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Les Inhibés, de Boris Strougatski

Publié le par Nébal

Les Inhibés, de Boris Strougatski

STROUGATSKI (Boris), Les Inhibés, [traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye], [s.l.], Lingva, coll. Nuits Blanches, [2003] 2016, 349 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (p. 94).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

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L'Anaconda, de M.G. Lewis

Publié le par Nébal

L'Anaconda, de M.G. Lewis

LEWIS (M.G.), L’Anaconda, traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet, Le Bouscat, Finitude, [1808] 2016, 125 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 90-91).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

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Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 212 p.

 

RETOUR D’UN CLASSIQUE, ÉTAPE 2

 

Où l’on fait dans l’actualité (éditoriale, française), avec ce deuxième tome de Gunnm dit (un peu paradoxalement) « édition originale », qui vient tout juste là maintenant de sortir, donc – ou ressortir, d’une certaine manière.

 

J’avais donc déjà lu tout ça, mais il y a looooooooooooooooooongtemps, lors de la première édition française du manga culte de Yukito Kishiro, dans les années 1990 – lecture qui, alors, m’avait procuré beaucoup de plaisir, et ce souvenir émerveillé n’est certes pas pour rien dans mon acquisition maintenant de cette « édition originale ».

 

En notant que celle-ci, outre une nouvelle traduction que je ne me sens toujours pas de juger, est essentiellement caractérisée (mais c’est une raison suffisante, certes) par le sens de lecture japonais – distinction essentielle par rapport à l’édition ori… euh, la première édition française, donc. Notons cependant, une fois de plus, ce choix d’une couverture très souple et de pages assez fines, qui m’évoque un avertissement du genre : « à manipuler avec précaution ».

 

Je redoutais, pourtant, en relisant le premier tome, que ça ne passe plus aussi bien que quand j’étais un pré-ado ou ado (disons ado : 1995, si j’en crois Wikipédia, j’étais persuadé que c’était bien deux ou trois ans plus tôt, mais à tort, faut croire)… Sauf que si, en fait : avec peut-être un peu plus de mesure dans le propos, et la prise de conscience que tout ceci n’était pas forcément bien original, mais le plaisir était toujours là – plaisir tenant certes avant tout à deux dimensions essentielles de la BD : un graphisme parfait dans son genre, et un univers attrayant et riche, s’exprimant autant dans la narration que dans ledit graphisme parfait. En dehors de ça, la trame était fort commune, et l’action omniprésente (un peu trop à mon goût), mais ça passait bien.

 

Ce deuxième tome est assez différent, mais je ne suis pas bien certain de ce qu'il faut en penser… Est-ce en mieux, est-ce en moins bien ? Probablement les deux à la fois, en fait – pour un résultat de qualité équivalente.

 

FAUSSE FIN ET FAUX DÉPART ET PAS DE FIN

 

Avec une bizarrerie, cependant – dont je me suis aussitôt rappelé qu’elle figurait déjà dans la première édition française, mais sans savoir au juste ce qu’il en est des tomes japonais : ce deuxième tome s’ouvre en fait sur l’épisode… qui aurait dû conclure le premier.

 

On y voit en effet Gally achever son combat contre Makaku – qui continue donc après la dernière planche du tome précédent, qui semblait pourtant exprimer, sur un mode inévitablement sentencieux, la victoire de Gally.

 

Plus que l’action, ici, on en retient surtout la « confession » de Makaku – ou plutôt son autobiographie rapide, qui accentue les traits pathétiques du personnage, en exprimant la souffrance qui l’a amené à devenir ce terrible tueur psychopathe ; le trait est forcé, mais ne peut sans doute pas laisser Gally indifférente – et il en va sans doute de même pour le lecteur…

 

Notons rapidement que cette « discussion » contient une brève remarque lapidairement explicitée plus loin dans ce tome 2, mais vraiment en passant, et qui sera sans doute d’un certain poids pour la suite des événements.

 

Et c’est donc après ce premier épisode en forme de rattrapage que débute véritablement l’histoire propre à ce deuxième tome – avec les habituelles pages en couleurs, d’ailleurs, qui ne sont donc pas les premières du bouquin…

 

À noter d’ores et déjà que ce schéma « éditorial » semble amené à se répéter, puisque ce tome 2 « édition originale » (comme son prédécesseur des années 1990, en fait, j’en suis à peu près certain maintenant) se conclut cette fois carrément sur un cliffhanger, laissant entendre que la véritable fin de ce tome 2… se trouvera au début du tome 3. Et donc pas à proprement parler de « fin » ici, pas même de « fausse fin » comme dans le tome 1, rien qui fasse même illusion. Un peu « bizarre », tout de même.

 

LE RÊVE DE GALLY

 

Mais, si l’on met donc un peu à part ce premier épisode avec Makaku, l’essentiel de ce tome 2 est consacré à un arc narratif resserré, une intrigue courant sur l’ensemble du volume, et qui, donc, exprime toute la différence entre les deux premiers tomes – que ce soir pour le mieux ou pas, au choix du lecteur.

 

Nous retrouvons Gally affalée dans l’herbe (?), et abîmée dans la contemplation du ciel, même si elle s’avère se trouver dans une usine désaffectée. Elle ne sait pas ce qu’elle fait là – mais on s’en doute, et on en obtient vite confirmation : elle faisait son boulot de hunter warrior, et, d’une manière ou d’une autre, s’est retrouvée sonnée…

 

Mais c’est ainsi – comme dans un rêve – qu’elle fait la rencontre de Yugo, un jeune homme (ou garçon, à ce stade) qui fait des bricoles dans Kuzutetsu : entretien et réparations diverses, ce genre de choses…

 

LE RÊVE DE YUGO

 

Yugo aussi a un rêve – et les yeux qui brillent en permanence, à cette idée qui ne le quitte jamais. D’une manière ou d’une autre, il a toujours les yeux fixés vers le ciel… C’est le projet d’une vie : un jour, il en est certain, il ira sur Zalem, la cité mythique qui flotte majestueusement au-dessus de sa répugnante Décharge…

 

Bien sûr, le premier volume, même sans se montrer trop explicite à ce sujet, avait bien laissé entendre, comme allant de soi, que la scission entre les deux mondes était absolue, la frontière rigoureusement hermétique… Ce deuxième tome est d’ailleurs l’occasion de mettre en avant des modalités et nuances de cette séparation : l’interdiction, pour tout habitant de Kuzutetsu, de construire et utiliser un engin volant, et, en miroir de la ville parfaite abandonnant ses détritus dans le sous-monde (littéralement) de la Décharge, des câbles qui convoient biens et denrées depuis le sol et ses usines qui y font la loi, à destination des privilégiés invisibles de la cité haute.

 

Yugo n’est donc pas censé pouvoir aller sur Zalem – il n’en est pas moins convaincu qu’il y parviendra. Et c’est vrai qu’il est débrouillard, le bougre… Mais, quand bien même il y parviendrait, que ferait-il là-haut ? Rien, si ça se trouve… Le rêve censé devenir réalité, c’est qu’il s’y rende – il constitue à lui seul l’objectif. Peu importe si, une fois là-haut, Yugo est aussitôt réduit à la condition de clochard… au mieux. L’important, c’est de s'y rendre.

 

LA GAMINE AMOUREUSE

 

Et Gally, comme de juste, fond pour le garçon. Ses grands yeux ronds qui lui mangent son si charmant minois, sous sa coiffure toujours aussi épique, font quant à eux fondre le lecteur, sans doute…

 

Globalement (en dehors de la couverture, une nouvelle fois ratée ?), Gally délaisse ici ses poses de pin-up (et sa bouche systématiquement quasi « duckface ») qui me navraient vaguement dans le premier tome – elle devient une gamine amoureuse, autrement mignonne et attendrissante…

 

Ici, je dois forcément revenir sur la première mouture de ce compte rendu : quand je l'avais rédigé, c'était dans l'optique que Gally était une sorte de « robot », une créature parfaitement artificielle ; d’allure féminine, certes, et, était-ce instinct, programmation, conditionnement ou éducation, son apparence semblait influencer sa psyché. Je dois dire que, si Gally est donc bien « humaine », l'histoire perd quelque peu en piquant à mes yeux... Il n'y a pas de « si », d'ailleurs : c'est bien le cas, mea culpa.

 

Reste que la gamine aux yeux mouillants se demande (et demande à Ido) si elle peut tomber amoureuse… ou plutôt, non : ça, c’est d’ores et déjà un fait acquis – c’est le lecteur qui se pose la question (surtout s'il commet ma boulette), Ido avec, éventuellement : Gally, elle, sait parfaitement ce qu’il en est. Sa vraie question est donc tout autre : Yugo, lui, pourrait-il tomber amoureux d’elle ? Question qui, là encore, n'a plus le même sens (et, je le crains, pour un effet amoindri).

 

Les amourettes adolescentes… Y a-t-il quoi que ce soit de plus terrible et douloureux ? Citons le Procureur de la République Desproges Française – parce que c’est forcément pertinent dans une chronique de manga : « Certes, elle est cruelle, l'heure où l'adolescente ou l'adolescent voit son corps lui échapper et se métamorphoser en un corps étranger, velu, acnéen, plein de fesses et de seins et de poils partout, alors que s'estompe l'enfance et que déjà la mort... »

 

Heure cruelle !

 

Je l'admets : ces gamineries dites « romantiques », directement issues de quelque collège où les hormones se mettent subitement à bouillir à mesure que les formes apparaissent, auraient sans doute tout pour m’agacer, de manière générale (j’assume, et livrez-en le diagnostic psychanalytique que vous souhaitez). Et pourtant, non…

 

Je crois qu’ici encore le graphisme y est pour beaucoup – Gally amoureuse est véritablement irrésistible, et Yukito Kishiro est bien plus pertinent dans sa représentation sous cette forme que sous celle du fantasme en mode automatique, cuir et formes, qui finissait par (me) lasser dans le premier volume. C’est certes passablement convenu, mais ça fonctionne très bien.

 

Ceci dit, il y a quelques à-côtés, hein… Gally qui ramène chez lui Yugo bourré (on verra pourquoi), et prend aussitôt sur elle de faire sa lessive, c’est… c’est… Bon.

 

CE QU’EST VRAIMENT GALLY

 

Mais cela renvoie à une autre dimension essentielle du personnage : Gally, instinctivement (ou… ? Voir plus haut), refuse que Yugo perçoive qui elle est vraiment – c’est fâcheux, pour une amourette… et si commun ? Mais voilà : il ne doit pas savoir qu’elle est une hunter warrior, et que son visage si charmant et son corps parfait mais d’allure si fragile abritent une bête de combat, championne de panzerkunst !

 

Dans mon premier compte rendu, j'avançais donc qu'en fait, mais en imaginant qu’il y avait là quelque chose d’assez juste, le risque que Yugo entrevoie cette réalité semblait bien plus faire peur à Gally que la possibilité (ou nécessité) qu’il découvre… qu’elle est un robot, en rien humaine – si ce n’est dans sa psyché. Ce qui ne manquerait bien sûr pas d’arriver, et sans doute y avait-il comme une vague suspicion d’emblée… mais dans un monde où cette dimension n’a au fond pas la moindre importance, « naturellement » ?

 

Là, pour le coup, j’avais l’impression qu’il y avait quelque chose de très bien vu ; à voir ce que l’auteur en ferait par la suite… S’il en faisait quelque chose : après ce tome, j’avoue que mes souvenirs de lecture adolescente, de toute façon bien parcellaire, sont, même plus flous à ce stade, mais carrément opaques…

 

Mais, là encore, je me trompais, donc (et je le regrette un peu...).

 

LES HISTOIRES D’AMOUR FINISSENT MAL EN GÉNÉRAL

 

Mais les histoires d’amour finissent mal en général, hein ? Et encore, quand elles commencent, et quand elles commencent bien…

 

Il n’y a pas de secret, Yukito Kishiro lâche le morceau presque aussitôt : dans son rêve fou, son désir irrépressible de se rendre sur Zalem, Yugo n’est certes pas étouffé par les scrupules… et il a de très mauvaises fréquentations – un certain Vector, notamment, beau spécimen de mafieux retors.

 

Le si gentil garçon s’est fait une spécialité de dérober à ses victimes leur (précieuse et ô combien rémunératrice, car impossible à « fabriquer ») colonne vertébrale. Dans ce monde où les humains sont pour partie des machines et peuvent être « réparés », ça ne les tue pas, il n’est tout de même pas un assassin, mais ça n’en fait pas moins un criminel…

 

Inévitablement, Gally s’en rendra compte – et ses espoirs que tout puisse s’arranger, d’une manière ou d’une autre, s’avèreront plus vains que jamais quand la tête du joli garçon, inévitablement, sera mise à prix – à charge pour les hunter warriors comme elle de la lui trancher, contre une jolie récompense…

 

Occasion de remettre en scène un archétype du gros con, le « grand » (?) Zapan, que Gally avait humilié dans le tome 1.

 

MOINS D’ACTION – MAIS DE LA BONNE ACTION

 

On s’en doute, mais disons-le : cette trame sentimentalo-pas-de-bol implique un volume nettement moins tourné vers l’action que le premier.

 

Sans excès, hein : Gunnm demeure un manga d’action, et ça se bastonne régulièrement entre ces pages – mais de manière bien moins systématique, et sans doute aussi plus « directe », au sens que les combats ne s’éternisent pas.

 

D’autant sans doute que Gally, on en a eu amplement confirmation dans le premier tome, est forcément d’une classe au-dessus, tant par rapport à ses pairs que par rapport à ses proies.

 

C’est une évolution appréciable – les scènes d’action sont très bonnes, mais qu’elles ne s’éternisent pas contribue (paradoxalement ?) au dynamisme de la BD.

 

D’AUTRES NUANCES

 

Autre évolution notable, pour un résultat peut-être plus ambigu : Gally est plus que jamais au cœur de l’intrigue, avec Yugo ; dans leur proche périphérie figurent bien Vector et Zapan, mais pas grand-monde autrement – et, notamment, Ido est cette fois bien plus discret. Son rôle n’est pourtant pas inintéressant : le « papa » de Gally n’est plus aussi possessif que dans le tome 1, il a accepté le fait accompli – Gally est une guerrière, et il n’a pas son mot à dire à ce propos, elle vivra sa vie et fera ses choix, comme une « vraie » personne, car elle n'a rien d'une poupée sans âme. Il n’en reste pas moins, à sa manière, une figure paternelle – mais sur le mode du papounet compréhensif, qui est là pour accompagner Gally dans ses déboires sentimentaux, mais sans plus se montrer envahissant.

 

Enfin, il y a l’univers, qui était à mon sens un atout marqué du premier tome. C’est toujours le cas ici, mais en mettant l’accent sur des dimensions guère abordées jusqu’alors. Demeure cette impression, très positive, que le graphisme a au moins autant que le récit sa part dans l’exposition du contexte.

 

OUI – ÇA MARCHE TOUJOURS

 

Le graphisme est de toute façon une qualité fondamentale de cette BD. Dans ce deuxième tome, certains aspects de la question sont donc particulièrement affichés, et globalement pour le mieux : Gally des étoiles dans les yeux, qui fait plus que jamais fondre le lecteur, sans plus jouer à la pin-up ; une action moins systématique, et par ailleurs plus « directe » (mais toujours aussi lisible) ; un univers qui se constitue case après case, sans jamais en faire trop.

 

Autant d’atouts qui incitent à se montrer bon prince quant à d’autres aspects d’une qualité plus ambiguë. Et jusqu’à l’essentiel : cette histoire somme toute convenue de la gamine amoureuse d’un « mauvais gentil garçon » ; à ce stade, que la gamine en question soit une bête de combat, avec son comptant de décapitations à son actif, est d’une certaine manière secondaire… ou pas : car il y a là, bien sûr, un moteur de la narration.

 

Je ne suis plus un collégien de longue date, et heureusement – tant cette époque reste pour moi une des pires de toutes. L’amourette collégienne de ce tome 2 avait donc tout pour m’irriter, d’autant que je ne pouvais certes pas y accoler une vague nostalgie de ma première lecture dans un contexte plus propice, c’était même tout le contraire…

 

Et pourtant, c’est bien passé. Très bien, même. Sans doute parce que, dans sa conception et son illustration, dans tous les sens du terme, la BD est habile, et sonne juste. Ça n’en fait certes pas un chef-d’œuvre, mais assurément une lecture tout ce qu’il y a de plaisante. Parfois, les histoires les plus simples sont les meilleures, dit-on… « Meilleures » est peut-être un bien grand mot, mais, avec ce tome 2, Gunnm s’affiche toujours comme une réussite notable en son genre.

 

À suivre – le tome 3 « édition originale » est supposé sortir le 22 mars prochain. Hop !

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Sombre, n° 2 - des réponses à des réponses...

Publié le par Nébal

Sombre, n° 2 - des réponses à des réponses...

DIALOGUE

 

Quelque temps après la parution, toute récente, de ma chronique sur Sombre, n° 2, Johan Scipion, l’auteur dudit Sombre, y a répondu ; vous pouvez par exemple voir ça sur Terres Étranges, ou sur Casus NO.

 

Et comme il souhaitait semble-t-il un dialogue, je suppose qu’une réponse aux réponses s’impose… Exercice pas toujours évident, mais sans doute enrichissant – je l'espère, en tout cas ; et, si je ne me retrouve par pour autant « de l’autre côté de la barrière », c’est une occasion de peser un peu plus mes propos, et de revenir sur leur pertinence ou pas…

 

Les réponses de Johan Scipion empruntant aux codes des forums, je vais tâcher de rendre cette dimension ainsi : en italiques, c’est le sieur Scipion qui parle ; sinon, c’est moi – mais, quand il y a des retraits, dans ce cas, c’est parce que Johan Scipion citait lui-même ces passages de ma chronique de Sombre, n° 2.

 

Allez, c’est parti…

 

Je le fais assez rarement, mais quelque chose me pousse au dialogue. Sans doute la longueur de son texte, son souci du détail et le fait qu'il y met très en avant sa sensibilité personnelle. Ou peut-être tout simplement parce qu'il soulève des points intéressants. Bref, j'ai envie d'en causer.

 

On peut lire ladite critique sur son blog. Il est d'ailleurs vivement conseillé de le faire avant de parcourir ce qui suit.

INSPIRATIONS ET RÉFÉRENCES

 

Nébal a écrit :

 

« Ubiquité » est présenté comme un « survival compétitif », citant Battle Royale et Cube comme ses inspirations essentielles (encore que le terme « inspirations » puisse être contestable : l’auteur nous dit qu’il n’avait pas de lui-même fait le lien avec Cube, avant les premières « playtests »…).

 

Je pense que Cube, un film que je kiffe bien comme il faut, est une inspi d'Ubiquité, mais inconsciente. Si je ne l'ai pas réalisé à l'écriture, c'est parce que j'étais parti sur des octogones plutôt que des carrés (il reste d'ailleurs une trace de cette idée dans le scénar). J'ai simplifié quand j'ai compris que c'était injouable car trop complexe. Mais du coup, avec les octogones toujours en tête, je n'ai pas percuté sur Cube avant mes premiers playtests. C'est con, hein ?

 

Ce n’est pas con du tout… Mais, à lire cette réponse, je me suis demandé s’il n’y avait pas un malentendu quant à mes intentions : je ne remettais pas en cause ta sincérité, hein…

 

Tu noteras au passage que je parle de « Références » et non d'« Inspirations » en ouverture de mes scénarios, l'objectif étant surtout de donner au meneur potentiel une liste de films/livres qu'il puisse regarder/lire en préparation de sa partie. Le côté cuisine créative, je le réserve plus volontiers aux premiers paragraphes de la section Feedback, en fin de scénario.

 

OK, pas de problème avec ça.

FESSE-MOI AVEC UNE PELLE, MAÎTRE !

 

« Ubiquité » n’est pas sans avoir un côté : « Oh, oui, MJ, fouette-moi, fais-moi mal ! »

 

Il me semble qu'une attitude un minimum volontariste est la condition sine qua non de tout jeu de rôle. Si le joueur n'a pas envie de jouer un palouf, un runner, un vampire, une tortue ninja ou une souris, et ben ça ne marche juste pas. La particularité de Sombre est qu'il demande qu'on soit volontaire pour un trip particulier : jouer un PJ-victime. Je comprends que ça désarçonne parce que ce n'est pas si courant, mais sur le fond, ce n'est en rien différent de ce que demande n'importe quel JdR : s'impliquer dans son perso.

 

Je suis tout à fait d’accord avec ça. Ce volontarisme chez le joueur me paraît essentiel, et, dès lors qu’il n’y a pas d’ambiguïté, j’imagine (simple question de prudence renvoyant au « contrat social », comme on dit), je suis finalement d’accord pour dire que « jouer un PJ-victime » n’est au fond pas si différent de tout autre rôle à jouer. C’est même un point qui me paraît tout spécialement important, en fait.

 

Mais, pour répondre à cette remarque, il faut prendre en compte la citation suivante…

 

Peut-être d’autant plus du fait de cet emploi de la première personne, d’ailleurs.

 

Ah ? Je veux bien que tu m'éclaires sur ton ressenti. En quoi est-ce que la première personne participe de ton impression qu'il faut être un peu maso pour jouer Ubiquité ?

 

Alors ça va être long et maladroit, hein – et éminemment subjectif.

 

Affirmer qu’il faut être un peu maso pour jouer « Ubiquité », lâché comme ça, ça n’a guère de sens, certes.

 

Même si, je suppose, la mécanique de Sombre Classic est sévère et mortifère, mais à raison, dans cette optique des PJ-victimes et de « la peur comme au cinéma ». Mais, du fait de la mécanique aussi bien, en l’espèce, que du présent scénario (mais « House of the Rising Dead », dans un genre pourtant très différent, m’avait déjà fait cet effet), les erreurs se payent éventuellement (systématiquement ?) très cher – là encore à bon droit (même si j’aurais un petit bémol, sur lequel je reviendrai bientôt).

 

Je suppose néanmoins que les spécificités du scénario « Ubiquité » accentuent cette dimension punitive : le chronomètre en rajoute, ça me paraît nécessaire ; l’écoulement du temps, ritualisé via les bougies soufflées, s’accompagne cependant d’autres dispositifs, et notamment celui du MJ-marionnettiste qui fait quitter la table aux joueurs absents et les dispose loin de ladite, aux emplacements appropriés pour les retrouver le moment venu… Euh, eh bien, oui, en combinant tout cela, des bases de la mécanique à l’obéissance du joueur, au doigt et à l’œil, jusque dans sa situation dans l’espace (!), je crois qu’on peut dire : « Oh, oui, fouette-moi, MJ ! » Et quand je visualise la scène, Johan Scipion (on revient temporairement à la troisième personne ici, mais justement, j'y arrive...) a un rictus sadique sur son visage de la première à la dernière minute – à côté, le Joker est un dépressif timoré.

 

Mais, point important : je ne dis pas que c’est mal vu, insupportable, ou que sais-je ! Si, en tant que MJ, je ne me sentirais franchement pas de mettre en jeu tous ces rituels, je suis bien certain que la chose est murement pensée et mise en œuvre, et que c’est probablement très, très amusant… Si c'est géré par quelqu'un qui sait y faire.

 

Or ce n’était probablement pas l’essentiel de mon propos – parce que je mettais l’accent sur le texte, le « formel », en parlant de cet emploi de la première personne (avec un « peut-être » qu’il ne faut surtout pas oublier !) ; dans cette optique, ce n’est pas tant le jeu que la lecture qui aurait cet aspect masochiste supposé (en notant éventuellement qu’à la lecture le MJ en puissance est à son tour une marionnette de l’auteur – et perçoit donc lui aussi le rictus sadique du Joker).

 

Mais cela vient sans doute en partie du jeu, je ne pourrais prétendre le contraire – après tout, en traitant de Sombre, n° 1, j’avais exprimé un vague scepticisme concernant la position particulière du MJ dans Sombre Classic – qui me paraît vraiment supérieure aux joueurs, mais, si ça se trouve, « paraît » donc sans l’être, c’est simplement que j’ai l’impression que les jeux que j’ai pu lire ces dernières années se montrent bien plus… « délicats » en l’espèce, ou moins « frontaux », on va dire. Ce qui n’est pas forcément un reproche, en fait…

 

Je voyais aussi le MJ de Sombre disposer d’une part d’arbitraire non négligeable, dans les règles le cas échéant, ou dans le scénario « House of the Rising Dead » ; et je suppose que ces éléments reviennent dans Sombre, n° 2, et donc, à ce stade, notamment dans « Ubiquité ». Je n’y reviens pas ; c’est autre chose, je pense, qui peut poser problème.

 

Car il faut donc ajouter à tout cela l’emploi de la première personne – mais à mon sens, et c’est vraiment d’un ressenti on ne peut plus subjectif dont je parle, même si je suppose qu’il peut être étendu. Au passage, ce n’est pas une critique en tant que telle : cet emploi de la première personne, qui me paraît assez rare en jeu de rôle (même si, côté « indépendant », j’ai lu quelques autres cas – mais justement : ils produisaient pour moi le même effet !), est une singularité de Sombre que je n’entends pas le moins du monde remettre en cause ; et qui serais-je pour faire une chose pareille ? D’autant que ça serait un peu tard.

 

Mais c’est donc un ressenti. Je n’ai bien sûr aucun problème, de manière générale, avec l’emploi de la première personne… En narration ou dans la conversation, c’est une évidence (merci Nébal !), et dans d’autres domaines aussi – comme, eh eh, ce genre de comptes rendus. Mais j’ai bien plus de mal avec cet emploi dans des « essais », au sens large – d’autant que c’est à cette catégorie que je suis intuitivement tenté d’accoler Sombre. Sans doute est-ce que je suis un peu trop rigide – on m’a bien trop répété qu’il fallait prohiber le « je »… Mais je (aha) crois qu’il y a en fait deux aspects de la question, distincts en apparence, mais qui se rejoignent pour susciter le même résultat (et l’amplifier du fait même de leur rencontre).

 

Le premier, pour employer une métaphore bien lourde et pompeuse, et pas très bien assurée, c’est le rapport à la Règle. Vive les majuscules ! C’est un ex-juriste qui parle, je suppose que ça peut expliquer bien des choses – en tout cas, j’ai toujours eu tendance à envisager les règles d’un jeu de rôle comme des règles juridiques… Ce qui n’est sans doute pas le moins du monde original, certes. Bon, bref : il y a la Loi, et il y a le Juge. La Loi se veut neutre et objective – qu’elle le soit ou pas, c’est encore une autre question ; mais elle est un monstre froid ; quand on s’y confronte, c’est avec la raison, l’émotion est hors-jeu (si j’ose dire) ; elle est sans doute contestable, mais sur le seul mode de la raison. Le Juge, c’est différent : s’il est censé n’être que « la bouche de la Loi », dans les faits, il l’incarne – mais ce seul procédé suffit déjà à introduire un biais dans le rapport que le justiciable, disons, a avec lui, et qui n’est donc pas le même que son rapport à la Loi. La loi est en principe dépassionnée, même si seulement sur le plan formel (cependant d’une importance cruciale, et ça nous renvoie directement à la question à laquelle je tente bien maladroitement de répondre…) ; à certains égards, ça ne la rend que plus redoutable… Mais, si elle peut susciter l’admiration, la révérence, l’intimidation, la crainte, c’est d’une manière abstraite. Le Juge me paraît dans une position bien différente – mais tout autant, car ce n’est en rien une dimension simplement corollaire de la question, dans une position « représentée » (aux yeux du justiciable, s’entend) elle aussi bien différente. Aussi le rapport n’est-il pas le même : les brutalités éventuelles de la Loi, peut-être parce qu’implacables, suscitent la soumission ; celles tout aussi éventuelles du Juge, qui demeure un humain sous la robe austère de la justice, peuvent par contre susciter l’agacement, voire le refus (d'obstacle), voire la révolte. Bon, je dis peut-être n’importe quoi, hein… Mais en tentant de formaliser un peu les choses, j’en arrive à ça.

 

Mais c’est là qu’on rejoint le deuxième aspect, un peu (nettement…) moins fumé de ma part, je suppose : il y a une confrontation d’intimités. Laquelle passe très bien dans nombre de registres, mais, dans d’autres, me hérisse un peu – et assez vite. Une règle « objective », à la troisième personne, reste sagement dans son coin. Mais quand elle s’exprime à la première personne, et, qui plus est – ça me paraît vraiment flagrant dans Sombre, pour le coup –, avec insistance (« je », « je », « je »…), il y a un risque non négligeable que je me sente envahi dans mon territoire. L’auteur décortiquant son jeu (et à bon droit, hein ! Là encore, il s’agit d’un ressenti tout personnel, pas d’un reproche, et encore moins de recommandations !), ici, dira à chaque paragraphe ou presque, « je fais », « je pense », « j'ai constaté », etc. Plein de « je », plein, partout, à tous les niveaux – et plus il y en a, plus je me sens repoussé dans mes retranchements ; au point, parfois, où j’ai envie de hurler : « STOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOP !!! » Parce que, pour dire les choses, j’ai le sentiment d’être… agressé, en fait.

 

D’autant qu’il y a un stade où le « je » systématique peut insidieusement se muer, pas forcément dans les faits d’ailleurs mais avant tout dans le ressenti, encore une fois, en « moi, je » ; et il n’y a pas beaucoup de choses aussi agaçantes que le « moi, je », dans semblable contexte…

 

En combinant tous ces aspects (pas seulement les derniers paragraphes, mais aussi ce que je disais avant en termes de ressenti plus ludique que formel), on aboutit donc (enfin, moi, en tout cas) à une représentation de l’auteur/MJ. Et j’insiste : c’est une représentation. Elle n’a pas à être fondée en réalité. Donc, précautions, le sinistre personnage que je vais tenter de décrire là tout de suite, et donc... à la troisième personne, n’est pas Johan Scipion (que j’ai croisé, à peine, et lu, tout juste, mais que je ne connais pas). Il est une représentation – ce qui est pratique pour charger la barque, eh !

 

Bref : quand je lis Sombre, au-delà de l’intérêt que j’y trouve, de la pertinence de la chose, du sérieux et de la finition de l’entreprise – traits dominants qui figurent bien l’essentiel de mes comptes rendus, je ne vais donc pas y revenir –, je suscite éventuellement malgré moi une image de l’auteur/MJ. Car c’est bien d’un auteur/MJ qu’il s’agit, déjà : Sombre, bien plus qu’à peu près tous les autres jeux que j’ai lus, met cette dimension « auteur/MJ » en avant, et l’emploi de la première personne y participe forcément. Mais il ne se contente pas, via cette image, d’être mis en avant : à la lecture, j’ai le sentiment qu’il est aussi clairement au-dessus de moi ; et il n’est pas seulement au-dessus de moi – ce qui est déjà une position utile pour me surveiller, comme dans un panoptique des « playtests », et presque par voie de conséquence me « juger » (tiens, on y revient) : il est aussi penché sur moi – figure paternelle qui conseille le gniard, éventuellement au point de la condescendance ; tyran qui sait, et qu’on ne contredira pas, parce que « he is the Law » ; démiurge qui, du fait de son immense expérience (que je ne nie certainement pas !), unique en tant que telle, dispose de clefs qu’il veut bien me confier, mais en ne marquant que davantage, au moment même de la transmission, et même sans le vocaliser, combien c’est là chose admirable de sa part, et qui, bien entendu, ne le dépare pas de ses atours de créateur, et m’autorise encore moins à m’en vêtir à mon tour (oui, je sais que c'est une vision totalement erronée, et que le jeu incite bien au contraire aux retours d'expériences comme à la création de settings, ou autres apports d'autres auteurs ; je ne parle bien ici que d'une représentation instinctive, s'en tenant au seul texte, et évacuant tout ce qui l'entoure).

 

Et, si on y rajoute la dimension du marionnettiste au rictus sadique envisagé en causant des spécificités d’ « Ubiquité », c’est là qu’on en arrive véritablement (ouf !) au : « Fouette-moi, MJ ! »

 

Noter cependant… que l’on peut aimer ça – n’est-ce pas justement le propos, en fait de masochisme ?

 

Mais le sentiment demeure.

 

Bon, je ne sais pas si j’ai su m’expliquer… Mais passons à autre chose : le format court, à partir des deux scénarios figurant dans Sombre, n° 2.

LE FORMAT COURT

 

Je reste un peu perplexe sur l’idée d’une partie d’une heure maximum, de manière générale.

 

À l'usage, c'est un format très intéressant. Court, mais pas trop. Il incite au dynamisme narratif (ce que j'apprécie, jouer dans une certaine urgence vivifie mon expérience de jeu) tout en laissant le temps pour de vraies modulations de rythme, qui donnent du relief à la partie. Je l'apprécie vraiment, même si aujourd'hui, je ne le pratique plus en Classic. En Zéro par contre, je m'y adonne très régulièrement.

 

Certes, je ne peux pas vraiment me targuer de nombre d’expériences en la matière – mais les quelques-unes que j’ai pu avoir m’ont bien renforcé dans mes préjugés (et ce n'était pas des parties aussi courtes, d'ailleurs, mais j'y arrive). Il faudra peut-être y revenir un jour ; mais pour l’heure, eh bien, je crains de ne pas en avoir... envie.

 

Jouer n’importe où, sans véritablement de matériel, et sur un format très court, même uniquement en un quart d’heure, si ça se trouve…

 

Mais oui, carrément ! Quinze minutes (de jeu), c'est le format d'Overlord.

 

C’était bien le propos.

 

Et là je dois dire que j’ai vraiment du mal à en voir l’intérêt – c’est tellement aux antipodes de mes conceptions du jeu de rôle (oui, au pluriel, même si je suis très « traditionnel » globalement, j’apprécie quelques alternatives) que ça me dépasse complètement…

 

Ça fait ça à plein de gens. Mais attends de lire Sombre 3, tu vas mieux comprendre où je veux en venir. Ne juge pas la variante sur son scénario de rodage (Overlord), ce serait un peu court (pun intended). Tu verras, Deep space gore, c'est pas le même braquet.

 

Le problème est que j’ai lu Sombre, n° 3 (je vais essayer d’en causer bientôt), et « Deep Space Gore » ne m’a franchement pas plus emballé que ça… Certes, j’y vois au moins de l’intérêt ludique – même vague ; pour moi, « Overlord » en était peu ou prou dépourvu. Mais… Non, décidément, je crains que ce ne soit vraiment pas ma came. Mais sans doute sont-ce mes préjugés qui s’expriment, et à vrai dire je serais tout à fait ravi qu’on me démontre que l’intérêt ludique est là !

 

En fait, peut-être ici faudrait-il forcer le trait, en définitive, en renforçant la parenté avec un jeu de plateau ?

 

Fait. Camlann, dans Sombre 6, est livré avec un mini plateau de jeu, qui participe de son accessibilité aux enfants de 7 ans.

 

C’est un peu hâtif de dire ça sans avoir lu la chose, mais sur le principe ça me paraît une très bonne idée. Peut-être contaminerai-je mes neveux, tiens…

DE LA BASTON ! ET DE L’HISTOIRE

 

[...] après une très, très brève mise en contexte, les PJ se battent, et c’est tout. Ça m’a fait l’effet d’un très triste gâchis. En l’état, je ne peux pas qualifier « Overlord » de scénario : c’est une baston ; et une baston n’est pas un scénario, pour mon moi rigide.

 

C'est bourrin, hein ? Mon avis :

 

+ Overlord est archi efficace. C'est le scénario que je mène le plus en convention. Plus de la moitié de mes démos, c'est te dire. Je dois approcher les 500 parties. Il fonctionne avec presque tout le monde et produit de bonnes parties dans 99 % des cas. Après DSG, je l'avais un peu laissé de côté. Je l'ai redécouvert avec bonheur par la suite.

 

+ Sûr et certain que c'est un scénario. Je développe plus bas.

 

Sur l’efficacité, ça me paraît probable. Et le fait de le jouer en convention, pour faire découvrir, de même, rien à y redire.

 

Mais – et ça me renvoie à ces quelques mauvaises expériences en parties (relativement) courtes – arrive vite un point où je ne veux plus « tester », ou « découvrir » : je veux jouer...

 

En fait, de manière générale, la baston tend à me faire chier, en jeu de rôle.

 

Je pense que tu passes à côté de quelque chose. Pas que je veuille te convaincre de quoi que ce soit, hein. Vu que tu exprimes un ressenti, tu ne peux pas te tromper : c'est un point de vue perso. Mais le mien est tout autre.

 

À mon avis que j'ai, la baston est un truc fun parmi la tonne de trucs fun qu'on peut faire en jeu de rôle. Et c'est un truc fun qui a l'avantage d'être facile à mettre en place. Y'en a tellement d'autres qui sont hyper difficiles à amener en jeu que ce serait bien dommage de s'en priver.

 

Tu as tout à fait raison.

 

Au format d’une chronique (pourtant déjà bien longue ! Et peut-être bien trop, le cas échéant…), je ne me suis pas étendu sur la question et ai fait dans le lapidaire : ça vaut pour le « la baston tend à me faire chier », ici, et pour le « j’aime les histoires » juste après.

 

Le fait est que mon rapport à la baston en jeu de rôle, et à la notion d’histoire ou de scénario, est en fait plus complexe que ça.

 

Sans doute vaut-il mieux que j’envisage les deux aspects ensemble, après une citation de plus.

 

J’aime les histoires.

 

Mon vécu perso est qu'il ne faut pas se donner beaucoup de mal pour qu'une baston raconte une (bonne) histoire. Envoyer des mandales et en recevoir produit de la fiction, qui peut être de fort bonne qualité. Mieux encore, elle produit de l'émotion. Gros enjeux ludiques et dramatiques, rebondissements, dynamisme, soutien massif des règles, y'a tout pour faire monter la mayonnaise.

 

Je vois souvent des trucs excellents à ma table lorsque je mène Overlord, alors même que les persos sont fins comme des feuilles de papier à cigarette. Ça m'a vachement fait cogiter.

 

En préalable : il faut remettre ces citations dans leur contexte. Sombre, n°2, et plus particulièrement le scénario « Overlord » pour Sombre Zéro, m’a fourni l’occasion de ces développements, mais ceux-ci avaient un champ bien plus large – renvoyant le cas échéant à d’autres jeux, testés, ou à des notions plus ou moins vagues me venant en tête à l’occasion de telle ou telle lecture rôlistique. Ici, je ne parle donc que très marginalement d’ « Overlord » ou même de Sombre

 

Et donc, la baston.

 

Je disais qu’elle tendait à me faire chier, mais c’est effectivement très contestable, et il y a plusieurs paramètres à prendre en compte.

 

En fait, je peux prendre du plaisir à une bonne baston rôlistique, surtout en tant que PJ – et même avec des systèmes pas forcément très indiqués pour rendre cette dimension du jeu, par exemple L’Appel de Cthulhu.

 

C’est plutôt en tant que MJ que ça coince… En fait, pour dire les choses, j’ai l’impression de ne pas être « câblé pour » ; je sature vite avec des règles d’action trop détaillées, et j’ai du mal à rendre « vivant » le combat, à le « filmer » et à exprimer cette dimension narrative ; enfin, je tombe très facilement dans le très fâcheux travers du « à toi, à moi », comme on dit dans Brigandyne… et il n’y a rien de pire pour plomber un combat.

 

(À part les règles de Shadowrun, bien sûr.)

 

Peut-être n’est-ce cependant qu’une impression – à vrai dire, ça fait tellement longtemps que je n’ai pas mis l’accent sur cette dimension dans une partie que je maîtrisais… Mais j’ai justement le désir de tenter des choses – et notamment dans ce goût-là. Cela fait quelque temps que j’envisage, après ma chronique d’Imperium, et si une table adéquate peut être constituée, de jouer quelque chose plus orienté « action », même si pas seulement – genre de la (grosse ?) fantasy (je songeais à L’Anneau Unique, ou peut-être Chroniques Oubliées Fantasy ; et j’ai succombé à la hype autour de Barbarians of Lemuria, que je lis bientôt…) ou, pourquoi pas, du super-héroïque (j’avais envie de jouer enfin à La Brigade Chimérique...). Avec de la chance, si ça se fait, je pourrai revenir sur ce préjugé…

 

Qu’une baston puisse dynamiser un scénario, je n’en doute pas. C’est le moment où on agite les dés, après tout – il y en a même pour souffler dessus. Blague à part, il y a là une dimension ludique sans doute essentielle – et mettre ainsi en danger le personnage produit un effet émotionnel que peu d’autres procédés ludiques peuvent atteindre, j’imagine (même s’il y en a, et, bien entendu, je ne prétends pas par-là que le combat est la seule occasion de mettre en danger les personnages, bien sûr que non…).

 

Et, oui, c’est un outil qui en vaut bien un autre ; que je me pince éventuellement le nez par principe n’y change rien, au fond – c’est bien le plaisir de jeu (de l'ensemble de la table) qui doit dominer.

 

Certes, je suis toujours un peu perplexe devant la tendance du jeu de rôle (parce que orienté aventure notamment…) à développer autant le combat comme peu ou prou seul mode de résolution des conflits – et je suis curieux de lire des choses un peu différentes, ou tant qu’à faire d’y jouer. Hors jeux « narratifs » (avec tous les guillemets que vous voudrez – certains m’ont convaincu, comme Inflorenza, d’autres vraiment pas, comme Monostatos, d’autres pas plus que ça, comme Prosopopée, etc.), j’avais été particulièrement enthousiasmé à cet égard à la lecture de Dying Earth, mettant en avant les joutes oratoires au motif que, dans ce monde-là, le combat au sens martial était (sera) vulgaire…

 

Mais je m’accommode fort bien d’une bonne scène de baston. D’autant que mon opposition, « baston » d’une part, et « j’aime les histoires » de l’autre, ne tient pas vraiment la route – et encore moins dans ce contexte, puisque j’entendais opposer « Overlord » et « Ubiquité », et justement en relevant que ce dernier, pour être très centré sur la baston, constituait justement une bonne histoire ! Oui, le combat produit de la fiction et de l’émotion, s’il est bien géré. Et « Ubiquité » y incite d’autant plus que les joueurs ne sont pas là pour convertir du gobo en XP, ils sont impliqués d’une manière bien plus frontale et intime…

 

En fait, ma lassitude à l’égard de la baston est sans doute plus justement une lassitude à l’égard du schéma dont je parlais dans la chronique : un peu de social pour faire bonne mesure (quitte à partir sur un « vous êtes dans une auberge quand… »), un chouia d’exploration peut-être, et hop ! Baston. Une baston sans âme le plus souvent, et sans guère d’enjeux – pour moi, du moins, déjà frustré des occasions où j’aurais pu jouer mon perso, son rôle (eh) ; le voilà qui distribue des mandales, et c’est bientôt fini. Ça m’ennuie horriblement…

 

Tester est nécessaire. Les auteurs se le doivent (et tu es irréprochable à cet égard, c’est peu dire et ça se sent et c'est admirable), et je ne suis pas le dernier, après une lecture enthousiasmante, à avoir envie de tenter de la mettre en pratique (ce que je ne fais cependant jamais ou presque, pour tout un tas de raisons...). Mais, quand je débarque dans un truc pareil, j’ai envie de jouer. J’ai eu quelques mauvaises expériences où, au nom du test, on faisait l’impasse sur l’histoire – quantité négligeable. Le combat était loin d’être le seul responsable, à vrai dire…

 

Et, pour le coup, c’est l’impression que me fait « Overlord », scénario d’ « initiation » et/ou de « rodage ». C’est parfaitement légitime, et tout à fait bienvenu pour toi – quand tu en fais un bel outil de découverte (et de promotion), je suis convaincu que tu as tout à fait raison.

 

Et, bien sûr, circonstance qui change tout, on parle ici de quelque chose de joué en un quart d’heure… Je ne peux certainement pas prétendre que c’est alors « perdre son temps », là où c’était bien mon sentiment dans les one-shots de, disons, trois heures, dont je parlais juste avant.

 

Mais où est l’envie de jouer ? À titre personnel, la chose en l’état ne me tente pas du tout. C’est bien pour du test, oui, mais il faut aller au-delà, me concernant ; d’autant qu’en l’espèce le cadre est joliment amené – c’est bien pour cela que j’y voyais un gâchis… Pas dramatique, certes – et trop bref pour ça.

 

Ceci étant, la durée du jeu revient bel et bien en rapport avec cette notion d’histoire. Comme dit dans la chronique, je ne suis pas forcément un adepte acharné des romans fleuves (même si j’aime les campagnes touffues, le cas échéant) ; j’aime, cependant, disposer d’un minimum de temps, pour incarner véritablement les personnages, et approfondir l’univers.

 

Je ne doute pas qu’un bon joueur, à « Overlord », puisse trouver à incarner un personnage en dépit de sa « fiche » rikiki, de sa quasi totale absence de background, et en plus du format « flash ». C’est très possible – même si je doute d’en être moi-même capable.

 

Je n’en ai simplement… pas envie, sur un format pareil. Je ne sens pas l’enthousiasme, l’investissement me dépasse.

 

Et, donc, « Deep Space Gore » ne m’a pas beaucoup plus convaincu… si ce n’est de ce que cette approche n’était décidément pas pour moi. « Double Feature » ou pas.

 

Et on passe au « dark world » intitulé « Extinction ».

EXTINCTION (BIS)

 

Je suis plus sceptique concernant le rôle de Nyarlathotep, qui, comme souvent, me paraît mal s’intégrer dans ce schéma

 

C'est une concession ludique, dont je m'explique p. 58. Si j'ai ressenti le besoin de justifier sa présence, et même son omniprésence, c'est que je suis bien conscient qu'il s'agit d'un parachutage rôliste. Il est raccord avec l'apocalypse, pas trop avec l'horreur marine. Mais de mon point de vue de game designer, la jouabilité prime toute considération esthétique ou thématique. Au diable l'élégance, c'est l'efficacité qui compte.

 

Tu as sans doute raison. Mais ma remarque dépassait largement le seul cadre d’ « Extinction ». Je suis sans doute un peu trop rigide en matière de lovecrafteries (la faute à S.T. Joshi, sans doute !), et, si j’essaye de me sortir de ce piège, et y parviens à l'occasion, j’y retombe parfois, paf ! bêtement. Un accident – le coup est parti tout seul…

 

Or, ces derniers jours, je réfléchissais justement un peu au cas de Nyarlathotep, dans l’œuvre même de Lovecraft. Et je me disais que c’était décidément le « Grand Ancien » le plus problématique. En tant que trickster, et tout méphistophélique, il s’insère mal, voire pas du tout, dans le schéma lovecraftien censément orthodoxe, où le « Mythe de Cthulhu » est essentiellement d’obédience science-fictive, et non fantastique, et où les « dieux » (qui n’en sont donc pas) du pseudo-panthéon cthulien sont censément caractérisés par leur indifférence concernant l’homme (en fait, ce schéma est déjà sacrément contestable avec le Yog-Sothoth de « L’Abomination de Dunwich »…).

 

Dans le cadre science-fictif d’ « Extinction », Nyarlathotep me paraît donc d’autant plus figurer quelque cheveu sur la soupe. C’est peut-être efficace, mais, oui, ça m’a laissé perplexe.

 

Mais qu’en faire ? À s’en tenir à ces considérations générales, pas grand-chose…

 

Ce texte est le cadre général de ce qui devait être un supplément de plusieurs centaines de pages. Je l'ai publié dans le zine pour des raisons purement éditoriales (une affaire un peu beaucoup pénible).

 

Ce que tu as lu est l'équivalent des textes introductifs de Delta Green signés Tynes : un cadre global dans lequel viennent ensuite s'insérer d'autres textes, plus directement jouables. Dans DG, il s'agit de différentes organisations. Dans XT, j'ai opté pour sept settings.

 

OK, merci pour cette précision. M’aurait vach’ment intéressé, ce supplément…

 

[…] ce cadre de jeu trop flou […]

 

Il n'est pas flou, il est général. Plus de précisions nous auraient bloqués dans le développement des settings. Par « nous », j'entends les auteurs et les meneurs d'XT, invités à y créer leur propre setting à leur mesure. Mon cadre devait leur laisser autant d'espace créatif que possible : poser des jalons clairs pour donner de la personnalité à l'univers sans les gêner. Une structure, quoi.

 

Ça se tient, certes.

 

Pour le coup, le goût de trop peu demeure, éventuellement : chacun de ces « settings » ne tient après tout qu’en une seule colonne…

 

Ce sont des résumés. Chacun d'entre eux devait occuper plusieurs de pages, des dizaines pour les plus costauds.

 

Et là ça m’aurait vraiment passionné – même si en l’état c’est déjà tout à fait intéressant.

 

On passe à l’article « Peur ».

TU AURAS PEUR

 

[…] pas bien original ceci dit, et d’une utilité directe en jeu éventuellement douteuse – peut-être parce que, prépondérance du jeu d’aventure ou pas, l’acquéreur de Sombre a sans doute dès le départ sa petite idée de ce qu’est « la peur comme au cinéma ».

 

Certains oui, d'autres pas du tout.

 

Pour un hardcore rôliste, dix, vingt, trente, cent casual gamers, dont la culture horrifique commence et s'arrête à Shining. J'en croise plein en convention, dans les salons et les festivals surtout (le public y est souvent plus mélangé que dans les convs). Ils ne sont pas plus branchés que ça par le cinoche d'horreur, mais Sombre les accroche par sa simplicité et son efficacité.

 

Cela dit, ce n'est pas pour eux que j'ai écrit cet article, en tout cas pas plus pour eux que pour n'importe qui d'autre. Le point n'est pas d'initier les gens au cinéma ou au jeu de rôle d'horreur. Il y aurait tant à dire, ce n'est pas dans un petit article que j'y parviendrais. L'objectif est de préciser la manière dont, *moi*, je les comprends. En particulier, j'ai besoin de définir certains termes dont je vais ensuite, tu le constateras en poursuivant la lecture de la revue, faire un usage abondant : « horreur », « fantastique », « peur », « aventure », etc.

 

Cet article n'est pas du tout une aide de jeu. Il ne prétend à aucune utilité directe autour d'une table, raison pour laquelle je l'ai voulu aussi court que possible. Il s'agit de mon lexique de base, fondation essentielle de tous mes futurs articles. C'est pour cette raison que je l'ai publié en premier : il n'y avait pas d'article dans S1 et le premier qu'on lit dans S2, c'est « Peur ». Pas du tout un hasard.

 

Quand tu construis une maison, tu commences par couler une dalle de béton. Ça ne paye pas mine, ça ne te sert à rien directement (ça ne te met pas un toit sur la tête, je veux dire), mais si tu ne le fais pas, ta baraque se casse la gueule. « Peur », c'est ma dalle de béton, mon socle théorique.

 

Je ne suis pas un théoricien du jeu de rôle, pas même du jeu de rôle d'horreur, mais j'en écris un. Or le game design tel que je le conçois ne saurait faire l'économie d'un cadre théorique minimum. Parce que Sombre, tout générique qu'il soit, est une production d'auteur, c'est-à-dire qu'il déploie une vision personnelle du genre horrifique. Mon avis est que pour être suffisamment robuste, j'entends par là efficace à ma table et à celle d'autres meneurs, cette vision ne peut pas s'appuyer sur du rien. Il lui faut un soubassement théorique, aussi modeste soit-il (et le mien est minimal, six pages dans S2).

 

Mais je suis bien convaincu de tout ça, en fait…

 

Notons cependant comment l’épouvante, ou le gothique, sont remisés de côté – effectivement, à vue de nez, ils ne sont pas le propos de Sombre… et ce malgré la présence de ce brave Igor dans l’article suivant.

 

J'ai trois scénars d'horreur gothique sur le feu, dont deux en cours de finalisation. Je vais en publier un tout bientôt, dans Sombre 7. L'horreur gothique est l'un de mes sous-genres préférés. Chuis un die hard fan de la Hammer et de Chill première édition.

 

De manière générale, tous les sous-genres horrifiques sont le propos de Sombre. Il s'agit d'un jeu d'horreur générique, qualité que je m'emploie à démontrer numéro après numéro. Faut juste me laisser le temps d'aller au bout de ma démarche. À raison d'une sortie par an, ça avance lentement. Mais ça avance. Y'a maintenant pas mal de diversité dans le matos officiel.

 

OK, merci pour ces précisions.

 

Je ne suis à vrai dire pas moi-même un über-fan de la Hammer et ce genre de choses, même si j’aime bien, mais je suis curieux de voir ça.

UTILISER SOMBRE, N° 2

 

Je ne garantis, pas du coup, que je me servirai un jour de Sombre, n° 2.

 

Hé mais tu l'as déjà fait ! Pour preuve :

 

[…] un rapport assez complexe, en fait… et qui, dans le cadre de ce deuxième numéro, m’a amené à questionner mes envies, et mes limites.

 

[…] (je m’en doutais, mais l’Adrénaline ne sert que pour les jets de Corps, pas ceux d’Esprit)

 

[…] mettre en lumière des dimensions évidentes de la mécanique, mais qui m’avaient pourtant échappé (plus le niveau de Corps diminue, plus les dégâts variables diminuent – ça tombe sous le sens, mais je n’y avais pas fait gaffe, con de moi…) […]

 

C’est pas faux. Peut-être un peu spécieux quand même, mais c’est pas faux.

 

Comme je l'écris dans son édito, S2 est une manière de Master's companion, dont la fonction essentielle est d'aider le meneur à passer de la lecture au jeu, de la revue à la table. C'est pour cela que je recommande toujours S1 + S2 pour débuter, plutôt que S1 tout seul. Car dans S2, on trouve :

 

+ Des propositions ludiques diverses et variées pour inciter les gens à se demander ce qu'ils veulent faire avec Sombre. Parce que c'est la question fondamentale que posent tous les systèmes génériques : vu qu'on peut tout faire (à Sombre, dans le cadre précis du cinéma d'horreur, mon jeu est générique horrifique), quoi qu'on fait exactement ? Tous les jeux de rôle posent bien sûr cette question à un degré ou un autre, mais la généricité lui donne une importance particulière.

 

+ Une variante et des scénarios (beaucoup) plus courts pour essayer Sombre sans avoir besoin de recruter pour une séance longue.

 

+ Des articles pour bien intégrer les concepts fondamentaux du jeu et réviser le système avant de l'utiliser. Chaque mot des règles de Sombre compte, donc ça vaut la peine de s'assurer que tout a été compris jusque dans les moindres détails. C'est important dans la perspective de la maîtrise des scénarios officiels. Playtest intensif oblige, ils sont finement équilibrés pour les règles officielles.

 

Globalement, je suis d’accord – demeure cependant mon scepticisme concernant Sombre Zéro ; mais accoler les deux premiers numéros est révélateur des possibilités variées du jeu, c'est certain.

 

 

Mazette, avec ces « réponses aux réponses », je livre un deuxième article deux fois plus long que la chronique originale… N’importe nawak…

 

(Je ne ferai pas ça tous les jours, honnêtement ; mais je ne vais certainement pas me plaindre de ce genre de retours, en même temps.)

 

(Et bientôt Sombre, n° 3…)

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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 2, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 2, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 2, [Satsuma gishiden], traduction [du japonais par] Yoshiaki Naruse, postface de Béatrice Maréchal, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 224 p.

 

RETOUR À SATSUMA

 

Très satisfait par le premier tome de la série de Hiroshi Hirata Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, je n’ai guère tardé à me procurer la suite. Laquelle, sans doute, ne pouvait cependant qu’être bien différente du très étonnant premier volume – et difficilement aussi bluffante, peut-être ? La longue séquence introductive du Hiemontori, c’est sans doute quelque chose que l’on ne peut pas répéter…

 

Par ailleurs, ce très bon premier volume ne faisait qu’amorcer, même si avec un luxe de détails tout à fait bienvenu, le récit qui forme la trame principale (et peut-être parfois le prétexte ?) de la série : cette magouille du shogunat, visant à ruiner l’arrogant clan Shimazu de la province de Satsuma – un vieux contentieux, datant au moins de la décisive bataille de Sekigahara, qui avait vu l'emporter les forces de Ieyasu Tokugawa ; lequel serait bientôt le premier shogun de son clan, inaugurant l’époque Edo et mettant ainsi un terme à l’époque Sengoku, de guerre civile généralisée. Or, à Sekigahara, les Shimazu avaient choisi le mauvais camp… Mais, de manière globale, les Tokugawa s'étaient ensuite engagés dans une entreprise de rabaissement des prétentions des grands féodaux – s’en prendre ainsi aux Shimazu, même si longtemps après Sekigahara, était d’une certaine manière l’occasion de joindre l’utile à l’agréable…

 

Il s’agissait donc de contraindre le clan Shimazu, prestigieux, certes, et riche qui plus est (je reviens ici sur une erreur d'interprétation de ma part...), à se ruiner néanmoins, en lui ordonnant de prendre en charge des travaux d’aménagements fluviaux au bénéfice de bien lointaines provinces… À l’autre bout du Japon, en fait. Bien sûr, de la part du shogunat, ce n’est pas là une « proposition » ou une « invitation » : c’est un ordre – et on ne refusera pas d’y obéir.

 

Le prétexte est très gros… Tout le monde sait très bien quelles sont les véritables intentions du pouvoir central dans cette affaire. Que les travaux n’aient rien de superflu, tant les crues dans les provinces visées sont récurrentes et fatales, ne fait aucun doute, mais là n’est pas le propos : il s’agit bien de dégrader les samouraïs de Satsuma (en en faisant des terrassiers), et de les ruiner…

 

Tout ceci n’avait été qu’esquissé dans le premier tome – en fait, il se concluait sur la réunion des samouraïs apprenant l’ordre du shogun, et c’est immédiatement là-dessus qu’embraye ce deuxième tome.

 

LA GRANDE HISTOIRE ET LES « PETITES HISTOIRES »

 

Mais notons d’ores et déjà que ce volume, à l’instar de son prédécesseur, est passablement surprenant – mais en en prenant largement le contrepied. En effet, au bout d’un certain temps, après la « grande histoire », il procède par « petites histoires », qui sont autant d’anecdotes suscitées par l’ordre du shogun, ou destinées à en éclairer le contexte, sans pour l’heure que les travaux commencent, d’ailleurs : à l’avant-dernière page de ce tome, la nouvelle tombe que les samouraïs de Satsuma arriveront le lendemain à destination.

 

Ce sont donc ici les débats et les préparatifs, à Satsuma même, qui sont narrés, puis les circonstances du long voyage jusqu’aux provinces nécessitant ces travaux (mais en biaisant adroitement), enfin les conditions de leur réception sur place.

 

SAKON SHIBA ET JÛZABURÔ GONDÔ ?

 

D’où, d’ailleurs, une autre différence marquée avec le premier tome – lequel avait une structure aussi habile que complexe, mais mettait en définitive en avant deux personnages hautement charismatiques et nettement plus complexes qu’on ne l’aurait cru de prime abord : le samouraï pauvre Sakon Shiba, orgueilleux mais pas si brute, et le jeune rebelle Jûzaburô Gondô, orgueilleux mais pas si bête.

 

Tous deux adoptaient des comportements inattendus, prenant le lecteur par surprise, mais sans gratuité – en le convainquant de bout en bout, bien au contraire. Ils n’étaient par ailleurs pas sans liens… et leur rencontre vers la fin de ce tome d’introduction était chargée d’électricité, en même temps que contenue par un profond respect : aussi différents soient-ils, et peut-être sans oser l’avancer eux-mêmes (surtout concernant Jûzaburô…), ils avaient donc bien une parenté – en partageant un orgueil qui n’était pas pour rien, ni dans leur rébellion, ni dans leur exaltation très personnelle d’un « honneur » dont tous les samouraïs se gargarisent, mais que bien peu pèsent à sa juste mesure…

 

Ce deuxième tome adopte une approche totalement différente. Et si l’on y croise bien tant Sakon Shiba que Jûzaburô Gondô, au détour d’une planche, cela ne relève guère que du clin d’œil – ils sont au fond des personnages très secondaires, parmi bien d’autres (Jûzaburô s'en tire un peu mieux que Sakon Shiba, toutefois : il a des apparitions relativement importantes, si elles sont essentiellement brèves). Je suppose toutefois que ces allusions discrètes ne sont pas gratuites – je le suppose et l’espère, car ce sont là deux très beaux personnages, qui méritent bien d’être mis en avant, et ont sans doute encore bien des choses à vivre et à raconter.

 

En fait, il y a bien, dans ce deuxième volet, quelques personnages pour leur griller la priorité... Mais le récit est cette fois très décousu – même s’il est bien focalisé sur la mission confiée aux samouraïs de Satsuma. Ce n’est donc pas une critique : l’auteur alterne chapitres presque purement documentaires et histoires plus ou moins brèves permettant d’illustrer la thématique globale par le petit bout de la lorgnette, approche qui s’avère vite pertinente.

 

Sans excès de détails (enfin, j'en fais toujours un peu trop, je suppose...), quelques mots donc de ces différents moments.

 

LE CONSEILLER HIRATA

 

Il en est bien un qui dure, tout d’abord – en fait, il faut sans doute rassembler les cinq premiers chapitres, soit près de la moitié de ce deuxième tome ; ils ne font pas totalement bloc, mais leur propos est quand même affirmé, et ils mettent en scène un personnage très charismatique à son tour, et éventuellement susceptible de voler la vedette à ses prédécesseurs Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô.

 

Il rencontre d’ailleurs ce dernier… et en triomphe (moralement) avec une telle classe que le jeune homme, qui l’avait agressé pour un prétexte futile, est bien obligé de reconnaître qu’il s’était comporté comme un imbécile – et que « l’honneur » est décidément une question bien plus complexe que ce que ce « rebelle » pensait ; c’est assez habile, de la part de l’auteur…

 

Mais je tourne autour du pot : l’homme en question est un éminent conseiller du clan Shimazu, aux plus hautes instances – et il se nomme Hirata, ce qui tombe plutôt bien, hein.

 

Or le conseiller Hirata joue bien un rôle déterminant dans cette affaire (en comparaison, Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô ne sont guère que des médiocres, tant leur niveau d’implication est tout autre). Au milieu des samouraïs furieux et prompts à faire part de leur indignation à la lecture des ordres pervers du shogun, Hirata est celui qui demeure calme et lucide. Autour de lui, les protestations d’atteinte à l’honneur empruntent les voies habituelles : on hurle, on se bat… et, bien sûr, on annonce solennellement que l’on n’a d’autre choix que de se suicider devant pareil affront ! Ce qui nous renvoie bien à une dimension cruciale du premier tome, au passage – ce rapport pathologique à la mort, qui s’exprime dans tant de fins gratuites…

 

Mais Hirata est tout autre : contre tous, il accepte l’inacceptable – il soutient que les samouraïs de Satsuma doivent bel et bien obéir aux ordres du shogun (qui ne leur demande certes pas leur avis, et trouverait sans doute très bien à s’accommoder de tous ces seppuku de protestation…).

 

On ne manque pas, bien sûr, de traiter le conseiller Hirata de lâche – et c'est aussi l’occasion de revenir, dans des interludes très « documentaires », sur l’antagonisme ancien entre les Tokugawa et les Shimazu (peut-être même de manière plus affirmée que dans le premier tome, en fait – ainsi quand c’est l’histoire du clan maître de Satsuma qui est mise en scène) : autant de raisons de désobéir ! Quitte à ne manifester son refus qu’au travers de la mort volontaire…

 

Hirata n’a évidemment rien d’un lâche – et sait en faire la démonstration avec un stoïcisme tel qu’il en fait aussitôt un samouraï d’une stature bien supérieure, car bien plus authentique, au milieu de la foule de ses semblables aux prétentions pas toujours aussi bien assurées. Sans doute est-il aussi un homme rusé et manipulateur, le cas échéant… Mais nulle incompatibilité à cet égard.

 

Et sa conception de « l’honneur » l’emporte sur celle, si commune, des brutes lambda. Hirata comprend, et finit par en persuader les hommes du clan Shimazu, que le clan, s’il court la ruine à se lancer contraint et forcé dans pareille entreprise, y gagnera cependant en prestige et en autorité, car il aura d’autant plus fait la démonstration de son authentique sens de « l’honneur » (et, accessoirement, aura accompli œuvre utile…).

 

Au fond, la position du conseiller Hirata n’est peut-être pas si différente de celle des bavards qui brament à ses oreilles – tant le clan risque bien de se suicider à agir ainsi, au fond… Il le sait. Mais, en dernier ressort, ce deuxième tome au moins semblera bien confirmer la pertinence des idées du digne conseiller.

 

TRANSITION – AU COURS DU VOYAGE

 

Se succèdent alors trois histoires autrement courtes, mais qui n’ont rien de diversions : elles font toutes sens et permettent de mieux comprendre le contexte de l’affaire de Satsuma.

 

Or la maîtrise (relative, au moins…) de ce contexte est sans doute indispensable pour bien appréhender les thèmes essentiels de la série, et, je suppose, même s’il est encore trop tôt pour le dire, le sens que l’on peut attribuer à tout ça.

 

À ce que j’ai cru comprendre, d’ailleurs (au travers du paratexte plus que bienvenu concluant chacun de ces volumes, et de quelques fouilles sur le ouèbe), le lecteur japonais est inévitablement avantagé par rapport au lecteur français, on ne prétendra pas le contraire, mais peut-être pas au point de pouvoir se passer de ce genre d’interludes : l’histoire des travaux des Satsuma, même là-bas, n’est pas forcément des plus connue (ce qui m'étonne un peu, à vrai dire, mais j'ai lu ça, donc...), et Hiroshi Hirata, qui se documente à l’évidence énormément, fait d’une certaine manière œuvre pédagogique même (et, au fond, d’abord) pour ses compatriotes.

 

UN CONFLIT DE LOYAUTÉS

 

La première de ces plus brèves histoires, qui correspond au seul chapitre 6, intitulé « Le Message secret », montre ainsi non sans adresse combien la situation, complexe au niveau politique, peut l’être tout autant voire plus encore à l’échelle de la personne… ou disons de la famille. Ce qui, pour prendre le lecteur un peu par surprise, s’avère bien vite très enrichissant.

 

Hiroshi Hirata nous narre donc l’histoire forcément tragique d’une famille déchirée entre des obligations concurrentes. Trait, à ce qu’il semblerait, très japonais : au cœur même des récits jugés là-bas les plus édifiants, ou de leur transposition théâtrale, romanesque, cinématographique enfin (et peut-être aussi dans d’autres médias), on dit en effet souvent que, ce qui fait la bonne histoire, c’est avant tout le conflit de loyautés – les obligations contradictoires, dans un maillage complexe de dettes parfois impossibles à régler ; c’est notamment quelque chose qui ressort du célèbre essai, certes très critiquable par ailleurs, de Ruth Benedict, Le Chrysanthème et le sabre. Sans doute devrais-je me montrer prudent en l’espèce… Mais la référence n’a pas manqué de me sauter aux yeux, en tout cas.

 

D’autant que ledit essai d’anthropologie culturelle évoque, notamment à ce propos, ce qui est sans doute une des histoires les plus populaires au Japon, celle des quarante-sept rônin – Hiroshi Hirata, comme de juste, ne se prive pas de mettre en scène ses samouraïs de Satsuma lisant et relisant sans cesse cette fameuse histoire, archétype ultime de l’honneur samouraï, sublime modèle de la loyauté que tout bushi doit à ses supérieurs… mais non sans ambiguïté vis-à-vis du pouvoir central du shogun, le cas échéant ? Après tout, les quarante-sept héros s’étaient bien sacrifiés pour venger leur seigneur de l’arbitraire des Tokugawa… Pour les samouraïs de Satsuma pris au piège des machinations shogunales, cela ne saurait être innocent.

 

Mais la question est donc complexe – surtout pour cette famille de samouraïs qui, pour vivre à Satsuma, devait composer avec une allégeance, antérieure encore, aux maîtres d’Edo ! Aussi font-ils office d’espions, depuis des générations. L’héritier de la famille n’apprend souvent ce conflit d’obligations que tardivement – révélation terrible, le cas échéant : ils sont donc tous autant qu’ils sont des traîtres à leurs propres voisins et au clan Shimazu ? Inacceptable ! Et pourtant…

 

Au fil du temps, certains de ces samouraïs tentent de trouver comment accommoder ces allégeances contradictoires, mais sans grand succès… et avec la crainte qu’un jour, une erreur, une maladresse, ou, ironiquement dans le cas présent, un fâcheux coup du sort, ne révèle à leurs voisins que, de toute éternité, et quoi qu’ils aient pu en penser, ils étaient en fait de « l’autre camp ». Même si eux-mêmes se refusent à envisager la question ainsi, ils savent cependant très bien ce qu’il en est…

 

C’est d’autant pire ici qu’un « second coup du sort » (impliquant, bien malgré lui, Jûzaburô Gondô !) précipitera encore davantage la fin navrante et cruelle de la famille déchirée entre deux maîtres… Pareille histoire, on s’en doute, ne peut que mal se terminer : c’est programmatique, à ce stade. Un récit terrible, à la tension admirable (évoquant le genre policier ou le thriller !) – et que le grotesque, voire le burlesque, y ait d’une certaine manière sa part, au fond, cela ne le rend que plus terrible encore.

 

LA FAMILLE DE CHÔBEI

 

Une nouvelle histoire « brève » (mais sur deux chapitres cette fois) permet à Hiroshi Hirata, et non sans adresse là encore, de raconter le voyage des samouraïs de Satsuma (ils partent à la dernière page de l’épisode précédent, de manière assez significative), mais avec une certaine distance narrative tout à fait bienvenue – et assez originale, en fait, si le fond du procédé est commun : les samouraïs en route discutent entre eux, tout simplement…

 

Ou, plus exactement, ils échangent des ragots. Surtout un trio à l’allure improbable, trois samouraïs moches comme des poux (le style graphique, de manière tranchée, a cette fois quelque chose qui relève de la caricature, tout en s’accordant paradoxalement très bien avec la majesté coutumière du trait de l’auteur), et sans doute pas beaucoup plus futés, qui s’interrogent sur le sort réservé à sa famille par un de leurs pairs, du nom de Chôbei…

 

Et quelle famille ! Un jeune frère simplet, mais d’une force colossale, et surtout – attribut essentiel – doté d’une verge énorme (« Il parait qu’elle fait trente centimètres de long pour un diamètre de six centimètres ! ») ; parfois, de manière imprévisible, le « fluide masculin » s’agite tant en lui que le bonhomme, pour se soulager, doit impérativement et au plus tôt carrer son imposant membre… quelque part, n’importe où, quelque part – quitte à faire des trous dans les murs ou les arbres. Un danger public, on s’en doute – et qui génère son lot d’histoires forcément salaces, dans ce microcosme qui sent le mâle… Et il faut y ajouter un père rendu fou par l’alcoolisme, sur un mode pas forcément plus mineur.

 

Impossible de laisser ces deux-là tout seuls, à l’évidence, mais il est plus encore (?) impossible de les embarquer pour le long voyage à destination des régions en proie aux crues ! Chôbei ne les a certes pas emmenés avec lui…

 

On jase, donc – sur la famille, mais aussi sur ce que le samouraï en a fait, puisqu’il a bien dû en faire quelque chose. Car on dit tout, à ce propos – or il ne veut rien en dire quant à lui… Mensonges de part et d’autre : les calomnies perfides équilibrent les protestations d’admiration, et la compassion peut prendre des tournures inattendues. Les rumeurs colportées, cependant, avec leur dimension humoristique à l’occasion, amènent le lecteur à s’interroger ainsi que les commères armées de sabres : que doit donc faire un vrai samouraï, en pareil cas ? Qu’est-ce qui est « honorable » ? Qu’est-ce qui est « bien » ? Et le conflit de loyautés ressurgit, dans un cadre inattendu...

 

En définitive, cependant, tous ces questionnements tourneront inévitablement sur le rapport pathologique à la mort qui est semble-t-il l’apanage de tous ces samouraïs – d’autant plus en fait quand ils n’ont que l’honneur à la bouche. Le caractère grotesque de la base de ce récit aboutit ainsi à un effet assez proche, somme toute, de celui produit juste avant par l’histoire de la famille d’espions malgré eux : tout cela est tragique… mais c’est peut-être avant tout absurde.

 

LE BRAVE HOMME

 

L’ultime histoire, aux dimensions d’un unique chapitre là encore, est très différente de tout ce qui la précède – notamment, d’ailleurs, en ce qu’elle s’éloigne des samouraïs de Satsuma (trop occupés à vomir toutes leurs tripes dans la cale des bateaux qu’ils ont empruntés pour se rendre à destination, ou à se plaindre de leurs ampoules tout le long de leur marche forcée à travers le Japon – trop occupés aussi, bien sûr, à jaser sur la famille de Chôbei…).

 

Nous sommes en effet là où ils doivent se rendre – dans une de ces provinces victimes de néfastes inondations. Là-bas se trouve un homme admiré de tous, du nom de Heïnaï Kito – pas un samouraï, par ailleurs, même si on lui a accordé, comme une reconnaissance de son statut bien particulier, le droit au nom et le droit au port du sabre. C’est qu’il est issu d’une famille illustre, même sans être lui-même samouraï, et qui impose le respect à tous : il descend de Hachirô Tametomo Chinzei – un personnage historique, mais hors-normes, celui qui attire tous les regards et suscite tant d’admiration dans Le Dit de Hôgen… Pas loin de six siècles plus tôt, donc !

 

Mais si cette ascendance presque mythique est pour beaucoup dans le renom du riche propriétaire, sa gentillesse et sa droiture ne le sont en fait pas moins. Or Heïnaï Kito est très reconnaissant de ce que les samouraïs de Satsuma viennent leur prêter main forte pour aménager Mino et Owari…. Aussi entreprend-il, lui qui est suffisamment fortuné pour cela, de faire construire des bâtiments destinés à les héberger le temps de leur mission.

 

Ce qui ne plaît pas du tout aux autorités shogunales dans la région : tout le monde sait, même s’il ne faut surtout pas le dire, que l’ordre du shogun est destiné à ruiner le clan Shimazu ! Il est donc interdit de faire quoi que ce soit qui pourrait faciliter la tâche des hommes de Satsuma – et tout particulièrement de construire pour eux, et gratuitement, ces si précieux hébergements : ce sont eux qui doivent payer pour tout cela, et à fonds perdus, sans quoi le plan du shogun tombe à l’eau !

 

Heïnaï Kito est donc sermonné d’abord, puis menacé, puis brimé… Mais le propriétaire débonnaire n’en affiche pas moins, au milieu des vexations quelles qu’elles soient, un aimable sourire dont il semble ne jamais devoir se départir. Au nom d’une forme de « morale » inaccessible aux autorités, il ne cèdera pas d’un pouce dans son projet – il exprimera sa gratitude de mille et une manières, quoi qu'on en dise, et quitte à se ruiner à la place de ses invités.

 

La scène est très intéressante – une nouvelle rébellion, mais qui n’a cette fois pas le moindre aspect martial, et qui illustre avant tout des vertus éminemment positives, sans plus quoi que ce soit de pathologique. Et c’est là-dessus que se conclut l’album – bientôt les samouraïs seront là, et leur venue est une joie !

 

Une ultime note positive, oui... pour le moins étonnante au regard du ton global de la série jusqu’alors (ou, pour ce que j’en sais, bien peu donc, d’un certain nombre d’autres œuvres de l’auteur – je n’en connais pour l’heure que l’excellent L’Argent du déshonneur, il est vrai…). Mais c’est très bien vu !

 

LE DESSIN – TOUJOURS PARFAIT

 

Je ne vais pas m’étendre outre mesure sur le graphisme – je ne ferais que me répéter après mes chroniques de L’Argent du déshonneur et du premier tome de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs

 

C’est toujours aussi beau et fort, en tout cas. Et d’une richesse et d’une précision admirables. Si les houleux débats où brille le conseiller Hirata au début de ce deuxième volume sont parfois difficiles à suivre – les samouraïs qui hurlent à cette occasion, au fond, suscitent comme un écho paradoxalement bavard du Hiemontori ouvrant la série –, le résultat demeure de la plus belle eau de la première à la dernière page. Dimension peut-être tout particulièrement sensible dans les scènes impliquant un décor à la démesure de la tâche confiée aux samouraïs de Satsuma ? Les bateaux m’ont impressionné, par exemple…

 

S’il faut singulariser un aspect, cependant, ce sont les légères mais bienvenues injections de caricature ou de burlesque dans la charte graphique de l’auteur – surtout, donc, dans les deux chapitres consacrés aux ragots sur Chôbei et sa famille. C’est étonnant (tout au plus y avait-il une seule case, mais d’autant plus déconcertante d’ailleurs, jouant de ce registre dans le premier tome), mais ça passe en fait très bien.

 

L’ÉDITION

 

Deux mots, enfin, sur cette édition. Outre son existence même, digne de toutes les louanges en tant que telle, on appréciera, d’abord et surtout, son paratexte, plus que nécessaire et très bien fait. On saluera, de même que dans le tome 1, les efforts qui ont été faits en matière de « typographie », disons, pour rendre la calligraphie de l’œuvre originelle : le résultat n’est peut-être pas toujours irréprochable, mais c’est une approche bienvenue de l’œuvre.

 

Je suis hélas plus sceptique en ce qui concerne la traduction, ou, peut-être plus précisément, la relecture – il y a quelques pains çà et là, et un certain nombre de coquilles… C’est tout de même regrettable : une série d’une qualité pareille aurait sans doute mérité bien plus d’attention à cet égard.

 

LA SUITE !

 

Ce petit bémol ne change évidemment rien à l’essentiel : si ce tome 2 n’est clairement pas aussi bluffant que le premier – parce que le Hiemontori, parce que la construction alambiquée, parce que Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô –, il est néanmoins plus que satisfaisant, et parvient là encore, miraculeusement ou plutôt, bien au contraire, tout naturellement, à surprendre le lecteur.

 

Avec le conseiller Hirata, l’auteur homonyme a mis en scène un personnage de taille à rivaliser avec les héros du premier tome, et j’espère que tous auront leur mot à dire quant à la suite des événements.

 

La dimension « documentaire » est toujours aussi pertinente, bien sûr – et la dimension « anecdotique » des « petites histoires » de ce deuxième volume parvient à ramener l’affaire à des dimensions humaines, là où l’on pouvait craindre le didactisme envahissant.

 

Le questionnement moral (au sens large) est toujours aussi subtil, et souvent aussi cruel.

 

Et le dessin est parfait.

 

Un très bon opus, et je ne tarderai probablement guère à lire le troisième.

 

À très vite…

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Histoire secrète du sire de Musashi, de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

Histoire secrète du sire de Musashi, de Junichirô Tanizaki

TANIZAKI Junichirô, Histoire secrète du sire de Musashi, [Bishûkô hiwa], traduit du japonais par Marc Mécréant, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1931, 1997] 2012, 242 p.

 

IL FAUDRA, QUAND MÊME

 

Junichirô Tanizaki fait partie de ces immenses auteurs japonais qu’il me faut découvrir – car je n’en avais lu auparavant qu’un seul livre, le célébrissime et excellent roman La Clef, un classique de l’érotisme, il y a quelque temps de cela…

 

En fait, c’est d’ailleurs un auteur qui, au vu de ses thèmes fétiches, devrait assez souvent me parler – notamment dans sa dimension (a)morale ? Ceci étant, son œuvre pléthorique témoigne de ce qu’il s’est essayé à bien des thèmes, bien des genres, bien des registres… Son célèbre essai Éloge de l’ombre prend la poussière depuis bien trop longtemps dans ma bibliothèque de chevet, d’ailleurs.

 

Mais il faudra bien poursuivre, oui.

 

SEX AND VIOLENCE

 

Pourquoi l’Histoire secrète du sire de Musashi ? Comme ça, en fait – en errant dans une librairie, le titre m’a tapé dans l’œil… Pour de plus ou moins bonnes raisons, d’ailleurs : si la couverture (un détail de Cent Guerriers, de Yoshitoshi) est tout à fait appropriée, la quatrième de couverture l’est sans doute moins – qui parle d’un roman « excentrique » (admettons), mais aussi « d’une rare violence »… alors que pas vraiment – oui, même si cette couverture que je louais à l’instant pourrait le laisser croire…

 

Mais c’est plus compliqué que ça, en fait ; la violence a bien son rôle à jouer dans cette « histoire secrète », avec quelque chose de grotesque plutôt que d'horrible, mais avant tout comme un corollaire troublant de la sexualité, bien davantage mise en avant par l’auteur lui-même. Et pourtant, l’Histoire secrète du sire de Musashi n’est probablement pas un roman érotique ainsi que La Clef… Pas du tout, même.

 

Fausse piste encore ? Eh bien, non, pas forcément non plus… Mais, avant que d’être un roman « violent » ou « érotique », l’Histoire secrète du sire de Musashi m’a fait l’effet d’être… drôle, surtout ; ou disons ludique – ce qui n’exclut pas le sérieux, dans le cas présent ; mais j'ai quand même le sentiment que l'humour prime.

 

DEUX TRADUCTIONS

 

À noter qu’il existe deux traductions françaises de ce roman. La première, sous le titre La Vie secrète du seigneur de Musashi, était associée à l’origine à un autre texte de l’auteur, intitulé Le Lierre de Yoshino, et elle était le fait de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura (dont j’avais beaucoup apprécié l’excellente anthologie Mille ans de littérature japonaise) ; la seconde, plus tard, a été réalisée par Marc Mécréant, sous le titre Histoire secrète du sire de Musashi, dans le cadre de l’édition des Œuvres de Tanizaki, en deux énormes tomes (parus en 1997 et 1998), dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade (pour l’anecdote, Junichirô Tanizaki demeure à ce jour le seul écrivain japonais à figurer au catalogue de la collection), et c’est cette traduction plus récente qui est ici reprise (dans un petit volume au prix certes tout autre, hein).

 

Or ces deux traductions sont semble-t-il bien différentes – notamment en ce que celle de Marc Mécréant a l’air plus fidèle en même temps que plus joueuse : le rendu du texte est plus précis, ainsi que sa manière « archaïsante », délibérée, qui s’exprime à chaque page, non sans une certaine dimension humoristique, d’ailleurs.

 

En témoigne notamment cette « préface » à l’ouvrage, qui est bien le fait de l’auteur ; or Tanizaki, dans le texte original, l’avait écrite, non en japonais, mais dans un chinois quelque peu antique, langue des lettrés – et, pour rendre cette dimension en français, Marc Mécréant en a donc livré une traduction latine ! Je vous rassure, elle est suivie de la traduction française…

 

Au-delà cependant de cet exemple un peu extrême – et donc pas forcément si édifiant que cela –, la plume est assurément belle, et a pris le parti de la couleur et (je suppose) de la précision, le cas échéant contre la transparence. Quand René de Ceccatty et Ryôji Nakamura écrivent « 1549 », Marc Mécréant dit « l’an 18 de l’ère Tenmon » (sans note explicative ici, contrairement à ce qui se produit dans l’édition de la Pléiade, à ce que j’ai cru comprendre) ; mais, au-delà, il y a donc cette envie de rendre le caractère « ancien » du texte original, en faisant usage le cas échéant de termes désuets en français, là où les premiers traducteurs faisaient plus « simple » : les « mètres » de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura deviennent donc chez Marc Mécréant des « toises », les « miradors » sont des « tours de guet », l’ « homme vaniteux » un « mirliflore »…

 

Globalement, c’est bien cette seconde approche qui me paraît plus pertinente – ou en tout cas, plus exactement, elle est davantage à mon goût. Et le texte gagne bien en couleur à être ainsi traduit. Mais, histoire de vous faire votre propre idée, je vous renvoie à cette page, qui fournit quelques comparaisons instructives des deux approches.

 

LE RÉCIT ÉPIQUE (OU PAS) ET SES SOURCES (FICTIVES)

 

Le roman, ainsi que je l’ai mentionné à l’instant, a donc quelque chose d’ « archaïque », mais non sans ambiguïtés.

 

Il rapporte des événements datant du XVIe siècle de notre ère (en plein dans l’époque Sengoku, celle des conflits incessants entre provinces, avant que les fondateurs du Japon moderne, et surtout, en dernier lieu, Ieyasu Tokugawa, n’y mettent un terme). Le roman cite nommément ses sources, deux ouvrages surtout, auxquels il a systématiquement recours, datant de l’époque même, qui sont Choses vues une nuit en rêve, dû à la nonne Myôkaku, et les Mémoires d’un curieux personnage du nom de Dôami ; des témoins de premier ordre de ce qu’il s’agit de raconter ; et, évidemment, de pures inventions.

 

Mais le narrateur, naviguant entre ces sources et quelques autres, comme la Chronique guerrière des Tsukuma, a beau user d’une plume extrêmement subtile, pour ne pas dire compassée, il n’est pas pour autant lui-même un homme du XVIe ou au plus tard du XVIIe siècle : la « préface » étant datée « en ce début de l’automne de la dixième année de Shôwa, année du cadet du Bois et du Sanglier », et signée « l’ermite du sud de Settsu », il semble bien être Tanizaki lui-même, au XXe siècle, donc…

 

(En supposant que le narrateur soit bien le « préfacier » ? Honnêtement, j’ai un vague doute, alors, au cas où...)

 

Tanizaki qui s’amuse avec les codes du roman historique, et au moins autant de l’exégèse historique ? Où l’on peut donc revenir sur la question de la traduction, j’imagine - mais celle de Marc Mécréant me paraît décidément très élégante…

 

LE SECRET DU GUERRIER

 

Quoi qu’il en soit, la corrélation de ces divers documents a pour objectif de nous narrer l’Histoire secrète du sire de Musashi – un personnage imaginaire, hein : rien à voir avec l’auteur du Traité des Cinq Roues, notamment (s’il lui est presque contemporain, mais un peu antérieur à vue de nez – si j’ose dire…).

 

Vaillant guerrier, connu pour ses exploits militaires en cette époque qui offrait plus que jamais maintes occasions aux bushi de briller, il avait cependant une personnalité trouble, qui ne ressortait pas forcément, voire pas du tout, dans les annales officielles toutes dédiées à la seule exaltation des vertus martiales.

 

D’où cette histoire « secrète » : les témoignages de la nonne Myôkaku et de Dôami, avec toutes leurs différences très vite mises en avant, s’accordent cependant pour livrer un portrait plus déconcertant du guerrier, et, dès la « préface », le mot est lâché : la vie du combattant a été tout du long ou presque placée sous le sceau de la satisfaction de désirs sexuels guère convenables…

 

MARQUÉ À VIE

 

Le drame commence alors que le sire de Musashi – ou plutôt Hôshimaru, à cette époque (il ne deviendra sire de Musashi qu’à la mort de son père Terukuni, et changera deux fois d’identité d’ici-là, et encore une dernière fois après – rien que de très normal, hein) –, Hôshimaru, donc, n’est encore qu’un enfant, dans les treize ans (dans une société, bien sûr, où l’adolescence n’est sans doute pas une réalité très pertinente ?). Il est alors un « otage », pratique courante en ces temps féodaux marqués par les guerres privées – un otage du seigneur Ikkansai du clan Tsukuma ; et il vit dans la forteresse montagnarde de ce dernier, du nom d’Ojika.

 

Or ladite forteresse est prise d’assaut par un seigneur rival, Yakushiji Danjô Masataka. L’affaire s’éternise, le siège se perpétue au fil de longs combats tous plus vains les uns que les autres, mais pas moins meurtriers… Et le petit garçon, comme tout petit garçon de sa condition sans doute, n’a qu’une envie : se battre. Las ! On ne lui permet même pas d’aller sur les remparts pour observer les événements ! C'est trop injuste !

 

Or le désir de se battre s’accompagne d’un autre pas moins prégnant, et peut-être même plus encore : celui de voir un cadavre… Aussi, dès avant l’événement « fondateur » qui va suivre, le futur sire de Musashi avait sans doute déjà quelque chose d’un peu tordu.

 

Hôshimaru est cloitré avec d’autres otages – rien que des femmes, de tous âges… Une compagnie qui humilie le mâle en puissance, d’une certaine manière ? Il n’en trépigne que davantage : il veut voir un cadavre ! Ou ne serait-ce qu’une tête tranchée ! Une vieille, parmi ces otages, prend sur elle de satisfaire aux désirs du jeune garçon : une nuit, elle le guide en secret dans une mansarde, où trois femmes – trois otages – se livrent à une bien curieuse activité : elles s’occupent, sur l’ordre du seigneur du château, de rendre « présentables » les têtes tranchées des ennemis tombés au champ d’horreur… Comme autant de scalps précieusement récoltés, chaque guerrier se faisant un devoir d’avoir la plus belle et la plus ample collection, aussi morbide soit-elle : la gloire est à ce prix.

 

Le tableau dans son ensemble a de quoi marquer – mais c’en est un détail qui décidera de toute la vie de Hôshimaru par la suite : de ces trois femmes, la plus jeune et la plus belle s’occupe de peigner les têtes tranchées – en obéissant à des rituels déconcertants. Comme de juste, Hôshimaru tombe irrémédiablement amoureux de la fraîche jeune fille. Mais, surtout, il gardera à jamais en tête cette séquence précise : quand la « toiletteuse », maniant une tête au nez coupé, esquisse un troublant rictus de pure délectation sadique…

 

Pourquoi cette tête est-elle privée de son nez ? On lui explique que c’est là ce qu’on appelle (opportunément…) une « tête de femme » : quand un guerrier, après avoir mis à mort un ennemi, fait dont il entend bien se glorifier par la suite, n’est pas en situation d’emporter sa tête, il se contente pour l’heure de lui prendre son nez ; le champ de bataille dégagé, ne lui reste donc plus qu’à retrouver la tête sans nez, sans risque qu’un autre se l’accapare, n’ayant pas quant à lui l’appendice qui sert de preuve ultime. Aucune idée quant à la véracité de cette anecdote ou pas, hein…

 

Hôshimaru est désormais hanté : il veut se battre, il veut tuer, il veut trancher des nez sinon des têtes – et voir, après coup, une charmante jeune femme manipuler la relique macabre… Ce désir lourd de perversité ne le quittera plus jamais.

 

LE HÉROS SECRET

 

Dans l’immédiat, le jeune garçon, n’y tenant plus, use d’un stratagème pour quitter subrepticement la forteresse assiégée, dans l’idée de récolter une tête. Contre toute vraisemblance sans doute, il parvient à la tente même du général ennemi… et le tue ! Las, il n’a que le temps d’en prélever le nez – il lui faut fuir, de crainte d’être saisi par les fidèles de sa victime.

 

Et ce n’est qu’alors, tandis qu’il rentre à la forteresse assiégée, qu’il comprend qu’il n’est certainement pas en mesure de se vanter de ce fait d’armes, aussi héroïque lui ait-il d'abord paru, pour tout un tas de raisons… Il gardera ce secret pour lui – son rôle déterminant dans la fin du siège… mais aussi cette infamie : il a non seulement lâchement assassiné Yakushiji, mais en plus il l’a mutilé, dégradé ! Et « gratuitement »…

 

L’affaire est tenue secrète par les familiers du défunt également – ils prétendent que leur seigneur est tombé malade, et que c’est pour cela qu’il a fallu lever le siège ; et personne, bien sûr, ne devait le voir sans son nez… mais c’est pourtant ce que fera sa fille Kikyô. Et elle en gardera rancune.

 

PERVERSION ET BASSESSES DU GUERRIER

 

Bon, je ne vais pas tout vous raconter, hein… Sachez seulement que l’enchaînement des circonstances ne fait que confirmer l’orientation première de Hôshimaru, alors même que celui-ci prend son nom de guerrier, Kawachi-no-suke, et enchaîne bientôt les exploits martiaux ; il en ira de même quand il deviendra sire de Musashi sous le nom de Terukatsu ; peut-être enfin quand il sera le révérend Zuiun-in…

 

La vision morbide le hante. Il a certes accès à la jouissance suscitée par le meurtre et la mutilation, mais le spectacle d’une jolie demoiselle manipulant une « tête de femme » surpasse donc toutes les autres jouissances ! Pour ressusciter ces délices incongrus, Kawachi-no-suke est prêt à toutes les bassesses : il ment à tous, trahit ses maîtres, tue et mutile à tout va…

 

Et le caractère sexuel de ces fantasmes, sous-jacent quand il n’était encore que Hôshimaru, devient toujours plus prégnant – jusqu’à éclater dans sa relation improbable avec Kikyô : celle-ci ne sait pas que c’est Kawachi-no-suke qui a tué son père avant d’en dégrader le cadavre – elle entend faire payer pour cela Norishige, le fils d’Ikkansai… Or Norishige est son époux : les deux clans ont signé la paix en concluant cette union ! Kikyô ne veut pas forcément le tuer… mais il perdra son nez ! Il le faut ! Kawachi-no-suke, en preux chevalier servant, est tout disposé à satisfaire à cette requête… alors même qu’il est employé dans la garde dudit Norishige, qu’il connait par ailleurs depuis l’enfance ! Et alors même, bien sûr, qu'il est, non sans délectation on peut le supposer, le véritable coupable de l'infamie que sa maîtresse le charge de châtier chez un innocent...

 

BLÂMER ?

 

Ce jeu pervers implique un héros pervers – le « vrai » sire de Musashi n’apparaît que dans cette histoire « secrète ». Et la nonne Myôkaku comme l’amuseur Dôami, qui ne se leurrent certainement pas sur la dimension sexuelle de ces troubles et inopportuns désirs, trouvent bien des occasions d’illustrer les fantasmes morbides du sire de Musashi, comme étant les véritables aiguillons de l’ensemble de sa carrière.

 

Mais, au fond, ils ne jugent pas vraiment – alors qu’ils auraient tout lieu de le faire, notamment le pauvre Dôami (victime du sadisme de son maître, dans une scène incroyablement oppressante, alors que le cadre paraît globalement plus « badin »). Si le sire de Musashi est vaguement blâmé, c’est peut-être surtout dans sa relation à sa naïve épouse, Shôsetsu-in ? Peut-être sa liaison avec Kikyô est-elle d’une certaine manière trop « joliment » romanesque pour susciter l’infamie – quelque chose d’une perversion (si j’ose dire) de la tradition importée de « l’amour courtois », rendue plus cocasse et édifiante justement par ses excès macabres et son immoralité ? Le sire de Musashi est un pervers autant qu’un héros – dont le sado-maso-fétichisme justifie toutes les bassesses, et est en fait la véritable source de ses faits d’armes ; un personnage odieux sans doute, mais peut-être à un point tel que le blâme ne saurait l’atteindre ?

 

L’HUMOUR, SURTOUT ?

 

Mais la satire a probablement sa part dans tout cela – satire d’une tradition littéraire de récits épiques, mais éventuellement aussi et surtout de leur « révision » à cette époque précédant de peu le totalitarisme militariste et nationaliste (qui cherchera en son temps des poux à Tanizaki, en promouvant une littérature de pure propagande héroïque, bien loin des thèmes fétiches et « moralement subversifs » de l’auteur) ? Cela, je n’en sais rien...

 

Tanizaki, après tout responsable d’une édition modernisé du Dit du Genji – long classique courtisan disséquant le désir sous toutes ses formes –, ne raillait probablement pas les œuvres anciennes, qui, dans leur approche de la moralité (notamment pour celles qui avaient échappé à la mainmise du confucianisme ?), avaient parfois quelque chose de bien conforme à sa manière. Peut-être est-ce plutôt du côté de leur héritage qu’il faut donc chercher ?

 

Ce qui me paraît certain, c’est que l’humour occupe une place essentielle dans l’Histoire secrète du sire de Musashi, et ce dans la forme autant que dans le fond : j’ai déjà évoqué la forme sous cet angle, mais l’humour du roman, même sacrément tordu (autant que les passions coupables de son héros ?), ne semble guère faire de doute, tout particulièrement dans les scènes où Kawachi-no-suke découvre les mauvaises intentions de Kikyô à l’égard de son benêt d’époux Norishige : celui-ci survit à plusieurs attentats qui le défigurent toujours un peu plus, sans jamais rien suspecter – ce qui en soi est déjà assez drôle. Mais le brave seigneur, affligé d’un bec-de-lièvre, du fait d’une flèche supposée emporter son nez mais l’ayant raté de peu, se ridiculise toujours un peu plus, son élocution maladroite n’ayant dès lors plus rien à voir avec la gravité solennelle que l’on est en droit d’attendre d’un seigneur... Lequel aura par la suite d’autres occasions de se ridiculiser, n’impliquant pas ce handicap,  ainsi quand il se pique de devenir poète ! Et que penser du procédé employé par Kawachi-no-suke pour enfin communiquer avec son fantasme Kikyô ? Je ne vais pas vous décrire la scène, mais elle me paraît bien moqueuse, tout de même – on ne voit guère de héros dans semblable position, d’habitude…

 

Ce qui n’empêche pas Tanizaki, le cas échéant, de livrer aussi des scènes fort sérieuses – dont le terrible supplice de l'amusant Dôami rapidement évoqué plus haut.

 

En fait, fond et forme s’associent comme de juste, et l’humour du roman est bien servi par la plume très contournée de l’auteur, aussi digne que ses modèles, authentiques ou pas ; les situations les plus absurdes et outrancières sont ainsi rapportées avec un ton élégant et pince-sans-rire des plus savoureux.

 

ENCORE !

 

Je ne saurais dire au juste où se situe l’Histoire secrète du sire de Musashi dans l’œuvre de Tanizaki – pas d’un point de vue chronologique, hein ; mais on en a fait ici un chef-d’œuvre, là un récit très mineur… Qu’importe sans doute.

 

Ce qui compte, c'est que j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, d’un amoralisme réjouissant et blagueur, et par ailleurs d’une précision et d’une habileté dans le style comme dans la conception, qui sont bien d’un grand auteur.

 

Non, ce n’est probablement pas un chef-d’œuvre (ce n’est notamment pas La Clef, ma seule lecture de Tanizaki auparavant), mais ça se lit vraiment bien – et avec beaucoup de plaisir, le maître mot du roman.

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20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 13-14], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [450 p.]

 

DES HAUTS, DES BAS

 

J’avance dans ma lecture de 20th Century Boys, de Naoki Urasawa, avec ce tome 7 « Deluxe », rassemblant les volumes 13 et 14 de l’édition originelle.

 

J’avance, oui… en dépit de nombreuses phases de scepticisme quant à l’évolution de la série au long cours. Et de plus en plus ? Le fait est que, si la série demeure globalement accrocheuse, c’est parfois un peu par addiction artificielle – disons que mon comportement à cet égard a quelque chose de « mécanique » : on m’a (je me suis ?) poussé dans le dos avec le premier tome, alors je continue… Et je peste régulièrement, mais, tout aussi régulièrement, la BD me reprend aux tripes quand je ne m’y attends plus, en prenant une orientation éventuellement surprenante – vraiment surprenante, j’entends, pas seulement la mise en œuvre des procédés façon thriller qui imprègnent la structure narrative même de l’œuvre, de manière tantôt réjouissante, tantôt agaçante. Il y a toujours ou presque des bonnes choses, en fait – voire des très bonnes… et elles suffisent à m’inciter à continuer.

 

Ce tome 7 « Deluxe » m’a fait l’effet d’une illustration plus qu’éloquente de ces dimensions mêlées de la série – avec un volume 13 originel très dispersé, où l’on trouve de très bonnes choses et d’autres nettement moins bonnes, mais surtout sans l’impression que les choses avancent de manière très utile… Mais suit un volume 14 originel qui, lui, autrement resserré dans l’ensemble, m’a paru vraiment bon, même si pas sans défauts.

 

Or il faut bien ça : il semblerait, à ce que j’ai pu en lire ici ou là, que la BD approche alors de la fin de son « second arc » (le premier, c'était celui qui s’achevait – obscurément, mais de manière plutôt bien vue – sur la « fin du monde », le 31 décembre 2000 ; c'était dans le tome 3 de cette édition). L’accroche du tome 8 « Deluxe », pourtant, ne me paraît guère enthousiasmante, en revenant à ce satané complot visant à assassiner le pape, allons bon (voyez dans le tome 5)… Autant dire, jusqu’alors, les seuls aspects de la BD qui ont pu me faire avancer, chose inédite autrement, que cette fois c’était tout bonnement « mauvais ».

 

Mais, d’ici-là, ce tome 7 « Deluxe » constitue bien un opus plus que correct, et même bien plus que ça : très bon, disons-le – même si en bonne partie parce que sa deuxième moitié rattrape bien des faiblesses (relatives) de la première.

 

AMI MORT – MAIS OUI

 

Le tome précédent s’était conclu sur une des plus grosses « révélations » de la série jusqu’alors – et en même temps une des plus grossières et ineffectives.

 

Nous y avions donc assisté à « la mort » (on y croit) d’Ami – et en même temps à la révélation de son identité : il était donc Fukube, un des membres de la « bande à Kenji », censément mort le 31 décembre 2000 comme tous les autres – sauf que même les autres s’avèrent en fait tous vivants, ou plus exactement ont survécu au moins quelque temps encore… Kenji, à ce stade du récit, demeure la seule exception. À maints égards, ça sent donc les gros sabots, et cela fait quelque temps sans doute que cette thématique n’est plus guère palpitante à mes yeux. En fait, c’en était arrivé au point où la mort d’Ami (on y croit) autant que le dévoilement de sa véritable identité (on y croit) m’avaient laissé complètement froid…

 

Mais, Naoki Urasawa n’étant pas une bille (et son complice Takashi Nagasaki non plus, sans doute), il a parfois su, au fil de sa BD, surprendre « après coup », mais surprendre « vraiment », au sens où la « vraie révélation » suit, en fait, les « révélations » autrement attendues et mises artificiellement en avant en abusant des procédés les plus artificiels du thriller – à la sauce BD le cas échéant, comme de juste. On n’en dévoilait que davantage le jeu sur les codes qui est au cœur de la série ; avec cependant une réussite, et/ou une pertinence, variables.

 

En tout cas, c’est en partie ce qui se passe ici. Ami est mort ? Bof… Ami était Fukube ? Mf… Rien à foutre ? Peu ou prou, oui… Pourtant, en confirmation de ce que j’avançais à l’instant, ce tome 7 « Deluxe » s’ouvre sur ce qui compte vraiment dans cette histoire : la prise de conscience, tardive, que Fukube… n’était pas un ami d’enfance de Kenji et compagnie. Et c’est bien pourquoi personne parmi eux ne s’en souvenait, quand ils s’étaient « retrouvés » dans les dernières années du XXe siècle ! Une idée pas forcément évidente à avaler, mais très riche, indéniablement – elle a en fait un potentiel énorme… mais guère exploité dans ce volume, pour être franc. Cela oriente toutefois un peu le volume 14 originel qui forme la deuxième partie de ce septième tome – qui est bien à mes yeux une brillante réussite.

 

LES CONSÉQUENCES DE LA MORT D’AMI

 

En attendant, toutefois, le tome 13 originel doit bien composer avec le caractère « énorme » (…) de cet événement : Ami est mort !

 

(On y croit.)

 

Pareil « drame » ne peut qu’avoir des conséquences : Ami, après tout, était le sauveur du monde, celui qui avait trouvé comment mettre un terme à la terrible épidémie propagée par les odieux terroristes de la bande à Kenji le 31 décembre 2000 !

 

Or l’épidémie était mondiale – l’émotion l’est donc tout autant. Partout, aux quatre coins du globe (quelle expression…), on pleure Ami. Mais tout particulièrement au Japon, certes, où des milliers, des millions de citoyens veulent rendre un ultime hommage au bienfaiteur ultime – qui, dans sa légendaire modestie, son merveilleux désintéressement, avait souhaité que l’on ne lui consacre pas de cérémonie officielle. Ben tiens…

 

Mais il y a d’autres répercussions au niveau local. Le Parti de l’Amitié, vrai parti politique si fondé sur les bases d’une secte, se déchire sur la suite des événements – littéralement : bientôt les menaces volent, et les « morts suspectes » déboulent tout aussi rapidement. Dans ce cadre, c’est étonnamment (ou pas) Manjôme Inshû, aka « LA PLUS GROSSE TÊTE DE POURRI DU CUL DE TOUTE LA BD », qui s’en tire le mieux – sur le plan narratif : le bonhomme effondré a même quelque chose… d’émouvant, à l’occasion, qui ne fera que se développer dans la deuxième partie de ce gros septième tome.

 

Et nos héros ? Décidément bien vivants – dernier rappel en date, le bon gros Maruo ! Ils se retrouvent chez Haru Namio, horrible chanteur de l’horrible « Hello ! Hello ! L’Expo ! », hymne à Ami autant qu’à l’Exposition Universelle prévue pour bientôt, en écho de celle, très marquante dans l’histoire du Japon contemporain, qui avait eu lieu à Osaka en 1970 – très justement évoquée dans les moments où la BD se concentrait sur Kenji et ses amis enfants (mais avec comme de juste quelques répercussions par la suite – dont la « Tour du Soleil » déportée). Or Haru Namio, ainsi que nous l’avions appris dans le tome précédent (et ça pour le coup c’était très surprenant), est un ennemi acharné d’Ami – qui complote de longue date sa perte avec son « agent » Maruo. Nous apprenons ici pourquoi – dans une scène qui m’a paru un peu faible au regard de ce qu’elle impliquait, bon…

 

L’essentiel est cependant, encore que cela se passe pour quelque temps d’explications, que nos résistants savent que leur combat ne s’achève pas avec la mort d’Ami. Ils ont bien des choses à faire, car la menace persiste – et les « cahiers de prédictions », le « premier » comme le « nouveau », laissent toujours augurer d’un avenir des plus sombre…

 

L’ÉPIDÉMIE - BIS

 

Cette intuition se révèle bien vite fondée… car une nouvelle épidémie se propage insidieusement de par le monde – une épidémie qu’Ami, mort, ne peut pas stopper ! Et pour laquelle il n’y a pas de vaccin, semble-t-il ; aveu qui, comme de juste, nous est indirectement fait par Kiriko, la sœur de Kenji et mère de Kanna – et nous « savons » que la scientifique a sa part de responsabilité dans l’élaboration du virus du « bain de sang de l’an 2000 ». Ce qui passe ici par une assez longue scène l’opposant à un Yamane décidément inhumain, scène qui, là encore, me paraît un peu décevante au regard de son potentiel.

 

Mais il y a donc une nouvelle épidémie – dont on nous « prédit » qu’elle sera bien pire que la première : elle est destinée à effacer de la surface de la Terre 99 % de l’humanité (parce qu’il y a toujours 1 % qui survit…). Pour l’heure, cependant, elle agit en douce – se limitant à des zones restreintes et vite isolées.

 

Mais de telles zones, on en trouve dans le monde entier… Comme en témoignent deux épisodes plus ou moins « post-apo », en forme de « nouvelles » aux liens très minces avec la trame principale (mais il y a bien de tels liens malgré tout), d’abord dans un trou perdu des États-Unis, ensuite dans une petite ville allemande – le premier est sans doute un peu convenu et presse-bouton, si pas inintéressant, mais le second est vraiment très joli (oui, oui : joli…).

 

La tentative de ramener tout ça dans le cadre japonais est plus ou moins convaincante, par contre – essentiellement via le petit ami d’une copine à Koizumi. Celle-ci adopte plus que jamais un rôle de bouffon, pas totalement désagréable dans un premier temps, d'ailleurs (avec un moment « soap de lycéennes » relativement rigolo) ; en fait, c’est cette fois quand la donne redevient subitement « sérieuse » que ça ne marche plus trop – il pourrait y avoir de vrais enjeux, pourtant, mais en l’état, cela fait un peu l’effet d’une « diversion »… plus encore, en fait, que pour les saynètes américaine et allemande, bizarrement.

 

UN VOLUME 13 EN DEMI-TEINTE…

 

C’est l’effet global de ce volume 13 ; il me semble, à tort ou à raison, peiner à exposer la suite des événements après la mort d’Ami. Il contient plusieurs idées intéressantes, mais globalement sous-exploitées. Bizarrement, c’est peut-être quand il prend le temps de s’éloigner un peu du cœur de l’intrigue qu’il se montre le plus convaincant – avec les petits vieux allemands, ou Koizumi qui souffle un peu en compagnie de ses copines écervelées.

 

En tant que tel, il n’est donc pas mauvais, et on a lu dans les tomes précédents des « mini-arcs » nettement moins bons (suivez mon regard du côté du tome 5 « Deluxe », avec Kanna unifiant les mafieux pour sauver le pape…). Mais il se disperse, et est un peu trop dans l’attente – ce qui, en même temps, au plan de la logique narrative, fait parfaitement sens, certes, mais bon : sentiment mitigé, quoi.

 

… MAIS UN TRÈS BON VOLUME 14

 

Le volume 14 originel m’a bien davantage convaincu. Il est très différent, en même temps… S’il y a bien quelques interruptions çà et là, presque des plans de coupe ou que sais-je, l’intrigue principale reste cependant focalisée sur un même petit groupe de personnages (avec des invités-surprises-ou-pas-vraiment-surprises pour le principe) engagé dans une unique action.

 

RETOUR À L’AMBIGU SIMULATEUR D’AMI

 

Je suppose qu’il n’y a rien d’étonnant, au fond, si cette intrigue-là m’a autant parlé : elle fait en effet appel à une des meilleures idées de la BD à mon sens : le simulateur d’Ami.

 

Nous l’avions déjà vu bien plus tôt, essentiellement avec Koizumi, pour des séquences fortes qui donnaient au personnage gaffeur et égocentré de la petite lycéenne une épaisseur soudaine et bienvenue – en la mêlant, donc, à Kenji et ses copains enfants : c’était, pour la BD, un moyen pertinent de réintégrer dans sa trame narrative complexe les éléments mêmes qui la fondaient à l’origine – une alternative bienvenue aux seuls flashbacks, d’autant plus convaincante qu’elle se montrait d’une extrême ambiguïté.

 

En effet, cette « simple » simulation virtuelle s’avérait rapidement bien plus complexe. Et la BD, via les réactions des personnages à ce procédé, avançait à demi-mots des connotations tout autres : un simple « jeu »… Non. S’agissait-il d’explorer la psyché déviante d’Ami ? N’était-ce pas en même temps quelque chose de plus fort encore, tenant peu ou prou du voyage dans le temps ? Peut-être pas, c’est aller un peu loin… mais les réactions des personnages allaient dans ce sens, et cela ne faisait que rendre le procédé plus fascinant encore – et subtil : l’acte lui-même, et ses représentations, se mêlent donc sans cesse dans cette machine bizarre. S’en suit, en tâche de fond sinon au premier plan, un questionnement de la réalité qu’on aurait forcément envie de qualifier de dickien – et peut-être d’autant plus qu’au fur et à mesure que les « joueurs »… « progressent », de niveau en niveau, ils en viennent, ainsi que leurs contacts « extérieurs » (s’il y a bien un « extérieur » ? Ou si c’est bien le bon mot ?) à envisager avec toujours plus de perplexité ce qui aurait dû être une évidence : la part de mensonge dans tout ça. Sauf que cela ne fait qu’augmenter encore un peu plus leur trouble…

 

LA GLOIRE DE YOSHITSUNÉ

 

Dans le présent volume, Koizumi est largement contrainte (par les « gentils »…) de revivre ce cauchemar – qui avait bien failli lui coûter, sinon sa vie, du moins sa santé mentale ! Mais elle est accompagnée d’emblée par Yoshitsuné – le vieux « commandant » de la Résistance à Ami, qui n’a toutefois jamais pu s’envisager comme tel : bonhomme timoré et hésitant, il ne cesse de répéter qu’il n’a occupé cette fonction que par défaut… Alors, maintenant que ses camarades reviennent l’un après l’autre ?

 

Or Yoshitsuné est un très beau personnage – et ses interrogations, alors qu’il revit « ses » souvenirs de 1971 (mais via la machine d’Ami…), sont bien touchantes. À mesure que l’intrigue avance dans ce tome, à vrai dire, le personnage toujours un peu perdu n’en devient que toujours plus émouvant – jusqu’à l’avant-dernier chapitre, sauf erreur, où se produit enfin l’événement vers lequel il tendait sans doute d’emblée : la confrontation avec le petit garçon qu’il fut… C’est l’apogée de ce volume, un moment très touchant, très bien vu (aussi le peu qui reste encore après ça paraît-il un peu terne, sans doute…). La manière dont Naoki Urasawa fait bifurquer son récit jusqu’à cette rencontre est par ailleurs très habile.

 

COMME SI C’ÉTAIT VRAI ?

 

Et, bien sûr, le comportement de Yoshitsuné adulte, enfoncé dans cette simulation qu’il sait pourtant perverse, au-delà de son seul caractère virtuel, relève là encore de la conviction d’avoir affaire à la vérité – ce qui implique, d’une certaine manière, d’être véritablement revenu en 1971.

 

Et c’est bien pourquoi les personnages rencontrés dans le « jeu » ne sont jamais envisagés comme des « programmes », mais bien comme des êtres vivants à part entière et indépendants du contrôle ou de la volonté de quelque démiurge que ce soit. C’est comme s’ils vivaient même quand personne n’est connecté – ou du moins est-ce ainsi que se comportent les visiteurs avec eux ; aussi ont-ils tendance à « réconforter » les enfants (ou à chercher du réconfort auprès d’eux…), et à leur donner des sortes d’encouragements quant à leur avenir – or qu’est-ce que l’avenir peut bien signifier, pour un programme virtuel ?

 

On en revient à ce point que je trouve décidément très intéressant : à tort ou à raison, les personnages « connectés » se comportent comme s’ils voyageaient véritablement dans le temps – comme s’ils étaient bel et bien retournés en 1971. C’est une ambiguïté fascinante, qui hisse cette longue séquence au niveau des meilleures que contenaient la série jusqu’alors.

 

C’est peut-être d’autant plus vrai que la mise en scène de cette simulation fait intervenir une kyrielle de personnages, autant « joueurs » que « simulés », et qui, éventuellement dans ces deux dimensions à la fois, « profitent » du mensonge pour « s’élever » – moralement le cas échéant.

 

C’est sans doute vrai au premier chef de deux personnages que l’on ne s’attendait pas forcément à trouver ici : Manjôme Inshû, comme Yoshitsuné à la fois PJ et PNJ, si j’ose dire – et qui continue à gagner en âme, lui qui était jusqu’alors l’essence même de l’ordure, et donc forcément dépourvu de quelque chose d’aussi « positif » qu’une âme –, mais aussi, et c’est probablement bien plus surprenant, « Dieu »… Le clochard visionnaire (et astronaute) a donc un passé – mais qui s’exprime bien dans le « mensonge » de la simulation ; or ce passé, au moins « virtuel », le lie ici à Kenji et ses copains, mais quand ils étaient enfants…

 

Kenji qui a d’ailleurs lui aussi sa scène : en écho (annonciateur, en fait) de Yoshitsuné adulte rencontrant (virtuellement ?) Yoshitsuné enfant, nous avons aussi Kanna qui, après avoir rejoint la « partie » sur une impulsion (d’autant plus impérative et cruelle qu’elle se voit maintenant plus que jamais en fille des deux plus grands criminels contre l’humanité que la Terre ait jamais porté), rencontre forcément son oncle Kenji adoré… âgé de dix ans. Scène un peu plus convenue, mais je ne prétendrai certainement pas qu’elle m’a laissé indifférent – d’autant qu’elle fonde bien plus justement le caractère de Kanna : elle est bien, on nous le rappelle in extremis, la nièce de Kenji avant que d’être la fille d’Ami et Kiriko – le sang ne signifie rien, au fond, ou du moins les liens qui comptent n’en dépendant pas forcément tant que ça…

 

THRILLER MALGRÉ TOUT…

 

Toutefois, tous ces moments – qui à mon sens font toute la valeur de ce tome 7 « Deluxe » – sont suscités par une intrigue plus « directe », et plus ou moins enthousiasmante, elle : il s’agit, plus que jamais, de percer les secrets d’Ami-Fukube, en rapport avec un « drame enfantin » essentiel, ramenant bien plus avant dans la BD : qu’a donc vu Donkey dans la salle de sciences ? La part de fantasme et (au sens le plus strict, d’ailleurs) de « reconstitution » permet à ce fil rouge bien plus thriller de fonctionner assez bien, même si la BD gagne surtout en intérêt lors des séquences les plus émouvantes qui parsèment cette « progression ».

 

… HÉLAS AVEC DES GROS SABOTS

 

Et ce même si, dans cette optique, Naoki Urasawa recourt à l’occasion aux « gros sabots », une fois de plus – d’autant que certains procédés narratifs sont un peu trop « malhonnêtes » pour vraiment convaincre (en l’espèce – car la « malhonnêteté », dans les meilleurs des épisodes précédents, pouvait être délicieusement ludique, à la manière des mauvaises blagues de Shintarô Kago dans Fraction, pour citer une lecture récente).

 

Ainsi de ces personnages « extérieurs » qui répètent les mêmes choses à longueur de cases : c’est dangereux ! Il y a un intrus ! Il va très vite ! Mais alors vraiment très vite ! C’est incroyable à quel point il va vraiment très très vite ! D’ailleurs je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais j’ai dit qu’il allait vraiment très très très vite, et c’est pour dire que ça va foncièrement hyper vite ! Ces personnages donc sont bien vite (vraiment très très vite !) très très pénibles… Quant à l’ultime invité-surprise-ou-pas-tant-que-ça, bon… Mais ces menus défauts ne suffisent heureusement pas à disqualifier la BD.

 

De même, d’ailleurs, pour les (brèves, heureusement) séquences « totalement extérieures » de ce tome 14 originel, qui abusent pourtant d’un procédé très semblable, et qui saoule encore davantage, si ça se trouve : du côté des « gentils » comme des « méchants », on croise des personnages qui « voient quelqu’un » (que nous ne voyons pas – ce jeu sur les spécificités de la BD a pu être très intéressant, mais là on fait plus que lorgner sur l’abus…), et qui, dans les cases ultérieures, alors qu’ils réintègrent leur microcosme, ne disent rien d’autre que : « Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! » Sans nous dire qui, bordel, même si, bon…

 

PLUTÔT HAUT QUE BAS

 

Reste que, en faisant la part de ces défauts, l’essentiel de la BD, cette fois, convainc – et fait même sans doute plus que cela. On peut y voir la confirmation de ce que ça marche – ou du moins que ça marche de temps en temps, suffisamment tout de même pour qu’on ait envie de poursuivre une série peut-être par essence inégale. Mais, globalement, dans ce tome 7 « Deluxe », et surtout pour sa deuxième partie donc, on est bel et bien dans les hauts – qui peuvent à l’occasion être vraiment très hauts.

 

Mais les hauts s’accompagnent de bas… Reste à espérer que le tome 8 « Deluxe », dont je suppose qu’il marquera la fin de ce « second arc » de la série, ne tombe pas « trop » bas, en revenant sur cet improbable complot portant sur l’assassinat du pape…

 

Mais Naoki Urasawa est donc toujours capable de me surprendre – et en bien, figurez-vous. Alors espérons…

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Notre-Dame des Ténèbres, de Fritz Leiber

Publié le par Nébal

Notre-Dame des Ténèbres, de Fritz Leiber

LEIBER (Fritz), Notre-Dame des Ténèbres, [Our Lady of Darkness], traduit de l’américain par Guy Abadia, Paris, Denoël, coll. Présence du Fantastique, [1977, 1980] 1991, 252 p.

 

LEIBER – À VRAIMENT DÉCOUVRIR

 

Fritz Leiber est peut-être surtout connu pour « le cycle des Épées », ses récits de sword and sorcery mettant en scène Fafhrd et le Souricier Gris (que j’ai lus et globalement appréciés, même si un peu décroché sur la fin), encore qu’il puisse s’honorer aussi de belles réussites en science-fiction – Le Vagabond est souvent cité, mais, ici, je dois confesser mon ignorance (ceci étant, il n’est pas toujours évident, aujourd’hui, de mettre la main sur les œuvres du bonhomme – en français du moins). Mais il fut aussi (et peut-être d’abord ?) un grand écrivain de fantastique et d’horreur.

 

Correspondant (très) tardif de Lovecraft, il a su cependant, bien vite, tirer les meilleures leçons de ce bref échange, et ne pas s’enfermer dans de vains pastiches, afin d’explorer des routes plus personnelles. En fait, on lui doit bel et bien un certain nombre de récits que l’on peut considérer plus ou moins « lovecraftiens », semble-t-il, mais, forts de leur singularité, ils ne sauraient être enfermés dans ce sous-genre de l’horreur. S.T. Joshi, dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, commente (et loue, pour autant que je m’en souvienne) abondamment ce pan de son œuvre ; mais il considère aussi que seule une nouvelle relativement tardive de l’auteur constitue pleinement un « pastiche lovecraftien », et par ailleurs un bon : « The Terror from the Depths », que j’ai lu et apprécié dans l’édition révisée de Tales of the Cthulhu Mythos il y a quelques mois de ça. Cette nouvelle date de 1976 – soit presque quarante ans après la mort de Lovecraft. Et, en 1977, Leiber a publié, d’abord sous forme de nouvelle, titrée « The Pale Brown Thing », un autre texte intéressant, puisant dans ce registre mais pour revenir d’autant plus à une forme d’expression personnelle ; la même année paraît une version « augmentée » de la nouvelle, étendue donc aux dimensions d’un roman, et bénéficiant sans doute d’un titre plus accrocheur (emprunté à Thomas De Quincey) : Our Lady of Darkness (Notre-Dame des Ténèbres chez nous, donc).

 

On en fait généralement une des plus belles réussites de l’auteur dans ce genre. En tout cas, j’en avais reçu des échos très favorables, et, comme cela faisait bien trop longtemps qu’il prenait la poussière dans ma bibliothèque de chevet, je me suis enfin décidé à me lancer dans ce roman. Le résultat ? Une lecture très appréciable, sans doute ; mais j’avoue être tout de même un peu déçu… Sans doute parce que les très bons échos me faisaient espérer un authentique chef-d’œuvre – mais peut-être, du coup, suis-je un peu passé à côté… Toujours est-il que j’ai trouvé le livre « bon », oui, peut-être même « très bon » (mais avec un peu moins de conviction), mais pas aussi « génial » que je le souhaitais ; satisfait sur la durée, j'ai un peu lâché l'affaire sur la fin... dont je ne sais pas vraiment que penser.

 

Ceci étant, c’est un livre très riche, et qui offre de multiples pistes de lecture ; il ne fait aucun doute que certaines m’ont échappé, d’ailleurs… Et c’est d’abord et avant tout un livre surprenant.

 

UN TON MODERNE

 

Ne serait-ce que par son ton, d’ailleurs : ce roman de 1977 « sonne », si j’ose dire, très « 1977 » ; ce qui n’avait rien de si évident pour un auteur ayant commencé à écrire quarante ans plus tôt. Mais peut-être cela témoigne-t-il d’une évolution du genre horrifique en littérature, évolution dans laquelle l’auteur a probablement eu sa part ? Au-delà de l’horreur lovecraftienne initiale, et via, disons, un Richard Matheson parallèlement, nous aboutissons à un roman, dans le cas présent, qui ne dépare pas forcément au milieu des Stephen King ayant à l'époque récemment fait leur apparition. En fait, pour le coup, certains aspects de Notre-Dame des Ténèbres m’ont beaucoup fait penser au Roi – en bien, hein.

 

Je m’égare peut-être. Reste que ce ton participe pleinement de la singularité, en fait, du roman – qui rappelle à notre bon souvenir la fantasy (au sens large) et le weird du début du siècle, mais afin d’infuser de réminiscences savoureuses une horreur autrement très moderne – jusque dans son ambiance mi érudite, mi prosaïque ?

 

LE MONDE DE FRANZ WESTEN

 

Le héros y est pour beaucoup – un héros écrivain d’horreur (forcément !), et qui, dans son histoire comme dans les sonorités germaniques de son nom, Franz Westen, s’affiche bien vite comme un avatar romanesque de Fritz Leiber lui-même. Il semble d’ailleurs avoir glissé bien plus de sa vie dans ce roman que ce qui saute immédiatement aux yeux… Néanmoins, un caractère autobiographique essentiel – l’évocation d’une longue dépression alcoolique suite au décès de son épouse – fait de ce Leiber-là un héros finalement très kingien là aussi ; encore que présenter les choses ainsi relève très probablement de l’anachronisme… L’idée, là encore, est en fait d’évoquer un ton assez semblable, mais j’imagine que c’est discutable. Ceci étant, ce Westen est un écrivain d’horreur de seconde zone – ce que n’était pas Leiber – même s’il pouvait le croire ? Je ne connais pas assez la biographie du bonhomme pour m’aventurer sur ce terrain…

 

Quoi qu’il en soit, Franz Westen, quand débute le roman, est (enfin !) sorti de sa dépression : il ne boit plus, en tout cas – et, s’il révère toujours son épouse, dont l’ombre plane dans son appartement, mais plus muse et modèle que spectre, un souvenir entretenu par de dignes et apaisées conversations quotidiennes, il semble pouvoir admettre que la vie, aussi improbable que cela puisse paraître, pourrait bel et bien continuer.

 

Le microcosme dans lequel il vit, dans ce petit immeuble de San Francisco, a sans doute contribué à l’amélioration de son état – notamment Cal, la jeune pianiste avec laquelle il entretient des relations épisodiques, un peu plus qu’amicales, pas totalement amoureuses, emplies d’un profond respect en tout cas, par-delà la barrière de l'âge (l'âge n'ayant pas à être une barrière). Ses autres voisins, Saul et Gun, qui forment un étonnant vieux couple, et même la gardienne de l’immeuble, Dorotea Luque, ainsi que sa fille Bonita et son frère Fernando, aussi habile aux échecs qu’inapte en anglais, ont sans doute également joué leur part...

 

Mais Westen a d’autres fréquentations… Littéraires, bien sûr. Dans le passé, surtout ? San Francisco, après tout, a connu bien des écrivains majeurs – et Westen évoque souvent, dans le désordre, les Jack London, Dashiell Hammett, Ambrose Bierce, George Sterling et tant d’autres qui ont intégré et fait l’histoire culturelle de la ville. Peut-être, dans cette énumération incomplète, faut-il toutefois singulariser un auteur ? Ni plus ni moins que Clark Ashton Smith – poète et nouvelliste brillant, qu’on ne saurait réduire au seul rôle de correspondant d’un H.P. Lovecraft résidant à l’autre bout du continent, et ce quand bien même Westen connaît et apprécie les récits du gentleman de Providence.

 

DE CLARK ASHTON SMITH À THIBAUT DE CASTRIES

 

Mais Klarkash-Ton, donc – qui intéresse d’autant plus Westen, ces derniers temps, qu’il compulse intrigué un étrange carnet de notes, trouvé chez quelque bouquiniste oublié lors d’une dérive éthylique plus que nébuleuse, carnet dont il se persuade toujours un peu plus qu’il était en fait le journal de Smith ; il lui faudra en discuter avec l’ami (quelque peu fantasque) Jaime Donaldus Byers, grand connaisseur de la vie et de l’œuvre smithiennes (le roman est sans doute semé d’allusions à des personnalités réelles, outre Leiber lui-même ; j’ai supposé qu’ici il faisait allusion à Donald Sidney-Fryer ? Mais au fond je n’en sais rien, c’est peut-être un peu gratuit de ma part…).

 

Mais ce « journal » faisait partie d’un lot bien étrange – il était associé à une rare édition d’un très étonnant ouvrage ésotérique, dû à un mystérieux Thibaut de Castries, et intitulé Mégapolisomancie, du nom de la « science » que disait fonder l’auteur. Celui-ci y pestait contre les grandes villes, et peut-être tout particulièrement les villes « hautes », entités néfastes et dangereuses en elles-mêmes, et suscitant d’autres entités qui en seraient pour partie des incarnations, et que Castries appelle « paramentales ». Mais Castries voyait sans doute partout des « paramentaux »… et bientôt Westen de même ?

 

En tout cas, l’association des deux pièces, le journal et l’essai bizarre autant qu'iconoclaste, ne devait rien au hasard. Parcourant le journal « de Smith », Westen comprend que l'auteur y fait bien des allusions à une curieuse fréquentation – qui ne peut être que l'étonnant Thibaut de Castries. Oui, décidément, il faudra en parler à Byers…

 

LE PARAMENTAL SUR LA COLLINE

 

En attendant, pourquoi ne pas faire une petite ballade ? Les lectures de Westen l’amènent à s’intéresser à la « généalogie » de son immeuble – et ses camarades se montrent eux aussi assez curieux. Une virée aux archives, peut-être ?

 

Mais aussi tout autre chose : depuis quelques jours, Westen est comme fasciné par Corona Heights, une colline peu ou prou déserte, tache noire dans la nuit brillante de San Francisco, qu’il observe depuis sa propre fenêtre… Et plus encore quand il aperçoit, à travers ses jumelles, un bien curieux personnage qui s’agite là-bas, au loin – et qui lui évoque aussitôt un de ces « paramentaux » dont parle Thibaut de Castries dans son cryptique ouvrage. Oui, aller se promener du côté de Corona Heights pourrait s’avérer une bonne idée !

 

Et regarder, de là-bas, son propre appartement, une idée très mauvaise…

 

À même cependant de révéler à l’écrivain d’horreur que la Mégapolisomancie de Thibaut de Castries n’est pas qu’un ouvrage étonnant – mais qu’il est aussi fondamentalement inquiétant…

 

PLUSIEURS DIMENSIONS

 

Notre-Dame des Ténèbres, dès lors, mêle adroitement plusieurs dimensions : l’évocation du quotidien de Westen, assez prosaïque, relève donc peut-être d’une forme de banalité délibérée, pas désagréable par ailleurs, car essentiellement humaine. C’est d’ailleurs l’occasion de mettre en valeur de beaux personnages, qui, comme tels, s’avèrent bien moins ordinaires qu’on ne le croirait au premier abord – Cal au premier chef, vraiment un personnage féminin entier et intéressant.

 

Qui peut, par ailleurs, susciter quelques fantasmes… à la manière de contes fantastiques plutôt que de tableaux ouvertement sexuels, le cas échéant. D’où une deuxième dimension, qui infuse dans le quotidien une appréciable dimension fantomatique, relativement classique (Leiber fait semble-t-il référence et plus d’une fois à M.R. James, que je n’ai toujours pas lu, honte sur moi) mais d’autant plus joueuse, et qui, en même temps, ne manque pas d’être subvertie par les élucubrations de Thibaut de Castries sur les « paramentaux ».

 

Mais, via Thibaut de Castries, le roman adopte une autre dimension encore, et, dois-je dire, celle qui m’a le plus parlé (sans surprise) : au travers d’une enquête aussi bien généalogique que géographique, et littéraire autant que philosophique, se traduisant par une forme d’érudition d’autant plus pointilleuse qu’elle est ancrée dans le local, Fritz Leiber produit une merveilleuse évocation d’une San Francisco idéalement littéraire, et semblant tourner comme de juste autour de l’occultiste de longue date oublié. C’est ce qui produit les plus passionnants chapitres du roman, en son milieu à peu près, quand Franz Westen a une longue, très longue conversation, toute en faux-semblants et procédés ironiquement artistes, avec le fantasque Jaime Donaldus Byers,

 

Et, ici, pour le coup, on est bel et bien ramené à Lovecraft – même si c’est par le prisme essentiel de Clark Ashton Smith. La Mégapolisomancie et son auteur prennent le contrepied de bien des « livres maudits » pondus à la chaîne par des pasticheurs de seconde zone, se sentant tenus de livrer au lecteur « leur » Necronomicon, sublime originalité, à ceci près que leur ersatz personnel est probablement moins effrayant qu’un catalogue de La Redoute – et plus banal encore. La Mégapolisomancie, au contraire, semble exister – et d’autant plus peut-être que son auteur a semble-t-il tout fait pour la faire disparaître ? Mais c’est justement que Thibaut de Castries en lui-même bénéficie d’une chair et d’une âme le distinguant pour le mieux de tant d’avatars en mode mineur de quelque « poète fou » séminal… L’auteur existe, d’une certaine manière – et peut-être même existe-t-il d’autant plus que le lecteur le sait fictif, au milieu d’un roman (« méta-fictionnel » ?) citant à tour de bras bien des auteurs tout à fait réels, eux. Il en va de même pour son livre – et les élucubrations de Castries sur les « paramentaux », du fait d’un jeu littéraire futé, prennent corps à leur tour (si j’ose dire), tandis que la science hermétique du « magicien » semble toujours plus susceptible de devenir vérité elle aussi… Après tout, ce charlatan obsédé par les grandes villes, et prétendant disposer de pouvoirs considérables justement pour avoir percé leurs secrets, s’est-il installé à San Francisco au hasard ? Il s’y est certes fait un improbable cercle d’amitiés littéraires, et des plus prestigieuses… Mais, à la différence de ces sommités portées sur le dandysme, Thibaut de Castries ne joue pas – il est mortellement sérieux. Et plus inquiétant que jamais, après le tremblement de terre de 1906… Y aurait-il eu sa part ?

 

Leiber se montre très rusé, en mêlant toutes ces dimensions de son récit, et en parvenant à en exprimer une cohérence qui n’avait rien d’évident. Le roman semble prendre plusieurs directions, mais sans jamais se disperser. Et il convainc aussi bien quand il décrit le petit cercle d’amis attablé dans un restaurant, la menace « paramentale » qui harcèle Westen parce qu'il le veut bien, ou ses recherches et entretiens destinés à percer le mystère de Thibaut de Castries, et tout autant celui de sa relation avec Clark Ashton Smith. Ce même si j’avoue avoir une préférence pour ces ultimes dimensions – une histoire de naturel chassé, puis de galop, sans doute…

 

MAIS POURQUOI ?

 

Mais, en même temps, je ne suis pas totalement convaincu… sans forcément savoir pourquoi. Peut-être, tout de même, du fait d’un procédé du roman souvent affiché dans les critiques que j’ai pu parcourir, et qui est son recours à des archétypes jungiens ? J’avoue ne rien comprendre à cette affaire – et ne pas m’y intéresser plus que ça, à tort sans doute… Elle joue peut-être plus particulièrement son rôle dans les derniers chapitres du roman, qui, pour le coup, après le brio des chapitres impliquant l’érudit Byers – et jusque dans leur conclusion pseudo-érotique, étonnamment « dérangeante » ! –, me paraissent tomber un peu à plat… L’horreur y reprend (ou plutôt semble reprendre, mais voir plus loin...) une dimension plus psychologique que jamais, avec un Westen en pleine chute libre paranoïaque, et forcément à la limite du délire éthylique (ou plus précisément de ce delirium tremens qui caractérise le sevrage, et non l’addiction ?), dimension qui aurait pu être intéressante, et l’est tout d’abord, mais l'auteur m’a semblé faire un peu trop durer le plaisir… D’autant, [SPOILER ?] et c’est davantage problématique, ou du moins étonnant, que le traitement des questions paramentale et mégapolisomancienne semble alors verser tout naturellement dans un occultisme de pacotille – à mille lieues de la forme de « grandeur » que l’on associait jusqu’alors aux (amusantes et pas si bêtes) bêtises hermétiques de Thibaut de Castries… et ce jusqu’à un « exorcisme agnostique » (et ridicule ?) qui m’a laissé plus que perplexe. Sans même parler du « happy end » qui suit aussitôt.

 

Tout cela, alors, n’était qu’une blague ? Mais c’était une bonne blague, pourtant ! Or j’ai l’impression que l’auteur rompt en définitive l’illusion, avec comme un rire sarcastique, qui m’a paru un brin désagréable… Non pas, d’ailleurs, en « rationalisant » l’horreur, et pas davantage en affirmant ultimement sa dimension essentielle psychologique : l’horreur, contrairement à ce que nous en étions plus que jamais venus à envisager, est bien externe, réifiée… mais elle ne fait plus peur. Est-ce là le propos ? Que Fritz Leiber questionne la littérature horrifique, voire la littérature tout court, au fil de ce roman érudit et joueur ne fait guère de doute. Mais qu’en dit-il vraiment, au fond ? Eh bien… Je ne sais pas. Ou ne veux pas savoir, peut-être.

 

JE NE SAIS PAS

 

Ce n’est certes pas le premier roman à m’échapper en définitive… Et ça ne sera de toute évidence pas le dernier. Cela dit, certaines œuvres, dans ce registre, tout en me laissant entendre que je n’y ai pas tout compris, voire rien du tout, sont autant d’appels du pied pour que je m’y remette avec plus d’attention et de sérieux. Ici… Eh bien, la perplexité demeure – mais sans m’inciter vraiment à y revenir. Même si, d’une certaine manière, c’est pourtant ce que je tente de faire avec cet article (que j’ai un peu laissé mitonner, au cas où)… Sans grand succès, comme vous le voyez.

 

Car il est fort probable que je sois passé à côté de quelque chose, en définitive ; pas mal de choses, oui, aussi, c’est possible ; absolument tout, peut-être… En tout cas, je me sens un peu floué, en définitive. Et le bilan s’en ressent, de manière ô combien subjective, éhontée : j’ai bien aimé l’essentiel du roman… Mais sa fin (entendue relativement largement) me laisse vraiment un peu trop perplexe, pour le coup. Une sensation que j'apprécie parfois, mais pas vraiment ici. Cela reste un exercice malin de littérature fantastique et sur la littérature fantastique. Mais… Il y a quelque chose… de trop, ou qui manque…

 

Je ne sais pas.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (22)

Publié le par Nébal

Abaalisaba Set-en-isi

Abaalisaba Set-en-isi

Vingt-deuxième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl, et le Docteur Suk, Vat Aills.


I : REPAS DE FAMILLE

 

[I-1: Ipuwer, Németh : Dame Loredana ; Namerta] Ipuwer et Németh, le soir, dînent en compagnie de leur mère, Dame Loredana – c’est un repas de famille, sans personne d’autre ; les valets servent, mais ne s’attardent pas. Ipuwer ayant pris cette initiative, il se dit ravi que la famille se rassemble ainsi – cela n’était pas arrivé depuis longtemps : depuis la mort de Namerta, en fait… D’où cette impression des convives qu’il manque quelqu’un à table… Dame Loredana, en effet, s’était alors très vite retirée auprès des sœurs du Bene Gesserit. Elle est assez morose, d’ailleurs, et ne prend pas la parole d’elle-même. Németh en a bien conscience, et s’inquiète de sa santé – mais rien de grave : elle est seulement perdue dans ses pensées.

 

[I-2 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana] Ipuwer ne s’attarde toutefois pas sur les courtoisies de rigueur : ils ont à parler d’affaires pressantes. Il embraye aussitôt sur le Continent Interdit, si tardivement abordé par les Ptolémée – un endroit étrange, aux phénomènes climatiques déroutants… Dame Loredana lui demande des précisions concernant ces derniers. Ipuwer évoque son voyage à l’intérieur des terres, confirmé par d’autres sources : il y a au milieu du désert une tempête colossale, de plusieurs centaines de kilomètres de diamètre, et qui ne bouge pas : elle semble avoir toujours été là – la tribu des sœurs du Mausolée l’a confirmé – et sa force prohibe toute approche à l’aide d’un ornithoptère. Dame Loredana se tourne alors vers Németh : était-elle au courant ? Elle dit n’avoir appris cela que suite au rapport de son frère – cela remonte à quelques heures à peine. Dame Loredana la fixe du regard pendant quelques instants, puis acquiesce d’un hochement de tête. Németh dévie la conversation : ils suspectaient depuis quelque temps des activités louches de la part de la Guilde des Navigateurs


[I-3 : Németh : Dame Loredana] Németh dit à ce propos à Dame Loredana qu’elle compte frapper un grand coup, très prochainement, en abolissant le tabou concernant le Continent Interdit – il est absurde qu’une lubie religieuse prohibe aux Ptolémée l’accès à la moitié de leur planète ! Dame Loredana concède que cette règle est invraisemblable, et qu’il est difficile de croire qu’elle ait pu si longtemps être appliquée, au point où les services de renseignement de la Maison ne savaient absolument rien de ce qui se passait sur le Continent Interdit ; comment concevoir qu’ils aient pu être de tels fanatiques religieux ? Un tabou si vieux, de plusieurs millénaires...

 

[I-4 : Németh : Dame Loredana ; Taestra Katarina Angelion] Dame Loredana demande alors à Németh si elle a parlé de tout cela avec la Révérende Mère Taestra Katarina Angelion ; peut-être aurait-elle des choses à dire à ce propos… Németh admet qu’elle avait eu une conversation très intéressante avec elle, et comptait s’en entretenir dès que possible – tout en refusant qu’une quelconque faction extérieure fasse ingérence dans les affaires de la Maison Ptolémée. Dame Loredana ne la contredit pas, mais lui recommande de compter ses alliés…


[I-5 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana ; Namerta, Suphis Mer-sen-aki, Bahiti Arat] Concernant ces alliés, au niveau stratégique, Ipuwer a d’autres choses à dire – en étant bien conscient qu’il n’est pas le plus à même d’œuvrer utilement au regard de la diplomatie ou de la popularité : il sait que la population de Gebnout IV le méprise, il a auprès de ses sujets « la cote de popularité d’un crapaud lépreux » ; ils semblent vénérer des « zombies »… dont Namerta (il ne dit pas « son père ») ; Quel miracle plus grand offrir à la foule ? L’ouverture du Continent Interdit risque d’autant plus de poser problème : ce satané grand prête, Suphis Mer-sen-aki, va sans doute leur mettre des bâtons dans les roues (peut-être le Culte Officiel dispose-t-il de caches d’armes ?), sans même parler de la folle Bahiti Arat et de ses zélotesTous seraient ravis de lui faire la peau ! Dame Loredana se surprend, de parler autant – mais elle ressent le besoin de s’impliquer. Concernant le Culte Épiphanique du Loa-Osiris, elle ne partage pas les craintes de son fils : ils s’opposeront à la levée de l’interdit pour la forme, certes… Mais le Culte est divisé – face au courant orthodoxe, c’est la déviation résurrectionniste qui est vraiment problématique ; dans l’optique de compter ses alliés, la branche orthodoxe pourrait s’avérer déterminante (si le grand prêtre lui-même n’est sans doute qu’un pantin). Mais il s’agit bien d’éviter de verser pour autant dans l’inquisition, ce qui serait suicidaire... Par ailleurs, aussi médiocre soit Suphis Mer-sen-aki, son affaiblissement risquerait de renforcer d’autant son opposition la plus radicale… Prudence, donc – pas par égard pour lui, mais au regard des conséquences éventuelles de toute vexation à son encontre. Dame Loredana saurait-elle qui, dans le mouvement orthodoxe, pourrait leur être utile ? Non, elle ne sait pas – du vivant de Namerta, elle ne s’impliquait guère en politique, et le Culte, jusqu’à ces dernières semaines, n’était guère plus qu’un élément du décor… Des « fonctionnaires efficaces » pourraient faire l’affaire – peut-être surtout ceux qui, à l’instar de telle compagnie religieuse de l’ancienne Terre, sont pragmatiques, et pas excessivement étouffés par les scrupules… Németh redoute autant qu’Ipuwer le risque que la dissension religieuse tourne à la guerre civile, mais elle sait que c’est un risque à prendre – ils sont dos au mur…

 

[I-6 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana ; Abaalisaba Set-en-isi, Labaris Set-en-isi, Cassiano Drescii, Lætitia Drescii] Ipuwer dit alors à Németh qui sait qu’elle compte s’entretenir avec Abaalisaba Set-en-isi – éminent historien et brillant avocat, que Namerta avait récompensé pour ses indispensables services en élevant sa famille au rang de Maison mineure – la seule de Gebnout IV à être orientée vers la diplomatie. Il l’approuve – et l’ouverture du Continent Interdit rendra sans doute son aide plus précieuse, à mesure que leurs ennemis se découvriront. Ipuwer recommande à Németh de faire venir également son proche ami Labaris Set-en-isi. Peut-être faudra-t-il aussi prendre l’initiative à la CHOM, face aux magouilles de la Guilde ? Il y a ces questions de cargaisons suspectes, passant par les Maisons mineures commerçantesNémeth évoque aussi les clones du Bene Tleilax… Il faudra se coordonner, c’est certain, et prendre des mesures de sécurité très draconiennes – une action auprès de la CHOM devra peut-être être envisagée, oui. Ipuwer souhaite contrôler plus efficacement les vols orbitaux à destination de Gebnout IV. Il évoque aussi Cassiano et Lætitia Drescii – insultés eux aussi, comme la Maison Ptolémée ; peut-être faudrait-il alors s’associer à la Maison Ophélion, pour démasquer les usurpateurs qui leur ont fait tant de tort ? Németh était indécise à ce propos, mais elle abordera cette question avec Abaalisaba Set-en-isi. Mais Dame Loredana rappelle que les relations entre la Maison Ptolémée et la CHOM sont par nature houleuses…

 

[I-7 : Ipuwer : Dame Loredana ; Iapetus Baris, Namerta, Abaalisaba Set-en-isi] Et la CHOM n’est de toute façon pas de taille à faire face à la Guilde, si c’est bien la Guilde qui pose problème. Ipuwer propose d’en référer à l’empereur, mais, un peu condescendante, Dame Loredana lui répond que même l’empereur est un jouet entre les mains de la Guilde – et qu’il le sait très bien. Oui ; mais on ne peut pas laisser la Guilde s’impliquer de la sorte dans les affaires de Gebnout IV ! Qui serait de taille à lutter contre la Guilde… si ce n’est la Guilde elle-même ? Ce « gros têtard » de Iapetus Baris agit peut-être seul… C’est leur seule chance – que la Guilde règle alors le problème en interne. Ce serait tellement préférable à toute autre opportunité que Dame Loredana n’ose guère y croire… Mais elle ne peut pas l’écarter, en effet. Ipuwer poursuit : la Guilde a des avantages sur le Continent Interdit. Si c’est toute la Guilde qui est impliquée sur Gebnout IV, et que tous les Navigateurs comptent faire de la Maison Ptolémée leur putain, il faudra trouver à négocier avec eux, en leur fournissant des atouts hors de portée de leurs ennemis. Pour Dame Loredana, c’est donc une autre forme de prostitution… mais, oui, une possibilité à envisager. Le fait demeure : comme Ipuwer le sait très bien, si la Guilde peut se passer de la Maison Ptolémée, l’inverse n’est pas vrai. Oui – peut-être est-ce pour cela que la Guilde compte le remplacer à la tête de la Maison Ptolémée par le « zombie », ou le « clone », de son père NamertaDame Loredana reprend son fils : il devrait mesurer ses accusations ; certes, ils sont ici dans un cadre privé et protégé… Mais ils n’ont pas de preuves : même un brillant avocat tel Abaalisaba Set-en-isi ne pourrait rien faire sans preuves, a fortiori face à la Guilde ! Ipuwer atténue ses propos : il ne parlait pas forcément de la Guilde, mais plus globalement de leurs ennemis – le Bene Tleilax étant donc de la partie, ou plus généralement des scientifiques peu délicats avant les interdits du Jihad Butlérien. Mais la Guilde est en affaires avec eux, quels qu’ils soient, et que la Guilde soit totalement impliquée, ou seulement en partie. Dame Loredana rappelle à Ipuwer que la fortune de la Maison Ptolémée tient pour l’essentiel à ses manières de s’accommoder des prescriptions du Jihad ButlérienChanger radicalement la politique de la maison à cet égard lui paraît douteux – et un peu « léger »… Très sceptique, elle baisse les yeux devant les suggestions d’Ipuwer à cet égard. Quoi qu’il en soit, ils manquent de preuves.

 

[I-8 : Németh, Ipuwer : Dame Loredana ; Cassiano Drescii] Németh remercie Dame Loredana de leur avoir fait part de ses lumières. Comme elle le sait, Ipuwer et elle doivent gérer au jour le jour les affaires de la Maison Ptolémée ; le recul dont leur mère fait preuve est plus qu’appréciable. Németh affirme ensuite qu’elle a maintenant pleinement conscience en Cassiano Drescii et, dans l’éventualité où il faudrait s’associer avec la Maison Ophélion, un bon ambassadeur serait appréciable : qui mieux que Dame Loredana pourrait accomplir cette tâche ? Au fait des intérêts de la Maison Ptolémée, elle est en outre de taille à renforcer la vieille alliance entre les deux Maisons noblesDame Loredana semblait toujours prête à interrompre Németh, au motif habituel qu’elle ne serait pas une politique… Mais, à y réfléchir, ses yeux brillent à l’évocation de la Maison Ophélion : Dame Loredana semble considérer que sa fille a raison… Németh, qui le perçoit bien, adresse à sa mère un sourire complice ; elle en discutera avec Cassiano Drescii, et on verra plus tard…

 

[I-9 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana ; Clotilde Philidor, Anneliese Hahn] Ipuwer, alors que les convives semblent prêts à se séparer, veut aborder rapidement un dernier point : il a rencontré leurs invitées Delambre – d’abord Clotilde Philidor, ensuite Anneliese Hahn ; la première est une fleur délicate, et habile à la balisette, tandis que la seconde est une ronce, aussi vulgaire avec sa langue qu’élégante avec son sabre… Il en vient au fait : aura-t-on besoin de lui durant les trois ou quatre prochains jours ? Dame Loredana est très surprise, mais se tourne vers Németh, sans un mot ; Németh suppose qu’Ipuwer est assez grand pour gérer ses relations galantes sans que cela empiète sur ses obligations politiques du moment, cruciales… Mais il y a un malentendu : il ne comptait pas fuir ses responsabilités ! Simplement, il ne coupera pas à un duel « public » avec Anneliese Hahnil le lui doit ; et, au vu de son grand talent d’escrimeuse, il suppose qu’il pourrait bien en sortir blessé, au moins pour quelques jours… C’est d’ailleurs pourquoi il s’en est tenu, lors de leur précédente rencontre, au premier sang – pas question de rater cette réunion familiale ! Dame Loredana a tout de même l’air assez énervée : « Ipuwer, croyez-vous que vous pouvez vous permettre d’être humilié, en public, de la sorte, et qui plus est par une femme ? » Ipuwer suppose que c’est un risque à prendre – et qu’il n’a guère le choix. Németh s’interroge sur l’assistance lors du précédent duel ; Ipuwer répond qu’il y avait un garde – amplement suffisant pour propager une rumeur… Mais très bien ! Il attendra – ce qui ne fera qu’augmenter la déception de la Delambre

II : CONFIDENCES ENTRE TROUBADOURS

 

[II-1 : Bermyl : Ipuwer, Namerta] Bermyl a passé une mauvaise nuit ; déjà affecté par ses entretiens et comédies avec Ipuwer, il a ensuite assisté à l’apparition de Namerta, qui ne le laisse pas indifférent ; le personnage – qu’il a bien vu, comme tel, aucun doute à ce propos – est toujours d’un incroyable charisme et, d’une certaine manière, Bermyl a apprécié les mots agréables du défunt siridar-baron le concernant… Mais, en même temps, cela l’a intrigué : ce Namerta est « trop » positif – en tant que tel, il ne peut s’empêcher de trouver qu’il sonne faux… Et ce en dépit des choses dites lors de cette brève rencontre, des choses que seul le vrai Namerta pouvait savoir – et Bermyl ne pouvait que regretter cette époque : ses relations avec Namerta étaient bien meilleures que celles qu’il a eu depuis avec Ipuwer... Bermyl est donc très partagé – mais domine la conviction d’avoir fait face à quelque chose de « pas naturel », et donc suspect.

 

[II-2 : Bermyl : Nadja Mortensen] Le lendemain matin, Bermyl prend l’initiative de revoir Nadja Mortensen, la troubadour impériale – mais cette fois en jouant franc-jeu : il s’agirait de lancer une alerte auprès de la Maison CorrinoIl sait comment la contacter, depuis leur voyage ensemble à Memnon. Elle est de retour à Cair-el-Muluk ; la retrouver n’est pas un problème, et ils conviennent d’un rendez-vous dans la matinée, dans un des grands jardins bordant le Palais – où les musiciens exercent leur art en public, dans des kiosques.

 

[II-3 : Bermyl : Nadja Mortensen] Ils se retrouvent donc vers 11h dans ledit jardin – un endroit très agréable, parcouru de canaux, et orné de semblants de bosquets, si rares sur cette planète. Quand Bermyl la repère, Nadja a sa balisette, mais, pour l’heure, ne joue pas : elle écoute un musicien, honnête mais guère plus, et semble s’ennuyer quelque peu… Bermyl (qui s’est lui aussi muni de sa balisette) l’accoste, et lui propose de gagner un kiosque – et d’y jouer un peu, avant d’échanger quelques nouvelles ? Elle acquiesce, souriante.

 

[II-4 : Bermyl : Nadja Mortensen ; Ipuwer, Clotilde Philidor] Ils prennent place, et Bermyl commence à jouer un air classique et mélancolique… mais c’est assez calamiteux : il produit quelques couacs, qui font instinctivement crisser la troubadour impériale. Bermyl lâche l’affaire : il n’a décidément pas la tête à ça. Nadja Mortensen lui dit qu’elle avait eu vent d’une rumeur, voulant qu’Ipuwer l’ait incité à pratiquer davantage, et peut-être le siridar-baron avait-il raison… Bermyl n’est en rien vexé – il sait de toute façon être bien moins doué qu’elle à la balisette. Il a d’ailleurs rencontré une autre excellente musicienne, du nom de Clotilde Philidor – qui l’a par ailleurs averti de menaces concernant, le cas échéant, sa propre sécurité au Palais. Bermyl montre à Nadja Mortensen, bien consciente de ce que l’introduction à la balisette n’était qu’un prétexte, un cône de silence, qu’il enclenche.

 

[II-5 : Bermyl : Nadja Mortensen ; Clotilde Philidor] Une fois la conversation sécurisée, Nadja Mortensen dit avoir effectivement entendu parler de cette Clotilde Philidor – habile à la balisette, chanteuse douée… Elle aurait donc d’autres qualités encore ? Oui – quelque chose qui tiendrait presque de la prémonition… Mais il aimerait parler d’autre chose : depuis son arrivée sur Gebnout IV, Nadja Mortensen sait sans doute très bien que Bermyl n’est pas vraiment un troubadour – et Bermyl de son côté sait très bien que la jeune femme n’est pas venue sur Gebnout IV pour jouer de la balisette. Jouons franc-jeu ! Perspective qu'elle accueille avec un sourire.

 

[II-6 : Bermyl : Nadja Mortensen ; Rauvard Kalus IV] Bermyl sait qu’il se passe sur Gebnout IV des choses qui dépassent la seule Maison Ptolémée – le retour des morts, les découvertes sur le Continent Interdit… Ce dernier sujet fait tendre instinctivement l’oreille à Nadja Mortensen (elle n’avait pas réagi à l’évocation du retour des morts). A quel point est-elle consciente de la gravité des derniers événements ? Elle hésite – d’autant qu’elle n’a guère de raisons de confier à Bermyl tout ce qu’elle sait. La Maison Corrino est au courant de bien des choses ici – à tel point d’ailleurs qu’elle a dépêché d’autres agents sur la planète, qu’elle ne connaît pas et dont elle ne sait rien elle-même. Mais elle a toute latitude pour une « discussion entre agents » : il ne s’agit sûrement pas d’impliquer officiellement la Maison Corrino. Impliquer le Landsraad et la CHOM ne pourrait cependant qu’être néfaste aux Ptolémée guère estimés dans ces assemblées : c’est bien avec la Maison impériale que Bermyl peut arranger les choses. Si la Maison Corrino ne peut pas intervenir directement, peut-être pourrait-elle cependant lui faire part de renseignements utiles ? Concernant les affaires religieuses, les violations du Jihad Butlérien… Des choses qui dépassent la Maison Ptolémée – mais parce que ce sont des sujets centraux, qui importent à l’Imperium dans son ensemble. Nadja Mortensen tique parfois – quand Bermyl se montre moins franc qu’il le prétend, sans la tromper pour autant… Mais Bermyl offre ses services le cas échéant. Elle suppose qu’ils peuvent déjà convenir d’échanges réguliers… Pour l’heure, elle ne peut pas en fait dire grand-chose ; et si elle a mentionné l’existence d’autres agents impériaux, c’est parce qu’on lui avait autorisé à le dire. Ces agents enquêtent de leur côté, et elle n’en sait rien de plus – un fonctionnement en cellules, le genre de choses que Bermyl connaît bien. Il faut donc espérer que les informations remontent, puis redescendent via Nadja Mortensen – ou un autre agent en mesure d’entrer en contact avec Bermyl. Pour le moment, c’est un peu tôt : elle peut garantir que la Maison Corrino s’intéresse à ce qui se passe sur Gebnout IV – et, finit-elle par lâcher, l’empereur Rauvard Kalus IV semble pencher du côté de la Maison Ptolémée dans cette affaire ; espérons que la Maison Ptolémée, ou son siridar-baron guère compétent, ne fasse rien pour changer la donne… Car elle y perdrait son plus précieux allié.

 

[II-7 : Bermyl : Nadja Mortensen ; Namerta] Bermyl change alors de ton – pour s’éloigner du formalisme des émissaires en pleine discussion diplomatique, afin qu’ils s’impliquent tout deux plus personnellement. Il lâche ainsi à Nadja qu’il a vu Namerta – vraiment vu ; et c’était bien lui, même si peut-être plus jeune, plus beau… Comment font-ils donc ? C’est bien pourquoi il a décidé d’en parler à la Maison CorrinoNadja, qui avait réagi au changement d’attitude de Bermyl par la raillerie, via un air de balisette éloquent, redevient plus sérieuse que jamais à l’évocation de Namerta. Mais elle attend visiblement qu’il lui en dise plus. Bermyl évoque leur relation personnelle, rappelée par Namerta – sur un air de connivence et de respect. Il y a tout autour de lui un « réseau de prosélytes », parfaitement organisé, et qui sélectionne de nouvelles recrues – ces « prosélytes » semblent faire partie des « ressuscités ». Sans doute ce réseau couvre-t-il tout Gebnout IVNadja est perplexe – cette fois, elle ne sait vraiment pas que répondre. Elle recontactera Bermyl – c’est bien le genre d’informations qui doit remonter, puis redescendre… par elle, elle l’espère. Bermyl n’en démord pas, cependant, et répète sa question : comment font-ils ça ? Nadja comprend que ce « ils » ne désigne personne précisément. Elle le prend visiblement au sérieux, mais, là encore, ne sait que répondre ; elle va se renseigner. Elle a l’air gênée… D’habitude, elle est bien plus sûre d’elle, d’où son ton badin, mais elle sait cette fois que tout cela est grave et inquiétant. Elle ne savait donc pas pour Namerta ? Il y avait des rumeurs… mais qu’un agent essentiel des Ptolémée lui en parle, en lui assurant que la rumeur disait vrai, c’était une chose à laquelle elle ne s’attendait pas.

 

[II-8 : Bermyl : Nadja Mortensen] Bermyl se surprend de prendre autant d’initiatives, mais, maintenant qu’il est lancé, il poursuit : il y a tout lieu de croire que la Guilde est impliquée. Éventualité terrifiante… Mais des trafics passent sous le nez des PtoléméeNadja Mortensen lui dit qu’il lui faut en dire plus – dans cette affaire, surtout si la Guilde est en cause, il lui faut du concret – de simples rumeurs ne suffiront pas. Bermyl parle des trafics mis en évidence, sur la lune de Khepri, par Ra-en-ka Soris. Mais qu’est-ce au juste, et où est-ce aujourd’hui ? Ils n’en savent rien – mais la Guilde en sait forcément beaucoup plus. La préoccupation dépasse en tout cas Gebnout IV. Nadja Mortensen, perplexe, et sans doute un peu inquiète, dit qu’elle va faire remonter le nécessaire, et au plus tôt. Bermyl espère qu’ils pourront en discuter quand elle en saura davantage – en espérant qu’ils soient encore vivants. Pour Bermyl, ce n’est pas une blague – et Nadja Mortensen le comprend très bien ainsi.

 

[II-9 : Bermyl : Nadja Mortensen] Avant de quitter la zone de silence, Nadja Mortensen prend bien soin de recomposer son apparence normalement plus enjouée ; la manière dont elle y parvient impressionne Bermyl, pourtant doué en la matière. Quand elle s’est éloignée de quelques mètres, Bermyl l’interpelle : « Je vous promets de m’exercer à la balisette ! » Elle lui adresse un aimable sourire, et s’en va. Bermyl retourne dans ses quartiers, pour méditer tout cela.

III : LA POÉSIE EST LA MENACE

 

[III-1 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set ; Ludwig Curtius, Anneliese Hahn] Le Docteur Suk Vat Aills est rentré sur Gebnout IV avec Hanibast Set ; il s’est reposé durant le trajet, et a laissé le Conseiller Mentat à l’institution psychiatrique adéquate. Il va ensuite à la rencontre d’Ipuwer, sur les coups de 11h du matin – après l’entraînement du siridar-baron avec son maître d’armes Ludwig Curtius (il s’en est plutôt bien tiré – mais n’est pas très content de sa performance : il faudra bien davantage pour se mesurer à nouveau avec Anneliese Hahn). Mais Ipuwer a l’air en forme – surtout de si bon matin. Il suppose que cela vient de sa consommation d’épice : à mesure que son régime se développe, il a de moins en moins envie de boire ou de recourir à d’autres drogues… Vat lui suggère cependant de ne pas en prendre trop : l’accoutumance à l’épice a ses effets pervers.

 

[III-2 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set, Németh] Vat confirme à Ipuwer que Hanibast Set est dans un piètre état, et qu’il a fallu l’hospitaliser. Ipuwer le savait, sans rentrer dans les détails ; il a par ailleurs consulté les notes du Mentat – qu’il se repose, il en a bien besoin ; mais il va donc falloir faire sans lui pour quelque temps… Faut-il envisager de « commander » un nouveau conseiller auprès de l’Ordre des Mentats ? La liste d’attente est longue, ainsi que Vat en fait la remarque à Ipuwer… Il faudra consulter Németh à ce propos.

 

[III-3 : Vat, Ipuwer : « Cassiano Drescii », Hanibast Set] Vat suggère par ailleurs de sécuriser les carnets de « Cassiano Drescii » : ils ne sont a priori pas dangereux pour qui n’est pas Mentat, mais on ne sait jamais… Par ailleurs, ils disposent, dans les notes de Hanibast, du texte intégral du poème, lui aussi inoffensif en tant que tel.

 

[III-4 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set, Németh] Mais, en fait de notes du Conseiller Mentat, Ipuwer a pour l’heure surtout consulté celles portant sur les cartes des Atonistes de la Terre Pure. Vat rebondit sur le sujet : il a fait un voyage orbital autour de Gebnout IV. La lune Safiya n’a rien apporté d’intéressant, toutefois… Ipuwer suppose que cette petite excursion touristique n’a pas forcément été vaine ; en fait, Safiya pourrait être l’occasion de mettre en place un système de surveillance… Vat a donc constaté, après cela, les particularités du Continent Interdit ? Oui – et cette colossale tempête l’a impressionné. Mais il faut sans doute en apprendre davantage avant de décider de toute action. Vat est choqué que la Maison Ptolémée soit aussi ignorante de ce qui se passe sur la moitié de sa planète… Pour lui, il faudrait avancer la date du colloque organisé par Németh. Ipuwer l’approuve – mais l’affaire est compliquée…

 

[III-5 : Ipuwer, Vat : Hanibast Set, « Cassiano Drescii »] Ipuwer, en présence du Docteur Suk, consulte les notes de Hanibast Set contenant le poème intégral masqué sous les séquences dans les carnets de « Cassiano Drescii » :

 

Voyez ! c’est nuit de gala dans ces derniers ans solitaires ! Une multitude d’anges en ailes, parée du voile et noyée de pleurs, siège dans un théâtre, pour voir un spectacle d’espoir et de craintes, tandis que l’orchestre soupire par intervalles la musique des sphères.

Des mimes avec la forme du Dieu d’en haut chuchotent et marmottent bas, et se jettent ici ou là, – pures marionnettes qui vont et viennent au commandement de vastes choses informes, lesquelles transportent la scène de côté et d’autre, secouant de leurs ailes de Condor l’invisible Malheur.

Ce drame bigarré – oh ! pour sûr, on ne l’oubliera, avec son Fantôme à jamais pourchassé par une foule qui ne le saisit pas, à travers un cercle qui revient toujours à une seule et même place ; et beaucoup de Folie et plus de Péché et d’Horreur font l’âme de l’intrigue.

Mais voyez, parmi la cohue des mimes, faire intrusion une forme rampante ! quelque chose de rouge sang qui sort, en se tordant, de la solitude scénique ! Se tordant, – se tordant, avec de mortelles angoisses, – les mimes deviennent sa proie et les séraphins sanglotent de ces dents d’un ver imbues de la pourpre humaine.

Éteintes ! – éteintes sont les lumières, – toutes éteintes ! et, par-dessus chaque forme frissonnante, le rideau, drap mortuaire, descend avec un fracas de tempête, et les anges, pallides tous et blêmes, se levant, se dévoilant, affirment que la pièce est la tragédie L’Homme : et son héros, le Ver Vainqueur.

 

[NB : il s’agit du poème d’Edgar Allan Poe Le Ver Vainqueur, dans sa traduction française par Stéphane Mallarmé.]

 

[III-6 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set, Németh, « Cassiano Drescii »] Pour Vat, ça n’a ni queue ni tête – tel le ver du titre, en fait. Celui qui a écrit cette chose a dû abuser du jus de sapho ou de quelque autre drogue ! Mais il reconnaît certains passages, qui figuraient dans les boucles que répétait sans cesse Hanibast Set (d’abord la strophe « Des mimes avec la force du Dieu... », puis la première, « Voyez ! c’est nuit de gala... »). Que faut-il penser de tout ça ? Ipuwer parle des serpents de Gebnout IV ; Vat suppose que le Ver pourrait y faire référence, animal en outre insignifiant, mais qui aère les terres pour les cultures… Mais ni l’un ni l’autre ne sont très portés sur la poésie : en l’état, ils n’y comprennent rien… Il faudra en parler à Németh. D’ici-là, le texte sera sécurisé, ainsi que les notes initiales de « Cassiano Drescii ».

 

[III-7 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set, « Cassiano Drescii »] Par ailleurs, il faudra que le Docteur Suk consulte les notes de Hanibast Set sur les cartes des Atonistes de la Terre Pure. Ipuwer s’y est essayé, mais cela n’a pas grand-chose à voir avec les cartes stratégiques sur lesquelles il travaillait à l’école militaire... Vat relève qu’il s’agit là encore d’un schéma extrêmement complexe – qui, en tant que tel, peut d’ailleurs rappeler le « code » des carnets de « Cassiano Drescii » ; au risque de produire les mêmes conséquences ? Le Conseiller Mentat supposait qu’il pourrait mieux comprendre ce schéma en se rendant sur place, aux environs du Mausolée du Continent Interdit notamment – mais il est donc pour l’heure cloîtré dans une unité psychiatrique. Ipuwer et Vat entendent encore une fois se rendre auprès de Németh pour évoquer toutes ces questions.

IV : LES RÉVÉLATIONS DANS LES LAMES

 

[IV-1 : Németh : Ipuwer, Dame Loredana, Linneke Wikkheiser, Cassiano Drescii, Taestra Katarina Angelion] Petit flashback : après son repas avec Ipuwer et Dame Loredana, Németh décide, avant de se coucher, de faire usage du Tarot de Gollam – pour la première fois depuis que ses capacités prescientes se sont manifestées (elle aimait déjà avant les jolies lames du Tarot de Gollam, et avait souvent vu, enfant, sa mère Dame Loredana « jouer » avec).

 

TIRAGE

Carte Senestre (circonstances défavorables, obstacles) : la Machine. Cette carte peut désigner la technologie, ou, de manière plus métaphorique, les rouages de tout système (et c’est pourquoi certains fanatiques du Jihad Butlérien considèrent le Tarot de Gollam douteux par rapport à leurs préceptes).

Carte Haute (principale voie qu’empruntera le futur, moteur de la destinée) : le Vaisseau. Cette carte est souvent associée à la Guilde des Navigateurs, mais peut renvoyer en fait à n’importe quel forme de périple, ou type de voyageur.

Carte Dextre (opposée à la senestre : circonstances favorables, actions à accomplir, avantages dont tirer partie) : les Amants. Cette carte peut désigner l’amour, ou, dans un sens plus large, l’harmonie, ou encore l’attraction entre deux parties ; elle peut aussi, dans l’absolu, témoigner du risque d’être aveuglé par ses propres passions, mais, en l’espèce, la carte ayant été tirée en Dextre, cela paraît peu probable.

Carte Basse (voie secrète ou latente pour agir, ennemi caché, voie alternative à la Carte Haute, ou seconde voie si elle échoue) : la Pythie. Cette carte est souvent associée au Bene Gesserit, mais, de manière plus large, peut désigner la Prescience, ou encore le prescient lui-même.

 

INTERPRÉTATION DE NÉMETH

La Carte Senestre, la Machine, parait assez claire pour Németh. Pour elle, la Machine désigne le Bene Tleilax – à moins qu’elle ne renvoie aussi à Linneke Wikkheiser, issue d’une maison notoirement techno-progressiste ? Déjà obsédée par l’attitude hostile de la Wikkheiser, Németh y voit une raison supplémentaire de s’en méfier : il faut savoir ce qu’elle manigance au juste à Memnon ! Toutefois, le danger global, à ses yeux, renvoie bien au Bene Tleilax. À titre personnel, Németh envisage cependant une autre interprétation possible : elle a toujours adopté un rôle de marraine des sciences – peut-être faut-il en déduire qu’elle doit bien prendre garde à ne pas jouer avec le feu ?

Concernant la Carte Dextre, les Amants, qu’elle préfère envisager avant la Haute, car elle se sent plus sûre d’elle pour cette lame indiquant les « circonstances favorables », Németh est confortée dans l’idée, au cœur de son repas avec Ipuwer et Dame Loredana, qu’il leur faut compter leurs alliés. Elle pense tout d’abord à la Maison Ophélion, éventuellement au Bene Gesserit (en dépit de sa méfiance instinctive pour l’ordre). Mais la carte des Amants peut aussi évoquer les affaires matrimoniales d’Ipuwer… Là encore, Németh est toutefois ramenée, de manière éventuellement inattendue, à une interprétation la concernant elle-même à titre personnel : il y a quelque temps de cela, Dame Loredana semblait regretter que sa fille n’ait pas conclu un nouveau mariage – ne pensera-t-elle donc jamais à elle ? Ce tirage du Tarot de Gollam la contraint en fait à se poser la question… Y a-t-il, notamment, un lien avec Cassiano Drescii ? Mais elle entend s’en faire un allié, non à nouveau un amant…

La Carte Haute, le Vaisseau, lui paraît plus problématique : elle s’attendait à ce que la Guilde constitue une opposition, en Senestre… Peut-être faut-il se montrer prudente, avant de la considérer unilatéralement comme étant une ennemie ? Mais, en sortant de la logique des oppositions Dextre et Senestre, elle peut tout de même représenter la menace essentielle, en tant que « moteur de la destinée »… Cela dit, la carte renvoie aussi au « périple » : cela pourrait désigner des ambassades auprès d’autres Maisons nobles… ou, sur Gebnout IV même, la nécessité de se rendre sur le Continent Interdit – et d’arrêter de tourner autour du pot à ce propos !

La Carte Basse, la Pythie, renvoie peut-être au Bene Gesserit – beaucoup plus puissant que ce que Németh était prête à envisager : l’ordre tire les ficelles sur Gebnout IV, Taestra Katarina Angelion l’a suffisamment démontré… et peut-être depuis plus longtemps que les autres ! Németh ne veut pas être manipulée – ce qui perturbe son rapport au Bene Gesserit ; mais, d’une certaine manière, elle en a bien conscience… Mais la Pythie peut aussi désigner le prescient – elle-même, donc ! Elle a toujours eu des ambitions concernant la Maison, ou d’autres plus personnelles… Quel sera donc son rôle dans tout cela ? Un rôle de premier plan, sans doute…

Quel est son sentiment global, sur un plan davantage émotionnel ? Németh se sent un peu galvanisée, en fait : elle a l’impression d’être en relation avec une sorte de « force supérieure », maintenant que sa faculté de Prescience s’est éveillée ; et le tirage n’a fait qu’accroître ce sentiment. Tout n’est donc pas perdu – et peut-être justement parce qu’elle est là, avec sa propre destinée !

 

V : CELUI QUI MEURT DEUX FOIS

 

[V-1: Bermy : Taho] Bermyl, toujours chamboulé par l’évolution récente des événements, et inquiet quant à sa sa sécurité, contacte son agent de confiance Taho. Ils avaient mis en place un protocole, sans doute à revoir dès que possible, mais peuvent ainsi convenir d’un rendez-vous en toute discrétion, prenant bien garde à ce qu’on ne les suive pas.

 

[V-2 : Bermyl : Taho ; Namerta, Nadja Mortensen] Bermyl informe Taho de ce qu’il a appris la veille : il a donc vu Namerta. Taho, personnage que Bermyl a toujours connu extrêmement froid et discipliné, semble être très étonné par cette confession ; il se reprend aussitôt, mais Bermyl a bien perçu cette fraction de seconde d’hésitation. Taho ne dit cependant rien pour l’heure. Bermyl lui parle ensuite du réseau de « prosélytes » ; confirmation supplémentaire de ce qu’ils sont dépassés par les événements… C’est pourquoi Bermyl a pris l’initiative de contacter un agent impérial, Nadja Mortensen. Bermyl sait que son départ du Palais approche, enfin.

 

[V-3 : Bermyl : Taho ; le Vieux Radames, Vat Aills, Ta-ei] Que pense Taho de toute cela ? Il est resté stoïque après sa petite hésitation initiale – mais s’est montré tout particulièrement attentif quand Bermyl a parlé du réseau de « prosélytes ». Au fil de ses enquêtes, Taho a en effet pu constater l’existence de semblables réseaux – et qu’en faisaient partie des individus notoirement décédés ! Il cite plusieurs noms – mais ces personnages, pour être « religieux », sont difficiles à percer quant à leurs intentions. Pour l’heure, cependant, Taho n’y voit pas de caractère véritablement subversif. Parmi ces morts, toutefois, il y en a un… qui est « mort à nouveau ». Il était décédé il y a environ deux ans, mais était revenu – les rumeurs en faisaient état –, et a plus tard, tout récemment en fait, été assassiné, et est donc mort une deuxième fois : c’est un personnage que l’on connaissait sous le nom de Vieux Radames. Sa dépouille se trouve dans un hôpital, pour les besoins de l’enquête – il sera possible, sans trop de difficultés, de la transférer dans les propres services du Docteur Suk Vat Aills. Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il a été assassiné : il a été lardé de plusieurs coups de couteaux, et son corps a été plus globalement dégradé – ce qui semble témoigner d’une forme d’acharnement (il était mort de vieillesse, la première fois). Sa petite-fille, du nom de Ta-ei, a aussitôt été recherchée, mais impossible de mettre la main sur elle. Le cadavre du Vieux Radames a été laissé devant la maison qu’il occupait de son vivant. Sa petite-fille n’était donc pas là, et les voisins se sont montrés tout sauf loquaces. Bermyl suppose que le personnage a pu être lynché. Peut-être ont-ils des alliés ? À moins que cet assassinat n’ait eu que des raisons personnelles…

 

[V-4 : Bermyl : Taho] Bermyl interroge ensuite Taho sur les risques en matière de sécurité – notamment concernant sa propre personne… Rien de concret dans les rues de Cair-el-Muluk. Il est trop tôt pour en savoir beaucoup plus au sein des services de renseignement.

 

[V-5 : Bermyl : Vat Aills ; le Vieux Radames] Bermyl rentre au Palais, et informe Vat Aills de ce qu’il lui adresse la dépouille du Vieux Radames. Après quoi il souhaite faire le point…

VI : BEL ACCUEIL À LA SCIENCE

 

[VI-1: Németh : Abaalisaba Set-en-isi, Nofrera Set-en-isi, Taharqa Finh ; Ai Anku, Namerta] Németh, dans la matinée, reçoit ses invités, arrivés peu ou prou en même temps : le diplomate Abaalisaba Set-en-isi, sa cousine océanologue et planétologue, Nofrera Set-en-isi, et enfin l’historien et archéologue Taharqa Finh, spécialiste des religions. Il ne s’agit pour l’heure que d’une rencontre très protocolaire : les vrais discussions, avec chacun d’entre eux, n’auront lieu qu’après, et sans doute séparément. Németh ne connaît pas vraiment Taharqa Finh, s’il est précédé par sa réputation. Elle a pu entretenir quelques liens avec Nofrera, du fait de sa politique d’aménagement des deltas – outre qu’elle est une Set-en-isi ; ce n’est pas une amie à proprement parler, mais c’est un peu plus qu’une connaissance – elle l’estime et la trouve très sympathique, tout en sachant qu’elles n’ont pas forcément les mêmes opinions : Németh est techno-progressiste, Nofrera plus conservatrice sur le plan écologique... d’où ses bonnes relations avec le mouvement atoniste, dit la rumeur ; Németh sait cependant qu’elle est profondément honnête intellectuellement – Nofrera respecte d’ailleurs notoirement Ai Anku, et suppose-t-elle, elle la respecte elle aussi également. Abaalisaba est un personnage d’une autre stature, très charismatique (mais un peu perturbant à sa manière – ses traits à la fois secs et androgynes font qu’il ne passe pas inaperçu), et un orateur exceptionnel : la moindre de ses phrases est de l’art. Il a été très proche de Namerta, et a beaucoup œuvré pour lui. Il en a été récompensé par l’élévation de sa famille au rang de Maison mineure… ce qui a pu faire jaser : les mauvaises langues disent que c’était pour acheter son silence – il est ambitieux, et fourbe, puisque avocat… Les deux Set-en-isi sont assez proches, ils s’entendent bien – il faut d’ailleurs rappeler qu’Abaalisaba, à l’origine, était lui-même un universitaire (un historien, spécialiste du Jihad Butlérien ; sans doute, du coup, a-t-il pu développer des liens avec Taharqa Finh également).

 

[VI-2 : Németh : Taharqa Finh, Abaalisaba Set-en-isi, Nofrera Set-en-isi] Németh décide de recevoir Taharqa Finh en même temps que les deux Set-en-isi – ce qui a quelque chose d’un honneur, elle pense que cela peut être utile pour se le mettre dans la poche. Elle les reçoit tous ensemble, mais en privé – il n’y a personne d’autre dans la pièce. Németh se dit ravie de revoir les Set-en-isi, très dignes à leur habitude ; elle se félicite de rencontrer enfin Taharqa Finh – en percevant bien que le bonhomme, conformément à sa réputation, est un peu bougon… En fait, la « convocation » ne lui a probablement pas fait plaisir. Németh s’en rend compte.

 

[VI-3 : Németh : Taharqa Finh, Nofrera Set-en-isi, Abaalisaba Set-en-isi] Németh explique vouloir s’entretenir avec eux du colloque à venir, mais elle a d’autres raisons pour les avoir convoqués ; d’ores et déjà, elle leur dit à tous – en précisant que très peu, même au sommet de la Maison Ptolémée, sont au courant – que le colloque en question sera l’occasion de mettre fin au tabou religieux portant sur le Continent Interdit. Taharqa Finh, aussitôt, lâche : « Ah ! Enfin ! » Réaction qui fait un peu sourire Nofrera, qui ne dit cependant mot pour l’heure. Abaalisaba a lui aussi un petit sourire : effectivement, il suppose qu’il va avoir beaucoup de travail les prochains jours…


[VI-4 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi, Taharqa Finh, Nofrera Set-en-isi ; Hanibast Set] Németh dit avoir besoin de leurs lumières à chacun dans leur domaine respectif : Abaalisaba pour les implications politiques, diplomatiques et juridiques de cette décision… Il l’interrompt aussitôt : pour ce faire, il aurait sans doute bien besoin des services d’un employé de la Maison, mais a cru comprendre qu’il n’était guère en forme… Oui, il est bien renseigné, à son habitude : Hanibast Set traverse une mauvaise passe, et il faudra pour un temps se passer de ses facultés Mentat – ils réfléchissent à une solution pour pallier à cette difficulté. Németh suppose qu’Abaalisaba saura se montrer utile malgré tout : oui, il en est certain – mais il leur faudra donc s’entretenir en privé (« Pas d’offense, Maître Taharqa Finh... » L’historien fronce les sourcils à cette interpellation) quant aux… « conséquences » que Németh souhaite obtenir, et à celles qu’elle entend à tout prix éviter ; mais il est confiant ! Nofrera sourit toujours – mais du cinéma de son cousin, qu’elle connaît très bien pour l’avoir souvent vu faire

 

[VI-5 : Németh : Nofrera Set-en-isi] Németh s’adresse ensuite à Nofrera, justement – dont elle avait apprécié la collaboration lors des travaux d’aménagement des deltas ; Nofrera la reprend sur le terme « collaboration », mais aimablement, sur le ton d’une grand-mère complice – elles ne partageaient pas forcément les mêmes idées… Németh la remercie néanmoins pour sa compétence scientifique, et son honnêteté intellectuelle de tous les instants. C’est pourquoi elle lui confie ses suspicions sur le contrôle climatique de la Guilde concernant le Continent Interdit – un cheval de bataille de l’océanologue et climatologue… qui avoue avoir sans doute quelques idées à lui soumettre à ce propos !

 

[VI-6 : Németh : Taharqa Finh, Labaris Set-en-isi, Nofrera Set-en-isi, Abaalisaba Set-en-isi ; Ipuwer] Németh se tourne enfin vers Taharqa Finh – le « roturier » de l’assistance, et qui en a les manières un peu rudes… Mais à peine a-t-elle prononcé son nom que la grande porte à double battant de la pièce d’accueil s’ouvre brutalement ! Et apparaît Labaris Set-en-isipetit-fils d’Abaalisaba, ami de longue date d’Ipuwer (avec lequel il dispute régulièrement de longues et acharnées parties de khéops), et qui pensait pouvoir se permettre cette fantaisie d’apparaître ainsi en pleine réunion privée… Grand silence à l’intérieur. Labaris s’étonne : « Ipuwer n’est pas là ? » Nofrera a toujours le même sourire aimable de grand-mère, mais Abaalisaba semble mécontent (Taharqa Finh aussi, mais étonnamment conscient de ce qu’il n’est pas en position de la ramener…). Németh se montre très calme, mais lui explique qu’il s’agissait d’un entretien privé… « Ah, j’ai dérangé ? » Il semble ne prendre conscience de la présence des convives qu’à ce moment – et salue cavalièrement son grand-père et sa grande-tante… « Excusez-moi... » Il repart à la recherche d’Ipuwer, sans plus de façons. Németh le foudroie du regard…

 

[VI-7 : Németh : Taharqa Finh] Taharqa Finh est un peu énervé. Németh revient à lui : le savant se doute bien de son rôle dans cette affaire. Németh connaît sa passion pour l’histoire religieuse de Gebnout IV, et en particulier les origines du Culte Épiphanique du Loa-Osiris ; or celui-ci risque de ne guère apprécier la levée du tabou sur le Continent Interdit, et… Taharqa Finh arbore maintenant un grand sourire : « Ça va être amusant ! Toujours à votre service pour déboulonner quelques vieilles idoles ! » Il attendait ça depuis très longtemps… Il est content ; au point d’avoir digéré ses multiples interruptions, et la tendance plus ou moins consciente à le rabaisser, sensible chez tous les autres assemblés dans cette pièce.

 

[VI-8: Németh : Abaalisaba Set-en-isi] Németh n’en dira pas plus pour le moment : les prochains entretiens, plus longs, se feront en privé. Elle invite donc les éminents personnages à rejoindre leurs quartiers : Abaalisaba dispose toujours des siens au Palais, d’autres ont été aménagés pour les deux scientifiques.

 

VII : UN NOUVEAU JEU

 

[VII-1 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi ; Hanibast Set, « Cassiano Drescii »] Ipuwer est dans son bureau – où il vient de ranger dans un coffre les notes d’Hanibast Set ainsi que les carnets de « Cassiano Drescii ». Il entend toquer à la porte ; il n’a pas le temps de dire « Entrez ! » que la porte s’ouvre, et apparaît Labaris Set-en-isi. Ipuwer le reçoit chaleureusement. Labaris dit qu’ils ont quelques parties en retard… C’est qu’il avait dû s’absenter – mais, ayant appris que « la famille » venait au Palais, il s’est dit que c’était l’occasion de taper l’incruste… Ipuwer lui répond qu’il a eu bien raison. D’ailleurs, il pourrait peut-être l’aider ? Des choses à ranger dans le bureau du Conseiller Mentat Hanibast Set – indisposé… Labaris veut bien, même s’il avait autre chose en tête…

 

[VII-2 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi] C’est qu’on a fait découvrir à Labaris une nouvelle manière de jouer au khéops ! Ipuwer sera ravi d’essayer ça ce soir… Mais Labaris entend en présenter d’ores et déjà les principes : normalement, quand on joue au khéops, c’est une pure stratégie abstraite, on cherche à gagner, point… Mais il y a une variante – un jeu sur les contraintes, en fait, et Labaris aime bien cette idée… Voilà : on joue un rôle, et on doit gagner en fonction de ce rôle ! Par exemple, Ipuwer pourra jouer, disons, la Maison Ptolémée, et Labaris son pire ennemi, qu’il lui laisse le soin d’identifier…

 

À suivre…

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Le Dit des Heiké

Publié le par Nébal

Le Dit des Heiké

Le Dit des Heiké. Cycle épique des Taïra et des Minamoto, [Heike monogatari], traduit du japonais et présenté par René Sieffert, Lagrasse, Verdier, coll. Verdier/Poche, série Littérature épique japonaise, 2012, 855 p.

 

HÔGEN, HEIJI, HEIKÉ

 

Il y a quelque temps de cela, dans mon approche de la littérature classique japonaise, j’avais lu et beaucoup apprécié Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji (rassemblés dans un même volume), ouvrages qui forment les deux premières parties du « cycle épique des Taïra et des Minamoto », contant la longue crise, au XIIe siècle de l’ère chrétienne, qui a précipité la fin du Japon classique pour le plonger dans le Moyen Âge. En tant que tels, ces récits historiques éventuellement condensés avaient quelque chose de « tragédies », ainsi qu’en fait la remarque l’éminent traducteur René Sieffert – au sens le plus strict, car respectant globalement la « règle des trois unités ».

 

Mais le troisième et dernier temps du cycle, qui est aussi et de loin le plus connu, au point en fait d’être probablement un des plus importants ouvrages de la littérature classique japonaise, aux côtés disons du Dit de Genji, est un ouvrage d’une tout autre ampleur et à l’approche bien différente, à tel point qu’il relègue presque les deux précédents dits, avec leurs qualités certaines, au rang de « prologue » : c’est Le Dit des Heiké, gros volume (dans les 800 pages hors préface ; les deux dits précédents du cycle faisaient chacun moins de 150 pages) qui s’éloigne des seuls événements ayant eu lieu dans la Ville (entendre par-là la capitale, Heian, future Kyoto) pour embrasser le Japon entier, et non à l’occasion de l’évocation d’un coup d’État sur une période somme toute brève, de quelques mois au plus : à l’ampleur géographique répond une ampleur historique, qui fait s’étendre le récit sur plusieurs années, et même décennies (disons toute la seconde moitié du XIIe siècle, les deux dits précédents se concentrant sur des événements aux alentours des seules années 1150).

 

UN CLASSIQUE ESSENTIEL DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE


Par ailleurs, il nous faut revenir sur ce caractère de classique essentiel de la littérature japonaise. La popularité du Dit des Heiké y est pour beaucoup – l’œuvre sans cesse narrée par les moines aveugles s’accompagnant au biwa, au fil de longs siècles d’errances et de spectacles –, mais le fait est que l’ouvrage, y compris dans sa dimension orale, a participé à la création d’une langue commune littéraire.

 

Fait nouveau alors – mais Le Dit des Heiké était déjà, de manière générale, une forme de littérature nouvelle, associée au développement du genre romanesque, mais tranchant sur les œuvres antérieures en abandonnant le seul cadre courtisan ; rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’agit bien de témoigner de la fin d’un monde, et de l’avènement d’une nouvelle classe dirigeante, constituée par les bushi, les guerriers – tout particulièrement ceux du « Japon de l’Est », selon une scission culturelle qui fait toujours sens aujourd’hui.

 

Et, en tant que récit guerrier, Le Dit des Heiké, au fil des récitations par les moines au biwa dans un contexte populaire, a fini par acquérir tous les caractères d’une épopée nationale. Peut-être est-ce pour cela que l’on y trouve des « modèles » aussi bien dans les deux camps qui se déchirent ? En tenant compte, en effet, d’une spécificité du dit dans ce registre : le récit n’est pas celui d’une union nationale contre un ennemi extérieur (et d’autant plus facile à identifier), mais celui de tragiques dissensions internes tournant à la guerre civile – avec les drames qui lui sont propres, en sus des drames de toute guerre : la lutte est ici fratricide, et ce n’est d’ailleurs pas toujours une métaphore, les frères qui se déchirent littéralement étant nombreux ; aussi, au terme de tout cela, plus que la gloire à la façon du « roman national », c’est un sentiment d’amertume qui domine...

 

L’INCONSTANCE DU MONDE DÉMONTRÉE PAR L’EXEMPLE

 

D’ailleurs, Le Dit des Heiké, en constituant bien une forme de couronnement d’une œuvre (sans exclure, loin de là, des traditions parallèles et/ou des compléments ultérieurs, comme les très populaires récits narrés à partir du XIVe siècle ayant Yoshitsuné pour héros), confère à l’ensemble du « cycle épique des Taïra et des Minamoto » un sens profond, qui élève le récit politico-guerrier aux considérations religieuses, morales et philosophiques. Le thème de l’inconstance du monde, certes déjà sensible dans les dits précédents comme dans bien d’autres œuvres japonaises classiques (je vous renvoie pour quelques titres à l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise), est affiché avec force dès les édifiantes premières lignes du dit :

 

« Du monastère de Gion le son de la cloche, de l’impermanence de toutes choses est la résonance. Des arbres shara la couleur des fleurs démontre que tout ce qui prospère nécessairement déchoit. L’orgueilleux certes ne dure, tout juste pareil au songe d’une nuit de printemps. L’homme valeureux de même finit par s’écrouler ni plus ni moins que poussière au vent. »

 

Dès lors, cette entrée en matière fait figure de note d’intention prophétique, orientant nécessairement la lecture : nous avions vu, dans les précédents dits, l’élévation des Heiké, et de leur chef Kiyomori – le présent dit contera leur chute et même leur anéantissement. Ce thème fondamental trouve ainsi à s’illustrer à chacune des pages du Dit des Heiké ou presque.

 

Mais il y a peut-être une nuance. Le sentiment de la fin d’un monde, si prégnant dans les deux dits précédents, et dont témoignent bien d’autres ouvrages de la littérature contemporaine ou immédiatement postérieure (je vous renvoie une fois de plus aux splendides Notes de ma cabane de moine, de Kamo no Chômei), demeure dans ces pages, mais la donne change peut-être un peu ? Peut-être n’est-ce que la fin d’un monde, et non du monde, quoi qu’on ait voulu en dire sur le moment en se fondant sur des prophéties bouddhiques le dernier âge du monde », expression qui revient souvent, avec aussi l’évocation d’un « siècle dégénéré ») ; peut-être y aura-t-il encore quelque chose après ? Quelque chose d’autre… Je vous renvoie cette fois à l’Histoire du japon médiéval : le monde à l’envers, de Pierre-François Souyri.

 

UNE LECTURE EXIGEANTE

 

Ce sont là les multiples et colossales forces du Dit des Heiké – à proprement parler un monument. Mais c’en est aussi, non pas une faiblesse ou une limite, mais disons une difficulté essentielle : l’ouvrage, d’une complexité inouïe, faisant appel à des dizaines voire des centaines de personnages pas toujours bien faciles à identifier (du fait d’épithètes changeants, en rapport surtout avec leurs titres et charges de « fonctionnaires », j’y reviendrai plus loin), dans un cadre historique et géographique que le lecteur occidental lambda tel que votre serviteur n’appréhende pas très bien, sans même parler du contexte culturel et religieux, est, disons-le, quelque peu indigeste ; aussi ai-je pris mon temps pour le lire – parce que, s’il en vaut assurément la peine, il est aussi régulièrement susceptible de susciter une forme d’overdose…

LA DICTATURE DE L’ARROGANT KIYOMORI


Nous en étions, à la fin du Dit de Heiji, à la consolidation du pouvoir de Kiyomori, chef du clan guerrier des Heiké (ou Taïra). Il était en fait devenu le maître absolu du Japon, ayant éliminé ses principaux rivaux : Fujiwara no Nobuyori, du clan des régents ; Minamoto no Yoshitomo, chef du clan guerrier rival des Minamoto (ou Genji) ; l’étonnant Shinsei, aussi, ce moine que l’on qualifiait du titre de Bas Conseiller Religieux, mais qui n’avait certes rien de « bas » (au regard du pouvoir, du moins…). Par ailleurs, l’empereur régnant était alors un enfant, et l’empereur retiré, un sournois bonhomme, mis hors d’état de nuire… Kiyomori ayant définitivement supplanté les régents Fujiwara, en s’accaparant leurs titres et en adoptant leur politique de mariages impériaux, il n’a plus rien pour lui faire face : quand, en 1167, il devient Grand Ministre, celui que l’on appelle bientôt (c’est son principal qualificatif dans l’ensemble du Dit des Heiké) « le Ministre Religieux » (car il s’était prétendument retiré du monde, mais dans les faits cela n’avait rien changé…) dispose d’un pouvoir absolu, et proprement dictatorial – qu’il exercera de la sorte jusqu’à sa mort, en 1181.


Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji nous avaient déjà dépeint un homme d’une grande arrogance, assoiffé de pouvoir et guère étouffé par la morale. Le Dit des Heiké en rajoute encore dans cet ordre d’idées : Kiyomori, bien conscient d’être le seul maître à bord, en use et en abuse, au gré de véritables programmes politiques parfois, et très ambitieux, mais aussi de simples et tragiques caprices d’autres fois.

 

Il agace presque autant qu’il effraie – ainsi, par exemple, en raison de son népotisme outré, si personne n’ose en faire la remarque : il réserve tous les offices ou presque de la complexe administration impériale à des membres de son clan – mais au premier chef les titres des régents Fujiwara, qu’il s’agit donc de chasser définitivement du pouvoir. Les mariages impériaux, d’une certaine manière, procèdent de la même politique, justement reprise des Fujiwara, mais qui n’en fait pas moins jaser ceux qui n’y voyaient pas forcément d’inconvénient jusqu’alors...

 

Le point culminant du despotisme de Kiyomori, aux yeux des contemporains, sera cependant tout autre : la tentative de déplacer la capitale politique, de Heian (Kyoto) à Fukuhara (sur le site de l’actuelle Kobé) ; politique très malvenue, plus que tout autre auparavant, et qui scandalise outre-mesure, au point de figurer dans la litanie des « catastrophes » ouvrant les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, aux côtés des séismes, incendies et inondations ! La tentative s’avère vite infructueuse, et sera abandonnée, mais le mal est fait…

 

Aussi Kiyomori s’est-il progressivement constitué un réseau toujours plus dense et ample d’ennemis. Chacune de ces étapes n’en apparaît que davantage comme étant une confirmation de l’ouverture prophétique du dit : « tout ce qui prospère nécessairement déchoit » et « l’orgueilleux certes ne dure »…

 

Nous n’en sommes pas encore tout à fait là. Mais, d’ici à l’ultime outrage du transfert de la capitale, bien des choses se produisent, et, au sein du clan des Heiké, l’arrogance ne manque pas, le Ministre Religieux n’étant pas le seul à en faire la démonstration… À l’apogée de la puissance du clan, un proche (beau-frère de Kiyomori, je crois) n’hésite pas à dire : « Quiconque n’appartient à notre Maison doit être tenu pour moins qu’un homme. » Ce qui n’arrange guère les choses…

 

LES REMONTRANCES DU SIRE DE KOMATSU


En fait, parmi les Taïra, il n’est peu ou prou qu’un homme pour blâmer les excès de Kiyomori, et le sermonner le cas échéant – et c’est son propre fils aîné, Shigémori ! Le Sire de Komatsu, comme on l’appelle le plus souvent dans ces pages, a beau être le successeur désigné de Kiyomori à la tête du clan (en fait d’ores et déjà son chef théorique, puisque Kiyomori est censé être entré en religion...), et un ministre de haut rang du fait de ses largesses, il n’hésite pas à le reprendre, et à lui tenir des discours hardis, longs et précis exposés de philosophie politique, toujours teintés de morale, que personne d’autre sans doute n’aurait pu se permettre. Il est vrai qu’en agissant ainsi, le Sire de Komatsu n’était pas forcément un « rebelle »… mais un fils dévoué.

 

C’est, disons-le, un des personnages les plus charismatiques du livre – et peut-être le seul à être véritablement sympathique, de tous les principaux acteurs du drame ! Encore que sa posture morale puisse agacer…

 

Sa fin n’en sera que plus tragiquement ironique : le sage, celui en qui l’on voulait voir l’espoir du clan, tombe malade… et meurt ; et l’on ne cesse alors de répéter, avec assurance et non sans arrière-pensées, qu’il avait auparavant prié les dieux, leur demandant de faire qu’il meure avant « le déclin de sa Maison », si les forfaits de son père devaient avoir de funestes conséquences…


C’est ainsi que s’achève, au livre troisième, le « premier acte » du Dit des Heiké – avec des connotations surnaturelles qui reviennent de temps en temps dans ce troisième dit, qui étaient peu ou prou absentes des deux précédents.


Or, peu avant, Kiyomori avait infligé un autre outrage, et considérable, aux yeux de ses adversaires, en destituant l’empereur régnant pour que prenne sa place son petit-fils, né d’un accouchement difficile… et âgé de quelques mois à peine ! Un fait sans précédent – les opposants (dans les cercles de l’empereur retiré, des Fujiwara, des familiers de Shinsei – les Genji ne sont pas encore vraiment de la partie) y reviennent sans cesse… ainsi que le Sire de Komatsu, qui quittera donc bien vite la scène.


LES GENJI QUI RESTENT


Mais c’est après la mort du Sire de Komatsu que l’opposition ne s’en tient plus aux ruminations, et commence à avoir des aspects militaires… et à impliquer plus frontalement des membres du clan Genji (ou Miyamoto) et leurs familiers.


Or il ne reste que bien peu de Genji à proprement parler, suite aux massacres ayant conclu Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji. Il y a cependant, à la tête du clan, celui qui porte tous ses espoirs : Yoritomo, le fils préféré de Yoshitomo, qui était le chef du clan quand il fut abattu en Heiji ; Yoritomo, impliqué dans l’affaire, n’avait dû la vie sauve qu’à une mansuétude inattendue de Kiyomori, désireux de satisfaire aux suppliques d’une dame ; le clan des Heiké ne tarderait guère à se mordre les doigts de cette générosité impulsive et si improbable…


Parmi les Genji survivants, il en est cependant un autre de grande importance dans Le Dit des Heiké, et c'est Yoshitsuné, neuvième fils de Yoshitomo, et demi-frère de Yoritomo ; nous aurons l’occasion de le voir briller...

 

PRÉLUDE À L’AGITATION DES GENJI : LA RÉBELLION DE YORIMASA

 

C’est pourtant un autre Genji qui ouvre les hostilités, de manière tout à fait inattendue : le vieux Yorimasa. Un Genji, oui… mais qui, en Heiji, avait trahi Yoshitomo en pleine bataille, pour rallier impudemment les Heiké vainqueurs !

 

Or le traître, maintenant âgé de 70 ans, est révolté par l’insolence de Munémori (fils de Kiyomori, son successeur désigné depuis la mort de Shigémori, le Sire de Komatsu). Son complot est toutefois déjoué…

 

S’ensuit la bataille du pont d’Uji, que l’on considère comme étant la première grande bataille de toute l’histoire du Japon – et qui est donc aussi la première grande scène épique du Dit des Heiké, au cours de laquelle les cavaliers des Taïra l’emportent par leur audace (ça reviendra souvent dans le dit… mais contre les Heiké !), en traversant à gué une rivière en crue… Le vieux Yorimasa, se sachant vaincu, se suicide ; il ne sera certainement pas le seul tout au long de cette tragique histoire.

 

MANIGANCES – L’AGITATION S’ÉTEND

 

Cet épisode a-t-il joué un rôle, en renforçant l’arrogance des Heiké ? C’est en tout cas à cette époque que Kiyomori décide du transfert de la capitale à Fukuhara – décision qu’il paiera très cher.


Là encore, comme à la mort du Sire de Komatsu, on évoque de nombreux « signes » surnaturels, des prodiges de toute sorte, qui, à l’instar de la cloche du monastère de Gion évoquée au tout début du roman, sont autant d’occasions de rappeler, même si loin des oreilles de Kiyomori, dans le doute, que « tout ce qui prospère nécessairement déchoit » et que « l’orgueilleux certes ne dure »...


Car les Genji commencent à s’agiter. Et ceci du fait surtout d’un bien curieux personnage, un moine du nom de Mongaku (pour l’anecdote, il est le héros, sous le nom de Moritô, du célèbre film La Porte de l’Enfer) ; en fait de saint homme, il est plutôt douteux…


Et il précipite les événements en se rendant auprès de Yoritomo, devant lequel il exhibe le crâne de son père Yoshitomo pour l’inciter à la révolte (en fait, ce n’est pas du tout le crâne de Yoshitomo, mais le crâne d’un soldat prélevé au hasard… Mongaku reviendra bien plus tard, à la fin du dit, et donc après la victoire de Yoritomo, pour montrer au vainqueur un autre crâne, en lui assurant que cette fois c’est bien le vrai !).


Mais ce n’est pas tout : Mongaku se rend ensuite auprès de l’empereur retiré, cloîtré à Fukuhara, et en obtient un décret… ordonnant aux fidèles Genji d’anéantir les Heiké, « rebelles à la cour » !


Aussi improbable que cela puisse paraître, mais le contexte y a bien sûr une part prépondérante et difficile à appréhender avec le recul, ces manigances du curieux moine produisent leur effet : autour de Yoritomo furieux, les Genji assemblent une immense armée…


PRÉLUDES À LA CHUTE DES HEIKÉ


Or les Heiké se doutent que cette rébellion-là ne sera pas aussi facile à mater que celle du vieux Yorimasa. Mais c’est en outre pour eux le pire moment : dans la foulée du transfert de la capitale, ils multiplient les erreurs politiques et stratégiques, tout en étant aussi victimes de coups du sort – qu’il est tentant, pour les contemporains, de qualifier de signes prophétiques…


Ainsi de la question des moines. Kiyomori, depuis qu’il avait obtenu le pouvoir absolu, avait régulièrement eu maille à partir avec les moines de divers ordres, solidement implantés autour de la Ville. Ces moines n’ont d’ailleurs pas forcément le beau rôle, dans Le Dit des Heiké : toujours très à cheval sur leurs privilèges autant que sur leurs rivalités de secte à secte, volontiers cupides, parfois fourbes, militarisés en outre, ils n’ont pas grand-chose d’admirables dévots et de saints hommes ! Quoi qu’il en soit, Kiyomori, à plusieurs reprises, a dû rappeler aux moines qu’il était le chef…


À cette époque, il confie à son quatrième fils, Shigéhira, le commandement d’une expédition punitive dirigée contre les moines de Nara. Las, une méprise quant aux ordres donnés… débouche sur l’incendie du monastère, et la disparition de ses nombreux trésors artistiques et religieux ! Shigéhira est dévasté par ce malentendu aux tragiques conséquences, mais le mal est fait : consternation générale ! De plus en plus de monde se rassemble autour des Genji – que l’on disait à jamais vaincus, mais tout semble alors démentir ce constat un peu trop hâtif : ce sont maintenant eux qui ont le vent en poupe, quand le prestige des Heiké ne cesse de dégringoler !


Et les événements se précipitent, systématiquement défavorables aux maîtres du Japon : l’ancien empereur, gendre de Kiyomori, décède – un mauvais signe…


Mais peu après, c’est Kiyomori lui-même qui meurt ! Et dans d’atroces souffrances, en châtiment de ses nombreux péchés…


Ainsi s’achève le livre sixième (sur douze, sans compter l’épilogue dit du « livre des aspersions »), qui précipite soudain la fresque politique en chronique épique d’un colossal affrontement militaire – inédit dans le Japon de Heian.

UN AUTRE PROTAGONISTE : YOSHINAKA


Mais la situation se complique de manière imprévue. Alors même que l’armée de Yoritomo avance toujours un peu plus en direction de la Ville, son cousin Yoshinaka, le Sire de Kiso, se rebelle dans les provinces du nord, autour des montagnes que l’on qualifiera plus tard d’Alpes japonaises.

 

Yoshinaka est un des personnages les plus charismatiques du Dit des Heiké, s’il n’est pas forcément très sympathique lui non plus (le Sire de Komatsu est vraiment une exception) : tout sauf un courtisan, il est un rustre et fier de l’être, qui ne mâche pas ses mots – au point de scandaliser considérablement les dignitaires qui ont affaire à lui, encore imprégnés des manières feutrées de Heian ; il est par ailleurs rusé, pour ne pas dire fourbe, et d’une grande ambition – qui n’a sans doute rien à envier à celles de Yoritomo et Yoshitsuné, autres personnages pas forcément très recommandables !

 

Quoi qu’il en soit, Munémori, maintenant officiellement à la tête des Heiké, et donc du Japon, part en guerre contre Yoshinaka, et, désireux d'écraser l'importun au plus tôt, il s'y rend avec toutes ses forces – laissant pour l’heure de côté la menace pourtant très tangible constituée par Yoritomo ! Mais il enchaîne à vrai dire les erreurs – d’autant qu’il pâtit d’une méconnaissance totale du terrain montagnard où s’est retranché Yoshinaka, qui lui le connaît sur le bout des doigts... La ruse du sire rebelle s’y ajoutant, les conséquences sont bientôt catastrophiques pour Munémori et ses hommes : il était parti avec 100 000 guerriers, force considérable, peut-être même inédite… mais 70 000 d’entre eux périssent dans l’expédition contre Yoshinaka ! Et sans lui avoir fait le moindre mal, qui pis est… Munémori, avec les débris de son armée, est contraint de se replier aussi vite que possible sur la Ville. La consternation s’accroît toujours un peu plus…

 

Or Yoshinaka pousse son avantage : en rien désireux de se soumettre à son cousin Yoritomo, il le devance à la capitale, qu’il rallie à marche forcée ; et les moines se joignent à lui ! Yoshinaka prend ainsi la Ville sans la moindre difficulté, et contraint à nouveau les Heiké à la fuite ; ils emportent avec eux l’empereur, nouveau né, et les « Trois Trésors Divins » associés à la dynastie impériale (ces regalia sont un miroir, un joyau, et un sabre – ce dernier sera définitivement perdu au cours de la guerre) – à les en croire, le pouvoir demeure donc avec eux jusque dans la fuite : il est là où ils sont… Mais on est en droit d’en douter.

 

Les citadins, par ailleurs, n’accueillent certainement pas Yoshinaka en libérateur, moines exceptés : le rustaud est d’une arrogance qui vaut bien celle des Heiké, et ses troupes barbares se comportent dans la Ville comme en pays conquis… Bientôt, ce ne sont que complots et révoltes – mais Yoshinaka écrase dans le sang toutes les tentatives de soulèvement populaire.

 

Toutefois, l’armée de Yoritomo approche – et le chef des Genji sait très bien que son cousin Yoshinaka, pour avoir défait Munémori, n’est pas pour autant son allié. Il sépare son armée en deux pour prendre la Ville en tenaille : le Sire de Kiso est à son tour contraint de fuir… Il se replie sur le lac Biwa, et meurt bientôt à la bataille d’Awazu – pour prix de son arrogance, une flèche lui arrache la vie alors même qu’il prenait ses dispositions pour se suicider…

 

L’AUDACIEUX YOSHITSUNÉ, LA GLOIRE DES GENJI

 

Alors que les Genji viennent de prendre la capitale, les Heiké ne s’en tirent pas mieux que Yoshinaka : leurs propres vassaux les refoulent de Kyushu, où ils pensaient trouver refuge !

 

Ils ont pu cependant reconstituer leurs forces – et disposent à nouveau d’une armée de plus de 100 000 hommes. Ils retournent en Honshu, désireux de défaire l’armée des Genji, et concentrent leurs troupes dans le val d’Ichi-no-tani, « forteresse naturelle » non loin de Fukuhara ; ils ne sont guère loin de la Ville, qu’ils comptent reprendre rapidement…

 

Mais une immense bataille a lieu dans le val – bataille où brille tout particulièrement Yoshitsuné, le demi-frère de Yoritomo, qui fait ainsi véritablement son apparition dans Le Dit des Heiké. À l’instar de Yoshinaka (et, en fait, de Yoritomo...), Yoshitsuné n’a rien de bien sympathique. Mais c’est un bon meneur d’hommes, et un général brillant, surtout caractérisé par son audace – qui va en fait de pair avec son arrogance intrinsèque ; or cette audace s’avère le plus souvent payante, même si, sur le moment, elle donne l’impression d’une folie pure et simple !


Ici, en l’occurrence, Yoshitsuné emporte cette bataille décisive en contournant les positions des Heiké par la montagne : il charge avec ses cavaliers en descendant une pente si raide que les Heiké avaient jugé qu’un assaut sur ce flanc serait impossible – aussi n’avaient-ils pas le moins du monde défendu cette zone… Mais Yoshitsuné démontre que c’était faisable : son audace paye.

 

La suite de la bataille n’est plus guère qu’un sidérant massacre. Les Heiké, ou ce qu’il en reste, sont une nouvelle fois contraints de fuir par la mer… Et ici s’achève le livre neuvième du Dit des Heiké, et avec lui un nouvel acte de la saga.

 

LA DÉFAITE DES HEIKÉ

 

Les Genji assemblent à leur tour une flotte, pour anéantir celle des Heiké, qui erre dans la Mer Intérieure, à proximité de l’île de Shikoku.

 

Et Yoshitsuné, une fois de plus, s’accapare la victoire du fait de son audace : il traverse un détroit en pleine tempête, méprisant les avertissements et les craintes de ses marins (et d’un officier timoré – à ses yeux, mais nous penserions plutôt « sage »… –, qui lui en voudra considérablement de cette humiliation, se répandant alors en calomnies contre l’audacieux général, ou du moins est-ce ce qui est ici rapporté) ; Yoshitsuné contourne ainsi les Heiké sans que ceux-ci n’en sachent rien, tant ils espéraient que la tempête leur offrirait un répit… et, les attaquant encore une fois dans le dos, le fougueux général les contraint à rembarquer.

 

Ils tentent à nouveau de fuir, mais cette fois c’est peine perdue : la flotte des Genji, en sens inverse, les intercepte – et c’est un nouveau et terrible massacre.

 

YORITOMO CONTRE YOSHITSUNÉ

 

C’en est alors fini des Heiké, dans les grandes largeurs. Mais Le Dit des Heiké ne s’arrête cependant pas là : il narre en effet comment la discorde s’accroît entre Yoritomo, chef nominal des Genji (et bientôt premier shogun de Kamakura, mettant de facto fin à l’ère Heian – mais en étant suffisamment adroit pour ne pas reproduire les erreurs de Kiyomori), entre Yoritomo donc et son demi-frère Yoshitsuné, l’héroïque et rusé général qui, par son audace, semble avoir décidé, à lui seul et à deux reprises, de la victoire ultime de son camp.

 

Les succès de Yoshitsuné éveillent sans surprise la méfiance de Yoritomo – et la calomnie y a donc peut-être sa part. Yoritomo tente alors de faire assassiner Yoshitsuné ; ce dernier en réchappe in extremis, et comprend qu’il lui faut fuir dans le nord.

 

De ce qui se produit là-bas, Le Dit des Heiké ne dit plus rien, mais c’est pourtant à ce moment de sa vie que Yoshitsuné, de brillant général qu’il était déjà, mais guère humain par ailleurs, deviendra en outre un véritable héros populaire – à travers une autre œuvre littéraire, le Gikei-ki, ou « Chronique de Yoshitsuné », datant du XIVe siècle, et qui à son tour, suscitera considérablement d’adaptations, par exemple en pièce de ou de jôruri.

 

TOUJOURS LE MASSACRE

 

Cependant, l’essentiel du dernier « acte » du Dit des Heiké, comme dans ses prédécesseurs Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, consiste en massacres tous plus abominables les uns que les autres : tous les Heiké doivent y passer, hommes ou femmes, vieillards comme enfants, tous, absolument tous. Au mieux Rokudaï, figure tragique ultime de ces derniers développements, pour être protégé par Mongaku qui fait alors son grand retour, n’obtient-il guère en fin de compte qu’un sursis. Yoritomo, après tout, était bien placé pour savoir ce que la faiblesse temporaire de Kiyomori le concernant lui avait en définitive coûté...

MISES À MORT ET SUICIDES


Il est vrai que Le Dit des Heiké n’est certes pas chiche de morts tragiques : les mises à mort sur le champ de bataille valent bien les exécutions sommaires après coup, et, bien sûr, il faut y ajouter un nombre considérable, proprement ahurissant même, de suicides – qu’il s’agisse de se donner soi-même la mort, par exemple en se jetant à la mer, procédé qui revient très souvent, ou de livrer une charge héroïque (et absurde ? j’y reviens très vite) pour être massacré de la main de l’ennemi...

 

Un trait culturel en forme de cliché nippon, mais qui, décidément, en France, ne se conçoit pas très bien. Ce n’est à vrai dire pas le seul, dans Le Dit des Heiké, long ouvrage mettant en scène des figures incompréhensibles, des caractères qui ne le sont pas moins, des comportements proprement insaisissables enfin, bien loin des attentes d’un lecteur occidental tel que votre serviteur, si elles font par contre probablement partie d’un « horizon mental japonais », disons.

 

DES HÉROS ARCHERS

 

Et ce jusque dans la dimension épique du dit ! Qui, à vrai dire, peut une fois de plus mettre à mal les clichés d’un lecteur français sur le Japon des samouraïs : par exemple, les duels au sabre sont finalement très rares, dans ce long récit décrivant comment les bushi ont atteint le sommet de la pyramide hiérarchique du Japon ancien.

 

Les guerriers, ici comme dans les deux dits précédents, sont avant tout des archers, et c’est au travers de véritables « concours » de tirs à l’arc, en plein cœur de la bataille, que l’on décide qui est un héros, qui n’en est pas un – nombre de scènes reviennent sur ce principe et l’illustrent à longueur de pages.

 

Ces combattants, dont on dit souvent qu’à eux seuls ils en valent mille, n’ont donc pas forcément grand-chose de commun avec notre représentation classique des samouraïs, héritée, via les gekiga et les chanbara, de l’ère Edo, quelques siècles plus tard.

 

LA GLOIRE DANS LA MORT

 

Mais, de manière générale, le comportement héroïque peut souvent paraître incompréhensible à un lecteur tel que votre serviteur, car empruntant à des considérations différentes voire carrément opposées.


Il est ainsi un trait qui m’a considérablement marqué (et perturbé...), moi personnellement, qui ne comprends de manière générale rien à la gloire – un trait qui peut paraître anecdotique, mais me paraît éloquent, à sa manière ; un trait, enfin, qui m’a renvoyé à d’autres lectures antérieures, dont notamment Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict, et peut-être plus encore, étrangement ou pas, Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, de Tetsuya Takahashi.

 

Voilà : Le Dit des Heiké nous décrit nombre de chefs de guerre efficaces, jusque dans leur ruse et leur audace : Yoshitsuné au premier chef, mais éventuellement d’autres, tel Yoshinaka. Ces généraux sont des meneurs d’hommes (et de troupes qui rassemblent plusieurs dizaines de milliers de soldats), mais aussi des stratèges ; et si le récit peut sembler leur donner parfois une tendance à l’impulsivité (surtout en ce qui concerne l’ambitieux Yoshitsuné, d'une confiance en soi à faire peur), globalement, ils prennent cependant soin de peaufiner leur plan, en tenant compte des circonstances, du terrain, etc.

 

Mais, chaque fois ou presque, on trouve des guerriers qui font totalement fi de la stratégie de leur chef… et ce à seule fin d’être les premiers à rencontrer l’ennemi – quitte à prendre des risques inconcevables pour ce faire, risques pour eux mais peut-être plus encore pour leur camp ! Une fois arrivés sur place, ils se présentent devant l'ennemi (généalogies complexes et titres abscons à l’appui), et concluent : « Premier à la bataille de, etc. » ; ce qu’ils ne sont d’ailleurs pas forcément toujours, d’autres avant eux ayant pu avoir exactement la même idée – auquel cas les retardataires se font moquer, et suscitent les plus insultants quolibets… Mais, dans tous les cas, ils se font donc massacrer sans avoir pour autant commis de véritables dégâts dans les rangs ennemis, et en ayant par ailleurs mis leur camp en danger… Pour la seule « gloire » d’avoir été le premier là – et parfois sans même obtenir ce résultat, donc.


Il est vrai que je ne comprends rien à la gloire. Mais, pour le coup, cela m’a donc ramené à l’essai de Tetsuya Takahashi : traitant des soldats japonais morts durant la grande guerre de l’Asie et du Pacifique, l’auteur avançait qu’ils cherchaient tout bonnement à mourir – pas seulement qu’ils y étaient prêts, mais qu’ils le cherchaient vraiment : pour la gloire, et l’intégration aux listes du Yasukuni… Ce qui me paraissait constituer un fâcheux problème pour l'état-major nippon, à se demander comment il pouvait espérer gagner des batailles…

 

Bizarrement, cette fois, en m’éloignant du Japon, c’est à l’ouverture du film Patton que je pense – le discours du fameux général américain s’ouvrant sur cette remarque pleine de bon sens (je cite de mémoire) : aucun soldat n’a jamais gagné une guerre en mourant pour son pays ; le soldat gagne la guerre en faisant en sorte que ce soit le soldat d’en face qui meure pour son pays...

 

En fait, des pro-Yasukuni de divers ordres, issus de la droite japonaise, contestaient justement l'essai de Testsuya Takahashi sur ce point, disant qu'il était absurde de prétendre que les soldats japonais cherchaient à mourir... On serait tenté de le croire – mais, pour le coup, des fois, on doute quand même. Et en fait d'absurdité…

 

Certes, le contexte des années 1930 et 1940 n’était pas le même – et le shintô d’État, notamment, avait considérablement changé la donne ; mais Le Dit des Heiké occupant une place non négligeable dans la culture de base du soldat nippon, j'imagine...


Et on en revient à la question du suicide, esquissée plus haut : dans Le Dit des Heiké, au milieu de toutes ces batailles, trahisons, exécutions sommaires, etc., le nombre de personnages qui se suicident pour une raison ou une autre, « directement » ou en se précipitant sur l'ennemi comme dans les scènes décrites à l’instant, est tout de même très conséquent… Au point où je me demande parfois si ce « suicide altruiste » à la Durkheim ne serait pas encore plus meurtrier que les combats en eux-mêmes ! J’exagère à peine.


Sans doute me faut-il lire La Mort volontaire au Japon, célèbre essai de Maurice Pinguet, qui devrait pouvoir apporter quelques réponses ; c’est prévu, bientôt probablement...

 

LISTES ET TITRES

 

Cela dit, s’il est un particularisme nippon (mais pour partie hérité de la Chine, via le confucianisme) qui rend la lecture du Dit des Heiké passablement difficile (et c’était déjà le cas dans Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, mais l’ampleur tout autre de la présente œuvre met davantage encore en évidence cette difficulté), c’est à n’en pas douter sa tendance, surtout dans les chapitres dits de « dénombrement », mais aussi bien souvent ailleurs, à dresser des listes parfaitement imbitables et interminables de « fonctionnaires » aux titres ronflants autant qu’hermétiques, sans doute rendus plus complexes encore en impliquant des hiérarchies parallèles, les rangs, les entrées, etc., et qui plus est infestés de longues généalogies.

 

Oui, c’est une difficulté non négligeable. Sérieusement.

 

Car, pour le dire sur un ton badin (oui...), il y a de quoi se paumer, entre les Grands Officiers du Troisième Rang des Ministres de la Gauche Septième Religieuse avec Cinquante-Neuvième Niveau des Entrées de la Troisième Résidence Secondaire du Nouvel Empereur Triplement Retiré, d'une part, et les Septième et Huitième Gardes des Écuries de la Droite au Huitième Virgule Soixante-Quatrième Rang des Accès à la Niche du Septième Cabot Dérivé du Troisième Neveu du Moine de la Loi Anticipé, d'autre part.

 

Alors qu’ils n’ont rien à voir comme de juste, hein. C'est évident.

 

Mais c’est pire encore quand il faut déterminer qui, de ces deux camps, est l’allié du Septième Fils du Troisième Sous-Directeur de l'Haçienda du Secteur Sud Les Jours Impairs Où Il Ne Pleut Pas Trop Trop.

 

D’autant que Le Dit des Heiké navigue sans cesse entre ces titres, changeants, et entre les noms des personnages qui les portent, changeants eux aussi.

 

Et c’est dur.


Et lassant… Au point, parfois, où il vaut mieux remiser de côté le pavé pour quelque temps, de crainte de succomber à une overdose, et ce même si le retour n’en sera parfois que plus hermétique, le lecteur un peu trop distrait courant le risque d’oublier, d’ici à la reprise, telle titulature qu’il croyait avoir enfin percée à jour…

 

LA BEAUTÉ DU DIT


Or il serait très regrettable de s’arrêter là. Parce que Le Dit des Heiké est bien la grande œuvre que l’on dit.

 

Elle bénéficie régulièrement d’un souffle épique admirable, et pas uniquement dans les scènes de bataille, d’ailleurs ; mais elle a aussi une beauté poétique tout à fait saisissante, et finalement bien rendue par la traduction, certes délibérément contournée et archaïsante, de René Sieffert. Entre deux dénombrements de fonctionnaires, on peut en effet se régaler de moments d’intense poésie, et qui n’en sont que plus fascinants. L’auteur anonyme du Dit des Heiké, au XIIIe siècle, ou ses auteurs anonymes, ou l’auteur et les moines au biwa qui l’ont ensuite colporté oralement, nous réservent en effet bien des témoignages de leur attention formelle – qui participent bien sûr de l’inscription du Dit des Heiké dans un registre romanesque tranchant sur la seule évocation historique des faits à la façon d'une chronique sèche et froide.

 

Voyez par exemple ce paragraphe, sur lequel se conclut le livre septième :

 

« Au lever du jour, l'on mit le feu au Palais de Fukuhara, et tous, à commencer par le Souverain, s'embarquèrent. Moins certes qu'à l'heure de quitter la capitale, là non plus ce ne fut sans regrets. La fumée du soir des algues que brûlent les sauniers, la voix du daim de la colline qui brame au point du jour, le bruit des vagues qui battent la grève, le rayon de lune qui se repose sur la manche, le cri strident du grillon dans les mille herbes, de tout ce qui touche l’œil ou frappe l'oreille, il n'était rien qui ne suscitât leur émotion ni ne poignît leur cœur. Hier ils étaient cent mille cavaliers, mors contre mors au pied de la Barrière de l'Est, aujourd'hui ils étaient sept mille hommes qui avaient largué les amarres sur les vagues des mers de l'Ouest ; silencieuse était la mer de nuages, et déjà le ciel s'obscurcissait. Sur les îles désolées s'étendait la brume du soir, sur la mer voguait la lune. Les vaisseaux qui allaient fendant les vagues à l'horizon, entraînés par les flots, semblaient glisser sur les nuages en plein ciel. Ainsi coulaient les jours et déjà monts et rivières les séparaient de la Ville, par-delà les nuages. Lorsqu'ils songeaient à la distance parcourue, seules inépuisables étaient les larmes. Voyaient-ils à la surface des vagues une troupe d'oiseaux blancs, qu'ils se demandaient émus si c'étaient ceux-là à qui Ariwara le poète adressait son appel, ceux à qui l'on donnait le nom évocateur d'oiseaux-de-la-capitale. Le vingt-cinq de la septième lune de l'an deux de Jûei, les Heiké pour toujours avaient quitté la Ville. »


TOUJOURS PLUS DE LARMES

 

C’est l’occasion de remettre, au centre du dit qui leur est consacré, les Heiké et leur sort tragique. Tragique est le mot – et qu’importe, au fond, l’arrogance de Kiyomori : même si ce destin avait quelque chose d’une justice (or c’est sans doute plus compliqué que cela), il n’en serait pas moins profondément émouvant.

 

Il est vrai que l’on pleure beaucoup, dans Le Dit des Heiké ; et les bushi ne réservent pas cette démonstration d’affectivité aux seules femmes, ils sont tout aussi nombreux à « mouiller leurs manches » à tel spectacle, à telle pensée. C’en est au point, à vrai dire, où le vieux roman japonais semble présager le romantisme européen le plus lacrymal…

 

Mais, ce qu’il faut en retenir, c’est que, Le Dit des Heiké, ce n’est pas que des batailles – et que la dimension épique du cycle passe aussi par l’évocation systématique d’une profonde douleur, laquelle s’associe au sous-texte moral voire religieux pour créer en définitive une œuvre-monde, comme telle d’autant plus fascinante.

 

Le Dit des Heiké est une lecture ardue, qui se mérite, mais qui en vaut assurément la peine.

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