait intéresser Veronica Sutton et Trevor Pierce… La psychiatre pourrait essayer de lire d’elle-même le texte en latin, mais, pour l’heure, elle préfère laisser au professeur le soin de traduire.

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Le Jour de la création, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

Le Jour de la création, de J.G. Ballard

BALLARD (J.G.), Le Jour de la création, [The Day of Creation], traduction de l’anglais par Robert Louit, Auch, Tristram, coll. Souple, [1987] 2017, 297 p.

 

Cette critique a initialement été associée à celle d’un autre roman de Ballard, Le Rêveur illimité, dans la rubrique « Objectif Runes en plus » du Bifrost n° 88, directement en ligne, ici.

 

Je suppose que cela m’autorise à livrer d’ores et déjà mes deux chroniques séparées, plus longues…

ENCORE PLUS DE BALLARD

 

Bis : l’excellent éditeur Tristram approfondit encore son catalogue ballardien, déjà conséquent, et comprenant nombre de merveilles – au premier chef l’intégrale des nouvelles en trois tomes, Vermilion Sands, La Foire aux atrocités, etc. Nouveaux titres dans la collection « Souple », donc : deux romans qui avaient déjà été édités en français, il y a quelque temps de cela certes, et qui m’étaient jusqu’alors passés sous le nez, Le Rêveur illimité et Le Jour de la création.

 

C’est cette fois le second qui nous intéresse, un roman datant de 1987, soit après que le succès d'Empire du soleil et de son adaptation par Steven Spielberg a permis de populariser l’auteur, dès lors moins cantonné que jamais dans son registre originel science-fictif – qui, cela dit, faisait de toute façon hausser des sourcils dans le fandom, et la publication de la « trilogie de béton » et de La Foire aux atrocités avait sans doute déjà démontré que le grand Ballard ne connaissait pas de limites.

 

Le Jour de la création, dans ce contexte, est un roman assez étrange – et en même temps typiquement ballardien. Riche d’échos à des œuvres antérieures de l’auteur autant qu’à des classiques signés par d’autres plumes (j’y reviendrai dans les deux cas), il sonne tantôt comme du concentré des obsessions de l’auteur, tantôt comme une quasi-parodie – même si, au fond, cette seconde dimension peut être une conséquence de la première. C’est aussi, étrangement, le « roman d’aventures » que décrit la quatrième de couverture, oui – on se contentera d’omettre l’adjectif « pur » qui y est associé. C’est un roman souvent fascinant, mais parfois un brin agaçant aussi. Pertinent de manière générale, mais avec plus ou moins de subtilité.

 

En fait, ai-je l’impression, comme Le Rêveur illimité justement, c’est un titre un peu bancal dans la bibliographie de l’auteur, disons même « mineur ». Ceci étant, un Ballard mineur vaut intrinsèquement mieux que 98 % des parutions littéraires, j’imagine...

 

LA SOIF DU MAL

 

Nous sommes en Afrique centrale, dans une région indécise car fantasmée – entre le Sahel et les débris de l’Afrique Équatoriale Française, le Tchad et le Soudan sont proches. Mallory est un médecin, envoyé par l’OMS à Port-la-Nouvelle, au bord du lac Kotto asséché, pour y tenir un dispensaire – entreprise absurde, car la guerre qui ravage la région, opposant très concrètement le général rebelle Harare et le capitaine Kagwa de la « gendarmerie » locale (aux ambitions de seigneur de guerre pas moins marquées, on en a tôt la certitude – et sa Mercedes adorée en est le plus pathétique des présages), cette guerre donc a fait fuir les non-belligérants. Le bon docteur recoud bien des hommes des deux camps, mais sa situation est des plus précaire : il pourrait très bien être abattu sur un coup de sang, qu'importe de qui – c’est d’ailleurs ce qui lui arrive au tout début du roman, quand nous le voyons mis en joue par une enfant-soldat… Un écho justement du Rêveur illimité, qui pourrait au-delà renvoyer également à Dick ou même à Bierce ? Mais admettons qu’il survive : c’est après tout ce que nous dit le roman…

 

En dehors des hommes de Kagwa et Harare, la faune locale (non autochtone…) est assez limitée, mais pas inexistante : il y a cette Nora Warrender, triste veuve victime de viol, et dont les raisons de rester sur place, dans cet enfer, sont problématiques. Il y a aussi une équipe de tournage, emmenée par Sanger, un ex-scientifique qui a décidé de faire davantage de sous en tournant des documentaires guère scientifiques, au point d’avoir perdu toute crédibilité auprès des chaînes de télévision occidentales ; déjà has-been, le bonhomme, qui travaille maintenant pour les chaînes câblées japonaises, semble persuadé de ce que le cadre déprimant du lac Kotto pourrait fournir le prétexte à un bon film – ses associés, Mr Pal l’Indien érudit et la très professionnelle photographe et camerawoman Ms Matsuoka, y travaillent. Et ça dépasse complètement Mallory.

 

Celui-ci, en fait de médecin, a surtout des ambitions relevant de l’ingénierie écologique : son grand projet, c’est de trouver un moyen d’alimenter la région en eau – car le Sahara avance. Une marotte comme une autre… Un rêve qui n’a aucune chance de se réaliser. Mallory le sait bien, et, après avoir réchappé à son exécution, il accède enfin aux injonctions de Kagwa, qui l’incite depuis un bon moment déjà à plier bagage. Mais c’est précisément à ce moment qu’un très improbable « accident » change la donne : un bulldozer, sur ses indications, arrache une vieille souche… et l’eau jaillit. Une réserve bien vite épuisée ? Forcément… Sauf que c’est un véritable fleuve qui apparaît ainsi – un monstre s’étendant sur des kilomètres, et très large : un nouveau Nil pour un continent qui en a bien besoin – un miracle à même de refleurir le désert. Bien plus que ce que le docteur souhaitait ?

 

Mais voilà : c’est une compulsion de l’homme découvrant un fleuve, il lui faut remonter à sa source. Le Dr Mallory y échappe d’autant moins que, pendant sa convalescence, Sanger a officiellement baptisé le fleuve... Mallory. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il s’identifie au fleuve – ce qui va bien plus loin qu’une appropriation. Mallory veut trouver la source du Mallory, oui – pour le détruire ; car c’est en son pouvoir, et c’est finalement une conséquence inévitable de la tendance du médecin à reporter sur son environnement la passion de l’autodestruction. D’autant, avouons-le, qu’il n’est guère aimable : lui-même nous éclaire sur les tendances foncièrement misanthropes de ses semblables, les si généreux médecins au service d’œuvres caritatives… Mais il est vrai que les autres protagonistes du roman ne sont guère plus sympathiques.

 

Ce que nous aurons bientôt l’occasion de constater, quand, suite à un acte de piraterie bien hardi, Mallory se met donc à remonter le fleuve à bord du vieux ferry Salammbô ; mais pas seul, car il est accompagné par la gamine de douze ans qui a failli l’abattre – cette « Noon » en qui il voit un esprit du fleuve, son fleuve, et en même temps une femme en puissance mais d’autant plus désirable qu’il y a encore en elle de l’enfant, même enfant-soldat…

 

Et, à leurs trousses, tous ceux qui, dans la région, entendent tirer partir du miracle fluvial – c’est-à-dire absolument tout le monde. Au point, s’il le faut, du massacre généralisé.

 

APOCALYPSE LOLITA...

 

Le Jour de la création est un roman sous influence, et qui ne s’en cache certainement pas. Sans doute cela fait-il partie de l’essence même du projet.

 

Bien sûr, il emprunte à nombre d’histoires reposant sur le topos du fleuve que l’on remonte – et elles sont innombrables. Bien sûr aussi, contexte africain oblige, et tout autant les considérations métaphysiques et éthiques qui s’y mêlent, la référence-clef est probablement Au Cœur des ténèbres, de Joseph Conrad – avec un Mallory qui serait tout à la fois Marlow et Kurtz. Peut-être cependant faut-il tordre quelque peu cette référence ? Car la dimension guerrière du récit peut tout autant évoquer la variation sur le même roman qu’est Apocalypse Now ; j’y suis d’autant plus incité que, via Sanger et son équipe de tournage, la technologie moderne, ici, porteuse de récits, est essentiellement envisagée au travers du petit écran, sinon du grand…

 

En fait, les références littéraires comme filmiques qu’évoque sans peine Le Jour de la création ont aussi pour fonction de produire une Afrique noire parfaitement fantasmée, et certes pas épargnée par les clichés du « temps béni des colonies » (Michel, franchement, ta gueule) ; délibérément bien sûr, et Noon apprenant l’anglais en se repassant sans cesse les mêmes cassettes d’initiation à la sociologie post-coloniale, entre deux visionnages de vieilles tarzaneries, y offre un très ironique contrepoint – tandis que le « Dr Mal », comme elle l’appelle, incarne à son tour ces diverses manières de s’accaparer l’Afrique, et pas seulement sa représentation mythique.

 

Noon, justement, tire en même temps le roman vers d'autres références non moins marquées : l'attirance clairement pédophile de Mallory pour la gamine de douze ans (même et peut-être justement parce qu'elle a un flingue) n'est pas l'aspect le moins déconcertant du roman, et ne rend pas exactement le personnage du forcément bon docteur plus sympathique ; dans sa fascination pour la fillette, qui le rend parfois lyrique, le docteur est d'une perversion fleurie et au-delà de la simple suspicion, qui en fait un émule colonial d'Humbert Humbert dans le Lolita de Nabokov (probablement bien davantage, cette fois, que celui de l'adaptation par Stanley Kubrick).

… ET AUTRES RÉMINISCENCES

 

Mais Ballard, dans Le Jour de la création, ne se contente pas de revisiter et mélanger ces nombreuses références qui lui sont extérieures. C’est aussi, pour lui, l’occasion de produire des variations, plus ou moins ironiques, sur nombre de ses œuvres antérieures. Dans certains cas, cela ne fait pas le moindre doute : l’apocalypse de/du Mallory renvoie presque explicitement à deux des quatre apocalypses originelles de Ballard, celles que je préfère d’ailleurs, Le Monde englouti et La Forêt de cristal. On peut être tenté d’y adjoindre, sur un mode sans doute davantage mineur, Salut l’Amérique ! Dans un autre registre, je tends à croire que la vision particulièrement désenchantée, non, carrément misanthrope et génocidaire des relations humaines autour du fleuve peut être envisagée comme un écho de la guerre civile verticale qui prend place dans l’I.G.H., tandis que la mégalomanie divine d’un héros par ailleurs si détestable ne manque bien sûr pas d’évoquer, réédition concomitante, Le Rêveur illimité.

 

Le Jour de la création peut aussi être vu comme anticipant quelques titres de l’œuvre ultérieure de l’auteur : ainsi de Sauvagerie, même si ce court roman aux implications terribles initie surtout le pan tardif de l’œuvre ballardienne, avec ses variations sur la Riviera psychopathe ; je serais tenté de mentionner également et peut-être avant tout La Course au paradis, avec ces mêmes Occidentaux déboulant à l’autre bout du monde en débordant des meilleures intentions, mais dont l’action produira presque nécessairement un cauchemar dystopique.

 

Et là, je m’en tiens aux romans, donc.

 

Une approche pas inintéressante, mais pas non plus sans inconvénients – dont le principal est probablement le risque de l’auto-parodie. Sans doute l’auteur en était-il très conscient, et d’autant plus désireux de manier l’ironie, mais le lecteur n’en est que davantage porté à la comparaison, et pas forcément en la faveur du Jour de la création. Un roman qui, pourtant, produit assurément des images fortes, typiques de la plume de l’auteur – simplement, « trop typiques », peut-être.

 

MR SELF-DESTRUCT

 

Je crois cependant que le principal atout de ce roman, qui n’en manque pas, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, réside dans son personnage principal et narrateur, le Dr Mallory. Je ne garantis pas que l’œuvre ballardienne soit si riche que cela en personnages véritablement positifs, mais Mal figure peut-être parmi les plus négatifs.

 

Cependant, le juger sur le plan moral ne fait pas forcément sens. Sa mégalomanie qui tend vers l’homicide, son arrogance, et bien sûr son attirance (coupable ?) pour Noon empêchent de voir en lui un « héros », mais, comme d’ailleurs dans Le Monde englouti surtout, si je ne m’abuse, le personnage opère d’une certaine manière une transsubstantiation qui rend inaccessible ce démiurge jaloux aux remontrances humaines.

 

Mais il y a peut-être autre chose qui sauve paradoxalement le Dr Mal – et c’est sa fragilité mentale. Sa quasi-fanfaronnade sur les médecins misanthropes ne dissimule rien du trouble autrement essentiel qui le caractérise : une pulsion autodestructrice de tous les instants. Certes, aux yeux extérieurs du lecteur, le mauvais docteur reporte ainsi sur son environnement ce désir de mort, et, à mesure que les pages défilent, toujours plus dégoulinantes de sang, le tueur de fleuve échappe à toute possibilité de rédemption. Mais lui-même n’est tout simplement pas en mesure de percevoir les choses ainsi : il est le fleuve – dès lors, tuer le fleuve revient à se tuer lui-même (l’inverse n’est peut-être pas aussi vrai ?), et, en tant que tel, Mallory, homme et fleuve, incarne une liberté individuelle poussée à l’extrême, dont la condamnation demeure possible, mais non sans circonvolutions argumentaires malaisées… Mallory suicidaire peut, dans une égale mesure, susciter le dégoût et la compassion, le mépris et l’admiration. C’est un personnage qui me paraît très réussi – tantôt bigger than life, tantôt si humain, très riche en tout cas au-delà de sa seule fonction narrative.

 

Enfin, le discours pour le moins confus de cet homme qui tire argument de ce qu’il a créé un fleuve pour en déduire la légitimité de son entreprise visant à le détruire, affecte le lecteur, voire le convainc – même dans la douleur. J’imagine qu’on peut ainsi voir en lui une métaphore de l’écrivain revenant sur son œuvre – en général, ou de Ballard lui-même très précisément : le jeu des références n’en est que davantage justifié.

 

DIEU S’EST REPOSÉ LE SEPTIÈME JOUR POUR VISIONNER LES RUSHES

 

Ceci ressort également d’une autre dimension du roman, proche, mais probablement moins subtile : la critique des médias, ou peut-être plus exactement et même sereinement du rapport à l’image, qu’autorise l’entreprise documentaire passablement cynique conduite par Sanger. Lui non plus n’est pas exactement un personnage aimable… et pourtant, en certaines occasions, on ne peut s’empêcher de l’aimer. Son discours n’est sans doute pas moins confus que celui de Mallory (son sujet ?), mais l’idée que tout n’est que récit a son importance.

 

La métaphore est peut-être parfois trop lourde, sa pertinence peut être questionnée à plusieurs reprises, mais elle offre au bateleur quelques occasions de briller avec sa verve d’entertainer ; en tant que telle, cette faconde savamment orientée poursuit la métaphore initiale de la création littéraire, avec le biais utile de la mise en scène : un documentaire ne saurait après tout être objectif, et poser sa caméra ici plutôt que là est déjà un choix, littéralement l’imposition d’un point de vue – mais le récit conscient ne vient peut-être qu’après ? Sanger a son moment de triomphe, quand il assène à un Mallory sceptique cette ultime vérité : « Dieu s’est reposé le septième jour pour visionner les rushes. »

 

Le déroulé du roman vient-il confirmer ou infirmer cet aphorisme ? À vrai dire, je n’en suis pas bien sûr… Il y a ici une ambiguïté, mais je la suppose bienvenue.

 

UNE SOURCE TROP LOIN ?

 

Le Jour de la création débute magnifiquement bien. Dans ses premiers chapitres, habilement colorés, générateurs d’images fortes à foison, et empreints d’une certaine pesanteur léthargique, comme une variation inquiétante et morbide de Vermilion Sands, je tends à croire que le roman se hisse au niveau des meilleures productions de l’auteur – ce qui n’est pas peu dire.

 

Cette impression, toutefois, ne se vérifie pas sur la durée. En fait, à cet égard, Le Jour de la création m’a en gros fait le même effet… que Le Rêveur illimité, ça tombe bien. Le début est très bon, mais le format est trop long à mon goût, et, passé un certain temps, on patine un peu, au fil de séquences bien trop répétitives.

 

Dit comme ça, oui, ça ne fait pas forcément envie… Mais je ne prétends pas que c’est un mauvais roman, loin de là. En fait, il est même plutôt bon – simplement moins bon que nombre d’autres romans de Ballard, et on ne saurait faire l’impasse sur ce critère violemment discriminant ; d’autant que, d’une certaine manière, le roman lui-même nous incite à faire cette comparaison. Ceci étant, même de la sorte, il m’a davantage parlé que Le Rêveur illimité, justement – ou que Salut l’Amérique !, et encore quelques autres.

 

Signé par tout autre que Ballard, Le Jour de la création aurait été plus que recommandable. Alors on y revient : un Ballard mineur vaut intrinsèquement mieux que 98 % des parutions littéraires. Dont acte.

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Le Rêveur illimité, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

Le Rêveur illimité, de J.G. Ballard

BALLARD (J.G.), Le Rêveur illimité, [The Unlimited Dream Company], traduction de l’anglais par Robert Louit, Auch, Tristram, coll. Souple, [1979] 2017, 242 p.

 

Cette critique a initialement été associée à celle d’un autre roman de Ballard, Le Jour de la création, dans la rubrique « Objectif Runes en plus » du Bifrost, n° 88, directement en ligne, ici.

 

Je suppose que cela m’autorise à livrer d’ores et déjà mes deux chroniques séparées, plus longues…

PLUS DE BALLARD

 

L’excellent éditeur Tristram approfondit encore son catalogue ballardien, déjà conséquent, et comprenant nombre de merveilles – au premier chef l’intégrale des nouvelles en trois tomes, Vermilion Sands, La Foire aux atrocités, etc. Nouveaux titres dans la collection « Souple », donc : deux romans qui m’étaient jusqu’alors passés sous le nez, Le Rêveur illimité et Le Jour de la création.

 

Aujourd’hui, Le Rêveur illimité, roman dans lequel l’auteur, classé SF à ses débuts, ne coupe pas les ponts avec le genre, mais se pose encore moins qu’auparavant la question de son appartenance. À dire le vrai, Le Rêveur illimité est un délire inclassable, narquois dans son traitement de l’imaginaire, et pour le moins déstabilisant – oui, voilà, si Le Rêveur illimité est avant tout quelque chose, c’est cela : déstabilisant.

 

BLAKE, FOU

 

Il faut dire que son héros est complètement taré. Fou. « Fou », ça ne veut pas dire grand-chose, le plus souvent, mais là, pour le coup, nous avons un personnage qui a totalement pété les plombs. Et le roman tient donc du journal délirant improvisé par un psychotique en pleine crise.

 

Par ailleurs, un psychotique dangereux – pour lui et pour les autres. Ses obsessions et ses pulsions lui ont valu bien des ennuis, mais, surtout, sont passées très près de devenir proprement criminelles. Au début du roman, nous voyons ainsi le jeune homme quasiment tuer sa compagne sans bien s’en rendre compte tout d’abord, puis prendre acte de cette tentative d’homicide pour faire céder toutes les barrières.

 

Blake, obsédé par le vol à propulsion humaine, travaille à l’aéroport, où il furète parmi les avions. Il décide alors, sur un coup de tête, de voler un Cessna pour mettre quelque distance entre la police et lui. Mais voilà : il n’a aucune expérience du pilotage… Et, si le décollage ne semble pas lui poser trop de problèmes, le moteur surchauffe pourtant, et, en vol, l’appareil prend feu ! Blake, tant bien que mal, oriente l’appareil sur la banlieue de Londres, et se prépare au crash imminent...

 

BLAKE, MORT ?

 

L’avion s’écrase dans la Tamise. Par miracle, Blake survit à l’accident, et gagne la rive à la nage, où il est accueilli par une petite troupe de banlieusards interloqués.

 

Sauf qu’à les en croire, les choses ne se sont pas passées ainsi… Ils ont assisté à l’accident, et ils sont tous formels : Blake a passé plus de dix minutes sous l’eau. De toute évidence, il n’a pas pu y survivre.

 

Pourtant, il est là, et bien là… Que faut-il en conclure ? Est-il mort, et ceci n’est-il qu’un ersatz banlieusard et britannique de délire dickien ? Un certain nombre d’indices vont en ce sens – qui tirent même le roman vers la parodie ; difficile de ne pas penser à Ubik quand on lit : « Croyez-moi, Blake, depuis hier, j'ai la sensation que ce n'est pas vous qui êtes vivant, mais nous tous ici qui sommes morts. » Ce qui constitue une autre piste. Il pourrait y en avoir bien d’autres – dont celle du mensonge généralisé, qui, dans sa paranoïa, serait également fort dickienne.

 

Blake est obnubilé par cette question – on le comprend. Mais une réponse s’avèrera bientôt très satisfaisante à ses yeux – comme à ceux à vrai dire des banlieusards : il est un dieu païen, ou un messie, en tout cas plus vraiment un homme, car il a vaincu la mort. Davantage qu’un prophète, et ceci même en prenant compte ses très nombreuses visions hallucinées de l’avenir.

 

LE PIÈGE DE SHEPPERTON ET SA  FAUNE

 

Avant cette épiphanie, notre aviateur du dimanche doit cependant appréhender son nouvel environnement : il n’a pas le choix, puisque, pour des raisons qui lui échappent, il ne peut pas quitter Shepperton – à l’instar du héros de L’Île de béton, il est coincé dans une zone urbaine relativement restreinte, et ne dispose d’aucun moyen pour en sortir.

 

Et Shepperton – la banlieue de Londres où Ballard lui-même vivait, plus ou moins reclus semble-t-il, et qui figure dans plusieurs de ses œuvres à l’obsession périphérique – n’est pas le plus riant des endroits. Tapie entre l’autoroute et la Tamise, elle a pourtant quelque chose d’un havre – d’autant que la massive bâtisse victorienne qui attire tout d’abord les regards de Blake s’avère un hôpital, où exerce notamment la charmante doctoresse Miriam St-Cloud, qui suscite bientôt le désir de notre pilote au manche volubile ; sa mère Mrs. St-Cloud guère moins, ceci dit… Mais ça, j’y reviendrai.

 

En attendant, la faune de Shepperton comprend quelques autres phénomènes notables, dont l’austère Père Wingate qui s’occupe de la paroisse, ce filou de Stark qui est l’homme de toutes les bonnes affaires, pour ne pas parler de combines, ou encore les trois inséparables enfants handicapés, David le mongolien, Jamie avec ses prothèses, Rachel l’aveugle.

 

Ces personnages constituent « sa famille », mais Blake rencontre aussi des anonymes ou peu s’en faut – qui visitent l’exposition de meubles ou de machines à laver comme tant d’autres bons consommateurs de la classe moyenne (ou moyenne supérieure, disons), échangent quelques balles pour la forme sur les cours de tennis, ou revêtent une tenue d’aviateur pour quelque grosse production empruntant les fameux studios cinématographiques de Shepperton.

 

Tous sont également prisonniers de la banlieue, pour une raison ou pour une autre – qui a forcément à voir avec le crash de l’aviateur. En fait, le passage ne peut d’ailleurs pas davantage s’exécuter dans l’autre sens – et Blake guette les hélicoptères qui demeurent à distance, la police ou les journalistes, très désireux de mettre la main sur lui après le quasi-meurtre de sa compagne l’ex-hôtesse de l’air, et le vol du Cessna…

 

Quoi qu’il en soit, le tableau que livre Ballard de Shepperton est pour le moins cocasse, sur un mode railleur et narquois qui ne relève guère des relations de bon voisinage. Il faut donc nécessairement changer tout ça, et ce ne pourra être que pour le mieux ? À voir...

 

LE SPERME DU DIEU

 

Mais Blake a son idée sur la question – ou plus exactement la développe, à mesure qu’il prend conscience de son statut de dieu païen, ou de messie…

 

Un statut qui s’accorde bien avec son obsession sexuelle (qui est aussi, paradoxalement ou pas, une obsession de la nudité : il ne cesse de faire la remarque que les habitants de Shepperton ne se rendent pas compte qu’il est nu, puis, plus tard, ne se rendent pas davantage compte qu’ils sont eux-mêmes nus). Blake est en effet un satyre, il ne pense guère qu’à baiser tout ce qu’il croise – pas que les femmes, d’ailleurs : il s’essaie à forniquer avec la terre, et se révèle plus intrigué que choqué quand il réalise qu’il a des pulsions pédophiles. Dans son odyssée onirique sheppertonienne, on a bientôt l’impression qu’il copule avec tout et tout le monde, et en permanence – à moins que tout ne se passe dans ses rêves, bien sûr. Mais le sexe est toujours là – son sexe, sempiternellement durci, qu’il brandit comme un goupillon. À chaque page Blake noie ses environs de foutre.

 

Et le miracle opère ! Le sperme divin transforme Shepperton en une utopie tropicale, un Jardin d’Éden inversé ; ses flots de semence génèrent des murailles de bambou et des jungles plus qu’incongrues sur les berges de la Tamise ; chacune de ses très nombreuses éjaculations, qu’il s’agisse d’onanisme ou de fornication, et de rêve ou de réalité, produit des oiseaux tropicaux ou autres, dans le plus invraisemblable et bariolé des zoos.

 

Et les habitants de Shepperton en redemandent – il se les fait tous, d’ailleurs… ou non : Miriam, qui est celle qui l’attire vraiment, paraît, seule, échapper à ses assauts de pervers, guère porté par ailleurs sur le consentement, tant l’assurance de sa singularité paraît tout justifier à ses yeux, jusqu’au viol systématique. Mais, pour Miriam, il y faudra au moins un mariage – des noces sacrées et forcément aériennes ; car Blake, dieu païen et/ou Christ ressuscité, a pour mission d’enseigner au monde la gloire du vol à propulsion humaine.

 

Au monde, mais d’abord à Shepperton : la cage deviendra ainsi émancipatrice, en prélude à la juste conversion de la planète entière à l’évangile satyriasique de l’aviateur.

 

GLOIRE ET DÉCADENCE D’UNE SECTE

 

Car le statut divin de Blake ne semble plus faire de doute aux yeux des habitants – peut-être tout particulièrement de Miriam, Mrs. St-Cloud et le Père Wingate, qui semblent tous orienter le personnage vers cette révélation ; à moins, bien sûr, que tout ceci, comme le reste, ne relève en fait que de ses propres fantasmes, de fou, de mourant, de mort…

 

Shepperton remodelée par le foutre divin devient une rêverie exotique, et, quand Blake se met à enseigner le vol à propulsion humaine à ses habitants, dans une relation tendue avec ses noces sacrées (et avec l’orientation archétypale de Judas prise par Stark), le caractère de secte informelle de la ville de banlieue entière ne fait plus de doutes, tandis que son dévoiement tropical achève d’en trahir le caractère de communauté utopique vaguement hippie.

 

Or l’expérience du divin ne s’arrête pas là – car elle prend toujours un peu plus des allures d’apocalypse. Dès le crash, Blake a perçu une étrange luminosité dans Shepperton, évocatrice d’un incendie – un holocauste, peut-être, impression renforcée par l’absence de toute vie dans les rues comme dans les bâtiments à ce stade : les visions prophétiques de Blake laissent augurer d’un drame ; à moins que, là encore, il ne s’agisse que d’un défaut de perception ? La mort serait alors trompeuse – ou, plus exactement, il serait trompeur de l’envisager comme la fin de tout. Se développe plutôt chez Blake l’idée d’une transcendance, consistant, pour ses fidèles, à faire ainsi que lui-même et à vaincre la mort.

 

Ce qui peut s’accommoder d’attitudes paradoxales – car les vols à propulsion humaine de Blake louchent bientôt sur le vampirisme ou le cannibalisme : littéralement, l’aviateur possédé par la folie des dieux se nourrit des corps et des âmes de ses fidèles dévoués ; il en a conscience, et s’en réjouit.

 

Ici, à tort ou à raison, j’ai supposé que l’on pouvait établir un lien avec l’actualité d’alors. Le roman de Ballard sort en effet l’année suivant le massacre de Jonestown, et je me suis dit que ce n’était pas un hasard. La secte de Jim Jones, à maints égards, me paraît pouvoir inspirer celle de Blake, dans ses bonnes intentions plus ou moins naïves affichées à l’origine comme dans l’horrible tragédie qui a conclu cette expérience – à ce compte-là, faire de Shepperton une communauté tropicale pourrait faire sens en tant qu’écho de la communauté de Guyana. « Le Temple du Peuple », qui constituerait dès lors le type idéal de la secte (et Jim Jones celui du « gourou » au sens « large » et péjoratif), me paraît constituer une inspiration potentielle – et même le satyriasis de Blake pourrait s’expliquer au crible des nombreuses accusations portées à ce propos contre Jones. Je dis peut-être n’importe quoi – en fouinant sur le ouèbe, un peu hâtivement certes, je n’ai trouvé qu’un seul article établissant un parallèle entre Blake et Jim Jones (et de manière assez abstraite, comme figure inquiétante du gourou – le massacre de Jonestown n’était pas directement évoqué, et donc encore moins associé à l’apocalypse de Shepperton) ; on pourrait peut-être renverser la proposition, et dire qu’il y en a donc au moins un… Je ne sais pas. Dites-moi ce que vous en pensez, si jamais.

 

Mais, de manière plus générale, on peut dès lors être tenté de déduire de tout cela une lecture politique éventuellement narquoise ; sous cet angle, Le Rêveur illimité n’a pas manqué de me rappeler un roman plus tardif, La Course au paradis, où les meilleures intentions et l’innocence hippie débouchent sur des conséquences à la limite de la dystopie, voire au-delà. Et sans doute d’autres titres pourraient-ils être envisagés, aussi bien dans la période antérieure « SF/catastrophe » (par exemple Le Monde englouti ou La Forêt de cristal) que dans le Ballard « dernière mode », avec ses obsessions cannoises, etc., avec peut-être Sauvagerie pour faire la balance.

 

Tant qu’à faire, on pourrait aussi relever que le délire onirique mégalomane de Blake s’accompagne d’une apologie enthousiaste de la créativité, notamment artistique. En quatrième de couverture, on nous dit que ce « Petit Prince perverti » qu’est le roman constitue aussi « une parabole sur la situation de l’écrivain, seul véritable "rêveur illimité" ». C’est très possible, mais, à ce compte-là, je suppose que l’on peut aussi envisager le roman comme un reflet moqueur de Vermilion Sands, dont les artistes léthargiques trouveraient enfin, dans une orgie frénétique et fatale, l’inspiration qu’ils prétendaient chercher sans jamais la trouver...

 

L’ÉVANGILE DES BITES

 

Un bien étrange roman, que ce Rêveur illimité… et dont je redoute d’être passé à côté. Il faut dire que c’est une œuvre multiforme, où il me paraît difficile de dire où commence (ou s’arrête) la mauvaise blague – car j’ai tout de même l’impression qu’il y a de la mauvaise blague dans tout ça, délibérément bien sûr.

 

En fait, j’ai l’impression d’un roman où la plus ou moins parodie de Philip K. Dick s’associerait à la métaphysique et à la relecture (sérieuse) des Évangiles au moins autant que des mythologies anciennes, mais dans une sorte de cahier de brouillon tenu par un adolescent aliéné par ses hormones en ébullition et qui y griffonnerait des dizaines de bites à chaque page.

 

Faire la part du sérieux et du grotesque n’est donc finalement pas si évident, tant ces diverses dimensions sont sempiternellement emmêlées.

 

UN PEU TROP

 

Mais qu’en penser, au-delà ? Ai-je pris du plaisir à la lecture de ce roman ? Globalement, oui – même sans vraiment savoir ce qu’il entendait me dire au juste.

 

Mais j’ai tout de même l’impression d’une mauvaise blague qui s’éternise. Jubilatoire dans un premier temps, le roman tend à s’enliser dans la répétition des mêmes scènes, et la perpétuation bien trop longtemps soutenue des mêmes délires hallucinés. La signification du roman, quelle qu’elle soit, pâtit de son tirage à la ligne, au point où Le Rêveur illimité ne parvient plus guère, sur le tard, à susciter que de l’ennui… Quelques beaux tableaux fantasques réveillent l’intérêt du lecteur de temps à autre, et quelques farces à l’occasion lui extirpent un sourire, tandis que l’amertume de certains passages suivant le mariage céleste avec Miriam produit un effet étonnant, tant le lecteur ne s’attendait plus à ce genre de dignité, mais, passé disons la moitié du roman, j’ai surtout eu tendance à m’ennuyer.

 

Bien sûr, cet avis bien péremptoire vaut ce qu’il vaut, tant j’ai la conviction d’être passé à côté de l’essentiel…

 

Mais demeure le sentiment d’un Ballard franchement mineur – pas nécessairement mauvais, et il a ses très bons moments, mais rien de comparable avec les plus belles réussites, en romans ou en nouvelles, de cet immense auteur.

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Utopiales 2017/La Méthode Scientifique : l'espace-temps selon Lovecraft

Publié le par Nébal

Utopiales 2017/La Méthode Scientifique : l'espace-temps selon Lovecraft

Lors des Utopiales 2017, le vendredi 3 novembre plus précisément, scène Shayol, j’ai eu le plaisir de participer à l’enregistrement en direct de l’émission de France Culture La Méthode Scientifique, présentée par Nicolas Martin.

 

Le thème de l’émission était L’Espace-temps selon Lovecraft, et, pour en discuter, étaient également présents Gilles Dumay et Raphaël Granier de Cassagnac.

 

L’émission peut s’écouter en podcast sur le site de France Culture – vous la trouverez ici.

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Utopiales 2017 : prédire le droit

Publié le par Nébal

Utopiales 2017 : prédire le droit

Lors des Utopiales 2017, le jeudi 2 novembre plus précisément, dans l’Agora Hal, j’ai eu le plaisir de discuter de droit et de science-fiction avec Ugo Bellagamba.

 

La table ronde s’intitulait Prédire le droit, et elle a été enregistrée et mise en ligne par ActuSF, merci à eux – vous pouvez l'écouter et la télécharger ici.

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Les Pornographes, de Nosaka Akiyuki / Le Pornographe (introduction à l'anthropologie), d'Imamura Shôhei

Publié le par Nébal

Les Pornographes, de Nosaka Akiyuki / Le Pornographe (introduction à l'anthropologie), d'Imamura Shôhei

NOSAKA Akiyuki, Les Pornographes, [Erogotoshitachi エロ事師たち], roman traduit du japonais par Jacques Lalloz, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [1963, 1966, 1991, 1996] 2017, 266 p.

Les Pornographes, de Nosaka Akiyuki / Le Pornographe (introduction à l'anthropologie), d'Imamura Shôhei

Titre : Le Pornographe (introduction à l’anthropologie)

Titre original : Erogoshitachi yori jinruigaku nyûmon エロ事師たちより人類学入門

Réalisateur : Imamura Shôhei

Année : 1966

Pays : Japon

Durée : 128 min.

Acteurs principaux : Ozawa Shôichi (Ogata Yoshimoto, « Subu »), Sakamoto Sumiko (Matsuda Haru), Sagawa Keiko (Matsuda Keiko), Kondô Masomi (Matsuda Koichi)…

NOUVEAU DOUBLÉ

 

Nouvelle occasion, après Narayama, de livrer une double chronique associant un roman et un film japonais – et le hasard veut que cela soit à nouveau avec un métrage signé Imamura Shôhei, bizarrement devenu le réalisateur japonais dont j’ai le plus parlé sur ce blog interlope… et ceci alors que je connais en fait très mal son œuvre, j’aurai l’occasion d’y revenir.

 

Un film d’Imamura, donc – mais d’abord un roman signé Nosaka Akiyuki, Les Pornographes, que j’avais lu il y a très longtemps de cela, disons une quinzaine d’années, et que j’ai relu tout récemment avec un immense plaisir. Mine de rien, ce livre a sans doute compté pour moi, parce qu’il a fait partie de ceux qui m’ont fait m’intéresser à la littérature japonaise contemporaine – après sans doute quelques Ogawa Yôko, et d’abord Le Musée du silence, et sans doute quelques ouvrages déjà considérés comme étant des classiques, notamment Le Pavillon d’or de Mishima Yukio, roman cela dit à peine antérieur à celui de Nosaka – et Mishima aura son mot à dire dans notre histoire. Cela dit, sans vraie surprise j’imagine, ce n’était pas ma première lecture de Nosaka : j’en avais d’abord lu (forcément ?) La Tombe des lucioles, récit peu ou prou autobiographique qui a débouché, bien sûr, sur le chef-d’œuvre animé de Takahata Isao, Le Tombeau des lucioles. Expérience des plus convaincante, mais qui appelait à davantage de développements, par exemple avec Les Pornographes, de peu antérieur, premier roman de l’auteur – absolument tout autre chose, et, bizarrement, peut-être un effet plus percutant encore…

 

Et Imamura ? À l’époque, je n’en connaissais probablement rien – même si je n’ai guère tardé, à vue de nez, à voir La Ballade de Narayama, et un peu plus tard L’Anguille, soit ses deux palmes d’or. Je n’avais en tout cas pas idée qu’il avait réalisé une adaptation du roman de Nosaka ! Il faut dire que je ne suis pas certain que le film ait été connu voire même simplement diffusé en France alors – peut-être, je n’en sais rien.

 

Mais l’occasion était trop belle, le moment tout trouvé : j’ai relu le roman de Nosaka, j’ai découvert le film d’Imamura, et je me suis régalé dans les deux cas.

 

NOSAKA ET IMAMURA SUR LE MOMENT

 

Il faut sans doute replacer les deux œuvres dans leur contexte, plus précisément dans la carrière des deux auteurs (je verrai plus loin pour le contexte historico-politique-truc) – en notant d’emblée que le film d’Imamura (1966) sort trois ans seulement après le roman de Nosaka (1963), alors un best-seller avec un succès de scandale sur lequel il s’agissait de surfer.

 

La vie de Nosaka Akiyuki a été notoirement tumultueuse. Passé les expériences traumatisantes de la guerre, de l’immédiat après-guerre fait de larcins et de combines, et du centre de redressement, il avait été « retrouvé » par son père (qui l’avait très tôt confié à une famille adoptive – pour l’anecdote, la mère naturelle de Nosaka était morte quand il était enfant, et c’était pourquoi son père l’avait confié à une autre famille : la femme qui meurt au début de La Tombe des lucioles est sa mère adoptive) ; ledit père si longtemps absent avait voulu arranger les choses, en tirant le jeune Akiyuki de la rue pour l’inscrire à l’université, mais l’expérience n’a guère duré, le jeune homme ayant la bougeotte et lâchant les études pour enchaîner les petits boulots sans lendemain. Vers le milieu des années 1950, cependant, il songe à devenir écrivain – c’est qu’il a des choses à écrire… Cependant, son premier roman ne paraît qu’en 1963, et il s’agit donc de Les Pornographes. Après un démarrage sauf erreur assez discret, le roman connaît un engouement marqué qui doit beaucoup au succès de scandale – après du moins qu’il a bénéficié d’un soutien conséquent : l’approbation enthousiaste de Mishima Yukio. Le grand auteur a des mots parfaits pour qualifier le premier livre de Nosaka : « Voilà un roman qui épouvantera le monde. C’est un roman affreusement, impitoyablement insolent, qui plus est enjoué comme un ciel de midi au-dessus d’un dépotoir... » La carrière littéraire de Nosaka connaît ainsi le meilleur départ, après quoi l’auteur livrera d’autres œuvres notables, dont La Tombe des lucioles en 1967, et, semble-t-il la même année, La Vigne des morts sur le col des dieux décharnés. Ceci étant, cette carrière est au fond assez brève – car Nosaka a toujours la bougeotte, et multipliera encore ensuite les expériences les plus diverses, parolier (notamment pour des chansons enfantines ?) aussi bien que sénateur.

 

Et Imamura ? Issu d’un milieu assez bourgeois, il n’est pourtant pas si éloigné de l’auteur, peut-être : le futur réalisateur, indécis quant à son avenir au lendemain de la guerre, a ainsi que l’écrivain fréquenté des milieux un peu interlopes (il y reviendra régulièrement dans son œuvre, en fait – et, préparant Le Pornographe, par exemple, il assiste à quelques tournages orchestrés par des yakuzas...), et fait des petits boulots. On dit qu’il a enfin choisi de devenir cinéaste en voyant L’Ange ivre, de Kurosawa Akira, dont il apprécie l’exactitude de la peinture de ce milieu mal fréquenté qui était alors le sien. Quoi qu’il en soit, il ne tarde alors plus guère à devenir réalisateur, associé d’abord à la Shôchiku, où il fait office d’assistant pour Ozu Yasujirô (dont il n’aime pas le style, et il dit n'en avoir jamais été influencé…), puis à la Nikkatsu, et il livre alors plusieurs films qui attirent l’attention. Mais il a des manières d’électron libre, et une prédilection pour les thèmes passablement scabreux… Il réalise bien quelques films de commande, expérience qui l’agace au plus haut point, mais entame aussi une carrière bien plus personnelle, avec surtout le grinçant Cochons et cuirassés, puis La Femme insecte – des œuvres dont la Nikkatsu ne sait pas forcément que faire (le premier la choque et Imamura en est même sanctionné), même si le succès, critique et/ou commercial, est là (et commence à pointer à l’international, en dépit d'un éventuel charcutage). Il semblerait que le studio ait en fait dérivé plus spécialement du second la recette du pinku eiga, ces films érotiques soft qui généreront bientôt l’essentiel de ses revenus... Ce qui agace à nouveau Imamura, comme de juste, qui n’avait certainement pas cette postérité en tête, lui qui exècre les « formules ». Il a besoin de davantage de liberté, et c’est pourquoi il fonde sa propre compagnie de production, même sans totalement rompre avec la Nikkatsu (pour la distribution, sauf erreur) : c’est dans ces conditions que sort en 1966 Le Pornographe (introduction à l’anthropologie), adaptation d'un roman récent à succès, donc, mais aussi film qui raille le principe même des films d’exploitation tournés à la chaîne… C’est donc le premier film véritablement indépendant d’Imamura, et un moment clef de sa carrière.

 

Ici, une précision personnelle : ça ressort peut-être de ces lignes guère assurées, d’ailleurs, mais je ne connaissais rien de la carrière d’Imamura à cette époque avant de voir le présent film. J’ai l’impression que l’on peut distinguer trois périodes dans les œuvres du cinéaste : la première va de ses débuts à l’échec coûtant de Profonds désirs des dieux (1968) ; suit une décennie, en gros, où Imamura se consacre au cinéma documentaire (avec comme pierre de touche L’Histoire du Japon d’après-guerre racontée par une hôtesse de bar, en 1970) ; puis, à partir de La Vengeance est à moi (1979), il revient au cinéma de fiction (même avec une touche documentaire prononcée, à l’évidence), et cette dernière partie de son œuvre correspondra à la véritable reconnaissance internationale, avec notamment les deux palmes d’or pour La Ballade de Narayama (1983) et L’Anguille (1997), d’autres films attirant cependant l’attention, comme Eijanaika (1981), Pluie noire (1989) ou son ultime long-métrage, De l’eau tiède sous un pont rouge (2001). Le peu que je connaissais d’Imamura correspondait toujours à cette dernière période – je n’avais jamais vu de film du réalisateur antérieur à La Vengeance est à moi. Le Pornographe, c’est donc tout autre chose – et véritablement une découverte, en ce qui me concerne ; mais peut-être aussi un moyen de peser davantage le rattachement éventuel du cinéaste à la « Nouvelle Vague Japonaise » (avec notamment un autre trublion, Oshima Nagisa), et d’envisager d’un autre œil la dimension « documentaire » de ses premiers films, mettant régulièrement en avant l’assimilation des hommes aux animaux (un thème qui reviendra de manière frontale, tout particulièrement dans La Ballade de Narayama), et le vernis « scientifique » des œuvres (entomologie dans La Femme insecte, anthropologie ici – ce qui reviendra semble-t-il aussi dans Profonds Désirs des dieux, et très certainement là encore dans La Ballade de Narayama). Noter cependant que le beau noir et blanc du Pornographe autorise déjà de très beaux plans, et d’une réalisation régulièrement virtuose, témoignant du sens du cadre ou encore du travelling chez le cinéaste.

 

« UN MIYAMOTO MUSASHI DE LA FESSE »

 

Le film d’Imamura prend quelques libertés avec le roman de Nosaka : on y reconnaît bien le même fond, mais le traitement varie, et, surtout, la conclusion, ce qui, rétrospectivement, amène à envisager tout ce qui précède d’un autre œil. Je vais prendre le roman pour base, bien sûr, mais il faut garder ceci en tête.

 

Nous sommes au début des années 1960 (en insistant sur « l’après-guerre », la quatrième de couverture me paraît induire en erreur – même s’il y a une continuité thématique entre les deux époques). Le roman semble se dérouler à Tôkyô, mais le film plutôt à Ôsaka – ce qui change pas mal l’atmosphère.

 

Cependant, nous partons d’un même « héros », qui se fait appeler systématiquement Subuyan dans le roman, et alternativement Subu ou M. Ogata, fonction du locuteur, dans le film. Subuyan est un homme entre deux âges, qui s’est lancé dans le commerce de la fesse pour arrondir un peu ses revenus. Cette activité d’abord assez limitée (via le camarade Banteki, il enregistre les halètements et grognements de ses voisins qui baisent, pour vendre ensuite tout cela ; il revend aussi des photos érotiques retouchées, pour avoir des visages de stars, ce genre de choses) prend progressivement de l’ampleur, avec (surtout) le tournage de films toujours plus exigeants, mais aussi des prestations à la limite (souvent franchie) du proxénétisme (comme procurer une fausse vierge à un quinquagénaire frustré de n’avoir été que « le second » pour sa femme, ou, tardivement, l’organisation de partouzes), et d’autres choses encore dans ce registre (comme la « formation » d’un homme désireux d’apprendre comment palper au mieux les femmes dans le métro surchargé…).

 

Mais Subuyan n’a rien d’un criminel – ou, non, disons que, du moins, il n’est pas en cheville avec les yakuzas, qui exercent un monopole théorique sur ce genre d’activités, et qui lui causent en fait bien du souci. Car le fait est que les services offerts par Subuyan, alors, ne sont pas seulement jugés « immoraux », mais bel et bien sanctionnés par la loi : Subuyan est régulièrement inquiété par la police, et fait même quelques séjours en prison… Mais c'est en fait pour fraude électorale, dit-il dans le film !

 

Par ailleurs, les revenus qu’il tire de toutes ces prestations s’avèrent finalement limités… Ça n’en vaudrait pas la chandelle ? Qu’importe ! C’est que, voyez-vous, Subuyan n’est pas un vulgaire commerçant – il se voit, et le répète sans cesse, comme un humaniste, un philanthrope ! Ses films, ses partouzes – tout cela vise à procurer à ses clients des satisfactions fantasmatiques ou charnelles que la société leur dénie. Quoi d’immoral à cela ? Bien au contraire : ce qu’il fait ne saurait être plus moral ! En fait, de la sorte, il suit une voie, essentiellement élevée : « […] le gus se prendrait pour un Miyamoto Musashi de la fesse qu’il ne s’exprimerait pas autrement », nous dit-on (p. 157). Subuyan est du plus grand sérieux dans ses envolées – sans doute y croit-il. Mais l’adversité est de taille, pour notre philanthrope : tout conspire contre lui et sa précieuse voie du sexe… Y compris dans ce qui, pour lui, relève de la « famille », mais ça j’y reviendrai plus loin.

 

Voici notre pornographe. Le pluriel incite cependant à accorder une certaine importance à ses confrères, même si le film, avec son titre français au singulier (ce qui n’est pas le cas du titre original ou, à ce compte-là, du titre anglais) met l’accent sur le seul Subuyan. Il est vrai que ces personnages sont plus importants dans le livre, le film en ayant diminué la présence à l’écran, voire les ayant exclus à l’occasion. Banteki a un rôle important dans les deux œuvres, toutefois – c’est l’artiste de la troupe, et son technicien en même temps. Cancrelat, personnage très fantasque du roman, ainsi nommé en raison de son amour des cafards, qu’il materne l’hiver, est un débrouillard guère étouffé par les scrupules. Lagratte, dans le roman… est un romancier érotique, dont l’œuvre entière, anachronique et truffée de clichés, tourne autour de la répétition d’un même fantasme, et, dit-il, du désir de « venger » sa défunte mère, qui était frigide, en lui offrant enfin les satisfactions charnelles que la vie lui avait refusées – il joue au scénariste. Dans le roman, on trouve un petit con du nom de Paul, qui trahit Subuyan – aucun Paul dans le film, mais je suppose qu’il correspond alors à Koichi, dont les liens avec Subuyan sont d’une autre nature, et j’en parlerai donc plus loin. Mentionnons aussi Kabo, qui a cette fois un rôle assez conséquent dans le film – le jeune homme un peu naïf mais serviable, qui s’avère après formation un séducteur efficace, mais que le corps féminin répugne ; aussi, puceau, s’en tient-il à la masturbation, presque abstraite. Et quelques autres… Dont leurs clients.

LA PORNOGRAPHIE DE LA HAUTE CROISSANCE

 

Comme dit plus haut, et contrairement à ce que la quatrième de couverture pourrait laisser entendre, le roman et le film ne se situent pas dans l’après-guerre, sous l’Occupation américaine (période qui a par ailleurs marqué et inspiré nos deux auteurs, c'est certain), mais au début des années 1960, autre période significative de l’histoire du Japon contemporain, marquant le pic de la Haute Croissance.

 

L’économie japonaise, forcément en ruines au sortir de la guerre, comme l’était le pays lui-même, a fait preuve d’une capacité sidérante à redémarrer. La guerre de Corée est déterminante, qui relance l’économie du pays à coup de commandes américaines à honorer sur place sans avoir à s’embarrasser d’entretenir une coûteuse défense nationale. Le pays connaît une certaine agitation dans les années 1950, mais, à l’orée du changement de décennie, droite et gauche « de gouvernement » (le PLD en tête, comme de juste) concluent un pacte tacite mais non moins improbable remisant de côté la « saison politique » au profit de la seule « saison économique », visant au développement du pays, jugé un préalable nécessaire à tout autre débat. Et les résultats dépassent même les espérances les plus optimistes : en quelques années, le Japon en ruines devient la deuxième économie (capitaliste…) au monde, derrière les États-Unis.

 

Le cœur de cette prospérité correspond à la décennie 1960-1970, la « Haute Croissance » à proprement parler (les « chocs Nixon », à l’aube des années 1970, ralentiront le rythme de la croissance, mais il faudra encore attendre l’éclatement de la bulle spéculative, entre les années 1980 et 1990, pour que l’économie japonaise connaisse la crise). Et la Haute Croissance développe toute une symbolique très forte, au niveau national et même international (Jeux Olympiques de Tôkyô en 1964, Exposition Universelle à Ôsaka en 1970) comme au niveau du foyer – avec le discours sur les « trois trésors sacrés de la ménagère », soit les biens que tout foyer doit être en mesure d’acquérir en témoignage de son ascension sociale et de l’accroissement de son pouvoir d’achat : la télévision (déjà, en 1959, quinze millions de téléspectateurs regardent le mariage du prince héritier Akihito et de Shôda Michiko, symbolique très forte là aussi), le réfrigérateur et la machine à laver ; je suppose que la scène du film où Subu ramène une télévision à la maison n’a rien d’innocent à cet égard.

 

Le roman et le film sont donc contemporains de ces événements – ce n’est plus l’après-guerre, envisagée avec un certain recul mais pas moins de (res)sentiment, c’est ce qui se produit, là, maintenant. Ceci étant, il y a bien une filiation entre les deux époques – les deux auteurs établissent à leur façon un lien entre les magouilles du marché noir sous l’Occupation américaine (ils ont pu y prendre part) et le capitalisme frénétique de la Haute Croissance ; la place même des Américains dans cette histoire et cette culture est éclairante à ce propos. Car le regard de Nosaka et d’Imamura est sans doute très critique, même si avec des connotations éventuellement différentes (ainsi quand le réalisateur insiste sur le thème de la « machine »). Les deux œuvres décrivent un Japon jeté à corps perdu dans la réussite économique considérée comme étant la seule valeur cardinale, situation anomique propre à évacuer les repères notamment moraux de tout un chacun. C’est un Japon américanisé, par ailleurs, car le départ des soldats n’a certes pas suffi à « libérer » le pays de cette domination culturelle, même avec les manifestations monstres contre l’Anpo (le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain, en 1960) et bientôt contre la guerre au Vietnam (dans laquelle le Japon, Constitution pacifiste ou pas, fait office de « porte-avions » américain). Nosaka comme Imamura sont impliqués dans tout cela, dans un contexte politique ambigu en raison des impératifs de la « saison économique », mais où les intellectuels comme les étudiants disposent d’une plus grande marge de manœuvre, en même temps que d’un goût plus prononcé pour la critique politique active, en face d’une élite politico-économique sclérosée et corrompue (le « Mai 68 » japonais en témoignera très vite, bien plus ample que le mouvement français).

 

Mais, dans le roman comme dans le film, c’est plutôt la satire qui prime, faisant l’économie (aha) d’un discours ouvertement hostile et explicite (même dans les prétentions « anthropologiques » en fait amusées d’Imamura) pour prendre le parti d’en rire. Subuyan, petit entrepreneur persuadé de la haute valeur morale de son travail et assuré de ce qu’il paiera un jour, représente pourtant le versant le plus sympathique de cette société malade à force de succès – ses clients, autant de cadres supérieurs égotistes et frustrés, aux fantasmes de domination parfaitement délétères, inspirent bien davantage un vague dégoût, qui se reporte sans peine sur le salaryman moyen prêt à tout sacrifier pour atteindre ce statut supérieur autorisant en principe tout, mais le privant dans les faits de tout ce qui devrait compter… comme une course éperdue à l’aliénation, vidant la vie de tout sens à force de ne l’envisager qu’au travers des chiffres.

 

Une société hypocrite – et parfaitement ridicule dans son hypocrisie. C’est là que réside la véritable pornographie. En fait d’immoralisme... eh bien, pour le coup, Subuyan a peut-être bien raison ? En tout cas, prosaïquement, il en fait son beurre.

 

FAMILLE ET INCESTES

 

Mais il nous faut revenir à Subuyan, oui, pour envisager cette fois sa vie intime ; or, ici, le roman et le film divergent (et c’est énorme) : Imamura y accorde bien plus d’attention que Nosaka, mais, par ailleurs, il brode sur un thème certes présent (très) dans le roman, pour en rajouter encore – l’inceste ; notre cinéaste « anthropologue » y est certes revenu à plusieurs reprises dans sa carrière...

 

Dans le roman, Subuyan vit avec une certaine Oharu (Haru dans le film), une femme comme lui entre deux âges, veuve et mère d’une jeune lycéenne du nom de Keiko. Les relations au sein du couple n’ont rien à voir avec les fantasmes sur pellicule fournis par Subuyan à ses riches clients – c’est un couple parfaitement « normal », même si pas marié sauf erreur (ce qui, pour le coup, n’était pas si banal). Subuyan se montre un compagnon assez attentionné, et fait ce qu’il peut dans son rôle de père de substitution. Mais la situation évolue, notamment bien sûr avec la mort de Oharu. Subuyan, dont le comportement en disait long bien avant cela (ainsi quand il fouinait dans les affaires de sa belle-fille, empruntant son costume de lycéenne pour un tournage, ou furetant dans ses culottes, car il y a des acheteurs), est bien obligé d’admettre que la petite Keiko ne le laisse pas indifférent – et, oui, elle est tout de même plus excitante que sa vieille mère, la fraîche jeune fille… Ceci, la lycéenne en a sans doute parfaitement conscience, qui apprécie de narguer son beau-père avec l'étalage de ses désirs (notre pornographe est terrifié par la, euh, vulgarité, aheum, de Keiko et de ses copines, très libres, notamment dans une scène où il les accompagne à leur demande dans un bar gay) ; elle joue en fait au chat et à la souris avec Subuyan – jusqu’à ce que ce dernier perde tous ses moyens devant elle : au moment de prendre sa fleur, Subuyan se découvre impuissant... Après quoi elle disparaîtra, au grand dam de notre pornographe, pour ne plus resurgir qu’à la toute dernière page du roman.

 

Bien sûr, même s’il ne partage pas de lien biologique avec Keiko, Subuyan perçoit bien que tout ceci ressemble fort à un inceste – mais nous le savons prompt à justifier un peut tout et n’importe quoi, via sa pornographie humaniste. C’est qu’il nous en avait déjà fait la démonstration, justement lors d’un tournage, quand il avait fait appel à un couple un peu dépareillé, dont il savait qu’il se produisait en « live » devant un public de choix : l’homme était assez âgé, la fille très jeune… et s’avérait être une handicapée mentale, incapable de jouer (même au regard des critères très souples des scénarios porno) : elle ne savait que baiser, rien d’autre. La scène était déjà assez dérangeante comme ça (et pourtant hilarante, odieusement, horriblement, mais hilarante), quand la vérité a éclaté : le vieil homme était le père de la simplette – oui, il se produisait avec elle, mais il faisait ça pour elle, après tout… L’équipe de tournage était perplexe – Subuyan aussi tout d’abord, mais il a eu tôt fait de légitimer ce comportement, ne tenant guère compte des avis indignés… ou railleurs à son encontre.

 

Le film d’Imamura reprend la scène du tournage tel quelle, mais développe au-delà le thème de l’inceste – notamment en ce qui concerne Subuyan et Keiko, laquelle se montre beaucoup moins « piégeuse », si c’est le mot ; en définitive, la jeune fille échappe à son beau-père, mais sans disparaître pour autant, même si nous savons qu’elle a quelque temps eu une « mauvaise vie », dont elle se sort cependant. Notons au passage que Imamura fait ici du Crash ! avant Ballard et avant Cronenberg...

 

Mais la situation familiale, dans le film, est beaucoup plus importante, et beaucoup plus complexe. Déjà parce que Haru, qui aime « M. Ogata » mais reste obnubilée par feu son mari – dont elle est persuadée qu’il s’est réincarné en la carpe qui les espionne depuis son aquarium –, sombre progressivement dans la folie pure et simple. Une folie libératrice, peut-être ? Braillant à la fenêtre de l’asile des chansons paillardes, elle anticipe peut-être sur les prostituées d’Eijanaika. Par ailleurs, elle s’immisce d’elle-même dans la passion qu’elle devine entre son amant et sa fille ; ou, plus exactement, elle comprend les sentiments de Subuyan, car ils ne sont probablement pas réciproques... Et elle l’encourage ! Et, pour le coup, cela met Subu mal à l’aise…

 

Mais, surtout, la cellule familiale déjà compliquée s’accroît ici d’un quatrième personnage : Koichi. Sauf erreur, ce personnage ne figure pas dans le roman, mais il rappelle à plus d’un titre le personnage (absent du film) de Paul, qui n'est pas lié à Subuyan autrement que par la profession. Le point commun, c’est qu’ils « trahissent » en définitive Subuyan – dans le roman, Paul, associé au félon Banteki, décide de « se séparer » de Subuyan, pour se mettre à son compte ; il le vole au passage, et lui complique la vie de bien des manières. Dans le film, Koichi… est le fils de Haru. Et il ne cesse de ponctionner sa coiffeuse de mère comme son escroc de beau-père, en venant progressivement au vol pur et simple, tout en obtenant de Haru mourante un héritage conséquent, ce qui ne sera pas sans impact sur Subuyan. Mais le comportement de Koichi, au-delà, est… troublant. Je ne sais pas s’il s’agit d’amae, c’est bien possible, mais la relation très charnelle entre la mère dévouée et le fils geignard et puéril évoque plus qu’à son tour un inceste au moins potentiel, ou fantasmatique. Subuyan, s’il ne le dit jamais, est visiblement gêné à cet égard.

 

Et peut-être les ultimes partouzes organisées par le pornographe, sans qu’il y participe lui-même, entrent-elles alors en résonance avec ces scènes du début du film, où toute la famille peut se retrouver à coucher dans la même pièce, chose sans doute banale à l’origine, mais que le comportement des quatre personnages épice d’un peu de vice ? Entre-temps, nous avons aussi l’occasion de voir Keiko inviter copines et copains, en nombre, à dormir dans la même pièce – dormir ?

 

Et Imamura a une dernière évocation incestueuse à nous livrer, à la toute fin du film, alors que Subuyan fou s’entretient avec le dévoué Kabo – le jeune homme que le corps des femmes répugne. Il lâche tout de go qu’il a « presque » une copine, finalement ! Oui : sa mère – ils s’entendent bien… Mais non, ils n’ont pas baisé. « Alors rien n’a changé », lui rétorque son sensei.

LE RIRE…

 

À l’évidence, le roman de Nosaka comme le film d’Imamura relèvent au premier chef de la comédie ; leur propos ne manque certes pas de fond, mais il s’agit d’abord de rire, et ensuite de voir ce que l’on peut faire de tout ça. C’est un rire scabreux, bien sûr – vulgaire, aussi, sans doute (les deux auteurs s'en accommodent très bien) ; parfois un peu puéril ? Grinçant. Mais pas forcément méchant, par contre – on a pu évoquer une certaine tendresse de Nosaka, notamment, pour ses personnages… Jubilatoire, en fait, avec quelque chose d'anarchiste qui s'avère particulièrement savoureux.

 

Le fait est que les deux œuvres sont très drôles. Elles l’étaient à l’époque, et le demeurent aujourd’hui. Même si, pour le coup, le traducteur Jacques Lalloz a fait le choix d’un parler très argotique pour rendre la gouaille des pornographes – ce qui, parfois, fait un peu bizarre, même si cette approche était globalement légitime. Reste que la plume est belle, au milieu des blagues…

 

Notons, tant qu'on y est, que le ton employé n'a rien de pornographique : il y a certes quantité de scènes de sexe et plus encore où le sexe est évoqué, mais, si le langage est coloré, il n'a rien d'ordurier, et si les situations sont en tant que telles explicites, le texte n'y insiste pas pour autant ; le film d'Imamura de même, qui ne choquera pas par ses images.

 

Parce que ce n'est pas le propos ? Ce que l'on constate, très vite, c'est que, oui, certaines scènes sont à mourir de rire. Dans le tout début du roman, je relève par exemple cette séquence absolument folle où Subuyan, diffusant un film hélas muet à une distinguée clientèle, fait appel à un benshi, un de ces artistes du cinéma d’antan qui racontaient l’histoire du film pour un public pas toujours en mesure de lire les intertitres, et qui, parfois, brodaient bien au-delà, voire racontaient tout autre chose. Mais faire le benshi pour un film porno… C’est à se pisser dessus (et ça m’a tout naturellement fait penser à Pierre Desproges doublant un film porno en langage des signes).

 

C’est un comique scabreux, oui – et qui joue beaucoup sur les situations et les contrastes. L’humour de Nosaka, sans que ce soit très surprenant d’ailleurs, peut en fait s’avérer très noir, et même parfaitement horrible. Voyez ce souvenir de Subuyan – un double de l’auteur à ce stade (pp. 15-16) :

 

Le lendemain, en fouillant dans les décombres brûlants qui menaçaient à tout instant de s’enflammer de nouveau, les hommes de la défense passive mirent au jour le corps de sa mère ; de toutes les courtepointes avec lesquelles il l’avait enveloppée, en nombre qu’il ne se rappelait plus, les deux dernières ne montraient aucune trace de cramé, de dessous lesquelles apparut enfin sa mère : tout son corps avait revêtu une teinte roux clair, chose étrange, ses cheveux conservaient leur soyeux, et rien sur son visage ne révélait qu’elle eût souffert.

La plupart du temps, on retrouve des cadavres calcinés et recroquevillés sur eux-mêmes, on dirait des singes. Intacte comme ça, celle-là peut s’estimer heureuse.

Un des secouristes passa les mains sous ses aisselles, un autre sous ses jambes, ils tirèrent pour la soulever, et c’est alors que les chairs se décollèrent en lambeaux, dévoilant les os, exactement comme se déchire dans la main d’un enfant une épuisette de papier pour la pêche aux poissons rouges ; les deux hommes poussèrent un cri, la main sur la bouche, en même temps qu’ils bondissaient en arrière puis, quelques instants après – « On a pas le choix, ramassons-là à la pelle » –, on avait vu toutes les chairs se détacher et partir en miettes sous le fer de l’outil, jusqu’aux os des doigts qui s’étaient proprement dénudés, et pour finir les restes avaient été déposés sur une civière recouverte d’une natte en un salmigondis où se mêlaient les morceaux de son pauvre kimono de nuit. Subuyan avait assisté à toute la scène cloué sur place, et aujourd’hui encore une chose qu’il ne pouvait supporter, c’était la vue d’un poulet rôti.

 

C’est, plus globalement, un humour féroce et qui ne respecte rien (pp. 65-66) :

 

Qu’est-ce que vous diriez de tourner un film dans le temple de mon frangin ?

Un temple… shintô ?

J’ai déjà vu pas mal de films, mais jamais où ça se passait dans un temple. Y a pratiquement pas un chat dans celui-là, ça devrait payer, non ?

La proposition réjouit Banteki.

La fille, on en fait une lycéenne et moi je me la farcis, habillé en prêtre. Voilà une combinaison du tonnerre des dieux !

Subuyan, quant à lui, n’était qu’à demi emballé.

Ça risque pas de nous retomber sur le paletot ? Les dieux…

Mais Crancrelat apporta sa caution.

Alors là, ça me ferait mal ! Nos dieux, faut savoir que c’est cochons et compagnie ! Au contraire, portés comme ils sont tous sur la bagatelle, je les vois plutôt bicher comme des poux.

La remarque émanait d’un fils de prêtre shintô, il ne pouvait guère y avoir d’erreur.

 

Certes – et niveau inceste tout particulièrement, les divinités japonaises s’y connaissent.

 

La littérature peut railler la littérature, aussi – d'abord les mauvais porno au lange si codifié, comme Imamura, dans son film, raillera la politique d’exploitation de la Nikkatsu (p. 81) :

 

Que voulez-vous, faut voir d’abord que les jeunes d’aujourd’hui sont ignares.

Pour faire imprimer et relier ses livres, Lagratte recourait à une discrète imprimerie de quartier, mais tout commençait par les ouvriers qui se montraient incapables de comprendre ce qu’il écrivait. « Hé, c’est quoi cette "porte de jade" ? » lui demandait-on, et il était obligé de le leur expliquer ; et alors : « Ah, les petites lèvres, vous voulez dire ! » Pas plus « liqueur » que « blason » ou que « chanterelle » ne passaient, autrement dit, rien de toute la terminologie conventionnelle. Le voyait-on donc écrire chaque fois des « clitoris », des « humidifié par l’action de la glande de Bartholin » et autres machins aseptisés, inodores et sans saveur ? Non, mais ! Il s’était donc entêté à écrire comme il le faisait jusque-là mais à force, parce que tout ça était soi-disant un peu trop compliqué, il s’était retrouvé sur le sable.

Tout ça, je vous dis, c’est la faute au ministère de l’Éducation nationale, gémit-il, vibrant de sincérité.

 

Et la meilleure littérature aussi ? J’avoue avoir particulièrement apprécié cette ultime envolée de Subuyan (pp. 263-264) :

 

Une humeur lyrique s’emparait de lui et, se remémorant Bashô lu autrefois dans les polycopiés de l’université Waseda :

 

Pénis rabougri

Que seul éclaire un blême

Rayon de lune

Sur mon nombril une ombre

Se profile un rameau mort.

 

Villa d’Itami

D’orgie la folle nuit

Est fort avancée

Pendouille mon long membre

De tous ses ressorts privé.

 

Pagne ni obi

Plus rien ne retrouve

Où sont-ils passés ?

Ne reste au petit homme

Que son fier torse velu.
 

Cubes de tofu

Fin prêts pour la brochette

En chaudrons tout neufs

Attendent aussi les moules

Ne reste qu’à consommer.

 

Tous deux bouche pleine

Lui affamé la suce

Jusques aux moelles

Pendant ce temps ses jambes

Font un curieux grand écart.

 

Ah, diverses sont

Les voies à nous offertes

Vers la volupté

Mais nulle pour le gourmet

Ne vaut la bonne bouche.

 

Ah, je suis morte !

Sanglote l’amoureuse

De plaisir perdue

Frileuse, papier de soir

Qu’elle froisse entre ses doigts.

 

Dans la latrine

Où je reste accroupi

Se penche la lune

Comme moi finit tout homme

Vit mort entre les jambes.

 

Allez, un dernier extrait pour la route, avec de vieux ados redoutables (pp. 133-135) :

 

Mais ça n’avait pas fait long feu et tout avait changé avec le rationnement, puis son paternel avait été mobilisé et tué au combat. « Oui, il aura sa tombe, dès que mes moyens me le permettront… », déclara-t-il [Subuyan] avec un brin d’attendrissement, auquel mit fin Cancrelat avec sa proposition de « concours de biroutes ».

Ils s’étaient baignés tant et plus, à s’en sentir tout ramollis, en avaient plus qu’assez du mah-jong, et quant aux geishas, si, comme il va sans dire, ils en avaient fait venir le premier soir, ce genre de distraction laissait sur leur faim nos maîtres ès porno. Et de cette inaction forcée était née la suggestion opportune de Crancrelat. « En quoi ça consiste ? – En quoi d’autre veux-tu que ça consiste ? Chacun se débrouille pour bander et on compare les dimensions, les couleurs et les formes, tiens. » Là, Lagratte se montrant dans ses petits souliers, et il était bien le seul : « Dans un métier comme le nôtre, faut bien savoir aussi comment c’est foutu un bonhomme. Un gus en train de marquer midi, avouez qu’on a pas tous les jours l’occasion de voir ça. Toi, Lagratte, quand t’en décris dans tes bouquins, de quoi tu parles, hein ? de "dard qui se dressa dans un jaillissement d’épaisses nervures noires", de "hampe fine au chef lourd qui, tirée au clair, se cambra dans une vigoureuse saillie", mais c’est ringard, ces expressions, si tu veux mon avis. Participe à notre concours, va, ouvre bien tes châsses et ça te fera de bonnes références, crois-moi. » Et pour commencer, il emprunta un mètre à une femme de chambre.

La procédure d’érection présentant quelques inconvénients légitimes, même pour eux, ils convinrent de se placer chacun dans un coin de leur suite et de se retrouver lorsque la chose serait à point chez les cinq. Le premier à l’y faire parvenir, en un tournemain, d’ailleurs, fut le jeune Paul, suivi dans l’ordre de Cancrelat, Subuyan, Lagratte, et de Banteki en queue. Les résultats et appréciations devaient être dûment enregistrés sur une grille de mah-jong.

Bon, on va commencer par ma pomme, dit Subuyan. Mais dites, je mesure le haut seulement ou bien à partir de la base des précieuses ?

La première solution fut retenue.

Voyons, quinze centimètres et six millimètres, conclut-il, mais Paul chicana :

Vous rabiotez, en enfonçant le bout comme vous le faites, faut juste le poser.

Alors, ça me fait quinze centimètres deux.

La circonférence maximale s’avéra mesurer onze centimètres huit, être de couleur brune, rose tirant sur le noir dans la partie dégagée, avec cinq grains de beauté. Cancrelat exhiba un chauve qui gardait son bonnet mais était doté d’un gland de remarquables proportions, six pouces de long et bout en pointe ; Lagratte, pour sa part, présenta le plus beau morceau, peut-être fruit de ses incessantes remises sur le métier : un boutoir de belle allonge en « museau-de-loup et tête-de-baleine », propre à enfoncer l’huis le plus impressionnant ; Banteki ? Truffe en bec de cafetière, passablement lustrée et avec ça gland plein de fougue, mais, mauvais point : la modestie des bourses. Quant à Paul, ah Paul ! quelle promptitude dans la générosité amoureuse, reconnaissable entre tous par son intrépidité, altier lansquenet d’élite lancé dès les aurores, lancier chargeant sans trêve à la nuit tombée. Vision ô combien jubilatoire que cette parade de massues rivales brandies à l’envi hors des fourrés dissimulés par les sorties de bain.

Après cela, on vit jusqu’à quelle hauteur était propulsée, grâce à un vigoureux raidissement, une pièce de dix yen posée sur les pavois de chair, puis ce fut une épreuve d’endurance : combien de minutes d’affilée était-on capable de tenir sans mollir sa virilité au garde-à-vous ? Et tandis qu’au-dehors le mont Rokkô se couvrait de ses volutes de brume si caractéristiques, que déjà tombait le soleil d’automne, nos concurrents en oubliaient le temps qui passe dans leur frénésie à se stimuler de la voix et de la main. Au terme de cette quintuple priapée épique, c’est à Lagratte que revint la victoire au classement général.

... ET LA NAUSÉE

 

Tout, certes, ne fait pas rire – intentionnellement ou pas. Peut-être, parfois, parce que les temps ont changé – ou plus exactement parce qu’il y a avait dès le départ quelque chose de moche, et c’est peu dire, dans les situations rapportées, même si c'était plus ou moins bien perçu alors. L'ambiguïté peut être de la partie, à cet égard : j'avais déjà évoqué le cas de l'inceste avec une handicapée mentale, scène drôle de par son outrance, mais au fond parfaitement horrible...

 

Nosaka comme Imamura dressent le tableau d’une société malade, et, s’ils ont pris le parti d’en rire, cela n’enlève rien au tragique éventuel du constat. Et, tout particulièrement quand ce constat se perpétue aujourd’hui, le réflexe de rire peut être remplacé par une forme de nausée.

 

Ainsi, surtout, de l’univers fantasmatique des films porno ? Subuyan et ses camarades tournent régulièrement des films en fonction des « scénarios » que leur remettent leur clients – et nombre de ces scénarios, presque tous à vrai dire, tournent autour du viol, notamment du viol de lycéennes avec le costume approprié. Principe qui est visiblement déjà un cliché alors, et qui connaîtra une longue postérité – notamment dans les pinku eiga de la Nikkatsu, parfois prétendument dérivés de réalisations d’Imamura.

 

L’activité de Subuyan tournant toujours un peu plus au proxénétisme, le rire si franc des premières séquences, où les tournages amateurs ont quelque chose de salutairement libertin voire libertaire, tend à s’amoindrir – notamment, pour poursuivre le thème précédent, quand les hommes font preuve de violence à l’encontre de leurs jeunes proies, ce qui n'a rien d'inhabituel.

 

Même la violence mise à part, l’activité d’entremetteur de Subuyan, confiant à des vieux messieurs des jeunes filles faussement vierges (en fait des prostituées accomplies qui en rigolent) peut sonner plus douloureusement en cette époque où, soi disant pour pallier à la « crise du mariage » au Japon, on organise très officiellement des « fêtes » (omiai party), dans une perspective de « chasse au mariage », visant à arranger les rencontres entre des hommes murs au portefeuilles bien fourni et de jolies et fraîches jeunes filles (même si on en interdit expressément l’accès aux étudiantes – et j’imagine que c’est très révélateur, au fond). Ceci dit, nul besoin d’aller au Japon : tout récemment, en France, une polémique a porté sur un « site de rencontres », je crois, qui appelait ouvertement des lycéennes à rencontrer des vieux porcs...

 

Il y a aussi cette scène (du roman, elle n'a pas été reprise dans le film) – drôle dans sa conception, mais terrible au fond, ce qui prohibe le rire franc – où Subuyan se voit confier la tâche d’apprendre à un vieux cochon frustré comment palper au mieux les jeux filles contre lesquelles il se colle dans les transports en commun bondés ; activité de « frotteur » qui a un nom, au Japon : chikan. Ça n’en est pas moins, là encore, un phénomène également répandu et répugnant en France.

 

Le roman et le livre sont globalement drôles, et même très drôles – c’est le monde qui ne l’est pas du tout, qui est même horrible. Le passage des années, ici, a sans doute changé le regard du lecteur/spectateur – le drame est que le monde tout autour, et ici le Japon en particulier, ne change à certains égards que bien trop lentement.

 

JUSQU’À LA MACHINE

 

La question de la famille de Subuyan mise à part, qui est beaucoup plus développée dans le film d’Imamura que dans le roman de Nosaka, les deux œuvres, globalement, sont assez proches. Mais, sur le tard, elles prennent des voies assez radicalement opposées – et, en définitive, le film se conclut sur un épilogue très éloigné de la conclusion (étrangement brutale) du roman.

 

Bon, je sais pas si ça rime à quelque chose dans pareille chronique, mais, au cas où, SPOILERS, du film d’Imamura surtout...

 

Le point de départ est le même : Subuyan, au moment tant attendu/redouté de se farcir sa belle-fille Keiko, constate son impuissance. Et ça le travaille, même s’il ne participe en rien aux débauches qu’il filme ou organise… Keiko prenant très vite le large, notre pornographe en vient à se persuader que seul son retour pourra lui rendre sa virilité. Cependant, Keiko ne revient pas… et Subuyan en vient à envisager d’autres expédients.

 

En fait, un plus particulièrement : la poupée gonflable, on va dire (ou mannequin, etc.). Dans les deux œuvres, Subuyan frustré en vient à tenir un discours confus mais qu’il prétend dériver de son activité philanthropique de pornographe, voulant que le mannequin artificiel soit en définitive seul à même de pleinement satisfaire aux fantasmes des hommes.

 

Dans le roman, Subuyan se fait ainsi livrer une poupée gonflable qu’il assimile aussitôt à sa chère Keiko disparue. Il est fasciné par la réalisation de l’objet… mais n’a pas vraiment l’occasion d’en profiter : le jeune Kabo, qui s’est alors considérablement rapproché d’un Subuyan aux abois, plus que jamais, est lui aussi troublé par la qualité de la « machine »… et décide d’en faire usage, y perdant lui-même son pucelage, d’une certaine manière, et déflorant la femme artificielle. Subuyan, le prenant sur le fait, est écœuré, et, à l’instar de ce client qu’il avait tourné en bourrique, il n’a aucune envie de passer en second : quel intérêt ? La poupée n’est plus vierge ! Elle est bonne pour la décharge – ou, tiens, que Kabo la prenne, puisque c’est ça… Subuyan retourne à l’organisation de partouzes – avec un argumentaire revendicatif toujours plus extrême. Il ne reverra pas Keiko, mais Keiko le reverra. La fin est très brutale.

 

Rien de la sorte dans le film. On reprend à cette orgie où Subu a l’illumination concernant les vertus des poupées gonflables – et où sa passion exprime une folie qui ne saurait dès lors plus être qualifiée de latente. Mais on comprend alors qu'il ne s'agit pas, pour lui, de se faire livrer pareil outil, mais bien de le réaliser lui-même ! Puis…

 

Une ellipse de cinq années, et un épilogue totalement inédit.

 

Nous retrouvons tout d’abord Keiko, qui travaille comme coiffeuse dans le salon qui fut celui de sa mère Haru. Elle bavarde avec ses clientes (qui n’ont pas froid aux yeux), quand son frère Koichi fait son apparition, élégant et souriant : c’est le propriétaire. Mais il est accompagné d’un vieux bonhomme, et se rend derrière le salon de coiffure – qui donne sur un quai. Là il appelle « M. Ogata »… et Subu apparaît, sur un petit bateau, dont la forme évoque tout à la fois une maison et un cercueil ; il a visiblement changé… Il est visiblement devenu fou. Nous apprenons que cela fait cinq ans qu’il vit ainsi, sur ce bateau, à travailler avec acharnement sur son chef-d’œuvre : la poupée ultime – merci à Keiko, qui récupère les cheveux de ses clientes, il en est justement à la finition des perruques ! L’homme qui accompagne Koichi s’avère être un scientifique – il serait très intéressé par la poupée de M. Ogata ; c’est pour les expéditions au pôle Sud, voyez-vous… Kabo, toujours fidèle, comprend cela très bien : un jour, les astronautes emporteront eux aussi une poupée de cet ordre ! Mais Subuyan ne veut pas en entendre parler : il ne fait pas ça pour l’argent ! Il n’a jamais fait ça pour l’argent ! Il est un philanthrope… mais... Non : cette poupée, c’est pour lui seul !

 

Le vieil homme est complètement cintré, obsédé par sa réalisation – le missionnaire du sexe en est réduit aux fantasmes les plus intimes et incommunicables : les autres, ils ne peuvent pas comprendre…

 

Peut-on en dériver un « culte » très japonais de la « machine » ? C’est ce que semblent dire Stephen Sarrazin et Julien Sévéon dans leur présentation du film. Je ne sais pas. Je suppose que cela pourrait en même temps renvoyer à un concept prégnant des « nippologies » : le mitate.

 

Je suppose aussi, enfin, que je peux noter cet ultime plan : tandis que Subu travaille dans l'ombre de son antre flottant en entonnant la chanson paillarde interprétée jadis par Haru à l'asile, son bateau/maison/cercueil, mal amarré, part littéralement à la dérive..

 

Mais il y a en fait encore un tout dernier plan – celui de l’écran dans l’écran. Le film d’Imamura avait débuté par un zoom sur un écran de cinéma, jusqu’à ce qu’il emplisse complètement le cadre manière de nous plonger dans un récit où le cinéma est mis en abyme… Le procédé est donc inversé pour la toute dernière séquence : zoom arrière, le bateau à la dérive se trouve finalement dans un écran dans l’écran. Mais ça ne s’arrête pas là – car nous avons en voix off les commentaires des spectateurs ! Semble-t-il un peu perplexes… L’un d’entre eux, et il semblerait bien que ce soit Imamura lui-même, va jusqu’à avouer à l’autre : « J’ai rien compris... » Mais inutile de s’appesantir là-dessus : « Film suivant ! » réclame bientôt l’autre – et d’enchaîner sur un autre film que nous ne verrons pas.

 

Sans doute effectivement s’agit-il là d’une sorte de pique à l’encontre de la politique d’exploitation des studios, et probablement de la Nikkatsu en particulier – en contrepartie, cela peut aussi impliquer le consumérisme des spectateurs… Tout cela, bien sûr, entre en résonance avec les méthodes de tournage de Subu et Banteki, notamment quand ils usent, dans la première scène du film, d’un dispositif maison associant huit caméras Super 8 pour tourner huit films en même temps ! Une pique dans le ton du film, du coup…

 

ROMAN-PORNO (OU PAS VRAIMENT)

 

Les Pornographes, roman de Nosaka Akiyuki, s’est avéré à la hauteur des souvenirs très enthousiastes que j’en avais conservé. Le Pornographe, film d’Imamura Shôhei qui en est adapté, et que je découvrais cette fois, m’a de même parfaitement convaincu. Un beau doublé, là encore, et un bel exemple d’adaptation.

 

Il me faudra lire d’autres livres de Nosaka, j’en ai quelques-uns en réserve ; il me faudra aussi voir beaucoup d’autres films d’Imamura – d’autant que ce visionnage a constitué pour moi un premier aperçu de la première carrière du réalisateur, avant l’interruption documentaire, et avant encore le succès international. Il ne serait donc pas étonnant que j’y revienne un de ces jours sur ce blog...

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Deadlands Reloaded : Stone Cold Dead

Publié le par Nébal

Deadlands Reloaded : Stone Cold Dead

Deadlands Reloaded : Stone Cold Dead, Black Book Éditions,[2013] 2015, 159 p.

Avertissement préalable SPOILERS : je vais ici causer d’une campagne pour Deadlands Reloaded, sans me gêner pour révéler des machins, même si je ne vais certainement pas me montrer exhaustif. Voyez donc ça comme une base pour une éventuelle discussion entre MJ et curieux – les joueurs, et mes joueurs tout particulièrement, ouste ! Il n’y a aucune certitude que je maîtrise cette campagne, mais ça n’est pas exclu. Alors...

 

DERNIER SURSAUT

 

Stone Cold Dead est peu ou prou (avec l’exception toujours singulière de l’Écran du Marshal) l’unique supplément à ce jour de la gamme française de Deadlands Reloaded, et je suppose qu’à ce stade, deux ans plus tard, on peut dire sans trop de risques de se tromper qu’il sera également le dernier ? En fait, c’est une impression d’autant plus sensible au sortir de cette lecture, et j’aurai bien des occasions d’y revenir… C’est fâcheux, parce que ce jeu a un potentiel énorme – impression qui ressort d’ailleurs de ce supplément, sympathique par un certain nombre d’aspects… mais bâclé, aussi. C’est bien le problème.

 

[EDIT : on m'a fait remarquer qu'il y a quelque temps de cela, Black Book a annoncé avoir trois, puis non, quatre, campagnes de prévu. Je serais ravi de voir ces suppléments paraître, auquel cas je ferai mon mea culpa - mais j'y croyais (crois ?) tellement plus... Bon, on verra - et mes excuses si jamais.]

 

Stone Cold Dead se présente comme une campagne (c’est éventuellement à débattre) de création française (signée Guillaume Baron, plus précisément), sans équivalent donc en VO, où le cadre de jeu, la ville de Crimson Bay en Oregon, avait pu être mentionnée mais sans faire l’objet d’une description plus approfondie. En fait, l’intérêt de ce supplément, et bizarrement ça me renvoie à ma précédente lecture du genre, Coffin Rock, encore que sur un format plus ample, réside sans doute dans l’approche de Crimson Bay comme un « bac à sable », à partir duquel on peut broder, notamment mais pas exclusivement en jouant « la campagne », laquelle peut être considérablement resserrée ou au contraire étendue, fonction des attentes et des retours de la table. Mais, dans tous les cas, le supplément montre assez vite ses limites…

 

Par ailleurs, il faut se rappeler que Stone Cold Dead avait été financé par crowdfunding – il lui avait donné son titre, mais le financement portait en fait tout autant sur l’Écran du Marshal et les Cartes d’aventure (et les exemplaires du Crimson Post censément utiles à cette campagne, mais pas reproduits ci ?) : l’impression de fourre-tout destiné à se débarrasser de l’encombrant machin n’en était que plus forte. Mais, jugements de valeur mis à part, cette genèse explique sans doute la présence de quelques « compléments » dans le livre, et notamment un bestiaire... qui pour le coup n’a absolument rien à voir avec la « campagne » Stone Cold Dead ou même avec la ville de Crimson Bay. Ce qui ne veut pas dire que c’est inintéressant ou inutile, mais cela témoigne tout de même de ce que ce bouquin, c’est un peu tout et n’importe quoi.

 

JOLI, MAIS UN PEU TARABISCOTÉ… ET PAS FINI

 

Ceci dit, le premier contact, le contact visuel, est assurément positif, en ce que les illustrations intérieures, signées David Chapoulet et Simon Labrousse, sont très belles – beaucoup plus que celles du livre de base, ou que la couverture du présent supplément, d’ailleurs (ils n'en sont pas responsables). Il y a une patte, une ambiance, de l’application… Le résultat est vraiment irréprochable, et même admirable.

 

Côté graphisme, un autre aspect est davantage problématique – et qui porte sur les cartes et plans. Au premier coup d’œil, on remarque que, mise à part une carte en deux planches de Crimson Bay, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent… À ce stade, impossible d’en déduire quoi que ce soit, on s'en passe souvent très bien, mais, après lecture, oui : il y a cette fois un problème sous cet angle. Et qui concerne notamment cette unique carte de Crimson Bay… C’est qu’elle est incomplète, au regard des nécessités du jeu – des endroits cruciaux, et pour lesquels un plan aurait été très utile (je pense notamment à la communauté des anciens esclaves) n’y figurent pas et ne figurent nulle part ailleurs – on peut s’accommoder, j’imagine, de l’absence d’éléments sur l’usine de munitions, ou les puits à la limite, mais il y a quand même un certain vide regrettable ici ; d’autant que la carte, ai-je l’impression, ne correspond pas toujours aux indications du texte ? Une question d’échelle, notamment : le port devrait être plus éloigné, par exemple, non ?

 

Mais le problème le plus éloquent, ici, concerne l’après Crimson Bay – car, à terme, la campagne s’éloigne de la florissante ville de Gamblin’ Joe Wallace : on est censé se rendre à Shan Fan, avec un certain nombre d’événements en route (à la discrétion du Marshal) ; aucun plan de quelque sorte que ce soit, à l’échelle de la carte ou approprié à la figuration de l’action – et, à terme, cela peut devenir problématique, tout particulièrement quand on arrive à Shan Fan, ville importante mais dont nous n’avons certainement pas assez d’éléments ici pour la présenter aux joueurs : cela dépasse l’absence de carte, à ce stade – il n’y a peu ou prou rien sur cette ville ! Une « annexe » (?!) est supposée décrire un endroit important du scénario, pour le grand finale, mais difficile d’en retirer grand-chose ; et s’il y a bien un ersatz de plan concernant ce moment de l’histoire (mais présenté dans la campagne en elle-même, pas dans cette annexe ?), bonne chance pour en faire quoi que ce soit… Autant d’éléments renforçant cette tenace impression d’avoir entre les mains un produit « pas fini », ou, pour ainsi dire, bâclé.

 

Mais je reviens au premier coup d’œil, car il est une autre chose qui frappe d’emblée, ou du moins peut rendre légitimement suspicieux, et c’est que le plan du livre n’est pas hyper cohérent. Dans les grandes articulations, on commence par la campagne, on poursuit avec la description de la ville et des PNJ, et on finit avec… n’importe quoi. J’ai naïvement supposé que ce plan avait sa raison-d’être, et l’ai donc suivi, mais le constat se fait bien vite de ce que la lecture des éléments de description de la ville de Crimson Bay et plus encore des PNJ devrait se faire au préalable – pas mal d’éléments de la campagne sont obscurs, ou semblent incohérents voire incompréhensibles, sans ces informations essentielles. Il faut avoir une idée préliminaire de qui sont Gamblin’ Joe Wallace, le shérif Drent, les figures de Chinatown, etc., pour comprendre comment s’articule le récit. Ajoutons que quelques points sont précisés dans les « annexes » (accroches de campagne et description de la résidence de Leï Pan surtout), qu’il aurait été plus utile de trouver à leur place dans la campagne, et qui en sont ainsi séparés, ainsi que de la description de Crimson Bay, par un bestiaire qui n’a absolument rien à voir et des PJ prétirés génériques, pas le moins du monde associés à ce cadre de jeu (des pages totalement inutiles, pour le coup ?).

 

Tout cela n’est sans doute pas dramatique, et je suppose que d’aucuns me reprocheront une fois de plus, à me voir pester pour ces broutilles, d’être un MJ fainéant, OK, mais mon impression de bâclage n’en est pas moins renforcée : quand j’achète un bouquin de jeu de rôle, sans préjuger de ma charge de travail personnel d’adaptation, etc., qui s’impose de manière générale, j’apprécie quand même d’avoir entre les mains un produit relativement fini… Et c’est un gros souci, concernant ce supplément.

 

UNE HISTOIRE DE VENGEANCE

 

Bon, dans le cadre de ce compte rendu, je vais m’en tenir au plan du bouquin, et donc commencer par la campagne Stone Cold Dead à proprement parler. Elle peut être décomposée en trois parties : la première et la plus longue (et de très loin la plus intéressante…) se déroule à Crimson Bay, la deuxième, éventuellement très brève et très anarchique en même temps, correspond au voyage entre Crimson Bay et Shan Fan, et la dernière, donc, se déroule à Shan Fan.

 

Ah, une note temporelle, de manière générale : nous sommes en 1876, dans ce supplément, soit un peu avant le cadre de jeu présenté dans le livre de base, qui se situe quant à lui en 1879. Cela a une conséquence de taille : la guerre de Sécession n’est pas terminée ! En Oregon, on est sans doute loin des champs de bataille, mais la guerre est une raison essentielle à la prospérité de la ville, via l’usine de munitions de Wallace, et cela peut peser sur des PJ éventuellement rattachés à tel ou tel camp (par exemple, des membres de l’Agence ou des Texas Rangers).

 

Le fond de l’affaire

 

Je ne vais pas rentrer dans les détails, hein – notamment en ce qui concerne les grands marionnettistes derrière tout ça. Esquissons hâtivement l’arrière-plan : la ville portuaire de Crimson Bay, en Oregon, pas très loin des limites du Grand Labyrinthe, est des plus prospère, sous la houlette de Gamblin’ Joe Wallace, un industriel de Boston qui a fait sa fortune dans l’armement : à Crimson Bay, il a installé une fabrique de munitions qui approvisionne les forces de l’Union. Tout le monde sait que la ville doit tout à son « maire », un personnage haut en couleurs et finalement assez sympathique – beaucoup plus en tout cas que son homme de main, le shérif Drent, qui terrorise tout le monde ; mais les plus conciliants, dont Wallace lui-même, supposent que c’est le prix à payer pour le taux de criminalité extrêmement bas dans la bourgade… Et l’homme d’affaires « compense », d’une certaine manière, en finançant l’église, l’école, etc. Même si les saloons et bordels captent sans doute davantage l’attention.

 

Quoi qu’il en soit, la ville attire du monde, et de plus en plus, et Wallace aimerait accentuer encore le phénomène – d’où l’organisation par ses soins d’un grand tournoi de poker, avec une récompense conséquente, et qui peut être la raison pour laquelle les PJ se rendent à Crimson Bay (une autre raison « facile » est d’avoir une dette envers Wallace ; en annexe, on trouve d’autres suggestions d’implication des PJ dans la campagne, qui valent ce qu’elles valent, mais c’est de toute façon bienvenu).

 

Mais Wallace a un problème, en parallèle – et qu’il garde secret : la prospérité de Crimson Bay, il le sait, implique le développement du chemin de fer ; une ligne d’une petite compagnie passe en ville, mais il faut la rattacher à un réseau plus ample (dans l’optique sans doute des guerres du rail ? La campagne n’est pas très explicite à ce propos, mais la région est censée être sous la coupe de la Iron Dragon de Kang, ce qui peut faire sens pour la suite des opérations…). Problème, donc : les rails doivent passer par… eh bien, le seul endroit de la région qui n’appartient pas à Wallace, en fait : une communauté d’anciens esclaves, résultat d’un legs d’un philanthrope antérieur à l’arrivée du Bostonien dans la région… La situation juridique des anciens esclaves, et plus encore leur statut de propriétaires, sont relativement flous pour le quidam, et peu nombreux sont ceux qui savent ce qu’il en est – Wallace en fait partie, qui a fait, discrètement, plusieurs offres, très généreuses, pour racheter le terrain, toutes refusées (par respect pour le testament ?), mais Drent aussi le sait… et ses méthodes sont tout autres : il compte profiter de l’agitation du tournoi de poker pour mettre en place un véritable complot désignant les anciens esclaves comme des boucs-émissaires, moyen de les faire dégager une bonne fois pour toutes – Wallace ne sait rien des intentions de son shérif, mais les deux hommes sont bien liés à des intérêts supérieurs, et notamment, à Shan Fan, le très puissant Leï Pan, qui approvisionne l’usine de Crimson Bay en poudre (noter au passage que la communauté chinoise est importante en ville, il y a une « Chinatown » à Crimson Bay – triades, opium, arts martiaux et sorcellerie seront très probablement de la partie).

 

Les PJ à Crimson Bay

 

Et les PJ, dans tout ça ? Bonnes poires ou redresseurs de torts, ils auront leur rôle à jouer… même si un peu, eh bien, sur des rails.

 

La campagne débute ainsi, à Crimson Bay, et cela peut durer, le cas échéant – car tout n’est pas « nécessaire » dans les pages consacrées aux événements survenant dans la ville, il y a plein de « petites aventures » pas à proprement parler indépendantes, mais que l’on peut jouer ou dont on peut faire l’économie, à la discrétion du Marshal (dont, par exemple, une embrouille tentaculaire au port que je me vois mal concilier avec le reste).

 

Les PJ arrivent en ville pour quelque raison, et il y a fort à parier, après une éventuelle mise en jambes incluant tiques de prairie et dégénérés cannibales, que Wallace et/ou Drent les invitent à participer à la sécurité de Crimson Bay à l’occasion du tournoi de poker. Qu’ils l’acceptent ou pas, ils sont de toute façon aux premières loges quand le complot de Drent commence à se mettre en place – en fait, il s’agit peut-être même, dans un premier temps, de détourner leur attention avec une sordide affaire de meurtre dans Chinatown.

 

Après quoi le tournoi débute, avec ses joueurs hauts en couleurs, etc. – mais l’événement crucial, ici, est le vol de la prime du tournoi, qui y met un terme de manière précipitée. Forcément, l’enquête de Drent ne tarde guère à désigner des coupables idéaux en la personne des anciens esclaves – au prétexte d’arrêter le coupable, le shérif et sa troupe (et les PJ, le cas échéant...) se rendent dans la communauté, et, comme vous vous en doutez, cela tourne à l’expédition punitive, au massacre pur et simple, contraignant les survivants à la fuite…

 

Sauf qu’il y a parmi eux Fedor – pas le chef de la communauté des anciens esclaves, néanmoins un de ses membres les plus charismatiques… Et un prêtre vaudou qui avait fait beaucoup d’efforts, depuis des années, pour ne plus faire usage de ses dons surnaturels. L’assaut sur la communauté des anciens esclaves réveille sa rancœur, et il entend se venger – de Crimson Bay, de Wallace, de Drent (il ne fait pas de différence), et aussi de celui qu’il en vient à supposer se trouver derrière tout ça, après avoir mené son enquête en ville : Leï Pan, une des sommités de Shan Fan.

 

La vengeance de Fedor commence par un empoisonnement des puits assurant l’approvisionnement en eau de Crimson Bay, procédé qui fait déjà des dégâts… mais, comme de juste, une armée de zombies prend bientôt le relais !

 

Au-delà de Crimson Bay

 

Et c’est ici, à mon sens, après ce climax qui n’est donc pas censé en être totalement un, que la campagne, jusqu’alors des plus sympathique finalement, même si guère originale sans doute, commence à sérieusement patiner. Il y avait déjà quelques pains, oui (incluant l’absence de cartes et de contexte pour l’expédition punitive ou pour l’empoisonnement des puits dans la tempête, etc., scènes qui ont pourtant un sacré potentiel, contrairement au « supplément de tentacules » un peu trop gratuit déjà envisagé plus haut), mais ça se tenait bien, c’était cohérent, il y a avait pas mal d’opportunités aussi bien de roleplay que d’horreur ou d’action… C’était assez linéaire, j’imagine, mais en usant des ressorts du bac à sable, il devrait être possible d’atténuer cette dimension, je crois.

 

Mais quitter Crimson Bay est problématique, pour au moins deux raisons : la première, décisive, c’est que les motivations des personnages me paraissent totalement incompréhensibles. Concernant Fedor, l’idée de ne pas tuer Wallace mais plutôt de l’affecter financièrement, parce que ça lui ferait bien plus de mal, OK, mais faire le lien entre ce principe et la virée tranquilou bilou à Shan Fan pour se farcir rien moins que Leï Pan, franchement, je n’y arrive pas – que Fedor prenne conscience du bousin est déjà un peu douteux, mais ce coup de tête ne me convainc vraiment pas du tout. D’autant, en fait… que Leï Pan n’a pas forcément grand-chose à voir avec tout ça, et n’est même pas le grand marionnettiste de l’histoire – une enflure assurément, mais bien lointaine pour le coup… Au niveau des motivations, l’affaire se complique en outre concernant Wallace – car c’est lui, et seulement lui, qui peut mettre les PJ sur la piste de Fedor en comprenant que Leï Pan est sa cible... et qu’il s’agit donc pour nos héros de « protéger » le criminel chinois, impitoyable, cruel et surpuissant ? Je n’arrive pas vraiment à comprendre les raisons qu’ont Fedor et Wallace d’agir ainsi, et encore moins pourquoi les PJ devraient, dans cette optique, gagner Shan Fan… Vraiment, ça ne me paraît pas tenir la route. Le dilemme moral censé accompagner et légitimer tout cela guère plus.

 

La deuxième raison, c’est que, soudainement, nous n’avons plus de contexte. Du tout. Crimson Bay très détaillée, avec ses nombreux lieux et PNJ, cède la place à un grand vide – ce qui pourrait se tenir dans l’absolu pour le périple entre Crimson Bay et Shan Fan, sans doute (encore que... Le Grand Labyrinthe est tout de même bien singulier), mais certainement pas pour Shan Fan en elle-même. Cette ville est forcément différente des autres, elle est aussi beaucoup plus grande et plus peuplée, incomparablement plus complexe à première vue, mais le livre ne nous fournit pas assez d’informations, à mon sens, pour pouvoir vraiment jouer ce cadre bien particulier : dire « Il y a des Chinois » et « Leï Pan est très puissant », ça n’est vraiment pas suffisant…

 

Et ces deux raisons débouchent sur un vilain écueil, très révélateur à mes yeux de l’incohérence du scénario et de son caractère bâclé à ce stade : le fil rouge s’avère très ténu, quand bien même toujours un peu plus linéaire au fond, et, en route pour Shan Fan, on nous propose plusieurs petites aventures qui, à tout prendre, ne servent à rien, ne sont d’aucun intérêt hors de toute mise en contexte – ce qui inclut le shoggoth dans un fort abandonné : j’ai beau priser la lovecrafterie, je ne vois pas pourquoi je jouerais un truc pareil. À la limite, la séquence « Bad Moon Rising » pourrait être amusante, même s’il n’est pas facile de l’intégrer dans le récit – on y trouve le personnage de Cordell, chef de la communauté des esclaves en fuite, mais je me suis dit qu’on pourrait peut-être le remplacer par Fedor, bidouiller un truc avec les Manitous, et ainsi faire l’économie des scènes à Shan Fan…

 

Parce que Shan Fan, en l’état… Non. J’imagine que ça peut être un super cadre – mais justement : pas envie de bâcler tout ça faute de contextualisation ! Et, plus on avance, plus les motivations de Fedor concernant Leï Pan ne me paraissent pas tenir la route, et la détermination des PJ à sauver le Chinois encore moins. Je n’ai pas envie de conclure sur un enchaînement falot car « nécessaire » conduisant à une méga-baston en mode « bon, expédions et passons à autre chose » ; et ça, pour le coup, ça me bloque le début de la campagne – j’aime bien ce qui se passe à Crimson Bay, mais je sais que je ne jouerai pas tout ça tant que je n’aurai pas bidouillé une fin satisfaisante ; et tout ce qui se passe à Shan Fan, ici, me paraît foireux et, oui, encore une fois : bâclé.

 

C’est tout de même embêtant...

CRIMSON BAY EN MODE BAC À SABLE

 

C’est d’autant plus regrettable que Crimson Bay, dans sa dimension bac à sable, est un contexte plus que correct, tel qu’il ressort des deux chapitres assez détaillés consacrés aux lieux et aux PNJ.

 

Oh, rien de bien original ici : la litanie habituelle de shérifs pourris et d’adjoints pires encore, des saloons et des bordels pour toutes les bourses, le croque-mort qu’on évite de trop fréquenter, le prêtre qui n’est pas ce qu’il prétend, le médecin sympa mais instable… Rares, finalement, sont les personnages qui se hissent au-dessus du cliché – mais, bizarrement, c’est peut-être bien le cas de Gamblin’ Joe Wallace, plus complexe qu’il n’en a l’air, au plan moral notamment : c’est décidément la figure qui attire l’attention. Un point peut-être aussi pour les figures de Chinatown ? Pas spécialement inventives, non, mais sourdement inquiétantes, et c’est déjà ça. Mais, pour le reste, on s’accommode sans trop de soucis des clichés, au fond : dans un jeu aussi codé que Deadlands Reloaded, ils ont leur place – et il peut suffire, parfois, d’une petite marotte, au détour d’une ligne, pour conférer à ces personnages, finalement, un semblant d’âme, hôteliers délateurs ou fanatiques de la chasse à l’ours.

 

Lieux et PNJ sont bel et bien développés avec un certain soin – qui contraste avec l’impression générale de bâclage pour quasiment tout le reste. C’est, finalement, l’atout de ce supplément, je suppose – un cadre « bac à sable » qui contient pas mal d’éléments d’intrigue, à même d’épicer la campagne Stone Cold Dead pour la rendre moins linéaire, ou, à vrai dire, utilisable en tant que tel, comme contexte indépendant. Il y a de quoi faire, oui.

 

LE FOURRE-TOUT FINAL

 

Après quoi, c’est un peu le foutoir… Du fait de « bonus » débloqués lors du financement participatif, pour partie, mais avec d’autres témoignages d’une conception globale assez hasardeuse.

 

Le bestiaire

 

La partie la plus intéressante est probablement le bestiaire – mais il est d’autant plus regrettable qu’il soit totalement indépendant de la campagne Stone Cold Dead.

 

En fait, pour certaines des créatures ici décrites, il me paraît assez difficile de les intégrer dans une campagne de Deadlands Reloaded quelle qu’elle soit : les Clockwork Men notamment, très liés à l’est et même surtout aux grandes villes, New York en tête. Dommage, parce que leur description (très détaillée, comme pour les autres créatures de ce bestiaire – c’est un format totalement différent par rapport au bestiaire du livre de base) est assez intéressant. Même chose ou presque pour les joueurs morts-vivants du Mary-Ann’s Lucky Guess, le bateau fantôme ne naviguant en principe que sur le Mississippi, soit en gros la limite orientale de l’ère de jeu traditionnelle.

 

Le Bataillon de la Mort du colonel Amos, ou l’Homme de boue, sont plus classiques, mais pas inintéressants et plus aisés à mettre en scène.

 

On trouve deux grosses bestioles aquatiques, en outre : le Carcharodon Mégalodon, ou « Terreur Grise », est un requin colossal qui sème la zone dans le Grand Labyrinthe, Les Dents de la mère de Godzilla, en gros, OK, mais la Créature de Cold Lake Bay n’est qu’une énième variation sur Nessie, sans plus d’intérêt.

 

Reste deux créatures sans caractéristiques : les Étalons funestes peuvent être très intéressants, même s’ils impliquent sans doute un jeu dangereux avec les PJ – je suis plus sceptique concernant l’Arbre aux mille visages, finalement convenu et qui aurait gagné à se voir consacrer davantage d’attention.

 

Un bestiaire plus ou moins utilisable, donc, mais joli et pouvant, par le seul biais d’une créature, générer assez aisément un scénario – je suppose donc que c’est malgré tout un bon point.

 

Les prétirés

 

Suivent sept PJ prétirés : un bagarreur en fait fana de dynamite, un « combattant » sans rien de spécial, une « courtisane », un disciple des arts martiaux, une huckster lambda, un pistolero pété de thune et une savante folle.

 

C’est d’un intérêt plus que douteux. L’historique des personnages est expédié en un paragraphe et ne suffit que rarement à leur conférer une épaisseur de départ ; ces PJ sont éventuellement un peu des redites des prétirés du livre de base, d'ailleurs.

 

Mais le souci… Enfin, ce n’est pas à proprement parler un souci, c’est un regret : il y avait là une occasion de livrer des prétirés d’emblée associés à la campagne Stone Cold Dead, ce qui aurait considérablement simplifié le travail d’implication des PJ, toujours délicat… Mais rien de la sorte, non. Un bonus inutile.

 

Broutilles autour de Stone Cold Dead

 

Après ces deux éléments totalement indépendants de Crimson Bay et de la campagne Stone Cold Dead, on y revient une dernière fois pour quelques annexes (je passe sur le nouvel exemplaire de journal).

 

En trois pages, on revient sur la résidence de Leï Pan à Shan Fan – comme dit plus haut, ça n’est pas forcément très évocateur. On y trouve les caractéristiques des Tigres Noirs, les gardes de Leï Pan, et de leur chef Kao.

 

Entre deux eaux, un tout petit texte sur les conséquences éventuelles pour les PJ de leur comportement à Shan Fan – d’une utilité très limitée.

 

Enfin, mieux, dix raisons de venir à Crimson Bay – ça, OK.

 

PAS FINI…

 

L’impression demeure, tenace, d’être en présence d’un supplément un peu bâclé. Peut-être le projet avait-il été lancé avec les meilleures intentions du monde, et cette idée d’une campagne de création française était bienvenue ; il en reste heureusement quelque chose : un cadre de bac à sable pas bouleversant d’originalité mais très sympathique, une campagne qui démarre assez bien en dépit d’une vague linéarité à vue de nez aisée à contourner, et, dans un autre registre, des illustrations de qualité.

 

Mais, dans la campagne, à l’heure de quitter Crimson Bay, c’est comme s’il y avait soudainement beaucoup moins d’implication : le voyage jusqu’à Shan Fan consiste en séquences totalement indépendantes, le cadre de Shan Fan n’est en rien détaillé et ce qui s’y produit est d’un ennui mortel – que la cohérence douteuse de l’intrigue depuis quelque temps déjà n’arrange pas le moins du monde. Les aides de jeu en ont fait les frais depuis bien plus longtemps sans doute, avec des absences regrettables çà et là.

 

Le fourre-tout final, même si pas dénué d’éléments intéressants dans l’absolu, accentue encore cette impression, et c’en devient navrant ; c’est comme si le livre, ou l’éditeur derrière lui, lâchait dans un soupir à la face du lecteur : « Bon, passons à autre chose... »

 

C’est vraiment dommage. Mais je n’exclus pas d’en faire usage quand même – en y changeant pas mal de choses. D’aucuns diront donc que c’est de toute façon le boulot du MJ – au risque de me répéter, je tends tout de même à croire que ce travail nécessaire, inévitable et même bienvenu gagnerait à se développer sur des bases plus solides que cela, c’est-à-dire sur un supplément qui soit, grosso merdo, « fini ». Et Stone Cold Dead ne fait vraiment pas cette impression.

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Gunnm, t. 6 : Le Chemin de la liberté (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 6 : Le Chemin de la liberté (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 6 : Le Chemin de la liberté (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2013] 2017, 217 p.

ONZE ANS PLUS TARD

 

Retour à Gunnm, le cultissime manga SF-action de Kishiro Yukito, après un tome 5 « édition originale » qui avait presque miraculeusement remonté le niveau après deux tomes fainéants et navrants consacrés au motorball ; la série était redevenue fun, même si le scénario n’avait sans doute rien d’exceptionnel, et le dessin redevenait brillant, atteignant peut-être même des sommets inégalés dans la série. Soulagé par ce retour en force, je n’ai guère hésité à me procurer ce tome 6 pour prolonger l’aventure.

 

Nous reprenons, mais assez brièvement, là où le tome 5 s’était arrêté : Gally a vaincu Zapan, auquel Desty Nova avait confié son corps de Berserker ; mais le combat a été dur, et, au final, il ne restait presque plus rien de Gally… Ceci étant, dans cet univers limite transhumaniste, ça n’est pas forcément un problème – on peut reconstruire… Sauf quand la législation de Zalem et des usines entre en jeu ? Gally, pour avoir fait usage d’une arme à feu, et qu’importe si c’était pour sauver Kuzutetsu, est considérée comme la pire des criminelles (hein, quoi ?) ; nul besoin d’un procès pour la condamner à voir ses restes broyés dans les usines, et bye bye Gally…

 

Sauf que. Alors même que ses débris avancent sur le tapis roulant fatal, la cyborg est contactée en rêve par Zalem – le moment idéal, comme vous vous en doutez, pour une de ces « offres qu’on ne peut pas refuser » : si Gally se met au service de Zalem, en acceptant de devenir un « Tuned » (a priori ce que les habitants de Kuzutetsu qualifient en frissonnant d’ « ange exterminateur »), elle vivra. Gally n’est guère disposée à vendre ainsi sa liberté (comme Florent Pagny, notre plus grand révolutionnaire à nous qu'on a), mais quand son interlocuteur, le bien nommé Bigot, explique qu’il s’agira pour elle de se mettre sur la piste du scientifique félon Desty Nova, elle tend l’oreille – et l’éventualité de remonter ainsi la piste de son cher Ido, mort dans le tome précédent, mais dont Desty Nova lui avait assuré qu’il était parfaitement dans ses cordes de le ressusciter, achève de la convaincre.

 

Et… Nouvelle ellipse. Déjà, l’essentiel du tome 5 s’était déroulé deux ans après les événements du tome 4 (de sinistre mémoire). Cette fois, c’est un bond de onze années que nous accomplissons – la mission de Gally semble demander beaucoup de temps, sans forcément entamer sa détermination…

 

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST (DE KUZUTETSU)

 

… Et ce changement dans le temps s’accompagne aussi d’un changement dans l’espace. Fait inédit dans la série, quelques très brefs flashbacks exclus, ce tome 6 nous invite à quitter les limites de Kuzutetsu. Pas (encore ?) pour nous rendre sur Zalem, même si nous en avons exceptionnellement quelques très brefs aperçus : nous restons sur Terre (?), mais pour nous perdre dans les campagnes.

 

En effet, Kuzutetsu et (surtout) Zalem ont besoin de ressources (matériaux, nourriture) produites dans un réseau de fermes, de mines et d’usines autour de la Décharge. Une fois dépassées les frontières de Kuzutetsu (un mur d’eau infranchissable), le monde n’est plus que vastes plaines désertiques, où l’on trouve encore çà et là des vestiges du monde d’avant, et notamment des villes fantômes toutes de gratte-ciel arrogants et d’autant plus mesquins qu’ils ont été abandonnés de longue date. Çà et là, pourtant, il y a donc des fermes (mais on n’en voit pas ici), reliées à Kuzutetsu par un réseau de trains.

 

Bien sûr, dans un monde pareil, les ressources transportées par ces trains sont d’autant plus précieuses… et les brigands ne manquent pas en chemin, qui comptent mettre la main dessus. Les trains doivent donc être lourdement protégés par un contingent de mercenaires, dotés des meilleures armes et armures – mais, bien sûr, les usines n’ont pas confiance en eux : durant tout le temps de leur mission, les mercenaires ne peuvent pas se séparer de ces « prêts », et, viendraient-ils à s’éloigner un peu trop de la voie de chemin de fer, ils sont alors programmés pour exploser automatiquement…

 

Pourquoi une telle débauche de sécurité ? Eh bien, parce qu’il y a une nouvelle bande de pillards qui sévit sur la voie, le « Barjack », contrôlé par un mystérieux (…) Den. Ces hommes-là sont bien mieux équipés et bien plus redoutables que tous leurs « collègues ». Bien sûr, c’est ce qui intéresse Gally (renommé G1 par ses employeurs de Zalem, bravo) dans cette affaire : elle est sur la piste de Desty Nova…

 

Ce changement de cadre est une bonne idée, qui renouvelle le graphisme comme plus généralement l’atmosphère de la série. Nous quittons enfin les ruelles encombrées de Kuzutetsu (et, bon, les pistes de motorball…) pour un tout autre monde, ouvert – pas moins étouffant cependant, mais c’est cette fois l’angoisse des grands espaces déserts qui saisit les personnages et, peut-on supposer, le lecteur . Le thème du train, en outre, fait rejaillir bien des souvenirs associés à l’esthétique western, et c’est sans doute assez bien vu…

 

MAD GALLY

 

Ceci étant, vous savez très bien quelle est la référence essentielle : Mad Max, bien sûr… Ici, la BD ne dissimule rien de ses emprunts – et, du coup, le scénario sous cet angle ne brille certainement pas par son originalité. Quand le Barjack lance l’assaut sur le train, avec ses buggys qui bondissent sur les dunes, les jeux sont faits.

 

Mais bien faits ! Pour le coup, au-delà du clin d’œil très (vraiment très) appuyé, on sent un auteur qui s’amuse et communique son enthousiasme au lecteur. Les grands espaces offrent des opportunités de mise en scène de l’action que la fourmilière de Kuzutetsu n’autorisait pas. Et quand la ville fantôme entre en jeu, pour le coup plus inventive, en tout cas au plan graphique, de nouvelles opportunités encore apparaissent, dont Kishiro Yukito sait habilement tirer parti. Dans tous les cas, j’avoue avoir trouvé ça assez jubilatoire – un peu le sentiment que j’avais éprouvé en regardant tout récemment (et donc bien à la bourre) Mad Max Fury Road : c’est excessif, ça bouge en permanence, et c’est en même temps bourré de petites idées futées qui asseyent l’ambiance et contribuent à créer un véritable univers.

 

Mais la thématique « Mad Gally » ne s’arrête pas là, et doit sans doute être aussi envisagée… ben, au pied de la lettre, disons. Depuis le début de la série, Gally n’a cessé d’alterner entre deux attitudes : assumer son rôle de combattante, ou tenter de s’en détacher pour faire un pied de nez à tout déterminisme – une histoire de « liberté », qui n’a peut-être jamais été aussi affichée que dans le présent tome. Or, ici, même si, jouant de son harmonica, Gally n’a peut-être pas tout perdu de son éphémère carrière de rock star au Kansas (le bar des hunter-warriors, hein), elle tend globalement à se montrer plus froide et impitoyable – en fait, sur un mode qu’elle a hérité de sa tout aussi éphémère carrière dans le motorball…

 

Sauf que, cette fois, ça fait sens, ça marche. Parce que ça va bien plus loin : Gally s’assume en tueuse psychopathe, comme l’outil qu’elle est censée être au service de Zalem – elle clame qu’elle n’attend rien d’autre en ce monde que des occasions de se battre, d’éviscérer, de démembrer, de décapiter… Et elle le fait en arborant une mâchoire carnassière, mi prédatrice, mi sadique. Comme si, d’ailleurs, la justification première de son engagement de « tuned », à savoir retrouver Ido, n’avait plus grande importance.

 

Mais n’est-ce pas une façade ? Gally, au fond, n’est pas comme ça. Oh, sans doute ressent-elle bel et bien cette joie du combat, qui lui permet de s’oublier pour un temps, mais « l’ange exterminateur » a pourtant le cœur sur la main – ici, nous la voyons régulièrement contrevenir aux ordres émis par Zalem pour… faire le bien ?

COMPAGNONS DE ROUTE ET GUIGNOLADES

 

Car elle a des compagnons de route qui lui en offrent l’occasion. Gally n’est pas à proprement parler une de ces mercenaires que les usines embauchent pour protéger les précieux trains – et lesdits mercenaires le savent, qui flippent à la seule évocation de celle qui ne peut être qu’un « ange exterminateur » : tous ceux qui la côtoient de trop près meurent, c’est un fait.

 

Mais il y a donc ces mercenaires. Le danger étant immense, les tarifs sont élevés (la décision de les augmenter, au passage, est prise par ce connard de Vector, que nous avions vu dans les tomes 2 et 3) – au point où les usines ne manquent finalement pas de volontaires. Tous ne sont peut-être pas si compétents, cela dit…

 

Jorg, ainsi, fait figure de bon bougre mais passablement timoré – tout l’effraie, et Gally au premier chef. Mais c’est que sa famille se trouve dans une de ces lointaines fermes, alors… Les circonstances l’affectent – tout au long de l’album, il est celui dont les choix sont par nature biaisés par le monde extérieur, un personnage dont la fonction, d’une certaine manière, implique la sympathie, dans tous les sens du terme : bienveillance et souffrance.

 

Mais Jorg, par le hasard des affectations, s’est lié à un autre personnage, autrement plus « badass » : un certain Fogia Four, homme qui vient lui aussi de la cambrousse, et l’affiche – à la différence de 99,9 % des types que l’on croise à Kuzutetsu, il n’est pas « cyberisé » : que du naturel, pas de prothèses bizarres ! Il n’en est pas moins un combattant efficace – maîtrisant des techniques fort anciennes ; et comme on tend instinctivement à le sous-estimer du fait de son absence d’armure, de prothèses, etc., il peut faire de sacrés dégâts.

 

Il est arrogant, par contre... Il n’a peur de rien, et certainement pas de Gally ! Les remarques craintives de Jorg l’incitent à rivaliser avec la cyborg – en lui imposant sans cesse un duel dont elle n’a que faire, tant il est vain. Or Fogia Four est dur de la comprenette… et/ou persévérant ? Il a beau se faire démontrer la tronche à chaque fois, il remet toujours ça !

 

Ça pourrait être vaguement pénible… Et pourtant non, car le traitement de cette rivalité par Kishiro Yukito, la plupart du temps, s’avère pertinent, en tournant la chose à la guignolade, dans le récit comme dans le graphisme. Je crois que c’est un atout de ce tome 6, même si c’est peut-être à débattre : il y a beaucoup d’humour, cette fois, bien plus ai-je l’impression que dans tous les tomes précédents. Le dessin n’y est pas pour rien, car Fogia Four ne se contente pas, comme nombre de personnages dans cette série qui y accorde visiblement une grande attention, de bénéficier d’un « character design » irréprochable, qui lui confère d'emblée une personnalité et assure son identification immédiate, il est aussi l’occasion de dessins louchant davantage sur la caricature à force de bleus et bosses à tout va.

 

Une dimension, en fat, qui rejaillit sur Gally, dans ses traits les plus expressionnistes – mâchoire prédatrice, donc, mais pas seulement ; et j’avoue avoir trouvé amusant que Fogia Four, ruminant sa rancœur, ne cesse de la décrire comme « la fille avec la bouche en cul de poule », une chose que j’avais évoquée dès le premier tome… En fait, cela contribue à rendre les poses de pin-up de Gally (il y en a toujours de temps en temps, oui) plus « acceptables », car susceptibles d’être un peu raillées par l’auteur lui-même, derrière ses personnages.

 

(Bon, on a quand même toujours du gros machisme indéniable dans tout ça, avec par exemple Fogia Four lâchant cet argument massue, p. 140 : « J’vais pas nier que j’aime la castagne, mais certainement pas la guerre ! Surtout quand elle est faite par des femmes ! » Argument tellement pertinent qu’il laisse Gally sans voix, dites donc… Ça se confirme, après quelques autres trucs du même registre dans les tomes précédents : avoir une héroïne ultra badass ne protège en rien des bêtises sexistes – mais ça on le sait depuis longtemps.)

 

Bon, il y a une autre conséquence qui me parle moins : Gally et Fogia Four sont presque forcément amoureux, derrière leur rivalité de principe… De Fogia Four à Gally, ça n’a rien de bien étonnant, mais dans l’autre sens, ça m’a paru moins pertinent. Ceci dit, ça participe aussi du traitement humoristique de l’ensemble, avec ce gimmick du baiser qui s’annonce toujours mais ne se réalise jamais, parce que tout le monde se bastonne à côté. Avouons aussi que la toute dernière séquence, à cet égard, est plutôt réussie.

 

Cette dimension mise à part, le ton assez humoristique de ce tome 6 m’a plutôt parlé, et le trio de personnages suscite des scènes amusantes – pas que, mais souvent.

 

LA LIBERTÉ – ET UNE CAUSE AU NOM DE LAQUELLE SE BATTRE ?

 

Mais l’album n’est pas que gags. Bon, déjà, il est avant tout baston, ça bourrine sévère… Avec l’efficacité habituelle, et un surplus de techno-gore qui n’est pas pour me déplaire, d’autant qu’il prolonge les guignolades plus inoffensives de Fogia Four ne s’avouant jamais vaincu.

 

Parfois, le ton se montre plus sérieux – même si avec plus ou moins de réussite… Le thème de la liberté, surtout, revient souvent – je l’ai déjà évoqué, via Gally et via Jorg, mais cela va sans doute au-delà. Mettre ce titre de Chemin de la liberté en avant était donc plutôt bienvenu. On ne fait certes pas dans la philosophie de haut vol, et le trait est parfois un peu trop appuyé, mais ça reste globalement intéressant et pertinent, alors ne crachons pas dessus.

 

Il faut sans doute aussi relever une idée corollaire : celle de la cause pour laquelle on se bat. Gally, bien sûr, est amenée à se poser régulièrement cette question depuis les tout débuts de la série – la pulsion, l’argent, l’amour, la compétition… Tout y est passé. Ici, la quête de Desty Nova et/ou d’Ido relance la thématique en la rendant plus… « concrète », disons, via la soumission de l’héroïne à Zalem.

 

Mais cette idée s’exprime aussi dans un autre registre, dans ce tome 6 – concernant les intentions du Barjack. Je ne vous apprends rien, le monde de Gunnm est passablement nihiliste, et/ou cynique. Même le rêve de Yugo, dans les tomes 2 et 3, n’était pas totalement exempt de ces connotations fâcheuses – et Ido, avant même Gally, ne semblait pas faire mystère de ce que son activité de hunter-warrior n’était pas forcément motivée au premier chef par le désir de justice et de protection des siens, mais par la satisfaction d’une compulsion ultra-violente. Depuis cette époque, nous n’avons jamais eu l’occasion d’envisager les choses différemment, au fond.

 

Ici, pourtant, le thème ressurgit d’une manière un brin différente – concernant les intentions du Barjack. Les brigands pourraient être de simples connards cupides ; et ils le sont probablement, pour l’essentiel. Mais certains, en son sein, dont un certain colonel, mettent en avant une cause qui n’est peut-être pas (tout à fait) hypocrite : assurer l’indépendance de la surface contre l’exploitation et l’oppression de Zalem. Ce qui, toutes choses égales par ailleurs, serait sans doute une cause des plus légitime, à même de susciter la sympathie du lecteur, et peut-être même de certains personnages, dont Gally – qui ne lutte contre le Barjack, en théorie, que parce que Zalem, pour le coup très intéressée à l’affaire, le lui ordonne sans tenir le moindre compte de ce qu’elle pourrait bien en penser. Mais il faut y associer les méthodes, certes – cette vieille histoire de fin justifiant les moyens… Et, bien sûr, très concrètement ici, il faut y associer le personnage de Jorg. Il y a du potentiel dans tout ça – même si je n’ai aucune idée de ce que la suite de la BD en fera.

 

SUPER-TECHNIQUES DE COMBAT ET CATALOGUE D’ARMES À FEU

 

Bon, jusqu’ici, j’ai essentiellement mis en avant des choses positives. Mais tout n’est pas si bon dans ce tome 6, ne prétendons pas le contraire…

 

Déjà, une évidence : Gunnm est une BD d’action (sans déconner ?). Et l’action est bien au premier plan – autant dire le combat pour l’essentiel. Ce qui ne laisse pas forcément beaucoup de champ pour la « subtilité », hein... Cependant, comme dit plus haut, aussi bien les guignolades de Fogia Four que les moments plus sombres et réfléchis (il y en a quand même un peu, si, si) sont bien gérés, et le tome est finalement assez équilibré à cet égard. Il bénéficie en outre d’un graphisme toujours au top, qui peut à l’occasion (à l’occasion seulement) rattraper un scénario certes pas bien épais dans l’ensemble. Les « petites idées » émaillant le récit de même, heureusement.

 

Mais cette action a quelques implications plus fâcheuses, je crois – du fait de la mise en avant de super-techniques de combat, comme d’hab’, et d’un côté « catalogue d’armes à feu » (enfin, de munitions, surtout, en l’espèce), qui, via des notes ou des encarts abscons mais en fait creux, m’a ramené aux pires souvenirs de The Ghost in The Shell de Shirow Masamune. Concernant les super-techniques de combat de Fogia Four, ça peut à l’occasion être vaguement (très, très vaguement) rigolo, parce que ça ne se prend visiblement pas très au sérieux, le personnage étant ce qu’il est – quand il explique que son art martial repose avant tout sur le « baffage », bon, OK… Mais, tout de même, j’avoue peiner devant des dialogues du genre (p. 93) :

 

GALLY (pensées) — Je rêve ? Ce type maîtrise un Hertzscher Hauen, sans augmentation ?!

FOGIA FOUR — Hé hé… Ce que tu viens de voir, c’est ce qu’on appelle la « transmission » dans mon koppo cybernétique.

(Note de bas de page) — Koppo cybernétique : art martial asiatique que l’on dit dérivé d’un ancien art de combat japonais du général de l’époque de Nara, Komaro d’Otomo. Il tient en réalité sa principale source d’inspiration du « koppo de rue » fondé par le réformiste Seishi Oribe.

 

L’occasion aussi, j’imagine, de constater que la traduction, euh.

 

Le catalogue de munitions suscite le même genre de développements. Et c’est fatiguant.

 

I WANT TO BREAK FREE

 

Bilan globalement satisfaisant, voire un peu plus que ça.

 

Je n’ai pas été aussi convaincu que par le tome 5, qui avait certes pour lui de relever le niveau après l’arc du motorball que j’avais trouvé désastreux. Par ailleurs, l’action au tout premier plan bouffe du papier, avec des résultats appréciables au plan graphique, mais le manque d’épaisseur du scénario n’en ressort alors que davantage – le jeu sur les clichés du western et la référence ouverte à Mad Max pouvant également avoir un impact similaire.

 

Mais j’ai bien aimé, car, sous cette façade, il y a plein de choses intéressantes : de bons personnages, parfaitement conçus dans le fond comme dans la forme, des gags bienvenus, des inventions bien pensées et qui servent le récit (au premier chef l’équipement explosif, je dirais – ou en tout cas c’en est une bonne illustration), et une ambiance qui évolue, jouant certes du contraste, mais pas au point de la contradiction : l’occasion, en fait, d’étendre l’univers de Gunnm d’une manière très pertinente, et convaincante. Si les précisions martiales sont soulantes, elles trouvent heureusement leur contrepartie dans le traitement certes plus ou moins discret et subtil de thématiques plus graves qui font sens au regard de la série, de son univers et de ses personnages. Pas de quoi cracher dans la soupe, donc.

 

La suite un de ces jours avec le tome 7.

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Vie de Mizuki, vol. 2 : Le Survivant, de Shigeru Mizuki

Publié le par Nébal

Vie de Mizuki, vol. 2 : Le Survivant, de Shigeru Mizuki

MIZUKI Shigeru, Vie de Mizuki, vol. 2 : Le Survivant, [Boku no isshô ha GeGeGe no rakuen da ボクの一生はゲゲゲの楽園だ], traduit et adapté du japonais par Fusako Saito et Laure-Anne Marois, Paris, Cornélius, coll. Pierre, [2001] 2013, 501 p.

LE TEMPS ÉLASTIQUE

 

Retour, après un délai bien trop long, à la monumentale autobiographie en bande dessinée de Mizuki Shigeru, la Vie de Mizuki, publiée dans une édition absolument superbe chez Cornélius ; j’avais été bluffé par l’excellentissime premier tome, L’Enfant, et voici donc maintenant le deuxième, Le Survivant (en attendant le troisième et dernier, L’Apprenti).

 

Encore un fort volume, qui pèse son poids avec ses 500 pages d’un excellent papier sous couverture rigide à jaquette, et, même si l’éditeur prend soin d’expliquer pourquoi certaines planches (une cinquantaine) ont un rendu « inférieur », à savoir que les originaux ont disparu, le résultat est encore une fois de toute beauté, à la hauteur de l’œuvre, et, rien qu’à feuilleter la chose, on se délecte du style graphique immédiatement identifiable de Mizuki Shigeru, avec son côté un peu « ligne claire » mêlant des personnages aux traits caricaturaux, simplistes, expressionnistes, dans des décors extrêmement soignés, et alternant avec une impression photographique pour nombre de scènes historiques – qui ont leur part ici, essentielle : après tout Mizuki nous parle en long et en large de son expérience de la guerre de l’Asie-Pacifique…

 

D’où un volume qui distingue deux périodes (je suppose que le découpage en trois tomes est arbitraire, de toute façon) : sur les 350 premières pages en gros, Mizuki raconte la guerre et comment il l’a vécue – prenant le relais du tome 1 qui avait déjà assez longuement introduit cette thématique dans ses derniers temps. Après quoi, sur 150 pages environ, Mizuki parle de son retour au Japon, de ses multiples galères, enfin de ses débuts en tant que mangaka après être passé par la case kamishibai. Le ton est forcément différent, même si, non sans ironie, la thématique de la survie, offerte par le titre de ce tome 2, peut très bien concerner les deux périodes.

 

Mais il faut ajouter que le temps est élastique, ici. Les années de guerre sont décrites avec un luxe de détails, la Grande Histoire comme la petite – a priori, le tome débute en 1943 (ou au plus tôt fin 1942), et il faudra donc bien 350 pages pour parvenir à la démobilisation de notre héros, après la capitulation du Japon durant l’été 1945. Mais, ensuite, le rapport au temps n’est plus le même : Mizuki, désormais, s’autorise des ellipses parfois conséquentes, et pas toujours très explicites – le résultat, c’est que ces 150 pages qui concluent le volume vont approximativement de 1945 à 1958 ; tout va donc beaucoup plus vite, la densité n’est plus à l’ordre du jour – mais, rassurez-vous, la précipitation pas davantage : c’est de fait le rythme adéquat pour narrer tout cela.

 

LA PLUS TRAGIQUE DES FARCES

 

Le plus gros de l’album est donc, sans surprise, consacré à la guerre. Alternant aperçus des événements globaux et scènes plus détaillées impliquant notre héros ou du moins son régiment, le récit est méticuleux, très détaillé – d’aucuns ont d'ailleurs pu avancer que c’était « trop » détaillé. Il est vrai qu’en certaines occasions ce tome 2 (mais dans la continuité du premier) multiplie les références extrêmement précises (merci aux éditions Cornélius pour les nombreuses notes en fin de volume, au passage), presque à la manière, on l’a dit, d’un manuel d’histoire – si le rythme propre à la BD différencie tout de même les deux approches. J’avouerais que, si, à titre personnel, la matière me passionne et j’ai adoré ma lecture, les critiques de ceux qui ont considéré que c’était « trop » me paraissent compréhensibles et légitimes.

 

Quoi qu’il en soit, le tableau est accablant – et ceci sans même nous attarder pour l’heure sur le sort de Mizuki en personne. On sent dans ces pages, en dépit d’une certaine réserve dans le ton, associée à une certaine « pudeur » (je crois que c’est le mot, même s’il pourrait prêter à confusion – j’y reviendrai), toute la colère de l’auteur à l’encontre de cette farce d’un goût ignoble, et de la bêtise fanatique des officiers nationalistes, dont les mensonges et les fantasmes puérils ont causé la mort horriblement inutile de millions de leurs compatriotes… Les conditions de vie lamentables des soldats peu ou prou voire officiellement abandonnés par leur état-major, la faim et la malaria, la brutalité crasse des « supérieurs » à l’encontre des « cadets » qu’ils dressent à la bêtise à coups de baffes toujours plus nombreuses, toujours plus violentes… L’aveuglement d’une nation entière, du fait de l’aveuglement de ses chefs, prétendant jusqu’à la toute dernière heure, contre l’évidence des faits, que la victoire était sur le point d’être acquise…

 

Et les missions-suicides, de type « opération mort », auxquelles Mizuki avait déjà consacré un album, plus détaillé encore semble-t-il, sous ce titre précisément. On le comprend : c’est l’illustration la plus terrible des absurdités qu’il a vécues sous l’uniforme, à titre personnel. La différence étant donc, semble-t-il, que cette fois l’auteur affiche et revendique le caractère autobiographique de son récit. Car le drame le plus révoltant, dans cette bande dessinée, est bien celui de ces soldats déclarés morts avec tous les leurs, dans le cadre d’une mission-suicide hâtivement décrétée par un blanc-bec d’officier crétin désireux de partir « glorieux » avant même d’être arrivé où que ce soit ; or certains de ces soldats, dont Mizuki bien sûr, ont en fait survécu du fait de l’intervention autrement sensée d’un courageux et lucide sous-officier autrement au fait des réalités du terrain et des impératifs de la guerre, mais ils constituent dès lors et plus que jamais une « honte » pour un état-major qui n’a que le mot « honneur » à la bouche, et qui réclame sans cesse la mort de ces inacceptables survivants, ces « statistiques » qui ne sauraient tout bonnement être… Quelle misère, quelle folie que cette armée dont l’objectif semble être de mourir plutôt que de vaincre ! Je vous renvoie, une fois de plus, à Morts pour l’empereur, de Takahashi Tetsuya.

 

MIZUKI DANS LA TOURMENTE

 

Mizuki, si peu fait pour la vie de soldat à l’évidence – lui qui est un jeune homme distrait, curieux, rêveur, gaffeur, socialement inapte, et rétif à l’autorité pour la bonne et simple raison qu’il n’en comprend même pas le concept –, passe l’essentiel de son temps sous les drapeaux en Nouvelle-Guinée. Son quotidien, avant même que les combats ne soient de la partie, est déjà d’une extrême rudesse, dans la continuité de ce que nous avions vu dans le premier tome : des baffes, des baffes, des baffes. Il faut y insister : même sans les batailles et les détonations, c’est déjà l’enfer, et un enfer mortel.

 

Et je vais réitérer et approfondir ma remarque de la chronique du tome 1 : tout ceci m’a vraiment ramené à La Condition de l’homme, trilogie cinématographique signée Kobayashi Masaki – au deuxième volet, Le Chemin de l’éternité, où les baffes pleuvaient tout autant, le film insistant tout particulièrement sur ces brimades incessantes, en créant une situation de cauchemar bien avant que les Russes, très tardivement, ne se lancent à l’assaut de la Mandchourie où se déroule l’action, mais aussi, cette fois, au troisième volet, La Prière du soldat, quand les conscrits nippons abandonnés de tous errent sans but dans un environnement plus hostile que jamais, où la faim et la maladie sont aussi à craindre que les balles et les obus ennemis… Ici, on peut aussi penser, et sans doute même le faut-il, à Feux dans la plaine, de Ichikawa Kon, inspiré d’un roman de Ôoka Shôhei qu’il me faudra lire un de ces jours.

 

En effet, avant même « l’opération mort », concomitante de la débâcle japonaise, le quotidien des troufions est terrible. Mizuki est bientôt atteint de la malaria, qui le fait beaucoup souffrir et, par cycles, semble toujours davantage le menacer de mort. Il s’en tire, pourtant – et conserve tout du long un solide appétit, qui, à vrai dire, ne fait que rendre la faim plus douloureuse : les soldats n’ont littéralement rien à manger, ils ont d’ores et déjà été « oubliés » dans le ravitaillement, et survivent comme ils le peuvent.

 

Le drame personnel de Mizuki ira bien plus loin encore : nous le savions, il a perdu un bras à la guerre – le bras gauche (et il était gaucher). Nous voyons comment dans le présent tome. Mais ce qui m’a marqué, à cet égard, c’est combien cet événement que nous serions portés à supposer particulièrement traumatisant (et sans doute l’a-t-il bel et bien été) est traité ici… eh bien, comme le reste, au même niveau, sans plus d’importance.

 

Je reviens donc sur cette idée de « pudeur ». Rien à voir, bien sûr, avec quelque bête chasteté puritaine, ou quoi que ce soit d’aussi lamentable… Mizuki ne cache rien : la mort, la boue, le sang, la pourriture, la merde, sont essentiels au propos. Ce qui me fait parler de « pudeur », c’est cette tendance, ici particulièrement marquée, à reléguer sur un plan presque secondaire les événements personnels, parfois, même les plus notables, et ceci alors même que nous sommes dans une autobiographie – ce qui pourrait donc être paradoxal. La perte du bras, pourtant cruciale, dans son traitement finalement très distant, m’en paraît une bonne illustration – mais aussi et même surtout la tendance globale à confier la narration au personnage de Nezumi Otoko, tiré de la plus célèbre bande dessinée de l’auteur, Kitarô le repoussant (procédé déjà employé dans le premier tome, mais avec moins d’ampleur, ai-je l’impression) : du coup, Mizuki n’emploie qu’assez rarement le « je », dans cette période tout particulièrement, en confiant à la bestiole semi-yôkai le soin de conter la Grande Histoire comme la sienne propre – et Nezumi Otoko parle donc de Mizuki à la troisième personne. La grammaire japonaise diffère considérablement de la française, aussi ne suis-je pas bien sûr de ce que cela donne dans le texte original, mais, en français du moins, il y a donc une forme de mise à distance, qui ne rend le récit que plus douloureux encore, peut-être.

SURVIVRE

 

Mizuki, sans bien en avoir conscience j’imagine, est alors engagé dans une lutte impitoyable pour survivre. L’effet est sans doute assez déstabilisant, parce que (eh) nous savons très bien qu’il a survécu, et en même temps nous avons toujours un peu plus l’impression qu’il ne pouvait tout simplement pas survivre – ceci, précisons-le, pas parce que l’auteur en ferait trop, en rajouterait sans cesse, tricherait d’une manière ou d’une autre : le naturel demeure, toujours, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus terrifiant dans tout cela. Mais voilà : les soldats japonais ne pouvaient pas survivre, point.

 

Et certainement pas ce Mizuki, mauvais soldat, souffre-douleur de tous ses supérieurs, affamé, souffrant cruellement de la malaria, perdant un bras – dans un recoin perdu de Nouvelle-Guinée que l’armée et la marine impériales ont laissé à lui-même, sans ravitaillement, sans le moindre espoir de renforts, face à un ennemi peu ou prou invisible mais pas moins mortel. Tout le monde meurt autour de Mizuki. Tout conspire donc à tuer Mizuki.

 

Il survit, pourtant – mais sans que l’on puisse sans doute en tirer la moindre leçon ; en tout cas, pas le moindre contenu édifiant, à la façon de je ne sais quelle bêtise « motivationnelle » – d’autres moins habiles n’ont pas manqué de tomber dans le piège, je suppose.

 

Et ceci alors même qu’un élément fondamental du récit aurait pu y inciter ? Mizuki survit peut-être, au moins en partie, en raison du singulier contrepoint qu’il a trouvé à la guerre, comme dans l’œil du cyclone – une tribu « primitive » qui vit dans la jungle, et qu’il se met à côtoyer, puis un peu plus que cela ; quelles qu’aient été ses motivations premières, la relation de Mizuki avec ces Tolai se développe avec un grand naturel – il en est bientôt au stade où, convaincu de sa mort prochaine, il abandonne tous les règlements de la soldatesque pour faire ce qu’il veut, et passer son temps avec les autochtones plutôt qu'avec ses déprimants semblables. La tribu, d’une amabilité presque incompréhensible (peut-être doit-elle quelque chose à ce que Mizuki ne se comporte probablement pas avec eux de la même manière que les autres soldats japonais ?), lui fournit sans rien demander en échange de quoi subvenir à sa faim – et surtout une forme de réconfort psychologique qui hisse le jeune soldat manchot hors des abîmes de la terreur et du cauchemar ; presque au point d’en dériver un nouveau sens à sa vie ? On parle même de mariage, de famille…

 

La capitulation signée, le retour au Japon devant être envisagé, qui semblait si fondamentalement impossible quelques mois plus tôt à peine, Mizuki se demande ce qu’il doit faire : retourner auprès de sa « vieille » famille au Japon ? Ou rester avec sa « nouvelle » famille dans la jungle de Nouvelle-Guinée… Il décide enfin de rentrer. L’hésitation est signifiante – mais je ne suis pas certain que le choix retenu appelle davantage de commentaires, et, en tout cas, l’auteur s’en abstient.

 

Quoi qu’il en soit, ces scènes fortes bénéficient du naturel de l’authenticité. Le procédé aurait pu rappeler d’autres œuvres traitant de la Seconde Guerre mondiale avec des plans de coupe dans ce registre (suivez mon regard, si vous le voulez bien, en direction d’une certaine Ligne rouge avec des dauphins dedans), mais le vécu et le naturel produisent un sentiment tout autre, bien plus fort, bien plus juste, parfaitement poignant.

 

LE RETOUR – SURVIVRE ENCORE ?

 

Mizuki retourne donc au Japon – et la narration se fait beaucoup moins dense. Le Survivant, comme bien des soldats démobilisés, découvre un Japon en ruines et occupé par les Américains – ces mêmes Américains, cet Ennemi, dont « l’esprit japonais » devait triompher sans coup férir. Mais le Japon a brutalement perdu toutes ses illusions – société anomique par excellence, et entièrement à rebâtir, sans bien être certaine de ce qui pourra resurgir des décombres, à terme.

 

Mizuki retrouve sa famille, tout particulièrement – qui n’offre plus le même spectacle qu’avant-guerre : les personnages si hauts en couleurs alors semblent d’un coup devenus plus ternes, plus fades ; ceci n’a rien d’une critique, car il s’agit toujours d’illustrer leur authenticité – avec la Défaite, il n’y a rien d’étonnant à ce que ce petit cercle soit affecté par la dépression ambiante… Et sans doute le fait que le frère de Mizuki soit en prison, condamné pour crime de guerre, n’arrange-t-il rien à l’affaire.

 

Ceci étant, la dépression n’a (ici) qu’un temps – ou elle doit être relativisée : ce n’est tout de même plus la guerre, avec sa menace omniprésente de folie, de souffrance et de mort. Le ton est inévitablement plus léger, voire drôle (y a pas de mal).

 

Reste que c’est un monde pauvre et perdu – d’une certaine manière, une nouvelle lutte pour la survie se met en place, comment un contrepoint ironique aux horreurs vécues en Nouvelle-Guinée. Ce Japon d’après-guerre, c’est du coup aussi celui des petites magouilles du marché noir, des petits boulots improbables… Mizuki, en Nouvelle-Guinée, a gagné en débrouillardise : il est plus à même de subsister de la sorte qu’il ne l’était avant-guerre, quand sa distraction et son je-m’en-foutisme le faisaient licencier après quelques jours au plus à enchaîner les gaffes. La débrouillardise, le cas échéant, peut aussi passer par la fréquentation de milieux plus interlopes – je suis actuellement en train de relire Les Pornographes, excellent et hilarant roman de Nosaka Akiyuki, et, même s’il se déroule plus tard, à l’aube des années 1960, je ne peux m’empêcher de faire le lien.

 

DU KAMISHIBAI AU MANGA

 

Mais Mizuki a bien besoin d’un métier moins aléatoire. Et il ne choisit pas la voie de la facilité… En même temps, il n’était pas dit qu’il en avait beaucoup d’autres, même dans ce Japon à reconstruire, terreau dit-on de toutes les possibilités.

 

Avant-guerre, nous l’avions découvert passionné de dessin – mais très branleur, aussi, pas du genre à sérieusement étudier les beaux-arts et compagnie… Depuis, il a perdu un bras – et celui avec lequel il dessinait. Qu’importe : il dessinera avec la main droite ! Et, entre deux combines minables, il s’attelle à la tâche.

 

Une opportunité s’offre à lui, à laquelle il n’avait probablement guère songé jusqu’alors : il se met à dessiner pour le kamishibai, sorte de théâtre populaire où l’histoire est narrée par un conteur se basant sur des illustrations qu’il fait défiler devant les yeux émerveillés de ses spectateurs (et notamment des enfants, à partir des années 1920, avec des « séries » à succès, comme celle narrant les exploits du « super-héros » Ôgon Bat). Le kamishibai était un art ancien (il remonterait au moins au XIIe siècle), mais, dans les années 1950, il connaît une popularité énorme – c’est son âge d’or ! Très éphémère, sans doute : dès les années 1960, la télévision, notamment, y mettrait un terme...

 

Mizuki ayant un bon coup de crayon, il s’associe donc à des conteurs de kamishibai, et livre des illustrations à un rythme invraisemblable. Ne pas s’y tromper cependant : si cet art connaît un grand succès, les artistes sont loin de rouler sur l’or – en fait, ils sont souvent d’une extrême pauvreté… Ni Mizuki ni ses confrères et associés ne font mentir ce constat.

 

La pauvreté, et, au bout d’un certain temps, la compréhension de ce que l’âge d’or du kamishibai ne durerait pas éternellement, conduisent cependant Mizuki à explorer une autre voie, qu’il ne semblait pas particulièrement non plus avoir envisagée jusqu’alors, étrangement : celle du manga. Là encore, les cadences sont infernales… Mais les revenus semblent moins aléatoires ? Quoi qu’il en soit, à la fin des années 1950, il publie ses premières bandes dessinées – d’abord un Rocket Man qui n’a rien à voir avec l’andouille Trump, et, bientôt et surtout (pas encore dans ce deuxième tome), Kitarô le repoussant, qui demeure son œuvre la plus populaire (certaines allusions laissent ici entendre que le personnage de Kitarô avait eu l’heur de quelques récits de kamishibai ?). Notre Mizuki deviendra un des plus grands mangakas de l’histoire !

 

En même temps, c’est ainsi que naît Mizuki – au sens le plus strict : c’est alors qu’on lui impose ce pseudonyme dont il s’accommodera finalement très bien – Mura Shigeru n’est plus, place à Mizuki Shigeru. Une histoire de survivant, vraiment ?

 

PAS DE LEÇON

 

Ce tome 2, à mes yeux, n’a sans surprise pas bénéficié de l’effet découverte, qui m’avait saisi à la lecture du premier tome (et m’avait foutu par terre, à vrai dire). C’est normal, et il n’y a rien à en conclure. À l’évidence, Le Survivant est un digne successeur à L’Enfant, et la Vie de Mizuki demeure une vraie merveille, à tous points de vue.

 

En fait, cette « absence de conclusion », je crois que c’est plus globalement quelque chose qui me séduit dans cette bande dessinée : alors que l’autobiographie pourrait y être propice, a fortiori avec une vie aussi tumultueuse, et, tout spécialement dans ce deuxième tome, cauchemardesque, l’auteur, tout en s’impliquant à fond dans son récit (ça se sent), semble justement accorder une attention essentielle à ce point : cela ne doit en fait pas être un récit – romancer n’est pas le propos, et, ai-je l’impression, en tirer quelque leçon que ce soit pas davantage, peut-être même encore moins. Un ton qui me parle énormément.

 

La suite un de ces jours, avec le tome 3, L’Apprenti (forcément tout autre chose). Après quoi il me faudra poursuivre, avec des choses comme NonNonBâ ou Opération mort, bien sûr, mais aussi, j’imagine, avec Kitarô le repoussant – histoire de prendre toute la mesure du grand mangaka, dans sa diversité, dans sa richesse.

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Le Son du cor, de Sarban

Publié le par Nébal

Le Son du cor, de Sarban

SARBAN, Le Son du cor, [The Sound of His Horn], traduction de l’anglais par Jacques de Tersac, préface de Xavier Mauméjean, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, [1952, 1970, 1999] 2017, 185 p.

Ma critique se trouve dans le Bifrost n° 88, pp. 91-92. Elle sera ultérieurement mise en ligne sur le blog de la revue, et j’en donnerai alors le lien, en même temps que je publierai ici même une version plus longue.

 

N’hésitez pas à réagir d’ores et déjà !

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, .

 

Suit une version plus longue...

LES NAZIS ONT (DÉJÀ) GAGNÉ LA GUERRE

 

Le Son du cor, tout récemment réédité par Mnémos, est un roman assez curieux, séminal par certains aspects, toujours unique par d’autres – un roman, en tout cas, plus subjectivement, qui avait titillé ma curiosité lorsque j’en avais appris l’existence, il y a de cela pas mal de temps déjà, à la lecture de l’essai d’Éric B. Henriet L’Histoire revisitée : panorama de l’uchronie sous toutes ses formes, qui lui consacrait quelques pages, même sceptiques (j’y reviendrai).

 

Ce qui était sans doute indispensable, car l’on qualifie le plus souvent ce bref roman écrit en 1950 et publié en 1952 comme une uchronie – et éventuellement la première du genre à user d’un thème devenu rebattu depuis : la victoire des nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui a suffi à en faire une des œuvres les plus célèbres dans ce registre, même si, sans doute, considérablement moins que Le Maître du Haut-Château de Philip K. Dick, paru dix ans plus tard, ou encore le Fatherland de Robert Harris, quarante ans plus tard (je plaide coupable, je ne l’ai jamais lu, celui-ci).

 

Pourtant, ce qualificatif d’uchronie peut prêter à débat – et Éric B. Henriet, justement, ne le juge pas forcément pertinent, pour des raisons qui me paraissent plus ou moins convaincantes : notamment, l’absence de point de divergence clairement identifié (mais en a-t-on besoin ? J’ai le sentiment que, en l’espèce, « les nazis ont gagné la guerre » est bien suffisant...), ou encore le flou du procédé opérant le passage entre notre monde et celui où les nazis ont gagné la guerre (a fortiori envisagé sous l’angle technique ; mais les uchronies « pures », n’opérant pas tel passage, s’en passent fort bien, par essence, et les uchronies jouant sur cet effet de bascule ne sont guère plus explicites, souvent).

 

Dans cette perspective, le roman, dont le statut pleinement uchronique serait ambigu, ne relèverait donc pas du genre science-fictif, même en jouant par ailleurs la carte de l’anticipation, et éventuellement scientifico-technique ; son ambiance le rapprocherait plutôt de la fantasy ou du fantastique (qualifié pour la peine de genre « par essence réactionnaire », bon…) ? Admettons – en mettant le cas échéant l’accent sur la dimension éventuelle de rêve/cauchemar du récit d’Alan Querdillon, Xavier Mauméjean écrit à ce propos des choses intéressantes dans sa préface.

 

Mais, finalement, ces catégorisations parfois byzantines sont probablement secondaires : l’essentiel est ailleurs, dans la peur et le dégoût – sensations fortes qui tirent le roman dans le genre horrifique, pour le coup sans guère d’ambiguïté. Et, plus précisément, nous pouvons sans doute parler ici de survival, même si je doute que le terme ait été employé alors (…), et pourtant au sens le plus strict puisqu’il s’agit d’une histoire de chasse à proprement parler – ce qui apparente le roman de Sarban, par exemple, au film Les Chasses du comte Zaroff (datant de 1932, soit vingt ans plus tôt… mais aussi avant l’arrivée au pouvoir des nazis), et à bon nombre de classiques du cinéma d’horreur américain ultérieur.

 

Mais sans doute faut-il mettre l’accent sur un autre aspect du roman, à s’en tenir à ces considérations de genre – car le récit d’Alan Querdillon, dans toute son horreur, a en même temps quelque chose d’un fantasme sadien sinon sadique, la forêt de Hackelnberg entrant en résonance avec le château de Silling ; de même que ses maîtres nazis répondent aux libertins de Sade, comme le feront, en 1975 seulement, les fascistes de Salò dans le film de Pier Paolo Pasolini (qui m’a laissé totalement froid par ailleurs, mais ce n’est pas la question). Et c’est bien ce qui pose problème à certains commentateurs, semble-t-il, qui se pincent un peu le nez devant cette dimension du roman… Mais j’y reviendrai plus tard.

 

SARBAN, ALIAS

 

Quelques mots sur l’auteur, ce mystérieux Sarban – pseudonyme derrière lequel se cache un Anglais du nom de John William Wall (1910-1989). Un écrivain de science-fiction ? Ou disons d’imaginaire, pinaillages sur le genre du Son du cor mis à part – son œuvre la plus célèbre et de loin, pourtant, et la seule traduite en français (cette réédition chez Mnémos reprend la traduction de Jacques de Tersac pour Opta/Galaxie-bis en 1970 ; si j’étais mesquin, je noterais qu’une vilaine coquille baladeuse sur la couverture et en page de garde nous donne à quatre reprises le nom erroné « Jacques de Tursac », il faut se rendre au copyright, et nulle part ailleurs, pour que le nom du traducteur ne soit pas ainsi écorché… Oups ? Je l’ai noté ? C’est que je suis mesquin, alors…). Quoi qu’il en soit, Sarban n’a guère livré autrement que deux recueils de nouvelles fantastiques, et quelques récits en sus, rares.

 

John William Wall était avant tout un diplomate britannique – qui a passé l’essentiel de sa carrière aux Proche et Moyen-Orient, y compris semble-t-il durant la Seconde Guerre mondiale ; il n’a donc pas directement connu la guerre en Europe, et l’expérience du héros dans les camps de prisonniers allemands relève purement de son imagination. Notons toutefois qu’il n’était pas totalement détaché des considérations militaires, car il a aussi travaillé pour les services de renseignement britanniques – mais après la guerre seulement, semble-t-il.

 

AU COIN DU FEU

 

Toujours est-il que le roman, so British, débute avec une aimable et spirituelle conversation dans un salon feutré, au coin du feu. Les alliés ont remporté la guerre il y a quelques années à peine (nous sommes semble-t-il en 1949), et elle paraît déjà bien lointaine à certains, faut-il croire... Toujours est-il que les convives, badins, y débattent, pour la beauté de l’exercice, de la législation anglaise concernant la so British encore chasse à courre. Pro et contra s’affrontent aimablement… mais un des convives ne semble pas goûter la plaisanterie : Alan Querdillon, en fait dès la première ligne du roman, une attaque en force donc, associe ce loisir prétendument sophistiqué, mais à ses yeux barbare, aux concepts de terreur et d’indicible. Ce qui jette comme un froid… Tout particulièrement en ce qui concerne la charmante et spirituelle Elizabeth – dont tout le monde suppose qu’elle épousera un jour Alan Querdillon… qui n’a cependant pas l’air très pressé de lui proposer le mariage.

 

Il y a une raison à cela – une raison, pour le coup, « indicible »… Une confidence, toujours au coin du feu, nous permettra pourtant d’en savoir davantage – une confession, plutôt, que fait Querdillon, par la suite le narrateur jusqu’à la conclusion du roman, à l’individu en creux, et plus qu’ensommeillé, qui est pour l’heure notre narrateur, et qui adopte donc un point de vue extérieur face au trouble de son ami. Une raison de plus, à vrai dire, d’envisager l’ensemble comme étant un rêve ou un cauchemar – d’autant qu’à un second niveau Querdillon lui-même présente les choses ainsi ; je vous renvoie à la préface de Xavier Mauméjean.

 

S’ÉVADER VERS LE PIRE

 

Mais Alan Querdillon prend alors la parole, et la conservera donc jusqu’à la dernière page. Il a quelque chose à raconter – une expérience très improbable qu’il a vécue durant la guerre, ou qu’il croit avoir vécue, enfin…

 

Querdillon était un lieutenant dans la marine britannique. Il a été fait prisonnier par les Allemands lors de la bataille de Crète, en 1941, et déporté dans un camp en Allemagne avec ses semblables. Mais pas question pour eux de sombrer dans le fatalisme : ambiance La Grande Évasion ! Mais tout cela demande du temps et le plus grand soin… Querdillon a aidé à l’évasion de plusieurs soldats britanniques, mais sans en bénéficier lui-même ; il ne tente véritablement le coup qu’en 1943… et ça se passe mal. Perdu dans la forêt, le soldat est soudain affecté par un phénomène qu’il ne comprend pas le moins du monde...

 

… Et il se réveille dans une chambre d’hôpital, au personnel allemand. Semi-conscient, il peine à comprendre où il se trouve et ce qui lui est arrivé. Les infirmières et le docteur se montrent plutôt serviables, finalement – traiter ainsi un prisonnier de guerre qui a raté sa tentative d’évasion…

 

Il y a décidément des choses qui ne collent pas – des bizarreries, çà et là, dont notre convalescent ne prend conscience que petit à petit. Jusqu’à ce que la révélation tombe : nous ne sommes pas en 1943... mais en l’an 102 du Reich de Mille Ans ! Car les nazis ont gagné ce qu’ils appellent « la Guerre des Droits Germaniques », il y a bien longtemps de cela…

 

APERÇUS DU REICH DU FUTUR

 

Comment croire une chose pareille ? C’est impossible, c’est totalement fou – alors Querdillon doit être fou… ou bien tout ceci n’est-il qu’un mauvais rêve, suite à quelque traumatisme dû à l’échec de sa tentative d’évasion ? Quand le lieutenant nous fait le récit de ses mésaventures, de toute évidence revenu de son expérience, il n’est toujours pas fixé à ce propos.

 

Mais ses aperçus du Reich du futur avaient cependant une ampleur et une cohérence qui ne semblent guère ressortir de la logique aléatoire des rêves… Même si, bizarrement, ceux qu’il envisageait tout naturellement comme ses bourreaux, et sans doute à bon droit, ne semblaient guère pressés d’en finir – par sadisme, alors ? Ce n’est même pas sûr.

 

Reste que, le temps de se rétablir de son « accident » (faisant intervenir un gadget scientifico-technologique en rien développé, et en forme de prétexte, même s’il reviendra à la toute fin du roman), notre héros bénéficie donc d’un certain temps pour appréhender ce futur alternatif. Et le tableau est assurément déconcertant.

 

D’un côté, il s’agit bien d’un monde futuriste – ce qui ressort donc essentiellement de la science et de la technique. Les rayons dont il a été la victime ne sont pas les seules innovations du genre… mais les autres sont sans doute plus terrifiantes encore, ainsi une sorte d’ingénierie génétique odieuse, mêlée de psychochirurgie, qui a réalisé les fantasmes des nazis concernant la race forcément inférieure des Slaves – réduits (de nouveau ?) à l’état d’esclaves, et privés par la science, dans une optique utilitariste, de tout ce qui serait superflu au regard de leur rang et de leurs fonctions… autant dire de tout ce qui en faisait véritablement des humains.

 

Mais, d’un autre côté, ces miracles sordides d’une science barbare dans le prolongement des « expérimentations » odieuses d’un Mengele peinent à masquer la réalité d’un monde qui, globalement, a clairement régressé. Dans la grande forêt d’Hackelnberg où se trouve l’hôpital dans lequel Querdillon reprend des forces (et sans avoir la moindre idée de comment il est arrivé là), le Reich global semble s’effacer devant la réalité autrement palpable d’un fantasme médiéval, du Haut Moyen Âge plus précisément, où l’aristocratie nazie des Gauleiters paillards a des relents de barbarie triomphante, au-delà de leur psychologie empruntant aux plus tardifs tortionnaires de Silling...

 

LES PROIES DU GRAND VENEUR

 

Cela n’est sans doute jamais aussi vrai qu’en ce qui concerne le comte Hans von Hackelnberg, le Grand Veneur, ou Grand Maréchal de Louvèterie, du Reich – un titre qu’il a hérité de Hermann Goering lui-même. Longtemps inaperçu, mais sans cesse évoqué comme une menace omniprésente et quasi divine, il se révèle enfin comme le type idéal du barbare germanique sous le masque d'un monstre froid, qui emprunte peut-être aussi parfois à la furie des Vikings.

 

Mais l’homme est avant tout défini par sa charge, qui est en même temps son loisir. Hackelnberg est un chasseur – il vit par et pour la chasse. Ceci, Alan Querdillon en prend assez vite conscience – car, depuis sa chambre d’hôpital, et le plus souvent de nuit, il entend littéralement la chasse – « le son de son cor »… et les autres sons qui y sont associés – les aboiements des limiers au premier chef.

 

Ce dont Querdillon n’a pas idée, c’est de la nature du gibier que prise avant tout le comte. Il en fera bientôt les frais – car il s’agit, pour le Grand Veneur, de traquer la plus habile des proies : l’homme… Et, passé cette mise en jambe consistant à découvrir cet univers, Alan Querdillon sera ainsi lâché dans la forêt – les limiers à ses trousses, et le son du cor qui approche sans cesse… Et c’est bien là le cœur du roman – son trait essentiel et caractéristique.

 

Il n’est cependant pas la seule proie humaine du comte – il en croise d’autres dans la forêt (de manière plus ou moins plausible, à vrai dire), ainsi de ce Français devenu fou, ou surtout de Kit, cette Anglaise associée au semblant de Résistance qui demeure dans son pays, et que son ascendance plus ou moins aryenne a préservé de l’assassinat pur et simple… mais certes pas de la chasse, toujours relancée. Au cœur même de la chasse, Querdillon a donc d’autres occasions de découvrir la tragique réalité de l’Europe en l’an 102 du Reich de Mille Ans...

UN FANTASME SADIQUE

 

Les proies, des hommes… Surtout des femmes, en fait – comme Kit, revêtue d’un improbable costume de daim. Les femmes ne sont cependant pas cantonnées au seul rôle de proies – elles peuvent aussi participer à la traque, étranges créatures redessinées par les fantasmes nazis en félines aux griffes acérées ! Le tableau a d’abord quelque chose d’un peu cocasse, voire ridicule – mais, au fond, l’entreprise de déshumanisation demeure la même. Elle affecte peut-être tout particulièrement les femmes, car leur ascendance éventuellement « supérieure », au fond, ne les exempte en rien du sort tragique des « inférieurs ».

 

C’est que la traque a une dimension érotique, ou sexuelle, pour le coup assez marquée, et sans guère d’ambiguïtés – les personnages s’en font de temps à autre l’écho. Il y a plus dans tout cela, cependant, qu’un banal « jeu de rôle » (au sens psycho-sexo à dix balles) tout juste un brin pervers – c’est une question d’échelle, et, en fait de fantasme, on atteint bien vite les outrances des plus terribles des utopies sadiennes. Oui, décidément, ces nazis nous ramènent à Silling… Un monde cauchemardesque, essentiellement carcéral et aliénant, reposant sur la déshumanisation des faibles par les forts – à même, en raison de leur force, de laisser libre cours à leurs fantasmes les plus sordides, jusqu’à en extraire une éthique d’un autre ordre, une éthique néanmoins, et peut-être finalement d’une essence supérieure.

 

Dès lors, bien avant Sade, nous pouvons en fait remonter à la fiction de Calliclès dans le Gorgias de Platon, ou, plus proche des préceptes avancés par les nazis, à un Nietzsche dont la pensée serait phagocytée par le seul concept de volonté de puissance plus ou moins bien compris.

 

Mais la philosophie a-t-elle vraiment sa place dans un monde qui semble glorifier les passions et leur satisfaction égoïste ? C’est aussi en cela que nous pouvons parler de fantasme – et, sous cet angle, le comte von Hackelnberg et ses larbins ne sont certes pas aussi portés à disserter sur le monde, la nature et l’homme, entre deux crimes, que les libertins sadiens…

 

Enfin, il y a peut-être également fantasme… car le roman semble traduire une forme d’excitation à cet égard chez l’auteur, et une tentative, au moins, de communiquer cette excitation au lecteur ? Et, en cela, Le Son du Cor peut tout autant évoquer, plutôt qu’un Sade qui a finalement acquis en deux siècles sa légitimité de grand écrivain, un cinéma d’exploitation postérieur au roman et particulièrement cracra – au premier chef dans le sous-genre improbable dit « nazisploitation » (ou « gestaporn », si, si, etc.), mais pas seulement (on peut penser au « mondo » aussi, je suppose).

 

SE PINCER LE NEZ ?

 

C’est un trait qui a souvent été relevé dans les critiques du roman, semble-t-il, et qui en a amené plus d’un à se pincer le nez devant tant d’horreurs… Réflexe qui n’a sans doute rien de bien surprenant : on ne fait pas autrement à la lecture de Sade, et c’est bien le propos – même si, là encore, on peut donc sans doute dériver vers une « nazisploitation » nettement moins « prestigieuse », et sans doute nettement moins défendable dans l’absolu.

 

Dès lors, comme Éric B. Henriet dans l’ouvrage cité, où il reprend notamment Kingsley Amis et Brian W. Aldiss, on a pu parler d’un roman « répugnant » (en précisant « comme un "Gore" avant l’heure »…), ce qui est une chose, mais aussi d’un roman « ambigu », « suspect »...

 

Je ne crois pas que ce roman soit en tant que tel « ambigu » ou « suspect ». Le héros demeure Alan Querdillon, et le personnage le plus admirable du roman la courageuse Kit ; le comte von Hackelnberg personnifie un ennemi autrement différencié, et, s’il est d’une certaine classe à sa manière barbare, tout en charisme froid affichant sa supériorité intrinsèque sur tout le reste du monde, les Gauleiters de son entourage sont quant à eux des êtres proprement répugnants et éventuellement ridicules – mais, dans tous les cas, les nazis représentent plus que jamais le mal. Il n’y a aucune ambiguïté à cet égard. Le roman est finalement assez moral – même au sens le plus conventionnel du terme, encore qu’il s’autorise çà et là quelques piques plus mordantes ; ne serait-ce, justement, que dans l’introduction du récit portant sur la législation concernant la chasse à courre !

 

Ce qui pourrait aller dans ce sens de l’ambiguïté supposée du roman, c’est, dans sa dimension de fantasme, l’excitation qui perce çà et là. Elle me paraît difficilement niable – pour autant, je ne me sentirais vraiment pas de balancer Le Son du cor dans la poubelle, avec les titres les plus pathétiques de la « nazisploitation », autrement hypocrites à cet égard… Chez Sade, cette notion d’hypocrisie se pare d’autres atours, au travers d’une ironie cinglante, et, disons-le, souvent réjouissante. Il y a peut-être un peu de ça dans Le Son du cor, mais sans garantie. L’outrance du Divin Marquis, par ailleurs, ne l’exclut pas du champ éthique pour autant : en fait, bien au contraire, on a pu dire qu’il faisait œuvre de moraliste, même si en subvertissant la notion conventionnelle de morale… Sarban ne va certes pas jusque-là. Si Les 120 journées de Sodome demeure un livre monstrueux – mais d’autant plus fascinant –, Le Son du cor ne joue tout simplement pas dans la même catégorie : ce livre prétendument « répugnant », « ambigu », « suspect », est en comparaison parfaitement inoffensif… En fait, à ce stade, la comparaison est même totalement absurde.

 

Mais ce livre inoffensif n’est pas sans force pourtant à l’occasion – car l’excitation est bel et bien là, intimement associée à l’horreur, ce qui ne l’exempte pourtant en rien de sa dimension érotique essentielle ; il s’agit plutôt d’affirmer un caractère indissociable entre les deux. Et c’est ce qui fait l’intérêt de ce genre d’ouvrages, après tout – même si, soyons clairs, je ne peux certainement pas placer Le Son du cor au même niveau que, disons, La Philosophie dans le boudoir !

 

Se pincer le nez ? C’est sans doute un réflexe compréhensible... mais il est surtout regrettable, car, en même temps qu’il salue paradoxalement mais sans toujours bien s’en rendre compte la pertinence de l’œuvre, il dispense de toute approche critique au seul motif d’une morale censément primordiale – la pire des morales, celle qui consiste en œillères. Alors on jette Sade parce que Sade – et ça me dépasse totalement… Jeter Le Son du cor sur ces bases n’aurait sans doute pas le même impact, mais n’en serait pas moins regrettable dans l’absolu.

 

En fait, et sans originalité aucune, je suis tenté ici de faire appel à un autre auteur – que l’on avait dit, lui aussi, comme ses œuvres, « répugnant », « ambigu », « suspect »… Oscar Wilde, donc, dans sa superbe préface à son Portrait de Dorian Gray. Une citation n’est certes pas un argument, mais elle a l’avantage de l’élégance :

 

Il n’existe pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. Voilà tout.

[…]

Un artiste n’est jamais morbide. L’artiste peut tout exprimer.

 

Exactement. Le Son du cor sera un bon roman ou un mauvais roman au regard des critères éventuellement techniques propres à l’art littéraire. La morale ? Elle ne doit pas nous brider – jamais : ce serait lui faire insulte.

 

FORCES ET FAIBLESSES

 

Forces et faiblesses, donc… Et là les choses se compliquent peut-être un peu. Ces derniers paragraphes ont pu donner l’impression que je défendais à tout crin le roman – mais je n’entendais en fait que le préserver des critiques à mes yeux infondées car uniquement d’ordre « moral ».

 

Le Son du cor est-il un bon roman ? En fait, je ne suis pas bien certain de ce que j’en pense au juste.

 

Un point, d’emblée : que le roman soit bon ou moins bon, je suppose que sa réédition est plutôt bienvenue – convaincant ou pas, il est de toute façon intéressant. Dans la perspective patrimoniale qui semble être à l’heure actuelle celle de Mnémos, c’est un choix plus pertinent que bien d’autres (qui a dit Brian « Indicible » Lumley ?). Mais cela ne suffit bien évidemment pas.

 

Le roman a ses points forts, c’est indéniable. Son entrée en matière so British a quelque chose de joliment ironique, qui happe sans mal le lecteur, ou du moins l’intrigue.

 

Puis les séquences de survival sont globalement bien conçues – avant même qu’Allan Querdillon ne se retrouve en l’an 102 du Reich de Mille Ans, en fait : le camp de prisonniers et l’évasion qui tourne mal, c’est pour le moins efficace. Mais ce n’en est que plus vrai, sans doute, pour la longue scène de chasse qui conclut le roman, et qui constitue son véritable propos : l’horreur est là, à chaque page ou presque, et le sentiment de déshumanisation qui accompagne la chasse ne laisse pas indifférent. Dans son principe, la traque gagne, à la thématique uchronique/nazie, un vernis esthétique cauchemardesque (si j’ose dire...) qui ne rend son horreur que plus palpable et saisissante.

 

Pour autant, Le Son du cor n’est pas sans défauts – qui font la balance avec ses qualités, au moins. Un problème essentiel concerne le rythme du roman, qui n’est pas toujours très assuré – surtout quand il s’agit pour l’auteur de poser son univers : le didactisme l’emporte régulièrement sur la plausibilité, et la narration en pâtit. Entre le moment où Alan Querdillon s’évanouit en 1943, et celui, passé l’ellipse brutale, où la chasse débute véritablement, en l’an 102 du Reich de Mille Ans, nous avons une longue séquence qui a certes ses bons moments, mais se perd bien trop souvent et bien trop longtemps dans une sorte de visite guidée absolument dénuée du moindre affect…

 

La logique des rêves ? On pourrait peut-être l’avancer, mais c’est un prétexte qui ne me convainc guère – dans une histoire, certes, où tout ou presque est prétexte : au fond, on s’en doute, la chasse l’emporte sur le contenu uchronique (même si je conserve le terme d’uchronie pour qualifier ce roman, à titre personnel). Ce qui « passe », malgré tout, pour le « phénomène » opérant le passage entre deux mondes, ou du moins deux époques, a quelque chose de totalement improbable quand le médecin fait faire le tour des installations à son patient – sans jamais véritablement s’étonner de son caractère anachronique.

 

Mais, après tout, Querdillon lui-même, passé les premiers temps de doute, presque en forme de concession au genre, se met à accepter tout ce qu’on lui présente comme si cela n’avait absolument rien d’étonnant, et même d’horrible.

 

Jusqu’à la chasse, en fait – interrompue dans son déroulé par des rencontres plus ou moins pertinentes ; même la plus importante d’entre elles, c’est-à-dire celle de Kit, débouche sur des conversations plus qu’improbables en pareil contexte : la chasse s’interrompt suffisamment longtemps pour que la jeune fille détaille comment les choses se déroulent en Angleterre…

 

Mais, à vrai dire, le déclenchement même de la chasse a quelque chose de totalement artificiel, et qui a de quoi laisser perplexe : le comte en décide sur un coup de tête (admettons, cela peut faire partie du personnage), et la longue entrée en matière en forme de visite guidée qui précédait n’en est que plus improbable.

 

Bien sûr, il faut aussi mentionner quelques idées à la limite (infime) du ridicule, voire carrément au-delà, ainsi les costumes de chattes ou de biches que portent les femmes de ce temps – le fantasme, dans ces occasions bien précises, dérape sévèrement, et cela produit un contraste guère inspiré avec le sérieux mortel et terrible des événements décrits ; tout cela, forcément, ne bénéficie pas exactement à la narration.

 

Enfin, il y a le style : au mieux médiocre, souvent insipide, parfois maladroit – la traduction n’arrange probablement rien à cette affaire, et la dépoussiérer aurait pu bénéficier à cette réédition...

 

HALLALI

 

Conclure n’en est que plus compliqué. Un bon roman, Le Son du cor ? Très honnêtement, je ne sais pas qu’en penser – et j’ai été partagé, tout au long de ma lecture, entre le positif et le négatif, sans jamais être vraiment en mesure de décider que l’un l’emporte sur l’autre. Dès lors, son statut de « document intéressant », je le conçois fort bien, n’est guère enthousiasmant pour qui cherche seulement à lire un bon livre – attentes assurément légitimes…

 

Je ne regrette pas cette lecture – certainement pas, car, quant à moi, j’ai bel et bien été intéressé ; et le questionnement moral autour du roman de Sarban a sans doute contribué à cet intérêt personnel. Je suppose que nous pouvons nous accorder sur ceci – ou du moins je le souhaite : les qualificatifs employés par Éric B. Henriet et ses sources dans L’Histoire revisitée, et qui relèvent de la morale au sens le plus conventionnel, sont hors-sujet.

 

Reste quoi ? Une uchronie (peut-être) ; un roman séminal (probablement) ; des pages d’horreur impressionnantes (oui) ; une part de fantasme glauque qui épice l’ensemble (aucun doute). Mais aussi un rythme défaillant, et une narration qui en fait les frais ; un jeu d’équilibriste avec le risque de se vautrer dans le ridicule (pas toujours bien négocié…) ; une plume insipide, et qui a plutôt mal vieilli.

 

Sur ces bases – eh bien, ma foi, c’est à vous de voir...

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