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Lamentations of the Flame Princess : A Red & Pleasant Land

Publié le par Nébal

Lamentations of the Flame Princess : A Red & Pleasant Land

Lamentations of the Flame Princess : A Red & Pleasant Land, Lamentations of the Flame Princess, 2014, 187 p.

 

RÔLISTES AU PAYS DES MERVEILLES

 

Il y a… Ouch ! Pas loin de deux ans de cela, je m’étais procuré, sur un coup de tête, cet étrange petit bouquin dont tout le monde parlait alors : A Red & Pleasant Land – ou la plus folle des donjonneries, dérivée des aventures d’Alice au pays des merveilles et de l’autre côté du miroir. Au fond, je n’en savais guère plus… Mais, oui, j’étais curieux.

 

Et je n’étais visiblement pas le seul, car on en causait alors vraiment beaucoup ; c’est même allé plus loin que ça : cette plus ou moins autoproduction, plus indé tu meurs (dans d’atroces souffrances), peut-être la plus bizarre excroissance du mouvement OSR (« Old School Renaissance »), a su convaincre et même fasciner bien au-delà du seul lectorat humblement visé à la base – d’où un succès commercial autant que critique (à l’échelle des jeux indé, du moins), mais aussi une belle performance aux ENnies de 2015, où « le truc » a remporté cinq prix, dans un contexte qui pourtant ne lui semblait guère favorable, car porté à récompenser « naturellement » les gros machins.

 

Derrière A Red & Pleasant Land, un homme à tout faire : Zak S., personnage haut en couleurs et iconoclaste, qui s’est semble-t-il fait beaucoup d’ennemis pour les plus mauvaises des raisons – et s’est ainsi retrouvé, bon gré mal gré, au cœur de pas mal de polémiques au sein de la communauté rôlistique américaine (et au-delà sans doute, jusque dans not’ beau pays eud’ chez nous, j’supposions…). Je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet – pour la bonne et simple raison que je n’en sais absolument rien. Je ne suis certes pas impliqué dans ce genre de choses, dont les quelques rares échos qui parviennent à franchir mes boucliers, généralement navrants, m’incitent plus que jamais à laisser pisser sans m’en mêler. Ce genre de polémiques à la con, j’ai donné dans le fandom SF, aucune envie de m’égarer encore dans ces bas-fonds trollesques, même bardé de d20.

 

NÉBAL N’Y CONNAÎT RIEN

 

C’est un fait : je ne connais de toute façon rien à tout ça. Outre que je ne ressens pas vraiment de sentiment d’attache à une communauté rôlistique – rien à voir pour le coup avec le fandom SF. Ça ne me facilite d’ailleurs pas la tâche quand il s’agit de noircir des pages de blog sur la base guère assurée de mes retours de lecture rôlistiques – un manque de légitimité…

 

Et encore ! Dégoiser sur telle ou telle campagne de L’Appel de Cthulhu, c’est peut-être vaguement envisageable… Mais quand on creuse dans l’indépendance-ta-mère, que la « théorie rôliste » se met de la partie, et plus encore quand des « mouvements » d’ensemble s’en mêlent à leur tour, je suis largué.

 

Ainsi dans le cas de l’OSR. Je n’y connais rien, et n’y comprends rien. Cette idée de retourner au vieux Donj’, à une certaine simplicité essentielle, n’est sans doute pas aussi réactionnaire qu’on pourrait le croire, et ce mouvement a semble-t-il constitué un vivier foisonnant d’idées… nouvelles – un paradoxe peut-être, ou peut-être pas. Mais pour ce que je crois en savoir, hein. Au-delà...

 

Le fait est que – et là ce sont probablement mes préjugés qui parlent – je ne fais plus dans le donjon depuis, ouf, près de vingt ans (OLD, Nébal, OLD !), et n’ai pas vraiment l’envie de m’y remettre (même si le mot n'est sans doute pas très approprié : même à cet âge-là, je jouais certes à AD&D2, mais les donjons étaient aussi rares que les dragons... J'avoue, en fait, qu'essayer, comme ça, une fois, en tant que joueur, maintenant, peut-être…) ; ce qui ne m’a pas empêché de jeter un coup d’œil à certaines choses qui, après tout, jouent aussi plus ou moins de cette carte, sur un format là encore indépendant (j’avais été très enthousiasmé par ma lecture de Tranchons & Traquons) ou probablement bien moins (bon ressenti aussi à la lecture de Chroniques Oubliées Fantasy) ; par ailleurs, sans être à fond dans la hype, je suppose que j’y suis nettement moins insensible que j’aimerais le croire, ce dont témoignent quelques achats intempestifs, dont justement A Red & Pleasant Land (eh), ou plus récemment Barbarians of Lemuria (et là, a priori, je vais tenter la chose sous peu)…

 

Exemple flagrant : A Red & Pleasant Land étant en principe un supplément pour le jeu OSR Lamentations of the Flame Princess (mais en principe seulement : la part de règles étant ce qu’elle est, A Red & Pleasant Land s’affiche en fait comme un supplément multi-supports, aisé à adapter à votre jeu donjonesque préféré), je m’en étais procuré à la même époque le livre de base, Lamentations of the Flame Princess : Player Core Book : Rules and Magic, et l’avais lu relativement vite.

 

 

Eh, euh, pas compris. Oui, c’est simple, c’est assurément « old school », putain, pas qu’un peu, mais je n’en voyais absolument pas l’intérêt…

 

Peut-être d’ailleurs cette lecture m’a-t-elle incité à repousser celle de A Red & Pleasant Land – bêtement, très bêtement.

 

Mais, tout récemment, on a reparlé de tout cela en Francie. En effet, Black Book (qui, décidément) a lancé un (énième) financement participatif portant sur la traduction française de Lamentations of the Flame Princess, et qui incluait – mis en avant, d’ailleurs – A Red & Pleasant Land ; petit indé ira loin ! Cela m’a rappelé que j’avais cette chose étrange dans ma ludothèque, et qu’il était bien temps pour moi de la lire…

 

UNE ŒUVRE D’ART

 

Et là, il est une chose qui saute à la gueule du lecteur, très vite : ce bouquin EST PUTAIN DE SPLENDIDE !

 

Vraiment. Et pas seulement pour sa finition déjà admirable : petit format, certes, mais hardcover toilé, doré, avec signet, un papier épais et de qualité, et (donc) tout en couleurs.

 

Disons-le : je ne connais pas d’autre livre de jeu de rôle (ou pas que, d’ailleurs) aussi beau et – ça fait vraiment partie du truc – aussi personnel en même temps. On est à mille lieues, et même probablement davantage, de la grosse artillerie putassière de pas mal de jeux de fantasy encore aujourd’hui (même si pas tous, certes, il y a de belles exceptions). On est là devant quelque chose de vraiment beau, bien pensé, inventif, et… intime, d’une certaine manière – singulier, en tout cas. L’expression a souvent été employée, mais le livre le vaut bien : c’est une œuvre d’art – et des meilleures.

 

À kiki la faute ? À Zak S. encore, qui fait décidément tout : les illustrations (abondantes) et les cartes (presque autant) sont toutes de son fait, et le bonhomme a un talent renversant, un style qui lui est propre, et un souci de la cohérence qui lui fait honneur. C’est parfaitement splendide, oui – et cela participe en même temps de l’ambiance du jeu, nonsensique et inquiétante, avec une sorte de touche gothique très à propos… et un goût prononcé pour les nuances de rouge qui noient ce monde « plaisant » dans son propre sang.

 

VOIVODJA

 

A Red & Pleasant Land est plus un cadre de jeu – même avec sa présentation… particulière – qu’une campagne à proprement parler. Zak S. nous y décrit à sa manière un monde fantasque et parfaitement déraisonnable, qui fait péter tous les records en matière d’improbabilité, mais n’en est que plus alléchant.

 

Il s’agit donc de Voivodja – « le lieu de la déraison », « que les dieux ne regardent pas ». Le nom est d’emblée évocateur de quelque Transylvanie transposée, et, oui, comme de juste, on y trouve nombre de vampires – et, comme de juste, les plus puissants de ces vampire s’y livrent une guerre millénaire (à moins qu’elle n’ait commencé qu’il y a deux secondes de cela), et la Voivodja est donc un cadre propice aux intrigues politiques, de l’espionnage et de la diplomatie aux sanglantes bataillées en rien décisives.

 

Ces vampires divers ont des attributs fort classiques, par ailleurs – ils ont comme un problème avec l’eau vive, et se pose aussi la question de leurs reflets dans le miroir… Ce qui change vraiment, c’est que la Voivodja « justifie », d’une certaine manière, ces attributs folkloriques dont le thème vampirique moderne s’est régulièrement passé.

 

Car la Voivodja n’est pas qu’un terrain de chasse vampirique. Ce petit monde anguleux – composé de carrés, oui, et avec des cours d’eau à angle droit –, coupé du reste de tout monde et peut-être accessible néanmoins par tous, est dominé avant tout par la folie et le non-sens. Et si telle vampiresse de haut rang, Elizabeth Bathyscape, est tout naturellement évocatrice de la fameuse comtesse Bathory, sa désignation de « Reine de Cœur » évoque une inspiration tout autre et probablement bien plus fondamentale : en Voivodja, Lewis Carroll passe avant son contemporain Bram Stoker.

 

Dans son Château Cachtice, au nord-ouest, la Reine de Cœur tranche des têtes et joue au croquet – environnée de larbins qui, assurément, « ne sont que des cartes ». Elle livre parallèlement une guerre acharnée au Roi Rouge, Vlad Vortigen, qui préfère quant à lui les échecs – et les miroirs, abondant dans son Château Poenari, au sud-est… à moins qu’il ne faille le considérer comme étant un miroir dans son ensemble.

 

Mais la situation est compliquée par l’arrivée inopinée de deux autres seigneurs vampires, qui observent et complotent, et entendent sans doute à leur tour mettre la main sur la Voivodja entière – avec ses jardins immenses et ses satanés canaux : le Roi Pâle, d’une part – qui a, si j’ose dire, dans sa poche un certain Chapelier Fou –, et la Reine Incolore…

 

UNE HISTOIRE DE REFLETS

 

Bien des reflets dans cette affaire – comme autant d’inspirations inattendues que Zak S. manipule sans vergogne, dans une distorsion du merveilleux carrollien qui a quelque chose de jubilatoirement pervers.

 

Mais justement : qu’est-ce donc que le reflet, et qu’est-ce que l’original ? À supposer que la question ait un sens… ou pas ? Mais, rappelons-nous, Alice elle-même, confrontée à un monde absurde, suppose bien hardiment qu’elle pourrait lui conférer un sens, s'il n'en a pas… Il est vrai qu’elle n’est pas des plus raisonnable.

 

Mais la question du reflet a son importance, oui. Original et reproduction, peu importe si ça se trouve, mais, en tout cas, nous sommes ici du « côté de la guerre », cette « guerre lente » et absurde qui sans doute ne prendra jamais fin. On n’ose guère, du coup, parler la bouche en cœur d’un « pays des merveilles »… ou alors disons d’un « pays de démons et merveilles ». Car la dimension délicieusement nonsensique de cet univers, certes une adaptation très bien vue, très pertinente, des rêveries de la petite Alice, se complique d’un « côté sombre » et violent, qui le rend proprement cauchemardesque et hautement périlleux…

 

Mais l’autre côté du miroir est-il dès lors plus sympathique ? Ce n’est pas dit… car ce « côté calme », si terne et atone, bien loin du chatoiement fantasque du « côté de la guerre », s’avère aussi inquiétant que déprimant – comme un monde qui, d’une certaine manière, ne pourrait tout simplement pas tolérer la vie, le mouvement, le sentiment, la couleur, etc. Il n’est pas exclu que les personnages y fassent un saut de temps à autre… mais sans doute vaut-il mieux pour eux ne pas s’y attarder, sous peine de devenir fous !

 

LE NON-SENS ROI (ROUGE), L’IMPROVISATION REINE (DE CŒUR)

 

Voivodja, donc. Un endroit fascinant et terrible, où le non-sens règne. Il est bien sûr une dimension essentielle de A Red & Pleasant Land, mais aussi la plus difficile à mettre en place à vue de nez – car, si l’endroit n’est pas dément, alors il n’aurait pas spécialement d’intérêt… Mais comment prendre en compte, dans pareil contexte, et rendre dans le cadre d’une session de jeu, l’aléatoire suprême, les distorsions temporelles soudaines, les architectures eschériennes qui compliquent quand même un peu le dungeon crawling et tant d’autres choses bien plus folles encore ? Comment rendre ce non-sens à la fois jouable et enthousiasmant plutôt que frustrant ?

 

En fait, il y a des moyens – que Zak S. nous fournit, avec une intelligence tant du merveilleux carrollien que de la pratique donjonneuse qui permet bel et bien d’aboutir à l’étonnante et enthousiasmante synthèse de A Red & Pleasant Land.

 

Chaque page, à vrai dire, est bourrée d’idées en ce sens : les longues sections de bestiaire et de donjon y sont tout particulièrement propices, peut-être, mais cela va bien au-delà. Et Zak S. dispose d’un outil essentiel du jeu, mais dont il use avec une grande habileté : les tables aléatoires. Il y en a plein ! Certaines, à n’en pas douter, sont « classiques », ainsi celles de rencontres aléatoires, inévitables – sauf que les résultats peuvent être sacrément détonants ! Mais d’autres tables sont plus directement liées aux spécificités du cadre, et abondent en résultats plus fous encore – les taxes exigées par la Maison Pâle à tout bout de champ, les manières idiotes d’entamer la conversation… L’ensemble, abondant, consiste donc en une boite à outils assez phénoménale, permettant d’improviser lieux, rencontres, événements, aventures, etc., en quelques jets de dés, et pour un résultat qui, à vue de nez, est toujours savoureux. Des tables du genre, on en trouve dans bien des jeux sans doute, mais, assez souvent, elles ne m’inspirent guère – je les trouve trop « froides », disons… Elles peuvent avoir leur utilité, mais, en fait d’outils, elles tiennent plutôt de la roue de secours – seule. Alors qu’ici, nous avons la roue, le cric, plein de tournevis, une colombe morte, un petit verre avec un cocktail bleu azur dedans et un petit parasol jaune, ainsi qu’une chauve-souris à lunettes spécialiste de l’opéra moldave en 1453 et revêtue d’un T-shirt dont les motifs psychédéliques peuvent inciter ses compagnons à chanter inlassablement « Si tu vas à Rio » en faisant des sauts périlleux arrières (en cas de jet de sauvegarde raté, bien sûr – sinon ce sont des sauts périlleux de biais).

 

 

Non, rassurez-vous, c’est mieux fait que ça dans le bouquin, beaucoup mieux, incomparablement mieux…

 

Parce que c’est là une autre difficulté essentielle de ce cadre, mais que ces outils, je crois, devrait permettre de dépasser : il ne faut certainement pas, au nom du non-sens et de l’absurde, tomber dans la blague plus ou moins potache. Le sérieux ne doit sans doute pas se montrer trop envahissant, au risque de devenir frustrant, mais il a clairement son rôle à jouer (lui aussi) pour que la partie fonctionne. D’où un exercice d’équilibrisme périlleux et intimidant, mais qui doit s’avérer extrêmement gratifiant s’il est correctement accompli.

 

Parfois, c’est un peu « technique », mais rien d’insurmontable le plus souvent. Comme dit plus haut, même en marquant Lamentations of the Flame Princess sur sa couverture (et en étant édité sous le même label éditorial), A Red & Pleasant Land, ouvertement, se présente comme un cadre de campagne très aisément adaptable à tout jeu – donjonnerie et OSR au premier chef, oui, mais probablement pas que. Je suppose qu’il est même possible d’user de la nouvelle classe de personnage qu’est l’Alice dans un autre système, table d’exaspération incluse…

 

DES CARTES ET DES PIONS – NON, PAS CEUX-LÀ !

 

Mais A Red & Pleasant Land a donc une perspective donjonneuse – qui plaira ou pas, c’est un autre problème, mais c’est, sans ambiguïtés, la proposition de jeu de Zak S. Dès lors, même si son livre contient çà et là des éléments de background et de technique, voire de règles (dont certaines, pour Lamentations of the Flame Princess, donc, qui peuvent être utiles en dehors du seul cadre de A Red & Pleasant Land : combat de masse, par exemple – ça m’a l’air assez bien foutu, d’ailleurs), présentés en tant que tels, il consiste pour l’essentiel en deux grosses sections bien touffues : un bestiaire, et les plans de deux donjons. Pas de scénario, non : les tables aléatoires sont là pour ça, outre les plans de donjons – alors : « Liberté ! » Et/ou : « Démerdez-vous... mais voici quelques choses qui devraient vous aider. »

 

Nous avons donc d’abord un gros bestiaire (une cinquantaine de pages). S’il contient quelques règles « étendues » (en fait, pour l’essentiel, les considérations applicables aux différents vampires de Voivodja), il fonctionne globalement par rubriques simplement présentées dans l’ordre alphabétique, sans faire de distinction entre les PNJ uniques et les PNJ génériques.

 

L’auteur encourage cependant, et c’est bien la moindre des choses, à envisager tout d’abord les quatre saign… seigneurs de Voivodja que sont la Reine de Cœur, le Roi Rouge, le Roi Pâle et la Reine Incolore, car les éléments les concernant peuvent avoir un impact sur leurs larbins, et l’affiliation des bébêtes est une dimension à ne pas négliger. Mais on trouve d’autres PNJ uniques, et d’importance – comme le Chapelier Fou, le Chat de Cheshire ou la Pseudo-Tortue… Tous ont leurs propres motivations, et diverses spécificités plus ou moins techniques mais toujours aisément transposables.

 

Autrement, nombre d’animaux, de morts-vivants, de monstres divers, et peut-être avant toutes choses les serviteurs des différents seigneurs, déclinés sous la forme de cartes de jeu ou de pièces d’échiquier, moyen commode de déterminer leur position dans une hiérarchie stricte et qui a son utilité.

 

C’est un bestiaire : c’est forcément d’une lecture un peu rébarbative. Mais, heureusement, les illustrations splendides de Zak S. sont là, et même, comme de juste, sont tout particulièrement là, qui permettent de faire passer bien plus facilement la pilule.

 

LES DONJONS LES PLUS FOUS

 

La seconde grosse partie du bouquin (là encore une cinquantaine de pages ; on peut éventuellement y ajouter une dizaine de plus, ensuite, aussi visuellement splendides que d’un usage délicat, et portant sur des lieux pas autrement décrits) consiste donc en les plans de deux énoooOOOooormes donjons, le Château Cachtice de la Reine de Cœur et le Château Poenari du Roi Rouge.

 

Et, sans surprise, c’est là que j’ai décroché – parce que les donjons, ce n’est vraiment pas mon monde… Même des donjons pareils, aux cartes étonnantes et belles, et bourrés d’idées toutes plus folles les unes que les autres à chaque pièce ou presque… Il y a des rencontres absolument géniales, des pièges redoutables autant qu'inventifs, des distorsions temporelles soudaines, des géométries eschériennes impliquant des développements abscons sur la gravité…

 

Et ça m’ennuie profondément. Cinquante pages de descriptions de pièces, une par une, c’est beaucoup trop pour ma gueule – et les « monstres errants » dans ce contexte me fatiguent plus encore qu’ils m’ennuient.

 

MAIS… ET MOI, J’EN FAIS QUOI ?

 

D’où problème – mais problème tout personnel : je ne prétends pas que A Red & Pleasant Land est injouable – en fait, la lecture m’incite à croire que c’est parfaitement jouable, étonnamment jouable, oui, mais parfaitement jouable, et ce n’est pas le moindre tour de force de Zak S. dans ce supplément hors-normes. C’est bourré d’idées très bien vues, qui permettent de rendre crédible et cohérent, en plus d’être attrayant, ce grand écart improbable entre Lewis Carroll et Gary Gygax (avec Bram Stoker – et Mark Rein•Hagen ? – au milieu).

 

Simplement, ce n’est pas pour moi : ce n’est pas injouable dans l’absolu, c’est injouable pour moi – même si je ne pense pas être le seul dans ce cas, loin de là en fait : il y a quelques échos assez éloquents, tout de même.

 

Ne pas y voir, donc, une critique contre le travail de Zak S., sur le mode « ça aurait été mieux si tu avais fait ça et pas ça », etc. Je suis intimement persuadé, oui, qu’une autre approche, même sur des bases similaires, m’aurait davantage parlé, mais le fait est que l’auteur avait une proposition de jeu fermement établie et affichée sans ambiguïté – et que je devinais au moins vaguement ; je n’ai pas de légitimité pour lui reprocher d’avoir fait ce qu’il voulait faire, ou, dit autrement, pour lui reprocher de ne pas avoir fait ce qui, moi, m’aurait botté… D'autant que, ce qu'il a fait, dans son registre, il l'a très bien fait.

 

HIT ME (WITH MY AXE), DRINK ME

 

Alors, oui, c’est un peu frustrant – pour moi : parce que j’adore ce cadre, très intelligemment conçu, aussi pertinent qu’improbable, mais sais que je n’en ferai probablement jamais rien : parce que la proposition donjonneuse est intimement liée au développement du cadre de jeu, et sans doute cette cohérence est-elle essentielle.

 

Je pourrais peut-être réfléchir à employer ce contexte fou dans un autre registre – en fait, j’y songe –, mais redoute en même temps que cela ne fonctionne jamais tout à fait parce que la proposition de jeu cohérente serait dès lors d’emblée battue en brèche. Mais j’imagine que ça se tente quand même… en relativisant certes l’utilité du bestiaire et des plans ultra-détaillés des Châteaux Cachtice et Poenari – soit plus de la moitié du livre ! Tout de même…

 

Alors, A Red & Pleasant Land ? Un livre absolument splendide ; un exercice de world-building merveilleux de cohérence sur les bases les plus improbables qui soient ; une intelligence des sources littéraires autant que rôlistiques parfaitement admirable ; et un cadre de jeu dont, hélas, je ne me servirai probablement jamais.

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La Princesse qui aimait les chenilles

Publié le par Nébal

La Princesse qui aimait les chenilles

La Princesse qui aimait les chenilles, contes japonais réunis et racontés par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Arles, Hatier – Philippe Picquier, [1987, 1999] 2017, 138 p.

 

CONTES JAPONAIS

 

Sous le titre La Princesse qui aimait les chenilles, René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, à qui l’on devait notamment l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise, ont constitué un petit volume de contes japonais des plus goûtu. L’ouvrage, dans sa forme initiale, a trente ans : il était originellement paru en 1987 dans la collection « Fées et gestes » chez Hatier, agrémenté d’illustrations signées Claude Lochu qui n’ont hélas pas subsisté dans cette réédition toute récente chez Picquier poche.

 

On s’en accommodera tant bien que mal – car demeure un très charmant petit livre, à même de séduire un large public, d’amoureux des contes ou du Japon ou a fortiori des deux ; un livre par ailleurs éminemment « accessible », qui se passe de notes scientifiques et autres commentaires érudits sans que cela ne lui soit nuisible, bien au contraire, mais qui n’a pour autant rien d’infantilisant – aussi peut-il constituer une porte d’entrée idéale vers tel ou tel domaine qu’il peut incarner, sans jamais rabaisser le lecteur, mais en faisant appel à sa curiosité.

 

Ces contes sont tous empruntés au folklore japonais, et puisés dans des ouvrages « classiques » ou « académiques » qui, pour la plupart, n’ont pas eu l’heur d’être traduits en français – ainsi le Nihon minzoku jiten (« Dictionnaire du folklore japonais »), le Nihon mukashibanashi jiten (« Dictionnaire des légendes anciennes japonaises »), le recueil Nihon no densetsu (« Légendes du Japon ») de Miyoko Matsutani, le Tsutsumi chûnagon monogatari (« Contes du conseiller Tsutsumi »), et, accessoirement, Le Dit des Heiké. Les anthologistes ont également pu puiser dans les ouvrages de Lafcadio Hearn, Kwaidan et Esquisses japonaises. On peut, j’imagine, envisager d’autres « sources » encore – un des récits, notamment, est évocateur de Ryûnosuke Akutagawa… Mais ces références diverses sont lapidairement énumérées dans une brève note en fin de volume : les six contes ne renvoient pas spécifiquement à telle ou telle source.

 

RÉUNIS ET RACONTÉS

 

Mais j’ai dit « les anthologistes », et « six contes »… Expressions en fait des plus contestables.

 

René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, ici, à la différence de ce qui s’était produit pour Mille Ans de littérature japonaise, ne sont à proprement parler, ni des anthologistes, ni même des traducteurs. Les contes figurant dans La Princesse qui aimait les chenilles sont réarrangés, adaptés (« librement », disent-ils, l’assumant parfaitement), réécrits par les deux auteurs – qui méritent bien ce qualificatif. Ils le font, d’ailleurs, dans une langue assez belle, très appropriée à l’essence même de ces contes, avec quelque chose de léger et de frais à même d’enchanter tout lecteur.

 

Par ailleurs, si la table des matières singularise six textes, le fait est qu’il y a bien plus de six contes dans ce petit recueil : la plupart, sinon tous, de ces « textes » renvoient en fait à plusieurs contes, assemblés avec habileté pour produire un ensemble cohérent – même si, au cœur même de ces textes, le passage d’un conte à l’autre est le plus souvent flagrant : pas un problème, cela fait partie de la relation de complicité entre les conteurs et leurs lecteurs/auditeurs… Et, d’autres fois, les enchaînements, les retours, les rappels, peuvent surprendre – mais la cohérence essentielle demeure, aussi ces procédés relèvent-ils eux aussi d’une forme de complicité.

 

C’est tant mieux ! Et c’est aussi la raison pour laquelle il ne faut pas, en fait, s’attarder sur le sommaire – ou pas tant que ça… Car les titres « génériques » de ces six ensembles ne dévoilent parfois qu’une partie infime de leur contenu. À feuilleter l’ouvrage, à me focaliser sur ces titres, j’ai en effet vaguement craint une certaine redite – car plusieurs de ces titres ne m’étaient pas inconnus… « Hôichi sans oreilles » ? J’avais lu ça dans Kwaidan – et l’avais également vu dans son extraordinaire adaptation cinématographique par Masaki Kobayashi… Même chose, un peu plus loin, pour « La Femme des neiges ». « Les Kappas » ? Dans Rashômon et autres contes de Ryûnosuke Akutagawa, bien sûr ! Quant à « La Princesse qui aimait les chenilles »… eh bien, j’avais déjà lu ça dans Mille Ans de littérature japonaise – anthologie due aux mêmes René de Ceccatty et Ryôji Nakamura.

 

Ne me restaient donc, d’inédits, que « Le Village des vieillards sans enfants » (le plus long de ces six textes, certes…) et « Le Spectre sans visage » (le plus court, cette fois…) ? Erreur ! Certes, « Hôichi sans oreilles » demeure pour autant que je m’en souvienne relativement proche du récit de Kwaidan – même si j’ai l’impression que les auteurs se montrent peut-être un peu plus amples sur le contexte historique et culturel du conte (en l’espèce, la défaite du clan Taïra à la bataille de Dan-no-Ura, dans Le Dit des Heiké) ; de même sans doute pour « La Princesse qui aimait les chenilles »… à ceci près que la manière de raconter me paraît cette fois très clairement différente (et ça se tient : on ne lit pas Mille Ans de littérature japonaise de la même manière et pour les mêmes raisons que le présent recueil de contes) ; les histoires sont donc peut-être connues, mais l’art narratif est inédit. Mais ce sont là des cas particuliers, et les autres récits sont bien différents de ceux auxquels je croyais pouvoir les rapporter : « Les Kappas », titre et thème mis à part, n’ont finalement pas grand-chose à voir (pour autant que je m’en souvienne, en tout cas) avec la fameuse nouvelle d’Akutagawa, qui use d’un dispositif narratif tout autre ; quant à « La Femme des neiges », ici, elle désigne un récit bien plus long et complexe que chez Lafcadio Hearn – comme une sorte d’anthologie de mariages maudits… On ne peut plus loin de la « sècheresse anecdotique » d’un certain nombre de contes rapportés dans Kwaidan.

 

Ce recueil a donc été en maintes occasions une véritable redécouverte. Loin d’être une simple compilation, La Princesse qui aimait les chenilles a quelque chose d’une œuvre dérivée – elle a ses sources, indéniablement, mais aussi sa singularité essentielle, passant par l’adaptation, la réunion et la réécriture. Pour un résultat que j’ai trouvé très convaincant.

 

Je vais maintenant tâcher de dire quelques mots, un peu plus en détail, de ces six « contes » qui sont donc en fait des assemblages de contes.

 

HÔICHI SANS OREILLES

 

« Hôichi sans oreilles », qui sauf erreur ouvre le fameux recueil de Lafcadio Hearn Kwaidan, en est aussi un des moments les plus forts – sans même parler de l’adaptation cinématographique, extraordinaire, qu’en a tiré Masaki Kobayashi : le présent conte, à l’instar de « La Femme des neiges » un peu plus loin, fait partie des « sketchs » retenus dans ce film composite.

 

Mais, dans le cas présent, la « réécriture » demeure globalement « sage » : entendre par-là qu’elle s’en tient à une unique trame, qu’elle dévide de bout en bout. Je ne vais pas revenir sur l’histoire à proprement parler, aussi belle qu'inquiétante – notons cependant qu’il s’agit d’un récit assez clairement horrifique, avec des fantômes et un peu de sang…

 

Le recueil, à ce propos, envisage les « contes » d’une manière assez large : globalement, la dimension fantastique/horrifique est la plus marquée ici, quitte à emprunter les tortueuses voies de l’humour, mais d’autres contes tirent davantage du côté du merveilleux (même un merveilleux triste, le cas échéant) ; à vrai dire, le surnaturel n’est même pas forcément toujours de mise, si c’est le cas le plus fréquent…

 

Maintenant, mais c’est sans doute un effet de mes lectures récentes, cette « révision » d’une vieille légende m’a peut-être d’autant plus saisi que j’appréhendais mieux le contexte culturel qui la fonde : la lecture, bien sûr, du Dit des Heiké, ne pouvait que changer mon regard sur cette histoire. Et je n’ai pas manqué, aussi, de repenser à un passage particulièrement édifiant de l’essai de Maurice Pinguet La Mort volontaire au Japon

 

À maints égards, même « sage » par rapport à ce qui va suivre, cette relecture m’a donc été tout à fait profitable.

 

LES KAPPAS

 

Avec « Les Kappas », on change radicalement de registre : les fantômes cèdent la place à ces étranges bestioles du folklore japonais, caractérisées notamment par leur « creux » sur la tête où se trouve un liquide dont dépend leur force vitale. Ces créatures, par ailleurs, sont aussi fantasques dans leur comportement, très variable – aussi les récits portant sur elles peuvent-ils osciller entre une sorte de merveilleux loufoque, et, comme dans le cas présent, la fable teintée d’horreur mais bien plus fondamentalement humoristique.

 

La nouvelle du même titre signée Ryûnosuke Akutagawa (en français, elle clôt le splendide recueil Rashômon et autres contes) a mis en avant ces thématiques, et d’autres encore sans doute : j’ai le souvenir d’un texte plutôt « léger »… mais c’était il y a longtemps de cela, et, sauf erreur, il s’agit d’une des dernières nouvelles de l’auteur, achevée somme toute peu de temps avant son suicide... Je suppose dès lors que son traitement de la folie chez son personnage humain peut avoir d’autres connotations. Par ailleurs, Akutagawa présente l’idée d’une véritable « civilisation des kappas » dans son texte, c'est peut-être moins sensible ici. Mais, passé l’introduction destinée à nous décrire ces étranges créatures sans véritable équivalent en Europe (ou alors il faudrait adopter une conception très large des fées ou du Petit Peuple), le récit bifurque radicalement, en adoptant donc une posture censément horrifique, mais avant tout humoristique.

 

Car nos kappas, ici, ne sont pas forcément très sympathiques… Le folklore les concernant ne manque pas de récits colportant leurs mauvaises blagues, parfois guère nuisibles (voler de la nourriture ou lâcher des pets…), mais qui peuvent aller jusqu’à l’enlèvement d’enfants ou le viol de femmes ! Or nous avons ici cinq vilains kappas qui se mettent au défi d’embobiner des humains des environs – et cruellement, encore ! Le meurtre est à l’ordre du jour…

 

Mais, heureusement pour nos semblables, il n’est pas si difficile de leurrer les kappas – pas toujours bien futés… Comme en témoigne la célèbre anecdote du salut à la japonaise : on incline la tête devant le kappa, et celui-ci, poli, fait de même en retour… mais le liquide dans son crâne déborde alors de son creux pour se répandre par terre, rendant la bestiole inoffensive ! Et les rusés paysans des environs connaissent bien d’autres astuces pour se prémunir des mauvaises blagues des kappas…

 

L’enchaînement de ces cinq tableaux produit un ensemble convaincant, piochant sans doute dans plusieurs sources, mais avec une belle cohérence dans le résultat. Délicieux – comme la nouvelle d’Akutagawa, peut-être, mais d’une manière tout autre : nulle redondance dès lors entre les deux lectures, mais plutôt une appréciable complémentarité.

 

LA FEMME DES NEIGES

 

Avec « La Femme des neiges », nous retournons au Kwaidan de Lafcadio Hearn – et, car là encore ce récit a débouché sur un « sketch », tout autant au Kwaidan de Masaki Kobayashi.

 

Ou du moins nous y retournons en apparence… En fait, seuls quelques brefs passages du début et, plus fondamentalement, les dernières pages du récit correspondent vraiment au conte rapporté par Lafcadio Hearn. De manière très bien vue, René de Ceccatty et Ryôji Nakamura ont concocté sur cette base comme une anthologie de « mariages maudits », où le surnaturel a toujours sa part. En font les frais deux pauvres bucherons, qui décidément n’ont vraiment pas de chance en amours…

 

« Les Kappas », juste avant, empruntait probablement à plusieurs sources, mais cette dimension est nettement plus marquée dans ce récit plus long et complexe – car il ne s’agit pas que de faire se succéder les contes, ils sont plutôt sempiternellement mêlés, intriqués, dans une architecture étonnante mais pertinente ; aussi le récit est-il joliment construit, et l’acharnement du sort sur les deux pauvres bucherons en vient à détourner le ressenti produit par la seule anecdote de « la femme des neiges » au sens le plus restreint – mais qu’on ne s’y trompe pas : cette dimension qui aurait pu déboucher sur du grotesque, ici, produit plutôt l’effet d’une amère mélancolie… C’est bien vu, et très beau.

 

LE VILLAGE DES VIEILLARDS SANS ENFANTS

 

« Le Village des vieillards sans enfants » est le plus long récit ici compilé – c’est aussi le plus complexe et varié ; au point, en fait, où l’assemblage est peut-être moins cohérent, et donc réussi, que dans « La Femme des neiges » ? C’est à discuter… Mais le récit demeure tout à fait savoureux.

 

Le village du titre constitue pour l’essentiel un décor, un arrière-plan – et, bien sûr, un motif d’introduction. Ces vieillards, comme de juste, se languissent de ne pas avoir d’enfants – curieuse malédiction pesant sur leur hameau, et dont nous ne connaitrons jamais véritablement les raisons, à supposer qu’il y en ait. Sur cette base, le texte nous décline en fait toute une théorie d’enfants à la naissance improbable, et proprement surnaturelle. Plusieurs récits découlent donc de cette situation de base, qui, comme dans « La Femme des neiges » juste avant, s’emmêlent plutôt qu’ils ne se suivent – au moyen en tout cas de rappels bienvenus, de temps à autre, qui permettent de tisser un complexe récit d’ensemble.

 

On trouve bien des enfants différents – sur la base de ce village qui ne connaît en principe pas d’enfants… Mais au fil d’une narration étendue, sur plusieurs années, qui permet donc de conserver ce caractère d’ultime étrangeté au hameau. Ici, un enfant est trouvé vivant dans la tombe de sa mère, décédée avant que d'accoucher – mais elle a quitté un temps le monde des morts pour acheter à son petit du sucre d’orge auprès du vieux confiseur du village, dont on suppose que le commerce ne doit guère être florissant… Là, un enfant nait d’une coquille. Là encore, un homoncule s’éveille d’un noyau de pêche ; et là, plus loin, nous avons la femme des neiges qui ressurgit, avec un enfant participant de son essence ; tandis que là-bas, ce sont des fantômes qui, la nuit, rendent difficile le sommeil d’un marchant…

 

Sur cette base, se construisent des récits finalement bien différents : tel enfant sera propice à des développements passablement tristes, tel autre sera un véhicule d’une forme d’humour tordu…

 

Mais, mon préféré dans tout ça, c’est clairement le petit Momotarô, né donc d’un noyau de pêche. C’est un tout petit bonhomme, bien sûr – à peine un mulot… Par ailleurs, quand il sort de son noyau, il sait déjà parfaitement parler le japonais, et les jérémiades de la vieille qui l’a découvert le chagrinent, voire l’agacent : même s'il est petit, il n’en est pas moins un homme ! Il en fera la démonstration… en se lançant dans une quête : lui, si minuscule, saura affronter le cruel et gigantesque oni qui terrorise le village, et qui a enlevé il y a si longtemps de cela une petite fille (une princesse ?) dont on est depuis sans nouvelles ! Le courageux petit bonhomme se trouve des alliés en chemin – des animaux plein de ressources… Qui, chose, amusante, l’interpellent tous en japonais, en usant exactement de la même phrase – qui, pour le coup, figure donc à chaque fois d’abord en japonais, ensuite en français, procédé déconcertant, mais assurément musical ! « Momotarôsan, Momotarôsan, okoshi ni tsuketa kibidango hitotsu watashi ni kudasai na » (« Monsieur Fils-de-pêche, Monsieur Fils-de-pêche, donne-moi une des brochettes qui pendent sur ta hanche… »). J’aime beaucoup cette histoire dans l’histoire, où le merveilleux enfantin et animalier se teinte de quête, évocatrice de Tom Pouce (mentionné, d’ailleurs) ou de haricots géants… C’est très drôle, et très... charmant ! Pourquoi pas ? Si d’autres enfants suscitent bien plutôt la compassion voire les pleurs, Momotarô émerveille et fait sourire. Merci à lui !

 

LE SPECTRE SANS VISAGE

 

Tout autre chose, encore une fois, avec « Le Spectre sans visage » – récit qui se singularise très vite à deux titres : d’une part, il est bien plus court que tous les autres récits du recueil – adoptant plus frontalement une dimension « anecdotique » que l’on pouvait ressentir, par exemple, dans le Kwaidan de Lafcadio Hearn, mais dont ici « Hoîchi sans oreilles » et « La Femme des neiges » s’éloignaient en développant le contexte de l’histoire. D’autre part (et surtout ?), si le conte a des bases fort anciennes, il délaisse cependant le Japon ancien pour adopter un cadre contemporain (ou qui s’en rapproche pas mal).

 

Ça a son impact sur l’ambiance du conte, bien sûr… En fait, ce texte, empreint d’une certaine critique sociale par ailleurs, aurait très bien pu fournir une scène emblématique d’un film de la vague « J-horror » qui n’atteindrait toutefois l’Europe qu’à la fin des années 1990, et donc bien après la constitution de ce petit recueil. Mais, oui, nous avons ici une sorte de Sadako, disons… Très convaincante par ailleurs. La nouvelle (pour le coup, le qualificatif de « conte » sonne un peu bizarrement) est d’ailleurs passablement cinématographique. Et quand la nuance de critique sociale s’associe au grotesque, sur un mode à la lisière de l’humour, l’impression d’être confronté à un texte d’horreur « moderne », louchant sur le septième art, n’en est que plus saisissante. Même si, pour le coup, le procédé employé renvoie peut-être, quitte à jouer de ces références cinématographiques ultérieures, à quelque chose de bien différent – une scène marquante de l’excellent Pompoko d’Isao Takahata… Manière de boucler la boucle ? Le merveilleux et l'horrible se mêlent dans le Japon contemporain comme dans l'ancien...

 

LA PRINCESSE QUI AIMAIT LES CHENILLES

 

Reste un ultime texte, qui tient à cœur aux auteurs sans doute, puisqu’ils en avaient déjà livré une version (assez différente dans mon souvenir, sur le plan narratif du moins) dans l’anthologie Mille Ans de littérature japonaise : nous retournons donc au Japon médiéval, avec le récit qui donne son titre au recueil (décidément) « La Princesse qui aimait les chenilles »…

 

Ici aussi, la qualification de « conte » peut à nouveau être problématique – en français s’entend : en japonais, on rend parfois ainsi monogatari, mais cela peut désigner des œuvres extrêmement diverses… Mais, pour le coup, il s’agit bien d’un extrait du Tsutsumi chûnagon monogatari (« Contes du conseiller de second rang de la rive de la rivière »), recueil dont la forme originelle remonterait à l’ère Heian (mais, dans Mille Ans de littérature japonaise, on parlait plutôt d’un texte de la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle – une histoire d’achèvement, peut-être ?). Seulement, en fait de conte, nous avons ici un récit absolument dépourvu de merveilleux ou de fantastique. Sans doute joue-t-il sur « l’étrangeté », c’en est même tout le propos, mais on serait plutôt tenté d’y voir avant tout une nouvelle au contenu essentiellement satirique.

 

Cela dit, ce qui est peut-être le plus intéressant dans ce texte, c’est justement la difficulté qu’il pose au regard de ses intentions moqueuses : qui l’auteur anonyme raille-t-il au juste ? On peut en effet supposer que la réponse diffère éventuellement selon le contexte historique et culturel du lecteur… mais peut-être aussi « l’adaptation » de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura change-t-elle à son tour la donne ? C’est assez probable, en fait.

 

Peut-être le texte original, émanant d’un certain conservatisme sarcastique, visait-il, au travers de ce personnage de jeune fille refusant, par goût, affectation ou les deux, d’adopter le comportement attendu d’une princesse de son rang pour se consacrer, jusqu’à la dévotion, à ses passions bizarres, peut-être donc le texte original visait-il à railler les excentricités des personnages prétendant ne pas tenir compte des comportements normés que leur extraction et leur sexe devraient leur imposer ? Lu en 2017, et/ou dans cette version, le propos peut être perçu tout différemment : n’est-ce pas plutôt l’excentricité de la princesse qu’il faudrait louer, justement ? Car la jeune femme n’a pas que des goûts étranges – elle est aussi intelligente, érudite, habile à tourner des réponses cinglantes aussi bien que de délicieux poèmes, et se moque éperdument du qu’en-dira-t-on, jusqu’à – horreur glauque ! – ne pas tenir compte de ce qu’un homme pourrait la voir ! Et de s’engager avec lui dans un jeu de séduction où la galanterie compassée de l’ère Heian, même au travers des échanges de poèmes de rigueur, a quelque chose de brut de décoffrage, assez savoureux pour le coup…

 

Faut-il se moquer d’elle, ou l’admirer ? Si un texte, au-delà de ses intentions, doit aussi être apprécié en fonction de sa réception, alors peut-être peut-on, en refermant cet agréable petit ouvrage, conclure sur une note rebelle et excentrique : la princesse aux goûts inconvenants aurait alors conservé son potentiel de subversion parfaitement intact – au travers des siècles, et par-delà les océans et les continents…

 

Il n’est certes pas dit qu’on ait à s’en féliciter – le corollaire étant que notre monde est parfois tout aussi porté que l’ancien à railler les comportements soi-disant « déplacés » au seul motif du sexe ou de l’ascendance. Travaillons...

 

UNE BELLE INTRODUCTION

 

Au travers de ces textes variés, mais tous joliment rendus, La Princesse qui aimait les chenilles atteint parfaitement son objectif : introduire les amateurs de contes ou les amateurs du Japon (a fortiori les amateurs des deux) à un folklore fort de sa singularité comme de sa diversité, et qui, pourtant, à quelques adaptations près, peut aussi toucher à l’universel – en véhiculant les plus forts des sentiments, la peur et l’émerveillement. Vraiment un très agréable petit volume.

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Thermae Romae, t. 1 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

Publié le par Nébal

Thermae Romae, t. 1 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

YAMAZAKI Mari, Thermæ Romæ, t. 1 (édition intégrale cartonnée), [テルマエ・ロマエ, Terumae Romae], traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique et lettrage [par] Jean-Luc Ruault, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2008-2010] 2013, 366 p.

 

IMPROBABLE

 

J’imagine qu’on peut écrire sur tous les sujets – des livres, des films, des mangas, pour ce que ça change… Mais il est quand même des sujets un peu plus improbables que les autres. Cependant, ce qui est encore plus improbable, c’est que ces traitements improbables de sujets improbables rencontrent le succès… et un succès aux dimensions improbables.

 

(Pardon.)

 

En témoigne la série de la mangaka Mari Yamazaki intitulée Thermæ Romæ, mêlant récit historique, science-fiction et comédie, et qui traite… des bains. Sur un mode comparatiste : les bains dans la Rome antique, à l’époque de l’empereur Hadrien plus précisément, sont mis en parallèle avec les bains dans la société japonaise contemporaine – avec un personnage d’architecte romain spécialisé dans la construction de thermes qui voyage entre les deux, pompant les bonnes idées des « visages plats » pour les développer à Rome.

 

Pas tous les jours qu’on lit ça, hein ? Les bains… L’espace d’un ou deux épisodes, je suppose que ce sujet peut se concevoir. Mais sur l’ensemble d’une série qui doit compter, sauf erreur, quelque chose comme une trentaine de chapitres (soit plus de mille pages de BD, je crois), c’est déjà plus surprenant.

 

Mais il y a une raison à cela… et c’est l’immense succès rencontré par la série. On a pu parler de best-seller, sans exagération, et tout particulièrement au Japon, où il s’est vendu plusieurs millions d’exemplaires de chaque tome de Thermæ Romæ – succès moins foudroyant en France peut-être, mais très notable néanmoins, ce que traduit sans doute la multiplicité des éditions, très vite (avec ici l’intégrale en volumes cartonnés – présentant le sens de lecture occidental comme un atout, mf… Casterman, quoi, comme avec Taniguchi). Ce succès commercial s’est accompagné d’un succès critique, et Mari Yamazaki s’est vu attribuer plus d’une prestigieuse récompense pour ce que l’éditeur appelle ici son « péplum balnéaire ».

 

Étrange, tout de même…

 

LES BAINS ? VRAIMENT ?

 

Les bains, donc ? Les bains, oui – japonais, et romains : l’occasion pour l’auteure de traiter de ses deux amours… Mari Yamazaki a longtemps vécu en Italie, où elle a étudié l’art, après quoi, ailleurs, elle a enseigné l’italien ; l’auteure semble avoir la bougeotte et a vécu un peu partout, comme à Lisbonne ou Chicago…

 

Quoi qu’il en soit, elle entretient un rapport particulier avec l’Italie et son passé romain. La bande dessinée en témoigne assurément, qui fait appel à une documentation précise, s’exprimant dans le récit comme dans le graphisme.

 

La question des bains à Rome semble donc l’avoir particulièrement marquée, ce qui, en soi, n’a rien de si étonnant pour une femme japonaise se disant amoureuse des bains. Elle a pu peser, cependant, combien ces bains antiques étaient différents de ceux auxquels elle pouvait s’adonner au Japon… Car, si les deux cultures, par-delà l’espace et le temps, y attachent une importance particulière, c’est dans une optique bien différente ; et s’il y a des points communs marqués (la dimension « sociale » des bains, notamment), les différences sont peut-être plus saisissantes – par exemple, si les bains romains avaient bien pour objectif de se laver, ce n’est pas le cas des bains japonais… Une différence essentielle telle que celle-ci débouche tout naturellement sur mille et un détails comportementaux tout simplement incompréhensibles pour qui ne dispose pas des clefs.

 

Et c’est sans doute là une partie essentielle du propos de la BD, qui établit un parallèle qui est tout autant une opposition entre deux cultures bien éloignées, dans le temps comme dans l'espace, et peu ou prou insaisissables l’une pour l’autre. Thermæ Romæ n’est pas – ou pas uniquement – une série documentaire : elle est construite autour d’un récit, fait appel à des personnages récurrents qui vivent des aventures qui leur sont propres, etc. Mais le projet semble bien de traiter de ces différences culturelles – sur un mode assez humoristique, d’ailleurs –, moyen bienvenu d’approfondir notre connaissance de l’une et de l’autre civilisations, et, le cas échéant, de méditer sur l’universel et le particulier.

 

LUCIUS MODESTUS DANS LA ROME D’HADRIEN

 

Pour en arriver là, il faut cependant disposer d’un prétexte… Il s’avèrera comme de juste plus qu’improbable.

 

Rome, donc. Sous le règne de l’empereur Hadrien – dont on nous rappelle sans cesse en notes qu’il fut l’un des cinq « bons empereurs ». Il est vrai qu’à tout prendre c’est l’âge d’or de la Rome impériale – un âge d’or qui s’incarne dans la pax romana, un véritable programme pour l’empereur qui, plutôt que de chercher à étendre encore les frontières de l’empire, trouve plus pertinent et utile de voyager dans ses déjà fort nombreuses provinces pour s’assurer le soutien et l'unité des citoyens. Hadrien est un personnage important dans la BD, qui en vient à entretenir une relation particulière avec son héros… avec les ragots inévitables que cela suscite, du fait de l’homosexualité notoire de l’empereur. Notons que le futur Marc-Aurèle apparaît également dans la série.

 

Mais notre héros est donc tout autre. Il s’agit d’un architecte du nom de Lucius Modestus – sans doute pas si « Modestus » que cela, d’ailleurs : il a son caractère, ses préjugés, et l’orgueil qui justifie qu’il les remette sans cesse sur le tapis… Par ailleurs, Modestus a quelque chose d’un anachronisme : il est un architecte compétent, sans doute, mais qui manque d’idées… Notamment, peut-être, parce qu’il tient en bien trop grande estime les réalisations de ses prédécesseurs – le mieux, pour notre bonhomme réactionnaire, c’était forcément avant…

 

C’est d’autant plus regrettable qu’il passe ainsi à côté de nombre de choses intéressantes plus récentes – même en révérant son maître Apollodore, qui a bâti des thermes admirables… Modestus est pourtant très intéressé par la conception des thermes – qu’il s’agisse des bâtiments restreints et quelque peu austères gérés par des particuliers, ou des grandioses constructions publiques que les empereurs se doivent de financer pour laisser leur nom dans l’histoire, à terme (aha), et déjà s’attirer le soutien des Romains, patriciens comme plébéiens ; car tous ont droit aux bains, jusqu'aux esclaves.

 

Modestus, en bon Romain, aime les thermes, et s’y rend régulièrement. Et c’est ce qui va changer sa vie…

 

LUCIUS MODESTUS AU PAYS DES VISAGES PLATS

 

Morose, notre architecte accompagne quelques amis aux thermes. Alors qu’il plonge la tête sous l’eau, Modestus distingue une faille… qui l’aspire. Mais l’histoire ne s’arrête bien sûr pas là, avec un décès prématuré : Modestus jaillit de l’eau, à deux doigts de l’asphyxie… mais pas dans les thermes où il se trouvait.

 

Il est bien dans un établissement de bains, cela dit – sans doute la faille l’a-t-elle entraîné dans quelque partie des thermes réservée aux esclaves ? Car les baigneurs n’ont certes rien de romain ! Leurs visages plats, leur sabir incompréhensible – ces barbares ne parlent pas un mot de latin ! Cela dit, ils ont l’air amicaux…

 

Mais ces bains sont étranges bien au-delà : ils ne ressemblent en fait en rien aux thermes de Rome ! Indice qui, pour l’heure, ne va pas plus loin, mais Modestus suspectera bientôt la vérité : ces bains ne se trouvent pas à Rome, ni où que ce soit dans l’empire romain… Ils sont barbares au sens le plus strict. Mais, tout amicaux qu’ils soient, ces visages plats bénéficient semble-t-il d’une civilisation avancée – bien plus que celle de Rome ! Constat insupportable pour le bon Romain Modestus. Reste que les bains de ces barbares bénéficient d’innovations appréciables – autant de témoignages de leur supériorité intrinsèque…

POUR LA PLUS GRANDE GLOIRE DE ROME

 

Et Modestus retourne à Rome – comme par magie, sans bien comprendre au juste ce qui s’est passé. Mais il sait qu’il n’a pas rêvé : il en a la preuve en main.

 

Et, surtout, il sait maintenant ce qu’il doit faire : l’architecte guère couru et si passéiste, seul à Rome à avoir entrevu la civilisation avancée des visages plats, décide, pour la plus grande gloire de l'empire, d’y adapter ce qu’il a vu là-bas.

 

Il devient dès lors l’architecte le plus apprécié de Rome ! Car, maintenant qu’il s’est spécialisé dans l’édification de thermes, il fait preuve d’une inventivité sans commune mesure : ses innovations sont autant de merveilles ! Il a des intuitions géniales, lui permettant de créer des installations ou des ustensiles qui, après coup, paraissent de simple « bon sens », alors que nul n’y avait jamais pensé auparavant !

 

C’en est au point où la renommée de Modestus atteindra jusqu’à l’empereur Hadrien. Or le « bon empereur », qui est lui aussi un architecte talentueux, rejoint Modestus au moins sur un point : la conception astucieuse et inventive de bains pratiques et efficaces relève du salut public – elle contribuera à la gloire de Rome peut-être autant que l’invincibilité de ses légions !

 

UN MOTIF TRÈS RÉPÉTITIF…

 

Le problème, c’est que, dès lors, la bande dessinée use d’un motif extrêmement répétitif… Dans chaque épisode, c’est la même chose : un problème se pose pour Modestus, il plonge la tête sous l’eau pour une raison ou une autre, et en ressort chez les si sympathiques et si brillants visages plats (pour qui il est un étranger pas forcément plus bizarre que les autres – au cours des dix chapitres de ce premier volume, jamais les Japonais ne comprendront le latin de Modestus, et jamais Modestus ne comprendra leur japonais – pas plus qu’il ne comprendra avoir fait un voyage dans le temps autant que dans l’espace) ; il admire leur génie et se régale de leurs boissons (systématiquement ou presque, et avec toujours exactement les mêmes codes graphiques…), retourne sans savoir comment à Rome, et règle le problème qui se posait à lui en adaptant les trouvailles bienheureuses des Japonais. Ce qui lui vaut gloire et fortune, même si, en secret, il sait qu'il n'est guère qu'un plagiaire...

 

Chaque épisode use peu ou prou de ce motif – et c’est tout de même bien répétitif… et donc lassant. Encore que, pas tout à fait autant que je l’aurais cru : le fait est que j’ai lu ce gros volume sans m'ennuyer… Mais l’inventivité remarquable et réjouissante du premier épisode s’amenuise quand même au fur et à mesure.

 

Ainsi, après les trouvailles initiales du tout début, Modestus n’aura de cesse de ramener de chez les astucieux visages plats bien des procédés ou ustensiles, ainsi que des aliments ou des boissons – qui font pleinement partie de l’institution des bains.

 

Les situations se répètent, jusque dans leur mise en scène (j’avais évoqué le cas des boissons) ; par ailleurs, en dépit de la reprise sempiternelle du même schéma, Modestus semble ne faire aucun effort pour tenter de le comprendre ou de comprendre son impact ; en fait, il n’a même pas l’air de trouver cela si bizarre… Il n'a pas, par exemple, le réflexe de plonger de lui-même pour rejoindre le Japon ; c'est toujours par accident qu'il se retrouve la tête sous l'eau et accomplit le voyage... Il est vrai que les Japonais chez lesquels il débouche subitement, et qui l’accueillent toujours à bras ouverts, avec un sourire à pleine dents, semblent ne pas se poser davantage de questions ; et qu’importe si « l’étranger » incompréhensible a un comportement si invraisemblable – c’est le lot des barbares, après tout…

 

LES INNOVATIONS DE MODESTUS

 

Quoi qu’il en soit, Modestus tire de ces excursions spatio-temporelles bien des trouvailles. C’est ainsi que nous le verrons, après la « révolution thermale » du premier chapitre, aménager des bains en extérieur, faisant face au Vésuve – après une très amusante scène, pour le coup, où il assiste au bain de singes au Japon ; puis il concevra (ou empruntera…) l’idée de construire des « petits thermes chez soi », autant dire une salle de bain avec douche ; il régalera l’empereur Hadrien d’un aquarium incrusté dans un mur, avec des méduses à l’intérieur – adaptation romaine de la télévision aux bains ; il saura également, toujours pour l’empereur, aménager des bains « naturels » à la semblance du Nil où s’est noyé le bel Antinoüs (crocodiles inclus) – et même transformer les thermes en aires de jeu avec des toboggans !

 

Parfois, ses innovations sont d’un autre d’ordre, un peu moins concret : il s’inspire des cures thermales japonaises contre les douleurs (pour le coup, je ne suis pas bien certain qu’il ait apporté grand-chose aux Romains – mais l’essentiel est peut-être que son travaille bénéficie à la légion de l’empereur coincée devant Jérusalem rebellée) ; il met en place un système afin d’éduquer les barbares au comportement approprié dans les bains (sur un modèle japonais, bien sûr – avec des « Germains » qui foutaient le bordel à Rome, et qui ont exactement la même allure 2000 ans plus tard chez les visages plats ; très amusante scène de combat au balai façon pilum !) ; ou encore il développe une sorte de carte d’abonnement permettant aux thermes les plus modestes de bénéficier également de la clientèle qui s’était reportée sur les seuls et luxueux thermes à même de mettre en place les trouvailles nippones…

 

En fait, un seul chapitre de ce gros premier tome, tout en usant lui aussi de ce schéma répétitif (mais pour le coup de manière très rigolote !), semble aller dans une autre direction, pas nécessairement liée aux bains, et c’est le sixième (qui, du coup, avait surpris les lecteurs, à l’époque) : on y traite avant tout des cultes phalliques, communs à Rome et au Japon contemporain… Variation qui a plus ou moins convaincu, donc (je note le rapport ambigu, du coup particulièrement sensible dans cet épisode, concernant la représentation du pénis – sur des statues de Priape, OK, mais pas sur les « vrais » personnages !).

 

Mais ce chapitre un peu à part introduit un élément de « trame générale » sans doute important : les relations houleuses entre Modestus et sa femme ; c’est tout de même sur un mode mineur par rapport à une autre trame de fond, plus prégnante, impliquant cette fois Hadrien et sa succession prochaine… par un bellâtre guère moral et pas si malin ; tandis qu’apparaît tout de même en arrière-plan le futur Marc-Aurèle, ultime avatar du « bon empereur romain »…

 

DES ATOUTS…

 

Thermæ Romæ a sans doute plein d’atouts : déjà, bien sûr – au moins dans un premier temps… – , son étonnante et rafraichissante inventivité, et l’originalité qui va de pair : sur la base de ce sujet très improbable, Mari Yamazaki a bien su concevoir une série pareille à nulle autre.

 

Par ailleurs, c’est extrêmement documenté, comme de juste – dans le récit comme dans le dessin ; lequel est à propos, sans doute… Mais j'y reviendrai...

 

C’est bien pensé, en tout cas – avec des réflexions de fond sur la barbarie et la civilisation, les chocs culturels, la mondialisation, le relativisme historique et géographique, l’innovation et l’adaptation, la place cruciale des occupations du quotidien dans la vie de tout un chacun, ce qui fait les « bons empereurs » et les mauvais… Auteure passionnée, Mari Yamazaki sait traiter de ses sujets fétiches avec une pertinence admirable.

 

Et, last but not least, c’est une série régulièrement très drôle : il y a vraiment des scènes hilarantes (le bassin des singes, l’arrivée inopinée de Modestus à poil en pleine cérémonie phallique japonaise, le combat au balai avec le Germain chevelu…).

 

Autant de qualités que je ne saurais nier – et qui m’ont accompagné tout au long de la lecture de ce volumineux premier tome : non seulement je ne m’y suis pas ennuyé un seul instant, mais Mari Yamazaki a su, globalement, battre mes préventions tenant à la répétition si sensible d’un même motif.

 

DES DÉFAUTS…

 

Mais je demeure sceptique sur la durée – parce que c’est quand même vraiment toujours la même chose. Sur une dizaine de chapitres, j’ai pu faire avec, mais si le procédé est repris sur les vingt suivants, je crains de devoir déclarer forfait… Je ne sais même pas si je compte lire la suite, en fait ; faudra voir…

 

J’ajouterais aussi que le dessin, pour être parfaitement à propos, et quand bien même il peut briller à l’occasion pour les décors, architectures et paradis naturels, le dessin, donc, globalement, m’a paru bien fade et sans vraie personnalité…

 

Un dernier souci, peut-être ? Il est mesquin et je ne suis pas bien sûr de moi… Mais voilà : à mesure que le même schéma se répète, il tend à devenir, pas seulement lassant, mais aussi un peu agaçant – et je me demande si la répétition ne conduit pas l’auteure, en fait, à aller en définitive contre ses intentions de départ ? Modestus en adoration devant le génie japonais, craignant pour l’avenir de Rome face aux si brillants visages plats, et prenant sur lui d’adapter les innovations desdits pour assurer le salut de l’empire, même à travers l’institution relativement prosaïque des thermes, c’est pertinent, bien vu et drôle. Le problème n’est-il pas qu’à force ce fond cède un peu la place à une opposition plus manichéenne, où le Japon contemporain l’emporte nécessairement sur la primitive Rome 2000 ans plus tôt ? Formulée ainsi, on voit bien toute l’absurdité même de la question… Mais, sans pouvoir l’affirmer, j’ai l’impression que Mari Yamazaki, si habile tout d’abord à cet égard, s’égare parfois légèrement sur cette mauvaise pente… Cela pourrait être drôle – et ça l’est tout d’abord. Mais après dix chapitres répétant sans cesse « Les visages plats sont géniaux ! Ils sont géniaux ! », eh bien, j’ai un peu soupiré…

 

Si l’on y ajoute la dimension répétitive des situations, le problème s’accroît. Par exemple, peut-être, lors des plus absurdes (et, au fond, innocentes) de ces scènes ? Les dégustations de boissons… Ce qui est hilarant (oui) dans le premier épisode, et délibérément, fatigue au bout de quelque temps, parce que la blague est bien trop longue, et parce que ses implications, insidieusement, changent peut-être un peu ? Bien sûr, je suis sensible à cette dimension absurde – tout particulièrement dans ce cas particulier. Mais je me pose quand même la question, sans être pleinement convaincu…

 

ALORS ?

 

Alors ?

Alors je ne sais pas.

J’ai bien aimé, oui – et reconnu bien sûr l’originalité de la chose. De là à révérer le chef-d’œuvre et saluer le best-seller ? Probablement pas. D’autant que le caractère très répétitif de la série me fait vraiment craindre pour la suite des événements…

Et du coup, donc, je ne sais même pas si je vais la lire.

Bah, peut-être… Verra bien…

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La Source au bout du monde, de William Morris

Publié le par Nébal

La Source au bout du monde, de William Morris

MORRIS (William), La Source au bout du monde, [The Well at the World’s End], texte intégral, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Shelledy et Souad Degachi, illustrations [d'Edward Burne-Jones et] de William Morris issues de l’édition originale de Kelmscott Press, préface d’Anne Besson, Paris, Aux Forges de Vulcain, coll. Fiction, [1896, 2012-2013] 2016, 398 p.

 

Attention, préalable navrant : la chronique contient pas mal de SPOILERS, j'imagine... Mais c'est que je n'avais pas vraiment envie d'en parler différemment. Méfiance, donc...

 

WILLIAM MORRIS ET SES MILLE FACETTES

 

William Morris (1834-1896) est un bien curieux personnage, aux innombrables facettes, et qu’il paraît presque impossible de saisir en bloc. C’est peut-être pour cela qu’il est méconnu – et tout particulièrement en France, où ses œuvres littéraires ont longtemps été indisponibles, voire tout bonnement ignorées, tandis que ses autres activités, au sein de la « confrérie préraphaélite » (aux côtés de ses amis Dante Gabriel Rossetti et Edward Burne-Jones – la superbe couverture du présent ouvrage est tirée d’une toile de ce dernier) ou du mouvement « Arts and Crafts » qu’il a initié, pour avoir eu un impact notable en leur temps de l’autre côté de la Manche, n’ont probablement pas eu ne serait-ce que l’ombre ténue de ce retentissement de par chez nous. Peut-être, à cet égard, est-ce l’activiste politique, socialiste dit « utopique » et libertaire, qui s’en est le mieux tiré ? Au risque néanmoins, à l’envisager uniquement sous cet angle, de passer totalement à côté du personnage…

 

Car tous ces aspects doivent être pris en compte : Morris, quand il crée un motif d’ameublement intérieur ou imprime ses ouvrages fétiches à sa manière, avec un soin exemplaire, « chez lui » à Kelmscott Press, avec des polices de caractère et des lettrines de sa propre confection, témoigne aussi bien de ses goûts et curiosités littéraires que de ses conceptions artistiques, le portant vers un Moyen Âge idéalisé où l’artiste n’était pas encore distinct de l’artisan ; et aussi luxueux ces objets soient-ils, ils n’ont rien de contradictoire avec son engagement socialiste, bien au contraire : il s’agit tout à la fois d’élever le travail de l’artisan, et de s’assurer une forme de « démocratisation du beau », via l’alliance du beau et de l’utile, au sein même d’un carcan victorien d’une rigidité sociale angoissante. De même pour ses écrits, divers et variés : le conférencier inlassable, ardent propagandiste de la cause socialiste libertaire, sait user de la fiction pour faire passer ses idées – et pas seulement avec ses Nouvelles de nulle-part, longtemps son plus célèbre ouvrage en français : son imaginaire chevaleresque est tout aussi indiqué pour véhiculer, au travers de ce que l’on n’appelait pas encore ses « mondes secondaires », sa ferveur utopique… laquelle imprègne donc en retour ses adorations littéraires et conceptions esthétiques, dans les beaux « objets » que sont ses livres : tout est lié.

 

Tous ces aspects doivent être pris en compte, oui… mais ça n’a rien d’évident : si l’Enyclopedia Universalis, à en croire la préface nécessaire et utile d’Anne Besson, fait l’impasse sur tous les romans de Morris (!), vous imaginez bien qu’un ignare tel que moi, qui découvre (à une exception près) Morris et ses écrits, n’a pas grand-chose de pertinent à dire à ce propos… Ce qui, bien sûr, ne va pas m'empêcher de faire une très, très longue chronique, hein ? Oui, oui, je sais...

 

Le fait demeure : Morris, homme énergique, a beaucoup écrit, entre autres choses – dans tous les registres, d’ailleurs, fictions comme essais ou poésies ; il a aussi énormément traduit, « adapté » ou « recréé », de ces textes archaïques qui parlaient tout particulièrement à son cœur, comme notamment la saga des Volsungs, ou encore le vieux Beowulf… Sans oublier l’Antiquité gréco-romaine, autre sujet d’adoration, qu’il était tenté de concilier avec un imaginaire davantage « nordique » – chevaleresque à la manière arthurienne, ou plus barbare et viking le cas échéant. Grand lecteur dès son plus jeune âge de ce genre de choses – mais avec en guise de première étape et introduction les récits de Walter Scott –, Morris, au travers de ses propres « romances » (au sens anglais de prose narrative dans une tradition non réaliste), même tardifs dans sa complexe et exubérante carrière, a ainsi joué un rôle essentiel dans l’histoire de la littérature contemporaine, en accouplant avec élégance et naturel la matière historique (médiévale, surtout) et les délicieux mystères de l’imaginaire et de la magie : c’est bien pourquoi on en a fait « le créateur de la fantasy », et une influence déterminante de Tolkien, notamment…

 

MORRIS ET LA FANTASY AVANT TOLKIEN

 

En fait, c’est là une référence peu ou prou inévitable aujourd’hui : Tolkien incarnant la fantasy, ceux qui l’ont précédé ne peuvent être que des précurseurs. C’est un peu triste, sans doute… Mais si c’est néanmoins l’occasion pour nous de lire ces récits parfois injustement oubliés, j’imagine que nous n’avons pas à nous en plaindre ; et certainement pas moi, qui, dans un registre pas si éloigné, via Lovecraft, ai redécouvert avec délice quelques-unes de ses idoles – Lord Dunsany, Arthur Machen, Algernon Blackwood, William Hope Hodgson, Robert W. Chambers… Si Lovecraft est un passeur, Tolkien ne l’est après tout pas moins.

 

Tolkien, effectivement, n’a rien caché de son admiration pour l’œuvre romanesque de Morris – même si son camarade C.S. Lewis s’est peut-être montré davantage explicite encore. On a pu traquer, d’ailleurs, dans le présent gros roman – le chef-d’œuvre de Morris dans le registre, nous dit-on, paru en 1896, soit l’année même de sa mort –, des noms, au moins, qui ne sont pas sans résonner étrangement : qu’un personnage (détestable, par ailleurs) de La Source au bout du monde s’appelle Gandolf n’est peut-être pas si important (le nom même de Gandalf figure dans des textes de la littérature nordique dont Tolkien était spécialiste – ainsi dans L’Edda, sauf erreur), mais on peut supposer qu’il y a bien une filiation du cheval Silverfax chez Morris au cheval Shadowfax chez Tolkien… Mais les liens les plus éloquents et solides (nettement moins critiquables, en tout cas) concernent davantage le fond – du principe même du « romance » recréant un monde imaginaire aux rapports ambigus avec le monde contemporain, à l’importance cruciale du retour une fois la quête « achevée », en passant par la présence très discrète de la magie (dont le rapport à la religion est ambigu) ou la géographie fantasque du « bout du monde », à base de montagnes démesurées et de longs et ternes déserts volcaniques…

 

Soit : Morris a influencé Tolkien. Et que le succès de Tolkien et de la fantasy aujourd’hui autorise ce genre de retours en arrière, c'est tant mieux : des livres parfois injustement oubliés ressurgissent, auxquels les simples lecteurs n’avaient pas forcément accès jusqu’alors, mais qui n’étaient pour autant pas des choses obscures à réserver à l’examen critique des seuls chercheurs.

 

On redécouvre, donc – et, pour m’en tenir au cas français, il me faut louer quelques initiatives : celle ici des Forges de Vulcain, qui appelle quelques développements supplémentaires dans la section suivante de cette chronique ; celle aussi des éditions Callidor, qui ont publié pour la première fois en français les très bons Lud-en-Brume de Hope Mirrlees et Le Loup des steppes de Harold Lamb, et réédité Les Habitants du Mirage d’Abraham Merritt (j’attends avec impatience la suite des opérations, en espérant qu’elle aura bien lieu – pour l’heure, seul un deuxième tome de Lamb est annoncé, mais sans date…) ; Ou encore, peut-être, l'initiative des éditions Mnémos pour son ambitieuse édition à venir de la fantasy de Clark Ashton Smith (j’avais participé au financement, et ai hâte là encore)… Autant d’initiatives récentes auxquelles je souhaite le plus resplendissant avenir (sans oublier le travail plus ancien d’éditeurs tels que Terre de Brume ou L’Arbre Vengeur).

 

Autant de livres et d’auteurs, en effet, qui sont bien trop longtemps sans doute restés dans l’ombre des géants – et parfois, d’ailleurs, de géants pas toujours très bien servis par leurs éditions antérieures ? Forcément, il faut mentionner ici Robert E. Howard, et l’admirable travail accompli par les éditions Bragelonne sous la supervision de Patrice Louinet… Mais disons-le : ces livres méritent le plus souvent d’être lus par eux-mêmes – sans se focaliser sur le seul prisme de « l’influence » exercée par un « précurseur » ; non que cette influence n’ait pas à être discutée, bien sûr… Mais ces livres ont vécu avant Le Seigneur des Anneaux : ils n’ont rien de brouillons.

 

WILLIAM MORRIS, OUVRIER AUX FORGES DE VULCAIN

 

Cette fois, c’est donc la très recommandable maison d’édition Aux Forges de Vulcain qu’il s’agit de remercier pour cette belle exhumation – maison qui, en fait, n’en est certainement pas à sa première tentative avec les œuvres de William Morris ; je me demande même si ce n’est pas l’auteur ayant le plus de titres dans son catalogue ? Au point, en fait, où la destinée de cet auteur lui serait intimement liée ?

 

La maison, fondée en 2010, a publié dès 2011 deux petits ouvrages de William Morris, le très étonnant Le Pays creux (le seul que j’avais lu jusqu’alors), dans la veine fantasy avant l’heure, et Un rêve de John Ball, louchant semble-t-il davantage vers l’utopie. Il faut y ajouter le « romance » plus volumineux Le Lac aux îles enchantées, en 2012…

 

Mais aussi deux titres associés, La Route vers l’amour en 2012 et La Route des dangers en 2013 – présentés comme faisant partie d’un ensemble titré Le Puits au bout du monde… mais rien depuis, jusqu’au bel ouvrage qui nous occupe aujourd’hui, intitulé La Source au bout du monde. En fait, les deux « romans » n’en étaient pas tout à fait – ou, plus exactement, ils n’avaient pas été conçus comme des œuvres « distinctes », même faisant partie d’un cycle commun : La Route vers l’amour et La Route des dangers étaient les deux premières parties, sur quatre, d’un unique roman, passablement volumineux, désigné alors sous le titre Le Puits au bout du monde. L’initiative était très appréciable – et cette traduction (par Maxime Shelledy et Souad Degachi), même parcellaire alors, d’une œuvre aux dimensions monumentales, avait d’ailleurs été récompensée aux Imaginales en 2013. Seulement, ce format de diffusion n’était probablement pas très approprié… Car c’est bien d’un seul roman qu’il s’agit. D’où, en 2016, la publication de La Source au bout du monde, le roman entier (jamais traduit intégralement jusqu’alors) : le livre reprend donc (avec quelques amendements) la traduction des deux premiers volumes, présentés enfin comme les « parties » qu’ils sont, sous les mêmes titres, mais les complète avec les deux dernières parties, « La Route vers la Source » (la plus courte, largement – cela a pu jouer sur la décision éditoriale, je suppose ?), et « La Route du retour ».

 

« Reconstituer » le volume initial était une initiative bienvenue. Mais, pour un auteur tel que William Morris, « Arts and Crafts » et compagnie, le livre ne pouvait pas se contenter de n’être « qu’un » livre… D’où ce très bel objet, en grand format. Très grand – je crois que c’était le format initial ? Mais je dis peut-être des bêtises, corrigez-moi si jamais, c’est bien, la correction, j’aime bien, des fois, fouettez-m… Non, pardon. Aheum. Adonc : très grand format – on avouera que ça ne le rend pas très, très maniable : La Source au bout du monde n’est pas très indiqué pour la lecture dans le métro, disons… Mais c’est assurément très joli – dès, bien sûr, cette couverture parfaitement splendide, due à l’ami de Morris, et préraphaélite jusqu’à l’os, Edward Burne-Jones. L’ouvrage est également des plus attrayants à l’intérieur – même s’il ne faut pas s’y tromper : les illustrations de Morris lui-même [EDIT : en fait, non, elles sont elles aussi d'Edward Burne-Jones !], mentionnées dès la couverture, sont au nombre de quatre (les entêtes de chacune des parties du roman) ; l’essentiel, en fait, sur le plan graphique, relève bien de l’optique « Arts and Crafts », avec des motifs décoratifs à base de fleurs et d’entrelacs s’ajoutant aux entêtes [EDIT : et ça c'est bien de Morris...], et, surtout, des lettrines complexes au début de chaque chapitre (or ces chapitres sont le plus souvent courts, et on peut donc compter quasiment sur une lettrine à chaque double page). Je ne sais pas si la police employée est également le fait de Morris (j’en doute), mais la lecture, en dépit de ce format guère maniable et de la disposition du texte en doubles colonnes, est étrangement agréable.

 

Cela fait partie du bel objet, d’une certaine manière, alors revenons-y : l’ouvrage bénéficie enfin d’une préface éclairante autant qu’enthousiaste due à Anne Besson – qui s’y connaît.

LE MONDE AVANT LA SOURCE

 

Oui, j’en arrive au roman, oui, oui…

 

Mais bon : c’est de la fantasy, hein ? Alors j’imagine qu’on peut commencer par s’intéresser au monde du roman – son « monde secondaire », si le terme est bien approprié…

 

Pour le coup, c’est assez étonnant – parce que les critères ne pouvaient tout simplement pas être les mêmes à l’époque : nous étions avant Howard consacrant quelque temps à réfléchir à son Âge Hyborien et à en dresser la carte, et avant Tolkien constituant une véritable encyclopédie de sa Terre du Milieu (et de ce qui se trouve à l’ouest de celle-ci) au fur et à mesure de la rédaction de son « Légendaire » (ou, plus exactement, en faisant déjà partie en tant que telle). Avant même Lord Dunsany et l’onirisme de Pegāna et compagnie…

 

Nulle carte, ici. Et, en fait, je serais curieux de voir ce qu’elle donnerait… Parce que le monde de La Source au bout du monde n’a au fond rien à voir avec ces fameux successeurs. En fait, et même s’il s’avère propice à l’idée même de l’accomplissement d’une quête impliquant un long voyage, le monde du roman a l’air… étonnamment réduit. Dans un premier temps, du moins – où le héros parcourt des royaumes, communes et autres seigneuries dont il semble possible de faire le tour en l’espace d’une seule journée, parfois !

 

Cela n’est cependant pas le cas tout du long. Après les premiers périples étonnamment brefs, la carte du monde semble enfin se dilater – de même, d’ailleurs, que sa chronologie : à mesure que la réalité de la Source au bout du monde devient plus palpable, la géographie se transforme – les champs semés de hameaux, les châteaux paisiblement installés sur telle ou telle colline de dimensions modestes, les bois qui font figure de terra incognita sans excéder au plus quelques hectares, cèdent la place à des montagnes démesurées en forme de murailles, derrière lesquelles s’étendent à perte de vue des déserts volcaniques, austères et rudes, en forme d’épreuve avant d’atteindre le bout du monde. Si l’on doit (…) comparer à Tolkien, c’est assez différent (et ce alors même qu’à tout prendre la Terre du Milieu, ou plus exactement la partie de la Terre du Milieu où se déroule l’essentiel des aventures des « romans de hobbits », si l’on préfère mettre de côté pour l’heure Valinor et le Beleriand ainsi que Nύmenor, et ce alors même donc que la Terre du Milieu n’est en fait pas si démesurée que cela – sauf erreur, l’aventure de Seigneur des Anneaux, si riche de voyages, aller et retour, ne dure d’ailleurs pas plus d’une année ?) : c’est comme si, ici, nous nous attardions longtemps dans la Comté – puis dans quelques villes sans doute un peu plus grandes que Bree, oui, mais bien plus dans l’esprit de cette dernière que de Minas Tirith ; mais, subitement, sans vraiment prévenir en fait, nous avons à faire face à des Monts Brumeux presque infranchissables – et, derrière, le Mordor… Sauf que cette ultime partie (avant le retour, essentiel, s’entend), pour n’occuper que peu de pages (fort peu, même), couvre en fait les plus longues distances du roman, ce qui vaut tant sur le plan spatial que sur le plan temporel : le monde est dilaté, la chronologie des événements aussi…

 

Le monde de La Source au bout du monde a d’autres particularités éventuellement étonnantes – car il est antérieur à ce qui deviendrait les canons du genre fantasy. Ainsi, s’agit-il d’un « monde secondaire » ? Même avec l’ambiguïté de l’Âge Hyborien et de la Terre du Milieu, censément des passés mythiques de notre monde ? C’est assez difficile à déterminer… car d’autres ambiguïtés sont de la partie. En fait, à tout prendre, ce monde pourrait être le nôtre : les toponymes (francisés, ici) ne sonnent certainement pas comme Kush ou la Stygie, pas davantage comme Angmar ou la Lorien ; on est davantage, oui, du côté de la Comté, de Fondcombe, ce genre de choses… Les noms sont en fait « fonctionnels », pourrait-on dire : ils expriment le plus souvent directement la particularité du lieu – les Haults-Prés, le Bourg-des-Quatre-Bosquets… Nul problème ici. Le problème… c’est qu’on y fait aussi mention de noms renvoyant clairement à notre monde : on y cite régulièrement Rome, par exemple, et aussi quelques autres villes (dont Jérusalem, probablement) ; sans doute notre monde peut-il se superposer à un autre qui, dans sa coloration médiévale idéalisée, pourrait parfaitement s’y intégrer. Mais ça devient plus problématique quand on approche de la Source au bout du monde – avec sa géographie fantasque détaillée plus haut, et cette fois radicalement incompatible… Sans doute, pour autant, ce questionnement peut-il passer pour un peu vain ? La cohérence à tout prix, c’est très tolkiénien, au fond… Et ledit Tolkien ne s’est pas privé d’expliquer la différence entre son monde et le nôtre par le recours à des catastrophes (ou « eucatastrophes »), pouvant aller jusqu'à remplacer un monde plat par un monde sphérique...

 

Mais on en arrive à une autre ambiguïté qu’il me paraît important de mettre en avant, et qui découle de la précédente : le monde de la Source est essentiellement chrétien. C’est dit, très clairement : on y lit les Évangiles (et ce sont bien celles des chrétiens), on y loue nommément Jésus et on y prie quantité de saints. En fait, ce sont sans doute ces derniers qui dominent, concrètement… Une foi médiévale, donc, et qui, comme de juste, s’accommode presque naturellement de résurgences païennes çà et là. Notre héros est sans doute bon chrétien – en bon chevalier qu’il est. Il n’en succombe pas moins au charme de la Dame d’Abondance, passablement sorcière, sinon sainte, et, si la quête de la Source peut, je suppose, être dérivée de celle du Graal, elle implique des miracles guère catholiques… La magie est rare dans le roman (autre point rapprochant Morris de Tolkien ?), mais elle pointe à l’occasion, forcément un peu en porte-à-faux avec l’orthodoxie chrétienne ; mais pas totalement… Et c’est sans doute pour partie le propos.

 

RODOLPHE ET L’AVENTURE

 

Bon, et quelle histoire dans ce monde ambigu ? Celle, bien sûr, d’un chevalier accomplissant une quête – un chevalier avec sa dame…

 

Le minuscule royaume des Haults-Prés est fort paisible. Y règnent la justice et l’amour… Ce qui est terriblement ennuyeux. Le vieux roi sait bien que ses enfants aimeraient partir à l’aventure… Il le leur permettra – enfin, à trois des quatre d’entre eux : le plus jeune, qui est aussi son préféré, restera auprès de lui pour apprendre le métier de roi, et lui succéder le moment venu. Mais Rodolphe, car tel est son nom (tous les noms propres sont francisés dans cette traduction ; il s’appelle Ralph dans la version originale), est d’autant plus bouillant qu’il est minot, et n’y voit qu’injustice : lui aussi veut partir à l’aventure ! N’importe laquelle, plutôt que de s’ennuyer dans ces Haults-Prés sans surprise et qu’il connaît par cœur ! Aussi ne se laisse-t-il pas faire – et il fugue… avec son armure de chevalier sur le dos.

 

Les environs ne sont certes pas très différents des Haults-Prés… Mais c’est déjà le monde extérieur : c’est bien ! De village en ville, par champs et forêts, Rodolphe découvre ce monde qui lui est inconnu. Mais il ne s’en satisfera pas : il veut de l’aventure ! Sans doute, à errer ainsi, finira-t-elle bien par lui tomber sur le coin de la figure ? Il faut quitter les villes – les forêts y sont plus propices, avec leurs brigands… Preux chevalier, et vif à brandir l’épée, Rodolphe a bien quelques occasions de briller…

 

Mais pas tant que cela, en fait. C’est un autre point saisissant du roman : l’adversité y est longtemps très limitée… Guère de matière, pour un chevalier ambitieux ! Les gens sont horriblement aimables, dans l’ensemble… Même si tel chevalier déshonorant ses armes par son irrépressible jalousie constitue déjà un antagoniste plus notable. La quête, alors… Venir au secours de tant de belles dames ? Oui, sans doute...

 

Mais il y a autre chose – comme une vague rumeur, et peut-être même pas tout à fait cela… Une fois sorti des Haults-Prés, en effet, Rodolphe, à plusieurs reprises, tombe sur des personnages tous enclins à jurer sur la Source au bout du monde… Mais qu’est-ce donc ? Lui n’en avait jamais entendu parler… Mais ils n’en savent pas grand-chose de plus. On dit, oui, qu’il se trouve une Source au bout du monde – sans bien savoir où donc se situe ce bout ; en fait, les informations varient avec les... sources (pardon). Mais qu’a-t-elle donc, cette Source, pour qu’on en parle sans cesse ? Là encore, les rumeurs varient… Très longtemps, en fait, on se contente de suggérer, plutôt que de le dire, qu’elle pourrait avoir des propriétés miraculeuses – qui en boirait deviendrait immortel ? Ou du moins vivrait-il bien plus longtemps que quiconque…

 

La Source ! En voilà, une quête à propos pour le jeune et fringant chevalier ! Il se lance sur sa piste… Mais sans peut-être en faire sa priorité ? Car, sur la route de Rodolphe, se trouvent donc certaines dames…

 

RODOLPHE ET CES DAMES

 

Le jeune et beau Rodolphe est en effet très agaçant : où qu’il se rende, il tombe systématiquement sur les plus belles des femmes, lesquelles tombent toutes éperdument amoureuses de lui !

 

Mais deux sont particulièrement importantes – qui entretiennent d’ailleurs une relation assez complexe, et éventuellement ambiguë : on tend en fait à deviner derrière ces deux femmes, au comportement tellement similaire, une seule et même figure… Qui, de toute façon, relève assez clairement d’un idéal courtois : elles sont tour à tour la Dame de Rodolphe, plus que d’énièmes princesses enlevées par les méchants – même si cette dimension ne les épargne pas. Et, bien sûr, toutes deux sont directement impliquées (et d’autres avec elles, ainsi la marraine de notre héros !) dans la quête pour la Source au bout du monde…

 

Car la première – appelons-la la Dame d’Abondance – a il y a de cela bien longtemps accompli le trajet et bu l’eau de la Source : nous nous en doutons depuis le départ, et Morris lâche somme toute assez vite le morceau. Mais cela n’explique que davantage le caractère « non humain » de la Dame d’Abondance : elle est une figure féminine relevant de la religion comme de la magie, tout à la fois une sainte et une sorcière – pas une « simple » femme, aussi belle et bonne soit-elle. Aussi ses rapports avec Rodolphe sont-ils souvent imprégnés d’une vague gêne… Rodolphe devait rencontrer, et à plusieurs reprises, la Dame d’Abondance sur sa route. Il y avait bien de l’amour, entre eux – mais un amour qui ne pouvait durer éternellement, car les deux personnages ne jouaient tout simplement pas dans le même registre. Il fallait donc mettre un terme à cette amourette aussi rafraichissante qu’absurde, aussi tendre que frustrante… Un terme radical – car la jalousie n’épargne pas les hommes et les femmes de ce monde en miniature où vagabonde Rodolphe.

 

Il fallait donc une autre femme – qui soit à la fois la Dame d’Abondance, et humaine ; en tant que telle, elle évoque une fille et tout autant une disciple du premier amour de Rodolphe. Ursule, puisque tel est son nom, joue cependant un rôle actif – elle n’est pas une plante en pot faisant de la figuration, saluant Rodolphe de ses pleurs amoureux au moment de son départ, et l’accueillant enfin à son retour, des années plus tard le cas échéant, quand vient le moment du repos du guerrier et de la ponte des marmots pour assurer la succession… Non : Ursule participe à la quête – au point où il ne s’agit pas seulement pour elle d’accompagner le héros mâle, mais d’accaparer ses prérogatives pour prendre une part égale à son aventure. Ce n’est plus la quête de Rodolphe : c’est la quête de Rodolphe et d’Ursule.

 

Oh, certes, en tant que femme, elle est un nécessaire véhicule de l’amour… Quelque peu fatigant, d'ailleurs. Mais peut-être faut-il noter que les tendresses envahissantes de tant de femmes (même si d’abord ces deux-là) pour le charmant Rodolphe ont quelque chose de franc et entier qui peut surprendre ? En fait, tout particulièrement entre Rodolphe et Ursule peut-être, l’amour ne se contente pas des démonstrations d’affection grandiloquentes de la tradition courtoise ou de l’hypocrite naïveté que l’on dit platonicienne : leur amour est aussi charnel ; rien d’explicite, hein, mais nulle ambiguïté non plus – et nulle morale malvenue pour condamner l’union des corps au nom de la pureté des seules âmes. Rodolphe et Ursule, certes, se marient avant d’atteindre la Source – je suppose qu’on pourrait y voir une allégorie… Et ils le font pour partie parce qu’ils redoutent que le miracle n’opère pas, ou qu’ils meurent en chemin, pour prix de leurs péchés… Mais c’est comme si le péché, finalement, n’avait rien à voir avec tout cela. Pas plus mal, hein ?

 

RODOLPHE ET LE MAL

 

Si le péché n’a guère de place ici, il n’en va peut-être pas ainsi du mal ? Mais sans grande certitude… Car c’est là un aspect (annoncé plus haut) qui m’a paru particulièrement déroutant dans le roman : le manque d’adversité.

 

Longtemps notre aventurier Rodolphe n’a en fait pas vraiment d’ennemis. Il y a bien quelques brigands çà et là, et des bourgeois d’essence douteuse, des ambiguïtés enfin qui semblent tout particulièrement concerner les autres porteurs d’armures… Mais pas de figure maléfique à proprement parler – pas de Sauron, pas davantage de sorcier stygien corrompu par son art ténébreux. En fait, cela va plus loin : même les personnages qui paraissent d’abord négatifs se voient souvent accorder des pages consacrées, sinon à leur réhabilitation à proprement parler, du moins à réévaluer quelque peu leur vilénie…

 

Il faut attendre assez longtemps pour rencontrer un premier personnage véritablement répugnant : le ménestrel Mort-Fine. Mais il n’est en fait que l’ombre d’un mal plus grand encore, le seigneur d’Outre-Malmont, figure tyrannique de longue date redoutée… même si, quand il apparaît enfin dans le roman, il n’a tout d’abord pas l’air si « mauvais », au fond.

 

Et pourtant, si – dans la mesure du moins où il incarne les caprices d’un despotisme esclavagiste : anti-chevalier, Outre-Malmont oppresse parce qu’il en a la possibilité. En cela, il ne faut peut-être pas tant l’envisager comme un « personnage » à proprement parler, mais comme l’incarnation sur le mode de la métaphore de la brutalité égoïste d’un système capitaliste impitoyablement darwinien dépouillant les hommes de tous leurs attributs. C’est pourquoi il est associé avant tout à l’esclavagisme, et, en cela, constitue une sorte de « pont » permettant l’identification du véritable mal en ce monde : la bourgeoisie la plus vulgaire, sans foi ni loi, qui trompe et exploite au seul nom de son profit – unique valeur de son horizon mental pervers. Pas un hasard, sans doute, si la seule véritable scène de bataille du roman, tout à la fin, oppose lesdits bourgeois à la troupe disparate de Rodolphe, où chevaliers et bergers combattent côte à côte, avec également les renforts d’une bourgeoisie autrement plus sympathique – car plus noble jusque dans son réalisme ? Morris était un auteur socialiste, hein…

LE BOUT DU MONDE

 

Mais pas de magie et autres maléfices dans le tableau de ces rares antagonistes marqués. La magie, encore une fois, est discrète. En bien des endroits, La Source au bout du monde pourrait n’être qu’un avatar particulièrement archaïsant de roman de chevalerie – les toponymes imaginaires n’ayant pas les connotations que l’on trouvera plus tard chez un Tolkien.

 

Pourtant, il s’agit bien de fantasy : les Dames sont là pour le rappeler, et, tout autant, bien sûr, le motif de la quête de la Source au bout du monde. Mais les quatre parties du roman sont donc quatre routes – et c’est donc peut-être le voyage qui prime ? La troisième route, qui conduit enfin à la source, après l’amour, après les périls, fait basculer le roman dans l’onirisme le plus fantasque – ce qui passe notamment, comme dit plus haut, par la dilatation de l’espace comme du temps. Subitement, les paysages changent : ils gagnent avant tout en démesure, comme un moyen de renforcer leur exotisme.

 

Et, passé la rencontre (très importante, cela dit !) du peuple ancien et mystérieux qui vit à la lisière du désert séparant le monde de son bout où se trouve la source, l’aventure change également de tonalité en ceci que nos héros, Rodolphe et Ursule, sont alors seuls, et ce fort longtemps. Même si les images n’ont certes pas le même effet, car traduisant des situations bien différentes, j’ai été porté, à lire ces passages, à repenser à Frodon et Sam seuls au cœur du Mordor… C’est bien sûr au mieux contestable ; d’autant plus, bien sûr, que le désespoir, en dehors de rares hésitations (ainsi à l’Arbre Sec), n’est pas de mise ici – c’est bien l’enthousiasme qui domine, une joie baignant dans la foi (quelle qu'elle soit). Car La Source au bout du monde est un roman éminemment positif.

 

LE RETOUR – POUR LE MIEUX

 

C’est une dimension tout particulièrement sensible dans la dernière partie du roman, intitulée « La Route du retour ». Car, si accomplir la quête est une chose, ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire. Les « amis de la Source » doivent encore revenir sur leurs pas – et, enfin, rentrer « chez eux »… c’est-à-dire dans les Haults-Prés, où Ursule suit tout naturellement son époux.

 

Or ce retour a aussi pour fonction de témoigner de ce que le monde change – et, dans La Source au bout du monde, il change pour le mieux. Le roman, bien sûr, ne s’appesantit par sur les voyages, mais prend bien soin d’en marquer les étapes – et, à chaque fois, les choses se sont arrangées : ainsi, notamment, le tyran d’Outre-Malmont a-t-il été vaincu et remplacé par quelqu’un de bien autrement sympathique, et les bourgeois semant la terreur dans les bois en ont de même été chassés. Joie dans les chaumières ! Plus d’esclaves, mais des paysans et artisans heureux de connaître des temps meilleurs ; des hommes et des femmes libres, qui n’ont plus à craindre les caprices des despotes !

 

À ceci près, bien sûr, que les bourgeois chassés de leur place-forte, dans leur égoïsme rapace, en cherchent une nouvelle… Les Haults-Prés, comme de juste. Il faudra y affronter les oppresseurs – et pour ce faire le chevaleresque Rodolphe ainsi que sa Dame Ursule passeront quantité de pactes solennels, assurant dans la fraternité que les hommes libres sauront toujours s’unir contre l’exploitation !

 

C’est là un aspect très important du roman – qui justifie a posteriori, à la façon d’un miroir, la construction des premières parties, qui pouvait sembler passablement alambiquée. Et j’ai tendance à croire qu’ici, tout particulièrement, Tolkien a en définitive payé son tribut à Morris : « There and Back Again », dit le sous-titre du Hobbit. Mais, surtout, difficile ici de ne pas penser au livre VI du Seigneur des Anneaux, et tout particulièrement au retour des hobbits dans la Comté oppressée par Saroumane en exil…

 

LA FRAÎCHEUR ET L’ARTIFICE

 

Mais La Source au bout du monde est donc un roman assez déconcertant… Et je me rends bien compte, à revenir sur cette lecture, de ce que cette chronique n’est pas forcément si engageante que cela. En fait, je m’en rends compte d’autant mieux que, au moment même de ma lecture, j’avais ces divers éléments en tête !

 

Nous avons là un roman où il ne se passe finalement… pas grand-chose, dans un monde somme toute guère singularisé, et où abondent les personnages « fonctionnels », guère différenciés. En fait de « romance » au sens britannique, le fait est que la romance est de la partie – et envahissante. L’adversité, par contre, est réduite peu ou prou à rien… et, ainsi que dans les plus naïfs des contes (et les plus naïves des utopies politiques ?), tout change pour le mieux ! Think positive !

 

C’est horrible, hein ? Ou ça devrait l’être ? Parce que le fait est que… non, en fait. Et ça passe même très bien.

 

Ce qui justifie en fait ce bonheur de lecture, et ce bilan ultimement favorable, et même plus que ça, c’est sans doute que, cent-vingt ans après sa publication, La Source au bout du monde a su conserver, mais par quel miracle ? une incroyable et revigorante fraîcheur… Cela tient peut-être au fait que ce roman, tout séminal qu’il soit, a conservé une très forte singularité le distinguant de ses plus fameux épigones – ou prétendus tels. En fait, l’adversité limitée et même le caractère foncièrement positif du roman deviennent à cet égard des atouts – et ils ont bien, oui, quelque chose de… rafraichissant. Affaire de sincérité, sans doute ?

 

Mais pas uniquement – vous savez comme moi ce que l’on dit des bonnes intentions… Il faut donc y adjoindre un art narratif particulier, témoignant du talent d’écrivain de Morris. Celui-ci sait parfaitement agencer son histoire, sur un mode picaresque bien maîtrisé et d’une admirable efficacité. Non, il ne se passe pas forcément grand-chose dans les pages de La Source au bout du monde – et on y croise nombre de personnages peu ou prou interchangeables, car peu de choses somme toute permettent de les distinguer (et probablement pas leurs dialogues) ; pourtant, on ne s’y ennuie jamais ! Peut-être parce que l’auteur a su, d’une manière ou d’une autre, établir une forme de complicité bienheureuse avec son lecteur ?

 

Cela passe sans doute, aussi paradoxal que cela puisse paraître, par le caractère délibérément « artificiel » du roman, qui devient étrangement une garantie de sa qualité. Morris en fait des caisses, côté archaïsant – une dimension du récit qu’il ne devait pas être évident de retranscrire en français, d’ailleurs… Et pourtant cela marche très bien, c’est un beau travail. Et d’autant plus beau que, même en ce qu’il est « faux », il ne vient en rien nuire à la sincérité dont je parlais un peu plus haut ? En fait, il l’appuie – et cela relève donc peut-être de la complicité évoquée entre deux. C’est comme si l’auteur expliquait ses dispositifs et procédés, comme s’il violait cette sacro-sainte loi de l’écriture romanesque consistant à ne jamais afficher le caractère forcément « mensonger » de ce qui est narré. L’artifice, ici, est pourtant au premier plan – mais il est aussi délicieux… Le Moyen Âge idéalisé de Morris a quelque chose de carton-pâte, les armures sont en toc, et les arrière-plans des décors peints sur la scène d’un théâtre grotesque. Nous le savons – et en partie parce que Morris a fait en sorte que nous le sachions. Mais cela participe en fait du plaisir de l’entreprise – de cette fantasy naissante qui s’accommodait fort bien du factice, en en faisant une vertu. Peut-être est-ce aussi en cela que le roman a conservé toute sa jubilatoire vigueur : il prend le contrepied des encyclopédies fantaisistes ultérieures – en même temps qu’il les annonce !

 

MERCI !

 

Ce roman n’aurait pas dû me plaire, hein ? Mais non, je ne trompe personne : bien sûr, qu’il m’a plu ! Je ne suis donc pas bien certain de comprendre véritablement pourquoi, mais, oui, il m’a plu – indéniablement.

 

Un très bel ouvrage, et une très belle entreprise de la part des Forges de Vulcain – qui mérite bien tous nos applaudissements.

 

Et comme on n’en a jamais assez, reste à espérer que d’autres livres du genre paraîtront, aux Forges ou ailleurs, en fait, qui sauront (aha) rappeler utilement à notre bon souvenir que la fantasy n’est pas née d’un seul bloc (ou de deux, avec Tolkien et Howard), et que bien des maîtres du genre restent encore à découvrir ou redécouvrir…

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Lovecraft : au coeur du cauchemar (autopromo et copinage)

Publié le par Nébal

Lovecraft : au coeur du cauchemar (autopromo et copinage)

Lovecraft : au cœur du cauchemar, ouvrage publié sous la direction de Jérôme Vincent et Jean-Laurent Del Socorro, Chambéry, ActuSF, 2017, 458 p.

 

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Vient tout juste de sortir aux éditions ActuSF ce beau livre (hardcover, jaquette, signet, abondamment illustré et en couleurs), touffu par ailleurs, intitulé Lovecraft : au cœur du cauchemar, sous la direction de Jérôme Vincent et Jean-Laurent Del Socorro.

 

Et, euh, ben, j’y ai contribué avec trois articles : tout d’abord, un article biographique, « H.P. Lovecraft, entre mythe et faits » (pp. 12-34) ; ensuite, « H.P. Lovecraft et Robert E. Howard : amitié, controverses et influences » (pp. 72-106 ; à compléter, immédiatement après, par la traduction de lettres de Lovecraft et Howard par Patrice Louinet !) ; enfin, une bibliographie raisonnée et commentée, « Lovecraft en vingt-cinq œuvres essentielles » (pp. 194-245).

 

Mais rassurez-vous, on y trouve aussi plein de gens bien ! Très bien, même !

 

D’ailleurs, en voici le sommaire intégral :

  • VINCENT (Jérôme) et DEL SOCORRO (Jean-Laurent), « Introduction » (pp. 7-9).
  • BONNET (Bertrand), « Lovecraft : entre mythe et faits » (pp. 12-34).
  • THILL (Christophe), « Lovecraft et les préjugés… » (interview ; pp. 36-45).
  • JOSHI (S.T.), « [Je] n’avais jamais rencontré des écrits aussi poignants et puissants que ceux de Lovecraft » (interview ; pp. 46-50).
  • MANCHON (Mathilde), « Les Lieux et Lovecraft » (pp. 52-65).
  • BON (François), « Sur les traces de Lovecraft à Providence » (interview ; pp. 66-70).
  • BONNET (Bertrand), « H.P. Lovecraft et Robert E. Howard : amitié, controverses et influences » (pp. 72-106).
  • LOUINET (Patrice), « Robert E. Howard et Howard Phillips Lovecraft, morceaux choisis de la correspondance » (pp. 108-142).
  • SPAULDING (Todd), « Lovecraft et les révisions : le docteur de la weird fiction » (pp. 144-152).
  • THILL (Christophe), « H.P. Lovecraft sous presse : brève histoire (et préhistoire) éditoriale des écrits de Lovecraft » (pp. 156-166).
  • MAMOSA (Emmanuel), « Cthulhu, l’envergure d’un mythe » (pp. 168-187).
  • GRANIER DE CASSAGNAC (Raphaël), « Le Mythe de Cthulhu » (interview ; pp. 188-193).
  • BONNET (Bertrand), « Lovecraft en vingt-cinq œuvres essentielles » (pp. 194-245).
  • THILL (Christophe), « L’Œuvre de Lovecraft » (interview ; pp. 246-254).
  • MONTACLAIR (Florent), « Lovecraft et la Génération Perdue » (pp. 256-267).
  • GORUSUK (Elisa), « Lovecraft et la science » (pp. 268-280).
  • THILL (Christophe), « L’Anti-heroic fantasy de H.P. Lovecraft » (pp. 282-299).
  • CAMUS (David), « L’Invitation au voyage » (pp. 300-316).
  • PERRIER (Marie), « Les Traductions françaises de Lovecraft : de l’introduction à la tradition » (pp. 318-341).
  • CAMUS (David), « Traducteur de Lovecraft » (pp. 342-353).
  • CHEVALIER (Michel), « La Poésie de Lovecraft » (interview ; pp. 354-357).
  • MARCEL (Patrick), « Lovecraft héros de fiction – Cthulhu est une création qui me semble correspondre à l’air du temps » (interview ; pp. 360-364).
  • NIKOLAVITCH (Alex), « Cthulhu de 7 à 77 éons, ou Lovecraft en bande dessinée » (pp. 366-375).
  • GUENEY (Jean-Marc), « Adapter Lovecraft en jeu vidéo… » (interview ; pp. 376-383).
  • AZULYS (Sam), « Pour une poignée de tentacules… H.P. Lovecraft au cinéma » (pp. 384-407).
  • BARANGER (François), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 408-413).
  • FRUCTUS (Nicolas), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 414-419).
  • CAZA (Philippe), « Lovecraft en image… » (interview ; pp. 420-423).
  • SANS-DÉTOUR, « Lovecraft et le monde du jeu 1/2 » (interview ; pp. 424-426).
  • FERRAND (Cédric), « Lovecraft et le monde du jeu 2/2 » (interview ; pp. 428-432).
  • « Lovecraft et eux » (pp. 434-452).

 

Je suis très preneur de vos retours, de manière générale : n’hésitez donc pas à vous signaler si jamais, ou si vous avez dégotté une chronique ici ou là – je vais tâcher d’en rassembler ici les liens !

 

Ph’nglui !

 

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On en parle sur le forum hplovecraft.eu, ici.

 

Julian_Morrow dit que 5/5 sur Babelio, .

 

Gromovar en cause sur Quoi de neuf sur ma pile, ici.

 

Gilthanas donne une note de 8,5/10 sur Elbakin, .

 

La chronique de Gorian Delpâture sur la RTBF s'écoute ici.

 

Baptiste en parle sur Erreur 42, .

 

Lotseshar Au pays des cave trolls, ici.

 

BaptisteAndTheHat donne une note de 9/10 sur Sens Critique, .

 

Gernier donne son avis sur Psychovision, ici.

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20th Century Boys, t. 9 (édition deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 9 (édition deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 9 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 17-18], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [417 p.]

 

L’INATTENDU… AU CŒUR DES ATTENTES ?

 

Neuvième tome (sur douze) de l’édition dite « deluxe » (reprenant donc les volumes 17 et 18 de la publication originale) de 20th Century Boys, fameuse série de Naoki Urasawa – mine de rien, on se rapproche de la fin… C’est peut-être pas plus mal, dans la mesure où les ficelles de la bande dessinée, pas forcément inintéressantes en tant que telles, d’ailleurs, en sont au stade où elles sont depuis si longtemps visibles que leur effet en pâtit peut-être.

 

Mais, en fait, c’est sans doute une caractéristique essentielle de la BD – ou, peut-être plus exactement, du projet derrière la BD. 20th Century Boys est sans doute une série de science-fiction, mais ses codes relèvent probablement avant tout du thriller. Ou disons qu’il y a le récit, et les moyens du récit – qui sont en fait délibérément mis en avant : la série abonde en gimmicks emblématiques, de ceux que l’on qualifie le plus souvent en anglais – des twists, des cliffhangers, etc. Je crois que c’est en fait là que réside l’essentiel de l’entreprise, et, parce que je suis bon prince peut-être, d’une manière finalement plutôt futée… Même si, sur la durée, on ne se voilera pas la face : 20th Century Boys a des hauts et des bas – qui résultent directement du bon usage (ou non) de ces gimmicks.

 

En clair : la BD joue, de manière un peu vicieuse, avec les attentes du lecteur – et ça, ça me paraît important : il y a vraiment un caractère ludique dans tout ça, et souvent jubilatoire. Or ces attentes sont paradoxales : le lecteur réclame des codes, et réclame en même temps d’être surpris – les attentes doivent être satisfaites, mais elles affichent un goût parfaitement antithétique pour l’inattendu…

 

La grande astuce de 20th Century Boys à cet égard est peut-être de caractériser son intrigue comme un jeu d’enfants : Ami, au fond, est, et a toujours été, un gamin – c’est bien ce qui le rend terrifiant, d’ailleurs. Le plan pour la fin du monde, nous répète-t-on depuis le premier tome, a été imaginé par des enfants – des enfants qui sont tour à tour les héros du récit… et ses lecteurs ? Kenji, Otcho et compagnie, abreuvés de mangas et autres récits feuilletonesques, conçoivent une histoire délirante mais cohérente à leurs yeux brillants car naïfs : un robot atomique de je ne sais plus combien de mètres de haut, et d’un poids en tonnes que je n’ose même pas chiffrer, a parfaitement sa place dans ce schéma. Que ledit robot, le moment venu, s’avère une imposture, en dit peut-être plus long sur la BD que tout autre chose...

 

Et cette approche se combine au jeu sur les codes du thriller – ou, plus exactement, elle rend ces codes légitimes, d’une manière tenant plus ou moins du métarécit. C’est peut-être tout particulièrement sensible dans ce neuvième volume « deluxe », dont la couverture « révèle » largement son moment fondamental (au point que parler de SPOILERS – cette chose si prégnante de nos jours chez nous autres consommateurs avides de séries télé, etc. – ne fait tout simplement plus sens ; ça tient presque du doigt d’honneur, en fait...), et, surtout, elle ne s’arrête pas là : fait inédit, elle affiche un phylactère en forme de justification hasardeuse d’un gamin souriant mais mauvais perdant – « LA JUSTICE NE MEURT JAMAIS ! »

 

Eh oui : Kenji.

 

Ce sale petit tricheur…

 

Héros ultime d’une série qui a fait de la « triche » narrative son moteur – en pleine conscience du créateur, je n’en doute pas un seul instant. Le petit malin…

 

UNE DYSTOPIE QUI PERD DE SON CARACTÈRE

 

Mais n’allons pas trop vite. Le retour de Kenji, nous le subodorons depuis sa disparition dans le tome 3, et une brève scène entre le deuxième et le troisième acte (dans le tome 8, donc) l’annonçait de manière très prosaïque (en fait, à la limite du foutage de gueule, fonction de votre humeur) ; mais un peu de mise en place est encore nécessaire pour assurer la pertinence (euh ?) de ce twist le moins du monde inattendu.

 

Et donc, le Japon d’après Ami – introduit dans le tome précédent, avec une brutalité qui n’avait pas forcément grand-chose à envier à la sèche coupure entre le premier et le deuxième arc (dans le tome 3 « deluxe »), que j’avais cependant largement préférée.

 

Une chose me plaisait bien, dans cette introduction figurant dans le tome 8 « deluxe », et c’était l’idée de ce Japon en forme de dystopie, certes, mais surtout de dystopie rétrograde – reproduisant d’une certaine manière le Japon des années 1960, terrain de jeu d’Ami enfant… en louchant peut-être même un peu sur des années 1950 davantage entre deux eaux dans l’histoire du Japon contemporain ?

 

Hélas, cette dimension qui m’avait vraiment séduit est peu ou prou aux abonnés absents dès ce tome 9 « deluxe »… Le Tokyo d’après l’apocalypse, entre les deux volumes, a perdu en patine et en caractère – il n’est plus guère qu’un décor comme un autre. Heureusement qu’il y a la menace extraterrestre, tiens ! Mais ça, c’est pour plus tard.

 

Comment expliquer ce ressenti différent, pour l’heure ? J’imagine qu’il a ses raisons, découlant directement de la narration : Otcho et les gamins Sanae et Katsuo qui l’accompagnent déambulent ici bien davantage dans les souterrains et autres égouts de Tokyo que dans les rues miséreuses que nous avions parcourues dans le tome 8 « deluxe » ; et ce sous-monde n’a hélas pas de caractère : les trouvailles qu’y feront les personnages, d’ailleurs, seront d’une triste banalité, qui remisera cette fois sans l’ombre d’un doute toute ambiguïté concernant l’anachronisme éventuel de ce cadre. Et je trouve ça vraiment dommage.

 

D’ailleurs, Sanae et Katsuo en font très vite les frais : s’ils ont quelques scènes plutôt réussies vers le début du présent volume, ils perdent cependant à leur tour en caractère, jusqu’au moment où on les remise plus ou moins cyniquement dans la boite aux rebus, débordant de personnages et de décors qui étaient autant d'outils, et qu’on oublie bien vite une fois qu’ils ont accompli leur fonction : ici, guider Otcho jusqu’à la « Reine des Glaces »...

 

Qui, oui, est bel et bien Kanna ; bien sûr ; nous le savions tous dès le départ… Twist-mon-cul, qui pâlira cependant plus loin dans le volume devant le Twist-Kenji, sommet dans le genre parfaitement attendu depuis des plombes – mais c’est le jeu, n’est-ce pas ? Un jeu d’enfants…

 

RÉSISTANCE(S) !

 

Mais le souci, dans tout ça, n’est pas tant la réapparition (logique) de Kanna que la thématique qui en découle – elle aussi bien banale : nous traitons forcément de la résistance à Ami. Ou plutôt des résistances ? Car la bande de la « Reine des Glaces » n’a rien de commun avec d’autres groupes – celui de Yoshitsuné, notamment ; notons d’ailleurs, et c’est sans doute lié à ce dernier personnage, qu’il y a une certaine ambiguïté dans la BD entre « Bande à Kenji » et Bande à Genji » (j'en causais à propos du tome 8) ; j’ai redouté le souci de traduction/relecture, mais c’est peut-être seulement que je suis tombé dans le piège…

 

Ceci étant, difficile de faire dans l’innovation frontale et fascinante sur la base éculée de la Glorieuse et Juste Résistance Face à l’État Totalitaire Cauchemardesque – et Naoki Urasawa donne en tout cas l’impression de ne pas vraiment se fouler…

 

D’où les thèmes habituels – à base de taupes infiltrées dans le groupe, heureusement démasquées avec une facilité éhontée, etc.

 

En filigrane, cependant, il y a bien quelque chose de plus intéressant – ou qui aurait pu l’être ? La BD démonte quelque peu l’archétype du « kamikaze », dans le contexte « terroriste » de la Résistance à Ami. Et Otcho – toujours un peu terne, mais peut-être, à force de se prendre des baffes, a-t-il enfin acquis un vague semblant d’humanité ? –, Otcho donc invite Kanna à se poser la question qu’elle évite d'envisager, têtue qu'elle est : peut-on vraiment, au nom de ses convictions, se lancer dans une entreprise proprement suicidaire et n’ayant pas la moindre chance de réussir ? Peut-on, pire encore, donner l’ordre d’agir ainsi en dépit de tout à des subordonnés qui sont autant de cadavres en puissance ? La problématique est intéressante – et les « justifications » avancées par Kanna saisissent par leur fausseté : elle y serait contrainte ? Parce que « ses hommes ne comprendraient pas », autrement ? Tsk, Kanna… Nous t’avons connue plus futée, même si tu as toujours été impulsive et « bigger than life »… Le fait est que « ses hommes » ne sont pas des « kamikazes » ; non qu’ils aient peur de mourir pour leur cause ! Ils sont assez « subalternes » pour obéir à tous les ordres – mais ils n’ont pas le désir de mourir, c'est seulement qu'ils y sont prêts ; et si Kanna, aiguillée par Otcho, renonce à les lancer dans quelque assaut absurde, ils comprendront en fait très bien ses raisons, ils ne sont pas si bêtes…

 

Oui, ça, c’est assez intéressant – dans l’absolu, du moins ; car la scène a quelque chose d’un peu naïf, les sourires de tous ces parangons de bonté pouvant même s’avérer un peu crispants…

 

Bon, ils paieront, hein !

 

Hélas, une autre dimension de cette trame convainc bien moins, tournant toujours autour de l’idée de « sacrifice » : l’embrouille des mafieux chinois et thaïlandais, toujours les improbables alliés de Kanna, pour que celle-ci accepte de se faire vacciner contre le virus – sans qu'ils puissent le faire eux-mêmes. Mini-twist pas folichon, brodant sur un fil narratif pas folichon.

LES EXTRATERRESTRES EMPRUNTERONT LA ROUTE QUI VIENT DU NORD

 

Rien de bien palpitant, jusque-là, hein ? Il y a heureusement une dimension plus intéressante, et au traitement plus pertinent… Même si elle a son côté fonctionnel : légitimer et « magnifier » le retour de Kenji.

 

On repart sur les bases exposées dans le volume précédent – cette propagande ahurissante d’Ami et de ses sbires concernant une agression extraterrestre de la Terre : les ET sont responsables du virus ! Heureusement, Ami est là pour leur barrer la route… D’où cette invraisemblable « Brigade de Défense de la Terre », plus que jamais issue de quelque fantasme puéril – amusant sur le papier, bien plus inquiétant quand ce sont des adultes qui font joujou avec…

 

Bizarrement… Ou pas, puisque c’est en fait quelque chose qui arrive à plusieurs reprises dans la série – nous l’avons vu avec Koizumi, notamment. Bon, bref : un personnage bien fade jusqu’alors gagne subitement en intérêt dans ces épisodes, en étant confronté à des réalités tout autres que celles qu’il avait à affronter jusqu’alors. Il s’agit cette fois de Chôno Shôhei – qui, tout petit-fils du « légendaire » inspecteur Chô qu’il était, n’avait guère eu jusqu’alors l’occasion de briller… Il faut dire qu’il était associé pour l’essentiel aux épisodes les moins enthousiasmants du deuxième arc de la série – les avanies subies par Kanna et sa résistance héroïque et messianique… De plus, dans ce contexte, le jeune inspecteur n’était pour l’essentiel qu’un bouffon.

 

Les choses ont changé, en cet an 3 après Ami : Chôno Shôhei, comme bien d’autres flics sans doute, a été affecté à la Brigade de Défense de la Terre. Plus précisément, il fait la sentinelle dans un camp supposé constituer l’unique voie de passage vers « le nord » (un nord très abstrait – même s’il désigne sans doute prosaïquement Hokkaidô)… Car tous le savent très bien, Ami l’ayant martelé : les extraterrestres menacent ! Et s’ils doivent attaquer, ce sera en empruntant cette route…

 

Hein ?

 

C’est complètement con ?

 

Mais tout à fait.

 

C’est justement ça qui est bien…

 

En tout cas, ce cadre baignant dans l’absurde parvient à préserver un peu de l’anachronisme du Japon d’après Ami qui m’avait tant plu dans le tome précédent, mais qui avait déserté la Tokyo du présent volume. C’est aussi une manière bien autrement pertinente à mes yeux de mettre en avant le caractère cauchemardesque et proprement dystopique du régime d’Ami d’après l’apocalypse – avec ce « shérif » violent et totalement égocentré, d’une hypocrisie et d’un cynisme tout à fait scandaleux… Et notre Chôno Shôhei est désarmé, comme de juste : il ne peut rien faire. Rien...

 

Mais il fallait bien que les extraterrestres déboulent un jour par cette route en provenance du nord ?

 

C’EST DE LA TRICHE !

 

Et voici donc revenir Kenji… Enfin, il n’est jamais nommé comme tel. Nous supposons que c’est lui – ça ne peut être que lui… Et, en même temps, déjà manipulés plus qu’à notre tour au fil de la BD, nous gardons en tête la possibilité pour l’auteur d’user en définitive d’un twist dans le twist, sur le mode parfois réjouissant, parfois consternant, du : « Ah ah ! Je vous ai bien eu ! »

 

En fait, c’est même d’une certaine manière ainsi qu’il procède pour enrober le retour de Kenji, pardon, Joe Kabuki – aka le twist le moins inattendu de toute l’histoire des twists parfaitement attendus. Ce qui le dispense d’ailleurs pour l’heure de « justifier » l’événement, au travers d’explications que l’on redoute acrobatiques voire périlleuses…

 

En effet, même avec quelques effets d’annonce « ici et maintenant », l’essentiel réside peut-être avant tout dans cet ultime flashback – peut-être un des plus importants d’une série qui en compte par principe beaucoup ? Kenji et sa bande, gamins. Ils jouent – forcément. Et se produit alors une scène que tout le monde a vécu enfant : un des gosses est « tué » par son copain adversaire, BANG ! T'ES MORT ! Mais... il refuse ce fait, quitte à user d’une excuse parfaitement bidon. La plus courante est sans doute celle qui consiste à dire : « Évité ! » Et elle a la vie dure – tout rôliste vous le dira. Mais Kenji, le fourbe Kenji, justifie sa « survie » en lâchant solennellement que : « LA JUSTICE NE MEURT JAMAIS ! » Il aurait bien tort de s’en priver – c’est après tout un principe essentiel des comics, des mangas, des séries télé, etc. Il a derrière lui tout une foule de héros qui, par définition, et quitte à se risquer eux aussi dans des acrobaties scénaristiques vaguement navrantes et/ou rigolotes, ne peuvent tout simplement pas mourir. Impossible. La mort de Superman ? Mon cul...

 

La scène enfantine, bien sûr, constitue en tant que telle la meilleure justification (si c'est bien le terme) à la survie de Kenji dans la trame de fond de 20th Century Boys ; plus tard, nous aurons peut-être droit aux acrobaties scénaristiques – pour l’heure, nous nous en tenons au principe : abstrait, et pur.

 

Jusque dans sa mauvaise foi.

 

Bien sûr, les gamins jouant avec Kenji ne manquent pas de le traiter de « tricheur ! » quand il leur balance cette justification mesquine. Eux aussi auraient tort de s’en priver : c’est le principe avec les jeux d’enfants.

 

Mais, bien sûr là encore, c’est Naoki Urasawa le tricheur – et il peut se le permettre lui aussi : le principe même de la série voulait qu’il triche à chaque épisode ou peu s’en faut…

 

Et cette triche, disons-le : elle est le plus souvent très amusante, en s’inscrivant avec pertinence dans ce petit jeu fourbe avec les gimmicks du thriller… Oserais-je le dire ? Seule cette puérilité assumée me paraît en mesure de « valider » tant d’entorses au bon sens. Le thriller est peut-être un genre enfantin, au fond…

 

ROCK’N’ROLL !

 

Le retour de Kenji a une autre « justification », d’ordre essentiellement narratif : elle réintroduit sur le devant de la scène un thème latent dès les toutes premières pages de la série, qui ressurgissait, mais discrètement, de temps à autre, sans jamais toutefois occuper une place aussi frontale – et c’est le rock !

 

La BD s’ouvrait sur ce constat navrant : le rock devait changer le monde, et, au fond, il ne l’a pas fait.

 

C’est injuste ! Il aurait dû le changer !

 

Kenji a sans doute vécu l’essentiel de sa vie avec ce regret chevillé au corps – les souvenirs éventuellement douloureux de sa carrière avortée de musicien étaient là pour assurer la continuité du thème ; même si, dans le deuxième arc, en l’absence de Kenji forcément (encore que : le simulateur et les flashbacks…), le thème était perpétué via deux méthodes : la cassette qu’écoutait sans cesse Kanna, et la carrière ambiguë de Haru Namio.

 

Le thème ressurgit donc ici – avec une chanson « complète », par rapport à l’enregistrement de Kanna ; de ces chansons qui changent le monde…

 

Ouais, c’est pas crédible pour un sou ; c’est sans doute un peu lourdingue aussi – délibérément, j’imagine : les paroles du tube post-mortem de Kenji ne sont pas exactement un sommet de poésie… En fait, elles sont mêmes totalement ridicules. Mais ça n’en rend l’idée que plus rigolote, j’imagine – car l’auteur, dans ces pages, ne se prend pas au sérieux, même si l’impact de la chanson de Kenji sur son histoire est supposé en faire l’égal de, disons, une déclinaison hippie de la Bible (ou du Manifeste du Parti Communiste, pour ce que ça change) interprétée par Elvis Presley, James Brown et David Bowie sur une musique de John Lennon et des Sex Pistols. Pour le coup, c’est donc assez jouissif, jusque dans son absurdité assumée.

 

(Tout le contraire, pour citer une autre lecture manga, même non musicale, de la niaiserie pénible de Planètes.)

 

« Last night a DJ saved my world », par ailleurs – et ça, ça fait toujours plaisir…

 

ET LA SUITE ?

 

Reste, bien sûr, à voir ce que Naoki Urasawa fera de tout ça… avec la certitude que, d’une manière ou d’une autre, il trichera – parce que c’est l'idée.

 

Il lance d’ailleurs bien d’autres pistes dans ce tome 9 – impliquant notamment Manjôme Inshû (sans vraie surprise : les tomes précédents avaient amorcé une réévaluation du personnage – ce salaud qui ne doit pas en être totalement un ?), ou même… Ami, bien sûr – avec un potentiel 72e twist concernant sa VÉRITABLE IDENTITÉ.

 

Bon, faut voir.

 

Mais pour nous en tenir à ce tome 9 ? Il est inégal – je suppose même qu’il fait partie des volumes plus « faibles » de la série. La trame à Tokyo déçoit, elle n’est pas à la hauteur des promesses du tome précédent. Sur la route du nord, c’est sans doute plus intéressant – mais aussi tout particulièrement périlleux : à mesure que la fin de la série approche, Naoki Urasawa, sans doute un peu à court de munitions scénaristiques, doit compter ses tirs – et s’assurer qu’ils portent, au risque d’un échec en dernier recours. Redoutable.

 

Mais, bien sûr, il peut tricher… Et il le fera sans doute.

 

Ce qui pourra être jubilatoire, ou agaçant.

 

Ou les deux à la fois ?

 

Tome 10 « deluxe » un de ces jours…

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La Reine en jaune, d'Anders Fager

Publié le par Nébal

La Reine en jaune, d'Anders Fager

FAGER (Anders), La Reine en jaune et autres contes horrifiques, [Samlade svenska kulter], traduit du suédois par Carine Bruy, Bordeaux, Mirobole, coll. Horizons Pourpres, [2011, 2016] 2017, 320 p.

 

BACK IN YELLOW

 

Il y a quelques années de cela, les (alors) toutes jeunes éditions Mirobole avaient eu l’excellente idée de publier un recueil de nouvelles horrifiques intitulé Les Furies de Borås, dû à l’auteur suédois Anders Fager – recueil bien servi par une couverture tout simplement parfaite, cohérente avec l’identité graphique audacieuse de la maison et en même temps adaptée au contenu, avec son plus qu’explicite tentacule dans le bocal.

 

Car Anders Fager écrivait des nouvelles « lovecraftiennes », figurez-vous – et où la référence au gentleman de Providence était plus qu’à son tour affichée. Il en avait écrit pas mal, en fait – rassemblées dans un gros omnibus titré Samlade svenska kulter, entièrement dévoué au genre. En France, Les Furies de Borås était donc une sélection de nouvelles (et « fragments », j’y reviendrai) tirées de cette anthologie.

 

Le recueil, qui m’avait beaucoup plu, avait été bien accueilli, ai-je l’impression (il a été repris en poche depuis, d’ailleurs) ; et Mirobole, de manière assez logique, nous a donc concocté un deuxième volume puisant à la même source, avec une couverture toujours aussi excellente, sous le titre pour le moins connoté de La Reine en jaune – sachant que la référence ne porte pas tant sur Chambers, ni même sur Lovecraft d’ailleurs (qui n’a utilisé le lexique du Roi en jaune que dans une seule nouvelle, « Celui qui chuchotait dans les ténèbres »), plutôt sur les lovecrafteries qui ont suivi, et littéraires comme rôlistiques, semble-t-il.

 

J’avais hâte assurément de lire ce nouveau recueil de yog-sothotheries venant du froid… Oui, Les Furies de Borås m’avait vraiment beaucoup plu ! Mais, je ne saurais le cacher, cette hâte se mêlait aussi d’une vague inquiétude : le premier recueil ayant été plus ou moins présenté comme un best of, fallait-il illico en déduire que La Reine en jaune comprendrait des nouvelles forcément moins bonnes ? De second choix ? Le nouveau recueil pourrait-il vraiment rivaliser avec son prédécesseur ?

 

Après lecture, autant le dire d’emblée : non. Que ce soit en raison de ce problème éventuel ou d’autre chose que je ne parviens pas forcément bien à définir… Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : La Reine en jaune n’est certes pas un mauvais recueil horrifico-lovecraftien – il est même bon, pour ainsi dire. Mais moins bon…

 

DES NOUVELLES LOVECRAFTIENNES ?

 

Je suppose qu’il pourrait être opportun de discuter brièvement du caractère « lovecraftien » de ces nouvelles… Au fond, ça n’est peut-être pas si évident que cela – sauf à considérer que citer, ici Cthulhu, là Shub-Niggurath, suffit à apposer le label sur le texte présentant cette « audace ».

 

Il y a de semblables références explicites dans La Reine en jaune comme dans Les Furies de Borås ; elles ne se cachent donc pas, mais ne sont pas pour autant envahissantes. La pertinence de leur emploi, j’imagine, pourrait cependant être questionnée : dans les nouvelles impliquant My Witt, les allusions marquées à Carcosa ou à Celui Qui Ne Doit Pas Être Nommé (ou peut-être plus exactement le jeu autour de cette notion bâtarde) s’insèrent parfaitement dans la narration, ça coule tout seul, et c’est bienvenu ; Yog-Sothoth çà et là dans « Le Voyage de Grand-Mère », dernière nouvelle du recueil et par ailleurs la meilleure, ça glisse un peu moins bien…

 

Et, finalement, se focaliser sur les mythologies mésopotamiennes dans « Cérémonies », ou faire dans l’explicite-et-même-un-peu-plus-que-ça, mais sans jamais nommer pour autant, dans « Quand la mort vint à Bodskär », ça fonctionne aussi bien, voire plus.

 

Finalement, ces références passent sans doute mieux dans les « fragments » numérotés qui entourent les « nouvelles » (comme dans le précédent recueil) : leur format bref et concentré est plus propice à l’allusion évocatrice – incluant par exemple une « Femme Boursouflée » que je ne connaissais qu’au travers de la campagne Les Masques de Nyarlathotep pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu : apport purement rôlistique, ou bien il y avait une source littéraire ? Pas chez Lovecraft à vue de nez ; si vous avez des renseignements à ce propos, je suis preneur…

 

Lovecraft, alors ? Si Lovecraft = Grands Anciens Tentaculaires, Cultes Innommables et Vilaines Bébêtes, oui ; et quelques autres choses, certes (mais pas de grimoires). Amplement de quoi s’en satisfaire, d’ailleurs – à l’évidence, si je lis ce genre de recueils, c’est bien que ce lexique et ces thèmes inhérents me bottent… Alors je ne vais certainement pas faire la fine bouche !

 

Simplement, que ça soit « gênant » ou pas, il n’y a sans doute pas ici le « fond d'horreur cosmique » de Lovecraft – moi, ça ne me gêne pas vraiment, en fait ; ou pas autant qu'on pourrait le croire ? C'est bien sûr une dimension que j'apprécie, mais un conteur talentueux peut très bien en faire l'économie… Mais guère d’horreur cosmique ici, donc – si quelques aperçus surgissent bien çà et là qui peuvent en relever. Fager, dans son style comme dans sa narration et son traitement, n’est bien évidemment pas un auteur américain des années 1920 et 1930, et il serait absurde de lui en vouloir…

 

Il est d’une génération bien plus tardive, et on peut supposer, sans trop de risques de se tromper, qu’il a pas mal biberonné à Stephen King, et un peu plus tard à Clive Barker : du premier, il a clairement hérité cette « aisance », apparente du moins, qui lui fait raconter avec le plus grand naturel les histoires les plus folles, comme si c’était « facile » ; ça ne l’est certainement pas, mais c’est l’effet que m’a toujours fait le Roi, et Anders Fager, ici, me paraît clairement s’inscrire dans sa continuité – il est lui aussi, même si sans doute à un degré forcément moindre, un brillant raconteur d’histoires…

 

Et de Barker ? En a-t-il hérité quelque chose ? Je le crois – un goût du malaise, dirais-je… La capacité à mettre en scène le glauque et le dérangeant, en jouant par ailleurs d’effets d’échelle : au détour d’une ligne, la menace jusqu’alors latente peut se muer en démesure grotesque et hyper-graphique, et les deux approches, étrangement complémentaires dans leur contradiction apparente, n’en sont toutes deux que plus savoureuses…

 

Il faut enfin mentionner son ancrage historique, géographique et culturel : le XXIe siècle débutant, et la Suède (pour l’essentiel – mais « Le Voyage de Grand-Mère », car « heureuse qui comme Grand-Mère va faire un beau voyage », offre d’autres aperçus d’une Europe de l’ombre… Une Europe glauque, comme de juste. Mais cet ancrage participe à la réussite de ces nouvelles ; non qu’il soit spécialement exotique, d’ailleurs (sauf peut-être quand on rode aux environs de Bodskär ?) : en fait, c’est bien sa réalité toute matérielle, palpable, authentique par-dessus tout, et à peine (vraiment très très à peine) différente de ce que nous connaissons en France, qui en fait le sel…

FRAGMENTS

 

Comme dans Les Furies de Borås, donc, le recueil adopte une structure particulière, en mêlant cinq nouvelles « titrées », par ailleurs assez longues, et cinq « fragments », numérotés… et dont justement la numérotation permet de saisir qu’il y a des « trous ». Dans le gros recueil initial, ces « fragments » participent d’une certaine dimension « fix-up », qui ressort dans les éditions françaises, mais avec un écueil éventuel : certains éléments, ici, éclairent les nouvelles contenues dans Les Furies de Borås, et je suppose que l’inverse est tout aussi vrai… Or je ne m'en souviens plus, moi. Lire le gros recueil original, du coup, induit probablement un rapport différent à toutes ces nouvelles, les mini comme les autres...

 

Ces « fragments » ont cependant par essence quelque chose de frustrant : en rassemblant les nouvelles pour constituer un ensemble supérieur à la somme des parties, ils jouent avec jubilation de l’allusion, et tout autant des zones d’ombre – c’est bien le propos. Mais cette distinction en deux recueils (et il reste encore de ces textes dans le recueil suédois, qui sont donc toujours inédits en français) casse peut-être un peu la structure…

 

Cela dit, les « fragments » figurant dans La Reine en jaune sont globalement de très bonne tenue – et, en ce sens, oui, sans doute se suffisent-ils à eux-mêmes… Tout particulièrement, m’est avis, ceux qui, encore qu’avec une certaine mesure, nous laissent envisager la globalité d’un « mythe » aux allures de conspiration mondiale – un héritage, pour le coup, de « L’Appel de Cthulhu », entre autres. Et j’apprécie tout particulièrement ces petits vieux d’allure anodine voire fragile, qui discutent tout simplement des horreurs que recèle le cosmos, horreurs qu’ils « fréquentent » d’une certaine manière… C’est que ça peut faire peur, les petits vieux – et, pour le coup, quitte à avancer une autre référence de la littérature horrifique, ces entretiens d’un troisième âge probablement millénaire m’ont rappelé le premier chapitre de L’Échiquier du mal, de Dan Simmons… Avec peut-être un peu plus d’empathie, cependant : ces petits vieux-là sont peut être perdus pour l’humanité, mais ne paraissent pas aussi « méchants » que les vampires psychiques de Simmons – le vieux nazi en tête. En fait, ces « cultistes », à l'instar de quelques-unes des créatures que nous croiserons dans le recueil, ne sont peut-être pas si monstrueux... Peut-être...

 

J’ai beaucoup aimé ces « fragments », donc (celui du bateau, un peu moins que les autres, peut-être), qui inscrivent les récits « longs » d’Anders Fager dans un ensemble complexe et bizarrement cohérent.

 

LE CHEF-D’ŒUVRE DE MADEMOISELLE WITT

 

Mais les « fragments » ne sont pas seuls à opérer cette transmutation : on trouve dans les nouvelles « titrées », régulièrement, des allusions marquées à d'autres textes – on évoque ainsi les furies, notamment, et à plusieurs reprises ; dans le présent recueil, il faut d’ailleurs noter que deux nouvelles sont plus intimement liées encore : « La Reine en jaune » (quatrième nouvelle du recueil, hors « fragments ») est en effet la suite directe de « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt » (première hors « fragments ») ; et toutes deux, donc, tournent autour du même personnage, une jeune artiste suédoise du nom de My Witt.

 

Dans « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », nous faisons donc sa connaissance – et elle n’est pas très sympathique, somme toute… La jeune artiste, non sans une certaine morgue, l’égocentrisme étant un terreau favorable à la prétention, a rencontré un succès phénoménal avec sa dernière exposition, consistant en photographies porno hardcore, où elle se met elle-même en scène dans toutes les positions possibles et imaginables. Sa démarche artistique s’accommode plutôt bien du succès de scandale qui va de pair : la jeune femme choque et fascine, elle fait le tour des plateaux télé (d’autant plus que son connard de mari ou d’ex-mari, célèbre comédien et alcoolique notoire, constitue un sujet passionnant pour la presse people), en même temps que des militantes féministes brandissent des pancartes devant sa galerie…

 

Mouais… Ce n’est pas le moindre souci de cette nouvelle : elle est finalement presque aussi convenue que l’art censément audacieux de My Witt, qui n’a plus rien d’audacieux depuis au moins quelques décennies ; et la pertinence « politique » ou « sociétale » de la nouvelle me paraît un brin douteuse… M'est avis que les féministes ne seraient pas les premières à hurler en pareil cas, par exemple. À moins que ce ne soit le propos ? Pas impossible, en fait – mais je suis à des années-lumières du milieu (ou des milieux ?) de l’art contemporain, ma position (...) n’est donc ici guère assurée.

 

Et peu importe, en fait – parce que, globalement, cette nouvelle marche très bien ; aussi convenue soit-elle, elle parle et séduit – de même, faut-il croire, que la pseudo-subversion pornographique de My Witt interpelle et provoque, quand elle ne devrait probablement pas le faire, et a fortiori avec cette ampleur…

 

Car, oui, Anders Fager sait raconter une histoire. Ici, il entre directement – et nous fait entrer avec lui – dans la tête de My Witt… où se trouvent nombre de choses bien plus irritantes que ce que son art censément hype exprime. La jeune artiste va à cent à l’heure, méprise tout le monde (mais a une relation ambiguë avec sa secrétaire finlandaise), multiplie les poses… Faudrait-il que quelqu’un vienne lui secouer un peu les puces ?

 

C’est en tout cas ce qui se produit – quand elle reçoit dans sa galerie la visite d’une petite vieille, friquée à l’évidence, et qui la sidère simplement en disant la vérité la plus évidente : ce qu’a fait My Witt dans cette exposition porno est au fond parfaitement innocent… L’artiste enrage, mais le lecteur sait que la vieille bique a raison. Cependant, cette dernière – qui représente une sorte de club du nom de « Carcosa » (eh) – croit volontiers que la jeune artiste a du potentiel ; elle lui commande donc un chef-d’œuvre, son chef-d’œuvre – quelque chose qui ne sera, cette fois, pas du tout innocent…

 

La nouvelle était en roue libre dès le départ, elle l’est à nouveau après cette intervention aux relents pas désagréables de conspiration sectaire de vieilles peaux au compte en banque bien rempli – un peu à la Society de Brian Yuzna… Nous nous doutons très bien de ce qui va se passer, mais peu importe : ça marche. Très bien, même.

 

Mais ça marche parce que l’auteur sait raconter une histoire ; laquelle, pour le coup, n’est donc pas forcément transcendante...

LA REINE EN JAUNE

 

Je casse un brin l'ordre du recueil, pour passer directement à « La Reine en jaune », deuxième nouvelle centrée sur My Witt : la précédente s’achevait forcément (d'où ça n'a rien d'un SPOILER) sur sa folie (et sa descente aux enfers de l’insanité, pour le coup, était bien rendue), sa suite s’ouvre donc sur My Witt enfermée dans un établissement psychiatrique qui fait aussi office de prison – comme de juste.

 

La part de récit, cette fois, est autrement limitée : en fait, il y a bien cette idée (assez convenue là encore) d’une forme de transcendance permettant à la folle de « s’évader », entre autres choses… Mais c’est peu.

 

En fait, ça ne fait sens, d’une certaine manière, que dans la mesure où les conditions atroces de détention de l’artiste cultivent, avec la bénédiction des médecins de Carcosa, sa folie sadique et homicide.

 

Pour l'essentiel, « La Reine en jaune », longtemps, procède comme une sorte d’adaptation moderne, particulièrement sordide, et en milieu psychiatrique, de quelque navet du registre « women in prison »… Mais avec quelque chose d’irrémédiablement glauque qui prohibe le rire et jusqu’à l’excitation, comme dans un bouquin de Sade versant « ésotérique » : oui, l’enfer de My Witt, en récompense de son chef-d’œuvre, a quelque chose d’un Silling sous sédatifs…

 

C’est probablement ce qui fait l’intérêt de cette nouvelle – d’autant plus sans doute que nous sommes toujours dans la tête de My Witt, et que ce n’est vraiment pas une situation très confortable… Les cachetons n'arrangent rien à l'affaire.

 

Rien d’exceptionnel cela dit ; peut-être (paradoxalement ?) le moment le moins intéressant du recueil – même si ça se lit bien.

 

CÉRÉMONIES

 

Hors « fragments », restent trois nouvelles qui, même semées d’allusions destinées à faire de l’ensemble davantage que la somme des parties, ont cependant quelque chose de plus « indépendant », ou disons « autonome ».

 

Ça ne signifie pas qu’elles n’ont rien de commun : en fait, « Cérémonies » gagne sans doute à être envisagée en parallèle de « La Reine en jaune », plus loin dans le recueil ; car nous sommes à nouveau dans un milieu clos, lourd de connotations médicales éventuellement morbides… Mais rien ici de la prison psycho-cauchemardesque de My Witt : nous avons ici affaire à quelque chose de bien autrement commun, prosaïque même – une maison de retraite…

 

Qui n’en est pas moins glauque, bien sûr – peu d’endroits sont aussi glauques que ces mouroirs à vieux, dans « la vraie vie »… Trossen, cependant, n’est peut-être pas tout à fait dans « la vraie vie » ? C’est qu’il s’y passe des choses étranges, tout de même – tout particulièrement au quatrième étage : celui où les résidents… ne meurent pas.

 

C’est presque scandaleux, pour une maison de retraite ! On y meurt : d’une certaine manière, c’est fait pour. Ça imprègne le personnel soignant, d’ailleurs, qui a ses « superstitions » fermement ancrées tout au fond de sa conscience professionnelle : ainsi, tous savent très bien que les morts, à Trossen, vont par trois. Toujours.

 

 

Enfin, sauf au quatrième étage.

 

Peut-être les étranges rituels auxquels s’y livrent patients et soignants y sont-ils pour quelque chose ? Assez des bingos, de l’art-thérapie, de ce satané disque de variétoche qui tourne en boucle ! Les résidents ont bien mieux à faire – du théâtre, d’une certaine manière : reconstituer les rites de la Mésopotamie antique ! Des Grands Anciens qui en valent bien d’autres… ou ne dissimulent qu’à peine les entités incompréhensibles qui se cachent derrière, comme de juste.

 

S’agit-il d’une nouvelle horrifique ? Je n’en suis pas persuadé, non… Au-delà de l’horreur qu’est par essence une maison de retraite, s’entend. Milieu décrit avec authenticité : à tourner les pages, ça pue la pisse, les sourds braillent aux oreilles des Alzheimer réclamant leur café à toute heure du jour et de la nuit, et la mort guette au détour d’un couloir, comme de juste – enfin, dans les autres étages…

 

Mais, en fait, le « mythe », ici, quel qu’il soit, surnaturel ou pas, a en fait quelque chose de positif, d’une certaine manière. Et le ton de la nouvelle est passablement loufoque. Oui, un humour... jaune, forcément. Hein. Mais ça fonctionne bien.

QUAND LA MORT VINT À BODSKÄR

 

« Quand la mort vint à Bodskär » joue d’une tout autre ambiance. C’est une nouvelle où l’action a une place tout à fait inhabituelle – et, en cela aussi bien sûr, elle ne manque pas de rappeler son illustre modèle qu’est « Le Cauchemar d’Innsmouth » ; d’une certaine manière, d’ailleurs, c’est à un épisode discret de la fin de la nouvelle de Lovecraft que nous pensons – avec ce commando venu, quoi qu’il en ait, pour éliminer de la surface de la terre des créatures qui ne sont pas les humains que l’on croit… Côté jeu de rôle, par ailleurs, plus d’un aspect de ce récit peut renvoyer à Delta Green, j’imagine.

 

Nous suivons donc un commando suédois – l’élite de l’élite, plusieurs armes différentes, des agents qui sont autant de spécialistes de la fonction qu’on leur a attribuée ; sauf sans doute ce type pas bien militaire, là – ouais, un bureaucrate, quelque chose comme ça…

 

Mais qui, lui, sait.

 

Les troufions ne savent en effet pas ce qu’ils vont faire sur cette île paumée tout au nord. Ou ils croient savoir, plus exactement – et cela les réjouit : quoi de mieux, pour un soldat, que de jouer à la guerre ? Mais jouer vraiment – à balles réelles, hein ! Mais sur qui tirer ? Notre personnage point de vue – la brute du lot, et ça c’est sans doute très bien vu – le sait parfaitement : c’est parce que des soldat russes ont violé la souveraineté suédoise ! Ils se sont rendus sur cette île, les Popov... Alors les braves soldats suédois vont les buter. Discrétos. La guerre, mais dont on ne parlera pas à la télé – parce que les Russes, une fois qu’ils se seront pris leur inévitable branlée, quitteront les lieux pour ne plus y revenir, et on étouffera l’affaire : ils n’auraient rien à gagner à ce que ça s’ébruite, bien au contraire !

 

Bien évidemment, la réalité est tout autre. Le lecteur le sait d’emblée, bien avant le premier coup de feu, et ça n’est pas le moins du monde un problème : ça fait partie du truc.

 

Et la nouvelle est une réussite – alors même qu’elle use, de même disons que « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », d’une trame rebattue, au prisme d’un procédé rebattu : forcément, ici, les monstres ne sont pas les créatures, mais les militaires (avec le « bureaucrate » en tête) – d’une bêtise révoltante, mais dont, en même temps, on partage la peur… à partir du moment où notre personnage point de vue, du genre borné, se doit d’admettre qu’il a toutes les raisons d’avoir peur. Le massacre auquel il se livre n’en est que plus tragique…

 

C’est sans doute un aspect important de ce recueil – et qui, pour autant que je m’en souvienne, marquait aussi Les Furies de Borås : via la narration, nous sommes à peu près toujours du « mauvais côté » ; que le surnaturel soit dans le camp d’en face ou dans celui du point de vue n’est finalement que de peu d’importance.

 

Cela fonctionne très bien dans « Quand la mort vint à Bodskär », et ce quand bien même c’est une fois de plus une nouvelle très convenue – au moins autant que « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt ». Et pourtant ça marche…

 

Mais ça marche bien, bien mieux dans la dernière nouvelle du recueil, qui est probablement la meilleure. Une nouvelle où nous sommes résolument dans le camp « monstrueux »...

 

LE VOYAGE DE GRAND-MÈRE

 

« Le Voyage de Grand-Mère » est l’équivalent sous forme de nouvelle d’un road-movie. Nous y suivons deux individus du nom de Zami et Janoch, qui partent en voiture d’un bled tout au nord de la Suède, afin d’aller chercher leur grand-mère – nous ne savons d’abord pas où –, laquelle « va partir en voyage » ; leitmotiv rythmant les « chapitres » de la nouvelle, presque systématiquement en en-tête (même si, sur le tard, d’intéressantes variantes sont à noter).

 

Mais, très vite, nous comprenons que Zami et Janoch sont… « bizarres ». Des asociaux, au mieux – des gens pas habitués à fréquenter leurs voisins, et pour qui conduire une voiture relève de l’odyssée ; il est vrai que, d’une certaine manière, c’est bien dans une odyssée qu’ils s’engagent… puisqu’ils seront amenés à traverser l’Europe du nord au sud !

 

Mais leur bizarrerie va bien au-delà. Et si Zami, principal personnage point de vue, essaye tant bien que mal de faire illusion, Janoch, lui, s’affiche somme toute rapidement comme non humain… Ce sont des « monstres » qui nous ont embarqués dans leur voiture – et des monstres qui ont bien conscience de ce que leur périple en forme de quête héroïque tournera court s’ils ne se montrent pas suffisamment prudents… Parce qu’il y a des monstres en face également ? Probablement : quoi de plus monstrueux que les démocrates danois ? L’Oncle Tanic l’a suffisamment répété à Zami, alors même qu’il lui faisait « mé-mo-ri-ser » toutes les étapes du trajet à venir (car il est hors de question de demander son chemin !) : les démocrates danois sont terribles, on ne peut pas leur faire confiance, ils sont dangereux… La famille le sait bien… Ou la meute ?

 

Et, au bout du chemin : Grand-Mère. Et Grand-Mère n’est pas n’importe qui : après tout, c’est elle qui a pactisé avec Yog-Sothoth…

 

Mais le pire, dans tout ça, n’est-il pas qu’aux épreuves de l’aller… il faille ajouter celles du retour ? Avec Grand-Mère – Grand-Mère qui part en voyage…

 

Et d’autres passagers.

 

Contraints…

 

Aucune hésitation en ce qui me concerne : « Le Voyage de Grand-Mère » est la meilleure nouvelle de La Reine en jaune. Contrairement au « Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt » ou à « Quand la mort vint à Bodskär », rien de convenu ici – et l’effet, sur le moment et à terme, est autrement remarquable que dans « Cérémonies » et « La Reine en jaune ».

 

Le point de vue « monstrueux » est superbement géré ; et la répétition même des situations, dans le périlleux périple de Zami et Janoch, participe du caractère oppressant de la nouvelle – les routes européennes sont autant d’ennemies, d’une certaine manière… La nouvelle atteint par ailleurs des sommets de glauque – mais là encore avec bien plus d’habileté que dans le plus ou moins torture-porn qu’était « La Reine en jaune ». La nouvelle suinte littéralement – le malaise est là, sous-jacent ou, de plus en plus à mesure que le récit progresse, explicite, et ce à chaque page. Il se montre sans doute d’autant plus inquiétant que l’auteur sait ménager une forme d’empathie déconcertante pour ses monstrueux voyageurs… Et que nous redoutons avec eux les interventions malvenues des « humains », démocrates danois ou pas…

 

Oui, décidément : s’il ne faut retenir qu’une seule nouvelle dans La Reine en jaune, c’est bien « Le Voyage de Grand-Mère ».

 

ET AU FINAL ?

 

Cette première place acquise, où se situe le reste ?

 

Aussi frustrants soient-ils, je mettrais les « fragments » en deuxième position ; ils bénéficient de leur beau travail d’ambiance, et de leur caractère forcément laconique.

 

Après ? Ça se complique… Disons probablement « Quand la mort vint à Bodskär », qui, bien que convenue, fonctionne très bien ; l’ordre des mots se retourne sans doute pour « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », qui fonctionne mais est vraiment très très convenue…

 

« Cérémonies » et « La Reine en jaune » sont deux nouvelles bien plus anodines, sans doute ; j’en aurai tout oublié dans quelques semaines au plus tard.

 

Le bilan est donc forcément moins bon que pour Les Furies de Borås : c’est moins inventif, beaucoup moins parfois, et le deuxième recueil ne peut bénéficier de l’effet de surprise du premier… Est-ce un recueil de second choix ? Je ne peux pas le dire, je n’en sais rien – même si, concrètement, ça m’a bien fait cette impression… Avec au moins une exception, bien sûr : « Le Voyage de Grand-Mère ».

 

Un bon recueil, donc, ne vous y trompez pas – mais moins bon ; peut-être même beaucoup moins… Anders Fager a du talent, c’est indéniable : il sait en tout cas raconter des histoires. Même si son style peut irriter : je ne me souviens pas de ce qu’il en était dans le précédent recueil, mais, ici, le « sujet verbe COD », ou du moins les phrases très, très courtes s’enchaînant à la mitrailleuse, ça m’a parfois un peu saoulé – même si, globalement l’auteur sait se montrer plus subtil quand il pénètre vraiment dans la psyché d’un personnage point de vue.

 

Oui, il sait raconter des histoires… mais, dans le cas présent, elles sont tout de même parfois un peu trop banales pour faire totalement illusion. C’est peut-être en partie délibéré… Mais, ce qui faisait la séduction des Furies de Borås, c’était pour partie son usage habile des codes de la lovecrafterie, repris, transmutés, subvertis dans une narration plus « moderne » ; effet qui m’a paru nettement moins sensible ici… ou moins convaincant.

 

Cela dit, La Reine en jaune reste plus que lisible ; et je jetterais volontiers un coup d’œil à d’autres textes de Fager – « lovecraftiens » ou pas, d’ailleurs. On peut bien remercier Mirobole pour cette découverte – même avec un deuxième recueil nettement moins saisissant que le premier : le traduire et l’éditer était quand même une idée très bienvenue.

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Nuisible, vol. 1, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

Publié le par Nébal

Nuisible, vol. 1, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

HOKAZONO Masaya & SATOMI Yu, Nuisible, vol. 1, [蟲姫, Mushihime], traduit [du japonais] et adapté en français par Pascale Simon, Bruxelles, Kana, coll. Big, [2015] 2017, 205 p.

 

UN COUP DE TÊTE

 

Ça m’arrive – moins ces derniers temps, mais ça m’arrive : déambulant dans telle ou telle librairie, je tombe subitement (à moins que ce ne soit qu’il me saute à la gueule de lui-même) sur un bouquin dont je ne sais absolument rien, mais dont je suppose qu’il serait parfaitement déraisonnable de quitter les lieux sans en faire l’acquisition.

 

 

Oui, c’est une rationalité particulière. Une rationalité plus orthodoxe consisterait à attendre au moins quelques retours avant de se lancer dans un achat forcément inconsidéré – surtout que je n’ai pas exactement le(s) compte(s) en banque de François « Rebel Rebel » Fillon, moi…

 

Bon, bref : je ne savais rien de Nuisible – et pour cause, seul ce premier tome est pour l’heure disponible et, quand je l’avais acheté, il n’était sur les rayonnages que depuis très peu de temps… Je ne savais rien non plus des auteurs, et n’en sais guère plus aujourd’hui. Il semblerait que le scénariste, Masaya Hokazono, a tout de même un peu de bouteille, et a livré nombre de mangas au registre très varié, de la comédie à l’horreur en passant par la romance et la science-fiction (plusieurs ont été traduits, tout récemment ai-je cru comprendre) ; j’ai lu aussi qu’il était parallèlement un romancier, ayant œuvré notamment dans le genre horrifique, mais n’en sais donc pas davantage (et n’ai pas trouvé de quoi me montrer plus catégorique pour l’heure). Quant à Yu Satomi, la dessinatrice, elle est d’une certaine manière une « débutante », car Nuisible est sa première série en tant que telle ; par contre, elle avait déjà une carrière appréciable en tant qu’illustratrice, responsable d’un certain nombre de couvertures – dont plusieurs pour des BD signées Masaya Hokazono, qui, très satisfait du résultat, l’aurait ainsi incitée à franchir le pas et à devenir pleinement mangaka sur sa dernière série.

 

Autant d’éléments que je n’ai donc appris qu’après coup, mais qui, pourtant, d’une certaine manière, n’ont fait que confirmer ma pulsion d’achat initiale… Le contexte avait sans doute son importance : j’ai trouvé ce premier volume (à prix de lancement riquiqui, quelque chose comme 5 €, ça a pu jouer) dans une petite librairie qui, rayon mangas, s’en tient peu ou prou à deux auteurs : Jirô Taniguchi, avec plein de bouquins, et Mari Yamazaki, pour sa série Thermæ Romæ (à laquelle je vais jeter un œil très prochainement). Autant dire que, dans ce cadre, il y avait sans doute quelque chose d’un peu « auteurisant », pour ce que ça vaut...

 

Nuisible, isolé au milieu de tout ça, n’en ressortait que davantage, d’une certaine manière… Avec des connotations plus ou moins à propos. Mais ce premier volume avait aussi, en ce sens, un atout de taille : sa superbe couverture. Œuvre de Yu Satomi, donc… et, disons-le tout de suite, la dame est bien meilleure illustratrice que dessinatrice : l’intérieur de ce premier volume n’est clairement pas à la hauteur de sa couverture... même si c’est plus compliqué que ça, en fait, et il me faudra bien y revenir ; mentionnons cependant d'ores et déjà que les têtes de chapitre, sur un mode « illustration », sont tout à fait satisfaisantes, elles, feuilles, fleurs et papillons...

 

Mais, si ce feuilletage m’avait à cet égard fait une impression un peu décevante (là, je m’en tiens donc au premier coup d’œil), il m’avait séduit par d’autres aspects, vite confirmés par le pitch de la série : un lycée, un soupçon de romance forcément, des choses dont je me passe généralement fort bien… mais aussi et surtout de l’horreur bien glauque ! En fait, ce premier coup d’œil m’a aussitôt imposé un nom en tête : celui de Junji Itô, dont j’avais adoré Spirale (la plus grande BD d’horreur de tous les temps et de tout l’univers ?), même si Nuisible louche sans doute davantage du côté de Tomié – au point, à vrai dire, où l’on pourrait, si l’on est un peu chatouilleux, avancer les accusations terribles de plagiat et/ou de clichés… Sans doute plutôt « clichés », comme de juste : je ne prétends certainement pas que les lycéennes horrifiques sont la chasse gardée de Junji Itô, ce qui serait absurde (outre qu’un autre de mes chouchous dans le manga d’horreur, que je découvre petit à petit, le vétéran Kazuo Umezu, a pu en jouer déjà avant)… Mais impression confirmée après lecture – et, si une chose m’a surpris dans tout cela, c’est peut-être, au-delà de la BD elle-même, que les retours sur ce premier tome que j’ai pu lire ici ou là depuis ne mentionnent jamais ledit maître du manga d’horreur – quitte à avancer d’autres références, qui me dépassent sans doute pour la plupart, mais dont les quelques-unes qui peuvent me parler en dépit de mon ignorance crasse me laissent d’autant plus perplexe : L’Enfant insecte de Hideshi Hino, sérieux ? Alors, oui : il y a dans les deux un « enfant » (une lycéenne, ici) qui est d’une certaine manière un « insecte »… Mais, fond et forme, ça n’a, en dehors de ce point commun pas si révélateur que cela, absolument rien à voir ; du coup, la comparaison me fait un peu l’effet… eh bien, disons que cela reviendrait peut-être, à mes yeux, à mettre La Métamorphose de Kafka et le Starship Troopers de Verhoeven sur le même plan ; notez, y a des gros insectes dans les deux, hein !

 

 

Bref. D’une manière ou d’une autre, cet agrégat de « plus » (couverture, horreur glauque) et de « moins » (dessin bof, risque de romance lycéenne non négligeable) ne m’a pas laissé indifférent, et c'est le positif qui l'a emporté. Prix de lancement, envie de faire exceptionnellement dans l'actualité, annonce dès ce premier volume que la série comportera trois tomes et, hop ! fini, quelques vignettes horrifiques qui m’alléchaient tout particulièrement… Allez, je pouvais bien tenter l’expérience !

 

Coup de tête, oui...

 

Mais c’est ainsi que.

 

HORMONES = MEURTRE MORT TUER

 

Nous serons tous d’accord pour considérer qu’il est peu de choses aussi répugnantes au monde que les adolescents.

 

 

Hein ?

 

Nous ne serons pas d’accord ?

 

Admettons : un vieux nazi obèse mangeant avec les doigts des tripes à la mode de Caen en boîte mélangées à de la purée et noyées sous de la sauce moutarde sucrée Heinz dans un PMU glauque du fin fond de la Creuse, où il s’est réfugié au prétexte de promener son caniche nain toiletté de la veille et qui pue affreusement de la gueule, est peut-être un tout petit peu plus répugnant. Un tout petit peu.

 

Admettons.

 

Bref : les adolescents ont des hormones envahissantes, et, comme dans tout bon slasher, il leur faudra bien payer pour ce tort à un moment ou à un autre. Même si…

 

N’allons pas trop vite.

 

La BD se focalise tout d’abord sur un petit groupe, deux filles, deux garçons, portés tous autant qu’ils sont à rougir pour un rien, la goutte de sueur au front – cons de jeunes, allez ! Parmi eux, se distingue néanmoins le blondinet Ryôichi Takasago, forcément un peu plus mignon que les autres, ce dont on l’excusera cependant volontiers, car il a le bon goût de faire des rêves qui ne tournent pas tous – ou pas directement, ou pas seulement, etc. – autour du SEXE.

 

Ce premier volume s’ouvre en fait sur un de ces rêves, et ménage donc d’entrée une pure scène d’horreur pour le coup très efficace : le garçon est à bord d’une barque que navigue un homme d’allure très « traditionnelle », et mutique ; dans l’eau, tout autour de la barque, des cadavres – des dizaines, des centaines de cadavres, qui dérivent à la surface… Parmi ces cadavres, l’un tout particulièrement attire l'attention de Ryôichi : celui d’une jeune fille – forcément, et forcément la plus belle de toutes… Nue, par ailleurs (ce qui la distingue d’autant plus). Sauf que ledit cadavre… ouvre brutalement les yeux – et décoche au jeune homme le plus terrifiant et redoutable des sourires… avant de muter en une affreuse créature, toute en dents démesurées, bien trop longues, bien trop nombreuses, et…

 

Et ce petit con de Takasago se réveille en cours – il s’était assoupi, le morveux ! –, cible comme de juste des lazzis de ses congénères imbéciles, et des brimades de son sadique de prof.

 

Sauf que…

ELLE !

 

Sauf que cette fille, ce n’est pas la première fois qu’il la voit dans ses rêves – en fait, elle revient sans cesse, toujours aussi belle, toujours aussi horrible.

 

La suite coule de source, n’est-ce pas ?

 

Eh oui : le lycée, figurez-vous, accueille une nouvelle élève ! Elle a pour nom Kikuko Munakata – charmante jeune fille, oui… dont la beauté est telle qu’elle attire tous les regards, ceux des garçons comme ceux des filles ; en fait, là où on aurait pu supposer une banale réaction de jalousie de la part de ces dernières à l’encontre de leur nouvelle « rivale », c’est en fait la fascination qui l’emporte : elle est si belle qu’on ne peut que l’admirer, tétanisé – sa beauté a un caractère tellement irréel qu’il la place d’emblée dans une catégorie à part : elle n’est pas une lycéenne « normale ». Aussi ces dernières n’ont-elles même pas à lui en vouloir.

 

Pas « normale »… C’est peu dire ! Car cette beauté hors-normes s’affirme bien vite et sans vraiment d’ambiguïté comme inhumaine – au plein sens du terme.

 

VEUVE NOIRE, MANTE RELIGIEUSE, ETC.

 

Inhumaine, d’accord… mais quoi, dans ce cas ? Là encore, la BD ne tergiverse pas cent-sept ans – révélant bien vite que la lycéenne est une sorte d’insecte… Des pointes acérées lui poussent, ou des dards, ou des aiguilles, dont la piqûre est redoutable. Et bientôt c’est tout bonnement de meurtres qu’il s’agit… impliquant par exemple ce vieux pervers adepte de l’enkô ; je cite la définition de la BD : « abréviation d’enjô kôsai (« relations d’entraide »), euphémisme désignant des rencontres entre des filles mineures et des hommes plus âgés, incluant ou non des rapports sexuels pour lesquelles elles sont payées. »

 

Glauque.

 

Même si le meurtre n’intervient qu’après coup… Déjà, auparavant, la BD ne nous a cependant pas ménagés côté horreur, éventuellement très graphique – les déformations du corps de Kikuko, ses aiguilles et sa bouche envahie de tentacules… et des éclats cinglants de gore, le cas échéant. Autant de séquences pour le coup assez fortes, et qui fonctionnent peut-être d’autant mieux qu’elles se montrent brutales : la narration est assez rythmée, et, sur le court format de ce premier tome, les amateurs d’horreur en ont assurément pour leur argent, très vite – nul besoin ici d’une longue mise en place…

 

Par ailleurs, avec ledit vieux sagouin, apparaît une autre dimension de la BD qui, pour le coup, rappelle vraiment beaucoup Tomié : la beauté fatale de Kikuko, autant que sa monstruosité, incitent les gens à lui « vouloir du mal », voire à la tuer, tout bonnement… Mais sans succès, comme de juste.

 

Mais – et là, pour le coup, c’est peut-être plus original, un tout petit peu du moins –, aussi dérangeante soit Kikuko dans son inhumanité, aussi horribles soient les blessures empoisonnées qu’elle inflige, voire les meurtres qu’elle commet, le lecteur – via son « témoin » Ryôichi – n’est pas forcément enclin à la juger foncièrement maléfique… En cela, pour l’heure du moins, Kikuko n’est donc pas Tomié. Et d’une manière assez intéressante, car double : d’une part, la BD nous incite très tôt à l’envisager comme non-humaine, donc, et, de manière relativement habile, elle nous prie de ne pas la juger et juger ses crimes ainsi qu’on le ferait s’ils avaient été commis par une humaine ; par ailleurs, et de manière éventuellement paradoxale, la narration insiste sur le fait que la lycéenne, quand elle blesse, quand elle tue… pleure. Larmes de crocodile, oui, peut-être… ou peut-être pas ? Pour le moment, elle conserve une certaine ambiguïté (oui) très appréciable à cet égard.

 

LES HISTOIRES D’AMOUR FINISSENT MAL (EN GÉNÉRAL) ?

 

C’est d’autant plus saisissant, sans doute, que nous avons donc Ryôichi comme témoin, et que ses sentiments également sont mêlés…

 

Il « connaît » donc cette fille – pour l’avoir vue dans ses rêves. Il sait dès le départ que, sous sa beauté hors-normes, elle n’est tout simplement pas humaine ; elle est monstrueuse, même… et elle ne lui veut probablement pas du bien.

 

Les hormones sont cependant de la partie… mais, là encore, la romance (encore un peu vague) qui en découle, une fois du moins que Ryôichi a pris ses distances avec ses trois amis qui ne peuvent tout simplement pas comprendre, cette romance donc est complexe et ambiguë ; subtile, finalement... Malgré la monstruosité affichée et sans l’ombre d’un doute meurtrière de Kikuko, les sentiments unissant les deux personnages, de part et d'autre, ont quelque chose d’ « authentique » jusque dans leur dimension impulsive, et nous n’avons pas… envie, en fait, de juger la nouvelle venue monstrueuse et inhumaine.

 

D’une certaine manière, nous, à la différence de ses copains-copines, nous pouvons comprendre Ryôichi… Jusque dans la conséquence pour l’heure la plus notable de cette amourette ambiguë : la beauté supplémentaire qui semble désormais caractériser notre lycéen amoureux, dont les traits gagnent au fur et à mesure toujours plus en grâce – le dessin d’abord très simple de son visage, à la limite de l’abstraction, qui le caractérisait jusqu’alors tout en appuyant de la sorte sur sa relative « banalité » au milieu des copains-copines, laisse place à un dessin autrement plus précis et en même temps atténué par une sorte de « flou » d’une certaine manière hollywoodien – un « flou » qui est peut-être avant tout une aura ? Et qui, en tout cas, caractérisait déjà Kikuko, et elle seule.

 

Nous y devinons, bien sûr, une forme de contamination – dans pareil contexte, on pense forcément à une sorte de MST… Mais cette hypothèse, gonflée tout naturellement jusqu’à la pandémie, est peut-être d’une certaine manière timorée au regard du cauchemar qui s’annonce.

NUÉES DE SAUTERELLES – ET PLUS SI AFFINITÉS

 

Car les insectes en ville, que nous envisageons donc bientôt comme autant de parents de Kikuko, ont un comportement des plus étrange – ainsi de ces fourmis qui se lancent à l’assaut des chiens et des chats dès le premier chapitre de la BD. Les piqûres infligées par les bestioles diverses et variées s’ajoutent à celles de la nouvelle lycéenne… ou plus exactement les annoncent.

 

Que se passe-t-il donc ? Les morts mystérieuses s’accumulent, qui dépassent la police scientifique… Jusqu’à ce qu’un de ces médecins légistes, emporté par une intuition, vienne soumettre le problème à un sien camarade de fac – devenu entomologiste.

 

Ledit savant, du nom de Kuzumi, et assez jeunot, semble en fait parfaitement savoir ce qu’il en est ; tout indique qu’il pistait la jeune fille qui n’en est pas une… Car elle a laissé des cadavres derrière elle, au fil de son périple à travers le Japon – autant de morts mystérieuses qui ne peuvent être attribuées qu’à elle. Cela va plus loin : Kuzumi, qui a donc sa petite idée de ce qui se produit, semble d’ores et déjà savoir que la « suspecte » n’est pas humaine !

 

Il n’en est pas encore au point d’expliquer clairement son comportement. Mais quant à celui des insectes, de manière plus générale… Eh bien, ces animaux évoluent, non ? Et ils ont de bonnes, et même très bonnes, raisons de le faire, en ce moment...

 

Le réchauffement climatique !

 

Bon, ça, on verra plus loin ce que ça donne, hein, je préfère ne pas m’avancer sur ce thème pour l’heure…

 

Ce qu’il faut peut-être noter, par contre, c’est que, d’ores et déjà, Kuzumi compense d’une certaine manière l’inhumanité de Kikuko : aussi monstrueuse soit-elle, la jeune fille insectoïde, avec son lot de cadavres derrière elle, et ses dards qui poussent sur son corps, et ses tentacules qui jaillissent de sa bouche, son sourire plus qu’angoissant, sa beauté plus que jamais intimidante… Aussi monstrueuse soit-elle « objectivement », elle nous paraît parfois… moins inquiétante que le scientifique guère étouffé par l’éthique et absolument dénué d’empathie : et si c’était lui, le monstre, dans tout ça ? Le chasseur, et non la proie...

 

À moins, bien sûr, que nous ne soyons tous ensemble le monstre – nos déprédations et notre mépris de notre propre planète, après tout, pourraient suffire à constituer un dossier d’accusation pour le moins éloquent devant quelque tribunal cosmique…

 

PARFAITEMENT CONVENU – MAIS…

 

On l’aura compris : Nuisible ne brille guère par l’originalité, à s’en tenir à la trame globale. Et, dans ce registre, on a probablement lu bien plus convaincant – ainsi, donc, chez Junji Itô. À multiplier ainsi les codes ou les clichés, fonction de si vous êtes de bonne ou de mauvaise humeur, la série de Masaya Hokazono et Yu Satomi peine à affirmer sa singularité ; à maints égards, elle pourrait d’ailleurs relever du tout-venant… Une sorte de « manga jetable » ? Déjà lu, au fond, qu’on veut bien lire pour le coup, allez, puis que l’on range dans sa bibliothèque pour ne plus y revenir – quitte à s’enfiler d’autres succédanés du même ordre ?

 

Peut-être… et peut-être pas.

 

Parce qu’il y a des choses qui demandent sans doute encore à être développées, et que, en même temps, et en dépit de son caractère somme toute « banal », ce premier volume accroche suffisamment pour que l’on ait envie d’en lire la suite – en tout cas, il m’a suffisamment accroché moi, et, le moment venu, je pense faire l’acquisition du tome 2 ; sans en faire une priorité, certes, mais je garde ça derrière l’oreille.

 

Parce que, et peut-être surtout, j’apprécie l’ambiguïté du personnage de Kikuko – et de sa relation avec Ryôichi. Il y a là des passages où la BD se montre assez fine et, oui, intrigante : si le prix à payer pour accéder à ces scènes est, çà et là, un bref chapitre en forme de thriller limite poussif (pour l’heure, mais pas au point d'agacer), ma foi, je peux faire avec.

 

Parce que, enfin, ce premier volume ne manque pas de scènes d’horreur joliment conçues, et très efficaces – même si, là encore, dans un registre largement pratiqué ailleurs, et donc notamment par Junji Itô, auquel je n’ai cessé de penser de la première à la dernière page.

 

FINALEMENT, CE DESSIN ?

 

Et là, pour le coup, il faut revenir sur le dessin de Yu Satomi – comme je l’avais laissé entendre plus haut.

 

La base demeure : la majorité des 200 pages de ce premier volume est bien terne – au mieux. Le dessin y est « simple », limite simpliste ; la mise en page, quant à elle, est très sage. L’épure est sans doute à propos, mais sans séduire ; les personnages manquent souvent de caractère, et leurs traits interchangeables participent d’une vague « confusion » parfois un brin navrante (les répliques hors phylactères n'arrangent rien à l'affaire, par ailleurs). À tout prendre, disons-le : le dessin n’est clairement pas le point fort de Nuisible, et la débutante Yu Satomi manque peut-être encore de maîtrise autant que de singularité – et donc de pertinence.

 

Sauf que…

 

Sauf qu’il y a des choses qu’elle réussit très bien.

 

Bien sûr, ce qui marque tout d’abord – dès les premières pages, donc –, c’est qu’elle est à même d’illustrer des séquences d’horreur bien conçues et proprement cauchemardesques ; en fait, le tout début du premier chapitre est à cet égard exemplaire – et si le reproche du manque de personnalité demeure peut-être encore (blah blah Junji Itô blah blah), le fait est que ça marche très bien : la démesure du lac (?) noyé sous les cadavres, le sourire macabre de la morte, sa transformation en quelque entité à même de coller des sueurs froides à mon Howard Phillips Lovecraft adoré… En fait, c’est irréprochable. Et, par la suite, nous aurons d’autres scènes d’horreur de la plus belle eau – et peut-être tout particulièrement celles qui se mêlent « d’autre chose » : les toutes dernières pages de ce premier volume en témoignent avec brio ! Et, finalement, des amourettes lycéennes bien perverses de la sorte, je ne dis pas non, tout compte fait…

 

Mais c’est qu’il y a autre chose encore : ce jeu, donc, sur la beauté irréelle de Kikuko, qui semble contaminer à son tour Ryôichi… Tout est ici affaire de contrastes, et, à cet égard, le dessin plus fade qui est l’apanage de la majeure partie de ce premier volume prend peut-être un tout autre sens ? N’en faisons pas trop : j’aurais du mal à prétendre que ce procédé justifie tout… Mais, là encore, l’essentiel est que cela donne pas mal envie de lire la suite – histoire de voir comment tout ça va évoluer…

 

ALLEZ, À SUIVRE…

 

Bilan ? Partagé. Parce que tout cela n’est pour l’heure guère original, et parce que le dessin « basique » est bien trop fade à mes yeux. Mais, quand le dessin ose s’emballer un peu – et dans la continuité d’une narration serrée qui le justifie sans doute –, quand l’horreur imprime les pages (très régulièrement, et j’y vois un sacré atout), quand le récit ose une ambiguïté que son prédicat semblait rendre inenvisageable, le fait est : ça marche.

 

Nous sommes bien loin du chef-d’œuvre, hein – et, à m’en tenir à ce seul premier tome, je ne me sens pas de faire du prosélytisme pour cette série. Mais, en dépit de quelques préventions, Nuisible a globalement su me séduire et m’accrocher ; assez, du moins, pour me donner l’envie de poursuivre. Je n’en ferai donc pas une priorité, mais, le moment venu, je lirai probablement le tome 2 – et on verra…

 

Pas si mal, pour un coup de tête, je suppose.

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Éloge de l'ombre, de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

Éloge de l'ombre, de Junichirô Tanizaki

TANIZAKI Junichirô, Éloge de l’ombre, [陰翳礼讃, In'ei raisan], traduit du japonais par René Sieffert, Lagrasse, Publications Orientalistes de France – Verdier, [1933, 1978] 2011, 90 p.

 

LA PATINE DE LA TRADUCTION…

 

L’Éloge de l’ombre, de Junichirô Tanizaki… Il était bien temps que je me lance dans la lecture de cet ouvrage aussi bref que colossal – ou du moins est-ce sa réputation, fermement établie ici dans sa préface par l’éminent traducteur René Sieffert.

 

Dudit, j’avais essentiellement lu des rendus d’œuvres « classiques », entendons par-là antérieures à Meiji : Le Dit de Heichû, Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, Le Dit des Heiké, les Contes de pluie et de lune d’Akinari Ueda (il faut y ajouter, sous le titre Les Notes de l’ermitage, une des trois traductions françaises du splendide Hôjôki de Kamo no Chômei que j’ai lues – mais la seule à être chroniquée sur ce blog est celle du Révérend Père Sauveur Candau, sous le titre Notes de ma cabane de moine) ; il avait cependant traduit également des auteurs contemporains – et pas des moindres, même si, sur ce blog, je ne peux renvoyer (pour l’heure ?) qu’aux Belle Endormies de Yasunari Kawabata.

 

Quoi qu’il en soit, René Sieffert rend ici en français un texte très important de Junichirô Tanizaki – immense écrivain japonais du XXe siècle (et, pour l’anecdote, encore le seul à avoir été publié dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque de la Pléiade) : cet Éloge de l’ombre, écrit en 1933, est souvent cité comme une œuvre cruciale, permettant d’approcher, d’une certaine manière, « l’âme japonaise », ici au regard des préoccupations esthétiques.

 

Le traducteur lui-même a beaucoup « milité » pour cette œuvre avec sa traduction de 1978 ici reprise (à l’époque, elle figurait dans ses Publications Orientalistes de France – longtemps la seule édition, de longue date épuisée par ailleurs : cette reprise chez Verdier date de 2011 seulement) ; et il n’y a va pas par quatre chemins, dans sa présentation : c’est un chef-d’œuvre, nous dit-il – et peut-être même le chef-d’œuvre de Tanizaki… qui en compte pourtant un certain nombre à son actif. Il est vrai que je ne l’ai guère lu pour l’heure… Seulement La Clef et, bien plus récemment, l’Histoire secrète du sire de Musashi – que j’avais adorés tous deux ; mais le fait est : j’ai encore de la marge ! Et l’envie de creuser, parce que j’ai le sentiment d’un écrivain qui, littéralement, « me parle »…

 

En notant cependant d’emblée que les deux œuvres que je viens de citer sont des romans – pas l’Éloge de l’ombre, qui est un essai. C’est que Tanizaki, écrivain prolifique autant que doué, s’est exercé au fil de sa carrière dans bien des registres…

 

Cela faisait un bon moment que j’avais envie de lire cette œuvre, envie devenue ces derniers temps plus pressante – car pénétrer « l’âme japonaise » n’est pas la moindre des difficultés auxquelles je suis confronté depuis quelques mois que je m’y intéresse de manière plus concrète. Mais, étrangement, l’événement qui m’a amené à lire enfin cet essai avait quelque chose de paradoxal… puisqu’il s’agissait de la sortie d’une nouvelle traduction, signée Ryôko Sekiguchi, parue tout récemment aux éditions Philippe Picquier, sous le titre Louange de l’ombre.

 

Mais voilà : j’avais déjà l’Éloge de l’ombre dans ma bibliothèque de chevet – je n’allais pas me précipiter sur cette nouvelle traduction sans savoir davantage de quoi il retournait au juste… D’autant plus, sans doute, que René Sieffert (décédé en 2004) avait la réputation d’un excellent japonologue et traducteur : nous ne sommes pas ici dans le cas de figure, si fréquent en science-fiction, des traductions « anciennes » à la hache, qui gagnent assurément à être remplacées par un travail plus respectueux de l’œuvre originale… et parfois même de la langue française, tout bonnement. J’admets une chose, concernant les quelques traductions de René Sieffert que j’ai pu lire : quand il rend un japonais archaïque, il le fait délibérément dans un français « archaïsant », disons « contourné », qui ne facilite pas toujours l’approche du texte, même s’il y gagne souvent en élégance. « Problème » (éventuel) qui ne se pose cependant que pour les « classiques » comme définis plus haut : pour transposer ici Tanizaki, comme pour Kawabata dans Les Belles Endormies, le traducteur ne recourt certainement pas à ces méthodes, et le texte est « moderne » – fluide, et beau.

 

Ceci étant, Ryôko Sekiguchi ne prétend pas que la traduction de son prédécesseur était mauvaise : elle la dit même « très belle ». À l’en croire cependant, elle présente pourtant le défaut d’être « datée »… mais peut-être davantage dans le fond que dans la forme ? Dans les intentions, disons ? Ce que la nouvelle traductrice, pour ce que j’en sais ou crois en savoir, d’après quelques articles çà et là, semble avancer, c’est que le statut de chef-d’œuvre, appliqué à l’essai de Tanizaki, a de quoi le rendre « figé » et même « poussiéreux » (ce qui peut faire sens en même temps au regard de son contenu, j’imagine…), là où elle entend témoigner de sa souplesse et de sa vivacité – avec un autre corollaire : on pourrait, sur cette base, passer de « l’âme japonaise » à « l’universel ».

 

J’imagine qu’il y a là un passionnant débat de traduction – bien loin de n’intéresser que les seuls japonisants, d’ailleurs. Toutefois, je ne suis bien entendu pas en mesure d’y prendre part, ne sachant absolument rien de tout cela… Lirai-je un jour Louange de l’ombre ? Peut-être… Mais dans la mesure surtout où, d’ores et déjà, je sais qu’il me faudra revenir sur ce texte plus tard ? Il m’a plu et séduit, oui – mais je n’en suis pas moins conscient que, dans ses thèmes comme dans leur traitement, c’est là une œuvre qui m’est sans doute encore largement hermétique, et que, ne l’appréciant pas « totalement », je ne suis pas vraiment en mesure de ressentir et a fortiori exprimer tout son potentiel ; essai sur « l’âme japonaise », il fournit certes des clefs de compréhension, mais sans doute doit-il être complété par des approfondissements supplémentaires, extérieurs, pour y revenir encore une fois sinon plusieurs… et percer à jour ce qui demeurerait encore dans l’ombre ? Expression plus ou moins heureuse, comme on le verra bientôt…

 

En l’état, cependant, je ne peux donc livrer qu’un article guère assuré, sans doute à ne pas prendre pour argent comptant – du fait de mes insuffisances ; plus encore que d’habitude, s’entend… Mais je vais quand même le faire ! Et donc tenter d’en dire quelques mots – n’hésitez pas à me reprendre si jamais je m’égare dans des bêtises !

 

ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE : UN ESSAI D’ESTHÉTIQUE – ET PLUS ENCORE

 

L’Éloge de l’ombre, texte court mais passablement dense, est un essai parfois fort déconcertant – et, comme il se doit, il ne se « révèle » que peu à peu, et sans doute jamais totalement : c’est bien le propos...

 

Il arbore par ailleurs des atours étonnants, à la limite peut-être de susciter la stupéfaction pour un lecteur occidental tel que votre serviteur. En effet, le sublime de l’œuvre, dans son élévation comme dans sa profondeur, fonction de la direction que vous souhaitez emprunter, peut se dissimuler au moins pour un temps derrière des thèmes inattendus sous la plume de l’auteur appliqué à sa tâche de penser le beau – des thèmes, en fait, qui peuvent nous paraître antagonistes de l’idée même de beauté.

 

Ainsi, très prosaïquement, l’auteur commence par nous entretenir de l’aménagement de la maison qu’il vient d’acheter… et, assez vite, s’attarde longuement sur ce que cette question peut avoir de délicat concernant les « lieux d’aisance ». Là où le lecteur occidental pâlit – à moins de succomber à un rire bête – à la seule évocation des toilettes, Tanizaki, lui, explique avec le plus grand naturel que l’aménagement des lieux d’aisance est, pour les Japonais, le sommet du raffinement en matière d’architecture ! Et, d'ailleurs, de citer l’inévitable maître, Sôseki, qui « au nombre des agréments de l’existence […] comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager ». Après tout, ça se tient… Mais cette « satisfaction physiologique », pour Tanizaki, est aussi (ou doit être aussi ?) psychologique et donc esthétique – et c’est bien pourquoi, partant des WC (oui), nous envisagerons « l’âme japonaise », et, plus globalement, le beau…

 

Mouvement en sens inverse, à la fin de l’essai ? Peut-être, une fois le beau mis en valeur, s’agit-il bien de le faire ressortir encore une fois du quotidien le plus trivial ; et la démonstration se conclut... sur une recette de sushi. Mais c’est qu’entre-temps, le lecteur, habilement guidé par Tanizaki, en est venu à comprendre ou du moins mieux appréhender le subtil jeu de l’ombre et de la lumière qui qualifierait le beau aux yeux des Japonais… Dans cette recette de cuisine, le lecteur est invité à manger avec les yeux – et le poisson n’y a pas forcément davantage sa place que les bols ou les baguettes, et, bien sûr, l’endroit où l’on cuisine, et l’endroit où l’on mange.

 

« [Ce] que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie » : c’est peut-être, ici, ce qui se rapproche le plus d’une définition à portée universelle dans l’ensemble de l’ouvrage. Il semblerait donc, selon Ryôko Sekiguchi, que l’universalité de l’essai puisse aller au-delà ? Ai-je cru comprendre… Mais, en l’état, l’Éloge de l’ombre paraît bien au contraire mettre en avant un certain relativisme, s’il ne doit pas nécessairement être déterminant – et un relativisme que l’exemple des lieux d’aisance semble tout particulièrement mettre en avant : le beau, pour un Occidental et pour un Japonais (éventuellement un Oriental : là, certes, à plusieurs reprises, l’auteur semble prendre de la distance par rapport au seul cas nippon, si c’est bien ce dernier qui lui fournit l’essentiel de ses exemples et réflexions, pour étendre son propos à l’Asie extrême-orientale), le beau, donc, n’est pas nécessairement la même chose. Voire pas du tout ?

 

Trait culturel, sans doute – mais d’autant plus révélateur… euh… éclairant…

 

Arf.

 

Voilà le problème : ma langue même m’amène tout à la fois à confirmer le propos de Tanizaki, et à le trahir quand je cherche à l’exprimer !

 

C’est que, à en croire l’auteur, le beau pour un Occidental implique la lumière, l’éclairage, le brillant, la propreté éclatante ; pour un Japonais, bien au contraire, c’est l’ombre qui révèle (véritablement…) la beauté, en la cachant ou plus exactement en en atténuant les contours, en en occultant la perception – et la patine des objets y participe, cette « saleté » qui n’en est en pourtant pas une…

 

Or la question du beau est essentielle – et, à travers mille et un exemples, Tanizaki montre que la culture japonaise dans son ensemble est imprégnée de ces considérations sur l’ombre. Ou, plus exactement, la culture japonaise traditionnelle… car, depuis l’ouverture du Japon dans le courant du XIXe siècle, et tout particulièrement durant l’ère Meiji, le goût des choses venant de l’étranger, associées en tant que telles au progrès et à la civilisation, vient toujours un peu plus pousser dans ses derniers retranchements « l’âme japonaise » qui prisait tant l’obscurité : l’électricité, notamment, est partout – et tout est subitement éclairé qui, quelques décennies voire quelques années plus tôt seulement, demeurait dans l’ombre… La modernisation et son corollaire, l’occidentalisation, vont de pair pour anéantir « l’âme japonaise » ; Tanizaki en conçoit une certaine mélancolie… et suppose qu’il est d’autant plus urgent de repenser le rôle de l’ombre dans l’esthétique et plus largement la culture japonaises.

« L’ÂME JAPONAISE » : DE L’ESTHÉTIQUE À LA POLITIQUE ?

 

On est tout naturellement porté – ou je le suis, en tout cas – à prolonger le questionnement esthétique du côté de la politique : « l’âme japonaise » semble renvoyer à une problématique d’ordre identitaire (pas forcément exempte de traits raciaux par ailleurs, occasionnellement), qui fait peut-être d’autant plus sens qu’en 1933, à l’heure où Tanizaki écrit son essai, le Japon de Shôwa bascule insidieusement dans le nationalisme et le militarisme – avec les tristes conséquences que l’on sait. La question est en fait mêlée d’implications diverses : le Japon s’y oppose peut-être à l’Occident, mais le corollaire confronte tradition et progrès…

 

Qu’en était-il de Tanizaki ? La question n’a rien d’aisé, et sans doute ne peut-on y répondre – ou tenter de le faire – qu’en demi-teinte. Droite ? Gauche ? Cela ne l’intéressait semble-t-il pas vraiment… Il n’était pas un auteur aisé à « cataloguer » selon ce critère passablement aléatoire (et à maints égards franco-français, par ailleurs) ; en ce sens, il n’avait rien, pour citer des auteurs de la génération suivante, d’un Yukio Mishima, ou pas davantage d’un Kenzaburô Ôe.

 

Certes, son art a pu lui attirer des inimitiés politiques… et, le cas échéant, sa vie privée tout autant : l’homme qui interroge ici « l’âme japonaise », passé les louanges communes de ses prédécesseurs écrivains tant naturalistes que romantiques (qui se haïssaient entre eux mais s’accordaient pour reconnaître le talent du jeune auteur iconoclaste dès ses premières publications), Tanizaki donc a eu affaire à une hostilité plus ou moins sourde portant sur son « immoralisme » supposé ; les plus conservateurs ne l’en détestaient que davantage – et quand, engagé sur le chemin de la redécouverte du Japon traditionnel, il a voulu publier sa « traduction moderne » du Dit du Genji, un travail colossal, les nationalistes au pouvoir, bien loin de l’en féliciter, lui en voulaient, au contraire… parce que ce n’était pas ces vertus-là du Japon ancien qu’ils entendaient mettre en avant ! Au point où ce travail, à leurs yeux, avait même quelque chose de subversif…

 

Mais, globalement, le rapport de Tanizaki à la modernisation et à l’occidentalisation semble avant tout pragmatique – même avec un brin de résignation, voire de fatalisme… Ainsi de l’électricité : elle est très certainement utile ; refuser ce progrès, en tant que tel, n’aurait pas de sens… et serait sans doute parfaitement vain. De même pour les chasses d’eau, à vrai dire… Pourtant, cette maudite électricité l’agace, et il ne s’en cache pas : elle anéantit les ombres ! Et, si les ombres disparaissent, « l’âme japonaise » ne disparaîtra-t-elle pas avec elles ?

 

Conscient bien évidemment de ce que cette vitupération pourrait peut-être passer pour outrancièrement conservatrice – en dépit des concessions avancées d’emblée sur l’utilité de tout cela –, Tanizaki, et l’on devine alors comme un sourire las sur ses lèvres, admet que ce ne sont sans doute que les divagations d’un vieillard… Qui n’a alors que 47 ans, ceci dit.

 

Quoi qu’il en soit, il y a bien là une certaine tension… qui, en fait, n’a cependant pas grand-chose d’une attaque en règles contre l’Occident : c’est davantage le sentiment d’incompréhension qui est mis en avant, mais sans hostilité ni véritablement de jugements de valeur – sans rien non plus, j’imagine, d’une barrière fataliste : le présent essai, en comparant le sentiment du beau de part et d’autre, peut aider à l’appréhension de la culture étrangère, et tout autant permettre d'opérer un retour sur sa propre culture ; c’est vrai pour les lecteurs japonais, ceux à qui s'adresse avant tout Tanizaki, comme pour les lecteurs français. Mais s’il en est ici pour se voir adresser quelques piques plus vicieuses, ce sont bien avant tout ces Japonais qui, dans leur désir presque masochiste de modernisation et d’occidentalisation, sont « plus royalistes que le roi » !

 

Ainsi de ces lampes que l’on laisse briller en plein jour (anecdote, ici, rapportée par un ami de Tanizaki : Albert Einstein, de visite au Japon, avait pointé du doigt un éclairage public fonctionnant en plein jour, et s’étonnait de ce gaspillage ; l’ami de Tanizaki, qui lui ne s’en étonnait pas le moins du monde, car c’était fréquent, avait cependant une explication toute trouvée à la surprise vaguement outrée d’Einstein : c’était un Juif, après tout…), ou de cette « mode » alors récente des néons, dont Tanizaki espérait qu’elle ne durerait pas, et, pour le coup…

 

Le vrai problème, cependant, ce n’est pas l’électricité ou les chasses d’eau – c’est bien plutôt leur impact d’ordre culturel. C’est en cela que Tanizaki souhaite parler de « l’âme japonaise » dans ses rapports subtils avec l’ombre et la lumière : la technologie, ou plus largement les conditions de la vie matérielle, influent nécessairement sur la culture ; il s'agit donc de mesurer cet impact.

 

Or, sur le plan culturel, Tanizaki, à la base du moins, n’est pas davantage hostile en tant que tel à ce qui vient d’Occident – à ce qui est « moderne ». Il est curieux, voire plus, et en témoigne une partie non négligeable de sa production littéraire. Comme nombre des écrivains de Taishô voire de la fin de Meiji, et dans la foulée, peut-être, de leur maître à tous, Sôseki, Tanizaki s’intéresse beaucoup à la littérature occidentale ; et son œuvre, parfois, semble parcourue de cette tension entre tradition et modernité, et tout autant entre Japon et Occident, que l’on peut retrouver, par exemple, chez un contemporain tel que Ryûnosuke Akutagawa.

 

Cependant, son choix, après le grand tremblement de terre du Kantô, qui l’a considérablement affecté, et son déménagement subséquent dans le Kansai, semble se porter sur un Japon traditionnel qu’il entend, d’une certaine manière, redécouvrir – d’où, notamment, son entreprise de « modernisation » (eh !) du Dit du Genji ? Mauvais jeu de mots mis à part, il y a en fait sans doute là quelque chose d’important. Ce n’est pas que Tanizaki soit hostile à la modernité, ni même à l’Occident : simplement, il se prend à rêver de ce qu’un Japon plus mesuré dans ses emprunts en forme d’acculturation aurait pu devenir – un pays qui aurait su bénéficier des techniques et des connaissances de la modernité occidentale sans s’occidentaliser à marche forcée ; une manière de préserver ces ombres, si belles… et la beauté qu’elles révèlent en la dissimulant. Car Tanizaki, en tant que Japonais, y est tout particulièrement sensible.

 

Il veut croire, cependant, que l’on peut encore y faire quelque chose – et sans doute est-ce là l’objet essentiel de l’Éloge de l’ombre : pour l’auteur, il ne fait guère de doutes que l’engagement dans la voie de la civilisation occidentale est en tant que tel irréversible – en ce sens, s’y opposer serait parfaitement absurde ; mais, à condition qu’on s’y attelle, la culture japonaise, et par voie de conséquence « l’âme japonaise », peut ressurgir de mille et une façons : c’est pourquoi Tanizaki prend sur lui « d’éteindre sa lampe »… Il entend retrouver l’ombre, et l’âme qui va avec ; sa « traduction moderne » du Dit du Genji émane clairement (…) de cette approche – peut-être aussi, dès 1931, son Histoire secrète du sire de Musashi ? Quoi qu’il en soit, c’est sous cet angle que l’on peut déceler un propos militant dans l’Éloge de l’ombre – militant, et peut-être même politique ; mais à la condition de ne pas s’arrêter à des préconçus probablement trop... modernes : œuvre japonaise, et œuvre de 1933, le petit essai de Tanizaki contient par la force des choses une double distance pour le lecteur français de 2017.

 

L’AMÉNAGEMENT DE LA MAISON JAPONAISE

 

Pour expliquer cette sensibilité différente du beau entre Orient (et notamment Japon), d’une part, et Occident d’autre part, Tanizaki part donc très prosaïquement de son expérience personnelle récente : l’aménagement intérieur de la maison qu’il vient d’acheter.

 

Dans ces premières pages notamment, Tanizaki montre bien qu’il n’a rien d’un conservateur (ou pire, réactionnaire) outrancièrement borné : refuser l’électricité ? Allons bon… Non, sa maison bénéficiera bien sûr d’une installation électrique. La question des lieux d’aisance, bizarrement, est bien plus complexe à ses yeux… Et c’est semble-t-il là le moyen et le moment d’opérer la bascule entre le prosaïque et l’esthétique : si l’électricité ressurgira bientôt pour traiter de l’ombre, si essentielle, c’est d’abord la « saleté » qui suscite les réflexions de Tanizaki – cette « crasse » que, tout particulièrement dans les lieux d’aisances, qui, de tous, se doivent d’être les plus immaculés, et en même temps, par un étonnant paradoxe, les plus discrets au point qu’il ne faille surtout pas en parler, cette « crasse » donc que les Occidentaux s’acharnent à éliminer. Bien sûr, Tanizaki ne prétend certainement pas que les Japonais seraient moins portés sur l’hygiène que les Occidentaux dans leurs lieux d’aisance, ce qui serait parfaitement absurde ! La « saleté » qu'il évoque alors est d'un tout autre registre, et les guillemets s'imposent. Ce qu’il relève, c’est que le « brillant » et l’ « éclat » nécessaires des toilettes occidentales n’ont rien à voir avec ce sommet de raffinement que seraient les toilettes japonaises – puis bien d’autres aspects de l’aménagement intérieur ; en découle la réflexion sur la patine des objets, des laques notamment, sur laquelle je reviendrai juste après, réflexion qui introduit la thématique essentielle de l’essai : ce beau, qui, pour les Japonais, s’exprime dans la pénombre, quand, pour les Occidentaux, il implique la pleine lumière.

 

Pour démontrer tout cela, la maison est un cadre de choix. Rappelons-nous que « ce que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie » : Tanizaki, ultérieurement, traitera certes de la « culture » au sens le plus « restreint » et connoté, artistique (via le théâtre, tout particulièrement), mais son objet d’étude est bien plus vaste, et « l’âme japonaise », pour lui, s’exprime d’abord et avant tout dans le quotidien – elle réside dans la maison et les objets qui s’y trouvent au premier chef, et ensuite seulement déteint sur les maquillages des comédiens de ou de kabuki ou les marionnettes du bunraku : le théâtre sublime tout cela, mais en tant que forme dérivée de la culture matérielle – du moins est-ce ainsi que j’ai compris les choses, ou cru les comprendre, n’hésitez pas à m’éclairer (aha) sur mes erreurs de jugement si jamais.

 

La maison offre donc plusieurs pistes pour traiter de ce goût de l’ombre caractéristique de « l’âme japonaise », et si fondamental dans la définition de son esthétique. Je ne saurais me montrer exhaustif ici, bien sûr, mais relevons du moins trois pistes tout particulièrement signifiantes.

 

Tout d’abord, arrêtons-nous sur l’extérieur de la maison japonaise. Pour Tanizaki, ce qui la caractérise dans cette optique, c’est le toit, ou l’auvent – dont la fonction est précisément d’arrêter la lumière. La maison occidentale a une approche bien différente : le toit, qui s’avance moins, est une protection contre les aléas du temps, mais, en principe, il n’a certes pas pour objet d’empêcher le passage de la lumière – bien au contraire, celle-ci est indispensable à la mise en valeur de la maison selon les critères esthétiques européens : la lumière doit passer, éclairer littéralement les murs pour en faire ressortir tout le brillant immaculé, critère ultime du beau occidental. Le toit avancé de la maison japonaise, voire son auvent, bien au contraire, atténue la lumière – sans l’arrêter totalement, certes, mais l’essentiel est bien que l’ombre et la pénombre, même sous le soleil, ont leur place, essentielle, afin de définir le beau japonais.

 

Dans une forme de « transition » entre extérieur et intérieur (soto et uchi ?), Tanizaki s’attarde assez longuement sur un trait particulier des maisons japonaises : les shôji, c’est-à-dire ces cloisons mobiles quadrillées constituées de lattes et de papier, qui ont pour but, à leur tour, d’atténuer les rayons du soleil – et, en parallèle, d’empêcher l’intérieur d’être visible de l’extérieur, ou l’inverse. En ce sens, les shôji sont on ne peut plus éloignés des vitres et fenêtres occidentales : celles-ci doivent laisser passer toute la lumière, car en résulte l’éclairage de la pièce dans la journée, éclairage qui seul peut mettre en valeur le beau selon les critères occidentaux, que l’absence de lumière navre ; l’atténuation de la lumière est hors-sujet. Par ailleurs, à l’opacité des shôji, s’oppose ici la parfaite transparence des vitres – et la culture afférente en est forcément affectée. La réflexion devrait peut-être poursuivie sur l’impact de tout cela quant aux notions d’intimité et de vie privée ? J’avoue mon incompétence en l’espèce… Ce que relève cependant Tanizaki, ici, c’est aussi le bizarre « compromis » qui semble avoir la faveur de certains de ses concitoyens (et peut-être lui-même tout autant, je ne me souviens plus ?), qui, sur la voie de l’occidentalisation, combinent shôji et vitres (les secondes précédant les premières, sinon les remplaçant), alors même qu’il s’agit d’outils aux implications donc parfaitement contradictoires… Une combinaison improbable du japonais et de l'occidental, sur laquelle Tanizaki aura l'occasion de revenir, quand il traitera de la beauté de femmes ! Mais c’est semble-t-il la norme aujourd’hui, pourtant. On peut noter, par contre, que le papier des shôji entre d’une certaine manière en résonance, éventuellement paradoxale, avec le hôsho, papier blanc de haute qualité prisé par les écrivains japonais – moyen de passer de la culture matérielle à l’art ? Peut-être… Mais très certainement d'introduire le thème de la blancheur, qui ressurgira ensuite.

 

Reste que le cœur de la maison japonaise, pour Tanizaki, ce qui illustre au mieux sa problématique de l’ombre et de la lumière envisagées culturellement, c’est le toko no ma – une petite alcôve typique, surélevée, dont le propos est pleinement esthétique : c’est en tant que tel une sorte de lieu d’exposition, de dimensions réduites, où l’aménagement intérieur, subitement, délaisse la pure fonctionnalité pour se sublimer dans l’art et la beauté – y figurent des dessins, des calligraphies, des arrangements d’ikebana… C’est à la pertinence de cet aménagement que l’on juge de la beauté ou non de la maison japonaise traditionnelle. Tanizaki l’avance sans l’ombre (aha) d’un doute – mais précise aussi que, si le toko no ma est aussi essentiel à l’appréhension de « l’âme japonaise », c’est avant tout parce qu’il s’agit d’un endroit par nature retiré, ouvert à la pénombre, pénombre qui seule peut mettre en valeur les objets qui y sont exposés selon les critères esthétiques propres au Japon traditionnel. Aussi en parle-t-il comme de « la quintessence du clair-obscur ». Et ceci, comme de juste, est parfaitement étranger aux préoccupations esthétiques occidentales…

DANS L’OMBRE, LES OBJETS – ET LEUR PATINE

 

Mais il est donc bien temps d’envisager maintenant les objets – ceux mis en valeur par la pénombre inhérente au toko no ma, mais aussi bien d’autres encore, dans le cadre d’une culture « matérielle », du quotidien.

 

Les exemples ne manquent pas, mais Tanizaki mentionne surtout les laques – des objets associés à la culture de l’Extrême-Orient, que l’Occident, semble-t-il, ne comprend jamais tout à fait… C’est que les laques ne font sens que dans le cadre de ce jeu subtil de l’ombre et de la lumière : les laques en pleine lumière, pour Tanizaki, n’ont guère d’intérêt – ou du moins l’essentiel de leur intérêt est-il alors insaisissable ; car, pour séduire, pour ravir, les laques ont besoin de la pénombre. Seule la pénombre révèle leur nature véritable ; l’atténuation des contours, l’imprécision des courbes, sont autant d’atouts, dans la perspective japonaise : en fait, la pénombre est même la condition sine qua non de leur exposition artistiquement pensée et intégrée.

 

L’idée reviendra souvent – elle est le leitmotiv de l’essai, qui ne manque pas d’exemples à avancer au bénéfice de cette thèse d’ordre esthétique. Mais, concernant les objets, la thèse se dédouble en fait, dans la mesure où, peut-être aussi importante que la pénombre, la patine est un attribut essentiel – cette patine que les Occidentaux, obsédés par la brillance, par les surfaces immaculées, ne peuvent percevoir que comme un défaut, voire une « salissure », voire de la « crasse ». D’où, précisément, l’introduction de cette thématique au moment d’envisager la question « triviale » de l’aménagement des lieux d’aisance… Les carrelages et cuvettes au poli parfait ne parlent pas à « l’âme japonaise » : pour elle, les expressions multiples du vieillissement d’un objet contribuent à sa beauté ; à la froide perfection, brillante et lumineuse, aseptisée éventuellement, des goûts occidentaux, répond un goût prononcé de l’imperfection comme révélatrice d’une beauté d’un autre ordre : en cela, la pénombre et la patine s’associent pour décider de la valeur esthétique de tel ou tel objet.

 

C’est peut-être là l’occasion de faire intervenir une notion esthétique souvent avancée quand on traite du Japon, mais qui, sauf erreur, n’apparaît pas dans l’essai ? Ou du moins pas en tant que telle, et elle ne figure pas dans le glossaire en fin d’ouvrage… Il s’agit du sabi, ou peut-être plus exactement du wabi-sabi. La notion trouve ses sources philosophiques, semble-t-il, dans le bouddhisme notamment zen, peut-être aussi marqué de considérations taoïstes, et paraît imprégner au plus profond cette « âme japonaise » confrontée au sentiment du beau qui est au cœur des préoccupations de Tanizaki dans l’Éloge de l’ombre – du moins au regard de la patine. Quoi qu’il en soit, l’imperfection, ou plus exactement ce qu’un Occidental serait porté à juger comme telle, participe en fait aux yeux de l’amateur japonais de la beauté de l’objet. Les menus défauts çà et là (dans la symétrie, par exemple) s’accordent aux multiples impacts du vieillissement, inévitable, pour conférer à l’objet ainsi affecté une beauté supplémentaire : il s’agit de mettre en avant, d'apprécier tout particulièrement, tant le passage du temps que le travail imparfait de l’homme – dans un monde par essence changeant. Dans cette optique, un bol un peu de guingois, fendu par ailleurs mais toujours utilisable, est porteur d’une valeur esthétique inaccessible au bol parfaitement lisse ; et la patine participe de cet état sublimé : la « salissure » est beauté… tandis qu’un bol « parfait » n’est jamais rien qu’un bol.

 

Bien sûr, il faut aller au-delà : « l’âme japonaise » en quête de beauté combine en fait la patine et la pénombre, toutes deux associées. L’objet sera beau, qui sera placé dans la pénombre, laquelle atténuera ses traits pour laisser entrevoir seulement, et d’autant plus apprécier, telle ou telle minuscule imperfection, telle ou telle marque discrète de vieillissement – laquelle, trop criante peut-être en pleine lumière, gagne à être ainsi enrobée de ténèbres, au point d’en acquérir une valeur esthétique propre. Rien de plus beau, pour Tanizaki, que ces laques artistement disposées à la lisière du toko no ma, dont la patine s’entrevoit à peine, mais se devine néanmoins, à la lumière du soleil adroitement atténuée par l’auvent et les shôji. La simple idée d’un éclairage électrique, ici, devient d’une certaine manière criminelle – en annihilant de par sa brutalité la beauté propre à l’imperfection dans la pénombre.

 

DANS L’OMBRE, LES FEMMES…

 

Mais d’autres « objets » sont tout aussi éloquents aux yeux de Tanizaki pour traiter de ces considérations esthétiques – et c’est sans doute là un aspect qui peut, disons, décontenancer un lecteur de 2017… car c’est alors de la beauté des femmes qu’il s’agit – la beauté traditionnelle des femmes japonaises.

 

En effet, pour Tanizaki, l’ombre et la patine ont leur impact sur le corps humain – et participent là encore de la mise en valeur de la beauté japonaise. Cela implique une sorte de discours « racial », même à s’en tenir à la seule couleur de la peau : la teinte de l’Oriental, plus sombre peut-être que celle de ces Européens qui se définissent comme « blancs », est d’une certaine manière une forme de cette patine qui fait la beauté des objets à leurs propres yeux.

 

Ce qui ne va pas sans un certain paradoxe – ou un paradoxe apparent, du moins ; car la beauté japonaise entretient des rapports complexes avec l’idée de blancheur. Ce qu’illustre doublement Tanizaki (outre le cas brièvement envisagé plus haut du hôsho), avec les femmes, et avec les maquillages théâtraux.

 

Pourtant, le fait pour les femmes de blanchir leur peau ne fait pas sens en tant que tel : il participe de la beauté en ce que cette blancheur est plus propice aux jeux de pénombre – aux contrastes, peut-être ; d’où ces maquillages traditionnels, peu ou prou incompréhensibles aux Occidentaux, qui associaient à une peau d’un blanc de craie dents noircies et lèvres de jade… Deux manières, parmi tant d’autres, d’ombrer le visage : conçu artistiquement, le maquillage de la femme japonaise en fait un terrain d’expression des subtilités esthétiques de l’obscurité et de la patine, et ce à l’opposé de tout tape-à-l’œil – avec une certaine discrétion qui est d'abord réserve.

 

Cela va cependant plus loin – et, ici, je ne peux que me rappeler une petite bafouille que j’avais commise, sans doute bien hardie de ma part, à moi qui commence tout juste l’apprentissage de la langue japonaise, et qui portait sur un certain sexisme transparaissant (si j’ose dire…) étonnamment dans les kanji. J’avais remarqué, par exemple, cette idée récurrente, dans la représentation, de « la femme sous le toit » (témoignant par exemple de la sérénité), mais aussi celle qui, au travers de nuances complexes, semblait rattacher la « place » de la femme… à l’endroit le plus « retiré », tout « au fond » de la maison. En fait, c’est bien quelque chose qui me paraît sensible dans l’essai de Tanizaki : la beauté des femmes ne saurait être pleinement sublimée qu’aux travers des jeux d’ombre et de lumière qu’autorise la maison traditionnelle japonaise ; dit de manière plus brute : la femme japonaise est d’autant plus belle qu’elle est « retirée », comme le toko no ma, d’une certaine manière – voire qu’elle est « cloîtrée », tout au fond de la maison. Exprimer la beauté, la révéler pleinement (si paradoxalement), implique là encore, dans une certaine mesure du moins, de la dissimuler…

 

Ceci étant, si Tanizaki exprime ainsi une forme de la beauté « traditionnelle » de la femme japonaise, il a bien conscience de ce que les Japonaises de son temps sont très différentes. En fait, ici et ailleurs semble-t-il, il paraît d’une certaine manière envisager comme une typologie des femmes japonaises – notamment dans leur rapport à la modernité : ces « trois femmes », Tanizaki en a traité toute sa vie dans son œuvre – mais parce que sa vie même l’y confrontait. Et, à ce que j’ai cru comprendre, au regard de cette question du moins, la modération lui paraissait bien fade… Dans sa préface, René Sieffert nous présente ainsi ces « trois femmes » :

 

« La femme émancipée, à l’américaine, telle l’héroïne de L’Amour d’un idiot, celle que l’on appelait alors moga (abréviation de modern girl) et que les conservateurs voyaient d’un œil soupçonneux ; la femme japonaise classique, à la beauté discrète et effacée, faite pour l’ombre des maisons obscures ; la femme équilibrée enfin, mais terne et sans mystère. »

 

Le mystère… Faut-il l’associer à l’ombre et à la patine ? Peut-être… Mais cette typologie est éventuellement un révélateur de ce que Tanizaki pouvait pleinement concevoir la beauté d’une autre manière – ici, simplement, il traite avant toute chose de la beauté japonaise « traditionnelle » : dents noircies et femmes cloîtrées y sont, littéralement, chez elles – pour les moga, voyez le reste de l’œuvre ? Pour les femmes « équilibrées » aussi – mais quel ennui…

 

DES OMBRES SUR LA SCÈNE

 

Partant ainsi de l’aménagement de la maison dans sa dimension la plus matérielle, en passant par la patine des objets et la mise des femmes, Tanizaki aborde après coup – car elle est de l’ordre de la conséquence – la « culture » au sens le plus artistique et intellectuel, qui n’est donc qu’un dérivé de la culture matérielle s’exprimant dans les objets du quotidien. En tant qu’art visuel où l’esthétique, non contente d’imprégner le texte, doit tout autant tenir du spectacle ravissant les yeux, le théâtre est un « objet » particulièrement à propos. Tanizaki ne manque donc pas d’évoquer son ressenti visuel et esthétique devant les genres traditionnels du théâtre japonais, fort différents : le et le kabuki, ainsi que le bunraku.

 

Dans les deux premiers, la scène est occupée par des acteurs – et leur maquillage est essentiel. En fait, à maints égards, il emprunte alors des traits saillants au maquillage des femmes japonaises traditionnelles – la blancheur notamment y a sa part, mais là encore peut-être avant tout parce qu’elle autorise des contrastes en rapport avec l’éclairage de la scène : pas de projecteurs aveuglants, ici, pas de feux de la rampe d’une certaine manière clinquants, mais toujours cette même incertitude, où la pénombre est la condition de la vraie beauté.

 

Peut-être faut-il par ailleurs relever que l’auteur s’intéresse ici tout particulièrement au maquillage des comédiens masculins incarnant des rôles de femmes – les onnagata. Il y revient à plusieurs reprises, citant quelques grands acteurs dont la beauté a pour lui quelque chose d’idéal – associée il est vrai au charisme hors-normes qui prévaut chez les comédiens les plus admirés.

 

Le cas du bunraku (théâtre de marionnettes, anciennement jôruri, où s’est illustré notamment Chikamatsu) est peut-être un peu différent, puisque la scène, cette fois, n’est plus directement occupée par des acteurs, mais par les « poupées » qu’ils manipulent. Mais c’est une autre manière de revenir au propos central de l’œuvre tenant à la culture « matérielle » : en tant qu’objets, les marionnettes du bunraku aussi bénéficient, jusque dans le contraste que cela suscite avec la superbe de leurs costumes, le cas échéant, de la patine propre aux plus beaux des objets… L’éclairage, en outre, y a toujours sa part – et, en cela, le théâtre de marionnettes renvoie autant au et au kabuki qu’à la réserve feutrée et soigneusement apprêtée du toko no ma.

 

Réflexion qui pourrait sans doute être prolongée au cinéma (il me semble que Tanizaki esquisse cette possibilité, mais là je ne suis pas tout à fait sûr de ce que j'avance...) ? Quoi qu'il en soit, la scène montre – mais, même dans ce cas, pour être vraiment belle aux yeux de l’amateur japonais, elle doit, au moins par endroits, être envahie, presque mangée, par cette pénombre qui sublime tout…

 

UNE OMBRE MOUVANTE ?

 

Bien sûr, l’Éloge de l’ombre n’est pas qu’une thèse esthétique : il est lui-même objet esthétique. Tanizaki, auteur habile, sait user de sa plume pour ravir le lecteur – et la pertinence de l’essai ne serait peut-être rien sans cette faconde poétique, qui va traquer le beau jusque dans les toilettes et s’achève sur une recette de sushi où l’art le dispute, mais sans esbroufe, à la simplicité presque mécanique de l’exposition qui sied à l’exercice.

 

La langue française est traitresse, pour exprimer la superbe de cet essai – si attachée qu’elle est à définir le bien, et plus encore le génie, par le « brillant », ou à louer la « clarté » de l’expression ; ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, n’est-ce pas ? Que faut-il dire, alors ? Louer la clarté de l’Éloge de l’ombre ? Paradoxe peut-être amusant une fois, sans doute beaucoup moins à mesure que les occurrences s’accumulent – ce dont cet article témoigne, j’imagine, et je vous prie de m’en excuser… En même temps, c’est là un témoignage éloquent de ce que Junichirô Tanizaki a sans doute… touché quelque chose.

 

Cette lecture appelle des compléments, toutefois – pour pleinement appréhender le rôle de l’ombre et de la patine dans la notion japonaise du beau, peut-être au travers d’autres genres littéraires que le théâtre, et de bien d’autres arts encore : la peinture, comme de juste, mais éventuellement d’autres choses – le sabi n’est semble-t-il pas étranger à la conception japonaise de la musique, si foncièrement différente de celle de l’Occident… Et, j'y tiens, il faut probablement envisager la question au regard des codes éventuels du cinéma japonais.

 

Cette lecture appelle peut-être aussi des compléments d’un autre ordre : qu’en est-il du Japon d’aujourd’hui ? L’ombre y a-t-elle encore sa place, après la guerre et la Défaite, après l’occupation américaine, les bouleversements économiques et sociaux de la Haute Croissance, ceux aussi des crises qui ont suivi ? « L’âme japonaise » a-t-elle survécu au nationalisme – paradoxalement son pire ennemi ? Tanizaki pouvait-il vraiment espérer changer le cours des choses en « éteignant sa lampe » ? Peut-on encore opposer un beau occidental et un beau japonais ? De tout cela je ne sais absolument rien…

 

Une certitude, au milieu de toutes ces zones d’ombre (aha) ? Oui : la beauté, qui demeure, de l’essai de Junichirô Tanizaki – et, point qui a tout particulièrement retenu mon attention, la pertinence de traiter du beau dans la culture matérielle la plus prosaïque, comme véritable fondement du beau artistique, lequel est sublimation et non expression originelle.

 

Et une question – renvoyant au principe même d’une nouvelle traduction : quatre-vingt-cinq ans après sa parution au Japon, quarante ans après sa traduction française par René Sieffert, que retenir de l’Éloge de l’ombre ? S’agit-il d’une œuvre « figée » ? Traitant du relativisme culturel, est-elle à son tour relative ? C’est possible – je ne sais pas si c’est problématique.

 

Mais j’avoue que, me concernant, la tentation d’y voir une ombre mouvante est plus que séduisante ; une ombre qui, comme de juste, se déplace en fonction de la lumière… Peut-être est-ce bien là, en définitive, que réside la dimension universelle de l’essai ? Ce qui justifie assurément qu’on y revienne.

 

L’éclairage électrique, au fond, n’a peut-être pas autant triomphé que l’on pouvait le croire – et l’ombre peut subsister, génératrice d’une beauté qui lui est propre ; tandis que la patine imprègne à son tour les œuvres littéraires – non comme une condamnation au motif de l’obsolescence, mais comme un motif esthétique qui vaut bien qu’on s’y arrête, et susceptible d’enseignements inattendus que la lumière crue n’autorisera jamais.

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Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2003, [n.p.]

 

LE SAKKI : LE PERCEVOIR… ET LE CACHER

 

Suite de Lone Wolf and Cub, la cultissime série de bande dessinée de Kazuo Koike et Goseki Kojima, avec ce troisième tome intitulé Le Chemin blanc entre les fleuves.

 

En tant que tel, il n’appelle pas vraiment des commentaires préliminaires : je ne pourrais que me répéter après mes comptes rendus des deux premiers tomes. Je vais donc très vite passer à la présentation, pas exhaustive mais parfois susceptible de SPOILERS (je vais tâcher d'éviter mais méfiez-vous), des cinq épisodes ici rassemblés – lesquelles poursuivent sur le format devenu régulier depuis le tome précédent, avec des chapitres d’une soixantaine de pages, permettant de bien mieux poser l’histoire, l’ambiance et les personnages, que ce soit au plan du scénario ou au plan du dessin (qui en profite parfois pour tenter des choses inattendues, ainsi qu’en témoigne notamment ici l’épisode XVI – c’est-à-dire le deuxième de ce volume, « Tapis, demi-tapis, poignée de riz »).

 

Je mentionne juste une chose qui me paraît importante, et c’est qu’une notion sauf erreur absente jusqu’alors intervient à plusieurs reprises dans ce tome 3, qui est le sakki – c’est-à-dire, selon les termes du glossaire en fin de volume (complété, de manière bienvenue, par un bref article sur « la vengeance dans le Japon féodal »), l’ « envie de tuer perceptible dans l’air et dirigée contre quelqu’un ». C’est une sorte d’émanation de la notion plus générale de ki, dont la perception est en principe accessible uniquement à ceux qui, suite à un long et rude entraînement, ont atteint un stade « empathique » pouvant tenir de l’ « éveil ». Quoi qu’il en soit, dans ce troisième volume, plusieurs personnages se distinguent de par leur faculté à percevoir le sakki chez les autres – mais d’autres, le cas échéant, s’illustrent tout autant par leur aptitude à le dissimuler aux regards indiscrets…

 

Sur un plan peut-être plus anecdotique, et en même temps un peu dans cet esprit, je relève que plusieurs de ces épisodes usent de manière récurrente, non pas d’un concept cette fois, mais d’un objet très concret, s’il a sans doute des implications métaphoriques : les ihai, plaques funéraires bouddhiques honorant les défunts avec le nom qui leur est alors conféré, et que l’on trouve, sous des formes un peu différentes, dans les cimetières, mais aussi dans les autels familiaux ; ainsi, l’épisode XVI comprend une longue séquence dans un cimetière, les ihai jouent un rôle crucial dans l’épisode XVII, et ils ressurgissent sur un mode un peu différent mais qui n’en est que plus saisissant dans l’épisode XVIII – je suppose que cela n’a rien d’un hasard…

 

Je vais maintenant dire quelques mots des cinq épisodes de ce volume (épisodes XV à XIX de la série prise globalement).

 

LA FLÛTE DU TIGRE TOMBÉ

 

Hélas, l’entrée en matière de ce tome 3 m’a paru plutôt décevante… « La Flûte du tigre tombé » m’a fait l’effet d’une histoire confuse et qui se cherche mais sans se trouver en errant sur des voies bien différentes, voire contradictoires.

 

Ça commence plutôt bien, pourtant – il y a une certaine ambiance dans ce bref voyage en bateau pour franchir un détroit noyé dans la brume… Une ambiance, à vrai dire, qui louche sans doute un peu sur le fantastique.

 

Nous y voyons trois hommes à l’allure aussi sévère que fantasque éliminer par le menu une bande conséquente d’adversaires – et le faire avec un style inimitable, faisant appel à des armes parfois très improbables… Ces ninjas (eh), nous dit-on, sont les redoutables frères Bentenrai – des tueurs craints de tous ceux qui ont entendu leur nom, mais dont le statut est passablement ambigu : loin d’être de vulgaires tueurs sans foi ni loi, les terribles ninjas sont en fait au service du shogun, pour lequel ils accomplissent de dangereuses missions d’escorte – ils ont en effet la charge de conduire à Edo les dignitaires que le Bakufu accuse de méfaits relevant de sa compétence (autant dire qu’il y en a beaucoup : les manigances des Tokugawa et de leurs sbires pour affaiblir les daimyos sont au cœur de la série et justifient même son point de départ – au sens de la chronologie interne de la série, c’est-à-dire l’anéantissement du clan d’Ogami Itto par le fourbe clan Yagyu, et nous y reviendrons très vite).

 

Mais voilà : les trois combattants ne manquent pas de remarquer qu’un homme, à bord de ce bateau, semble différent des autres – et il s’agit bien sûr de notre « héros »… ou plutôt de « nos héros », puisque le petit Daigoro accompagne bien sûr son père le rônin assassin. Sakki ou pas, de part et d’autres, on sait que l’adversaire potentiel a de la ressource – et on suppose, ainsi que le lecteur qui a vu ce schéma se répéter à plusieurs reprises depuis le début de la série, qu’il n’y a pas de hasard : ces personnages ont une raison d'être là…

 

Tout ceci part plutôt bien, donc – même si, très vite, une tension voire une contradiction s’instaure, tiraillant l’épisode entre la veine la plus fantasque de la série (ninjas aux armes étranges et aux capacités peu ou prou surnaturelles) et sa dimension plus « réaliste », « historique », qui s’exprime ici dans la thématique de l’escorte des daimyos réfractaires. J’avoue, pour ma part, préférer un peu cette dernière approche…

 

Le mélange peut certes être intéressant, dans l’absolu, mais ici il me paraît nuire à l’épisode, qui se disperse, donc, et ne tire pas forcément le meilleur parti des événements qu’il met en scène – bateau livré aux flammes inclus, alors qu'il y avait de la matière. La fin, hélas, n’en tombe que davantage à plat…

 

Je n’irais pas jusqu’à prétendre que « La Flûte du tigre tombé » est un « mauvais » épisode, ce serait très exagéré – mais il m’a paru bien inférieur à la plupart des épisodes antérieurs (oui, il y avait bien quelques exceptions çà et là…). D’où cette crainte que la série commence à perdre de sa magie ? Crainte bien hâtive – et infondée, ouf ! Car la suite des opérations est à mon sens d’une tout autre tenue, qui hisse bel et bien ce tome 3 au niveau d'excellence des deux précédents.

 

TAPIS, DEMI-TAPIS, POIGNÉE DE RIZ

 

L’épisode suivant, au titre particulièrement cryptique mais qui revient comme un leitmotiv tout au long du chapitre, « Tapis, demi-tapis, poignée de riz », adopte une approche toute différente – même si c’est sur une base que l’on peut sans doute qualifier de « grotesque »… dans un sens presque « Grand-Guignol », d'ailleurs.

 

Nous y faisons en effet la connaissance d’un certain Sakon, lui aussi rônin de son état, mais qui a choisi une vie bien différente de celle d’Ogami Itto. Il gagne en effet sa pitance… en se réduisant au rôle d’attraction foraine : assis dans une installation ne laissant apparaître que sa tête, il met au défi les badauds de le décapiter (ou de lui écraser la tête, le cas échéant) en un unique coup ! Mais il est habile… notamment de par son aptitude à prévoir les coups – et personne ne parvient à le tuer, comme de juste.

 

Qu’on ne s’y trompe pas ! Aussi dégradante son activité puisse-t-elle paraître, Sakon est un samouraï d’une très grande compétence – cela ne fait aucun doute pour Ogami Itto, quand il croise sa route. Et Sakon, de son côté, sait très bien ce qu’il en est d’Ogami Itto – l’assassin…

 

Se met alors en place un double affrontement – philosophique puis martial ; mais les deux sont intimement liés. Car le rônin en apparence déchu qu’est Sakon est un homme qui sait parfaitement ce qu’il veut et où il va, et, tout bon vivant qu'il soit, louant les vertus du saké entre deux bouchées de tel plat roboratif, un homme subtil, par ailleurs – de ces hommes qui donnent des « leçons » d’ordre moral… mais qui sont suffisamment authentiques et pertinents pour que leurs leçons ne se contentent pas d’agacer, mais élèvent bel et bien ceux à qui il les destine. Bon vivant, oui ; mais, conformément au bushido, vivant d’une certaine manière comme s’il était mort, l’épicurien confronte Ogami Itto à ses contradictions issues de sa haine fondamentale – et qui, si elle est fort compréhensible, n’excuse en rien son comportement présent, ses meurtres à répétition comme la cruelle éducation qu'il donne à l'innocent Daigoro. Sakon s’est mué en attraction de foire, parce qu’il ne voulait plus tuer. Mais, sur un ton cordial, il exprime sans fard et le sourire aux lèvres qu’il fera une exception, si nécessaire, en tuant l’assassin… Car ce serait bien agir.

 

Et nous en arrivons ainsi au duel au sabre, inéluctable. Mais qui est ici traité d’une manière très inventive et étonnante. Le poli des mots, dans la conversation moins légère qu’elle n’en avait l’air entre les deux rônin, laisse maintenant du champ au crayon du dessinateur, au travers d’une longue séquence muette (pas loin de trente pages !) qui exprime au mieux toute la subtilité de l’escrime japonaise. Classiquement, l’idée est que l’on triomphe en un seul coup (écho de l'attraction foraine, dès lors d'une savoureuse ironie !) : les moulinets, les parades à répétition, le bruit des lames qui s’entrechoquent, n’ont pas leur place ici. Le vainqueur a déjà gagné au moment de donner son coup de sabre – un coup unique qui n'est plus dès lors que la démonstration de sa victoire. Et ceci parce qu’il a bien pris soin d’envisager toutes les éventualités. C’est ce que nous rapporte cette scène : Ogami Itto debout fait face à Sakon assis dans son dispositif de foire. L’un comme l’autre observent – et anticipent. Au travers de cases entrelacées, les adversaires évaluent des hypothèses d’assaut – avec d’autant plus de minutie que c’est leur vie qu’ils jouent. Les hypothèses sont ainsi balayées les unes après les autres... jusqu’à ce que les duellistes se ruent l’un sur l’autre pour placer leur botte unique. Ce duel, c’est donc avant tout celui, silencieux, qui précède l’assaut – et en décide : ce long moment où les adversaires semblent se contenter de se fixer mutuellement… alors que c’est sur cette durée faussement passive que l’un des deux, en définitive, triomphe. Un traitement très bien vu, très efficace.

 

Et, pour le loup et son louveteau (qui avait forcément sympathisé avec le gentil Sakon, le charmant bambin !), une terrible leçon – bien loin de toute pénible moraline : quoi qu’en aient décidé les armes, l’assassin sait que le forain a raison… Mais il ne peut l’accepter – ni pour lui, ni pour son enfant, le petit Daigoro, qui ne vivra que dans la haine ! Ses larmes témoignent cependant de ce qu'il a perçu la justesse de la leçon... C'est la deuxième fois, après l'épisode avec le bouddha dans le tome 2... mais ça me parle bien davantage ici, pour le coup.

 

Très bon épisode, à tous les points de vue.

 

LE CHEMIN BLANC ENTRE LES FLEUVES

 

Le troisième épisode est sans doute formellement plus classique, mais il ne manque pas d’intérêt pour autant – car il constitue un nouveau flashback de la « trame principale », à la manière de « La Route de l’assassin », ultime épisode du premier tome ; depuis, nous n’avions guère eu l’occasion de revenir sur le drame qui a décidé de la carrière du loup et de son louveteau (ou du moins jamais de manière aussi explicite, simplement par allusions çà et là), mais le présent épisode avance des éléments très concrets permettant de mieux comprendre les personnages.

 

En fait, ce flashback nous ramène à un état un peu antérieur à « La Route de l’assassin », et nous y voyons Ogami Itto exercer en tant que kogi kaishakunin, « exécuteur officiel » du shogun – pas tout à fait au sens de bourreau… En kaishakunin officiant là où aucun kaishakunin « normal » n’est envisageable, il tranche la tête des daimyos que le Bakufu a condamnés au seppuku – dont, scène assez terrible, un tout petit garçon simulant l’éventration rituelle avec un éventail…

 

La fonction est prestigieuse – ce qu’indique assez cette récompense honorifique : le titulaire de la charge peut arborer sur son kimono les armoiries en forme de roses trémières du clan Tokugawa ! Armoiries, hélas pour Ogami Itto, que l’on retrouvera là où elles ne devraient pas se trouver – sous la forme d’un ihai aux sinistres implications…

 

Car nous assistons ici à la ruse diabolique du clan Yagyu déterminé à ruiner le clan Ogami et à en récupérer les attributions – nous entrapercevons même son chef, fourbe autant qu’ambitieux vieillard qui, le bref temps de son apparition, donne déjà l’image d’un véritable démon…

 

Un épisode fort et tragique, tout à fait palpitant aussi, et vraiment très efficace. Sur le mode « divertissant », c’est irréprochable – un grand moment de chanbara baignant dans la politique la plus sordide…

 

ANNYA ET ANEMA

 

« Annya et Anema » joue encore d’une autre carte – même si elle constitue à son tour un écho de thèmes et traitement déjà employés dans la série ; certainement pas un décalque cependant, car la BD parvient toujours à prendre le contrepied des attentes du lecteur, et donc à le surprendre en définitive, sans que cela sonne artificiel pour autant…

 

Le thème est cette fois la prostitution – déjà entraperçu à plusieurs reprises auparavant. Ogami Itto, taciturne, et le charmant bambin Daigoro, autrement plus communicatif, font la rencontre d’une pauvre jeune fille vendue à un réseau proxénète. Mais, dans la maison de passe destinée à devenir son enfer personnel, le rônin intervient pour lui épargner ce triste sort…

 

Est-ce là une réaction « morale » ? En fait, c’est une question que nous avons déjà dû nous poser à plusieurs reprises : le froid assassin ne manque certes pas de cynisme, lui qui tue sans poser de question dès lors qu’on lui paie les 500 ryô convenus, et qui n’hésite par ailleurs jamais à mettre son petit garçon en danger s’il peut en retirer quelque avantage tactique. Pourtant, à l’occasion, nous avons vu le personnage – éventuellement contre ses prétentions de rônin à jamais engagé au nom de la haine et de la vengeance sur la cruelle voie de l’assassin, laquelle ne s'accommode pas de demi-mesures – adopter un comportement « éthique » sans en exiger paiement : ainsi par exemple dans le plus long épisode du premier tome, et alors déjà en rapport avec une prostituée ; mais nous l’avons aussi vu « interpréter » subtilement les termes du contrat l’ayant lancé sur la piste d’une proie en faisant en sorte que ce soit le « vrai » responsable qui paye – voyez l’épisode de la prison, dans le tome 2

 

Il y a donc sans doute de cela ici – et en même temps cette conviction, récurrente dans la série, que l’assassin n’est de toute façon pas là par hasard… Il a bien une mission à accomplir en ces lieux – dès lors, peut-être sa « gentillesse » pour la pauvre vierge est-elle… cyniquement tactique ? Ou peut-être pas… Question qui ressurgira tout particulièrement lors de la confrontation du rônin avec le maître des lieux – qui est une femme. Les deux ont une conversation tendue, étonnamment plus subtile qu’il n’y paraît, et riche de non-dits – nouveau témoignage, s’il en était encore besoin, de la précision et de la finesse de la plume de Kazuo Koike.

 

À mon sens, l’épisode s’oublie un peu durant la scène (fort brève, cela dit) où Ogami Itto est soumis à la torture (elle ne me paraît pas apporter grand-chose, même si je dois admettre que cette séquence a peut-être son sens dans l’optique du questionnement de la « moralité » du tueur : souffre-t-il au nom de la défense de l’innocent, ou seulement parce qu’il se sait en mesure de l’encaisser et que cela lui servira plus tard pour accomplir sa mission ?).

 

Mais la résolution de l’affaire relève le niveau, jusqu’au meilleur, en surprenant vraiment le lecteur – procédé habile qui, par répercussions, incite encore davantage à approfondir la sombre et complexe personnalité de l’assassin, et l’ambiguïté, le cas échéant, de son abandon à la haine…

 

Encore une réussite, donc !

 

SHISEKI-NO-CHI

 

Reste un ultime épisode – plus pertinent qu'il n'y paraît tout d'abord, et témoignant là encore de la finesse d’une écriture qui sait aussi bien briller dans le registre du chanbara débridé et palpitant, que dans un sous-texte étonnamment subtil et riche d’implications inattendues.

 

Ceci étant, la base est peut-être un peu plus convenue que dans les trois épisodes précédents (probablement même les quatre – c’est simplement que le premier s’égare un peu dans son traitement). Ogami Itto y est engagé par un homme qu’il sait et que nous savons fourbe. Nous savons dès le départ qu’il trahira son employé dès qu’il le jugera utile – rien de neuf en cela, il n’est certes pas le premier dans la série… Par ailleurs, le titre même de l’épisode, qui revient là encore comme un leitmotiv, renvoie à cette idée de piège – même si toute l’astuce réside sans doute dans le fait que le piège, ici, est multiforme… Qui le tend, ce piège, qui en est la victime, en quoi consiste-t-il au juste, est-il bien là où nous le supposons ou le vrai piège se situe-t-il ailleurs ? Autant de questions, davantage encore de réponses…

 

C’est que la mission confiée au rônin n’est pas un « banal » assassinat : il lui faut tuer, oui, mais d’une certaine manière – en obéissant à des critères relativement stricts ; car les implications de l’affaire dépassent largement la mort d’untel ou de tel autre : Ogami Itto se retrouve baignant jusqu'au coup dans une complexe question politico-économique, où les intérêts et les idéologies s’affrontent quant au sort que l’on doit réserver... à une forêt.

 

Celle-ci peut être une source de revenus considérable – et, à Edo ou ailleurs, nombreux sont ceux qui ont besoin de ce bois ; cependant, la déforestation peut avoir des implications terribles – car la forêt en jeu est une protection cruciale contre des cataclysmes tels que les inondations ou les glissements de terrain…

 

Cette préoccupation mêle une sorte de « sentiment écologique » (peut-être un peu anachronique ?) à un pragmatisme généreux – s’opposant en cela au seul pragmatisme financier, égoïste par nature ; la thématique « écologie contre économie » peut d’ailleurs se compliquer, de manière sincère ou, plus probablement ici, cynique, d’une opposition entre le progrès et la conservation – ou du moins est-ce ainsi que ceux qui y ont intérêt peuvent présenter les choses.

 

La question, enfin, peut se compliquer de considérations religieuses – qu’elles soient sincères ou pas : les kami ne veulent sans doute pas que l’on touche à la forêt…

 

Mine de rien, la mission d’Ogami Itto – avec toute son action échevelée – se teinte donc de considérations politico-économiques qui n’ont probablement rien d’innocent, et c’est pourquoi j’ai avancé, toutes choses égales par ailleurs, la notion d’écologie. Lone Wolf and Cub est une bande dessinée publiée initialement entre 1970 et 1976 ; ce sont les derniers temps de la Haute Croissance… mais peut-être aussi ceux de la « saison économique », qui avait mis fin aux affrontements idéologiques antérieurs, les partis s’accordant pour remiser au moins temporairement de côté les oppositions d’ordre strictement politique, au nom du développement économique du pays, jugé primordial. Or, à l’époque, le Japon a certes enchaîné les « booms » qui en ont fait, sur les ruines encore fumantes de la Défaite, la deuxième économie du monde… mais il commence peut-être aussi à en peser les effets pervers. Or les abus du capitalisme, à l’époque, sont tout particulièrement sensible en matière écologique : les années 1970 sont aussi au Japon celles des « grands procès » au cours desquels le cynisme des entrepreneurs a été exposé au grand jour – au nom du sacro-saint développement économique, on avait jusqu’alors toléré des abus inqualifiables et proprement criminels : l’environnement avait été dégradé par la pollution au point de devenir mortifère… Le cas le plus célèbre, bien sûr, est celui de la maladie de Minamata (les cas d’intoxication au mercure y ont été mis en évidence dès la fin des années 1950, même s'il y en avait sans doute bien avant, mais le premier de ces procès date de 1971, et l’affaire a encore des ramifications aujourd’hui), mais il y en a d’autres – pollution de l’air, etc. Enfin, dans un domaine proche, c’est aussi l’apogée du mouvement citoyen contre la construction de l’aéroport de Narita (vous kiffez les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ? Moi, ils me laissent parfois un peu perplexe, par méconnaissance des enjeux peut-être, mais, en tout cas, là, vous avez du gros…).

 

Je suppose qu’il y a un lien – je peux me tromper, hein, et si vous pouvez m’éclairer à ce sujet, je vous en serais grandement reconnaissant… Peut-être vais-je un peu trop loin, ici, et, plus prosaïquement, la question de la déforestation et de ses effets sur les inondations ou glissements de terrain récurrents se pose de toute façon de longue date au Japon sans appeler d’autres précisions – avec ce paradoxe notable d'un pays qui, à bien des égards, a longtemps été une « civilisation du bois », mais qui a su, pourtant, conserver dans l’ensemble son domaine forestier jusqu’à aujourd’hui (il y a des forêts primaires au Japon), malgré les coupes franches du capitalisme à courte vue.

 

Ce qui m’amène, cependant, à envisager cette question, ici, sous l’angle de l’écologie dans un sens militant, proprement politique, c’est que l’épisode, tout en réservant ses flèches les plus cruelles à l’odieux personnage qui embauche notre « héros », incarnation du capitalisme le plus égoïste et immoral, n’épargne pas totalement non plus ses opposants… En effet, ces derniers, dans leur combat bien légitime contre l’exploitant, jouent d’une carte très dangereuse : ils menacent en effet eux-mêmes de faire disparaître la forêt, par l’incendie, si leur adversaire ne cède pas ! Oui – ils sont déterminés à détruire précisément ce qu’ils défendent… au nom même de cette défense. Politique du pire – sinon de la terre brûlée, littéralement… Je suppose qu’il n’y a là encore rien d’innocent – même si, dans le contexte japonais d’alors, peut-être faut-il alors se tourner vers les divers avatars de l’Armée Rouge Japonaise ? Les années immédiatement antérieures, surtout entre 1969 et 1971, ont constitué le pic de son activité… Mais je m’avance peut-être un peu trop, là encore ; n’hésitez pas à me le dire, je suis très demandeur de vos éclairages éventuels.

 

Dans tous les cas, même sur une base relativement classique dans sa fourberie, l’épisode est très efficace – beau moment d’action, notamment, que cette scène totalement folle où Daigoro est lancé sur son cheval dans la direction des gardes de la forêt pour mieux permettre à son père de s’en débarrasser ! On n’atteint peut-être pas le niveau de non-sens et de cynisme de l’assaut proprement « baby cart » du premier épisode de la série, mais, côté exposition du fils au danger pour en retirer un avantage tactique, ça se pose quand même un peu là… Toutefois, l’épisode me séduit avant tout, donc, par ses complexes considérations politiques, économiques et morales – ou, plus exactement, par sa manière très habile et jamais simpliste de mêler tous ces complexes éléments, sans jamais que cela sonne artificiel.

 

TOUJOURS

 

Mes doutes à la lecture du premier épisode ont donc été heureusement balayés par les quatre qui suivent : ce troisième tome est finalement bien dans la lignée de ses prédécesseurs, et Lone Wolf and Cub demeure, à ce stade, un monument de la bande dessinée – une série d’un brio rare, divertissante et intelligente, subtile jusque dans le grotesque et d’une inventivité constante, qui surprend encore aujourd’hui.

 

Tome 4 un de ces jours…

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