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Sin semillas, de Abe Kazushige

Publié le par Nébal

Sin semillas, de Abe Kazushige

ABE Kazushige, Sin semillas, [Shinsemia], traduit du japonais par Jacques Lévy, postface du traducteur, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [2003, 2013] 2016, 1022 p.

 

Se faire une culture littéraire nippone : y a du boulot. Plein de classiques à disséquer, que ce soit au sens le plus strict, ou en appliquant le qualificatif aux plus fameux auteurs d’après Meiji. On peut voir ça sous un versant plus positif : tant de choses encore à découvrir ! Mais l’idée serait aussi, tout de même, de ne pas écraser sous le poids d’un intimidant passé la littérature japonaise de maintenant. Quelques noms, sans doute, sont d’ores et déjà incontournables, peut-être les classiques de demain – et, même dans cette catégorie, j’ai du boulot : bon sang, même si j’en ai qui patiente dans la section nippone de ma bibliothèque, et depuis longtemps, je n’ai toujours rien lu de Murakami Haruki…

 

Le bonhomme n’est pas le seul, d’ailleurs – et bien des auteurs intéressants ne bénéficient pas de son aura médiatique. Peut-être est-ce le cas d’Abe Kazushige ? (Aucun lien.) Mais peut-être est-ce seulement ignorance crasse de ma part… J’ai appris depuis que cet auteur avait été « remarqué » avant le roman qui nous intéresse aujourd’hui, et qu’il a au fil des publications engrangé une sympathique collection de prix littéraires (le fameux Akutagawa inclus). Mais je n’en avais jamais entendu parler jusqu’à ce que je tombe, par le plus grand des hasards, sur cet impressionnant pavé qu’est Sin semillas (dans cette édition de poche, il pèse tout de même ses mille pages), mis en avant dans une librairie bordelaise où je zonais curieux. La quatrième de couv’ m’a intrigué (ça arrive), les louanges librairiennes aussi, je me suis emparé de la chose et l’ai lue à mon rythme (c’est que j’ai du mal à m’enquiller les pavés, aussi bons soient-ils, d’un seul bloc – mais ici, à vrai dire, j’aurais probablement pu, tant ça coulait tout seul). Et c’est bien une chouette découverte – un excellent roman remarquable dans sa conception, d’une extrême efficacité mais qui ne s’impose pas au détriment du sens ou de la forme. Et, disons-le d’emblée même si ce n’est pas forcément le point que les critiques ont le plus mis en avant, c’est horriblement drôle…

 

LA VILLE DE DIEU... ET SES AMBIGUÏTÉS

 

Sin semillas est, sur moins d’un an, la chronique d’une ville, Jinmachi – littéralement « la ville de Dieu », rien que ça –, une bourgade paumée du nord-est du Japon ; on n’est pas vraiment dans la Megalopolis, plutôt dans un arrière-pays qui n’a pas grand-chose à offrir, à part ses pittoresques vergers, seule attraction touristique du bled, et ça gave pas mal un certain nombre de ses habitants, ce triste cliché de carte postale.

 

Bien sûr, le fait que Abe Kazushige soit né à Jinmachi n’est peut-être pas innocent au regard du propos du livre… ou pas : il nous précise d’emblée que cette Jinmachi-là est parfaitement fictive. On peut le croire… ou pas, là encore : après tout, l’auteur lui-même apparaît à la troisième personne dans le roman. Ou pas ? Question à se poser au moins à trois reprises… et pour toujours plus de perplexité dans la réponse, à moins de décider de déclarer forfait, et de faire avec.

 

Le traducteur Jacques Lévy, dans son utile postface, a développé tout un discours subtil à base de diégèse et de narrateur faussement omniscient, etc. – je vous y renvoie, ce sont des choses sur lesquelles je serais sans doute bien incapable de disserter…

 

Mais bon : Jinmachi. C’est, typiquement, au-delà de son nom ronflant, un endroit où il ne se passe rien. À supposer qu’il y ait bel et bien des endroits où rien ne se passe… Une illusion vite mise à mal, au travers de personnages qui, typiquement, ne devraient rien avoir à raconter, et pourtant si.

 

Une question de point de vue, sans doute – et qui justifie des approches diverses, qui se marient heureusement. Passé l’exergue biblique (en résonance avec le titre, fumette mise à part… ou pas), un premier prologue joue de la carte économique, en dressant un complexe tableau de la consommation de blé (américain) dans le Japon de l’après-guerre. Cette focale objective à la manière d’un cours connaît une première déviation dans un second prologue, qui, tirant parti des considérants économiques qui précèdent, montre comme la ville banale de Jinmachi, durant l’occupation américaine, a radicalement évolué – notamment du fait de la prostitution endémique. Toujours est-il qu’un sournois duo, associant Asô Shigezô, un « entrepreneur » si l’on veut, un « yakuza » si l’on préfère, et Tamiya Jin, un boulanger (oui) malin, a bientôt mis la ville en coupe réglée – et l’association fructueuse a perduré, même si le passage du temps et les héritages divers ont pu changer la donne au fur et à mesure… au point peut-être où la machine s’encrasse toute seule, présageant d’un anéantissement aux proportions apocalyptiques.

 

IL SE PASSE DES CHOSES…

 

La malédiction chinoise dit – ou on lui fait dire : « Puissiez-vous vivre des temps intéressants. » Les temps qui s’annoncent, en cet an 2000 placé sous le sceau des nouvelles technologies, et de l’anomie qu’en déduisent les quidams, même dans un patelin pareil, seront à n’en pas douter très intéressants… La morne Jinmachi, en effet, va, suite à trois faits-divers que rien ne relie a priori, connaître une agitation inopinée.

 

Il y a tout d’abord Hirosaki Masatoshi, ce professeur qui s’est suicidé en se couchant sur les rails du chemin de fer ; mais est-ce bien un suicide ? Il est vrai que le défunt était un ardent opposant à ce projet d’implantation d’une usine de traitement des déchets industriels que les élites pourries de la ville entendent bien à mener à terme pour en retirer de juteux bénéfices… C’est évident : on l’a tué, pour le faire taire !

 

Il y a ensuite Aizawa Kôichi, ce jeune homme, fou de voitures, et bon conducteur du coup, qui n’en périt pas moins dans un accident de la route, emboutissant son véhicule contre la pile d’un pont… Accident ? À voir ! Ce pont, notoirement, est hanté par un fantôme… à moins que la lueur inquiétante ne soit plutôt le fait de ces ovnis qui semblent tout particulièrement nombreux dans la région ? On ne compte pas les témoignages édifiants à ce propos…

 

Et d’ailleurs, le troisième fait-divers : Matsuo Kôta, le vieux bonhomme qui « disparaît » subitement, là, comme ça ? Il y a forcément une raison ; oui, ce pourrait être, prosaïquement, qu’il est parti sans mot dire rejoindre une maîtresse – on le disait chaud lapin, et il avait plusieurs fois disparu ainsi dans ses vertes années… Ou bien les ovnis ? Il en a photographié un paquet, après tout !

 

Tout ça, ça fait beaucoup pour la morne Jinmachi… On en parle même dans les journaux de la capitale, le temps d’un entrefilet ! Et fantômes et ovnis sont du pain bénit pour Hoshiya Kageo – le distributeur de journaux ne le répètera jamais assez : c’est lui qui protège la ville ! On ne l’en remerciera jamais assez… En tout cas, lui, il SAIT.

 

LA BANALITÉ DU VICE

 

Mais il s’y passe bien d’autres choses. Parce que Jinmachi n’est pas peuplée que de revenants et d’extraterrestres… On y trouve une population lambda, qui, en tant que telle, n’a pas rien à raconter, mais, bien au contraire, est percluse de ces petits secrets qui font le sel de la vie quand ils ne la rendent pas insupportable.

 

Cela dépasse la seule pourriture des élites – certes, pourries, elles le sont, jusqu’à l’os, mais le jeune flic Nakayama Tadashi, par exemple, vaut-il mieux, lui qui a un goût immodéré pour les nymphettes et qui profite de son statut de représentant de la loi pour l’assouvir dans les meilleures conditions ?

 

Et encore, ceci a quelque chose d’un brin fantasque qui le fait sortir de l’ordinaire – de même pour la déchéance des dynasties pourries des Asô et des Kasaya.

 

Mais la timide et docile Tamiya Wakako peut avoir elle aussi des choses plus banales à cacher à son naïf boulanger d’époux Hironori – lequel aura bien l’occasion de la voir user d’une poudre blanche guère appropriée à la fabrication du pain…

 

Cela touche jusqu’aux collégiennes et aux lycéens – les premières peu farouches, les seconds parfaitement crétins, qu’importe, ils ont tous des choses à cacher. Et bien d’autres encore : tous, absolument tous.

 

Mais c’est bien la banalité de tout ceci qui fait le prix du tableau, au fond. Car Sin semillas relève autant de la fresque que de la chronique. Et dans sa méthode – on pourrait dire son montage, pour ce romancier qui avait fait des études de cinéma à l’origine –, le roman fleuve tient de la série télé exhaustive, quelque part entre Les Soprano (franches canailles, humour tordu et violence sèche au programme) et, disons, le soap opera que vous voudrez – avec un net accent sur le sordide (toujours plus intéressant que l’amour, ouf).

 

DE VIDÉO-GAG AU SNUFF MOVIE

 

Ce qui fait toutefois basculer la fresque, le fil rouge qui, partant du statisme du tableau à l’instant T, génère le mouvement et la trame jusqu’à un inévitable dénouement – avec un effet boule de neige tout particulièrement savoureux –, c’est sans doute le petit jeu idiot que la prétendue Association de la Jeunesse de Jinmachi (qui n’est pas forcément très jeune de toute façon, et encore moins portée sur le bénévolat et les actions charitables au profit de vrais jeunes qui ne cherchent de toute façon qu’à se barrer au plus vite de cet enfer rural pour ne jamais y revenir) va initier pour passer le temps – avec à sa tête le propriétaire du vidéo-club Orange, Matsuo Takeshi, un vrai beau morceau de gros connard.

 

Le cercle s’ennuie – normal. Puis il découvre, au travers d’un de ses membres à l’enthousiasme déconcertant, les merveilles de la vidéo amateur. Pris de fascination pour les équivalents nippons de Vidéo-Gag – DES HEURES DE RIRE EN BARRE AH AH AH –, les réalisateurs autoproclamés gaspillent de la bande à filmer des animaux, des vieux ou des mioches qui font n’importe quoi ah ah ah et oh oh oh c’est rigolo. Mouais…

 

Il y a sans doute plus intéressant à filmer – du cul, bien sûr ! Pas besoin d’aller jusqu’au fist-fucking qui obsède tant un des associés : placer une caméra dans les douches des filles au lycée, ou dans les toilettes de telle boutique, procure une satisfaction puérile aux couillons du « cercle » ; épier les couples qui vont baiser sur le parking ou au love hotel a d’autres avantages : on peut les faire chanter…

 

L’image, c’est bien – mais si on pouvait aussi avoir le son ? De fil en aiguille, les vidéastes du « cercle » deviennent tous autant de Big Brother à l’échelle de leur bled pourri – et leurs activités perdent bientôt de la simple bêtise initiale pour devenir résolument criminelles, sous des formes allant de l’extorsion au harcèlement… voire au snuff movie.

 

LA STRUCTURE DU ROMAN

 

L’activité du « cercle » fournit un deuxième liant au roman – le premier étant le contexte économique et social développé dans les prologues. Mais on ne saurait pour autant faire de Sin semillas un roman à la trame resserrée et linéaire, avançant à son rythme du point A du départ au point B de l’arrivée. Entre les deux, et sans exclure les flashbacks et flashforwards, la ville de Dieu vit, et l’on savoure son quotidien.

 

Il ne s’agit en rien de digressions, il n’y a pas à digresser : on est au cœur du livre. Que celui-ci alterne rapidement de brèves séquences au montage serré ou choisisse tout compte fait de suivre une même sous-trame avec un même protagoniste sur trois ou quatre chapitres d’affilée (le passage le plus marquant à cet égard est probablement le voyage à Tokyo de Wakako et Hironori – passage qui s’avère étonnamment douloureux au point où c’en est presque insoutenable ; c’est par ailleurs la seule véritable rupture avec le théâtre unique de Jinmachi dans le roman) importe peu, si cela ne doit pour autant rien au hasard : tout sert une histoire, ou plutôt les histoires qu’elle ne dissimule finalement guère – ce serait presque à se demander si l’histoire est prétexte aux histoires ou si c’est l’inverse… à moins que la question ne soit vide de sens, et finalement j’ai plutôt tendance à le croire.

 

LA QUESTION DE L’EMPATHIE

 

Or les portraits sont fins et la psychologie subtile – bien plus qu’on pourrait le croire. Cette « comédie humaine » dépasse les archétypes apparents pour creuser d’authentiques personnalités, dont le quotidien, aussi bateau soit-il, nous devient subitement fascinant ; alors, bien sûr, quand les choses dérapent, ce n’en est que plus vrai…

 

Au milieu des louanges, on a parfois adressé des critiques à l’auteur à cet égard : d’aucuns ont trouvé qu’il manquait d’ « empathie »… et il n’a pas forcément cherché à répondre à l’accusation. Pour ma part, elle ne tient pas vraiment : s’il n’en fallait qu’un exemple, ce serait à nouveau cette longue séquence du séjour de Wakako et Hironori à Tokyo – mais tout autant les scènes qui la préparent (essentiellement les ruminations de Wakako qui redécouvre la cocaïne), et celles qui suivent (et surtout, bien sûr, l’étonnant plan-séquence que l’auteur leur accorde en pleine scène de déluge…).

 

Mais sans doute cela tient-il en fait aux connotations que l’on entend associer au terme d’ « empathie ». Ce qui, semble-t-il, a parfois déconcerté, ce serait la volonté de l’auteur d’appuyer sur les travers de ses personnages, au mépris de leurs éventuelles qualités. Tous, à leur manière, sont pourris.

 

AU CINÉMA

 

Une critique faisait pour cette raison allusion au film d’Ettore Scola Affreux, sales et méchants, et il y a effectivement de cela – à voir si cette abjection des personnages suffit à anéantir le sentiment d’identification du lecteur…

 

Toutefois, quitte à chercher des références cinématographiques, j’en aurais de plus récentes – entre un Quentin Tarantino première manière (ouf), et surtout les frères Coen quand ils sont tout particulièrement en forme, à la Fargo, etc.

 

Car la mesquinerie et la bêtise si communes à Jinmachi ont quelque chose de délicieusement loufoque, et l’on a souvent le sourire aux lèvres à la lecture de toutes ces turpitudes – quand on n’éclate pas tout bonnement de rire au spectacle d’une scène qui aurait absolument tout pour être dramatique, n’était l’astuce de l’auteur, son brio de narrateur, et son humour à froid, éventuellement jaune, éventuellement noir.

 

Abe Kazushige parvient ainsi à mêler les registres avec une fascinante habileté – qui conserve au pavé Sin semillas l’unicité d’un roman cohérent et parfaitement maîtrisé : c’est un roman choral, mais certainement pas un patchwork.

 

L’accumulation des déboires et des fiascos de tout un chacun, quoi qu’il en soit, se savoure à chaque instant ; on pourrait trouver ça tordu, mais je doute que cette farce cynique, outrancière et en même temps d’un joli naturel (jusque dans les artifices réjouissants de sa conclusion en forme d’explication systématique), puisse laisser indifférent.

 

LA MORALE DANS TOUT ÇA

 

J’ai dit « cynique », je suppose que c’est à débattre. Après tout, la farce de Sin semillas, aussi improbable que cela puisse paraître, n’est pas dénuée d’une vague téléologie éventuellement morale – avec un jeu de massacre à base de karma salement blagueur.

 

Les excès sidérants de l’apothéose vers laquelle se précipite toujours un peu plus Jinmachi au fil des pages n’en sont probablement que plus drôles encore – alors même que l’on y patauge dans le sang et la merde omniprésents, et que les cadavres s’empilent les uns sur les autres !

 

Pourtant, d’autres séquences se montrent quant à elles horriblement éprouvantes – notamment celle, terrible, qui semble remonter aux sources du mal affectant le patelin, « expliquant » tant la tournure de la ville que la légende du fantôme du pont – comme un rappel permanent de l’abjection à laquelle les hommes sont volontiers enclins, a fortiori si l’anomie est de la partie (celle de l’immédiat après-guerre valant bien les fantasmes des phobiques de l’ère numérique). En soi, que la ville de Dieu soit soudain frappée par une forme de justice cosmique façon Sodome et Gomorrhe à l’ère du conspirationnisme va sans doute de soi.

 

Abe Kazushige serait-il en dernier recours un moraliste ? J’aurais tendance à croire que ça n’est pas exclu – d’autant plus, peut-être, qu’on a très justement pu dire qu’un Sade était lui aussi un moraliste…

 

LA FLUIDITÉ

 

Mais la force du roman réside aussi dans son étonnante fluidité. Intimidant au premier abord par son seul volume, encore un peu plus à mesure que les personnages, par dizaines, s’y croisent, et ce très vite (on s’y perd tout d’abord ; répertoire en fin de volume au cas où, mais plus ou moins utile, en fait – car focalisé sur les liens familiaux en priorité, plutôt que sur les occupations), Sin semillas s’avère pourtant d’une très appréciable aisance formelle.

 

La plume est certes volontiers ample, peut-être trop parfois (pas si sûr), mais, et quand bien même on a pu dire de l’auteur qu’il était un « formaliste », ce n’est jamais au prix de l’esbroufe stylistique : Abe Kazushige s’en tient à la majesté tranquille d’une plume qui s’efface, et entraîne le lecteur sans lui imposer de superflues démonstrations de virtuosité – laquelle est pourtant bien là, mais sans doute avant tout dans le registre narratif (le traducteur me paraît aller un peu loin dans sa postface, mais voir plus haut…).

 

Le style est pourtant ludique en maintes occasions, et sait s’adapter au propos pour le rendre le plus justement possible en fonction des circonstances comme des intentions.

 

Ce n’est pas tous les jours que je m’enfile un pavé de 1000 pages sans soupirer un seul instant…

 

Globalement, la traduction de Jacques Lévy est à l’avenant, et je suppose qu’elle fait honneur au texte initial. Oserais-je cependant avancer l’ombre d’un bémol ? Le roman joue beaucoup de l’argot et de la familiarité – mais, sur ces registres, j’ai l’impression que Jacques Lévy ne fait pas toujours mouche… En fait, son expression est parfois « ringarde », j’ai l’impression – et, oui, je sais, quoi de plus « ringard » que le qualificatif « ringard » ? Mais c’est tout le problème, justement : les gamins du coin qui s’amusent avec des « jeux électroniques » ? En 2000 ? Ce n’est qu’un exemple : plusieurs termes souffrent un peu de cet anachronisme relatif. Les insultes, de même, sonnent plus ou moins « vraies », parfois… Avec le décalage sans doute inhabituel dû au seul cadre japonais, cela en rajoute parfois dans le déconcertant, et peut-être à plus ou moins bon droit ? Mais c’est l’ombre d’un bémol : globalement, ça se lit très bien ainsi, et sans doute même mieux que ça.

 

AFFAIRE À SUIVRE

 

Une heureuse découverte, donc, que ce Sin semillas. Il va falloir que je poursuive avec Abe Kazushige… La postface indique qu’après Sin semillas, il est revenu à Jinmachi dans d’autres œuvres ; mais, parmi ses textes antérieurs, il y a semble-t-il d’autres choses tout à fait intéressantes, et très diverses à tous points de vue (format inclus, l’auteur ne fait pas que dans le pavé, loin de là) – bon, faut dire, quand Jacques Lévy parle d’un roman intitulé initialement La Nuit des morts-vivants (mais édité sous le titre La Nuit américaine…) et impliquant le Philip K. Dick de SIVA, je suis forcément tenté, hein… Sauf erreur, en français, on ne trouve pour l’heure que Projection privée et Nipponia Nippon ; me faudra lire ça !

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (02)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (02)

Deuxième séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme , larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici, et la précédente séance .

 

Je maîtrisais. Le joueur incarnant Sekine Senzô, l’onmyôji, était absent. Les PJ présents étaient donc Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, et Masasugi Takemura, l’ancien soldat.

 

I : IL VA BIEN FALLOIR PARTIR

 

[I-1 : Yasumori, Hideto, Takemura, Ayano : Sekine Senzô ; Aki] Tous se trouvent chez Senzô, à réfléchir à ce qu’ils doivent faire. C’est l’occasion d’échanger leurs points de vue sur la malédiction qui les affecte, mais l’onmyôji leur fait prendre conscience d’une dimension qui avait pu leur échapper : si c’est bien le sabre qui les a maudits, la malédiction dépasse désormais le seul sabre – Yasumori ne l’avait même pas touché, et pourtant Aki est morte à ses côtés ; même chose pour les animaux de Hideto et Takemura (ce dernier avait sorti le sabre, mais l’avait ensuite laissé chez Senzô). Il serait trop simple d’enterrer quelque part l’objet maudit et de penser s’en tirer comme ça : la malédiction, comme de juste, est bien plus perverse… Par ailleurs, elle affecte donc également les animaux : Ayano pensait partir avec sa mule, mais, à l’évidence, celle-ci ne tiendrait pas plus d’un jour ; il en va d’ailleurs de même pour le cheval de Senzô, ce qui l’ennuie profondément… Mais, au-delà de ces révélations, la compétence de Senzô est éventuellement mise en cause : son projet d’exorcisme à la cascade semble tomber à l’eau, faute de pouvoir changer quoi que ce soit à leur situation – il ne le dit pas, mais Ayano, notamment, s’en rend compte...

 

[I-2 : Ayano, Yasumori : Sekine Senzô ; « le Messager », Noboru, Takeo, Reizo] Ayano insiste d’autant plus pour partir au plus tôt. Mais la question se pose inévitablement : dans quelle direction ? Certains penchent pour suivre la trace du « Messager », parti vers l’est ; d’autres préfèrent remonter sa piste, en enquêtant au relais de Noboru (Takeo avait mentionné sa présence là-bas, ainsi que le décès du soigneur Reizo, dans des circonstances similaires). Yasumori propose que l’un d’entre eux parte avec le cheval de Senzô pour pister « le Messager » pendant que les autres font ce qu’ils ont à faire au village et partent enfin dans la direction du relais de Noboru – mais l’animal serait condamné à mort, ainsi que l’onmyôji lui-même l’a démontré ! Dimension que Yasumori n’avait pas prise en compte… Mais on pourrait charger de cette tâche un habitant du village, non affecté par la malédiction ? Senzô admet à demi-mots que c’est envisageable…

 

[I-3 : Hideto, Takemura, Yasumori : Tsunekiyo, Sadasuke, Yoritaka] Ils ont en effet peut-être encore des choses à faire à Kengo – le temps presse, mais quelques entretiens supplémentaires pourraient s’avérer utiles… Hideto suggère ainsi d’en parler avec Tsunekiyo, l’érudit du village – il est sans doute le mieux à même de comprendre quoi que ce soit à cette affaire à KengoTakemura approuve cette idée. On évoque aussi Sadasuke, le moine zen errant… Dans un autre registre, Takemura mentionne le chasseur émérite du village, Yoritaka – un pisteur efficace, qui pourrait remplir la mission suggérée par Yasumori. C’est en outre un bon archer – Takemura n’est guère à même d’en juger, peut-être, mais Yasumori bien davantage, dit-elle : réflexion qui douche un peu l’ancien soldat, et la jeune fille se rattrape, louant son expertise en d’autres domaines… Quoi qu’il en soit, Yoritaka est un homme honnête et bon : Yasumori est convaincue de ce qu’il sera à même de remplir cette mission.

 

[I-4 : Yasumori : Yoritaka ; « le Messager », Senzô] Yasumori part sur-le-champ et se rend à la maison de Yoritaka – il s’y trouve. Elle commencer par lui demander s’il pourrait lui vendre un bon arc et des flèches : c’est le cas, encore qu’il ne s’agisse pas véritablement d’une vente, pour lui qui n’a que faire de l’argent : Yoritaka offre en fait un arc adroitement conçu à Yasumori, considérant que c’est un moyen de contribuer à payer sa dette éternelle envers le village, mais c’est du coup maintenant Yasumori qui se trouve endettée auprès du chasseur – en son temps, il lui demandera un service à titre de rétribution. La jeune fille accepte sans l’ombre d’une hésitation et à grand renfort de courbettes. Après quoi elle mentionne aussi la tâche de pister « le Messager »… Cela fait soudain beaucoup de choses, et Yoritaka en fait laconiquement la remarque, mais le chasseur est volontaire – toujours cette notion de dette, plus encore, même. Il ne doute pas être en mesure de pister l’étranger, et, avec le cheval de Senzô que lui offre gracieusement Yasumori, il devrait pouvoir faire ça assez rapidement ; c’est aussi un moyen, pour cet homme de peu de mots, d’inciter les cinq « maudits » à partir sans l’attendre… Dès qu’il sera prêt, il se rendra chez Senzô, et partira aussitôt sur la piste du « Messager », après quoi il les retrouvera sur la route : nul besoin de convenir d’un rendez-vous, il saura suivre leurs traces. Yasumori le remercie, et s’en va de son côté pour préparer avec soin ses affaires pour ce voyage soudain auquel elle est contrainte…

 

[I-5 : Yasumori, Takemura, Hideto, Ayano : Senzô, Tsunekiyo, Sadasuke, Kioyosada ; Aki, Masako] Peu après le départ de Yasumori, Takemura et Hideto, en accord avec Senzô, hèlent un gamin pour qu’il fasse venir chez l’onmyôji Tsunekiyo et Sadasuke – en ajoutant à la dernière minute, et à la requête de Takemura, Kioyosada, en tant que chef du village, même si le vieil homme est plus que jamais dépassé par les événements… Ayano, qui n’a guère la tête à ces discussions oiseuses, est bien plus préoccupée par le décès d’Aki, et pensait rejoindre Masako, afin qu’elles se soutiennent mutuellement, et veillent à organiser les funérailles de la pauvre fille, la sœur d’Ayano donc – mais la présence de Sadasuke au village change quelque peu la donne, et, le moine se rendant de toute façon chez Senzô, Ayano décide finalement de rester.

 

 

[I-6 : Hideto, Takemura, Ayano : Kioyosada, Tsunekiyo, Sadasuke, Senzô, Takeo ; Noboru, Masako, Aki] Kioyosada arrive le premier, nerveux, incapable de prendre la moindre décision, et n’ayant pas le moindre avis sur la question : le débonnaire chef de village est parfaitement désemparé. Tsunekiyo et Sadasuke, qui arrivent ensemble chez Senzô, sont autrement sereins, mais ont d’abord besoin d’explications supplémentaires. Hideto et Senzô se chargent de leur résumer la situation – Hideto en profite pour évoquer aussi Takeo, qui semblerait avoir vu un cas similaire au relais de Noboru : on dépêche de nouveau un gamin pour aller chercher le marchand itinérant à l’auberge de Masako, où il s’est installé. Reste à voir le sabre : très solennel, Takemura scrute les nouveaux arrivants, puis ouvre le coffre afin de leur présenter l’arme maudite. Sadasuke et Tsunekiyo conservent toute leur dignité à ce spectacle, tandis que Kioyosada sombre de plus en plus dans la panique. Ayano fait la démonstration de sa haine du sabre qui lui a volé Aki : à la seule vue de la chose, elle crache par terre – sur le tatami de Senzô

 

[I-7 : Takemura, Ayano, Hideto : Tsunekiyo, Sekine Senzô ; « le Messager »] Tsunekiyo se prononce enfin : il s’agit pour lui de remonter une piste, de trouver l’origine de la malédiction – ce qui permettra, soit de la réduire à néant… soit, même s’il ne le présente pas de la sorte, de la transférer sur quelqu’un d’autre (Senzô approuve, mais Takemura est visiblement mal à l’aise avec ce genre de solution…). Peut-être, plus concrètement, pourrait-il se montrer plus utile, à la condition de voir le sabre de plus près ? Takemura le lui tend, et Tsunekiyo, après un instant d’hésitation (la malédiction passerait-elle sur lui ?), s’en empare (c’est en effet très peu probable…). À ses gestes, Takemura, seul d’entre les présents, acquiert la conviction que Tsunekiyo a sans doute manié ce genre de katanas dans sa jeunesse – la rumeur dirait donc vrai… Mais il s’abstient de le signaler aux autres. Tsunekiyo confirme qu’un sabre pareil, aussi habilement conçu, aussi évidemment antique, a forcément une histoire, un passé – rien de commun avec le tout-venant de la production de katanas en cette ère de décadence. Peut-être faudrait-il alors creuser cette question de « l’héritage » ? « Le Messager » a très explicitement désigné ces cinq individus très différents – a priori, ils n’ont rien à voir entre eux : même le lien avec Kengo s’avère léger, tout particulièrement pour Ayano et Hideto… Quel est donc leur lien ? Takemura est le seul à répondre : il n’en a pas la moindre idée… Où trouver, alors, ces explications ? Sûrement pas à Kengo ou dans tout autre village de montagne du même type. Une arme pareille, on a forcément écrit à son sujet – de par Kyushu, ce ne sont pas les bibliothèques qui manquent, que ce soit dans des centres urbains, ou dans des monastères, ou dans des forteresses… Les légendes courant sur de semblables sabres ne manquent pas, à vrai dire – mais comment donc identifier précisément celui-ci ?

 

[I-8 : Hideto, Ayano, Takemura : Sadasuke, Sekine Senzô ; Aki, Masako] Hideto, peut-être pour la forme, demande alors à Sadasuke – qui n’a pas prononcé le moindre mot depuis son arrivée – s’il ne lui serait pas possible, en tant que moine, de « purifier » l’arme. Mais ce dernier n’éprouve en rien la gêne de Senzô à faire part de son incompétence… En fait, après avoir répondu à cette question, il se lèvre tout naturellement – expliquant laconiquement qu’il ne sert à rien ici : mieux vaut qu’il aille s’occuper des rites pour Aki, et tenter de procurer la consolation à ceux qui en ont besoin, Masako en tête. Ayano le remercie d’un signe de tête ; mais elle bout toujours autant : personne ici ne sait rien sur rien, il faut partir, et c’est tout ! Sadasuke semble s’arrêter un instant sur le pas de la porte, hoche la tête à cette déclaration, et s’en va. Toutefois, les rites ne seront pas exécutés dans l’immédiat et, même si ça lui déchire le cœur, Ayano sait qu’elle ne pourra pas rester jusqu’à la crémation de sa sœur… Par ailleurs, le mariage prévu pour la journée risque d’être affecté par ce drame – et les habitants de Kengo n’y verront que davantage encore de raisons pour chasser au plus vite les cinq maudits ! Elle n’en doute pas : il faut partir – et avant la nuit, précision qu’approuve Takemura ; sans quoi Masako au moins va y passer, et d’autres peut-être…

 

[I-9 : Yasumori, Takemura : Yoritaka, Sekine Senzô] Yasumori retourne auprès de ses camarades – elle a suivi Yoritaka, qui a obtenu confirmation de ce que Senzô lui prêtait son cheval, après quoi le chasseur s’est engagé sur la route de l’est. Takemura est assez impressionné par la manière dont Yasumori a agi avec le chasseur – la vilaine fille remonte un peu dans son estime…

 

[I-10 : Ayano, Takemura : Takeo, Sekine Senzô ; Noboru, Reizo, Masako, Towika, Sanzo, Osamu] Takeo les rejoint tous chez Senzô. Le marchand itinérant a été pour le moins interloqué par la scène qu’il a vue en arrivant à Kengo… Bonne patte, Takeo répond volontiers aux questions, avec un sérieux de circonstance. Il a effectivement vu un cadavre semblable au relais de Noboru, il y a deux jours de cela – soit la distance avec Kengo (il n’y a pas de route à proprement parler, ce sont des sentiers de montagne ; mais le relais se trouve au nord-ouest, dans la direction de Fukuoka. Et c’était bien le cadavre de Reizo, le soigneur qu’attendait Masako (Ayano intervient : il faut en prévenir l’aubergiste, et faire passer le mot, qu’un autre soigneur se rende à son chevet, elle tousse tant… Elle s’en chargera). Takemura demande au marchant si d’autres que lui pourraient savoir quoi que ce soit à ce sujet ; Takeo ne sait pas vraiment… Noboru lui-même et sa serveuse Towika en ont été témoins, mais autrement il y a du passage… Peut-être Sanzo, ce désagréable rônin qui erre souvent par là… Peut-être aussi Osamu, un concurrent de Takeo, qui ne l’apprécie guère… D’autres encore ? Tout dépend de qui se trouve là-bas…

 

[I-11 : Ayano, Hideto : Kioyosada, Tsunekiyo, Takeo, Sekine Senzô] Ayano ne s’attarde guère après le départ de Kioyosada, Tsunekiyo et Takeo. Elle se rend à l’auberge, où elle se prépare de son mieux – réalisant alors seulement qu’elle ne pourra pas partir avec sa mule ! Elle doit donc laisser des choses en arrière. C’est un crève-cœur, mais elle ne peut emporter ses marionnettes, et doit en outre faire le tri dans ses costumes (elle conserve dans un sac tout de même bien ordonné une tenue de femme noble, et une autre de paysanne). Hideto est dans une situation un peu moins fâcheuse, lui qui a l’habitude de tout conserver dans la malle d’osier qu’il porte sur le dos ; il trie néanmoins au mieux son matériel d’apothicaire. Senzô, enfin, ne peut sûrement pas emporter avec lui sa précieuse bibliothèque et ses tout aussi précieuses œuvres d’art… Il garde néanmoins ses outils de divination, et quelques rares livres dont il suppose qu’ils pourraient s’avérer utiles. Takemura et Yasumori se préparent également, et avec soin, mais n’ont pas ce genre de dilemmes.

 

[I-12 : Takemura, Yasumori : Kuchi ; Kioyosada] Après quoi Takemura souhaite s’entretenir avec Kuchi la folle, la vieille grand-mère du pourtant déjà vieux Kioyosada. Il n’en a pas une très bonne impression, surtout avec la scène qu’elle a jouée devant lui plus tôt dans la matinée, mais suppose que cela doit être fait. Et Yasumori se joint à lui, ce qui ne l’enchante pas davantage… Pourtant, il lui faudra bien s’habituer à sa compagnie dans les jours qui viennent – et comme elle semble connaître un peu la vieille, pour autant qu’on puisse la connaître… Tous deux se rendent donc au cabanon à l’arrière de la propriété de Kioyosada, où la vieille réside quoi que son petit-fils puisse en dire – elle ne vivra pas sous son toit ! Yasumori se montre d’une déférence appropriée devant son aînée, mais Takemura est à la fois prudent et plus direct – la fillette réagit comme il se doit en se plaçant derrière lui. L’ancien soldat a surtout une question en tête : cette malédiction est-elle le fruit du hasard, ou bien ont-ils fait quelque chose (mais quoi donc ?) pour mériter ça ? Le discours de la vieille est forcément confus, ou plus exactement cryptique, mais Takemura et Yasumori en retirent l’essentiel : ils sont débiteurs de leurs ancêtres – peut-être sont-ce plutôt eux qui ont fait quelque chose pour qu’eux cinq « méritent » cela ? Takemura perçoit bien la portée de ce discours, admet forcément qu’il fait sens, et n’en est que plus inquiet… Yasumori reprend les devants : Kuchi sait beaucoup de choses… Sait-elle comment lever la malédiction ? La vieille ne dit rien, se contente de sourire. Puis Yasumori tente une autre approche : Kuchi est vénérable, on la dit très âgée… Peut-être aurait-elle connu leurs ancêtres ? Le sourire persiste, et Kuchi se tait. Yasumori n’est pas mécontente de cette entrevue – elle pense avoir mis le doigt sur quelque chose… Mais, à l’évidence, ils n’en sauront pas plus maintenant : Takemura et Yasumori se retirent humblement.

 

[I-13 : Ayano : Masako ; Noboru, Reizo, Aki] Ayano s’est entre-temps rendue chez Masako. Elles partagent leur deuil commun, et Ayano explique en outre ce qui s’est passé au relais de Noboru, avec Reizo. Comme elle s’y rend, elle verra à faire passer le message, qu’un autre soigneur s’empresse de venir à KengoMasako ne réagit pas. Elle ne se montre pas hostile envers Ayano, mais attribue la mort d’Aki autant à son intransigeance malvenue qu’à la malédiction dont la sœur même de la défunte prostituée est la victime et le vecteur… La vieille femme, abattue, laisse entendre qu’elle ne désire qu’une chose : qu’ils partent au plus tôt.

 

[I-14 : Takemura, Hideto, Yasumori] Impossible de se leurrer : c’est en fait tout le village qui n’attend que ça… Sitôt leurs préparatifs effectués, ils partent en direction du nord-ouest – avant même le déjeuner. Takemura se porte volontaire pour prendre le sabre : à n’en pas douter, d’eux tous, il est le plus à même de s’en servir, et a conscience de ce qu’il s’agit d’une excellente arme, à même de sublimer ses capacités déjà notables. Hideto avait proposé, autrement, de le glisser dans sa mallette – c’est faisable, en l’arrangeant bien. Yasumori suggère alors un stratagème : et s’ils échangeaient les fourreaux ? Sans qu’on puisse parler de modèles « standard », les deux armes, le sabre maudit et celui de Takemura, sont de même taille ; l’ancien soldat pourrait porter le sabre magique dans son simple fourreau, tandis que son vieux katana, dans le fourreau luxueux de l’arme maudite, atterrirait dans la mallette de Hideto… On procède à l’échange – mais c’est l’occasion pour Takemura de percevoir un nouvel aspect de l’arme maudite, car ce questionnement sur la modernité le travaille : la lame est à n’en pas douter ancienne, mais son fil parfait a peut-être bénéficié d’un nouveau forgeage, bien plus récent… Il se demande même si cet incroyable acier ne serait pas importé ! Mais il garde tout cela pour lui – pour l’instant du moins.

 

[Ellipse.]

II : LE RELAIS DE NOBORU

 

[II-1 : Ayano, Hideto, Takemura, Yasumori : Noboru] Ils arrivent deux jours plus tard au relais de Noboru (avant le déjeuner – et ils ne comptent pas y passer la nuit, mieux vaut être toujours en mouvement…). Ayano et Hideto sont habitués de ce genre de longues marches – à vrai dire, ils ont même emprunté ce chemin plus d’une fois, ce qui leur facilite la tâche à tous. Takemura ayant en outre gardé quelques trucs de ses campagnes passées, tout se passe pour le mieux. Yasumori, au matin, avait pris soin de guetter aux alentours de leur campement s’il n’y avait pas d’animaux morts, mais ce n’est pas le cas. Hideto, instinctivement, surveillait également leur état de santé à tous, mais, physiquement, ils se portent tous pour le mieux – il redoutait que Takemura, à porter le sabre, soit affecté davantage que les autres, d’une manière imprécise, mais ce n’est semble-t-il pas le cas.

 

[II-2 : Takemura, Yasumori : Noboru, Fusamasa] Avant de pénétrer dans le relais de Noboru, toutefois, Takemura, après avoir longtemps ruminé seul cette information, fait part aux autres de son soupçon de « nouvelle forge » ; Yasumori s’en désole : peut-être auraient-ils pu en parler avec Fusamasa, le forgeron de Kengo… Mais Takemura pense qu’il n’aurait rien pu dire plus : pour un travail pareil, il faut se rendre en ville… même si d’autres réparations, peut-être… ? Pris d’un soupçon, Takemura examine à nouveau à fond le sabre, mais aussi son véritable fourreau : oui, ce dernier a été réparé récemment – un anneau…

 

[II-3 : Ayano, Yasumori, Takemura, Hideto : Noboru, Sekine Senzô, Sanzo, Towika, Osamu ; Takeo] Ils pénètrent dans la grande salle commune du relais de Noboru. Ayano et Yasumori ont pris soin de se vêtir de tenues passe-partout, appropriées à la marche et discrètes. Mais ce sont Senzô et Takemura qui, d’emblée, s’attirent de sales regards de la part d’un rônin pouilleux, l’air peu amène, et qui a sans doute déjà bu bien trop de saké – mais il ne compte visiblement pas s’arrêter de sitôt… C’est sans doute là le Sanzo dont leur avait parlé Takeo, les mettant en garde contre ses colères… Noboru, le tenancier du relais à son nom, est un bonhomme bien plus sympathique – comme Ayano et Hideto ont eu maintes fois l’occasion de l’apprécier ; il les reconnaît d’ailleurs, comme de juste, et, bavard impénitent, il est heureux de discuter avec eux de tout et de rien – tandis que sa charmante serveuse Towika s’affaire en cuisine. Est également présent le marchand itinérant Osamu, qui leur adresse un sourire dégoulinant, mais reste à sa table – tendant toutefois l’oreille aux bavardages des nouveaux convives.

 

[II-4 : Hideto, Yasumori, Takemura : Noboru, Sanzo ; Takeo, Reizo, Aki] Hideto hésite à parler immédiatement de leurs affaires avec Noboru, et se fait comprendre sans rien en dire… Yasumori, de même, glisse qu’il vaut mieux qu’ils mangent d’abord, quitte à en parler entre eux. Takemura approuve. Pourtant, le volubile aubergiste leur tenant la jambe, c’est bien Yasumori, en définitive, qui en vient au fait ; elle commence par évoquer Sanzo, qui « la dévisage », mais c’est pour en venir aussitôt à ce que Takeo a rapporté : il y aurait eu un meurtre ? Noboru est forcément un peu gêné – c’est son établissement, après tout –, mais il est avant tout amateur de potins sordides, et, après une brève hésitation, et sur le ton de la confidence, il veut bien se lancer sur le sujet. Le mot de « meurtre » semble pourtant le laisser un peu sceptique – peut-être un écho de sa gêne de commerçant ? Mais peut-être – on aurait dit du poison, oui… Ce qui, au passage, exclut Sanzo : les insinuations de Yasumori ne l’offusquent en rien, mais elles ne tiennent pas la route. Hideto demande alors s’il y a un suspect – mais Noboru ne compte accuser personne ; il serait de toute façon bien en peine de pointer qui que ce soit du doigt… Mais Yasumori insiste : Takeo leur avait clairement fait entendre que Reizo n’était pas mort de mort naturelle – non, certainement pas… Mais Noburu ne peut se priver de faire la remarque que Takeo lui-même convoie des serpents vivants et ô combien venimeux pour certains clients « excentriques »… Remarque gratuite : Takeo est arrivé plus tard – et l’état du cadavre du soigneur était tout de même bien particulier : Noboru s’étale sur sa description, qui correspond en tous points à celle du cadavre d’Aki. A-t-il conservé quoi que ce soit de Reizo ? Non, pas la moindre babiole – Noboru ne le dit pas ainsi, mais ne compte certainement pas se laisser accuser d’être un voleur ou un pilleur de cadavres… Reizo, de toute façon, n’avait pas grand-chose sur lui, le pauvre… Était-il malade en arrivant ? Non, pas le moins du monde – mais après tout les soigneurs tombent malades comme les autres… Et il n’y avait pas d’autre malade ? Non… ou peut-être cet étranger, qui s’est longuement entretenu avec Reizo ? Noboru crevait visiblement d’envie d’en parler, et saisit l’occasion. Malade ou pas, il ne saurait dire : le bonhomme n’était pas très causant, c’est peu dire – plutôt désagréable, même (autant que Sanzo ?) ; en fait, il ne s’est pas attardé dans la salle : il a alpagué Reizo, qui l’a suivi dehors (Noboru n’a pas la moindre idée d’où ils sont allés et de ce qu’ils y ont fait). Puis l’inconnu est parti, et le lendemain Reizo était mort… Mais autrement cet homme intrigant n’a pas causé le moindre trouble ? Même avec Sanzo, qui semble n’attendre que cela ? Non… Sur le ton de la confidence, Noboru avance que Sanzo n’est pas du genre à provoquer ceux qu’il sait plus fort que lui, et cet homme, en dépit de ses habits crasseux, avait une certaine aura – en partie due à son sabre, peut-être… Mais Reizo et l’inconnu n’étaient donc pas arrivés ensemble ? Non : Reizo venait de l’est, et l’autre homme, rare renseignement qu’il a pu en soutirer, venait de Hizotachi, au nord-ouest (toujours dans la direction de Fukuoka).

 

[II-5 : Ayano : Noboru, Hideto ; Masako, Reizo, Someyo, Kioyosada, Akiharu, Takeshi, Yôko, Ito] Puis la conversation tend à s’amenuiser. Les ragots scabreux laissent la place à des choses plus anodines – ainsi quand Ayano évoque la maladie de Masako ; et demande à Noboru de faire passer le message pour qu’un autre soigneur, remplaçant Reizo, se rende à Kengo, au chevet de l’aubergiste ; c’est une promesse… Noboru se fera un plaisir de transmettre l’information, et ne doute pas que quelqu’un s’en occupera bien vite. D’un ton tout ce qu’il y a de naturel, Ayano évoque ensuite le village de Hizotachi, justement, où ils se rendaient (là encore, Hideto et elle y sont forcément passés à plusieurs reprises) ; ils ne pourront pas s’attarder au relais, hélas, ils sont assez pressés ! En plus, elle doit faire sans sa mule : la pauvre bête s’est cassé une patte ! Tous deux échangent des banalités sur les affaires, et sur Kengo – mais Ayano n’a pas grand-chose à en dire… Noboru étant visiblement un peu déçu, Ayano brode sur le bien joli mariage de Someyo, la fille de Kioyosada, avec Akiharu… Ce qui fait réagir Noboru : c’est une chance ! Parce que, à Hizotachi justement, les choses ne se sont pas aussi bien passées : figurez-vous que Takeshi, le chef du village, comptait lui aussi marier sa fille, Yôko, mais le fiancé, le charmant Ito, a disparu ! Yôko est une jolie fille, pourtant… ou du moins c’est ce qu’on a rapporté à Noboru.

 

[II-6 : Takemura : Sanzo] Takemura garde un œil sur Sanzo – c’est réciproque, les regards courroucés s’entretiennent et se renforcent… Il se demande si le rônin ne pourrait pas leur apprendre quelque chose sur ce qui s’est passé…

 

[II-7 : Hideto : Osamu ; Reizo] Au prétexte de parler affaires, Hideto laisse les autres à leur table pour s’asseoir à celle d’Osamu. Hideto sait parfaitement que ce dernier n’est pas fiable – en fait, son saké frelaté est peu ou prou légendaire – mais peu importe, d’autant qu’Osamu est parfaitement conscient de ce que l’apothicaire pense de lui. Puis la conversation en vient au soigneur mort. Osamu n’avait pas plus que ça discuté avec Reizo – ils n’étaient pas en affaires, de toute façon. Et le soigneur a donc passé beaucoup de temps à l’extérieur avec cet inconnu au beau sabre… Mais, oui, Osamu a ensuite vu le cadavre – pas beau à voir, c’est sûr… Bon, ça ne l’a pas empêché de se rendre dans les villages des environs pour y vendre ses produits, dont son excellent saké, il faut bien vivre… Et il est revenu ici, ayant fait ce qu’il avait à faire ; il ne compte pas s’attarder plus que de raison…

 

[II-8 : Yasumori : Towika] Quant à Yasumori, elle passe un peu de temps avec la serveuse, Towika – comprenant bien vite qu’elles sont deux âmes semblables, lasses de la monotonie de la campagne et assoiffées de ville… La serveuse fera tout pour sortir de ce trou – quitte à user de ses charmes s’il le faut. Yasumori lui dit qu’elle a bien raison d’avoir ce rêve, et qu’il ne faut surtout pas perdre de vue cet objectif.

 

[II-9 : Yasumori, Takemura : Sanzo] Yasumori retourne à leur table, où Takemura est plus que jamais engagé dans un duel de regards avec Sanzo – le rônin est déjà bien éméché… Puis il n’y tient plus, et, sans quitter Takemura des yeux, il s’installe à leur table, en face de l’ancien soldat – il a emporté avec lui sa cruche de saké et sa coupelle, il ne cesse de se resservir… Mais jamais il ne baisse le regard (quitte à renverser un peu d’alcool sur la table quand il se sert…). Takemura est toutefois assez intimidant… Craignant de perdre la face, le rônin l’agresse soudain verbalement : pourquoi a-t-il un sabre ? Il n’est pas un samouraï. Il ne mérite pas d’avoir une arme pareille, il n’en a pas le droit ! Où a-t-il trouvé son katana – il l’a volé, sans doute ? Ou alors – oui, c’est probablement plutôt ça – il a dépouillé un cadavre ! C’est ce qu’il fait, n’est-ce pas ? Voler leurs sabres aux morts qui, eux, les méritaient ? Horrible voleur ! Homme sans honneur ! Takemura ne se laisse pas faire : « Si vous voulez que je vous corrige, dites-le, et je saurai prouver que j’ai le droit de porter cette arme, et que je sais m’en servir… » Après quoi il essaye d’avancer que deux hommes civilisés n’ont pas à… Mais Sanzo se lève brusquement, emporté par une rage noire ! Partant en arrière, le saké aidant, il se casse presque la figure sur une table dans son dos, mais n’en dégaine pas moins son sabre. Takemura se lève aussitôt et porte la main sur la garde du katana maudit, mais Yasumori le saisit par le bras – cet imbécile ne le mérite pas, et mieux vaut ne pas montrer aux yeux de tous le sabre ! Takemura acquiesce.

 

[II-10 : Takemura, Ayano, Yasumori : Sanzo] Takemura essaye de désarmer Sanzo, mais son coup ne porte pas suffisamment. Et, le rônin a beau être ivre, il n’en reste pas moins qu’il est armé d’un sabre contre un adversaire à mains nues ! Il riposte aussitôt, et blesse assez grièvement Takemura, d’une vilaine estafilade au bras gauche… Ce que voyant, Ayano entreprend de contourner le rônin pour passer dans son dos, tandis que Yasumori s’avance couteau en main – c’en est presque dérisoire face au katana, même d’un ivrogne… Pourtant, c’est Ayano qui parvient à le vaincre, et d’une manière encore moins conventionnelle : un bon coup de cruche de saké à l’arrière du crâne ! Sanzo lâche son arme sous le choc, et tombe à genoux – il reste cependant conscient, juste sonné… Takemura, malgré la douleur, dégaine alors son sabre et le place sous la gorge du rônin. Sanzo se rend – mais ils n’ont pas d’honneur, ils s’y sont tous mis pour le vaincre !

 

[II-11 : Yasumori, Takemura, Hideto : Noboru, Sanzo, Towika, Osamu] Yasumori donne un coup de pied dans le sabre de Sanzo pour le mettre hors de portée. Puis elle s’empresse de retourner à ses affaires et de payer Noboru – elle ne compte pas rester plus longtemps. Takemura demande pourtant à Sanzo s’il a déjà vu son arme – ou plutôt, il l’affirme… Sanzo, un peu dégrisé par l’adrénaline, observe le sabre de plus près, et dit, stupéfait : « Vous avez la Griffe ? » Takemura répond que c’est un « héritage »… maudit, sans aucun doute. Mais qu’est-ce que le rônin sait à ce propos ? Sanzo baisse la tête : il ne savait pas, il ne comptait pas interférer avec la Griffe, il n’aurait jamais… Le rônin se prosterne et se confond en pitoyables excuses. Impossible d’en tirer quoi que ce soit de plus : ils embarquent leurs affaires, et laissent là le relais de Noboru – l’aubergiste, Towika et Osamu tous stupéfaits de ce soudain éclat de violence, et de sa conclusion inattendue… Mais Takemura ne se prive pas d’adresser un regard courroucé à Yasumori, qui l’avait dissuadé de sortir son sabre de suite… Hideto a toutefois pris le temps de s’occuper de la blessure de Takemura ; l’hémorragie est vite stoppée, et les organes vitaux ont été épargnés, mais la douleur est là, et demeurera quelque temps…

III : DU RELAIS DE NOBORU À HIZOTACHI

 

[III-1 : Takemura, Hideto, Ayano, Yasumori] Takemura veut partir aussitôt en direction de Hizotachi, et tous l’approuvent. Le voyage est plus tendu, si Hideto et Ayano ont là encore déjà emprunté cette route… Ils sont sur leurs gardes, et se doutent qu’au relais on ne parlera pas d’eux en termes très flatteurs – d’autant que Yasumori en a rajouté in extremis, en s’offusquant de la tenue de cet établissement… Mais la jeune fille suppose qu’ils ne seront peut-être pas très bien accueillis à Hizotachi, du coup.

 

[III-2 : Takemura, Hideto] Dans ces circonstances, et la blessure de Takemura n’y est pas pour rien, ils prennent un peu de retard : il leur faudra trois jours au lieu de deux pour parvenir à Hizotachi. Mais Hideto en profite pour soigner au mieux Takemura : arrivé au village, il ne devrait plus être affecté par sa blessure, qui a été bien traitée.

 

[III-3 : Yoritaka, Senzô ; « le Messager »] À un jour de leur destination, ils sont rejoints par Yoritaka. Le chasseur n’a pas eu de véritables difficultés à trouver « le Messager »… ou plutôt son cadavre. L’étranger s’est en effet suicidé par seppuku – dans un endroit choisi, calme et beau… Pas grand-chose de plus à en dire – simplement, il avait un bandage à l’omoplate droite : en dessous, un petit carré de peau avait été écorché – par quelqu’un d’autre, a priori, avec une lame quelconque… Yoritaka ne s’attarde pas – il ne désire pas vraiment leur compagnie… Il repart très vite pour Kengo, sur le cheval de Senzô.

 

[III-4 : Yasumori, Takemura, Ayano, Hideto : Sekine Senzô ; Takeshi] Avant de reprendre la route, Yasumori veut déterminer comment ils aborderont le village. Ce n’est pas seulement qu’il faut dissimuler le sabre – et Takemura s’y emploie. Par exemple, les habitants ne manqueront probablement pas de s’étonner, non seulement de leur troupe passablement hétéroclite, mais aussi de ce qu’ils ne passeront pas la nuit sur place – puisque tous sont d’accord pour bouger sans cesse, de crainte de faire d’autres victimes innocentes… Ils décident d’un pieux mensonge : Ayano et Hideto, itinérants de profession, se rendent à des festivités près de Fukuoka – ils ont été amenés à faire la route ensemble, la compagnie n’étant pas de refus dans leur activité autrement solitaire… Ils ne peuvent pas se permettre de rester à Hizotachi, sans quoi ils ne seront jamais à temps pour la fête… Quant à Yasumori, elle se rend auprès d’une vieille tante en ville – elle est de bonne famille, aussi a-t-elle requis les services d’un garde du corps, TakemuraYasumori avait suggéré à Senzô de parler d’une cascade miraculeuse dans les environs, et qu’ils avaient prévu d’y passer la nuit – mais Senzô ne connaît pas suffisamment la région, et redoute que Takeshi, le chef du village, y trouve matière à suspicion... Ayano concocte plutôt un boniment à propos d’un hameau, un peu plus loin, où on les attendrait.

 

IV : L’ARRIVÉE À HIZOTACHI

 

[IV-1 : Ayano, Hideto : Takeshi, Akane ; Yôko, Ito] Ayano et Hideto connaissent le village, un peu plus grand que Kengo. Ils savent notamment que son chef, le vieux Takeshi, assez riche pour un campagnard de cette région montagnarde, a de plus en plus délégué la gestion de ses domaines agricoles, et a consacré une bonne partie de son patrimoine à l’apprentissage de l’astrologie et autres disciples ésotériques ; à force, il a acquis une érudition appréciable en la matière. Sa femme, Akane, a voulu suivre ses traces, mais n’a pas sa compétence. Quand ils pénètrent dans la maison commune pour y faire leurs salutations, ils ne voient par contre pas la jeune Yôko, censée se marier quelques jours plus tôt à peine, avec un certain Ito qui a soudainement disparu… Les formalités sont accomplies ; mais l’aimable Takeshi prend bien soin de ne jamais évoquer la disparition de son futur gendre, et évite avec soin toutes les allusions qui pourraient amener à évoquer cette affaire qui lui pèse.

 

[IV-2 : Ayano, Hideto, Takemura, Yasumori : Takeshi, Sekine Senzô ; Noboru, « le Messager », Bentei, Yôko, Ito] Ayano mène la conversation habilement, et Takeshi ne suspecte rien, même quand elle évoque les rumeurs entendues au relais de Noboru, sur cet inconnu qui disait venir de Hizotachi… On a tout de même parlé de meurtre ! Cet étranger – qu’on disait taciturne, et arborant un sabre impressionnant, guère en accord avec sa mise – est-il bel et bien passé par ici ? Takeshi confirme que c’est le cas – notant que lui non plus n’a pas passé la nuit au village. Lui-même ne l’a guère vu – il a passé l’essentiel de son bref séjour ici avec Bentei, le forgeron (que Ayano et Hideto connaissent pour être déjà passés dans le village). Mais Takeshi avait deviné qu’il était affecté par une mauvaise étoile, et son aura, pour qui y est sensible, exprimait une intolérable souffrance…Et Takeshi ajoute alors qu’il a le même sentiment concernant les cinq voyageurs ! Malgré la réussite apparente de leur boniment, tous craignent d’avoir été démasqués… Mais ce n’est pas forcément le cas : de la part de Takeshi, c’était plus un constat qu’une insinuation. Takemura décide cependant de montrer le sabre à Takeshi, sans autres explications, tandis que Senzô, à demi-mots, laisse entendre que le vieux chef a sans doute perçu la vérité quant à leur passage à HizotachiTakeshi joue pleinement le jeu : non, ils ne resteront pas ici, et ça sera mieux pour tout le monde. Mais Yasumori évoque alors le sujet tabou, le mariage annulé de Yôko et Ito – peut-être y a-t-il un lien avec le passage de « l’étranger » ? Auquel cas, ils feraient face au même problème, et auraient peut-être le même but… Mais, étrangement, Takeshi ne semble pas croire à ce lien – c’est encore autre chose… Puis le chef du village s’attarde dans la contemplation du sabre exhibé par Takemura : c’est une très vieille arme… Elle lui évoque, sans qu’il sache trop dire pourquoi ni comment, ces lames ancestrales que l’on avait conçues avec un soin inouï du temps des conflits avec la Corée – pas les projets tout récents de Toyotomi Hideyoshi, non, ceux du temps de Mahan [une confédération de 54 petits États qui a existé du Ier siècle av. J-C. au IIIe siècle dans le sud-ouest de la Corée]… Kyushu a conservé la mémoire de ces temps presque mythiques. Il y a sans doute des choses à découvrir, dans les bibliothèques – il cite notamment celle de la forteresse d’Ashiga Tomo, tout particulièrement riche à cet égard… mais en avançant qu’il ne sera peut-être pas facile d’y accéder.

 

À suivre…

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Madame de Sade, de Yukio Mishima

Publié le par Nébal

Madame de Sade, de Yukio Mishima

MISHIMA Yukio, Madame de Sade, [Sado kôshaku fujin], version française d’André Pieyre de Mandiargues, établie d’après la traduction littérale effectuée à partir du texte original japonais par Nobutaka Miura, postface de l’auteur, Paris, Gallimard, coll. Du monde entier, série Théâtre, [1969, 1976] 2001, 133 p.

 

Pas tous les jours que je lis et chronique du théâtre, moi… Mais cette rencontre incongrue entre Sade et Mishima ne pouvait qu’attiser ma curiosité. En fait, cela faisait un moment que je souhaitais y jeter un œil – sans doute depuis ma première frénésie japonaise, qui m’avait amené à lire notamment Le Pavillon d’or (à n’en pas douter, il faudrait que je le relise…) et quelques autres textes de l’auteur (qu’il faudrait que je relise tout autant…) ; l’occasion ne s’était pas présentée, cependant, et je découvre donc ce texte maintenant seulement.

 

LE SUJET

 

La pièce a été composée par Mishima en 1969, suite à la lecture de La Vie du Marquis de Sade, de Shibusawa Tatsuhiko (il s’en explique en postface). Au-delà de la personnalité aussi trouble que fascinante du Divin Marquis, Mishima en avait conçu un profond étonnement concernant l’attitude à son égard de son épouse, Renée-Pélagie de Sade.

 

Il est vrai que c’est là un beau sujet littéraire, qui ressortira de toute biographie ou presque, quand bien même le personnage ne serait entraperçu que par la bande – j’en avais moi-même retiré cette impression, notamment, en lisant la biographie de Maurice Lever, après tout. Car il y a bien là une psychologie profondément complexe – et dès lors humaine.

 

On sait que la pauvre Madame de Sade a considérablement souffert du comportement de son époux : celui-ci, membre d’une vielle famille de la noblesse d’épée, avait été acculé à cette alliance avec une famille de la noblesse de robe – dès lors parvenue – pour de pures et viles raisons financières, ce qui n’a sans doute rien d’exceptionnel, c’était même peu ou prou l’usage… Mais il vouait une haine à l’état pur à l’encontre notamment de sa belle-mère, Madame de Montreuil, qui le lui rendait bien – à moins que ce soit prendre les choses à l’envers… Renée-Pélagie, quoi qu’il en soit, était le jouet des caprices du marquis, et il l’a humiliée, d’une manière ou d’une autre, plus qu’à son tour – que ce soit par ses tromperies innombrables, ou simplement la satisfaction de ses désirs charnels, ou encore, tandis que le marquis engrossait en prison, en en faisant la cible de violentes lettres où la paranoïa et la haine accablaient horriblement la pauvre créature ; ces lettres alternaient toutefois avec d’autres bien plus respectueuses, voire aimables, voire aimantes…

 

Mais, au fond, cela ne changeait rien pour la digne épouse : quel que fut son époux, quels que furent ses crimes, elle ne lui en a pas moins témoigné, tout au long de ses soucis judiciaires et de ses emprisonnements sous l’Ancien Régime, une fidélité absolue et de tous les instants.

 

Par contre, quand la Révolution éclata, qui devait amener à la libération temporaire du fauteur de troubles (mais il ne tarderait guère à retourner en prison, et à risquer de nouveau sa tête…), elle refusa de vivre à ses côtés – de même que ses enfants ; je crois me souvenir qu’elle avait fait usage de la législation tout juste adoptée, et guère catholique, libéralisant le divorce, avant d’émigrer ? Ce n’est pas tout à fait ce qui se produit ici.

 

Mais, quoi qu’il en soit, il y a là une tension entre deux attitudes que l’on pourrait supposer contradictoires, mais qui n’en font que rendre le personnage d’autant plus intéressant.

 

LES CHOIX NARRATIFS DE MISHIMA

 

D’où la pièce de Mishima, qui, au-delà de la bizarrerie de cet auteur japonais traitant d’un sujet français à destination de comédiens et de spectateurs japonais d’abord, vaut notamment pour son approche « féminine » de Sade. Tous les personnages sont en effet des femmes : Renée de Sade, donc, sa mère Madame de Montreuil, sa sœur Anne-Prospère de Launay, sont trois personnages « authentiques » (quand bien même Mishima n’avait pas ici vocation d’historien, et a pu tordre les faits – il l’assume pleinement, et à bon droit ; on relève quand même une certaine documentation, tout n’est pas ici le produit de ses propres fantasmes) ; il faut y ajouter trois personnages inventés, la baronne de Simiane et la comtesse de Saint-Fond, comme les deux revers d’une même pièce (j’y reviens), et la discrète Charlotte, servante de Madame de Montreuil après l’avoir été de la comtesse, incarnant un point de vue populaire caractérisé d’abord par l’effacement, mais que la Révolution tend à rendre plus hardie… Sade lui-même n’apparaît pas – tout au plus l’annonce-t-on à la fin, sans qu’il monte sur scène ; mais il est bien l’objet de toutes les conversations, le centre unique autour duquel gravitent les six femmes.

 

La pièce emploie un unique décor, qui est un salon chez Madame de Montreuil, à Paris. L’unité de lieu est respectée, mais pas l’unité de temps : si l’on revient toujours à ce décor, c’est au fil d’une longue période – le premier acte a lieu à l’automne 1772, juste après « l’affaire de Marseille » qui fournit le prétexte de la pièce ; le deuxième acte a lieu à la fin de l’été 1778 ; le troisième, enfin, se tient au printemps 1790, alors que l’Ancien Régime s’écroule devant une Révolution qui est loin d’avoir encore acquis toute sa mesure.

 

La pièce, par ailleurs, se veut anti-spectaculaire – dans sa brève postface, Mishima lui-même dit que l’exotisme des costumes devrait bien suffire… Il a délibérément conçu sa pièce comme un exercice oratoire, ou intellectuel : les mouvements sont limités, il s’agit pour l’essentiel de personnages qui débattent, voire dissertent – dimension qui rejoint peut-être l’art de Sade doublement, son goût des « tableaux vivants », et les longues et outrancières dissertations philosophiques si caractéristiques de ses romans, et notamment des plus pornographiques… C’est à vrai dire une approche tout à fait bienvenue, notamment dans l’ultime acte, où se dessine une dimension absente jusqu’alors – celle du Sade écrivain, dans une sorte de révélation tenant du tableau cauchemardesque autant que séduisant…

 

Je note enfin une particularité chromatique – la référence perpétuelle au rouge, avec toutes ses connotations ; sans doute y a-t-il aussi du blanc, associé à la lumière divine mais pas seulement, et du noir en contraste, mais je ne sais absolument pas ce qu’il faut en déduire, s’il faut en déduire quelque chose…

 

« L’AFFAIRE DE MARSEILLE » ET SES CONSÉQUENCES

 

La pièce s’ouvre au lendemain de « l’affaire de Marseille », décisive dans les ennuis judicaires du Divin Marquis. Certes, il n’en était pas à ses premières frasques – et il faut au moins mentionner le fâcheux précédent de « l’affaire d’Arcueil », rapidement évoquée ici ; les deux, d’ailleurs, témoignent autant des crimes réels du marquis que de la magnifique matière à fantasmes que sa vie dissolue suscitait déjà à l’époque, auprès d’un public avide de scabreux (voyez les accusations de vivisection sur la pauvre Rose Keller, où les rapports délirants sur l’orgie homicide de Marseille, avec ces fous furieux enivrés et empoisonnées qui se tuent à tours de bras…).

 

Quoi qu’il en soit, les pastilles de cantharide données par le marquis aux six compagnes de ses vices qu’avait choisies pour lui et pour une nuit son valet Latour ont eu un effet sans doute non désiré : Sade, qui connaissait leur réputation aphrodisiaque, et en attendait peut-être encore davantage de ces vents qui faisaient ses délices, n’avait probablement pas l’intention d’empoisonner les prostituées, mais la surdose leur a été très douloureuse, et on n’a guère tarder à accuser le marquis d’avoir voulu les tuer…

 

Sade fuit en Italie avec son valet, mais aussi tant qu’à faire avec Anne-Prospère de Launay, personnage de la pièce, qui avait le bon goût d’être tout à la fois chanoinesse et sa propre belle-sœur…

 

En son absence, le Parlement de Provence le condamne à la peine de mort par décapitation – et le brûle en effigie ainsi que Latour. De cela, en Italie, notamment à Venise, Sade se moque bien – son séjour avec Anne-Prospère, qui a lui aussi atteint des proportions mythiques, a parfois été présenté comme l’amour de sa vie…

 

Revenu en France, toutefois, il risque sa tête. Mais il est soustrait à l’application de la sentence du Parlement de Provence par une de ces lettres de cachet, qui deviendront bientôt l’exemple suprême de l’arbitraire royal, mais qui étaient susceptibles alors de nombreuses applications, tout particulièrement dans ces affaires de mœurs impliquant la noblesse, et souvent à la demande même des familles des détenus ; et, en l’espèce, en l’emprisonnant, on lui a sauvé la vie…

 

Par contre, c’est bien ainsi que Sade entame sa vie carcérale – il aura le douteux privilège, dans cette période confuse, d’être pensionnaire des geôles des trois régimes qui se succèdent rapidement, l’Ancien Régime, la Révolution, enfin l’Empire…

 

LE RÉCIT DE LA COMTESSE

 

Mais nous n’en sommes pas encore là. Quand la pièce débute, Sade est en Italie, à distance de la loi française ; mais « l’affaire de Marseille » est encore toute chaude, et fait les délices des amateurs de ragots scabreux.

 

Rien d’étonnant, sans doute, si la pièce s’ouvre sur le récit, par la comtesse de Saint-Fond, des abominations commises par ce Donatien qu’elle apprécie tant – lui qui était un si charmant enfant, avec ses belles boucles blondes…

 

La comtesse est armée d’une cravache d’équitation, qu’elle agite avant même de prononcer le moindre mot (on peut redouter un Sade à la façon du Grand-Guignol, mais la pièce se montre bien vite plus subtile, si l’auteur s’amuse sans doute quelque peu ici…) ; elle-même d’une vilaine réputation, et qui assume volontiers sa vie dissolue, elle se réjouit sans doute d’autant plus de la présence à ses côtés de la bigote baronne de Simiane – laquelle écoutera bien son récit, quand bien même elle lui ordonne de se boucher les oreilles : en cela, la baronne incarne bien toute une hypocrisie d’essence religieuse, qui blâme vertueusement mais prête l’oreille aux méfaits avec une fascination passablement perverse…

 

L’ORDRE ET LA RÉPUTATION

 

Les deux femmes ont été convoquées par Madame de Montreuil, mère de la pauvre Renée – laquelle fait cependant une apparition surprise, ayant tout juste gagné Paris depuis son château de La Coste tristement désert…

 

L’ambiguïté de Renée ne tarde guère à se révéler – on la devine complice de la fuite du marquis son époux… Et cette connivence changera sans doute l’attitude de Madame de Montreuil : la parlementaire avait requis l’aide de la comtesse et de la baronne afin que chacune, à sa manière on ne peut plus distincte, intervienne pour préserver, sinon la vie de ce gendre qu’elle feint parfois d’aimer mais qu’elle déteste bien plus probablement, du moins la réputation de la maison.

 

La réputation est sans doute ce qui compte le plus à ses yeux : en tant que telle, elle incarne la société, l’ordre moral qui va avec, l’hypocrisie qui lui est inhérente. En cela, peut-être y a-t-il quelque chose de japonais dans le personnage ; je lis en parallèle Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict, et l’anthropologue me paraît toucher quelque chose d’essentiel quand elle signifie les conséquences éventuellement opposées, en tout cas bien différemment fondées, de la culture de la culpabilité et de la culture de la honte… Disons, plus exactement, que son comportement a quelque chose de cohérent dans les deux cultures, exceptionnellement peut-être.

 

Quoi qu’il en soit, c’est bien sa fille qui a quelque chose d’incompréhensible dans sa démarche : pourquoi protège-t-elle donc ce mari qui l’humilie sans cesse ? C’est bien cette psychologie complexe qui est au cœur de la pièce. Et sans doute justifie-t-elle dès lors les manipulations de la fourbe Madame de Montreuil, qui, pour afficher sa décence avant tout, n’a rien à envier à une Madame de Merteuil… Au prétexte du bonheur de sa fille, elle n’entend après tout que défendre son image ; à moins que, dans son esprit, ce ne soit la même chose ?

 

LE RETOURNEMENT

 

La suite sera donc tout autant une affaire de rivalités – de Renée contre Anne-Prospère, et la jalousie y a sa part, de Renée contre sa mère surtout. Mais, les années passant, le rapport à Sade et à ses crimes évolue. C’est sans doute là que réside une des forces essentielles de la pièce, qui sait inscrire dans son récit une cohérence évolutive, où la psychologie des personnages demeure intègre dans un monde qui bouge, et qui de ce seul fait change la donne.

 

Au troisième acte, Renée apparaît vieillie. La nouvelle de la proche libération de son époux, qu’elle a si souvent tenté d’obtenir en vain depuis sa première incarcération, et éventuellement en dépit des manœuvres de sa mère, ne la laisse pas indifférente, mais elle ne peut l’envisager de la même manière qu’auparavant. Elle est consciente d’un changement – chez elle, chez son époux, dans la France entière.

 

Elle est surtout rattrapée en définitive par la baronne de Simiane – la comtesse de Saint-Fond a quant à elle péri dans l’agitation populaire, alors qu’elle avait revêtu les atours d’une prostituée pour satisfaire à ses désirs envahissants et à leur vilénie affichée : on en a fait une sainte putain de la Révolution en marche… La baronne est-elle victorieuse par défaut ? Elle a en tout cas peut-être transcendé sa bigoterie – à moins qu’il ne s’agisse que d’accepter une évolution fatidique ? Toujours est-il qu’elle est rentrée dans les ordres, et incite Madame de Sade à faire de même – laquelle y semble résolue (ici, je crois qu’il y a une entorse à l’histoire ? Il me semble que Renée-Pélagie s’était contentée d’obtenir le divorce, puis d’émigrer avec sa famille et ses enfants…).

 

Sa mère, plus que jamais à cheval sur les conventions, s’inquiète de ce choix de se retirer du monde – elle en vient même, maintenant, à recommander à sa fille de rester avec son époux, quand elle l’avait en vain intimée de se séparer de lui au long de toutes ces années ! La situation est donc soudainement inversée.

 

Mais sans doute les arrière-pensées y sont-elles pour quelque chose ? Madame de Montreuil, toujours à tirer des ficelles, redoute que l’alliance avec les Sade, et indirectement avec la famille royale, s’avère périlleuse en ces temps troublés… Mais on lui a dit que Donatien avait quelques connaissances dans le nouveau régime, et peut-être pourrait-il les en faire profiter ? On l’a dit intime de Mirabeau, lui-même incarcéré pour des motifs assez proches… Il se seraient disputés, en fait – mais n’est-ce pas là preuve d’intimité ?

 

L’APOCALYPSE DE L’ÉCRIVAIN

 

Le point de vue de Renée est tout autre – elle n’en est plus là. C’est qu’elle, sinon les autres et notamment sa mère, a perçu le changement chez Sade, enfin – produisant une lumière éblouissante, autant que la lumière divine dont la baronne lui assure qu’elle est la seule concevable.

 

C’est que le Divin Marquis s’est fait écrivain, et qu’elle a lu sa Justine – en fait, sauf erreur, Sade n’avait pas encore écrit ce roman, son plus célèbre ; peut-être faut-il y voir son premier état, Les Infortunes de la vertu ? Celui-ci, par contre, était bien rédigé alors. C’est sans doute de peu d’importance – encore une fois, Mishima n’est pas historien. Le thème de Justine est suffisamment fort et en rapport avec les déboires de Renée pour qu’on y fasse référence de préférence à tout autre texte qui aurait été plus historique – ce qui inclut Les Cent Vingt Journées de Sodome.

 

Renée en retire en tout cas une révélation qui pourrait bien avoir la force irrépressible d’une apocalypse, dans tous les sens du terme (pp. 124-125) :

 

« À force de se concentrer en pensée et d'écrire page sur page, Donatien, dans sa prison, a fini par m'enfermer dans un récit. C'est nous, ceux du dehors, qui sont emprisonnés par lui. Nos vies, nos souffrances, nos efforts ont été vains. Nous avons vécu, agi, crié, pleuré, uniquement pour lui donner matière à compléter son affreux roman.

 

« Quant à lui... Ah ! La lecture de son livre m'a permis de me rendre compte de ce qu'il avait fait pendant sa détention. La Bastille a été prise de l'extérieur, mais il en avait ruiné les murs de l'intérieur, sans même s'être servi d'une lime. Sa seule force avait effondré la prison. S'il ne s'échappait pas de ce débris, ce n'est que par libre choix d'y rester. Ma longue peine, ma lutte pour l'aider à fuir, mes démarches en vue de sa rémission, mes cadeaux aux geôliers pour les séduire, mes suppliques aux autorités, temps perdu que tout cela !

 

« Donatien, plutôt que de rechercher la futilité du plaisir charnel évanoui sitôt que goûté, essayait de construire une impérissable cathédrale du vice. Il essayait de soumettre ce monde à un véritable code du mal au lieu d'y commettre simplement des crimes ou de mauvaises actions, car il aime moins les actes que les principes, moins les nuits voluptueuses qu'une nuit si vaste qu'elle puisse recouvrir l'éternité, moins les esclaves du fouet que le royaume de la fustigation. Sa manie de détruire est devenue passion de créer. Quelque chose d'indescriptible, mais qui est inné chez lui, a donné naissance à de transparentes formes du mal, à une pure cristallisation du mal.

 

« Le monde où nous sommes en train de vivre, ma mère, est un monde créé par le marquis de Sade. »

 

SADE À LA PORTE, LE RÉEL ET L’IDÉAL

 

On ne saurait mieux conclure… ou presque. Car voici soudain que le marquis, libéré, se présente à la porte de Madame de Montreuil. Il a changé, oui – pas seulement parce qu’il a réveillé l’écrivain en lui… Il est un homme vieilli, et un obèse – il a considérablement engrossé durant ses séjours en prison, imposant à ses geôliers des menus délirants, où participaient pleinement les efforts de Renée pour adoucir sa détention. Pâle et mou, nerveux… Où sont passés ses rires d’enfant, et ses mèches blondes ?

 

Ce marquis s’est conçu un monde idéal – il ne cessera, par la suite, d’en rajouter dans les fantasmes de papier, au gré d’utopies carcérales où la raison triomphante et amorale balaie les conventions d’un monde finissant, et tente illico d’avorter celles de monde qui s’annonce… Mais lui-même n’a plus rien d’un idéal, et sans doute Renée, fatiguée, entend-elle conserver malgré tout de son difficile époux une image devenue tout aussi romanesque : elle refuse de le voir, et lui signifie qu’il ne la verra plus jamais.

 

LE TEXTE

 

La pièce est assez habile, qui joue intelligemment de son sujet, de ses personnages et de son cadre. On n’en fera pas pour autant un chef-d’œuvre, mais probablement plus qu’une simple curiosité.

 

Reste une question qui m’intrigue : que faut-il penser de cette « version française d’André Pieyre de Mandiargues » ? Faut-il en déduire des libertés par rapport au texte original ? Je n’en ai aucune idée, et, si vous en savez davantage, ça m’intéresse… Je me souviens que Mishima, sauf erreur, avait recommandé voire ordonné que ses traductions, française et autres, se basent sur la version anglaise, mais c’est semble-t-il encore autre chose ici…

 

Quoi qu’il en soit, « la plume » a ses bons moments – ainsi dans le passage que je viens de citer. Elle peut cependant s’avérer inégale – notamment au gré de comparaisons un peu tordues…

 

CONCLUSION

 

Reste que tout cela se lit bien. Cette rencontre assez saugrenue entre Sade et Mishima a produit ses fruits ; et le thème subtil de la pièce est bien servir par des personnages joliment rendus, tant dans leur complexité que dans leur caractère archétypal ou allégorique – que ces deux dimensions s’accordent n’est pas la moindre réussite de cette Madame de Sade.

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Planètes, de Makoto Yukimura

Publié le par Nébal

Planètes, de Makoto Yukimura

YUKIMURA Makoto, Planètes : intégrale, [Puranetesu], traduction [du japonais] par Xavière Daumarie, adaptation graphique de Monica Rossi, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2001-2004] 2015, 1040 p.

 

En dehors de la redécouverte d’Akira d’Ôtomo Katsuhiro, ma curiosité tardive pour les mangas, ce continent dont je ne sais rien, s’est essentiellement focalisée sur les œuvres d’horreur, éventuellement « ero guro », mais il n’y a aucune raison pour que cette approche se montre exclusive ; d’autres genres peuvent m’intéresser, dont, non des moindres, la science-fiction, bien sûr. Dans ce domaine, la recommandation de la série (achevée) Planètes de Yukimura Makoto a été unanime ; j’avais déjà eu de très bons échos de cette BD auparavant, et n’ai donc guère hésité à me la procurer. Dans son édition intégrale chez Panini France – même s’il n’est pas dit que rassembler toute la série dans une intégrale de plus de 1000 pages en format dictionnaire ait été une très bonne idée, mes bras en ont régulièrement souffert… C’est quand même lourd et difficile à manier. Bon, c’est un point secondaire, hein…

 

Le vrai problème est ailleurs – puisque problème il y a. Au sortir de cette lecture, je me dois en effet de faire part d’une déception – à la hauteur des attentes que les avis des camarades, mais aussi les tout premiers épisodes de la BD, effectivement excellents, avaient suscitées. Au final, j’ai donc l’impression d’une œuvre surestimée, et qui m’a laissé un goût un peu amer en bouche. Mais c’est une déception très personnelle, à l’évidence… Essayons quand même de dire pourquoi.

 

UNE ANTICIPATION RÉALISTE

 

En commençant peut-être par ce qui fait la force de la BD ? Je dirais pour l’essentiel son contexte, et son approche au regard du genre science-fictif. Yukimura a en effet choisi de traiter son histoire d’une manière aussi réaliste que possible (globalement…). Peut-être même peut-on parler de « hard science » à l’occasion.

 

En tout cas, l’histoire, qui débute en 2075, repose sur une anticipation plausible, et par ailleurs très documentée. C’est un aspect tout particulièrement sensible dans les premiers épisodes (de très loin les meilleurs en ce qui me concerne), qui interrogent de manière crédible les aléas et implications de la vie de l’homme dans l’espace – au regard de plusieurs critères allant de la politique la plus abstraite à la psychologie et la santé des astronautes, en passant par l’écologisme, la science, la volonté, le rêve…

 

Il y a des ambitions d’aller plus loin, certes – mais justement : dans cette BD, l’homme n’a pas encore atteint Jupiter, et le long voyage pour s’y rendre parasite bientôt, puis remplace (hélas…), le contexte initial des éboueurs de l’espace (oui, j’y arrive).

 

L’anticipation n’a donc rien d’excessivement hardi, sans être trop timide pour autant. Et la documentation est à l’avenant, qui laisse espérer une approche finalement assez rare en BD de science-fiction, j’ai l’impression – à la limite de la « hard science », oui, qui fait rêver et émerveille le lecteur sans se montrer outrancièrement spectaculaire pour autant : le « sense of wonder » au sens le plus strict.

 

LES ÉBOUEURS DE L’ESPACE

 

Pour mettre en place cette approche, Yukimura commence par nous faire vivre le quotidien d’un petit équipage de trois personnes, accomplissant à bord de leur Toy Box aux allures de quasi-épave le plus ingrat et le plus nécessaire des boulots : récupérer ou détruire les innombrables débris résultant de la conquête de l’espace et qui errent en orbite, au risque de générer des catastrophes (la BD revient régulièrement sur l’idée du « syndrome de Kessler », un scénario peu ou prou apocalyptique, d’autant plus glaçant qu’il est parfaitement crédible jusque dans son absurdité et son ironie). Sans surprise, tout cela débouche sur un questionnement écologique, mais plus ou moins bien mené… D’abord passionnant, puis plus lourdingue – j’y reviendrai.

 

Yuri

 

Mais l’équipage, d’abord. On commence avec Yuri, rescapé d’un tragique accident ayant causé la mort de sa jeune épouse – justement à cause d’un de ces débris (c’est la première scène de la BD) ; c’est peut-être pour ça qu’il a choisi ce boulot, afin d’éviter que cela ne se reproduise… ou de trouver un débris cher à son cœur, ultime témoignage d’un traumatisme impossible à surmonter – à moins que cette découverte n’en soit justement l’occasion, sous forme de catharsis.

 

Au fond, peu importe : ce personnage très laconique, au premier plan tout d’abord, disparaît très vite de l’intrigue…

 

Hachimaki

 

Tout aussi rapidement, celui qui bouffe la caméra, si j’ose dire, c’est le Japonais de l’équipe, le jeune Hoshino Hachirota, surnommé Hachimaki en raison du bandeau dont il ceint toujours son crâne. Il incarne clairement, au tout début, le rôle du bouffon, suscitant le rire autant que l’identification chez le lecteur.

 

Au-delà, il est avant tout l’homme possédé par un rêve de nature obsessionnelle, et prêt à tout pour l’accomplir : en l’espèce, avoir un jour sa propre navette, pour se promener dans l’espace comme il le souhaite. Il est bien sûr très improbable qu’un insignifiant éboueur de l’espace parvienne un jour à accomplir ce rêve, mais Hachimaki s’y tient contre vents et marées – et le recrutement de la mission à destination de Jupiter est pour lui une occasion en or de s’en rapprocher un peu plus ; mais le contexte initial de la BD en pâtira…

 

Sa famille joue également son rôle dans l’intrigue globale : son père Goro, lui-même astronaute, sa mère un ersatz de bonne femme de pilote attendant patiemment que ses hommes lui reviennent en faisant la popote (on y reviendra aussi), son petit-frère qui lance fusée après fusée dans l’espoir d’en voir une s’échapper vraiment de l’atmosphère… Il faudra aussi parler de Tanabe, mais j’y arrive…

 

Fi

 

Le personnage le plus intéressant et peut-être le plus sympathique, paradoxalement, de l’équipage du Toy Box, est son capitaine, Fi Carmichael, afro-américaine d’autant plus soupe au lait qu’elle est grosse fumeuse, et qu’il n’est pas facile de trouver où fumer dans l’espace (sa scène de manque est probablement à mes yeux un des meilleurs moments de la BD – mais c’est sans doute parce que je suis moi-même gros fumeur…).

 

Personnage rebelle et excessif, pas dénué cependant de générosité, Fi est un beau personnage féminin, pleinement libre – à ce stade enviable où le questionnement de sa compétence et et de son rôle au sein de la société n’a même plus à se poser. Hélas, ça ne durera pas éternellement…

 

Tanabe

 

Il faut enfin mentionner Tanabe Ai, ou « celle par qui le mal arrive »… Tanabe, qui rejoint l’équipage un peu plus tard, puis remplace nommément Hachimaki parti pour Jupiter, est bien pour moi le personnage qui flingue la BD – ou commence à le faire, après quoi ça dérapera de toutes parts.

 

Portée systématiquement par « l’amour » (« ai », donc – prénom choisi par ses parents adoptifs pour décider de son destin), elle amuse d’abord vaguement par ses réactions surprenantes, jusqu’à ce que, assez vite, la lassitude s’installe du fait même de sa niaiserie permanente. Ses relations avec Hachimaki sont du plus haut pénible…

 

UN DÉBUT BRILLANT

 

Les premiers épisodes sont bons, voire brillants. Ce microcosme est joliment mis en scène, et les personnages, que ce soit lors de leurs missions (éventuellement très dangereuses…) de nettoyage des débris orbitaux, ou bien lors de leurs escales sur la Lune, ou même le cas échéant lors de leurs brefs et espacés séjours sur Terre auprès des leurs, sont l’occasion tout à la fois de questionner la conquête de l’espace et ses implications pour l’homme, mais aussi les relations humaines complexes qu’une telle vie suscite presque naturellement.

 

C’est très bien fait, documenté d’une part, relativement émouvant et empathique de l’autre, et, si la BD avait poursuivi sur cette voie, je ne doute pas qu’elle m’aurait pleinement convaincu : elle aurait été le chef-d’œuvre qu’on m’avait vendu.

 

Il y a de beaux moments : outre la crise de manque de Fi, versant plutôt humoristique, je retiens par exemple ces troubles physiques et psychiatriques liés à la vie dans l’espace, poussant un vieil astronaute au suicide (tandis que le cadavre de l’un de ses semblables, censé avoir disparu dans le vide, refait un tour dans l’orbite terrestre – suscitant des questionnements infiniment japonais, la lecture en parallèle de Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict, notamment dans les chapitres portant sur la « dette » ou l’ « obligation », m’a fait tout particulièrement apprécier cette dimension), ou prohibant peut-être à terme le rêve de Hachimaki, confronté à l’horreur insupportable de la solitude dans le vide – d’autant plus forte qu’en se fixant sur ce rêve obsédant le jeune homme se coupe nécessairement des autres, questionnement ici joliment traité, mais qui deviendra hélas très vite lourdingue…

 

L’exposition des soucis en rapport avec le « syndrome de Kessler » est quant à elle passionnante, et un autre fil rouge est tout d’abord très enthousiasmant, qui voit des écoterroristes dits « Starworld Guardians » multiplier les attentats (d’abord dans les rares salles réservées aux fumeurs, d’où la crise de Fi…) pour dissuader l’homme de vivre dans l’espace.

 

Puis les choses changent – et à mon sens d’une manière très regrettable, voire pour le pire. En fait, c’est à la limite de la rupture de contrat : les éboueurs de l’espace, c’était bien sympathique, mais Yukimura passe à autre chose… Pourquoi pas ? Le problème est que ces « autres choses » sont infiniment moins bien gérées à mes yeux…

 

Gaffe, je ne vais pas rechigner aux SPOILERS

 

LE TOURNANT DE LA BD : LA FOCALISATION SUR HACHIMAKI

 

La BD se focalise ainsi davantage sur Hachimaki – dans son rêve, et son désir d’intégrer l’équipage du vaisseau à destination de Jupiter. Le sympathique bouffon se mue en gros con, dont l’obsession envahissante prohibe tout sentiment humain. Pourquoi pas, donc ? Mais c’est un peu brutal, comme changement… Et, surtout, cela entraîne vite des conséquences pénibles de sucrerie excessive.

 

Les écoterroristes, l’hôpital et la charité

 

Une première étape est sans doute la confrontation du jeune homme aux écoterroristes, incarnés par le brillant Hakim (forcément). Le questionnement derrière les « Starworld Guardians » était riche de possibilités palpitantes, mais j’ai vraiment eu l’impression que Yukimura en a fait n’importe quoi…

 

Un grand moment de « what-the-fuckisme » : Hakim méprisant Hachimaki, au principe qu’il serait « un de ces hommes prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme lui »… Mais, euh, n’est-ce pas exactement ce que font Hakim et ses comparses ? Dit comme ça, c’est tellement absurde que cela ressemble à une blague, mais la scène, telle qu’elle est construite, donne vraiment l’impression qu’elle implique le plus grand sérieux, avec Hakim ayant le beau rôle au moment même de sa réplique, là où Hachimaki incarne plus que jamais le connard égoïste… Très étrange, vraiment…

 

Tanabe et son amour envahissant

 

Mais ce n’est rien comparé à la suite – quand Tanabe, qui ne cessait de se prendre le chou avec Hachimaki parce qu’il n’avait « pas d’amour » (oui, « ai », son prénom), le sauve des « gentils terroristes » en l’embrassant sous leurs yeux… ce qui, visiblement, suffit à leur faire déposer les armes. Double dose de « what-the-fuckisme », et qui m’a cette fois ouvert les yeux sur l’orientation prise insidieusement par la BD – et dans laquelle je ne me reconnaissais plus.

 

Bon sang : on aura même droit au mariage de Hachimaki et Tanabe ! Celle-ci, femme courageuse et fidèle, prête à patienter sept ans avant le retour de son cher et tendre parti pour Jupiter… Et constituant, selon l’expression récurrente de la BD, un « port » où le bon marin saura toujours revenir – quand même… Peu ou prou la même chose, quoi, que la mère de Hachimaki, à l’égard de son époux autant que de son fils ainé…

 

UN SEXISME INSIDIEUX ET PARADOXAL

 

C’est là un aspect assez déroutant de la BD. Je ne la qualifierais pas de machiste, encore moins de misogyne, mais elle fait preuve d’un certain sexisme au sens le plus strict, que les premiers chapitres semblaient pourtant prohiber – en témoignant d’une civilisation tout juste spatiale où les femmes telles que Fi ou Tanabe (il y en a d’autres, dont une punkette à destination de Jupiter, Sally je crois) étaient pleinement à leur place, où il semblait plus que jamais absurde d’attribuer des rôles à tout un chacun au seul critère de son sexe, et tant mieux.

 

Mais cette idée du « port », un brin déconcertante, et le développement du personnage de Tanabe, son insistance pénible sur l’amour, l’amour ici, l’amour là, l’amour partout, dégénèrent encore sur le tard… cette fois en impliquant Fi, ce que j’ai trouvé vraiment navrant. Sa rébellion devient caricaturale – moto et base-ball comme autant de clichés de la « femme forte »… c’est-à-dire « virile ». Parallèlement, le personnage décidant de s’en tenir là avec l’espace (pour plein de raisons plus ou moins pertinentes), endosse son tablier pour préparer le petit-déjeuner ; réaction de son fils : ouah, t’es devenue une vraie maman ! Et donc papa va devenir un vrai papa ! Etc. À ce stade, le personnage perd à mon sens toute crédibilité et tout intérêt… Il y a certes encore quelques développements la concernant, pour la forme, revenant vaguement à sa rébellion essentielle, mais le mal est fait.

 

Ah, j’en vois venir certains : Nébal serait donc un abject SJW ? Même pas… Ces questionnements sont loin de systématiquement retenir mon attention, et je ne suis pas non plus du genre à exiger des personnages (féminins ici) garantis 100 % sans clichés (sexistes ici), comme ils seraient sans gluten et/ou sans saveur. Une BD, comme un livre ou un film, ou quoi que ce soit d’autre, n’a pas le devoir moral de présenter un état idéal biaisant le réel pour des motifs idéologiques – il y a peu de choses qui m’énervent autant que le « révisionnisme » en la matière, a fortiori quand il relève d’une égalisation anachronique des mœurs. Et cela s’applique à Planètes comme à tout le reste, bien sûr.

 

Ce qui m’a navré ici, c’est la portée invraisemblable du renversement opéré par rapport à la situation initiale ; Yukimura peut sans doute faire ce qu’il veut, et je dirais en temps normal « pourquoi pas ? », donc, mais, cette fois, au-delà du seul sens global du récit, c’est l’intégrité même des personnages et de leur contexte qui est atteinte, et qui, à mon sens, ne s’en relève pas.

 

UN TON PÉNIBLEMENT NIAISEUX

 

Mais sans doute n’est-ce qu’un aspect du problème : pris isolément, le sort fait à Fi ne m’aurait peut-être pas choqué – probablement pas, même – si le ton général n’avait pas viré, depuis pas mal d’épisodes, à la niaiserie générale, avec de l’amour partout, parce que l’amour, tu comprends, quoi, l’amour, veux-je dire, oui, c’est beau l’amour, blah blah, l’amour. Et là j’ai trouvé ça extrêmement pénible…

 

Comment se peut-il qu’une BD au départ aussi juste dans son appréciation des relations humaines, et sachant si subtilement les exprimer dans un contexte qui aurait autrement été sans doute trop froid – engageant justement une jolie boucle de rétroaction où le « réalisme scientifique » de la BD et l’humanité des personnages s’entretiennent et se renforcent sans cesse, aussi paradoxal que cela puisse paraître –, comment donc cette BD peut-elle autant se vautrer dans, disons, la sagesse bonsenseuse à dix balles de mes mysticouilles ?

 

Au fur et à mesure des épisodes, j’ai trouvé cette dimension de plus en plus pénible, à la limite même de l’insupportable… Il est vrai que le « bon sens » et la « sagesse pratique » figurent au nombre de mes abominations personnelles, avec disons le nationalisme, l’instrumentalisation de l’histoire, la réaction, le dogme, la Bretagne, ce genre de choses qui peuvent souvent en être imprégnées…

 

La BD se conclut sur un « discours » improvisé de Hachimaki arrivant sur Jupiter – une sorte d’anti « petit pas pour l’homme, bond de géant pour l’humanité », et assumé comme tel. Le discours se veut donc simple et humain, plein de bon sens… Un peu les revendications des gourous démagogues, quoi (tant qu’ils ne sont pas en mode « haine »). L’amour, l’amour, l’amour…

 

Merde ! Filez-moi un flingue, faut que je compense !

 

 

Bon, pas à ce point.

 

Mais je crois que dans la catégorie « discours final où on est tenté de chercher le sens de l’œuvre du seul fait de sa position, mais où on préfèrerait s’abstenir tant c’est pénible et creux », je n’avais peut-être pas lu aussi insupportable depuis, disons, La Zone du Dehors d’Alain Damasio (même si c'est d'un autre ordre)…

 

Compenser de la sorte le sentiment vertigineux de petitesse face à l’espace infini, si prégnant dans les premiers chapitres, par une niaiserie aussi commune, c’en est presque criminel à mes yeux.

 

RESTE LE GRAPHISME…

 

Quel gâchis ! Et d’autant plus que le graphisme est globalement admirable : précis et détaillé dans les éléments de décor, éventuellement dynamique dans les quelques scènes d’action éparses (pas toujours hyper lisibles, ceci dit), et adroit justement dans cette confrontation des personnages à la vastitude de l’univers silencieux, à ces espaces infinis qui effraient Pascal et pas mal de monde en sus dont moi, et qui demeurent un moteur essentiel du « sense of wonder ».

 

L’approche est différente pour les personnages, ne rechignant pas à un expressionnisme se muant éventuellement en caricature, mais avec à-propos – et le rythme des dialogues dans la mise en page, avec plein de petites astuces, est souvent savoureux.

 

UNE DÉCEPTION

 

Planètes avait donc tout pour être un vrai chef-d’œuvre de la bande dessinée de science-fiction. Elle l’est peut-être à s’en tenir aux premiers épisodes… Mais la suite m’a toujours un peu plus déçu à chaque page ou presque. Oui, vraiment : un sentiment de gâchis…

 

Poursuivre avec Yukimura ? Je ne sais pas. On m’a vanté Vinland Saga, série toujours en cours et visiblement très différente, mais, du coup, je suis un tantinet méfiant… Bon, verra bien, peut-être…

 

Mais là, déception. Triste, très triste déception.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (27)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (27)

Vingt-septième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, Leah McNamara et ma « Classy » Tess McClure (ou maintenant Tess la Rouge…), maître-chanteuse ; noter que cette dernière est tombée à 0 en SAN avant même le début de la séance…

 

I : DANS LA CAVE

 

[I-1 : Tess : Stanley] Je suis éblouie par un étrange scintillement, et, quand je cesse de cligner des yeux, j’ai repris ma véritable apparence, le sortilège ne fait plus effet ; je suis recouverte du sang caillé de Stanley, sensation très désagréable…

 

[I-2 : Tess : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] La pièce où je me trouve est relativement vaste, et apparemment souterraine. Elle me rappelle infailliblement mon premier « déplacement », depuis le manoir de Hippolyte Templesmith… Se trouve contre le mur nord une rangée de lits superposés à trois étages. Quant à moi, je suis contre le mur est, les lits sur ma droite. En face se trouve une table recouverte de boîtes de conserve entamées et d’assiettes jamais finies – de la nourriture pour chiens ou chats, pas desservie depuis bien longtemps, et grouillant de mouches et d’asticots, répandant une odeur de pourriture à la limite de l’insoutenable. Contre le mur sud, au centre, il y a un évier étonnamment propre, appuyé contre la terre à nu – j’ai l’impression qu’il n’a jamais servi, ou du moins pas depuis longtemps… Contre le mur à ma gauche se trouve également un vieux portemanteau, sur lequel s’entassent des dizaines de grandes robes à capuches ; elles sont de taille et de confection différentes, mais arborent toutes un symbole aklo – différent de celui que j’avais gravé dans la baignoire pour le rituel de change-forme, mais la parenté est indéniable. Un homme est affalé par terre, à côté de la table, et je le reconnais : c’est Alexis Ranley, le directeur de l’asile d’Arkham ; il est inconscient, mais je perçois sa faible respiration.

 

[I-3 : Tess] Mais il y a d’autres respirations, et des ronflements – plusieurs silhouettes étendues sur les lits de ce répugnant dortoir. Et une d’entre elles est réveillée, qui sort de son lit. La lueur de la lanterne au plafond me permet de distinguer son faciès hideux, son visage rongé par les aphtes, qui lui couvrent la bouche et les joues jusqu’à obstruer son œil gauche. Sa langue bouffie, en dépit de tous ses efforts, ne parvient pas à franchir la barrière de ses lèvres malades ; l’homme semble vouloir parler, mais ne peut produire que de désagréables onomatopées sans signification.

 

[I-4 : Tess : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Mon esprit est broyé… Je me souviens de la sensation répugnante, quand j’ai plongé la langue dans la bouche de « 6X » ; j’en retire globalement une certaine fierté, parce que je l’ai ainsi mouché et ai anéanti ses plans, mais demeure cette désagréable sensation râpeuse ; et, de ma langue, j’ai senti ses dents étonnamment pointues, de taille variable et non ordonnées… Mais il y a pire : j’ai déjà été transportée dans un souterrain de ce genre – ce souvenir me submerge et me terrifie. Je n’ai plus aucun espoir, que ce soit pour moi ou pour l’humanité dans son ensemble : je sais que je ne serai plus jamais heureuse et libre ; même si par miracle je parvenais à m’en sortir une fois de plus, et je n'y crois guère, je me sentirais à jamais écrasée par le poids oppressant de toute cette terre, sachant que des horreurs sans nom me guettent à chaque détour…

 

[I-5 : Tess : Alexis Ranley ; Stanley] Tandis que l’homme qui s’est levé essaye en vain de baragouiner quelque chose, je m’approche calmement de l’évier – je veux me débarrasser du sang de Stanley sur ma figure, obéissant à un besoin rituel de redevenir moi-même. Je constate que se trouve une porte en fer sur le mur est, et une autre en bois, entrouverte, laissant passer une vague lumière que je suppose « naturelle », sur le mur d’en face. J’ignore Alexis Ranley et sa respiration faible, tout autant les déchets sur ou à côté de la table : seul compte l’évier. Je fais couler l’eau en dépit des protestations de l’homme qui s’est levé – la plomberie émet des petites détonations, et produit l’eau par à-coups, témoignant de ce que l’on n’en a peut-être jamais fait usage. Je prends le temps de me débarbouiller, redeviens enfin Tess – ça me fait du bien.

 

[I-6 : Tess : Hippolyte Templesmith/« 6X »] L’homme qui s’est levé est visiblement furieux. Et j’entends un craquement de bois vieilli : il secoue une rangée de lits superposés pour réveiller d’autres de ses camarades. Tous sont vêtus de tuniques crasseuses semblables à celles qui sont suspendues au portemanteau. Je me retourne pour faire face au premier homme et le fixe avec haine : mon sadisme n’a plus la moindre raison d’être modéré, je n’ai plus aucune retenue – le désir de faire souffrir cet homme assimilable d’une manière ou d’une autre à « 6X » est plus fort que tout. Les hommes sur les lits sont visiblement affaiblis, épuisés et maigrelets ; deux d’entre eux se lèvent cependant, et m’aperçoivent : eux aussi sont rongés par les aphtes, mais leurs voix sont plus discernables.

 

[I-7 : Tess] Je vois que se trouvent des placards entrouverts à côté de l’évier ; à l’intérieur, il y a des bouteilles de verre et des petits bidons, tous remplis d’un liquide rosâtre. Le premier homme s’avance vers moi, l’air déterminé, si sa fatigue est palpable ; il a extrait une longue dague stylisée de sa tunique. Tandis que les deux autres achèvent de se réveiller, je dégaine mon .38, qui était toujours dans mon sac à main (j’ai sur moi tout ce que j’avais au gala). J’attends un instant avant de le brandir, mais le deuxième homme sort de son lit une vieille épée rouillée, tandis que le troisième cherche à réveiller d’autres comparses. Le premier, surtout, qui continue à avancer, ne dissimule en rien ses intentions : il veut me planter avec sa dague. Je lève mon arme, ajuste mon tir, et tente de lui loger une balle en pleine tête ; mais je manque de précision, et je l’atteins seulement à l’épaule gauche – ce qui le fait reculer, mais pas grand-chose de plus. Suite à la détonation, on s’agite bien davantage sur les lits – plusieurs hommes de même allure en sautent, saisissant au passage diverses armes, parfois improvisées…

 

II : L’ARCHIPEL HALLUCINÉ

 

[II-1 : Chris, Dwayne, Leah] Chris, Dwayne et Leah, s’ils ne se sont pas encore retrouvés, sont dans un environnement globalement identique. Autour d’eux s’étend à perte de vue un océan dénué du moindre repère, si ce n’est qu’ils se trouvent sur un archipel composé d’îles de taille variable, semblant disposées de manière concentrique autour d’une île centrale surmontée d’une colline (Dwayne se trouve sur cette dernière, pas les autres) ; la distance entre certaines de ces îles laisse supposer qu’on devrait pouvoir les joindre à la nage ; l’eau est très claire, avec des reflets turquoise, mais on n’en voit pas le fond. La flore est étonnante, pour partie tropicale, pour partie tempérée – il est vrai que le climat est à l’avenant. La lumière aussi est étrange, qui a quelque chose d’argenté ou d’un gris pâle, émise par un soleil mordu par deux lunes. On devine, à observer la colline centrale, que son sommet est affaissé. Par ailleurs, de cette colline partent des tranchées qui en descendent et constituent tout un réseau jusqu’aux plages – impossible pour l’heure de déterminer si elles sont naturelles ou artificielles.

 

[II-2 : Leah, Chris] Leah se réveille peu après Chris, cinq ou dix minutes au plus – juste derrière lui : il est debout et observe décontenancé le paysage. Non loin se trouve une de ces tranchées. Leur île, dont il est difficile de déterminer la surface (2 km² ?) est disposée comme les autres autour de la colline centrale. Autour d’eux s’agitent des dizaines de crabes assez gros sans être monstrueux – ils les ignorent complètement, ne sont en rien agressifs : ils passent entre les jambes de Chris sans lui prêter attention, et quand ce dernier trébuche presque sur eux ou les repousse en secouant ses jambes, ils ne tentent aucune riposte. Chris balaye l’horizon du regard, en quête de gens. Mais il n’y a que Leah, qui se réveille doucement. Il se dirige vers elle. Ils tentent d’échanger quelques paroles, mais sont l’un comme l’autre perdus et éberlués dans cet environnement étrange.

 

[II-3 : Chris, Leah : Johnny « la Brique », Danny O’Bannion] Chris se dirige alors vers la tranchée non loin – il dit à Leah qu’il va y jeter un œil, voir s’il n’y trouverait pas quelque chose à même de les aider, et Leah l’accompagne. Il n’y a pas de végétation dedans, les crabes ne s’y avancent pas davantage, et elle fait environ deux mètres de profondeur. Une substance, un peu partout, semble vaguement refléter la lumière. La tranchée a une forme régulière, obéissant à une structure, de moins en moins large ; pour autant, elle ne présente pas de signes irréfutables de conception humaine. La terre est le plus souvent asséchée, calcifiée, mais il y a quelques zones plus humides dans le fond. Chris trouve de cette substance étrange, reflétant le soleil, à portée de main, sans nécessité de pénétrer dans la tranchée. Il se penche pour s’en saisir. La sensation est celle de gouttelettes métalliques, d’une densité étonnante – c’est un matériau léger mais impossible à déformer. Leah, qui observe derrière Chris, se souvient immanquablement du métal constituant le « squelette » de « la Brique », quand il s’était lancé à l’assaut de la ferme de Danny O’Bannion… Mais, cette fois, c’est comme s’il était fossilisé. Chris peut-il en faire quelque chose ? L’avocat passe en revue leurs options : ou bien ils restent ici, ou bien ils tentent de rejoindre une autre île à la nage, mais il n’a pas l’impression qu’elles abritent davantage de vie, ou bien ils suivent la tranchée ; il s’agit de retrouver leurs camarades, ou d’autres « transportés » – ils n’ont probablement pas été les seuls à faire le « déplacement ». Les tranchées semblent pointer vers la colline au centre de l’archipel (sans végétation) – mais la rejoindre ne sera pas une mince affaire…

 

III : SUR LE FLANC DU MONSTRE

 

[III-1 : Dwayne] Dwayne se trouve sur une sorte d’esplanade à flanc de coteau. Il avait eu un pressentiment quand il avait tenté de fuir de l’Omni Parker House en se jetant par une fenêtre… La sensation de chute s’est poursuivie, mais il n’a pas atterri sur le trottoir : à côté de lui se trouvent deux gigantesques (cinq mètres de hauteur, trois mètres de diamètre à la base) becs de poulpes ! Le souvenir lui revient d’une mission accomplie il y a longtemps, pour exiger paiement d’un restaurateur contre sa « protection » – il y avait vu un cuisinier « tabassant » un poulpe pour en rendre la chair plus comestible, c’est comme ça qu’il avait vu le bec de la créature… Mais les deux becs à côté de lui sont autrement imposants, c'est peu dire ! Ils sont par ailleurs parfois dentelés, comme des couteaux de cuisine. Dwayne est submergé par un sentiment de terreur à l’idée des dimensions de la ou des créatures… Entre les deux becs, et Dwayne est miraculeusement tombé juste à côté, se trouve un « abîme » faisant dans les sept mètres de diamètre, dont il est impossible de voir le fond. La texture sous ses pieds évoque une viande hachée mêlée de cendres.

 

[III-2 : Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border] Dwayne se relève. Il constate que le sortilège continue de fonctionner, il a toujours l’apparence du journaliste Leonard Border. Il évalue sa position, comprenant se trouver sur une aspérité à flanc de coteau ; levant les yeux, il détermine se trouver à environ trois quarts de la pente, laquelle se poursuit, très rude, jusqu’au sommet – Dwayne estime qu’il en aurait pour un quart d’heure ou vingt minutes avant d’y parvenir, et au prix de beaucoup d'efforts. La pente est tout aussi rude dans le sens de la descente, et Dwayne redoute une chute fatale… Il préfère tenter de grimper – espérant, en progressant, parvenir à un chemin plus accessible ou du moins une pente moins marquée. Il cherche de quoi faciliter son ascension – des sortes de crochets, par exemple, mais il ne dispose que de ce qu’il avait sur lui au gala. Il se débrouille tout d’abord assez bien, calant précautionneusement ses pieds dans la terre… mais un mouvement moins assuré le fait dévisser au tiers de son ascension, et il part en arrière, roulant sur le dos – droit vers l’abîme entre les becs ! Il parvient heureusement à contrôler sa chute, et s’agrippe avec les mains – à mi-distance du trou sans fond. Il prend le temps de récupérer, mais il lui faudra bien recommencer… Il va plus vite la deuxième fois, tout en restant précautionneux, en assurant chaque prise. Il repère l’endroit où il avait basculé – la terre y est plus humide ; il prend maintenant soin de s’agripper à des zones plus solides.

 

[III-3 : Dwayne] Dwayne parvient enfin au sommet, effectivement affaissé ; en fait, à l’intérieur, il donne sur une cuvette, redescendant sur une vingtaine de mètres. Au centre se trouvent quatre autres becs de poulpes, plus imposants encore que ceux de son point de départ. Dwayne a plus que jamais la sentation d’une gigantesque « bouche », et d’arpenter une immense créature… Il y a là aussi un abîme entre les becs, mais bien plus large : une trentaine de mètres de diamètre. Mais une structure part de chaque bec pour constituer une plateforme de métal au centre de l’abîme ; s’y trouvent trois statues (et Dwayne a la conviction intuitive qu’il devrait y en avoir quatre), autour desquelles semblent prier un peu moins d’une dizaine d’adorateurs en tunique et encapuchonnés, à genoux, confits dans leur dévotion. Dwayne voit aussi deux escaliers : l’un descend en spirale dans l’abîme, tandis que l’autre suit le long de la cuvette pour aboutir à une porte en bois, entrouverte, à même la terre.

 

[III-4 : Dwayne] Mais il y a un troisième escalier, autrement plus impressionnant, mais qui était invisible jusqu’alors – il monte droit vers le ciel ! Dwayne est cependant trop loin pour en apprécier les détails… Contournant par l’extérieur, il va y jeter un œil de plus près – tendant l’oreille au cas où les cultistes se manifesteraient… Cela fait une bonne marche que de contourner ce cratère, mais Dwayne parvient à l’accomplir sans attirer l’attention des dévots. L’escalier ascendant évoque l’architecture monumentale gréco-romaine, c’est une œuvre très appliquée ; il semble fait d’une sorte de métal, peut-être le même que celui de la plateforme ? Les rambardes sont méticuleusement sculptées de motifs évoquant une infinie nuée de serpents, subtilement entrelacés. Dwayne suit l’escalier du regard, et constate qu’il s’arrête net au bout d’un moment : ce n’est pas qu’il s’est écroulé, ou quoi que ce soit du genre, c’est parfaitement délibéré. Il jette un œil en bas de la colline, et y voit une sorte d’enclos délimité par des murets. Il choisit de retourner au bord de la cuvette, désireux de gagner la porte entrouverte qu’il avait aperçue en bas de l'un des escaliers.

 

IV : LA MALCHANCE

 

[IV-1 : Chris, Leah] Chris et Leah poursuivent leur exploration. Ils discernent des gémissements et des hoquets de douleur en provenance d’une zone où la végétation est plus fournie – toujours aussi déstabilisante, entre cyprès et palmiers… Par réflexe, Leah brandit son archet – elle n’a rien qui ressemblerait à une arme… Ils arrivent dans le dos d’un homme, revêtu de l’uniforme des serveurs de l’Omni Parker House. Le pauvre homme a une branche plantée en plein torse, dont s’écoule tout son sang, tandis qu’une autre a transpercé son bras droit et qu’une troisième, enfin, lui perce la mâchoire inférieure… Mais ces termes ne sont peut-être pas les plus appropriés : Chris et Leah comprennent que le malheureux, au terme de son déplacement magique, s’est matérialisé au milieu des branches…

 

[IV-2 : Leah, Chris : Michael Bosworth] Le serveur a déjà perdu beaucoup de sang, et souffre visiblement. Ils le devinent essayer de hoqueter un : « À l’aide… » Leah dit à Chris, doucement, qu’il « faut le finir », ils n’ont pas le choix – mais ce spectacle sordide autant que cette conviction écœurent Leah, rudement affectée. Quant à Chris, il reconnait maintenant l’employé qui l’avait accompagné pour conduire le chariot où s’était dissimulé Michael dans la chambre froide…

 

V : SANS ISSUE

 

[V-1 : Tess] Mes assaillants sont tous défigurés, certains muets comme le premier, d’autres visiblement sourds. Je ne suis pas certain de leur nombre : cinq ? six ? sept ? La porte entrouverte sur ma gauche m’attire, s’en échappe une lumière que je suppose naturelle. Mais les hommes dévorés par les aphtes m’en bloqueront bientôt l’accès. J’essaye de tirer sur deux d’entre eux pour les disperser et m’ouvrir un passage. Mon premier coup de feu part au-dessus… et je dérape sur des restes pourris de nourriture au moment de faire feu pour la seconde fois. Je parviens à éviter de me casser la figure, mais c’est une nouvelle balle perdue… Deux des cultistes m’attaquent avec leurs mauvaises armes, et l’un d’entre eux m’entaille à la hanche. Il m’est maintenant impossible de gagner la porte entrouverte.

 

[V-2 : Tess : Hippolyte Templesmith] J’essaye de me dégager pour gagner l’autre porte, en fer, mais elle est à l’autre bout de la pièce et je ne vais pas bien loin, d’autant qu’un des adorateurs défigurés à fait voler le contenu de la table sur mon chemin, m’obligeant à un petit détour – je reconnais sous les aphtes la domestique des parents de Hippolyte Templesmith à Boston, qui nous avait dénoncés… Heureusement, mes assaillants sont épuisés et plutôt lents, et j’atteins la porte, tandis qu’un d'entre eux se casse la figure en essayant de me suivre ; seul celui que j’avais tout d’abord blessé parvient à me rejoindre. Hélas, la porte en fer est verrouillée… J’ai beau m’exciter sur la serrure, rien n'y fait.

 

[V-3 : Tess : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Je n’ai pas le choix, il me faut faire face. J’achève d’une balle dans la tête celui qui me suivait – dague tendue en avant, ses muscles de fanatique crispés, il gargouille puis s’effondre, et sa respiration cesse. La domestique des parents de Hippolyte Templesmith finit de réveiller Alexis Ranley, mais pour essayer aussitôt de l’assommer à coups de poings. Les autres poussent comme des cris de guerre, incompréhensibles – mais ils sont trop épuisés pour courir. L’un d’entre eux reste à côté de la porte d’où émane la lumière naturelle et la referme. La domestique maîtrise Alexis Ranley d’une clef de bras tout en continuant de le frapper à l’arrière du crâne. J’essaye de profiter de leur lenteur : je m’avance lentement dans leur direction et ajuste précautionneusement mes tirs ; j’en touche un, deux balles dans le buffet, il s’écroule et rampe – je ne l’ai pas tué, mais il est peu ou prou hors de combat. Il en reste toutefois deux de debout, que je ne parviens pas à toucher… L’un d’entre eux est armé d’une vieille épée rouillée, et me lacère le bras gauche et le torse – la douleur est immense. La domestique essaye maintenant de ligoter Ranley avec ses vêtements déchirés. Mon chargeur est vide… Je lâche mon arme et sors mon couteau à cran d’arrêt. Attaquant aussitôt les deux cultistes qui me menaçaient, j’en blesse un à la main – je visais le bras, mais la douleur était trop forte…

 

VI : L'ABRI DANS LES ARBRES

 

[VI-1 : Chris, Leah] Chris demande son archet à Leah, il veut l’utiliser pour dégager la bouche du serveur de l’Omni Parker House, en sciant la branche qui dépasse. [Hein ?] Leah chante pour attirer l’attention du blessé… Chris hésite, cependant – peut-être vaudrait-il mieux, effectivement, abréger les souffrances du malheureux… Mais c’est maintenant Leah qui l’incite à poursuivre, d’un signe de la tête. Chris se met à la tâche, et parvient à scier la branche ; la tête du serveur tombe aussitôt contre son torse. On l'entend vaguement : « Pitié, pitié… » Mais il a toujours l’autre bout de la branche dans la mâchoire – qui émet des bruissements de feuilles… Chris essaye de l’en libérer, sans succès – est-ce trop gros ? Il soulève la tête du serveur pour le regarder dans les yeux, puis se tourne vers Leah : il n’y a plus rien à faire… Leah opine faiblement du chef. Elle se munit d’une branche pointue… Mais Chris dit qu’il va s’en charger : il va l’étrangler, que ça se termine le plus vite possible. Leah hoche à nouveau la tête, et entame une berceuse… Il faut bien trente secondes à Chris pour étrangler le serveur ; l’instant précédant son dernier soupir, il lui confie : « C’est mieux pour toi ; et là où on va, on n’aura peut-être pas ta chance… » Chris a les larmes aux yeux : il est un avocat, pas un tueur, et encore moins de ses mains… Leah, quant à elle, se sent étrangement mieux – la berceuse lui a peut-être davantage bénéficié qu’au serveur, mais c’était bien la chose à faire…

 

[VI-2 : Leah, Chris] Ils poursuivent leur chemin – il ne sert à rien de s’attarder sur cette triste scène… Et Leah distingue une plateforme entre les branches – elle croit même y voir une sorte de tissu ? Elle l’indique à Chris : c’est bien un signe d’activité humaine. Mais se trouve à côté, à moins d’un mètre de la base du tronc, un cadavre, ou plutôt un squelette nettoyé de toute sa chair et de ses organes… Ils trouvent une paire de lunettes avec un verre brisé à proximité du crâne. Leah a l’impression qu’il a été dévoré – elle est très angoissée, et Chris tout autant… Ils veulent s’en aller, mais Chris entend d’abord fouiller les environs, en quête d’une arme ou de quelque objet utile. Il devrait lui être possible de grimper sur la plateforme – il pense que ça vaut le coup d’y jeter un œil.

 

[VI-3 : Chris, Leah] Chris tente donc de monter, mais glisse sur une branche pas suffisamment épaisse pour supporter son poids, et qui cède. Il tombe sur les fesses – pas de dégâts durables, juste une vilaine douleur sur le moment, et un sentiment d’humiliation… Il regarde Leah, penaud : il n’a rien d’un athlète… Il ne dit pas un mot, mais Leah comprend très bien ; elle essaye à son tour de grimper, et y parvient quant à elle sans souci. La structure est rudimentaire – celui qui l’a bâtie a fait comme il a pu avec ce qu’il avait. Leah y trouve une veste plus ou moins déchirée, nouée pour faire un baluchon ; il y a aussi des lances très artisanales, aux bouts pointus, mais d’une confection assez maladroite. Il n’y a pas âme qui vive. Leah fait passer les lances et le baluchon à Chris.

 

[VI-4 : Chris, Leah : Charles Reis, « Classy » Tess McClure, « Blutch »] Chris ouvre aussitôt le baluchon : à l’intérieur, un canif, un carnet de notes, et un stylo. La première page du carnet est signée : « Charles Reis » (Chris reconnaît ce nom, il m’avait accompagnée chez la mère de Reis ainsi qu’à l’asile d’Arkham où il travaillait – il ne s’était toutefois pas entretenu avec « Blutch »). Leah dit toutefois à Chris qu’elle a un mauvais pressentiment, qu’il vaut mieux partir – elle a en tête des images de tribus primitives et cannibales… On lira le carnet plus loin !

 

[VI-5 : Chris, Leah : Charles Reis, « Blutch », Hippolyte Templesmith] Ils s’éloignent donc, restant tout d’abord à couvert dans la végétation, puis regagnant la tranchée. Ce n’est qu’une fois là-bas qu’ils se mettent à véritablement étudier le carnet de Charles Reis. Il fait écho de réflexions intimes, en rapport avec des notes sur son travail à l’asile et les expérimentations personnelles qu’il y mène sur les patients ; il y a des états d’âme, des cas cliniques (ainsi sur « Blutch », qui a eu des soucis à Innsmouth), mais aussi une certaine fierté : tout cela a un effet bénéfique sur les patients. Après quoi, sur le mode d’un journal intime, Reis décrit sa rencontre avec un individu « délicieux », parfaitement exempt de tous préjugés à l’encontre des métis : il s’agit de Hippolyte Templesmith

 

VII : CHALEUREUSES RETROUVAILLES

 

[VII-1 : Tess : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Les cultistes se gênent entre eux, ils ont du mal à me porter des coups efficaces, je suis plus agile… J’en renverse un d’un coup de pied. La domestique des parents de Hippolyte Templesmith a fini de ligoter Alexis Ranley. J’entraperçois du mouvement, sans bien comprendre ce dont il s’agit, tandis que je repousse d’un coup de pied mon agresseur encore debout. J’ai conscience que la domestique passe dans mon dos, mais elle me plante ses ongles dans la chair sans que je puisse rien y faire – elle est plus vive que les autres, bien que tout aussi dévorée par les aphtes.

 

[VII-2 : Dwayne] Dwayne descend dans la cuvette, sans se précipiter, discrètement. Parvenu à proximité de la porte, il entend des coups de feu de l’autre côté. Mais il a les yeux braqués sur une autre scène : un des cultistes sur la plateforme au-dessus de l’abîme avance près du bord en claudiquant. Les autres le regardent faire, puis s’approchent de lui et le saisissent par les épaules. Mais il se débat, et dit : « Laissez-moi, je veux le faire moi-même ! » Ses comparses le lâchent, et, d’une certaine manière, ils semblent même le féliciter. Il demande quelle est la direction la plus appropriée, et ils la lui indiquent. Il se tient au bord du précipice, où il psalmodie quelques mots – incompréhensibles, mais Dwayne y reconnaît de ces termes étranges qui figuraient dans le rituel de change-forme : Nyarlathotep, Yog-Sothoth… Puis le cultiste se jette dans le vide sous les applaudissements de ses coreligionnaires !

 

[VII-3 : Dwayne : « Classy » Tess McClure] Dwayne tente d’en profiter pour gagner la porte et la franchir, et y parvient. Soudain, il m’entend crier de douleur ! La porte qu’il vient de dépasser était celle auparavant entrouverte qui m’avait tout d’abord attirée… Mais un des adorateurs dévorés par les aphtes y était resté pour monter la garde, armé d’un vieux tuyau de plomb. Voyant Dwayne, il baragouine quelque chose d’incompréhensible. Dwayne lui fait : « Chut ! » Après quoi il lui tire dessus à bout portant ; mais un faux mouvement l’empêche de causer de vrais dégâts… Heureusement, sa cible ne lui fait pas davantage de tort en l’attaquant avec son tuyau, elle est très pataude.

 

[VII-4 : Tess : Hippolyte Templesmith] Je me retourne instinctivement vers la domestique des parents de Hippolyte Templesmith, qui vient de me labourer le dos de ses griffes. Elle semble alors seulement me reconnaître – ce n’était donc pas le cas jusqu’à présent. Et il y a de la haine dans son regard : « C’est VOUS !!! » Je suis excédée, déchaînée, et me jette sur elle pour la poignarder – mais sans succès. [Nos échanges à partir de là se sont montrés très répétitifs, les coups ratant souvent, les esquives fonctionnant quand un portait par miracle… Je ne vais pas faire le détail des coups stériles, et vais plutôt me concentrer sur les actions de Dwayne]

 

[VII-5 : Dwayne, Tess : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Dwayne tire sur son adversaire, et l’atteint les deux fois à la gorge – il lui éclate l’œsophage et, derrière, les vertèbres, au point où il en est presque décapité. M’apercevant en mauvaise posture, il tente alors de me rejoindre – passant à côté d’Alexis Ranley ligoté et inconscient : peu importe ! Un des cultistes que j’avais repoussé de mes coups de pieds se relève. Dwayne le repère et l’achève aussitôt – je n’en avais même pas conscience, toute à ma lutte avec la domestique des parents de Hippolyte Templesmith… En reste un en arrière ; Dwayne s’avance sur lui et lui loge une balle dans l’épaule – il n’est pas mort, mais s’écroule à nouveau par terre ; dans un réflexe ardi, il tente de mordre Dwayne à la jambe, mais sans succès ; Dwayne l’achève d’un coup de crosse, lui explosant le crâne et faisant gicler la matière cervicale…

 

[VII-6 : Dwayne, Tess/« la Rouge » : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Dwayne essaye alors de passer derrière la domestique des parents de Hippolyte Templesmith, afin de la maintenir et de me donner l’opportunité de l’achever. Mais le cultiste que j’avais laissé pour mort par terre, dans un ultime réflexe, agrippe Dwayne par la cheville, suffisamment pour l’interrompre si ce n’est le faire tomber ; il s’éteint sur cette dernière action, un sourire éclatant aux lèvres… À force d’asséner des coups plus furieux les uns que les autres, même si je n’ai que très peu de réussite, je commence du moins à faire peur à la domestique ; je lis de l’angoisse dans ses yeux, presque de la terreur : c’est « Tess la Rouge » qui l’attaque… Dwayne se libère de l’emprise du mort, mais cela lui demande un peu de temps. Alexis Ranley reprend connaissance à ce moment-là, et tape frénétiquement de ses pieds sur le sol. Dwayne a bien conscience que je suis très mal en point… Cette fois, il parvient à se faufiler derrière la domestique, et l’assomme d’un violent coup au crâne. Notre lutte stérile s’achève ainsi, sur son intervention…

 

[VII-7 : Dwayne, Tess/« la Rouge » : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Dwayne me laisse la domestique des parents de Hippolyte Templesmith, et me dit que je peux en faire ce que je veux… Alexis Ranley hurle : « Quelle est cette horreur ? » Je n’y prête pas la moindre attention : la domestique est agonisante, mais je veux la faire souffrir avant qu'elle rende son dernier souffle – je lui lacère le visage, incise ses aphtes… Elle hurle de douleur ; prise de convulsions, elle se débat pour me repousser mais n’est pas en état de faire quoi que ce soit. Dwayne libère Ranley, et lui intime de se taire (il ne cessait de répéter : « C’est "la Rouge" ! ») ; le directeur de l’asile d’Arkham se montre alors docile, prêt à suivre les instructions de Dwayne – qui lui a dit qu’autrement il n’en sortirait pas vivant, et même pas forcément de son fait… Il lui dit aussi de prendre une arme, au cas où : peu importe qu’il ne se soit jamais battu, c’était un ordre, pas une question !

 

[VII-8 : Tess, Dwayne : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Soudain, la porte extérieure s’ouvre, et un cultiste de la plateforme y passe la tête : « C’est quoi ce bordel ? » Il appelle aussitôt ses comparses, tandis que Ranley ramasse une dague. Mon instinct de survie l’emporte sur mon sadisme, et je perçois la menace ; je laisse là la domestique des parents de Hippolyte Templesmith, quitte à y revenir plus tard si c’est encore possible, et je recharge mon .38.

 

[VII-9 : Tess, Dwayne] Je constate alors que la présence de Dwayne m’est douloureuse – et qu’il m’ait pour l’heure sauvé n’arrange en fait rien à l’affaire. En fait, « quelque chose » m’empêche de le faire souffrir comme les autres, et ça me met mal à l’aise, comme une sorte de chantage ou de piège émotionnel… Pour poursuivre, il me faut l’évacuer de mon monde – pour me concentrer sur ce qui me menace… et que je peux faire souffrir ! Dwayne a remarqué que j’évitais de prendre en compte sa présence, conservant un rictus de haine sur mes lèvres…

 

[VII-10 : Dwayne, Tess/« la Rouge » : Alexis Ranley] Dwayne emmène Ranley jusqu’à la rangée de lits superposés – le directeur de l’asile d’Arkham a du mal à admettre que « Tess la Rouge » soit dans son camp… Mais Dwayne le bouscule – ce n’est pas le moment ! Il faut qu’il l’aide à faire tomber les lits pour obstruer le passage ! Heureusement, les cultistes sont lents – ne serait-ce leur fanatisme, ils seraient sans doute dans l’incapacité totale d’agir contre nous. Je m’avance lentement en face de la porte ouverte sur l’extérieur pour ajuster mes tirs…

 

VIII : LES SECRETS DU CARNET

 

[VIII-1 : Leah, Chris : Charles Reis, Hippolyte Templesmith, « Blutch »] Leah et Chris lisent le carnet de Charles Reis. L’aide-soignant se montre d’abord dithyrambique à l’égard de Hippolyte Templesmith. Mais son écriture change après quelques pages, et le contenu tout autant. Reis dit regretter de ne pas avoir pris en compte à leur juste mesure les avertissements de « Blutch »Templesmith lui a montré des horreurs, un véritable concentré de mal à l’état pur – Reis l’avait cru bienveillant, mais c’était une illusion fatale autant qu’absurde… Reis, dès lors, a cherché à échapper à l’emprise de Templesmith – il parle de statues maléfiques, de plans horriblement sombres pour asseoir son ego et sa domination… Submergé par le dégoût, Reis s’est échappé dans l’étrange jungle, cherchant les moyens d’y survivre hors de portée de Templesmith… Il évoque aussi deux « points d’accès » dans la zone : il n’a pas osé gagner l’enclos, dont Templesmith lui avait dit en ricanant qu’il était « piégé » ; mais il y aurait aussi un escalier sur le flanc de la colline, qui pourrait être (relativement…) plus sûr – il ne l’a cependant pas encore vu au moment où il consigne ces informations dans son carnet. Reis était terrifié à l’idée de devoir retourner dans ces lieux qu’il avait fuis – mais il sait qu’il ne survivra pas éternellement dans la jungle… Son principal danger est décrit, tenant à cette dérangeante luminosité d’un gris pâle : ce monde est affecté par un cycle du jour et de la nuit assez étrange, et qui fait réagir la faune – les crabes sont inoffensifs de jour, mais actifs et menaçants la nuit… Et le carnet s’arrête là.

 

[VIII-2 : Chris, Leah : Charles Reis] Chris remarque justement que « la nuit tombe », la luminosité changeant petit à petit… Il suggère à Leah de retourner à la plateforme, pour s’y abriter jusqu’à ce que la lumière redevienne plus clémente ; Leah admet que ce qui fut le refuge de Charles Reis doit maintenant devenir le leur… D’autant qu’elle perçoit des petits bruits s’accroissant sans cesse du fait du nombre : ce sont bien les crabes ! Le soleil n’est bientôt plus visible, seules demeurent les deux lunes… « Ils arrivent ! » Tous deux se précipitent dans la direction de la plateforme, tandis que, de toutes parts, ils voient des crabes s’extraire des récifs ! Ils manquent tomber dans l’affolement…

 

À suivre…

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La Vie d'un idiot et autres nouvelles, d'Akutagawa Ryunosuke

Publié le par Nébal

La Vie d'un idiot et autres nouvelles, d'Akutagawa Ryunosuke

AKUTAGAWA Ryûnosuke, La Vie d’un idiot et autres nouvelles, traduit du japonais par Edwige de Chavannes, préface de Jeannine Kohn-Étiemble, [Paris], Gallimard – Unesco, coll. Connaissance de l’Orient, série japonaise – coll. Unesco d’œuvres représentatives, série japonaise, [1987] 2009, 189 p.

 

Akutagawa Ryûnosuke est à n’en pas douter un des très grands noms de la littérature japonaise contemporaine – ce qui va bien au-delà du prix qui porte son nom, créé après sa mort précoce par un ami écrivain, Kikuchi Kan, et dont on fait régulièrement, à plus ou moins bon droit sans doute, le « Goncourt japonais » ; c’est bien, on le dit souvent, le prix littéraire japonais le plus prestigieux – notons cependant qu’il a un domaine particulier, visant à récompenser essentiellement des œuvres brèves. Or Akutagawa était bien un spécialiste de la forme courte, connu essentiellement pour ses nombreuses nouvelles (il n’a jamais écrit de roman, sauf erreur), mais on lui doit aussi des haïkus sous le pseudonyme de Gaki.

 

Il a, dans ces registres, livré une œuvre finalement très diverse, pourtant toujours personnelle, ainsi qu’en témoigne tout particulièrement ce recueil intitulé La Vie d’un idiot et autres nouvelles, plus ou moins conçu comme un complément à Rashômon et autres contes, dans la même collection, qui comprend sans doute ses récits les plus célèbres (dont « Rashômon » et surtout « Dans le fourré » ayant inspiré le Rashômon de Kurosawa Akira, mais on peut relever aussi, par exemple, « Le Nez » ou « Gruau d’ignames », qui ont beaucoup contribué à sa gloire au Japon, et je ne peux m’empêcher de mettre en avant de ses incroyables récits louchant sur le fantastique, comme « Figures infernales » ou encore « Les Kappas »).

 

Toutefois, cette nature de « complément » ne doit pas nous tromper – on aurait sans doute bien tort d’y voir une compilation de textes de second ordre, un bon cran en dessous du « best of » que serait Rashômon et autres contes. Bon, il y a peut-être un tout petit peu de ça quand même… Mais le présent recueil demeure nettement au-dessus du lot, et les textes qui y sont compilés sont tout à fait bons, voire excellents, toute comparaison à part, et j’y relève au moins un chef-d’œuvre (« Lande Morte », qui va me faire m’extasier abondamment tout à l’heure), et probablement d’autres encore.

 

En fait, la véritable singularité de ce recueil est ailleurs, à mon sens – qui lui confère sans doute un aspect « documentaire », mais là encore au fil de textes très bons pour eux-mêmes, et pas seulement pour ce qu’ils nous apprennent de l’auteur. En effet, cette compilation balaye toute la carrière d’Akutagawa, dans l’ordre chronologique, partant d’un texte de jeunesse (caractère flagrant…) pour s’achever avec deux textes posthumes, composés peu avant le suicide de l’auteur, et dont le caractère morbide a quelque chose d’étouffant et d’immensément douloureux, sans pour autant nuire à la valeur littéraire des textes en question, immense (je dis « textes » et non « nouvelles » car, quoi que le titre global puisse laisser supposer, « La Vie d’un idiot » ne me paraît pas relever du genre nouvelle – bien plutôt de la poésie, en fait ; à vrai dire, la part essentielle d’autobiographie dans plusieurs des textes qui précèdent pourrait éventuellement, elle aussi, légitimer une critique de l’emploi de ce qualificatif, mais c’est davantage à débattre).

 

Au-delà, ce voyage au fil d’une brève mais intense carrière est l’occasion d’apprécier les goûts comme les divergences de l’auteur ; un trait essentiel du personnage comme de son art est sans doute la bascule inconfortable entre la culture japonaise classique, qu’il connaît bien et apprécie sans succomber à la tentation passéiste, et les cultures occidentales qui, suite aux bouleversements de l’ère Meiji, imprègnent de plus en plus la vie japonaise, quotidienne comme intellectuelle, et pour lesquelles il a un goût marqué, citant notamment à tour de bras des auteurs européens qu’il admire par-dessus tout (anglais – il en était professeur –, allemands, français…). « La vie humaine ne vaut pas même une ligne de Baudelaire ! », nous dit-il ici… Ce déchirement fondamental se double sans doute d’un autre, qui est donc le rapport ambigu au passé, sous la perspective des règles de l’art – l’écrivain prisant fort les récits « historiques », contre les mœurs « naturalistes » de son temps, dans sa classe tout du moins (cela passe même régulièrement par l’adaptation moderne de contes parfois fort anciens ; voyez ici), mais se livrant enfin dans des récits « réalistes » et « intimes », mettant l’accent sur le réel et la subjectivité de l’auteur exprimant et questionnant son propre vécu…

 

Dans tous ces possibles, cependant, demeure la présence de l’écrivain Akutagawa – et d’autant plus quand il questionne son art, dont il voudrait faire un rempart contre l’absurdité et la médiocrité menaçante du monde… Tentative prégnante, mais sans doute vouée à l’échec, hélas – la douleur, la peur, la honte, l’emportent en fin de compte, et l’écrivain, oppressé par cette « vague inquiétude » permanente (l’explication qu’il avait laissée des raisons de son suicide – Maruo Suehiro l’évoquait dans son adaptation en manga de L’Île panorama, d’Edogawa Ranpo, dont je vous avais parlé récemment), prend sa vie insupportable…

 

Mais décortiquons maintenant un peu ce recueil…

 

L’EAU DU FLEUVE

 

« L’Eau du fleuve » (« Ôkawa no mizu », 1912) est vraiment un texte de jeunesse – l’auteur a vingt ans, et ça se sent… Ce texte dénué de récit, à la limite du poème en prose, loue les eaux d’un fleuve de Tokyo, en vibrant de romantisme. L’auteur y fait ses gammes, oui : le texte est d’une affectation indéniable, et Akutagawa cite à tours de bras tout ce qu’il aime – que ce soit dans la culture japonaise ou occidentale (allant jusqu’à garder les mots « Stimmung » ou « lifelike » dans le texte). C’est surtout là en fait ce qui est le plus intéressant – pas pour le texte pour lui-même (ça lui est sans doute plutôt préjudiciable), mais pour ce qu’il révèle des passions de son jeune auteur déchiré entre deux mondes. Mais il faut sans doute relever aussi le caractère très positif et sans ambiguïtés du texte – ça ne sera pas toujours le cas par la suite… Petit pincement au cœur, d’ailleurs, à la lecture de la dernière phrase : « C’est parce que le fleuve existe que j’aime Tôkyô ; c’est parce que Tôkyô existe que j’aime la vie. »

 

UN JOUR, ÔISHI KURANOSUKE

 

Suit, avec un décalage de cinq années, « Un jour, Ôishi Kuranosuke » (« Aru hi no Ôishi Kuranosuke », 1917), et là c’est de suite autre chose – avec un auteur qui s’affirme, notamment en ce qu’il aime à puiser dans l’histoire, quoi qu’en disent les naturalistes d’alors, pour qui le réel immédiat, le vécu de l’auteur lui-même, est la seule voie envisageable.

 

Il s’agit d’une variation sur le thème des 47 rônin, authentiques personnages ayant depuis le tout début du XVIIIe siècle, époque de leur exploit, constitué l’exemple ultime, le modèle indépassable, de l’honneur et de la loyauté au sens de la culture nippone – on y est sans cesse revenu, et on y revient encore.

 

Mais Akutagawa, alors, est déjà plus enclin à se pencher sur les difficultés éthiques que ce thème peut soulever – comme dans bien d’autres de ses textes. C’est peut-être l’occasion d’afficher la vanité de revenir en arrière, aussi séduisant cela peut-il paraître ? L’idée est probablement là, d’un passé qui n’a absolument rien de préférable au présent.

 

Quoi qu’il en soit, nos rônin viennent de commettre leur légendaire vengeance, et sont assignés à résidence en attendant que le shogun décide de leur sort – autant dire de les condamner à mort, cela ne fait aucun doute. Les rônin, d’une certaine manière, se la coulent douce… L’atmosphère est assez décontractée ; on rit…

 

Pourtant, Ôishi Kuranosuke, qui n’est pas le moindre des 47, sombre peu à peu dans la morosité ; cela commence quand il apprend que les habitants d’Edo (future Tokyo), et notamment parmi les gens du commun, prisent tant leur extraordinaire accomplissement qu’ils en viennent à le copier – suscitant vengeance après vengeance, à l’échelle d’une boutique ou d’une banale altercation dans la rue… Par ailleurs, Ôishi Kuronasuke ne cesse de penser à ces autres rônin, généralement de plus haute naissance, qui, pour faire partie du même clan, ne les ont pourtant pas suivis dans leur entreprise de vengeance – ce dont il fait la remarque… mais pour aussitôt être gêné par la haine à leur encontre que manifestent ses complices – lui voulait seulement prendre en pitié les parjures, ou du moins est-ce ce qu’il leur confie enfin… Et les louanges qu’on lui adresse pour son astuce, à lui le brave rônin qui, pour tromper ses ennemis, a simulé une vie de débauche bien loin de tout désir de vengeance, contribuent encore plus à son malaise – questionnant ses actes et ses motivations, en envisageant peut-être d’un autre œil, après coup, cette vie factice de décadence, qui n’était pas sans attraits, d’autant plus en regard de cette vengeance que les mœurs leur imposaient mais qui n’en était pas moins absurde, peut-être…

 

C’est un très beau texte, d’une immense subtilité, d’une finesse psychologique admirable.

 

LANDE MORTE

 

Mais c’est encore plus vrai du texte qui suit immédiatement, « Lande morte » (« Kareno-shô », 1918) que l’on peut d’ailleurs lier au précédent et à un autre texte encore, « L’Illumination créatrice », lui aussi excellent, et qui figure dans Rashômon et autres contes ; cette fois, je n’hésite pas à parler de chef-d’œuvre : c’est une nouvelle bouleversante, et qui m’a fasciné autant qu’elle m’a pris aux tripes.

 

Ce qui n’était pas gagné eu égard à son thème, pourtant : la mort du poète Bashô, entouré de ses disciples… Akutagawa, ou Gaki, on le sait, prisait tout particulièrement l’œuvre de Bashô, et y est sans cesse revenu – notamment vers sa fin, il en avait fait alors un nécessaire « compagnon de route ». Ceci étant, nul besoin d’apprécier les haïkus (ouf ; voyez par exemple ici) pour admirer ce superbe tableau de l’agonie du poète, mais plus encore du trouble de ses disciples ; car chacun d’entre eux, au moment d’humecter d’eau les lèvres du maître mourant, comme la tradition l’exige, en vient à questionner ses propres motifs…

 

Leur attitude à l’heure fatale n’a en effet rien de la douleur théâtralisée qu’ils supposaient, ou de la « douleur infinie » que relèveront immanquablement les chroniqueurs enregistrant leurs actes aux yeux de l’histoire. L’un s’aperçoit avec stupeur qu’il ne ressent qu’indifférence ; un autre, à la probité par ailleurs indéniable, se rend compte qu’il a bien davantage en tête toute l’activité dont il a fait preuve en cette heure terrible, plutôt que la réalité de la mort frappant son maître – et, pire encore, il en tire une indéniable vanité… Celui-ci, qui s’est toujours dissimulé derrière un masque insolent de cynisme, joue une dernière fois sa partition – mais la façade n’en est que plus sensible et stérile ; celui-là, confronté à la mort du maître, n’y songe pas autrement que sous la forme d’un présage de sa propre mort – et c’est bien cela qui l’amène à pleurer, l’anticipation de sa fin, non celle du vieillard vérolé qui s’éteint doucement à côté de lui… Et il y a Jôsô, qui découvre ébahi que la mort du maître le libère du poids écrasant de son aura, et fait enfin de lui un homme libre.

 

Jôsô est probablement celui que l’on peut le plus rapprocher d’Akutagawa lui-même, dans ce texte qui fut clairement inspiré par la mort (1916) de Natsume Sôseki, son propre maître (qu’il faudra bien que je lise un jour…). Il reviendra d’ailleurs sur ce thème dans « Engrenage » et plus encore « La Vie d’un idiot », plus loin dans le recueil.

 

Il y a là une lucidité et une finesse qui n’appartiennent qu’aux plus grands écrivains – autant dire ceux qui s’émancipent ? C’est bien une très puissante esquisse de la douleur et de l’inconscient (thème important de l’auteur, qu’il emploie le terme freudien ou pas). Et cette nouvelle excursion historique questionnant les motifs de tout un chacun, comme « Un jour, Oîshi Kuranosuke », déploie en définitive une ironie tragique qui n’est pourtant pas entièrement dénuée d’aspects lumineux… Un texte extraordinaire – vraiment : d’une intelligence et d’une sensibilité bouleversantes.

 

LES MANDARINES

 

« Les Mandarines » (« Mikan », 1919) a beau être très bref, c’est un texte significatif d’une évolution essentielle. Akutagawa y délaisse l’histoire (éventuellement « mythique ») pour revenir à son quotidien, et probablement à lui-même et à sa subjectivité tant qu’à faire, ne serait-ce que pour un récit affichant son caractère anecdotique (et d’autant plus important ?).

 

C’est une brève scène dans un train, où un narrateur qui pourrait sans doute être l’auteur, las d’un monde qui l’ennuie, et méprisant par défaut, s’agace de la présence dans son compartiment d’une fillette évidemment pauvre et d’une allure qui le répugne. Le comportement envahissant de la fillette va pourtant le conduire à une épiphanie muette – et peut-être le ramener au monde.

 

C’est, comme sans doute la plupart des textes qui suivent, bien plus subtil que ça n’en a l’air, et d’une indéniable beauté formelle, même si elle est bien différente du chatoiement des textes « historiques » qui précèdent. Pour autant, si c’est bon, ça ne me fascine pas, je plaide coupable… Plus loin dans le recueil, cette approche donnera des choses plus hardies, mais éventuellement plus séduisantes à mon goût.

 

LE BAL

 

« Le Bal » (« Butôkai », 1919) retourne pourtant un peu à la manière « historique », même si c’est dans un cadre bien plus récent – le Japon de Meiji – et pas du tout « mythique » (ou bien… ?).

 

Nous y suivons une jeune femme se rendant à un bal, à Tokyo, dans un Japon de la haute passablement européanisé ; elle y danse avec un officier français… qui s’avère en définitive être Pierre Loti.

 

En fait, la nouvelle d’Akutagawa est directement liée à une nouvelle de Loti, « Un bal à Yedo », semble-t-il passablement méchante, et en tout cas ironique, pour ce Japon le cul entre deux chaises, et prompt à priser ce qui vient d’ailleurs. N’ayant pas lu cette nouvelle, une bonne dose de l’ironie de la réponse d’Akutagawa m’échappe forcément – à vrai dire, pour vraiment apprécier la nouvelle, sans doute faudrait-il aller au-delà, et connaître non seulement cette nouvelle de Pierre Loti, mais aussi le reste de son œuvre, et probablement sa vie tout autant… J’ai ce sentiment du moins – et comme je suis ignare…

 

En l’état la nouvelle n’est toutefois pas sans charme – la présentation relève son affectation, mais elle me paraît à propos, et elle ne saute pas à la gueule comme dans « L’Eau du fleuve » ; quant aux paillettes dans les yeux de la danseuse, a fortiori si on y ajoute la « révélation » finale, elles font sens à leur manière.

 

Je relève aussi, dans ce texte où l’on devine la déception nécessaire sous la joliesse du moment présent et de sa « mythification » après coup (tout compte fait…), la mention dès la première page d’une « vague inquiétude » étreignant la jeune fille – or c’est ainsi que l’on traduit en français la note d’Akutagawa expliquant son suicide, quelques années plus tard… Je ne sais pas toutefois si les expressions japonaises sont équivalentes. Quoi qu’il en soit, la « vague inquiétude » imprègne bien ce texte aux abords pourtant souriants…

 

Bien aimé.

 

EXTRAITS DU CARNET DE NOTES DE YASUKICHI

 

Mais le recueil prend alors une orientation plus marquée, dans la foulée du prélude constitué par « Les Mandarines », mais sur un mode un peu plus ample – mais faussement, peut-être, car en jouant de la succession de brèves saynètes très « tranches de vie », où il ne se passe pas forcément grand-chose, l’idée étant de faire surgir malgré tout quelque chose de ce rien, dans un cadre contemporain où s’exprime la subjectivité de l’auteur ; à une époque par ailleurs où il écrit semble-t-il moins de fictions, mais se pose d’oppressantes questions d’ordre théorique. L’autobiographie y a un rôle essentiel, plus ou moins déguisé tout d’abord, mais de moins en moins par la suite.

 

C’est tout d’abord le cas de « Extraits du carnet de notes de Yasukichi » (« Yasukichi no techô kara », 1923). Yasukichi, qui enseigne l’anglais dans une école rattachée à l’armée de mer, s’ennuie, comme de juste ; à bien des égards, on peut sans doute y voir l’auteur (qui, si j’ai bien compris, a alors livré plusieurs de ces textes « Yasukichi »).

 

Se succèdent ici cinq brèves anecdotes rapportant son morne quotidien, les gens qu’il croise, leurs bassesses et grandeurs, ou plus probablement leur insignifiance – encore que… Non sans humour, à l’occasion – éventuellement un peu tordu. Non sans colère aussi – un caractère qui tendra à s’amenuiser par la suite, quand la peur et la honte l’emporteront…

 

Mais je ne peux pas prétendre que ça m’ait emballé plus que ça, si la plume est belle, et si les portraits sont fins.

 

BORD DE MER

 

Dans ce goût-là, « Bord de mer » (« Umi no hotori », 1925), m’a étrangement davantage séduit. Le mode est assez proche, mais la façon peut-être plus radicale – la dimension de « récit » s’amenuise encore dans les saynètes, il y a comme une affirmation parfaitement assumée de ce que « rien ne se passe », un néant évoqué avec une « touche lente », pour reprendre deux expressions figurant dans la brève présentation de la nouvelle.

 

C’est étonnamment plus souriant, aussi – du moins, j’ai eu cette impression passablement bizarre ; qui vient sans doute de la relative sérénité qui se dégage des esquisses ? Là où Yasukichi cédait éventuellement au mépris en sus de la morosité, il y a ici quelque chose de plus détaché et aimable, chez ce narrateur qu’on assimile plus que jamais à Akutagawa, et qui dissimule à peine ses amis et collègues sous des initiales…

 

La présentation relie pourtant la rédaction de ce texte au traumatisme du grand tremblement de terre du Kantô (1923) – qui a anéanti Tokyo, laquelle a été rebâtie très vite sur un mode plus « moderne » et occidental. Mais c’est une dimension qui me dépasse totalement à la seule lecture de ces saynètes en bord de mer…

 

ENGRENAGE

 

Les textes qui précèdent immédiatement, globalement, m’ont moins séduit que les récits « historiques » qui précédaient. Mais cette nouvelle manière est parachevée dans les deux derniers textes, dont la superbe a quelque chose de profondément douloureux voire gênant – il s’agit de textes posthumes, imprégnés de bout en bout du désir de suicide… C’est l’expression de la douleur d’un homme obsédé par la mort, au point de l’accueillir comme un soulagement nécessaire – terrible, mais inévitable. Il en livre donc un double récit terriblement frontal, d’abord sur un mode assez proche des deux textes qui précèdent, ensuite dans une tout autre veine relevant plutôt de la poésie, évoquant la pente inéluctable qui le conduit à mettre de lui-même un terme à une vie devenue impossible – à moins qu’elle l’ait toujours été. Lugubre et tragique…

 

« Engrenage » (« Haguruma », 1927, publication posthume) poursuit, au moins sur le plan formel, l’approche de « Extraits du carnet de notes de Yasukichi » et de « Bord de mer », mais l’effet est tout autre ; si, comme dans ce dernier, Akutagawa ne se déguise plus vraiment, écrivant à la première personne et semant son texte d’allusions à son œuvre (la rédaction des « Kappas », par exemple) ou à ses proches, le sentiment produit est on ne peut plus différent. À tort ou à raison, j’avais perçu dans « Bord de mer » une étonnante sérénité, une forme de détachement éventuellement lumineuse… Mais ici, c’est la douleur qui domine (la colère de « Yasukichi » n’est plus de mise elle non plus) – suscitée par la peur et l’identification.

 

Le texte s’ouvre peu ou prou sur le suicide du mari de la sœur de l’auteur, qui le teinte d’emblée de noir et de blanc – couleurs du deuil qui l’obsèdent, comme l’obsèdent mille autres choses insignifiantes, autant de détails du quotidien qui prennent pour lui la forme de sinistres augures de son inéluctable sortie. On a pu parler d’hallucinations – au caractère limite fantastique, d’ailleurs, ainsi avec cet inconnu en manteau de pluie qui pourrait être un fantôme… Mais tout constitue une menace – l’auteur est bien pris dans un engrenage de significations outrées, et sans doute est-il conscient à sa manière de ce caractère, mais il s’abandonne bel et bien au mécanisme suicidaire.

 

Texte terrible, à la conclusion sans appel : « Je n’ai plus la force de continuer à écrire. Vivre dans ces conditions m’est devenu une souffrance intolérable. Ah ! Si quelqu’un pouvait avoir le geste de m’étrangler tout doucement pendant mon sommeil… »

 

Au-delà, « Engrenage » n’est pas un document, un cas clinique : c’est un récit subtil et poignant, pleinement littéraire – au sens où il a bien plus qu’une « simple » valeur de témoignage.

 

LA VIE D’UN IDIOT

 

C’est sans doute encore plus vrai de l’ultime texte, « La Vie d’un idiot » (« Aru ahô no isshô », 1927, publication posthume – il s’agit d’un texte figurant dans une dernière lettre à un ami, Kume Masao, lui laissant le douloureux choix de la publication ou pas…).

 

Le titre du recueil ne doit pas nous tromper : cette dernière œuvre relève bien plus de la poésie que de la prose. Il s’agit d’une série de 51 brèves vignettes composées peu avant la fin, et ne laissant aucun doute la concernant (la dernière de ces vignettes, intitulée « Défaite », va jusqu’à mentionner le Véronal dont il fera une overdose…). Il s’agit là encore d’une variation sur l’autobiographie (retour à la troisième personne, étrangement ou pas), mais qui délaisse le rendu prosaïque du moment présent, dans une suite d’anecdotes élaborées, pour envisager la vie entière de l’auteur au travers d’instantanés, avec le recul d’un philosophe et la plume d’un poète – éventuellement d’un Bashô, qui l’a donc, semble-t-il, beaucoup « accompagné » dans ses derniers moments. La forme de ces miniatures peut certes évoquer le haïku, mais avec un effet bien différent sur votre serviteur…

 

Le texte pourrait être d’un auto-apitoiement insupportable – tentation qui sourd déjà dans « Engrenage », forcément ; mais il y a pourtant bien plus : une authentique valeur poétique, qui transcende les anecdotes et souvenirs ; le prisme est bien sûr douloureux et tragique, mais la force demeure.

 

Le texte renseigne en outre sur les obsessions névrotiques de l’auteur, et tout particulièrement son complexe de la folie : fils de la folle fréquentant la fille de la folle, il se voit marqué du sceau du destin, le condamnant à de lugubres séjours dans de terrifiants hôpitaux psychiatriques… L’ascendance en la matière impose sa griffe très vite, et ne lâche plus l’auteur.

 

Tout n’est cependant pas morose dans ce dernier témoignage – il y a des moments lumineux, quand par exemple l’auteur rencontre son maître Natsume Sôseki… ou que ce dernier décède, ce qui renvoie au soulagement de Jôsô dans « Lande morte » ; ou encore quand il apprend la peinture via Van Gogh, ou plus largement l’art et la beauté en contemplant un banal objet de cuisine…

 

Oui, l’art, sous toutes ses formes, y a une place essentielle. On aurait pu l’espérer salvatrice… mais ce n’est pas le cas. Au-delà, la souffrance et la honte, suscitant parfois la colère (« Mais lui savait fort bien quelles étaient les racines de son mal : la honte de soi et la peur des autres ; les autres... – cette société qu'il méprisait ! »), et le grand tremblement de terre du Kantô est bien une occasion de choix pour exprimer cette haine des autres fondée sur le dégoût de soi. C’est qu’il a toujours la conviction d’être en dessous de tout, de ne pas être assez bon époux ou père ou écrivain…

 

C’est aussi beau qu’insupportable.

 

CONCLUSION

 

Recueil étonnant et enrichissant, bouleversant aussi au point où c’en est douloureux, La Vie d’un idiot et autres nouvelles propose de nouveaux aperçus de la vie et de l’œuvre d’Akutagawa Ryûnosuke, qui ne s’est certes pas arrêté aux brillantes nouvelles composant Rashômon et autres contes. Il faut cependant prendre en compte cette dimension très éprouvante – qui, forcément, ne m’a pas laissé indifférent…

 

J’ai encore deux recueils d’Akutagawa dans ma bibliothèque de chevet, La Magicienne et Jambes de cheval ; ça viendra, ça viendra…

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (01)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (01)

Première séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme , larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici.

 

Je maîtrisais. Les cinq joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, Masasugi Takemura, l’ancien soldat, et Sekine Senzô, l’onmyôji.

 

Au début du scénario, tous les personnages sont au village de Kengo, dans le centre nord de Kyushu. Takemura travaille dans son potager, comme d’habitude, tandis que Senzô se « ressource » dans la forêt un peu plus loin. Quant à Yasumori, Ayano et Hideto, ils passent le temps en discutant à l’auberge tenue par Masako…

 

I : LE MESSAGER

 

[I-1 : … : « le Messager », Nagisa ; Kioyosada, Masako] Par un doux après-midi où le village de Kengo s’abandonne à la monotonie alanguie, un étranger fait son apparition, qui attire bientôt les regards curieux. Sa mise est pathétique – même au regard des paysans pauvres du village. Aussi le sabre dans son fourreau, qu’il arbore en évidence, suscite-t-il d’autant plus l’étonnement. Il s’assied sans un mot sur la margelle du puits, au centre du village, et pose l’arme sur ses genoux – il attend quelque chose, visiblement, mais quoi ? Il n’a rien dit, et ne semble pas sur le point de le faire. Plusieurs villageois, pourtant, ont tenté de l’accoster, mais son regard noir les a vite dissuadés de prolonger l’expérience… Il se comporte différemment quand c’est Nagisa, le serviteur du chef du village, Kioyosada, qui ose enfin l’approcher ; il lui fait signe de venir, et, une fois le domestique un brin inquiet à ses côtés, il lui chuchote quelque chose à l’oreille. Nagisa hoche la tête, s’éloigne en direction de l’auberge, s’interrompt un moment comme pour appeler les encouragements de l’homme au sabre, et rentre enfin dans la boutique de Masako.

 

[I-2 : Yasumori, Ayano, Hideto : Nagisa ; « le Messager », Kioyosada, Takemura, Senzô] Nagisa semble soulagé de constater la présence de Yasumori, Ayano et Hideto dans la grande salle de l’auberge, où il espérait bien les trouver. Le serviteur de Kioyosada cite alors les paroles du « Messager » (que les convives avaient aperçu, il les avait surpris, mais sans pour autant les inciter à rompre leur bavardage) : l’homme au sabre lui a dit de les rassembler tous les trois, ainsi que Takemura et Senzô, absents, car il souhaite leur dire quelque chose. Il n’a pas précisé quoi, répond-il à Ayano qui s’en enquiert, seulement qu’il ne parlerait qu’en présence des cinq. Après quoi Nagisa s’en va chercher les absents – ce que Yasumori lui avait suggéré de faire au plus tôt, mais sans doute comptait-il de toute façon agir ainsi ; tout au plus se rend-il d’abord auprès de l’homme au sabre, pour l’avertir de ce qu’il va chercher les autres – et « le Messager » a l’air très pressé…

 

[I-3 : Yasumori : « le Messager » ; Nagisa, Takemura, Senzô, Ayano, Hideto] Yasumori n’attend pas le retour de Nagisa avec Takemura et Senzô. Si Ayano et Hideto restent pour l’heure dans l’auberge, elle se rend auprès de l’homme au sabre, assis sur la margelle du puits. Inutile pour la jeune fille de se présenter : l’étranger la reconnaît aussitôt et l’appelle par son nom. Il n’en dira toutefois pas plus tant que tous ceux qu’il a cités ne seront pas là. Yasumori patiente cependant à ses côtés : elle constate à n’en plus douter la très grande valeur au moins du fourreau si ce n’est du sabre ; elle apprécie aussi, aux premières loges, l’asocialité de l’homme au sabre, qui chasse systématiquement de son regard intimidant quiconque ose l’approcher – Yasumori perçoit bien son caractère d’exception.

 

[I-4 : Takemura : Nagisa ; « le Messager », Senzô] Nagisa parvient à la ferme de Takemura – qui travaille dans son jardin, comme de juste. Nagisa lui parle de l’homme au sabre et de sa requête. Takemura est taciturne, et pas plus que ça disposé à abandonner ses légumes sans plus d’explications… Mais Nagisa ne peut pas l’éclairer davantage. Il parle néanmoins du sabre, visiblement de valeur… et laisse entendre que l’étranger sait sans doute le manier. Peu sont les hommes, à Kengo, qui pourraient en dire autant – Takemura serait peut-être le seul à pouvoir intervenir en cas de grabuge… Voilà qui convainc davantage l’ancien soldat, qui va se munir de son propre katana, et se rend d’un pas lent au village. Nagisa, quant à lui, doit encore trouver Senzô.

 

[I-5 : Senzô : Nagisa ; « le Messager »] Senzô n’apprécie guère que Nagisa le dérange alors qu’il méditait dans la forêt – et il est d’un naturel condescendant qui ne facilite pas le contact. Mais il ne peut pas prétendre avoir grand-chose à faire, et la monotonie de la campagne le pèse, après des années passées à diverses cours… Pourquoi viendrait-il, cependant ? Et d’autant plus s’il y a du danger, comme Nagisa le laisse entendre ? L’onmyôji laisse un moment le serviteur s’embourber dans les arguments irrecevables, puis accepte généreusement de se rendre au village ; Nagisa le suit, et leur improbable duo ne respire pas la gaieté…

 

[I-6 : Takemura : « le Messager », Yasumori] Takemura arrive au village à proprement parler, et s’arrête à l’orée de la place, à distance de l’homme au sabre. Il attend que tous soient là avant d’approcher davantage ; par ailleurs, sans se montrer menaçant, il garde son propre sabre en évidence. L’étranger le voit et, sans s’avancer vers lui, s’incline respectueusement – ce qui tranche sur son comportement avec tous les autres villageois, Yasumori exceptée… Takemura demeure impassible.

 

[I-7 : Senzô, Takemura, Ayano, Hideto : Nagisa, « le Messager »] Senzô arrive quelque temps après ; il affiche une certaine prestance dans sa démarche – ce qui n’est pas le cas de Nagisa, derrière lui, visiblement apeuré. Le duo cocasse et la fierté éloquente de l’onmyôji amusent vaguement Takemura, mais tout autant Ayano, qui est sortie sur le perron de l’auberge en voyant les nouveaux venus. Hideto reste en arrière et s’interroge – il y avait eu récemment cette sale histoire avec un noble empoisonné, peut-être que…

 

[I-8 : Yasumori, Takemura, Senzô : « le Messager »] L’homme au sabre, comprenant que la situation ne se dénouera pas toute seule, fait signe à Yasumori de le suivre, et rassemble les quatre autres – Takemura constate, à le voir de plus près, son impressionnante fatigue, et sa détermination d’en finir au plus tôt… Finalement, tous se retrouvent sur le perron de l’auberge. L’étranger se pose en face des cinq individus qu’il avait demandé à voir, et, avec une relative brusquerie mais sans se montrer menaçant pour autant, il tend le sabre devant lui. « Ce sabre est votre héritage, à tous. Il vous revient de droit. » Il attend visiblement que quelqu’un s’en empare… Mais personne n’ose. On lui pose des questions, sur ce sabre, sa provenance, ce qu’il entend par « héritage », etc. Mais l’étranger ne répond pas à ces interrogations – il se contente d’attendre, le sabre au bout de ses bras tendus. Senzô constate que le fourreau, au moins, est bel et bien d’une grande valeur – c’est même de toute évidence une antiquité. Instinctivement, il s’approche un peu, prêt à toucher sinon saisir l’objet, et l’étranger lui colle le sabre entre les mains. D’autres questions surgissent mais il n’en tient pas compte ; il se contente dire que sa mission est accomplie, et qu’il va maintenant s’en aller ; il prend aussitôt la direction de l’est, et, est-ce autorité naturelle ou inquiétude latente, les personnages le laissent passer sans un geste pour le retenir…

 

II : L’EXAMEN DU SABRE

 

[II-1 : Senzô, Takemura, Ayano, Yasumori] Senzô sent comme de la magie dans le sabre, il n’a aucun doute à cet égard… Takemura, jusqu’alors en retrait, s’approche de l’onmyôji : il est curieux de voir à quoi ressemble ce katana – en ancien soldat qui est probablement le seul ici à pouvoir apprécier sa valeur en tant qu’arme, et non seulement en tant qu’antiquité. Senzô invite tout le monde à le suivre dans sa maison en bordure du village pour discuter de tout cela – et notamment de sa conviction que l’objet est ensorcelé, d’une manière ou d’une autre. Cette attitude fait ricaner Ayano, qui veut bien le suivre cependant – Takemura, d’un naturel sceptique, ne pense pas autre chose, mais ne voit pas non plus d’inconvénient à suivre Senzô chez lui. Yasumori adopte un comportement très différent, se montrant d’une extrême déférence devant le sabre surnaturel et le savoir ésotérique de l’onmyôji.

 

[II-2 : Ayano, Yasumori : Senzô, Aki] Ils ne sont pas seuls à emboiter le pas de Senzô : Aki, l’ancienne geisha devenue notoirement prostituée, les suit, visiblement un peu éméchée ; Ayano, l’apercevant, se sépare temporairement du petit groupe pour lui parler. La prostituée est amusée par le spectacle – et tout particulièrement par le fait qu’Ayano (sa sœur ?) suive ainsi l’arrogant onmyôjiAyano lui dit qu’elle a ses raisons, dont elle lui parlera plus tard. Boudeuse, Aki titube alors dans une autre direction – à l’évidence en quête d’un client qui aurait davantage de saké (son exclusion de l’auberge n’a en rien arrangé son problème avec la boisson…). Après quoi Ayano rejoint ses camarades, dont Yasumori – qui lui fait part de son chagrin pour la jeune femme…

 

[II-3 : Senzô, Takemura, Yasumori, Ayano : « le Messager »] Ils arrivent alors à la maison de Senzô, à la lisière du village. La demeure est forcément un peu rustique, mais son propriétaire l’a décorée avec une exubérance de luxe inconnue dans ces parages – s’y trouvent de nombreuses œuvres d’art, et bien des livres ou parchemins, en quantité invraisemblable dans un trou pareil. Senzô fait asseoir tout ce petit monde en face de lui, en arc de cercle, sur le tatami de la pièce principale. Avec son éloquence rituelle coutumière, il insiste donc sur le fait qu’il a ressenti une aura magique quand « le Messager » lui a collé le sabre dans les mains. Il souhaite procéder à un examen ésotérique, qu’il faudra peut-être compléter par un exorcisme. Mais son étude un peu plus approfondie lui confirme bientôt que l’objet dépasse ses compétences – il donne globalement l’impression de savoir ce qu’il fait, mais se montre plus ou moins convaincant : Takemura, notamment, est sceptique, et Senzô en a pleinement conscience. L’onmyôji dit enfin qu’il ne peut pas en apprendre davantage pour le moment ; il se montre même assez honnête : il redoute que l’arme soit imprégnée d’un pouvoir maléfique… Yasumori l’approuve dans ses craintes – mais surjoue un peu… Ayano n’est pas vraiment impressionnée : le fourreau est beau, mais qu’en est-il du sabre ? L’onmyôji n’ose pas le dégainer… Il marmonne qu’un rituel de purification à la cascade, peut-être… Ayano ne compte pas attendre éternellement ! Un spécialiste pourrait sans doute en dire plus – tout le monde se tourne vers Takemura. L’ancien soldat s’approche sans un mot et ramasse brusquement l’arme. Rien qu’à la tenir ainsi, dans son fourreau, il perçoit déjà sa qualité exceptionnelle – notamment son étonnante légèreté. Mais sans doute y a-t-il quelque chose en sus – Senzô ne blaguait pas… Takemura dégaine l’arme de quelques centimètres à peine. La finition est incroyable – il y notamment sur la lame comme des gouttes de rosée : pas des imperfections de la forge, bien au contraire, un chef-d’œuvre d’artisanat d’une délicatesse inouïe ! Il dévoile de plus en plus le sabre, avec précaution, et ces premières impressions sont toujours davantage confirmées. Et ce n’est pas qu’une antiquité, ou un objet de décoration – sa beauté phénoménale n’en fait pas moins une arme : d’une maniabilité phénoménale, elle est à n’en pas douter à même de prendre la vie d’un homme – et sans doute l’a-t-elle déjà fait… Takemura crève d’envie de faire quelques moulinets, mais parvient à se contenir ; il range le sabre dans son fourreau, et le dépose devant lui, à l’emplacement exact où il s’en était emparé. L’homme de peu de mots prend soin de confirmer ce que tout le monde a compris : c’est une pièce exceptionnelle. Et, de manière très visible, elle le fascine. Sa solennité ne suscite pas les sarcasmes dont Ayano, tout particulièrement, est coutumière dans ces circonstances ; le petit groupe dans son ensemble se tait, l’atmosphère est lourde, la gravité pèse sur tout le monde.

 

[II-4 : Ayano, Senzô, Takemura : Aki] Mais, si la plupart sont abîmés dans leur contemplation inquiète autant que fascinée de cet « héritage » inattendu, Ayano entend cependant du bruit, dehors – une altercation… impliquant Aki ! La prostituée les avait sans doute suivis et épiés, finalement… Le souci qu’elle se fait pour « sa sœur » l’emporte – de justesse ? – sur sa sensibilité à la beauté de l’arme, son désir difficilement contenu de s’en emparer pour l’observer sous toutes ses facettes. Elle sort du cercle, et se rend à l’entrée de la demeure de Senzô. Le maître de maison lui demande où elle va, elle se contente de dire que cela n’a pas d’importance – juste une envie de prendre un peu l’air, l’atmosphère est tellement étouffante, ici… Takemura la guette, sceptique : sait-elle quelque chose qu’ils ne savent pas ? Il la suit du regard puis, quand Ayano sort de la maison, il se lève à son tour pour la rejoindre.

 

[II-5 : Ayano, Takemura : Kiyoshi, Aki] Ayano constate que Kiyoshi, un villageois notoirement désagréable, s’en prend violemment à Aki. Elle s’interpose, et fait signe à la prostituée de rester derrière elle. Kiyoshi les insulte toutes les deux, les traitant de putes de mille et une manières très imagées mais un brin répétitives. Takemura s’approche, peu ou prou la main sur la garde de son propre sabre. Kiyoshi, intimidé, s’en va sans demander son reste.

 

[II-6 : Ayano, Senzô, Takemura, Hideto, Yasumori : Aki, Kiyoshi ; Masako] Aki pleure dans les bras d’Ayano – et pue encore plus le saké… Ayano la réconforte, à son habitude – mais elle la soupçonne d’avoir tout entendu de ce qui s’est dit chez Senzô. Après avoir remercié Takemura de son intervention, Ayano cherche à savoir où Aki est hébergée, depuis que Masako l’a chassée de son auberge – la ramener là-bas est donc hors de question. Mais c’était justement chez KiyoshiHideto est sorti pour voir ce qui se passait ; constatant l’état dans lequel se trouve Aki, il offre ses services – il a une potion parfaitement adéquate ; Ayano commençant à protester, à la place d'Aki qui en est sans doute incapable, disant qu’il leur est impossible d’acheter ce remède, Hideto le lui offre. Mais ils savent très bien qu’elle remettra ça dès qu’elle sera un peu remise… Il lui faut d’abord du repos – et donc un toit. Ayano demande humblement si Takemura ne pourrait pas lui faire une petite place dans sa ferme, mais Yasumori, sortie elle aussi sans qu’on y ait jusqu’alors pris garde, a une autre suggestion : Takemura est pauvre, il habite loin, elle laisse même entendre que l’hygiène de sa ferme est plus que douteuse… Mais Maître Senzô, lui, est riche, il a beaucoup de place, et bon cœur ! Senzô, sorti à son tour, perçoit bien la moquerie… Mais pas question : une prostituée chez lui ? C’est hors de propos ! Et pourquoi n’irait-elle pas dormir chez Yasumori ? Mais ce n’est pas chez elle, elle vit chez sa tante, qui ne pourra jamais… Elle-même a parfois du mal à y retourner ! Aki a finalement bu la décoction de Hideto, mais elle tombe visiblement de sommeil. Ayano excédée fait les gros yeux à Senzô : ils connaissent tous la réputation d’Aki, mais qu’importe ! Elle doit se reposer. La montreuse de marionnettes assure l’onmyôji que la jeune femme ne lui causera aucun dommage, pas plus à ses biens qu’à son statut. Mais Senzô n’apprécie pas qu’Ayano tente de le manipuler ainsi, et en public qui plus est… Tous autant qu’ils sont, ils l’énervent, et il en a plus qu’assez qu’ils abusent ainsi de la situation ! Il n’hébergera pas de traînées et de saoulardes ! Qu’ils s’en aillent tous !

 

[II-7 : Senzô, Takemura, Hideto : « le Messager »] Senzô a bien d’autres choses à faire : il lui faut s’occuper du sabre. Mais Takemura n’apprécie pas son attitude autoritaire. D’autant que « le Messager » a dit que le sabre était leur héritage à tous : pourquoi lui seul déciderait-il de son sort ? Senzô feint de se reprendre : il ne va pas s’en occuper tout seul… C’est simplement qu’ils semblent tous s’intéresser bien davantage à la prostituée qu’à leur héritage… Mais Takemura dit que ce n’est pas son cas. Senzô, dans ce cas, l’invite à le suivre. Hideto se joint à eux : il faudrait au moins faire une estimation du sabre, qui a l’air d’une grande valeur – et oui, c’est bien à eux cinq qu’il appartient… Takemura l’approuve.

 

[II-8 : Ayano, Senzô, Yasumori, Hideto : Aki ; Masako] Ayano est dans de tout autres dispositions : elle jette un regard noir à l’infect Senzô, et reste à l’extérieur, Aki somnolente dans ses bras. Elle demande à Yasumori de trouver de l’aide ; peut-être, effectivement, pourrait-elle faire jouer quelque faveur, trouver au pire une botte de foin dans une écurie… Hideto approuve rapidement, mais rejoint vite les autres dans la demeure de Senzô. Mais, à tout prendre, Yasumori tenterait plutôt de ramener Aki à l’auberge – que Masako le sache ou pas ; cela serait plus approprié pour la surveiller, en outre… Ayano accepte de tenter le coup.

 

[II-9 : Ayano, Yasumori : Aki, Masako, Mino] Les deux jeunes femmes traînent donc Aki jusqu’à l’auberge de Masako. Ayano, qui préfère jouer la carte de l’honnêteté, plaide la cause d’Aki devant Masako, mais l’aubergiste est intraitable – elle a fait beaucoup de choses pour Aki, mais il est hors de question qu’une prostituée souille son établissement ! Yasumori s’adresse plus tard à Mino, la fille de Masako, toujours restée proche d’Aki, et obtient d’elle une place à l’étable – à la condition bien sûr que Masako n’en sache rien ! Yasumori accepte, et offre de veiller l’ivrogne – elle l’apprécie, elle aussi, et s’est de toute façon une fois de plus disputée avec sa tante, elle n’a guère envie de rentrer chez elle…

 

[II-10 : Senzô, Hideto, Takemura] Dans la demeure de Senzô, les trois hommes discutent à bâtons rompus. L’onmyôji, tout particulièrement, ne cesse de répéter les mêmes questions, auxquelles personne n’a de réponse : qu’est-ce que ce sabre ? Pourquoi leur revient-il ? Qu’en faire ? Etc. Hideto envisage de soumettre le sabre à l’expertise du forgeron de Kengo, Fusamasa, mais la proposition n’est guère discutée. En fait, Takemura s’inquiète surtout de l’endroit où conserver le sabre – il ne propose pas forcément sa ferme, mais, à demi-mots, laisse entendre qu’il n’a guère confiance en les deux autres… Senzô balaye cette crainte : il est déjà riche ! Aussi est-il immunisé au désir de richesse… Sans doute vaut-il mieux que le sabre reste en sa possession – d’autant plus qu’il semble avoir un potentiel magique… Takemura, en grognant, accepte que le sabre reste chez Senzô – mais dans un coffre, dont l’unique clef sera gardée par un autre (lui-même, probablement…). Senzô n’y voit aucun inconvénient, range le sabre sous les yeux de ses deux compères dans un coffre, le verrouille, et en tend la clef à Takemura, qui s’incline.

 

[II-11 : Hideto, Ayano : Masako] Hideto retourne alors à l’auberge. Il y retrouve Ayano, fatiguée, qui dîne dans la grande salle malgré la réprobation de Masako – en fait largement surjouée, la vieille bonne femme n’est pas rancunière… Les deux voyageurs passent une agréable discussion, à multiplier les anecdotes sur leurs rencontres – leur mode de vie relativement similaire les incite à la confiance mutuelle.

 

[Ellipse. L’action reprend le lendemain matin.]

 

III : L’AUBE DE LA MALÉDICTION

 

[III-1 : Takemura] Takemura a passé une mauvaise nuit… Lui qui est d’habitude si matinal peine cette fois à se lever ; il a la sensation inquiétante que quelque chose ne va pas, sans pouvoir mettre le doigt dessus…

 

[III-2 : Hideto] Hideto s’éveille dans sa chambre à l’auberge. Son chat n’est pas là ?

 

[III-3 : Yasumori : Aki] Yasumori n’a pas pu veiller Aki bien longtemps ; étrangement fatiguée, elle a bientôt somnolé, puis s’est tout bonnement endormie, à l’instar de la prostituée. Quand elle se réveille au matin dans l’étable, courbaturée et un peu hagarde… elle trouve le cadavre d’Aki à côté d’elle, tout violacé, baignant dans son sang.

 

[III-4 : Yasumori, Ayano : Masako ; Mino, Aki, Hideto, Kioyosada, Senzô] Yasumori est stupéfaite et horrifiée, mais parvient à se contenir. Elle ne tarde guère à se rendre à la chambre d’Ayano, en parvenant à éviter Masako (matinale, elle l’entend tousser, plus encore que ces derniers jours) et Mino tout autant – elle procède avec calme et froideur. Elle réveille doucement Ayano, la prépare au pire, et révèle la mort d’Aki – elle précise l’état du cadavre, et ne manque pas de faire part de son hypothèse : Aki aurait été empoisonnée… Cet apothicaire lui paraît louche, qu’est-ce qu’il y avait au juste dans cette potion qu’il a si généreusement offerte ? Ayano est aussi abattue que terrifiée ; elle avait toujours craint que cela finisse par arriver – Aki et ses fraques… Mais Yasumori se montre autrement froide : ce cadavre est un problème pour elles – Aki n’était pas censée dormir à l’auberge. Revenant sur la potion, Yasumori fait la remarque qu’eux seuls savent que Hideto l’a offerte à Aki, du moins le croit-elle. Quoi qu’il en soit, faut-il déplacer le cadavre discrètement, ou dire la vérité à Masako et au chef du village, Kioyosada ? Elle laisse le choix à Ayano : après tout, c’est sa sœur ? Mais Ayano est désemparée, certainement pas en état de réfléchir froidement comme le fait Yasumori… Mais celle-ci insiste : cette mort « n’est pas normale » ; même en supposant que Hideto n’a pas empoisonné Aki – elle convient en douter… Peut-être faudrait-il d’abord en parler à Maître Senzô ? Ayano n’a aucune confiance en lui ; elle admet qu’il dispose de connaissances académiques, mais c’est son honnêteté qu’elle met en cause – elle flaire une sorte de chantage… Par contre, elle a plutôt Hideto à la bonne – elle ne le suspecte en rien. Ayano, quoi qu’il en soit, ne veut en parler au préalable, ni à Kioyosada, ni à Senzô ; par contre, elle a confiance en TakemuraYasumori pourrait-elle aller le chercher ? Mais la jeune fille doute qu’elle en ait le temps – en l’état, l’alternative est claire : soit prévenir Masako, soit dissimuler le corps… Toutes deux se rendent discrètement à l’étable, où Ayano contemple dans la douleur le triste spectacle du cadavre d’Aki

 

[III-5 : Hideto, Ayano, Yasumori : Aki ; Takemura] Hideto cherche son chat… Il finit bien par se rendre à l’étable, où il tombe sur Ayano, Yasumori… et le cadavre d’Aki. Ayano est paniquée. Et, à ce spectacle, l’apothicaire, quand bien même il est parfaitement innocent, se doute bien qu’on risque de l’accuser : il plaide son innocence ; il n’ose pas procéder à un examen médical, mais confirme que la mort de la prostituée pourrait bien être due au poison – s’il ne sait pas encore lequel. La crainte de l’apothicaire est palpable mais compréhensible – Ayano le perçoit comme tout aussi misérable qu’elle, et ne l’accuse pas. Mais qui, alors, serait le coupable ? Yasumori leur dit alors qu’elle va tout compte fait prévenir Takemura, c’est un honnête homme qui saura quoi faire, elle les laisse annoncer la mauvaise nouvelle – autrement dit, elle se défile…

 

[III-6 : Senzô, Yasumori : Takemura] Senzô lui non plus n’a pas passé une très bonne nuit – il est vrai qu’en dépit de ses activités il est somme toute rarement confronté à une magie véritable… a fortiori de cette ampleur. Avant de se coucher, il avait d’ailleurs effectué quelques recherches dans ses livres, mais sans résultat : il était trop inquiet pour travailler efficacement, et la futilité de ses tentatives de comprendre la nature du sabre lui a gâché le sommeil. Il est apathique, et n’a guère envie de sortir chez lui… Il interpelle un gamin qui traîne aux environs de sa demeure, afin de lui confier la tâche de rassembler ses cohéritiers… mais Yasumori arrive alors – elle avait dit aux autres qu’elle cherchait Takemura, mais comptait de toute façon voir d’abord l’onmyôji, peu importe ce qu'ils en disaient… Elle lui dit qu’un terrible événement s’est produit à l’auberge ; Ayano ne voulait surtout pas qu’elle lui en parle, mais… Surtout ne pas mentionner qu’il vient de sa part ! La jeune fille n’en dit pas plus et file chez Takemura, laissant Senzô perplexe sur son perron…

 

[III-7 : Takemura : Senzô] Takemura s’est rendormi – et se réveille en sueur. Décidément, il y a quelque chose de pas normal… Il a dormi tout habillé, et vérifie que la clef du coffre de Senzô est toujours dans sa poche de poitrine – c’est bien le cas. Il a la conviction que cette anomalie qui l’angoisse est un manque, et finit par l’identifier : le chien – qu’il n’a pas entendu aboyer, qui n’a pas mangé… Il part à sa recherche, et finit par le trouver dans un coin discret où il s’est caché pour mourir – il baigne dans une mare de son propre sang…

 

[III-8 : Yasumori, Takemura : Senzô] C’est alors qu’arrive Yasumori, qui le hèle à distance ; Takemura, choqué, ne lui répond pas, ne vient même pas à sa rencontre… La jeune fille le cherche partout, criant que « c’est important » ; Takemura finit par la rejoindre. Yasumori lui donne les détails de ce qui s’est passé à l’auberge, et précise qu’elle a croisé Maître Senzô sur la route de l’auberge… Takemura, par prudence, va chercher son katana, et se rend au village d’un bon pas – Yasumori peine à le suivre.

 

[III-9 : Senzô : Yasumori] Senzô est troublé par les informations de Yasumori. En homme posé, il cherche à établir des relations – avec le sabre : un pouvoir mystérieux s’en est-il échappé quand Takemura l’a sorti de son fourreau ? Est-ce une malédiction ? Un monstre rôde-t-il dans les parages ? Il a beau faire, il a du mal à considérer tout cela froidement…

 

[III-10 : Senzô, Hideto, Ayano : Aki ; Kiyoshi, Kioyosada] Senzô se rend enfin à l’auberge. Il y retrouve Hideto et Ayano à l’étable – que s’est-il passé, qu’est-il arrivé à Aki ? Hideto avance que Kiyoshi, avec qui elle avait eu une dispute la veille, aurait pu venir pour lui faire un sort ? Senzô admet que c’est une explication « rationnelle », et qu’il faudrait peut-être l’interroger… En ont-ils parlé à Kioyosada, le chef du village ? Ayano, un brin emportée, répond que non, bien sûr – la mort d’Aki était trop étrange, et elle n’était pas censée se trouver là… L’affaire les concerne tous ! Senzô reconnaît que c’est le cas. L’apothicaire a-t-il procédé à une autopsie ? Hideto n’est guère en état de le faire, a fortiori si le temps presse ; ça ressemble à du poison, oui, mais un qu’il ne connaît pas… Il tente quand même de regarder tout cela de plus près : il n’y a pas de cicatrice d’un coup de dague ou quoi que ce soit, pas davantage de morsure… Les veines ont éclaté, c’est ce qui explique cette teinte violacée ; par ailleurs, elle a craché beaucoup de sang, et fini par s’y noyer. Mais est-ce en rapport avec le sabre ? Hideto n’en sait rien… Ayano, qui n’osait pas envisager cette éventualité jusqu’alors, se rallie à cette hypothèse – il y a une malédiction qui pèse sur eux, et sur leurs proches… Au point où elle en est, elle lève toute ambiguïté : Aki était bien sa sœur… Mais il faut se débarrasser de cet objet maudit, et au plus vite ! Senzô a le même sentiment, il sent une ombre maléfique qui émane de l’épée ; il ne sait pas s’il faut s’en débarrasser, peut-être pas, mais il faut du moins prendre des mesures pour éviter que le mal ne se propage davantage. Peut-être faudrait-il se livrer à un exorcisme dans la forêt, où on enterrerait le sabre de sorte qu’on ne le retrouve plus jamais ?

 

[III-11 : Takemura, Yasumori, Hideto : Aki] Takemura arrive alors qu’ils envisagent cette éventualité, Yasumori à la traîne derrière lui. Il y a de plus en plus de monde dans cet étable… En s’approchant, il découvre le cadavre d’Aki, et fait aussitôt le lien avec celui de son chien. Il ne dit rien, se contente de regarder – un peu ahuri. Il jette à l’occasion un regard noir dans la direction de Hideto – lui aussi pense aussitôt à la potion « gratuite », étrange coïncidence… Rien n’est dit contre lui, mais Hideto sent planer une menace sur lui, il aimerait bien partir…

 

[III-12 : Yasumori, Ayano, Senzô, Takemura : Masako, Aki, Nagisa ; Kioyosada] Yasumori entend quelqu’un tousser : c’est Masako, plus malade que jamais. Ses quintes de toux sont éloquentes – elle se rapproche… Yasumori en fait la remarque, disant qu’il va falloir lui expliquer ce que fait le cadavre d’Aki dans son étable – et elle se cache derrière Ayano… Tous hésitent sur la marche à suivre, et restent finalement en place, à attendre l’arrivée de l’aubergiste. Masako, entre deux toux, peste toute seule contre ce soigneur qu’elle attendait et qui se fait attendre… et finit par les trouver tous, debout dans l’étable ; avec un pas de côté, elle voit le cadavre d’Aki, et hurle aussitôt. Ayano se jette à ses pieds : « Je vous en prie, il ne faut pas… » Masako l’ignore, elle se précipite sur le cadavre qu’elle prend dans ses bras – retrouvant son affection d’antan, qui n’est plus pondérée par ses mœurs tatillonnes… Yasumori, toujours dans l’ombre, dit à Senzô qu’il faudrait maintenant prévenir Kioyosada, le chef du village. Oui, mais Senzô n’y ira pas lui-même ; Yasumori s’y rend, tombe sur Nagisa, et lui dit de transmettre à son maître que « quelque chose de grave » s’est passé, et que Maître Senzô le réclame à l’étable de l’auberge de toute urgence… Ayano reste pour sa part agenouillée auprès du cadavre de sa sœur, se répandant en larmes ainsi que Masako. Takemura, quant à lui, ne pense qu’à son chien, et aux similitudes entre ces deux morts…

 

[III-13 : Ayano, Hideto, Yasumori : Kioyosada, Nagisa, Ako ; Mino] Kioyosada arrive précipitamment avec Nagisa, et voit la scène : « Qu’est-ce qui s’est passé ? » Ayano est assez brusque : « Vous le voyez bien, elle est morte ! » Kioyosada est stupéfait, mais, même dans ces conditions, son côté débonnaire demeure, il n’a rien d’agressif. Hideto suggère que la prostituée a pu être empoisonnée – bien sûr, ce n’est pas une mort naturelle… Nagisa n’y tient plus, il part en hurlant ; d’ici cinq minutes, tout le village sera sur place. Yasumori offre à Masako en larmes d’aller aider Mino à tenir l’auberge ; mais à quoi bon dans pareille situation ? Mino va venir comme les autres, de toute façon… Dans ce cas, Yasumori préfère prendre les devants, et va à sa rencontre.

 

[III-14 : Ayano, Yasumori : Masako, Hideto, Aki, Kioyosada, Mino, Tsunemori, Tsunekiyo ; Kiyoshi, Kuchi] La foule s’amasse aux environs de l’étable – et les rumeurs ne tardent guère à circuler… Ne serait-ce pas Kiyoshi le coupable ? Il s’est disputé avec elle… Mais elle avait bien d’autres clients. Masako s’était fâchée, d’ailleurs… Et Hideto ? L’apothicaire ? Lui-même parle de poison… et il s’y connaît ! D’ailleurs, n’a-t-il pas offert une potion à Aki, la veille ? On l’a vu, on l’a dit… En même temps, un serpent, peut-être ? Ou un fantôme ! Non, rien de si fantasque – probablement une maladie vénérienne… Etc. Ayano se reprend un peu ; elle s’approche de Kioyosada : « Ma sœur est morte ; il faut trouver le coupable, un tel crime ne saurait rester impuni. » Yasumori, de retour avec Mino, scrute la foule, en quête de certaines personnes : Tsunemori, l’idiot du village, est là – qui ne comprend sans doute pas grand-chose à la scène, et garde le sourire. Tsunekiyo, l’érudit, est également présent – quelque peu en retrait, et plus digne que tous les autres… Kiyoshi brille par son absence ; de même pour la vieille folle, Kuchi, la grand-mère increvable de Kioyosada.

 

[III-15 : Takemura, Hideto] Takemura sort de son silence ; il s’approche de Hideto, et, d’une voix faible, dit qu’il a quelque chose à montrer à l’apothicaire dans son potager, qui pourrait aider à comprendre ce qui s’est passé ici. Hideto le suit volontiers, pas fâché de quitter cette foule qui l’accuse plus ou moins ouvertement – à vrai dire, son départ en rajoute, et il y en a même qui le montrent du doigt… Takemura s’en rend compte ; il use de son autorité naturelle pour calmer le jeu, se contentant d’un éloquent langage corporel – les insinuations contre Hideto cessent aussitôt, personne ne souhaite agacer l’ancien soldat…

 

[III-16 : Takemura, Hideto : Kuchi ; Masako, Kioyosada, Senzô] Tous deux, alors qu’ils parviennent à l’orée du village, vers le nord, constate que Kuchi la Vieille est plus loin sur la route, qui semble les attendre – ou du moins les regarde-t-elle en souriant, les yeux fous. Hideto lui fait un signe de la tête, et elle éclate de rire. Elle avance vers eux de son pas de vieille bonne femme. Quand elle arrive à leur hauteur, de sa voix de crécelle, elle leur demande : « Vous allez voir le chien ? » Takemura la regarde sans un mot. Elle se met en face de l’ancien soldat et le saisit par la barbichette de manière badine : « Ça ne sert à rien ! Vous avez le chat, après tout ! » Et elle pointe du doigt un renfoncement sous une maison – s’y trouve le cadavre du chat de Hideto. L’apothicaire est stupéfait ; Takemura reste digne : « Mon chien est dans le même état. » Hideto lâche des yeux le cadavre de son compagnon de toujours, et se tourne vers la vieille folle :

— Vous avez vu quelque chose ?

— Oh, j’ai vu bien des choses… À mon âge, vous savez… Mais j’ai vu – par exemple – cinq personnes. Des gens très divers, qui sont rattachés à Kengo, qu’ils le sachent bien ou pas… Oui, des attaches… Pourtant, il leur faut partir. Sans quoi… eh bien, tout le monde va mourir ! Masako d’abord, j’imagine – elle est déjà bien malade, elle tousse, et ce soigneur qui n’arrive pas… Bah, il ne pourrait qu’arriver trop tard. Ensuite… Kioyosada ? Il est vieux… Moins que moi, forcément – mais ce n’est pas pareil. Bah, peu importe : nous allons tous mourir ! Très vite… Mais ce sera douloureux. Oui, il vous faut partir… Oh, et n’oubliez pas votre héritage !

— Vous êtes complètement folle !

— Mais bien sûr que je suis folle ? Comment je ferais, autrement ? Et ça ne change rien…

Hideto décroche, et ramasse tendrement le cadavre de son chat ; il l’examine : les poils ne lui facilitent pas la tâche, mais c’est probablement la même chose que pour Aki, ces veines qui gonflent et explosent, ce sang qui jaillit de leur gorge et les noie… Takemura n’a plus guère envie de rentrer chez lui – surtout si la vieille devait les suivre. Mais les paroles de Kuchi lui ont fait une forte impression ; il n’a plus qu’une idée en tête : aller chercher Senzô, récupérer le sabre, et, oui – partir…

 

[III-17 : Takemura, Hideto, Senzô : Kuchi, Aki] Kuchi incite Takemura et Hideto à retourner à l’étable, et s’y rend de toute façon. À mesure que la vieille folle approche de la foule se délectant du spectacle horrible du cadavre d’Aki, les rumeurs s’amenuisent. Senzô, la voyant, prend les devants, et l’accoste – elle lui tire tendrement la barbichette à son tour… Yasumori se tient un peu en arrière de l’onmyôji, et tend l’oreille. Senzô, un brin sarcastique, prend la parole :

— Quel bon vent vous amène ?

— Bon vent ? Quelle idée ! Le vent n’est ni bon ni mauvais, c’est juste le vent… Ou bien… Oui, peut-être, en fait ; peut-être qu’il y a des mauvais vents – comme le vent dans votre dos. Un vent qui pue ! (Hilare, la vieille folle fait des bruits de pets et autres allusions scatologiques…) Bah, l’important, bon ou mauvais, c’est que le vent bouge… C’est le propre du vent ! Il bouge ! Aussi, vous devez partir – sans quoi la tempête, prenant toujours plus de force à rester sur place contre sa nature, sera fatale aux gens que vous côtoyez… Tous vont mourir ! Tous !

 

[III-18 : Senzô, Ayano, Takemura : Kuchi] Après la tirade de la vieille, Senzô, solennel, se tourne vers la foule amassée devant l’étable : « Braves gens, calmez-vous ! De mauvais esprits sont à l’œuvre à Kengo… Mais, en tant qu’onmyôji, je vais prendre les choses en main ! Nous cinq, nous sortirons du village et procèderons à l’exorcisme ! » Cette déclaration fait éclater de rire Kuchi – qui se remet à faire des bruits de pets, elle y prend visiblement beaucoup de plaisir… Senzô dit à ses quatre compagnons de se rendre chez lui pour y discuter d’un plan. Ayano va dans ce sens : « Plus rien ne me retient ici, et Kuchi a raison, il faut partir ! » Takemura, la clef du coffre de Senzô dans sa poche de poitrine, suit l’onmyôji – il faut de toute façon aller chercher… l’objet maudit…

 

[III-19 : Yasumori, Ayano : Aki, Takeo ; Noboru, « le Messager », Reizo, Masako] Mais Yasumori et Ayano remarquent un nouveau venu, qui joue des coudes pour apercevoir le cadavre d’Aki : c’est Takeo, un marchand ambulant qui écume le nord de Kyushu et passe régulièrement par Kengo. À ce spectacle hideux, l’étranger pâlit, blanc comme un linge – et les deux jeunes femmes comprennent que ce n’est pas là simplement la réaction bien naturelle d’un homme effrayé par une scène macabre. Yasumori s’approche de lui : « Le malheur accable notre village… Avez-vous déjà vu ça ? » Takeo, les yeux exorbités, hoche lentement la tête. « Où donc ? » Déglutissant, il répond que c’était au relais de Noboru, au nord-est de Kengo, où il s’était arrêté il y a deux jours de cela. Yasumori lui décrit « le Messager » ; mais non – le cadavre ne lui était pas inconnu : c’était Reizo, le soigneur – celui qu’attendait Masako… Mais Yasumori insiste sur l’allure du « Messager » ; elle évite d’appuyer sur le sabre, mais c’est pourtant l’élément qui fait réagir Takeo : oui, au relais, Noboru lui avait parlé d’un homme étrange – la veille de la mort de Reizo

 

À suivre…

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (00)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (00)

Ayant envie de changer un peu, ne serait-ce que temporairement, j’ai proposé à ma table d’Imperium de faire un petit one-shot nippon tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient – en l’espèce le scénario « Lame, l’arme, larmes » (bon sang que je déteste ce titre…), signé Fabien Fernandez. Bon, en fait de one-shot, à l’évidence, ça va se prolonger un peu, il faudra au moins deux séances de plus…

 

Avant de passer aux comptes rendus de séances sous leur forme habituelle, je vais livrer ici quelques données préliminaires sur la manière dont nous jouons (j’ai pas mal étoffé le matériau de base à cet égard…) ; cela porte sur le cadre historique, le cadre géographique, le surnaturel, l’adaptation des règles du « D6 light », enfin les PJ incarnés.

 

I : LE CADRE HISTORIQUE

 

Le scénario ne donne absolument aucune précision à cet égard. C’est forcément un Japon féodal, antérieur à Meiji, mais on n’en sait au fond rien de plus… Certes, en l’état, on n’a probablement pas besoin d’en savoir plus ; mais nos échanges nous ont incité à préciser la chose, pour lui conférer un supplément d’âme…

 

J’avais suggéré la veille de l’époque d’Edo. L’idée d’inscrire le récit dans les derniers temps du Sengoku, l’ère chaotique qui a vu enfin émerger les fondateurs du Japon moderne, me paraissait séduisante, à plus d’un titre – au-delà de la seule dimension épique du cadre, riche d’affrontements violents entre antagonistes prompts à dégainer leurs armes, j’aimais notamment l’idée que les marchands et missionnaires occidentaux soient toujours sur place, avec leurs fusils autant que leurs bibles… Idée qui entre en interaction avec le cadre géographique, j’y reviens immédiatement après.

 

À la base, j’avais pensé situer plus précisément le scénario en 1598, juste après la mort de Toyotomi Hideyoshi (le successeur, en dépit de son extraction relativement populaire, d’Oda Nobunaga, en attendant que Tokugawa Ieyasu mette tout le monde d’accord et parachève l’œuvre de ces deux prédécesseurs) – alors qu’il s’épuisait à forcer la fédération du Japon sous sa férule, en l’unissant dans un nouveau projet d’invasion de la Corée ; là encore, il y a un lien avec le cadre géographique finalement retenu.

 

Cette dimension demeure, mais, à la suggestion d’un joueur, nous avons finalement décidé d’opter pour le lendemain de la bataille de Sekigahara (1600), décisive, qui a vu les forces de Tokugawa Ieyasu l’emporter sur ses rivaux – ce qui lui a ouvert la voie lui permettant, en 1603, de reprendre le titre ancien de shogun, et d’inaugurer l’époque d’Edo – ces fascinants deux siècles et demi d’isolement quasi total, qui ont vu le Japon connaître une paix intérieure plus que jamais impensable en plein Sengoku… Une fois de plus, le cadre géographique retenu se prête à exploiter cette dimension.

 

Bien sûr, il ne s’agit pas de laisser l’authenticité empiéter sur les idées et envies dans le cadre d’un scénario se passant très bien de réalisme. On connaît l’injonction (charmante…) d’un spécialiste de cette méthode : « On peut violer l’histoire, si c’est pour lui faire de beaux enfants. » Il s’agit d’appuyer le récit sur un fond pour qu’en jaillissent presque d’elles-mêmes des personnages, des situations, etc. Certainement pas pour restreindre et brimer… C’est également ainsi qu’il faut se poser la question du cadre géographique.

 

II : LE CADRE GEOGRAPHIQUE

 

Là encore, le scénario ne donne aucune indication. Il y a bien quelques noms de villages et de forteresses, mais que je suppose imaginés. Ancrer davantage dans le réel me paraissait utile ; mais dès lors qu’il fallait bien y insérer ces lieux définis préalablement, je ne pouvais que m’éloigner de l’authentique Japon… Plus encore que pour l’histoire, tout ce qui suit est donc « à vue de nez ».

 

J’ajouterai un détail : dans le scénario, s’il n’y a pas d’indications de distances à proprement parler, certaines portent parfois, du moins, sur des temps de trajet… et qui me paraissent beaucoup trop longs, voire carrément invraisemblables dans pareil contexte : il y a notamment, à un moment essentiel, un voyage censé durer un mois ; ce qui me paraît nuire tant à l’histoire qu’à son « réalisme »… J’ai donc éventuellement réduit ces distances, mais tout particulièrement dans ce cas précis.

 

Une fois adopté le cadre historique de la bataille de Sekigahara, nous avions envisagé de situer le point de départ du scénario – le village de Kengo – dans les environs du champ de bataille, a priori dans le Kansai, non loin de Nagoya, pas très loin de Kyoto non plus. Mais ce cadre ne m’emballait pas, j’étais tenté par quelque chose de bien plus sauvage…

 

Au regard de certains thèmes portés par le cadre historique, je me suis finalement décidé pour l’île méridionale de Kyushu – et ai constaté à la relecture du scénario, quand bien même celui-ci ne donnait pas d’indications à ce sujet, que c’était probablement, des quatre grandes îles composant l’archipel du Japon, la plus appropriée à la logique de l’histoire. C’est l’occasion de jouer de plusieurs des thèmes esquissés dans le cadre historique, dont la proximité avec la Corée, et la présence des marchands et missionnaires européens – tout particulièrement dans le port de Nagasaki, qui leur était alors peu ou prou réservé ; enfin, l’île était tout particulièrement divisée entre partisans et adversaires de Tokugawa Ieyasu – au lendemain de la bataille de Sekigahara, cela pouvait avoir son importance, et les PJ, en passant du territoire d’un daimyô à l’autre, pouvaient ainsi passer d’une allégeance à l’autre, ou plus exactement, dans ces circonstances, osciller entre vassaux fidèles et dument récompensés par le futur shogun, et seigneurs ayant choisi le mauvais camp et s’en mordant éventuellement les doigts…

 

Le scénario débute dans le petit village de Kengo – auquel sont liés tous les PJ d’une manière ou d’une autre. Je l’ai situé dans l’arrière-pays montagneux du centre nord de l’île, zone assez sauvage pour justifier le sentiment d’isolement et de rusticité qui doit peser sur les PJ au moins dans les premiers temps de l’aventure. Les villes sont donc assez loin, parmi lesquelles Nagasaki ou Fukuoka sont pourtant parmi les plus accessibles – à condition d’être prêt à un voyage éventuellement compliqué. Le village de Kengo ne figure pas sur une route commerciale – ou une route quelle qu’elle soit, d’ailleurs. Mais des marchands itinérants s’y rendent régulièrement (et d’autres professions vagabondes, on aura l’occasion de le constater avec les PJ), entretenant un vague lien avec un Japon plus civilisé.

 

J’ai ensuite réparti les autres lieux du scénario sur la carte de Kyushu (j’ai préféré ne pas quitter l’île, et c’est notamment à cet égard que le délai d’un mois de voyage mentionné plus haut me paraissait inenvisageable et peu crédible), sans donc toujours respecter les indications de distance, et pas davantage les (rares) mentions des points cardinaux pouvant entrer en contradiction avec ces choix initiaux.

 

III : LE SURNATUREL

 

« Lame, l’arme, larmes » n’est pas un scénario « réaliste ». Il puise dans le folklore japonais, et y figurent des créatures ou situations surnaturelles. Peu désireux de faire de ce Japon-là un « monde secondaire » de fantasy, je m’en suis tenu à cette idée de folklore : c’est bien le « vrai » Japon, et, comme dans le « vrai » Japon, on y colporte des rumeurs portant sur des yôkai, des yûrei, etc. ; la différence, mais sans doute ne doit-elle pas être perçue comme telle dans ce cadre, est que ces superstitions diverses sont parfois tout à fait fondées… Le surnaturel peut à terme jouer un rôle de premier plan, mais il demeure dans la logique d’un monde « réel », perturbé à l’occasion par des manifestations d’un tout autre registre, mais finalement envisagées comme faisant elles aussi partie, à leur manière, de l’ordre du monde.

 

Un point demeurait à traiter à cet égard : les éventuelles capacités surnaturelles des PJ. Le « D6 light » donne quelques indications à cet égard, de manière optionnelle, mais elles sont bien trop lapidaires pour être utiles. J’ai préféré procéder autrement : globalement, le surnaturel est réservé aux antagonistes ; à l’occasion, si un joueur a une bonne idée impliquant une dimension surnaturelle de son personnage, libre à lui de me suggérer une action ou une approche « différente », et à moi de considérer si c’est faisable ou pas, eu égard tant au personnage qu’aux circonstances – c’est parfaitement arbitraire, mais cela autorise des potentialités amusantes, que l’adoption affichée d’un caractère délibérément surnaturel des PJ n’aurait pas nécessairement davantage favorisées.

 

C’est tout particulièrement le cas pour un de ces personnages, qui est un onmyôji (en gros, devin d’une tradition syncrétique empruntant au bouddhisme, au shintoïsme, mais tout autant au taoïsme, éventuellement à d’autres philosophies et sciences occultes chinoises, etc.) : à proprement parler, il n’a pas de pouvoirs magiques définis d’emblée ; cela ne l’a pas empêché, dans la première séance, d’examiner le sabre et d’y sentir la magie – quant à sa tentative d’exorcisme, elle pouvait être aussi « vraie » qu’inefficace, de même que ses gestes et rituels pouvaient constituer une esbroufe destinée à convaincre ses comparses de son talent, ou, tout aussi bien, être parfaitement sincères de sa part… Probablement un peu de tout ça à la fois, d’ailleurs.

 

IV : L’ADAPTATION DES RÈGLES

 

J’ai tout d’abord hésité sur le système à adopter – la gamme « 6 Machins… » est relativement libre à cet égard. J’ai un temps envisagé d’employer FATE Accelerated, qui me paraissait approprié au type d’action du scénario, mais, par flemme peut-être, je me suis finalement rabattu sur le « D6 light » qui est ici proposé par défaut…

 

J’ai eu l’occasion, dans mon compte rendu du volume, de critiquer la présentation de ces règles, leur rédaction, et leur abondance pénible de coquilles ou de lacunes… C’est décidément bien le cas, c’est assez agaçant.

 

Par ailleurs, le système est critiquable sur bien des points ; c’est véritablement sa très grande simplicité, et la possibilité de créer un personnage en trois minutes, pas davantage, qui m’ont fait le conserver. Dès cette partie test, cependant, j’ai pu constater combien la liste des Compétences était critiquable : il y a des redondances et des lacunes de toute part, tandis que les attributions de telle Compétence sous tel ATTRIBUT ne sont pas toujours des plus logiques… Bon, nous ferons avec…

 

Mais il est une règle que j’ai modifiée, car elle ne me satisfaisait vraiment pas ; j’ai donc retenu des conseils et suggestions alternatives proposés par d’aimables forumers de Casus NO… Il s’agit de la règle du dé libre, décidant des échecs et réussites critiques (et tout particulièrement mal présentée dans le bouquin… au point où les réussites critiques n’y figurent même pas !).

 

Adonc : lors de chaque jet de Compétence ou d’ATTRIBUT, un dé doit être distingué des autres (sur table, on distingue à la couleur ; ici, en virtuel sur Roll20, j’ai proposé que ce soit le premier dé jeté) : c’est le dé libre.

 

Le système (complété du fait des lacunes dans ledit volume…) donne cette règle :

  • - Si le dé libre fait 2, 3, 4 ou 5, il est traité comme les autres dés.
  • - Si le dé libre fait 1, c’est un échec critique : indépendamment du résultat des autres dés, l’action échoue, éventuellement de manière spectaculaire – à la discrétion du MJ.
  • - Si le dé libre fait 6, c’est une réussite critique : indépendamment du résultat des autres dés, l’action réussit, éventuellement de manière spectaculaire – à la discrétion du MJ.

 

Mais ce système ne me convient pas trop… Je trouve qu’il accorde une part bien trop importante au hasard : une chance sur six à chaque jet d’avoir une réussite critique, et autant d’avoir un échec critique, ça me paraît vraiment trop… On m’a donc suggéré des règles alternatives, à mon sens plus pertinentes – mais qui limitent du coup le rôle du dé libre :

  • - Si le dé libre fait 1, 2, 3, 4 ou 5, il est traité comme les autres dés.
  • - Si le dé libre fait 6, il devient « explosif » : on ajoute 6 au résultat des autres dés (comme pour un dé normal), mais, en outre, on le relance, et on ajoute à nouveau son résultat ; si celui-ci est à nouveau de 6, on continue, etc. Il n’y a donc pas de réussite critique automatique, mais le dé « explosif » permet de dépasser les scores maximums et de gonfler éventuellement la marge de réussite.
  • - Si, sur l’ensemble des dés jetés, il y a une majorité de 1, indépendamment du résultat de l’ensemble, c’est un échec critique et automatique.

 

Je me suis décidé pour cette règle, et ai eu l’occasion de constater qu’elle était bien moins radicale que la solution de base (dans la partie d’hier, plusieurs jets, bien trop, auraient autrement donné lieu à des échecs critiques…) ; j’en relève deux inconvénients, tout de même :

  • - D’une part, en relativisant autant le rôle du dé libre, elle rend les Points de Personnage nettement moins utiles.
  • - D’autre part, le risque d’échec critique est largement limité par rapport au système de base, mais j’ai l’impression (moi qui suis une tanche en probabilités) que cette règle alternative pénalise du coup les poignées de dés les plus restreintes… N’y a-t-il pas « double peine » ?

 

Pour le moment, on va quand même faire avec.

 

V : LES PERSONNAGES-JOUEURS

 

Les règles de création de personnage étant d’une extrême simplicité, j’ai préféré laisser les joueurs créer d’eux-mêmes leurs avatars plutôt que d’imposer des prétirés (ce que j’avais d’abord envisagé, dans la perspective « one-shot ») ; outre les caractéristiques élémentaires, c’était aussi l’occasion de livrer un background restreint les rattachant au village de Kengo où débute l’aventure. Voici donc les cinq PJ.

 

Goto Yasumori, la voleuse

 

Goto Yasumori est une adolescente rebelle, élevée chez sa tante depuis la mort de ses parents. Elle n’a que mépris pour la vie à la campagne, et n’a aucune intention de reprendre la ferme de sa tante (veuve et sans enfants) le moment venu ; elle a soif de ville, et assume très bien sa réputation guère flatteuse : charmeuse et parfois fourbe, elle a un passif de petits vols, et de mauvaises fréquentations – autant qu’il est possible dans un cadre pareil. La vilaine fille fréquente beaucoup l’unique auberge de Kengo, tenue par Masako.

 

Hira Ayano, la montreuse de marionnettes

 

Hira Ayano est une montreuse de marionnettes itinérante, au moment où cette pratique ancienne se mue insidieusement pour devenir le théâtre jôruri. Elle passe régulièrement par Kengo, où son art déroute et séduit tout à la fois les villageois. Proche d’Aki, la prostituée au passé trouble (on les dit parfois sœurs, sans trop de preuves), elle s’entend également bien avec Tsunemori, l’idiot du village, qui raffole de ses spectacles et de ses jolis pantins.

 

Kuzuri Hideto, l’apothicaire

 

Kuzuri Hideto est un apothicaire, lui aussi itinérant. Son chat noir perpétuellement dans les pattes, il crée et vend des potions qui peuvent être aussi bien des remèdes que des poisons, fonction de la demande… et de son humeur.

 

Masasugi Takemura, l’ancien soldat

 

Masasugi Takemura est un ancien soldat, qui a quitté les troupes du daimyô il y a une dizaine d’années de cela, après bien des campagnes, pour revenir à sa condition de paysan. Il a maintenant une petite ferme légèrement excentrée par rapport au village de Kengo, où il fait pousser d’excellents légumes, qu’il vend au marché une fois par mois. Homme de peu de mots, plus loquace et aimable avec ses légumes qu’avec ses congénères, il a cependant été bien accepté dans la communauté en raison de son ardeur au travail ; les villageois ne se privent pas de répandre des rumeurs, aussi souvent vraies que fausses, portant sur son passé de soldat. La force de l’habitude l’amène à s’entraîner régulièrement – âgé, il n’en est pas moins un combattant redoutable.

 

Sekine Senzô, l’onmyôji

 

Sekine Senzô est né dans le village, mais en est parti assez jeune pour apprendre les arts occultes notamment chinois, tels que la géomancie. Augure apprécié, exorciste aussi le cas échéant, il a suscité le respect de ses semblables, et construit petit à petit une fortune appréciable en échange de ses services fort prisés, qui l’ont conduit à exercer dans la cour de plusieurs daimyôs. Toujours curieux de tout, il s’est notamment intéressé ces dernières années à la religion et aux pratiques de ces étranges Européens au gros nez que l’on croise notamment à Nagasaki – sans y adhérer lui-même, bien sûr. Homme de cour, il a ces dernières années fait partie de l’entourage d’un important daimyô de Kyushu, lequel a cependant péri par seppuku suite à la bataille de Sekigahara, où il avait eu le tort de soutenir le mauvais camp. Privé subitement de ce soutien, Senzô est retourné dans son village natal de Kengo – avec ses livres et sa fortune, éventuellement enrichie encore de ce qu’il avait pu piocher dans les débris de la cour de son défunt maître…

 

Et voilà. Pour la première séance, c’est ici

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Zatoichi, de Kitano Takeshi

Publié le par Nébal

Zatoichi, de Kitano Takeshi

Titre : Zatoichi

Réalisateur : Kitano Takeshi

Titre original : Zatôichi

Année : 2003

Pays : Japon

Durée : 116 min.

Acteurs principaux : Beat Takeshi, Asano Tadanobu, Okusu Michiyo, Guadalcanal Taka, Daike Yûko, Tachibana Daigoro, Kishibe Ittoku…

 

ZATOICHI DANS L’ŒUVRE DE KITANO

 

Zatoichi est le plus récent film de Kitano que j’ai vu – or il date déjà de 2003… Ça fait une paye, l’excellent réalisateur a accompli bien des choses depuis. Peut-être cependant ne suis-je pas tout à fait, ou pas totalement, coupable : j’ai l’impression que ses films ultérieurs ont nettement moins bien été distribués de par chez nous, alors que Zatoichi, sur le plan commercial du moins, avait quelque chose d’une apothéose – c’est même semble-t-il le film de Kitano qui a le plus rapporté, au Japon comme à l’étranger. Par ailleurs, ce film affichant nettement plus que la plupart de ceux qui l’ont précédé (voire tous…) une dimension populaire n’a pas pour autant été boudé par la critique, là encore au Japon comme à l’étranger – il a notamment obtenu au festival de Venise le lion d’argent du meilleur réalisateur ainsi que le prix du public, mais bien d’autres festivals l’ont récompensé. Qu’est donc devenu Kitano depuis ? Il faudra bien que je me renseigne à ce sujet un de ces jours…

 

Mais j’ai un aveu à vous faire : si j’aime ce Zatoichi et l’ai revu avec un indéniable plaisir, je plaide coupable, je le trouve tout de même nettement moins bon que bon nombre des Kitano antérieurs – mais, bien sûr, la comparaison est plus ou moins valide, tant les projets sont différents… et, à vrai dire, ce revisionnage a probablement joué en sa faveur.

 

Première (et unique, sauf erreur) incursion de l’auteur dans le chanbara, le film de sabre japonais, et qui plus est avec un personnage extrêmement populaire du genre (25 films mettant en scène le masseur aveugle entre 1962 et 1973, puis un vingt-sixième en 1989, toujours avec Katsu Shintarô dans le rôle-titre !), Zatoichi ne pouvait sans doute pas avoir grand-chose à voir avec un Sonatine, un Hana-bi ou un Aniki, mon frère, pour s’en tenir aux films emblématiques à base de yakuzas que leur humour improbable ne préserve pas de la tentation suicidaire ; pas davantage avec la fraîcheur de L’Été de Kikujiro ; moins encore, si ça se trouve, avec la gravité esthétisante d’un Dolls, qui précède immédiatement Zatoichi dans la filmographie de Kitano… Ce qui, en soi, n’a rien d’un problème : une des forces du réalisateur est sa capacité à se renouveler et à surprendre.

 

Mais j’ai tout de même l’impression que l’usage de pareil matériau ne pouvait que brider, au moins en partie, la personnalité du réalisateur ; pas totalement, heureusement : un certain nombre de scènes relèvent d’un esprit Kitano parfaitement délicieux et convaincant – ce sont même les meilleures du film, et j’y reviendrai. Au-delà demeurent des codes avec lesquels il fallait bien composer, si la tentation de la subversion était toujours là.

 

En fait, à tort ou à raison, je m’étais mis dans la tête que ce Zatoichi, pour Kitano Takeshi, était un peu ce que Kill Bill avait été pour Quentin Tarentino : un film hommage, où le fun est mis en avant, où les codes sont sans cesse tricotés, et qui gagne peut-être en jubilation référentielle, mais en perdant en personnalité… Ceci étant, ce Zatoichi est bien meilleur que Kill Bill – qui était une énorme déception pour moi, et au-delà, autant le dire, carrément un mauvais film (ou deux mauvais films). Mais ce préconçu explique sans doute en partie pourquoi je n’ai pas prêté attention à la suite de la carrière du réalisateur, à la hauteur de l’enthousiasme qu’il avait jusqu’alors suscité en moi à chacun de ses films ou presque (cela dit, même dans les antérieurs, il m’en manque, hein…).

 

LE PERSONNAGE

 

Zatoichi, donc. Une figure majeure du chanbara, au côté des plus essentielles, les « Baby Cart » et compagnie (que je n’ai pas davantage vus, bon sang, ça fait des années que je me dis qu’il faut que je le fasse !).

 

L’essence du personnage a été conservée (sinon son apparence : la teinture des cheveux de Beat Takeshi, blond oxygéné, est pour le moins… surprenante…) : Zatoichi (qui sauf erreur n’est pas appelé ainsi dans le film – on entend parfois Ichi, mais pas plus, je crois ?) est… un masseur aveugle itinérant ; on a sans doute vu concept plus improbable, mais pas tous les jours… Surtout bien sûr si l’on y rajoute cette dimension essentielle : en dépit de son handicap, Zatoichi est un sabreur d’exception – un des tout meilleurs, forcément, et dont l’art censément basé sur les autres sens que la vue, ouïe et odorat au premier chef (à la Daredevil ou plus encore à la Stick, je suppose qu’il y a un lien…), a bien des occasions de s’exprimer au cours du film : le masseur laisse derrière lui une quantité invraisemblable de cadavres…

 

D’autres traits caractérisent le personnage, de son activité de joueur professionnel (il parie aux dés, devinant au son s’il faut miser sur pair ou impair – son comparse bouffon Shinkichi, incarné par Guadalcanal Taka, atout comique du film, est fasciné par cette méthode qu’il souhaite reprendre à son compte) à son étonnante timidité, éventuellement de façade (Beat Takeshi reprend volontiers son rôle d’homme de peu de mots, secoué de rires un brin gênés – mais en plus sympathique que ses rôles antérieurs de flic ou de yakuza, exprimant l’ultraviolence, ou au moins sa potentialité, jusque dans les scènes les plus innocentes ; Zatoichi dissimule bien davantage cette dimension, sous des atours bonhommes et amicaux).

 

Et, bien sûr, il a au-delà un sens profond sens de la justice, qui en fait un héros au sens de redresseur de torts ; quand il arrive en ville, c’est pour, à terme, défendre les humbles et punir les méchants – à la façon du Sanjuro incarné par Mifune Toshirô dans le Yojimbo de Kurosawa Akira, ou de l’homme sans nom joué par Clint Eastwood dans son remake western spaghetti Pour une poignée de dollars (ce jeu d’échanges du chanbara au western et inversement me fait l’effet d’être important dans le développement des codes des deux genres), le héros, nettement moins cynique qu’il n’y paraît, ne repartira à l’évidence pas tant que des ordures resteront à vaincre et des pauvres gens à secourir.

 

LA TRAME

 

La mise en place

 

En l’espèce, Zatoichi débarque dans une situation complexe, justifiant une mise en place assez longue, où plusieurs fils rouges sont tendus en quelques images préliminaires, qui appellent toutefois un certain temps de développement avant que l’histoire à proprement parler ne s'affiche dans toute sa clarté.

 

Ces premières séquences ont par ailleurs quelque chose de l’attaque en force : d’emblée, nous voyons Zatoichi faire la démonstration de son habileté au sabre contre une bande de lâches brigands.

 

Mais il n’est pas le seul à répandre aussitôt des cadavres sur son chemin : on s’intéresse tout particulièrement au rônin Genosuke Hattori (Asano Tadanobu), habile combattant, mais qui, afin de payer les soins de son épouse malade, enchaîne les emplois de garde du corps (yojimbo, donc), qui l’amènent aux plus sanglants des crimes – la tentation de voir en lui un personnage « positif », simplement piégé dans un engrenage fatal, autrement porté sur le bien, dont sa générosité supposée à l’égard de son épouse devrait témoigner, disparaît au fur et à mesure devant la totale absence de scrupules du personnage ; on sait que le grand duel final l’opposera à Zatoichi… et l’on sait tout autant que le masseur aveugle ne lui fera pas de pitié, car il n’en mérite aucune.

 

Un troisième fil est essentiel, qui met en scène deux geishas (ou fausses geishas, car se livrant visiblement à la prostitution…), dont on devine vite l’imposture : il s’agit en fait d’un frère (O-sei, incarné par Tachibana Daigoro, acteur de kabuki et plus particulièrement spécialisé dans les rôles de femme, onnagata) et de sa sœur aînée O-kinu (Daike Yuuko) ; enfants survivants d’un terrible massacre, il y a dix ans de cela, ils traquent depuis lors les assassins de leurs parents – qui pourraient bien se trouver dans cette ville… Et, en chemin, ils n’ont guère hésité à recourir au vol, voire au meurtre.

 

Bien sûr, tous ces fils sont amenés à se rassembler en une trame unique, mais Kitano prend bien soin d’établir l’exposition avec une certaine minutie – dont la lenteur est cependant illusoire : avec la régularité d’un métronome, les explosions de violence et autres exploits au sabre rappellent au spectateur ce qu’il est en train de voir, participant tout autant à la mise en place de l’ambiance.

 

Les développements

 

Au-delà, le déroulé du film n’accumule pas forcément les surprises – globalement, il suit une pente inéluctable, qui verra les camps se définir, les « geishas » s’inscrivant malgré leurs crimes passés du côté des « gentils », le rônin sombrant quant à lui clairement dans le camp des méchants en dépit de sa femme. Le masseur aveugle, on s’en doute, est du côté de la justice, et n’aura de cesse de la gagner. Sans surprise non plus, les employeurs du rônin s’avèrent bien les coupables du massacre des parents des « geishas »…

 

En fait, les surprises qui demeurent – éventuellement – ne surgissent qu’à la toute fin, et obéissent sans doute à des codes ; elles sont à la limite de la gratuité, mais peut-être d’autant plus amusantes – ainsi de la révélation de l’identité du Grand Méchant.

 

KITANO RÉALISATEUR DE CHANBARA

 

Le fond est donc des plus classique – de manière parfaitement assumée, et parfaitement à propos. La forme, globalement, suit. Moins « personnelle » sans doute que d’habitude, elle est globalement efficace. Et les combats au sabre ont la sècheresse et la violence propres au genre, loin des fioritures de nos films de cape et d’épée ou de braves chevaliers, dont les épées s’entrechoquent sans cesse au gré d’inévitables parades et contres vite annulés : il s’agit ici de tuer à l’économie, en un coup – les vaincus s’effondrent aussitôt, la scène vierge cinq secondes plus tôt est subitement jonchée de cadavres.

 

Dans ce registre qu’on pouvait trouver inattendu pour Kitano, le fait est qu’il se défend plus qu’honorablement – à l’inverse, aurais-je envie de dire, d’un Wong Kar-wai dans The Grandmaster, pour citer un autre film où un auteur pas habitué du genre se frotte à l’action populaire…

 

J’aurais tout de même un bémol à émettre, concernant le sang numérique… Même si ça m’a moins choqué au revisionnage que lors de mon premier contact avec le film à l’époque de sa sortie – on se fait à tout, j’imagine…

 

LES APPORTS PERSONNELS

 

Mais où est Kitano ? Pour l’heure, nous avons un chanbara plus que correct, et c’est déjà bien. Le véritable intérêt du film est cependant ailleurs, à mon sens – parce que, contrairement à mes préventions, et même si c’est sans doute moins marqué que dans ses précédents films, du fait des codes très particuliers associés à la réalisation d’un Zatoichi, Kitano est là et bien là ; souvent pour de brèves saynètes, qui suffisent cependant, dans leur caractère anecdotique, à donner au film une dimension supplémentaire.

 

L’humour

 

C’est tout particulièrement vrai de quelques séquences humoristiques voire burlesques, valant bien à leur manière les jeux débiles des yakuzas sur la plage de Sonatine, ou les mauvaises blagues de Yamamoto dans Aniki, mon frère – ou peut-être plus encore les tendres bêtises de Nishi dans Hana-bi ?

 

Shinkichi y a un rôle essentiel, personnage assurément bouffon qui a pour fonction de susciter le rire au cœur des plus terribles des drames, mais cela va au-delà – s’il a sa part dans les yeux peints de Zatoichi, il n’est pour rien dans l’ambition du gamin simplet courant en hurlant dans une petite tenue improbable autour de la maison de sa tante, O-ume (Okusu Michiyo, délicieuse de sympathie) ; les yakuzas idiots, les sbires arrogants, sont toujours autant d’occasions de susciter le rire sans négliger l’action… Les quiproquos, éventuellement sexuels, sont aussi de la partie.

 

L’usage de la musique

 

Mais la vraie réussite du film me semble être ailleurs, et elle a trait à l’emploi de la musique, qui débouche systématiquement sur toutes les meilleures scènes – les plus kitanesques… C’est d’autant plus étonnant que la partition de Suzuki Keiichi est globalement plus ou moins convaincante…

 

Kitano, pour ce film, avait mis fin à une longue et fructueuse collaboration avec Joe Hisaishi – qui avait commis bien des merveilles pour lui, je pense tout particulièrement à Hana-bi, mais on trouve aussi de très bonnes choses dans la plupart des films de Kitano qu’il a sonorisés. Le réalisateur, cette fois, avançait que la bande originale de ce chanbara devait jouer avant tout des percussions, ce qui n’était pas dans le style de Hisaishi… Il semblerait que les deux se soient en fait brouillé sur Dolls, le précédent film de Kitano, et ils n’ont jamais retravaillé ensemble depuis…

 

Toujours est-il que c’est Suzuki Keiichi qui a composé la bande originale de Zatoichi. Elle fait bel et bien usage des percussions – en fait, c’en est de très loin l’aspect le plus convaincant : les mélodies et ambiances, au-delà, me paraissent bien plus fades…

 

Mais Kitano use des particularités de cette composition au mieux, en créant des scènes de toute beauté, où l’image est en symbiose parfaite avec la musique.

 

Cela peut concerner des scènes par ailleurs plutôt graves : je pense avant tout à l’entrainement à la danse d’O-sei, accompagné par O-kinu au shamisen – instrument qui, d’ailleurs, vient briser le caractère tonal de la composition à l’arrière-plan, suscitant un effet étonnant ; mais la séquence alterne avec une grâce de ballerine le moment présent et les échos d’un douloureux passé : on passe sans cesse de l’enfant à l’adulte, et inversement, c’est profondément touchant et terriblement beau – probablement ma scène préférée du film.

 

Mais c’est une dimension plus sensible encore dans des scènes d’ambiance autrement drôles : à plusieurs reprises dans le film, et très vite d’ailleurs, nous croisons des paysans travaillant la terre en rythme, plus tard aussi construisant un bâtiment ; les gestes du travail se muent en chorégraphie, et intègrent pleinement la musique, dans une dimension effectivement percussive – c’est très réjouissant, allègre et pouvant évoquer en même temps certains aspects saugrenus dans ce contexte de musique concrète voire industrielle !

 

Et, à la fin du film (je ne crois pas qu’on puisse parler de SPOILER pour autant, c’est parfaitement détaché de toute intrigue), Kitano lâche toute retenue en l’espèce, pour un finale orgasmique faisant danser les héros au rythme des claquettes des Stripes, sur fond de taiko, les gros tambours japonais, qui virent à la techno pure et simple ! C’est du n’importe quoi absolu, jubilatoire, et pourtant là encore pas dénué d’émotion – avec cet improbable effet de morphing sur O-sei et O-kinu, une fois de plus partagés entre l’enfance et l’âge adulte… mais cette fois un vibrant sourire communicatif aux lèvres.

 

CONCLUSION

 

Arrivé à cette phase ultime, on est conquis – moi comme les autres, en dépit de mes préventions plus ou moins fondées. Je maintiens que Zatoichi, succès populaire mis à part, est très loin de figurer parmi les meilleurs films de l’excellent Kitano Takeshi. Ça n’en est pas moins une réussite dans son genre, un chanbara efficace et bien fait, et qui bénéficie en outre de touches plus personnelles qui, pour être relativement discrètes, transcendent le résultat.

 

Je l’ai revu avec beaucoup de plaisir – peut-être bien plus qu’au premier visionnage, d’ailleurs… C’est loin d’être toujours le cas !

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (26)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (26)

Vingt-sixième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant la chanteuse Leah McNamara était absente. Les PJ présents étaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, et ma « Classy » Tess McClure (ou maintenant « Tess la Rouge »…), maître-chanteuse.

 

I : AVANT L’HEURE

 

[I-1 : Tess/« Diane Pedersen » : Liam, Dwayne O’Brady, Diane Pedersen] Je dois me rendre à Boston ; pour ce faire, je contacte Liam, au Garage Hammer, afin qu’il me procure une voiture, assez luxueuse – du moins à même de ne pas faire tache dans le quartier de l’Omni Parker House. Je me rends au garage, à la porte arrière réservée au Milieu… mais, bien sûr, sous mon apparence de Diane Pedersen. Et les gardes ne me reconnaissent pas, en dépit de mes explications et de ma voix qui n’a pas changé, de leurs noms que je connais, d’anecdotes personnelles que je raconte (l’amourette d’un des gardes avec une femme de ménage de ma connaissance), de la mention de mon « légendaire coup de genou »… J’insiste : je suis Tess, et Liam devait me fournir une voiture ! Un des gardes, s’il est stupéfait, semble prêt à me croire devant l’accumulation de détails, et va se renseigner auprès de Liam – son collègue, lui, m’est profondément hostile. Liam arrive enfin, étonné ; il me rappelle que, pour son anniversaire, j’avais exécuté pour lui une danse bien particulière ; pourrais-je la refaire ? Je m’y résous dans un soupir… Cette fois, il me croit – et le garde qui était allé le chercher est fasciné. Son collègue, quant à lui, se signe et détourne le regard… Liam me tend les clefs, je pars sans plus attendre pour Boston. [Côté équipement, et plus précisément armes, je me suis munie d’un Derringer à la jambe, d’un couteau à l’autre, et d’un 38 dans mon sac à main ; autrement, j’ai de l’argent sur moi – la liasse prélevée par Dwayne dans la mallette du chantage avec Diane Pedersen, entamée par l’achat de ma robe de soirée.]

 

[I-2 : Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border] Dwayne quitte les locaux de la Gazette d’Arkham en voiture (en fait de « taxi », il s’agit d’un chauffeur employé par le journal, qui a peut-être déjà convoyé Leonard Border). Deux heures plus tard, il arrive à un autre hôtel bostonien, afin de se reposer et de se préparer avant le gala du soir à l’Omni Parker House – il demande à ce qu’on revienne le chercher vers les 18h20, pour avoir un peu d’avance (la soirée est supposée débuter vers 19h, plus probablement 19h30). Un groom guide Dwayne dans sa chambre, et constate qu’il n’a pas vraiment d’affaires sur lui – plus tard, Dwayne sera ainsi amené à louer un costume à l’hôtel, mais aussi une sacoche… et un carnet et un stylo, pour prendre des notes – peut-être s’interroge-t-on sur son professionnalisme… En attendant, le groom, en laissant Dwayne dans la chambre, lui annonce que le masseur sera là dans vingt minutes. Dwayne lui laisse 2$ de pourboire.

 

[I-3 : Chris : Michael Bosworth] À l’Omni Parker House, Michael, qui a pu sortir ni vu ni connu du chariot qu’avait amené Chris en chambre froide, va chercher une planque, et avisera pour agir. Chris quitte la réserve, et part à la recherche de la salle de réception. Mais il y en a six dans l’hôtel – dont une bonne moitié a été réservée pour des mariages. Chris retourne en cuisine, où il est aussitôt alpagué par le chef, qui le réquisitionne sans lui demander son avis – il doit assister un garçon de cuisine que le chef ne cesse d’engueuler… Chris se met au travail sans renâcler.

 

[I-4 : Dwayne/« Leonard Border »] Dwayne entend toquer à sa porte ; il regarde par le judas, et voit un type, mi costaud, mi gras, vêtu d’un costume de l’hôtel, et une serviette sur l’épaule : le masseur. Dwayne lui dit qu’il est fatigué, il a besoin de repos – mieux vaut qu’il dorme un peu avant de se rendre au gala… Le masseur lui propose de revenir dans deux heures, et Dwayne accepte.

 

[I-5 : Tess/« Diane Pedersen » : Anna] J’arrive à Boston. Il me faut patienter d’ici au gala. Je décide de me rendre à la planque dont Anna m’avait donné les clefs plus tôt dans la journée – un cabanon dans un quartier désert, avec des petits jardins partagés mal entretenus… Ma voiture détonne dans ce cadre, mais il n’y a pas un chat ; je fais avec. Je compte me rendre au gala avec un « retard de courtoisie », adapté à mon statut, disons 20h plutôt que 19h30 (l’idée est aussi d’arriver quand il y a déjà un peu de foule, pour réduire les risques d’être contrainte à une conversation forcée avec qui que ce soit…).

 

[I-6 : Dwayne/« Leonard Border » : Herbert West, Hippolyte Templesmith] Dwayne s’est reposé. À son réveil, il se palpe la tête, pour prendre la mesure de la différence entre son vrai visage et celui qu’il emprunte – effectivement, il y a une marge sensible au toucher ; il lui faudra faire attention, si jamais il mange, boit ou fume… Le masseur toque à nouveau à sa porte, et Dwayne accepte volontiers ses services. Après quoi, le temps de louer quelques affaires, il est prêt à se rendre à l’Omni Parker House. [Côté équipement crucial, c’est Dwayne qui avait récupéré les trois seringues d’Herbert West – celle qui doit révéler la véritable nature de Hippolyte Templesmith, et les deux destinées à la « réanimation » de cadavres ; mais il n’a gardé sur lui que la première, de couleur bleue, les autres sont restées à Arkham. Côté armes, il dispose d’un .38, qu’il garde dans sa sacoche tout juste louée.]

 

[I-7 : Chris] Le chef cuistot, dans les cuisines de l’Omni Parker House, profite clairement de la présence de Chris, et continuera tant qu’il ne protestera pas – c’est un employé gratuit, il ne va pas s’en priver… Chris suit les ordres, il tient surtout à ne pas se faire remarquer.

 

[I-8 : Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border] Dwayne se rend donc à l’Omni Parker House. Il n’y a pas encore grand-monde devant, mais déjà un policier… et des collègues journalistes à l’affut des scoops et potins. Certains reconnaissent « Leonard Border » et l’interpellent : « Leo ! Fais pas le chien ! T’aurais pas une info ? » Dwayne se contente d’entrer dans l’hôtel avec un petit signe de la main – ce qui lui vaut des insultes… À l’entrée du hall, un employé de la sécurité de l’hôtel demande son invitation, pour la forme, à « Leonard Border » ; Dwayne, qui l’avait soutirée des affaires du journaliste, la lui tend, et le gardien ne la regarde même pas vraiment, lui faisant aussitôt signe d’entrer.

 

[I-9 : Dwayne/« Leonard Border » : Vinnie ; Danny O’Bannion, Brienne, Elaine, Hippolyte Templesmith, Tess McClure/« Diane Pedersen »] Le hall est luxueux – et sans doute très lumineux en tout autre période de l’année. La sécurité y est visible – plusieurs de ces gardes le saluent de la tête… mais un autre va jusqu’à l’accoster : « M. Border ? » Cette voix dit quelque chose à Dwayne – d’autant qu’il y devine un effort pour masquer l’accent irlandais… C’est Vinnie ! Grimé en employé de l’hôtel… « Suite à ce qui vous est arrivé, l’hôtel tient à s’assurer de votre sécurité ; veuillez me suivre, je vous prie… » Dwayne s’exécute. Vinnie le conduit dans une sorte de bureau privé, et ferme la porte derrière eux. Il dit à Dwayne de s’asseoir, il va chercher un rafraichissement… Mais Dwayne le suit du regard, ne s’assied pas, et peut ainsi esquiver l’assaut soudain de Vinnie tentant de le saisir à la gorge ! Il dit aussitôt, en irlandais : « Arrête ! On est du même camp ! J’ai pris l’apparence du journaliste ! » Sa voix étant toujours la sienne, Vinnie, qui avait dégainé un .38, s’interrompt. « Arrête tes conneries, on est tous les deux de la ferme d’O’Bannion ! C’est Dwayne ! » Il incite Vinnie à toucher son visage de sa main libre – ce que fait le bras-droit de Danny O’Bannion, qui constate avec stupeur la différence entre l’apparence et la réalité. « Cherche pas… » lui fait Dwayne. Mais Vinnie veut une preuve supplémentaire, et lui demande le nom de sa régulière : « Brienne ; là, elle est à la garçonnière de Danny, avec l’ex du patron… » Vinnie range son arme : « Quelque part, j’ai envie de dire ʺbien jouéʺ… » O’Bannion lui a ordonné de remplacer un employé « subitement malade », d’où sa présence ici ; il n’est pas très à l’aise – mais c’est peut-être davantage une colère sourde à l’encontre de cet ordre impromptu du patron qu’une véritable inquiétude. Il demande à Dwayne quel est notre plan – il s’agit d’injecter un produit à Hippolyte Templesmith, qui le révèlera pour ce qu’il est… S’il y a du grabuge, Vinnie a repéré une sortie de secours dont il a les clefs, mais il faut établir un mot de passe, un signal ; Dwayne se décide pour : « On a besoin de poulet ! » D’accord… Dwayne signale enfin à Vinnie qu’il risque de croiser « une certaine Diane : c’est Tess ». Vinnie acquiesce, l'air étonné… « Ton ami Templesmith attend les invités tel que toi dans la salle de gala. » Vinnie la lui indique.

 

[I-10 : Chris, Dwayne/« Leonard Border » : Hippolyte Templesmith, Leonard Border] Chris bénéficie enfin d’une pause, qu'accorde gracieusement le chef cuistot à ses larbins avant que la soirée à proprement parler ne débute. Chris demande à un des garçons de cuisine s’il sait dans quelle salle a lieu la réception, et en obtient le numéro. Il va y jeter un coup d’œil. Hippolyte Templesmith s’y trouve déjà, en plein centre, à côté d’une urne destinée à recevoir les donations pour sa campagne électorale ; en face se trouve une estrade destinée aux discours politiques, avec des escaliers sur les côtés ; des bénévoles s’affairent à une table débordant de matériel électoral et publicitaire. Cette pièce n’est visiblement pas destinée à la musique. Chris retourne aux cuisines, et croise Dwayne, sous l'apparence de Leonard Border, en route – ils se reconnaissent ; étant seuls, Dwayne fait un signe de la tête, auquel Chris répond par un clin d’œil. Chris se prépare à faire le service - ça ne va plus tarder. Le chef lui désigne d’ailleurs déjà des chariots de boissons et d’amuse-gueule…

 

II : LA SOCIÉTÉ

 

[II-1 : Dwayne/« Leonard Border » : Vinnie, Hippolyte Templesmith, Margaret Hoover ; Leonard Border] Dwayne pénètre dans la salle du gala, et Vinnie s’y trouve également, jouant son rôle d’employé de la sécurité de l’hôtel. Hippolyte Templesmith aperçoit « Leonard Border », et s’avance calmement dans sa direction : « Leonard, mon ami ! Je vous attendais avec impatience… » Dwayne, conscient de ce que sa voix pourrait le trahir, fait l’enroué, tousse parfois. Une autre invitée de marque entre dans la salle : il s’agit de Margaret Hoover, accompagnée de plusieurs femmes, la plupart dans ses âges, ainsi que d’un vieil homme – ils arborent un écusson reproduisant l’anagramme de son association de lutte contre les disparitions. Templesmith laisse temporairement « Leonard Border » pour féliciter la dame quant à sa « beauté ». Il l’invite, ainsi que « Leonard Border », à se servir en rafraichissements – lui-même reste non loin du buffet. D’autres invités commencent à affluer.

 

[II-2 : Chris : Elsa Ropes, Leah McNamara, Potrello, « La Mâchoire »] Chris en apprend plus sur le déroulement de la soirée – qui aura lieu dans trois salles. La salle du gala, centrale, fait la jonction entre les deux autres. Le dining room est destiné au repas, et c’est là que se trouve le petit orchestre rassemblé par Elsa Ropes (elle-même s’y trouve, à surveiller le travail de ses employés), et Leah en fait partie, qui joue du violon. Le dancing room – qui devrait à terme être moins « sage » – n’est pas encore égayé de musique ; des trois salles, c’est la moins bondée pour l’instant – mais Chris y repère tout de même Potrello, le conseiller municipal et chef de la mafia d’Arkham, qui joue aux cartes avec « La Mâchoire », son garde du corps (ce surnom lui vient de sa réputation de mordre quand il se bat ou torture…), d’une froideur inquiétante. Chris ne s’attarde pas…

 

[II-3 : Dwayne/« Leonard Border » : Hippolyte Templesmith, Margaret Hoover ; Leonard Border, Tess McClure/« Tess la Rouge »] Dwayne se rendait aux toilettes, mais un employé vient le chercher : Hippolyte Templesmith s’inquiète de sa santé… Contraint et forcé, Dwayne revient au petit groupe formé autour de leur hôte. « Ah, Leonard ! » Templesmith, qui n’a pas vraiment eu l’occasion de lui parler, prend cette fois un peu plus de temps pour discuter. « Dites-moi, c’est un véritable miraculé que nous avons ce soir ! » Leonard Border a donc échappé aux griffes de « La Rouge » ? Templesmith est très souriant. Margaret Hoover tremble à la seule évocation de cet enlèvement, mais félicite « Leonard Border » : tant de chance… c’est un cadeau de Dieu ! Quoi qu’il en soit, « Leonard Border » n’aurait raté cette soirée pour rien au monde… Templesmith en profite pour lui donner quelques consignes : il peut interviewer des invités, et les prendre en photo – mais, dans le cas où c’est pour immortaliser leur donation dans l’urne, il faut d’abord avoir leur autorisation. Mais c’est alors que Templesmith remarque que « Leonard Border » n’a pas d’appareil photo, seulement une sacoche… Oui, il est parti en hâte, mais un employé de l’hôtel devrait lui trouver un appareil. Templesmith lui donne une tape sur l’épaule, et lui souhaite une bonne soirée ; qu’il prenne donc la température des invités… Templesmith retourne à ses occupations. Dwayne se demande dans quelle mesure il était suspicieux, mais ce n’est a priori pas le cas – c’est simplement dans ses habitudes de remarquer plein de petits détails que la plupart ne verraient pas… Pour l’heure, il a le sentiment d’être passé au-dessus.

 

[II-4 : Tess/« Diane Pedersen »] Il est temps pour moi d’y aller. Quand j’arrive devant l’Omni Parker House, une foule s’est attroupée devant l’entrée principale – plus seulement des journalistes, davantage de badauds venus se rincer l’œil au spectacle des célébrités… Les effectifs de police ont été augmentés en conséquence. Il y a un parking à l’arrière, réservé aux invités de marque, et je m’y rends – il donne sur une entrée plus « discrète » (sans être sordide ou secrète). Le gardien demande mon invitation, que je n’ai bien sûr pas : « Ah, il fallait bien que j’oublie quelque chose… Quelle journée… » Je prends soin de maquiller ma voix, un peu enrouée. Mais le gardien me dit qu’il n’y a pas de problème – il reconnaît mes magnifiques traits… Je le remercie d’un sourire et pénètre dans l’hôtel.

 

[II-5 : Tess/« Diane Pedersen » : Diane Pedersen] À l’intérieur, forcément, nombre des invités connaissent Diane Pedersen. Un homme m’approche, notamment, enchanté de me voir. Je ne le remets pas, mais suppose à son allure et à ses manières qu’il est dans la finance. Il me parle d’ailleurs bien vite des rapports entre « nos sociétés »… mais je lui dis gentiment que je ne pense pas que ce soit le lieu ni le moment de discuter affaires – d’autant que je suis peut-être un peu fatiguée… Il n’insiste pas.

 

[II-6 : Tess/« Diane Pedersen » : Leah McNamara, « Snake » ; Hippolyte Templesmith, Diane Pedersen] Je traverse la salle de gala sans m’y attarder, espérant que Templesmith ne me remarquera pas pour l’heure. Je me rends aussitôt au dining room, qui me paraît moins dangereux – et plus approprié que le dancing room au regard de la chaste réputation de Diane Pedersen. Là-bas, je reconnais Leah parmi l’orchestre – elle me repère également, et le signifie d’un clin d’œil. Un serveur m’invite à prendre place à une table, ce que je fais – lui commandant un petit assortiment léger. Je repère également Chris, qui me voit lui aussi. Je remarque enfin un serveur noir – plutôt une exception dans un endroit pareil –, mais ne m’y attarde pas. [Il s’agit de « Snake »… mais je ne l’ai pour ma part jamais vu.]

 

[II-7 : Chris : Hippolyte Templesmith] Chris retourne dans la salle du gala, où se trouve toujours Hippolyte Templesmith. Des hommes de sa sécurité privée sont toujours auprès de lui, leur uniforme les distingue des agents de l’hôtel. On en vient aux discours – Templesmith monte sur l’estrade, devant son pupitre, pour remercier ses aimables invités, qui commencent à glisser des chèques dans l’urne au centre de la salle. Chris inspecte discrètement les environs et les pièces adjacentes.

 

[II-8 : Dwayne/« Leonard Border » : Hippolyte Templesmith, Balthazar Wagner, Alexis Ranley] Dwayne s’y trouve également. Il a enfin récupéré un appareil photo – mais prend bien soin, comme Templesmith le lui avait dit, de demander l’autorisation avant de prendre une photo aux environs de l’urne. Les invités de marque affluent toujours davantage – parmi lesquels on relève notamment Balthazar Wagner, vice-président de l’Université Miskatonic, ou encore Alexis Ranley, directeur de l’asile d’Arkham. Dwayne commence à prendre des photos… sauf que son appareil ne fonctionne pas ; mais personne ne s’en rend compte à part lui. Il prend alternativement des notes sur son calepin.

 

[II-9 : Tess/« Diane Pedersen » : Leah McNamara, Elsa Ropes ; Hippolyte Templesmith] Je dîne tranquillement – en remarquant tout de même la présence de la sécurité privée de Templesmith. D’ailleurs, un de ses agents vient me voir : « M. Templesmith veut vous voir dans deux heures au dancing room. » Le ton est impératif, le molosse s’en va sans attendre de réponse… Je remarque que Leah, sur scène, fait quelques couacs à l’occasion, qui lui valent des regards noirs d’Elsa Ropes

 

[II-10 : Chris : Hippolyte Templesmith, Margaret Hoover ; Orson Cushing] Chris, au fil de son inspection des lieux… tombe sur les bureaux de la sécurité de l’hôtel, où plusieurs gardes se trouvent. Chris se dit prêt à les servir – on ne le reconnaît pas, et on s’en étonne, mais il explique être un factotum au service du traiteur, Orson Cushing. L’explication les convainc, et les gardes blagueurs laissent entendre qu’ils veulent bien que Chris les serve, oui – peut-être des boissons « spéciales » ? Chris les laisse au milieu des rires, il s’est fait de nouveaux amis… Repassant par la salle de gala, Chris jette une oreille au discours de Hippolyte Templesmith, qui loue la vie associative d’Arkham, et invite d’ailleurs Margaret Hoover à le rejoindre sur l’estrade. Chris ne s’attarde pas, et retourne dans le dining room.

 

[II-11 : Tess/« Diane Pedersen », Chris : Hippolyte Templesmith, Dwayne/« Leonard Border »] Quand je vois Chris revenir dans le dining room, où j’ai lentement dégusté mon assiette, je me rends au comptoir, au prétexte de jeter un œil aux plats qui s’y trouvent, en fait dans l’espoir de pouvoir m’entretenir discrètement avec lui (j’avais d’abord songé aux toilettes, mais impossible : les toilettes hommes et femmes ont des entrées différentes). Chris m’y rejoint – s’assurant de ce que personne ne prête attention à nous, il m’explique la disposition de chacun ; je lui dis que j’essaye pour l’heure d’éviter Templesmith, mais je ne vais pas y couper : un de ses sbires m’a signifié qu’il voulait me voir dans un peu moins de deux heures au dancing room. Chris propose de se trouver là le moment venu, au cas où… Peut-être Dwayne pourra-t-il faire de même. Mais est-ce un rendez-vous privé ? Je dois le retrouver au dancing room, mais n’en sais pas davantage... Est-ce que je compte rester ici en attendant ? Non, il me faudra bien passer par le gala, tout autre comportement serait bien plus suspect… Par ailleurs, je souhaite faire un repérage du dancing room, et, pour ce faire, il me faut de toute façon passer par la salle du gala. Chris me demande si j’ai un autre message à transmettre à Dwayne, mais ce n’est pas le cas – il faut juste qu’il soit au courant pour mon rendez-vous. Chris se retire.

 

[II-12 : Dwayne/« Leonard Border » : Robert Carlyle, Erica Carlyle, Nathan Hardwicke, Helen Hardwicke, Hippolyte Templesmith, Margaret Hoover, Vinnie] Dwayne, dans la salle de gala, voit arriver des invités qui ne sont pas de la région : Robert Carlyle et sa sœur Erica, Nathan et Helen Hardwicke qui viennent du Pays de Galles (très snobs, ces derniers)… Il fait semblant de prendre des photos. Templesmith, sur l’estrade, se met de côté et laisse la parole à Margaret Hoover. Vinnie est toujours dans cette pièce.

 

[II-13 : Tess/« Diane Pedersen » : Erica Carlyle, Hippolyte Templesmith ; Diane Pedersen] Pour me rendre au dancing room, il me faut passer par la salle du gala. J’y croise Erica Carlyle – visiblement une connaissance de Diane Pedersen, mais, quant à moi, je ne l’ai jamais vue que dans les journaux ; je la sais extrêmement riche… Elle me fait signe de la main, très cordiale et enjouée. Je lui réponds de même, peu désireuse toutefois de lui parler, mais elle s’avance : « Heureuse de voir ici une personne de qualité ! » Je lui réponds aimablement, mais de mon ton enroué ; elle s’en étonne, je lui dis craindre d’avoir pris froid – il n’était peut-être pas très raisonnable de venir ce soir… Elle s’inquiète pour ma santé, me dit que, si elle peut faire quoi que ce soit… Je la rassure – et continue mon chemin. Mais je sens le regard de Hippolyte Templesmith posé sur moi – celui d’un de ses gardes également, qui semble ne jamais me perdre de vue… Je ne m’attarde pas, et me rends au dancing room.

 

[II-14 : Chris, Dwayne/« Leonard Border » : Tess McClure/« Diane Pedersen », Hippolyte Templesmith] Chris est dans la salle de gala ; il repère Dwayne et se rend auprès de lui – toujours à faire semblant de prendre des photos et de griffonner dans son carnet. Chris lui explique que je suis là, et lui parle du rendez-vous dans le dancing room. Dwayne acquiesce sans rien dire – d’autant qu’ils sont proches de l’estrade où se tient toujours TemplesmithChris poursuit son chemin.

 

[II-15 : Dwayne/« Leonard Border » : Hippolyte Templesmith, Alexis Ranley, Balthazar Wagner ; Leonard Border, Tess McClure/« Tess la Rouge »] Dwayne remarque que Templesmith s’entretient avec son service de sécurité. Il s’approche en prenant des notes. Mais Alexis Ranley et Balthazar Wagner l’interceptent : « M. Border ? Le rescapé d’Arkham ? Le survivant de ʺLa Rougeʺ ? Tout le monde vous croyait mort… » Lui-même ne sait pas trop comment il en a réchappé… Ses deux interlocuteurs ont hâte de lire le livre que cette expérience lui inspirera ! Puis ils signalent d’un air complice qu’ils vont déposer leurs chèques dans l’urne… Dwayne, qui comprend ce que cela signifie, fait semblant de les prendre en photo à ce moment-là. Wagner s’étonne de ce que l’appareil de « Leonard Border » n’ait pas de flash ; c’est un appareil fourni par l’hôtel, il a eu quelques soucis… Mais qu’ils ne s’inquiètent pas, ils auront droit à de belles photos dans la Gazette d’Arkham ! Puis il sort son carnet de notes pour les interviewer ; comment envisagent-ils l’avenir, avec un homme comme Templesmith pour guider Arkham ? Ils sont là pour en juger – en notant l’engouement pour le personnage, son bon sens, son aptitude aux responsabilités… Voilà un homme à même de sauver les institutions essentielles de la ville d’Arkham ! Espèrent-ils une baisse de la criminalité ? Oui, cet aspect doit être pris en compte ; mais il y a plus, il faut penser à l’avenir, aux générations futures – après tout, certaines salles de cours de l’Université Miskatonic sont tristement délabrées ; par ailleurs, l’asile bénéficierait à n’en pas douter de l’acquisition d’une de ces machines à électrochocs les plus récentes… Dwayne passe à des questions plus futiles – ils sont visiblement là pour prendre la température, déterminer ce que leur soutien à Templesmith pourrait leur apporter. Ils remarquent que « Leonard Border » est enroué, mais ne s’en inquiètent pas plus que cela. Après quoi ils prennent congé, et s’approchent de l’estrade pour échanger quelques mots avec Templesmith, plus libre maintenant que d’autres se succèdent à la tribune. Après quoi ils se rendront au dining room – ils n’avaient pas manqué d’inviter « Leonard Border » à les rejoindre le moment venu : le héros d’Arkham ! Dès qu’il pourra sa libérer, il les rejoindra, bien sûr…

 

[II-16 : Tess/« Diane Pedersen » : « Snake », Potrello, « La Mâchoire », Erica Carlyle, Robert Carlyle, Diane Pedersen] Je pénètre dans le dancing room – où je vois le serveur noir [« Snake », donc], Potrello, « La Mâchoire »… La salle est toujours la moins remplie des trois. On n’y sert pas ouvertement de l’alcool, mais il y a quand même deux ou trois personnes « égayées »… La musique n’est plus totalement classique, mais reste relativement « sage » – ce n’est pas encore du jazz. Je vais prendre un rafraichissement au comptoir, en guettant les conversations qui s’y tiennent – rien de palpitant, c’est très bourgeois, on évoque parfois des « choses plus amusantes à boire »… J’y retrouve Erica Carlyle et son richissime frère Robert – qu’elle surveille, de toute évidence. Lui me regarde d’un air langoureux… Il était sur le point de m’aborder, mais je me suis alors rendue dans les toilettes : j’avais besoin de me repoudrer… J’ai l’impression d’une décharge d’électricité statique sur ma peau – effet du rituel plus que de la cocaïne. Quand je retourne dans le dancing room, Robert Carlyle me repère presque immédiatement, et m’accoste plus franchement – l’attirance sexuelle ne fait aucun doute dans son regard, et je sais qu’il a une réputation de coureur de jupons… Mais je comprends que, si Diane Pedersen et Erica Carlyle se connaissent, Robert Carlyle doit être un parfait inconnu pour moi – en fait, Diane Pedersen l’avait sans doute croisé, avec sa sœur, mais sans qu’il lui accorde la moindre attention… Je lui dis connaître sa sœur ; il m’interrompt : sans doute m’a-t-elle raconté des choses ignobles sur son compte ? Mais c’est simplement qu’il aime s’amuser… Il est plus lubrique que jamais. Il joue au playboy, affiche sans vergogne sa considérable fortune ; en même temps, jaugeant mes réactions, il essaye finalement de se montrer plus « sage », afin de percer mes goûts. Il me propose de me servir à boire – je dis, un peu sarcastique, que je ne le savais pas serveur, mais pourquoi pas… Il interpelle un serveur, et lui demande « deux Miska-Tonic ! », avec un clin d’œil appuyé qui ne m’échappe pas – ce sera du whisky… Erica fulmine visiblement ; elle semble se forcer à regarder ailleurs, mais guette mes réactions : la situation lui déplait fortement, et son antipathie ne cesse de croître… Le serveur nous apporte nos verres – avec le clin d’œil de circonstance. À peine Robert m’a-t-il tendu mon verre que je lui tourne le dos, pour converser avec Erica – j’ignore totalement le séducteur, c’est un râteau sans appel… D’abord stupéfait puis vaguement colérique, il se remet bien vite, buvant son verre cul sec puis se tournant vers une autre jeune femme… Erica est visiblement soulagée par mon comportement – mais je lui ai fait peur ! Heureusement, j’ai réagi au mieux… La conduite de son frère la fait souffrir – elle a trop vu de femmes quitter leur résidence en petite tenue, au plus profond de la nuit… Heureusement, je ne suis pas comme elles !

 

[II-17 : Chris : Leah McNamara, Michael Bosworth ; Dwayne O’Brady/« Leonard Border », Tess McClure/« Diane Pedersen », Hippolyte Templesmith] Chris est retourné en cuisine pour emporter un plateau d’amuse-gueule, à destination du dining room. Il y pénètre alors même que Leah quitte la scène – la rotation des musiciens lui permet de prendre une pause, et elle est disponible pour parler. Chris se rend donc auprès d’elle ; mais, en chemin, il croise Michael, qui a complètement changé d’allure : avec son smoking, sa canne, on dirait un lord ! Allez savoir où il a trouvé tout ça… Michael adresse un clin d’œil à Chris, qui répond de même, avant d’atteindre Leah. Les collègues de cette dernière se ruent sur son plateau – charmante attention de l’hôtel ! –, que Chris leur laisse bientôt, pour s’écarter avec Leah ; il lui explique que Dwayne et moi sommes là, et évoque mon rendez-vous avec Templesmith dans le dancing room. Ce sera peut-être la meilleure occasion d’agir… Il va continuer de faire la navette entre nous tous, afin de mettre en place un plan d’action. Leah lui dit cependant qu’elle ne pourra pas quitter la scène aussi facilement, elle se ferait virer aussitôt… mais à voir si ça vaudrait le coup ? Qu’elle continue son office pour le moment.

 

[II-18 : Dwayne/« Leonard Border » : Vinnie, Hippolyte Templesmith, Nathan Hardwicke, Helen Hardwicke ; Potrello, « La Mâchoire », Tess McClure/« Diane Pedersen »] Dwayne passe à côté de Vinnie, et lui parle du rendez-vous au dancing room. Vinnie va essayer de prendre la place d’un agent de sécurité de l’hôtel pour s’y rendre – mais il y a là-bas des gens qui risquent de le reconnaître, notamment Potrello et « La Mâchoire »… Mais peut-être le dancing room n’est-il pas l’endroit le plus adopté (pour ma part, je redoute de jouer ainsi le jeu de Templesmith, et sur le terrain qu’il a lui-même choisi…). Dans tous les cas, il lui faudra cependant se tenir prêt à faire diversion ou à arranger notre fuite. Dwayne constate alors que Templesmith a quitté l’estrade, et se retire dans un bureau privé avec Nathan et Helen Hardwicke.

 

[II-19 : Dwayne/« Leonard Border » : Potrello, « Snake », « La Mâchoire » ; Hippolyte Templesmith, Herbert West] Dwayne se rend au dancing room, où la musique évolue insidieusement vers le jazz, tandis que des boissons « un peu plus corsées » sont de plus en plus souvent servies… Il s’approche discrètement de la table de Potrello – le mafieux discute avec « Snake » déguisé en serveur (Dwayne, lui, le connaît) ; mais « La Mâchoire » l’entraperçoit et lui adresse un regard intimidant… Dwayne n’insiste pas et retourne auprès du comptoir, où il me retrouve. Nous mettons au point notre plan. Le dancing room, le terrain choisi par Templesmith, n’arrange pas nos affaires – d’autant que, s’il nous faut fuir, cela impliquera de retraverser au préalable la salle de gala bondée… Je vais donc plutôt patienter dans cette dernière, en évidence, et faire l’appât ; nous laisserons à Chris le soin de faire diversion, et à Vinnie d’assurer notre fuite, tandis que Dwayne profitera de ce que Templesmith se rende auprès de moi pour lui planter la seringue d’Herbert West dans le dos…

 

[II-20 : Dwayne/« Leonard Border », Tess/« Diane Pedersen » : Pierce Hawthorne, Balthazar Wagner, Michael Bosworth, Alexis Ranley, Nathan Hardwicke, Helen Hardwicke ; Hippolyte Templesmith] Dwayne et moi retournons donc – séparément – dans la salle de gala, où l’on annonce un discours de Pierce Hawthorne ; ce dernier est un universitaire, et Balthazar Wagner l’applaudit frénétiquement : Hippolyte Templesmith aidera les nouvelles générations, notamment via l’Université Miskatonic, etc. Je prends place, en vue depuis le bureau où s’est retiré Templesmith, et remarque Michael, non loin de moi. Un homme de la sécurité privée de Templesmith sort du bureau et va s’entretenir avec Balthazar Wagner et Alexis Ranley – qui ne se quittent décidément pas d’un pouce. Les Hardwicke sortent de la pièce privée, et les deux enthousiastes donateurs prennent leur place. Les Hardwicke se concertent, en jetant notamment un œil à Dwayne.

 

[II-21 : Tess/« Diane Pedersen » : Helen Hardwicke ; Diane Pedersen, Hippolyte Templesmith] Puis Helen Hardwicke s’approche de moi : « Vous êtes bien Diane Pedersen ? » Tout à fait, Miss Hardwicke. Pourrais-je alors la conseiller quant à Hippolyte Templesmith ? je suis notoirement en relations d’affaires avec lui… Pourquoi pas ? Est-il compétent en affaires ? Est-ce un partenaire commercial utile, et de confiance ? Elle me demande même des chiffres – mais je ne les ai pas : la comptabilité ne sied guère à mon rang, ce qu’elle conçoit sans doute très bien… Quant à ses questions : est-il compétent en affaires ? Oui, à n’en pas douter. Est-ce un partenaire commercial utile ? Il peut l’être… Et de confiance ? Autant que peut l’être un partenaire commercial utile… Elle me remercie d’un sourire très hypocrite, chargé en fait du plus profond mépris.

 

[II-22 : Dwayne/« Leonard Border » : Nathan Hardwicke, Helen Hardwicke ; Leonard Border, Hippolyte Templesmith, Tess McClure/« Diane Pedersen »] Pendant ce temps, Nathan Hardwicke va pour sa part discuter avec « Leonard Border », « ce qui ressemble le plus à un journaliste ici », lui a-t-on dit… Dwayne acquiesce ; et donc ? Eh bien, vu la distance qu’il a parcourue pour venir à ce gala, la moindre des choses serait de lui demander une interview… Bien sûr, il laisse l’initiative au journaliste d’en quémander une. Dwayne joue son jeu. Que pense-t-il du prochain maire ? « Nous verrons bien dans le futur… » C’est la réponse systématique à chaque question que tente Dwayne, avec de légères variantes. Par exemple : « Que fait une personne de votre rang dans un endroit aussi… ʺpittoresqueʺ ? » Il attend des preuves de la compétence du futur maire, etc. À chaque fois, Hardwicke fait signe à « Leonard Border » de passer à une autre question, plus pertinente espère-t-il, d’un geste méprisant de la main… Dwayne l’interroge à propos de la donation qu’il compte faire au bénéfice de la campagne de Templesmith ; quel sera le montant de sa générosité ? Nathan Hardwicke fait signe à Helen de le rejoindre – elle en a fini avec moi ; tous deux s’avancent lentement vers l’urne, laissant clairement entendre qu’ils souhaitent être photographiés… Mais Dwayne ne fait pas un geste en ce sens – se contentant de fixer les snobs frustrés avec un grand sourire. Ils sont furieux, et, plus hautains que jamais, s’en vont voir ailleurs…

 

III : IL EST D’AILLEURS

 

[III-1 : Tess/« Diane Pedersen » ; Hippolyte Templesmith] Templesmith sort enfin de son bureau. Sans me signaler spécialement, j’ai fait en sorte d’être visible, dans la salle du gala. Il m’adresse un de ses gardes du corps pour me signifier de me rendre au dancing room tandis que lui-même va faire un énième discours à l’estrade. Mais je refuse de m’en aller – lâchant au sbire que je suis curieuse d’entendre ce que notre hôte a à dire… Le garde grogne, mais n’est guère en position de faire quoi que ce soit ; je constate qu’il « sent la marée »…

 

[III-2 : Dwayne/« Leonard Border »] Dwayne prépare la seringue, qu’il dissimule dans sa manche…

 

[III-3 : Tess/« Diane Pedersen » : Hippolyte Templesmith] Templesmith me regarde depuis l’estrade – son discours est des plus bref. Il s’approche ensuite de moi, avec un sourire aussi cruel qu’enjoué. Arrivé face à moi, il me dit de le suivre au dancing room. Mais je ne bouge pas, et ne dis pas un mot. La scène étonne tout autour, et la foule se rapproche inconsciemment. Templesmith m’observe – et son attitude change progressivement ; il y a un temps de la surprise dans son regard, mais surtout de l’amusement : « Vous êtes décidément pleine de surprises… » Il me saisit par l’épaule… et je me jette sur lui pour l’embrasser à pleine bouche. Il est stupéfait ! Et je l’interromps dans ses paroles, ne comprenant qu’après coup qu’il avait entamé une incantation…

 

[III-4 : Chris, Tess/« Diane Pedersen », Dwayne/« Leonard Border » : Vinnie, Hippolyte Templesmith, Michael Bosworth ; Herbert West] Chris hurle : « On veut plus de poulet ! » Et il se précipite sur le buffet, qu’il renverse. Un agent de sécurité voulait s’emparer de lui, mais Vinnie l’intercepte. Le regard de Templesmith oscille entre Chris et moi – je reste collée à lui. J’essaye de le renverser, mais il me repousse – il est bien plus fort qu’il n’en a l’air… Dwayne a bondi au cri de Chris, de même que Michael ; mais si ce dernier s’en prend à un agent de sécurité, Dwayne, lui, plante la seringue d’Herbert West dans le dos de Templesmith, qui hurle de douleur ; il ne peut cependant en injecter que la moitié du contenu avant qu’un garde du corps le fasse valser – mais la seringue reste fermement plantée… Les agents de sécurité se précipitent sur Chris, au milieu de la foule affolée. Il se saisi d’un plateau, qu’il balance violement à la face d’un garde : il l’éborgne, le sang gicle de son œil crevé ! Michael tente de débarrasser Chris d’un autre de ses assaillants, armé de son couteau, mais sans succès. Je me relève – sans dégâts –, et me précipite sur Templesmith ; j’évite son coup, parviens à le contourner, et injecte le reste du produit de la seringue dans son dos. Templesmith hurle encore davantage – et nombre des invités de même… Un de ses gardes essaye de lui venir en aide, mais ne peut strictement rien faire – un autre qui s’en prenait à Chris est assommé d’un coup de crosse assené par Vinnie.

 

[III-5 : … : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Templesmith est pris de violents tremblements, et sa peau se craquèle – des lambeaux se déchirent et tombent à terre, à l’instar de ses vêtements : c’est comme si on l’épluchait… Sous la couche d’imposture, c’est bien « 6X » qui se révèle – avec sa peau maladive, oscillant entre le rose et le blanchâtre, parsemée de cloques et de surfaces écailleuses, d’où jaillissent de longues touffes de poils bruns… Il est très grand : il mesure bien dans les 2m50, même s’il se tient vouté. Ses longs pieds n’ont que deux orteils, outre un ergot. Ses bras sont aussi longs que fins, s’achevant en dix doigts effilés et griffus. Sa face et ses yeux sont tout aussi répugnants, quelque part entre le reptile et l’homme, avec un œil en amande et l’autre plus humain, tandis que des crocs volumineux mais très divers sortent aléatoirement de sa gueule – laquelle est parsemée d’anneaux destinés semble-t-il à ce qu’il ne se blesse pas lui-même avec sa mâchoire…

 

[III-6 : Tess/« Diane Pedersen » : « 6X »] Je suis figée sur place. « 6X » se retourne vers moi, qui suis la plus proche ; il cesse un instant de se griffer et tend ses longs bras vers moi. Je l’entends marmonner entre deux hurlements de douleur : « Quatrième essai… Des décennies pour rien… » Il se projette en avant pour m’enlacer. « Cette fois, vous allez tous sentir ma frustration ! » Je parviens pourtant à esquiver in extremis son assaut.

 

[III-7 : Dwayne/« Leonard Border : « 6X », Vinnie] « 6X » change alors de cible. D’un bras, il s’empare d’un agent de sécurité qu’il égorge aussitôt – mais son autre bras est tendu vers Dwayne, qui l’évite cependant. Vinnie n’est pas en mesure de tirer – il y a trop de monde alentour, et il est de toute façon tétanisé par le hideux spectacle… Leah, qui a rejoint le groupe, est elle aussi profondément choquée – elle se trouve non loin de Chris, qui bataille.

 

[III-8 : Tess/« Diane Pedersen : « 6X »] « 6X » psalmodie à nouveau, une sorte d’incantation sifflante. Je me saisis de mon couteau, que je cherche à planter dans ses parties génitales – à supposer qu’il en ait. Quoi qu’il en soit, cela interrompt à nouveau son incantation…

 

[III-9 : Dwayne/« Leonard Border », Chris : Leah] Dwayne court pour sauter par une fenêtre. Chris hurle également à Leah de fuir, tandis que lui-même s’empare d’un nouveau plateau.

 

[III-10 : Tess/« Diane Pedersen » : « 6X »] « 6X » a peu ou prou décapité l’agent dont il s’était saisi ; il reprend son incantation en malmenant le cadavre, lui arrachant la peau du dos, et achevant de séparer sa tête de son corps en la tirant par les cheveux. Je perçois comme une « lumière obscure » jaillissant de ses plaies – elle est d’un rouge noirâtre, qui imprègne absolument tout aux alentours : ma perception – et tout autant celle des autres – est envahie par la couleur impossible ; et j’ai l’impression de chuter dans une substance liquide et magique…

 

IV : NOUS SOMMES AILLEURS

 

[IV-1 : Dwayne/« Leonard Border »] Dwayne, alors qu’il franchit la fenêtre, a l’impression de recevoir quelque chose en pleine tête – mais ce n’est ni du verre, ni du bois… Il tombe sur un sol assez dur. Quand il ouvre les yeux, il réalise que se trouvent à ses côtés deux sortes de becs de pieuvres gigantesques, faisant bien chacun dans les six mètres de hauteur. Entre les deux, à ses pieds, il y a un trou dont il ne perçoit pas le fond. La lumière est très étrange autour de lui – un peu argentée ; par ailleurs, le ciel est dégagé. Autour de lui s’étend un archipel – le soleil est masqué par deux lunes passant devant lui… Se tient-il sur une immense créature ?

 

[IV-2 : Chris] Chris tombe sur une surface de terre herbeuse. Il est lui aussi sur une île au milieu d’un archipel. Le décor est étonnant, une végétation mi tempérée, mi tropicale – avec notamment des bambous ; mais la chaleur est supportable. Il y voit cette même lumière étrange, qui éclaire la plage à côté, où des crabes assez gros (mais sans être monstrueux) dévorent des poissons morts…

 

[IV-3 : Tess/« Diane Pedersen »] Quant à moi, je reprends connaissance dans une pièce fermée, où règne une horrible puanteur de crasse humaine, d’excréments et de nourriture avariée. J’entends des ronflements autour de moi – et des gens qui se réveillent subitement, l’air surpris. Ma perception s’affine : le sol est de béton, les murs sont noirs de crasse, mais à peine discernables derrière les nombreux lits superposés qui s’entassent contre eux. Je repère trois silhouettes humaines allongées, dont une qui se lève ; plus loin se trouve une porte, à côté d’une table avec quelques vieilles chaises – la table est recouverte d’assiettes pas terminées et de boîtes de conserve ; il y a aussi un portemanteau non loin, où est suspendue une tunique à capuche. Je m’attarde sur les silhouettes humaines ; celle qui s’est levée ne m’a semble-t-il pas vue. Je vois alors que sa bouche est saturée d’aphtes, au point où elle en est obstruée – j’ai conscience des efforts désespérés de cet être pour y faire passer sa langue…

 

[Ma Santé mentale tombe à 0…]

 

À suivre…

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