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Et si le diable le permet, de Cédric Ferrand

Publié le par Nébal

Et si le diable le permet, de Cédric Ferrand

FERRAND (Cédric), Et si le diable le permet (une étrange aventure de Sachem Blight & Oxiline), illustrations de Melchior Ascaride, Bordeaux, Les Moutons Électriques, coll. Les Saisons de l’Étrange, 2017, 265 p.

Ma critique se trouve dans le Bifrost n° 88, pp. 86-87. Elle sera ultérieurement mise en ligne sur le blog de la revue, et j’en donnerai alors le lien, en même temps que je publierai ici même une version plus longue.

 

N’hésitez pas à réagir d’ores et déjà !

 

EDIT : la critique de Bifrost est en ligne sur le blog de la revue, ici.

 

Suit une version plus développée...

UNE ÉTRANGE AVENTURE DE SACHEM BLIGHT ET OXILINE

 

Montréal, 1930. Sachem Blight a beau être canadien (de Toronto) et avoir bourlingué de par le vaste monde en quête du frisson de l’aventure, c’est une destination fort exotique pour lui – une ville entre deux mondes, où les communautés anglophone et francophone ne se mêlent guère et, plus qu’à leur tour, se méprisent. En cela, c’est un terrain de jeu qui vaut bien les confins de la Perse ou de l’Afrique noire.

 

Mais Sachem Blight, en cette époque troublée qui suit de peu le krach de Wall Street, l’année précédente seulement, ne crache pas sur le travail. Son truc, c’est de retrouver les gosses de riches qui, pour une raison ou une autre, devant souvent à la naïveté, se rebellent contre leur ascendance et prennent la poudre d’escampette pour vivre par eux-mêmes, et ne tardent guère à le regretter. Cette fois, c’est le fils de l’architecte du tout nouveau pont dit « du Havre », à Montréal, chantier colossal sur le point d’être achevé, qui s’est fait la malle – ça change un peu des princesses enlevées, mais pas forcément tant que cela.

 

Toutefois, mettre la main sur le fugitif s’annonce ardu, dans cette ville qui est un monde en elle-même. Sachem Blight aurait bien besoin d’aide – surtout pour s’entretenir avec ces Canadiens français qui ne parlent même pas le « français de France ». Ça tombe bien : par une improbable coïncidence (sinon, ça ne serait pas drôle), la demi-sœur de Sachem, Oxiline, végète dans une institution religieuse pour jeunes filles, et il est bien temps de sortir l’adolescente de sa réclusion quasi monastique. D’autant qu’elle s’y connaît probablement bien davantage en joual – le sociolecte du français québécois propre à Montréal.

 

Et notre duo de choc de mener sa petite enquête – qui s’avère bien vite fort étrange ; il y a bien plus, là dedans, que la disparition d’un jeune homme de bonne famille ; quelque chose qui sent la secte… et peut-être bien pire encore.

 

UN ÉCRIVAIN DERRIÈRE L’ÉCRAN (OU CTHULHU OR NOT CTHULHU)

 

Troisième roman de Cédric Ferrand aux Moutons Électriques, Et si le diable le permet témoigne plus que jamais de la double casquette de l’auteur, à la fois écrivain et rôliste. Mais peut-être d’une manière un peu différente ? Wastburg et Sovok étaient deux (doubles) projets spécifiques à l’auteur – que le jeu de rôle ait précédé le roman, ou l’inverse. Dans Et si le diable le permet, Cédric Ferrand se réfère cette fois à un titre qui lui est extérieur, et pas des moindres : ni plus ni moins que le fameux L’Appel de Cthulhu, un des jeux de rôle les plus pratiqués depuis sa création en 1981 par Sandy Petersen.

 

L’Appel de Cthulhu, bien sûr, est censé émuler les récits d’horreur cosmique de Lovecraft et de ceux qui ont manié le « Mythe de Cthulhu » dans sa foulée. Même à s’en tenir au seul champ littéraire, les notions de « lovecraftien » ou de « cthulhien » sont déjà assez compliquées, impliquant de se poser plusieurs questions : qu’est-ce qu’un récit lovecraftien ? Le « Mythe de Cthulhu » est-il une notion pertinente ? « Lovecraftien » et « cthulhien », est-ce la même chose ? Pouvez-vous me prouver que la réédition des horreurs de Brian Lumley ne relève pas du crime contre l’humanité ? Etc. Or, d’une certaine manière, la question se complique encore quand on évoque le jeu de rôle – car L’Appel de Cthulhu, sur ces bases communes, a constitué peu à peu sa propre mythologie, ses propres codes… et ses propres clichés. Je vous renvoie à ce propos à ce que Tristan Lhomme pouvait en dire en guise de « préface » au chouette Musée de Lhomme, il vous en parlera avec bien plus de compétence que moi.

 

Or on retrouve ledit Tristan Lhomme en exergue de Et si le diable le permet – avec cette citation frappée au coin du bon sens :

 

Et puis, c’est quoi "une histoire de Cthulhu" ? Si c’est le jeu littéraire qui consiste à inventer des dieux qui sentent le poisson et des livres rédigés avant l’invention de l’écriture, c’est mort depuis… hum… Brian Lumley ? Si c’est l’écriture d’histoires dans la perspective du "matérialisme cosmique" lovecraftien, à mon avis, nous n’en sommes pas sortis avant longtemps.

 

L’auteur lui-même avait présenté son roman comme étant « un pulp lovecraftien » ; mais est-ce bien le cas ?  Ce n’est pas garanti. La citation de Tristan Lhomme, aussi bienvenue soit-elle, est peut-être un peu ambiguë à cet égard (et en même temps très à propos), parce qu'elle pourrait laisser supposer que le roman qui suit relèverait de la lovecrafterie pour orthodoxe à poil dur – la version Joshi-compatible, et qui a sans doute ma préférence ; or ce n’est probablement pas cela que nous trouverons dans Et si le diable le permet.

 

D’autant que cette optique narrative ne se marie pas forcément très bien avec la mise en avant du caractère pulp – au sens zeppelins, nazis et dynamite – qui est une autre tendance de la littérature « lovecraftienne » ainsi que des jeux de rôle « lovecraftiens », même en empruntant au moins autant à Indiana Jones et compagnie qu’aux austères contes macabres du gentleman de Providence, pas exactement porté sur l’action trépidante de manière générale. Mais, Et si le diable le permet, est-ce un pulp, alors ? Eh bien… probablement guère plus. Le roman relève sans doute de la fiction populaire, mais pas dans ce registre – ou pas vraiment.

 

Non : si Et si le diable le permet doit (?) être envisagé comme « un pulp lovecraftien », c’est au regard de la pratique rôlistique de L’Appel de Cthulhu. Sans être à proprement parler la novélisation d’une partie effectivement jouée, le roman de Cédric Ferrand abonde en clins d’œil et autres sourires de connivence à l’adresse du public rôliste ou, précise éventuellement l’auteur, de ceux qui ont joué en leur temps et considèrent qu’ils ne peuvent plus le faire. C’est une dimension essentielle du roman, à mes yeux du moins.

LES INVESTIGATEURS ET LE GARDIEN DES ARCANES

 

Et ça vaut aussi bien pour les « investigateurs » que pour le « Gardien des Arcanes ».

 

Les PJ, dans ce roman, sont donc Sachem Blight et sa demi-sœur Oxiline – et ils sont tous deux très réussis, foncièrement attachants. Le premier, le « héros » de l’aventure, a donc beaucoup voyagé, sur tous les continents ; en cela, il peut rappeler bien des « investigateurs historiques », dans les fameuses grosses campagnes élaborées par Chaosium, etc., comme Les Masques de Nyarlathotep, qui font voyager les PJ vers les destinations les plus exotiques ; pour autant, s’il a déjà entrevu des choses « bizarres », il ne s’est jamais vraiment frotté au surnaturel à proprement parler – et encore moins au « Mythe de Cthulhu ». Par ailleurs, cette expérience étonnante pour un trentenaire ne l’a guère mûri pour autant. En fait, Sachem Blight, globalement compétent dans sa partie, ne se montre pas pour autant toujours très futé : ses préjugés et ses obsessions peuvent l’égarer, à l’occasion, et, surtout, sa tendance à se bagarrer pour un rien lui nuit pas mal – le laissant plus qu’à son tour sonné sur le trottoir, et dans l’impossibilité de revenir fouiner dans cet endroit crucial pour son enquête... dont il vient tout juste d’être expulsé manu militari. Même avec ses atours de bourlingueur et sa façade de gros dur, le personnage a quelque chose d’un peu loser qui contribue à le rendre plus attachant encore.

 

Oxiline, dans les seize ans, n’est pas en reste. La jeune fille a végété bien trop longtemps dans une institution religieuse étouffante, sans contact avec son père (celui de Sachem) et guère plus avec sa mère, folle au dernier degré (dit-on). Elle a hâte de sortir de sa réclusion – que son demi-frère vienne l’en tirer, c’est la plus grande des bénédictions, et elle se montre très reconnaissante envers celui qu’elle appelle affectueusement « Rusty ». Mais, contrairement à ce dernier, elle n’a aucune expérience du vaste monde, qu’elle entend bien découvrir au plus tôt. Qu’elle n’en sache rien, tour à tour, lui sert, en lui permettant d’envisager les choses un peu différemment, ou la dessert – et méchamment, car ce monde est hostile. Bien plus futée que son enquêteur de demi-frère, bien plus passionnée en même temps, elle a un don pour trouver les pistes les plus fructueuses – et tout autant pour mettre les pieds dans le plat, car c’est peu ou prou la même chose. Elle aussi a donc sa maladresse – qui, là encore mais d’une manière subtilement différente, contribue à la rendre attachante.

 

Mais ce sont bien des investigateurs de L’Appel de Cthulhu : autant dire qu’ils ne comprennent pas grand-chose à l’intrigue à laquelle ils se trouvent mêlés, longtemps du moins, et ce en dépit de la multiplication, tout autour d’eux, des panneaux clignotants : « L’ENTITÉ INDICIBLE EST PAR-LÀ ». En chemin, ils s'égarent dans mille rencontres « optionnelles » pas exactement utiles dans la perspective de leur enquête, l’un comme l’autre. Et, bien sûr, Sachem, plus qu’à son tour, ne trouve rien de mieux à faire que de jouer des poings, pour un résultat parfaitement navrant (et joliment cocasse) – et ce alors même que Montréal en 1930 n’a pas grand-chose à voir avec la proverbiale taverne où débutent, par une bagarre le cas échéant, tant d’aventures donjonneuses… Un atavisme ?

 

Le Gardien des Arcanes (l’écrivain ?) n’est toutefois pas épargné, et Cédric Ferrand s’amuse visiblement beaucoup, là encore, à parsemer ce roman d’easter eggs rôlistiques qui sentent le vécu. À plusieurs reprises, nous l’entrevoyons en Gardien/Démiurge déployant son complot plus que tordu à grands renforts de ricanements sataniques surjoués. Mais nous ne le voyons tout aussi souvent, voire bien plus… désespérer que les investigateurs passent sans cesse au travers des mailles de son filet pervers et, pire encore, sans même s’en rendre compte ! Peut-être est-ce pour cela, alors, qu’il se replie si souvent sur l’Accessoire Ultime : le guide Baedeker de Montréal…

 

C’est une dimension importante du roman – je dirais même essentielle. Il contient beaucoup de choses qui ne parleront peut-être qu’aux rôlistes, ou qui leur parleront plus particulièrement disons, mais pas uniquement ceux ayant beaucoup pratiqué L’Appel de Cthulhu d’ailleurs, même si ces derniers constituent tout de même une cible de choix. Ce qui n’est pas sans poser problème – car ce sous-texte follement fun risque d’échapper à des lecteurs non-rôlistes. Pour autant, Et si le diable le permet n’est pas réservé à la seule Population Dégénérée Qui Jette Des Dés Bizarres, et je suppose qu’on peut le lire avec plaisir sans cette expérience particulière – reste qu’une dimension non négligeable du roman risque alors de passer peu ou prou à la trappe, je tends à le croire.

 

DU BON USAGE DU BAEDEKER...

 

Or cela a son impact sur la narration. Et si le diable le permet, tout pulp qu’il prétende être, est certes un roman relativement court, et enjoué par ailleurs, mais il adopte un rythme en fait assez lent, plutôt surprenant pour le coup, et ce jusqu’à sa toute fin ou presque. Dans les retours que j’ai pu lire çà et là, c’est une dimension souvent pointée du doigt, et souvent pour y voir un écueil du roman. Je n’en suis pas persuadé pour ma part, car Cédric Ferrand sait raconter une histoire, et joue là encore des codes du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu d’une manière assez délicieuse.

 

C’est tout particulièrement vrai en ce qui concerne le côté « guide Baedeker » d’Et si le diable le permet. L’utilisation de cet ancêtre du Guide du routard, etc., est un trait récurrent de la conception de cadres de jeu dans L’Appel de Cthulhu – et le terme revient souvent dans les critiques, pouvant se voir accoler des connotations positives, mais, au moins aussi souvent et peut-être davantage, ayant des relents de reproche. Le Baedeker est bien une ressource privilégiée des suppléments intitulés Les Secrets de… (New York, Marrakech, tous deux immondes, plus intéressants sont San Francisco, le Kenya, je ne sais pas ce qu'il en est de Lyon, etc.). La « baedekerisation », dès lors, désigne souvent des suppléments un peu fainéants, se contentant de lister des choses aussi narrativement inutiles que les horaires d’ouverture des bureaux de poste ou le coût d’un billet de tramway dans telle ou telle ville, sans véritable apport ludique.

 

Mais le terme figure également dans le roman, dès le début (et je suis d'autant plus enclin à y voir un clin d’œil appuyé), quand Sachem Blight déplore que le monde « extérieur » perde ainsi de son cachet, à être toujours un peu plus connu et codifié – avec par ailleurs le risque (mais c’est la raison même de son métier d’enquêteur), pour des gens un peu trop crédules, de penser qu’en 1930 l’on peut vivre à Lhassa comme on vivrait à Toronto : pour Sachem Blight, ça n’est certainement pas le cas. Et, pour le coup, il est difficile, ici, de ne pas penser à l’exotisme éventuellement light et assurément « baedekerisé » des campagnes telles que Les Masques de Nyarlathotep, encore que la « baedekerisation » puisse en fait concerner de manière plus frontale des destinations un peu moins exotiques, néanmoins étrangères (l’exemple le plus éloquent étant probablement la bien trop décevante à mon goût campagne Terreur sur l’Orient-Express).

 

Reste que le Baedeker est un outil de choix pour qui conçoit ou maîtrise des scénarios ambitieux de L’Appel de Cthulhu – et Cédric Ferrand s’amuse beaucoup avec. Son roman est ainsi parsemé d’anecdotes sur Montréal, ville qu’il connaît bien pour y vivre depuis longtemps, mais sans doute bien exotique pour un lecteur français lambda. Il a pu faire la remarque que ses précédents romans, Wastburg et Sovok, traitaient d’une certaine manière de Montréal, mais sur un mode « déguisé ». Et si le diable le permet ne s’embarrasse pas de cette pudeur, et constitue, en même temps qu’un roman, un guide édifiant des particularités de la métropole québécoise et de ses environs. Au-delà de la seule visite de bâtiments de caractère, on y apprend donc plein de choses, du plus terrible (comme l’explosion de Halifax, en 1917) au plus trivial, avec énormément de choses entre les deux, incluant, liste non exhaustive, aussi bien des notations gastronomiques que l’évocation de figures historiques (dont par exemple Adrien Arcand, nazillon canadien dont l’auteur a pu dire qu’il était d’une certaine manière à l’origine du projet du roman), la construction du « Pont du Havre » qui fournit son motif au récit, ou l’histoire par le menu de l’établissement catholique pour jeunes filles où s’ennuie Oxiline, sans même parler des légendes indiennes locales (forcément) ou du résultat des élections municipales. Avec parfois des aperçus plus globaux, cependant – les financiers qui se défenestrent à Montréal comme à New York, ou les physiciens et chimistes qui se tapent mutuellement dessus, ce qui n’a sans doute pas lieu qu’à McGill.

 

Mais c’est bien un roman – comme cela pourrait être un bon scénario : l’érudition façon Baedeker ne tombe paradoxalement jamais comme autant de cheveux sur la soupe, mais s’intègre avec fluidité dans le récit. « Objectivement », bon nombre de ces anecdotes sont « inutiles » au regard de la résolution du scéna… du roman, mais peu importe, car elles s’insèrent avec naturel, donc, sont souvent intéressantes voire passionnantes, parfois amusantes également, et, enfin, contribuent et pas qu’un peu à l’ambiance de l’aventure – ce qui est au moins aussi essentiel, et probablement davantage, que la seule mécanique du « whodunit », etc. C’est donc le bon usage du Baedeker.

… ET DES COMPÉTENCES LINGUISTIQUES

 

Dans un registre sans doute assez proche et pourtant différent, Cédric Ferrand use, avec succès, d’un autre outil d’ambiance aussi bien que narratif, consistant en, disons, des « jeux linguistiques ». Ils occupent une place non négligeable dans le roman, car nous sommes très vite confrontés aux insuffisances d’un Sachem Blight incapable de vraiment s’entretenir avec les Canadiens francophones de Montréal. Son mauvais français ne lui permet pas de comprendre un traître mot au joual employé par les autochtones – et c’est ici qu’Oxiline s’avère tout particulièrement utile, d’ailleurs.

 

Le roman appuie sur la coupure entre les communautés anglophone et francophone de la métropole – et, dit comme ça, effectivement, il y avait déjà de ça dans Wastburg, ce qui m’avait très certainement échappé à l’époque. Mais le roman évoque ces difficultés sur un ton assez léger, limite badin, même si jamais acide, et encore moins méprisant : la dimension politique sous-jacente est là, et traitée avec sérieux. Reste que Cédric Ferrand manie bien ce thème, et d’une manière qui s’avère aussi drôle que pertinente.

 

Ainsi d’abord du mauvais français de Sachem Bligh. Canadien anglophone, de Toronto, il a sans doute roulé sa bosse un peu partout, mais ça n’en a pas fait de lui un linguiste. Et son français consiste en transpositions littérales d’expressions anglaises – ce qui est souvent très drôle. D’où moult quiproquos et une incompréhension fondamentale, qu’à un second niveau le joual vient compliquer davantage encore. Heureusement, Oxiline est là – maîtrisant aussi bien « le français de France » que celui du Québec, et celui, plus spécifique encore, de Montréal.

 

Ce qui nous vaut des dialogues très colorés, très fleuris, souvent drôles – mais ils le sont parce que Cédric Ferrand prend soin d’y injecter un certain naturel, toujours. Pour un « Français de France », ça a sans doute quelque chose d’argotique, qui participe de l’amusement, mais demeure la certitude, au fond, d’une langue à part entière, avec ses codes : à l’évidence, on peut oublier ici les pseudo-imitateurs franchouilles qui parodient lourdement l’accent québécois, warf warf, on peut oublier tout autant les « câlisse » et les « tabarnak », re-warf warf, car cela va bien au-delà, et c’est autrement pertinent.

 

Par ailleurs, cela illustre les merveilles de la contextualisation – car ces dialogues, heureusement sans envahissantes notes explicatives, demeurent parfaitement compréhensibles alors même qu’ils emploient un vocabulaire totalement inconnu de la grande majorité des lecteurs français (dont bien sûr votre serviteur).

 

UN SOUCI DE RYTHME

 

Mais, même si j’ai beaucoup apprécié Et si le diable le permet au regard de son abondant contenu anecdotique et de ses jeux linguistiques, le fait est que le roman souffre sans doute d’un problème de rythme, qui y est lié. Maints lecteurs l’ont souligné, que ces anecdotes, etc., n’enchantaient pas autant que moi, et c’est sans doute bien légitime. Au fond, l’intrigue peut paraître assez secondaire dans ce roman, comme un prétexte à ce contenu tout autre – ce qui ne me gêne pas vraiment, mais pourra assurément écarter bien des lecteurs.

 

Ce problème de rythme est probablement indéniable. Mais, pour ma part, il est surtout ennuyeux à la toute fin du roman, qui m’a fait l’effet d’être fâcheusement précipitée. Jusqu’alors, le roman prend vraiment son temps, il est une balade avant que d’être une aventure, au rythme de la marche et non du sprint, et si l’enquête s’enrichit parfois de découvertes inattendues, « objectivement », bon nombre de scènes « ne servent à rien » dans l’optique la plus utilitariste du récit. Pas un problème pour moi, car cela participe de l’ambiance. La fin, c’est autre chose… Car Cédric Ferrand nous balance tout en dix pages, en donnant limite l’impression d’expédier le bouzin, comme s’il était bien temps de passer à autre chose.

 

Et là, je n’ose guère poursuivre dans ma lecture « rôlistique » du roman. J'imagine qu'on pourrait y voir un Gardien aux abois et consterné par l'incompréhension des investigateurs quant à ce qui se passe, dès lors contraint de tout lâcher en mode didactique sur cinq minutes de confrontation ultime qui foire de toute façon, mais, euh, là, ça serait sans doute pousser le bouchon un peu trop loin… De même, m’a-t-on justement fait remarquer, pour l’idée d’une partie à conclure dans l’urgence, pour qu’un joueur ait le temps de choper le dernier métro…

 

Est-ce l’effet d’une conception narrative devant beaucoup à l’improvisation ? C’est possible. Et j’avouerai volontiers, quant à moi, que je n’ai jamais vraiment su conclure mes scénarios perso « improvisés »… Ce qui ne change rien au problème – et peut-être d’autant plus que nous parlons bel et bien d’un roman, ici, pas d’une séance de jeu de rôle en petit comité.

 

C’est une faiblesse marquée d’Et si le diable le permet – celle qu’il faut mettre en avant, le cas échéant, outre que la dimension « rôlistique » de la narration pourra ne pas parler à tout le monde.

 

« À SUIVRE »…

 

Heureusement, ce n’est pas au point de véritablement nuire à la note globale du roman, qui reste avant tout distrayant et malin – même si éventuellement aux yeux d’un lectorat relativement spécifique.

 

Soyons francs, ça n’a rien d’inoubliable, ça n’est certainement pas un chef-d’œuvre, et ça ne vaudra pas à son auteur le prix Nobel de littérature, mais ce n’était probablement pas l'idée. En l’état, Et si le diable le permet demeure un court roman tout à fait amusant, souvent drôle, et probablement plus futé qu’il n’en a l’air. Ça coule tout seul – et, pour ma part en tout cas, je l’ai donc lu avec beaucoup de plaisir. Pour dire les choses, si je ne suis pas très « lecture à la plage » (c’est bien sûr la plage, le problème, pas la lecture), je suppose que l’on pourrait tenter l’expérience, avec une bonne marge de réussite. Et que ça remplacerait utilement bien des lectures estivales en mode « automatique ».

 

Et ensuite ? Cette « étrange aventure de Sachem Blight & Oxiline » est censée inaugurer une série. L’emballage du roman joue de cette carte, et l’épilogue, très amusant, se conclut sur cette annonce : « Sachem Blight et Oxiline reviendront dans Le Tour du monde en un jour. » Très honnêtement, en refermant le livre, je ne savais pas si cette mention relevait du lard ou du cochon… Mais Cédric Ferrand a semblé évoquer à plusieurs reprises son travail sur une nouvelle aventure de son duo héroïque. Serait-ce donc vrai ? Je n’en sais rien – mais j’avoue que ça ne serait pas pour me déplaire… [EDIT : depuis la rédaction de cette chronique, le projet éditorial des Saisons de l'Étrange a été lancé, et l'hypothèse d'un nouveau roman semble donc beaucoup plus concrète.] Alors, si jamais, en route pour une nouvelle aventure étrange !

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La Découverte du Japon

Publié le par Nébal

La Découverte du Japon

La Découverte du Japon, 1543-1552 : premiers témoignages et premières cartes, édition de Xavier de Castro, préface de Rui Loureiro, Paris, Chandeigne – Librairie portugaise et brésilienne, coll. Magellane poche, [2013] 2017, 413 p.

ARRIVAL

 

Je n’ai certes pas un tempérament d’aventurier, même pas de voyageur à vrai dire, mais les récits des explorateurs m’ont toujours fasciné – et leurs cartes. J’aime les cartes – enfin, les vieilles cartes, et les imaginaires, sinon c’est pas drôle… Ceci quelles qu’aient pu être les intentions de ces aventuriers, d’ailleurs – ou les conséquences de leurs « découvertes », même si ce n’est certes pas une dimension dont je peux me passer maintenant, et j’y reviendrai forcément dans ce compte rendu.

 

Les « grandes découvertes » (eurocentrées, hein), entre la fin du XVe siècle, et la première moitié du XVIe, m’ont toujours fasciné, donc – même si au fond je n’en savais pas grand-chose au-delà de quelques clichés connus de tous. Et, notamment, je ne savais pas grand-chose, voire presque rien, d’une matière qui n’a fait que gagner en importance à mes yeux au fil des années : les premiers contacts entre Européens et Japonais – lesdits Européens étant plus précisément et pour l’essentiel des Portugais, qui, en grossissant le trait, s’étaient vu confier l’exploration et la colonisation de l’Orient, le Nouveau Monde étant, hors Brésil, la chasse gardée des Espagnols.

 

J’avais une date, 1543 (on aura l’occasion de voir que déterminer cette date n’était pas si évident que cela) ; je savais que le hasard y avait eu sa part – un naufrage, le cas échéant, et d’abord sur une petite île au sud de Kyûshû (je peux maintenant la nommer : Tanegashima) ; je savais aussi que les arquebuses des Portugais avaient tôt intrigué et fasciné les Japonais, qui découvraient ainsi les armes à feu (en fait, éventuellement un « mythe » à nuancer), lesquelles bouleverseraient bientôt dans l’archipel l’art de la guerre et le jeu politique ; je savais, bien sûr, que les Jésuites n’avaient alors guère tardé, dans la foulée des marchands, et qu’ils avaient à leur tête le charismatique et fougueux (saint) François Xavier ; je savais, enfin, que ça ne durerait pas – on parle du « siècle chrétien » du Japon, mais il n’a pas duré un siècle ; et les dernières décennies, l’atmosphère était tout autre : voyez Silence, d’Endô Shûsaku…

 

Il y avait forcément une littérature sur la question – des sources datant des événements mêmes (notamment via les rapports des Jésuites), mais aussi des études académiques récentes. Mettre la main dessus n’était cependant pas toujours évident… mais ce livre, au format poche et à prix très décent (14,50 €), m’est littéralement tombé entre les mains. C’était exactement ce que je cherchais : sources et commentaires sur les premiers contacts entre Portugais et Japonais – vraiment les premiers, la décennie 1543-1552 plus précisément –, incluant aussi bien des témoignages de marchands et d’aventuriers que de religieux (dont surtout François Xavier lui-même), avec aussi un aperçu du point de vue japonais de l’époque, et, cerise sur le gâteau, plein, PLEIN de cartes, et en couleur s’il vous plaît ! Parfait.

 

Et le livre s’est avéré à la hauteur de mes attentes : il est absolument passionnant, fascinant même parfois, d’une grande richesse et d’un grand sérieux. Parfait, vous dis-je !

 

PETITS BÉMOLS ?

 

Ou presque : avant de me lancer dans le concert d’éloges, je suppose qu’il me faut mentionner quelques petits bémols…

 

À la lecture de l’ouvrage, un point m’a régulièrement déconcerté : le livre est très sérieux, abondamment commenté, parfois pointu, toujours intéressant, mais l’édition n’est peut-être pas très… précise ? Le terme n’est pas très heureux – car ce volume, la plupart du temps, est assurément sourcé et fait preuve d’une grande attention aux détails. Ce qui m’intriguait, c’était surtout les traductions : globalement, l’ouvrage semblait être d’origine portugaise, mais sans toujours bien identifier les traducteurs. Ce qui me paraissait problématique, d’autant que tous les textes ici compilés ne sont pas initialement en portugais – un, notamment, est japonais, mais on trouve aussi de l’espagnol, du latin, voire des choses pas toujours bien définies… Je redoutais qu’à l’occasion ces deux (voire trois ?) niveaux de traduction aient pu nuire à l’ensemble – peut-être à tort, bon…

 

La situation s’est un peu éclaircie depuis ma lecture ; à vrai dire, il m’a suffi d’aller sur le site de l’éditeur… On nous parle ici d’une « édition » signée Xavier de Castro – or il s’agit d’un pseudonyme de Michel Chandeigne, soit le créateur de la maison à l’origine de cette publication, maison consacrée à la littérature et aux sources lusophones. Un nom de plume, plus précisément, employé pour des traductions (du portugais, donc) portant sur les voyages et les grandes découvertes. Ce qui semble confirmer les multiples niveaux de traduction, à l’occasion. J’avoue avoir du mal à comprendre la raison d’être de ce flou relatif dans un recueil par ailleurs pointu et précis.

 

Un autre aspect, plus commun hélas, concerne les renvois – relativement nombreux. Est-ce dû au passage en poche ? Ces renvois, très souvent, ne sont pas les bons, ils pointent vers une page qui n’a absolument rien à voir avec le sujet. S’il s’agit simplement de trouver une carte, ça n’est pas si problématique, mais ça peut l’être davantage notamment quand cela concerne des noms propres, toponymes ou patronymes – d’autant que l’usage est parfois changeant sur cette simple décennie.

 

J’ajouterais que le plan de l’ensemble m’a parfois étonné, sa logique m’échappant régulièrement – et c’est bien pourquoi je ne vais pas, dans ce compte rendu, respecter ce plan.

 

Le livre est passionnant, assurément – mais certaines choses sont un peu « dans l’ombre », disons. Rien de rédhibitoire, mais il me semblait devoir le mentionner.

SYNTHÈSE PRÉALABLE

 

L’ouvrage s’ouvre sur deux articles contemporains. Rui Loureiro livre tout d’abord une longue et passionnante préface, qui permet d’appréhender les explorations portugaises en Asie orientale, les premiers contacts avec le Japon (au-delà des fantasmes mythiques qu’il avait suscité auparavant), puis les difficultés finalement rencontrées par les Portugais et les Jésuites sur place, jusqu’à la fermeture de l’archipel – soit une contextualisation qui va bien au-delà de la seule décennie 1543-1552, dans les deux sens, mais de manière assurément pertinente. En tête d’ouvrage, nous pouvons ainsi faire le point sur les événements et leurs implications. C’est la meilleure place, car il s’agit d’un préalable fort utile à la lecture des sources en elles-mêmes – qui ont leur lot d’imprécisions, de confusions, d’ambiguïtés. Il peut s’avérer utile d’y revenir, d’ailleurs.

 

Et suit une véritable merveille, due à Xavier de Castro : un long article sur les premières cartes du Japon (ou faisant figurer le Japon). Sur une longue période, en fait – puisque l’on y aborde au premier chef des documents fort antiques et propres à la région (des cartes coréennes, notamment). Puis, entre Marco Polo et Christophe Colomb, on trouve des cartes imprécises et largement fantaisistes où l’on tente de localiser la mythique Cipango, cartes elles-mêmes variables en fonction des conceptions théoriques du monde puis des découvertes effectives accomplies par les navigateurs, qui évoluent progressivement vers l’idée d’une Terre sphérique (l’occasion d’envisager aussi les premiers globes, comme celui de Behaïm). Nouvelle étape essentielle après Colomb, il s’agit de prendre conscience de ce que l’Amérique n’était pas l’Inde (certaines cartes situaient ainsi Cipango dans les Antilles, voire l’assimilaient à Cuba, sauf erreur – dans la lignée de Colomb, donc, j’y reviendrai). La matière évolue ensuite très rapidement, les découvertes s’accumulant, et l’on voit progressivement, dans divers pays européens, apparaître des cartes plus pertinentes quant à la localisation du Japon. Après 1543, les cartes du Japon lui-même, bien sûr, évoluent très vite, des premières représentations encore passablement fantasmatiques à des documents de référence autrement sérieux et bien mieux assis. L’ensemble constitue un panorama aussi passionnant que fascinant, et, qui plus est, très abondamment illustré, et en couleur. Un vrai régal pour les yeux (même si le format poche amoindrit probablement l’effet), et une somme originale sur les représentations européennes du Japon, en évolution rapide au cours de la période.

 

FANTASMES D’EXPLORATEURS

 

Après quoi nous passons au gros de l’ouvrage : les sources en elles-mêmes. Un premier ensemble doit être distingué, qui précède la « découverte » du Japon.

 

Nous partons de Marco Polo et de son Livre des Merveilles, qui contient le « mythe originel » de Cipango, nom constituant semble-t-il une déformation d’une expression chinoise pour désigner « l’empire du soleil levant ». Cependant, le voyageur vénitien ne s’y est bien sûr pas rendu lui-même… Et son rapport fait montre des tares qu’on était en droit d’en attendre : le tableau est excessif, avec des attraits plus qu’exagérés (de l’or et des épices partout), des remarques très fantaisistes sur les coutumes des indigènes, et les confusions sont fréquentes – d’autant que le récit de Marco Polo, à la structuration indécise en la matière, amènera longtemps les Européens à redouter, sur la base d'une erreur d'interprétation, en la personne des Japonais, de cruels cannibales (et des adorateurs d’idoles, mais ceci, pour le coup, on y reviendra avec les rapports des Jésuites).

 

Je relève un aspect qui m’a plus particulièrement intéressé : dans ce bref passage consacré à Cipango, Marco Polo rapporte les deux tentatives d’invasion de l’archipel (enfin, l'île, pour lui), en 1268 et 1281, par les Mongols de Kubilai Khan, soit le grand Khan au moment même des voyages du Vénitien ; en fait, la seconde de ces tentatives a eu lieu alors que Marco Polo se trouvait en Chine. Pourtant, les événement sont étrangement mal datés… et par ailleurs des plus fantaisistes, même si le voyageur évoque alors le « vent divin ».

 

Quoi qu’il en soit, les récits de Marco Polo connaîtraient une postérité importante, même si avec des hauts et des bas – et le mythe de Cipango, notamment, aurait une certaine importance sur la suite des opérations (je n’en avais absolument pas idée), suscitant régulièrement une véritable passion, tout en étant parfois oublié pour un temps, au gré de cycles complexes. On peut déjà relever que le présent extrait de Marco Polo, dans cette édition, est annoté… par Christophe Colomb lui-même ! Et le Génois, dans cette entreprise, montre déjà une véritable soif de l’or et des autres richesses qu’il s’attend à trouver par-delà l’océan. Cette soif est en fait caractéristique – et l’on a pu faire remarquer que, si le Japon authentique ne présentait certainement pas ces richesses en or, sa « découverte » en 1543 coïnciderait avec la mise en place d’un très fructueux commerce de l’argent via la Chine...

 

Nous n’en sommes pas encore là. Mais, avec les « grandes découvertes », la donne change – et c’est tout à fait fascinant, par exemple la lettre de Toscanelli prônant le choix d’une route occidentale des Indes. D’autres documents de l’époque font de même, et d’autres bien sûr les contestent – dans les deux cas, c’est souvent sur la base de sources un brin douteuses, tels Aristote ou Salomon… Et la géographie de Ptolémée demeure la référence de base – dans sa variété de compilation.

 

Et nous en arrivons à Christophe Colomb. Le Génois n’en avait pas fait état lors de son premier voyage de 1492, mais il a ensuite développé une véritable obsession pour Cipango et ses richesses. Les annotations sur le manuscrit de Marco Polo semblent en témoigner, mais son journal tout autant, dont quelques extraits sont ici rapportés – méfiance toutefois, car ledit journal avait éventuellement été « retouché » par Las Casas, dans un contexte où l’héritage du navigateur était contesté, aussi n’est-il pas toujours parfaitement fiable (et c’est bien sûr un problème qui reviendra souvent dans l’ensemble des documents repris dans ce volume).

 

Reste que cette lecture, dans une approche « non scientifique » certes, produit bientôt un effet très désagréable sur le lecteur… Avec Marco Polo et (bizarrement) peut-être plus encore avec Toscanelli, je m’étais retrouvé emporté par cette fascination enfantine pour les exploits de ces audacieux aventuriers, à la bravoure et à l’intelligence sans pareilles… Hélas, ce qui domine dans ces extraits du journal de Colomb, c’est de très loin cette horriblement vulgaire « soif de l’or », qui ravale le hardi explorateur au rang de… disons la méprisable synthèse entre un bourgeois borné et un bandit de grand chemin. C’est que les crimes ne tardent guère : la découverte de minces filons aurifères dans les Antilles persuade pour un temps Colomb de ce qu’il a bel et bien atteint son but – Cipango (Cuba ou une île proche). Aussi réduit-il les Indiens locaux en esclavage pour relancer ces mines, pour des résultats assurément décevants à ses yeux cupides, mais bien plus tragiques pour ses victimes : les massacres emboîtent le pas de l’esclavage ! C’est pour le moins nauséabond…

 

D’autres explorateurs sont ensuite cités, qui dépassent le « nouveau monde » : Magellan tout d’abord, Jofre de Loaysa ensuite. On sait alors que l’Amérique n’est pas l’Inde, et que Cuba n’est pas Cipango. Les routes maritimes des Indes sont certes définies (a priori, celle consistant, dans la lignée de Vasco de Gama, à doubler le cap de Bonne-Espérance est privilégiée par rapport à celle empruntant le détroit de Magellan), mais ce qui ressort avant tout de ces témoignages plus brefs, c’est l’extrême péril de ces traversées, qui se finissent presque systématiquement mal : en pareille matière, les échecs sont forcément meurtriers.

MARCHANDS ET AVENTURIERS

 

Assez vite, pourtant, dès les premières années du XVIe siècle, le Portugal constitue un complexe réseau de factoreries en Orient, avec des points névralgiques, d’abord Goa, ensuite Malacca (surtout, il y en a d'autres). Les explorations amènent bientôt les Portugais à nouer des relations stratégiques avec des pouvoirs locaux, mais sans trop s’enfoncer dans les terres à vue de nez – et l’immense Chine, qui est alors à peine abordée, demeure largement méconnue.

 

Une étrange faune participe à toute cette expansion commerciale et politique. Les explorateurs dûment mandatés par la couronne sont régulièrement suivis, outre les religieux, par des aventuriers plus indépendants, des commerçants désireux de faire fortune par eux-mêmes dans ces lointaines Indes où tout paraît possible – a fortiori si on ne s’embarrasse pas trop des intérêts de la couronne : le commerce purement local, pour ces marchands portugais, s’avère souvent bien plus rentable que le commerce entre les Indes et le Portugal. Et, souvent, ces aventuriers effectuent les premiers contacts, la couronne portugaise ne se mêlant de l’affaire qu’après coup.

 

C’est plus ou moins ce qui se produit concernant le Japon. Les rêveries cupides de Colomb ne dataient guère, mais la fièvre de Cipango semblait être alors un peu retombée. En fait, depuis quelque temps déjà, les Portugais avaient sans doute approximativement localisé le Japon, et l’avaient identifié comme étant la Cipango de Marco Polo (le nom sera progressivement abandonné et remplacé par celui de Japon – notez que l’on appelle alors les habitants de l’archipel les Japons), sans pour autant chercher à tout crin à s’y rendre. Il faut noter, cependant, que les Portugais avaient, avant 1543, déjà établi des liens avec les îles qu’ils appelaient Léquios, et que nous appelons aujourd’hui Ryûkyû (Okinawa étant la plus grande et la plus connue), culturellement liées au Japon, mais politiquement indépendantes (les Ryûkyû ne seraient intégrées au Japon qu’à partir de Meiji). Ils savaient peu ou prou qu’en remontant les îles vers le nord-est, ils tomberaient ensuite sur un autre archipel, qu’ils pourraient de même remonter jusqu’à atteindre le Japon – plus précisément la grande île méridionale de Kyûshû, qui concentrera logiquement les implantations portugaises au Japon (on peut noter que Kyûshû était traditionnellement un lieu de passage, mais aussi voire surtout via une autre route maritime, celle qui, éventuellement via Tsushima, la relie à la péninsule coréenne, toute proche).

 

Le premier contact s’effectue donc largement « par hasard », à la suite d’un naufrage confirmant heureusement les informations obtenues dans les Léquios : trois commerçants portugais (pas forcément très bien accompagnés, ils sont associés à un pirate chinois…) s’échouent ainsi sur l’île de Tanegashima, cette fois rattachée au Japon, et plus particulièrement, sauf erreur, au fief de Satsuma, au sud de Kyûshû. Nous sommes alors en 1543.

 

Toutefois, ces événements sont d’abord rapportés de seconde main. Le premier Européen à en avoir fait état est semble-t-il l’Espagnol Garcia Escalante Alvarado, qui n’était donc pas présent au moment des événements. Ce texte est daté de 1548, et est quelque peu imprécis.

 

Mais il est suivi par un autre texte également daté de 1548, l’Information des choses du Japon, de Jorge Álvares, décrivant des événements un peu plus tardifs, et surtout faisant montre d’une connaissance autrement assise des réalités japonaises – ce qui laisse entendre que les choses sont allées vraiment très vite : tout a changé en l'espace de quelques années. Erreurs et confusions demeurent, mais des pas de géants ont été accomplis.

 

Ceci, en prenant en compte que, parmi ces aventuriers et marchands qui vadrouillaient dans les mers orientales à l’époque et qui ont entrepris les premiers contacts avec le Japon, tous n’étaient pas exactement fiables… Et peut-être tout d’abord les plus habiles d’entre eux ? Le filou Fernão Mendes Pinto occupant une place importante dans l’ensemble de ce volume, où il intervient par trois fois et avec des extraits assez longs de sa Pérégrination, je préfère lui conserver une section à part, en fin de chronique...

 

VU DU JAPON

 

Et vu du Japon ? Je suppose qu’il existe d’autres sources (?), mais la plus importante – et la seule figurant dans ce volume – est le Teppôki, ou « Chronique de l’arquebuse », car l’arme introduite par les marchands portugais y joue un rôle essentiel. C’est par ailleurs une source bien plus fiable que celles qui précèdent (et sans doute celles qui suivent, à l’exception peut-être des extraits de l’História do Japam de Luís Fróis), et celle qui a permis de fixer la date du premier contact très précisément au 23 septembre 1543 (les documents portugais et espagnols n’étaient d’aucun secours à cet égard).

 

Ceci étant, ce court texte, par ailleurs passionnant, n’est pas sans ambiguïtés non plus. Nous savons qu’il a été écrit par Nanpo Bunshi, un moine imprégné de confucianisme, au nom du petit-fils du seigneur de Tanegashima au moment du contact. Cette scène cruciale est d’autant plus précise, car elle se fonde sur des souvenirs familiaux dûment conservés, mais elle est en même temps assez pittoresque…

 

Tout particulièrement en ce qui concerne les arquebuses, le propos essentiel de cette relation (il y a une dimension propagandiste de la part du seigneur de Tanegashima mettant en avant son rôle dans cette affaire), à l’heure où l’arme à feu s’est répandue de par le Japon entier, et a bouleversé l’art de la guerre – Oda Nobunaga en fait l’éloquente démonstration, lui qui est le premier à constituer de vastes régiments d’arquebusiers dans son entreprise d’unification du Japon. Les Japonais n’étaient certes pas aussi ignorants des armes à feu qu’on a bien voulu le croire (lors des tentatives d’invasions mongoles, ils avaient fait face à des canons – les arquebuses les séduisent en tant qu’armes « individuelles »), mais la rencontre a tout de même été d’une importance fondamentale, et aurait très vite des conséquences très importantes.

 

Mais, si le texte se montre précis quand c’est nécessaire, il s’autorise comme les autres quelques fantaisies – et notamment dans la manière de relater ce premier contact, ou, plus exactement, la première démonstration des miracles de l’arquebuse : ça relève presque du dialogue philosophique, avec notamment des éléments d’inspiration taoïste !

 

Le texte est de toute façon très intéressant. La seule chose à regretter dans tout ça, c’est qu’il s’agisse de la seule source japonaise. Or d’autres sources du même ordre auraient probablement été les bienvenues, tout particulièrement pour traiter de la problématique qui suit...

FRANÇOIS XAVIER ET LES JÉSUITES

 

C’est qu’il nous faut maintenant envisager le rôle des Jésuites dans cette affaire – peut-être l’aspect le plus « connu » de cette rencontre au milieu du XVIe siècle, car, inaugurant le « siècle chrétien » du Japon, il aurait pour corollaires les persécutions et la fermeture au début de l’ère Edo (là encore, je vous renvoie à Silence, d’Endô Shûsaku).

 

La grande figure, ici, est bien sûr (saint) François Xavier, « l’apôtre des Indes », qui faisait partie des fondateurs de l’ordre des Jésuites (ce que je ne savais pas). Les Jésuites arrivent très vite dans les Indes, dans la foulée des explorateurs et en même temps que les marchands. Les intérêts des trois groupes sont en fait essentiellement liés : on n’en fait pas toujours état, mais ça ne trompe personne.

 

François Xavier, énergique, fait preuve d’un grand enthousiasme dans sa mission évangélisatrice, et se tient au courant de ce qui se produit dans la région. En 1548, il a vent de la « découverte » du Japon cinq ans plus tôt, et y voit aussitôt un terrain de jeu privilégié. Niccolò Lancillotto et lui-même envoient aussitôt trois lettres à ce propos, et décident de se rendre au Japon dès que possible.

 

Les Jésuites, accompagnés d’un Japon bourlingueur (pirate…) qui s’était converti (là encore j'ai pensé à Silence...), abordent bientôt Kyûshû, et entreprennent de convertir la population à la foi catholique. Les autorités locales sont déconcertées, mais pas forcément hostiles, et la mission, avec le temps, commence à rencontrer un certain succès. Dans des lettres de Kagoshima datées du 5 novembre 1549, François Xavier fait part de ses réussites à ses frères, et son enthousiasme déborde : aucun doute pour lui, s’il est un peuple d’Asie qui sera réceptif à l’évangélisation et qui apportera beaucoup aux chrétiens, ce sont les Japonais ! Mais, plus cyniquement, il souligne dans une autre lettre comment les intérêts de la foi, de la politique et du commerce peuvent mutuellement se soutenir et renforcer… Qu'importe : il se met à parcourir (à pied) le Japon pour y enseigner la loi, jusqu'à la capitale même.

 

Que les Jésuites aient rencontré des oreilles attentives lors de leurs premières missions au Japon semble à vue de nez acquis, même s’il faut sans doute réévaluer à la baisse leurs estimations. L’enthousiasme de François Xavier, mais peut-être pas délibérément, donne l’impression d’une aventure merveilleuse allant de succès en succès. Dans les faits, cependant, les choses se sont sans doute avérées plus délicates. D’autres Jésuites se montrent plus explicites à ce propos, tels Cosme de Torres, Juan Fernández (le premier Jésuite à avoir appris le japonais, qu’il maîtrisait très bien, au point d’en livrer une grammaire qui ferait date), ou surtout Luís Fróis, le plus objectif de tous, et par ailleurs un observateur acéré du Japon et des Japonais (le même éditeur a publié son ouvrage Européens et Japonais : traité sur les contradictions et les différences de mœurs, et ça a l’air tout à fait passionnant, il faudra que je mette la main dessus). Le tableau, cependant, n’en est que plus favorable à l’égard de François Xavier, dont il s’agit toujours de mettre en valeur l’abnégation, la piété, les efforts sans relâche pour convertir les Japonais. Mais le Japon, dans leurs récits, est bien un pays plongé dans le chaos de la guerre civile, et les prêtres n’y sont pas en sécurité – d’autant que, pour le bien de leur mission, ils doivent s’attirer les faveurs de dirigeants locaux qui ne durent pas éternellement.

 

Et les Jésuites rencontrent une certaine adversité – chez les bonzes, leurs ennemis mortels à n’en pas douter, et ça ne surprendra personne… Il faut dire que les Jésuites n’y vont pas par quatre chemins, qui dénoncent avec fougue les idolâtres, fieffés menteurs au service de Satan, hypocrites, sodomites (la critique essentielle, peut-être, ça revient sans cesse – surtout associée à la pédophilie), cupides et idiots… Ils dénoncent aussi d’autres pratiques qu’à les entendre les bonzes encouragent – au premier chef (enfin, au second – après la sodomie…), l’avortement.

 

Bien sûr, au-delà des insultes de cet ordre, la querelle est aussi théologique : ce sont là deux mondes qui ne peuvent pas se comprendre (en dépit des allégations de François Xavier concernant le bon fond chrétien des Japonais – le problème est justement que les bonzes sont passés par là…). Dès lors, un trait récurrent de tous ces récits (par ailleurs très divers : correspondance, rapports religieux, non religieux, essai historique, etc.) consiste à mettre en scène des débats organisés officiellement (généralement devant un daimyô très favorable aux chrétiens…), où les deux fois opposent leurs arguments, sans bien comprendre ceux de l'autre parti (les bouddhistes ne comprennent pas l’idée d’une création du monde, la réincarnation est absurde pour les chrétiens, etc.). Bien sûr, ces documents, étant ce qu’ils sont, montrent toujours un François Xavier particulièrement habile dans cet exercice (et sans doute l’était-il, globalement), un orateur habile et fort de son bon droit, qui a Dieu pour lui, esquive tous les pièges et humilie littéralement ses adversaires en mettant à jour leurs sottises et leurs mensonges… Généralement, ces récits se passent cependant de rapporter au juste les arguments de François Xavier (« trop compliqué pour en disserter ici », « si évidemment juste qu’il ne vaut pas la peine d’en dire davantage », ce genre de choses…) ; c’est même systématique (et particulièrement agaçant !) dans les épisodes « jésuitiques » de la Pérégrination de Fernāo Mendes Pinto… Tout au plus certains textes font-ils état de ce que quelques adversaires, à l’occasion, se montraient bien plus coriaces que le tout-venant des bonzes – les moines zen, qui inquiètent les Jésuites…

 

J’ai comme de juste tenté de mettre de côté mes préconçus agnostiques louchant vers l’athéisme avant de me lancer dans cette lecture – en fait, je n’avais pas d’hostilité marquée pour nos Jésuites arpentant le Japon, et, en cours de lecture, je me suis senti intrigué par certains d’entre eux (Luís Fróis surtout, donc). Par ailleurs, je ne portais pas davantage dans mon cœur les bonzes – dont maints récits dévoilent sans doute qu’ils pouvaient se montrer aussi hypocrites et répugnants que le prétendent ici les évangélisateurs. Mais conserver cette neutralité de bout en bout s’est avéré difficile – et, les textes étant chrétiens, ce sont les chrétiens qui m’ont agacé au premier chef. François Xavier en tête, bien sûr, qui, disons-le, avait tout d’un fanatique, et dont l’enthousiasme pieux pouvait aisément tourner à l’agression pure et simple. Le problème, c’est que, dans leur incompréhension ouvertement hostile des bonzes (incompréhension et hostilité certes réciproques), au fil des mêmes argumentaires toujours répétés (mais passés sous silence dans ces textes – sauf en quelques occasions où l'on voit pourtant aussitôt le sophisme au sens le plus vulgaire, ainsi quand François Xavier entend rassurer les Japonais convertis concernant le sort de leurs ancêtres promis à l’enfer pour n’avoir pas connu l’enseignement du Christ ; notez au passage que cette histoire d’un enfer éternel scandalisait particulièrement les Japonais), ils en viennent à illustrer un adage pourtant très biblique, à base de paille et de poutre… C’en est presque cocasse, parfois : François Xavier pourfend les idolâtres, mais confie aussitôt à un de ses fidèles une représentation du Christ dont il lui garantit qu’elle saura remédier aux tourments de son âme. Et pour les maux physiques ? Il lui tend dans un même geste une « discipline » (le fouet), guérison garantie également…. Puis notre apôtre s’en retourne vitupérer contre les superstitions. Les mauvaises langues trouveraient sans doute amusant de voir nos bons prêtres s’offusquer de la pédophilie des bonzes, y voyant un témoignage éloquent de la perversion de cette fausse foi, et s’enorgueillissant de ce que pareils mauvais principes ne pouvaient évidemment avoir cours dans la vraie foi… Les mauvaises langues, hein… Et j’ai déjà évoqué le cynisme éventuellement très… eh bien, jésuitique, dont François Xavier pouvait faire preuve en même temps que de sa piété, concernant les affaires économiques et politiques. Avouons cependant que ces traits, même sensibles, et régulièrement, dans les écrits des Jésuites eux-mêmes, ne sont jamais aussi insupportables que chez le fieffé conteur Fernão Mendes Pinto, et j’y reviens juste après.

 

Pour l’heure, la première mission des Jésuites touche à sa fin. François Xavier, fatigué, écrit sa « Grande Lettre » sur le Japon de 1552, de retour à Goa ; il semble alors vouloir se tourner vers la Chine, ayant compris au Japon l’influence culturelle énorme de l’empire du milieu, et supposant qu’il vaut donc mieux agir dans cette zone dans l’espoir que les bouleversements internes se répercuteront à l’extérieur. Mais il meurt dans l’année à l’âge de 46 ans ; il sera béatifié en 1619, et canonisé en 1622.

 

Les Jésuites n’en ont certes pas terminé avec le Japon – mais ils rencontrent bientôt des difficultés avec Toyotomi Hideyoshi, qui initie de premières persécutions (là où son prédécesseur Oda Nobunaga était assez favorable aux chrétiens), politique qui sera enfin reprise et poussée jusqu’au bout, après quelques atermoiements, par les shoguns Tokugawa, mettant fin au « siècle chrétien » du Japon.

 

PÉRÉGRINATIONS UN PEU GROSSES

 

Au fil de tous ces récits, un auteur est revenu régulièrement – à trois reprises, en fait, mais pour d’assez longs développements à chaque fois : il s’agit de Fernão Mendes Pinto, auteur d’une monumentale Pérégrination, colossal récit de voyage qui rencontrerait bientôt un immense succès en Europe. Pinto était bien un de ces aventuriers portugais qui ont tôt écumé les Indes en pleine effervescence, il a eu à n’en pas douter son content de péripéties, et a multiplié les fréquentations sur place, les meilleures comme les pires. Par ailleurs, il savait écrire, et raconter des histoires…

 

C’est bien ce qu’il fait dans sa Pérégrination – un ouvrage fascinant et palpitant, mais d’une fiabilité pour le moins douteuse… Peut-être moins qu’on ne l’a dit pendant longtemps ? Disons qu’il y a du vrai, à l’occasion, dans ces relations très fantaisistes – souvent au travers de séquences au cours desquelles notre auteur s’attribue sans l’ombre d’un scrupule les aventures arrivées à d’autres que lui. En cela, Pinto n’était sans doute pas différent de bien des aventuriers narrant leurs exploits en cette période de « grandes découvertes » ; c’est juste qu’il le faisait mieux, et avec une ampleur tout autre… Et, comme les autres et mieux que les autres, il enrobait ces semi-vérités de mensonges purs et simples.

 

Ici, nous le voyons donc raconter comment il a « découvert » le Japon ; bien sûr, il ne faisait pas partie des trois Portugais arrivés sur Tanegashima en 1543, et il cite deux compagnons qui n’y étaient pas davantage… Plus loin, il s’attribue peu ou prou le voyage de Jorge Álvares. Enfin, il évoque François Xavier et les Jésuites – allez savoir pourquoi, il ne s’est pas cette fois attribué les exploits du religieux, si populaire en Europe…

 

Notez, il y a du vrai, là-dedans – et Pinto s’est bien rendu au Japon à cette époque, où il a probablement rencontré aussi bien Jorge Álvares que François Xavier. Il s’agit donc de faire la part des choses… Heureusement, Pinto lui-même nous facilite la tâche, car ses mensonges sont souvent gros comme une maison. Il invente des coutumes japonaises parfaitement ridicules, dit à peu près n’importe quoi concernant les bonzes et leurs croyances, et, surtout dans le deuxième texte (celui qui revient sur le voyage de Jorge Álvares), il pèche par l’excès : Pinto est homme à vous narrer comment 42 000 guerriers ont pu trouver la mort dans une pièce de 3 m² en l’espace d’une demi-seconde – C’EST PARFAITEMENT AUTHENTIQUE.

 

Parfois, c’en est au point où c’est vraiment agaçant, même si on devine, plume en main, notre auteur qui s’amuse beaucoup… Sa relation de la mission de François Xavier abonde en scènes où l’apôtre des Indes pourfend par sa sagesse les bonzes idiots et mesquins, mais il est bien sûr systématiquement impossible de rapporter les arguments du religieux, car « trop compliqués », ou « trop évidents pour avoir besoin d’être démontrés ». Paille et poutre ? Mais sur le mode Fernão Mendes Pinto : les poutres dans l’œil des bonzes doivent bien peser six tonnes et faire 2400 mètres...

 

J’avoue avoir atteint les limites de ma patience dans pareils passages ; c’est dommage, parce que, dans les précédents extraits, même en faisant la part du mensonge pur et simple, les récits de la Pérégrination étaient souvent très amusants… À cet égard, leur excès était une qualité ! Du coup, ces documents très fantaisistes demeurent des sources passionnantes – simplement, à prendre avec des pincettes (au moins 15 000, dans le doute). Les élucubrations de Pinto, par ailleurs, font sens au regard de l’histoire des représentations – on ne saurait les exclure (et ça serait bien dommage).

 

DIX ANNÉES (ET PLUS)

 

De toute façon, La Découverte du Japon demeure un ouvrage passionnant. Cette compilation de documents rares dresse un tableau fascinant d’une décennie d’aventures à peine croyables, riche de figures hautes en couleurs et d’événements marquants. Le sujet est fort, son traitement pertinent. Pointu à maints égards, cet ouvrage saura pourtant séduire bien au-delà des seuls cercles d’un public érudit, pour combler la soif d’aventures des explorateurs en chambre tels que votre serviteur. Une magnifique lecture – le hasard a décidément très bien fait les choses !

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Deadlands Reloaded : Coffin Rock

Publié le par Nébal

Deadlands Reloaded : Coffin Rock

Deadlands Reloaded : Coffin Rock, Pinnacle – Studio 2 Publishing, 2008, 30 p.

Avertissement préalable SPOILERS : je vais ici causer d’un scénario pour Deadlands Reloaded sans me gêner pour révéler des machins, même si je ne vais certainement pas me montrer exhaustif. Voyez donc ça comme une base pour une éventuelle discussion entre MJ et curieux – les joueurs, et mes joueurs tout particulièrement, ouste ! Il n’y a aucune certitude que je maîtrise ce scénario, mais ça n’est pas exclu. Alors...

 

UNE INTRODUCTION, MAIS QUI NE PREND PAS DE GANTS

 

Coffin Rock, écrit par Sean Michael Fish, est le premier scénario officiel à avoir été publié pour Deadland Reloaded – une « Savage Tale » brève en termes de volume (une trentaine de pages), mais qui peut durer en temps de jeu, et qui ne manque pas d’ambitions ; des ambitions assez diverses, d’ailleurs, mais pas au point de la contradiction, je crois.

 

À maints égards, ce scénario se veut une introduction idéale à Deadlands Reloaded – mécanique et univers. En tant que tel, il pose un cadre éventuellement réutilisable par la suite (fonction de ce qu’il en restera après le passage du Gang, hum…), où les PJ peuvent assez tôt s’impliquer, sans avoir véritablement d’expérience, au propre comme au figuré.

 

C’est par ailleurs un scénario assez varié, où des approches multiples peuvent être envisagées, complémentaires, de l’action la plus brutale au roleplay le plus subtil, western et horreur – de quoi contenter tous les PJ.

 

D’une manière plus spécifique, c’est surtout un scénario qui introduit illico les joueurs dans le thème fondamental de Deadlands Reloaded, le « grand secret » du Guide du Marshal, sans trop encore en dire quoi que ce soit de précis (rien ici sur les Juges, sur Raven, etc.), mais en constituant une illustration des magouilles des Manitous visant à susciter la Terreur, dont ils se nourrissent : l’idée essentielle est bien ici de confronter les PJ à une brusque augmentation du niveau de Terreur, qui, s’ils n’interviennent pas, conduira très vite à transformer la ville (presque) fantôme de Coffin Rock en deadland. En ce qui me concerne, c’est très bien vu dans l’absolu – il faut voir cependant comment gérer tout ceci.

 

Par d’autres aspects, cette dimension d’ « introduction » doit cependant être relativisée, peut-être. L’auteur ne s’en cache pas, en début d’ouvrage : on aurait pu croire que le premier scénario officiel publié pour Deadlands Reloaded aurait été conçu de sorte à prendre le Marshal et les PJ par la main, mais ce n’est pas le cas.

 

Déjà parce qu’il ne s’agit pas d’un one-shot linéaire et franc du collier, mais d’un scénario relativement « ouvert », une sorte de « mini bac à sable » en fait (qui durera forcément plus d’une séance, au moins trois ou quatre, avec de quoi prolonger jusqu’à la mini campagne si jamais), ce qui implique probablement, pour le Marshal, de gérer pas mal de lieux et de PNJ, avec pour corollaire qu’il doit se montrer très attentif à la mise en place de l’ambiance pour contrer le côté un peu trop « mécanique » de l’exploration de la ville par le menu.

 

Mais, pour ce qui est des joueurs, ils doivent tout à la fois se montrer proactifs, et participer aux efforts du Marshal pour perpétuer l’ambiance et ne pas se noyer dans une population locale trop vaste et trop indifférenciée – ce qui implique de bien travailler l’implication, de part et d’autre de l’écran.

 

Par ailleurs, l’adversité est de taille, et les PJ courent un risque non négligeable de se faire tuer… ou, à vrai dire, de tout simplement se vautrer et ne pas parvenir à sauver Coffin Rock. Ce qui pourrait peut-être s’avérer frustrant, pour des joueurs débutants ? Bon, je ne sais pas...

 

Mais, si le scénario est une bonne introduction eu égard à l’univers, et parfaitement adapté à des PJ débutants, je tends donc à croire qu’il est en même temps plutôt destiné à un Marshal et des joueurs relativement expérimentés – rien de bien compliqué, hein, mais ce n’est probablement pas approprié pour une table de novices absolus, quoi.

 

UNE VILLE (PRESQUE) FANTÔME

 

Coffin Rock est une ville minière du Colorado – ou ce qu’il en reste. Désertée par nombre de ses habitants, d’abord parce que les filons, dans les collines, qui avaient présidé à son édification, se sont avérés décevants, elle semble sombrer toujours un peu plus dans la misère et la peur. Quand les PJ y parviennent (qu’ils aient pour ce faire une bonne raison ou non – je crois, pour le coup, que ce cadre glauque et plus qu’un tantinet surréaliste s’accommoderait finalement très bien du « par hasard »), Coffin Rock fait l’effet d’une ville bientôt fantôme...

 

Le scénario qui prend place dans cette bourgade pas vraiment paisible, passé une présentation générale pas inintéressante et peut-être plus subtile qu’il n’y paraît tout en obéissant à certains codes, n’adopte pas une structure « chronologique » (mais tout de même un peu à la fin, oui), et prend plutôt la forme d’un « mini bac à sable », donc, en même temps assez dense. Dès lors, ses entrées sont tel ou tel lieu, où se trouve tel ou tel PNJ, et où telle ou telle chose peut se produire (en mettant l’accent sur l’évolution du niveau de Terreur, donc, mais ça j’y reviendrai après).

 

C’est un souci éventuel du scénario : l’horreur se trouve littéralement derrière chaque porte – ou du moins en puissance, car, régulièrement, c’est l’élévation du niveau de Terreur qui fera passer de la simple bizarrerie vaguement incommodante à l’horreur pure. Cette impression est à vrai dire renforcée par le plan de Coffin Rock qui figure en dernière page, et qui, outre qu’il est plutôt moche, en se focalisant sur « les bâtiments toujours habités où il y a des trucs à faire », renforce l’aspect mécanique de l’ensemble.

 

Quoi qu’il en soit, le scénario présente une dizaine de lieux « habités » (au sens large – ça inclut le cimetière…), puis une dizaine d’autres a priori « abandonnés », mais qui, pour certains, peuvent avoir leur utilité dans l’avancement du scénario. On y trouve (surtout ?) des choses très classiques du western et/ou de Deadands Reloaded, incluant le shérif forcément pourri et sadique, et bien sûr le prêtre qui n’est pas ce qu’il prétend (la clef du scénario, côté « humain », car ce bonhomme du nom de Cheval – cool – est l’exécuteur des vilenies du Manitou Ahpuch, qui a capturé un esprit local et en use pour ses plans diaboliques), ou encore le médecin pas mauvais bougre mais quand même un brin taré et inquiétant – mais aussi où boire un verre, où tirer un coup… Globalement, ça va à fond les codes, voire les clichés, ce qui pourra parler ou rebuter ; cependant, l’élévation du niveau de Terreur est supposée changer à terme la donne, en faisant basculer tout ce laid monde dans l’horreur la plus affreuse – on peut espérer que ça suffira à faire passer la pilule.

 

Un format similaire est ensuite appliqué, de manière moins étendue, aux environs de la ville, dans les collines (sans carte, cette fois) à vrai dire un passage obligé pour la conclusion du scénario. En effet, si le gang de desperados du coin n’est pas forcément indispensable, il y a une « princesse à sauver » qui peut avoir davantage d’importance, et, surtout, deux choses cruciales : l’inévitable chaman indien, le bien nommé Laughs at Darkness, qui est le seul à savoir ce qui se passe au juste et à être disposé à en informer les PJ ; et ensuite la mine plus ou moins abandonnée, qui conduira inévitablement à l’affrontement final (éventuellement en deux temps : la séquence dans la mine, plus originale qu’il n’y paraît dit là comme ça, est supposée se poursuivre dans l’église de Cheval).

QUAND LA TERREUR AUGMENTE

 

Une sacrée collection de clichés ? Oui, probablement. En même temps, je suppose que ça peut faire sens, dans un « scénario d’introduction », ce qu’est à maints égards Coffin Rock – outre que Deadlands Reloaded, de manière générale, est un jeu propice au déploiement complice de toute une imagerie qu’il s’agit parfois ensuite, le cas échéant, de subvertir un brin. En somme, une alchimie pas si évidente à gérer, entre le fun et la peur. Coffin Rock, en tout cas, illustre ce parti-pris – et constitue donc à cet égard une bonne introduction à Deadlands Reloaded, oui.

 

Sans doute faut-il, dès le départ, bien travailler l’ambiance : l’arrivée du Gang dans la ville, même voire surtout si elle est inopinée, doit être mémorable – je pense à l’homme sans nom déboulant dans le village de Pour une poignée de dollars... La certitude doit très tôt se faire qu’il y a « quelque chose qui ne va pas ». Sur cette base, il s’agit alors de jouer du thème de la ville fantôme… jusqu’à rendre les fantômes très présents. Car le surnaturel doit s’inviter assez tôt dans la partie, je suppose – même si d’abord par de brefs aperçus visant pour l'heure à décontenancer les PJ, en les mettant progressivement dans le bain.

 

Deux bonnes idées dans cette optique (outre l'insistance sur les teintes de rouge) : les miroirs, vitres, etc., dont les reflets sont « anormaux », et de plus en plus inquiétants (mais, ici, on est sans doute dans un registre « intime », où chaque personnage doit avoir sa propre expérience peu ou prou incommunicable aux autres), et cette cloche qui sonne chaque fois que quelqu’un meurt – pas au moment de la cérémonie funéraire, non, pas même quand la nouvelle de la mort de quelqu’un parvient à l’église : non, à l’instant même où quelqu’un meurt, qui que ce soit, où que ce soit, et de quelque manière que ce soit ! Le corps fauché par une balle n’a pas le temps de s’écrouler au sol que déjà sonne le glas… Ça, ça me paraît super intéressant – mais je ne suis pas bien sûr de comment gérer la chose pour que ça sonne (aha) naturel, sans que les joueurs grillent d’emblée le truc mais avec pourtant la certitude que ça viendra – je songe à des bruitages sur Roll20...

 

Mais le gros du boulot, ici, relève du niveau de Terreur – en augmentation rapide. La base est a priori le niveau 3 : même sans manifestations surnaturelles, ce coin du Colorado n’est pas forcément très agréable, et la ville à moitié abandonnée en rajoute une couche sur la norme locale. Mais, dès l’instant que les PJ arrivent, les événements se précipitent : on passe bientôt au niveau 4, puis au niveau 5 (bien sûr, le niveau 6, concernant les deadlands, est inconcevable : à ce stade, les PJ ne seront plus, ou, même s’ils étaient encore, ils ne pourraient plus rien faire pour changer la donne).

 

Dès lors, chaque endroit décrit par le scénario (chaque endroit « habité », du moins), outre sa présentation générale, PNJ inclus, comprend aussi une section décrivant comment le lieu, les PNJ et les événements évoluent : la description de base correspond au niveau de Terreur 3, pour lequel on précise alors d’éventuelles bizarreries propres à susciter l’angoisse (un trait commun : les spécificités des reflets « anormaux » dans l’endroit donné). Puis on rapporte ce qui se passe quand le niveau de Terreur passe à 4, et enfin à 5 – la situation dégénère très vite, et l’horreur se déchaîne, au travers de manifestations parfois clairement surnaturelles (fantômes, zombies, monstres de boue, etc.), d’autres fois en apparence « réalistes » mais pas moins terribles (cannibalisme, torture, tueur en série, etc.). Mais, bien sûr, surnaturel ou pas, tout cela fait partie du complot d’Ahpuch, et plus largement des Manitous.

 

C’est la dimension la plus intéressante du scénario, et il y a vraiment de quoi faire. Ma crainte, c’est que ce principe voulant systématiquement qu’il y ait de l’horreur derrière chaque porte vire à la pure mécanique, lassante, et, comme tel, ne produise pas l’effet souhaité sur les joueurs et les PJ. C’est un danger non négligeable dans ce « mini bac à sable », qui, d’autant plus qu’il est « mini », s’avère très dense. Je suppose que diminuer le nombre de PNJ, ou, plus exactement, le nombre de sous-intrigues, en virant les plus bateau, pourrait être pertinent...

 

Mais, de manière générale, il faut donc se montrer prudent dans la gestion de cette dimension essentielle du scénario, et l’entrelacer de choses éventuellement différentes, liées à l’horreur (les miroirs, la cloche), ou donnant l’impression, peut-être, d’un verni de « normalité », malgré tout et tout d’abord, qu’il s’agira alors de fissurer dans le temps. Ce qui conduit à une autre difficulté, car, au bout d’un certain moment, la lenteur n’est clairement plus de mise, et les événements doivent se précipiter.

 

DU BIEN VU, DU PAS FACILE

 

Bilan ? Eh bien, je ne sais pas trop… Je crois qu’il est globalement positif. L’idée de base est bonne, le contexte de jeu bien décrit, certains PNJ ont de la chair et de l’âme au-delà du cliché du premier abord...

 

Plonger d’emblée les PJ dans la thématique globale des Manitous et de la Terreur peut faire sens – c’est un peu brutal, mais je crois que ça se tient, et que ça peut décider de l’orientation de la suite des opérations à un niveau davantage « épique ». Est-ce préférable au seul western ? C’est un parti-pris. Pas forcément le meilleur, mais il mérite qu’on s’y attarde, qu’on réfléchisse aux attentes de la table…

 

Ce qui me laisse davantage perplexe, c’est le côté un peu trop « mécanique » du scénario en l’état – non qu’il soit linéaire, car il est ouvert, mais le « mini bac à sable », si dense, présente le danger d’une narration en mode automatique qui, au fond, ne se distinguerait pas tant que cela d’un vieux PMT des familles (même si le combat n’est pas systématique).

 

Il faut y réfléchir, oui – garder des choses, en évacuer peut-être quelques autres ; et surtout travailler l’ambiance. Or il y a du matériau. Mais raison de plus, à mon sens, pour ne pas confier Coffin Rock à une table novice. Au-delà, ça peut s’avérer intéressant.

 

Je ne sais pas encore si je vais maîtriser ce scénario, mais je le garde derrière l’oreille, oui...

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Nébal aux Utopiales 2017

Publié le par Nébal

Nébal aux Utopiales 2017

Salut les gens,

 

Une annonce au cas où : du 1er au 6 novembre 2017 se tiennent comme chaque année à Nantes, à la Cité des Congrès, les Utopiales, festival international de science-fiction. Le thème de cette édition 2017 est le temps.

 

Ce petit message parce que je vais y avoir quelques interventions, alors, peut-être…

 

Adonc, pour plus d’informations, de manière générale, avec plein de belles choses sur le programme, les invités, etc., voyez donc ici.

 

Et, si jamais, me concernant plus précisément, voici mon planning perso.

 

EDIT : Et un petit rajout... Le vendredi 3 novembre, de 16h à 17h, enregistrement en direct (scène Shayol) de l'émission La Méthode scientifique, de Nicolas Martin (France Culture), consacrée à l'espace-temps selon Lovecraft. J'y interviendrai avec Raphaël Granier de Cassagnac. Hop.

 

Et donc, qui sait, à bientôt ?

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Lune comanche, de Larry McMurtry

Publié le par Nébal

Lune comanche, de Larry McMurtry

McMURTRY (Larry), Lune comanche (Lonesome Dove : l’affrontement), [Comanche Moon], traduit de l’américain par Laura Derajinski, Paris, Gallmeister, coll. Nature Writing, [1997] 2017, 762 p.

VERS LONESOME DOVE

 

Lonesome Dove est un roman (fleuve) extraordinaire – un western parfait, d’une ampleur, d’une force, d’une intelligence, d’une sensibilité incroyables. Le genre a produit bien des merveilles, sans doute – comme Warlock, d’Oakley Hall, ou Little Big Man de Thomas Berger, et, côté nouvelles, il faut mettre en avant l’extraordinaire Dorothy M. Johnson, d’abord et avant tout pour Contrée indienne. Mais Lonesome Dove, qui a valu à Larry McMurtry son Pulitzer, se hisse au moins au niveau de ces merveilles, et les dépasse probablement, tant qu’à faire.

 

Mais, Lonesome Dove, ce n’est en fait pas que le roman qui porte ce titre ; en effet, Larry McMurtry avait écrit trois autres romans autour des mêmes personnages, une « suite », Streets of Laredo, et deux « préquelles », La Marche du Mort et Lune comanche ; l’ensemble a connu un beau succès outre-Atlantique, et débouché sur plusieurs adaptations sous forme de mini-séries télévisées. En France, toutefois, seul le roman initial était disponible, il y a peu encore… Heureusement, les excellentes éditions Gallmeister (tournées vers la littérature américaine et le « nature writing », elles ont par ailleurs publié d’excellents westerns, signés par exemple par Dorothy M. Johnson, ou Glendon Swarthout, etc.) y ont remédié, ou ont commencé à le faire, complétant le Lonesome Dove originel (dans leur collection poche « Totem », en deux volumes) par ses deux « préquelles », La Marche du Mort l’an dernier, et Lune comanche cette année – en attendant Streets of Laredo pour l’an prochain ? Je l’espèce, de toutes mes forces !

 

Situons un peu les choses. À s’en tenir aux dates de publication, Lune comanche, une fois de plus un beau pavé (750 pages en grand format), est le quatrième et dernier des romans de la série, précédé, dans l’ordre, par Lonesome Dove, Streets of Laredo et La Marche du Mort. Par contre, au regard de la chronologie interne de la série, il arrive en deuxième position : La Marche du Mort le précède, et, ensuite, il y a Lonesome Dove, puis Streets of Laredo.

 

Par ailleurs, l’approche de la série, dans Lune comanche, diffère de celle dans La Marche du Mort, d’une certaine manière. Ce dernier roman, en guise de liens avec Lonesome Dove, développait surtout les deux héros de la série, Woodrow Call et Augustus McCrae, tout jeunes alors, et c’était l’occasion de lever le voile sur leur passé dans les Texas Rangers – Lonesome Dove y faisait maintes fois allusions, mais sans en dire davantage. La position intermédiaire de Lune comanche change la donne : non seulement les événements, finalement assez proches, de La Marche du Mort sont-ils rappelés à notre bon souvenir, via des personnages toujours présents notamment (outre nos héros, des figures telles que Buffalo Hump, Kicking Wolf, Clara Forsythe, etc.), mais aussi les événements, bien plus lointains dans l’avenir, de Lonesome Dove, sont-ils annoncés, via le nom même de Lonesome Dove, d’ailleurs, et surtout via des personnages tels que Joshua Deets, Jake Spoon… ou le petit Newt, qu’on ne peut plus envisager de la même manière. Autant de liens marqués, et en même temps d’un parfait naturel dans le cours de la narration – avec cet effet redoutable… que j’ai envie de relire Lonesome Dove, maintenant ! Satané romancier…

 

UNE FRESQUE, PLUS QU’UNE ODYSSÉE

 

Ces liens ont leur importance – et d’autres traits témoignent de la parenté entre les romans. Mais ils diffèrent par d’autres aspects sans doute pas moins significatifs. Il en est un que j’aimerais mettre en avant, même si de manière pas bien assurée, et qui distingue (peut-être) Lonesome Dove et La Marche du Mort, d’une part, et Lune comanche d’autre part. Les trois romans ont en commun une ampleur certaine – Lonesome Dove est le plus long, La Marche du Mort le plus (relativement) bref, et Lune comanche, à cet égard, se situe pile entre les deux – comme dans la chronologie interne, tiens. Cependant, Lonesome Dove et La Marche du Mort ont tous les deux un caractère d’odyssées, en mettant l’accent, même à titre de prétexte, sur un voyage, considérable et entrecoupé d’autres choses, néanmoins tendant vers un but – aussi absurde soit-il dans les deux cas : le roman originel narre comment Augustus et Woodrow convoient un troupeau de Lonesome Dove, à la frontière entre le Texas et le Mexique, au Montana, 5000 kilomètres plus au nord, au bas mot ; La Marche du Mort, sur un mode de l’odyssée peut-être plus strict encore d’une certaine manière (car le voyage, c’est aussi le retour), accompagne la désastreuse « Texas Sante Fe Expedition » de 1841, et en ramène les survivants chez eux. Le cas de Lune comanche est un peu différent, car il est davantage constitué d’allers-retours indécis, souvent interrompus en fait, sur une zone sans doute conséquente, mais sans commune mesure avec ce qu’on trouvait dans les deux autres romans ; en contrepartie, le roman, plus flexible, s’étend sur une période bien plus longue – on traverse en fait deux décennies ou presque, les années 1850 et 1860, avec des ellipses parfois conséquentes (nous commençons donc en gros une dizaine d’années après La Marche du Mort).

 

Ceci dit, très clairement dans Lonesome Dove, sans doute aussi dans La Marche du Mort, ces voyages sont à maints égards des prétextes – et il reste quelque chose de cet esprit dans Lune comanche, oui. Mais à plusieurs reprises, du coup !

 

Le roman débute quelques années avant la guerre de Sécession, alors que nos Texas Rangers – survivants de La Marche du Mort mais aussi petits nouveaux qui tétaient le lait de leurs mères il y a peu encore – traquent l’agaçant voleur de chevaux comanche Kicking Wolf, plus ou moins associé au redoutable chef Buffalo Hump (deux personnages importants de La Marche du Mort). La chose à ne pas faire, sans doute – car Kicking Wolf en profite pour commettre son plus grand forfait : voler le magnifique cheval du capitaine des Rangers, Inish Scull ! On ne le connaît pas sous le nom de Big Horse Scull pour rien. Un personnage haut en couleurs, légendaire aussi bien parmi les Blancs que parmi les Indiens… Kicking Wolf, grisé par son audace, décide de se rendre au sud, dans le Mexique, pour y accomplir un exploit de plus en offrant le cheval au tristement célèbre Ahumado – un bandit sanguinaire, le pire de tous… et avec lequel Inish Scull avait déjà eu maille à partir. Une occasion rêvée, pour l’aventurier bostonien, de revenir à l’héroïsme individuel, en traquant ceux qui l'ont dépossédé, à pied (hein ?) et accompagné d’un unique compagnon, l’éclaireur kickapoo Famous Shoes. Et ses Rangers ? Eh bien, il les laisse tomber – en confiant à la hâte à Woodrow Call et Augustus McCrae, ses deux meilleurs éléments, le grade de capitaines ; hop, là, comme ça. Nos deux héros font l’apprentissage amer des responsabilités – et Gus, tout particulièrement, qui souhaitait tant être récompensé de la sorte, doit bientôt constater que cela ne lui facilite pas la vie autant qu’il le croyait…

 

Lune comanche est un roman monstrueux, à sa manière ; sur cette base viennent se greffer bien d’autres histoires, d’autant que des années, voire des décennies, séparent le début du roman de sa fin. Mieux vaut ne pas en dire davantage ici, même si la fresque, du fait de son ampleur, n’en serait probablement qu’à peine abîmée.

FIGURES MYTHIQUES

 

La grande force de Larry McMurtry, m'est avis à en croire ces trois romans, ce sont ses personnages – et leurs dialogues, sans doute. Woodrow Call et Augustus McCrae en tête, mais pas au point de reléguer leurs comparses dans l’ombre, sont d’une humanité exemplaire, d’une complexité authentique – personnages qui peuvent s’avérer tragiques, ou drôles, ou les deux, en même temps si ça se trouve ; et admirables aussi bien qu’agaçants… Des personnages, enfin, qui sonnent juste, et interpellent avec astuce le lecteur, qui s’y attache très vite, y compris, si ça se trouve, pour les plus répugnants d’entre eux. Lune comanche ne déroge sans doute pas à la règle – mais ce roman m’incite, davantage que les deux autres, à opérer une distinction qui vaut ce qu’elle vaut : c’est que, dans le contexte plus ou moins crépusculaire de Lune comanche, certains personnages se parent des atours des héros, voire de figures proprement mythologiques ; un phénomène peut-être pas absent des deux autres romans (la gamine dans Lonesome Dove, la putain magnifique et la cantatrice lépreuse de La Marche du Mort), d’autant que deux d’entre eux figuraient déjà dans le roman précédent. J’ai tout de même l’impression qu’on est cette fois un cran au-dessus. Quatre personnages me paraissent devoir être envisagés sous cet intitulé, mais c’est bien sûr à débattre.

 

Commençons par Inish Scull, capitaine des Texas Rangers de son état ; un cas rare d'officier compétent dans une série souvent guère tendre à l'encontre des donneurs d'ordres (et cela vaut aussi pour le présent roman, bien sûr)... C'est un personnage qui détonne au sein de cette troupe qu’il mène au combat : Scull est un Yankee, issu de la meilleure société bostonienne ; plus qu’un soldat, il est d’abord et avant tout un aventurier – mais il sait très bien que les galons peuvent être porteurs d’aventures, à condition d’être au bon endroit au bon moment. Au milieu des combats, par ailleurs, Scull est un érudit – qui cite volontiers les poètes, récite en grec ou en latin, et dont les allusions culturelles saugrenues laissent systématiquement perplexes ses hommes : hein, quoi, Napoléon ? Et qui c'est, ça, Hannibal ? Scull, d’une certaine manière, a en fait tout pour être agaçant, et même insupportable. Seulement voilà : c’est un héros. Oh, rien de « moral » à cet égard, notre homme n’est pas le dernier à faire couler le sang, et, s’il jure par « la Bible et l’épée ! », sans doute est-il plus épée que Bible ; enfin et surtout, son ego surdimensionné ne l’amène guère à prendre en considération les autres… Qu’importe : ce qui compte, c’est qu’il est tellement haut en couleurs, tellement plus grand, tellement plus fort, tellement plus tout… Le charisme écrasant du bonhomme paralyse ses comparses comme le lecteur, qui ne peuvent tout simplement pas en dire du mal, et sont même régulièrement portés à l’admirer pour l’exception qu’il est. Sans doute était-ce le seul homme à pouvoir véritablement se confronter à Ahumado. Et il lui fallait une femme au moins aussi haute en couleurs… Mais je parlerai d’Inez Scull un peu plus tard.

 

Kicking Wolf, nous l’avions déjà croisé dans La Marche du Mort. Ce Comanche se définit par sa fonction : il vole des chevaux. C’est le meilleur à ce petit jeu. Personne ne vole des chevaux comme Kicking Wolf. Nulle vantardise, ici, rien que des faits – ce qu’il démontre avec une certaine forme de classe en soustrayant peu ou prou sous ses yeux le cheval légendaire du légendaire Inish Scull, pourtant lancé sur sa piste justement pour mettre fin à ses larcins… Kicking Wolf, ici, est celui par qui tout commence, d’une certaine manière. Et je crois que ça lui confère des attributs peu ou prou mythiques – à la façon d’un trickster, disons ? Pas de manière générale, certes. Mais il en a le défaut récurrent : une certaine arrogance, derrière la malice… S’emparer du cheval de Scull était en soit un exploit, mais qui ne lui suffit pas – désireux de briller davantage encore, il se rend auprès du redoutable Ahumado pour lui faire don du cheval légendaire. Une très mauvaise idée… Mais cela participe de son essence, au fond : tellement doué dans sa partie que la manière dont il s’y prend relève peu ou prou du surnaturel, Kicking Wolf ne se montre pas toujours très malin en dehors… Ou bien est-ce qu’il est également, voire avant tout, un rêveur ?

 

Buffalo Hump, lui aussi découvert dans La Marche du Mort, aurait sans doute bien des choses à dire à ce sujet. En fait, le voleur de chevaux l’irrite régulièrement – et si les deux Comanches se croisent plus qu’à leur tour, liés par le sang et la tribu, ils ne s’apprécient guère. Ils s’estiment, pourtant, d’une certaine manière : le voleur reconnaît en la personne du bossu le dernier grand chef des Comanches, et ce dernier ne saurait nier le génie dont fait preuve Kicking Wolf à l’occasion – ils ont tous deux cette stature mythique qui les élève au-dessus des autres Comanches. Mais Buffalo Hump, c’est sans doute la classe au-dessus encore : il est littéralement le dernier des Comanches. Un chef aussi brutal qu’intelligent, prompt à violer, torturer, tuer, prompt à vaincre enfin – la pire des menaces planant sur les Texas Rangers, qui vivent dans la crainte permanente de tomber dans une de ses embuscades. Woodrow Call et surtout Augustus McCrae n’y ont réchappé que par miracle, dans La Marche du Mort ; ce souvenir les hante, et les pousse à admirer, en même temps, leur si redoutable adversaire – lequel, ainsi que ses hommes, en a autant à leur service : Silver Hair McCrae, et plus encore Gun-in-the-Water, sont connus de tous les Comanches – et, parmi les Texans, seul Inish Scull peut en dire autant. Mais la gloire de Buffalo Hump est d’un autre ordre – et, bien au-delà de ces affaires personnelles, il entend offrir à son peuple un baroud d’honneur, une grande offensive concertée qui pousserait jusqu’à la mer… Meurtres, viols, destructions : le chef comanche n’est pas un tendre, il est même tout sauf ça – nulle vision Bisounours des guerres indiennes, si l’auteur ne fait bien sûr pas non plus dans la charge unilatérale, et consacre à ses personnages indiens la même attention, extrême, qu’à ses personnages texans, aussi sont-ils aussi marquants. Mais viendra enfin, pour Buffalo Hump, le temps de mourir – il se sait vieux, et d’un autre monde… Il est la Lune comanche. Notez qu’ici, comme en d’autres endroits, Larry McMurtry, s’est inspiré de personnages et de faits réels, mais sans y asservir son récit : il y a bel et bien eu un chef comanche du nom de Buffalo Hump, et dont le plus grand fait d’armes fut, en 1840, un grand raid dans tout le Texas, que la mer seule a arrêté… Les dates ne correspondent pas, il ne faut pas trop s’attacher à cette image (comme dans le cas de Bigfoot Wallace dans La Marche du Mort), mais je suppose que ça méritait tout de même d’être relevé.

 

Évoquons une dernière figure mythique – la plus troublante peut-être… Il s’agit d’Ahumado, et il est une véritable incarnation du mal – mais sur un mode plus brutal que le Juge dans Méridien de sang, de Cormac McCarthy, plus intemporel aussi. En fait, c’est un personnage insaisissable, littéralement, et dont on ne sait pas grand-chose. Le bandit mexicain, surnommé « Black Vaquero », sème la terreur avec sa bande cosmopolite, dans le nord du Mexique et le sud du Texas. L’horrible personnage prise les supplices raffinés, les tortures les plus atrocement inventives : il terrifie tout le monde, et d’abord ses propres hommes – qui restent pourtant à ses côtés, sans doute justement parce que cette peur omniprésente ne leur laisse pas d’alternative. Mais qui est-il ? À deux ou trois reprises, on semble avancer qu’il serait un Maya (si cela veut dire quelque chose au milieu du XIXe siècle ?) ; il semble bien entretenir une relation avec les jungles loin au sud, et Jaguar – paysage et animal-totem dont les Texans comme les Comanches n’ont tout simplement pas idée. Mais cela renforce son caractère anachronique – et terrifiant, comme une ombre surgie du passé… Un homme (un homme ?) qui a son destin entre ses mains. Un homme sans pareil – car le mal est trop banal chez les autres. Il faudra bien un Inish Scull pour ne serait-ce que le déstabiliser temporairement... et encore le Yankee n'en sortira-t-il certainement pas indemne.

 

D’autres figures du roman ont quelque chose de mythique, mais leur statut de seconds rôles me dissuade d’en faire davantage état ici – pensez à ce couple de Français qui tient un saloon désert en un endroit paumé du nom de… Lonesome Dove ; mais j’y reviendrai !

 

FIGURES HUMAINES

 

Cependant, à ces figures qui me font l’effet d’être mythiques, il faut bien sûr en associer d’autres, qui brillent quant à elles par leur humanité. Le lecteur est fasciné par ceux qui précèdent, mais ils sont au-delà de l’identification – ceux dont je vais parler maintenant en sont par contre des véhicules tout désignés. Ils n’en sont pas moins complexes – car c’est au fond cette complexité qui fait les bons personnages, puisqu'elle fait l’humanité.

 

Au premier chef, il faut bien sûr citer nos héros, Woodrow Call et Augustus McCrae – en rappelant toutefois que Larry McMurtry use d’une multiplicité de points de vue, changeant sans cesse mais avec une grande habileté narrative, ce qui fait que les deux capitaines ne se voient finalement pas accorder beaucoup plus de champ que tous les autres personnages du roman (mais peut-être vaudrait-il mieux l’exprimer à l’envers). Cependant, ils sont nos compagnons, depuis La Marche du Mort jusqu’à Lonesome Dove (et après ?). Et ce sont toujours des personnages aussi magnifiques – y compris dans ce qu’ils ont d’agaçant. Membres des Texas Rangers depuis une dizaine d’années maintenant, ils ont considérablement plus de bouteille que les petits cons qu’ils étaient quand ils avaient intégré la milice, à l’époque de La Marche du Mort. Ils sont sans doute de bons Texas Rangers, meilleurs que beaucoup. La décision d’Inish Scull de les nommer capitaines a beau être précipitée, on peut supposer que le fougueux Bostonien n’aurait pas pu tomber mieux. Mais la nouvelle n’enchante finalement pas tant que ça nos deux amis, qui comprennent bien qu’on leur a refilé une patate chaude, et que leurs responsabilités accrues ne sont guère compensées par une meilleure paye ou un statut social véritablement plus élevé. C’est avant tout Gus qui en fera l’amère expérience, lui qui n’attendait que ça pour convaincre enfin « sa » Clara de l’épouser… Mais je m’aventure ici dans un terrain que je souhaite traiter plus spécifiquement après ; disons tout de même que les relations malheureuses de nos héros avec les femmes, pour des raisons très différentes (on prend en pitié Gus, on maudit Woodrow), impriment de leur marque le cours de l’histoire – peut-être autant, sinon plus, que la menace de Buffalo Hump ou le pays qui se déchire entre Bleus et Gris. Au-delà, les personnages sont égaux à eux-mêmes – et ce n’est pas une critique, c’est pour ça qu’ils sont si bons. Woodrow bourru et très premier degré, Gus bavard et excessif, forment un duo idéal, avec quelque chose d’archétypes qui ne les prive pourtant pas de leur humanité. Où la « naïveté » joue une part essentielle, toujours aussi délicieuse :

 

— J’ai pas vu de larmes, moi, dit Call quand ils furent à nouveau dans le buggy et redescendaient la colline vers les quartiers des rangers. Pourquoi il pleurerait s’il nous apprécie tellement ?

— Je sais pas et peu importe. On est capitaines, maintenant, Woodrow, lança Augustus. T’as entendu le gouverneur. Il dit qu’on est l’avenir du Texas.

— Je l’ai entendu, répondit Call. Je comprends pas ce qu’il a voulu dire, c’est tout.

— Ben, ça veut dire qu’on est des gars bien.

— Comment il peut le savoir ? Il nous avait jamais vus avant aujourd’hui.

— Allez, Woodrow… Sois pas toujours contrariant. Il est gouverneur et les gouverneurs peuvent deviner ce genre de choses bien avant les autres. S’il dit qu’on est l’avenir du Texas, alors je veux bien le croire.

— Je suis pas contrariant, dit Call. Je comprends toujours pas ce qu’il a voulu dire.

 

Il est bien d’autres personnages, dans Lune comanche, qui se détachent en demeurant humains, mais un emporte vraiment ma sympathie, que j’ai envie de mettre en avant : il s’agit de Famous Shoes, l’éclaireur kickapoo (et les Comanches détestent les Kickapoos…), qui va et vient à pied, au gré de ses envies et de ses curiosités ; censément au service des Texas Rangers, il n’est pas du genre à se restreindre pour cette raison – même pas par rébellion, en fait : avec le plus grand des naturels. Il veut bien obéir aux ordres, mais à sa manière ; et c'est une manière qui, pour certains, frôle l'insubordination, voire la désertion... Mais voilà, Texas Rangers ou pas, Kickapoos ou pas, et ses femmes, et ses ennemis, qu’importe : il va où il veut, au gré des vents – en faisant souvent montre d’une curiosité qui ne le rend que plus aimable, quand il s’improvise archéologue, en quête de pointes de flèches des Anciens (une menace pèse sur lui ? Quelle menace ?), ou, son obsession à long terme, quand il se lance sur la piste de ce trou d’où le Peuple a jailli, il y a bien longtemps de cela – il doit se trouver… par-là… Ce personnage aussi fait preuve d’une forme de « candeur » plus ou moins réelle, mais, sous ses excentricités, se dissimule à peine une bonne couche de sagesse pratique. Et c’est un personnage très attachant.

 

Un peu l’antithèse de Blue Duck – qui le hait, par ailleurs, au point où cela va décider de sa vie. Blue Duck est un des fils de Buffalo Hump – un métis, fruit du viol d’une Mexicaine enlevée par les Comanches et qui n’avait pas fait long feu. Blue Duck n’en déteste que davantage les Mexicains et les Texans – ou, dit autrement, il se veut plus comanche que tous les Comanches. Et son père le méprise… Blue Duck, aux yeux de Buffalo Hump, ne comprend tout simplement pas ce que signifie être un Comanche – il y a trop de Blanc en lui, sans doute. Le jeune imbécile ne respecte rien ni personne, il se vante mais n’a rien d’un brave, il est mesquin, cruel et irrévérencieux… Que le constat soit fondé ou pas, cela ne peut que déboucher sur l’opposition ouverte entre le père et le fils – à vrai dire, le plus étonnant dans tout cela est peut-être que Buffalo Hump n’ait pas encore tranché le débat d’un coup de poignard… Peut-être a-t-il malgré tout quelque chose d’un père ? Blue Duck, d’abord un brin victime, puis de moins en moins, est systématiquement associé à la notion d’injustice, je suppose. Au-delà, il est un personnage clairement maléfique, et ils ne sont pas si nombreux dans la série « Lonesome Dove » – ici, comme Ahumado, oui, mais sans son brillant mythique ; bien plutôt médiocre… Injustice, donc, et mépris, voire dégoût. Blue Duck est un salaud – un tueur sans foi ni loi, une brute puérile. Il est détestable, et on le déteste. On continuera de le faire dans Lonesome Dove. Mais, de temps à autre, on perçoit bien qu’il y a plus, en ce personnage. L’humanité, c’est aussi des Blue Duck, après tout.

 

Et tant d’autres personnages pourraient être cités, qui sont si humains, si vivants… Peut-être les trouve-t-on surtout parmi les Texas Rangers ? Joshua Deets, ou encore Long Bill Coleman, vieux compagnons de route puisqu’ils étaient de La Marche du Mort, valent bien un Woodrow Call, ou (surtout, c’est davantage leur genre) un Augustus McCrae, dans leur humanité essentielle. Le sort du second – le bon bougre un peu niais – n’en est que plus déchirant. D’autres encore, parmi les plus jeunes ? Jake Spoon, qui a sans doute ses mauvais côtés, ou Pea Eye Parker… Tant d’autres…

MAIS SURTOUT, LES FEMMES !

 

Pour l’heure, je n’ai peu ou prou cité que des hommes. On peut s’attendre à ce qu’ils aient un rôle prédominant, dans un genre aussi supposément « viril » que le western… Du moins, avant de découvrir les nouvelles de Dorothy M. Johnson, ou de lire des romans tels que Homesman de Glendon Swarthout, ou, m’a-t-on dit, La Veuve de Gil Adamson… et, bien sûr, les romans de Larry McMurtry. Lonesome Dove comprenait des personnages féminins très puissants, que la fin du roman, sauf erreur, mettait tout particulièrement en valeur. La Marche du Mort n'était pas en reste, avec des personnages de femmes « mythiques » là encore, comme la prostituée Matilda Roberts (et sa tortue ! Dix ans plus tard, on en parle encore), ou, sur un mode quasi fantastique, l’incroyable Lady Lucinda Carey, la noble lépreuse à l’aplomb sidérant ; mais le roman avait aussi introduit des personnages de femmes à dimension plus humaine – en fait les deux grands amours de nos héros, Clara Forsythe qui obsède tant Gus, et Maggie Tilton, la prostituée à laquelle Woodrow Call ne comprend absolument rien… ou qu’il n’ose pas comprendre, par lâcheté.

 

Deux personnages qui reviennent dans Lune comanche, les ancres de nos héros dans la ville d’Austin, où d'autres femmes jouent par ailleurs le même rôle. En fait, au premier abord, cette approche m’avait un peu déconcerté – je ne percevais pas bien pourquoi le roman abandonnait régulièrement les Texas Rangers et les Indiens pour revenir à Austin… alors que c’est probablement ici que se joue l’essentiel du récit, en vérité, ce qui apparaît progressivement. Lune comanche, plus encore que les deux autres romans, accorde une place essentielle aux femmes. La société du temps incite à les (mal)traiter en tant que « femmes de », mais elles s’illustrent pourtant par elles-mêmes – sans toutefois se faire d’illusions quant à leur sort ultime.

 

Mais d’une manière différente ? Car Maggie Tilton, la prostituée, se berce bien trop longtemps de ce genre de songeries… Son statut lourd d'opprobre réclame qu’un homme vienne la tirer de la rue ; elle a jeté son dévolu sur Woodrow Call, tout le monde le sait – sauf Call lui-même. Call guère à l’aise avec les femmes, qui continue de voir Maggie, mais insiste pour payer ses passes, Call surtout qui ne veut pas entendre parler mariage, et encore moins d’un enfant – ce Newt que l’on retrouverait dans Lonesome Dove, et sans doute ne peut-on plus dès lors le regarder du même œil… Maggie Tilton, la pauvre Maggie, a tous les attributs d’un personnage tragique, au niveau du mélodrame – elle n’en est pas moins touchante, et moins fragile qu'elle ne le croit elle-même ; aussi, même si elle ne se le permet jamais, le lecteur, lui, se met à haïr Woodrow Call, en certains passages (notamment quand il se montre jaloux de Jake Spoon, montrant qu'il est plus que jamais perdu dans ses contradictions) ; tout en ayant bien en tête combien ce personnage que nous adorons par ailleurs, n’est tout simplement pas en mesure de vivre en société, et de comprendre quoi que ce soit aux hommes et femmes, ses semblables, qui l’entourent bien malgré lui.

 

Clara Forsythe – une des rares femmes à apprécier et aider Maggie Tilton sans se pincer le nez devant sa condition de putain – réagit d’une tout autre manière. Dans La Marche du Mort, nous avons vu Gus faire sa rencontre, et décider dans la minute qu’il devait l’épouser. Nous le savions homme à femmes, bassinant Woodrow Call avec ses commentaires sur les prostituées du coin, et nous avions pu apprécier en Clara celle qui ne se laissait pas marcher sur les pieds, même si elle n’était pas la dernière à badiner non plus. Clara aime Gus, à sa manière… Même après dix ans d’une cour toujours à recommencer. Ils ne s’en lassent donc pas ? Quoi qu’il en soit, Gus, tout surpris de se voir nommer capitaine par Inish Scull, en saute bientôt de joie : les galons, enfin ! Clara va forcément l’épouser, maintenant ! Eh bien… Non. Car Clara Forsythe sera sous peu Clara Allen. Elle ne se vend pas – et M. Allen est un brave homme. Mais épouser un Ranger ? Un homme qui part sans cesse, pendant des mois, et qui court après la mort chaque jour davantage ? Non. D’où ce retournement de situation : nous détestons Woodrow Call parce qu’il refuse de s’engager avec Maggie Tilton, nous ne détestons certainement pas Clara Forsythe pour avoir fait le choix de se marier loin des Texas Rangers et du brave Gus – parce que nous connaissons ses sentiments, et la devinons libre en dépit du mariage, et parce que nous savons très bien, au fond, qu’elle a raison, et qu’épouser Gus aurait été le pire des choix. Nous ne lui en voulons pas, donc – ce qui ne nous empêche certes pas de pleurer avec Gus, et de partager ses cuites à répétition, alors qu’il cherche naïvement à noyer son chagrin dans l’alcool et la bagarre, à la limite extrême de l'autodestruction. Clara Forsythe, non, Clara Allen, n’en demeurera pas moins à jamais le grand amour de Gus – celui qui demeure beau, même triste, justement parce qu’il ne s’est pas réalisé. Le jeu d’ellipses du roman ne fera que confirmer ces sentiments douloureux mais justes : nul ne peut être heureux en amour, sans doute, mais Gus peut-être moins encore que quiconque – ses mariages sont déprimants… Ne reste plus qu’à espérer que les choses se sont mieux passées pour la belle et vibrante Clara.

 

Femmes de Rangers comme femmes d’Indiens, au-delà, ont leur rôle à jouer – quitte à ce que ce soit d’abord celui de victimes. Le roman revient régulièrement sur le thème des femmes violées par les Comanches, et parfois enlevées par eux, au rythme de scènes très dures, proprement insoutenables. Pearl, l’épouse de Long Bill, permet de rendre cette thématique soudainement bien plus concrète – et en résulte un tableau doublement tragique : celui de ces femmes que l’on rejette pour avoir été les victimes de viol, au nom d’un réflexe idiot de souillure qui semble l’emporter sur la compassion et la révolte ; celui de ces hommes qui, même avec les meilleures intentions du monde, ne savent absolument pas comment réagir. Heureusement, toutes les femmes du roman ne se voient pas systématiquement accoler ce motif très dur.

 

Il faut évoquer aussi les Indiennes ; le roman mentionne souvent, via les personnages masculins le cas échéant, certes, leurs épouses parfois nombreuses. Elles ne sont pas mieux loties que les Blanches, certes. Buffalo Hump ne rechigne pas au viol et est porté à croire qu’un bon époux se doit de battre ses femmes de temps en temps (il y en a des émules dans toutes les sociétés, faut-il croire). Cela n'exclut pourtant pas des relations complexes avec certaines de ses épouses, notamment la jeune Lark, aux rondeurs agréables, et les plus âgées et plus sages Heavy Leg et Hair-on-the-Lip ; de même pour Kicking Wolf ; et Famous Shoes, aussi, dont l’indifférence affichée est moins brutale et sans doute moins réelle. Et si Ahumado ne saurait susciter ce genre d’attachement, il conserve plus ou moins consciemment dans son ombre un personnage féminin impressionnant, quand bien même très éphémère – de manière presque insupportable, en fait.

 

Mais, à l’instar de ce qui se produit pour les hommes, et dans la continuité de ce que l’on avait pu lire dans La Marche du Mort, d’autres femmes, ici, se hissent à leur tour au niveau de figures peu ou prou mythiques – si ce n’est qu’en contrepoint des femmes du commun, plus qu’à leur tour tragiques, elles ont souvent ici les attributs de personnages de comédie, ce qui n’entame en rien leur charisme et leur évidente supériorité.

 

La première dans ce registre n’est autre qu’Inez scull – l’épouse du capitaine Inish Scull, et un personnage pas moins exubérant ! Les deux ensemble dans une même pièce, c’est une tornade garantie – heureusement, cela n’arrive qu’assez rarement ; Inish Scull a bien des raisons de partir à l’aventure… et son épouse, issue d’une vieille famille du Sud profond, d’une richesse considérable (que la dame entretient en acquérant des plantations à Cuba), professe sans cesse le mépris qu’elle éprouve pour son Yankee de mari, et pour les pénibles Bostoniens cul-serré qui s’offusquent d’un rien, qu’ils aillent au diable ! Ce qui ne l’empêche pas de forcer la main des Texas Rangers pour les contraindre à ramener Inish à la maison. Reste qu’en son absence, Inez ne se calme pas vraiment : loin de là, nymphomane assumée, elle raffole – avant de s’en lasser, quelques minutes à peine peuvent y suffire – des petit jeunots d’Austin qui intègrent le service de son époux… Ce qui peut en fait inclure des Rangers moins jeunes : Gus y passe comme les autres, et Woodrow Call ne comprend absolument pas comment prendre un thé en compagnie de Mme Scull peut durer aussi longtemps… Ceci étant, au-delà du cliché de la folle du cul, rassurez-vous, Inez Scull est un vrai personnage ; sans doute figure-t-elle avant tout dans des scènes de vaudeville, versant bien salace, mais, même à pister badine en main un jeune homme en caleçon qui ne s’avère finalement pas très satisfaisant, elle conserve une aura incroyable.

 

Sur un mode assez proche, même si autrement secondaire, j’ai envie de mentionner Thérèse Wanz – la Française qui tient le saloon désert de Lonesome Dove, au milieu de nulle part. Face à son époux bien falot, on ne se demande guère longtemps qui, selon l’expression, porte la culotte dans leur couple. Elle autorise à son tour des scènes très amusantes, qui ne l’empêchent pour autant pas de briller à sa manière.

 

En tout cas, tragédie ou comédie, mythe ou réalité, Lune comanche est un roman riche de très beaux personnages féminins, et c’est clairement une dimension à mettre en avant à mes yeux.

 

MOTIFS DU VOYAGE

 

L’histoire de Lune comanche est complexe, avec sa structure éclatée sur quinze à vingt ans, au rythme d’interruptions et d’ellipses brutales. Encore une fois, j’ai le sentiment d’une fresque qui, en apparence du moins, ne présente pas vraiment l’unité relative de Lonesome Dove et de La Marche du Mort. Ce qui ne signifie pas que nous n’allons nulle part – enfin, métaphoriquement… Disons du moins qu’il y a, au-delà de la peinture des personnages, et de l’importance des femmes sur toute la durée du récit, différents motifs qui participent bel et bien, en définitive, de l’unité de la narration – et qui relèvent en même temps de la même thématique du voyage. J’en vois au moins deux : partir – seul (ou presque)… et arriver trop tard (ou ne jamais arriver).

 

Notez que je vais probablement livrer ici quelques SPOILERS, attention donc.

 

Partir – seul (ou presque)

 

L’idée de « partir » semble omniprésente dans le roman – elle touche nombre de ses personnages, et avec un caractère récurrent de « coup de tête ». Bien des figures du récit, quand elles y succombent, s’en vont donc – seules ou, aussi souvent voire davantage, à deux.

 

Le fil rouge du roman, entre Texas Rangers, Comanches et bandits (d’Ahumado puis de Blue Duck), multiplie ce genre de scènes, offrant dès lors un complexe jeu de miroirs, où tel départ ne peut qu’en entraîner un autre, et réveiller les échos d’un précédent. Ainsi de Kicking Wolf et son camarade Three Birds, après que le voleur de chevaux s’est emparé de la plus belle de ses proies, et qui partent sur une impulsion empreinte d’arrogance pour livrer la merveille au redoutable Ahumado. À peine Inish Scull a-t-il appris le larcin qu’il décide aussitôt de faire exactement la même chose – ce qui n’en parait que plus absurde : le capitaine des Texas Rangers part donc pour le sud, à pied, accompagné de l’infatigable Famous Shoes. Ahumado, après quelque temps, sentant la mort venir, fera le choix de partir seul pour les jungles du sud, sans en avertir personne ; à la fin du roman, Buffalo Hump ne fera pas autrement, mais en se rendant dans cet implacable désert hérissé de pierres noires que l’on suppose magiques. Il y a d’autres départs entre les deux, non moins marquants – ne serait-ce bien sûr que celui de Woodrow Call et Augustus McCrae, à Lonesome Dove (eh !), préférant, dans leur quête d’Inish Scull prisonnier, ne pas s’encombrer des jeunes Texas Rangers, trop lents et qui risqueraient leur vie pour rien ; ce départ, comme sans doute pour les deux autres duos envisagés auparavant, a de faux airs de suicide – ce qui les rapproche en même temps des départs d’Ahumado et de Buffalo Hump s’avançant d'eux-mêmes vers leur trépas. Et Blue Duck ? Lui quitte un monde – celui des Comanches… pour se faire bandit, hors-la-loi, hors toute communauté sinon celle dont il tolère l’agrégation autour de lui, par vanité. Mais je reviendrai plus loin sur les Comanches et le départ.

 

Le motif apparaît également à l’arrière, à Austin. Ce départ peut être très concret, comme avec Clara Forsythe devenant Clara Allen – mais, pour le coup, ce départ n’a rien d’un suicide métaphorique, c’est même tout le contraire : il sauvera la vie de la jeune femme. Toutes n’ont pas sa chance – ainsi de ces femmes qui, une fois enlevées et « souillées » par les Indiens, ne peuvent tout simplement pas revenir parmi les Blancs ; le courage de Pearl offre un contrepoint à cette approche – mais, pour le coup, c’est Long Bill qui commet en conséquence le départ fatidique. Et bien des personnages sans doute voient, que ce soit réfléchi ou non, dans la mort le plus grand et le plus certain des départs – ce qui inclut à terme aussi bien Maggie Tilton que les malheureuses épouses de Gus.

 

Mais le motif du départ peut avoir davantage d’ampleur, en dépassant les seuls personnages, plus ou moins conscients de ce qu’ils veulent au juste, pour se sublimer dans un but – une destination, ou une cause à défendre. Les Texans partent pour le Mexique, ou repartent dans l’Est ; bientôt, la guerre de Sécession éclatant, conformément aux prédictions du Yankee Inish Scull, nombreux seront ceux qui partiront pour le front – côté Union ou côté Confédération ; pas le plus rationnel des choix, sans doute…

 

Mais ce sont les Comanches qui illustrent le mieux cette approche – ces Comanches qui sentent, qu’ils le veuillent ou non, qu’il leur faudra partir, comme sont partis les bisons : Buffalo Hump est agacé par les songeries de Kicking Wolf, l’imbécile croyant encore que les bisons reviendront… Mais que faire ? Autour de l’intraitable Buffalo Hump, d’autres Comanches, las des tueries, plus « réalistes » peut-être, supposent qu’ils n’ont plus le moindre choix : il leur faudra bien négocier avec les Blancs, et partir pour ces réserves qu'ils leur destinent, si loin de leurs terres… D’autres entendent encore résister, mais ils n’ont plus que le désert comme refuge. Buffalo Hump ne se leurre pas : pour les Comanches, partir de cette région, c’est partir tout court – sortir du monde. Peut-être est-ce inéluctable – mais, une dernière fois, il entend prouver au monde la gloire des Comanches, et leur assurer ainsi l’éternité.

 

Et nos héros, Woodrow Call et Augustus McCrae ? Cela les titille depuis un moment – eux aussi, il leur faudra partir… À Lonesome Dove, peut-être ? Pourquoi pas. Même si au final, ce ne sera qu’une étape de plus au fil d’un plus long voyage, et il y aura un ultime départ – au crépuscule du temps des pionniers, comme un écho de la Lune comanche.

Arriver trop tard (ou ne jamais arriver)

 

Dans certains cas, le départ se suffit à lui-même. Mais c’est loin d’être systématique : on avance souvent, çà et là, tel ou tel but justifiant le périple – mais ces buts sont plus qu’à leur tour absurdes… et, même quand ils ne le sont pas, il n’y a aucune certitude que les voyageurs y parviennent ; c’est même plutôt le contraire.

 

D’où cette structure relativement éclatée, où les interruptions brutales et les ellipses, finalement, font davantage de sens que les « grandes quêtes » : trouver Ahumado, libérer Inish Scull, capturer Blue Duck, que sais-je…

 

Nos Texans, tout particulièrement, ne cessent de partir pour quelque mission, et de la laisser tomber en cours de route, pour revenir – et refaire exactement la même chose quelque temps plus tard. L’absurdité de leurs quêtes n’en est que plus flagrante – et, sinon au plan purement narratif, ils ne sont finalement jamais là où ils devraient être, mais toujours dans un entre-deux qui ne rime à rien.

 

Conséquence non-négligeable : pour l’essentiel, les événements les plus cruciaux au plan historique, nos Texas Rangers passent à côté – ils ne sont pas là quand Buffalo Hump lance son grand raid sur Austin et jusqu’à la mer ; ils ne sont pas davantage sur le front où Bleus et Gris s’entretuent, ratant toute la guerre de Sécession – et on ne leur en voudra pas. La grande histoire se fait sans eux : ils ont bien assez à faire avec la « petite ». Au point, en fait, où ces « grands événements », pour l’essentiel, sont au mieux traités en hors-champ.

 

Bien sûr, ce sous-titre (français) de Lonesome Dove : l’affrontement n’en est que plus improbable ; en fait, une fois achevées ces 750 pages, la conviction du lecteur est bien plutôt que l’affrontement promis n’a justement jamais eu lieu ! Et quelque affrontement que ce soit. Parce que c'est bien le propos : les personnages arrivent trop tard, ou n’arrivent pas, donc – Clara s’est déjà fiancée, le raid sur Austin a déjà eu lieu, Ahumado est déjà parti, Buffalo Hump est déjà mort… et le front de la guerre de Sécession est bien loin. L’affrontement ? Pas vraiment, non…

 

Lune comanche, se déroulant dans les années 1850-1860, une époque classique du genre, n’est probablement pas à cet égard un western « crépusculaire », comme on dit souvent. Il y a sans doute davantage de cela dans Lonesome Dove, mais même ce roman n’est pas non plus, disons, Le Tireur, de Glendon Swarthout – ou bien d’autres livres, j’imagine. Cependant, dès son titre, le roman qui nous intéresse aujourd'hui pointe vers ce genre de connotations, concernant les Comanches – eux sont sans doute déjà « trop tard », et Buffalo Hump n’est certes pas le dernier à s’envisager comme un anachronisme. Une page se tourne – celle des Comanches, des autres Indiens des plaines bientôt, de tous les peuples autochtones à terme. Les Buffalo Hump, même les Kicking Wolf, n’ont plus vraiment leur place dans ce monde. Les Blue Duck davantage ? Peut-être… mais peut-être aussi les Famous Shoes, parcourant plaines et montagnes en quête de ce qu’ils sont supposés être – avec un regard plus serein sur le monde ?

 

Mais une page s’est tournée – et les Texas Rangers aussi le savent : les Comanches ne dureront pas beaucoup plus longtemps que les bisons. Autant lâcher l’affaire, qui ne rime plus à rien – d’autant que, la guerre civile achevée, les Tuniques Bleues reviennent dans leur réseau de forts sur la Frontière, pour « gérer » le problème indien. C’est sans doute déjà trop tard pour les Texas Rangers ; mais peut-être pas encore trop tard pour Woodrow Call et Augustus McCrae – ils peuvent se rendre à Lonesome Dove.

 

Et, à terme, ils en partiront. Trop tard ?

 

LES YEUX SUR L’HORIZON

 

Vous vous en doutez, Lune comanche est à nouveau un roman brillant, d'une grande richesse, un superbe western, parmi les meilleurs du genre. Je n’irais pas jusqu’à le hisser au niveau de Lonesome Dove, et je ne sais finalement pas s'il est meilleur ou moins bon que La Marche du Mort ; au sortir du roman, j'avais un peu l'impression d'avoir préféré le précédent, mais, avec un peu de recul...

 

Bah, peu importe, on atteint toujours des sommets de toute façon : c'est bien un excellent roman, palpitant et fort, porté comme d’habitude par des personnages admirables et humains (quand ils ne sont pas mythiques), aux répliques piquantes autant que justes. Comme les deux autres livres traduits de la série, Lune comanche fait preuve d’une habileté narrative irréprochable, et d’une fluidité dans l’expression qui n’a guère d’équivalent ailleurs.

 

Roman palpitant, émouvant, hilarant, déprimant, intelligent, sensible, tout cela et bien d’autres choses encore, Lune comanche fait honneur à sa série et à son auteur. Indispensable !

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Deadlands Reloaded : Ecran du Marshal

Publié le par Nébal

Deadlands Reloaded : Ecran du Marshal

Deadlands Reloaded : Écran du Marshal, Black Book Éditions, 2015, écran à quatre volets + livret de 16 p.

PAS GRAND-CHOSE À DIRE, HEIN…

 

Cette fois, je poursuis mon exploration de la gamme Deadlands Reloaded au-delà du seul livre de base. Et, pour la gamme française, ça va aller très vite – il n’y a presque rien… Et, par ailleurs, le peu qui est sorti, ça a été avec beaucoup de retard (il n’y avait rien de tout ça à l’époque de ma première lecture, en 2013, alors que le livre de base était paru en 2011), suite à un crowdfunding un peu désespéré, qui a fini, dans la douleur, par déboucher sur ledit Écran du Marshal, la campagne Stone Cold Dead et les Cartes d’aventure (ainsi que la Carte de l’Ouest étrange en format poster – à propos de laquelle je ne vois absolument pas ce que je pourrais dire) ; comme pour ne plus y revenir, hélas.

 

Aujourd’hui, donc : l’Écran du Marshal. Et ça va aller très vite, comme d’hab’.

 

UN ÉCRAN…

 

L’écran à proprement parler est rigide et à quatre volets A4. Irréprochable à cet égard, on sent qu’il peut durer, et il est en même temps d’un maniement aisé.

 

Côté joueurs, l’illustration varie, puisque l’Écran du Marshal a connu en fait deux versions, dans le cadre du financement participatif précité. Voici, en ce qui me concerne :

Deadlands Reloaded : Ecran du Marshal

Cette version ne se voit pas accoler de qualificatif particulier ; l’autre est dite « épique », et me parle beaucoup, beaucoup moins – colorée un peu flashy, elle figure ce que l’univers de Deadlands Reloaded a de plus fantasque, ce qui se tient, mais, si la technique est globalement aussi convaincante que dans le cas présent, la disposition des personnages et éléments, façon pose, ne me séduit pas. Alors que la scène de rue de cette version, aux couleurs plus sombres, avec quelque chose de presque photoréaliste, est beaucoup moins tape-à-l’œil, y compris dans sa manière de figurer l’étrangeté fantastique : dans les volets centraux, un Huckster et un Élu font face à un Déterré, certes, mais le cadre plus global « réaliste » atténue la « visibilité » du weird, ce qui à mon sens en renforce l’effet, dans une perspective horrifique qui me plaît bien. D’ailleurs, le Huckster n’est identifié comme tel que par une carte de poker entourée d’un halo mauve dans un recoin du volet le plus à gauche, et l’Élu parce qu’il brandit une croix, ce qui au fond n’implique pas qu’il en retire un vrai pouvoir… Seul le Déterré, à condition de s’arrêter sur son visage, est véritablement explicite. Ce qui me paraît être la bonne approche. Je trouve cette illustration très belle, vraiment un écran idéal (ils ne sont pas si nombreux à cet égard ?).

 

Côté Marshal, on trouve comme de juste les tables les plus utiles au débotté – notamment, sur l’ensemble du dernier volet, le résumé des options de combat ; le troisième volet, son voisin, présente les effets des dégâts, ce qui est essentiel, ainsi que la table des blessures et les modificateurs de guérison naturelle. Sur le deuxième volet, j’apprécie particulièrement le récapitulatif des effets des Jetons ; on y trouve aussi, au cas où, la liste des Compétences et Attributs associés. Le reste est sans doute un peu moins crucial : effet des poisons, modificateurs de discrétion, d’escalade, de pistage et de portée, couverture, obscurité, et enfin table de Terreur. C’est bien fait.

 

L’écran en tant que tel remplit donc parfaitement son double objectif.

 

UN LIVRET…

 

L’écran est accompagné par un livret de seize pages, un peu fourre-tout.

 

J’en avais déjà parlé lors de ma relecture du livre de base : six de ces seize pages sont consacrées à des errata dudit, ce qui est quand même assez éloquent… D’autant qu’on nous précise que ces corrections portent sur des éléments où la technique même du jeu est affectée – il ne s’agit pas de cosmétique, le plus souvent. On y trouve au passage les caractéristiques du faucon, qui faisaient défaut dans le livre de base. Dans un registre moins « technique », j’avais également évoqué les errances dudit concernant certains noms propres d’Indiens, qui sont corrigées ici… Bon, mieux vaut tard que jamais, hein – même quatre ans après la sortie de Deadlands Reloaded, mf. Ce que je regrette, surtout, mais dites-moi si je me trompe, c’est que ces errata complets se trouvent seulement dans ce livret – le fichier disponible au téléchargement sur le site de Black Book n’a pas été mis à jour, cela reste la première liste (incomplète, donc) des errata du livre de base

 

Le livret contient également des règles supplémentaires – et d’abord celles portant sur les véhicules et les poursuites et collisions qui peuvent y être liées ; elles occupent en gros les cinq premières pages, dont une de tables. Le livre de base mentionnait lui-même que ces règles ne figureraient que dans ce premier supplément (mais quatre ans plus tard, c’était peut-être pas prévu, ça). Bon, très franchement, ce ne sont pas des règles cruciales dans Deadlands Reloaded, on ne doit pas en faire usage à chaque partie… À l’occasion, peut-être – mais en prenant garder à ne pas virer dans le simulationnisme, en ce qui me concerne. Noter d’ailleurs que ces règles sont prévues pour être employées avec des figurines, mais, comme en ce qui concerne le combat, ça n’a au fond rien d’une obligation (ceci dit, dans les deux cas, puisque je joue en virtuel…)

 

Un bouche-trou, ensuite (littéralement), avec deux nouveaux Handicaps (majeurs) : Hémophile et Maudit ; le premier est clairement le pire des deux – mais le livre de base ne cachait pas être parfois déséquilibré à cet égard.

 

Enfin, les quatre dernières pages, après les six d'errata, présentent de nouveaux Pouvoirs, issus de Savage Worlds – et pas n’importe lesquels : nombre d’entre eux sont très importants, et il est à vrai dire étonnant qu’ils aient été « oubliés » dans le livre de base, car on compte des classiques de la magie rôlistique dans le tas (par exemple, Convocation d'allié, Rapetissement, Siphon d'énergie, Sommeil ou encore Vision dans le noir)… Les joueurs arcanistes y trouveront sans doute plein de choses intéressantes – à maints égards, ils sont les principaux bénéficiaires de ce livret, presque au niveau général des errata…

 

EH…

 

Rien de plus à en dire. L’écran est très bien, le livret très utile dans les errata et les nouveaux Pouvoirs.

 

Prochaine étape ? Peut-être un bref détour par la VO, avec le scénario Coffin Rock ; sinon, en français, ce sera Stone Cold Dead – car il n’y a au fond rien d’autre.

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Deadlands Reloaded [relecture 2017]

Publié le par Nébal

Deadlands Reloaded [relecture 2017]

Deadlands Reloaded, [Deadlands Reloaded], Black Book Éditions, [2010] 2011, 349 p.

POUR QUELQUES AVENTURES DE PLUS

 

L’occasion s’est présentée de ressortir Deadlands Reloaded, et ça ne se refuse pas. Je m’étais procuré ce livre de base il y a un bail, j’avais testé la chose sur un one-shot qui m’avait plutôt convaincu, mais, hélas, nous n’étions pas allés au-delà. Et c’était bien dommage, parce que j’aime beaucoup cet univers, et le système Savage Worlds m’avait fait l’effet d’être assez fun…

 

Mais j’y reviens ! Comme quoi… Et ce en dépit d’un phénomène bien fâcheux : l’éditeur français Black Book Éditions semble hélas avoir lâché l’affaire concernant cette gamme. Ne sont sortis, et avec bien du retard, que l’Écran du Marshal et une petite « campagne », Stone Cold Dead, pas forcément très bien accueillie ai-je l’impression (mais je la lis sous peu et vous dirai alors ce que j’en pense) ; en dehors de cela, eh bien, quelques gadgets (dont des Cartes d’aventure à propos desquelles je ne sais peu ou prou rien, mais j’avoue être un chouia intrigué). À ce stade, je n’en attends donc plus rien – je le regrette, mais ce n’est pas le propos, sans doute…

 

Ce qui m’a amené à me tourner vers la VO, me procurant directement auprès de Pinnacle quelques suppléments, comme le scénario Coffin Rock, ou The 1880 Smith & Robards Catalog, débordant d’équipement fantasque, ou le dodu Trail Guides, vol. 1, comprenant trois cadres de campagne (vaguement « hétérodoxes » le cas échéant), et enfin Ghost Towns, parce qu’on a toujours besoin d’une ville fantôme, où qu’on se trouve – on verra plus tard s’il est pertinent d’aller au-delà.

 

À l’époque de ma première lecture du livre de base de Deadlands Reloaded et de mon premier test, dans la foulée, en 2013 quoi (...), j’en avais livré un compte rendu, que vous trouverez toujours ici. Cependant, mon approche tant du jeu de rôle que des comptes rendus de lecture en la matière a évolué depuis, et la forme même de ce blog itou. Il me paraît donc utile d’y revenir au travers d’un nouvel article, un peu plus détaillé, dont acte.

 

Une dernière précision : Deadlands Reloaded est à certains égards (ou peut être, plus exactement ; car, fonction de la manière de maîtriser, ça n’a certes rien d’une obligation ?) un jeu « à secrets ». Dans l’essentiel de ce compte rendu, je vais faire en sorte de ne rien en dévoiler, histoire d’en permettre la lecture (ou l’écoute) « au plus grand nombre » (aha, grand nombre, aha…). Cependant, cet article ne serait peut-être pas complet si je n’en lâchais pas quelques mots en dernier ressort – la toute dernière section de ce compte rendu évoquera donc un certain nombre de ces secrets. Aussi, si vous devez jouer à Deadlands Reloaded, faites l’impasse sur cette dernière partie, sérieux, filouter, ça serait vraiment gâcher…

 

LA FORME, AMIGO ?

 

Quelques mots sur la forme, avant de me lancer dans le vif du sujet. On commence avec le premier coup d’œil, la dimension graphique. Deadlands Reloaded, bien sûr, a hérité de sa version dite maintenant « Classic » cette superbe et proprement mythique couverture de Brom… Peu d’illustrations de jeux de rôle, je crois, sont aussi fortes et pertinentes. Il y a une contrepartie : en comparaison, les illustrations intérieures sont deux ou trois niveaux en dessous, au bas mot… Par ailleurs, elles adoptent une approche assez radicalement différente, avec des couleurs très flashy, qui dégoulinent un peu. L’ensemble est dès lors plus ou moins convaincant – avec des illustrations pleine page généralement réussies, parfois vraiment chouettes, et d’autres bien plus critiquables, je crois, leur taille plus réduite faisant même parfois un peu office de cache-misère ? Disons que c’est d’un goût particulier – et laissons à chacun apprécier selon ses attentes et ses envies.

 

Formellement, un autre aspect me paraît autrement plus important – et pénible : la traduction, comme souvent… Mais, à vrai dire, ce livre de base de Deadlands Reloaded est surtout très inégal à cet égard : trois traducteurs se sont partagés la tâche, et la différence est perceptible – l’une s’est chargée de ce qui relève de Deadlands à proprement parler, et deux autres de ce qui provient de Savage Worlds ou figure dans des « textes additionnels », globalement plus « techniques ». Au-delà du parti-pris, que j’ai vite trouvé agaçant, de s’adresser au lecteur (en principe le MJ, ou Marshal, comme on dit ici) à la deuxième personne du singulier (je n’ai rien contre la familiarité dans l’absolu, hein, mais là je trouve que ça sonne faux, et bien trop souvent « infantilisant »), la traduction des éléments « techniques » fait le job, je suppose (le souci, c’est que se posent ensuite des questions de relecture, pas qu’un peu, j’y reviendrai…), même si certains choix m’ont fait hausser le sourcil – notamment, mais je suppose que le Savage Worlds originel y est pour beaucoup (et que ce n'est donc en vérité pas une question de traduction), et ça se constate après tout aussi dans le Savage Worlds français hors Deadlands, l’emploi de quelques termes d’ordre mécanique tels que « As » ou « Relance », qui peuvent tout d’abord induire en erreur dans un jeu faisant usage, outre les dés habituels, de cartes de poker et de jetons de mise : ici, l’As n’est pas un 1, mais le meilleur résultat que l’on peut obtenir sur un dé (six pour 1d6, etc.), et la Relance n’implique certainement pas de relancer les dés, ni même de parier, mais consiste à déterminer la qualité d’un jet de dés en le comparant au seuil de difficulté… Bon, admettons – ça dépasse le cadre de ce seul livre, de toute façon. Mais, ce qui est bien plus ennuyeux, de manière générale, c’est la traduction des éléments de background : c’est moche, c’est lourd, c’est maladroit, c’est bourré de confusions voire de contresens – à s’en faire saigner les yeux. Un univers aussi chouette méritait assurément mieux : là, on est à deux doigts du calamiteux…

 

Mais, fluff ou crunch, comme disent les TRVE Rôlistes, il est très clair que le livre n’a pas été correctement relu – ce qui va au-delà d’une langue un peu lourde, mais dont on pourrait j’imagine s’accommoder, si l’on est moins maniaque que votre serviteur à ce propos. Plus ennuyeux : la technique en pâtit, du fait de nombreuses confusions et parfois même d’omissions, et sur des aspects importants – comme les Points de Pouvoir des arcanistes, par exemple, leur nombre aussi bien que leur récupération ; sans même parler d’Atouts « oubliés », et de listes erronées, sur la base également de confusions ou de traductions changeantes au fil de l’ouvrage. Moins problématique, mais tout de même éloquent, on constate aussi que, parfois, des éléments ont été empruntés au système générique Savage Worlds, alors qu’ils ne font pas sens dans le contexte précis de Deadlands (notez, cependant, que, dans le principe même, ce livre part sur de bonnes intentions, en combinant le matériau spécifique à Deadlands avec les éléments génériques de Savage Worlds, en un seul ouvrage qui, en outre, couvre aussi bien les considérations à destination des PJ et du Marshal ; c’est très appréciable, et mérite d’être relevé – dommage, simplement, que la réalisation ne soit pas tout à fait à la hauteur…). D'où de très nombreux errata ; je suppose qu’il est assez éloquent de constater que six des seize pages du livret accompagnant l’Écran du Marshal sont consacrées à ce genre de corrections, bien au-delà du seul aspect cosmétique – on parle vraiment de problèmes de fond… Noter aussi que ces errata « complets » ne sont, sauf erreur, disponibles que dans ce livret : le fichier d’errata sur le site de l’éditeur est incomplet. Grmf.

 

Tout cela est quand même très regrettable. Le jeu demeure bon et la lecture de ce livre de base globalement enthousiasmante, mais ça n’est décidément pas très propre, quoi.

LA TRILOGIE DES DOLLARS

 

Ce livre de base, assez costaud, avec ses 350 pages, obéit à une structure en trois parties, quelle que soit la pertinence de ce découpage – et chaque partie mêle fluff et crunch. C’est qu’elles ne sont pas forcément destinées aux mêmes lecteurs.

 

Le Coin du gang

 

La première partie s’intitule le « Coin du gang », et elle comprend tous les éléments que tout lecteur, quel qu’il soit, peut et même, probablement, doit connaître. Ce qui inclut le background général, dans sa forme la plus limitée (en fait un peu frustrante, pour le coup, mais c'est normal), soit ce que tout habitant de l’Ouest étrange sait ou croit savoir concernant le monde dans lequel il vit – les bizarreries « fantastiques » sont à peine évoquées, et comme des éléments d’ambiance à la véracité plus que douteuse ; l’accent est plutôt mis sur l’histoire événementielle et politique, éventuellement militaire – la guerre de Sécession y occupe comme de juste une place essentielle, même si l'on évoque bien sûr le tremblement de terre de 1868 et la découverte de la « roche fantôme ». Significativement, toutefois, cette partie s’intitule « L’Ouest sauvage » : l’Ouest étrange, c’est donc pour plus tard.

 

Après quoi, nous passons aux règles générales : « Entrer dans la légende » permet de créer les personnages, en expliquant comment fonctionnent les Compétences, les Atouts et les Handicaps, ce qui nous vaut de longues listes – par ailleurs incomplètes, car on ne fait guère ici que des allusions à la situation particulière des arcanistes, objet de la deuxième partie du livre. Mais ça se tient.

 

Suit un chapitre intitulé « Matériel et équipement », ce qui ne nécessite pas davantage de précisions – ou peut-être une quand même, si : il y a très peu d’exemples, ici, des objets produits par la Science étrange – au Marshall et aux joueurs (tout particulièrement, bien sûr, ceux incarnant des Savants fous) de faire preuve d’imagination.

 

Nous avons ensuite « Envoyer des trucs en enfer », chapitre au nom éloquent : s’y trouve l’essentiel des règles du jeu communes à tous, mais, on ne va pas se leurrer, le combat y occupe une place essentielle – ce qui ne signifie pas que le jeu soit spécialement bourrin, c’est simplement que c’est à ce niveau que les règles, très simples à la base, impliquent d’être un peu plus approfondies et spécifiques.

 

Le dernier chapitre de cette première partie, « Attention danger ! », contient par ailleurs toutes les autres règles spécifiques, de caractère éventuellement optionnel – ce qui inclut aussi bien des éléments génériques et somme toute très classiques (alliés, fatigue, maladie, dégâts du feu…) et des éléments plus caractéristiques du contexte western de Deadlands Reloaded (duel, jeux d’argent, ou même la pendaison !), outre quelques sous-systèmes de Savage Worlds d’un impact plus limité (comme les interludes, les interactions sociales, ou les « scènes dramatiques ») ; y figure également la Terreur, mais le gros des informations, à cet égard, relève du Marshal.

 

No Man’s Land

 

La deuxième partie consiste en un unique chapitre, mais assez long et assurément complexe, intitulé « No Man’s Land ». Si le « Coin du gang » pouvait être lu par tous, les informations contenues dans cette deuxième partie s’adressent, outre le Marshal, uniquement à des joueurs dont le personnage, de par sa nature même, en sait plus que les autres en ce qui concerne l’Ouest étrange et les manifestations « fantastiques » qui le caractérisent, soit parce qu’il les traque et les combat (les PJ appartenant aux « services secrets » façon X-Files, l’Agence pour l’Union, les Texas Rangers pour la Confédération), soit… eh bien, parce qu’il en fait lui-même partie, d’une certaine manière : c’est le cas, tout d’abord, des cinq catégories d’ « arcanistes », ayant chacune son approche particulière de la « magie » (les Chamans, les Élus, les Hucksters, les Savants fous et les « pratiquants d’arts martiaux »), mais aussi des Déterrés, soit des morts-vivants – cependant, si un PJ peut devenir un Déterré, il ne peut en principe pas le choisir.

 

Traiter de tous ces aspects implique d’abord de revenir sur le background du jeu, et le chapitre contient donc nombre d’éléments prolongeant, nuançant, voire contredisant les données très vagues du chapitre initial sur « L’Ouest sauvage » : cette fois, plus de doute, on est bien dans l’Ouest étrange.

 

Mais l’essentiel du chapitre est cependant consacré à des aspects plus techniques – disons « la magie », même si ses implications sont très variables. Chacune des cinq catégories d’arcanistes a des règles qui lui sont propres. Par contre, elles piochent toutes dans la même liste globale de sortilèges, en étant toutefois limitées à certains sorts seulement qui leur sont accessibles. Les spécificités des arcanistes et la liste des sorts sont par ailleurs à compléter avec un autre système générique, celui des Aspects, qui permettent de colorer davantage le jeu via les effets des sorts, sous un angle parfois purement cosmétique, d’autres fois bien plus pragmatique.

 

Ce chapitre n’est donc censé être lu que par le Marshal et les joueurs incarnant des personnages spécifiques. Est-ce pertinent ? Je n’en suis pas si sûr… Dans l’absolu, ça se défend, et dans le contexte d’un one-shot c’est sans doute tout à fait à propos. Dans le cadre d’une campagne, et a fortiori si les joueurs créent leurs personnages, j’en doute davantage – et il ne me paraît pas malvenu, pour qui a bourlingué quelques années dans l’Ouest étrange, d’avoir au moins une (très) vague idée (sans doute guère plus, oui) du rôle de l’Agence, d’avoir entendu mentionner le Livre des Jeux de Hoyle, ou de savoir que les Chamans indiens ont de bien étranges pouvoirs – et, éventuellement, que les morts marchent parmi les vivants. En tout cas, à ce stade, cela n’a rien de problématique, je crois – les secrets, après tout, sont encore réservés au seul Marshal, la connaissance des éléments figurant dans le « No Man’s Land » ne « spoile » rien. Par contre, ils suffisent à pimenter d’emblée le cadre western de Deadlands Reloaded pour lui conférer la touche weird qui fait toute sa saveur. A priori, je ne pense donc pas en restreindre vraiment la lecture pour mes joueurs.

 

Le Guide du Marshal

 

La dernière partie du livre, en toute logique, est réservée au seul Marshal. Elle contient là encore à la fois du fluff et du crunch, mais ils sont plus que jamais entrelacés – aucune dimension du jeu ne peut vraiment être envisagée sans l’autre.

 

« Être Marshal » est un bref chapitre comprenant les habituels conseils aux MJ débutants. Un peu plus loin, un autre chapitre tout aussi bref, « Plus de règles d’ambiance », contient quelques éléments techniques supplémentaires, mais pas grand-chose – outre la Terreur, on y trouve surtout des règles façon « coups de pute » pour certains personnages spécifiques, notamment les Savants fous, les Hucksters et les Déterrés.

 

Mais l’essentiel de cette dernière partie tient en trois gros chapitres autrement fondamentaux. « Alors viendra un Jugement » est le troisième et dernier niveau de la connaissance de l’histoire, disons, de l’Ouest étrange. De même que le « No Man’s Land » nuançait voire contredisait les données de « L’Ouest sauvage », à la lumière d’éléments connus d’un petit nombre seulement de ses habitants, le présent chapitre procède encore ainsi – au travers d’ « explications » que même ces « initiés » relatifs ne soupçonnent pas le moins du monde. C’est le moment des « grands secrets », dans une perspective macrocosmique, insérant l’Ouest étrange et les phénomènes incongrus qui s’y produisent dans une trame autrement vaste et aux implications insoupçonnées. Je ne rentre bien évidemment pas dans les détails ici, mais en dirai quelques mots en fin de chronique – au cas où.

 

Après l’histoire, la géographie : c’est l’objet du chapitre sobrement intitulé « L’Ouest étrange », et qui passe sur les différentes régions du jeu, dont le classement dépend parfois de la politique, parfois de la nature… et éventuellement d’autres choses encore. Noter cependant qu’il ne s’agit pas d’un guide exhaustif et détaillé – en fait, c’est même un peu court, disons-le : l’amateur de backgrounds touffus en moi a pu trouver cela un brin frustrant par endroits, mais c’est sans doute une exagération de ma part (j’ai mes marottes). Toutefois, le Marshal devra probablement en faire un peu plus pour y impliquer vraiment les PJ, qu’il soit aidé dans cette tâche par divers suppléments ou préfère s’y lancer sans filet. Toutefois, si, là encore, les « grands secrets » sont de la partie, ce chapitre a néanmoins une approche plus « pratique » que « Alors viendra un Jugement » : que le Marshal use ou non de la dimension « jeu à secrets » de Deadlands Reloaded (encore une fois, ça n’a rien d’une obligation), il trouvera ici des éléments très utiles à la conception et à la mise en scène de ses aventures.

 

Reste enfin un ultime et très gros chapitre, « Mauvaises rencontres », qui constitue une sorte de bestiaire très développé, faisant pas loin de cent pages (tout de même – sur 350, ça se remarque). On y trouve de tout : animaux, monstres des plus classiques, bizarreries spécifiques à cet univers, et des humains enfin, dont quelques célébrités – certaines « historiques », comme Calamity Jane ou Wyatt Earp, d’autres propres à Deadlands, comme les Barons du Rail ou le Révérend Grimme ; « vrais » ou pas, ils sont envisagés ensemble, sur un pied d’égalité. C’est du beau travail, globalement.

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST ÉTRANGE

 

Ce que tout le monde sait

 

Donnons maintenant un aperçu du background – incluant quelques éléments du « No Man’s Land », mais, donc, faisant l’impasse sur les « secrets » du « Guide du Marshal », sur lesquels je reviendrai rapidement en temps utile.

 

Sur le plan le plus « terre à terre » – qui est donc celui du « Coin du gang » –, la base de l’univers de Deadlands Reloaded est d’ordre uchronique, mêlant des événements politico-militaires et d’autres censément « naturels », aux conséquences incalculables.

 

La guerre de Sécession, qui débute en 1861, ne s’est pas arrêtée en 1865, elle a continué bien, bien plus longtemps. Elle faisait toujours rage quand, en 1868, un cataclysme s’est produit – un colossal tremblement de terre qui a anéanti la Californie, devenue depuis (enfin, ce qu’il en reste…) « le Grand Labyrinthe ». Mais le séisme a eu une autre conséquence : la découverte d’un matériau inédit, aux implications scientifiques, techniques et industrielles sans pareilles – ce que l’on appelle dès lors la roche fantôme ; d’une certaine manière, c’était passer d’un seul coup du charbon à l’uranium – sauf que, pour qui connaît les tenants et aboutissants, c’est bien plus que ça… Reste que, pour l’heure, la découverte de la roche fantôme a non seulement bouleversé la technologie du temps, elle a aussi renchéri sur l’effort militaire – en suscitant des armes toujours plus meurtrières… et en devenant l'objet de toutes les convoitises.

 

Pourtant, en 1879, date de convention pour le début des aventures, un cessez-le-feu a été conclu depuis peu : l’Union et la Confédération se regardent toujours en chiens de faïence, ça peut péter de nouveau à tout moment, mais, pour l’heure, plus de batailles (rangées, du moins). Et, comme de juste, les deux entités, maintenant qu’elles sont « plus libres » à cet égard, tournent à nouveau leur regard vers l’Ouest…

 

C’est que la guerre civile a surtout affecté l’est du pays. L’ouest ? Eh bien, il a été affecté, certes, mais différemment… C’est autre chose – il est toujours à conquérir, d’une certaine manière. Aux yeux des types de la côte atlantique, du moins – car les habitants de l’Ouest se passaient sans doute très bien de leurs intrusions : qu’ils se chamaillent entre eux à l’est était peut-être une bénédiction… Quoi qu’il en soit, même en l’absence de grandes batailles entre les Bleus et les Gris, l’Ouest aussi a été chamboulé par la guerre et par la découverte de la roche fantôme ; cette dernière, en fait, a même relancé l’idée de conquête de l’Ouest, car l’Est a cruellement besoin du combustible… D’où cette « nouvelle » guerre, en sus de la guerre de Sécession, qui oppose les différents « Barons du Rail », faisant la course vers le Pacifique dans l’espoir d’obtenir l’exclusivité du transport et du fret – une guerre pas moins sanglante que celle ayant opposé l’Union et la Confédération… On ne s’embarrasse dès lors pas d’y mettre des guillemets : pour les habitants de l’Ouest, c’est une guerre très concrète – et dont les victimes sont assurément aussi mortes (euh…) que celles des champs de bataille de l’Est.

 

Car la Frontière est ardemment disputée. Si certains États (ou territoires) de l’Ouest se sont ralliés aux pouvoirs « légitimes » de l’Est, prolongeant la ligne Mason-Dixon d’un océan à l’autre, d’autres régions par contre sont dans un flou total à cet égard – notamment ce que l’on appelle les « territoires contestés », au centre du pays (essentiellement le Kansas, le Colorado et une partie de l’Oklahoma).

 

Il en est pour avoir proclamé leur indépendance, d’ailleurs – ainsi du Commonwealth de Californie, appellation qui ne doit pas tromper, car le pouvoir essentiel sur place repose entre les mains du seul Révérend Grimme, dans sa puissante cité de Lost Angels, qui a proclamé son indépendance en 1877 ; ainsi également de la République de Deseret, État mormon correspondant en gros à l’Utah, et où le vrai pouvoir, là encore, appartient à un personnage hors-normes, le génial Dr. Darius Hellstromme, le Savant fou par excellence, empruntant autant à Edison ou Tesla qu’à Frankenstein, et dont les automates suscitent la stupéfaction et au moins autant la crainte.

 

Les Indiens des plaines, par ailleurs, ont profité de ce chaos chez les Blancs pour bâtir de nouvelles entités politiques : les Nations Sioux englobent le Dakota entier et des parties non négligeables du Montana, du Wyoming et du Nebraska. Davantage au sud, la Confédération du Coyote s’est émancipée de l’Oklahoma en roue libre, et mordille sur un autre « territoire contesté », le Kansas. Enfin, si cela n’a pas débouché sur l’apparition de structures politiques comparables, les Apaches sont très actifs dans le Sud-Ouest (Arizona et Nouveau-Mexique du moins, pour partie le Texas à l’est et la frange émergée du Grand Labyrinthe à l’ouest.

 

Comme si la situation n’était pas assez compliquée comme ça, des puissances étrangères s’invitent dans la partie – tout particulièrement, au sud, les Mexicains emmenés par Santa Anna, qui se souviennent eux aussi d’Alamo, sans doute, mais lorgnent surtout sur la roche fantôme du Grand Labyrinthe, tandis qu’au nord, l’ancien colonisateur anglais grignote les territoires de l’Union du côté de Detroit…

 

Hors-catégorie, il faut enfin prendre en compte les immigrants chinois rassemblés autour du mystérieux Kang, le vrai pouvoir sur la côte pacifique, Grimme mis à part.

 

Ce que peu savent…

 

Tout ce qui précède est notoire. En tant que tel, c’est bien sûr insuffisant… Quelques-uns, rares sans doute, savent qu’il y a anguille sous roche (fantôme). Non que leurs connaissances soient forcément très étendues : certains ont bien entendu parler de quelque chose qui se serait produit le 4 juillet 1863, et que l’on appellerait « le Jugement », sans savoir de quoi il s’agissait au juste… Ce qu’ils savent, par contre, c’est que cet événement, même plus discret, a bouleversé le monde au moins autant que le tremblement de terre cinq ans plus tard – subitement, la magie a fait son grand retour ! La magie… et les monstres.

 

Ceci, quoi qu’en disent les services secrets des puissances de l’Est, l’Agence pour l’Union et les Texas Rangers pour la Confédération – leur tâche, pour des raisons que le quidam ne comprend sans doute pas très bien, consiste après tout à faire taire les rumeurs en la matière… Autant d’ « hommes à la cigarette », mais en cache-poussière.

 

Mais les monstres sont là, oui – les fantômes, les démons, ces morts-vivants mystérieux que l’on appelle les Déterrés… Et aussi des hommes qui ont développé des pouvoirs hors du commun. On les appelle collectivement des « arcanistes », mais ils sont de cinq types différents.

 

Les Chamans indiens sont en communication directe avec les esprits des Territoires de Chasse ; nombreux sont ceux, parmi eux, qui ont prêté le Serment des Anciennes Traditions, rejetant la technologie des Blancs, pour s’assurer une parfaite communion avec une nature qu’ils savent menacée, communion nécessaire à l’efficacité de la « médecine tribale ». Le désespoir les guette, pourtant…

 

Les Élus, qu’ils en aient bien conscience ou pas, servent des puissances divines « positives » (on ne trie pas) et accomplissent des miracles. Qu’ils bâtissent des communautés paisibles ou traquent sans relâche les manifestations de l’Ennemi, leur foi soulève des montagnes. Littéralement, parfois.

 

Les Hucksters sont les magiciens de Deadlands, dont le pouvoir repose sur le pari avec des entités guère fréquentables (dans l’Ouest, on parle de « Manitous »), ainsi que l’extraordinaire Hoyle en a donné les clefs dans son Livre des jeux ; joueurs dans l’âme, ils battent les cartes comme personne…

 

Les Savants fous (on ne les appelle certainement pas ainsi en face d’eux) n’apprécieraient sans doute pas de se voir cataloguer parmi les arcanistes : ce sont des hommes de science, pas de magie ! Et la rumeur voulant que le bruit strident que fait la roche fantôme en se consumant soit « le cri des damnés », sottises… Reste que leurs machines géniales et terribles produisent des effets qui peuvent assurément faire penser à ceux des Hucksters, etc. Ils sont d’autant plus dangereux qu’ils sont brillants.

 

Un peu à part, nous trouvons enfin les pratiquants d’arts martiaux (Shaolin, ou ce que vous voulez), dont la maîtrise du chi est telle qu’elle leur confère des aptitudes proprement surnaturelles… Attachés à Kang ou pas, ces combattants hors-pair fascinent autant qu’ils effraient.

 

Et, ne nous voilons pas la face, il faudra au moins tout ça pour survivre dans l’Ouest étrange – qui, par-delà les fluctuations des frontières et les revendications ineptes à l’exercice du pouvoir, est au moins uni sur une question : il a peur… Considérablement peur… De plus en plus peur…

 

Bien sûr, il y a davantage encore derrière tout cela. Mais, pour éviter de couper la chronique avec des révélations malvenues, je réserve tout ça pour la dernière section de ce compte rendu : « Le Grand Silence (secret défense) ».

AVOIR LES JETONS

 

Pour l’heure, envisageons les règles – sans rentrer dans les détails de la création de personnages ou des sous-systèmes spécifiques, je ne crois pas qu’ils aient vraiment leur place dans ce compte rendu.

 

Deadlands Reloaded est un jeu « motorisé » par le système Savage Worlds – lequel était sauf erreur dérivé de la première mouture de Deadlands, d’ailleurs. C’est un système (générique) qui revendique à la fois une certaine simplicité, et une approche « pulp », ou, pour reprendre les termes habituels, « fast, fun & furious ». Globalement, à la lecture, mais aussi dans les quelques souvenirs que je retiens de la partie de Deadlands Reloaded jouée il y a quelques années de ça, ça me paraît effectivement réussi sous cet angle (même si j’ai lu des critiques autrement pointues que celle-ci, mettant en cause les probabilités notamment). Notons que le jeu fait mumuse avec des accessoires pas si communs en rôlistie, outre les dés aux formes bizarres (mais pas de d20, scandale !) : des jetons de poker et, pour un résultat qui a l’air assez rigolo à vue de nez, des cartes (de poker également, jokers inclus).

 

La feuille de personnage, en tout cas, est assez minimaliste – nul besoin de remplir des dizaines de lignes. En notant cependant une chose : via les Atouts et Handicaps, mais aussi les Pouvoirs, chaque personnage développe vite un certain nombre de « règles spéciales ». Pour que le jeu tourne bien, je suppose qu’il faut donc une collaboration entre le Marshal, qui ne peut pas avoir absolument tout cela en tête, et les joueurs, qui doivent parfaitement savoir ce dont leurs personnages sont capables.

 

La base du système est très simple, qui repose d’abord sur une classique distinction entre Attributs et Compétences (collectivement appelés Traits). Il y a cinq Attributs (Agilité, Âme, Force, Intellect et Vigueur), et pas de liste étouffante de Compétences, car les PJ sont d’emblée amenés à faire des choix – à bas niveau, je doute qu’un personnage puisse avoir plus de cinq Compétences différentes, ou par-là… Le choix est cependant crucial : un personnage amené à faire un jet dans un domaine où il n’a pas de Compétence appropriée subit un malus qui complique de suite nettement les choses… Cependant, notamment dans le domaine des connaissances intellectuelles, on peut s’accommoder d’un système de « culture générale », faisant appel au bon sens, et qui évite d’être trop pénalisé, ou, plus exactement, de ressentir le besoin de se disperser « au cas où », avec pour conséquence de n’être bon nulle part – « Jack of all trades, master of none ». Chaque Trait est représenté par un dé, allant de d4 à d12 (avec éventuellement des modificateurs, +1, +2), sachant que la moyenne est d6. Il y a enfin quelques caractéristiques dérivées, de moindre importance globalement.

 

Pour réussir un jet, c’est tout simple : il suffit de faire 4 ou plus, 4 étant la difficulté de base (c’est différent en combat) ; si l’action est facile, il y aura un modificateur positif ; si l’action est difficile, il y aura un modificateur négatif. En cas de jet opposé, c’est celui qui fait le plus gros score qui gagne. Si on obtient un « As » (c’est-à-dire le plus haut score possible au dé : 6 pour un d6, 8 pour un d8, etc.), alors on rejette ce dé et on additionne (et si l’on refait un As, on recommence, etc.) ; c'est un classique système de dés explosifs. En outre, il est parfois utile de savoir à quel point une action est réussie : dans ce cas, pour chaque tranche de quatre points au-dessus de la difficulté, on a ce qu’on appelle une « Relance » ; plus on a de Relances, logiquement, plus l’action est réussie.

 

Il faut ici faire intervenir une distinction fondamentale, car le système répartit les personnages en deux catégories : les « Jokers » (soit tous les PJ et certains PNJ importants), et les « Extras » (les autres PNJ). Chaque Joker, lorsqu’il fait une action, jette, en plus de son dé de Trait, un d6 (une seule fois par action) : c’est le « dé joker ». Si le dé joker fait un score plus élevé que le dé de Trait, c’est le score que l’on retient. La règle des As et les modificateurs s’appliquent également au dé joker. Par contre, attention : si le dé de Trait et le dé joker font tous les deux 1, c’est un échec critique…

 

Chaque Joker (ceux du Marshal aussi, donc…) a également des « Jetons », qu’on ne peut pas capitaliser (ils disparaissent à la fin de la session de jeu, on les tire à nouveau à la suivante). On distingue trois couleurs de Jetons, aux effets différents (je songe à simplifier un peu, personnellement…). Un Jeton peut par exemple être utilisé pour rejeter un dé lors d’un jet de Trait (spécifiquement – pas un jet de dégâts, donc, par exemple) ; on peut utiliser plusieurs Jetons sur un jet ; un Jeton ne peut jamais aggraver le résultat ; enfin, un Jeton peut aussi être utilisé quand on reçoit des dégâts pour « Encaisser » (voir plus bas).

 

Et voilà : on a l’essentiel des règles. Au-delà, certains aspects spécifiques peuvent être gérés avec des sortes de sous-systèmes, plus ou moins optionnels, globalement d’un usage aisé (certains font donc appel aux jeux de cartes, et c’est plutôt amusant) ; inutile de rentrer dans les détails ici.

 

KILLING JOKERS

 

Là où les choses se compliquent (un peu, c’est globalement raisonnable), c’est – bien sûr – en ce qui concerne le combat (et la magie, mais ça j’y reviens très vite après). Non que le jeu soit véritablement bâti autour du combat, c’est juste que c’est classiquement un domaine impliquant des précisions supplémentaires. Notez que le système de combat est prévu à la base pour le jeu avec figurines, mais ça n’a en fait rien d’une obligation.

 

L’initiative est largement aléatoire (mais tout de même influencée par certains Atouts et Handicaps) : chaque PJ tire une carte, et chaque groupe de PNJ de même (les groupes sont conçus un peu arbitrairement par le Marshal ; noter que le livre affirmait que seuls les Extras étaient concernés, pas les Jokers du Marshal, mais un erratum semble être revenu là-dessus, ce qui me paraît un peu bizarre, bon…). Dès lors, on joue de la plus élevée (as) à la plus basse (2). En cas d’égalité, on suit l’ordre pique, cœur, carreau, trèfle. Si un Joker tire… un joker, il choisit le moment où il agit, et il bénéficie de + 2 à tous ses jets de Trait et de dégâts.

 

Des actions multiples sont envisageables : en dehors des actions libres, chaque action supplémentaire entreprise lors d’un round confère un malus de – 2 à tous les jets.

 

Pour la mêlée, on utilise la Compétence Combat, et la difficulté est égale au score de Parade de l’adversaire. En cas de succès, on inflige les dégâts indiqués par l’attaque. Chaque Relance ajoute un d6 aux dégâts.

 

Pour les armes à distance, on utilise la Compétence Tir (ou parfois Lancer), et la difficulté dépend de la portée de l’arme. Il peut y avoir des modificateurs en fonction de la couverture, si le personnage s’est jeté au sol, etc. Les dégâts sont indiqués par l’arme, mais on fait un d6 de dégâts supplémentaires si on fait une Relance (une seule fois).

 

Quand on jette les dés pour les dégâts, on additionne les résultats ; la règle des As s’applique. On compare les dégâts à la Résistance de l’adversaire. Si le jet de dégâts est inférieur, l’adversaire est touché, mais sans conséquence ; s’il est supérieur ou égal, l’adversaire est Secoué (il doit tenter de reprendre ses esprits au début de chaque round en faisant un jet d’Âme ; s’il le rate, il reste Secoué, et ne peut pas agir ; s’il le réussit, il n’est plus Secoué, mais ne peut pas agir pour autant dans l’immédiat ; s’il le réussit avec une Relance, il peut agir de suite). Chaque Relance au jet de dégâts inflige une blessure ; un personnage Secoué qui l’est à nouveau subit également une blessure ; un Extra blessé est automatiquement hors de combat (qu’il soit mort ou pas ; c’est un test de Vigueur qui en décide, sinon l’arbitraire du Marshal) ; un Joker peut subir jusqu’à trois blessures avant de se retrouver en état critique (hors de combat, pas forcément mort ; on fait un jet de Vigueur pour connaître son état ; noter que la fatigue également peut plonger dans un état critique), et chaque blessure donne un malus ; un personnage qui subit une blessure alors qu’il n’était pas Secoué devient Secoué. On peut utiliser un Jeton lorsqu’on reçoit une ou plusieurs blessures (mais une seule fois par attaque) pour tenter « d’Encaisser » : on fait un jet de Vigueur, et le succès ainsi que chaque Relance enlèvent une blessure (s’il reste des blessures, le personnage est toujours Secoué) ; on peut aussi utiliser un Jeton pour ne plus être Secoué.

 

Dit comme ça, ça peut paraître dense, mais en fait c’est assez simple. Il faut sans doute apprendre à gérer l’état « Secoué », par contre – à vue de nez, ça peut rapidement devenir handicapant…

 

Ce qui complique la donne, ou du moins peut le faire, ce sont les manœuvres de combat. Non qu’elles soient bien compliquées, mais elles sont très nombreuses… De même que pour les Atouts, Handicaps et Pouvoirs, l’aide des PJ est la bienvenue – le Marshal ne devrait pas avoir à se coltiner tout ça seul, outre que cela aurait un impact sur la vitesse et la souplesse de ce jeu qui se veut « fast, fun & furious » (heureusement, un tableau récapitulatif est là... mais incomplet hors écran ; eh).

LES CINQ ARCANISTES

 

Mais ça n’est sans doute jamais aussi vrai qu’en ce qui concerne les arcanes. Comme dit plus haut, au-delà de la liste commune des sorts, chaque catégorie d’arcanistes a son propre sous-système – et là je ne parle pas de petites subtilités pour la forme : ce sont vraiment des choses très différentes. En outre, il faut prendre en compte un degré supplémentaire de complexité (même si à vue de nez ça devrait très bien se passer), avec les effets particuliers des « sorts » envisagés comme autant d’ « Aspects » ; c’est parfois cosmétique ou peu s’en faut, d’autres fois bien plus crucial.

 

Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, ça n’est sans doute pas la place. Juste quelques impressions « à chaud » ? Tout d’abord, la « magie », globalement, peut être très puissante, oui – mais elle est aussi exigeante… Les conséquences d’un jet raté peuvent s’avérer désastreuses (à vrai dire, celles d’un jet réussi aussi, aha) ; tout particulièrement, je crois, en ce qui concerne les Savants fous et les Hucksters – parce que, si le pari avec les Manitous a souvent quelque chose de jubilatoire, c’est peu dire qu’il n’est pas sans risques : c’est bien le propos, après tout !

 

Au regard de ces conséquences comme de l’utilisation des Pouvoirs, les Élus me paraissent particulièrement balaises, à première vue – code de conduite mis à part, et on devrait pouvoir s’en accommoder (plus facilement que du Serment des Anciennes Traditions que prêtent généralement les Chamans – par ailleurs la moins enthousiasmante des cinq catégories d’arcanistes à mon goût, mais ça se discute), les faiseurs de miracles bénéficient d’un choix relativement étendu de Pouvoirs sans vraiment en subir les contreparties – sauf erreur, leur seule véritable limitation concerne les Pouvoirs maintenus. Certes, les Hucksters et Savants fous (surtout) ont sans doute un panel de choix plus large, et des Pouvoirs en tant que tels plus puissants, notamment sur la durée, mais eux, pour le coup, tentent sans cesse le diable…

 

Le cas des pratiquants d’arts martiaux est peut-être un peu différent. Le principe est assurément fun, mais créer un bon maître de Shaolin a l’air assez coûteux à vue de nez… Faut voir, je peux me tromper.

 

Mais tout ça est bien fait, en tout cas – et devrait en toute logique déboucher sur des personnages très différents les uns des autres, et capables de réagir au scénario de manière inattendue et jouissive. Que demande le peuple ?

 

 

Hein ? La Révélation des Secrets du Jeu ?

 

Bon. Je ne vais pas tout révéler, loin de là, mais il est tout de même quelques points importants du background qu’il me paraît utile d’envisager ici. C’est bien le moment de placer la traditionnelle balise SPOILERS ! Amis joueurs, ouste !

 

LE GRAND SILENCE (SECRET DÉFENSE)

 

Deadlands Reloaded, à l’évidence, est un jeu imprégné de thématiques conspirationnistes – via les Agents et Texas Rangers, il doit beaucoup à Mulder et Scully (délire sur Roswell et la Zone 51, ici le Fort 51, inclus), et construit plus globalement un univers paranoïaque où le vrai pouvoir (éventuellement maçonnique ou truc – très concrètement dans le cas de l’Union) se trouve toujours dans l’ombre, et n’en est que plus redoutable encore. Divers indices, çà et là, le laissent entendre – mais sans rien dévoiler, au fond.

 

Les chapitres réservés au Marshal, en fin de volume, en disent bien davantage – et d’une manière un peu perturbante, d’ailleurs, car virant au macrocosmique, voire au cosmique, tout en adoptant une approche on ne peut plus américano-centrée ; bien au-delà de la seule thématique western, j’entends…

 

Cela implique d’abord de faire un sacré retour en arrière. Il y a bien longtemps de cela, une guerre a opposé, dans ce que les Indiens appellent les Territoires de Chasse, les Esprits (de la nature), avec lesquels les Chamans étaient en relation, et leur contrepartie maléfique, les Manitous. Le monde étant sur le point de basculer dans le chaos, de puissants Chamans, appelés ultérieurement les Anciens (voire Grands Anciens, bon…), se sont rendus dans les Territoires de Chasse pour y vaincre les Manitous, en leur extorquant la promesse de ne plus semer la zone sur Terre. En est résulté un monde plus serein (à voir…), mais en tout cas sans magie.

 

C’était il y a bien longtemps : les Manitous se tenaient à carreau, parce que les Anciens, qui s’étaient ainsi sacrifiés, les surveillaient avec une grande acuité. Mais le monde a changé… En Amérique, en a témoigné l’arrivée des Blancs – et les massacres sans nombre qu’ils ont perpétré sur ceux qu’ils appelaient collectivement les Indiens. Les armes à feu, la variole, etc., ont anéanti bien des tribus… Mais tous les Indiens n’étaient pas disposés à se laisser faire.

 

Un, surtout, a entrepris de riposter – un émule, probablement, du Misquamacus figurant dans le très mauvais Manitou de Graham Masterton (une influence que je suppose marquée, et pourtant ça donne quelque chose de bien, ce qui est totalement fou quand on y pense). Son nom était Raven – ou Corbeau… En fait, ce livre de base patinait à son propos, on trouvait les deux noms alternativement… Le livret accompagnant l’Écran du Marshal a « systématisé » les choses : on s’accorde donc pour appeler l’homme Raven (les autres noms de chefs indiens, etc., sont effectivement présentés sous leur forme anglaise – Sitting Bull, etc.), on garde Corbeau pour d’autres éléments de background, sans doute en lien avec Raven, mais de manière plus ou moins dissimulée.

 

Raven, qui avait trouvé le moyen de prolonger sa vie, enrageait devant les exactions des Blancs, et l’impuissance des Indiens à leur encontre. Il était prêt à tout pour mettre fin à ces iniquités – absolument tout. Et il a su quoi faire quand il a appris l’histoire des Anciens. Pour vaincre les Blancs, il lui fallait faire appel à des alliés de poids – les Manitous étaient tout désignés. Mais il fallait leur permettre d’agir à nouveau sur Terre… Raven et ses partisans, les « Derniers Fils », ont découvert comment gagner eux-mêmes les Territoires de Chasse ; là, ils ont massacré les Anciens, et libéré les Manitous. Leur mission s’est achevée le 4 juillet 1863 – et ce fut alors le Jugement.

 

(Notez, la guerre de Sécession avait déjà débuté deux ans auparavant – alors, le monde plus serein car libéré des Manitous, hein…)

 

Parmi les Manitous, quatre, particulièrement puissants, se sont mis à dominer leur espèce – des entités hors-normes, aux ambitions redoutables, et qui se sont progressivement vus associer, outre une région particulière de l’Ouest étrange où sévir, les attributs spécifiques des quatre cavaliers de l’apocalypse : on en parle collectivement comme des Juges, et ils sont Famine, Guerre, Mort et Pestilence. À titre d’exemple, le Grand Labyrinthe appartient à Famine, et son représentant sur place est le (faux…) révérend Grimme, dont l’Église entière repose sur le cannibalisme, etc.

 

Dès le Jugement, la magie a fait son grand retour sur Terre – mais aussi d’autres choses, dont, le plus empoisonné des cadeaux, la roche fantôme : les Savants fous ont beau dire, eh bien, oui – le bruit strident qui s’en échappe quand elle se consume est bel et bien le cri des damnés…

 

Et, comme dans toute bonne conspiration, tout cela est lié à un plan d’ensemble – même mesquin ? En effet, les Manitous, et parmi eux les Juges, se nourrissent de la peur. Dès lors, tout ce qui peut susciter la peur leur est profitable : c’est à ce titre qu’ils envoient sur Terre des monstres en tous genres (en fait des Manitous d’un rang inférieur), mais ils peuvent aussi très bien s’entendre avec des humains dont les méfaits (plus ou moins consciemment) participent à répandre la terreur – le Dr. Darius Hellstromme en est un très bon exemple. Mais cela va bien au-delà – ils aiment la guerre, celle de Sécession comme celle des Barons du Rail, aussi favorisent-ils les deux ; les inventions redoutables de la Science étrange les réjouissent pour les tueries qu’elles annoncent, et ils se délectent encore plus des rivalités meurtrières des hommes drogués à la roche fantôme, leur plus bel outil de manipulation de masse ; ils raffolent des pistoleros abrutis par l’alcool qui tuent des innocents dans leurs cavalcades puériles, mais tout autant du cannibalisme – qu’il s’agisse de le rendre plus terrifiant, fonction des circonstances, en le conservant secret ou en le révélant au grand jour, etc. Ils entendent en fait « terreurformer » l’Ouest étrange – faire de l’ensemble du territoire des « Deadlands », comme on qualifie ces Territoires de Chasse qu’ils ont irrémédiablement corrompu.

 

Et, passé l’éventuelle prise de conscience (encore une fois, on peut faire sans), c’est là que les PJ interviennent – leur véritable ennemi est la terreur elle-même. Une idée que j’aime bien… Grandpa Théobald a pu passer par-là, d’ailleurs (certaines illustrations sont éloquentes, et c’est peu dire : il y a clairement une dimension cthulhienne, sinon lovecraftienne, dans Deadlands Reloaded). Et sans doute faut-il, en campagne du moins, que les joueurs commencent à en prendre conscience – car ils disposent de plusieurs options pour faire diminuer le niveau de Terreur d’une zone ; d’une certaine manière, c’est là leur vraie mission.

 

Les Juges sont donc les « grands méchants » du jeu. Juste en dessous d’eux, on trouve les plus puissants de leurs serviteurs – ce qui inclut Raven, toujours bon pied bon œil avec ses deux siècles d’existence, mais aussi le Révérend Grimme (enfin, celui qui se fait passer pour lui…), ou encore le Déterré Jasper Stone (le gus de la couv) ; autant de pouvoirs plus ou moins dans l’ombre. En fait, il y a une vraie prédilection pour ces « pouvoirs dans l’ombre » dans l’ensemble du contexte de jeu – mais les imposteurs y ont leur part : on y croise aussi bien le « vrai » Abraham Lincoln qu’un « faux » Robert E. Lee !

 

La gamme VO joue dès lors régulièrement de cette trame de fond – j’ai cru comprendre que les quatre grosses campagnes disponibles (The Flood, etc.) impliquaient chacune un des Juges et ses serviteurs attitrés, et constituaient même ensemble une sorte de « méga-campagne ». Mais, sans aller jusque-là – et surtout sans confronter les joueurs directement aux Juges, bien sûr, mais aussi à leurs représentants (sérieux, on a les caractéristiques surpuissantes de Raven ou Hellstromme en fin de bestiaire, mais quel intérêt d’envoyer les PJ à la baston contre eux…) –, il est néanmoins possible d’en tirer bien des choses intéressantes, en termes d’ambiance notamment.

 

Car, si la coloration globale de Deadlands Reloaded est sans doute d’abord fun et pulp, il n’en reste pas moins qu’en dessous se dissimule à peine une horreur globale du plus grand intérêt, et dont il est sans doute possible de tirer bien des aventures palpitantes et fortes.

 

TOI, TU CREUSES

 

Bilan toujours enthousiasmant à la relecture, donc. J’ai très envie de maîtriser à nouveau Deadlands Reloaded, et vais de ce pas creuser un peu la question avec les suppléments mentionnés en tête de chronique.

 

Je regrette toujours autant la traduction et la relecture approximatives de ce livre de base, et, paradoxalement du coup ? je déplore toujours l’abandon de la gamme française, mais ça ne va pas m’arrêter, hombre.

 

Western + horreur, je dis banco !

 

Alors à bientôt ?

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Contes du Soleil Noir : Invisible, d'Alex Jestaire

Publié le par Nébal

Contes du Soleil Noir : Invisible, d'Alex Jestaire

JESTAIRE (Alex), Contes du Soleil Noir : Invisible, illustrations de Pablo Melchor, Vauvert, Au Diable Vauvert, coll. Hyperfictions, 2017, 121 p.

LA CONSPI-VODKA DE LA PAPESSE

 

Retour aux Contes du Soleil Noir d’Alex Jestaire. Je suis un peu à la bourre… J’avais lu Crash et Arbre aux environs de leur parution, grosso merdo, mais, depuis la publication du troisième volet, Invisible, qui va nous intéresser aujourd'hui, le quatrième, Audit, est déjà sorti, et le cinquième (et ultime en principe), Esclave, c’est pour bientôt. Quelle idée, aussi, de publier cinq livres, même petits, la même année ! Tsk.

 

Invisible, donc – troisième variation sur « les visages de l’horreur d’aujourd’hui, matérielle, sociale, morale… une horreur de fin de civilisation », nous dit-on toujours ; une horreur qui n’en est pas moins sous le bienveillant patronage de quelques grands maîtres, tels, toujours cités, « Stephen King, Clive Barker ou Cronenberg », ce qui me laisse toujours aussi perplexe.

 

Parce que, cette horreur, je l’avais plus ou moins perçue dans les deux volumes précédents – entendons-nous bien : elle était là, mais très étrangement connotée dans le cas de Crash, et bizarrement malmenée dans Arbre au-delà d’un de ses fils rouges effectivement très barkérien. Plus important peut-être, j’avais, dans les deux cas, eu l’impression que le récit ménageait en dernier recours, quitte à ce que ce soit avec une certaine ironie, une porte de sortie, éventuellement dérisoire en apparence, et pourtant cruciale. À ce compte-là, Invisible ne me paraît pas si différent.

 

Un autre aspect du récit peut aussi faire le lien, je suppose, et c’est sa dimension (plus ou moins vaguement) conspirationniste – qui ressort à la fois des enquêtes narratives et des montages astucieux de notre spécialiste ès Soleil Noir, le déconcertant Geek, et des mauvaises rencontres que peuvent faire les personnages, Society sado-barkérienne dans Arbre, parlementaires euro-reptiliens dans le présent volume. Mais à ce compte-là, on pourrait en fait remonter à Tourville, au fond…

 

Quoi qu’il en soit, ce sont des liens plus concrets, je suppose, que ce Soleil Noir qui parle aux mystiques en toutes ces circonstances – quitte à être réduit (?) ici à une bonne bouteille de mauvaise vodka. Ou l’inverse.

 

Oh, et, pour les amateurs de la symbolique du tarot, qui semble parler à notre auteur (lard, cochon) mais me dépasse complètement, Invisible est placé sous le signe de la Papesse – vous m’en direz tant.

 

JOFFREY, INVISIBLE

 

Notre héros, si l’on ose dire, s’appelle Joffrey, et c’est un SDF (bonjour l’acronyme à la con), typé « punk à chien » ; même si ledit chien, Folco, est un petit machin pas vraiment dans la norme généralement plus maousse desdits punks à chiens. Il est relativement jeune ; il est français, par ailleurs, mais zone à Bruxelles – en pestant sur les immigrés.

 

Joffrey, à tout prendre, n’est pas très sympathique – et pas très futé non plus. Son parcours de galère en galère, affligé par un déterminisme implacable et la poursuite par le menu d’un cycle pervers de la déchéance, incite sans doute à le prendre en pitié – mais la pitié c’est nul, et Joffrey n’en veut pas. Il goûte par ailleurs les plus mauvaises des blagues, les interpellations soudaines et avinées aussi, qui sonnent comme autant d’agressions pour les passants arpentant la gare où Joffrey survit tel jour. Un moyen pour lui d’exister ? Car, et on s’en fout de la poule ou de l’œuf, le fait est que les passants, à peu près systématiquement, l’ignorent – oh, pas totalement : la tête rentrée dans les épaules, c’est déjà quelque chose, c'est témoigner de ce que l'on a instinctivement pris en compte la présence du fâcheux. Mais, consciemment, ceux qui croisent Joffrey font comme s’ils ne le voyaient pas.

 

On a pu dire de la SF, notamment, que c’était un genre où un procédé courant consistait à réifier des métaphores. D’une certaine manière, c’est bien ce qui se produit dans ce petit volume même marketé « horreur » : Joffrey, d’invisible métaphorique, devient véritablement invisible – littéralement, concrètement. On ne le voit pas, pas seulement parce qu’on fait le choix de l’ignorer, mais parce qu’on ne peut plus le voir. En fait, cela va même au-delà du seul sens de la vue : on ne le perçoit pas  (plus ?) de quelque manière que ce soit ; et sa vie en est forcément affectée… même si, dans un premier temps, il semble croire que cette malédiction pourrait s’avérer un don. Il ne connaît pas ses classiques ?

 

DE GYGÈS À JOFFREY

 

Or, ici, Alex Jestaire ne prétend certainement pas se montrer original, aussi peut-il ouvertement égrener, lui, les références appropriées, pour ensuite passer à autre chose.

 

Bien sûr, on pense d’abord à L’Homme invisible de H.G. Wells – un sale bonhomme, d’une ambition mégalomane et porté au crime, dans un récit par ailleurs pas dénué d’humour, loin de là. On pense peut-être plus encore à des variations contemporaines sur le personnage du Dr. Griffin, comme le médiocre Hollow Man de Paul Verhoeven, ou l’excellente BD d’Alan Moore et Kevin O’Neill La Ligue des Gentlemen Extraordinaires – notamment quand notre Joffrey, prenant conscience de son pouvoir, en déduit aussitôt que la meilleure utilisation qu’il pourrait en faire consisterait en mesquins accès de voyeurisme dans les toilettes des dames, s’engageant sur la pente toujours plus nauséabonde de l’agression sexuelle voire du viol pur et simple.

 

Pour Joffrey, les femmes ne sont après tout guère plus que des objets (ou le sont devenues, car il n’en a pas toujours été ainsi pour lui, ainsi que nous l’apprenons assez vite). D’ailleurs, quand le SDF ne manque pas lui non plus de songer à diverses références culturelles concernant son pouvoir supranormal, il s’attarde certes sur le cas de Jane (ou Susan…) Storm, la Femme invisible des Quatre Fantastiques, mais il n’en parle pas dans les termes les plus flatteurs, sans surprise…

 

Il est vrai qu’il n’a rien d’un super-héros. Joffrey se réjouit d’abord de sa bien étrange faculté, sans guère s’attarder sur les raisons qui pourraient l’avoir amené à la développer (trait récurrent, faut-il croire, de la série – en tout cas, c’était très sensible chez Janaan dans Arbre, mais peut-être guère moins, au fond, chez Malika dans Crash). Mais il en use de la façon la plus mesquine… et qu’un moraliste ne manquerait pas de juger « corrompue », voire « criminelle » (« maléfique » serait carrément beaucoup trop fort). Et il n’y a rien d’étonnant à cela, car, depuis Gygès et via Platon, le procédé imaginaire de l’invisibilité est associé à toutes ces notions morales – à ce compte-là, le Dr. Griffin de Wells n’est d’ailleurs lui aussi qu’un succédané d’une figure bien antérieure. L’anneau de Gygès devenu anneau de Sauron a de même brodé sur la thématique de la corruption, encore que de manière plus subtile peut-être, car plus ample. Ce n’est pas systématique non plus, certes : et la cape de Harry Potter, alors ? C’est plus le genre Storm, non ?

 

Mais je m’égare. Ce qui compte vraiment ici, ce n’est pas le « mal », car, agressions sexuelles exceptées (c’est certes une putain d’exception, mais je ne voudrais pas SPOILER outre-mesure sur ce que pense et fait Joffrey au juste à cet égard… Noter au passage qu’il y a ici sans doute un reflet très ironique des délires sadiens de la haute, dans Arbre, mais tout autant, dans le même « conte », du sort ultime de Janaan), les « méfaits » du SDF sont avant tout mesquins. Il vole dans les magasins, et personne sans doute n’oserait vraiment lui en faire le reproche, dans sa condition – d’autant que son butin demeure toujours dérisoire, sauciflard et gros rougeot ; un manque d'ambition (macronienne-truc) en soi éloquent ? Il multiplie les « mauvaises blagues », surtout – consistant à chier dans le rayon des bouteilles d’eau minérale (tout ce qu’il touche et tout ce qui vient de lui est également invisible, et c’est tellement rigolo de voir les clients se pincer le nez sans savoir d’où vient cette odeur, avec un peu de chance ça va finir en glissade, warf, warf) ou à renverser leurs cafés sur les genoux des consommateurs (et de préférence les consommatrices) attablés en terrasse, entre deux insultes pas entendues et deux pseudo-selfies où il n’apparaît bien sûr pas, et tant d’autres choses… Des gamineries, finalement, et de peu d’importance. Ce qui est presque aussi navrant que sa condition, au fond. Presque ?

 

Parler de « corruption », alors ? Certainement pas. S’il y a eu corruption, c’était avant le pouvoir, avant quoi que ce soit, et parce que le monde autour de Joffrey était suffisamment corrompu comme ça – ce que sa virée parano-conspi au Parlement européen pourrait confirmer, même sur un mode plus viscéral et brut, grotesque oui, qu’intellectuel ; à vrai dire, tout cela est sans doute très fantasmatique, fonctionnant à la manière de ces explications simples auxquelles on se raccroche volontiers pour clarifier un monde d’une complexité si intimidante que l’on préfère en faire abstraction : c’est une imposture, oui, mais ça n'en est pas moins le rôle ultime de la conspiration, et elle le remplit depuis le début, chez l’auteur, on dirait bien.

 

En fait, l’invisibilité n’avilit pas forcément plus que cela Joffrey – malgré Gygès, malgré Griffin. En fait de corruption, elle pourrait même, en dernière mesure, s’avérer porteuse d’une potentialité de « rédemption » (si c’est bien le mot, car s’agit-il de « racheter » quoi que ce soit ?). Très ironique, certes. Et vaguement déprimante ?

 

Sa véritable fonction narrative est d’une tout autre nature, même si pas des plus originale là non plus : la mise en scène d’une horreur sociale, sur le principe de la métaphore prise au pied de la lettre (et, histoire d’achever cette section croulant sous les références, je suppose qu’on pourrait ici adjoindre à l’invisibilité au sens le plus strict le thème un peu différent de la transparence, par exemple chez Roland C. Wagner, ou, pour ce que j’en sais, chez Ayerdhal ?). C’est ici, enfin, que Joffrey devra admettre que ce qu’il avait voulu prendre pour un don s’avère être une malédiction.

UN SNUFF SOCIAL ?

 

Oui : les clochards, qu’on ne voit pas parce qu’on refuse de les voir, par protection mesquine, deviennent, en leur plus ou moins porte-parole Joffrey, littéralement invisibles – et c’est fâcheux pour un porte-parole, parce que, cette invisibilité affectant globalement son rapport aux autres, on ne l’entend pas plus qu’on ne le voit. Mais le voyeurisme du lecteur s'en accommode très bien.

 

Le propos, en tant que tel, n’est sans doute pas d’une originalité stupéfiante, même si j’avoue ne pas avoir là tout de suite tant de précédents littéraires que cela en tête (maintenant, on peut chercher au-delà de la littérature, hein – je vous renverrais bien au scénario pour L’Appel de Cthulhu que je maîtrise actuellement, ça tombe bien : « Au-delà des limites »…).

 

Cependant, de manière générale, cela nous renvoie à un principe d’horreur sociale qui, dès le premier des Contes du Soleil Noir, Crash, louchait via son titre sur Ballard (et assimilés). Le fait est que la notion d’horreur en termes de genre me paraît toujours aussi difficile à accoler à Invisible ; pourtant, comme Crash surtout, le présent court roman exprime bien une situation en tant que telle parfaitement horrible. Mais pas horrifique ? Disons du moins que l’on n’a pas recours ici aux expédients de la peur, et encore moins aux « jump scares » presse-bouton. Le cauchemar de Joffrey, comme celui de Malika, ce n’est pas tel monstre incongru, ce n’est pas tel élément surnaturel, même dans le cas de l’invisibilité de Joffrey tournant progressivement à la malédiction, non : c’est sa vie de merde. À la base. Car derrière cette vie de merde, essence de l’horreur sociale à la façon des Contes du Soleil Noir faut-il croire, se profile une horreur « de classe », dont on pourrait donc chercher des antécédents chez J.G. Ballard, entre autres – mais à la façon de reflets déformants : les gares bruxelloises qui puent la pisse constituent après tout, en apparence du moins, l’antithèse de la Riviera criminellement riche de Super-Cannes et compagnie ; et nous fréquentons cette fois les rebuts. Mais justement : le cycle d’Alex Jestaire joue sans doute de ces reflets – et, à maints égards, le parcours de Joffrey est d’autant plus éclairant si on lui associe, comme en split-screen, l’infecte jeunesse dorée d’Arbre

 

Du coup, ne pas se méprendre sur mes mots plus haut, quand j’ai décrit Joffrey et son quotidien en termes pas forcément très aimables. Il ne s’agit pas de « mépris de classe », du moins je ne crois pas… Plutôt quelque chose incitant à relever que le discours d’Invisible est pathétique, oui, au sens strict, mais sans être misérabiliste (ou apologétique). Que Joffrey soit un peu un connard contribue à lui donner chair et âme. Qu’il ne soit pas un Jean Valjean engagé sur la voie de la rédemption en dépit de l’hostilité ouverte et maniaque d’un Javert, peut-être plus encore – en fait, que l’adversité à l’encontre de Joffrey soit indifférenciée, anonyme, est très bienvenu ; avec un autre auteur, je n’aurais pas manqué, si ça se trouve, de lâcher les terribles et cyclopéens deux mots « horreur cosmique »… Mais nul tentacule ici – simplement une réalité tellement déprimante, jusque dans son procédé imaginaire, qu’elle acquiert insidieusement les atours d’une horreur « molle », pas moins terrible car pas moins inéluctable : c’est, d’une certaine manière, du TRVE zombie à la Romero – pas pour l’hémoglobine, certes : je parle ici de ce sentiment oppressant que l’horreur frappera d’autant plus certainement qu’elle prendra insupportablement son temps pour le faire, on le sait, on la voit faire, lentement, très lentement…

 

Et c’est bien pour cela que nous avons besoin que Joffrey existe, au-delà du stéréotype du punk à chien lourdaud à la voix éraillée. Et, oui, il existe – comme Malika dans Crash, à cet égard. Tous deux, à vrai dire, existent peut-être surtout quand ils souffrent – c’est la douleur qui témoigne de leur humanité essentielle ; dans le cas de Joffrey, la scène des photos, particulièrement poignante, en témoigne, à la limite de l’intolérable (et d’autant plus que le personnage prend d’abord tout cela à la blague et même avec un enthousiasme débordant, à vrai dire déjà pathologique). Et tous deux, certes, sont au fond confrontés au même problème : comment exister ? La pire des questions : il est déjà trop tard quand on se la pose. Et, en l'espèce, une question d’autant plus douloureuse que la condition de légume de Malika comme celle de clochard de Joffrey semblent leur dénier d'emblée tout droit à l’existence… Parler alors d’une douleur « palpable » n’en est à vrai dire que plus cruel ; mais le lecteur est-il encore à ça près ?

 

 

Mais, là, je persiste – même en me sentant un peu seul, et en me demandant d’autant plus si je ne fais pas totalement fausse route : comme dans Crash (surtout – le thème de base comme la narration plus linéaire que dans le deuxième volume rapprochent les deux livres), mais aussi, sur un mode bien différent, comme dans Arbre, j’ai le sentiment, dans Invisible, d’une ultime échappatoire, même cruellement ironique. En fait de romancier d’horreur, Alex Jestaire me paraît toujours, en ultime mesure, autoriser l’émancipation de ses personnages, d’une manière ou d’une autre (souvent morbide, certes) ; sans que l’on aille jusqu’à parler de happy end, mais cela suffit à mes yeux à distancer l’auteur du genre horrifique, dans ses canons les plus stricts du moins, que les argumentaires de presse associent par nature et sans plus de questions aux Contes du Soleil Noir. C’est peut-être futile – peut-être moins. À chacun d’en juger

 

LE RÉALISATEUR DE TA VIE

 

Une autre impression persiste depuis Crash, et c’est que la vraie star dans tout ça, c’est Geek – notre narrateur, et probablement bien plus que ça encore. Au-delà de ce sobriquet bien terne (on peut y préférer, pour la couleur, les avatars de Monsieur Geek, voire Maître Geek – je vous concède que ce dernier a de quoi faire frissonner), qui pourrait le ravaler à la figure un peu balourde d’un pâlichon de banlieue s’empiffrant de Granola en parcourant 24/24 le ouèbe le plus interlope, on devine toujours un peu plus sous cette façade, sinon encore un démiurge (mais en fait si), du moins un artiste – un conteur, c’est à propos, qui perpétue, à l’heure du web profond et de l’exploration de données, les trucs de ses prédécesseurs, les aèdes, bardes et scaldes, plus encore sans doute ceux qui narraient dans les souks les fantasmes chatoyants des Mille et Une Nuits. Qu'importe si ses récits à lui sont en nuances de gris.

 

Car c’est bien ce qu’il fait – en adaptant. Même s’il semble recevoir ses auditeurs chez lui (pensez à la pizza et au Coca Zéro), son art est celui d’un monteur et d’un réalisateur : il enchaîne les vidéos improbables, s’il ne filme pas lui-même, préférant avoir recours aux réseaux de surveillance mondialisés et éventuellement à la sous-veillance un peu perverse des zélés citoyens du net. C’est lui qui nous dit de regarder, et ce qu’il faut regarder – en s’accaparant sans doute les attributions de ses sources anonymes, car il prétendra toujours que ses « dossiers », Malika, Janaan, Joffrey maintenant, consistent avant tout à regarder ce que personne d’autre ne regarde ou n’est censé regarder. Et peut-être est-ce bien le cas, au fond ? Car c’est en définitive son montage qui crée le document final, et par là-même l'histoire. Prises indépendamment, les nombreuses vidéos dont il use ne servent à rien ; c’est leur corrélation qui est signifiante. En cela, il n’est pas si éloigné du narrateur de « L’Appel de Cthulhu », dans le fameux paragraphe introductif de la nouvelle – à ceci près qu’il ne joue pas de la carte de l’avertissement, encore moins de celle du regret : bien au contraire, il veut que nous regardions – et c’est bien ce que nous faisons, avec une certaine délectation trouble, probablement un tantinet SM.

 

Dans le cas précis d’Invisible, c’est pourtant problématique. Littéralement, ici, Geek veut que nous voyions l’invisible. Il semblerait bien que ces vidéos de surveillance témoignent de quelque chose – mais de manière explicite ou implicite, ce n’est pas toujours très clair. Qu’importe : ce qui compte, c’est le récit – le conte (aha). Et le conte a besoin d’un conteur, et des effets que maîtrise ce conteur, pour acquérir du sens, ou ne serait-ce, et ce n’est pas négligeable, que les atours un peu exubérants du bon divertissement – quand bien même une sorte de snuff social, à y regarder de plus près.

 

Ce qui peut passer par la mise en scène de soi – là même où elle paraîtrait pourtant hors de propos. L’introduction du roman est ici explicite, où Geek nous impose de regarder cet homme qui ne bouge pas, et depuis bien trop longtemps sans doute. Sans Geek, la scène serait anodine – elle autorise la suite parce qu’elle est déjà, à sa manière, un effet de narration. En cela, le conteur se révèle derrière la façade de Geek – et sans doute, derrière Geek, faut-il voir Alex Jestaire lui-même ?

 

Mais cela nous ramène au problème initial, qui pour l’heure n’a, je crois, toujours pas de réponse : quelles sont les intentions de Geek, depuis le début ? Et les intentions d’Alex Jestaire ? Mais cette question n’a peut-être pas besoin d’avoir une réponse pour l’heure. Car les Contes du Soleil Noir portent en eux-mêmes leur raison d’être, au-delà de cette dimension cyclique – sans exclure qu’en son temps celle-ci puisse amener à prendre les choses autrement, au travers d’un retour en arrière mégalomane autant que joueur, narrativement s’entend. Ou pas.

 

BAGOUT GEEK POST-PUNK

 

Mais, soyons franc : s’il y a des choses intéressantes dans tout ça, il n’y a sans doute rien de bouleversant non plus. D’une certaine manière, nous pouvons avoir le sentiment de déjà connaître tout cela, de ne pas y trouver quoi que ce soit de « neuf », du coup, et ça pèse forcément sur l’intérêt de ce troisième « dossier » des Contes du Soleil Noir ; que j’ai bien aimé, mais qui m’a sans doute moins convaincu que Crash, plus intéressant encore rétrospectivement, ou même Arbre, et ce alors que je n’y avais de toute évidence pas panné grand-chose, voire rien du tout...

 

Ce qui tire Invisible vers le haut à mes yeux (aha), eh bien, c’est toujours la même chose, en fait : le style d’Alex Jestaire, très oral, semé de références, barbouillé d’italiques, mais joliment sonore. Notez, une fois de plus, je comprendrais très bien qu’on n’y soit pas sensible – voire que ça aille jusqu’à irriter ; ce qui serait assez légitime, j’imagine. Mais en ce qui me concerne, ça passe décidément très bien.

 

D’autant bien sûr que ce style entretient une relation constante avec les effets narratifs de ce filou de Geek ? La structure d’Invisible, relativement linéaire, plus même que celle de Crash, n’a pas forcément grand-chose de commun avec les jeux de langues tenant à l'éclatement de la narration dans Arbre. Les premiers Contes du Soleil Noir, déjà, marquaient ici une évolution notable par rapport à Tourville – dans mes précédentes chroniques, je parlais d’une certaine « retenue »... Ce qui se vérifie à nouveau avec ce livre – toutes choses égales par ailleurs : il serait tentant, avec un titre pareil, d’en déduire que la plume d’Alex Jestaire serait ici invisible… Elle ne l’est pas. Elle a une présence, elle est incarnée même, via Geek sinon Joffrey – ce qui lui permet de sonner juste.

 

Il y a une certaine musique, en fait (pas forcément celle-ci, mais...). Une impression de naturel qui doit probablement beaucoup à l’artifice. Et je trouve ça très pertinent, très efficace, ce bagout un peu geek, un peu post-punk, souvent à deux doigts de la révélation apocalyptique – le genre de révélation qu’une vodka frelatée pourrait très temporairement susciter, oui, avant que les maux de ventre et la gueule de bois ne ramènent le prophète sur terre – à sa crasse, à son indifférence, à son manque de tout.

 

J’aimerais pouvoir vous en donner quelques témoignages, mais je n’arrive pas à trouver ne serait-ce qu’un passage à même de faire la démonstration de ce que ce style peut avoir de fort. J’avais pris des notes, m’étais dit que peut-être ceci, peut-être cela… Mais, à la relecture, j’ai systématiquement eu l’impression que ça ne donnait rien tout seul… Je crois qu’il faut l’ensemble – il faut baigner dedans ; et là, oui, il se produit quelque chose – on voit le Soleil Noir des sages, des mystiques et des fous… ou, plus prosaïquement, on se glisse dans une tranche de vie morbide, qui clame jusque dans sa fiction une authenticité que l’on n’a pas le moins du monde envie de contester.

 

Et c’est déjà beaucoup, non ?

 

La suite un de ces jours, avec le quatrième des Contes du Soleil Noir, intitulé Audit – à n’en pas douter le titre le plus horrifique de cette sélection d’horreurs trop crédibles.

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Haiku : anthologie du poème court japonais

Publié le par Nébal

Haiku : anthologie du poème court japonais

Haiku : anthologie du poème court japonais, présentation, choix et traduction [du japonais] de Corinne Atlan et Zéno Bianu, Paris, Gallimard, coll. Poésie, [2002] 2015, 239 p.

HAÏKU = HARDCORE

 

Eh bien, nous y voilà… Il me faut à nouveau tenter de parler de poésie – avec ces « petits trucs », là, les haïkus ; que l’on dit parfois être la forme poétique la plus brève de par le monde, celle qui ne dure que « le temps d'un souffle ». Et qui, globalement, m’a toujours laissé perplexe.

 

Reste que je me suis un tantinet éveillé à la poésie japonaise – par « obligation » que je m’imposais peut-être connement, puis par goût et/ou par jeu. J’ai été tout particulièrement séduit par la poésie japonaise classique – la plus classique, celle du Man.yôshû, puis de l’époque Heian : essentiellement (presque systématiquement, en fait) des « poèmes courts », ou tanka, même si, aux origines du registre, on trouve quelques « poèmes longs », ou chôka. Outre l’anthologie Mille Ans de littérature japonaise, composée par Nakamura Ryôji et René de Ceccatty, des œuvres plus ciblées, telles surtout les Contes d’Ise, puis dans une moindre mesure Le Dit de Heichû, m’ont amené à m’y intéresser davantage, car ils m’avaient étrangement touché – et, bien sûr, on pourrait compléter cette maigre liste avec d’autres ouvrages, pas essentiellement poétiques, mais comprenant pourtant nombre de poèmes, ainsi du Dit des Heiké, voire du Kojiki.

 

Mais sans doute fallait-il aller plus loin. Tout récemment, la lecture de l’Anthologie de la poésie japonaise classique, compilée en son temps par Gaston Renondeau, m’a dans l’ensemble beaucoup plu, et incité à creuser la question davantage encore… en me frottant à ce registre effrayant qu’est le haïku. À vrai dire, je m’étais procuré en même temps l’anthologie dont je vais traiter aujourd’hui, dans la même et éminente collection « Poésie » des éditions Gallimard, et dont l’approche s’avère tout autre – j’avais même poussé le vice jusqu’à faire l’acquisition en même temps de l’Intégrale des haïkus de Bashô, en dépit de mon incompréhension peu ou prou totale de tout ce que j’en avais lu avant, ici, ou encore (de très loin le plus « scientifique » de ces trois recueils : bilingue, notes très abondantes… Ce qui me plaît bien, à moi).

 

Haiku : anthologie du poème court japonais est un recueil semble-t-il doté d’une jolie réputation, et dont bien des camarades avaient salué la pertinence et la réussite. Le travail accompli par Corinne Atlan et Zéno Bianu devait donc constituer une bonne porte d’entrée, me concernant – à même de dépasser mes préventions bêtement ancrées pour ce genre poétique dont la brièveté me secoue, dont la candeur apparente me stupéfie, dont le propos m’échappe 99,9 fois sur 100 (au mieux), etc.

 

Mais il y avait donc du boulot, hein – c’était vraiment pas gagné.

 

Et au sortir de cette lecture, ça n’est sans doute toujours pas gagné – même si je crois (je crois…) qu’il y a quand même eu comme un progrès. Alors ne perdons pas espoir – à force, peut-être que j’y comprendrai quelque chose ; et peut-être, surtout, que cela me touchera véritablement ?

 

Maintenant, chroniquer tout ceci n’est pas chose aisée… En fait, et dans ces circonstances tout particulièrement, cela dépasse mes très éventuelles compétences, je ne vais pas me leurrer. Je vais livrer quelques développements très généraux dans les quelques sections qui suivent, mais, plus encore peut-être que pour l’Anthologie de la poésie japonaise classique, ce seront surtout les extraits qui compteront – une sélection dans une sélection, avec ce que cela implique de biais plus ou moins fâcheux…

 

UNE QUESTION DE MOTS

 

Avant cela, cependant, un peu de vocabulaire, qui me paraît utile – même si je vais m’en tenir ici à l’historique du genre, résumée dans un petit article en fin d’ouvrage. Le lexique du haïku va, c’est certain, bien au-delà, et j’aurai l’occasion de parler, par exemple, du kigo ou du kireji, mais, pour l’heure, simplement un peu d’histoire – et même là sans entrer excessivement dans les détails…

 

La poésie japonaise primordiale est sans doute d’essence populaire, dans les rites paysans de type utagaki, où les « chants-poèmes » occupent une place fondamentale. Uta, aujourd’hui, désigne la « chanson », mais la distinction apparaît somme toute récente, si les poèmes classiques n’étaient plus forcément chantés.

 

Sur cette base populaire, se constitue aux époques Nara, avec le Man.yôshû, puis Heian, la poésie japonaise classique : les poèmes japonais, ou waka, se distinguent de la poésie chinoise, et prennent plusieurs formes, dont le tanka, ou « poème court », est la plus importante – le chôka, ou « poème long », disparaît dès Heian, et de même pour les autres formats, déjà bien moins courus ; c’en est au point où tanka devient synonyme de waka, les deux termes étant employés alternativement pour désigner la même chose.

 

Le tanka est un poème court (donc), composé de cinq vers. Les formats poétiques japonais s’attachent avant toute chose au nombre de mores, ou syllabes, et, dès cette époque primordiale, la base des poèmes consiste pour l’essentiel en l’alternance de vers de cinq et de sept mores. Le tanka, concrètement, obéit à une structure 5-7-5-7-7.

 

Au sein même du tanka, sur cette base, on peut opérer une distinction entre deux ensembles : les trois premiers vers, 5-7-5, constituent ce que l’on appelle le hokku. Restent les deux derniers vers, 7-7, distique en forme d’ « envoi », disons.

 

Un jeu poétique se développe bientôt, qui consiste en l’élaboration collective de poèmes, sur la base de l’échange et de l’enchaînement : c’est ce que l’on appelle traditionnellement le renga, même si, plus récemment, on a aussi employé le terme de renku. Dans le contexte du renga, un premier poète lance un hokku (5-7-5) ; un deuxième poète complète le tanka avec un distique (7-7) ; puis le premier poète, ou un autre encore, enchaîne avec un nouveau hokku, etc.

 

Sur cette base, le lexique technique se complexifie considérablement, car on distingue par exemple les renga en fonction du nombre de strophes (par exemple, un kasen comprend 36 strophes, un hyakuin en compte 1000…), ou de participants, etc. Le jeu poétique constitue à terme un véritable rituel, avec ses obligations spécifiques, même si la dimension ludique demeure essentielle.

 

Le public varie, aussi – ou les participants, en fait. L’art poétique, d’abord associé à l’aristocratie, se diffuse dans la bourgeoisie, notamment à l’époque d’Edo, où des commerçants – ces hommes de la caste la plus basse du Japon des Tokugawa, hors-castes tels que les burakumin exceptés – s’assemblent pour composer ensemble des renga dont les thèmes sont souvent plus prosaïques que ceux des nobles, et tout aussi souvent comiques : on parle alors de haikai-renga.

 

Le principe reste le même, mais, au sein du haikai-renga, le hokku tend à gagner progressivement son autonomie – entendre par-là que le hokku acquiert une valeur propre, qui en justifie, par exemple, la publication en dehors du renga qui l’a vu naître ; bientôt, c’est même la composition du hokku qui s’émancipe de l’exercice collectif du haikai-renga. Ces hokku isolés sont alors appelés haikai-hokku.

 

Le genre connaît alors une apogée, avec son plus grand maître, Bashô (1644-1694), et son école. D’autres suivront, importants à leur tour, tels surtout, passés les disciples de Bashô qui se disputent bien vite l’héritage, Buson (1716-1783), et Issa (1763-1828). Puis cette forme poétique tend à être abandonnée, et peu ou prou oubliée…

 

Vers la fin du XIXe siècle, cependant, dans les bouleversements associés à l’ouverture forcée du Japon et à la Rénovation de Meiji, Masaoka Shiki redécouvre ce genre, tout particulièrement via Buson. C’est Shiki, dans ce contexte, qui simplifie l’expression haikai-hokku, finalement toujours trop liée au renga à ses yeux, en haiku – manière d’affirmer une bonne fois pour toutes l’autonomie du poème de trois vers.

 

À proprement parler, haiku est donc un néologisme, apparu seulement avec Shiki – parler des « haïkus de Bashô » a dès lors quelque chose d’anachronique. Mais l’usage a pris, ainsi qu’en témoigne le titre même de la présente anthologie, et le genre s’est constitué en tant que tel.

 

Au Japon, et ailleurs : c’est à partir de la dénomination haiku que les Occidentaux découvrent ce format poétique d’une extrême brièveté, qui les déconcerte et les séduit, et qu’ils ramènent avec leurs bagages en Europe et en Amérique – au point où, bientôt, le haïku deviendra le type-idéal de la poésie japonaise… et, en même temps, un exercice auquel tenteront de se plier quelques poètes occidentaux (incluant Paul Claudel ou Jack Kerouac – cette compilation est toutefois purement japonaise). Il y a en fait ici, ai-je l'impression, une tension sur laquelle je vais tâcher de revenir brièvement un peu plus loin…

QUELQUES CHOIX DE L’ANTHOLOGIE

 

Cette anthologie, comme toute anthologie, implique un certain nombre de choix, forcément discutables, même si en l’espèce je ne suis certainement pas en mesure de les discuter… Donnons-en tout de même une vague idée.

 

Je suis tenté de mettre en avant un premier aspect, qui a une certaine importance à mes yeux mais sans doute beaucoup moins à la très grande majorité des lecteurs – et il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une critique, pas du tout même, simplement d’un constat, de manière bien plus neutre : cette édition, en français uniquement (en matière de haïkus, j’ai l’impression qu’on rencontre souvent des éditions bilingues – par exemple, concernant Bashô, les Cent Onze Haiku, ou l'Intégrale des haïkus), n’est pas vraiment « scientifique », disons. L’introduction est essentiellement de nature poétique elle-même, tout en avançant quelques notions utiles à l’appréhension de l’ensemble, comme surtout celle de kigo, ou « mot-saison ». Les notices sont inexistantes, les notes rares ; nous ne savons rien des auteurs, et les circonstances de composition du haïku ne sont explicitées que dans les cas les plus cruciaux. On trouve certes, en fin de volume, la « Petite Histoire du haïku » que je viens d’évoquer, ainsi qu’une bibliographie (japonaise, anglaise et française) – pas rien, donc. Mais, eu égard à mes attentes toutes personnelles, c’est parfois bien peu... Mais c’est un choix à l’évidence parfaitement légitime.

 

Le rendu des poèmes procède sans doute de la même intention, plus émotionnelle qu’intellectuelle : sans affectation, et sans s’imposer des carcans plus ou moins pertinents (dont surtout la conservation dans le texte français de l’alternance de vers de cinq et sept syllabes), la traduction vise plutôt à préserver la force des images, et, si elle s’attache au rendu de la rythmique, c’est sur un mode relativement libre, disons casuistique. Je ne suis pas en mesure de juger de la qualité de la traduction, ici. Le principe même de la traduction est toujours problématique (« traduttore, traditore », etc., je ne vous apprends rien), et je suppose que ça n’est jamais aussi vrai qu’en matière de poésie – puis, au sein de la poésie dans son ensemble, je suppose… que ça n’est jamais aussi vrai qu’en matière de haïkus ! Le fait est que, pour certains, la variété des traductions change à peu près tout : j’ai reconnu ici des haïkus déjà lus ailleurs, par leur thème, etc., tout en constatant que le texte français n’avait pour ainsi dire rien à voir, et que l’effet ne pouvait tout simplement pas être le même. Mais, à cet égard, je ne suis pas en mesure de louer une traduction plutôt qu’une autre.

 

Tant que nous en sommes aux principes généraux, il nous faut enfin évoquer les choix en termes de compilation et de présentation. Les anthologistes, Corinne Atlan et Zéno Bianu, avaient sans doute plusieurs options, dont la chronologie, le classement par auteurs, etc., mais ils se sont décidés pour une organisation thématique en fonction des saisons – un thème essentiel de la poésie japonaise et plus particulièrement du haïku, surtout tel que formalisé par Bashô ; dès lors, dans cette optique, le kigo, ou « mot-saison », a une importance cruciale. Les almanachs classiques étaient classés ainsi, ce qui confère une tournure en apparence un peu « conservatrice » à l’anthologie. Au sein même des quatre saisons (identifiées à la mode japonaise), et en notant tout de même qu’il est quelques haïkus « hors saison » en fin de compilation, les poèmes ne sont pas présentés par auteur ou dans l’ordre chronologique, là non plus (ce qui amène à juxtaposer, le cas échéant, vieux maîtres tel Bashô et auteurs tout à fait contemporains – et là, pour le coup, on rompt sans doute avec la façade de conservatisme…), mais en fonction de cinq sous-thèmes, toujours les mêmes (« passages de la saison » ; « inventaire des cieux » ; « célébration du paysage » ; « des hommes et des bêtes » ; « le grand herbier »), ce qui renforce l’impression de classicisme – noter que ces sous-thèmes figurent seulement dans la table des matières, pas dans le corps du texte. Dès lors, la juxtaposition d’auteurs traitant du même thème, ou bien, même « seuls » (sans doute ne l’étaient-ils jamais tout à fait), multipliant les variations, entraîne sans doute une certaine tendance à la répétition – mais délibérément, je suppose : la répétition, en fait, participe pleinement de l’exercice poétique du haïku (qui s'avère éventuellement très référentiel).

 

LES RÈGLES ET LA LIBERTÉ

 

Tout cela nous amène à envisager encore une autre question d’ordre général : la tension éventuelle entre les règles et la liberté. Je suppose que ce type de tension pourrait s’appliquer à bien d’autres domaines des arts et des lettres, mais il me rend tout particulièrement curieux, ici…

 

Avant même Bashô, dans le monde du haikai-renga naissant, des écoles s’opposaient – d’un côté, pour faire dans le binaire, celle qui prisait avant toute chose la tradition et le respect des formes, de l’autre celle qui comptait s’affranchir de ces restrictions pour se montrer plus libre dans son art. Le « seigneur ermite » lui-même a vagabondé entre ces différentes écoles, avant de créer la sienne – laquelle, à son tour, verrait s’opposer disciples conservateurs et progressistes.

 

Reste que Bashô, pour élever le haikai-hokku au rang d’art, lui a imposé des règles – un véritable code de composition. Le rythme 5-7-5 est plus que jamais inévitable ; le poème doit comporter un kigo, ou « mot-saison », immédiatement identifiable et duquel, d’une certaine manière, découle tout le reste ; il doit également faire appel au kireji, ou « césure », dont l’effet, dirions-nous peut-être aujourd’hui, relève de « l’arrêt sur image », et a donc aussi des implications rythmiques ; épithètes classiques et jeux de mots conventionnels y ont également leur part (Bashô en était particulièrement friand dans ses œuvres de jeunesse) ; et le maître fixe aussi les thèmes et le ton du futur haïku, dans les fondements mêmes de l’esthétique japonaise (pp. 208-209) :

 

[S]incérité, légèreté, objectivité, tendresse à l’endroit des créatures vivantes, mais aussi sabi (simplicité, sérénité, solitude), wabi (beauté dépouillée en accord avec la nature), et enfin – élément primordial qui sous-tend toute la philosophie du genre – fueki-ryûko, juste équilibre entre le principe d’éternité et l’irruption d’un événement éphémère ou trivial.

 

(Je note au passage que les notions de sabi et de wabi sont sans doute bien plus riches et complexes que cela, mais cette introduction n'avait pas à les développer outre-mesure.)

 

Certes, tous les haïkistes ne se sont pas forcément pliés à ce code – Buson, notamment, avait semble-t-il une conception plus spontanée du haïku, et prisait avant tout le shasei, ou « croquis d’après nature ». Shiki, « créant » la notion même de haïku en redécouvrant ces maîtres passés de la forme courte, ne dissimulait d’ailleurs en rien que la conception de Buson lui parlait davantage que celle, peut-être trop rigide, de Bashô, tout en en retenant du maître l’idée que le fueki-ryûko était une dimension essentielle de la poésie japonaise courte.

 

Le risque inhérent à ce genre de formalisation est sans doute celui de l’affectation et de l’insincérité, jusqu'à l'artifice : la production poétique risque de devenir une mécanique, ou une rhétorique – je vous laisse juger du terme le plus approprié. D’une certaine manière, n’est-ce pas là une raison (parmi d'autres, sans doute) de la décadence des tanka dans le Japon médiéval ? Je vous renvoie si jamais à l’Anthologie de la poésie japonaise classique. Or, à tout prendre, le haikai-hokku avait déjà connu semblable « décadence », quand Shiki l’avait « redécouvert » ; et c’était d’ailleurs bien pour cela que l’on pouvait parler de « redécouverte », après tout…

 

Mais je suppose qu’à l’époque de Shiki cette tension se doublait d’une autre, opposant cette fois le Japon et l’Occident. L’ouverture forcée du pays à partir de 1853 et la Rénovation de Meiji à partir de 1868 ne pouvaient rester sans conséquences à cet égard. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de traiter de l’impact de ces bouleversements sur des romanciers et nouvellistes, mais les poètes en étaient au moins autant affectés, et peut-être davantage encore. La mise en valeur du haïku n’était-elle pas aussi, d’une certaine manière, l’occasion d’affirmer une spécificité nippone irréductible et plus antagoniste qu’aucune autre à l’encontre de la littérature occidentale ? Avec des effets éventuellement inattendus – au premier chef la séduction que cet art poétique autochtone pourrait en fait exercer sur des poètes occidentaux… Quitte à en colporter aussi en Europe et en Amérique, via des « passeurs » beaucoup moins avisés, une version « light », creuse et navrante de par son exotisme de pacotille teinté de mystique façon « développement personnel » (dont le bouddhisme zen ferait davantage encore les frais, en son temps, mais je tends vraiment à croire que le haïku en a beaucoup souffert, dans le registre du moins des représentations, d’une manière assez proche finalement).

 

Sur la base de ces antagonismes plus ou moins consciemment mis en avant, je suppose que c’est pourtant l’échange qui s’est développé – et qui a permis, c’est appréciable, de contrebalancer au Japon même le risque d’un conservatisme poétique par essence mortifère. L’anthologie semble en témoigner à plusieurs reprises, qui cite au côté des maîtres les plus conformistes des trublions désireux de trouver une voie qui leur est propre, le cas échéant en brisant les carcans. Je pense par exemple à Takanayagi Shigenobu (1923-1983) : ici, il faut relever que la figuration du haïku en trois vers est une convention occidentale – la rythmique du poème japonais, « le temps d’un souffle », est bien 5-7-5, mais, sur le papier, il tient, par convention là encore, en une seule ligne ; pas chez notre auteur, pourtant, qui écrit ses haïkus sur plusieurs lignes (en français, visuellement, cela donne par exemple des haïkus de quatre vers) ; ce qui n’a peut-être l’air de rien, dit comme ça, mais s’avère sans doute bien plus subversif qu’il n’y paraît. Les haïkus « hors saison », et donc déjà débarrassés de la contrainte du kigo, pourtant fondamentale aux yeux de Bashô, montrent de manière plus générale une poésie japonaise contemporaine affichant farouchement sa liberté, et ne rechignant pas, le cas échéant, à emprunter à la poésie occidentale tout en s’attachant au registre du poème court japonais traditionnel. Et les thèmes choisis, bien éloignés souvent des bestiaires ou herbiers de Buson aussi bien que de Bashô, en témoignent également – la technologie même s’immisce dans les haïkus, lumière électrique ou bombe atomique, etc.

 

Finalement, ce schéma (qui vaut ce qu’il vaut) où le conformisme découle de la liberté, avant de susciter à nouveau à son tour, par réaction, une nouvelle liberté, n’est sans doute guère surprenant, même s’il faut prendre garde à ne pas trop le généraliser hâtivement, ce qui serait toujours simpliste. Il incite, pourtant, à prendre un peu de recul, et éventuellement à revenir à une liberté « initiale » qu’on aurait bien tort d’oublier. La liberté du haikai-renga, puis du haikai-hokku, puis du haïku, doit en effet beaucoup au ton employé – et ce n’est pas l’aspect avec lequel je me sens le plus à l’aise, en fait… Initialement, cette poésie bourgeoise, face à la pompe de la cour impériale (ou shogunale, pour ce que j’en sais), se distinguait par sa légèreté, voire son caractère « comique », que l’expression même de haikai-renga mettait semble-t-il en avant. Cette légèreté, cet humour, ont persisté : en témoignent par exemple les haïkus ici compilés, mais j’ai cru comprendre que cela se vérifiait de manière plus générale, du fameux romancier Natsume Sôseki (1867-1916 ; noter qu’il était devenu un grand ami de Shiki et un haïkiste enthousiaste avant de lire des romans occidentaux et d’écrire ses propres romans). Cette légèreté de ton, souvent, peut virer à la vulgarité, en fait – notamment d’ordre scatologique. Ce ne sont pas les haïkus les plus faciles à appréhender, en ce qui me concerne…

 

Cependant, cette liberté globale autorise les poètes à user de bien des registres et de bien des tons différents : dans cette anthologie, au rythme des saisons, la joie de pisser et de chier voisine avec l'émerveillement, la mélancolie ou la peur de la mort… Et je ne vous cacherais pas que ce sont généralement les haïkus les plus graves qui m’ont un tant soit peu parlé – on ne se refait pas… Un biais à prendre en compte dans la très discutable sélection qui va suivre, et dans laquelle je vais conserver le parti-pris saisonnier.

APERÇUS AU RYTHME DES SAISONS

 

Nous y arrivons… Les extraits qui forment l’essentiel de cette chronique… et, pour la version YouTube, il va donc me falloir lire à haute voix plein de haïkus. J’en frémis d’avance – comme vous…

 

Le printemps

 

La première saison est assez éloquente en ce qui concerne l’importance du kigo : ici, c’est très souvent le cerisier en fleur qui en fait office – expression ultime de l'éphémère, un vrai lieu commun des représentations esthétiques, voire plus largement philosophiques, couramment associées au Japon ; je crois pourtant que, dans les exemples choisis, la banalité relative du kigo ne nuit pas à la beauté des images, et produit à l’occasion de très convaincants résultats. Bien sûr, je ne peux que noter que sept des onze poèmes que je reprends ici sont l’œuvre d’Issa…

 

On vieillit ­–

Même la longueur du jour

Est source de larmes

(Kobayashi Issa)

 

À la surface de l’eau

Des sillons de soie –

Pluie de printemps

(Ryôkan)

 

Papillon qui bat des ailes

Je suis comme toi –

Poussière d’être !

(Kobayashi Issa)

 

Couvert de papillons

L’arbre mort

Est en fleurs !

(Kobayashi Issa)

 

Le monde

Est devenu

Un cerisier en fleurs

(Ryôkan)

 

Sous les fleurs de cerisier

Grouille et fourmille

L’humanité

(Kobayashi Issa)

 

Enseveli

Dans un rêve de fleurs –

Je voudrais mourir à l’instant !

(Ochi Etsujin)

 

Puisqu’il le faut

Entraînons-nous à mourir

À l’ombre des fleurs

(Kobayashi Issa)

 

Un monde

Qui souffre

Sous un manteau de fleurs

(Kobayashi Issa)

 

Prépare-toi à la mort

Prépare-toi

Bruissent les cerisiers en fleurs

(Kobayashi Issa)

 

Squelettes

Enveloppés de soie

Nous contemplons les fleurs

(Ueshima Onitsura)

L’été

 

On passe à l’été –

Des petits poèmes qui crient

Ah ! Sea, sex and sun…

(Nébal)

 

 

Pardon.

 

Je relève dans ces poèmes estivaux comme une parenté trouble entre la sieste et la mort – d’un poème à l’autre, le contentement léthargique se connote d’une étonnante morbidité, que l’on ne serait pas forcément très porté à associer à l’été. Noter, aussi, du côté des kigo j’imagine, la présence très marquée des lucioles, éventuellement aussi des fourmis – insectes dont la taille insignifiante est très propice aux effets de contrastes typiques du fueki-ryûko. À titre personnel, je ne peux que constater qu’Issa demeure assez présent…

 

Rien qui m’appartienne –

Sinon la paix du cœur

Et la fraîcheur de l’air

(Kobayashi Issa)

 

Nuit brève –

Combien de jours

Encore à vivre ?

(Masaoka Shiki)

 

Le vent meurt –

Les herbes

S’habillent de deuil

(Aioigaki Kajin)

 

Le mendiant –

Il porte le ciel et la terre

Pour habit d’été

(Takarai Kikaku)

 

C’est la sieste –

Je laisse l’eau des montagnes

Décortiquer le riz

(Kobayashi Issa)

 

Sans souci

Sur mon oreiller d’herbes

Je me suis absenté

(Ryôkan)

 

En ce monde flottant

Devenez bonze en chef

Et vous ferez la sieste !

(Natsume Sôseki)

 

Fraîcheur du soir –

Celui-là ignore que la cloche

Sonne le glas de sa vie

(Kobayashi Issa)

 

Fraîcheur du soir –

Celui-là sait que la cloche

Sonne le glas de sa vie

(Kobayashi Issa)

 

 

Ah oui, quand même. Mais je dois avouer que, bizarrement, cette variation étonnante dans son caractère extrême me parait… pertinente, en fait ; et me touche, oui.

 

Coupant le chaume

Sous les étoiles fanées

Ma faux heurte une tombe

(Hiramatsu Yoshiko)

 

La fin de ton chant

Coucou

Je l’entendrai au Pays des ombres

(Anonyme)

 

Envolée

La première luciole –

Du vent dans ma main !

(Kobayashi Issa)

 

Poursuivie

La luciole s’abrite

Dans un rayon de lune

(Ôshima Ryôta)

 

L’eau devient cristal

Les lucioles s’éteignent –

Rien n’existe

(Chiyo-ni)

 

Sur la pointe d’une herbe

Devant l’infini du ciel

Une fourmi

(Ozaki Hôsai)

 

Silence d’après-midi –

Seule une terre calcinée

Que labourent les fourmis

(Nakadai Shunrei)

 

Sur l’œillet

Un papillon blanc –

Ou une âme égarée

(Masaoka Shiki)

 

Vivants

Tout simplement –

Moi et le coquelicot !

(Kobayashi Issa)

L’automne

 

Automne – sanglots longs, patin couffin… Les représentations japonaises et occidentales sont sans doute relativement proches, ici : c’est le moment du déclin, de la vieillesse – présageant l’hiver et/ou la mort. Je suppose que, dans le bestiaire, la cigale est alors appropriée. Cependant, ici, l’herbier, y compris via les feuilles mortes, et le bestiaire, sont toutefois bien moins présents que la lune – il faut croire que la lune d’automne a ses connotations spécifiques. Bien sûr, il y a peut-être voire probablement un biais tout personnel, ici, et ce constat est donc plus ou moins assuré (plutôt moins que plus). Enfin, Shiki, pour une raison ou une autre, semble assez présent dans cette section.

 

Ce matin c'est l'automne –

À dire ces mots

Je me sens vieillir

(Kobayashi Issa)

 

Ce matin l'automne –

Dans le miroir

Le visage de mon père

(Murakami Kijô)

 

Ce chemin –

Seule la pénombre d'automne

L'emprunte encore

(Matsuo Bashô)

 

Couchant d'automne –

La solitude aussi

Est une joie

(Yosa Buson)

 

La nuit est sans fin –

Je pense

À ce qui viendra dans dix mille ans

(Masaoka Shiki)

 

Adieu –

Au-delà du brouillard

Un brouillard plus profond

(Mitsuhashi Takajo)

 

Fût-ce en mille éclats

Elle est toujours là –

La lune dans l'eau !

(Ueda Chôshû)

 

Suspendre la lune au pin –

La décrocher

Pour mieux la contempler !

(Tachibana Hokushi)

 

Pas après pas

J'avance

Prisonnier sous la lune

(Hirahata Seito)

 

Après avoir contemplé la lune

Mon ombre

Me raccompagne

(Yamaguchi Sodô)

 

Sous la lune vivante

Je dors

Avec un mourant

(Hashimoto Takako)

 

Je voudrais tant partir –

Coiffée de lune

Sous le ciel vagabond !

(Tagami Kikusha-ni)

 

Maintenant

Sous la lune d'automne

Il n'est plus d'ennemis

(Takahama Kyoshi)

 

Le précédent haïku a été composé peu après la défaite du Japon en 1945. Je ne sais pas bien si le constat est mélancolique ou favorable – je suppose qu’il peut être tout à la fois les deux, en fait.

 

Jour après jour

Tombe la bruine

La vieillesse me saisit

(Ryôkan)

 

Cœur

Blanchi par la pluie

Carcasse battue par les vents !

(Matsuo Bashô)

 

Automne en montagne –

Tant d'étoiles

Tant d'ancêtres lointains

(Nozawa Setsuko)

 

Automne

Le malheur et rien d'autre –

Je poursuis mon voyage

(Taneda Santôka)

 

Ils ressemblent aux hommes

Les épouvantails du clair de lune –

Si pitoyables !

(Masaoka Shiki)

 

Sur les champs des hauteurs

Les épouvantails

Se coiffent d'un nuage

(Masaoka Shiki)

 

Au bord de la mort

Plus crépitante encore

La cigale de l'automne

(Masaoka Shiki)

 

Ce monde souffre –

Même les herbes le disent

Qui se courbent au couchant

(Kobayashi Issa)

 

Le grand jour blanc

Me dénude l'âme –

Feuilles mortes

(Watanabe Suiha)

 

Figues vertes –

Nues

À l'horizon d'un ciel vide

(Toyama Chikage)

 

Sur ce pont suspendu

Nos vies s'enroulent

Aux sarments de lierre

(Matsuo Bashô)

L’hiver

 

La dernière saison : le froid, la mort… Des connotations qui n’ont sans doute pas à nous surprendre. La renaissance n’est cependant pas exclue, ai-je l’impression – ce qui, là aussi, n’est sans doute pas si surprenant.

 

Dans la chambre

Ce froid vif sous mon pied –

Le peigne de ma femme morte

(Yosa Buson)

 

Dans la nuit de décembre

Un lit glacé –

Voilà tout ce que j’ai

(Ozaki Hôsai)

 

Comme poussière

Sous les grands froids

Un homme est mort

(Takahama Kyoshi)

 

Tableau de guerre atomique –

Comme moi les morts ouvrent la bouche

Frisson

(Katô Shûson)

 

Nuit de givre –

Comment dormir

Quand la mer ne dort pas ?

(Suzuki Masajo)

 

Glaçant mon ventre

Les rames frappent la vague –

Nuit de larmes

(Matsuo Bashô)

 

Après mes larmes –

La plénitude

De mon souffle blanc

(Hashimoto Takako)

 

Sur le premier journal de l’année

Gueule ouverte

Un canon me vise

(Kuribayashi Issekiro)

 

Matin du premier jour –

Dans le poêle

Quelques braises de l’an passé

(Hino Sôjô)

 

Particule

Dans le soleil d’hiver

Je voudrais partir

(Sôma Senshi)

 

Ciel de neige –

Je n’ai pas connu mon père

Dans sa cinquantaine

(Kubota Keiko)

 

Déjà je l’imagine

Tombant sur mon cadavre –

La neige

(Takahama Kyoshi)

 

À travers la neige

Les lumières des maisons

Qui m’ont claqué la porte au nez

(Yosa Buson)

 

Dans mon bol de fer

En guise d’aumône

La grêle

(Taneda Santôka)

 

Sur son cheval

Dans le vent qui cingle

L’homme au regard fixe

(Ryôkan)

 

Je suppose que le poème précédent parle de Clint Eastwood, aka « l’Homme sans nom ».

 

 

Pardon.

 

Reprenons…

 

Seule dans la lande à nu

Elle surgit rauque

La voix des morts

(Kawahara Biwao)

 

Sur la lande sans vie

Un peigne de femme

Du temps des herbes folles

(Ihara Saikaku)

 

Garde de nuit –

J’écoute

La plainte continue de la pluie

(Natsume Sôseki)

 

Bizarrement ou pas, j’ai eu l’impression que l’hiver était aussi étonnamment propice au haïku scatologique (y a que ça de vrai) ; quelques exemples (de rien) :

 

Ce trou parfait

Que je fais en pissant

Dans la neige à ma porte !

(Kobayashi Issa)

 

Merveille !

Pisser debout

Sous un déluge de grêle !

(Kobayashi Issa)

 

Le maître abbé –

Voilà qu’il pose sa crotte

Sur la lande en friche !

(Yosa Buson)

 

Il chie

Le chat errant

Dans le jardin tout blanc

(Masaoka Shiki)

Hors saison

 

Nous concluons enfin avec des poèmes « hors saison », et tant pis pour le kigo. Autant dire des putains de rebelles ! Et l’introduction de thèmes plus modernes, aussi. D’une grande variété par ailleurs, ce qui ne permet guère de plus amples remarques en guise de présentation générale, j’imagine.

 

Soudain la guerre

Debout

Au fond du couloir

(Watanabe Hakusen)

 

Le poème précédent renvoie à l’arrestation par la police de la sécurité publique, en 1940, de Watanabe Hakusen ainsi que d’autres poètes.

 

Bientôt sur la lampe

S’abattront

Les ténèbres du champ de bataille

(Tomizawa Kakio)

 

Assise sur une balançoire

Victime de la Bombe

La petite fille morte

(Takashima Shigeru)

 

Si seul

Que je fais bouger mon ombre

Pour voir

(Ozaki Hôsai)

 

Quelqu’un se noie encore

Dans le Fleuve du Ciel –

Cri

(Kawahara Biwao)

 

Dans le quartier des banques

Les navires de guerre

Irradient

(Hoshinaga Fumio)

 

Mais, bien sûr :

 

Même

Lorsque mon père se mourait

Je pétais

(Yamazaki Sôkan)

 

J’AI SURVÉCU MAIS

CE N’EST DÉCIDÉMENT PAS

MON TRUC – LE HAÏKU !

 

Au final, la lecture de cette anthologie… m’a plus ou moins convaincu. Je reste encore, faut-il croire, bien trop hermétique au haïku, de manière générale, et, si quelques poèmes m’ont touché, ça n’a vraiment pas été systématique. L’Anthologie de la poésie japonaise classique m’avait globalement bien davantage parlé… du moins avant qu’elle ne se consacre aux haïkus, bien sûr.

 

Globalement, ce poème d’un souffle me laisse donc presque toujours aussi perplexe. Sa simplicité affichée, notamment. Et, trop souvent, j’ai l’impression d’une candeur perturbante – même à l’occasion dans les poèmes les plus mélancoliques, et plus puisque affinités, qui ont tout de même ma préférence.

 

Je ne suis pas encore prêt ! Sans doute faudra-t-il encore me rôder davantage… Et, avec un peu de chance (non, beaucoup…), j’en arriverai peut-être un jour au stade où des éditions bilingues sauront me donner un aperçu de ce qu’est vraiment le haïku.

 

Ceci dit, je crois qu’il y a un progrès. Et notable. Il y a quelque temps de cela (pas si longtemps…), l’ensemble ou peu s’en faut de cette anthologie m’aurait laissé de marbre. Cette fois, occasionnellement, il y a bien des choses qui m’ont parlé. Et j’ai relevé à tout hasard quelques noms – au premier chef ceux de Issa et Shiki, deux des quatre « grands maîtres » (les deux autres étant bien sûr Bashô et Buson)… Peut-être faudra-t-il aussi approfondir du côté du haïku contemporain ? Ce n’est pas exclu – j’y devine une nouvelle liberté qui pourrait me séduire… Or les mêmes anthologistes, dans la même collection, ont livré un Haiku du XXe siècle : le poème court japonais d'aujourd'hui. Je le note...

 

De toute façon, l’expérience ne s’arrêtera pas là – j’ai déjà du Bashô sous la main, et il me faudra ensuite tenter d’autres choses…

 

… TO BE CONTINUED

 

(Par deux vers de sept mores chacun, j’imagine.)

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Au-delà - Entrée triomphale dans Port-Arthur, d'Uchida Hyakken

Publié le par Nébal

Au-delà - Entrée triomphale dans Port-Arthur, d'Uchida Hyakken

UCHIDA Hyakken, Au-delà – Entrée triomphale dans Port-Arthur, [冥途, Meido – 旅順入城式, Ryojun nyûjôshiki], préface de Philippe Forest, traduit du japonais [et commenté] par Patrick Honnoré, Paris, Les Belles Lettres, coll. Japon, série Fiction, [1922, 1934, 1980] 2017, 277 p.

Ma chronique figurera dans un prochain Bifrost, après quoi je la complèterai par une version plus longue ici-même.

 

EDIT : ma chronique figure donc dans le n° 89 de Bifrost, pp. 90-91.

 

D’ici-là, l’abject Gérard Abdaloff vous en dit quelques mots, entre deux insultes, ici.

 

(Et j’en profite déjà pour remercier l’aimable lecteur de ce blog qui m’avait évoqué ce très bon livre – merci, merci, merci mille fois !)

 

EDIT 26/04/2018 : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version bien plus longue, davantage dans les standards du blog, avec sa vidéo...

MAADAKAI

 

Uchida Hyakken (1889-1971) était un écrivain apprécié et reconnu au Japon, où les plus grands dressaient volontiers son éloge, de Mishima Yukio, qui prisait tout particulièrement son style, à Kurosawa Akira, qui lui a rendu le plus beau des hommages dans son dernier film, Madadayo, dont Uchida est le héros – ce vieux bonhomme excentrique et si attachant, adulé par ses étudiants, lesquels perpétuent contre vents et marées cette cérémonie annuelle où, tels des enfants jouant à cache-cache, ils posent inlassablement la même question au professeur Uchida, « maadakai », soit « êtes-vous prêt ? » (sous-entendu : « à mourir »), le vieux professeur répondant tout aussi rituellement « madadayo » (« pas encore » ).

 

Mais, et ce n’est sans doute pas un cas unique, cette popularité dans son propre pays n’avait pourtant guère débouché sur des traductions françaises… Et ce alors même que le matériau ne manquait pas : Uchida Hyakken était notoirement un graphomane (les deux éditions de ses œuvres complètes, comprenant aussi bien haiku qu’essais, nouvelles et romans, comptent, l’une trente-trois volumes, l’autre trente-neuf). En fait, on ne pouvait jusqu’à présent lire en français que neuf de ses nouvelles en tout et pour tout, dont huit rassemblées sous le titre La Digue, aux éditions in8, et qui constituaient une sélection piochant dans les deux recueils rassemblés dans le présent volume, Au-delà et Entrée triomphale dans Port-Arthur.

 

Or l’auteur lui-même avait incité à les publier ensemble : en effet, les stocks de son premier recueil de nouvelles, paru en 1922, avaient été détruits lors du grand tremblement de terre du Kantô l’année suivante ; le deuxième recueil était paru en 1934 seulement, mais, comme il était assez proche dans son traitement (encore qu’avec des différences significatives sur lesquelles il me faudra revenir), on a par la suite pris l’habitude de les republier ensemble au Japon, choix respecté pour la présente édition française dans la remarquable collection nippone des Belles Lettres, où Patrick Honnoré complète ses propres traductions de La Digue.

 

Et sans doute était-il bien temps de publier cet ensemble en intégralité, parce que ces quarante-sept nouvelles (tout de même ! On en compte dix-huit pour Au-delà et vingt-neuf pour Entrée triomphale dans Port-Arthur), le plus souvent très courtes (de deux à quatre pages, généralement, même s’il y a des exceptions de taille, essentiellement au début du second recueil), sont des merveilles de minimalisme en même temps que de fantastique onirique, où l’humour et l’angoisse cohabitent harmonieusement, et où la folie guette toujours, en embuscade derrière le style admirablement travaillé (et parfois joliment tordu).

 

EN SE PROMENANT LE LONG DE LA DIGUE

 

La très vaste majorité des nouvelles contenues dans les deux recueils, et les plus courtes au premier chef, sont de nature onirique. Mais ne pas se méprendre sur ce terme : l’imaginaire déployé ici par Uchida Hyakken n’a rien de commun avec, notamment, Les Contrées du Rêve de Lovecraft, ou les vignettes dunsaniennes qui les ont précédées (même si, clairement, il y a une parenté dans le format, cette fois). Ces très courts textes sont proprement des rêves – des fragments sans queue ni tête, sans rime ni raison, qui, tout en mettant en scène des situations véritablement fantastiques, et parfois en faisant appel au folklore japonais d’ailleurs, louchent au moins autant sinon davantage sur les expériences surréalistes et dadaïstes – l’air du temps. Mais, si le rêve est brut dans sa narration, le soin apporté à la forme témoigne de l’art de l’écrivain ; c’est bien de littérature qu’il s’agit.

 

La dimension fantastique est peut-être plus explicite eu égard aux sentiments que le rêve et sa transposition littéraire suscitent – car, en fait de rêves, il s’agit souvent de cauchemars… Autant de saynètes foncièrement perturbantes, où les événements incompréhensibles et les rencontres déconcertantes acculent toujours un peu plus le narrateur (sauf erreur, tous ces textes sont à la première personne), jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus qu’une seule échappatoire : le réveil brutal, dans un hurlement de terreur…

 

D’où le caractère souvent abrupt de ces récits – car il s’agit bien cependant de récits, étrangement, pas simplement de « visions » dont le propos les rapprocherait bien davantage du poème en prose que de la fiction, même si cette dimension formaliste n’est pas à écarter. Pour le coup, les procédés et les effets d’Uchida Hyakken sont d’une efficacité redoutable, qui rendent bien la logique illogique des rêves et des cauchemars, en ne s’embarrassant pas de poser le contexte, et pas davantage d’éclairer et contenter en dernière mesure le lecteur avec une « conclusion » qui n’a pas vraiment lieu d’être (ceci pour les récits les plus oniriques – mais d’autres, un peu plus « conventionnels » sans doute, font mentir ce principe). Rien de frustrant pourtant dans ces vignettes, bien au contraire : la bizarrerie des scènes, leur « inquiétante étrangeté », et jusqu’à leur caractère abrupt, ont une valeur qui leur est propre, et font preuve d’une efficacité narrative (et stylistique – tout est lié) certaine.

 

La structure même du recueil (mais peut-être plus particulièrement dans Au-delà, plus « radical » à cet égard) participe en fait de ce sentiment global du lecteur autant que de l’expression de la logique des rêves, en usant avec habileté de la répétition. De la sorte, d’un rêve à l’autre, Uchida Hyakken perpétue les mêmes procédés, instaurant la fausse impression de pouvoir « prédire » ce qui va suivre dans la mesure où la « base » est « connue », mais c’est un leurre : bien au contraire, ce jeu de variations met finalement en avant l’impossibilité absolue de se fier à quoi que ce soit. Mais, oui, le topos est de la partie, qui renvoie sans doute aux propres expériences oniriques du lecteur – ou aux très vagues souvenirs qu’il peut en conserver : le flou du réveil y est à vrai dire peut-être tout aussi essentiel.

 

Ainsi, nous prenons le plus souvent ces rêves en marche – et littéralement, car le narrateur explique brièvement, ou plutôt constate, qu’il est en train de se promener ; la plupart du temps, nous n’avons aucune idée d’où il vient et d’où il va, sans doute parce que lui-même n’en sait rien – et que cela n’a aucune importance. Cette mécanique de la marche est très évocatrice, et peut-être plus encore du fait de la récurrence d’un même décor, avec de subtiles différences : la digue, lieu privilégié des expériences étranges entre deux mondes.

 

Au-delà de ce décor (quasi systématique dans Au-delà, plus discret dans Entrée triomphale dans Port-Arthur), Uchida Hyakken use d’autres procédés typiquement oniriques qui parcourent l’ensemble du recueil. Un des plus saisissants (et parfois terrifiants) consiste à confronter le narrateur à des individus de rencontre dont le discours est parfaitement incompréhensible – soit que leur charabia évoque tout au plus une langue étrangère (ou extraterrestre, à ce stade, tant le sentiment d’aliénation est alors prégnant), langue en tout cas inconnue du narrateur, soit que leurs phrases, toutes japonaises qu’elles soient, ne signifient absolument rien, constituées qu'elles sont à la façon de cadavres exquis. C’est une autre manière de mettre en scène une barrière entre le narrateur et le monde inquiétant qu’il arpente malgré qu’il en ait.

 

La distorsion entre les sentiments, les actes et les paroles joue un peu dans le même registre. Les personnages se voient régulièrement contraints, par des forces qu’ils n’appréhendent pas très clairement (mais qui résident probablement dans leur inconscient…), à des réactions par essence déplacées dans leur contexte, mais pas moins irrésistibles. Une, surtout, participe étrangement du cauchemar dans ce qu’il a de plus insoutenable… et c’est le rire.

 

Car le (double) recueil s’avère souvent très drôle ! Certaines nouvelles d’Au-delà et d’Entrée triomphale dans Port-Arthur sont angoissantes, voire horrifiques, d’autres sont clairement humoristiques – peut-être davantage en accord avec l’image ultérieure de l’auteur, d’ailleurs ; mais déjà, ici, il use régulièrement de thèmes qui deviendront récurrents dans la suite de son œuvre et qui seront le plus souvent propices au rire (même si pas uniquement), et au premier chef le personnage croulant sous les dettes, et « empruntant » à tous ses amis sans le moindre espoir de leur rendre un jour leur dû ; une allusion clairement personnelle, car l’auteur, un peu déclassé, était connu pour être dépensier et pour « taper » ses proches… Il s’amuse donc de ses propres traits de caractère – même chose, d’ailleurs, pour certains triangles amoureux, évoqués de manière plutôt burlesque. En fait, la situation, dans ces deux exemples mais dans bien d’autres encore, peut tout autant se montrer drôle ou tragique, et c’est alors le ton employé par l’auteur qui décide du ressenti du lecteur.

 

Mais justement : certaines nouvelles horrifiques, d’autres humoristiques ? Oui – mais les meilleures sont souvent les deux à la fois ! Elles parviennent à atteindre cet équilibre très instable, là où des décennies de cinéma fantastique y ont le plus souvent échoué. Le rire est alors un outil du cauchemar, et de poids.

 

LA FOLIE QUI GUETTE

 

En tant que tel, ce rire cauchemardesque est souvent associé au thème de la folie qui guette – lequel s’exprime cependant surtout dans Entrée triomphale dans Port-Arthur, et notamment dans les nouvelles bien plus longues qui ouvrent ce second recueil, et qui s’éloignent de la matière et des procédés proprement oniriques.

 

Pour le coup, c’est bel et bien à des nouvelles que nous avons affaire, sans plus d’ambiguïté : ces textes n’ont pas le caractère abrupt des rêves pris en marche et s’achevant sans plus de raison qu’ils n’ont commencé, le cas échéant dans le hurlement de terreur du rêveur qui revient à la réalité. C’est que, justement, c’est peut-être alors la réalité qui se montre ici menaçante… Sans pour autant quitter les terres du fantastique, mais en abordant le genre différemment, sur un mode davantage ambigu – presque canonique, en fait, à en croire du moins nombre d’exégètes. Ces récits n’étant pas des rêves de manière « évidente », le sens à accorder à ce qui s’y produit varie forcément du tout au tout, et c’est, sinon le monde, le narrateur qui est malade. Citons-le brièvement, dans la nouvelle « Chapeau melon » (p. 130) :

 

Cela me rappelait l’histoire de l’homme qui visite un asile d’aliénés. Il demande à un patient : « Pourquoi êtes-vous ici ? »

« Pour divergence d’opinion. »

« C’est impossible, voyons ! »

« C’est pourtant la vérité. Je prétends que tout le monde est fou, et eux, ils sont d’avis que c’est moi. Mais évidemment ils ont le nombre pour eux. Ici-bas, tout se décide à la majorité. »

 

Cette folie plus ou moins latente est à vrai dire le thème central de ces plus longues nouvelles (mais il imprègne en fait l’ensemble d’Entrée triomphale dans Port-Arthur, même quand ce second recueil semble retrouver la manière onirique d’Au-delà, par la suite) : la folie qui guette, oui – laquelle peut aisément être associée à son tour à la terreur, et ce, que le fou en puissance prenne conscience de ce qu’il dérive (peut-on imaginer chose plus horrible ?), ou qu’il se montre totalement aveugle à cet égard, auquel cas c’est, de manière plus marquée, son entourage qui en fait d’abord les frais.

 

La plus longue nouvelle du recueil, « Chapeau melon », en est probablement le meilleur témoignage – c’est un texte admirable, un sommet de cette compilation. Dans une veine qui a pu me rappeler, à tort ou à raison, certaines nouvelles d’Akutagawa Ryûnosuke (forcément ? J’y reviendrai…), notamment parmi les plus tardives, lues dans La Vie d’un idiot, Uchida Hyakken met en scène un narrateur guère aimable et auquel il s’identifie probablement, dont le quotidien névrosé sinon psychotique s’avère finalement contaminer son entourage, et au premier chef un autre écrivain en qui nous étions tentés de voir une sorte de doppelgänger (j’y reviens de suite) : cette folie transmise est peut-être la pire des folies, mais le regard qui l’accompagne est déterminant à cet égard – pour le coup, et en dépit des ridicules marqués du narrateur, dans une veine quasi burlesque récurrente dans le recueil, on ne rit guère… ou, plus exactement, on rit, mais jaune. La comédie est ici essentiellement ambivalente.

 

Mais bien d’autres exemples, piochés dans Entrée triomphale dans Port-Arthur, pourraient compléter l’éloquent et fascinant tableau de « Chapeau melon ». Si Uchida Hyakken semble y délaisser les procédés oniriques pour quelque chose de plus « commun », formellement du moins, la réussite de cette approche n’en est pas moins marquée. Les premières nouvelles de ce second recueil, dès lors, constituent paradoxalement une respiration (pas moins éprouvante le cas échéant, voire bien davantage) entre deux approches relativement similaires de la retranscription littéraire du rêve.

 

THÈMES FANTASTIQUES ET FOLKLORE NIPPON

 

Les récits d’Au-delà et d’Entrée triomphale dans Port-Arthur, de par leur nature essentiellement onirique, n’ont pas forcément de raisons de faire appel à un bestiaire proprement fantastique. Cependant, ils n’y rechignent pas le cas échéant.

 

De manière générale, on peut trouver dans ces nouvelles des thèmes récurrents du genre au-delà du seul Japon – dont quelques fantômes çà et là, ou même une sorte de loup-garou, mais peut-être avant tout des variations sur le double, ou plutôt du doppelgänger, qualificatif qui aurait j’imagine eu la préférence de notre auteur, alors jeune germaniste. C’est peut-être plus particulièrement marqué dans le second recueil, et au-delà cette fois des seuls fragments oniriques : en fait, les nouvelles autrement longues et plus classiquement structurées qui l’ouvrent en sont probablement les témoignages les plus flagrants, en relation directe avec l’idée motrice de la folie qui guette ; ainsi, donc, de « Chapeau melon », d’une manière pourtant surprenante.

 

Parfois, cependant, Uchida Hyakken se montre plus précis, sinon toujours plus explicite, en recourant au folklore nippon. Dans un registre allusif, on peut remarquer que plusieurs de ces récits, par exemple, mettent en scène des esprits renards, ou kitsune, métamorphes blagueurs et manipulateurs des plus redoutables ; cependant, cela n’a le plus souvent rien d’évident, et s’exprime surtout par des détails sans doute directement évocateurs pour un lecteur japonais, mais beaucoup moins pour un lecteur français (les commentaires tout à fait bienvenus de Patrick Honnoré s’avèrent souvent très utiles et éclairants à cet égard).

 

Mais, dans un registre autrement explicite, il faut accorder une place à part à « Kudan », nouvelle figurant dans Au-delà, et semble-t-il une des plus célèbres de l’auteur. Ce qui est certain, c’est qu’elle détonne dans ce premier recueil de nouvelles : au-delà de la brusquerie de son entrée en matière, elle n’a pas grand-chose du caractère essentiellement onirique des textes plus brefs qui l’entourent (même si « Kudan » n’est pas non plus une longue nouvelle à proprement parler, et elle est incomparablement plus brève que celles qui ouvrent Entrée triomphale dans Port-Arthur) ; dès lors, elle constitue probablement le texte le plus « conventionnel » (relativement) de ce premier ensemble – voire même le seul. Ce qui ne doit pas être perçu comme une critique, car c’est bien une excellente nouvelle ! Elle met donc en scène un kudan, c’est-à-dire une sorte de « minotaure inversé » (corps de bœuf et tête humaine), dont la superstition prétend qu’il est capable de faire des prédictions d’une pertinence incroyable au moment de mourir – autour de la pauvre créature se regroupent quantité de curieux désireux d’entendre la bonne parole… Pour le coup, cette nouvelle n’a rien d’horrible, et est avant tout très drôle – ce jusqu’à sa chute malicieuse (et les chutes sont globalement rares dans Au-delà comme dans Entrée triomphale dans Port-Arthur) ; mais elle est aussi très étrange, sur un mode certes burlesque, mais qui peut finalement très bien évoquer Kafka, à l’instar des fragments davantage oniriques qui constituent la majeure partie du recueil ; en cela, il n’est pas si déplacé.

UN KAFKA JAPONAIS ?

 

Autant en parler maintenant… Comparaison n’est pas raison, certes, et la compulsion, chez un lecteur occidental, visant à associer un auteur « exotique » à un autre qui lui est plus familier, n’est sans doute pas des plus pertinente, voire carrément malvenue (et inconsciemment méprisante ?). Dans le cas de ces deux premiers recueils d’Uchida Hyakken, la tentation est cependant très forte d’évoquer son contemporain Franz Kafka (en dépit du décès précoce de ce dernier, qui change forcément la donne : l’auteur tchèque est né seulement six ans avant l’auteur japonais, mais il meurt en 1924, soit à peine deux ans après la publication d’Au-delà – à cet égard également la comparaison vaut donc ce qu’elle vaut).

 

Le fait est qu’Au-delà et aussi bien Entrée triomphale dans Port-Arthur contiennent, au-delà de leur caractère onirique, nombre de récits qui peuvent rappeler la manière de La Métamorphose, notamment, et la propension de Kafka à mêler, dans un même imaginaire absurde, l’angoisse voire le cauchemar, teinté de malaise, d’une part, le rire à force d’excès burlesques et de situations improbables d’autre part – un rire bien sûr qui participe essentiellement de l’effroi oppressant. Les personnages de Kafka, en outre, et peut-être Joseph K. en tête, peuvent à leur tour faire penser à certains des narrateurs d’Uchida Hyakken, et tout particulièrement ceux, parfois détestables, souvent risibles, des nouvelles plus longues ouvrant le second recueil – et notamment de « Chapeau melon ».

 

Cette parenté, bien sûr, ne doit pas être perçue comme une influence – a fortiori des trois romans inachevés de Kafka, posthumes : à l’époque d’Au-delà, ils étaient totalement inconnus. Même germaniste, notre auteur japonais n’avait sans doute pas connaissance de cette œuvre alors plus qu’ésotérique, et qui ne deviendrait célèbre que plus tard, en raison de l’activisme de Max Brod.

 

Je n’en sais rien, au fond, mais je suppose par contre qu’Uchida Hyakken avait pu dériver ses propres récits de l’air du temps dans la littérature germanophone, et en empruntant peut-être aux mêmes sources que Kafka ? Sans doute vaut-il mieux que je ne m’avance pas trop sur ce terrain…

 

(Tant qu’on y est, je suppose aussi, et toujours un peu gratuitement, qu’Uchida Hyakken avait lu Freud, ou du moins le travail du fondateur de la psychanalyse concernant l’interprétation des rêves ? Quant au surréalisme et au dadaïsme, ils avaient semble-t-il suscité des échos au Japon assez rapidement.)

 

Quoi qu’il en soit, il y a fort à parier que les amateurs de Kafka trouveront également leur bonheur chez Uchida Hyakken, ou du moins dans ces deux premiers recueils – la parenté me paraît légitime. Et ce n’est certes pas la moins flatteuse.

 

ALLUSIONS LITTÉRAIRES

 

De manière autrement plus assurée, mais les commentaires de Patrick Honnoré sont particulièrement bienvenus à cet égard, on peut par ailleurs relever qu’Uchida Hyakken émaille ses textes d’allusions à la scène littéraire, essentiellement japonaise, de son temps ; car l’auteur s’était constitué des amitiés plus que précieuses avant même la parution d’Au-delà. Deux noms, ici, doivent être cités.

 

Le premier, c’est celui de Natsume Sôseki (1867-1916) – dont j’ai toujours un peu plus l’impression qu’il a été « le maître » de toute la génération des écrivains de Taishô, lesquels n’ont cessé de l’évoquer dans leurs œuvres. C’est en tout cas ce qui s’est produit pour Uchida Hyakken : tout jeune auteur, il avait envoyé une de ses nouvelles à Sôseki, lequel l’avait lue (oui), et avait répondu au jeune homme ; bientôt, Hyakken a ainsi intégré une sorte de « cercle » littéraire avec en son centre la figure quasi divine de Sôseki, et des liens parfois très forts ont été ainsi noués. Pour l’anecdote, après le décès (en 1916, donc avant la parution d’Au-delà) de l’auteur de Je suis un chat, Botchan ou encore Le Pauvre Cœur des hommes (qu’il faudra bien que je lise enfin, tout de même !), Uchida Hyakken s’est vu confier la préparation des épreuves de ses Œuvres complètes. Je suppose que cela n’a dès lors rien de vraiment surprenant si plusieurs nouvelles de ce double recueil font directement allusion à Sôseki, ou font état d’une relation pouvant rappeler celle qui liait le jeune auteur et son maître. Bien sûr, cela ne s’est pas arrêté là : en fait, l’influence essentielle de Sôseki s’est manifestée de manière bien plus explicite dans la suite de la carrière de Hyakken, quand il a pris ses distances avec le fantastique onirique d’Au-delà et Entrée triomphale dans Port-Arthur ; même si la vogue du « roman du je » (watakushi shôsetsu, ou shishôsetsu) imprégnait déjà ces premières nouvelles. Pour l’anecdote, Uchida Hyakken a même publié, en 1950, une suite/variation/parodie de Je suis un chat, sous le titre Je suis un chat : la fausse version, qui a semble-t-il rencontré un certain succès (et, pour l’anecdote dans l’anecdote, il a aussi revisité, mais plus indirectement, une autre œuvre essentielle de la littérature japonaise, les splendides Notes de l'ermitage de Kamo no Chômei, en racontant comment, dans le chaos de 1945, il a vécu plusieurs années dans une guérite de 7 m² ; je note enfin, en revenant à Au-delà, qu’une nouvelle de ce premier recueil évoque une autre figure de l’histoire de la littérature japonaise, Santô Kyôden – mais d’une manière bien étrange, car on n’y reconnaît certainement pas l’auteur de Fricassée de galantin à la mode d’Edo !).

 

Via le cercle Sôseki, je suppose, Uchida Hyakken a également fait la connaissance d’un autre écrivain de grand renom, mais cette fois de sa génération (en fait à peine plus jeune), et peut-être plus proche à tous points de vue : Akutagawa Ryûnosuke (1892-1927). Les deux hommes semblent avoir entretenu une relation assez forte, et plus qu’à son tour teintée de rivalité, même si toujours amicale. En fait, Au-delà est semé d’allusions plus ou moins explicites à l’auteur et à cette aimable concurrence – au point même de l’allégorie, peut-être ? L’hypothèse est envisagée, dans le cadre d’un récit où le triangle amoureux burlesque semble avant tout renvoyer à cette relation bien spécifique, en mettant en scène, sous un déguisement transparent, un jeune Akutagawa qui avait déjà su se faire un nom dans les lettres japonaises, là où le jeune Hyakken n’y était certes pas parvenu… Tout ceci dans une parfaite bienveillance : en fait de rivalité, on peut y voir plutôt une forme de complicité. Bien sûr, la donne a changé à l’époque d’Entrée triomphale dans Port-Arthur, recueil paru en 1934 – soit sept ans après le retentissant suicide de l’auteur de Rashômon, motivé par une « vague inquiétude »… Notons d’ailleurs qu’un des derniers textes qu’il avait publiés était un essai littéraire sur Uchida Hyakken ! Les allusions demeurent donc dans les nouvelles du second recueil, mais sont d’ordre variable – car certaines avaient été écrites avant ce drame, d’autres après seulement, d’un ton forcément plus mélancolique. Quoi qu’il en soit, il y avait bien une certaine parenté entre les deux auteurs – j’avais évoqué plus haut les textes « réalistes » de La Vie d’un idiot, mais les contes fantastiques ou « weird » (pourquoi pas ?) d’Akutagawa pourraient tout autant entrer en résonance avec les expériences oniriques d’Uchida : après tout, « Figures infernales » a bien quelque chose d’un cauchemar, ô combien saisissant, tandis que, dans la nouvelle bien plus tardive « Les Kappa », l’auteur, qui ne tarderait plus guère à se suicider, maniait le folklore japonais d’une manière savoureuse, finalement guère éloignée de celle de « Kudan ».

 

DERRIÈRE LE RÊVEUR ?

 

Il faut enfin se demander si, derrière le rêveur qui narre ces différentes expériences, on peut ou non trouver Uchida Hyakken lui-même.

 

La question ne fait pas forcément toujours sens : bon nombre de ces fragments oniriques se passent très bien de la moindre contextualisation, et tout autant de l’incarnation du narrateur, qui n’est guère plus qu’un « je » très fonctionnel, car il n’y a aucun besoin qu’il soit autre chose.

 

Dans d’autres cas, pourtant, la question doit sans doute être posée – et les quelques éléments avancés à l’instant, dans les évocations de Natsume Sôseki et Akutagawa Ryûnosuke, semblent témoigner de ce que, à l’occasion, c’est bien Uchida Hyakken qui nous raconte l’histoire. Il en va de même, a priori, de certaines autres nouvelles, dans Entrée triomphale dans Port-Arthur surtout, qui jouent plus franchement le jeu du watakushi shôsetsu, et « Chapeau melon » en tête – outre les anecdotes déjà mentionnées concernant le caractère dépensier de l’auteur, sa vie sentimentale compliquée, etc. : en plusieurs passages, Uchida Hyakken se peint lui-même, et sans fard.

 

Mais il est quelques cas plus spécifiques – et aussi plus douloureux : car Uchida Hyakken, cette fois, mêle ses rêves de réminiscences – ce qui est au fond typique de la logique des rêves. Des souvenirs d’enfance percent çà et là, incluant la mort d’un animal de compagnie, dont l’auteur adulte ne semble toujours pas s’être remis. D’autres réminiscences ne sont pas moins poignantes, pour emprunter plus franchement les voies du fantastique – ainsi dans la nouvelle « Au-delà », qui clôt le recueil éponyme, où le souvenir du père prend des atours proprement fantomatiques… Là, le ton n’est plus le moins du monde à la blague – mais sans s’incarner en cauchemar pour autant : c’est avant tout la mélancolie qui perce.

 

SPLENDIDE !

 

De par son format même, Au-delà – Entrée triomphale dans Port-Arthur ne se prête pas forcément à la lecture suivie ; les quarante-sept nouvelles compilées, même en prenant en compte l’intermède des nouvelles plus longues à la « Chapeau melon », se prêtent bien davantage à la dégustation étalée dans le temps – le double recueil se picore au moins autant qu’il se lit.

 

Mais, avec cet avertissement en tête, le constat demeure : ce livre est de toute beauté. C’est une des plus fascinantes explorations littéraires de la thématique du rêve qu’il m’a été donné de lire, où les arts censément antagonistes de l’effroi et du rire se mêlent harmonieusement, pour un résultat qui m’a fait forte impression. Et la comparaison avec Kafka, à cet égard, fait sens, j’en suis convaincu.

 

Réjouissons-nous, donc, de cette traduction, toute tardive qu’elle soit, car au fond il n’est jamais trop tard. Très belle initiative de la part des Belles Lettres et de cette admirable triple collection japonaise, riche d’ouvrages surprenants autant que bienvenus ; et la préface de Philippe Forest et la traduction comme les commentaires de Patrick Honnoré font honneur à ce bel ouvrage. En en attendant d’autres ?

 

Chaudement recommandé de toute façon, et c’est peu dire.

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