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La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet

Publié le par Nébal

La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet

PINGUET (Maurice), La Mort volontaire au Japon, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des Histoires, 1984, 380 p. [+ 8 p. de pl.]

 

LE SEUL PROBLÈME PHILOSOPHIQUE VRAIMENT SÉRIEUX

 

Le suicide est une question complexe, d’autant plus difficile à appréhender qu’elle a sa charge inévitable d’émotion et de douleur – je ne vous apprends rien. En même temps, selon le mot de Camus, c’est peut-être le seul « problème philosophique vraiment sérieux »… Et, en tant que problème philosophique, il a suscité des questionnements variés aux réponses tout aussi diverses.

 

La science, ici, est-elle vraiment si différente de la seule philosophie dans son approche ? D’une manière ou d’une autre, elle en dérive. Si une « suicidologie » a pu se constituer, du côté de la sociologie (notamment via le célèbre ouvrage de Durkheim en forme de démonstration prosélyte de la pertinence de sa méthode sociologique) ou de la psychologie, et ce sans garantie que les deux tendances puissent s’accommoder, loin de là, la prise en compte du problème, dans toute sa complexité (ne serait-ce que parce qu’il y a des suicides et non un suicide), ne débouche finalement guère aujourd’hui sur des acquis bien appuyés : le fait demeure, et on ne le comprend jamais tout à fait – même en tant qu’objet sociologique établi (via la régularité des statistiques, notamment), il déjoue souvent la prospective, tandis que chaque jour qui passe semble susciter de nouvelles « raisons » de se suicider… ou de ne pas le faire. « Raisons »... Cela fait partie du problème : le suicide peut être absolument rationalisé, ou paraître parfaitement irrationnel, et il y a de la marge entre ces deux attitudes diamétralement opposées.

 

Rien d’étonnant sans doute à ce que la matière soit aussi envahie de prénotions. La question du suicide implique donc aussi celle de ses représentations – au sens le plus strict d’ailleurs : les suicides célèbres, toujours les mêmes, reviennent sans cesse dans la discussion, personnifiant le problème, ce que les statistiques ne permettent guère. Peut-être n’en sont-elles que plus inquiétantes, en fait… « Mythifier » le geste suicidaire, n’est-ce pas en partie l’édulcorer ?

 

LE PAYS DU SUICIDE ?

 

Or, parmi ces représentations, le cas japonais a clairement une position particulière. Dans les représentations de tout un chacun, et nul besoin de s’y intéresser spécialement pour cela, l’empire du soleil levant semble jouir ou pâtir d’une relation toute personnelle avec le problème de la mort volontaire. Tout le monde connaît le « harakiri » (ou disons plutôt seppuku), tout le monde connaît les kamikazes (même si le mot a hélas eu sa fortune bien au-delà du cas japonais, ces dernières années, au risque de biaiser les représentations).

 

Et il n’est guère besoin de creuser bien longtemps pour aller au-delà de ces éventuels épiphénomènes (chercherait-on là aussi à se rassurer en voulant les envisager comme tels ?), et associer bien plus intimement le Japon, dans son histoire et sa culture, et le suicide, et ce quelle que soit l’approche retenue.

 

À titre d’exemple, un amateur de littérature relèvera probablement le suicide de Yukio Mishima, si célèbre, mais pourra aussi envisager, au fil du même XXe siècle, ceux de Ryûnosuke Akutagawa, Osamu Dazai ou Yasunari Kawabata, et pourra assez légitimement trouver que ça fait beaucoup de monde, tout de même – surtout dans la mesure où ceux-ci ne sont que les plus célèbres, il y en a beaucoup d’autres !

 

Et, à la lecture de ces auteurs mais aussi de bien d’autres, même en s’en tenant au seul XXe siècle, ou au visionnage de si nombreux films de la même période, sans même parler des mangas, etc., cette relation intime des Japonais au désir de mourir n’en devient que toujours plus envahissante et même oppressante : le suicide est partout, absolument partout ; or ce n’est pas là un phénomène moderne : des farouches guerriers du Dit des Heiké aux amants maudits des tragédies « bourgeoises » de Chikamatsu (et donc jusqu’à un Takeshi Kitano, aujourd’hui), toujours le suicide, toujours…

 

Rien d’étonnant à cet égard à ce que l’on ait employé l’expression de « pays du suicide » pour désigner le Japon. Et il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas là (que) le fantasme de quelque Occidental sidéré par l’approche japonaise de la problématique de la mort volontaire, aux antipodes de sa propre extraction judéo-chrétienne – témoignage d’une incompréhension radicale qui ressort et de longue date de nombreux commentaires dans la presse ou les arts… Mais non, l’expression est d’abord le fait de sociologues japonais !

 

Pourtant, l’étude statistique en la matière ne manque pas de surprendre… en cassant bien des mythes sur son passage. L’étude qui avait abouti à cette dénomination de « pays du suicide », dans les années 1950, tablait sur un accroissement exponentiel des statistiques annuelles de la mort volontaire – or ses accents catastrophistes ont été presque aussitôt démentis : en fait, cette étude avait été réalisée lors d’un « pic » du suicide au Japon (dans le contexte si particulier de l’immédiat après-guerre, et même si la conception durkheimienne d’une guerre moins propice aux suicides peut sans doute être discutée dans ce cas précis…), et, dans les années qui ont suivi aussitôt, les suicides ont en fait diminué… jusqu’à atteindre des seuils « normaux », voire « faibles ». En fait, la même chose s’était déjà produite auparavant : entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, on envisageait au Japon comme ailleurs un accroissement jugé nécessaire du suicide, sans doute dans la perspective anomique que Durkheim avait justement mise en évidence à cette époque – craintes bientôt démenties par les faits là encore.

 

Mais cela va bien plus loin – parce que le suicide au Japon contrevient largement à nos prénotions (« nos » incluant ici aussi celles des Japonais eux-mêmes, le cas échéant) : en fait, le taux de suicide au Japon n’est pas spécialement élevé… et il est même plutôt faible : « harakiri » ou pas, kamikazes ou pas, on se suicide en fait plus en France ou en Allemagne qu’au Japon !

 

(Ou du moins était-ce le cas en 1984, quand est paru La Mort volontaire au Japon ; c’est une limite éventuelle de l’ouvrage, encore que l’expression ne soit pas très juste, l’auteur, décédé en 1991, n’y étant bien sûr pour rien… Mais trente ans se sont écoulés depuis, et la situation a forcément changé – notamment dans le traitement « économique et social » de la question, le Japon de 1984, s’il n’était plus celui de la Haute Croissance, étant encore celui d’avant les bulles et leur éclatement, et la démographie du pays ayant considérablement évolué tout au long de la période, dont je suppose qu’elle ne peut qu’avoir des répercussions, sinon sur les taux de suicide en eux-mêmes, mais peut-être, du moins sur leur appréhension, en tant que suicides égoïstes et anomiques ; il faudrait que je me penche sur la question, tiens…)

 

[Justement, du camarade Krieghund, je cite : le livre date de 1984, date à laquelle le taux de suicide était "normal", sauf que depuis (et malgré une baisse il y a quelques années), il a augmenté dans des proportions assez grandes. En 2004, vingt ans après l'écriture de ce livre, le Japon était n° 8 en terme de taux de suicide. En 2014, le taux de suicide était de 18,4/1000, ce qui est redevenu dans la moyenne des pays industrialisés (la France a 16,7). Mais on se suicide aujourd'hui plus au Japon qu'à l'époque de l'écriture de ce livre.]

 

UNE HISTOIRE CULTURELLE

 

Cette permanence culturelle du thème suicidaire n’en est pas moins réelle – et peut-être ce paradoxe n’en rend-il l’étude que plus précieuse encore. Tel est l’objet, d’une certaine manière, de La Mort volontaire au Japon, fameux essai de Maurice Pinguet, universitaire français vivant alors au Japon, et qui, semble-t-il, avait pu contribuer, avec ce livre mais aussi autrement (j’ai cru comprendre que c’était le seul livre qu’il avait publié de son vivant), à intéresser les intellectuels français à la culture japonaise.

 

Pareille étude est nécessairement interstitielle, interdisciplinaire. Si l’essai a été publié dans la collection « Bibliothèque des Histoires » des éditions Gallimard, il relève tout autant de la sociologie ou plus exactement de l’anthropologie culturelle – des statistiques initiales (ou presque) à « l’acte Mishima » qui conclut l’ouvrage (et qui a pu en constituer le prétexte, ai-je l’impression, même si le livre est paru quatorze ans après la mort choisie du grand écrivain), l’étude navigue de la science la plus froide et neutre à la critique littéraire, l’histoire plonge dans les siècles les plus reculés ou se fait parfaitement immédiate, la philosophie (et donc la théologie, et donc la psychologie) étant tout autant de la partie.

 

Cerise sur le gâteau ? L’ouvrage n’est pas que riche et pertinent dans ces matières qui pourraient avoir quelque chose d’un peu abstrait, austère et intimidant : il est aussi joliment écrit, et l’essai présente un intérêt spécifiquement littéraire tout à fait appréciable…

LE « HARAKIRI » DE CATON

 

Toutefois, avant d’envisager la question proprement nippone, on ne peut pas faire l’économie d’une étude de nos représentations (occidentales) en l’espèce – car elles sont peu ou prou diamétralement opposées… même si elles ne l’ont peut-être pas toujours été. La marche de l’essai, même en fonction de périodisations ou d’approches thématiques appropriées au contexte japonais, implique donc de se livrer de temps à autre à quelques allers-retours.

 

L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur le « harakiri » de Caton d’Utique – et sur les jugements très divers qu’il a suscités, à l’époque même puis au fil des siècles : d’aucuns y voyaient le geste superbe d’un homme libre refusant superbement César ; d’autres condamnaient l’acte comme scandaleux, sur les plans de la morale comme de la métaphysique.

 

La tradition condamnant sans contredit le suicide a fini par l’emporter. Des grands noms antiques, il faut sans doute mettre en avant Platon, quelques siècles avant le geste fatidique de Caton, qui, via son immortalité de l’âme, a eu sa part, essentielle, dans le développement d’une condamnation affichée, laquelle devait prospérer ensuite dans la théologie chrétienne de Rome – saint Augustin, tout particulièrement, aura un grand rôle intellectuel en l’espèce : la mort volontaire, dès lors, ne peut plus être jugée que scandaleuse et impie – car, en se tuant, l’homme outrepasse ses pouvoirs pour s’accaparer ceux de son créateur : Dieu seul peut tuer – ce Dieu qui, dans un état antérieur de la foi, exigeait de son prophète le sacrifice de son propre fils… Geste qui m’a toujours dépassé, mais passons. Puis ce Dieu s’est incarné lui-même dans un Fils se sacrifiant en Son propre nom. Du Dieu jaloux au Dieu d’amour, le fait demeure : le Père est une autorité, il est prompt au châtiment, et impitoyable le cas échéant – lui contester ses prérogatives est le pire des crimes, autant dire une lèse-majesté divine. Car c’est un Dieu qui est aussi César, d’une certaine manière… Et il faudra peu ou prou attendre la remise en cause de l’absolutisme, ainsi avec un John Locke, pour que le suicide en Occident ose à nouveau s’afficher en acte témoignant de la liberté de celui qui le commet – et ici les libres-penseurs ne tardent guère à succéder aux libéraux et libertins, ce sujet précisément occupant une place non négligeable dans l’arsenal rhétorique de leur lutte. Pourtant, cette liberté serait bientôt mise à mal par la science, sociologie ou psychologie donc, par un étrange retournement non dénué d’ironie…

 

Mais la relation à César est sans doute essentielle – autant que la perception religieuse de la mort et de sa signification, dans un Japon aux antipodes de la pensée autant que des populations et des territoires judéo-chrétiens. Non d’ailleurs que le « syncrétisme japonais » ait forcément « favorisé », ou même seulement « légitimé » le suicide… C’est une question complexe, il faudra y revenir. Les sectes bouddhiques, notamment l’amidisme sous ses divers avatars et le zen, pouvaient envisager la question de manières bien différentes – et éventuellement avoir des conséquences pas forcément envisagées de prime abord par les plus subtils de leurs théoriciens ; et, parallèlement à la foi, la morale, via Confucius et ses adaptations nippones ou d’autres penseurs encore, avait son mot à dire – éventuellement très différent. Mais l’acte ne pouvait probablement pas susciter le même rejet instinctif dans ce pays qu’en Occident, la perception globale de la question étant tout autre : le défaut du Dieu en tant que père, capital, change tout.

 

Il faut certes se prémunir de la tentation de faire dans le « spectaculaire », en opposant systématiquement le Japon et l’Europe (Maurice Pinguet est sans doute bien plus subtil ici que Ruth Benedict, même si La Mort volontaire au Japon entre plusieurs fois en résonance avec Le Chrysanthème et le sabre). Mais comparaison n’est pas non plus raison : or le suicide de Caton d’Utique, à vue de nez, nous paraît effectivement très japonais… On peut y voir une variation romaine (et anticipée, certes) du samouraï s’éviscérant en signe de protestation. Mais sans doute ne faut-il pas pour autant s’en tenir là ; car, s’il est une chose qui doit ressortir de cette étude mêlant histoire et anthropologie culturelle, c’est bien la complexité de la matière – pour l’appréhender, il faut vite percevoir combien parler du suicide au Japon peut être pernicieux : il y a des suicides, et dont les motivations, les rituels et les perceptions peuvent être extrêmement différents d’un cas à l’autre. Les seules catégories durkheimiennes doivent au mieux être affinées (même si le suicide altruiste jouera un rôle essentiel durant la majeure partie de l'histoire japonaise et par voie de conséquence de l'essai ; égoïsme et anomie prendront cependant le relais en temps utile), et il faut prendre garde à ne pas gommer instinctivement ce qui dépasse.

 

Car, à s’y attarder un peu, les suicides d’accompagnement de la protohistoire japonaise ne sont pas ceux des nobles dames et des guerriers du Dit des Heiké, qui n’ont à leur tour pas forcément grand-chose à voir entre eux, ni a fortiori avec ceux des amants bourgeois de Chikamatsu ; le même rite du seppuku peut avoir des significations diamétralement opposées (protestation contre l’injustice, ou au contraire obéissance à une décision de justice, quand le suicide est ordonné – on parle alors de tsumebara) ; les 47 rônin ne sont en fait pas des kamikazes ; et les motivations des suicides des quatre grands écrivains du XXe siècle cités plus haut (Akutagawa, Dazai, Mishima, Kawabata) n’avaient pas forcément quoi que ce soit de commun même entre elles… En matière de suicide, la systématisation a sans doute bien vite des limites, et la casuistique s’impose presque comme une nécessité, à vouloir saisir pleinement le phénomène.

 

LE POUVOIR ET LES SUICIDES D’ACCOMPAGNEMENT

 

La question de la mort volontaire au Japon implique de remonter aux temps protohistoriques (sinon préhistoriques ?), où elle adopte un premier avatar éventuellement ambigu, celui du suicide d’accompagnement ; en tant que telle, cette pratique n’a rien de spécifiquement japonais, et on la retrouve en maints endroits différents de par le monde (aujourd’hui encore, en fait – en Inde, notamment : on évoque régulièrement ces veuves qui se jettent sur le bûcher funéraire de leur époux… mais sans qu’elles en aient forcément le choix, bien sûr). Or les réactions du pouvoir japonais naissant, puis assis durant l’ère classique de Heian, sont ici très intéressantes.

 

Selon la classification traditionnelle, la protohistoire japonaise au sens le plus strict correspond à l’ère dite Kofun (300-710), prenant le relais des ères Jômon et Yayoi (cette dernière opérant la transition passablement floue entre préhistoire et protohistoire) ; or le terme de « kofun » renvoie à des tumuli, des tertres funéraires, souvent de taille impressionnante, inscrivant déjà et de manière très éloquente la question de la mort et de son appréhension au cœur des préoccupations politiques. Mais l’ère Kofun, concernant la thématique de la mort volontaire, est en fait déjà l’occasion d’une évolution radicale.

 

En effet, le suicide d’accompagnement s’était peu à peu établi au fil des siècles : pour faire simple, quand le chef (entendu largement, le cas échéant ?) mourrait, ses serviteurs se devaient de mourir avec lui. Le caractère proprement « suicidaire » de cette pratique peut sans doute être contesté, dans une certaine mesure (comme pour les veuves indiennes citées plus haut) : il y avait sans doute un poids de coercition qui forçait, le cas échéant, des domestiques ou concubines guère désireux de mourir avec leur maître, à succomber néanmoins pour obéir à l’usage ; cependant, dans d’autres cas, il fallait bel et bien parler de suicide, car la démarche était véritablement volontaire. Néanmoins, le terme de « sacrifice » serait peut-être plus juste, de manière globale – en autorisant la référence à bien des pratiques semblables de par le monde.

 

Mais l’usage du suicide d’accompagnement a fini par être contesté… Éventuellement dans une optique que nous serions tentés, aujourd’hui, de qualifier d’ « utilitariste » : pourquoi donc, quand le chef meurt, faudrait-il que meurent aussi tant de dévoués serviteurs, dont la compétence aurait été un atout crucial pour le successeur du défunt ? La légende a ici sa part (dans le Nihongi, complément du Kojiki), qui explique comment un empereur peut-être mythique a développé une nouvelle pratique : celle des haniwa, des sortes de figurines de terre cuite destinées à faire office de simulacres, et à remplacer les hommes auparavant sacrifiés dans les cérémonies funéraires. Au-delà du caractère éventuellement apocryphe de l’anecdote, le fait demeure : le suicide d’accompagnement, peu ou prou systématique jusqu’alors, a été progressivement remplacé par une figuration abstraite permettant d’éviter le bain de sang traditionnel des funérailles.

 

Et le pouvoir japonais « classique », de l’ère Heian, a suivi cette démarche, en prohibant plus ouvertement la pratique du suicide d’accompagnement, et en développant un arsenal de sanctions pour s’en prémunir. Législation rendue nécessaire, il est vrai, justement par la perpétuation, chez certains, de ce rite… Des religieux, notamment, sauf erreur – des épouses aussi, parfois.

 

En fait, ce rite aurait la vie dure : en 1912, à la mort de l’empereur Meiji, le général Nogi se suicide dans ce même esprit – geste qui stupéfie tant il paraît avoir quelque chose d’anachronique (en Occident, la presse se déchaîne pour condamner l’imbécilité barbare du vieux général, Maurice Pinguet en livre des exemples éloquents) ; mais il est vrai que Nogi était un héritier incongru du bushido, ce qui, en fait, change un peu la donne quant à l’interprétation de son geste, on aura l’occasion d’y revenir.

 

Mais revenons à l’époque Heian : ce qu’il faut en retenir à cet égard, c’est que le pouvoir, alors, dans la cour impériale, même si l’empereur est progressivement dépouillé de ses attributions politiques (par les régents Fujiwara, notamment), le pouvoir donc, bien loin de prôner une « culture du suicide », une idéalisation de la mort volontaire, combat en fait les comportements morbides que ces idéologies alors marginales pouvaient susciter. Le Japon de Heian n’est décidément pas le Japon des samouraïs… mais il lui laissera bientôt la place.

 

LA MORALE DES GUERRIERS

 

Le suicide, chez les guerriers, les bushi, a en effet d’autres connotations. Les dits de Hôgen, de Heiji et des Heiké, qui rapportent l’effondrement du Japon de Heian et l’avènement du Moyen Âge japonais, témoignent en effet de ce que les guerriers des clans Taïra (Heiké) ou Minamoto (Genji) avaient développé une culture qui leur était propre (dans ce Japon de l'Est déjà opposé à celui de l'Ouest centré sur la capitale), où la mort et la façon de mourir avaient une importance toute particulière. Sans doute est-ce en partie en raison de leur imprégnation par des pratiques religieuses éventuellement hétérodoxes à l’époque (j’y reviendrai), mais les circonstances ont eu aussi leur importance, de manière moins « réfléchie », ou moins « théorisée », disons.

 

Je l’avais noté dans mes comptes rendus, mais le « cycle épique des Taïra et des Minamoto » baigne dans le sang – et les suicides y sont peut-être aussi nombreux que les morts au combat (ou les meurtres et exécutions sommaires…).

 

Les coups d’État de Hôgen et de Heiji amènent le chef des Heiké, Kiyomori, alors tout puissant, à éliminer par le menu tous ses adversaires : femmes et enfants y passent comme les guerriers (son clan se repentira de ses rares « oublis »…). En cela, il prend plus que jamais le contrepied de la pratique de Heian : le Japon classique ne tuait que fort peu, préférant exiler ou cloîtrer dans des monastères, des simulacres de la mort dans ce sens comparables aux haniwa...

 

Mais nombreux parmi les adversaires de Kiyomori sont ceux qui, conscients du sort que le tyran leur réserve, choisissent de prendre les devants – ou, à vrai dire, qui en décident pour leurs proches (Yoshitomo, du clan Genji, massacre littéralement sa famille) ; pour l’essentiel, cependant, il s’agit bien de morts volontaires. Or les motivations de ces nombreux suicides peuvent être variées : cela pouvait être de s’épargner la cruauté de l’ennemi, aussi bien que de lui adresser un ultime pied de nez, autant dire le jour et la nuit ; et bien d’autres choses encore, en fait… parmi lesquelles des avatars du suicide d’accompagnement, revenu (ou conservé ?) chez les bushi malgré la politique hostile de Heian : sous le shogunat de Kamakura, un peu plus tard, on compte des suicides de masse après la défaite des troupes shogunales, où l’effet d’entraînement, dans le camp vaincu, pousse des centaines de guerriers à se donner la mort en même temps…

 

Mais cette morale des guerriers – morale en gestation, qui n’atteindrait son stade de plein achèvement qu’à l’époque Edo, quelques siècles plus tard, avec le bushido ou « code du guerrier », exposé tout particulièrement dans le Hagakure, et conséquence d’une longue maturation philosophique empruntant pour l’essentiel au bouddhisme zen et au néoconfucianisme –, cette morale donc dépasse largement les seuls combattants, et Le Dit des Heiké notamment le montre bien : les non-guerriers y sont tout aussi prompts, les religieux éventuellement, les femmes sans aucun doute – y compris, du fait de son infiltration par les clans guerriers, au sein même de la famille impériale… Scène fameuse du Dit des Heiké, rapportant comment, la bataille de Dan no Ura, en 1185, étant perdue par les Taïra, la veuve de Kiyomori se jette à la mer avec dans ses bras son petit-fils de sept ans – qui n’est autre que l’empereur Antoku ! Geste révélateur – comme l’est aussi, dans un registre parallèle, la perception plus globale de la « bonne mort » : Heian pouvait moraliser sur des tentatives de suicide ratées, et en tirer de précieux enseignements, certainement pas le Japon médiéval, plus rigide et sévère eu égard à cette question…

L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE

 

La pensée religieuse a sans doute joué un certain rôle – éventuellement inattendu… De Chine venaient alors de nouvelles « sectes » (au sens bouddhique), auxquelles les clans guerriers étaient peut-être plus sensibles que la cour de Heian, qui entretenait des liens traditionnels avec un bouddhisme installé, plus conservateur en tant que tel, et éventuellement corrompu… L’amidisme, via les sectes concurrentes de la Terre Pure, ou le zen, notamment avec les écrits de Dôgen, tout opposés qu’ils soient à maints égards (salut extérieur, par la foi, et rédemption au paradis pour l’amidisme, salut personnel et « terrestre », par l’effort personnel et notamment la méditation, pour le zen), ont progressivement gagné du terrain en bénéficiant de la faveur des bushi, qui puiseraient dans ce corpus théorique pour édifier une morale qui leur soit propre, en la mêlant s’il le fallait de confucianisme ou néoconfucianisme donc. Le rapport à la mort pouvait alors devenir très différent – à la mort, et au suicide.

 

Finalement, il y a pourtant une certaine logique à cette évolution : le salut promis par le bouddha Amida vaut pour tous, la Terre Pure sera la récompense de tous ceux qui ont la foi, et ce quels que soient leurs crimes – Namu Amida butsu ! La simple répétition du mantra garantit la rédemption. Or Amida n’est pas le dieu des chrétiens, un créateur qui entend farouchement conserver ses droits sur sa création : s’ôter la vie, pour un chrétien, revient à insulter Dieu – mais Amida n’est pas ce démiurge, et le suicide lui est indifférent. Dès lors, quand la vie est trop dure, ou même sans en arriver à cette extrémité, d’ailleurs, un simple « calcul » peut rendre la mort volontaire séduisante – il n’y a pas de morale mortifère, imposant d’endurer la souffrance sans s’en plaindre… La Terre Pure est accueillante – pour les amoureux notamment, et j’y reviendrai.

 

Le cas japonais, en matière religieuse, présente des spécificités qui ont également leur rôle à jouer : bouddhas et kami, ou bouddhas assimilés aux kami, peuvent avoir leur mot à dire – au-delà même de la perception du « rôle » des morts, ainsi de ce haut fonctionnaire loyal jusqu’à la fin en dépit des calomnies… mais qui, une fois mort, se venge, impitoyable – au point que l’on ne parvient à s’en prémunir qu’en lui attribuant des récompenses et des grades posthumes (illustration d’un thème japonais classique, et que les conservateurs, notamment, mettent toujours en avant aujourd’hui : vie et mort ont « toujours » été mêlées aux yeux des Japonais, les morts y sont aussi « réels » que les vivants, voyez Morts pour l’empereur de Tetsuya Takahashi), puis en en faisant un dieu (comme plus tard au Yasukuni, je vous renvoie au même essai, dont c’est justement le sujet).

 

Il faut surtout mentionner ici Kannon. À l’origine, il s’agit d’une sorte de déité bouddhique, un bodhisattva répondant au nom sanscrit Avalokiteshvara. Mais, au Japon, encore plus qu’ailleurs, il devient un symbole de la compassion – dont le culte, puisqu’à terme c’est bien d’un culte qu’il s’agit, s’associe en fait à celui d’Amida. Or, si Amida a sa Terre Pure de l’Ouest, Kannon a son île où exercer sa compassion – qui devient bientôt une étape intermédiaire avant de gagner le paradis d’Amida, plus souriante et accueillante, c'est peu dire, que le purgatoire des chrétiens médiévaux. D’où de nombreux suicides « marins » : désireux de gagner l’île de Kannon, les candidats à la mort volontaire prennent le large (éventuellement dans des barques spécialement conçues pour ce lugubre commerce…), et se jettent à la mer, une forme de suicide très répandue pendant des siècles.

 

LE RITUEL SUICIDAIRE

 

Mais justement : c’est bien d’une formalisation qu’il s’agit, ou disons d’un rituel. La mort volontaire n’ayant rien de tabou, elle peut s’accompagner de commentaires autres que de simples condamnations unilatérales – autant de conseils pour s’assurer de ce que la mort volontaire soit une bonne mort, et honorable. Il y a donc des formes à respecter, progressivement dégagées par des générations de commentateurs.

 

C’est tout particulièrement vrai du seppuku. La pratique de l’éventrement volontaire, on la constate au moins dès Le Dit des Heiké : la mort de Yorimasa en est peut-être une des premières occurrences ? En tout cas, via la fortune du Dit des Heiké, elle en constitue au moins un exemple séminal. Il faut sans doute mentionner également Yoshitsuné, autre grande figure du même dit : il n’y meurt pas, mais les populaires chroniques bâties par la suite autour du charismatique personnage narrent avec un luxe de détail son suicide.

 

Or les formes sont sans cesse affinées. Le geste de s’ôter la vie par éventration n’est pas anodin ; sa gravité, même sans condamnation au moins implicite, impose des formes qui en assurent la sincérité et l'assurance en se démarquant des seules impulsions du moment. On enfonce la lame, et pas n’importe quelle lame, à un endroit précis ; après quoi on tire sur la droite, ce qui peut faire tomber les entrailles ; éventuellement, une seconde entaille remonte vers le haut du ventre… Et pendant ce temps-là ? L’assistant apparaît – qui, fonction du moment, prend acte du désir de mourir du suicidant, car il faut lui laisser l’initiative de sa mort, mais lui épargne la douleur en lui tranchant la tête (car mourir d’éventrement serait autrement une longue et terrible agonie – et il n’y a pas à cet égard de cette valorisation de la souffrance si caractéristique de nos monothéismes masochistes…). Mais ce sont là les gestes propres à l’accomplissement du suicide au sens le plus strict – et le rituel va bien au-delà : il y a l’endroit où mourir, spécifique, les nattes posées au sol, précisément définies, dont celle, rouge, qui doit absorber le sang, la façon de présenter la lame au suicidant, le costume dudit, comment il doit l’ôter, comment faire en sorte de tomber vers l'avant le moment venu… Tout un art du « bien mourir » qui ritualise le meurtre de soi, en lui conférant plus que jamais des atours moraux émanant de son caractère réfléchi et soigné.

 

Et, conséquence presque nécessaire, le suicide ainsi ritualisé se vêt bientôt des atours de l’institution.

 

POURQUOI MOURIR ?

 

Le rite est là – mais à quelles fins l’accomplir ? Ce même geste du seppuku, comme la mort en se jetant dans les flots, et sans doute pourrait-on mettre en évidence d’autres formes courantes, peut en fait avoir des causes très diverses, et, forcément, des conséquences tout aussi variées.

 

La pratique des bushi se distingue, de manière globale, de celle d’autres individus : j’en arrive bientôt aux bourgeois de l’époque d’Edo, mais ils ont des prédécesseurs notamment en matière amoureuse, et il faut sans doute aussi accorder une place particulière aux religieux, bonzes ou ermites, pouvant par exemple s’enfermer dans une caverne jusqu’à y devenir des momies (mais on prétend alors qu’ils ne meurent pas !), ou se jeter de telle cascade, etc.

 

Mais la signification du suicide est donc très variable. Bien exécuté, on n’y verra pas de lâcheté, bien au contraire (rien de plus opposé à la morale judéo-chrétienne) ; et l’honneur, surtout, est de la partie. Si le suicide d’accompagnement, malgré quelques persistances, n’est semble-t-il plus guère à l’ordre du jour (après Kamakura et ses suicides de masse, disons), le suicide d’expiation est plus que jamais présent : la faute, insurmontable – ou peut-être faudrait-il plutôt parler de la honte, et je vous renvoie à nouveau à Le Chrysanthème et le sabre de Ruth Benedict –, n’appelle souvent pas d’autre sanction, le suicide bien accompli étant alors le seul moyen de laver son nom, au bénéfice du clan sinon du suicidant.

 

Pas supplémentaire vers la contrainte : le tsumebara, rapidement envisagé plus haut, est une condamnation pénale – dans une optique « honorable », il confère à ceux qui en ont le statut la possibilité de payer leur dette envers la société (ou le shogun) par la mort volontaire.

 

Ceci, sans doute, parce que la mort volontaire, dans les mentalités d’alors et tout particulièrement celles des bushi, est l’argument ultime, la démonstration irrévocable et incontestable de la probité du suicidant, même quand il agit ainsi pour expier quelque chose, et quoi que ce soit. Le mot « agir » est ici capital, à en croire Maurice Pinguet : le Japon médiéval au moins, encore celui d’Edo, et peut-être cela a-t-il laissé des traces jusqu’après Meiji, se méfie des paroles, si légères, si vite trahies – le geste, par contre, l’action, n’a pas de ces ambiguïtés ; aussi leur est-il largement préférable, et sans qu’il soit besoin de l’envisager comme un dernier recours : il dit d'emblée ce qui doit être dit.

 

Et c’est bien pourquoi le suicide peut avoir quelque chose d’ « hostile » : on peut se suicider pour attirer le malheur sur un autre, contraint quoi qu’il en ait d’endosser la responsabilité du geste – avec comme conséquence probable la nécessité pour lui de se suicider à son tour, et de restaurer ainsi une forme d’harmonie tout en s’affichant comme un homme pas moins valable et honorable que celui qui s’était suicidé pour le réduire à cette extrémité.

 

Dans une optique finalement guère éloignée, le suicide adopte souvent les atours de la remontrance : si l’on entend protester contre une injustice, le suicide est peut-être le meilleur des moyens, car, conservant cette dimension fondamentale d’argument ultime, il suffit, à lui seul, à démontrer la justesse incontestable de la cause qui l’a suscité – on en arrive presque à une boucle de rétroaction, à même de provoquer le vertige… Mais oui : à l’époque Edo, nombreux sont ceux qui ne disposent en fait d’aucun autre moyen de faire parvenir leurs plaintes aux lointaines oreilles du daimyo, sans même parler du shogun – ils s’y résignent, sans regrets.

 

Dans cette même veine du « suicide altruiste », pour reprendre la terminologie de Durkheim, le cas le plus spécifiquement martial a cependant ses singularités et ses ambiguïtés. On rencontre, au fil des siècles, aussi bien des samouraïs prêts à mourir (essence du bushido en gestation, la base de leur morale) que des combattants tout bonnement désireux de mourir, et la frontière est parfois bien fine qui sépare ces deux comportements. À l’époque du Dit des Heiké, j’en avais fait la remarque dans ma chronique, à chaque bataille l’on trouve des bushi¸ souvent jeunes, qui déploient des efforts incroyables pour être les « premiers » sur les lieux – en sachant très bien qu’ils seront aussi parmi les premières victimes de la bataille… Mais ils semblent tirer, au moment d’expier, une satisfaction réconfortante (et sans doute un tantinet arrogante) d’avoir ainsi fait la démonstration de leur courage et de leur honneur… Guère stratégique, cela ! Avec les années, cependant, les attaques-suicides deviendront peut-être plus courantes, dans l’espoir d’avoir une utilité pour le clan même au prix de la perte de soi – suicide altruiste, donc, on ne peut plus altruiste, et qui déboucherait à terme sur les kamikazes. Mais méfiance ! Les kamikazes, c’est en fait encore autre chose – un pas de plus dans l’abîme, pour reprendre les titres de chapitres de Maurice Pinguet…

FIGURES MYTHIQUES DU SAMOURAÏ

 

À mesure que l’éthique du suicide, chez les samouraïs, s’institutionnalise, elle suscite comme de justes des modèles, des exemples, rapidement élevés aux dimensions de mythes – et ce tout particulièrement à l’époque Edo, ces deux siècles et demi de paix où les samouraïs, qui combattaient par la force des choses bien moins que durant l’ère Sengoku, n’en sont pas moins l’élite de la société nippone : le système de castes des Tokugawa leur confère une place à part, et forcément supérieure à celle des roturiers – paysans, puis artisans, puis commerçants, dans l’esprit néoconfucéen qui a inspiré le modèle de société. Modèle en fait déjà archaïque, tant l’époque voit l’ascension de la classe « bourgeoise » des marchands, sur lesquels je reviendrai juste après…

 

Mais l’essence supérieure des bushi a besoin de s’exprimer dans le mythe. Les vieilles figures héritées du Dit des Heiké cèdent la place à d’autres plus éloquentes – mais pas toujours aisées à bien appréhender pour un lecteur occidental… À Yoshitsuné et ses semblables, on préfère maintenant les quarante-sept rônin, ou les « loyaux serviteurs » vengeant leur maître Asano. Je ne vais pas revenir dans le détail sur cette fameuse histoire (en notant cependant que Maurice Pinguet, ici, se montre bien plus éloquent dans l’explication de leur geste que tout autre ouvrage où j’ai pu en entendre parler), mais elle constitue bien une forme de synthèse des différents aspects du suicide présentés juste au-dessus – c’est aussi pourquoi ce « mythe » (bien réel) a tant suscité la passion, le commentaire, parfois l’imitation.

 

Toutefois, le geste des quarante-sept rônin n’était pas aussi unilatéralement loué qu’on pourrait le croire… Certes, il s’en trouvait sans doute, au cœur du pouvoir, pour blâmer cet attentat, constituant en lui-même une forme de pied de nez au shogun, et ce sans doute d’autant plus qu’il était par la force des choses contraint à « récompenser » ses opposants en leur accordant l’honneur du seppuku. Mais cela va en fait au-delà.

 

Car l’institutionnalisation du suicide martial ne passait pas que par des prescriptions légales (il y en avait) et des modèles antiques, toujours les mêmes, sur lesquels prendre exemple. Le samouraï d’Edo se battait sans doute moins que ses ancêtres du Sengoku, mais il pouvait réfléchir et écrire. Ce n’est toutefois pas le Traité des Cinq Roues de Musashi Miyamoto qu’il faut mettre en avant, mais une œuvre bien différente, le Hagakure dicté par Tsunemoto Yamamoto – ensemble colossal, mais consistant en réflexions éparses, couchées sur le papier par un jeune disciple.

 

L’ouvrage constitue ainsi une somme de la réflexion des bushi sur l’éthique, la mise en forme ultime du bushido, ou « voie du samouraï » (oui, celle qui inspirera Ghost Dog dans l’excellent film de Jim Jarmush...) ; peut-être pas une systématisation, étant donné la forme très particulière de l’ouvrage, mais, oui, on peut bien parler de somme. Et en même temps d’aboutissement : le Hagakure est la transposition par écrit d’une morale complexe, le bushido formalisé qui dépasse en tant que tel l’informel et ancien kyûba no michi, ou « voie de l’arc et du cheval », en lui apportant des bases théoriques, héritées du zen et du néoconfucianisme – en tant que tel, le Hagakure déploie donc toute une morale de caste, en accord profond avec la philosophie officielle d’Edo (même si, en creusant un peu, je suppose que cela pourrait vite devenir contestable…).

 

Or le Hagakure semble bâti précisément sur l’institution du suicide altruiste ; Yamamoto y livre sans ambages l’aboutissement de sa réflexion : la voie du samouraï, c’est la mort… Les onze livres de ce « code d’honneur des samouraïs » y reviennent sans cesse, qui dérivent les vertus martiales et associées – ainsi l’honneur, forcément, la loyauté de même, etc. – de la condition, en pleine conscience du samouraï, d’être agissant comme s’il était déjà mort, et ne pouvant dès lors la craindre.

 

Pour autant, la question peut s’avérer toujours plus complexe : l’aphorisme a son pouvoir d’évocation, mais la réalité est nécessairement subtile. En témoigne par exemple le jugement porté par Yamamoto quant à l’affaire des quarante-sept rônin (contemporaine de la rédaction du Hagakure) – car notre sage samouraï ne les prise guère… La ruse des « loyaux serviteurs », leur plan à long terme, leurs mensonges destinés à détromper les autorités quant à leurs intentions, sont autant de procédés qui dépassent Yamamoto, ou lui déplaisent. Ce n’est en fait pas si étonnant que cela : il prône classiquement une morale du geste, et non du dire – et le geste doit être immédiat pour ne pas être entaché de suspicion et constituer bel et bien l’argument ultime d’un samouraï engagé en pleine conscience sur sa voie morbide… En tergiversant, en mentant, les quarante-sept se sont détournés de la voie du samouraï.

 

Précision importante, toutefois : à ce stade des événements, le Hagakure cristallise une pensée qui lui était antérieure et extérieure pour l’essentiel ; le livre ne sera en fait connu du grand public que bien plus tard, après Meiji – en tant que tel, il n’a certainement pas créé le bushido : il en est par contre une autre « figure mythique », surtout prise a posteriori… Car il serait plus tard l’ouvrage de référence des officiers nationalistes et militaristes de l’ère Shôwa, plongeant le pays dans la guerre à outrance. Après la défaite, le Hagakure serait renié comme étant une des causes de la dérive totalitaire du Japon… ce qui n’empêcherait pas d’autres nationalistes de s’en réclamer, tout particulièrement Yukio Mishima (voir notamment son essai Le Japon moderne et l’éthique samouraï) ; on avouera que c’est plus sympathique quand c’est Forest Whitaker qui le médite sur les beats de RZA…

 

SUICIDES BOURGEOIS, ITINÉRAIRES AMOUREUX

 

Mais il faut alors introduire une autre dimension de la problématique – là encore, l’accent mis sur la société des samouraïs ne doit pas nous tromper… Le Japon d’Edo est en effet le moment de l’ascension d’une nouvelle classe, bourgeoise, celle des marchands, qui s’enrichissent avec le développement du marché intérieur. Le système de castes imposé par les Tokugawa ne leur permettait pas d’atteindre les plus hauts échelons du pouvoir (en théorie), et mille et un procédés visaient à affirmer leur infériorité intrinsèque par rapport aux bushi ; mais leur richesse pouvait changer la donner, et la changerait à terme…

 

En l’état, cependant, et tout spécialement au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècles, période de grande prospérité, ils suscitent l’apparition d’une nouvelle culture dominante, attachée à la réalité d’un « monde flottant », et prenant le relais de la culture des bushi qui avait elle-même succédé à la culture courtisane de Heian. Cette nouvelle culture s’illustre alors notamment dans la littérature, avec divers auteurs qui livrent des œuvres au succès colossal, en tant que telles parfois dénigrées pendant un temps, mais considérées aujourd’hui comme parmi les plus importantes de toute l’histoire de la littérature japonaise. Trois écrivains brillent tout particulièrement, chacun dans son registre : Saikaku pour ce qui est des romans, Chikamatsu pour ce qui est du théâtre, Bashô pour ce qui est de la poésie – de ce dernier je ne suis pas en mesure de dire quoi que ce soit, et ne sais même pas s’il s’intègre bien dans cette thématique… Mais les deux autres doivent être envisagés.

 

D’abord Ihara Saikaku, j’imagine – que j’ai encore peu lu, seulement les extraits d’Un homme amoureux de l’amour dans l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise, puis Vie de Wankyû, mais j’en ai plusieurs autres titres dans ma bibliothèque, cette découverte m’ayant beaucoup plu… Le célèbre romancier (qui était d’abord poète) exprime le « monde flottant » dans des œuvres diverses, qui peuvent renvoyer à l’archétype du samouraï, mais qui, surtout, mettent en scène des bourgeois volontiers libertins – et leurs femmes, d’une nuit ou d’une vie, qui sont tout autant au premier plan. La moralité de ces œuvres est bien différente de celle, austère, des bushi… Elle correspond par contre pleinement à celle de la classe montante des marchands, dont elle est un témoignage important. La thématique du suicide peut s’y insinuer, mais donc sur un ton passablement différent.

 

C’est cependant avec Chikamatsu Monzaemon que la perception du problème change du tout au tout. Fils de rônin, le tragédien (qu’on a parfois dit « le Shakespeare japonais », si tant est que cela veuille dire quelque chose) a livré de très nombreuses pièces, surtout destinées au jôruri, ainsi qu’on appelait alors le théâtre de marionnettes – on dirait plus tard bunraku (mais Chikamatsu avait aussi écrit des pièces de kabuki ; je ne crois pas qu’il ait écrit de , genre antérieur et alors nettement moins populaire… mais pour le coup associé officiellement par les shoguns Tokugawa à leur société et à celle des daimyo ! Je peux me tromper, hein…). Comme Saikaku en matière romanesque, Chikamatsu a livré des œuvres « historiques » et des œuvres « domestiques », ces dernières plus en phase avec les goûts de la classe marchande.

 

Parmi ces « tragédies bourgeoises », un thème dépasse tous les autres et c’est peu dire : celui du shinjû amoureux, ou jôshi, c’est-à-dire du « double suicide », accompli ensemble par deux amants qui ne sauraient trouver le bonheur dans notre monde. Chikamatsu – et d’autres – y reviennent sans cesse, et le mot même de shinjû apparait forcément dans les titres, comme un moyen d’appâter le chaland ; ainsi, pour citer deux pièces particulièrement importantes, dans Double Suicide à Sonezaki (Sonezaki no shinjû), en 1703, ou Double Suicide à Amijima (Shinjûten no Amijima), en 1720. Or ces succès colossaux tirent leur substance de sordides faits-divers… mais au point où, bientôt, on en vient à confondre cause et symptôme : les bonnes âmes d’alors, aussi pétries de certitudes en matière artistique (entre autres…) qu’aujourd’hui, dénoncent la mauvaise influence de ces pièces, qui inciteraient les gens à se suicider ! Le fait est qu’il y avait alors, semble-t-il, un « pic » des suicides (mais c’est une supposition – il n’y avait pas d’outil statistique...) ; mais si cela soit démontrer quelque chose, c’est sans doute l’adéquation des « tragédies bourgeoises » de Chikamatsu à leur temps, non leur influence délétère… Mais cela va loin : on en vient à prohiber l’emploi du terme « shinjû » dans les titres des pièces ! Absolument en vain, ceci dit. Le pouvoir est souvent démuni, dans pareil cas...

 

Chikamatsu, quoi qu’il en soit, n’a certes pas créé le thème du shinjû, s’il en a abondamment fait usage : des suicides amoureux de ce type, jusque dans la figure de l’itinéraire qui en est si caractéristique, on en connaissait avant. Mais le tragédien en a fourni des figures… immortelles, si j’ose dire. Or ses amants ne peuvent envisager la question du suicide de la même manière que les bushi qui, à l’époque même, font de leur voie celle de la mort. Le suicide est un phénomène qui transcende les distinctions sociales, mais qui peut aussi, en sens inverse, les renforcer en appuyant sur les différences.

 

Le suicide amoureux, cependant, et qu’il soit bourgeois n’y change pas forcément grand-chose, trouve assurément des bases philosophiques dans l’histoire culturelle japonaise. On peut ainsi en revenir à Kannon, kami de la compassion, étape intermédiaire avant la Terre Pure de l’Ouest… L’essentiel, c’est que le « monde flottant », pour mille et une raisons, prohibe l’amour si pur des protagonistes. Mais la rébellion ne semble pas une issue… en dehors du geste de protestation que constitue aussi le suicide – et, en définitive, on peut donc en revenir ici à la morale des bushi, par une voie détournée. Ou peut-être pas tant que ça, d’ailleurs : les marchands lisant ou entendant tant d’œuvres qui, depuis au moins Le Dit des Heiké, glorifiait la « bonne mort volontaire », pouvaient-ils faire l’impasse sur ce thème dominant ? On peut même supposer que ce suicide, tout bourgeois qu’il soit, avait quelque chose d’un marqueur d’ascension sociale, par appropriation d’une pratique culturelle de la caste supérieure, pas si hermétiquement que cela séparée du reste…

 

Le thème du double suicide amoureux a persisté – bénéficiant de ces figures inoubliables. Dans ses ambiguïtés (protestation ou résignation, foi ou désespoir, « bourgeois » ou « noble », etc.), il a fourni la matière de bien des œuvres, encore aujourd’hui – je vous renvoie notamment à certains films de Takeshi Kitano, tels Hana-bi, et bien sûr Dolls (où la référence à Chikamatsu est explicite), entre autres.

 

VERS L’ABÎME

 

Meiji change tout – et non sans paradoxe : le mouvement xénophobe désireux de « chasser les barbares » débouche sur l’ouverture du Japon au monde et l’appropriation des techniques et pensées occidentales, les samouraïs désireux de réaffirmer leur prédominance signent eux-mêmes l’acte définitif de leur disparition, le mouvement réactionnaire a d’étranges allures révolutionnaires…

 

Meiji change tout, oui – et pourtant, sous-jacentes, des tendances héritées n’ont pas dit leur dernier mot, dès lors en fait qu’elles adoptent une part d’évolution… Et pas tant comme le vieux général Nogi, dont le suicide d’accompagnement à la mort de l’empereur Meiji, en 1912, fait figure d’anachronisme déconcertant. C’est surtout la classe militaire, qui, à terme, revivifie son passé mythique de samouraïs, en redécouvrant le bushido, éventuellement via le Hagakure. Toutefois, le Japon de Meiji et d’après n’est plus celui d’Edo, et ils en prennent acte : leur dévotion fanatique, dès lors, ne se ralliera pas uniquement à des concepts abstraits, mais trouvera un modèle, une cause, une justification, dans la figure de l’empereur, sacralisé, issu de cette fameuse lignée non interrompue et d’ascendance divine… Comme tels, ces nationalistes et militaristes sont souvent comme de juste « plus royalistes que le roi », dirait-on chez nous…

 

Mais c’est bien de nationalisme qu’il s’agit – un fruit paradoxal de l’ouverture au monde : ce sont les puissances colonisatrices qui, via leurs traités inégaux, et leur arrogante supériorité technique, enseignent au Japon qu’ils jugent barbare la primauté de la nation, concept d'élaboration encore récente, avec la Révolution française et les guerres napoléoniennes. Dès lors, l’entreprise de colonisation, de la part du Japon même, ne tarde guère – comme un pied de nez à l’Occident, mais ambigu quant à ses implications en Asie orientale : la propagande panasiatique, qui pose les Japonais en libérateurs, s’avère rapidement, en Corée, à Taiwan, en Mandchourie, pour le moins mensongère…

 

« Pays riche, armée puissante » : c’est là le mot d’ordre de Meiji, puis des jeunes officiers qui murissent sous Taishô, et prendront progressivement le pouvoir sous Shôwa. Ils ont fait leur la violence politique, et ne rechignent pas aux attentats ; c’est dans cette optique, sans doute, qu’il faut envisager chez eux les transformations de l’idéal de mort volontaire – non sans ambiguïtés là encore : si les samouraïs faisaient du geste suicidaire l’argument ultime, les officiers terroristes sont davantage disposés à tuer d’abord les autres, et on verra après, c’est plus sûr…

 

Et le développement de la doctrine nationaliste, alors, prend de plus en plus des allures d’escalade. L’armée exploite un autre paradoxe de Meiji : la constitution de 1889 proclamait en effet que l’armée était directement responsable devant l’empereur ; les militaires en tirent la conséquence qu’ils ne sont pas responsables devant le gouvernement ou l’assemblée… Ils se passent bientôt de leurs autorisations, et à vrai dire tout autant de celle de l’empereur, même s’ils prétendent œuvrer pour sa plus grande gloire (et sans doute sont-ils sincères, par ailleurs) : les « incidents » à répétition, ainsi en Mandchourie, décident de l’invasion de la province, bientôt de la seconde guerre sino-japonaise, et ce sans en rendre compte à qui que ce soit… L'armée du Kwantung, secondée par des sociétés secrètes (que l'on retrouve dans la campagne de L'Appel de Cthulhu intitulée Les 5 Supplices, c'est assez amusant...), décide et complote seule, et cela ne lui pose aucun problème. Le régime de Meiji était sans doute autoritaire, même si quelques vagues tentatives orientées vers la démocratie et le parlementarisme ont tenté d’y germer ; le régime de Taishô leur était plus favorable… Mais cette timide « démocratie » est bientôt désarmée face aux coups de force des militaires. Sous Shôwa, ils accaparent toujours un peu plus le pouvoir, et de plus en plus officiellement…

 

Il est vrai que le Japon a connu un progrès phénoménal depuis 1868, qui avait de quoi faire briller les yeux des nationalistes : le pays féodal, en quelques années à peine, a su se protéger de l’impérialisme occidental, revenir sur les traités inégaux, et se livrer à son propre jeu avec succès – au point de défaire la Russie dans la guerre de 1904-1905, événement dont les Européens et Américains ne reviennent tout bonnement pas ! On peut parler de succès « insolents »… et ils montent à la tête des militaires : ils n’ont que les mots de « sacrifice » et de « loyauté » à la bouche, et, s’ils apprécient à leur juste mesure les progrès technologiques du Japon, ils se convainquent bientôt, à force d’en convaincre les autres, que le Japon est de toute façon intrinsèquement supérieur aux reste du monde – et qu’il l’est tout particulièrement par son « esprit », hérité du bushido, et doublement incarné par le divin empereur et par ses officiers descendants des samouraïs. Un tel peuple ne peut pas perdre…

DU SACRIFICE DES NATIONALISTES AU SACRIFICE DE LA NATION

 

L’engagement de la seconde guerre sino-japonaise était sans doute déjà hasardeux – celui dans la Deuxième Guerre mondiale, au sens où nous l’entendons en Europe, a bientôt quelque chose de… suicidaire. Mais les militaires, confiant dans la supériorité de leur « esprit », bien que conscients qu’ils ne sont pas en mesure de soutenir une guerre longue, s’y lancent à corps perdu. Leur progression ahurissante semble d’abord leur donner raison… mais, à partir de Midway disons, ils reculent ; et ils ne cesseront dès lors plus de reculer, à court de tout tandis que la machine américaine s'est mise en marche.

 

Pourtant la propagande demeure – et là le renvoi à Ruth Benedict s’impose sans doute, qui évoque, par exemple, la conviction sans cesse répétée, à chaque revers, que « c’était prévu », et qu’il n’y a donc rien à craindre. Pourtant ces revers s’accumulent…

 

Mais « l’esprit japonais » est toujours vanté. Pour les soldats, il a son corollaire essentiel : on ne se rend pas. Seuls les lâches se rendent – les Américains, par exemple. Les soldats japonais sont bénis de l’empereur, et ils sont les descendants des samouraïs : en tant que tels, ils se doivent de comprendre que leur voie, la voie du soldat, c’est la mort. Au cas cependant où leur morale martiale ne serait pas suffisante, on leur promet la plus grande des récompenses : ceux qui mourront pour l’empereur seront honorés en tant que dieux, au sanctuaire du Yasukuni (je vous renvoie à nouveau à l’essai de Testuya Takahashi, Morts pour l’empereur). Et, au bout du sacrifice : la victoire.

 

La problématique du suicide ressurgit alors de mille et une manières – tout d’abord dans l’optique voulant que les soldats japonais ne se rendent pas, qu’ils ne sauraient être faits prisonniers. Quand l’espoir de vaincre, contre toute attente, disparaît lors de telle ou telle bataille, même si « c’était prévu », c’est l’heure des charges suicides – parfois l’officier en tête, sabre de samouraï en main. Dans d’autres circonstances, à mesure que la défaite approche, on invite les soldats (on leur ordonne, donc) à se jeter avec une mine sous les chenilles des chars d’assaut. Ceux qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent rien faire de tout cela, n’en doivent pas moins se suicider, selon des formes précises, même si pas aussi ritualisées que le vieux seppuku – ainsi en se faisant sauter avec une grenade. Le suicide, ici, est autant une démonstration du courage et de l'honneur, qu'une sanction de l'insuffisance...

 

Quoi qu'il en soit, les morts s’accumulent. Et les militaires en viennent à institutionnaliser une nouvelle forme de suicide martial, plus radicale que toutes les précédentes, avec ceux que nous appelons kamikazes (les Japonais emploient ce terme, mais disent plus souvent « tokkôtai », pour « forces spéciales »), en référence au « vent divin » qui avait préservé le Japon de l’invasion mongole au XIIIe siècle : les kami interviendront forcément pour empêcher les Américains aussi de débarquer – mais peut-être faut-il leur forcer un peu la main ? Un chrétien dirait : « Aide-toi, et le ciel t’aidera… »

 

Mais, comme avancé plus haut, les kamikazes sont un cas-limite, qui va bien plus loin que toutes les pratiques de suicide au combat envisagées jusqu’alors – car leur caractère d’institution est plus que jamais essentiel. Au fil de la guerre, on avait déjà vu des soldats, sur l’impulsion du moment, se sacrifier délibérément, en se transformant en bombes humaines, pour assurer la victoire des leurs – au siège de Shanghai notamment, sauf erreur, où de tels sacrifiés volontaires avaient fait exploser les barricades ennemies. D’ailleurs, l’idée même des kamikazes avait été soufflée aux officiers par le comportement spontané de certains de leurs pilotes qui, sans qu’on leur en ait donné l’ordre, avaient d'eux mêmes jeté leur appareil contre les tours de contrôle des navires ennemis… Or cette pratique avait parfois été étonnamment efficace.

 

L’état-major envisage la question, puis décide de créer les tokkôtai : ce ne sont plus seulement des soldats prêts à mourir pour leur pays, voire enthousiastes à l’idée de le faire, c’est encore autre chose – ils sont sciemment formés pour cela. Après avoir gaspillé quelques bons pilotes dans des missions kamikazes, d’autant plus onéreuses, mais qui semblaient totalement désarçonner les forces américaines, et leur avaient coûté quelques bâtiments, les militaires se sont mis à former à marche forcée de jeunes pilotes dont, d’une certaine manière, la première mission serait aussi la dernière. Ils sont là pour mourir – c’est en mourant qu’ils vaincront. Ils ne sont plus des hommes, mais des bombes (ou des torpilles, dans certain cas : les kamikazes n’étaient pas que des pilotes, même s’ils en sont l’exemple le plus célèbre, on a pu retrouver ce procédé avec des sous-marins de poche, etc.) ; et c’est en agissant en tant que bombes qu’ils deviendront des dieux. Inutile de songer à survivre – d’ailleurs, on fait des économies d’essence : leurs appareils ne sont pas assez remplis pour un retour dès lors même pas hypothétique…

 

C’est le stade ultime du fanatisme suicidaire : une stratégie désespérée, qui remporte d’abord quelques succès notables, mais se révèle bien vite beaucoup trop coûteuse – l’évidence se fait jour, les kamikazes ne permettront pas de remporter la guerre… Il n'est même pas dit qu'ils ralentissent vraiment la progression américaine. Mais qu’importe, disent certains généraux ! De toute façon, les Japonais ne se rendront pas, ils ne peuvent pas se rendre : ils mourront pour l’empereur... et quoi qu’en dise l’empereur.

 

Et ils en emporteront beaucoup avec eux… et pas seulement des ennemis. Quand les Américains lancent l’assaut sur Okinawa, une population civile importante demeure sur l'île, la principale de l'archipel des Ryûkyû (alors japonais, mais depuis Meiji seulement). Les militaires nippons sont formels : les civils non plus ne se rendront pas. La propagande revient une fois de plus sur la barbarie des Américains, les civils qui tomberont entre leurs mains seront soumis aux pires sévices… Mieux vaut donc pour eux qu’ils meurent – et qu’ils meurent volontairement, ainsi que doit le faire un vrai Japonais ! De nombreux civils désespérés meurent ainsi – en se jetant du haut des falaises, notamment (on dispose d’images filmées de ce drame, qui m’ont proprement traumatisé quand je les ai vues, il y a quelques années de cela…). Mais si certains renâclent, les soldats peuvent les aider à mourir « volontairement »… Le rôle de l’armée dans la mort de tous ces civils ne fait aujourd’hui plus aucun doute – pourtant (enfin, sans surprise…), les conservateurs nippons, néo-nationalistes le cas échéant, en ont fait un cheval de bataille, affirmant qu’il n’y avait pas de preuves, et tentant par exemple de modifier le contenu officiel des manuels d’histoire pour nier toute responsabilité de l’armée dans cette terrible affaire… Encore récemment, cela a entraîné des manifestations monstres à Okinawa (et ailleurs au Japon) ; des intellectuels tels que Kenzaburô Ôe y ont aussi eu leur part. Pour l'heure, les négationnistes ne l'ont pas emporté...

 

Mais, dès lors, je ne peux m’empêcher de me poser une question, à laquelle je n’ai pas trouvé de réponses dans ces pages – peut-être et même sans doute parce que je n’ai pas su les discerner ? Le fait est que, depuis Durkheim, on relève souvent que les périodes de guerre tendent à faire diminuer les statistiques du suicide – peut-être en rognant sur le suicide anomique ? Mais ici je suis perplexe : à partir de quand peut-on ou faut-il parler de suicide dans le cas du Japon embourbé dans la Deuxième Guerre mondiale ? Sur les millions de soldats nippons morts en Asie orientale et dans le Pacifique, combien se sont-ils suicidés ? Combien « ont été » suicidés ? Quelle place, ici, accorder aux kamikazes, et est-ce une place particulière ? Et, au-delà des militaires, qu’en est-il des civils ? Ceux d’Okinawa, suicidés volontaires ou « contraints », ne changent-ils pas la donne ? Etc. Il y a peut-être une réponse, mais je ne la connais pas ; elle me paraît importante, pourtant, s’il faut en revenir à cette notion de « pays du suicide » envisagée par la sociologie japonaise des années 1950, constant un « pic » statistique dans les années d’après-guerre…

 

Quoi qu’il en soit, le sacrifice des seuls nationalistes, en confirmation de leur inclination guère samouraï à privilégier la mort de l’autre avant même d’envisager sérieusement la leur, toutes protestations de dévotion mises à part, lors des attentats d’avant-guerre, a ainsi débouché sur le sacrifice de la nation. Autant pour « l’esprit japonais ».

 

Ceux qui disaient mourir au nom de l’empereur ont même tenté le recours ultime au terrorisme pour l’empêcher de reconnaître et signifier la capitulation sans conditions du pays, exigée par la Déclaration de Potsdam – sans s’en prendre directement à lui, comme de juste, à ce dieu qu’ils honoraient, et auquel leurs successeurs de la droite nationaliste nippone n’ont sans doute jamais pardonné l’aveu de son humanité (sans même parler du pacifisme de son fils...).

 

Car ils ont échoué… mais sans forcément disparaître. Les procès de Tokyo aboutiront à quelques pendaisons notables, mais les réhabilitations ne tarderont guère, à mesure que l’occupant américain, obnubilé par la guerre froide, favorise les « purges rouges », et pactise enfin avec ses ennemis mortels de la veille, en leur confiant à nouveau le pouvoir ! La droite japonaise, autour du PLD, à peu près systématiquement au pouvoir depuis l’occupation, en a directement hérité… Et les enjeux de mémoire demeurent, qui divisent encore les Japonais soixante-dix ans après la Défaite.

 

LE NIHILISME ET L’ANOMIE

 

Mais il faut revenir une dernière fois en arrière. Ainsi qu’on l’a vu à plusieurs reprises, le thème suicidaire, pour être au cœur de la morale des guerriers, infusait dans l’ensemble de la société japonaise. Il pouvait éventuellement y prendre des formes différentes… ce dont témoigne tout particulièrement l’invraisemblable litanie des écrivains nippons qui se sont suicidés au XXe siècle.

 

Mais les causes sont sans doute bien différentes ; chez eux, le cas de Mishima mis à part (peut-être), le suicide n’est pas altruiste, plutôt égoïste ou anomique. Il est vrai que le contexte de Meiji était pour le moins propice à l’anomie… Le Japon connaît alors une évolution incroyable en l’espace de quelques décennies, voire de quelques années seulement. Il passe presque sans transition d’un système féodal et médiéval à un système moderne ; l’économie et la technologie connaissent en même temps une évolution comparable, et toutes se renforcent ainsi sans cesse ; le Japon change, d’abord un peu contraint, bien vite avec un enthousiasme et une curiosité débordants ; l’autorité fait d’abord venir des étrangers (des ingénieurs, notamment), mais ne tarde guère à envoyer ses propres hommes en mission d’ « observation » en Occident – à charge pour eux de s’inspirer des meilleurs modèles (armée prussienne, droit français, anglais ou américain selon les domaines, etc.), pour orienter la transformation du Japon dans la direction la plus pertinente ; l’économie largement archaïque, où l’agriculture rizicole occupait une place essentielle et où le système des castes réduisait les artisans et pire encore les commerçants aux plus bas échelons de la société, passe à l’industrialisation à marche forcée, et soigneusement planifiée, tandis que l’esprit du capitalisme, en alternative on ne peut plus grossière à l’esprit japonais tellement vanté, assure maintenant les meilleures places à ceux qui savent faire de l’argent… On pourrait continuer longtemps ainsi.

 

Les intellectuels en sont eux aussi affectés, jusque dans leur substance même. La vieille « science hollandaise », réservée à une minorité, cède la place à une curiosité marquée pour tout ce que l’Occident a pu produire, y compris en matière d'œuvres de l'esprit ; les écrivains apprennent l’anglais, et l’enseignent, tel Sôseki et, sauf erreur, Akutagawa, parmi d’autres ; et ils lisent la littérature occidentale : dans les bagages de ceux qui reviennent au pays après avoir inspecté le monde, il y a le nihilisme – à travers Nietzsche et les romanciers russes, Dostoïevski en tête. Et le nihilisme, se mêlant plus généralement d’anomie, bouleverse la vision des choses.

 

Nombre de ces intellectuels, même parties prenantes à la modernisation et à l’occidentalisation rapides du Japon, se posent des questions d’identité. Sans être à proprement parler nationalistes ou xénophobes (ils n’ont pour la plupart absolument rien des militaires envisagés à l’instant), ils redoutent de voir le Japon disparaître sous les coups de boutoir d’une modernité en forme de rouleau-compresseur, et d’un occidentalisme envahissant. Leur tâche serait alors de concilier le meilleur des deux mondes ? Le Japon entre tradition et modernité, un thème promis à un certain avenir…

 

Ryûnosuke Akutagawa, par exemple, à la suite de son maître Sôseki, est dans le doute ; il s’engloutit parfois dans un Japon ancien qu’il revisite et transcende, ou laisse parler la modernité dans des œuvres aux antipodes des précédentes. Et il est sans doute un peu perdu, autant qu’il est tiraillé, entre ces deux tendances. Les « écrivains de Taishô » tels que lui sont à tous points de vue à la bascule entre deux mondes – terrain idéal de l’anomie : les changements rapides suscitent les conflits de normes, et, tant que ceux-ci sont irrésolus, c’est en fait l’absence de normes qui s’impose.

 

Sur le ton de la blague, j’ai entendu quelqu’un dire il y a peu qu’Akutagawa, « de toute façon », était « fou »… Je doute que le qualificatif de « fou » explique quoi que ce soit, le concernant ou, à vrai dire, de manière générale. Mais, dans ses écrits (tels Rashômon et autres contes ou La Vie d’un idiot et autres nouvelles, peut-être surtout ce dernier) comme dans sa vie, on peut, j’ai l’impression, palper cette anomie fondamentale ; peut-être, ou sans doute, s’ajoute-t-elle à un trouble proprement psychiatrique, mais elle n’en est pas moins, ai-je l’impression, un terreau des plus favorables à cette « vague inquiétude » qui, laconiquement, selon l’auteur lui-même, ne lui laissait d’autre choix que mourir…

 

En fait de cas psychiatrique, Osamu Dazai (que, honte sur moi, je n’ai jamais lu, il faudra y remédier…) semble en fait plus parlant : chez lui, le suicide est une obsession, plusieurs tentatives rythment sa vie, seul ou à deux (résurgence contemporaine du double suicide amoureux de Chikamatsu...), et le rituel, éventuellement modernisé, y a sans doute sa part.

 

Plus tard, là encore parmi d’autres, on est tenté de dresser un parallèle, ou plutôt d’établir d’emblée une radicale dissymétrie, entre Yasunari Kawabata et Yukio Mishima. Les deux hommes se connaissaient, ils correspondaient (leur correspondance a été publiée), et on a pu avancer que Kawabata avait joué un rôle essentiel dans la découverte et l’appréciation de Mishima. Tous deux, par ailleurs, étaient probablement affectés par ce même déchirement entre culture nationale et culture occidentale… Et, donc, tous deux se sont suicidés.

 

Mais leurs suicides étaient en fait on ne peut plus différents… Mishima meurt deux ans avant Kawabata. Mais quoi de commun entre la disparition de ce dernier, prix Nobel et vieil homme à la santé fragile, et qui se décide pour le gaz, s’éteignant discrètement, seul, dans un petit appartement, d’une part, et d'autre part l’exubérance de Mishima, 45 ans seulement au moment de mourir, se livrant après une longue préparation à une parodie de coup de force nationaliste, et se livrant rituellement au seppuku avec de jeunes disciples (qui, pour l’anecdote, ont dû s’y reprendre à plusieurs fois pour parvenir à lui trancher la tête) ? D’un côté un vieil homme qui s’en va sans un bruit, de l’autre une icône déconcertante autant que fascinante, façonnée soigneusement autant que ses livres, un homme encore jeune, mais qui claque la porte dans l’espoir plus ou moins sincère de ressusciter un Japon fier et fort, puisant aux sources mêmes d’une voie du samouraï idéalisée ?

 

L’ACTE MISHIMA

 

« L’acte Mishima », qui conclut le livre, boucle d’une certaine manière la boucle : l’essai s’ouvre en effet sur huit pages de planches iconographiques, et les trois dernières photos (sur dix-sept, dont cinq détaillent le rituel du seppuku à travers la performance d’un acteur de kabuki – la place particulière de Mishima n’en ressort que davantage) sont trois « visions » du fameux auteur, qui, à chaque fois, y interprète un personnage : dans la première, sans doute la plus célèbre, Mishima pose en saint Sébastien percé de flèches ; dans la deuxième, il incarne un fantasme éventuellement homo-érotique de bushi au corps musculeux et luisant travaillé dans les gymnases, sabre en main, bandeau sur la tête où le soleil rouge du drapeau japonais est entouré d’un slogan nationaliste ; dans la troisième, il « répète », au sens théâtral, son geste à venir, le seppuku dans la base militaire, en jouant lui-même un officier idéal dans son propre film Rites d’amour et de mort, titre « occidental » sauf erreur, dérivé exacerbé de sa nouvelle « Patriotisme ».

 

Or, même paru quatorze ans après le drame, j’ai le sentiment que La Mort volontaire au Japon a trouvé dans la fin si médiatique du si photogénique Yukio Mishima comme un prétexte, voire une raison d'être. D’une certaine manière, le seppuku de l’auteur du Pavillon d’or récapitule en effet tout l’ouvrage – c’est un suicide aux formes multiples, et éventuellement contradictoires, qui ne doit sans doute pas être réduit au seul rite voyant de l’éventration codifiée des samouraïs.

 

Mais celle-ci, à s'en tenir à elle, est donc de toute façon susceptible de plusieurs interprétations, et le cas de Mishima semble les rassembler : suicide de protestation, affiche-t-il jusqu’à l’absurde, mais, jusque dans son anachronisme, le rituel a peut-être tout autant une part d’expiation, une part d’hostilité, une part de résignation (paradoxale peut-être, néanmoins sensible ai-je l’impression).

 

Mais ce n’est pas tout – et, les jeunes disciples étant aussi de la partie, le geste fatidique, même si un seul desdits jeunes gens se tuera lui aussi (à la requête expresse de Mishima, qui l’y avait « autorisé », mais avait en même temps interdit tout aussi expressément à ses autres camarades de les suivre tous deux dans la tombe), il y a ici une part de suicide d’accompagnement – et, on en est à peu près certain, de double suicide amoureux.

 

Et ne voir dans ce suicide qu'une variation tardive de la seule mort volontaire altruiste, ne serait-ce pas naïf ? Dans le projet même, dans son exécution tout autant, le suicide égoïste et le suicide anomique sont très probablement de la partie, eux aussi...

 

Dans les outrances de « l’acte Mishima » se récapitule La Mort volontaire au Japon.

 

BILAN

 

 

Je me suis étendu… Parce que le sujet m’a passionné et fasciné. Un sujet complexe, cela dit – il n’est pas exclu que j’ai écrit mon lot de bêtises, et n’hésitez pas à m’en faire part le cas échéant…

 

Mais je vous encourage vraiment à lire ce remarquable essai, passionnant de bout en bout, et aussi beau que pertinent et fort. Vraiment une lecture enrichissante, un essai qui mérite bien de rester.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (23)

Publié le par Nébal

(Le jeu de chéops, illustration de Stéphane Sabourin.)

(Le jeu de chéops, illustration de Stéphane Sabourin.)

Vingt-troisième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl, et le Docteur Suk, Vat Aills.

 

 

Hélas, il y a eu un problème technique : l’enregistrement de la séance a foiré… Impossible, donc, de faire un compte rendu aussi détaillé que d’habitude. Suit un résumé, mais suffisamment ample, finalement, ouf, de ce qui s’est produit au cours de cette vingt-troisième séance.

 

I : L’AUTOPSIE DE L’HOMME MORT DEUX FOIS

 

[I-1 : Bermyl, Vat Aills : le Vieux Radames] Bermyl a fait transférer la dépouille du Vieux Radames au service du Docteur Suk, Vat Aills, au Palais de Cair-el-Muluk.

 

[I-2 : Vat Aills : le Vieux Radames] Le docteur se livre à une autopsie du cadavre, dont il sait qu’il a été retrouvé devant son domicile, dans un quartier pauvre de Cair-el-Muluk ; il a été tué la veille. Vat constate de multiples blessures à l’arme blanche, dont l’interprétation est d’abord un peu ambiguë – mais tout laisse à croire que le vieux « charpentier » a été tué rapidement, probablement d’un unique coup de couteau porté de face et en pleine gorge ; par contre, on s’est ensuite acharné sur le cadavre, dans le but de le dégrader, semblerait-il (nombreuses balafres, perforations tout aussi nombreuses, mais aussi œil crevé, oreille à demi arrachée, parties génitales littéralement broyées…). Le Docteur Suk en vient à supposer que, même si les nombreux coups donnent une impression de lynchage, il n’y a sans doute eu qu’un seul assassin – qui a tué sa cible en un coup, puis ainsi « maquillé » la scène.

 

[I-3 : Vat Aills : le Vieux Radames] Mais, ces blessures fatales mises à part, comme de juste, le corps donne plutôt l’impression d’un homme en bonne forme – il n’exprime pas du tout la vieillesse du personnage (ses cheveux et barbes blancs et ses rides relèvent presque de la « cosmétique », à cet égard), alors que c’était bien de vieillesse que le Vieux (…) Radames était mort environ deux ans plus tôt… Il fait « plus jeune », d’une certaine manière – il n’a d’ailleurs certainement pas des « mains de travailleur », et semble plus globalement libéré des afflictions normalement dues à l’âge. Le corps semble même « nettoyé », et son système immunitaire est en béton – en cela, il évoque d’une certaine manière les faux « zélotes de la Maison Arat » capturés dans le campement des Atonistes de la Terre Pure lors de l’émeute ; ce n’est pas tout à fait la même chose, le Vieux Radames n’est pas qu’une coquille, mais, dans le procédé, c’est probablement assez proche. L’analyse toxicologique, enfin, ne relève rien de spécial – si ce n’est par l’absence : il n’y a pas le moindre résidu de zha, drogue de consommation courante sur Gebnout IV, et tout particulièrement chez les individus religieux – profil semblant correspondre à celui du défunt.

 

II : ENQUÊTE DE VOISINAGE

 

[II-1 : Vat Aills, Bermyl] Vat Aills et Bermyl décident alors d’enquêter sur les lieux du crime. Ils se rendent dans un quartier pauvre de Cair-el-Muluk, caractéristique avec ses immeubles pouilleux d’une dizaine d’étages où s’entassent les plus démunis, et s’étonnent quelque peu du calme dans ces rues, en principe bien autrement animées. Ils devinent une certaine méfiance de la population…

 

[II-2 : Vat Aills, Bermyl : le Vieux Radames] Le Vieux Radames avait une échoppe au rez-de-chaussée d’un immeuble de rapport ; un escalier au fond de la petite boutique permet d’accéder à un petit appartement au premier étage, sans passer par les communs de l’immeuble, accessibles juste à côté. La terre battue devant la boutique ne présente pas de traces du meurtre.

 

[II-3 : Vat Aills, Bermyl : le Vieux Radames] C’est bien l’échoppe d’un « charpentier », qui était aussi « menuisier » et « ébéniste », mais autant qu’un artisan peut l’être dans ce recoin défavorisé de Gebnout IV, planète par ailleurs pauvre en bois, et qui, logiquement, en réserve donc en principe l’usage à des clients fortunés, se fournissant auprès d’artisans autrement qualifiés et reconnus – le Vieux Radames, s’il travaillait bien (quelques pièces d’exposition dans la boutique en témoignent), n’avait pour matière à travailler qu’un mauvais bois, de récupération, et sa clientèle était probablement un peu « parvenue ». Ceci étant, la poussière et la disposition des biens exposés comme des outils laissent supposer que cela fait bien longtemps que personne n’a travaillé ici. Il n’y a par ailleurs pas de traces de lutte, au rez-de-chaussée du moins.

 

[II-4 : Bermyl, Vat Aills] Bermyl et Vat gagnent l’étage, la partie habitation, pour poursuivre leur enquête. Mais Bermyl entend du bruit en dessous… et, plutôt que de tenter la discrétion, il lance : « Y a quelqu’un ? » Apparaît une vieille bonne femme, méfiante et agressive, qui leur demande ce qu’ils foutent là… Qui sont-ils ? La police est déjà passée ! Bermyl parvient à la calmer et à lui exposer la situation sans trop en dire. La bonne femme, sans doute guère instruite, ne comprend pas la signification du diamant au front du Docteur Suk, que tous deux avaient indiqué dans l’espoir de gagner ainsi sa confiance ; en fait, elle l’avait tout d’abord pris pour un bubon… Mais Bermyl lui fait donc comprendre que c’est là un symbole de probité, entre autres choses – ils ne comptent certainement pas faire le moindre mal à qui que ce soit, et on peut leur parler en toute confiance. D’abord hésitante, l’intruse accepte enfin de répondre à leurs questions, mais pas ici – pas dans la demeure du mort, ça ne se fait pas !

 

[II-5 : Bermyl, Vat Aills] La bonne femme les entraîne dans son propre logis – dans le même immeuble, mais il faut passer par les communs : elle fait office de « concierge », sans forcément en avoir le titre. Son appartement témoigne de sa pauvreté ; y vagissent sans cesse quatre marmots visiblement sous-alimentés, et pour certains malades – ce sont ses petits-enfants, qu’elle garde quand sa fille et son gendre se rendent à leur travail.

 

[II-6 : Bermyl, Vat Aills] La discussion ne donne tout d’abord pas grand-chose, et Bermyl comprend que le témoin ne parlera que contre rémunération : il avance une bourse bien remplie sur la table. La femme se montre de suite plus loquace.

 

[II-7 : Bermyl, Vat Aills : le Vieux Radames] Bermyl mène l’interrogatoire. Il commence par la « résurrection » du voisin. Oui, le Vieux Radames était mort il y a deux ans de cela, à peu près, mais il était « revenu » quelques mois plus tard. Ce qui avait d’abord suscité la panique, bien sûr, mais les choses n’ont pas tardé à s’arranger, le discours religieux se mettant de la partie, et le vieux bonhomme étant plus que jamais sympathique – et, oui, plus sage, comme on le disait ; la multiplication des autres cas sur cette période a fini par convaincre les habitants pauvres de Cair-el-Muluk que ce nouvel état des choses était finalement « normal », et qu’il n’y avait pas lieu de craindre ces morts ressuscités, bien au contraire.

 

[II-8 : Bermyl, Vat Aills : le Vieux Radames] Bermyl en vient maintenant à l’assassinat du Vieux Radames (au prix d’une deuxième bourse). Oui, elle était là au moment du meurtre ; elle ne l’a pas vu, mais elle a entendu les coups de couteau – le Docteur Suk s’en étonne, ça n’est tout de même guère bruyant… mais la bonne femme dit que les cloisons sont fines, et ajoute, avec un brin de mépris, qu’à vivre dans ce quartier mal famé elle a assurément eu bien des occasions d’apprendre à reconnaître le bruit que fait une lame plongée dans la chair… Par contre, elle répète qu’elle n’a rien vu – et ne semble pas mettre en avant d’éventuels cris de la victime assassinée.

 

[II-9 : Vat Aills, Bermyl] Vat Aills détourne un peu la conversation – évoquant l’état déplorable de la marmaille : à l’en croire, on frôle la maltraitance… Mais ce jugement sévère est en fait une manière d’offrir ses services de médecin à leur hôtesse ! Bermyl, dans l’immédiat, se montre plus conciliant : il comprend que d’autres bourses délieront la langue de la vieille femme, et ne se montre pas économe.

 

[II-10 : Bermyl, Vat Aills : le Vieux Radames] Oui, en fait, elle en sait un peu plus… Elle croit savoir qui est le coupable : elle avait vu, quelque temps avant, le Vieux Radames entrer dans son échoppe avec un autre « comme lui », un « revenu » (elle n’en dit pas plus concernant l’identité précise du suspect, et ne se montre guère plus utile concernant sa description – pas de quoi faire un portrait-robot, semble-t-il ; la seule chose dont elle est certaine, c’est donc ce statut de « revenu »). Ils ont discuté un moment – elle percevait de vagues marmonnements, rien de plus : oui, les cloisons sont fines, mais quand même pas au point de rendre intelligible une conversation chez les voisins… d’autant plus, à vrai dire, que les habitants de l’immeuble, à force, tendent par la force des choses à ignorer ce qui se dit à côté, ce n’est plus pour eux qu’un bruit de fond. Mais ils ont discuté un moment, oui. Puis ils sont sortis… et la bonne femme a alors entendu l’agression. Elle a attendu un peu avant de sortir voir ce qui se passait, histoire de ne pas finir en victime elle aussi ; mais quand elle a gagné la rue (déserte ?), il n’y avait plus que le cadavre du Vieux Radames, étalé devant sa boutique – son agresseur avait disparu… Mais elle semble donc bien confirmer qu’il n’y avait qu’un seul assassin, qui était « l’un d’eux » : il n’y a pas eu de lynchage, certainement pas.

 

[II-11 : Vat Aills, Bermyl] Impossible sans doute d’en tirer davantage. Avant de partir, le Docteur Suk tire de sa sacoche des antalgiques et antibiotiques – pour les enfants. Tous deux laissent alors la bonne femme, perplexes quant à ces nouveaux développements… Bermyl se demande s’il faut déduire de cela qu’il y aurait un ou des courants dissidents parmi les morts ressuscités – y auraient-ils en fait des alliés ?

 

III : TANT DE COMPLOTS…

 

[III-1 : Ipuwer, Németh] Ipuwer est désireux de s’entretenir à nouveau avec sa sœur Németh – laquelle erre dans ses jardins, caressant distraitement ses beaux tureis ; elle est visiblement accablée par les inquiétants développements des derniers jours.

 

[III-2 : Ipuwer, Németh : Apries Auletes, Ngozi Nahab, Dame Loredana, Ra-en-ka Soris, Soti Menkara] Ipuwer fait part à Németh de ses craintes concernant le chef de la police, Apries Auletes – notoirement corrompu, et aux ordres de Ngozi Nahab. Comment gérer ce sinistre personnage ? Pourrait-il apporter quelque chose aux Ptolémée, en l’état ? Servir de « messager », d’une manière ou d’une autre ? Ou faut-il le limoger, au risque que cela suscite des tensions avec la Maison mineure Nahab ? Une Maison mineure, certes, mais puissante, et sans doute les Ptolémée ont-ils déjà suffisamment d’ennemis comme ça… Or le fiasco de la mission de Bermyl à leur encontre a probablement déjà incité les Nahab à suivre de près les actions des Ptolémée. Ngozi ne s’est pas encore manifesté pour l’heure, mais que faut-il en déduire ? Et qu’en est-il des deux autres Maisons mineures commerçantes, les Soris et les Menkara, qui semblent s’être alliés justement contre les Nahab ? Il serait bon, comme le disait Dame Loredana, de « compter leurs alliés »… Mais Ra-en-ka Soris et Soti Menkara sont-ils fiables ? Le premier semble avoir rendu service aux Ptolémée concernant les « bizarreries » sur la lune de Khepri ; mais la seconde, pour être très discrète dans toutes ces affaires, n’inspire pas forcément la confiance…

 

[III-3 : Ipuwer, Németh] Ipuwer spécule donc à tout va… Mais Németh n’en semble que plus distraite. Elle gratouille la tête de ses tureis, les yeux dans le vague – cette politique interne des plus retorse l’épuise…

 

[III-4 : Ipuwer, Németh : Linneke Wikkheiser] Ipuwer change alors de sujet, et avance le nom de leur « invitée » Linneke Wikkheiser – ce qui « réveille » aussitôt Németh : elle semble éprouver une haine viscérale pour l’arrogante « princesse »… Mais les spéculations vont sans doute trop loin : Ipuwer mentionne la vague idée avancée plus tôt de la faire assassiner, mais tous deux savent très bien que ce n’est pas une solution : ils seraient, et à bon droit, des coupables tout désignés, et ne peuvent se le permettre… Ipuwer en est en fait parfaitement conscient : il n’a évoqué cette possibilité que pour l’exclure aussitôt – mais il avance alors que Németh, peut-être, pourrait présenter ses excuses à la Wikkheiser ? Ipuwer n’est guère doué pour ce genre de « manipulation » ; de toute façon, il n’y croit pas davantage que sa sœur… Et il n’en a même pas envie : aucune intention de complaire à la pimbêche ! Impossible, de toute façon, de la rallier avec une promesse de mariage ; s’il était possible, par contre, de l’inciter à faire un faux pas… Ou de la rendre malade, ou folle ? Son idée enthousiasme IpuwerGebnout IV ne manque certainement pas de vilaines bestioles et de pathologies exotiques à même de sérieusement diminuer une étrangère de la haute…

 

[III-5 : Ipuwer, Németh : Linneke Wikkheiser] Rien n’est encore décidé à cet égard – mais le frère et la sœur s’accordent pour qu’Ipuwer se rende prochainement à Memnon ; sous couvert le cas échéant de présenter « ses » excuses à Linneke Wikkheiser… et peut-être de soulever devant elle l’hypothèse d’un conflit entre les deux personnages à la tête de la Maison Ptolémée ?

 

IV : NÉCROMANCIE SYMPATHIQUE

 

[IV-1 : Bermyl : « Lætitia Drescii »] Bermyl, obnubilé par cette idée d’une possible dissidence au sein des « ressuscités », décide de se rendre en personne, et seul, à « l’abattoir », qui fait également office de chambre mortuaire, où il avait perdu la trace de « Lætitia Drescii » et rencontré, en masse, plusieurs de ces morts qui ne l’étaient plus… Sur ses gardes, Bermyl s’assure qu’on ne le suit pas, mais ne constate par ailleurs aucune attention particulière à son égard, y compris parmi les ouvriers de l’abattoir.

 

[IV-2 : Bermyl : Khnem] Au dernier étage, où sont conservés les cadavres, Bermyl ne constate pas le moindre attroupement suspect, contrairement à sa dernière visite. Mais, alors qu’il déambule entre les tables où sont allongés les morts, l’un d’entre eux se relève soudainement, et lui dit, dans un grand sourire, qu’il l’attendait ! Son nom est Khnem

 

[IV-3 : Bermyl : Khnem ; Namerta] Khnem est bien plus loquace que les morts précédemment rencontrés sur place par Bermyl – au point, en fait, qu’il n’est pas toujours évident de le suivre dans son discours volubile. Mais, en substance, il explique que Bermyl est « pris en considération » par leur « communauté » : en effet, Namerta semble l’apprécier tout particulièrement… Ce qui, précise plus ou moins malgré lui Khnem, n’est d’ailleurs pas sans provoquer quelque tension parmi les fidèles. Aussi Bermyl est-il simplement « surveillé », pour l’heure…

 

[IV-4 : Bermyl : Khnem ; le Vieux Radames] L’assassin, désireux de jauger l’efficacité de cette surveillance, demande à Khnem s’il sait où il se trouvait deux heures plus tôt. Et le mort, bonhomme, de répondre aussitôt : « Oui, chez le Vieux Radames… » Bermyl lui demande alors si la mort du Vieux Radames, ou peut-être sa résolution, aurait un rapport avec son intégration au sein de leur communauté, mais Khnem esquive la question : il redoute visiblement d’en avoir trop dit… et, de crainte de commettre d’autres faux pas, il se ferme complètement.

 

[IV-5 : Bermyl] Bermyl n’a plus qu’à prendre congé. Il rentre au Palais, perplexe… et ne peut s’empêcher d’imaginer, derrière chaque fenêtre ou presque, un macchabée qui surveille ses moindres faits et gestes !

 

V : SERIOUS GAME

 

[V-1 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi, Ludwig Curtius, Mandanophis Darwishi] Après dîner, Ipuwer et son vieil ami Labaris se rendent dans un salon de détente du palais, où se trouvent déjà le maître d’armes Ludwig Curtius et le maître de cour Mandanophis Darwishi, occupés à siroter quelque breuvage alcoolisé.

 

[V-2 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi] Mais Ipuwer et son ami ne sont pas là pour boire – ou pas seulement. Le jeune Set-en-isi avait esquissé devant le siridar-baron l’intérêt qu’il vouait à une nouvelle façon de jouer au chéops – en se basant sur des contraintes délibérément acceptées, portant sur les effectifs de départ comme sur leur capacité d’action, etc. Globalement, il s’agit donc de « jouer un rôle » : on ne gagne pas dans l’absolu, sur la base abstraite du jeu « normal », mais en fonction du « camp » incarné, qui a ses objectifs propres, de même qu’il a des méthodes propres, des atouts et des limitations divers et pas forcément équilibrés, etc.

 

[V-3 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi] Par exemple, dit Labaris, à supposer qu’Ipuwer incarne, disons, la Maison Ptolémée, il bénéficierait d’un certain nombre de ressources d’ordre économique, ainsi que d’avantages technologiques se traduisant en jeu par de plus grandes options de déplacement ou d’action de ses pièces ; en contrepartie, celles-ci seraient assez peu nombreuses, et les plus « militaires » globalement un peu plus faibles que leurs contreparties dans d’autres « camps » mieux lotis à cet égard… Il s’agit de refléter l’état de la Maison Ptolémée, avec ses forces et ses faiblesses, et de même pour l’antagoniste.

 

[V-4 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi] Labaris continue sur sa lancée : Ipuwer n’a qu’à jouer, comme de juste, la Maison Ptolémée… Quant à lui, eh bien, il n’a qu’à jouer « le pire ennemi des Ptolémée » ! Quel est-il donc ? Ipuwer ne répond pas… Mais il avance qu’un cas particulièrement absurde pourrait l’aider à comprendre les implications de cette nouvelle manière de jouer : par exemple, il pourrait lui-même jouer les Ptolémée, oui, et Labaris pourrait jouer… la Guilde ? Ce qui ne manque pas de faire sourire Labaris : la toute-puissante Guilde spatiale ! Que des atouts, aucun inconvénient : le cas est effectivement absurde, parce que personne ne pourrait l’emporter contre les Navigateurs

 

[V-5 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi] Ipuwer suggère alors une partie plus « raisonnable » (mais absurde quand même, bien sûr, ce n’est qu’un jeu !) : Labaris n’a qu’à jouer la Maison Wikkheiser. Forte partie, les Wikkheiser sont bien plus puissants que les Ptolémée, à peu de choses près sur tous les plans… Mais c’est déjà plus envisageable, et cela permet d’exposer plus concrètement les mécanismes du jeu – lequel devient ainsi plus limpide, à mesure que les deux joueurs, pesant les avantages et handicaps de chaque camp, se mettent d’accord sur le genre d’adaptation des règles de base qu’implique cette nouvelle manière de jouer.

 

[V-6 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi] Mais, quand les deux amis se lancent enfin dans une partie, c’est en envisageant encore une autre hypothèse ludique : Ipuwer joue bien les Ptolémée, mais Labaris joue quant à lui une alliance entre les Maisons mineures Nahab et Arat. Après s’être mis d’accord sur les adaptations (Labaris prend d’abondantes notes, dans chaque hypothèse, pour « formaliser » quelque peu tout cela, et peut-être à terme publier ses propres règles), les deux joueurs, doués pour le chéops traditionnel, apprennent peu à peu les subtilités qu’implique cette variante – ils commettent bien des erreurs, mais s’en rendent compte ; ils sauront les éviter ultérieurement. Ipuwer trouve cette approche du jeu très instructive… C’est très amusant que de simuler ainsi des affrontements – aussi improbables voire absurdes soient-ils, bien sûr ! Ce n’est qu’un jeu…

 

À suivre…

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Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d'hiver, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d'hiver, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 2 : Fleur d’hiver, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2003, [n.p.]

 

PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS TANT QUE LE LOUP ET SON LOUVETEAU Y SONT

 

Retour à Lone Wolf and Cub, le légendaire gekiga des années 1970 signé Kazuo Koike et Goseki Kojima, après un premier volume qui m’avait… impressionné. Je reviens à ce terme aussi, oui, car il demeure à mon sens le qualificatif le plus juste pour exprimer l’essence même de cette BD hors-normes – et qui ne se contente donc pas d’être seulement « autre », mais est aussi phénoménalement bonne, et même encore un peu plus...

 

L’histoire improbable d’Ogami Itto, le rônin assassin, et de son fils de trois ans qui l’accompagne jusque dans ses meurtres, Daigoro, constitue à elle seule un sujet génial – et qui, à vrai dire, se passe très bien pour l’heure de liant, même si celui-ci était apparu dans l’ultime épisode du premier volume (et si quelques renvois très discrets y sont faits dans celui qui nous occupe aujourd’hui).

 

UN FORMAT QUI CHANGE LA DONNE – ET POUR LE MIEUX

 

On retrouve dans ce deuxième volume intitulé Fleur d’hiver tout ce qui faisait la qualité d’En attendant la pluie : ce ton très adulte et d’une morale ambiguë, ce personnage central d’autant plus charismatique qu’il ne se montre guère honorable, ces personnages qu’il croise et qui, même dessinés en quelques cases seulement, sonnent vrais et justes ; ce cadre historique fouillé et précis, mais qui n’en est que plus fascinant ; ce dessin « cinématographique », expressif sans être expressionniste, et merveilleusement approprié pour transcrire tant la violence sèche de la série que, parfois, son étonnante poésie au milieu des cadavres…

 

Mais ce deuxième volume bénéficie aussi d’un atout considérable par rapport à son prédécesseur, et qui est le format des histoires qui nous sont narrées ; là encore, elles ne s’embarrassent guère de liant (même si Ogami Itto fait en une occasion mention de son passé en tant que kaishakunin du shogun ; et j’ai cru reconnaître, très brièvement, dans le premier épisode, le personnage de la prostituée figurant dans le plus long récent du premier volume), et, par ailleurs, elles ne respectent pas forcément une chronologie interne ; on peut éventuellement supposer que ces histoires sont un brin postérieures, dans la mesure où Daigoro semble un peu plus mur, voire parle en quelques rares occasions (dont surtout l’ultime case de l’épisode XI, soit le deuxième ici, où le bambin souriant dit « Papa », ce qui ne laisse pas indifférent…), mais aucune certitude à cet égard.

 

La vraie différence est ailleurs, et qui constitue un atout : c’est la longueur des épisodes. Ce deuxième volume comprend cinq histoires, tournant autour de la soixantaine de pages chacune – là où c’était le format le plus long dans le volume 1, qui singularisait une histoire d’autant plus marquante au milieu des huit autres qui l'environnaient, toutes au moins deux fois plus brèves. Cet épisode, justement, avait très utilement su éviter un écueil que l’on pouvait craindre à enchaîner les histoires courtes du début du volume : le risque était grand que tout cela se montre bien trop répétitif, mais ce format plus long y contrevenait, permettant de poser des personnages, un contexte et une ambiance avec bien plus d’assise et de pertinence. C’est une chose qui se vérifie ici – et ce deuxième volume en bénéficie donc grandement, qui m’a probablement encore plus parlé que le précédent, déjà très fort.

 

Par ailleurs, les cinq récits de Fleur d’hiver ont tous leur singularité, qui permet, à chaque fois, et à chaque fois d’une manière différente, d’éviter la répétition. La BD est impressionnante, oui – et elle est aussi souvent surprenante, à l’instar, pour en rester dans le registre du gekiga historique, des BD de Hiroshi Hirata, telles que (les seules que j’ai lues pour l’heure…) L’Argent du déshonneur, peu ou prou contemporaine, ou, un peu plus tard, la série Satsuma, l’honneur de ses samouraïs – BD parentes à plus d’un titre, et notamment dans leur rapport à la morale d’une part, à la violence d’autre part.

 

Je vais tenter de donner une vague idée de ce qui se trouve dans ces pages…

 

CHAT ROUX

 

Le premier épisode de ce volume (le dixième en tout, donc), intitulé « Chat roux », a deux atouts essentiels : sa violence ahurissante, et sa construction alambiquée, qui permet de servir au mieux une trame que l’on aurait peut-être pu juger un peu trop « facile » si elle avait été exposée de façon linéaire.

 

Nous y trouvons donc Ogami Itto... en prison. Et, au vu des capacités du personnage, dont le premier tome avait très certainement fait la démonstration, nous savons d’emblée, sans qu’on ne nous l’ait dit, que s’il se trouve là, c’est parce qu’il le voulait… Charge ensuite à l’épisode de nous montrer pourquoi, et pourquoi c’était en fait parfaitement nécessaire, en jouant d’une chronologie complexe et toute bienvenue.

 

Par ailleurs, cet épisode, même si c’est de manière plus discrète, est une bonne occasion de revenir sur la « moralité » de notre assassin – qui se doute qu’exécuter son contrat, pour les 500 ryôs habituels, n’équivaudra pas le moins du monde à une quelconque « justice »… Or il semble s’attacher à cette « justice », dépassant donc les attentes de sa cliente !

 

C’est d’ailleurs aussi l’occasion d’envisager, mais sans lourdeur démonstrative, sans même qu’on ne dise quoi que ce soit à ce propos de manière ouverte, d’envisager donc la question de la « responsabilité », et de manière bienvenue : en faisant de la cible du contrat un fou… Un fou dangereux sans doute, mais, au regard de nos conceptions pénales, un irresponsable…

 

Et il y a donc la violence – typée carcérale… La prison s’accommode, voire favorise, les exactions d’un « caïd » qui, secondé par ses « anciens », mène la vie dure aux petits nouveaux – au travers de rites barbares sous leur dénomination mesquine et même puérile. Ogami Itto y est proprement (non, salement) torturé – mais, comme de juste, il encaisse, et sans un mot… La BD insiste sur cette dernière dimension, au travers de très nombreux phylactères consistant en simples points de suspension – c’est une manière finalement pertinente, même si convenue vue de loin, de poser l’ambiance et de faire monter la sauce… jusqu’au déferlement de violence, au moment précis où notre assassin choisit de ne plus encaisser – parce qu’il a autre chose à faire. Effet garanti !

 

VAGUE DE FROID

 

L’épisode suivant, « Vague de froid », est probablement celui où l’ambiance se montre la plus saisissante – c’est aussi un récit à la structure fort complexe, là encore, et pas seulement dans sa dimension chronologique : comme dans « Chat roux », on se doute globalement de ce qui se produit, mais cela n’en laisse que davantage de place à l’ambiguïté quand au fond et à la méthode ; on peut y voir un trait majeur de la série, semble-t-il – pour l’heure du moins : Ogami Itto étant ce qu’il est, nous savons qu’il l’emportera à la fin – ce que nous ne savons pas, c’est comment il s’y prendra, et quels sont au juste les tenants et aboutissants de son contrat (sur des plans très divers, où la politique comme la morale sont à prendre en compte) ; cette double interrogation récurrente suscite toujours des réponses convaincantes (entendre par-là qu'elles se muent en d'autres questions ?), participant de l’impressionnante habileté de la BD, sur les plans narratif comme graphique – puisqu’ils sont intimement liés.

 

La scène a lieu pour l’essentiel dans des montagnes ensevelies sous la neige, constituant un enfer blanc où la nature même s'avère le plus redoutable des antagonistes – et un antagoniste qui, moins que quiconque, n’a la moindre considération pour ces impostures que sont la morale et la justice. Le dessin de Goseki Kojima se révèle ici particulièrement efficace.

 

Or, au milieu de ces si inhospitalières montagnes, se trouve une forteresse qui ne devrait pas exister – et c’est bien le problème… Mais notre loup se retrouve dès lors impliqué dans une intrigue très complexe, et qui dépasse les bêtes oppositions manichéennes auxquelles nous sommes habitués : au fond, dans cette histoire, il n’y a ni gentils, ni méchants – mais des points de vue divergents, rendus cependant intolérables par le carcan éthique resserré sur les samouraïs, avec les conflits de loyauté qu’il implique si souvent. Il s’agit en fait pour eux d’envisager la possibilité d’un avenir… et la pérennité du clan peut impliquer de s’en prendre à ses maîtres, aussi insoutenable soit cette résolution.

 

Le plan tordu pour infiltrer la forteresse, pas l’œuvre du seul Ogami Itto mais élaboré pour l’essentiel par son très digne employeur, introduit dans le récit un suspense remarquable, même si, à ce stade de la lecture, il renvoie peut-être un peu trop au procédé de l’épisode précédent ; mais ce n’est pas dit : dans le fond comme dans la forme, c’est en fait tout autre chose…

 

Notons enfin que cet épisode confère un rôle particulier à Daigoro – peu ou prou absent de « Chat roux » : jamais, si ça se trouve, son père ne l’a autant mis en danger… et, au fil de l’épisode, nous voyons l'ex-kaishakunin du shogun, maintenu dans l'ignorance parce que sa mission ne lui permet pas la moindre absence, envisager la mort de son fils – globalement avec le détachement essentiel au samouraï, mais nous devinons que la douleur perce juste en dessous, que l'assassin n'a rien d'indifférent dès lors que c'est la vie de son fils qui est en jeu, aussi paradoxal que cela puisse paraître au vu de son caractère impitoyable… J’ai déjà dit comment ça se termine – aucune révélation à cet égard, on se doute dès le départ de ce que Daigoro est bien vivant ; mais l’effet de sa « résurrection » n’en est que plus fort.

FRÈRE ET SŒUR

 

L’épisode suivant, intitulé « Frère et sœur », est très différent – on ne peut plus, même. Cette fois, ce n’est longtemps pas Ogami Itto qui se trouve sur le devant de la scène, mais, justement ! son fils Daigoro. Un bambin pas forcément commode, on s'en doute…

 

Hors de vue de son père, il s’est retrouvé impliqué dans un semblant d’altercation avec le gamin nobliau du coin – les samouraïs outrés, chaperons-nounous du gamin seigneurial, s’emparent de l'impertinent (non, ils n'osent pas le tuer sur place)… et découvrent que le petit a de la ressource ! Déjà un samouraï, même rônin – en confirmation de cet élément avancé dans le premier volume : le louveteau, pour être petit, n’en est pas moins déjà un loup… Rien de si « kawaï » dans ses poses adultes, du coup – il faut plutôt y voir cette idée que les pérégrinations de son assassin de père font pleinement partie de l’éducation du petit, nouvelle confirmation en l'espèce.

 

On ne le maltraite que davantage… et une jeune servante, tout juste embauchée par la maison, trouve intolérable ce comportement de ses maîtres ; d'autant qu'elle s'identifie bien vite au bambin... Et réciproquement : pour Daigoro, elle figure une sorte de sœur…

 

Et c’est bien ainsi que le metsuke local envisage les choses. Or il a entendu parler du louveteau et de son loup, et comprend que c'est bien le fils du tueur qu'il a entre les mains... à raison. Mais il ne s'arrête pas là : si le petit a ainsi été infiltré dans sa maison, car l'enquêteur ne doute pas un seul instant que l'altercation était préméditée, c’est sans doute le fait d’une ruse de l’assassin ! Et il aurait donc aussi une fille ? Personne n’en savait rien ! Mais voyons… Quelle serait alors la cible de cet improbable trio de tueurs ? Le metsuke se convainc bientôt... que cela ne peut être que lui-même !

 

Tout cela est très bien trouvé. La série, jusque là, nous régalait notamment en exposant les plans rusés et fourbes d’Ogami Itto pour parvenir à ses fins – des plans qui, plus qu’à leur tour, impliquaient bel et bien Daigoro, et même de le mettre en danger. Ici, nous savons que le metsuke se trompe sur toute la ligne… mais, pour le coup, nous pouvons dire qu’il a « raison de se tromper » !

 

Un étrange épisode, plus riche qu’il n’y paraît, et qui mêle humour et gravité avec brio – tout en faisant plus que jamais de Daigoro un personnage à part entière : qu’importe à cet égard qu’il ne puisse marmonner que « sœur » pour désigner une fille à laquelle il n’est pas le moins du monde lié… Même si on peut aussi y voir une manière d’introduire une thématique de la famille au-delà des seuls liens du sang – dans tous les sens du terme. Mais la fin est quelque peu ambiguë à cet égard.

 

LA BARRIÈRE SANS PORTE

 

Tout autre chose encore avec le récit suivant, « La Barrière sans porte » ; qui est cependant celui qui m’a le moins parlé dans ce volume, sans qu’il soit mauvais pour autant, loin de là – d’ailleurs, sur le plan graphique, c’est peut-être le plus impressionnant et audacieux de ce deuxième volume (j'ai quand même une préférence pour les décors enneigés du deuxième épisode, mais bon).

 

Mais il adopte une tournure religieuse, ou peut-être plus exactement mystique, qui ne me parle guère dans l’ensemble – d’autant que la part d’allégorie y est assez marquée. En même temps, c’est à n’en pas douter un bon moyen d’approfondir le caractère d’Ogami Itto…

 

Notre assassin est en effet embauché, au tarif habituel de 500 ryôs, pour mettre fin à la vie d’un saint homme – un vieux sage admiré de la population, qui y voit un véritable bouddha vivant ; or c’est là le problème : le bouddha s’est fait défenseur des pauvres, et sans se livrer à proprement parler à une forme d’agitation populaire, il défend des thèses incompatibles avec les besoins les plus pragmatiques (ou « bassement matérialistes ») des autorités… lesquelles sont particulièrement fourbes et immondes, comme de juste : ce sont bien ces hommes de la loi qui engagent un assassin pour leur simplifier la vie, et nous nous doutons bien qu'ils n'ont aucune envie de se compromettre outre mesure une fois la mission accomplie...

 

Or notre assassin se montre ici un peu hésitant – comme si sa rudesse habituelle, et son absence de scrupules notoire, révélaient enfin des failles auxquelles lui-même, sans doute, ne croyait plus. Le doute l’amène à méditer, de manière très zen, et il se pose des questions auxquelles il n’imagine pas pouvoir trouver de réponses…

 

« Si tu rencontres le bouddha, tue le bouddha », proclame mystérieusement la sagesse bouddhique. Cet aphorisme en particulier entre en résonance avec les doutes de l’assassin – mais c’est justement auprès de sa victime qu’il trouvera les réponses inespérées : pour le saint homme, la voie de l’assassin n’est pas moins valable qu’une autre… Et le sage reste donc bel et bien une victime ; même volontaire à maints égards...

 

Un épisode décidément très étrange – et tout particulièrement au moment de la mise à mort du saint, parfaitement surréaliste, et qui évoque une scène antérieure de l'épisode, où Ogami Itto découpait des statues de bouddhas d’une manière tout aussi invraisemblable. En fait, ce récit se montre particulièrement fort à cet égard, et les séquences de méditation muettes offrent à Goseki Kojima l'occasion d'exprimer une facette peut-être inattendue de son talent.

 

Mais oui, tout cela est donc très étrange… Certainement pas mauvais – mais un brin hermétique, sans doute, pour qui n’est pas imprégné de sagesse bouddhique, notamment dans ses déclinaisons proprement japonaises ; je suis sans doute passé à côté de pas mal de choses, et y revenir un peu plus tard serait sans doute une bonne idée…

 

FLEUR D’HIVER

 

Dernier récit de ce recueil, et qui lui donne son titre (français – j’ai cru comprendre que c’était « La Barrière sans porte » qui avait été retenu pour l’édition américaine, avec ces mêmes couvertures de Frank Miller ; quant à savoir s’il faut en déduire quelque chose…), « Fleur d’hiver » adopte là encore une approche très différente. Et pour le moins !

 

Il s’agit en effet avant tout d’un récit policier, assez classique dans le fond ; pas vraiment un « whodunit », ceci dit (on sait très bien, sans qu'on ne nous le dise, que le tueur est Ogami Itto), et je suppose que les qualificatifs « howdunit » ou « whydunit » ne sont pas pleinement satisfaisants non plus…

 

L’important est sans doute que les auteurs ont mis l’accent sur l’enquête policière, au point, même pas de laisser notre loup et son louveteau dans l’ombre – cela va plus loin : Ogami Itto n’apparaît que très tardivement dans le récit (plus encore que dans « Frère et sœur », et d’autant plus que Daigoro est peu ou prou absent lui aussi).

 

Et, en fait, ça fonctionne très bien comme ça – le récit nous baladant avec astuce à mesure que les enquêteurs font preuve de perspicacité… ou se plantent complètement (comme dans « Frère et sœur », à cet égard) ; dans un sens ou dans l’autre, c’est de toute façon bien vu et palpitant.

 

Ces enquêteurs, d’ailleurs, pour être par essence des antagonistes de l’assassin qui est notre « héros », ne sont pas forcément des sales types – et si les « chefs » sont comme il se doit des plus rigides, un assistant plus naïf (mais pas totalement non plus ?) suscite plutôt la sympathie, dans son rôle de « gentil flic » en forme de larbin un peu couillon…

 

Mais l’épisode se montre encore surprenant bien au-delà de ce principe de base déjà étonnant : en effet, quand Ogami Itto apparaît dans le récit… c’est d’abord uniquement en tant que voix : il s’est réfugié dans un sanctuaire, et le moine local a concocté avec lui un mensonge, ni honorable, ni pieux (à vue de nez du moins), pour dissuader les enquêteurs de s’en prendre à l’assassin – ce qui ne manquerait pas de susciter un bain de sang… Mais justement : c’est la raison pour laquelle le moine a menti – il n’est pas à proprement parler un ami de l’assassin, loin de là : il a seulement voulu éviter un massacre de plus. Quand il s’en explique, même s’il n’emploie pas de mots durs, le résultat est le même : plane sur cette explication l’ombre du mépris que le sage vaut au tueur… et celui-ci n’y est pas indifférent, ou du moins pas autant qu’il pourrait le prétendre, et le lecteur avec lui… D'autant peut-être que la rigidité des codes héroïques tend à qualifier de lâche ce procédé d'évitement, de la part du rônin ?

 

Un épisode très bien conçu, inventif et malin, surprenant enfin, et plus subtil encore qu’à l’habitude : à tout prendre, c’est peut-être à mes yeux le meilleur moment de ce deuxième volume, avec « Vague de froid ».

 

CONCLUSION

 

Mais pareil classement n’a sans doute guère de sens : c’est le volume dans son ensemble qui est brillant, et à tous points de vue. Ce classique du gekiga renchérit sur le brio du tome initial : c’est toujours aussi impressionnant, adulte, documenté, inventif, subtil en même temps que violent ; mais, à mesure que les récits prennent de l’ampleur, permettant bien plus que dans le premier volume de travailler l’ambiance et les personnages, la série Lone Wolf and Cub, déjà brillante, parvient à se hisser encore un peu plus haut – laissant même entendre que cela pourrait continuer ainsi ?

 

En l’état, de toute façon, c’est fort, c’est très, très fort. Impressionnant, oui – toujours autant. Et vraiment bon.

 

Le tome 3 très prochainement...

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Ravive, de Romain Verger

Publié le par Nébal

Ravive, de Romain Verger

VERGER (Romain), Ravive, Paris, Éditions de l’Ogre, 2016, 185 p.

 

REVENIR À ROMAIN VERGER

 

Ravive, recueil de nouvelles paru l’an dernier aux Éditions de l’Ogre, et lu avec un certain retard qui ressemble de plus en plus à une pathologie chronique de ce blog, était l’occasion de revenir à la lecture de Romain Verger, auteur sans doute un peu à part (mais tant mieux), dont l’œuvre tutoie les frontières du genre (notamment fantastique, ou peut-être plus largement horrifique ; mais, en l’espèce, il y a aussi de la science-fiction dans le présent recueil, étrangement ou pas), mais sans, peut-être, s’y inscrire totalement…

 

Jamais si loin que ça, cependant : c’est après tout dans les pages de (l’excellent) Visage Vert que j’avais découvert l’auteur (dans le n° 17, pour des « nouvelles » à l’origine du « roman » Forêts noires), et c’est d'ailleurs pourquoi l’affirmation souvent reprise de ce que Ravive serait le premier recueil de nouvelles de l’auteur me paraît un brin contestable. Notons au passage qu'une des nouvelles composant le présent recueil y avait aussi été prépubliée (cette fois dans le n° 22 ; c'est en fait l'ouverture de Ravive – ce qui n’a sans doute rien d’innocent).

 

De l’auteur, après tout, j’avais beaucoup apprécié ses deux précédents ouvrages, le roman Fissions, et le « roman » Forêts noires (donc). J’ai toujours dans ma bibliothèque de chevet ses deux romans antérieurs, Grande Ourse et Zones sensibles – simplement pas eu l’occasion de les lire. Il faudra bien (notamment Grande Ourse, dont on m'avait dit vraiment beaucoup de bien) – mais en avouant que, même sur ces formats toujours très courts, Romain Verger n’est sans doute pas un auteur très « popcorn »… Pour le lire (car il le vaut bien, voilà qui ne fait aucun doute), il faut aussi prendre en compte la nécessité du timing, dirais-je. Parce que, fonction des circonstances, la réception peut s’avérer très différente.

 

Me concernant, j’imagine que mon retour sur les « nouvelles » à l’origine de Forêts noires est relativement éloquent à cet égard. Première impression, dans le n° 17 du Visage Vert : « Jolie plume, mais pas un souvenir impérissable. » Jugement qui s’était, il faut croire, vérifié, puisque, le temps de me mettre à Forêts noires, j’avais totalement oublié cette pré-lecture… Mais justement : la lecture de Forêts noires, à ce moment-là, m’avait bien davantage convaincu – et peut-être parce que j’avais lu juste avant Fissions ? Car ce dernier roman, plus concentré peut-être, me fait toujours l’effet d’une porte d’entrée plus qu’appréciable pour découvrir l’auteur… Quoi qu’il en soit, ça se vérifie encore une fois et pardon pour le cliché : les circonstances (et le timing) comptent, quand on lit un livre, quel qu’il soit.

 

UNE ŒUVRE (MÊME EN CONSTRUCTION)

 

Cela dit, ces ouvrages ont bien tous leur singularité – que la réception diffère de l’un à l’autre n’a absolument rien d’étonnant. Mais quelques traits, peut-être, pourraient être utilement mis en avant ? Demeurent en effet des manières, au-delà des éventuels codes, ou, dans un sens plus négatif, d’une éventuelle affectation, qui font l’œuvre – et par là même l’auteur.

 

Le premier point, celui qu’il faut forcément mettre en avant, celui qui saute à la gueule pour ainsi dire, c’est donc cette plume – très travaillée, très belle. Romain Verger est un styliste, et l’attention formelle, dans ses diverses publications, participe grandement de leur intérêt. L’expression est souvent galvaudée, et, de la part d’un Nébal notoirement guère réceptif à la poésie, elle peut faire un peu peur, mais oui : Romain Verger est (aussi ? avant tout ?) un poète, dont les récits (?) n’en sont pas toujours, mais brillent essentiellement par leur langue riche et joliment musicale (enfin, joliment, jusqu’à devenir angoissante…). Un aspect qui ressort sans doute tout particulièrement dans son goût un peu « décadent » (il m’évoque à cet égard Huysmans) pour le mot « rare », et/ou « précis » ; c’est une dimension qui m’avait d’emblée frappé il y a quelques années de cela, quand j’avais découvert l’auteur, et Ravive, pour le coup, ne m’incite pas à réviser cette impression initiale ; sachant, bien sûr, qu'elle n'a absolument rien d'une tare, c'est tout le contraire.

 

Et quant au fond ? Ah, question peut-être plus délicate… Je ne suis sans doute pas très bien placé pour disserter sur le fond de l’œuvre de Romain Verger – tant, bien souvent, je me retrouve tout con à la fin d’un chapitre ou, ici, d’une nouvelle, sans même parler du livre, et dois alors m’avouer vaincu : j’ai pu aimer ce que j’ai lu, oui, mais de là à y comprendre quelque chose… Et pire encore à savoir comment l’exprimer…

 

C’est peut-être, pour le coup, une limite – qui n’est pas tant, bien sûr, limite de l’auteur ou de son œuvre, plutôt muraille d’incompréhension du lecteur (nébalien), muraille qu’on peut et doit secouer autant que possible, mais sans garantie qu’elle s’effondre enfin pour laisser entrevoir quelque chose derrière…

 

Ouh, putain : moi, à la différence de Romain Verger, donc, je ne suis décidément pas un poète… Bah, oubliez ça...

 

Comprendre, quand même ? On peut essayer… sans grande certitude que ce soit bien pertinent, hélas. Tentons...

 

LE MONSTRUEUX : BASCULEMENT ET/OU TRANSCENDANCE

 

Clairement, des thèmes et des manières reviennent – pour ce que j’en sais du moins. Peut-être jamais totalement du fantastique (mais c’est à débattre, donc), mais qui y ressemble tout de même pas mal, en exprimant régulièrement la peur, et peut-être aussi souvent le monstrueux. Avec aussi, comme je vois les choses, des traits qui, aussi bien, renverraient aux « décadents » ou aux « gothiques » ? Ce qui n’exclut pas, le cas échéant, un encrage cohérent dans la réalité contemporaine, n'en suintant que davantage le malaise, palpable – un malaise bien particulier, celui qui surgit inopinément dans un quotidien monstre qui n’a nul besoin de s’affubler de crocs vampiriques ou d’inévitables tentacules pour stupéfier le lecteur. Nul hasard, ici, si le thème de la folie a quelque chose de récurrent – que l’auteur reste ou pas à sa lisière ; probablement plutôt « ou pas », d’ailleurs : le basculement est régulièrement au cœur du propos.

 

Éventuellement, ce basculement peut cependant prendre des formes inattendues… En fait, ici, certains textes me paraissent l’exprimer d’une tout autre façon – en l’occurrence, les nouvelles « Le Dernier Homme » et « Anton », qui font plus que loucher sur le registre post-apocalyptique (et donc SF), avec dans le premier, au titre éloquent, quelque chose qui transcende la mer (j’y reviens) en un « paysage intérieur » pas forcément très éloigné d’un Ballard (même sous sa forme essentiellement redoutable), tandis que le second récit, jouant d’une certaine façon de la carte grotesque, place, non le basculement à proprement parler, mais plutôt la mutation, de manière plus ouverte, au cœur de son propos (or c’est en fait là un élément qui pourrait rassembler plusieurs des textes de ce recueil) ; et ce qui m’intéresse tout particulièrement, ici (au-delà d’ailleurs de la lecture la plus « premier degré » de ces récits – à tout prendre certes pas les plus inventifs, c’est même relativement convenu), c’est que ce « changement », qu’il soit psychique ou physique, permet éventuellement le dépassement des impasses dans lesquelles les personnages semblent tout d’abord être acculés – lesdites impasses étant en définitive sublimées ou transcendées.

 

Peut-être « Reborn » devrait-elle, à son tour, être associée à ces deux nouvelles ? Elle a bien elle aussi quelque chose de plus ou moins vaguement science-fictif – et laisse envisager, même si sans doute d’un œil plus noir (car plus perplexe ?), la possibilité d’une post-humanité.

 

Auquel cas « Donvor » aussi serait sans doute de la partie – mais sur un mode qui m’a semblé davantage mineur.

 

Je suppose que c’est là ce qui est visé (en partie du moins, les réminiscences personnelles y ayant aussi leur part, à l'évidence) sous le titre Ravive ? Et l'on peut établir ainsi une forme de cohérence interne du recueil.

 

CONTES BRETONS (PROVOCATIONS !)

 

On peut d’ailleurs rebondir sur cette idée de nouvelles « parentes », suscitant ou révélant l’unité du livre. En témoignent de manière évidente (mais la manière évidente n’est pas forcément la plus pertinente) les trois brefs textes « bretons » du recueil, « Le Château », « Donvor » et « Ploumanac’h » ; avec plus ou moins de réussite à mon sens… De ces trois récits, c’est alors le premier que j’ai envie de mettre en avant – parce que cette nouvelle originelle, prépubliée dans le n° 22 du Visage Vert (et que, cette fois, j’avais déjà appréciée à l’époque…), constitue sans doute la meilleure des entrées en matière pour le recueil – avec un basculement, oui, où le décor, soudainement, suinte (à nouveau), et le mal se révèle là où l’on n’envisageait pas un seul instant qu’il s’y trouve ; ce « Château », comme de juste gothique à sa manière, introduit ainsi magnifiquement la suite – et ce quand bien même l’étrange et le malaise, au fil des huit nouvelles qui restent, emprunteront bien des atours, éventuellement contradictoires, d’ailleurs. C’est aussi, de tous ces récits, le seul qui me paraît pleinement jouer du dispositif de la « chute » ; mais avec adresse, donc.

 

Les deux autres nouvelles « bretonnes » m’ont bien moins marqué ; j’ai rapidement mentionné « Donvor », quant à « Ploumanac’h », elle élabore un cauchemar pas désagréable, mais qui ne m’a pas, si j’ose l’exprimer ainsi, « impressionné »…

 

Au regard du recueil dans son ensemble, sinon de l’œuvre entière de l’auteur, on peut donc traquer des thèmes et manières, soit pour eux-mêmes, soit en tant qu’illustrations des éléments déjà avancés. Ainsi, sans doute, de la mer, peu ou prou omniprésente (via la côte, du moins) – bien sûr dans ces trois récits « bretons », mais aussi dans d’autres, et notamment, bien sûr « Le Dernier Homme ».

 

Mais peut-être faut-il étendre la question : plutôt que de la mer, parler alors de l’élément marin, ou peut-être plus largement de l’élément liquide ? La symbolique diffère alors un peu – même si elle paraît couler de source (aha). Pas tant que cela, pourtant… mais justement dans la mesure où l’auteur me semble ici jouer des préconçus iconiques du lecteur.

 

DES RÉFÉRENCES – MON INCULTURE

 

Ce qui nous amène à une autre question : est-il pertinent, alors, de mettre en avant des références ? C’est toujours tentant, peut-être pas toujours très pertinent… Des noms reviennent souvent, dans les articles, etc., consultés sur le ouèbe – des choses très différentes, au fond. Ici, on dit Julien Gracq – ce qui me paraît se tenir. Là – et là, et là, et là encore –, on dit aussi Lovecraft, ce qui me laisse pour le moins perplexe (l’éditeur parle bien d’une « menace sourde » qui pourrait être horreur cosmique, mais globalement je ne sens pas trop l’auteur sur ce terrain-là… Il y a le thème marin, bien sûr, mais en l’état il ne me paraît pas suffisant pour fonder une réelle parenté).

 

Et l’auteur lui-même ? Dans cet enregistrement réalisé à l’inestimable Librairie Charybde, il avance plusieurs noms, dont je ne sais absolument rien ou presque (ben, y a des poètes dans le tas, en plus…).

 

Prenons « Les Hommes-soleil » : Romain Verger évoque sans hésitation Le Nécrophile, de Gabrielle Wittkop – l’inculte de moi, je n’y connais rien… Alors, naïvement, je suis tenté d’aller voir ailleurs, avec le peu de ce que je sais ou crois savoir – en l’espèce, cette nouvelle, sur le moment, m’avait plutôt évoqué, disons, un Kerouac en un peu plus pervers, mais mystique à sa manière, pas forcément si différente ; mais le fait est que ce périple psychotrope mâtiné de Freaks m’a laissé relativement froid, hélas, ce qui ne me facilite pas la tâche, maintenant…

 

Et, à mon grand regret, ce même effet s’est reproduit avec une autre nouvelle de Ravive : « L’Année sabbatique » (sauf erreur la plus longue). Cette fois, dans le même entretien à la Libraire Charybde, Romain Verger cite aussitôt Un homme qui dort, de Georges Pérec – dont je ne sais absolument rien. Qu’importe ? Espérons...

 

Mais, donc, « L’Année sabbatique », de même que « Les Hommes-soleil », ne m’a guère parlé – et peut-être d’autant moins que j’avais forcément tendance, dans les premières pages, à me reconnaître un peu dans ce personnage qui se remet bien tardivement à faire des études, et bascule peu à peu, lui aussi… Seulement voilà : les portraits psychologiques habiles et éventuellement goguenards du départ laissent bientôt la place, via une transcendance psychotrope encore (le recueil me paraît décidément tissé de semblables liens ; on pourrait aussi évoquer le thème des oiseaux morts, qui peut renvoyer quant à lui aux récits apocalyptiques ou post-apocalyptiques mentionnés plus haut), à une sorte de fantasme en forme de dérive hypersexuelle qui m’a paru bien terne…

 

DES RISQUES DANS L’ARGUMENTAIRE ?

 

Il faut dire que cette nouvelle, au fondement partiellement autobiographique, porte peut-être en elle un risque d’ « autofiction » plus ou moins pertinent ? Ici, mes préjugés parlent sans doute… mais aussi parce que la présentation de l’éditeur n’a pas manqué de m’inquiéter : « Ravive peut se lire à la fois comme un recueil de nouvelles ou comme les expériences et les fictions d’un écrivain aux prises avec ses angoisses et son sentiment de perdition. » Du coup, j’ai redouté de voir venir l’écrivain écrivant qu’il n’arrive pas à écrire… À tort, globalement – mais, dans le cas de « L’Année sabbatique », cette dimension, d’abord amusante, m’a assez vite lassé. À ce compte-là, la nouvelle finale, « Orcadi », est bien mieux passée, si elle demeure sans doute anecdotique. La réminiscence dans « Le Château » paraissait pourtant introduire un mode de l'expression de l'auteur plus enthousiasmant à mon sens.

 

La présentation de l’éditeur, outre cette voie dangereuse, appuie aussi sur le « dernier homme » et le « surhomme », avec du Nietzsche dedans – ce qui me paraît davantage pertinent, mais a pu là encore biaiser ma lecture, globalement, et pas forcément pour le mieux.

 

Mais ces deux « mauvaises » expériences (relativement), sur « Les Hommes-soleil » et « L’Année sabbatique », deux des plus longs textes de ce recueil (avec « Reborn », qui m’a bien davantage plu), ont peut-être, dans la même lignée, biaisé mon regard sur l’ensemble du recueil ? Je ne peux pas l’exclure…

 

TU N’ÉCRIRAS PAS À LA DEUXIÈME PERSONNE

 

Même s’il me faut bien avouer, en définitive, que certains de ces doutes n’avaient clairement pas attendu que je tourne la dernière page du recueil pour entretenir sur le moment mon scepticisme quant au livre que j’étais en train de lire…

 

Or le principal, ici, concerne la dimension où Romain verger, habituellement, me paraît le plus briller : le style. Mais c’est qu’il a recours à un procédé qui, à peu près systématiquement, suscite en moi un réflexe pavlovien de méfiance sinon de rejet : l’emploi de la deuxième personne du singulier...

 

Trois des neuf nouvelles de Ravive y ont recours : « Donvor », « Reborn », et « L’Année sabbatique » (ces deux dernières étant les plus longues du recueil ; le reste se partage entre première et troisième personne, plus classiquement). Et, décidément, je n’y arrive pas – trop souvent, en pareil cas, je fais dans le refus d’obstacle… Pour quelle raison, au juste ? Je n’en suis pas bien certain… Peut-être parce que cette manière de m’impliquer en tant que lecteur, dans une ambiguïté à l’égard du personnage qui est peut-être aussi ambiguïté à l’égard de l’auteur (machiavélique ?), me fait souvent l’effet d’une agression ? C’est bien possible – alors que je ne rechigne en principe pas à ce qu’un livre me secoue…

 

Mais, systématiquement, en pareil cas, je m’interroge sur la pertinence du procédé – et, bien trop souvent, n’y vois qu’affectation… Or Romain Verger n’a plus à démontrer qu’il est un styliste brillant – aussi ce procédé ambivalent me paraît-il le desservir plus qu’autre chose.

 

Mais c’est là un préjugé tout subjectif, j’en ai bien conscience… Reste qu’au troisième texte jouant de ce « tu » invasif, j’en ai eu un peu marre – et cela a donc sans doute participé de ma déception concernant « L’Année sabbatique ».

 

Plus haut, « Donvor » et « Reborn » s’enchaînent, qui usent donc de ce même procédé, mais cela m’a moins déplu – c’est simplement que, concernant « Donvor », je n’en ai peu ou prou rien retenu… « Reborn », par contre, m’a davantage parlé, deuxième personne du singulier ou pas – j’ai pu en faire abstraction, donc.

 

UN RETOUR…

 

Mais justement : qu’ai-je retenu de Ravive ? Pour l’essentiel, un style – le plus souvent brillant, imagé, musical, rassemblons tout cela sous l’épithète « poétique ». Quand le « tu » ne s’en mêle pas (trop), c’est parfaitement savoureux, et, je suppose, une raison suffisante pour tenter l’expérience de ce recueil de nouvelles.

 

Mais quant au fond ? Je suis bien moins convaincu, là… En fait, je ne suis convaincu que d’une chose, et c’est d’être bien souvent passé complètement à côté. Parfois (souvent ?), ce sentiment de frustration n’est pourtant pas sans attraits, et constitue une invitation à se repencher sur la question plus tard… Ici, j’en doute, hélas.

 

Et, en définitive, je ne peux guère conclure qu’en revenant à ma position originelle – ce qui me navre un peu, voire plus que ça… Même si je sais bien que c'est sans doute davantage révélateur de mes propres failles que de celles d’un recueil plutôt bien accueilli, ai-je l’impression, et de toute façon non dénué de qualités, à l’évidence.

 

Reste que, ayant achevé la lecture de Ravive et laissé mariner quelque temps la chose pour ne pas (totalement) commenter sur l’impulsion du moment, j’ai hélas plus que jamais l’impression d’en être revenu, donc, à cette « critique » bien lapidaire que j’avais en mon temps émise, suite à ma découverte de l’auteur dans ses nouvelles du n° 17 du Visage Vert (d’où naîtrait donc ultérieurement Forêts noires) : « Jolie plume, mais rien d’impérissable. » Et, à ce stade, c’est donc une déception…

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Frankenstein à Bagdad, d'Ahmed Saadawi

Publié le par Nébal

Frankenstein à Bagdad, d'Ahmed Saadawi

SAADAWI (Ahmed), Frankenstein à Bagdad, [Fraankishtaayn fii Baghdaad], traduit de l’arabe (Irak) par France Meyer, [s.l.], Piranha, [2013] 2016, 378 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 95-96).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version longue...

SCIENCE-FICTION DE LANGUE ARABE

 

Pas tous les jours qu’on lit de la « SF » (au sens large) de langue arabe… On ne saluera que davantage la traduction par Piranha (éditeur à suivre, désormais ? On lui devait déjà la traduction – critiquable, certes, mais… – de l’excellent Accelerando de Charles Stross, ce qui m’incite à la bienveillance) du Frankenstein à Bagdad de l’Irakien Ahmed Saadawi, ouvrage paru en 2013 là-bas et récompensé par l’International Prize for Arabic Fiction l’année suivante.

 

PLUTÔT KARLOFF

 

Frankenstein à Bagdad… Je ne suis pas bien certain de ce que je pense de ce titre. Mais, en définitive, s’il a suscité ma curiosité – et est donc probablement un « bon » titre à cet égard, mission accomplie –, je crains qu’il ne soit guère approprié… D’une certaine manière, je redoute qu’il sonne faux – et pire encore : qu’il sonne un peu comme une blague… Pourtant, ce roman n’est certainement pas une blague ; et s’il ne manque pas d’humour à l’occasion, il est au fond mortellement sérieux.

 

Frankenstein, ici, n’est comme de juste pas le savant fou, mais sa créature. Ce nom même, d’ailleurs, ne lui est attribué que par facilité, et en fin de compte en une seule occasion, par un rédacteur en chef désireux d’appâter le chaland – ce qui, j’imagine, entre en résonance avec le questionnement sur le titre du roman que je viens d’évoquer… La créature, ici, est désignée sous d’autres noms de manière bien plus fréquente : « Criminel X », dit encore la presse ; « Sans-Nom », disent d’autres… Et surtout « Trucmuche » : on ne trouvera pas mieux pour dédramatiser la chose, et lui confier une couche superficielle de grotesquerie… qui ne doit pas tromper, cependant.

 

ON NE FAIT PAS QUE MOURIR À BAGDAD

 

Mais cette potentialité est en fait canalisée par le contexte qui voit errer le monstre – un contexte qui se passe à vrai dire très bien de monstres pour susciter l’horreur… C’est que nous sommes à Bagdad, en 2005, dans la foulée de la dernière guerre du Golfe : Saddam Hussein est tombé, mais le pays et la ville sont en proie au chaos ; innombrables sont les factions qui s’affrontent les armes à la main ou la ceinture d’explosifs autour de la taille, et les attentats terroristes sont quotidiens. L’auteur, dans un sens, décrit une ville qui devrait être invivable, voire impossible, et qui, en même temps, ne l’est pas. On compte plusieurs explosions par jour, kamikazes et milices sèment la mort à tout va, face à une autorité irakienne défaillante et (déjà) corrompue et une armée d’occupation américaine qui n’attend que de pouvoir enfin se barrer de ce merdier qu’elle a largement contribué à créer. Vivre à Bagdad, dans pareil contexte, c’est avoir la mort pour compagne, qui peut frapper à tout moment – l’oublie-t-on vraiment, quand on se rend à son travail ou que l’on va boire un thé dans telle gargote qui survit comme elle peut, au voisinage d’hôtels autrefois prestigieux mais depuis longtemps désertés ? Le foyer lui-même n’a rien d’un havre de paix – dans ces logis à moitié en ruine, parfois même à ciel ouvert, mais il faut bien s’en accommoder, le risque qu’une voiture piégée, chargée jusqu’à la gueule, achève d’ensevelir les habitants chez eux est toujours à craindre.

 

Pourtant des gens vivent à Bagdad – encore, et malgré tout. Des gens qui, pour ce faire, doivent composer avec l’angoisse, à la limite même du déni, peut-être ? Ou qui vivent – simplement. Parce que c’est chez eux.

 

Ainsi dans le quartier de Batawin, en sale état sans doute, mais où les habitants demeurent – qui ont leur pittoresque, mais pas au prix de leur authenticité. Un escroc cupide – pardon, un agent immobilier – du nom de Faraj al-Dallal évacuerait bien tout ça pour mettre la main sur ces immeubles, d’ailleurs ; tandis que d’autres, mettant en avant ce qui demeure de patrimoine historique dans ces ruines, semblent presque oublier à leur tour que des gens vivent ici. Parmi eux, la vieille Elushia, qui s’entretient quotidiennement avec une peinture de saint Georges le Grand-Martyr, dans l’espoir toujours entretenu contre vents et marées que lui revienne un jour son fils Daniel – disparu vingt ans plus tôt, dans une autre guerre… Ou encore Hadi, chiffonnier de son état – canaille peut-être, haut en couleurs en tout cas, et conteur hors pair, qui régale de ses histoires invraisemblables une communauté locale qui feint par jeu de s’en lasser.

 

GENÈSE D’UN MONSTRE

 

Mais les histoires de Hadi sont peut-être de plus en plus étranges… Voilà qu’il évoque, sourire aux lèvres, sa dernière lubie : prélever sur les scènes d’attentat, ici un organe, là un autre, et assembler tout cela pour reconstituer un corps – afin, dit-il, d’avoir quelque chose de consistant à enterrer, pour une fois. Cette farce macabre, d’un goût plus que douteux, même à supposer que les intentions du chiffonnier soient effectivement « pures », va cependant connaître un développement inattendu… quand le cadavre reconstitué disparaît.

 

C’est qu’une âme passait par-là – celle d’un pauvre homme faisant le garde dans les environs, fauché par un chauffeur kamikaze… Une âme qui, peut-être, ne se satisfait pas de cette après-vie qu’elle redoute ? S’insinuant dans le corps à disposition, l’âme lui confère non seulement un semblant de vie, mais aussi une motivation – et le désir ardent de la voisine Elishua y participe également : celui que Hadi, bientôt, qualifiera par défaut de « Trucmuche », sera un ange de la vengeance – il obtiendra réparation dans le sang pour les innocents qui le constituent.

 

Vaste entreprise, et salissante… Tandis que la ville, même plongée dans le chaos de cette guerre civile qu’on n’ose pas qualifier ainsi, s’inquiète bientôt de cet étrange « tueur en série » ; ses meurtres, même au milieu des attentats, intriguent et attirent l’attention. Via Hadi, de plus en plus désarçonné par l’évolution des événements, le journaliste Mahmoud al-Sawadi se lance sur la trace du monstre…

 

Un monstre, oui – un pur objet de surnature… Est-ce si fou que cela, dans cette Bagdad qui traque les terroristes à l’aide d’astrologues et de cartomanciens, sous la direction conciliante du brigadier Majid Sourour, baasiste épargné (comme beaucoup sans doute) par la débaasification ?

 

Ou alors faudrait-il parler de « héros » ? Le vengeur surhumain pourrait avoir une aura chevaleresque… à ceci près que ses vengeances n’ont pas de fin. Chaque mort réclame d’autres morts – et faire la part des innocents et des assassins s’avère de plus en plus difficile : peut-être dit-il vrai, ce fidèle qui met en avant que tout homme a en lui de l’assassin… Tandis que d’autres fidèles, autour du « Sans-Nom », reproduisent peut-être bien sans même s’en rendre compte les divisions religieuses minant l’Irak, sur le mode d’une sinistre caricature.

 

METTRE DE L’ÂME

 

Qu’on ne se leurre pas, toutefois : dans pareil roman, le fantastique a sans doute quelque chose d’un prétexte – mais c’est un prétexte de choix pour décrire de manière authentique le chaos de la Bagdad de 2005, véritable objet du récit. À ce compte-là, la focalisation, pour l’essentiel, sur les habitants du quartier de Batawin, est pertinente et plutôt bien employée. On s’en éloigne toutefois régulièrement, et certains personnages sont, de par leur implication même dans ce monde, amenés à exposer le récit dans un cadre plus vaste et complexe – ainsi notamment du journaliste Mahmoud al-Sawadi, qui est, d’une certaine manière, celui qui « légitime », « authentifie », « officialise » les récits déments de Hadi le chiffonnier, non sans ambiguïtés et hésitations d’ailleurs ; plus tard, il faudra y associer « l’Écrivain », qui pourrait être Ahmed Saadawi, ou pas.

 

Mais cette médaille a son revers : pour faire de ces personnages très divers des véhicules de l’émotion autant que de l’intelligence de la situation irakienne, il faut leur donner du corps et de l’âme – si j’ose dire : laissez de côté le monstre un moment, le vrai Frankenstein, le créateur, est comme de juste le romancier. Or il y parvient plus ou moins bien… Et si certains personnages suscitent tôt l’attachement du lecteur – parmi lesquels, au premier chef, Elishua et Hadi –, d’autres, hélas, tendent à s’embourber dans d’ennuyeuses sous-intrigues, tel donc Mahmoud, partagé entre ses ambitions professionnelles et ses fantasmes amoureux, sans que ni les unes ni les autres n’intéressent véritablement ; et, paradoxalement, le personnage n’en est que plus creux – au regard de sa fonction dans le récit, cela pourrait faire sens, mais, globalement, c’est surtout bien lassant.

 

FOCALISATION BANCALE

 

Mais cela nous amène à une dimension essentielle du roman – et probablement son principal défaut : la focalisation. Comme de juste dans cette approche, Ahmed Saadawi use de points de vue multiples (à la troisième personne), mais avec plus ou moins de bonheur ; cela donne parfois de la vie au quartier de Batawin, mais c’est régulièrement d’un à-propos contestable tant, paradoxalement, sa plume se montre assez fade à cet égard. En fait, ce problème est sans doute aggravé du fait même de la structure du roman : non seulement on change de personnage point de vue en permanence, mais on change aussi sempiternellement d’époque. Un auteur habile, ou plus habile que Saadawi, peut susciter des merveilles en associant ces deux partis-pris ; hélas, ici, l’écrivain tend à s’y perdre régulièrement, et à y perdre donc son lecteur par la même occasion. Qui plus est, ce genre de développements, outre qu’ils ont sans doute tendance à expliquer pourquoi le roman est si long à démarrer, lassent d’autant plus vite qu’ils acquièrent au fur et à mesure du récit quelque chose de « passages obligés » ; Saadawi, enfermé dans les impératifs de sa structure, ne s’y perd que davantage.

 

Étrangement, il est un moment du roman où ces défauts deviennent criants – et c’est quand l’auteur en prend le contrepied pour, le temps d’un chapitre, passer à la première personne, et laisser s’exprimer le « Sans-Nom ». Or c’est là un chapitre tout à fait brillant – de très loin sans doute le meilleur moment du roman, et qui aurait peut-être même pu constituer un texte indépendant, de très haute tenue. Ce qui est assez déstabilisant, en même temps… D’une certaine manière, c’est là encore un « passage obligé », au fond, mais dans lequel l’auteur se révèle tout particulièrement talentueux. Et ce passage, en stigmatisant leur absence, ne rend les défauts de ce qui le précède et de ce qui le suit que plus flagrants encore…

 

JUSTE

 

Pour autant, il ne faudrait sans doute pas attacher une importance excessive à ces remarques très globales : même avec ces défauts récurrents, et à l’occasion pénibles, Frankenstein à Bagdad se hisse sans peine au-dessus de la médiocrité, il se lit dans l’ensemble avec plaisir, et quelques scènes, çà et là, sont judicieusement placées pour réveiller l’intérêt éventuellement défaillant du lecteur (le chapitre du « Sans-Nom » en est la plus flagrante illustration, mais il y en a d’autres).

 

Un bon roman, donc, on peut le dire – et qui touche juste, même s’il succombe sans doute un peu trop régulièrement à une forme d’affectation nuisible.

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Les Inhibés, de Boris Strougatski

Publié le par Nébal

Les Inhibés, de Boris Strougatski

STROUGATSKI (Boris), Les Inhibés, [traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye], [s.l.], Lingva, coll. Nuits Blanches, [2003] 2016, 349 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (p. 94).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version (à peine) un peu plus longue...

PLUS DE STROUGATSKI

 

L’entreprise menée par Viktoriya et Patrice Lajoye dans le cadre de leur petite maison d’édition Lingva est à n’en pas douter admirable, qui vise à transmettre à un lectorat français sans doute peu au fait de la question des témoignages de ce qu’a pu produire la littérature d’imaginaire russe.

 

Le présent ouvrage, cela dit, tend à se distinguer des précédentes publications de Lingva, ce qui justifie peut-être qu’il inaugure une nouvelle collection du nom de « Nuits Blanches ». Cette fois, le nom de l’auteur n’est pas inconnu (ou l’est moins) des amateurs de science-fiction, puisque Les Inihibés est l’œuvre de Boris Strougatski (noter cependant qu’il avait été publié sous le pseudonyme de S. Vititski), lequel, avec son frère Arkadi, a publié parmi les plus importantes œuvres de la science-fiction soviétique ; en tête, sans doute, le magnifique Stalker, qui a débouché sur le film d’Andreï Tarkovski. Les frères avaient eu leur lot de traductions françaises, longtemps indisponibles, jusqu’à ce que la collection Lunes d’Encre, confiant justement le travail de révision des traductions à Viktoriya Lajoye, réédite quatre de leurs œuvres, Il est difficile d’être un dieu, Stalker donc, L’Île habitée et L’Escargot sur la pente (je n’ai pas lu ce dernier) ; point d’arrêt depuis ?

 

Ce qui explique peut-être la publication, dans une structure d’une tout autre taille, de Les Inhibés, dû au seul Boris Strougatski – lequel avait en effet continué à écrire après le décès de son frère Arkadi en 1991 (Boris, lui, n’est mort qu’en 2012), même si aucun de ses titres en solo n’avait jusqu’alors bénéficié d’une traduction française. Entreprise bienvenue, là encore… Sur le principe du moins.

 

FACULTÉS SANS UTILITÉ ?

 

Difficile de résumer Les Inhibés… même si nous disposons çà et là d’indices quant au propos essentiel du roman, tout de même assez hermétique. Le caractère « blanc » de la collection ne doit pas leurrer, ce livre relève largement de l’imaginaire – même si, peut-être, on peut voir dans le postulat SF du livre quelque chose d’un prétexte, et ce plus que jamais.

 

En effet, le roman met en scène des individus relativement divers, liés entre eux cependant, et qui disposent de facultés extraordinaires, d’ordre psychique disons. Ce que nous découvrons, à demi-mots, dans les premiers chapitres, et notamment dans le tout premier, où un homme du nom de Vadim est quelque peu brusqué par des individus guère recommandables, qui exigent de lui qu’il intervienne dans une élection toute proche, afin de faire gagner le candidat désigné sous le seul nom d’ « Intellectuel » face à son rival en meilleure posture, « le Général » ; Vadim, en effet, semble être en mesure, non seulement de voir l’avenir, mais aussi de peser sur lui, jusqu’à le transformer…

 

D’autres, autour de lui – encore que la distance soit longtemps maintenue dans ce roman extrêmement bavard, d’un rythme d’escargot (sur la pente) (aha), et ne développant que bien tardivement les liens entre les différents personnages – bénéficient également de facultés étranges, mémoire eidétique, capacité à percevoir le mensonge, ce genre de choses. Ces facultés, ils en jouent « professionnellement », en en faisant leur outil de travail…

 

Pas grand-chose de X-Men, et c’est peu dire. Nos « mutants » (encore que l’on ne sache rien de l’origine de leurs facultés) sont des individus d’âge variable, parfois aigris, souvent moroses. Peut-être avant tout parce qu’ils savent que leurs pouvoirs, en vérité, et toutes considérations spectaculaires mises à part, sont le plus souvent inefficaces ? Ces « Inhibés » peuvent-ils vraiment en faire quelque chose ? Ils en doutent…

 

Ils en doutent peut-être d’autant plus en raison du monde dans lequel ils vivent – un monde marqué de l’empreinte de grands projets, impliquant de grands pouvoirs (et de grandes responsabilités), mais qui ont débouché sur le vide, au mieux si ça se trouve… Ils ont dépassé ensemble le stade de la cuite sciemment entretenue : c’est maintenant la Russie post-soviétique, évocatrice d’emblée d’une forme de gueule de bois… On ne peut sans doute pas faire abstraction de ce contexte – pas plus que de la manière de l’aborder, qui peut probablement entrer en résonance avec les œuvres des Strougatski datant de l’ère soviétique, où le sentiment de médiocrité était parfois (souvent ?) de mise, et la morosité de même. À tout prendre, ces « Inhibés » ont peut-être quelque chose de « Stalkers », par exemple…

 

D’UN PAS LENT ET ENNUYEUX

 

Le problème étant que, non seulement leur morosité contamine le texte, ce qui est dans l’ordre des choses, mais tout autant leur médiocrité, et cela s’avère assez rapidement fâcheux, pour le coup… Les Inhibés adopte un pas lent et mortellement ennuyeux, en se dispersant au fil de séquences à peine reliées entre elles (au mieux, et à terme), disons donc décousues, passablement bavardes par ailleurs, et plus qu’à leur tour confuses.

 

Si quelques scènes, çà et là, produisent leur effet, elles sont cependant noyées dans les discussions interminables – et d’autant plus interminables qu’elles sont imprégnées d’absurde, mais aussi de références littéraires permanentes, généralement obscures pour un lecteur français, et horriblement envahissantes : un des personnages a en effet un goût prononcé pour la citation, suscitant un petit jeu d’abord vaguement amusant, mais bien vite lassant voire agaçant…

 

Les personnages peuvent passer pour intéressants de prime abord, mais, à se noyer dans ces diverses lourdeurs, ils perdent bientôt tout caractère, et il est peu ou prou impossible de vraiment s’y attacher – quand tout, dans le fond du récit, aurait dû le justifier.

 

DOMMAGE…

 

Hélas, la plume n’arrange rien à l’affaire – lourde globalement, souvent confuse, et d’un ennui sans nom. Ici, la traduction a sans doute sa part, hélas – qui aurait probablement bénéficié d’un regard davantage externe, d’une direction d’ouvrage plus détachée.

 

Triste résultat, donc : le livre était prometteur et alléchant, mais s’avère un pensum. L’entreprise des époux Lajoye demeure salutaire, mais, pour le coup, le choix de ce roman en particulier pour engager Lingva sur de nouveaux sentiers n’est probablement pas très concluant…

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L'Anaconda, de M.G. Lewis

Publié le par Nébal

L'Anaconda, de M.G. Lewis

LEWIS (M.G.), L’Anaconda, traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet, Le Bouscat, Finitude, [1808] 2016, 125 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 90-91).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

 

EDIT : la chronique est publiée sur le blog Bifrost, ici.

 

Suit une version longue...

À maints égards, l’Anglais Matthew Gregory Lewis est l’homme d’un seul livre, considéré comme un des chefs-d’œuvre du mouvement gothique : Le Moine. Ce roman horrifique et scabreux lui a valu bien des admirateurs, dans les lettres anglaises tout d’abord, mais aussi au-delà ; de par chez nous, nous pourrions ainsi citer, et sans surprise, le marquis de Sade, ou encore, plus tard, Antonin Artaud – qui a « adapté » le roman plus qu’il ne l’a traduit. Le succès a été tel, et l’assimilation de l’auteur à son livre si prononcée, qu’il y a gagné le surnom de « Monk Lewis »…

 

Pourtant, l’auteur ne s’en était pas tenu là, et avait publié – mais sans jamais atteindre de nouveau pareil succès – des ouvrages assez divers, parmi lesquels un recueil intitulé Romantic Tales, en 1808. C’est de ce recueil qu’est extrait le présent texte (sous-titré originellement « Conte Indien ») qui avait déjà bénéficié d’une traduction française… mais l’ensemble n’avait jamais été réédité depuis 1822. Les éditions Finitude ont décidé de republier uniquement L’Anaconda, ce qui nous vaut un petit ouvrage fort joli (mais sans doute un peu cher…), présenté dans une nouvelle traduction, signée Pauline Tardieu-Collinet, des plus agréable.

 

Le mot même d’ « anaconda » est aujourd’hui évocateur de bien des images et mythes, mais c’était probablement moins le cas à l’époque – ou différemment, peut-être : le serpent géant, peu ou prou inconnu, figurait bien une incarnation ultime de l’exotisme, avec des oripeaux de légende. Il semblerait que Lewis ait en partie trouvé son inspiration dans un article publié en Angleterre en 1768, rapportant un fait-divers tout ce qu’il y a d’étonnant, impliquant donc un « anaconda »… dans l’île de Ceylan (aujourd’hui Sri-Lanka). Ce qui, en soi, constitue déjà une étrangeté, du moins pour un lecteur moderne : en effet, il n’y a pas d’anacondas à Ceylan… Le serpent géant est associé pour l’essentiel à l’Amérique du Sud – mais il est vrai qu’il peut évoquer des pythons de belle taille du sous-continent indien et de Ceylan, d’où une possible confusion (qui est allée au point où l’on a parfois supposé que le mot même « anaconda » provenait du cingalais, hypothèse semble-t-il abandonnée aujourd’hui).

 

Mais peu importe, sans doute : il s’agissait de dépayser le lecteur, et, peut-on supposer, de lui procurer, via la créature hors-normes, de délicieux frissons pouvant toujours emprunter à la manière gothique, tout en bénéficiant d’un cadre autrement exotique que la vieille Europe (et l’Italie notamment) des « romans noirs ». Ceylan… Pourquoi pas ? Et que Lewis n’y ait (alors) jamais mis les pieds n’était en rien un problème – à tout prendre, ses lecteurs non plus…

 

De toute façon, Lewis s’amuse… C’est tout particulièrement sensible dans les premières pages du « roman » (très, très court pour être vraiment qualifié de roman…) où, bien loin de Ceylan, nous débutons l’histoire dans un salon anglais on ne peut plus feutré et élégant. Un milieu, sans doute, que l’auteur a envie de railler… Ces premières pages ne manquent pas d’humour, et la satire sociale est de la partie, qui s’exprime à plein dans ce cercle relativement fermé, avide de ragots horriblement scabreux… tout droits sortis de l’imagination de quelque romancier gothique ! Quoi qu’il en soit, on y jase avec délices sur la très suspecte fortune qu’un jeune homme du nom d’Everard Brooke a soudainement acquise lors d’un séjour à Ceylan… Cela va très loin : on l’accuse bientôt de meurtre ! Et notamment celui d’une innocente jeune femme… Or, dans ce salon, c’est bien du futur mariage du jeune homme que l’on débat – oserait-on livrer sa fille à pareil monstre ? La suspicion s’accroît, les projets de mariage tombent à l’eau avant même que l’on ait sommé « l’aventurier » de s’expliquer… Il n’y échappera pourtant pas.

 

Scandalisé, le jeune homme entend plaider sa cause, maintenant qu’on le confronte à la perfide rumeur ! Mais il a bien des choses à raconter – éloignées autant que possible de ce salon mesquin et propre sur lui : c’était à Ceylan, et cela impliquait, figurez-vous, un serpent géant… Quel rapport ? Mais Everard narre comment la demeure où il résidait là-bas a soudain subi les assauts d’un de ces redoutables serpents géants, qui terrifient tant les autochtones : l’anaconda est un mangeur d’hommes, et, maintenant qu’il est là, il ne s’en ira pas tant que sa faim colossale n’aura pas été assouvie ! Or le maître de maison, c’est fâcheux, ne se trouvait pas au même endroit que de sa jeune épouse et qu'Everard, et l’on n’a plus de nouvelles de lui depuis que le serpent a fait son apparition… Est-il déjà la victime de l’anaconda ? Non ! Mais peut-être que cela ne tardera guère… dans la mesure où il est assiégé par le monstrueux animal dans une autre partie, éloignée, de la résidence ! Il faudra bien tout le courage de l’héroïque Everard et de son compagnon de circonstances, le dévoué esclave indien du maître de maison, pour délivrer ce dernier de cette indicible menace !

 

L’anaconda décrit en long et en large par Lewis est certes monstrueux – et doué de capacités pour le moins singulières, qui en font une créature de cauchemar. Pour autant, il n’a en fait rien de surnaturel – ou du moins n’est-il pas présenté comme tel. Ses aptitudes étonnantes, et à vrai dire peu crédibles, peuvent faire sourire le lecteur contemporain – mais sans doute y croyait-on alors… Quoi qu’il en soit, ces facultés sont censément propres aux serpents géants des environs : l’animal en cause n’a rien d’exceptionnel. Nul fantastique ici, donc, nulle survivance de temps antédiluviens, par exemple. On peut être tenté par la comparaison cinématographique : à cet égard, l’anaconda de Lewis n’a rien de King Kong, il évoque bien davantage le requin blanc des Dents de la Mer… dont il figure à sa manière un bien lointain précurseur. Il faut cependant y ajouter une dimension, éventuellement – celle du siège de la demeure par la titanesque créature, principal élément générateur de frissons (en principe du moins). Même si Everard et son compagnon esclave devront bien affronter la bête sur son terrain – cette jungle plus que jamais périlleuse, où nul n’ose les suivre tant que la menace rôde…

 

Étonnant contraste, du coup, avec l’introduction gothique en salon – on n’y revient que pour une conclusion des plus brève, et aussi heureuse et convenue que vous pouvez le supposer ; avec peut-être, heureusement, un sourire en coin de l’auteur – auquel le lecteur complice est tenté de répondre de la même manière. Le mélange de satire sociale so British et d’aventure coloniale n’est sans doute pas d’une cohérence à toute épreuve, mais le résultat est plaisant. L’ouvrage étant par ailleurs assez joli, avec son papier épais et sa noire frise reptilienne reprise à chaque page, on pourra donc y trouver son compte. En regrettant peut-être la focalisation sur cet unique texte, décidément court ? Car, si c’est plaisant, c’est tout de même fort dispensable…

 

Une sympathique curiosité, disons. Probablement guère plus.

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Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 212 p.

 

RETOUR D’UN CLASSIQUE, ÉTAPE 2

 

Où l’on fait dans l’actualité (éditoriale, française), avec ce deuxième tome de Gunnm dit (un peu paradoxalement) « édition originale », qui vient tout juste là maintenant de sortir, donc – ou ressortir, d’une certaine manière.

 

J’avais donc déjà lu tout ça, mais il y a looooooooooooooooooongtemps, lors de la première édition française du manga culte de Yukito Kishiro, dans les années 1990 – lecture qui, alors, m’avait procuré beaucoup de plaisir, et ce souvenir émerveillé n’est certes pas pour rien dans mon acquisition maintenant de cette « édition originale ».

 

En notant que celle-ci, outre une nouvelle traduction que je ne me sens toujours pas de juger, est essentiellement caractérisée (mais c’est une raison suffisante, certes) par le sens de lecture japonais – distinction essentielle par rapport à l’édition ori… euh, la première édition française, donc. Notons cependant, une fois de plus, ce choix d’une couverture très souple et de pages assez fines, qui m’évoque un avertissement du genre : « à manipuler avec précaution ».

 

Je redoutais, pourtant, en relisant le premier tome, que ça ne passe plus aussi bien que quand j’étais un pré-ado ou ado (disons ado : 1995, si j’en crois Wikipédia, j’étais persuadé que c’était bien deux ou trois ans plus tôt, mais à tort, faut croire)… Sauf que si, en fait : avec peut-être un peu plus de mesure dans le propos, et la prise de conscience que tout ceci n’était pas forcément bien original, mais le plaisir était toujours là – plaisir tenant certes avant tout à deux dimensions essentielles de la BD : un graphisme parfait dans son genre, et un univers attrayant et riche, s’exprimant autant dans la narration que dans ledit graphisme parfait. En dehors de ça, la trame était fort commune, et l’action omniprésente (un peu trop à mon goût), mais ça passait bien.

 

Ce deuxième tome est assez différent, mais je ne suis pas bien certain de ce qu'il faut en penser… Est-ce en mieux, est-ce en moins bien ? Probablement les deux à la fois, en fait – pour un résultat de qualité équivalente.

 

FAUSSE FIN ET FAUX DÉPART ET PAS DE FIN

 

Avec une bizarrerie, cependant – dont je me suis aussitôt rappelé qu’elle figurait déjà dans la première édition française, mais sans savoir au juste ce qu’il en est des tomes japonais : ce deuxième tome s’ouvre en fait sur l’épisode… qui aurait dû conclure le premier.

 

On y voit en effet Gally achever son combat contre Makaku – qui continue donc après la dernière planche du tome précédent, qui semblait pourtant exprimer, sur un mode inévitablement sentencieux, la victoire de Gally.

 

Plus que l’action, ici, on en retient surtout la « confession » de Makaku – ou plutôt son autobiographie rapide, qui accentue les traits pathétiques du personnage, en exprimant la souffrance qui l’a amené à devenir ce terrible tueur psychopathe ; le trait est forcé, mais ne peut sans doute pas laisser Gally indifférente – et il en va sans doute de même pour le lecteur…

 

Notons rapidement que cette « discussion » contient une brève remarque lapidairement explicitée plus loin dans ce tome 2, mais vraiment en passant, et qui sera sans doute d’un certain poids pour la suite des événements.

 

Et c’est donc après ce premier épisode en forme de rattrapage que débute véritablement l’histoire propre à ce deuxième tome – avec les habituelles pages en couleurs, d’ailleurs, qui ne sont donc pas les premières du bouquin…

 

À noter d’ores et déjà que ce schéma « éditorial » semble amené à se répéter, puisque ce tome 2 « édition originale » (comme son prédécesseur des années 1990, en fait, j’en suis à peu près certain maintenant) se conclut cette fois carrément sur un cliffhanger, laissant entendre que la véritable fin de ce tome 2… se trouvera au début du tome 3. Et donc pas à proprement parler de « fin » ici, pas même de « fausse fin » comme dans le tome 1, rien qui fasse même illusion. Un peu « bizarre », tout de même.

 

LE RÊVE DE GALLY

 

Mais, si l’on met donc un peu à part ce premier épisode avec Makaku, l’essentiel de ce tome 2 est consacré à un arc narratif resserré, une intrigue courant sur l’ensemble du volume, et qui, donc, exprime toute la différence entre les deux premiers tomes – que ce soir pour le mieux ou pas, au choix du lecteur.

 

Nous retrouvons Gally affalée dans l’herbe (?), et abîmée dans la contemplation du ciel, même si elle s’avère se trouver dans une usine désaffectée. Elle ne sait pas ce qu’elle fait là – mais on s’en doute, et on en obtient vite confirmation : elle faisait son boulot de hunter warrior, et, d’une manière ou d’une autre, s’est retrouvée sonnée…

 

Mais c’est ainsi – comme dans un rêve – qu’elle fait la rencontre de Yugo, un jeune homme (ou garçon, à ce stade) qui fait des bricoles dans Kuzutetsu : entretien et réparations diverses, ce genre de choses…

 

LE RÊVE DE YUGO

 

Yugo aussi a un rêve – et les yeux qui brillent en permanence, à cette idée qui ne le quitte jamais. D’une manière ou d’une autre, il a toujours les yeux fixés vers le ciel… C’est le projet d’une vie : un jour, il en est certain, il ira sur Zalem, la cité mythique qui flotte majestueusement au-dessus de sa répugnante Décharge…

 

Bien sûr, le premier volume, même sans se montrer trop explicite à ce sujet, avait bien laissé entendre, comme allant de soi, que la scission entre les deux mondes était absolue, la frontière rigoureusement hermétique… Ce deuxième tome est d’ailleurs l’occasion de mettre en avant des modalités et nuances de cette séparation : l’interdiction, pour tout habitant de Kuzutetsu, de construire et utiliser un engin volant, et, en miroir de la ville parfaite abandonnant ses détritus dans le sous-monde (littéralement) de la Décharge, des câbles qui convoient biens et denrées depuis le sol et ses usines qui y font la loi, à destination des privilégiés invisibles de la cité haute.

 

Yugo n’est donc pas censé pouvoir aller sur Zalem – il n’en est pas moins convaincu qu’il y parviendra. Et c’est vrai qu’il est débrouillard, le bougre… Mais, quand bien même il y parviendrait, que ferait-il là-haut ? Rien, si ça se trouve… Le rêve censé devenir réalité, c’est qu’il s’y rende – il constitue à lui seul l’objectif. Peu importe si, une fois là-haut, Yugo est aussitôt réduit à la condition de clochard… au mieux. L’important, c’est de s'y rendre.

 

LA GAMINE AMOUREUSE

 

Et Gally, comme de juste, fond pour le garçon. Ses grands yeux ronds qui lui mangent son si charmant minois, sous sa coiffure toujours aussi épique, font quant à eux fondre le lecteur, sans doute…

 

Globalement (en dehors de la couverture, une nouvelle fois ratée ?), Gally délaisse ici ses poses de pin-up (et sa bouche systématiquement quasi « duckface ») qui me navraient vaguement dans le premier tome – elle devient une gamine amoureuse, autrement mignonne et attendrissante…

 

Ici, je dois forcément revenir sur la première mouture de ce compte rendu : quand je l'avais rédigé, c'était dans l'optique que Gally était une sorte de « robot », une créature parfaitement artificielle ; d’allure féminine, certes, et, était-ce instinct, programmation, conditionnement ou éducation, son apparence semblait influencer sa psyché. Je dois dire que, si Gally est donc bien « humaine », l'histoire perd quelque peu en piquant à mes yeux... Il n'y a pas de « si », d'ailleurs : c'est bien le cas, mea culpa.

 

Reste que la gamine aux yeux mouillants se demande (et demande à Ido) si elle peut tomber amoureuse… ou plutôt, non : ça, c’est d’ores et déjà un fait acquis – c’est le lecteur qui se pose la question (surtout s'il commet ma boulette), Ido avec, éventuellement : Gally, elle, sait parfaitement ce qu’il en est. Sa vraie question est donc tout autre : Yugo, lui, pourrait-il tomber amoureux d’elle ? Question qui, là encore, n'a plus le même sens (et, je le crains, pour un effet amoindri).

 

Les amourettes adolescentes… Y a-t-il quoi que ce soit de plus terrible et douloureux ? Citons le Procureur de la République Desproges Française – parce que c’est forcément pertinent dans une chronique de manga : « Certes, elle est cruelle, l'heure où l'adolescente ou l'adolescent voit son corps lui échapper et se métamorphoser en un corps étranger, velu, acnéen, plein de fesses et de seins et de poils partout, alors que s'estompe l'enfance et que déjà la mort... »

 

Heure cruelle !

 

Je l'admets : ces gamineries dites « romantiques », directement issues de quelque collège où les hormones se mettent subitement à bouillir à mesure que les formes apparaissent, auraient sans doute tout pour m’agacer, de manière générale (j’assume, et livrez-en le diagnostic psychanalytique que vous souhaitez). Et pourtant, non…

 

Je crois qu’ici encore le graphisme y est pour beaucoup – Gally amoureuse est véritablement irrésistible, et Yukito Kishiro est bien plus pertinent dans sa représentation sous cette forme que sous celle du fantasme en mode automatique, cuir et formes, qui finissait par (me) lasser dans le premier volume. C’est certes passablement convenu, mais ça fonctionne très bien.

 

Ceci dit, il y a quelques à-côtés, hein… Gally qui ramène chez lui Yugo bourré (on verra pourquoi), et prend aussitôt sur elle de faire sa lessive, c’est… c’est… Bon.

 

CE QU’EST VRAIMENT GALLY

 

Mais cela renvoie à une autre dimension essentielle du personnage : Gally, instinctivement (ou… ? Voir plus haut), refuse que Yugo perçoive qui elle est vraiment – c’est fâcheux, pour une amourette… et si commun ? Mais voilà : il ne doit pas savoir qu’elle est une hunter warrior, et que son visage si charmant et son corps parfait mais d’allure si fragile abritent une bête de combat, championne de panzerkunst !

 

Dans mon premier compte rendu, j'avançais donc qu'en fait, mais en imaginant qu’il y avait là quelque chose d’assez juste, le risque que Yugo entrevoie cette réalité semblait bien plus faire peur à Gally que la possibilité (ou nécessité) qu’il découvre… qu’elle est un robot, en rien humaine – si ce n’est dans sa psyché. Ce qui ne manquerait bien sûr pas d’arriver, et sans doute y avait-il comme une vague suspicion d’emblée… mais dans un monde où cette dimension n’a au fond pas la moindre importance, « naturellement » ?

 

Là, pour le coup, j’avais l’impression qu’il y avait quelque chose de très bien vu ; à voir ce que l’auteur en ferait par la suite… S’il en faisait quelque chose : après ce tome, j’avoue que mes souvenirs de lecture adolescente, de toute façon bien parcellaire, sont, même plus flous à ce stade, mais carrément opaques…

 

Mais, là encore, je me trompais, donc (et je le regrette un peu...).

 

LES HISTOIRES D’AMOUR FINISSENT MAL EN GÉNÉRAL

 

Mais les histoires d’amour finissent mal en général, hein ? Et encore, quand elles commencent, et quand elles commencent bien…

 

Il n’y a pas de secret, Yukito Kishiro lâche le morceau presque aussitôt : dans son rêve fou, son désir irrépressible de se rendre sur Zalem, Yugo n’est certes pas étouffé par les scrupules… et il a de très mauvaises fréquentations – un certain Vector, notamment, beau spécimen de mafieux retors.

 

Le si gentil garçon s’est fait une spécialité de dérober à ses victimes leur (précieuse et ô combien rémunératrice, car impossible à « fabriquer ») colonne vertébrale. Dans ce monde où les humains sont pour partie des machines et peuvent être « réparés », ça ne les tue pas, il n’est tout de même pas un assassin, mais ça n’en fait pas moins un criminel…

 

Inévitablement, Gally s’en rendra compte – et ses espoirs que tout puisse s’arranger, d’une manière ou d’une autre, s’avèreront plus vains que jamais quand la tête du joli garçon, inévitablement, sera mise à prix – à charge pour les hunter warriors comme elle de la lui trancher, contre une jolie récompense…

 

Occasion de remettre en scène un archétype du gros con, le « grand » (?) Zapan, que Gally avait humilié dans le tome 1.

 

MOINS D’ACTION – MAIS DE LA BONNE ACTION

 

On s’en doute, mais disons-le : cette trame sentimentalo-pas-de-bol implique un volume nettement moins tourné vers l’action que le premier.

 

Sans excès, hein : Gunnm demeure un manga d’action, et ça se bastonne régulièrement entre ces pages – mais de manière bien moins systématique, et sans doute aussi plus « directe », au sens que les combats ne s’éternisent pas.

 

D’autant sans doute que Gally, on en a eu amplement confirmation dans le premier tome, est forcément d’une classe au-dessus, tant par rapport à ses pairs que par rapport à ses proies.

 

C’est une évolution appréciable – les scènes d’action sont très bonnes, mais qu’elles ne s’éternisent pas contribue (paradoxalement ?) au dynamisme de la BD.

 

D’AUTRES NUANCES

 

Autre évolution notable, pour un résultat peut-être plus ambigu : Gally est plus que jamais au cœur de l’intrigue, avec Yugo ; dans leur proche périphérie figurent bien Vector et Zapan, mais pas grand-monde autrement – et, notamment, Ido est cette fois bien plus discret. Son rôle n’est pourtant pas inintéressant : le « papa » de Gally n’est plus aussi possessif que dans le tome 1, il a accepté le fait accompli – Gally est une guerrière, et il n’a pas son mot à dire à ce propos, elle vivra sa vie et fera ses choix, comme une « vraie » personne, car elle n'a rien d'une poupée sans âme. Il n’en reste pas moins, à sa manière, une figure paternelle – mais sur le mode du papounet compréhensif, qui est là pour accompagner Gally dans ses déboires sentimentaux, mais sans plus se montrer envahissant.

 

Enfin, il y a l’univers, qui était à mon sens un atout marqué du premier tome. C’est toujours le cas ici, mais en mettant l’accent sur des dimensions guère abordées jusqu’alors. Demeure cette impression, très positive, que le graphisme a au moins autant que le récit sa part dans l’exposition du contexte.

 

OUI – ÇA MARCHE TOUJOURS

 

Le graphisme est de toute façon une qualité fondamentale de cette BD. Dans ce deuxième tome, certains aspects de la question sont donc particulièrement affichés, et globalement pour le mieux : Gally des étoiles dans les yeux, qui fait plus que jamais fondre le lecteur, sans plus jouer à la pin-up ; une action moins systématique, et par ailleurs plus « directe » (mais toujours aussi lisible) ; un univers qui se constitue case après case, sans jamais en faire trop.

 

Autant d’atouts qui incitent à se montrer bon prince quant à d’autres aspects d’une qualité plus ambiguë. Et jusqu’à l’essentiel : cette histoire somme toute convenue de la gamine amoureuse d’un « mauvais gentil garçon » ; à ce stade, que la gamine en question soit une bête de combat, avec son comptant de décapitations à son actif, est d’une certaine manière secondaire… ou pas : car il y a là, bien sûr, un moteur de la narration.

 

Je ne suis plus un collégien de longue date, et heureusement – tant cette époque reste pour moi une des pires de toutes. L’amourette collégienne de ce tome 2 avait donc tout pour m’irriter, d’autant que je ne pouvais certes pas y accoler une vague nostalgie de ma première lecture dans un contexte plus propice, c’était même tout le contraire…

 

Et pourtant, c’est bien passé. Très bien, même. Sans doute parce que, dans sa conception et son illustration, dans tous les sens du terme, la BD est habile, et sonne juste. Ça n’en fait certes pas un chef-d’œuvre, mais assurément une lecture tout ce qu’il y a de plaisante. Parfois, les histoires les plus simples sont les meilleures, dit-on… « Meilleures » est peut-être un bien grand mot, mais, avec ce tome 2, Gunnm s’affiche toujours comme une réussite notable en son genre.

 

À suivre – le tome 3 « édition originale » est supposé sortir le 22 mars prochain. Hop !

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Sombre, n° 2 - des réponses à des réponses...

Publié le par Nébal

Sombre, n° 2 - des réponses à des réponses...

DIALOGUE

 

Quelque temps après la parution, toute récente, de ma chronique sur Sombre, n° 2, Johan Scipion, l’auteur dudit Sombre, y a répondu ; vous pouvez par exemple voir ça sur Terres Étranges, ou sur Casus NO.

 

Et comme il souhaitait semble-t-il un dialogue, je suppose qu’une réponse aux réponses s’impose… Exercice pas toujours évident, mais sans doute enrichissant – je l'espère, en tout cas ; et, si je ne me retrouve par pour autant « de l’autre côté de la barrière », c’est une occasion de peser un peu plus mes propos, et de revenir sur leur pertinence ou pas…

 

Les réponses de Johan Scipion empruntant aux codes des forums, je vais tâcher de rendre cette dimension ainsi : en italiques, c’est le sieur Scipion qui parle ; sinon, c’est moi – mais, quand il y a des retraits, dans ce cas, c’est parce que Johan Scipion citait lui-même ces passages de ma chronique de Sombre, n° 2.

 

Allez, c’est parti…

 

Je le fais assez rarement, mais quelque chose me pousse au dialogue. Sans doute la longueur de son texte, son souci du détail et le fait qu'il y met très en avant sa sensibilité personnelle. Ou peut-être tout simplement parce qu'il soulève des points intéressants. Bref, j'ai envie d'en causer.

 

On peut lire ladite critique sur son blog. Il est d'ailleurs vivement conseillé de le faire avant de parcourir ce qui suit.

INSPIRATIONS ET RÉFÉRENCES

 

Nébal a écrit :

 

« Ubiquité » est présenté comme un « survival compétitif », citant Battle Royale et Cube comme ses inspirations essentielles (encore que le terme « inspirations » puisse être contestable : l’auteur nous dit qu’il n’avait pas de lui-même fait le lien avec Cube, avant les premières « playtests »…).

 

Je pense que Cube, un film que je kiffe bien comme il faut, est une inspi d'Ubiquité, mais inconsciente. Si je ne l'ai pas réalisé à l'écriture, c'est parce que j'étais parti sur des octogones plutôt que des carrés (il reste d'ailleurs une trace de cette idée dans le scénar). J'ai simplifié quand j'ai compris que c'était injouable car trop complexe. Mais du coup, avec les octogones toujours en tête, je n'ai pas percuté sur Cube avant mes premiers playtests. C'est con, hein ?

 

Ce n’est pas con du tout… Mais, à lire cette réponse, je me suis demandé s’il n’y avait pas un malentendu quant à mes intentions : je ne remettais pas en cause ta sincérité, hein…

 

Tu noteras au passage que je parle de « Références » et non d'« Inspirations » en ouverture de mes scénarios, l'objectif étant surtout de donner au meneur potentiel une liste de films/livres qu'il puisse regarder/lire en préparation de sa partie. Le côté cuisine créative, je le réserve plus volontiers aux premiers paragraphes de la section Feedback, en fin de scénario.

 

OK, pas de problème avec ça.

FESSE-MOI AVEC UNE PELLE, MAÎTRE !

 

« Ubiquité » n’est pas sans avoir un côté : « Oh, oui, MJ, fouette-moi, fais-moi mal ! »

 

Il me semble qu'une attitude un minimum volontariste est la condition sine qua non de tout jeu de rôle. Si le joueur n'a pas envie de jouer un palouf, un runner, un vampire, une tortue ninja ou une souris, et ben ça ne marche juste pas. La particularité de Sombre est qu'il demande qu'on soit volontaire pour un trip particulier : jouer un PJ-victime. Je comprends que ça désarçonne parce que ce n'est pas si courant, mais sur le fond, ce n'est en rien différent de ce que demande n'importe quel JdR : s'impliquer dans son perso.

 

Je suis tout à fait d’accord avec ça. Ce volontarisme chez le joueur me paraît essentiel, et, dès lors qu’il n’y a pas d’ambiguïté, j’imagine (simple question de prudence renvoyant au « contrat social », comme on dit), je suis finalement d’accord pour dire que « jouer un PJ-victime » n’est au fond pas si différent de tout autre rôle à jouer. C’est même un point qui me paraît tout spécialement important, en fait.

 

Mais, pour répondre à cette remarque, il faut prendre en compte la citation suivante…

 

Peut-être d’autant plus du fait de cet emploi de la première personne, d’ailleurs.

 

Ah ? Je veux bien que tu m'éclaires sur ton ressenti. En quoi est-ce que la première personne participe de ton impression qu'il faut être un peu maso pour jouer Ubiquité ?

 

Alors ça va être long et maladroit, hein – et éminemment subjectif.

 

Affirmer qu’il faut être un peu maso pour jouer « Ubiquité », lâché comme ça, ça n’a guère de sens, certes.

 

Même si, je suppose, la mécanique de Sombre Classic est sévère et mortifère, mais à raison, dans cette optique des PJ-victimes et de « la peur comme au cinéma ». Mais, du fait de la mécanique aussi bien, en l’espèce, que du présent scénario (mais « House of the Rising Dead », dans un genre pourtant très différent, m’avait déjà fait cet effet), les erreurs se payent éventuellement (systématiquement ?) très cher – là encore à bon droit (même si j’aurais un petit bémol, sur lequel je reviendrai bientôt).

 

Je suppose néanmoins que les spécificités du scénario « Ubiquité » accentuent cette dimension punitive : le chronomètre en rajoute, ça me paraît nécessaire ; l’écoulement du temps, ritualisé via les bougies soufflées, s’accompagne cependant d’autres dispositifs, et notamment celui du MJ-marionnettiste qui fait quitter la table aux joueurs absents et les dispose loin de ladite, aux emplacements appropriés pour les retrouver le moment venu… Euh, eh bien, oui, en combinant tout cela, des bases de la mécanique à l’obéissance du joueur, au doigt et à l’œil, jusque dans sa situation dans l’espace (!), je crois qu’on peut dire : « Oh, oui, fouette-moi, MJ ! » Et quand je visualise la scène, Johan Scipion (on revient temporairement à la troisième personne ici, mais justement, j'y arrive...) a un rictus sadique sur son visage de la première à la dernière minute – à côté, le Joker est un dépressif timoré.

 

Mais, point important : je ne dis pas que c’est mal vu, insupportable, ou que sais-je ! Si, en tant que MJ, je ne me sentirais franchement pas de mettre en jeu tous ces rituels, je suis bien certain que la chose est murement pensée et mise en œuvre, et que c’est probablement très, très amusant… Si c'est géré par quelqu'un qui sait y faire.

 

Or ce n’était probablement pas l’essentiel de mon propos – parce que je mettais l’accent sur le texte, le « formel », en parlant de cet emploi de la première personne (avec un « peut-être » qu’il ne faut surtout pas oublier !) ; dans cette optique, ce n’est pas tant le jeu que la lecture qui aurait cet aspect masochiste supposé (en notant éventuellement qu’à la lecture le MJ en puissance est à son tour une marionnette de l’auteur – et perçoit donc lui aussi le rictus sadique du Joker).

 

Mais cela vient sans doute en partie du jeu, je ne pourrais prétendre le contraire – après tout, en traitant de Sombre, n° 1, j’avais exprimé un vague scepticisme concernant la position particulière du MJ dans Sombre Classic – qui me paraît vraiment supérieure aux joueurs, mais, si ça se trouve, « paraît » donc sans l’être, c’est simplement que j’ai l’impression que les jeux que j’ai pu lire ces dernières années se montrent bien plus… « délicats » en l’espèce, ou moins « frontaux », on va dire. Ce qui n’est pas forcément un reproche, en fait…

 

Je voyais aussi le MJ de Sombre disposer d’une part d’arbitraire non négligeable, dans les règles le cas échéant, ou dans le scénario « House of the Rising Dead » ; et je suppose que ces éléments reviennent dans Sombre, n° 2, et donc, à ce stade, notamment dans « Ubiquité ». Je n’y reviens pas ; c’est autre chose, je pense, qui peut poser problème.

 

Car il faut donc ajouter à tout cela l’emploi de la première personne – mais à mon sens, et c’est vraiment d’un ressenti on ne peut plus subjectif dont je parle, même si je suppose qu’il peut être étendu. Au passage, ce n’est pas une critique en tant que telle : cet emploi de la première personne, qui me paraît assez rare en jeu de rôle (même si, côté « indépendant », j’ai lu quelques autres cas – mais justement : ils produisaient pour moi le même effet !), est une singularité de Sombre que je n’entends pas le moins du monde remettre en cause ; et qui serais-je pour faire une chose pareille ? D’autant que ça serait un peu tard.

 

Mais c’est donc un ressenti. Je n’ai bien sûr aucun problème, de manière générale, avec l’emploi de la première personne… En narration ou dans la conversation, c’est une évidence (merci Nébal !), et dans d’autres domaines aussi – comme, eh eh, ce genre de comptes rendus. Mais j’ai bien plus de mal avec cet emploi dans des « essais », au sens large – d’autant que c’est à cette catégorie que je suis intuitivement tenté d’accoler Sombre. Sans doute est-ce que je suis un peu trop rigide – on m’a bien trop répété qu’il fallait prohiber le « je »… Mais je (aha) crois qu’il y a en fait deux aspects de la question, distincts en apparence, mais qui se rejoignent pour susciter le même résultat (et l’amplifier du fait même de leur rencontre).

 

Le premier, pour employer une métaphore bien lourde et pompeuse, et pas très bien assurée, c’est le rapport à la Règle. Vive les majuscules ! C’est un ex-juriste qui parle, je suppose que ça peut expliquer bien des choses – en tout cas, j’ai toujours eu tendance à envisager les règles d’un jeu de rôle comme des règles juridiques… Ce qui n’est sans doute pas le moins du monde original, certes. Bon, bref : il y a la Loi, et il y a le Juge. La Loi se veut neutre et objective – qu’elle le soit ou pas, c’est encore une autre question ; mais elle est un monstre froid ; quand on s’y confronte, c’est avec la raison, l’émotion est hors-jeu (si j’ose dire) ; elle est sans doute contestable, mais sur le seul mode de la raison. Le Juge, c’est différent : s’il est censé n’être que « la bouche de la Loi », dans les faits, il l’incarne – mais ce seul procédé suffit déjà à introduire un biais dans le rapport que le justiciable, disons, a avec lui, et qui n’est donc pas le même que son rapport à la Loi. La loi est en principe dépassionnée, même si seulement sur le plan formel (cependant d’une importance cruciale, et ça nous renvoie directement à la question à laquelle je tente bien maladroitement de répondre…) ; à certains égards, ça ne la rend que plus redoutable… Mais, si elle peut susciter l’admiration, la révérence, l’intimidation, la crainte, c’est d’une manière abstraite. Le Juge me paraît dans une position bien différente – mais tout autant, car ce n’est en rien une dimension simplement corollaire de la question, dans une position « représentée » (aux yeux du justiciable, s’entend) elle aussi bien différente. Aussi le rapport n’est-il pas le même : les brutalités éventuelles de la Loi, peut-être parce qu’implacables, suscitent la soumission ; celles tout aussi éventuelles du Juge, qui demeure un humain sous la robe austère de la justice, peuvent par contre susciter l’agacement, voire le refus (d'obstacle), voire la révolte. Bon, je dis peut-être n’importe quoi, hein… Mais en tentant de formaliser un peu les choses, j’en arrive à ça.

 

Mais c’est là qu’on rejoint le deuxième aspect, un peu (nettement…) moins fumé de ma part, je suppose : il y a une confrontation d’intimités. Laquelle passe très bien dans nombre de registres, mais, dans d’autres, me hérisse un peu – et assez vite. Une règle « objective », à la troisième personne, reste sagement dans son coin. Mais quand elle s’exprime à la première personne, et, qui plus est – ça me paraît vraiment flagrant dans Sombre, pour le coup –, avec insistance (« je », « je », « je »…), il y a un risque non négligeable que je me sente envahi dans mon territoire. L’auteur décortiquant son jeu (et à bon droit, hein ! Là encore, il s’agit d’un ressenti tout personnel, pas d’un reproche, et encore moins de recommandations !), ici, dira à chaque paragraphe ou presque, « je fais », « je pense », « j'ai constaté », etc. Plein de « je », plein, partout, à tous les niveaux – et plus il y en a, plus je me sens repoussé dans mes retranchements ; au point, parfois, où j’ai envie de hurler : « STOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOP !!! » Parce que, pour dire les choses, j’ai le sentiment d’être… agressé, en fait.

 

D’autant qu’il y a un stade où le « je » systématique peut insidieusement se muer, pas forcément dans les faits d’ailleurs mais avant tout dans le ressenti, encore une fois, en « moi, je » ; et il n’y a pas beaucoup de choses aussi agaçantes que le « moi, je », dans semblable contexte…

 

En combinant tous ces aspects (pas seulement les derniers paragraphes, mais aussi ce que je disais avant en termes de ressenti plus ludique que formel), on aboutit donc (enfin, moi, en tout cas) à une représentation de l’auteur/MJ. Et j’insiste : c’est une représentation. Elle n’a pas à être fondée en réalité. Donc, précautions, le sinistre personnage que je vais tenter de décrire là tout de suite, et donc... à la troisième personne, n’est pas Johan Scipion (que j’ai croisé, à peine, et lu, tout juste, mais que je ne connais pas). Il est une représentation – ce qui est pratique pour charger la barque, eh !

 

Bref : quand je lis Sombre, au-delà de l’intérêt que j’y trouve, de la pertinence de la chose, du sérieux et de la finition de l’entreprise – traits dominants qui figurent bien l’essentiel de mes comptes rendus, je ne vais donc pas y revenir –, je suscite éventuellement malgré moi une image de l’auteur/MJ. Car c’est bien d’un auteur/MJ qu’il s’agit, déjà : Sombre, bien plus qu’à peu près tous les autres jeux que j’ai lus, met cette dimension « auteur/MJ » en avant, et l’emploi de la première personne y participe forcément. Mais il ne se contente pas, via cette image, d’être mis en avant : à la lecture, j’ai le sentiment qu’il est aussi clairement au-dessus de moi ; et il n’est pas seulement au-dessus de moi – ce qui est déjà une position utile pour me surveiller, comme dans un panoptique des « playtests », et presque par voie de conséquence me « juger » (tiens, on y revient) : il est aussi penché sur moi – figure paternelle qui conseille le gniard, éventuellement au point de la condescendance ; tyran qui sait, et qu’on ne contredira pas, parce que « he is the Law » ; démiurge qui, du fait de son immense expérience (que je ne nie certainement pas !), unique en tant que telle, dispose de clefs qu’il veut bien me confier, mais en ne marquant que davantage, au moment même de la transmission, et même sans le vocaliser, combien c’est là chose admirable de sa part, et qui, bien entendu, ne le dépare pas de ses atours de créateur, et m’autorise encore moins à m’en vêtir à mon tour (oui, je sais que c'est une vision totalement erronée, et que le jeu incite bien au contraire aux retours d'expériences comme à la création de settings, ou autres apports d'autres auteurs ; je ne parle bien ici que d'une représentation instinctive, s'en tenant au seul texte, et évacuant tout ce qui l'entoure).

 

Et, si on y rajoute la dimension du marionnettiste au rictus sadique envisagé en causant des spécificités d’ « Ubiquité », c’est là qu’on en arrive véritablement (ouf !) au : « Fouette-moi, MJ ! »

 

Noter cependant… que l’on peut aimer ça – n’est-ce pas justement le propos, en fait de masochisme ?

 

Mais le sentiment demeure.

 

Bon, je ne sais pas si j’ai su m’expliquer… Mais passons à autre chose : le format court, à partir des deux scénarios figurant dans Sombre, n° 2.

LE FORMAT COURT

 

Je reste un peu perplexe sur l’idée d’une partie d’une heure maximum, de manière générale.

 

À l'usage, c'est un format très intéressant. Court, mais pas trop. Il incite au dynamisme narratif (ce que j'apprécie, jouer dans une certaine urgence vivifie mon expérience de jeu) tout en laissant le temps pour de vraies modulations de rythme, qui donnent du relief à la partie. Je l'apprécie vraiment, même si aujourd'hui, je ne le pratique plus en Classic. En Zéro par contre, je m'y adonne très régulièrement.

 

Certes, je ne peux pas vraiment me targuer de nombre d’expériences en la matière – mais les quelques-unes que j’ai pu avoir m’ont bien renforcé dans mes préjugés (et ce n'était pas des parties aussi courtes, d'ailleurs, mais j'y arrive). Il faudra peut-être y revenir un jour ; mais pour l’heure, eh bien, je crains de ne pas en avoir... envie.

 

Jouer n’importe où, sans véritablement de matériel, et sur un format très court, même uniquement en un quart d’heure, si ça se trouve…

 

Mais oui, carrément ! Quinze minutes (de jeu), c'est le format d'Overlord.

 

C’était bien le propos.

 

Et là je dois dire que j’ai vraiment du mal à en voir l’intérêt – c’est tellement aux antipodes de mes conceptions du jeu de rôle (oui, au pluriel, même si je suis très « traditionnel » globalement, j’apprécie quelques alternatives) que ça me dépasse complètement…

 

Ça fait ça à plein de gens. Mais attends de lire Sombre 3, tu vas mieux comprendre où je veux en venir. Ne juge pas la variante sur son scénario de rodage (Overlord), ce serait un peu court (pun intended). Tu verras, Deep space gore, c'est pas le même braquet.

 

Le problème est que j’ai lu Sombre, n° 3 (je vais essayer d’en causer bientôt), et « Deep Space Gore » ne m’a franchement pas plus emballé que ça… Certes, j’y vois au moins de l’intérêt ludique – même vague ; pour moi, « Overlord » en était peu ou prou dépourvu. Mais… Non, décidément, je crains que ce ne soit vraiment pas ma came. Mais sans doute sont-ce mes préjugés qui s’expriment, et à vrai dire je serais tout à fait ravi qu’on me démontre que l’intérêt ludique est là !

 

En fait, peut-être ici faudrait-il forcer le trait, en définitive, en renforçant la parenté avec un jeu de plateau ?

 

Fait. Camlann, dans Sombre 6, est livré avec un mini plateau de jeu, qui participe de son accessibilité aux enfants de 7 ans.

 

C’est un peu hâtif de dire ça sans avoir lu la chose, mais sur le principe ça me paraît une très bonne idée. Peut-être contaminerai-je mes neveux, tiens…

DE LA BASTON ! ET DE L’HISTOIRE

 

[...] après une très, très brève mise en contexte, les PJ se battent, et c’est tout. Ça m’a fait l’effet d’un très triste gâchis. En l’état, je ne peux pas qualifier « Overlord » de scénario : c’est une baston ; et une baston n’est pas un scénario, pour mon moi rigide.

 

C'est bourrin, hein ? Mon avis :

 

+ Overlord est archi efficace. C'est le scénario que je mène le plus en convention. Plus de la moitié de mes démos, c'est te dire. Je dois approcher les 500 parties. Il fonctionne avec presque tout le monde et produit de bonnes parties dans 99 % des cas. Après DSG, je l'avais un peu laissé de côté. Je l'ai redécouvert avec bonheur par la suite.

 

+ Sûr et certain que c'est un scénario. Je développe plus bas.

 

Sur l’efficacité, ça me paraît probable. Et le fait de le jouer en convention, pour faire découvrir, de même, rien à y redire.

 

Mais – et ça me renvoie à ces quelques mauvaises expériences en parties (relativement) courtes – arrive vite un point où je ne veux plus « tester », ou « découvrir » : je veux jouer...

 

En fait, de manière générale, la baston tend à me faire chier, en jeu de rôle.

 

Je pense que tu passes à côté de quelque chose. Pas que je veuille te convaincre de quoi que ce soit, hein. Vu que tu exprimes un ressenti, tu ne peux pas te tromper : c'est un point de vue perso. Mais le mien est tout autre.

 

À mon avis que j'ai, la baston est un truc fun parmi la tonne de trucs fun qu'on peut faire en jeu de rôle. Et c'est un truc fun qui a l'avantage d'être facile à mettre en place. Y'en a tellement d'autres qui sont hyper difficiles à amener en jeu que ce serait bien dommage de s'en priver.

 

Tu as tout à fait raison.

 

Au format d’une chronique (pourtant déjà bien longue ! Et peut-être bien trop, le cas échéant…), je ne me suis pas étendu sur la question et ai fait dans le lapidaire : ça vaut pour le « la baston tend à me faire chier », ici, et pour le « j’aime les histoires » juste après.

 

Le fait est que mon rapport à la baston en jeu de rôle, et à la notion d’histoire ou de scénario, est en fait plus complexe que ça.

 

Sans doute vaut-il mieux que j’envisage les deux aspects ensemble, après une citation de plus.

 

J’aime les histoires.

 

Mon vécu perso est qu'il ne faut pas se donner beaucoup de mal pour qu'une baston raconte une (bonne) histoire. Envoyer des mandales et en recevoir produit de la fiction, qui peut être de fort bonne qualité. Mieux encore, elle produit de l'émotion. Gros enjeux ludiques et dramatiques, rebondissements, dynamisme, soutien massif des règles, y'a tout pour faire monter la mayonnaise.

 

Je vois souvent des trucs excellents à ma table lorsque je mène Overlord, alors même que les persos sont fins comme des feuilles de papier à cigarette. Ça m'a vachement fait cogiter.

 

En préalable : il faut remettre ces citations dans leur contexte. Sombre, n°2, et plus particulièrement le scénario « Overlord » pour Sombre Zéro, m’a fourni l’occasion de ces développements, mais ceux-ci avaient un champ bien plus large – renvoyant le cas échéant à d’autres jeux, testés, ou à des notions plus ou moins vagues me venant en tête à l’occasion de telle ou telle lecture rôlistique. Ici, je ne parle donc que très marginalement d’ « Overlord » ou même de Sombre

 

Et donc, la baston.

 

Je disais qu’elle tendait à me faire chier, mais c’est effectivement très contestable, et il y a plusieurs paramètres à prendre en compte.

 

En fait, je peux prendre du plaisir à une bonne baston rôlistique, surtout en tant que PJ – et même avec des systèmes pas forcément très indiqués pour rendre cette dimension du jeu, par exemple L’Appel de Cthulhu.

 

C’est plutôt en tant que MJ que ça coince… En fait, pour dire les choses, j’ai l’impression de ne pas être « câblé pour » ; je sature vite avec des règles d’action trop détaillées, et j’ai du mal à rendre « vivant » le combat, à le « filmer » et à exprimer cette dimension narrative ; enfin, je tombe très facilement dans le très fâcheux travers du « à toi, à moi », comme on dit dans Brigandyne… et il n’y a rien de pire pour plomber un combat.

 

(À part les règles de Shadowrun, bien sûr.)

 

Peut-être n’est-ce cependant qu’une impression – à vrai dire, ça fait tellement longtemps que je n’ai pas mis l’accent sur cette dimension dans une partie que je maîtrisais… Mais j’ai justement le désir de tenter des choses – et notamment dans ce goût-là. Cela fait quelque temps que j’envisage, après ma chronique d’Imperium, et si une table adéquate peut être constituée, de jouer quelque chose plus orienté « action », même si pas seulement – genre de la (grosse ?) fantasy (je songeais à L’Anneau Unique, ou peut-être Chroniques Oubliées Fantasy ; et j’ai succombé à la hype autour de Barbarians of Lemuria, que je lis bientôt…) ou, pourquoi pas, du super-héroïque (j’avais envie de jouer enfin à La Brigade Chimérique...). Avec de la chance, si ça se fait, je pourrai revenir sur ce préjugé…

 

Qu’une baston puisse dynamiser un scénario, je n’en doute pas. C’est le moment où on agite les dés, après tout – il y en a même pour souffler dessus. Blague à part, il y a là une dimension ludique sans doute essentielle – et mettre ainsi en danger le personnage produit un effet émotionnel que peu d’autres procédés ludiques peuvent atteindre, j’imagine (même s’il y en a, et, bien entendu, je ne prétends pas par-là que le combat est la seule occasion de mettre en danger les personnages, bien sûr que non…).

 

Et, oui, c’est un outil qui en vaut bien un autre ; que je me pince éventuellement le nez par principe n’y change rien, au fond – c’est bien le plaisir de jeu (de l'ensemble de la table) qui doit dominer.

 

Certes, je suis toujours un peu perplexe devant la tendance du jeu de rôle (parce que orienté aventure notamment…) à développer autant le combat comme peu ou prou seul mode de résolution des conflits – et je suis curieux de lire des choses un peu différentes, ou tant qu’à faire d’y jouer. Hors jeux « narratifs » (avec tous les guillemets que vous voudrez – certains m’ont convaincu, comme Inflorenza, d’autres vraiment pas, comme Monostatos, d’autres pas plus que ça, comme Prosopopée, etc.), j’avais été particulièrement enthousiasmé à cet égard à la lecture de Dying Earth, mettant en avant les joutes oratoires au motif que, dans ce monde-là, le combat au sens martial était (sera) vulgaire…

 

Mais je m’accommode fort bien d’une bonne scène de baston. D’autant que mon opposition, « baston » d’une part, et « j’aime les histoires » de l’autre, ne tient pas vraiment la route – et encore moins dans ce contexte, puisque j’entendais opposer « Overlord » et « Ubiquité », et justement en relevant que ce dernier, pour être très centré sur la baston, constituait justement une bonne histoire ! Oui, le combat produit de la fiction et de l’émotion, s’il est bien géré. Et « Ubiquité » y incite d’autant plus que les joueurs ne sont pas là pour convertir du gobo en XP, ils sont impliqués d’une manière bien plus frontale et intime…

 

En fait, ma lassitude à l’égard de la baston est sans doute plus justement une lassitude à l’égard du schéma dont je parlais dans la chronique : un peu de social pour faire bonne mesure (quitte à partir sur un « vous êtes dans une auberge quand… »), un chouia d’exploration peut-être, et hop ! Baston. Une baston sans âme le plus souvent, et sans guère d’enjeux – pour moi, du moins, déjà frustré des occasions où j’aurais pu jouer mon perso, son rôle (eh) ; le voilà qui distribue des mandales, et c’est bientôt fini. Ça m’ennuie horriblement…

 

Tester est nécessaire. Les auteurs se le doivent (et tu es irréprochable à cet égard, c’est peu dire et ça se sent et c'est admirable), et je ne suis pas le dernier, après une lecture enthousiasmante, à avoir envie de tenter de la mettre en pratique (ce que je ne fais cependant jamais ou presque, pour tout un tas de raisons...). Mais, quand je débarque dans un truc pareil, j’ai envie de jouer. J’ai eu quelques mauvaises expériences où, au nom du test, on faisait l’impasse sur l’histoire – quantité négligeable. Le combat était loin d’être le seul responsable, à vrai dire…

 

Et, pour le coup, c’est l’impression que me fait « Overlord », scénario d’ « initiation » et/ou de « rodage ». C’est parfaitement légitime, et tout à fait bienvenu pour toi – quand tu en fais un bel outil de découverte (et de promotion), je suis convaincu que tu as tout à fait raison.

 

Et, bien sûr, circonstance qui change tout, on parle ici de quelque chose de joué en un quart d’heure… Je ne peux certainement pas prétendre que c’est alors « perdre son temps », là où c’était bien mon sentiment dans les one-shots de, disons, trois heures, dont je parlais juste avant.

 

Mais où est l’envie de jouer ? À titre personnel, la chose en l’état ne me tente pas du tout. C’est bien pour du test, oui, mais il faut aller au-delà, me concernant ; d’autant qu’en l’espèce le cadre est joliment amené – c’est bien pour cela que j’y voyais un gâchis… Pas dramatique, certes – et trop bref pour ça.

 

Ceci étant, la durée du jeu revient bel et bien en rapport avec cette notion d’histoire. Comme dit dans la chronique, je ne suis pas forcément un adepte acharné des romans fleuves (même si j’aime les campagnes touffues, le cas échéant) ; j’aime, cependant, disposer d’un minimum de temps, pour incarner véritablement les personnages, et approfondir l’univers.

 

Je ne doute pas qu’un bon joueur, à « Overlord », puisse trouver à incarner un personnage en dépit de sa « fiche » rikiki, de sa quasi totale absence de background, et en plus du format « flash ». C’est très possible – même si je doute d’en être moi-même capable.

 

Je n’en ai simplement… pas envie, sur un format pareil. Je ne sens pas l’enthousiasme, l’investissement me dépasse.

 

Et, donc, « Deep Space Gore » ne m’a pas beaucoup plus convaincu… si ce n’est de ce que cette approche n’était décidément pas pour moi. « Double Feature » ou pas.

 

Et on passe au « dark world » intitulé « Extinction ».

EXTINCTION (BIS)

 

Je suis plus sceptique concernant le rôle de Nyarlathotep, qui, comme souvent, me paraît mal s’intégrer dans ce schéma

 

C'est une concession ludique, dont je m'explique p. 58. Si j'ai ressenti le besoin de justifier sa présence, et même son omniprésence, c'est que je suis bien conscient qu'il s'agit d'un parachutage rôliste. Il est raccord avec l'apocalypse, pas trop avec l'horreur marine. Mais de mon point de vue de game designer, la jouabilité prime toute considération esthétique ou thématique. Au diable l'élégance, c'est l'efficacité qui compte.

 

Tu as sans doute raison. Mais ma remarque dépassait largement le seul cadre d’ « Extinction ». Je suis sans doute un peu trop rigide en matière de lovecrafteries (la faute à S.T. Joshi, sans doute !), et, si j’essaye de me sortir de ce piège, et y parviens à l'occasion, j’y retombe parfois, paf ! bêtement. Un accident – le coup est parti tout seul…

 

Or, ces derniers jours, je réfléchissais justement un peu au cas de Nyarlathotep, dans l’œuvre même de Lovecraft. Et je me disais que c’était décidément le « Grand Ancien » le plus problématique. En tant que trickster, et tout méphistophélique, il s’insère mal, voire pas du tout, dans le schéma lovecraftien censément orthodoxe, où le « Mythe de Cthulhu » est essentiellement d’obédience science-fictive, et non fantastique, et où les « dieux » (qui n’en sont donc pas) du pseudo-panthéon cthulien sont censément caractérisés par leur indifférence concernant l’homme (en fait, ce schéma est déjà sacrément contestable avec le Yog-Sothoth de « L’Abomination de Dunwich »…).

 

Dans le cadre science-fictif d’ « Extinction », Nyarlathotep me paraît donc d’autant plus figurer quelque cheveu sur la soupe. C’est peut-être efficace, mais, oui, ça m’a laissé perplexe.

 

Mais qu’en faire ? À s’en tenir à ces considérations générales, pas grand-chose…

 

Ce texte est le cadre général de ce qui devait être un supplément de plusieurs centaines de pages. Je l'ai publié dans le zine pour des raisons purement éditoriales (une affaire un peu beaucoup pénible).

 

Ce que tu as lu est l'équivalent des textes introductifs de Delta Green signés Tynes : un cadre global dans lequel viennent ensuite s'insérer d'autres textes, plus directement jouables. Dans DG, il s'agit de différentes organisations. Dans XT, j'ai opté pour sept settings.

 

OK, merci pour cette précision. M’aurait vach’ment intéressé, ce supplément…

 

[…] ce cadre de jeu trop flou […]

 

Il n'est pas flou, il est général. Plus de précisions nous auraient bloqués dans le développement des settings. Par « nous », j'entends les auteurs et les meneurs d'XT, invités à y créer leur propre setting à leur mesure. Mon cadre devait leur laisser autant d'espace créatif que possible : poser des jalons clairs pour donner de la personnalité à l'univers sans les gêner. Une structure, quoi.

 

Ça se tient, certes.

 

Pour le coup, le goût de trop peu demeure, éventuellement : chacun de ces « settings » ne tient après tout qu’en une seule colonne…

 

Ce sont des résumés. Chacun d'entre eux devait occuper plusieurs de pages, des dizaines pour les plus costauds.

 

Et là ça m’aurait vraiment passionné – même si en l’état c’est déjà tout à fait intéressant.

 

On passe à l’article « Peur ».

TU AURAS PEUR

 

[…] pas bien original ceci dit, et d’une utilité directe en jeu éventuellement douteuse – peut-être parce que, prépondérance du jeu d’aventure ou pas, l’acquéreur de Sombre a sans doute dès le départ sa petite idée de ce qu’est « la peur comme au cinéma ».

 

Certains oui, d'autres pas du tout.

 

Pour un hardcore rôliste, dix, vingt, trente, cent casual gamers, dont la culture horrifique commence et s'arrête à Shining. J'en croise plein en convention, dans les salons et les festivals surtout (le public y est souvent plus mélangé que dans les convs). Ils ne sont pas plus branchés que ça par le cinoche d'horreur, mais Sombre les accroche par sa simplicité et son efficacité.

 

Cela dit, ce n'est pas pour eux que j'ai écrit cet article, en tout cas pas plus pour eux que pour n'importe qui d'autre. Le point n'est pas d'initier les gens au cinéma ou au jeu de rôle d'horreur. Il y aurait tant à dire, ce n'est pas dans un petit article que j'y parviendrais. L'objectif est de préciser la manière dont, *moi*, je les comprends. En particulier, j'ai besoin de définir certains termes dont je vais ensuite, tu le constateras en poursuivant la lecture de la revue, faire un usage abondant : « horreur », « fantastique », « peur », « aventure », etc.

 

Cet article n'est pas du tout une aide de jeu. Il ne prétend à aucune utilité directe autour d'une table, raison pour laquelle je l'ai voulu aussi court que possible. Il s'agit de mon lexique de base, fondation essentielle de tous mes futurs articles. C'est pour cette raison que je l'ai publié en premier : il n'y avait pas d'article dans S1 et le premier qu'on lit dans S2, c'est « Peur ». Pas du tout un hasard.

 

Quand tu construis une maison, tu commences par couler une dalle de béton. Ça ne paye pas mine, ça ne te sert à rien directement (ça ne te met pas un toit sur la tête, je veux dire), mais si tu ne le fais pas, ta baraque se casse la gueule. « Peur », c'est ma dalle de béton, mon socle théorique.

 

Je ne suis pas un théoricien du jeu de rôle, pas même du jeu de rôle d'horreur, mais j'en écris un. Or le game design tel que je le conçois ne saurait faire l'économie d'un cadre théorique minimum. Parce que Sombre, tout générique qu'il soit, est une production d'auteur, c'est-à-dire qu'il déploie une vision personnelle du genre horrifique. Mon avis est que pour être suffisamment robuste, j'entends par là efficace à ma table et à celle d'autres meneurs, cette vision ne peut pas s'appuyer sur du rien. Il lui faut un soubassement théorique, aussi modeste soit-il (et le mien est minimal, six pages dans S2).

 

Mais je suis bien convaincu de tout ça, en fait…

 

Notons cependant comment l’épouvante, ou le gothique, sont remisés de côté – effectivement, à vue de nez, ils ne sont pas le propos de Sombre… et ce malgré la présence de ce brave Igor dans l’article suivant.

 

J'ai trois scénars d'horreur gothique sur le feu, dont deux en cours de finalisation. Je vais en publier un tout bientôt, dans Sombre 7. L'horreur gothique est l'un de mes sous-genres préférés. Chuis un die hard fan de la Hammer et de Chill première édition.

 

De manière générale, tous les sous-genres horrifiques sont le propos de Sombre. Il s'agit d'un jeu d'horreur générique, qualité que je m'emploie à démontrer numéro après numéro. Faut juste me laisser le temps d'aller au bout de ma démarche. À raison d'une sortie par an, ça avance lentement. Mais ça avance. Y'a maintenant pas mal de diversité dans le matos officiel.

 

OK, merci pour ces précisions.

 

Je ne suis à vrai dire pas moi-même un über-fan de la Hammer et ce genre de choses, même si j’aime bien, mais je suis curieux de voir ça.

UTILISER SOMBRE, N° 2

 

Je ne garantis, pas du coup, que je me servirai un jour de Sombre, n° 2.

 

Hé mais tu l'as déjà fait ! Pour preuve :

 

[…] un rapport assez complexe, en fait… et qui, dans le cadre de ce deuxième numéro, m’a amené à questionner mes envies, et mes limites.

 

[…] (je m’en doutais, mais l’Adrénaline ne sert que pour les jets de Corps, pas ceux d’Esprit)

 

[…] mettre en lumière des dimensions évidentes de la mécanique, mais qui m’avaient pourtant échappé (plus le niveau de Corps diminue, plus les dégâts variables diminuent – ça tombe sous le sens, mais je n’y avais pas fait gaffe, con de moi…) […]

 

C’est pas faux. Peut-être un peu spécieux quand même, mais c’est pas faux.

 

Comme je l'écris dans son édito, S2 est une manière de Master's companion, dont la fonction essentielle est d'aider le meneur à passer de la lecture au jeu, de la revue à la table. C'est pour cela que je recommande toujours S1 + S2 pour débuter, plutôt que S1 tout seul. Car dans S2, on trouve :

 

+ Des propositions ludiques diverses et variées pour inciter les gens à se demander ce qu'ils veulent faire avec Sombre. Parce que c'est la question fondamentale que posent tous les systèmes génériques : vu qu'on peut tout faire (à Sombre, dans le cadre précis du cinéma d'horreur, mon jeu est générique horrifique), quoi qu'on fait exactement ? Tous les jeux de rôle posent bien sûr cette question à un degré ou un autre, mais la généricité lui donne une importance particulière.

 

+ Une variante et des scénarios (beaucoup) plus courts pour essayer Sombre sans avoir besoin de recruter pour une séance longue.

 

+ Des articles pour bien intégrer les concepts fondamentaux du jeu et réviser le système avant de l'utiliser. Chaque mot des règles de Sombre compte, donc ça vaut la peine de s'assurer que tout a été compris jusque dans les moindres détails. C'est important dans la perspective de la maîtrise des scénarios officiels. Playtest intensif oblige, ils sont finement équilibrés pour les règles officielles.

 

Globalement, je suis d’accord – demeure cependant mon scepticisme concernant Sombre Zéro ; mais accoler les deux premiers numéros est révélateur des possibilités variées du jeu, c'est certain.

 

 

Mazette, avec ces « réponses aux réponses », je livre un deuxième article deux fois plus long que la chronique originale… N’importe nawak…

 

(Je ne ferai pas ça tous les jours, honnêtement ; mais je ne vais certainement pas me plaindre de ce genre de retours, en même temps.)

 

(Et bientôt Sombre, n° 3…)

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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 2, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 2, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 2, [Satsuma gishiden], traduction [du japonais par] Yoshiaki Naruse, postface de Béatrice Maréchal, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 224 p.

 

RETOUR À SATSUMA

 

Très satisfait par le premier tome de la série de Hiroshi Hirata Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, je n’ai guère tardé à me procurer la suite. Laquelle, sans doute, ne pouvait cependant qu’être bien différente du très étonnant premier volume – et difficilement aussi bluffante, peut-être ? La longue séquence introductive du Hiemontori, c’est sans doute quelque chose que l’on ne peut pas répéter…

 

Par ailleurs, ce très bon premier volume ne faisait qu’amorcer, même si avec un luxe de détails tout à fait bienvenu, le récit qui forme la trame principale (et peut-être parfois le prétexte ?) de la série : cette magouille du shogunat, visant à ruiner l’arrogant clan Shimazu de la province de Satsuma – un vieux contentieux, datant au moins de la décisive bataille de Sekigahara, qui avait vu l'emporter les forces de Ieyasu Tokugawa ; lequel serait bientôt le premier shogun de son clan, inaugurant l’époque Edo et mettant ainsi un terme à l’époque Sengoku, de guerre civile généralisée. Or, à Sekigahara, les Shimazu avaient choisi le mauvais camp… Mais, de manière globale, les Tokugawa s'étaient ensuite engagés dans une entreprise de rabaissement des prétentions des grands féodaux – s’en prendre ainsi aux Shimazu, même si longtemps après Sekigahara, était d’une certaine manière l’occasion de joindre l’utile à l’agréable…

 

Il s’agissait donc de contraindre le clan Shimazu, prestigieux, certes, et riche qui plus est (je reviens ici sur une erreur d'interprétation de ma part...), à se ruiner néanmoins, en lui ordonnant de prendre en charge des travaux d’aménagements fluviaux au bénéfice de bien lointaines provinces… À l’autre bout du Japon, en fait. Bien sûr, de la part du shogunat, ce n’est pas là une « proposition » ou une « invitation » : c’est un ordre – et on ne refusera pas d’y obéir.

 

Le prétexte est très gros… Tout le monde sait très bien quelles sont les véritables intentions du pouvoir central dans cette affaire. Que les travaux n’aient rien de superflu, tant les crues dans les provinces visées sont récurrentes et fatales, ne fait aucun doute, mais là n’est pas le propos : il s’agit bien de dégrader les samouraïs de Satsuma (en en faisant des terrassiers), et de les ruiner…

 

Tout ceci n’avait été qu’esquissé dans le premier tome – en fait, il se concluait sur la réunion des samouraïs apprenant l’ordre du shogun, et c’est immédiatement là-dessus qu’embraye ce deuxième tome.

 

LA GRANDE HISTOIRE ET LES « PETITES HISTOIRES »

 

Mais notons d’ores et déjà que ce volume, à l’instar de son prédécesseur, est passablement surprenant – mais en en prenant largement le contrepied. En effet, au bout d’un certain temps, après la « grande histoire », il procède par « petites histoires », qui sont autant d’anecdotes suscitées par l’ordre du shogun, ou destinées à en éclairer le contexte, sans pour l’heure que les travaux commencent, d’ailleurs : à l’avant-dernière page de ce tome, la nouvelle tombe que les samouraïs de Satsuma arriveront le lendemain à destination.

 

Ce sont donc ici les débats et les préparatifs, à Satsuma même, qui sont narrés, puis les circonstances du long voyage jusqu’aux provinces nécessitant ces travaux (mais en biaisant adroitement), enfin les conditions de leur réception sur place.

 

SAKON SHIBA ET JÛZABURÔ GONDÔ ?

 

D’où, d’ailleurs, une autre différence marquée avec le premier tome – lequel avait une structure aussi habile que complexe, mais mettait en définitive en avant deux personnages hautement charismatiques et nettement plus complexes qu’on ne l’aurait cru de prime abord : le samouraï pauvre Sakon Shiba, orgueilleux mais pas si brute, et le jeune rebelle Jûzaburô Gondô, orgueilleux mais pas si bête.

 

Tous deux adoptaient des comportements inattendus, prenant le lecteur par surprise, mais sans gratuité – en le convainquant de bout en bout, bien au contraire. Ils n’étaient par ailleurs pas sans liens… et leur rencontre vers la fin de ce tome d’introduction était chargée d’électricité, en même temps que contenue par un profond respect : aussi différents soient-ils, et peut-être sans oser l’avancer eux-mêmes (surtout concernant Jûzaburô…), ils avaient donc bien une parenté – en partageant un orgueil qui n’était pas pour rien, ni dans leur rébellion, ni dans leur exaltation très personnelle d’un « honneur » dont tous les samouraïs se gargarisent, mais que bien peu pèsent à sa juste mesure…

 

Ce deuxième tome adopte une approche totalement différente. Et si l’on y croise bien tant Sakon Shiba que Jûzaburô Gondô, au détour d’une planche, cela ne relève guère que du clin d’œil – ils sont au fond des personnages très secondaires, parmi bien d’autres (Jûzaburô s'en tire un peu mieux que Sakon Shiba, toutefois : il a des apparitions relativement importantes, si elles sont essentiellement brèves). Je suppose toutefois que ces allusions discrètes ne sont pas gratuites – je le suppose et l’espère, car ce sont là deux très beaux personnages, qui méritent bien d’être mis en avant, et ont sans doute encore bien des choses à vivre et à raconter.

 

En fait, il y a bien, dans ce deuxième volet, quelques personnages pour leur griller la priorité... Mais le récit est cette fois très décousu – même s’il est bien focalisé sur la mission confiée aux samouraïs de Satsuma. Ce n’est donc pas une critique : l’auteur alterne chapitres presque purement documentaires et histoires plus ou moins brèves permettant d’illustrer la thématique globale par le petit bout de la lorgnette, approche qui s’avère vite pertinente.

 

Sans excès de détails (enfin, j'en fais toujours un peu trop, je suppose...), quelques mots donc de ces différents moments.

 

LE CONSEILLER HIRATA

 

Il en est bien un qui dure, tout d’abord – en fait, il faut sans doute rassembler les cinq premiers chapitres, soit près de la moitié de ce deuxième tome ; ils ne font pas totalement bloc, mais leur propos est quand même affirmé, et ils mettent en scène un personnage très charismatique à son tour, et éventuellement susceptible de voler la vedette à ses prédécesseurs Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô.

 

Il rencontre d’ailleurs ce dernier… et en triomphe (moralement) avec une telle classe que le jeune homme, qui l’avait agressé pour un prétexte futile, est bien obligé de reconnaître qu’il s’était comporté comme un imbécile – et que « l’honneur » est décidément une question bien plus complexe que ce que ce « rebelle » pensait ; c’est assez habile, de la part de l’auteur…

 

Mais je tourne autour du pot : l’homme en question est un éminent conseiller du clan Shimazu, aux plus hautes instances – et il se nomme Hirata, ce qui tombe plutôt bien, hein.

 

Or le conseiller Hirata joue bien un rôle déterminant dans cette affaire (en comparaison, Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô ne sont guère que des médiocres, tant leur niveau d’implication est tout autre). Au milieu des samouraïs furieux et prompts à faire part de leur indignation à la lecture des ordres pervers du shogun, Hirata est celui qui demeure calme et lucide. Autour de lui, les protestations d’atteinte à l’honneur empruntent les voies habituelles : on hurle, on se bat… et, bien sûr, on annonce solennellement que l’on n’a d’autre choix que de se suicider devant pareil affront ! Ce qui nous renvoie bien à une dimension cruciale du premier tome, au passage – ce rapport pathologique à la mort, qui s’exprime dans tant de fins gratuites…

 

Mais Hirata est tout autre : contre tous, il accepte l’inacceptable – il soutient que les samouraïs de Satsuma doivent bel et bien obéir aux ordres du shogun (qui ne leur demande certes pas leur avis, et trouverait sans doute très bien à s’accommoder de tous ces seppuku de protestation…).

 

On ne manque pas, bien sûr, de traiter le conseiller Hirata de lâche – et c'est aussi l’occasion de revenir, dans des interludes très « documentaires », sur l’antagonisme ancien entre les Tokugawa et les Shimazu (peut-être même de manière plus affirmée que dans le premier tome, en fait – ainsi quand c’est l’histoire du clan maître de Satsuma qui est mise en scène) : autant de raisons de désobéir ! Quitte à ne manifester son refus qu’au travers de la mort volontaire…

 

Hirata n’a évidemment rien d’un lâche – et sait en faire la démonstration avec un stoïcisme tel qu’il en fait aussitôt un samouraï d’une stature bien supérieure, car bien plus authentique, au milieu de la foule de ses semblables aux prétentions pas toujours aussi bien assurées. Sans doute est-il aussi un homme rusé et manipulateur, le cas échéant… Mais nulle incompatibilité à cet égard.

 

Et sa conception de « l’honneur » l’emporte sur celle, si commune, des brutes lambda. Hirata comprend, et finit par en persuader les hommes du clan Shimazu, que le clan, s’il court la ruine à se lancer contraint et forcé dans pareille entreprise, y gagnera cependant en prestige et en autorité, car il aura d’autant plus fait la démonstration de son authentique sens de « l’honneur » (et, accessoirement, aura accompli œuvre utile…).

 

Au fond, la position du conseiller Hirata n’est peut-être pas si différente de celle des bavards qui brament à ses oreilles – tant le clan risque bien de se suicider à agir ainsi, au fond… Il le sait. Mais, en dernier ressort, ce deuxième tome au moins semblera bien confirmer la pertinence des idées du digne conseiller.

 

TRANSITION – AU COURS DU VOYAGE

 

Se succèdent alors trois histoires autrement courtes, mais qui n’ont rien de diversions : elles font toutes sens et permettent de mieux comprendre le contexte de l’affaire de Satsuma.

 

Or la maîtrise (relative, au moins…) de ce contexte est sans doute indispensable pour bien appréhender les thèmes essentiels de la série, et, je suppose, même s’il est encore trop tôt pour le dire, le sens que l’on peut attribuer à tout ça.

 

À ce que j’ai cru comprendre, d’ailleurs (au travers du paratexte plus que bienvenu concluant chacun de ces volumes, et de quelques fouilles sur le ouèbe), le lecteur japonais est inévitablement avantagé par rapport au lecteur français, on ne prétendra pas le contraire, mais peut-être pas au point de pouvoir se passer de ce genre d’interludes : l’histoire des travaux des Satsuma, même là-bas, n’est pas forcément des plus connue (ce qui m'étonne un peu, à vrai dire, mais j'ai lu ça, donc...), et Hiroshi Hirata, qui se documente à l’évidence énormément, fait d’une certaine manière œuvre pédagogique même (et, au fond, d’abord) pour ses compatriotes.

 

UN CONFLIT DE LOYAUTÉS

 

La première de ces plus brèves histoires, qui correspond au seul chapitre 6, intitulé « Le Message secret », montre ainsi non sans adresse combien la situation, complexe au niveau politique, peut l’être tout autant voire plus encore à l’échelle de la personne… ou disons de la famille. Ce qui, pour prendre le lecteur un peu par surprise, s’avère bien vite très enrichissant.

 

Hiroshi Hirata nous narre donc l’histoire forcément tragique d’une famille déchirée entre des obligations concurrentes. Trait, à ce qu’il semblerait, très japonais : au cœur même des récits jugés là-bas les plus édifiants, ou de leur transposition théâtrale, romanesque, cinématographique enfin (et peut-être aussi dans d’autres médias), on dit en effet souvent que, ce qui fait la bonne histoire, c’est avant tout le conflit de loyautés – les obligations contradictoires, dans un maillage complexe de dettes parfois impossibles à régler ; c’est notamment quelque chose qui ressort du célèbre essai, certes très critiquable par ailleurs, de Ruth Benedict, Le Chrysanthème et le sabre. Sans doute devrais-je me montrer prudent en l’espèce… Mais la référence n’a pas manqué de me sauter aux yeux, en tout cas.

 

D’autant que ledit essai d’anthropologie culturelle évoque, notamment à ce propos, ce qui est sans doute une des histoires les plus populaires au Japon, celle des quarante-sept rônin – Hiroshi Hirata, comme de juste, ne se prive pas de mettre en scène ses samouraïs de Satsuma lisant et relisant sans cesse cette fameuse histoire, archétype ultime de l’honneur samouraï, sublime modèle de la loyauté que tout bushi doit à ses supérieurs… mais non sans ambiguïté vis-à-vis du pouvoir central du shogun, le cas échéant ? Après tout, les quarante-sept héros s’étaient bien sacrifiés pour venger leur seigneur de l’arbitraire des Tokugawa… Pour les samouraïs de Satsuma pris au piège des machinations shogunales, cela ne saurait être innocent.

 

Mais la question est donc complexe – surtout pour cette famille de samouraïs qui, pour vivre à Satsuma, devait composer avec une allégeance, antérieure encore, aux maîtres d’Edo ! Aussi font-ils office d’espions, depuis des générations. L’héritier de la famille n’apprend souvent ce conflit d’obligations que tardivement – révélation terrible, le cas échéant : ils sont donc tous autant qu’ils sont des traîtres à leurs propres voisins et au clan Shimazu ? Inacceptable ! Et pourtant…

 

Au fil du temps, certains de ces samouraïs tentent de trouver comment accommoder ces allégeances contradictoires, mais sans grand succès… et avec la crainte qu’un jour, une erreur, une maladresse, ou, ironiquement dans le cas présent, un fâcheux coup du sort, ne révèle à leurs voisins que, de toute éternité, et quoi qu’ils aient pu en penser, ils étaient en fait de « l’autre camp ». Même si eux-mêmes se refusent à envisager la question ainsi, ils savent cependant très bien ce qu’il en est…

 

C’est d’autant pire ici qu’un « second coup du sort » (impliquant, bien malgré lui, Jûzaburô Gondô !) précipitera encore davantage la fin navrante et cruelle de la famille déchirée entre deux maîtres… Pareille histoire, on s’en doute, ne peut que mal se terminer : c’est programmatique, à ce stade. Un récit terrible, à la tension admirable (évoquant le genre policier ou le thriller !) – et que le grotesque, voire le burlesque, y ait d’une certaine manière sa part, au fond, cela ne le rend que plus terrible encore.

 

LA FAMILLE DE CHÔBEI

 

Une nouvelle histoire « brève » (mais sur deux chapitres cette fois) permet à Hiroshi Hirata, et non sans adresse là encore, de raconter le voyage des samouraïs de Satsuma (ils partent à la dernière page de l’épisode précédent, de manière assez significative), mais avec une certaine distance narrative tout à fait bienvenue – et assez originale, en fait, si le fond du procédé est commun : les samouraïs en route discutent entre eux, tout simplement…

 

Ou, plus exactement, ils échangent des ragots. Surtout un trio à l’allure improbable, trois samouraïs moches comme des poux (le style graphique, de manière tranchée, a cette fois quelque chose qui relève de la caricature, tout en s’accordant paradoxalement très bien avec la majesté coutumière du trait de l’auteur), et sans doute pas beaucoup plus futés, qui s’interrogent sur le sort réservé à sa famille par un de leurs pairs, du nom de Chôbei…

 

Et quelle famille ! Un jeune frère simplet, mais d’une force colossale, et surtout – attribut essentiel – doté d’une verge énorme (« Il parait qu’elle fait trente centimètres de long pour un diamètre de six centimètres ! ») ; parfois, de manière imprévisible, le « fluide masculin » s’agite tant en lui que le bonhomme, pour se soulager, doit impérativement et au plus tôt carrer son imposant membre… quelque part, n’importe où, quelque part – quitte à faire des trous dans les murs ou les arbres. Un danger public, on s’en doute – et qui génère son lot d’histoires forcément salaces, dans ce microcosme qui sent le mâle… Et il faut y ajouter un père rendu fou par l’alcoolisme, sur un mode pas forcément plus mineur.

 

Impossible de laisser ces deux-là tout seuls, à l’évidence, mais il est plus encore (?) impossible de les embarquer pour le long voyage à destination des régions en proie aux crues ! Chôbei ne les a certes pas emmenés avec lui…

 

On jase, donc – sur la famille, mais aussi sur ce que le samouraï en a fait, puisqu’il a bien dû en faire quelque chose. Car on dit tout, à ce propos – or il ne veut rien en dire quant à lui… Mensonges de part et d’autre : les calomnies perfides équilibrent les protestations d’admiration, et la compassion peut prendre des tournures inattendues. Les rumeurs colportées, cependant, avec leur dimension humoristique à l’occasion, amènent le lecteur à s’interroger ainsi que les commères armées de sabres : que doit donc faire un vrai samouraï, en pareil cas ? Qu’est-ce qui est « honorable » ? Qu’est-ce qui est « bien » ? Et le conflit de loyautés ressurgit, dans un cadre inattendu...

 

En définitive, cependant, tous ces questionnements tourneront inévitablement sur le rapport pathologique à la mort qui est semble-t-il l’apanage de tous ces samouraïs – d’autant plus en fait quand ils n’ont que l’honneur à la bouche. Le caractère grotesque de la base de ce récit aboutit ainsi à un effet assez proche, somme toute, de celui produit juste avant par l’histoire de la famille d’espions malgré eux : tout cela est tragique… mais c’est peut-être avant tout absurde.

 

LE BRAVE HOMME

 

L’ultime histoire, aux dimensions d’un unique chapitre là encore, est très différente de tout ce qui la précède – notamment, d’ailleurs, en ce qu’elle s’éloigne des samouraïs de Satsuma (trop occupés à vomir toutes leurs tripes dans la cale des bateaux qu’ils ont empruntés pour se rendre à destination, ou à se plaindre de leurs ampoules tout le long de leur marche forcée à travers le Japon – trop occupés aussi, bien sûr, à jaser sur la famille de Chôbei…).

 

Nous sommes en effet là où ils doivent se rendre – dans une de ces provinces victimes de néfastes inondations. Là-bas se trouve un homme admiré de tous, du nom de Heïnaï Kito – pas un samouraï, par ailleurs, même si on lui a accordé, comme une reconnaissance de son statut bien particulier, le droit au nom et le droit au port du sabre. C’est qu’il est issu d’une famille illustre, même sans être lui-même samouraï, et qui impose le respect à tous : il descend de Hachirô Tametomo Chinzei – un personnage historique, mais hors-normes, celui qui attire tous les regards et suscite tant d’admiration dans Le Dit de Hôgen… Pas loin de six siècles plus tôt, donc !

 

Mais si cette ascendance presque mythique est pour beaucoup dans le renom du riche propriétaire, sa gentillesse et sa droiture ne le sont en fait pas moins. Or Heïnaï Kito est très reconnaissant de ce que les samouraïs de Satsuma viennent leur prêter main forte pour aménager Mino et Owari…. Aussi entreprend-il, lui qui est suffisamment fortuné pour cela, de faire construire des bâtiments destinés à les héberger le temps de leur mission.

 

Ce qui ne plaît pas du tout aux autorités shogunales dans la région : tout le monde sait, même s’il ne faut surtout pas le dire, que l’ordre du shogun est destiné à ruiner le clan Shimazu ! Il est donc interdit de faire quoi que ce soit qui pourrait faciliter la tâche des hommes de Satsuma – et tout particulièrement de construire pour eux, et gratuitement, ces si précieux hébergements : ce sont eux qui doivent payer pour tout cela, et à fonds perdus, sans quoi le plan du shogun tombe à l’eau !

 

Heïnaï Kito est donc sermonné d’abord, puis menacé, puis brimé… Mais le propriétaire débonnaire n’en affiche pas moins, au milieu des vexations quelles qu’elles soient, un aimable sourire dont il semble ne jamais devoir se départir. Au nom d’une forme de « morale » inaccessible aux autorités, il ne cèdera pas d’un pouce dans son projet – il exprimera sa gratitude de mille et une manières, quoi qu'on en dise, et quitte à se ruiner à la place de ses invités.

 

La scène est très intéressante – une nouvelle rébellion, mais qui n’a cette fois pas le moindre aspect martial, et qui illustre avant tout des vertus éminemment positives, sans plus quoi que ce soit de pathologique. Et c’est là-dessus que se conclut l’album – bientôt les samouraïs seront là, et leur venue est une joie !

 

Une ultime note positive, oui... pour le moins étonnante au regard du ton global de la série jusqu’alors (ou, pour ce que j’en sais, bien peu donc, d’un certain nombre d’autres œuvres de l’auteur – je n’en connais pour l’heure que l’excellent L’Argent du déshonneur, il est vrai…). Mais c’est très bien vu !

 

LE DESSIN – TOUJOURS PARFAIT

 

Je ne vais pas m’étendre outre mesure sur le graphisme – je ne ferais que me répéter après mes chroniques de L’Argent du déshonneur et du premier tome de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs

 

C’est toujours aussi beau et fort, en tout cas. Et d’une richesse et d’une précision admirables. Si les houleux débats où brille le conseiller Hirata au début de ce deuxième volume sont parfois difficiles à suivre – les samouraïs qui hurlent à cette occasion, au fond, suscitent comme un écho paradoxalement bavard du Hiemontori ouvrant la série –, le résultat demeure de la plus belle eau de la première à la dernière page. Dimension peut-être tout particulièrement sensible dans les scènes impliquant un décor à la démesure de la tâche confiée aux samouraïs de Satsuma ? Les bateaux m’ont impressionné, par exemple…

 

S’il faut singulariser un aspect, cependant, ce sont les légères mais bienvenues injections de caricature ou de burlesque dans la charte graphique de l’auteur – surtout, donc, dans les deux chapitres consacrés aux ragots sur Chôbei et sa famille. C’est étonnant (tout au plus y avait-il une seule case, mais d’autant plus déconcertante d’ailleurs, jouant de ce registre dans le premier tome), mais ça passe en fait très bien.

 

L’ÉDITION

 

Deux mots, enfin, sur cette édition. Outre son existence même, digne de toutes les louanges en tant que telle, on appréciera, d’abord et surtout, son paratexte, plus que nécessaire et très bien fait. On saluera, de même que dans le tome 1, les efforts qui ont été faits en matière de « typographie », disons, pour rendre la calligraphie de l’œuvre originelle : le résultat n’est peut-être pas toujours irréprochable, mais c’est une approche bienvenue de l’œuvre.

 

Je suis hélas plus sceptique en ce qui concerne la traduction, ou, peut-être plus précisément, la relecture – il y a quelques pains çà et là, et un certain nombre de coquilles… C’est tout de même regrettable : une série d’une qualité pareille aurait sans doute mérité bien plus d’attention à cet égard.

 

LA SUITE !

 

Ce petit bémol ne change évidemment rien à l’essentiel : si ce tome 2 n’est clairement pas aussi bluffant que le premier – parce que le Hiemontori, parce que la construction alambiquée, parce que Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô –, il est néanmoins plus que satisfaisant, et parvient là encore, miraculeusement ou plutôt, bien au contraire, tout naturellement, à surprendre le lecteur.

 

Avec le conseiller Hirata, l’auteur homonyme a mis en scène un personnage de taille à rivaliser avec les héros du premier tome, et j’espère que tous auront leur mot à dire quant à la suite des événements.

 

La dimension « documentaire » est toujours aussi pertinente, bien sûr – et la dimension « anecdotique » des « petites histoires » de ce deuxième volume parvient à ramener l’affaire à des dimensions humaines, là où l’on pouvait craindre le didactisme envahissant.

 

Le questionnement moral (au sens large) est toujours aussi subtil, et souvent aussi cruel.

 

Et le dessin est parfait.

 

Un très bon opus, et je ne tarderai probablement guère à lire le troisième.

 

À très vite…

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