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Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Publié le par Nébal

Un pont sur la brume, de Kij Johnson

JOHNSON (Kij), Un pont sur la brume, [The Man Who Bridged the Mist], traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2011] 2016, 123 p.

 

La plus que sympathique collection « Une Heure-Lumière » des Éditions du Bélial’ s’enrichit de deux nouveaux titres qui lui font toujours honneur, elle qui était déjà très honorable. Je vous avais causé il y a peu de L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, et avec passablement d’enthousiasme… Je maintiens ici ce que je disais alors : c’est une des meilleures novellas de SF que j’ai lu depuis bien longtemps. Et c’est peut-être ce qui pose problème ici, dans la mesure où la comparaison avec Un pont sur la brume, son jumeau en termes de parution, originale comme française, tend à s’imposer alors qu’il s’agit de deux textes on ne peut plus différents, qui, en toutes autres circonstances, n’auraient pas dû appeler à cette compétition. Or les deux nouvelles datent de 2011, et ont concouru aux mêmes prix – et c’est en l’espèce Un pont sur la brume qui l’a emporté sous ce dernier aspect : prix Hugo, Nebula et Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine 2012, tout de même… Au final, nous avons bel et bien un très bon texte ; mais meilleur que L’Homme qui mit fin à l’histoire ? Je n’en suis pas convaincu – et ce souvenir récent parasite donc un tantinet la présente lecture…

 

Kij Johnson est une auteure assez peu traduite chez nous – à vrai dire, je ne suis pas certain d’en avoir entendu parler ou de l’avoir lue auparavant (malgré la passerelle rôlistique)… Impossible dès lors, pour votre serviteur d’une ignorance crasse, de situer Un pont sur la brume dans son œuvre. Ladite novella, en tout cas, adopte un cadre « archaïque » (relativement…) et mystérieux la tirant peut-être du côté de la fantasy, tout en mettant en scène une entreprise éminemment rationnelle et dépeinte avec une précision relevant peu ou prou de la science-fiction : la construction d’un pont (rien à voir, mais ça me rappelle qu’il me faudra bien lire un de ces jours Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal…). Rien d’innocent je suppose : un pont, après tout, c’est destiné à rejoindre des rives parallèles…

 

Ce n’est toutefois pas n’importe quel pont. Le monument est supposé traverser les 400 mètres qui séparent Procheville et Loinville, mais cela va bien au-delà – il s’agit en fait de joindre les deux parties de l’Empire qui, tout antique qu’il soit, a toujours été ainsi divisé. Car ce n’est pas un banal fleuve qui les sépare : entre les deux, il y a la brume, impossible à appréhender en tant que tel – un phénomène incompréhensible, qui emprunte des traits au solide, au liquide, au gazeux, et que l’on dit hanté par des créatures aussi fascinantes que dangereuses, poissons qui peuvent toujours être plus gros, et inquiétants Géants dont le courroux est toujours à craindre… On peut traverser la brume – entre Procheville et Loinville, ou en d’autres endroits où la distance demeure raisonnable : c’est l’affaire des bacs, depuis bien des générations. Mais, aussi bref soit le voyage, il a des traits d’odyssée – on ne franchit pas simplement la brume, il faut se plier à ses caprices sinon à ceux des maîtres des bacs ; et le danger est toujours là.

 

C’est ce que découvre bien vite Kit Meinem d’Atyar, jeune et talentueux architecte, issu d’une longue dynastie de bâtisseurs, et que l’Empire a chargé de reprendre la construction du pont sur la brume, et de la mener enfin à terme. Kit, s’il est jeune, n’en a pas moins une certaine expérience : il sait ce qu’une entreprise pareille implique – et il sait que les hommes employés à cet effet sont au moins aussi importants que les matériaux choisis. Pour autant, il ne connaît guère les conditions de vie dans cette région lointaine… Aussi, quand il arrive à Procheville, a-t-il quelque chose d’un innocent, vaguement « touriste », le perdreau de la lointaine capitale faisant ricaner les autochtones. Mais sans vraie méchanceté, et ça ne dure pas. Car Kit est sociable, curieux, sincère – prêt à apprendre et à faire avec les us et coutumes de la région.

 

Parmi ses rencontres sur place, il en est une qu’il faut tout particulièrement relever, et c’est Rasali Bac. Comme son nom l’indique (c’est l’usage dans la région, mais pas à Atyar, la capitale : le nom de Kit, Meinem, « ne veut rien dire »), elle dirige un des bacs faisant la liaison entre Procheville et Loinville – et de même son neveu Valo Bac. Les Bac sont une dynastie, eux aussi : ils font ce travail depuis des générations – pour leur plus grande joie, car Rasali aime la brume et ses mystères, pour leur plus grand malheur aussi, car c’est une vie dangereuse, et systématiquement écourtée… Un jour, forcément, tout Bac entreprend la traversée à un mauvais moment, et disparaît à jamais dans la brume…

 

Rasali est une femme forte – encore que cela n’a pas forcément les mêmes implications que souvent dans le genre (cet univers me paraît résolument non sexiste, les femmes peuvent être rencontrées à tous les offices, et le sont, d’ailleurs, tandis qu’il n’y a aucun présupposé sur la compétence de quiconque au seul motif de la zigounette ou du pilou-pilou ; et personne ne se pose la moindre question à cet égard, tout cela est parfaitement « naturel », j’y reviendrai). D’un abord qu’on pouvait craindre rugueux, elle se révèle bien vite une personne agréable, et qui s’accommode très bien de Kit – peu importe que, si son projet aboutit, elle devra se reconvertir, ainsi que son neveu, abandonnant à jamais l’antique tradition familiale : elle aime la brume, oui, mais a conscience de ce que le pont pourrait apporter, et ne va donc pas s’y opposer par un bête corporatisme. En fait, la relation entre les deux personnages permet d’ancrer l’intrigue – s’il y en a bien une – dans le réel, et de lui conférer toute sa dimension humaine. Au point de la romance, inévitablement ou presque… Encore que celle-ci prenne son temps pour s’installer, et conserve ainsi un air de « naturel », une fois de plus, qui lui évite toute pénibilité.

 

En fait, ce sentiment de « naturel » (le terme n’est probablement pas très bien choisi…) me paraît essentiel dans cette novella, peu ou prou sans adversité : bien sûr, l’entreprise est hardie, et ne s’accomplira pas toute seule ; bien sûr, rôdent au milieu de la brume des entités mystérieuses et inquiétantes, éventuellement fatales… Sur le chemin, les personnages rencontreront bien des contrariétés, des plus futiles – l’administration centrale, à l’instar de Kit au début du récit, ne semble pas avoir bien conscience de ce que cela implique au juste de traverser la brume… – aux plus tragique : un chantier de cette ampleur a ses morts… Mais l’idée me paraît quand même celle d’un accomplissement « nécessaire », sans doute pas aisé à proprement parler – chacun doit s’y mettre –, néanmoins inéluctable. La novella me paraît donc relever au moins en partie de la métaphore du progrès – mais sans naïveté, car les bémols sont bel et bien là, et, en définitive, le travail titanesque ou herculéen de domination du monde, de domestication de la nature (d’où mon doute concernant l’emploi jusqu’alors du qualificatif « naturel », car, à tout prendre, si l’on devait malgré tout relever une adversité, elle résiderait donc dans la nature) n’est pas épargné par un sentiment intérieur de futilité ou vanité ; mais j’en relève bien cette relative sérénité, où l’application à la tâche, paradoxalement, peut s’accompagner d’un certain détachement…

 

Le récit est ainsi aussi fluide que le proverbial « fleuve tranquille », avec ceci d’étonnant que c’est le pont qui incarne le fleuve. Le style est à l’avenant : sobre souvent, teinté de merveilles à l’occasion – car le cadre joliment décrit, tantôt abstrait, tantôt très concret, y incite énormément –, mais avant tout fluide : tout (s’é)coule, même au milieu de cette brume solide. Il y a le point A, le point B, quelques réminiscences pour la peine, mais il s’agit bien de joindre le début à la fin – même si ces début et fin sont relatifs, tant le récit a des allures de « tranche de vie » : il y avait quelque chose avant, il y aura quelque chose après. Je vais employer ce mot terrible : la lecture d’Un pont sur la brume est « agréable ». Et c’est une force indéniable de ce récit joliment mené.

 

Mais on en arrive au moment fatal – celui de la comparaison entre Un pont sur la brume et son jumeau dans la parution L’Homme qui mit fin à l’histoire (notons – gratuitement – la parenté des titres anglais, The Man Who Bridged the Mist et The Man Who Ended History ; en même temps, « bridged » et « ended » sont assez chargés des connotations distinguant en définitive les deux textes…). Comme dit plus haut, en dehors de toutes considérations éditoriales, cette comparaison n’a sans doute pas lieu d’être : ces textes sont on ne peut plus différent, le jour (Kij Johnson ?) et la nuit (Ken Liu ?). Mais il y a un réflexe malvenu – surtout si l’on prend en considération la question (toujours pénible ?) des récompenses… En ce qui me concerne, il n’y a aucun doute : j’ai trouvé la novella de Ken Liu bien meilleure. Non que celle de Kij Johnson soit mauvaise, elle ne l’est certainement pas – elle est même très bonne ; c’est seulement que celle de Ken Liu m’a bluffé, elle ne me paraît pas seulement « très bonne », mais véritablement « excellente ». C’est sans doute un rapport à l’imaginaire différent, par ailleurs – quitte à reprendre une vieille opposition souvent stérile : L’Homme qui mit fin à l’histoire est du côté des idées, de la stimulation intellectuelle ; Un pont sur la brume est davantage du côté du décor, de l’exotisme, du dépaysement – même si, bien sûr, les dimensions « opposées » peuvent bel et bien imprégner le texte d’en face par moments… Après tout, cette opposition est (tristement) schématique, ces conceptions n’ont rien d’irréductible. Mais si j’ai apprécié la ballade avec Kij Johnsonn, j’ai adoré la réflexion stimulante chez Ken Liu…

 

Au jeu débile du « s’il ne fallait en retenir qu’un », sur une île déserte ou dans un bête classement, je retiendrais donc L’Homme qui mit fin à l’histoire. Mais pourquoi s’en tenir à un seul ? Problèmes de sous mis à part, vous pourriez très bien lire les deux textes – chacun dans son genre est très réussi, et bien au-dessus du lot. Et la collection, décidément plus qu’appréciable, en bénéficie à tous points de vue, en excellence comme en variété.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (18)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (18)

Dix-huitième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étant présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl, et le Docteur Suk Vat Aills

 

I : DE BON AUGURE

 

[I-1 : Németh : Clotilde Philidor] Németh est très affectée par les événements qui se sont produits lors de la réception des Delambre – et tout particulièrement en rapport avec Clotilde Philidor. Aussi, conformément à son habitude, se rend-elle dans ses jardins privés pour récupérer, auprès de ses tureis adorés.

 

[I-2 : Németh : Linneke Wikkheiser ; Clotilde Philidor] Mais une autre vision l’assaille bientôt… de nature bien différente – si le contact avec Clotilde Philidor avait suscité un développement local, dans la pièce même où se trouvaient les deux femmes, il s’agit cette fois de franchir bien des barrières du temps comme de l’espace. La scène a lieu dans une immense salle, où Németh n’a jamais mis les pieds, mais qu’elle connaît pourtant : l’assemblée du Landsraad. Elle y est présente – mais intègre aussitôt le poids de sa solitude et de sa faiblesse : tout, dans ce cadre, lui paraît intimidant, écrasant, et même hostile. La scène est muette, mais Németh n’en perçoit pas moins, à l’estrade, la vive hostilité à son encontre et à l’encontre de la Maison Ptolémée qui ressort du discours enflammé de Linneke Wikkheiser – une hostilité qui grandit, imprégnant bien vite tous les délégués de toutes les Maisons nobles : Németh est seule, les Ptolémée sont seuls…

 

[I-3 : Németh] C’est alors que la vision cesse. Et si Németh est à nouveau sous le choc, elle appréhende mieux ce qui s’est passé. Elle sait maintenant que ces visions sont le fruit de la modification de son régime d’épice – il s’agit bien de Prescience. Le fait que ces visions soient aussi rapprochées ne manque pas de l’inquiéter : elle a l’impression d’un flot ininterrompu qui se précipite maintenant que le bouchon a sauté ; et elle ne contrôle absolument rien à cet égard… Mais il s’agit bien de Prescience – c’est la confirmation qu’elle avait en elle un potentiel majeur à cet égard : l’épice a contribué à révéler cette faculté, mais elle sait que c’était en elle ; il a suffi de pas grand-chose pour le produire. Elle n’en est pas moins épuisée par ces visions rapprochées, se doutant de ce qu’il lui faudra apprendre à les maîtriser davantage – maintenant que le changement de régime d’épice a abouti, elle songe donc à canaliser cette faculté au travers du Tarot de Gollam. Aussi, bien qu’épuisée, et angoissée par les développements futurs suggérés par ces visions, Németh est aussi grisée par les possibilités qui s’ouvrent à elle…

 

II : ROBINSON

 

[Flashback de quelques heures.]

 

[II-1 : Ipuwer] L’appareil hostile ayant quitté les lieux, deux heures s’écoulent avant que de nouveaux ornithoptères arrivent. Ipuwer décide de les mettre à profit – redoutant que d’éventuels nouveaux venus soient mieux armés pour le débusquer dans le bosquet où il s’est réfugié, et qui ne résisterait pas aux bombes. Les îlots de l’archipel sont relativement éloignés, mais rien d’inaccessible pour un bon nageur. Il prend d’abord soin de se munir de tout ce qui pourrait s’avérer utile à bord des deux ornithoptères posés sur la plage – ce qui inclut un gilet de sauvetage, des fusées éclairantes, un communicateur militaire, etc. Il confectionne un semblant de radeau, puis nage jusqu’à l’île la plus proche, y fait une brève pause, et nage encore jusqu’à une troisième île dont la végétation semble plus propice à la dissimulation ; il y aménage un abri avec des racines, des branches, des souches… Il sait que cela ne le protègera pas des bombes, mais c’est tout de même une meilleure opportunité de se cacher et de faire face au mieux à tout « débarquement ».

 

[II-2 : Ipuwer] Deux heures environ après le départ de l’appareil ennemi, le ciel (toujours aussi dégagé) au-dessus de l’archipel est à nouveau envahi par des ornithoptères : deux appareils aux couleurs des Ptolémée qui arrivent par l’est (un assez solide, comme l’était le sien, l’autre plus souple et rapide)… mais, exactement en même temps, deux autres venant de l’ouest, non identifiés. Ipuwer use de son communicateur (sans révéler pour l’heure sa position exacte) pour entrer en relations avec les ornithoptères de sa Maison ; il emploie le langage de bataille, signifiant que les ornithoptères non identifiés sont hostiles, à l’instar de ceux qui l’avaient abattu – ceux-ci refusant à nouveau de s’identifier, Ipuwer ordonne de les prendre en chasse, et de les détruire le cas échéant ; qu’ils le laissent où il est pour le moment, ça n’a pas d’importance : la priorité est de pister les ennemis. Les ornithoptères des Ptolémée obéissent, mais leurs adversaires prennent aussitôt la fuite – et l’appareil Ptolémée le plus lourd ne peut pas rivaliser avec leur vitesse ; Ipuwer en prenant conscience lui dit de revenir en arrière pour le récupérer, tandis que l’ornithoptère plus rapide poursuivra les deux autres – malgré donc cette infériorité numérique ; Ipuwer insiste pour qu’il poursuive sa traque, sauf à se mettre trop radicalement en danger. Contraint au combat, il parvient à descendre un des deux appareils, qui s’écrase dans l’océan non loin d’un îlot – les morceaux de son épave flottent, et Ipuwer compte les inspecter dès que l’appareil lourd l’aura embarqué. L’autre ornithoptère non identifié, toutefois, a profité de la confusion de l’assaut pour s’éloigner à toute vitesse, et le suivre s’annonce difficile, mais l’appareil Ptolémée tente néanmoins de poursuivre la traque.

 

III : LA LOYAUTÉ DANS LES RANGS

 

[Retour à la temporalité principale.]

 

[III-1 : Bermyl : Elihot Kibuz, Nefer-u-pthah] Bermyl dresse une liste de ses agents disponibles, cherchant à déterminer qui pourrait lui permettre d’approcher le plus efficacement Elihot Kibuz, le Maître-Assassin fantoche dont il exerce en fait les attributions, et dont la loyauté est de plus en plus suspecte. Mais c’est une question plus globale, et très angoissante : à qui Bermyl peut-il se fier dans ses propres services ? La scène avec Nefer-u-pthah s’est avérée éloquente concernant la « corruption » des services de renseignement des Ptolémée

 

[III-2 : Bermyl : Taho ; Ipuwer, Elihot Kibuz, Nefer-u-pthah, Namerta, « Lætitia Drescii »] Bermyl est rongé par le besoin de se confier – mais à qui ? Il suppose que Taho, cet excellent élément auquel il a eu recours à plusieurs reprises, demeure fiable. Celui-ci se trouve en ce moment même au Palais de Cair-el-Muluk, et Bermyl le convoque dans ses quartiers – qu’il protège sans rien en dire par un cône de silence. Bermyl lui fait part de ses doutes, l’assurant que « l’heure est grave » : il sait que nombre de ses agents ne sont pas loyaux à l’égard d’Ipuwer et de la Maison Ptolémée telle qu’elle est maintenant. Taho n’est pas du genre à réagir ou à s’étonner… Toutefois, quand Bermyl en vient, devant lui, à mettre en doute sa propre loyauté, le froid Taho n’apprécie visiblement pas – laissant entendre à demi-mots qu’il n’aime pas qu’on le prenne pour un imbécile, et qu'il sait très bien Bermyl loyal… Ce dernier s’excuse à cet égard : il y avait bien quelque chose d’un test dans cette allégation… Mais il voudrait avoir son sentiment à ce sujet. Taho sait bien qu’il y a des tensions, mais sans avoir de certitude en ce qui concerne leur ampleur et leur impact. Devinant que son supérieur aimerait passer par lui pour en savoir davantage, il se montre légèrement rétif à coopérer : est-ce parce qu’il est sincère quand il se dit ignorant de tout cela ? Est-ce qu’il ne veut pas « balancer » ses collègues ? Ou encore qu’il est un arriviste prêt à jouer ce jeu, mais comptant bien en obtenir des contreparties ? Bermyl n’exclue rien – laissant même entendre que Taho serait son successeur le moment venu ! Mais ce dernier n’est pas du genre à craquer devant les compliments et les promesses… En tout cas, le froid Taho, interrogé à ce sujet, affirme sans l’ombre d’une hésitation qu’il est pour sa part fidèle à la Maison Ptolémée telle qu’elle est, à Ipuwer qui se trouve être son chef légitime – et à Bermyl, qui est bien son Maître s’il n’en a pas le titre. Bermyl s’en réjouit : il a besoin du soutien « personnel » de Taho, dans cette affaire portant sur la loyauté de ses services. Il revient sur une idée déjà ancienne : il s’agirait de faire croire à Elihot Kibuz qu’il partage son mépris d’Ipuwer – et tout autant à Nefer-u-pthah et à ses semblables : il serait dans leur camp, enthousiaste aux rumeurs incroyables parlant de la résurrection de Namerta... Taho suppose que propager cette réputation est faisable – mais probablement pas par lui : sa froideur habituelle, sa réputation dont il a bien conscience, l’empêchent de susciter de manière crédible la rumeur ; mais il va y réfléchir, cherchant à déterminer par qui il serait possible de passer. Bermyl suppose qu’il faudrait trouver un événement récent rendant son changement d’allégeance convaincant. Taho, qui ne prend guère de gants, suppose que cela ne sera pas un problème : entre le fiasco de l’opération au camp des Atonistes de la Terre Pure, la disparition de « Lætitia Drescii », la passivité de ses services dans l’affaire de l’abattoir, son caractère timoré plus globalement, Bermyl n’a au fond que l’embarras du choix…

 

IV : AU FOND DE L’IVROGNE

 

[IV-1 : Vat : Antonin Naevius ; Bermyl, Ipuwer, Anneliese Hahn] Vat Aills sait que Bermyl lui a « préparé » et « livré » Antonin Naevius. Le jeune noble cuve son vin depuis cinq heures environ – affalé sur un canapé dans un couloir du Palais non loin des bureaux du Docteur Suk… Il a vomi à plusieurs reprises, mais des employés de maison ont nettoyé les dégâts, autant que possible, sans oser le réveiller – du fait d’expériences désagréables et très similaires avec IpuwerVat le fait porter dans son cabinet, où il donne des consignes pour qu’on le mette dans une posture plus décente, et qu’on en profite pour lui nettoyer délicatement le visage ; lui, en attendant, prépare de quoi le requinquer. Le jeune débauché n’est visiblement pas sur le point de se réveiller de lui-même – on l’a manipulé sans en tirer quoi que ce soit de plus qu’un ronflement ou un mouvement réflexe du bras… Vat en profite pour examiner son corps, et le palper. Médecin consciencieux, il disposait d’un dossier assez complet sur le camarade de beuveries d’Ipuwer – le corps semble correspondre parfaitement à ce dont il était au courant, et tout particulièrement pour ce qui est des cicatrices : sans être un militaire, certainement pas, et il n’en a en rien le vécu, Antonin Naevius n’en a pas moins reçu une éducation martiale, Ophélion qui plus est, et s’est plus qu’à son tour livré à des duels – il n’a rien d’un excellent duelliste à la façon d’Ipuwer (ou d’Anneliese Hahn ?), mais porte les marques de cette éducation ; c’en est au point, à vrai dire, où le Docteur Suk le soupçonne de « cultiver » sciemment certaines de ces cicatrices, qui auraient pu aisément être soignées au point de disparaître… Quoi qu’il en soit, ce sont bien de vraies cicatrices, correspondant à celles figurant dans le dossier. Vat poursuit son examen, faisant des prélèvements de peau, de cheveux et de sang ; le jeune noble s’agite un peu, mais pas au point de se réveiller.

 

[IV-2 : Vat : Antonin Naevius ; Bermyl, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii », Ipuwer, Németh] Toutefois, Vat ayant désormais ce dont il avait besoin, il fait en sorte de réveiller doucement Antonin Naevius. Sans surprise, le jeune homme est confus – et se paye une vilaine gueule de bois. Vat en profite : usant de psychologie, il fait subtilement intégrer à son patient ce que sa position a de gênant, histoire de le manœuvrer le moment venu ; il a bien conscience cependant de ce que l’aristocrate décadent ne s’en soucie probablement pas plus que cela… Il lui administre de quoi récupérer de sa gueule de bois au plus tôt – et passe à l’interrogatoire. Antonin Naevius est surpris par la tournure de l’entrevue, il s’en fait écho à plusieurs reprises, mais sans doute son respect inné pour l’ordre et la fonction du Docteur Suk l’incitent-ils à se montrer conciliant – là où il aurait envoyé paître tout autre interrogateur… Il a visiblement envie de dormir – dans un vrai lit – et de remettre ça le soir même… Il n’a pas vraiment de souvenirs de ce qui s’est produit la veille – c’est trop flou… Quand Vat lui demande des noms, seul celui de Bermyl ressurgit – les autres, au Diamant (c'était bien le Diamant ?), il ne les connaissait pas, comme d’habitude… Quand a-t-il vu les « Drescii » pour la dernière fois ? « Pourquoi cette question ? » Il ne les a pas trop vus, ces derniers temps – « Cassiano », du moins : « Lætitia », il ne la voyait pas davantage avant, de toute façon… Mais « Cassiano » n’avait visiblement pas trop envie de sortir, ce qui le décevait. Il ne les connait pas depuis longtemps ; il les a croisés lors de leurs tours respectifs, par le plus grand des hasards – ils ont été amenés à parler des Ptolémée, lui-même d’Ipuwer, « Cassiano » de Németh (Antonin a un ricanement égrillard…). Vat insiste sur le « hasard » de la rencontre. Ce qui surprend à nouveau Antonin Naevius : pourquoi toutes ces questions ? Est-il « surveillé » ? Est-ce un interrogatoire de « police » ? Vat entend le rassurer – c’est simplement qu’on l’a repêché dans le pire trou de la ville, et le jeune noble, dont les souvenirs sont incertains, ne tente pas de nier quoi que ce soit à cet égard… Il ne voit cependant pas le rapport avec « Cassiano » : il est donc assez peu sorti avec lui, ce qu’il regrette… Tout au plus peut-il dire qu’il encaisse bien l’alcool – peut-être mieux que lui-même, oui… Bon ! Il en a assez de ces questions, il veut dormir dans un vrai lit ! Vat proposait de lui en préparer un, mais pourquoi donc ? Le sien sera parfait ! Le Docteur Suk lui tend toutefois une dernière pastille – que Naevius avale sans plus poser de questions, laissant entendre qu’il n’acceptera pas qu’on le fasse chier davantage après ça… Mais il s’agit d’un calmant à effet rapide, supposé le rendre plus docile…

 

[IV-3 : Vat : Antonin Naevius ; « Cassiano Drescii », Németh] Le Docteur Suk accompagne le jeune noble jusqu’à ses quartiers – sa démarche n’est guère assurée, ça demande un certain temps… En chemin, Vat pose encore quelques questions : Naevius a-t-il en tête un comportement singulier, ou un trait remarquable, de « Cassiano Drescii » ? L’Ophélion a une réponse toute faite, qui le minait visiblement depuis un certain temps : « Cassiano » vit maintenant dans ses livres, par procuration ; il préfère écrire des beuveries ou orgies que les vivre réellement… Ce n’est plus le même homme que celui qu’il connaissait de réputation, sans doute : il a pris un coup de vieux en quelques années à peine, s’est empâté, fatigué… Il n’a plus rien de son ancienne carrure martiale. Le Docteur Suk lui demande s’il en est déçu – mais peut-il être déçu de quoi que ce soit ? Qu’en est-il, alors, de l’objet de sa visite sur Gebnout IV ? Antonin Naevius n’en sait absolument rien – « Cassiano Drescii » a mentionné Németh, c’est tout… Ils sont parvenus aux appartements du jeune Ophélion ; le Docteur Suk s’assure qu’il se couche confortablement et se sente bien, le quitte en ayant joué l’agréable docteur, consciencieux au possible, et laisse son patient s’endormir – il ne tarde guère…

 

V : DRESCII CONTRE DRESCII


[V-1 : Németh, Vat : Cassiano Drescii ; « Cassiano Drescii », Antonin Naevius] Németh a pris le temps de récupérer avec ses tureis. Pour autant, elle n’en a pas moins des obligations… Elle souhaite interroger elle-même « Cassiano Drescii », tant cette histoire l’intrigue. Elle compte commencer seule, puis faire entrer le « nouveau » Cassiano Drescii et les confronter – laissant des instructions aux gardes pour qu’ils interviennent si ce dernier, sanguin, en venait aux mains avec son double… Vat en ayant terminé avec Antonin Naevius, et connaissant les intentions de Németh, lui propose d’assister également à l’interrogatoire – il pourrait éventuellement servir d’alibi, en prétextant la « visite médicale »… mais, le contexte étant ce qu’il est, Németh n’y croit

pas trop. Elle accepte néanmoins l’assistance du Docteur Suk. Quant au « vrai » Cassiano Drescii, elle lui dit de patienter dans une pièce adjacente, derrière un miroir sans tain (où il entendra également ce qui se dit dans la cellule ; la scène est d’ailleurs enregistrée depuis cette pièce) ; le moment venu, elle lui fera signe de les rejoindre…

 

[V-2 : Németh, Vat : « Cassiano Drescii » ; « Lætitia Drescii », Cassiano Drescii] Németh et Vat entrent dans la cellule – relativement confortable pour une prison, adaptée du moins au statut supposé du détenu. La ressemblance parfaite des deux « Cassiano » est décidément impressionnante – et déconcertante. Cela va jusqu’à la gestuelle – même si ce « Cassiano » exprime aussi un mélange fluctuant de colère et d’inquiétude (la première domine, toutefois). Németh compte employer un ton légèrement ironique : « Mon cher Cassiano… » Mais son détenu l’interrompt aussitôt : « Mon cher ?! » Németh rappelle leurs relations cordiales jusqu’alors. « Oui, et puis vous m’avez jeté dans cette putain de prison ! Et ma femme ? Qu’est-ce que vous en avez fait ? Où est-elle ? » Németh l’assure qu’elle va bien et est en sécurité. « Cassiano » n’en continue pas moins de brailler, revenant sans cesse sur son statut d’invité, et hurlant que Németh ne s’en sortira pas comme ça… Et, bon sang, qu’est-ce qu’il fait là ?! Németh concède qu’il se montre « assez convaincant », mais que des « détails » lui ont révélé la vérité le concernant. « Cassiano » passe au tutoiement : « Mais de quoi tu parles ? » Németh dit avoir d’abord été honorée de sa visite impromptue, mais avoir bien vite relevé des « comportements étranges » de sa part ; et puis de nouveaux invités, des « personnages surprenants », l’ont aidée à faire la lumière sur la question… « Cassiano », un peu plus calme, répond : « On m’a parlé d’une de ces sorcières… C’est ça, hein ? Le Bene Gesserit qui fait sa police ? » Németh lui répond, sur un ton plus familier elle aussi, qu’il est complètement à côté de la plaque… « Je voudrais vous présenter quelqu’un. » Elle fait le signe convenu avec le « nouveau » Cassiano Drescii.

 

[V-3 : Németh, Vat : Cassiano Drescii, « Cassiano Drescii »] Le « nouveau » Cassiano Drescii les rejoint donc dans la cellule. Ses traits expriment un mélange de colère et de stupéfaction gênée devant la perfection de l’imitation : il s’agit bien d’un reflet exact de sa propre personne… « MM. Drescii, je suppose que vous avez des choses à vous dire… » lance Németh. C’est le « nouveau » qui, après un temps d’hésitation, prend l’initiative : « Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites avec mon visage ? » L’autre lui pose en retour exactement les mêmes questions – mais Németh perçoit qu’il est moins assuré, et conscient sans doute de ce que son mensonge ne trompe personne… et elle redoute une réaction violente. Elle fait signe à un garde d’intervenir… mais c’est trop tard : « Cassiano Drescii », tout menotté qu’il soit, se précipite contre un mur, et s’y fracasse le crâne avec une violence incroyable ! Un humain normal n’aurait jamais pu faire usage d’une telle violence, avec de telles conséquences : cette méthode de suicide improbable réussit parfaitement sous la violence invraisemblable du geste – le crâne de « Cassiano Drescii » explose littéralement, et son corps s’écroule par terre : à l’évidence, il mourra dans quelques secondes, quelques minutes tout au plus… Vat se précipite auprès de lui, mais il est trop tard pour qu’il fasse quoi que ce soit. Tout au plus relève-t-il ce que ce comportement a d’inhumain – cela résulte sans doute d’un conditionnement extrême, mais il y a autre chose…

 

[V-4 : Vat, Németh : Cassiano Drescii ; « Cassiano Drescii »] Le Docteur Suk prend ses dispositions pour que l’on emporte le cadavre à la morgue. Le « nouveau » Drescii, de son côté est parfaitement coi : la violence de la scène l’a stupéfait… mais au moins autant le fait d’assister ainsi à la mort, et d’une telle manière, d’un individu lui ressemblant parfaitement ! Németh est tout aussi bouleversée – elle ne cesse d’encaisser, ces derniers jours, et n’est pas loin de craquer… Elle garde sa dignité en disant au Docteur Suk de tirer autant que possible du cadavre, mais Vat Aills perçoit bien son trouble et lui suggère d’aller se reposer après lui avoir donné un cachet… Le « nouveau » Cassiano se contient – un écho du noble et du militaire qu’il était il y a quelque temps de cela ; mais la scène ne le laisse pas indifférent, et pas davantage la réaction de NémethVat s’assure de ce qu’elle retourne dans ses quartiers, et en sécurité ; ils auront un nouvel entretient avec Cassiano Drescii, mais plus tard, il faut d’abord récupérer. Németh acquiesce – prenant simplement le temps de s’adresser à son invité, pour dire que la situation s’est clarifiée, qu’ils ont désormais des certitudes… Puis elle se retire sans un mot de plus.

 

VI : ÉCHOS D’UNE GUERRE EN MARCHE

 

[Nouveau flashback, de quelques heures – après quoi la temporalité sera de nouveau la même pour tous les PJ.]

 

[VI-1 : Ipuwer] L’ornithoptère lourd aux couleurs de la Maison Ptolémée se pose sur la plage de l’îlot où s’est dissimulé Ipuwer – sur ses instructions. À bord se trouvent un pilote, un copilote et un homme de troupe – tous d’élite. Ipuwer les rejoint, et donne l’ordre à la patrouille qui doit les retrouver de se rendre sur la première plage pour y inspecter l’appareil ennemi qui s’y était posé. D’ici-là, lui-même se rendra à bord de l’appareil lourd pour fouiller l’épave de l’ornithoptère non identifié qui vient d’être abattu, et qui flotte non loin d’un autre îlot, à quelque distance de là – le fond océanique n’y est sans doute guère profond. Ipuwer ne s’embarrasse pas de politesses, et pas davantage d’explications : il adopte un comportement parfaitement militaire, et ses hommes réagissent de la manière la plus appropriée.

 

[VI-2 : Ipuwer] Ipuwer rejoint l’épave à bord de l’appareil lourd ; les débris flottent encore, et le fond océanique n’est probablement pas à plus de dix mètres. Ipuwer jette un œil aux environs, afin de déterminer si des cadavres flottent ou si un membre de l’équipage aurait pu rallier l’îlot tout proche pour s’y cacher – ainsi qu’il l’avait fait lui-même quelques heures plus tôt. Ce n’est a priori pas le cas : en survolant l’ornithoptère à très basse altitude, ils peuvent déterminer que s’y trouvent un cadavre et un autre homme encore en vie, gravement blessé toutefois, mais conscient. Ipuwer donne l’ordre de descendre le filin pour se rendre à bord de l’épave, puis remonter le survivant – mais il compte bien participer lui-même à cette inspection ; le soldat prend cependant l’initiative de descendre avant Ipuwer – au cas où… et se rend ainsi compte que l’ennemi survivant active un mécanisme d’autodestruction ! Il fait prestement signe au siridar-baron de remonter, et le suit aussi vite que possible ; juste en dessous d’eux, l’appareil explose, et il ne sera sans doute pas possible d’en retirer quoi que ce soit désormais… Eux-mêmes, toutefois, ne subissent pas le moindre dégât.

 

[VI-3 : Ipuwer] Ipuwer donne alors l’ordre de retourner à la première plage et d’y sécuriser le seul appareil ennemi qui reste – mais ses membres d’équipage sont morts, et l’ornithoptère n’a visiblement pas de système automatique d’autodestruction : il reste en état jusqu’à l’arrivée des renforts Ptolémée – une petite flotte d’ornithoptères, cette fois, avec un appareil plus perfectionné destiné à Ipuwer ; il monte à bord, et repart pour Cair-el-Muluk, où il arrive environ deux heures plus tard [soit à peu près au moment du suicide de « Cassiano Drescii »] ; il apprend en cours de route que l’appareil ennemi qui était toujours pisté a finalement choisi de se retourner contre l’ornithoptère Ptolémée qui le suivait – le combat a tourné court, et l’appareil ennemi a été abattu : il n’y a a priori rien à en récupérer là encore.

 

VII : QUE FAIRE ?

 

[Retour à la temporalité générale.]

 

[VII-1 : Bermyl : Elihot Kibuz, Taho] Bermyl est dans le flou, plongé dans une phase de réflexion guère productive : où va-t-il ? Quoi mettre en place pour infiltrer ses adversaires ? Comment assurer la sécurité de tout le monde ? Comment s’assurer de l’intégrité de ses services ? Il ne va pas voir Elihot Kibuz de suite. Il pense cependant comme Taho : il doit être possible de jouer sur une rumeur d’inefficacité voire de déloyauté suite aux événements de l’abattoir – en faisant notamment ressortir sa « sympathie » pour les « morts-vivants » et leurs disciples… Mais il est hors de question de contribuer lui-même à diffuser ce bruit. Il attend donc le rapport de Taho, et rôde désœuvré dans le Palais d’ici-là…

 

[VII-2 : Bermyl : « Cassiano Drescii », Ipuwer, Linneke Wikkheiser, Németh] Ses services fonctionnent néanmoins d’eux-mêmes – et il reçoit comme de juste des communications sinon des rapports détaillés. On l’informe ainsi de plusieurs choses – et tout d’abord du suicide de « Cassiano Drescii », et du retour simultané d’Ipuwer. Mais ce n’est pas tout : on lui annonce également que Linneke Wikkheiser a quitté sans un mot le Palais, non pour se rendre, comme ils le croyaient d’abord, à l’astroport d’Heliopolis afin de rentrer au plus tôt sur Wikkheim, mais à Memnon, où elle a loué une villa sans recourir aux services des Ptolémée… À l’évidence, il faut surveiller ses activités là-bas – mais Bermyl abattu n’a pas vraiment de consignes plus précises pour l’heure… Il communique toutefois un rapport à ce sujet à Németh.

 

[VII-3 : Bermyl : Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Cassiano Drescii, « Cassiano Drescii », Lætitia Drescii, Taestra Katarina Angelion, Dame Loredana] Il s’enquiert néanmoins de ce que font les autres invités : Anneliese Hahn a un comportement très libre, à la fois garçonne et séductrice, tout particulièrement avec les gardes les plus musculeux et élancés… Aucun scrupule et aucune gêne de sa part – mais rien d’autre à signaler. Sa cousine Clotilde Philidor reste dans ses quartiers, où on l’entend jouer de la balisette, avec un certain talent… Le « nouveau » Cassiano Drescii vient d’assister au suicide de son double, donc – quant à son épouse, elle demeure dans leurs appartements, à lire semble-t-il. Reste enfin la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion – elle retrouve régulièrement Dame Loredana, mais passe sinon l’essentiel de son temps dans la bibliothèque du Palais. Globalement, rien à signaler…

 

VIII : DES RESPONSABILITÉS

 

[VIII-1 : Ipuwer, Vat Aills : Németh] Ipuwer est enfin de retour à Cair-el-Muluk – les gardes ont tendance à le coller, et ça l’énerve… Il les fait dégager, conservant pour la forme un unique sous-officier à ses côtés. Il compte voir Németh, mais apprend que celle-ci « récupère » dans ses quartiers. D’ici à ce qu’elle se montre disponible, il se rend au cabinet du Docteur Vat pour faire examiner ça blessure : ce n’est pas grand-chose, il s’en remettra très vite… Le siridar-baron discute en même temps avec le Docteur Suk :

— Alors, docteur, tout s’est bien passé pendant mes vacances ?

— Oui, d’ailleurs Dame Németh va vous en parler…

Mais Ipuwer semble avoir d’autres préoccupations – comme la réfection du crépis du Palais

 

[VIII-2 : Ipuwer, Németh : Bermyl, Sabah] Une fois soigné, Ipuwer se rend dans ses quartiers. Németh n’est certes pas en forme, mais, dès qu’elle apprend le retour de son frère, elle se rend auprès de lui. Elle constate l’état d’Ipuwer – guère présentable… Mais il est heureux : « Enfin les ennemis lèvent le voile ! La situation se clarifie, n’est-ce pas ? » Mais Németh n’est pas aussi optimiste…Toujours à la limite de la pique, elle avoue cependant que le retour d’Ipuwer, quand bien même tardif, est une bonne nouvelle. Elle suppose qu’Ipuwer, à son habitude, n’a pas pris soin de s’informer des minutes du Palais, aussi va-t-elle le faire elle-même… Ipuwer y est prêt – blâmant au passage les services de communication lamentables de la Maison Ptolémée… Certes, il était parti sans rien dire, mais… Ipuwer biaise maladroitement – évoquant par exemple les jolies petites îles sur le trajet entre Cair-el-Muluk et le Mausolée, peut-être pourrait-on y construire quelque chose… Il ne sait guère qu’une seule chose, autrement : Bermyl a « encore » foiré son opération au campement des Atonistes de la Terre Pure ! Ipuwer lui avait pourtant longuement expliqué que l’échec en l’espèce était inenvisageable… Ils n’ont même pas récupéré les cartes de Sabah ! Bravo ! Németh concède que Bermyl joue de malchance… mais son frère est plus hargneux : plus troubadour qu’assassin, décidément, Bermyl ferait sans doute mieux de s’en tenir à la balisette !

 

[VIII-3 : Németh, Ipuwer] Németh est curieuse : son frère est encore plus crasseux que d’habitude… Ipuwer explique avoir été pris en chasse par des ornithoptères non identifiées alors qu’il volait en direction de Cair-el-Muluk. Ils ont descendu son appareil, mais il s’en est bien tiré – un appareil ennemi ayant été conservé, on rassemble sur place tous les éléments de preuve disponibles, concernant tant les cadavres de leurs ennemis que leur matériel. Mais bon : Németh lira les rapports, elle le fait toujours…

 

[VIII-4 : Németh, Ipuwer : Sabah, Bermyl, Hanibast Set, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii », Antonin Naevius, Cassiano Drescii] Mais il est bien temps pour Németh d’informer Ipuwer des développements les plus récents. Elle confirme la vilaine tournure de l’opération d’exfiltration de Sabah, que la responsabilité en incombe ou pas à Bermyl, mais le Conseiller Mentat Hanibast Set a fait du beau travail : il semble possible de tirer finalement parti de ce fiasco (le Mentat est toujours au Palais, à disposition – même s’il est prêt à se rendre à Heliopolis le cas échéant ; pour l’heure, il peut très bien agir à distance). Mais il y a eu d’autres choses depuis – notamment la présence de plus en plus marquée de la secte résurrectionniste à Cair-el-Muluk, et… Ipuwer l’interrompt, pas vraiment la tête à ces affaires : « Et à propos de la réfection de l'aile est... » Németh explose : « L’aile est attendra ! Les événements sont graves ! Faites l’effort de m’écouter ! » Ipuwer adopte une moue boudeuse, mais la laisse poursuivre ; elle lui rapporte donc que les deux individus qu’ils croyaient être Cassiano et Lætitia Drescii se sont avérés êtres des imposteurs – il n’y a maintenant plus aucun doute à cet égard. Il s’agissait de doubles parfaits, Ipuwer sait certainement ce que cela signifie ? Le siridar-baron arbore une grimace d’incompréhension : un déguisement ? Un subterfuge ? Même Antonin ? Il buvait pourtant autant que d’habitude… Németh dit ne pas avoir de certitudes le concernant – peut-être n’est-il qu’un naïf habilement manœuvré par leurs véritables ennemis… Hors de question qu’il quitte le Palais tant qu’ils n’en ont pas le cœur net, toutefois. Mais Ipuwer poursuit sur cette lancée : ils portaient donc des masques ? Mais non – c’était vraiment parfait ! Le siridar-baron suppose alors que c’est un peu la même chose que pour cette Druhr, cette idée d’ « humains » élevés hors-sol, comme leurs plantes… « Dégoûtant ! On ne devrait pas faire ça ! Qui fait ça ? » Németh ne désigne personne… mais explique comment elle a débusqué l’imposture, quand on lui a appris l’arrivée des Ophélion alors qu’ils étaient déjà censés être là… Ipuwer comprend alors qu’il s’agit de faits établis avec certitude, pas de simples soupçons… Oui : Németh, tout récemment, a vu les deux « Cassiano Drescii » côte à côte… Le premier, l’imposteur, s’est suicidé sous ses yeux quand il a ainsi été confronté à son « original »… Ipuwer soupire : « Ces méthodes sont indignes, les gens qui font ça sont sans honneur ! Tout cela devrait se régler face à face ! » Mais il s’inquiète maintenant de l’état de Németh – il ne semblait pas y avoir prêté attention jusqu’alors. « Vous n’avez pas l’air dans votre assiette… Vous dormez bien ? » Fort peu, et mal – le poids sans doute des responsabilités en son absence… Mais Ipuwer maintient qu’il n’est pas parti si longtemps que cela, et qu’après tout on savait où le joindre ! Enfin, si les services de communication avaient fait leur travail, passons… Németh a donc pris les mesures nécessaires ? Oui – mais elle aimerait lui faire entendre qu’il ne s’agit pas d’une bêtise portant sur l’honneur ou le déshonneur : c’est une terrible menace, et c’est la survie de la Maison Ptolémée qui est en jeu ! « Cassiano Drescii » est mort sous ses yeux ; mais « Lætitia » leur a glissé entre les doigts – Bermyl est sur sa trace… Ipuwer, soupirant, ironise : « Douce Maison, me voici de retour… » Mais il admet que l’attaque qu’il vient de subir démontre assez qu’on en veut à sa Maison et à lui-même…

 

[VIII-5 : Németh, Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Ludwig Curtius, Vat Aills] Németh a d’autres informations à communiquer à Ipuwer. Elle avance à demi-mots qu’il y a eu une « légère tension » avec Linneke Wikkheiser – laquelle a mal pris ses mesures, peut-être y aura-t-il des répercussions diplomatiques… Ipuwer éclate de rire : « Ma chère sœur, vous l’avez séchée, j’imagine ! Vous avez enfin perçu que cette… bonne femme était une saloperie, un tas d’immondices, arrogante, prétentieuse, hypocrite ! J’imagine que la température dans la salle, quand vous lui avez dit ses quatre vérités, devait être glaciale… » Németh, sans jouer ce jeu, rétorque que cette femme n’était effectivement pas faite pour lui, et n’aurait probablement rien apporté à la Maison Ptolémée… Par ailleurs, les Delambre sont arrivées – Anneliese Hahn se promène dans le Palais, Ipuwer n’aura sans doute pas la moindre difficulté pour la trouver… Clotilde Philidor est plus discrète. Mais Ipuwer ne prête guère attention à cette dernière. La nouvelle de l’arrivée d’Anneliese Hahn le réjouit au plus haut point : « Parfait ! Et mon maître d’armes est revenu ! » Il compte bien se remettre à l’entraînement dès que le Docteur Suk Vat Aills lui en aura donné « l’autorisation » (son ton est clairement blagueur)… Mais d’ici-là, il admet être un brin fatigué – il a été ravi de s’entretenir avec Németh, mais elle peut maintenant prendre congé… Németh obtempère : qu’il se repose bien – elle-même en a tout autant besoin…

 

À suivre…

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Géographie du Japon, de Jacques Pezeu-Massabuau

Publié le par Nébal

Géographie du Japon, de Jacques Pezeu-Massabuau

PEZEU-MASSABUAU (Jacques), Géographie du Japon, quatrième édition mise à jour, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, [1968] 1986, 127 p.

 

Nouvelle excursion du côté des « Que sais-je ? » nippons… mais cette fois avec un volume bien trop compliqué pour ma pomme, et par ailleurs en partie obsolète.

 

La géographie du Japon m’est largement inconnue – c’est à peine si je retiens les noms des quatre grandes îles de l’archipel (bon, maintenant, ça, ça va à peu près…), et les noms des régions demeurent le plus souvent mystérieux à mes yeux d’ignare (au mieux, je vois à peu près le Kantô et peut-être le Kansai) ; la localisation des villes en dépendant pour une bonne part, j’ai du mal à retenir où se trouve telle ou telle agglomération, au-delà de Tokyo et Kyoto, peut-être Osaka et Kobe – le fourmillement de la Mégalopolis n’arrange probablement pas les choses il est vrai… Les régions « naturelles » me sont peu ou prou inconnues au-delà de ces adaptations « politiques » par l’homme, et je serais bien incapable, sans préparation, de situer, par exemple, le mont Fuji sur une carte… ou a fortiori quoi que ce soit d’autre. Le peu que je sais, ou crois savoir, de la géographie du Japon se teinte en outre de confusions, parfois de simplifications, qui me nuisent considérablement dès lors qu’il s’agit d’en faire l’assise à, mettons, une étude historique, ou, pire encore, une étude économique ou sociale contemporaine…

 

D’où cette envie, avant de me remettre notamment à l’histoire, d’envisager d’un peu plus près, et de manière un peu plus solide, la géographie du Japon – cela me paraissait de plus en plus une mesure indispensable. Et c’est pourquoi je me suis procuré cette Géographie du Japon de Jacques Pezeu-Massabuau – en l’espèce dans sa quatrième édition de 1986 (j’ai cru comprendre, après coup, qu’il y en avait au moins une de plus récente, en 1992 ? Par contre, l’ouvrage ne figure plus au catalogue de la collection, sauf erreur, et sans avoir été remplacé…). Cette question de l’édition, pour pareille matière, n’a rien de neutre. Si l’on peut supposer que la géographie « physique » (entendue au sens large – incluant par exemple le climat, l’activité tectonique, etc.) n’a « pas beaucoup changé » depuis 1986, il n’en va pas de même concernant la géographie économique et sociale, la démographie, etc., en évolution constante et éventuellement très rapide : le livre, à cet égard, ne pouvait qu’être dépassé. J’ai supposé que je pouvais m’en accommoder, l’idée étant surtout de développer une première image de la géographie japonaise, m’aidant à m’y retrouver dans d’autres lectures (historiques notamment), quitte à dénicher par la suite un ouvrage plus récent et mieux actualisé sur la question.

 

Les « Que sais-je ? », c’est parfois un peu la roulette russe… Le format est aussi propice à la vulgarisation qu’à la synthèse de pointe, pouvant éventuellement se colorer d’une dimension monographique. J’espérais, pour un sujet pareil, la vulgarisation… et suis comme de juste tombé sur quelque chose de bien plus costaud.

 

Et avec un gros souci d’emblée : cette première base, qui m’intéressait tout particulièrement, sur les villes et régions telles qu’elles ont été conçues par l’homme, n’est en rien abordée au début de l’ouvrage – il s’agit d’une question tellement « préalable »… qu’elle est en fait considérée acquise par l’auteur. Aussi livre-t-il des cartes qui m’ont fait l’effet d’être bien trop abstraites pour moi, tandis que, dans le corps du texte, pire encore, c’est un véritable bombardement de noms de villes et de régions, sans autre mise en bouche. La carte « préalable » que je cherchais existe en fait bel et bien dans l’ouvrage – présentant tout à la fois les « régions géographiques » et les préfectures… mais c’est l’avant-dernière du livre, p. 108, et donc à la toute fin ou presque ! Si j’en avais eu connaissance au début, cela m’aurait peut-être aidé dans la lecture de cet aride petit volume… mais pas sûr.

 

Car il est très aride. Ou, plus exactement, il est pointu à la hauteur des attentes de ses lecteurs les plus exigeants. Les premiers chapitres, consacrés à cette géographie « physique » qui constituait mon premier intérêt dans la matière avec la géographie, disons, « politique », sont ainsi très précis, employant sans définition préalable des notions fort complexes et fort hermétiques pour un quidam tel que votre serviteur consternant d’ignorance crasse… Cela ne m’a pas facilité la lecture, et explique largement pourquoi j’en ai si peu retenu. Il y a des quasi-clichés, certes – un pays allongé et montagneux, en même temps toujours en prise à la mer, et avec des côtes très découpées : OK, ça, je savais… Un milieu naturel violent, voire carrément hostile, du fait de l’activité tectonique (avec, outre les séismes, les glissements de terrain, plus discrets sans doute, mais redoutables), mais aussi du climat et notamment des typhons, je le savais aussi… mais pas à ce point – les statistiques sont assez effrayantes ! D’autres choses d’importance sont cependant plus difficiles à cerner à mes yeux : la Fossa Magna coupant l’archipel en deux par le milieu, par exemple… et bien d’autres notions qui m’échappent tellement que je ne me sens même pas de les citer ici ! Quelques développements, heureusement, m’ont davantage parlé – concernant le climat, par exemple, éventuellement surprenant au regard de la situation géographique de l’archipel : après tout, je n’avais pris conscience qu’à la relecture toute récente de l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer du fait que le nord de Hokkaido se situe peu ou prou au niveau de Bordeaux, tandis que Tokyo équivaut en gros à Gibraltar, sans pour autant que le climat de l’archipel corresponde en rien ou presque à ce que l’on s’attendrait à trouver en Europe et en Afrique à ces latitudes ; pour tout un tas de raisons compliquées, dont l’influence continentale, ou encore les courants sur la façade pacifique, l’Oyashio froid qui vient du nord, le Kuroshio chaud qui vient du sud. Mais je relève aussi cette idée, qui fait transition, d’un pays fortement modelé par l’homme depuis longtemps – la question de l’eau a ici son importance, cruciale ; en contraste (ou pas), je relève aussi la relative permanence, encore aujourd’hui (ou en tout cas en 1986), de la forêt… C’est à peu près tout, cependant : le reste me dépasse largement, et je manque bien trop de précision dans les acquis de ces premiers chapitres…

 

Demeure au moins l’idée, qui aura son importance par la suite, dans les chapitres économiques, sociaux, démographiques, etc., de ces ensembles régionaux éventuellement « naturels » (mais aux conséquences humaines), qui découpent l’archipel : on peut distinguer, en gros, Hokkaido (qui demeure à part), Honshu coupée en deux (façade de la mer du Japon et façade pacifique, éventuellement « ubac » et « adret », avec d’autres subdivisions – si l’on met à part le Tohoku, nord de l’île qui fait la transition avec Hokkaido, on peut distinguer, à l’est, et du nord au sud, Kantô, Tokai, et Kansai, et à l’ouest Hokuriku puis San-In – ce dernier au statut plus ambigu, peut-être ?), la région de la mer Intérieure qui relie le nord de Shikoku au Kansai, le nord de Kyushu qui participe aussi des foyers de développement en rejoignant le San-In, tandis que les zones méridionales de Shikoku et Kyushu constituent une dernière zone… Autant de choses qui, bien sûr, ne me disaient peu ou prou rien au moment de ma lecture, et que je n’ai acquises qu’au fur et à mesure des récurrences.

 

Après quoi l’on passe à la géographie humaine, avec ce problème particulier concernant l’évolution rapide des données démographiques, économiques et sociales : je ne doute pas qu’en plusieurs endroits le présent volume (qui accuse tout de même ses trente ans) est très probablement dépassé… Quelques idées générales demeurent, sans doute – comme celle du problème du surpeuplement, qui a de tout temps ou presque affecté le Japon, mais jamais autant qu’au XXe siècle, et a fortiori depuis la Deuxième Guerre mondiale… L’étude historique du peuplement « justifie » davantage le découpage des régions que je viens d’exposer – en appuyant tout particulièrement sur le foyer primitif de la région de la mer Intérieure, incluant probablement le nord de Kysuhu, et débouchant sur le Kansai en Honshu, puis « l’envers » et « l’endroit » de Honshu (au net bénéfice de la façade pacifique). Je ne me sens guère de rentrer ici dans le détail des chapitres portant, par exemple, sur l’agriculture (relevons tout de même la question du riz, renvoyant à l’aménagement ancestral du territoire, et posant déjà la question corrélée de l’autosuffisance alimentaire ; peut-être aussi le développement radical de l’élevage au XXe siècle, mais je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, les choses ont pu changer ; enfin la tradition des petites exploitations, avec la même obsolescence éventuelle), ou la vie maritime essentielle (notoirement) ; peut-être encore moins pour l’industrie ou « activité de transformation » (au-delà de la question relativement étonnante des matières premières, décidant pour partie du jeu complexe de l’import-export ; sinon, les choses ont nécessairement évolué ici, et de manière sans doute trop considérable pour qu’il soit vraiment pertinent, dans le contexte de ce compte rendu en tout cas, de s’y attarder – mentionnons tout de même, y compris dans cette optique, la question de la pollution, avec par exemple un rappel de la catastrophe de Minamata)… Le sujet des transports et du commerce a au moins autant évolué, et probablement davantage encore. Concernant le développement et l’urbanisme, la carte des régions délaissées a pu changer, de même – et je suppose que la question de la Mégalopolis (la zone urbaine peu ou prou continue, même si très peu large parfois et s’accommodant de zones périurbaines faisant la transition avec des campagnes de plus en plus intégrées, allant, sur la façade pacifique, de Tokyo au nord à Fukuoka au sud, en passant par Yokohama, Nagoya, Kyoto, Osaka, Kobe, Hiroshima, Kitakyushu…), en trente ans, a pris une tout autre ampleur.

 

D’où ce constat : ce n’est pas que ce « Que sais-je ? » soit mauvais (il ne l’est probablement pas), mais il s’est avéré bien différent de ce que j’en espérais, en se montrant bien plus ardu que ce que je pouvais encaisser ; son obsolescence probable en matière de géographie « humaine » (démographique, économique, sociale) en fait par ailleurs une référence datée sur bien des points, et dès lors d’un intérêt limité (d’autant plus pour votre couillon de serviteur). Sa lecture n’a pas été une perte de temps pour autant, et j’en ai éventuellement retenu quelques choses qui pourront m’être utiles par la suite – en fin de compte, j’ai tout de même un peu clarifié ma perception de la matière, si c’est sans grande assise… Mais il me faudra revenir sur cette question de la géographie du Japon quand je disposerai de connaissances un peu plus solides et actualisées touchant au sujet.

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L'Homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu

Publié le par Nébal

L'Homme qui mit fin à l'histoire, de Ken Liu

LIU (Ken), L’Homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire, [The Man Who Ended History : A Documentary], traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2011] 2016, 106 p.

 

La chouette collection « Une Heure-Lumière » des Éditions du Bélial’ se poursuit avec deux nouveaux titres, L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu (dont on avait pu lire, dans la même maison, le très recommandable recueil La Ménagerie de papier), et Un pont sur la brume, de Kij Johnson. Les deux nouvelles ont été publiées en 2011, et la deuxième a remporté face à la première les prix Hugo et Nebula 2012 (tandis que le prix Sturgeon a été remporté par Le Choix, de Paul J. McAuley, précédent titre de la même collection) ; j’en déduis qu’elle doit être vraiment très, très bonne… parce que celle de Liu me fait l’effet d’un vrai chef-d’œuvre. À vrai dire, cela faisait longtemps que je n’avais pas lu une aussi bonne nouvelle de science-fiction – qui hisse sans peine son auteur, déjà très appréciable jusque-là, au rang des meilleurs nouvellistes contemporains du genre, tels Greg Egan ou Ted Chiang (ce dernier a d’ailleurs en partie inspiré la présente nouvelle puisque, de l’aveu de Ken Liu, sa forme « documentaire » s’inspire de « Aimer ce que l’on voit : un documentaire »).

 

C’est qu’il y a énormément de choses à dire, concernant ce texte fort et subtil à la fois, et je ne suis pas bien certain d’être à la hauteur… On va tenter. Mais croyez-moi sur parole : ça vaut vraiment le coup. Je sais que j’ai l’enthousiasme expansif, hein… Mais bon : franchement.

 

La novella traite d’un sujet terrible, et en lui-même d’une puissance certaine : les atrocités commises par l’Unité 731 – et tout autant le silence coupable et imprégné de mauvaise foi et d’aveuglement qui gangrène encore aujourd’hui la société japonaise à ce propos. L’Unité 731 a longtemps été inconnue ou peu s’en faut – tout particulièrement au Japon, où elle reste un tabou. Les choses ont cependant changé ces dernières années, et la réalité des faits devient de plus en plus incontestable… Vous en avez probablement entendu parler : pour faire simple, l’Unité 731 était une organisation militaire implantée à Pingfang, non loin d’Harbin, dans le Mandchoukouo (ainsi qu’avait été rebaptisée la Mandchourie, devenue alors un État fantoche censément dirigé par le dernier empereur chinois, Puyi, en fait sous contrôle japonais) et qui, tout au long de l’occupation japonaise (1932-1945), s’est livrée dans le plus grand secret à des expérimentations visant au développement d’armes chimiques. Des milliers de prisonniers y ont été torturés et massacrés afin de déterminer les effets de telle ou telle maladie et les moyens de l’inoculer pour en faire des armes (testées après coup sur les populations civiles des environs – faisant des dizaines de milliers de victimes supplémentaires…) ; mais il y eut aussi des tests de gaz, ou encore de chambres de décompression, l’étude à vif des effets du froid et des gelures, etc. Cela ne s’arrêtait pas là : censément pour former les médecins militaires japonais à la chirurgie de champ de bataille, on y a abondamment pratiqué la vivisection, par exemple ; et les femmes, comme partout ailleurs, étaient régulièrement livrées au viol, sans même forcément s’embarrasser de l’odieuse appellation de « femmes de réconfort »… L’Unité 731 est ainsi une des incarnations les plus terrifiantes de ce que l’homme peut commettre de pire, a fortiori quand le contexte militaire et idéologique vient tout justifier... et jusqu'à la science, en l'espèce.

 

Le sujet présente un risque à la hauteur de sa puissance – un double risque, en fait : se complaire dans l’horreur pure et verser dans le racolage, ou en faire un pur prétexte à une accusation d’ordre pamphlétaire. Mais Ken Liu gère tout cela au mieux – parce que, s’il sait choquer, il ne s’en tient pas là ; et s’il dénonce, ce n’est pas en s’aveuglant à son tour, et en aveuglant son lecteur, mais en prenant bien en considération tous les aspects d’une question infiniment plus complexe que ce que l’on pourrait croire de prime abord. Enfin, bien sûr, il use du thème dans une perspective science-fictive – qui n’a à son tour rien d’un prétexte, mais permet de mettre en lumière des considérations supplémentaires de la question, non moins fascinantes.

 

La nouvelle emprunte donc une forme de film documentaire, retraçant après quelques années l’extraordinaire découverte effectuée par un couple de chercheurs, et ses conséquences – scientifiques, philosophiques, politiques, juridiques…

 

Futur proche (éventuellement très proche). Akemi Kirino est une physicienne américaine d’origine japonaise ; elle a contribué à la découverte des particules dites de Bohm-Kirino – une application de la physique quantique que je serais bien en peine de véritablement comprendre et expliquer (et Ken Liu ne s’y attarde pas, on ne fait pas dans la « hard science » ici), mais consistant en gros en une association d’une particule fixe et d’une autre s’éloignant avec la lumière ; en jouant de leur intrication, il est dès lors possible de « voyager dans le temps », mais à des conditions précises : il s’agit en fait d’un voyage « de spectateur », ne permettant pas d’interagir avec l’époque visitée, simplement d’observer ; par ailleurs – et c’est là la trouvaille essentielle, le « novum » je suppose, qui fait emprunter à la science-fiction du texte des atours d’ordre philosophique, disons métaphysique (mais qui auront plus loin également des conséquences éthiques et épistémologiques) –, un tel voyage ne peut avoir lieu qu’une seule fois : le jeu des particules (avec je suppose quelque chose relevant du principe d’incertitude ?) « efface » en gros la scène une fois qu’elle a été revécue. D’où un souci considérable dans l’emploi de cette méthode dans la recherche historique, thème important de la novella : à l’instar de ce qui se pratique en archéologie (et surtout se pratiquait, mais il en reste des échos), l’obtention de la preuve implique son lot de destruction – ici, obtenir le témoignage efface littéralement la possibilité d’y revenir...

 

Akemi Kirino a épousé un autre chercheur, un historien cette fois, et sino-américain (comme l’auteur, donc), du nom d’Evan Wei ; sa spécialité est tout d’abord l’histoire du Japon, et plus particulièrement de la période Heian – autant dire « l’âge d’or » de la civilisation nippone. Mais un hasard va tout changer : avec son épouse, il assiste à la projection d’un film (bien réel) intitulé Philosophie d’un couteau, et qui porte sur les atrocités commises par l’Unité 731. Dont il n’avait absolument pas idée… Il faut dire que les États-Unis ont eu leur part dans la dissimulation de ces crimes de guerre (Douglas MacArthur a lui-même garanti l’impunité des criminels japonais en échange de l’obtention de leurs travaux, et ils n’ont donc pas été inquiétés lors des longs procès de Tokyo ; les États-Unis ont depuis toujours soutenu dans cette affaire le Japon, désormais son allié – a fortiori face à la Chine populaire !)… L’identité chinoise demeurant en Wei grossit encore le choc de cette découverte. Et quand, avec son épouse, il en vient à développer l’idée d’user des propriétés des particules Bohm-Kirino pour la recherche historique, son premier sujet d’étude est tout trouvé : il s’agit de faire la lumière sur les horreurs de l’Unité 731… De les rendre enfin incontestables.

 

Le problème est que la passion a ici sa part – empreinte d’un désir de justice d’autant plus difficile à soutenir que les événements ont eu lieu il y a bien longtemps, et qu’il n’y a plus de témoins (parmi les Japonais de l’Unité – leurs sujets d’expérience ont de toute façon été exterminés lors du démantèlement du centre de recherche de Pingfang, à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale…). Mais, via cette méthode du voyage dans le temps, Wei produit de nouveaux témoins ; or, plutôt que d’envoyer dans le passé des historiens, dans une perspective purement scientifique, il fait le choix de réserver la possibilité du voyage à des descendants des victimes… Certainement pas les plus aptes à l’étude scientifique de la question (ne serait-ce que parce que ces personnes, des Chinois le plus souvent, ne comprennent pas le japonais, etc.). Approche « sentimentale » qui n’est pas pour rien dans les critiques qu’on lui adresse – d’autant que ces « voyages » passionnels effacent donc les scènes revécues, dès lors plus disponibles aux historiens à proprement parler… Le « voyage dans le temps » était une révolution de la science historique ; envisagé de la sorte, cependant, il produit un effet encore plus radical – et c’est bien en cela que Wei est « l’homme qui mit fin à l’histoire »…

 

Mais la polémique va bien au-delà. Car, des décennies après les faits, le contentieux demeure… Le Japon refuse de reconnaître ses crimes en l’espèce (c’est plus ou moins toujours le cas – des « excuses » d’ordre général ont bien été formulées, et l’empereur Akihito y a eu sa part, mais la réalité des faits précis reprochés à l’Unité 731 demeure largement occultée, a fortiori bien sûr par les nationalistes japonais, j’y reviendrai ; cela va cependant bien au-delà). Les accusations de la Chine « populaire » sont perçues comme intéressées et au fond purement politiques. Les États-Unis, globalement, se taisent – mais le soutien du Japon face à la Chine est dans sa nature et son idéologie… La découverte de cette application, très vite, implique dès lors des conséquences politiques (et même juridiques : on débat de la propriété dans le temps, au regard du droit public, et de ses répercussions en droit international !). Et si Evan Wei ne veut pas du soutien chinois, ces implications entachent néanmoins ses expériences…

 

Mais que veut-il, d’ailleurs – et tout particulièrement en réservant le voyage à des parties « intéressées », les descendants des victimes ? La recherche scientifique semble ici reléguée à un second plan, derrière un idéal de justice, abstrait par essence, mais qui, très concrètement, revient à identifier des coupables et éventuellement à exiger réparation… Ce dont le Japon ne veut toujours pas entendre parler. Ce en quoi je ne lui donnerais pas forcément tort, d’ailleurs : l’idée d’une « responsabilité collective » m’a toujours paru, au mieux inadaptée, au pire dangereuse et contre-productive – somme toute très peu juridique… Et faire peser le poids des exactions passées sur une population présente qui n'y a en rien pris part me paraît inacceptable.

 

Mais c’est l’occasion de mettre en lumière diverses formes d’un rapport pathologique au passé, qui ne manque pas d’imprégner la perception de l’histoire (et cela va comme de juste bien au-delà de ce seul cas précis – tous les pays, sans doute, sont ici autant de Japon). Associé à cette autre relation pathologique qui unit cette fois l’individu à sa nation, ce rapport peut avoir des conséquences diverses, et même opposées – mais pas moins néfastes en fin de compte. Il y a, d’une part, le vain désir d’expiation reporté sur un peuple entier (on connaît peut-être davantage, en Europe, cet effet sur le peuple allemand suite aux crimes contemporains des nazis – via des philosophes comme Habermas, sauf erreur) ; il y a d’autre part, et surtout, je tends à le croire, le négationnisme nationaliste : toute accusation entachant le passé de la nation est une insulte à la nation présente ; dès lors, les crimes reprochés à l’Unité 731 ne sauraient être que des affabulations politiquement motivées, et relevant de l’injure calomnieuse. Les nationalistes nippons, que ce soit par aveuglement ou mauvaise foi – avec leur cortège respectif de sentiments exacerbés, de passion par essence irrationnelle – nient en bloc : cela n’a jamais eu lieu, ce ne sont que des mensonges. Les aveux des membres de l’Unité 731, recueillis au fil des décennies, ne sont rien d’autre – consciemment ou pas : nombre d’entre eux, après tout, sont passés entre les mains des communistes chinois ; le « lavage de cerveau » est dès lors une certitude. Le réflexe de l’ignorance (« c’est du passé, n’en parlons plus ») est quant à lui fermement implanté, comme toujours ; mais tout autant le sentiment d’agression, au plus intime – voulant par exemple que les membres de l’Unité 731 aient déshonoré leur pays et se soient déshonorés eux-mêmes, non par leurs crimes allégués d’alors, mais par leurs déclarations injurieuses et antipatriotiques depuis… Forcément, dans ce contexte, les expériences menées par Evan Wei et Akemi Kirino ne sont certainement pas plus probantes que ces témoignages « classiques » déjà systématiquement réfutés : passionnelles d’emblée, elles ne reposent que sur des « illusions » (un mot malheureux de la physicienne, qu’elle a eu amplement le temps de regretter depuis…), et, étant impossibles à reproduire de toute façon, ne sauraient donc constituer des preuves scientifiques.

 

Et ici le propos adopte encore une autre dimension philosophique, en questionnant la science – et pas seulement la science historique : le problème de la preuve, sous cet aspect, a des implications autrement globales, de l’ordre d’une épistémologie générale. Ce n’est pas la moindre subtilité et le moindre intérêt de ce texte décidément très riche.

 

On comprend ainsi que l’expérience tourne en définitive à l’échec… En voulant rétablir la « vérité », Wei l’a rendue plus que jamais contestée, et par la suite invérifiable. Son approche ne résout rien, tant elle se heurte au mur des passions, et vient presque les justifier par son caractère « non scientifique », écho d’une vaine quête de justice qui s’accommode mal de la froideur concrète de l’étude universitaire…

 

Mais si les réponses déçoivent, les questions demeurent – habilement mises en scène par un Ken Liu dont on peut supposer qu’il n’était pas lui-même exempt de « passion » en rédigeant ce texte dédié à Iris Chang (historienne et journaliste sino-américaine, connue notamment pour Le Viol de Nankin, étude d’un autre fameux ensemble de crimes de guerre commis par les soldats Japonais durant la deuxième guerre sino-japonaise – celui qui est resté le plus ancré dans l’inconscient chinois –, et qui s’est suicidée par la suite), mais qui – et c’est là un atout indéniable de ce texte, et qui en fait un très grand texte – sait cependant laisser les portes ouvertes à des interprétations éventuellement différentes ; car il a un sujet complexe, qui, dès lors, ne peut bien évidemment – comme rien au monde sans doute – s’accommoder de ces « réponses simples », apanage des démagogues et des gourous. Lui est autrement fin, et compte généreusement sur la finesse des lecteurs, sans doute.

 

D’autant qu’au-delà, même si c’est au travers d’une pirouette relativement prévisible, et d’une pertinence éventuellement douteuse, il s’agit en fin de compte de questionner l’humanité et la monstruosité. On comprend vite que la deuxième est hors-concours : ce sont des hommes qui ont commis ces crimes – et en tant qu’hommes, non des brutes perverses aux motivations égoïstes : la plupart, sans doute, étaient persuadés de bien faire, d’œuvrer pour le plus grand bien… Dimension que l’on oublie bien trop souvent quand on traite de ces questions – mais qui, il est vrai, ne fait que compliquer encore davantage la problématique de la responsabilité, dépassant largement le seul champ concret des conséquences judiciaires pour figurer un caractère essentiel de l’humanité : blâmer vertueusement les monstres n’est pas seulement inutile, c’est aussi bien trop souvent préjudiciable – et trop facile.

 

L’affaire est complexe – et, par miracle, le traitement l’est tout autant, qui englobe une multiplicité de dimensions d’un abord intimidant, mais sans jamais imposer quoi que ce soit. La passion est là, mais sans jamais nuire à la réflexion. La froideur rationnelle des implications, pour autant, ne vient jamais passer outre à l’humanité des protagonistes – quels qu’ils soient. Et si le négationnisme nationaliste fait probablement figure d’adversaire dans le récit – attitude qui me convient il est vrai parfaitement, il y a peu de choses qui me dépassent et m’écœurent autant que le nationalisme et l’instrumentalisation de l’histoire –, l’approche opposée d’Evan Wei n’est pas présentée comme une solution si pertinente que cela, au fond… Et au milieu des crimes, mais tout autant des froides ratiocinations, ainsi que des manifestations outrées où le désir de justice pour le passé se mue insidieusement en haine de l’autre présent, l’humanité demeure, au premier plan – et s’il est un trait qui la caractérise avant tout autre, c’est très probablement sa faillibilité.

 

Je ne prétendrai pas que L’Homme qui mit fin à l’histoire brille par la forme. Si la construction sous forme d’un film documentaire est pertinente et efficace, le récit est d’autant plus sobre formellement – la plume est fonctionnelle, plutôt agréable par ailleurs, sans chichis en tout cas. Son à-propos est indéniable. Mais le fond, lui, est d’une luminosité fascinante. Ken Liu a réussi ici quelque chose de très fort, en construisant sur une base éminemment passionnelle, et porteuse de tant de dangers – le racolage et la simple indignation vertueuse n’étant pas les moindres –, une histoire dont la subtilité est à la mesure de sa complexité, et toujours humaine en même temps.

 

C’est là de la meilleure science-fiction – qui sait manier la science jusqu’à en exprimer une dimension étrangement poétique, et tout autant poser des questions difficiles avec la finesse du plus subtil philosophe, sans verser pour autant dans l’essai (ou a fortiori le pamphlet), mais en prenant toujours bien soin de raconter une histoire – passionnante –, mettant en scène des personnages dont l’humanité n’est pas qu’une caractéristique secondaire, fonction prétexte à un pur exposé intellectuel. C’est bien une excellente novella – un modèle du genre, comme je n’en avais pas lu depuis un bon moment.

 

Si Un pont sur la brume est encore meilleur, ma foi, on doit y atteindre des altitudes inenvisagées jusqu’alors… Je lis ça bientôt – et, d’ici-là, vous encourage à plonger dans cet Homme qui mit fin à l’histoire, d’une qualité et d’une intelligence qui n’appartiennent qu’aux meilleurs auteurs du genre.

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Annihilation, de Jeff VanderMeer

Publié le par Nébal

Annihilation, de Jeff VanderMeer

VANDERMEER (Jeff), Annihilation. La Trilogie du Rempart Sud 1, [Annihilation], traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet, Vauvert, Au Diable Vauvert, [2014] 2016, 224 p.

 

J’avais découvert Jeff VanderMeer, comme beaucoup de lecteurs francophones, avec son extraordinaire « truc indéfinissable » La Cité des saints et des fous, un livre aussi monstrueux et dingue que drôle et stimulant – assurément un livre qui m’avait fait une très forte impression, inaugurant peu ou prou la défunte collection « Interstices » chez Calmann-Lévy, dont je me suis régulièrement régalé. Hélas, depuis ce coup de maître, nous n’avions pas eu droit à d’autres traductions de cet apôtre du « new weird » (je parle de ses fictions – il y a eu deux bouquins sur le steampunk ; mentionnons aussi, outre Atlantique, son activité d’anthologiste, éventuellement avec son épouse Ann : sa colossale somme The Weird sommeille, intimidante autant qu’attirante, dans ma liseuse…)… L’auteur ne s’était pourtant pas arrêté là : il avait livré d’autres romans prenant le cadre d’Ambregris, mais aussi des choses indépendantes, dont un Veniss Underground à l’excellente réputation ; mais, si je désespérais de voir ça en français un jour, je n’avais pas vraiment le courage de m’y atteler en anglais…

 

La nouvelle de la parution d’Annihilation au Diable Vauvert m’a donc fait un immense plaisir, et je me suis procuré bien vite ce court roman – sans trouver, pour tout un tas de raisons plus ou moins bonnes, le temps de le lire jusqu’à présent, bon… En tout cas, cette publication en annonce d’autres, puisque Annihilation est le premier tome d’une trilogie, dite « du Rempart Sud » (« Southern Reach » en VO), dont les trois volumes sont sortis peu ou prou en même temps aux États-Unis en 2014, mais leur publication française (dans une traduction de Gilles Goullet, comme pour La Cité des saints et des fous) sera par contre étalée sur trois ans a priori.

 

Les échos étaient très bons – évoquant des références éventuelles enthousiasmantes, dont, sans surprise, Lovecraft (qui jouait déjà son rôle dans La Cité des saints et des fous), ou encore l’épatant Stalker d’Arkadi et Boris Strougatski. Et ça se vérifie très vite, sans pour autant que le roman vire au pastiche de l’un ou de l’autre ou d’autre chose encore, mais en gardant toute sa singularité, thématique, narrative, etc.

 

Il y a donc la Zone X – et on ne sait pas ce que c’est au juste : c’est bien le propos… Prosaïquement, c’est une zone sauvage, où la nature a repris ses droits (VanderMeer s’est ici inspiré d’un parc naturel de Floride, et sa description du cadre, soignée, peut éventuellement évoquer du « nature writing »), laissant tout juste paraître quelques traces anciennes d’occupation humaine (ou pas ?), notamment un phare et un tunnel que la narratrice tient à qualifier de tour, et qui s’enfonce indéfiniment dans le sol. Mais la Zone X, et c’est surtout cela qui la caractérise, est coupée du reste du monde – là encore, sans que l’on ne sache trop ni comment, ni pourquoi : on évoque bien une « catastrophe », mais sans en dire davantage ; on évoque aussi une « frontière », invisible et intangible, avec un unique point d’accès – ni comment ni pourquoi, idem ; on suppose enfin que cette frontière recule, ou, si l’on préfère, que la Zone X s’étend insidieusement… Mais c’est de toute façon une région qui semble résister aux entreprises de cartographie.

 

C’est pourtant à ces fins (ou pas ?) que l’organisation gouvernementale (secrète ?) dite « Rempart Sud » ne cesse d’y dépêcher des expéditions. Onze se sont ainsi succédées – pour lesquelles les choses se sont très mal passées… Mais chaque fois d’une manière différente ! Ici, les membres de l’expédition se sont entretués ; là, ils se sont tous suicidés ; là encore, ils sont sortis de la Zone sans savoir comment, mais ne sont revenus « dans le monde réel » que pour y périr d’un cancer à l’évolution extrêmement rapide… Pas exactement un lieu de villégiature, donc – mais d’emblée un endroit menaçant, voire fatal…

 

Or, étonnamment (ou pas ?), il y a toujours des volontaires pour s’y rendre, et tenter de percer à jour les indicibles secrets de la Zone X. Il y a donc une douzième expédition, et c’est celle qui nous intéresse plus particulièrement dans Annihilation – le titre, avec ces quelques informations préalables, sans même parler d’une laconique déclaration survenant très tôt dans le récit, laissant déjà supposer le pire… ou pas ? On en revient toujours à ce « où pas »…

 

Cette expédition est strictement féminine, et composée de quatre membres dont on ne connaît pas les noms, et qui ne sont désignés que par leur fonction – qu’ils emploient par ailleurs pour s’interpeller. S’il devait y avoir un chef au groupe, ce serait par défaut la psychologue ; il y a aussi (outre la linguiste qui a finalement dû renoncer à l’expédition) une géomètre, une anthropologue, et enfin une biologiste, qui est notre narratrice : Annihilation prend en effet la forme d’un journal, avec la subjectivité qui sied au genre, et qui donne très vite sa teinte essentielle au roman – la subjectivité y a en effet un rôle fondamental, couplée au procédé habilement développé du narrateur non fiable… l’astuce étant que c’est d’emblée cette narratrice elle-même qui expose ces dimensions.

 

Balancées en plein dans cette Zone X à laquelle elles ne comprennent rien, nos investigatrices passent d’abord un certain temps autour de cette structure souterraine que toutes envisagent comme étant « le tunnel », mais que la narratrice tient à appeler « la tour » – une tour inversée, qui s’enfonce dans le sol, au fil d’escaliers interminables. Les premières explorations, sans aller forcément bien loin, achoppent déjà sur nombre de phénomènes étranges, et tout particulièrement sur ces textes cryptiques et sans queue ni tête (littéralement : l’ensemble est constitué d’un amas de propositions n’ayant ni début ni fin mais s’enchaînant et se renouvelant sans cesse), que la biologiste devine bientôt être le fait d’organismes vivants, peut-être en rapport avec une entité éminemment lovecraftienne rôdant dans les étages inférieurs… Très vite, en fait, la biologiste suppose avoir été contaminée, d’une manière ou d’une autre, par la tour, ou les créatures qui y vivent, ou ces textes qu’elles écrivent. Elle en est pleinement consciente : elle sait, dès lors – et le lecteur avec elle –, ne pas être fiable…

 

Le problème est bien sûr que ses camarades ne le sont pas davantage. Et si l’anthropologue est trop effacée pour vraiment retenir son attention (et peu importe), il n’en va pas de même de la géomètre – la militaire de l’équipe – et a fortiori de la psychologue… dont l’usage de l’hypnose et de la suggestion a nécessairement quelque chose d’inquiétant.

 

À l’angoisse sourde et éventuellement cosmique en même temps qui suinte de la tour se superpose ainsi une seconde couche d’inquiétude, relevant cette fois davantage du fantastique psychologique – et, étonnamment, plus propice à l’action ? L’indicible et la curiosité morbide des « héros » lovecraftiens se doublent donc d’une dimension paranoïaque essentielle, qui colore bien autrement le récit. La certitude de la biologiste – qui entend bien en convaincre son hypothétique lecteur (ou pas si hypothétique que cela ?) – que Rempart Sud en sait bien davantage sur la Zone X qu’on ne leur a dit, la certitude qu’on leur a délibérément caché la vérité, imprègnent tout autant sinon plus les pages que les rapports d’exploration, lesquels n’ont finalement pour fonction que de revenir sans cesse sur le grand mensonge initial, avec toute l’obsession que peut y mettre un schizophrène au dernier degré.

 

Cette dimension psychologique se complique par ailleurs sous un autre angle, qui est celui de la motivation de la biologiste : nous apprenons en effet assez vite que ce personnage d’une extrême froideur et peu ou prou dénué d’empathie avait ses raisons de venir dans la Zone X – son mari avait fait partie de la précédente expédition, la onzième (qui s’est donc soldée par le cancer généralisé évoqué plus haut) ; si elle s’est portée volontaire pour la douzième expédition, c’est sans doute tout autant en raison de son sentiment de culpabilité, difficilement répressible, que de sa compétence et de sa curiosité scientifiques… Ce qui introduit donc un biais supplémentaire dans son propos.

 

Dimension qui s’accentue enfin quand la biologiste, nécessairement, aura l’occasion de lire d’autres journaux – confrontant sa subjectivité écrite à d’autres, et triant pour son lecteur le pertinent de ce qui ne l’est pas… Ceci dans le phare qui, pour figurer l’antithèse de « la tour », n’en est donc pas moins chargé d’un lourd bagage de peur – simplement d’un autre ordre.

 

Sur le plan narratif, tout cela fonctionne très bien, et se montre indéniablement pertinent. L’angoisse sourde des explorations cthoniennes n’a rien à envier à un Lovecraft au sommet de sa forme, tandis que les relations entre les différents membres de l’expédition parviennent à exprimer une étonnante humanité dans cet univers farouchement abstrait – les quatre femmes ont beau être réduites à des archétypes fonctionnels, elles n’en existent pas moins. Il y a donc une peur qui suinte à tous les niveaux – peur mêlée de fascination, comme de juste, dans la vaine appréhension des mystères de la Zone X, mais peut-être tout autant sur le plan humain : la question de la suggestion hypnotique a éventuellement ce rôle. Au-delà, la violence et la haine, au-delà des contaminations supposées de la Zone (ou, d’ordre psychique, résultant de suggestions hypnotiques ou d’autres formes de conditionnement ?), dessinent plus ou moins une humanité qui se perd toute seule, et n’a finalement guère besoin qu’on l’y pousse : à cet égard, les pièges de la Zone X sont tout autant des prétextes.

 

Au-delà de cette peur qui rôde, le roman brille donc surtout dans son utilisation du procédé du narrateur non fiable. Les déclarations mêmes de la biologiste dans son journal incitent le lecteur à intégrer cet aspect du récit, dont découlent des conséquences joliment paradoxales – relevant presque, d’ailleurs, du fameux « paradoxe du menteur ». C’est un moyen pertinent d’intégrer le lecteur lui-même dans la paranoïa ambiante – avec pour cause principale de ses inquiétudes la narratrice elle-même, si elle reporte bien sûr ses propres craintes sur ses collègues et l’organisation Rempart Sud. Et cela va peut-être encore au-delà, puisque l’on est amené à remettre en cause tout, absolument tout, de ce qui nous est narré. Ce qui revient à démonter les ressorts de la fiction : en temps normal, celle-ci, par jeu, affirme nous dire la vérité, quand nous savons que ce n’est pas le cas – elle n’en est pas moins conçue avec toute l’habileté d’un canular, pour reprendre l’expression connue de Lovecraft… Mais ici, il y a un renversement : le récit dont on sait qu’il est fiction en rajoute une couche : rompant avec les principes du genre, bien loin d’asseoir l’authenticité (d’un second ordre) de ce qu’il rapporte, il ne cesse de nous dire qu’il ment, ou, plus exactement et de manière plus insidieuse, il nous le laisse entendre au travers d’une multiplicité d’indices… qui devraient justement être eux aussi questionnés, à tout prendre. Si la narration est fluide et globalement ordonnée, elle n’en est pas moins riche de ces bizarreries fictionnelles ou anti-fictionnelles (un « post-machin », sans doute…), à même de susciter, de manière finalement ludique, tant la fascination que la migraine.

 

Tout ceci, on l’aura compris, fait un bon roman. Et peut-être même très bon. Pourtant, il me faut bien admettre une relative déception… Sans doute ne tient-elle pas au roman en lui-même, mais aux attentes extrêmement élevées que je plaçais en lui. C’est que j’avais encore le souvenir émerveillé de La Cité des saints et des fous, et espérais donc, consciemment ou pas, quelque chose d’aussi fort et d’aussi fou. Ce que n’est à mon sens pas Annihilation. Si les deux œuvres jouent dans la même catégorie du « weird », c’est pourtant de manière très différente. La Cité des saints et des fous était baroque, foisonnante, drôle, ludique, au point d’en être parfois gratuite, mais, avouons-le, délicieusement gratuite. Annihilation n’est rien de tout ça : c’est un récit autrement sobre, autrement humain, quand bien même paradoxalement, autrement focalisé aussi. L’humour n’y a guère sa place, le baroque encore moins. Si La Cité des saints et des fous tenait de l’encyclopédie absurdement cohérente d’un monde fantasque, Annihilation s’en tient au format autrement court, diffus, délibérément imprécis, sourdement pathologique, du rêve ou du cauchemar. Aussi folle soit-elle, Ambregris avait quelque chose de concret, de palpable – aux antipodes finalement de cette Zone X essentiellement abstraite et dont l’essentiel de la valeur réside justement dans l’indéfinition. Ce sont bien sûr deux approches aussi légitimes l’une que l’autre – et deux approches tout aussi à même de me séduire ; il n’en reste pas moins que mon souvenir, éventuellement idéalisé, de la première, a probablement parasité ma lecture de la seconde.

 

Ces attentes sont comme de juste vicieuses… Elles m’ont fait espérer le chef-d’œuvre, et, au final, j’ai donc été déçu de ne lire qu’un très bon roman… « Rien que ça… » Cela en vaut pourtant la peine – et je ne doute guère de prolonger l’expérience avec les deux romans suivants, semble-t-il très différents, et éclairant d’un regard singulier les mystères de la Zone X… et peut-être tout autant les mystères de la narration et de la fiction. Ce qui n’est certainement pas rien.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (25)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (25)

Vingt-cinquième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, la chanteuse Leah McNamara (la joueuse l'interprétant était absente au début de la partie) et quant à moi « Classy » Tess McClure (ou maintenant Tess la Rouge…), maître-chanteuse.

 

I : DANS L'ABÎME DU CLAN

 

[I-1 : Dwayne, Tess : Diane Pedersen] Dwayne et moi nous rendons au salon de thé Au bonheur des roses, à Boston, où nous avions convenu d’un rendez-vous avec Diane Pedersen, au prétexte du chantage (la rançon demandée était de 2000 $) ; nous discutons de notre plan en route. Dwayne s’est muni de chloroforme et d’un chiffon adéquat. Je connais très vaguement la boutique en question – mon fiancé m’y avait parfois emmenée, dans le temps (mais rarement). Je sais que l’on peut y louer des salons privés.

 

[I-2 : Chris : Leah McNamara, Michael Bosworth ; Orson Cushing] Chris, Leah et Michael sont déjà arrivés à Boston de leur côté. Michael rappelle qu’ils ont un souci dans leur plan impliquant de se faire passer pour des employés du traiteur, Orson Cushing : la sécurité se rendra sans doute compte si le nombre d’employés ressortant n’est pas le même que celui des employés entrés dans l’hôtel… Mais ça ne l’inquiète pas trop : lui pense trouver un moyen de se dissimuler avant, afin d’éviter tout soupçon ; le problème concerne donc le seul Chris, car Michael ne peut absolument rien faire pour lui…

 

[I-3 : Dwayne, Tess/« Louise O’Hara » : Tom ; Diane Pedersen] Dwayne et moi, ayant un peu d’avance, cherchons à entrer en contact avec la pègre irlandaise de Boston – nous avons convenu de ce qu’il nous fallait une planque (une vraie, pas le salon de thé !) pour y séquestrer Diane Pedersen le temps du gala. Nous avons une vague idée de l’emplacement d’un speakeasy tenu par les Irlandais, et nous rendons aux environs – la ville est bondée, la circulation malaisée. Dans une petite rue non loin de l’emplacement supposé du bar clandestin, Dwayne aperçoit un homme roux à la démarche incertaine, qui vient de sortir d’un immeuble d’appartements, assez aisé. Je me gare non loin, et nous nous avançons vers l’immeuble – il est un peu du même type que le Guardian’s d’Arkham, mais avec un parking sans doute à l’arrière. Les noms, à l’entrée, sont parfois de consonances irlandaises, mais tout aussi souvent WASP… Dwayne décide alors d’accoster le type éméché – il lui parle en argot irlandais, disant d’un ton ouvertement sympathique que nous venons d’Arkham, et que nous aimerions boire un verre ; peut-il nous renseigner ? Le type commence à répondre, « ouais, ouais… », mais il se reprend à la dernière minute : « Je ne vous connais pas… » Il est suspicieux. Sans être ivre à proprement parler, il a bu suffisamment pour aiguiser son anxiété. Puis [réussite critique de Dwayne, 1], après avoir dévisagé Dwayne un moment, il change complètement d’attitude : il le reconnaît, dit le nom de sa mère ! « Je t’ai connu tout petit ! Qu’est-ce que tu deviens ? Et tu es bien accompagné, en plus ! » ajoute-t-il en me voyant (je suis restée un peu en arrière)… Il s’appelle Tom, et Dwayne le remet : c’est un collègue de son oncle. Très volubile, il nous invite : bien sûr qu’on va pouvoir prendre un verre, et la note sera pour lui ! Nous retournons devant le speakeasy. Dwayne, en chemin, lui demande s’il a de bonnes relations dans le coin – il aurait besoin d’un endroit où dormir… Tom : « Passez chez moi ! Ça fera plaisir à ma femme ! On pourra faire un bon repas ! » Dwayne lui dit que c’est très aimable, mais que nous manquons de temps aujourd’hui ; cependant, il compte rester quelques jours à Boston, alors… Dwayne note l’adresse de Tom (dans un quartier plutôt classe moyenne inférieure). Je suis amenée à me présenter – sous le nom de Louise O’Hara, que j’avais endossé pour le chantage avec Diane Pedersen. Tom nous conduit donc dans un bar clandestin, du genre inaccessible à qui n’en aurait pas entendu parler, où nous sommes accueillis très chaleureusement, sur un ton familier. Tom nous paye une bière chacun. Il enchaîne les anecdotes embarrassantes sur Dwayne quand il était petit… En fait, il lui tient la jambe. Au prétexte de les laisser papoter entre garçons (« Le pauvre Dwayne ! Il rougit d’autant plus que je suis là… »), je vais me promener un temps dans le bar, à détailler la clientèle – et je me fais reluquer…

 

[I-4 : Chris : Orson Cushing ; Danny O’Bannion] Chris prend sa voiture, et va se garer devant le traiteur, Orson Cushing. On le conduit à nouveau discrètement dans le même bureau à l’écart que celui où il s’était déjà entretenu avec le patron, lequel s’y trouve, visiblement un peu stressé. Il tient par-dessus tout à éviter les ennuis, et une implication trop franche dans les affaires de la pègre irlandaise. Aussi se montre-t-il très peu cordial, et pressé d’en finir… Chris entend le rassurer, il n’y a aucun problème, et il ne compte pas rester très longtemps – il se souvient de sa promesse, un bon avocat se souvient toujours de ses promesses… Mais il lui fait part de son souci de sécurité. Il n’y a pas d’employés supposés rester sur place, pour s’assurer que tout se passe bien ? Non : l’entreprise ne s’occupe que de la livraison, pas du service – et, après tout, c’est un hôtel réputé, avec son propre personnel… Mais Chris imagine qu’il devrait être possible de laisser exceptionnellement un factotum sur place, pour tout gérer dans cette soirée aux implications commerciales et promotionnelles juteuses… Et gratuitement : il ne s’agit que d’assurer la meilleure réputation de chacun. Cushing ne l’a jamais fait, mais admet à demi-mots que ça doit être envisageable. D’autant qu’il est un fournisseur régulier de l’hôtel, qu’ils entretiennent une bonne relation commerciale… Mais à Chris de gérer ça avec son bagout ; tout au plus pourra-t-il bénéficier de l’appui d’autres employés mis dans le secret. Pour l’avocat, ça n’a rien d’insurmontable… Il laisse échapper à un moment son origine italienne, ce qui inquiète brièvement le traiteur, mais Chris lui explique la situation, ce qui ne tarde pas à le rassurer – d’autant plus quand l’avocat lui certifie que Danny appréciera ses efforts.

 

[I-5 : Tess/« Tess la Rouge » : Anna] Dans le bar, je reconnais enfin la serveuse [réussite critique à mon tour, sur un test de Crédit criminel] : il s’agit d’Anna, une femme de forte carrure, dans les 45 ans, au caractère typiquement irlandais ; elle m’avait plusieurs fois aidé à trouver des « employeurs » en tant que femme de ménage, mais aussi fourni de bons tuyaux ; cela va plus loin : cette femme, mère de deux fils, me considérait presque comme sa fille par procuration, et se montrait toujours affectueuse avec moi ; et sa famille à Arkham m’a plus d’une fois prise sous son aile, quand j’étais dans la galère… Elle ne m’a pas encore reconnue ; je l’accoste – sentant son parfum habituel de jasmin. Elle manque presque échapper son plateau : elle le pose bien vite, et m’enlace avec tendresse. Elle signifie à son époux (sans lui demander son avis) qu’elle prend une pause pour discuter avec moi, et nous nous retirons un peu à l’écart. Elle me plaint aussitôt pour ma triste réputation – elle sait que je suis parfaitement innocente des horreurs qu’on impute à « Tess la Rouge »… J’approuve, bien sûr ; mais lui explique que, si je suis venue à Boston, c’est justement par rapport à ceux qui m’ont infligé cette sinistre réputation ; pour ça, j’aurais besoin d’une planque à Boston – quelque chose de discret, tranquille… Elle va voir avec son mari.

 

[I-6 : Dwayne : Tom ; « Classy » Tess McClure, Brienne] Tom continue de tenir la jambe à Dwayne, lui demandant d’un ton égrillard comment un type comme lui a pu emballer une fille comme moi : « Oh, je suis pas si moche, quand même… » Puis Tom se souvient d’une chose : « T’étais pas maquée avec une Brienne ? » Si… « Oh mon salaud ! » Dwayne se contente d’un grand sourire, à la mesure de celui de son interlocuteur…

 

[I-7 : Tess : Anna] Je vois le mari d’Anna lui tendre un porte-clefs, avec une seule clef dessus. Anna me griffonne une adresse sur un mouchoir : c’est un coin de la périphérie de Boston où se trouvent essentiellement des entrepôts – on y stocke l’alcool ; s’y trouve un cabanon vide qui devrait faire l’affaire. Je remercie Anna chaleureusement, lui disant que je lui revaudrai ça ; elle m’invite à passer manger chez elle un de ces jours : « Avec plaisir ! »

 

[I-8 : Chris : Leah McNamara, Michael Bosworth] Pendant ce temps, Chris retrouve Leah et Michael, ils mangent ensemble dans un restaurant français, un peu cher mais de qualité (un ami de Leah le lui avait conseillé), et ils s’entretiennent de la marche à suivre pour le gala.

 

II : L’AFFAIRE DIANE PEDERSEN

 

[II-1 : Dwayne, Tess : Diane Pedersen] Il est prêt de 11 h – l’heure de notre rendez-vous avec Diane Pedersen au salon de thé Au bonheur des roses. Nous nous y rendons, Dwayne et moi ; je lui parle des salons privés, lui précise aussi qu’en principe le premier étage est réservé aux femmes – l’établissement est très féminin… Nous discutons de plusieurs approches, mais finissons par nous mettre d’accord : l’idéal serait de trouver un salon privé au rez-de-chaussée, avec une fenêtre donnant sur le parking ; nous entrerions tous deux, normalement, dans le salon avec Diane Pedersen, nous la droguerions et l’évacuerions par la fenêtre, et sortirions nous aussi par là – tandis que le salon resterait fermé, comme si nous y passions le temps tout à fait normalement. Je vais me garer sur le parking à l’arrière – où donnent plusieurs fenêtres de salons du rez-de-chaussée. Un voiturier s’avance, mais nous n’avons pas besoin de ses services – Dwayne a à faire dans la voiture...

 

[II-2 : Dwayne, Tess : Diane Pedersen] Nous nous approchons de l’entrée d’Au bonheur des roses. Le videur adresse un regard visiblement méprisant à Dwayne, en raison de la tenue « banale » de ce dernier, pas très appropriée au lieu (c’est un salon très bourgeois, fréquenté par une clientèle aisée – le genre de personnes que j’ai fait chanter…), mais il ne cherche pas à lui dénier l’accès. Le salon est conforme à mon souvenir : très féminin, tout en teintes de rose ou de pastel, avec une abondante décoration aux motifs floraux, des affiches de cinéma ou de spectacles très bourgeois… Un serveur nous accoste, je lui dis que nous aimerions louer un salon privé. Il va se renseigner, nous invite entre-temps à nous asseoir, et nous sert d’emblée un thé parfumé à la rose, que nous buvons en patientant. Nous balayons discrètement la salle du regard : Diane Pedersen n’est pas là – et il est 11 h 03 (nous avions rendez-vous à 11 h…). Un vieil homme qui va régler ses consommations se montre à son tour moqueur vis-à-vis de Dwayne, ce qui fait glousser ses accompagnatrices… Puis Dwayne constate qu’il se trouve à une table un homme seul – c’est très rare, ici. Il déguste son thé de la main droite, en survolant son journal, mais en jetant régulièrement des coups d’œil à la clientèle ; Dwayne se rend compte que sa main gauche est menottée à une mallette en cuir, qu’il garde sous la table… C’est un homme de carrure moyenne, aux allures d’employé lambda. Dwayne suppose qu’il est venu à la place de Diane Pedersen… Il m’en informe. Quant à moi, j’aperçois une ancienne « employeuse », que j’avais fait chanter en raison de ses flirts avec les domestiques – j’évite de croiser son regard et d’attirer son attention… Le serveur revient : l’établissement a bien un salon privé de disponible, qui se trouve à l’étage. Dwayne s’en étonne : les hommes ne sont-ils pas interdits d’accès à l’étage ? C’est vrai du salon principal : pour un salon privé, ça ne devrait poser absolument aucun problème ; aucun autre salon n’est disponible, de toute façon… Mais celui-ci est bien tout confort, nous n’aurons pas à nous en plaindre ! Nous acceptons – nous n’avons pas le choix, et la situation a changé… Le serveur signifie tout de même à Dwayne que sa tenue n’est guère adéquate, il offre de lui louer également une veste convenable, pour 20 cents… Nous prenons l’escalier à la suite du serveur, qui nous conduit dans un salon assez grand, doté d’une table de billard en plus des tables basses habituelles ; nous prenons place dans les fauteuils aussi confortables que luxueux ; la location coûte un dollar de l’heure, payable en partant. Ils nous tend une carte des consommations, qu’il nous laisse étudier – il se retire, reviendra dans cinq minutes, d’ici-là je vais choisir pour moi comme pour Dwayne (en me laissant influencer par la décoration d’inspiration japonaise).

 

[II-3 : Dwayne/« M. O’Hara », Tess/« Louise O’Hara » : Diane Pedersen, Hippolyte Templesmith] Le serveur parti, Dwayne et moi nous interrogeons sur la marche à suivre : si le type à la mallette est venu à la place de Diane Pedersen, nous devons a priori mettre notre menace à exécution et diffuser les photos compromettantes… Il faut en tout cas le lui signifier. Le serveur revient, prend ma commande, s’en va à nouveau. J’avais pris sur moi sept des treize photographies trouvées chez Hippolyte Templesmith, j’en donne une à Dwayne pour qu’il aille accoster l’homme à la mallette tandis que je reste dans le salon privé. Dwayne retourne donc au rez-de-chaussée : le type est toujours là, il a fini son thé, et tout autant son journal. Dwayne lui demande s’il peut s’asseoir à sa table.

— M. O’Hara, je présume ?

— Vous présumez bien. Et je suppose que vous n’êtes pas Diane… dit Dwayne en s’asseyant.

Miss Pedersen n’est… pas disponible pour l’instant. Elle est sous sédatifs, violemment affectée par votre chantage, qui a réveillé en elle des pulsions suicidaires !

L’homme ne prend pas de gants, il expose brutalement la situation, et a l’air parfaitement sincère. Dwayne garde ça pour lui, mais suppose qu’en fin de compte c’est une bonne nouvelle… Le type demande à Dwayne s’il a les photographies ; il en a une, qu’il lui tend – sa collègue a le reste. Avons-nous amené toutes les photographies ? Oui. Dans ce cas, il est prêt à faire l’échange. Il suit Dwayne à l’étage ; Dwayne lui demande cependant de patienter un instant, le temps qu’il m’informe de la situation. Je pense comme lui que c’est peut-être finalement une bonne nouvelle. Je vais m’assurer de ses dires, et adopter la réaction qui me paraît la plus appropriée (en l’espèce, je tends à croire que jouer les maîtres-chanteurs novices, désireux de s’emparer de l’argent au plus tôt, pourrait être tout à fait pertinent).

 

[II-4 : Dwayne/« M. O’Hara », Tess/« Louise O’Hara » : Diane Pedersen] Dwayne fait entrer l’homme à la mallette dans le salon privé, où je l’attends, stoïque. Il me demande si j’ai les photographies, je lui dis que je veux d’abord voir l’argent ; il entrouvre sa mallette (à code), laissant apercevoir des liasses de billets. Je sors les photographies et les dispose sur la table, sans les donner pour le moment. Je demande à Dwayne de vérifier l’argent ; le type veut le faire lui-même, sortant des liasses et les battant pour nous assurer qu’elles sont bien ce qu’elles ont l’air d’être – a priori, si les autres liasses sont fiables, je comprends qu’il y a ici davantage que la somme de 2000 $ que nous avions exigée. J’étudie l’homme à la mallette avec attention, et conclus à mon tour à sa sincérité. De toute évidence, il ne nous aime pas… Mais j’en viens à supposer qu’il a peut-être un faible de nature romantique pour Diane Pedersen – une motivation tout personnelle dans cette affaire… mais il ne joue pas au malin, ne cherche a priori pas à nous entourlouper : il a l’air parfaitement conscient de ce qui pourrait se poursuivre en cas de faux mouvement de sa part. Je réarrange les photographies devant lui – leur nature pornographique lui saute maintenant aux yeux, et ça le met visiblement mal à l’aise. Je désigne des liasses choisies au hasard, afin de les vérifier. Je remarque aussi une petite bosse dans sa veste ; un moment, je crois qu’il s’agit d’un Derringer, mais c’est peut-être un étui à cigarettes ou un briquet… ce qui semble se confirmer quand l’homme allume une cigarette. Je prolonge la comédie le temps nécessaire pour que mon comportement sonne juste. Il me demande si ce sont là toutes les photographies, je lui réponds positivement (c’est un mensonge…), ce qui a l’air de le soulager. Il sort une petite clef qui lui permet de se défaire de la menotte de la valise, et pousse la mallette dans notre direction ; j’avance les photographies et il s’en empare. Dwayne lui demande le code : 53B22. Je dis au messager de prendre le temps de savourer son thé, il ne doit partir que bien après nous – dès lors, l’affaire est arrangée, nous n’aurons plus l’occasion de nous revoir… Dwayne remarque en partant que l’homme est visiblement excité par les photographies – au moins autant qu’il en est dégoûté…

 

[II-5 : Dwayne, Tess] Une fois dans la voiture, ayant repris la route d’Arkham, nous vérifions la somme d’argent : il y a bien 3000 $, au lieu des 2000 $ demandés. Dwayne garde la mallette pour l’heure, nous verrons plus tard ce que nous en ferons.

 

[II-6 : Chris : Leah McNamara, Michael Bosworth ; Dwayne O’Brady, Herbert West, « Classy » Tess McClure, Elsa Ropes] Chris discute du déroulé de la soirée avec Leah et Michael. Ce dernier est un peu en rogne, parce que c’est Dwayne qui a la seringue de Herbert West, or ils n’ont pas pu s’entretenir avec nous de ce que nous comptions faire… Chris dit qu’alors il leur faut réfléchir à leur rôle de soutien, en se montrant attentifs au déroulement de la soirée ; ils savent que Dwayne et moi aurons des apparences différentes – et ils savent lesquelles. Il leur faut nous couvrir sans que personne puisse s’en douter, afin de nous offrir une couverture supplémentaire. Après quoi ils se séparent : Leah décide de se calmer les nerfs en allant assister à un concert au conservatoire – elle doit retrouver Elsa Ropes et sa troupe à 18h, et sera donc devant l’Omni Parker House vers 17h30, pour avoir un peu de marge. Chris lui a entretemps expliqué, ainsi qu’à Michael (plus directement intéressé), l’accord qu’il a conclu avec le traiteur

 

[La joueuse incarnant Leah McNamara arrive à ce moment-là.]

 

III : LE RITUEL DU LOVE HOTEL

 

[III-1 : Dwayne, Tess : Brienne, Elaine ; Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith] Dwayne et moi sommes de retour à Arkham. Dwayne ayant suggéré de déposer la mallette à l’appartement de French Hill Street, la garçonnière de Danny O’Bannion, où se trouvent Brienne, Elaine et quelques gardes, je roule dans cette direction, me gare, et l’accompagne à l’étage. Quand Dwayne toque à la porte, nous entendons la voix d’Elaine : « Pas trop tôt ! » Elle vient nous ouvrir… et est déçue en constant que c’est nous. « Vous attendez de la compagnie ? » Oui, il faut bien s’amuser… Elaine est visiblement un peu ivre, Brienne – qui en a sans doute moins l’habitude – encore un peu plus… Elles ont l’air de bien s’entendre, en tout cas. Apercevant Dwayne, Brienne se jette aussitôt dans ses bras. Elaine, de son côté, me salue – d’un ton un peu cassant, comme toujours, mais non dénué d’une certaine nuance d’estime. Dwayne, qui s’en inquiétait, constate comme moi qu’Elaine a bien un bandeau sur l’œil gauche – mais pas celui « de pirate » qu’elle avait improvisé à la ferme : un « patch » plus discret, qu’elle peut dissimuler derrière sa frange. Brienne, un peu partie, voit la mallette de Dwayne :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je prévois nos arrières…

— C’est de l’argent ?

— On verra ça demain, pas touche d’ici-là. Là, tu es un peu… dit-il sans trop de reproche.

Il dépose la mallette dans un coffre à clef (il a en outre celle de la mallette, et son code). Il a pris soin de prélever deux liasses, une pour lui, une pour moi – que nous disposions au cas où de liquidités pour la soirée. De son côté, Elaine m’a servi un verre, visiblement désireuse de discuter, et j’accepte.

— Il paraît que vous avez une jolie soirée ?

— Sans doute… Pourquoi ?

— J’aimerais venir… En fait, c’est Danny qui me l’a suggéré ! Je l’avais peut-être mal jugé, il a de la ressource… Il m’a dit qu’il serait disposé à me reprendre comme régulière, si je me montrais utile !

Je ne suis pas d’accord (Dwayne non plus, s’il est occupé de son côté…). En fait, d’ex d’Elaine, il y en aura un autre sur place… Et la situation est déjà assez compliquée comme cela, inutile d’en rajouter encore dans l’improvisation. Elle aura d’autres occasions de briller devant Danny – mais pas cette fois. Je joue de la carte professionnelle… et ça ne manque pas de faire soupirer Elaine, comme toujours : « Avec un cul comme le tien, comment tu fais pour rester aussi sage ? » Dwayne revient : nous avons à faire, nous ne pouvons nous attarder plus longtemps à la garçonnière de French Hill Street.

 

[III-2 : Dwayne, Tess : « 45 », Stanley, Leonard Border] Dwayne et moi nous rendons au love hotel. « 45 » s’y trouve, avec d’autres gardes. Ils ont assommé Stanley, qui chouinait trop ; Leonard Border, pour sa part, attend froidement ce qui va se produire. Faut-il procéder au rituel en même temps ? Il me semble que non : mieux vaut décaler ; on pourra ainsi constater, déjà, si le rituel fonctionne, venir en aide si jamais, en tirer des leçons enfin. Dwayne va commencer, tandis que je l’observerai et l’assisterai. Nous allons voir Leonard Border… qui demande s’il a droit à un dernier repas. Dwayne accepte, et « 45 » passe la consigne à un autre garde – lui reste sur place. Tandis que le journaliste mange, nous relisons le rituel – puis je m’accorde un rail de coke bien nécessaire… Stanley se réveille à peu près quand Border a fini de manger, et appelle pathétiquement à l’aide…

 

[III-3 : Dwayne, Tess : Leonard Border, « 45 » ; Elaine] Dwayne va s’emparer de Leonard Border, afin de le conduire à la baignoire qu’il a préparée pour le rituel. Il veut lui mettre un bandeau sur les yeux, mais le journaliste dit que ce n’est pas nécessaire : que nous fassions rapidement ce que nous avons à faire, c’est tout. Dwayne acquiesce, lui accorde une cigarette du condamné à sa demande, et insiste auprès de « 45 » : il ne faut nous déranger sous aucun prétexte – sous aucun prétexte ! Je les ai suivis. Mais tandis que nous approchons de la chambre, nous entendons un couple en train d’y prendre du plaisir… Dwayne dit à « 45 » de faire dégager ces intrus, et nous l’accompagnons. « 45 » frappe à la porte, attend la réponse – on l’envoie chier : « Barrez-vous ! On a payé pour deux heures ! » Dwayne entre dans la chambre, dit au couple de gicler dans une autre, il n’est pas d’humeur à rigoler. Voyant « 45 » armé, les amants n’insistent pas davantage, ramassent leurs vêtements à la hâte, et s’en vont… Nous expliquons à « 45 » ce qui va se produire concernant notre apparence : c’est comme ce qu’il avait vu pour Elaine, même si pas tout à fait ; quoi qu’il en soit, Dwayne va ressortir avec l’apparence de Leonard Border – ce n’est pas le « vrai » journaliste qui sortira ; même chose ensuite pour moi, qui prendrai l’apparence d’une autre jeune femme… « 45 » hoche la tête, mais cette idée ne le réjouit visiblement pas… Il va monter la garde.

 

[III-4 : Dwayne/« Leonard Border », Tess : Leonard Border] Leonard Border a une idée de ce qui l’attend… encore que pas tout à fait. Il a en gros la même carrure que Dwayne, mais ce dernier est un peu plus grand d’environ cinq centimètres ; prendre son apparence ne devrait toutefois pas être trop compliqué. Dwayne dispose le journaliste devant la baignoire ; celui-ci, qui commence à percevoir la dimension rituelle de son exécution, a à peine le temps de demander : « Mais pourquoi… » Dwayne arrive aussitôt derrière lui et, sans lui laisser dire quoi que ce soit de plus, il l’égorge. Le journaliste mourant essaye vaguement de se débattre, par réflexe ; il a surpris Dwayne – il parvient presque à se relever en gargouillant, et son sang coule en partie en dehors de la baignoire… Je vais à la rescousse de Dwayne et, d’une balayette, fait tomber Border dans la baignoire. Il suffit alors de le maintenir un bref instant par le dos – il n’a bientôt plus la force de se débattre… Dwayne, qui avait déshabillé le journaliste pour bien s’imprégner de son apparence physique, enlève à son tour ses vêtements. Il s’installe dans la baignoire, s’asperge du sang du journaliste (cinq litres environ), et médite sur l’apparence du cadavre tout en psalmodiant l’incantation – que je lui tiens sous les yeux. Il sent progressivement le sang dont il s’enduit se « solidifier » et en même temps « s’animer » sur sa propre peau, constituant une nouvelle peau par-dessus, qui le recouvre complètement ; il y a comme un effet « électrique », mais surtout l’idée d’une vie symbiotique qui s’associe à la sienne… Après quelque temps, Dwayne s’évanouit. De mon côté, j’observe sans rien dire ; j’ai l’impression étrange que le sang a teinté la pièce d’une lueur vermillon… Et, quand je perçois l’évanouissement de Dwayne, cet éclat lumineux cesse aussitôt, me faisant cligner des yeux ; quand je les rouvre, il est une copie parfaite du cadavre de Leonard Border… [Dwayne a perdu 1 point de POU et 6 de SAN.] Dwayne reprend ensuite ses esprits ; il a cette sensation d’une peau vivante par-dessus la sienne… mais aussi celle d’être une copie parfaite – il va s’en assurer devant un miroir, et je confirme de toute façon : je suis très impressionnée… Il n’y plus de sang qui ruisselle sur lui : il est devenu autre chose, cette nouvelle peau. Dwayne se rhabille – il lui faudra trouver un costume adéquat pour le gala… Il a fait les poches du journaliste, et s’est emparé de tout ce qui pouvait le distinguer et l’identifier : portefeuille, clefs, invitation au gala, carnet d’adresses, papiers de la voiture, lunettes, la photo d’une jolie femme (il reconnaît une employée de Lilas…), la photo de mariage de ses parents…

 

[III-5 : Tess/« Diane Pedersen », Dwayne/« Leonard Border » : « 45 », Stanley ; Diane Pedersen, Elaine] À mon tour – et Dwayne vient m’aider comme je l’ai aidé. Nous croisons « 45 », mais c’est comme si le garde refusait de voir Dwayne sous sa nouvelle apparence… Stanley est encore dans les pommes. Nous le transportons sans le réveiller dans la baignoire que j’ai préparée, et fermons la porte à clef derrière nous. Je dispose Stanley dans la baignoire, et l’égorge alors qu’il est toujours inconscient. Le sang ruisselle comme il faut. Le bibliothécaire devient tout pâle, et entrouvre à peine les yeux sur la fin, quand il est bien trop tard – il n’a pas du tout réagi. Je me déshabille et m’asperge de son sang dans la baignoire, tandis que Dwayne tient à la fois une photo de Diane Pedersen et les instructions du rituel devant mes yeux. Mon corps est progressivement recouvert de sang, et je perçois les mêmes sensations que Dwayne tout à l’heure ; j’ai cependant la conviction rassurante que tout se passe très bien – même si je ne peux m’empêcher de repenser à Elaine, à ce qu’elle avait dit sur sa sensation d’étouffement, car j’ai peu ou prou la même, si le sortilège est différent… [J’ai perdu à mon tour 1 point de POU et 6 de SAN.] Quand il m’est possible d’observer le résultat, je remarque que l’apparence globale est parfaitement celle de Diane Pedersen… mais que ce sont toujours mes cheveux roux, à peine plus courts et d’une texture subtilement différente ; un effet de ma psyché, de mon identité ? Je devrais pouvoir arranger ça avec une perruque… Sinon, nous avons Diane Pedersen et moi une taille comparable ; j’ai maintenant de petites poignées d’amour, c’est tout…

 

[III-6 : Dwayne/« Leonard Border », Tess/« Diane Pedersen »] Dwayne et moi sommes satisfaits (et soulagés…) de ce que le rituel a porté ses fruits. Nous devons maintenant lâcher Dwayne non loin de la rédaction de la Gazette d’Arkham, afin qu’il y joue la comédie de sa « libération » – préalable indispensable pour se rendre au gala dans la soirée, même si c’est « serré »… Quant à moi, je vais me procurer une robe de soirée – on me reconnaît comme étant Diane Pedersen dans la boutique… Je ne regarde pas à la dépense, et m’inspire des photographies de presse que j’avais pu voir, pour reproduire les goûts de la jeune femme (habituellement, elle porte des tenues assez sages, sans être austères) ; je trouve mon bonheur, et bénéficie de retouches rapides.

 

IV : L’APPEL DU GALA

 

[IV-1 : Leah : Elsa Ropes] Leah retrouve Elsa Ropes et sa troupe devant l’Omni Parker House – elle s’est procurée une tenue adéquate, pour laquelle Elsa Ropes la félicite : c’est parfait. Leah papote un peu avec ses collègues, mange un sandwich avant d’entamer le spectacle… Elsa Ropes lui donne d’ailleurs les partitions pour la soirée. Leah simule un besoin pressant pour s’éloigner et se faire une idée des lieux – à la décoration sobre, au sens de digne : c’est un hôtel très classe.

 

[IV-2 : Chris : Michael Bosworth, Orson Cushing, Ray] Chris, de son côté, s’est promené avec Michael. Ils rejoignent ensuite l’équipe du traiteur, Orson Cushing. Ils enfilent leurs uniformes, et montent dans une des camionnettes de livraison – il y a du monde à bord, ils sont serrés. Un employé du nom de Ray, très vaguement mis au courant par son patron, comme les autres qui restent cependant plus discrets (ce sont des « vanilles » qui ne veulent surtout pas s’impliquer), cherche à lier connaissance avec Chris – et se propose de l’aider pour l’astuce du factotum. Ils ont un aperçu des chariots de livraison – dont un est assez volumineux, idéal pour que Michael s’y dissimule. Chris demande alors à Ray de l’aider avec ce chariot, le moment venu : « Pas de problème ! » Chris ajoute qu’il a un patron très sensible aux attentions de ceux qui souhaitent l’aider… Ray n’a sans doute pas une grande idée de ce que fricoter avec la pègre implique, il se fait probablement des films, mais il a indéniablement les dents longues, et voit là une opportunité à saisir…

 

[IV-3 : Chris : Michael Bosworth, Ray ; Orson Cushing] Ils arrivent à l’Omni Parker House. Chris endosse le rôle de livreur, et tient tout particulièrement à l’œil le chariot de Michael – il fait appel à Ray pour le manœuvrer : c’est qu’il est assez lourd, du coup… Il y a plusieurs camionnettes remplies de chariots, ce qui implique de nombreux allers-retours dans les cuisines. Là, le chef cuistot désigne les endroits où entreposer les caisses, etc. Ils ont du pain sur la planche, et sont pour le moins pressés. Chris se présente devant le chef comme étant le factotum d’Orson Cushing, il explique son rôle… Le chef l’interrompt :

— Ouais, ouais, on m’a dit ça… OK, on a une longue relation de clientèle, pas de problème, faites votre pub… Mais vous vous rappelez qui est le chef en cuisines ?

— Absolument ! À votre service, chef !

— OK, j’avais un peu peur pour ça… En tout cas, vous n’avez pas d’ordres à me donner, et vous ne prenez pas d’initiatives contre mes consignes !

— En aucune façon !

— Et si je suis occupé, vous attendez !

— Absolument ! J’ai des consignes très claires de mon patron !

La sécurité s’étonne un instant de ce que Chris reste quand les autres s’en vont, mais le chef leur explique la situation, il n’y a aucun souci. Le chariot de Michael reste pour l’heure dans les cuisines. Le chef requiert les services de Chris pour déplacer telle ou telle caisse, etc. Ray est parti avec les autres employés – non sans souhaiter bonne chance à Chris

 

[IV-4 : Dwayne/ « Leonard Border » : « Classy » Tess McClure/« Tess la Rouge »] Dwayne, sous l’apparence de Leonard Border, erre aux environs des bureaux de la Gazette d’Arkham. Il s’est un peu sali pour parfaire son rôle ; il joue l’homme fatigué, désorienté par l’expérience traumatisante qu’il vient de vivre, marche « dignement », mais trébuche parfois… En bas de l’immeuble, des personnes que Dwayne ne connaît pas sont stupéfaites de voir « Leonard Border ». Deux hommes s’approchent de lui, hagards, et l’interpellent : « Leo ? » Dwayne fait signe qu’il peut tenir debout, pas la peine qu’ils le soutiennent – il n’a clairement pas envie qu’on le touche…

— Mais d’où tu sors ?

— Je ne sais pas… Ils viennent de me lâcher dans une ruelle…

— On croyait que « la Rouge » t’avait dévoré !

— Elle y était…

— Tu as vu les flics ?

— Non, non… Ils viennent juste de me lâcher…

Les types l’aident à monter ; l’un d’entre eux lui demande s’il a besoin d’aller à l’hôpital, mais il répond que ce n’est pas nécessaire. Il y a tout de même quelque chose qui les perturbe… et ils disent enfin de quoi il s’agit : il n’a plus du tout la même voix ! Dwayne se justifie par la fatigue – et il est enroué… Mais l’un avance qu’il a comme un accent irlandais…

 

[IV-5 : Dwayne/ « Leonard Border » : Sidney Morrison ; Hippolyte Templesmith, « Classy » Tess McClure/« Tess la Rouge »] « Leonard Border » est cependant accueilli chaleureusement dans la rédaction, suscitant même des applaudissement spontanés. Le rédacteur en chef, Sidney Morrison, sort de son bureau : « Oh putain ! » Lui aussi demande à Dwayne s’il a contacté l’hôpital, ou la police – même réponse… Et lui aussi remarque la bizarrerie de la voix de Dwayne, et les autres autour de lui l’approuvent… Morrison ne laisse pas le choix à « Leonard Border » : il appelle de lui-même un docteur. Et lui demande de synthétiser ce qui lui est arrivé... Il a été séquestré, ils lui ont posé beaucoup de questions – sur eux, les Irlandais, ou sur Hippolyte Templesmith« La Rouge » était là, oui, mais il ne l’a pas beaucoup vue. Il ne sait pas pourquoi ils lui ont posé toutes ces questions… [Échec critique de Baratin.] « Où ça s’est passé ? Tu as pu voir où c’était ? » Non, il avait les yeux bandés… Le rédacteur en chef fait sortir les curieux. « OK, Leo, je comprends que tu sois secoué, mais… Il faut voir un toubib. Il arrive. Ta voix… Ils t’ont frappé ? » Etc. Morrison s’inquiète : « Border » n’a vraiment pas l’air bien… Dwayne cherche à le rassurer : « T’Inquiète pas pour moi… Et t’inquiète pas non plus pour ce soir : ce ne sont pas leurs intimidations qui vont m’empêcher d’y aller ! » Morrison opine – mais d’abord le toubib. Il fait allonger « Leonard » sur un divan.

 

[IV-6 : Dwayne/ « Leonard Border » : Sidney Morrison ; « Classy » Tess McClure/« Tess la Rouge »] Le docteur arrive, qui lui demande aussitôt s’il a reçu des coups. Dwayne répond qu’il a pris quelques baffes, mais pas grand-chose ; il a été davantage affecté par la maltraitance alimentaire, et tous leurs petits « trucs » pour le pousser à bout, qu’il parle… Le médecin connaissait visiblement Leonard Border, et les changements ne lui échappent pas… Il veut poser sa main contre le front de « Leonard Border »… et franchit du coup l’illusion du rituel. Il retire aussitôt sa main sous le coup de la suprise. Dwayne veut le prendre de vitesse : « Qu’est-ce qu’il y a ? » Il l’empêche d’approcher de nouveau sa main… Le docteur n’insiste pas. Mais vu ce qui s’est produit, il doit le consigner au repos… « Non ! » Le docteur regarde curieusement sa main, puis reprend :

— Il faudrait te faire des radios, si tu as pris des coups…

— Non, pas ce soir !

Leo… Ça fait des années que je te soigne… Et tu es surmené, il y a des trucs… bizarres, et… Écoute-moi, bon sang !

— Non ! On verra tout ça demain.

— D’accord, mais laisse-moi au moins contacter un collègue spécialiste, qu’il t’ausculte plus précisément…

— Demain.

— Non, maintenant ! Tu as pris des coups, il faut vérifier que tu n’as pas de séquelles internes ! C’est vital !

Mais Dwayne comprend qu’il suspecte autre chose encore, sans le dire – une altération de la personnalité… Il reprend les devants : « Je veux juste en finir avec cette histoire. Après, OK, je prendrai du repos… Mais c’est pas ces enfoirés qui vont me réduire au silence ! » Il se bloque à nouveau quand le docteur évoque une piqûre… Le docteur sort de la pièce, faisant signe au rédacteur en chef de le suivre (Dwayne comprend qu’il incite Morrison à le garder ici… mais le rédacteur en chef, qui a avant tout son intérêt en tête, doute que ce soit le mieux à faire : Border est un bon employé, mieux que ça, et c’est un miraculé, ça sent le scoop…). Morrison finit par congédier le docteur, et retourne auprès de « Border » : il est d’accord pour ce soir, il le fera conduire à Boston ; en attendant le gala, il lui indique une bonne boîte où passer le temps… Dwayne approuve – et fait aussi la remarque qu’il a besoin d’un costume… Mais le rédacteur en chef est tout à son idée : ce n’est plus un article comme les autres, il y a beaucoup d’argent à se faire… Il a survécu à « la Rouge » ! Il va de ce pas préparer des contrats d’exclusivité, donnant au passage une tape sur l’épaule de « Border » (Dwayne grimace un peu…). Quelque temps plus tard, Dwayne redescend pour monter (seul) à bord d’un taxi à destination de Boston – l’y attendent les contrats d’exclusivité ; il imitera la signature de Border sur son permis de conduire…

 

[IV-7 : Chris : Michael Bosworth, Eric] Chris a fini de transporter les caisses que lui indiquait le chef cuistot de l’Omni Parker House. Ne reste plus que le chariot où s’est caché Michael, et le chef en fait la remarque : il faut l’en débarrasser ! Cela va à la chambre froide : ce sont des gâteaux, ce genre de choses… Un employé des cuisines, Eric, guide Chris, qui s’affaire péniblement sur le lourd chariot. Chris ne peut pas laisser Michael être enfermé dans une pièce froide et verrouillée ! Il lui faut trouver un moyen de faire sortir Michael sans attirer l’attention d’Eric ou d’autres… Mais c’est très compliqué… Eric ouvre enfin la porte de la réserve, et dit qu’il va aider Chris à débarrasser le chariot à l’intérieur ; il commence à enlever des caisses pour les ranger sur les étagères, et, à ce train-là, Michael sera très vite débusqué… Chris offre à Eric de s’occuper lui-même, seul, de vider le chariot – il a sans doute d’autres tâches à accomplir de son côté… Eric est tenté, il a effectivement beaucoup de travail , mais il redoute que cela ne lui retombe dessus si Chris fait une connerie… Mais Chris le rassure, et parvient à le persuader de faire à sa manière.

 

[IV-8 : Leah : Hippolyte Templesmith, Elsa Ropes] Leah a suivi ses collègues dans la salle où elle va devoir officier. Elle a la surprise d’y croiser déjà Hippolyte Templesmith, qui vient saluer Elsa Ropes, adressant un geste aimable de la main à toute sa troupe. Leah ne peut s’empêcher de frissonner… Le dandy flirte un peu avec les « jolies dames » de la meneuse de revue, parmi lesquelles Leah – qui répond d’un timide sourire…

 

[IV-9 : Tess/« Diane Pedersen » : Diane Pedersen] Je me suis rendu compte que ma voix n’avait pas changé – je vais jouer l’aphone, celle qui a pris froid… et peut-être victime d’un malaise plus global, au cas où des gens sauraient que Diane Pedersen était souffrante ces derniers temps ; mais je voulais tant venir au gala !

 

À suivre…

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Marebito, de Shimizu Takashi

Publié le par Nébal

Marebito, de Shimizu Takashi

Titre : Marebito

Réalisateur : Shimizu Takashi

Titre original : Marebito

Année : 2004

Pays : Japon

Durée : 92 min.

Acteurs principaux : Tsukamoto Shinya, Miyashita Tomomi, Nakahara Kazuhiro…

 

Shimizu Takashi est surtout connu pour être l’auteur de Ju-On, ou The Grudge – et en fait l’abondante franchise, tantôt japonaise, tantôt américaine, qui a considérablement développé le propos de base. Tout avait commencé en pleine vague « J-Horror » ; le succès international de Ring, de Nakata Hideo, a permis le développement de la franchise (entamée à la télévision), avec les encouragements d’un Kurosawa Kiyoshi (en plein dans le mouvement alors, surtout pour Kairo – mais je vous avais causé il y a quelque temps de cela de Séance) et l’assistance d’un Takahashi Hiroshi, le scénariste de Ring (d’après – mais avec beaucoup de libertés – le roman de Suzuki Kôji). Du beau monde, pour un résultat que je ne suis sans doute pas en mesure de juger, m’en étant tenu au premier film (cinéma)… lequel ne m’avait pas convaincu ; sans doute parce que, à l’époque, l’enthousiasme pour ces films d’horreur nippons est passé par la répétition, sans cesse, des mêmes codes, avec plus ou moins de brio dans l’écriture comme dans la réalisation. De ce que j’en connais, Nakata reste à mon sens le meilleur – surtout pour son phénoménal Dark Water, qui est probablement le chef-d’œuvre du genre, même si le séminal Ring, avec tout son côté nettement plus bisseux, demeure le film qui m’a le plus fait flipper dans toute mon histoire de cinéphile. J’ai nettement moins accroché à Kurosawa Kiyoshi – mais plus pour des raisons de narration que de réalisation, le bonhomme sait bel et bien manier une caméra. On pourrait sans doute citer d’autres auteurs, plus anecdotiques… Mais, à vrai dire, à m’en tenir au premier film The Grudge, c’est dans cette catégorie que j’aurais envie, instinctivement, de ranger Shimizu – dans la mesure où ce film m’a fait l’effet d’un gloubi-boulga mélangeant sans vergogne le bon et le moins bon, l’impressionnant et le simplement grotesque (au mauvais sens du terme), les jolis plans et d’autres nettement moins maîtrisés… Au final, un film bordélique, partant un peu dans tous les sens, et qui, avec toutes ses qualités (car il y en a bel et bien), m’avait laissé au final une impression passablement désagréable ; d’autant que je m’étais pas mal ennuyé… D’où je n’ai pas cherché à voir plus avant ce que la franchise pouvait donner.

 

Shimizu Takashi, cependant, n’a pas fait que Ju-On – The Grudge et compagnie. Dans un registre assez proche, avec moins de fantômes japonais mais quelques-uns quand même, il a donc également commis ce Marebito (le terme désigne en principe un « esprit bénéfique », éventuellement porteur d’illumination, ai-je cru comprendre), dont j’avais eu des échos plutôt positifs. Un autre versant du genre, que j’étais très curieux de voir – mais qui s’est avéré à son tour une déception, pour des raisons finalement assez similaires…

 

Marebito, écrit par Konaka Chiaki d’après son propre roman, tourne autour du personnage de Masuoka Takuyoshi, incarné par… Tsukamoto Shinya (oui, le réalisateur de l’impressionnant Tetsuo, entre autres). Ledit Masuoka est un vidéaste, oscillant entre le professionnel et l’amateur – d’autant qu’il subit de longues périodes de chômage, qui l’affectent pas mal, lui qui se shoote aux antidépresseurs… mais interrompt subitement son traitement – mauvaise idée. En tout cas, il se promène partout avec sa caméra en train de tourner (le film, surtout au début, passe essentiellement par ses vidéos, d’un grain délibérément dégueulasse, et d’un cadrage toujours en mouvement). C’est ainsi qu’il a filmé, dans le métro, le suicide d’un homme (Kuroki Arei, incarné par Nakahara Kazuhiro) qui se plante un couteau dans l’œil. Il a vendu la vidéo, mais elle le fascine bien au-delà du seul intérêt pécuniaire ; il se repasse sans cesse la séquence, obsédé par le regard du suicidant – un regard exprimant la peur la plus absolue.

 

Désireux d’avoir lui-même ce regard, de ressentir cette peur ultime, Masuoka se lance… dans l’exploration du monde souterrain en dessous de Tokyo – avec comme déclaration d’intention, d’ores et déjà, qu’il est prêt à aller jusqu’au crime pour parvenir à ses fins. L’exploration, passablement onirique et se passant volontiers de la moindre justification scénaristique ou de simple cohérence, l’amène à croiser un clochard qui lui parle de la menace constituée par les Deros (créatures dont je connaissais le nom, mais sans connaître le « Shaver Mystery », j’en aurais au moins retiré ça…), puis le fantôme de Kuroki qui l’entretient du monde souterrain, de la Terre Creuse, d’Agartha… Après quoi Masuoka contemple l’espace d’un instant les « Monts de la Folie » (souterrains, donc), découvre une cité qui ne fait pas très « Choses très anciennes », et tombe enfin sur une jeune fille nue (Miyashita Tomomi), à la peau plastique et suintante, enchaînée par le pied…

 

Et il décide de la ramener chez lui (ellipse sur le pourquoi et le comment), et d’élever la pauvre créature – tout en se rendant bien compte, assez vite, que cette « F. », ainsi qu’il l’appelle, n’est probablement pas humaine.

 

On avance dans la zone à SPOILERS, attention…

 

Adonc, « F. », qui tient du vampire autant que du Dero, ou encore autre chose, a besoin de sang pour se nourrir (la succion fait forcément, plus que jamais, et délibérément, fellation, la jeune fille relevant en même temps d’un fantasme de gamine soumise) ; Masuoka, pour la préserver, emprunte donc sans autres atermoiements la voie du crime qu’il avait envisagé de suivre dès le départ…

 

À supposer, bien sûr, que ce ne soit déjà le cas ? Car une autre hypothèse est envisagée à demi-mots – au travers d’une femme qui file Masuoka, avant de l’aborder, et de laisser entendre qu’elle était son ex-épouse, et que la fille que l’homme retient captive, et traite plus comme un animal que comme une humaine, est leur propre fille… Lui dit ne pas avoir de fille, et ne pas connaître la femme – plus tard, la tuer ne sera dès lors pas un problème. Bien sûr, cette piste fait sens – qu’on y accole ou pas un délire vaguement hallucinatoire dû à l’arrêt des antidépresseurs (mais, euh, bof…).

 

Quoi qu’il en soit, Masuoka demeure lié à « F. », et n’hésite donc pas à tuer pour la nourrir ; c’est ainsi, finalement, et peut-être d’autant plus à mesure que les doutes sur sa santé mentale se font plus envahissants, qu’il devient le réceptacle de l’horreur ultime qu’il avait perçue dans les yeux de Kuroki…

 

Il y a de bonnes choses, dans cette histoire – je ne le nie pas. Il y en a hélas aussi de moins bonnes… Et, du coup, j’ai ressenti la même impression de dispersion un tantinet fâcheuse que pour The Grudge. Non que je tienne à tout prix à avoir des trames linéaires et des histoires qui se tiennent de bout en bout – loin de là. Simplement, ici, le mélange n’a pas pris – pour moi. Ainsi par exemple du jeu des références – permanentes, tantôt cryptiques, tantôt explicites, elles ont bien vite quelque chose de fatigant à mon sens, tant l’accumulation est forcée. Sans doute, l’épopée chtonienne de Masuoka, qui est tout autant périple onirique, justifie bien ce sempiternel passage du coq à l’âne – c’est à vrai dire le seul moyen de lui donner du sens. Mais le mélange fantômes/Deros/créatures lovecraftiennes/vampires, etc., dans un cadre qui est Tokyo/monde souterrain de Tokyo/Monde souterrain global de la Terre Creuse/Monde souterrain théosophique/Monde souterrain des Deros/Montagnes Hallucinées de Lovecraft, etc., d’abord vaguement enthousiasmant, m’a bien vite lassé. La greffe de la dimension davantage « psychologique » (tout ceci est un fantasme, Masuoka est un pervers et un fou qui séquestre sa fille et tue des femmes innocentes) en a en fait rajouté dans cet effet à mes yeux : l’idée, bonne à la base, est traitée un peu trop légèrement pour me convaincre ; l’ambiguïté qui lui est inhérente, bien loin de rendre cette hypothèse séduisante à la mesure de son potentiel, ne m’a fait l’effet que d’une énième échappatoire, n’ayant globalement pas plus de pertinence et d’à-propos que toutes les autres.

 

Mais tout ceci – ces regrets très personnels – ne m’aurait probablement pas autant déçu si la réalisation n’avait pas été à l’avenant. Car elle se disperse elle aussi… L’alternance entre image « cinéma » et vidéos illisibles ou peu s’en faut, d’abord amusante, m’a paru bien vite lassante – tant le début du film en abuse avec plus ou moins d’à-propos. Parallèlement, le début du film est paradoxalement d’autant plus bavard que Masuoka en est le seul véritable personnage – ses voix off incessantes m’ont là aussi assez vite saoulé. Le film hésite ensuite perpétuellement entre sobriété relative et effets plus grotesques – qu’ils soient dus au montage ou au cadrage, ils usent sans vergogne des codes de la « J-Horror » (visuels, auditifs et narratifs), là encore avec un à-propos contestable. La bande son est bien sûr du même ordre – la partition de Takine Toshiyuki évoque forcément celles de Kawai Kenji (pour les films fantastiques de Nakata, Ring, Ring 2, Dark Water…), mais avec beaucoup moins de réussite à mon sens.

 

La dispersion narrative, justifiable à certains égards, débouche ainsi sur, ou s’accompagne d’une dispersion d’un autre ordre, tenant cette fois à la réalisation. D’où cette sensation d’un à-propos fluctuant, qui pourrait sans doute faire sens, mais m’a surtout fait l’effet d’un manque d’âme. D’autant que les constants virages à droite ou à gauche, tout brusques qu’ils soient, m’ont bien vite paru souffrir de ce manque intrinsèque de cohérence : loin d’attiser ma curiosité, ma fascination, ou simplement mon plaisir (aussi pervers soit-il), ils m’ont amené à bâiller plus qu’à mon tour…

 

Au final, un film qui va un peu trop dans tous les sens, et est trop souvent le cul entre deux chaises, pour vraiment me parler. Mais ça tient sans doute de la manière propre du réalisateur, je suppose – en tout cas, pour moi, c’est globalement un effet similaire à celui de The Grudge tel que je l’avais vécu ; et ça m’incite pas mal à lâcher l’affaire avec ce réalisateur…

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L'île panorama, de Ranpo Edogawa et Suehiro Maruo

Publié le par Nébal

L'île panorama, de Ranpo Edogawa et Suehiro Maruo

Ranpo EDOGAWA et Suehiro MARUO, L’Île panorama, [Panorama-to Kitan], traduction [du japonais] par Miyako Slocombe, [s.l.], Casterman, coll. Sakka – Auteurs – 15x21, [2008] 2010, 270 p.

 

Bon, aujourd’hui, je devrais pouvoir faire (un peu plus…) bref (ouf, hein ?), puisqu’il s’agit d’évoquer l’adaptation en BD d’un bref roman que j’avais lu il y a peu – adonc, pour le contexte et pour l’intrigue et pour d’autres choses encore, je vous renvoie à mon compte rendu de L’Île panorama, d’Edogawa Ranpo.

 

RANPO PANORAMA

 

Le mangaka et illustrateur Maruo Suehiro est un admirateur de longue date d’Edogawa Ranpo, qu’il a abondamment illustré (voir son Ranpo Panorama), et adapté plusieurs fois (outre le présent ouvrage, il y a aussi La Chenille, peut-être d’autres choses encore ?). Ce qui n’a sans doute rien d’étonnant, dans la mesure où l’on a fait de l’écrivain le fondateur du courant « ero guro nansensu », ou « ero guro » tout court, qui est le genre de prédilection de Maruo – à vrai dire, il est considéré comme un des maîtres du genre, voire le maître, point barre. Ceci étant, le roman L’Île panorama ne correspond sans doute pas à cette définition (contrairement à La Chenille)… L’adaptation par Maruo n’en a pas moins quelque chose de logique, à sa manière, au-delà de la filiation des auteurs – d’autant que le roman, étonnamment graphique, posait là un vrai défi de représentation.

 

L’ADAPTATION : FIDÉLITÉ ET APPORTS PERSONNELS

 

Je ne reviendrai pas ici sur l’histoire, donc. Globalement, l’adaptation par Maruo est très fidèle – dans les meilleurs moments comme dans les moins bons (la conclusion policière, avec le détective récurrent d’Edogawa Ranpo ai-je l’impression – je n’avais pas fait gaffe en lisant le roman –, est plus encore expédiée, mais c’est une manière comme une autre de mettre en avant ou d’assumer sa dimension pas mal accessoire ; les toutes dernières cases n’en sont pas moins parfaites).

 

On y trouve cependant quelques apports personnels, tout à fait bienvenus.

 

Au registre de l’ambiance, cela peut passer par des choses très brèves et pourtant bizarrement bien vues – comme la mention du suicide d’Akutagawa Ryûnosuké, le célèbre écrivain laissant derrière lui cette seule note : « Vague inquiétude »…

 

On remarque aussi l’insertion d’une scène gore (au sens fort) à l’efficacité certaine : Hitomi Hirosuke se rendant compte que son « double » décédé Komoda Genzaburô avait une fausse dent, arrache de ses seules mains et sur le moment même – dans le cimetière, devant la tombe ouverte – une de ses propres dents, pour prendre la place du défunt…

 

Le rajout le plus essentiel, cependant, concerne l’autre versant du diptyque « ero guro » : la BD, longtemps très chaste (au point où ça m’étonnait, eu égard au positionnement de l’auteur – mais je suppose qu’il s’agissait en fait d’en jouer ?), explose sur le tard dans une frénésie pornographique, l’île panorama arpentée par les nymphes et les satyres, d’abord peu ou prou des éléments de décor, étant ainsi à la fois subvertie et pleinement accomplie dans une orgie évoquant peut-être davantage Rome que la Grèce antique, encore qu’il ne s’agisse que de représentations (enfin, « que »… et c’est bien l’ensemble de la BD qui est œuvre de « représentation », j’imagine…) ; pour autant, cette furie explicite, aussi brève soit-elle, n’a au fond rien de gratuit : le contexte de l’île la justifie pleinement, et j’ai l’impression qu’en usant de cette carte, Maruo se montre paradoxalement d’autant plus fidèle à l’esprit d’Edogawa Ranpo, sinon à la lettre de son roman. J’ajouterai en effet que cela participe de la dimension utopique de l’île panorama, qu’il s’agisse d’en exprimer le plaisir esthétique ou de faire les gros yeux devant la fascination éventuellement (éventuellement, hein) malsaine du personnage pour le factice et l’illusoire. En chroniquant le roman, j’avais mentionné à cet égard que j’avais trouvé une dimension sadienne dans cette utopie – pas tant pour un contenu érotique ou a fortiori pornographique sous-jacent, même si on le devine, donc, qu’en raison de son jeu sur les « tableaux vivants », la mise en scène de la chair, etc. (peut-être aussi une utopie de l’enfermement, parfois ? avec son lot de règles ?). C’est là aussi quelque chose qui ressort d’autant plus dans cette adaptation.

 

LE GRAPHISME

 

Cependant, à l’évidence, c’est le dessin de Maruo qui fait tout l’intérêt ou presque de cette adaptation globalement très fidèle – comme de juste.

 

Je dois avouer que, au premier regard, et sans doute en raison de mes attentes élevées, tant on m’avait dit du bien de Maruo, et plus encore, j’ai été presque un peu déçu, voire craintif pour la suite… En fait, j’avais l’impression d’y retrouver – un peu comme pour La Maison aux insectes d’Umezu Kazuo, même si le style est très différent – cette étrange opposition entre les décors, superbes, parfaits, fascinants (et dans une relation complexe et habile avec la mise en page), et les personnages, plus « déconcertants »… avec notamment une gestuelle étrange, des dissymétries improbables, des effets de perspective qui passent plus ou moins bien…

 

Les visages

 

Première impression qui s’avère heureusement rapidement erronée. D’autant que les visages, notamment, sont ici un véhicule de l’émotion autant que de la narration assez remarquablement employé (et finalement plus convaincant que l’inévitable sueur à grosses gouttes et la bouche systématiquement ouverte sur un cri, traits semble-t-il récurrents du manga d’horreur avec lesquels j’ai encore un peu de mal, j’avoue).

 

Le visage de Hitomi Hirosuke, changeant, est ainsi merveilleusement expressif – jusque dans sa fadeur, paradoxalement. Sa transformation, impliquant la pousse de la barbe, temporairement, dépeint le « héros » en clochard céleste, et exprime visuellement sa folie intérieure ; tandis que sa fine moustache de dandy, par la suite, quand il a pris la place de son « double », devient le seul marqueur ou presque de son visage de marbre, exprimant cette fois une élégance froide (et non moins inquiétante) en parfaite adéquation avec le tableau factice et truqué de l’île panorama.

 

Chiyoko, l’épouse de Kodoma Genzaburô, bénéficie aussi de cette belle attention – la femme d’allure élégante et douce se muant progressivement en victime au fur et à mesure du développement de sa relation avec l’imposteur, puis de sa visite de l’île panorama ; ce qui correspond parfaitement à son rôle dans le roman.

 

Les décors

 

La vraie force de l’adaptation est cependant ailleurs – comme de juste. Le roman est par essence très graphique – au-delà de la pirouette du double qui le fonde, et qui constitue le récit au sens le plus classique, son moment fort est incontestablement la (longue, très longue) visite de l’île panorama par Hitomi Hirosuke/Kodoma Genzaburô et Chiyoko.

 

La part d’intrigue demeure dans le roman – notamment dans la mesure où il appuie page après page sur la menace représentée par l’imposteur, que trahit son enthousiasme plus malsain à chaque nouvelle merveille, tandis que la jeune femme, sentant venir le drame, tend toujours un peu plus vers la panique pourtant mêlée de résignation. J’ai l’impression, ici, que c’est une dimension largement amoindrie dans la BD : l’hôte est avant tout d’une élégance froide – tranchant sur l’enthousiasme maladif de son modèle – et la panique est moins sensible chez Chiyoko… Mais peut-être est-ce effectivement une approche plus adaptée au support BD.

 

Par contre, il y a les tableaux… et là Maruo s’en donne à cœur joie, pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans le roman, la démesure de l’île est sans cesse mise en rapport avec son côté factice, mais les descriptions littéraires peuvent s’autoriser bien des facéties qui seraient trop dangereuses ou paradoxalement trop fades sur le plan pictural…

 

Mais Maruo maîtrise parfaitement son art et parvient ainsi à rendre, et même à sublimer, le propos initial, en lui conférant une majesté dans la représentation, qui, pour le coup, écrase le seul roman – en autorisant une identification qui lui est inaccessible, en dépassant le seul champ de l’intuition pour asseoir (imposer ?) une image parfaitement construite dans le regard du lecteur.

 

C’était sans doute le plus gros défi de cette adaptation, et il a été brillamment relevé. Pour le coup, avec un matériau aussi casse-gueule, la BD parvient probablement à dépasser le roman, en usant habilement des spécificités de chaque médium.

 

Le plus fort étant peut-être que la féerie visuelle n’exclut jamais le factice – le principe même des « panoramas » au sens « forain » qu’emploie Edogawa Ranpo dans son roman, l’abondance des trompe-l’œil par essence impossibles à figurer dans le format BD, sont intelligemment employés dans l’adaptation, quitte à faire un détour du graphisme au texte (ce qui questionne au passage l’idée même de représentation) ; mais c’est bien l’alliance des deux qui fait le neuvième art, après tout…

 

Et le travail de mise en page, à cet égard, est plus que remarquable : il est parfait.

 

C’est ici que la bande dessinée brille avant tout, et qu’elle acquiert paradoxalement sa singularité. Très beau travail d’adaptation, et, malgré la maîtrise de Maruo, ça n’était pas gagné d’avance…

 

Bon, un auteur de plus à approfondir…. Mazette, il y en a tant.

 

(Oh et lisez donc ceci sur le Cafard Cosmique. Oui.)

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Soleil, de Yokomitsu Riichi

Publié le par Nébal

Soleil, de Yokomitsu Riichi

YOKOMITSU Riichi, Soleil, [Nichirin], traduit du japonais par Benoît Grévin, postface de Benoît Grévin, Toulouse, Anacharsis, coll. Fictions, [1923-1924, 2003] 2016, 125 p.

 

Voilà une très jolie trouvaille des éditions Anacharsis – un court roman japonais de 1923 qui, au-delà des influences qui l’ont marqué et d’éventuelles voies parallèles que je discuterai bientôt, conserve aujourd’hui toute sa force et tout son brillant.

 

L’AUTEUR

 

Yokomitsu Riichi, né en 1898, n’est probablement pas le plus connu en France des écrivains de cette génération de Taishô – celle des « écrivains maudits », parmi lesquels on compte toutefois quelques stars, comme Akutagawa Ryûnosuké ou le futur Prix Nobel Kawabata Yasunari ; ce dernier était d’ailleurs un ami et collègue de Yokomitsu Riichi, lequel a eu son importance en son temps, en prenant la tête d’un mouvement « moderniste », le « néo-sensationnisme » (shinkankaku-ha), appelant à dépasser jusqu’aux apports les plus récents, du côté du réalisme comme du roman prolétarien.

 

La dimension expérimentale de l’auteur avait cependant déjà été mise en lumière avec entre autres (l’auteur a aussi commis d’importantes nouvelles) le roman qui nous intéresse aujourd’hui, Soleil, paru tout d’abord en épisodes en 1923.

 

Yokomitsu, à partir de là, a eu un parcours un peu confus… ou pas ? Quoi qu’il en soit, le Japon nationaliste et militariste des années 1930 et 1940 l’a progressivement amené à revoir peu ou prou toutes ses conceptions, au point de la contradiction absolue et du reniement total… À sa mort en 1947, il n’avait sans doute plus grand-chose à voir avec le trublion d’antan, et sa réputation s’en est probablement ressentie.

 

DE SALAMMBÔ À SOLEIL

 

Mais nous n’en sommes pas là : quand paraît Soleil, notre auteur a tout juste 25 ans, et l’envie de changer les choses. Pourtant, dans l’optique de ce court roman, il s’agissait bien d’intégrer une influence fondamentale – mais tout autant de la dépasser à sa manière…

 

En 1919, Yokomitsu découvre émerveillé Salammbô, de Flaubert, dans sa première traduction japonaise, due à Ikuta Chôkô, et parue en 1913 (pour rendre certains aspects stylistiques du texte français, le traducteur avait d’ailleurs eu recours à des effets très personnels, parfois bien éloignés du texte original ; par un juste retour des choses, les dialogues, dans Soleil, reposent sur des traits spécifiques à la langue japonaise, en tant que tels intraduisibles ; le traducteur Benoît Grévin s’en explique dans sa passionnante postface, et ses solutions pour résoudre cette difficulté m’ont paru très pertinentes, si elles sont par essence différentes). Fasciné par cette lecture, Yokomitsu est pris de l’envie de s’en inspirer – mais pas pour en faire « simplement » un pastiche : bien davantage pour exprimer ses propres conceptions, qui plus est dans un cadre tout autre, changeant radicalement le rapport à l’authenticité historique et donc à la documentation.

 

LES SOURCES HISTORIQUES

 

Yokomitsu décide en effet de situer son histoire dans un cadre bien différent de la Carthage en proie aux mercenaires décrite par Flaubert : celui du Japon protohistorique – aux environs du IIIe siècle de notre ère (à la lisière des ères Yayoi et Kofun).

 

Or c’est là une période pour laquelle nous manquons cruellement de documentation… Si l’archéologie a pu mettre en évidence les traits saillants d’une culture matérielle de ce Japon d’avant l’écriture, et donc pas encore sinisé, l’absence quasi-totale, justement, de données écrites sur ces temps-là laisse le champ libre aux spéculations les plus variées.

 

Mais c’est une absence « quasi-totale », donc : nous disposons bien de quelques traces écrites, très limitées, et comme de juste originaires du grand voisin chinois. Yokomitsu s’intéresse tout particulièrement à un très bref passage de la Chronique des Trois Royaumes (Sanguo Zhi), qui date de la fin du IIIe siècle de notre ère, et qui discute des Barbares environnant l’Empire du Milieu ; parmi eux, le « peuple des Wa », ainsi que sont désignés les habitants de l’archipel nippon.

 

Or ce texte étonnant, s’il poursuit en partie les rares données antérieures décrivant hâtivement « l’organisation » du « peuple des Wa » au travers de petites chefferies rivales, comprend une anecdote pour le moins étrange – évoquant une sorte de « reine-chamane » du nom de Himiko, qui aurait suscité un embryon de centralisation étatique en unissant trois « royaumes », dont celui de Yamatai, désignation qui ne manque pas de faire penser au cœur mythique du Japon, appelé Yamato (à ceci près que l’emplacement géographique du Yamatai de Himiko et du Yamato « classique » diffère, le premier se trouvant sur Kyushu, le second sur Honshu).

 

Bien évidemment, les sources écrites japonaises, ultérieures de quatre ou cinq siècles, et notamment la tradition mythique contenue dans le Kojiki puis le Nihon Shoki, ne comprennent rien de la sorte – établissant de leur côté une succession dynastique impériale pour cette période dont on sait qu’elle n’a rien d’authentique (si les ultranationalistes la prenaient volontiers pour argent comptant, par principe)…

 

Séduit par cette « histoire parallèle », et peut-être là poussé par un vague sentiment de subversion à l’égard de tendances nationalistes (donc) qu’il ressentait peut-être, en même temps, Yokomitsu décide de raconter l’histoire de cette Himiko – mais pas vraiment celle que rapporte la chronique chinoise : l’auteur en livre en quelque sorte, pardon pour le vilain terme un peu ridicule ici, une « préquelle » ; il ne s’agit pas de parler de la reine-chamane Himiko régnant sur ses trois royaumes, dans son palais où les hommes étaient interdits de séjour, et pas davantage de la tradition matriarcale qu’elle avait semble-t-il mise en place ; ce qui intéresse l’auteur, c’est comment elle en est arrivée là.

 

Or les sources écrites n’en disent donc absolument rien, pas plus que du contexte culturel de ce pré-Japon largement inconnu… et fantasmé. D’où une différence essentielle avec le matériau historique : si Flaubert, pour écrire Salammbô, s’était abondamment documenté, les sources étant nombreuses et son ambition de réalisme essentielle, Yokomitsu, lui, profite en fait du vide des sources écrites pour recréer un monde – et c’est là une chose qui m’intéresse tout particulièrement, notamment en ce que cette approche me semble relever à certains égards davantage de la fantasy que du roman historique, j’y reviendrai.

 

LE RÉCIT

 

La trame est somme toute élémentaire – ce qui sied en fait bien à ce récit « mythique » –, et, par ailleurs, elle est très vive : le roman est court, une centaine de pages au plus, et perpétuellement en mouvement.

 

Nous y suivons donc Himiko, qui n’est pas encore la reine-chamane du peuple des Wa, mais « simplement » une princesse du pays maritime d’Umi (sur Kyushu, comme les autres « royaumes » cités, on ne traverse jamais la mer) ; elle doit épouser bientôt le prince Hiko no Ôe, qu’elle aime autant qu’il la taquine. Mais c’est alors que surgit en Umi un voyageur inconnu, ensuite identifié comme venant du pays rival de Na – on apprend bientôt qu’il s’agit en fait du prince du pays Na, Nagara… Malgré les tensions ancestrales entre les deux pays, Himiko plaide pour que l’on épargne l’homme de Na… et c’est là le début de ses malheurs.

 

Car Nagara est fou amoureux de Himiko – et, selon les mœurs du temps, qui nous renvoient en Europe, sinon à Hélène (mais peut-être, après tout), du moins aux Sabines (ceci étant, quitte à faire une référence à la fois antique et contemporaine, je serais tenté de mentionner la Lavinia d’Ursula K. Le Guin…), Nagara entend bien ravager l’Umi et enlever la beauté pour l’épouser – faisant de sa violence même un argument…

 

C’est le début d’un cycle d’affrontements barbares, les chefferies de Kysuhu n’étant en fait guère plus que des bandes, soumises au bon vouloir arbitraire de despotes régnant par la force et la cruauté. Les hommes, ici, sont tous (ou presque – Hiko no Ôe et Wakaro, les deux maris que Himiko s’est choisis successivement, sont peut-être différents, mais rien de certain au fond) autant de brutes avides de posséder la princesse par la force, et prêts pour cela à tuer quiconque se trouverait sur leur chemin ; elle passe ainsi de main en main, ses mariages « choisis » étant plus qu’éphémères… Et son itinéraire baigne dans le sang.

 

Germe bientôt en elle le désir de vengeance, plus particulièrement quand elle tombe aux mains des maîtres d’un autre pays, appelé Yamato (mais ce n’est donc pas le Yamato « classique » de Honshu), deux frères rivaux et visiblement prêts à s’entretuer pour elle. Maîtresse femme par la force des circonstances, habile à manœuvrer les hommes tous réduits en face d’elle à leurs pulsions les plus bestiales, elle saura aussi, le moment venu, paraître elle-même sur le champ de bataille pour mettre fin à un monde…

 

LA (RE)CRÉATION D’UN MONDE

 

L’histoire, pour être simple, ne manque pas de force – et elle s’habille régulièrement d’atours oniriques (ainsi avec la harde de cerfs emportant Himiko et Kawaro) autant qu’épiques (la bataille finale, avec un volcan en éruption à l’arrière-plan !).

 

Mais la grande habileté de l’auteur, dans cette (re)création d’un monde, réside dans une adéquation de tous les instants entre le fond et la forme, dont résulte un effet de dépaysement voire plus radicalement d’exotisme, les deux aspects se renforçant sans cesse comme dans une boucle de rétroaction.

 

Plus libre que ne l’était Flaubert pour recréer sa Carthage, Yokomitsu pioche certes dans le savoir archéologique, mais ne compte pas le laisser s’interposer entre lui-même et son histoire – il peut donc laisser passer sans y attacher plus d’importance quelques anachronismes qui lui paraissent préférables à l’authenticité, pour épicer son récit d’images fortes (ainsi des rites funéraires, par exemple, avec les tertres kofun et plus encore les « statues-cylindres » haniwa, en fait un brin postérieurs).

 

C’est qu’il vise à une authenticité d’un autre ordre – et dans un sens « supérieure », car liée aux fonctions du récit : c’est la puissance d’évocation qui doit l’emporter – et elle est tout autant immersion dans un monde radicalement différent (presque un « monde secondaire » de fantasy, en ce qui me concerne – oui, oui, j’y arrive…), où tout est prétexte à l’édification fascinée du lecteur, à condition de savoir doser les éléments pour que rien ne sombre dans l’artifice, et pas davantage dans une pénible exposition lourde de détails malvenus ; c’est à travers la fluidité et le naturel que s’exprime cette authenticité parallèle.

 

D’où, par exemple, les allusions nombreuses mais sans autres détails à la culture matérielle de la période – tout particulièrement les bijoux, et notamment les « pierres-courbes » (magatama) et « pierres-tubes » (kudatama), mais aussi ces étonnants colliers de becs d’oiseaux, etc.

 

LA NATURE ET LES HOMMES

 

Pourtant, la singularité et la force de Soleil, qui en font une vraie merveille bien digne d’attention comme d’éloges, réside encore dans d’autres procédés. Un, tout d’abord, oscille entre fond et forme, et c’est la dimension « naturalisée » du monde recréé par Yokomitsu – l’évocation, sans cesse entremêlée au mondes des hommes, qui du coup n’en est pas vraiment séparé, de l’animalité et de la végétation.

 

L’animalité s’exprime ainsi tant dans les nombreuses allusions à la chasse, avec notamment ces sangliers et plus encore ces cerfs omniprésents, que dans la thématique de la bestialité, à travers les pulsions irrépressibles de ces « chefs » qui sont autant de brutes.

 

La dimension « végétale » est probablement plus subtile – mais, au travers d’un champ lexical d’une précision et d’une richesse sensibles, elle imprègne tout autant cette humanité farouche d’avant la civilisation, vivant dans la nature et en faisant intégralement partie.

 

LES DIALOGUES ET LA LANGUE

 

Tout cela participe de la dimension « archaïque » de Soleil. Mais s’il est un point où elle ressort tout particulièrement, c’est encore ailleurs : dans les dialogues.

 

Je l’avais rapidement mentionné plus haut : le traducteur Benoît Grévin, qui a fait un superbe travail, évoque dans sa postface cette difficulté insurmontable, car témoignant de subtilités de la langue japonaise absolument inconnues (ou presque, mais à ce stade…) en français – Yokomitsu, dans Soleil, bouleverse la langue japonaise, en en exprimant un état « antérieur » (aux besoins de son récit, il est dans son livre parfois archéologue, parfois anthropologue, mais bien avant tout romancier) sans les complexes et subtils registres de politesse qui l’imprègnent, et sont autant de moyens de préciser, chez les locuteurs, les sentiments et les intentions ; il en va de même, d’ailleurs, pour le jeu des particules finales, qui ont un rôle éventuellement similaire, et dont l’auteur se passe délibérément ici.

 

Il en résulte une langue unique et tout à fait « autre », qu’il était impossible de rendre directement en français. L’idée étant cependant celle d’un archaïsme aux couleurs d’exotisme, le traducteur a eu recours à des procédés différents pour exprimer le même esprit, contre la lettre le cas échéant. Et si la dimension incantatoire des dialogues, presque chantés dans leurs nécessaires répétitions, peut s’accommoder de la traduction, l’archaïsme au regard des relations sociales et éventuellement hiérarchiques est rendu ici notamment par un emploi des « moi » et « toi » qui, tout en s’inscrivant globalement dans ce principe de scansion, le dépasse en exprimant, au-delà de la poésie ou dans un autre registre poétique, un caractère « brut », quelque part entre l’homme des cavernes et le mythe des origines, avec en outre quelque chose d’essentiellement autoritaire, appuyant la rudesse des chefs, tout en exigences, d’une manière étonnamment appropriée.

 

Ce n'est pas la seule difficulté de la traduction : il faut évoquer également les titres honorifiques, construits par association (par exemple « souverain-des-hommes » pour rendre « roi », etc.). Là encore, l'approche du traducteur est tout à fait pertinente.

 

LE GENRE, ENTRE ROMAN HISTORIQUE ET FANTASY ?

 

Inventif dans le fond comme dans la forme, Soleil est une lecture d’un charme étonnant, une affaire d’immersion autant que de poésie. Le roman, au-delà de l’influence assumée et même revendiquée de Salammbô, garde une forte singularité.

 

On peut toutefois être tenté d’établir des parentés, permettant de cerner un peu plus le propos. Mais c’est à plus ou moins bon droit… Quand la quatrième de couverture évoque « un Miyazaki par anticipation », ça me laisse passablement perplexe. Quand la postface évoque les mangas et animes de même, car c’est sans autre précision, et en traitant du médium plutôt que du genre.

 

Il y a pourtant une autre piste, qui n’est pas mentionnée une seule fois ici (sinon par la bande et par déduction à partir de ce que je viens de citer), et c’est la littérature de fantasy

 

Le monde recréé par Yokomitsu dans Soleil, étant peu ou prou le fruit de sa seule imagination, à peine fortifiée par quelques rares données archéologiques sur la culture matérielle et quelques paragraphes perdus dans d’antiques chroniques chinoises, et prête le cas échéant à « violer l’histoire pour lui faire de beaux enfants », me paraît davantage appeler la comparaison avec la fantasy moderne, à cette époque même juste naissante dans le monde anglo-saxon, plutôt qu’avec la forme ici très aléatoire et pour le coup si peu appropriée du « roman historique ».

 

Et peu importe l’aspect surnaturel ou pas à cet égard – en relevant tout de même que ce « monde secondaire » est plus d’une fois ambigu (délibérément) à ce sujet.

 

J’ai en effet l’impression que cette parenté (et peu importe qu’elle soit consciente ou pas, admise ou pas) est d’autant plus remarquable qu’elle vaut pour les deux tendances qui se distinguent dans le genre naissant dans le monde anglo-saxon : on trouve après tout dans Soleil, tant un monde barbare et brutal, où la morale tente de se manifester mais cède éventuellement le pas au nihilisme, à la façon d’un Robert E. Howard, qu’une entreprise de (re)création d’un monde cohérent et « autre », archaïque par essence, (re)création qui passe au moins autant par la forme que par le fond, et affiche ainsi leur caractère indissociable – ce qui nous conduit plutôt du côté d’un Lord Dunsany ou d’un J.R.R. Tolkien.

 

Bien sûr, lecteur de fantasy, je prêche peut-être un peu pour ma paroisse… Mais d’autant plus que je suis persuadé que les amateurs du genre apprécieront ce très puissant roman qu’est Soleil, aussi fort que bref, à l’admirable pouvoir d’évocation et au style subtilement travaillé – et très joliment rendu.

 

Un excellent roman, une très belle exhumation.

 

EDIT : Par ailleurs, cet infect et abject snob de mes couilles de Gérard Abdaloff en parle ; enfin, il en parle... Il t'insulte, beaucoup - et il en parle un peu. Quelle grosse merde, alors...

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Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)

Publié le par Nébal

Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)
Mille Ans de littérature japonaise, de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (éd.)

NAKAMURA Ryôji et CECCATTY (René de) (éd.), Mille Ans de littérature japonaise, tome I : anthologie du VIIIe au XIIIe siècle, édition revue, Arles, La Différence – Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [1982] 1998, 211 p.

 

NAKAMURA Ryôji et CECCATTY (René de) (éd.), Mille Ans de littérature japonaise, tome II : anthologie du XIIIe au XVIIIe siècle, édition revue, Arles, La Différence – Philippe Picquier, coll. Picquier Poche, [1982] 1998, 284 p.

 

Je poursuis ma (nécessaire) découverte de la littérature classique japonaise, avec cette anthologie couvrant la période allant du VIIIe au XVIIIe siècle. Ce n’est pas totalement une découverte : en effet, lors de ma première crise nipponophile d’ampleur, j’en avais lu le tome II (impossible alors de mettre la main sur le premier), dont j’avais gardé un souvenir assez marquant – et tout particulièrement du premier texte qui y figurait, l’Écrit de l’ermitage, de Kamo no Chômei, un de mes textes fétiches depuis, et que j’ai relu sans cesse, éventuellement dans de nouvelles traductions (je l’avais chroniqué sous le titre Notes de ma cabane de moine). Tout ne m’avait pas forcément autant parlé, mais j’en gardais quand même globalement un excellent souvenir. Qui n’est pas pour rien, sans doute, dans l’idée de cette relecture cette fois « complète », tome I inclus.

 

La matière est immense. Si le Japon n’a découvert l’écriture que tardivement, et en recourant à des solutions éventuellement absurdes, tant l’adoption de l’écriture chinoise n’avait pas de sens pour une langue obéissant à une structuration fondamentalement différente, voire on ne peut plus différente (et c’est une difficulté qui pèse encore aujourd’hui, un millénaire et demi plus tard…), l’archipel du soleil levant n’en a pas moins assez rapidement développé une tradition littéraire d’une extrême richesse – d’abord, inévitablement, à l’école de la Chine, le puissant Voisin qu’il était impossible d’ignorer (ou presque – en fait, le Japon a connu plusieurs périodes de « fermeture » à cet égard, entrecoupées d’autres où les échanges étaient quotidiens et essentiels), puis davantage dans une lignée spécifique, la littérature japonaise s’émancipant pour générer son domaine propre.

 

Bien sûr, il était totalement inenvisageable, et a fortiori sur un format aussi court (les deux tomes sont brefs, et on aurait pu faire l’économie de cette division purement éditoriale), de tenter quoi que ce soit d’ « exhaustif »… Les éditeurs, Nakamura Ryôji et René de Ceccatty, ont donc dû faire des choix, qui se sont développés en partis pris : proposer autant que possible des textes pas encore traduits ou alors guère aisés à se procurer (ce qui explique, par exemple, l’absence des Contes de pluie et de lune d’Ueda Akinari, ou du Dit des Heiké – mais Le Dit du Genji y est resté, car vraiment trop incontournable ?), et retraduire de toute façon le cas échéant ; livrer autant que possible des textes complets – et opérer sinon une sélection significative ; établir tout un maillage reliant les textes retenus entre eux, manière d’opérer, peut-être pas une systématisation de la littérature japonaise classique, mais du moins d’en dresser un panorama cohérent, l’inscrivant dans une histoire propre (c’est une dimension de l’anthologie que j’ai tout particulièrement appréciée) ; enfin, livrer des aperçus aussi divers que possible de la littérature classique japonaise : on y trouve des pièces de théâtre aussi bien que des essais, des haïkus comme des romans fleuves...

 

Et autant le dire de suite : l’entreprise, pour ardue qu’elle était, a débouché sur une réussite incontestable. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que tous les textes ici rassemblés m’ont passionné, car ce n’est pas le cas ; il s’en est même bien trouvé pour me laisser parfaitement indifférent au mieux… Pour autant, ils ont tous leur place ici, et le paratexte limité (délibérément) mais très bien fait, très pertinent, incite à les envisager sous un œil particulier, qui rend même les textes les moins séduisants finalement instructifs quant à ce dont ils témoignent au regard de la civilisation nippone.

 

JOURNAL DE TOSA, DE KI NO TSURAYUKI

 

Voyons maintenant ce qu’il en est au juste, au cas par cas. Premier texte, datant de 935, le Journal de Tosa (Tosa nikki), dû au poète Ki no Tsurayuki (qui avait notamment participé à l’élaboration de l’anthologie poétique classique Kokinshû, livrant en particulier une préface théorique – et, fait inédit, en japonais – constituant un véritable traité critique de l’art poétique, avec classifications et règles formelles, etc.). C’est un texte important dans la genèse d’une littérature spécifiquement japonaise, notamment en ce qu’il a semble-t-il été rédigé en kana, à la différence d’œuvres antérieurs déjà évoquées ici comme le Kojiki ou, dans un genre plus proche et sauf erreur, les Contes d’Ise (notons d’ailleurs que le Journal de Tosa cite plusieurs fois Narihira) ou Le Dit de Heichû, utilisant tant bien que mal une écriture chinoise guère adaptée à la structure même de la langue japonaise ; or les kana étaient alors réservés aux femmes… d’où le « travestissement » de l’auteur pour ce « journal » (genre important de l’époque), censément écrit par une femme, tandis que lui-même y est désigné – de manière un peu cryptique et pourtant éloquente – à la troisième personne comme étant « le vieil homme ». Ce qui est déjà un procédé littéraire intéressant – et il en va sans doute de même pour cette ultime phrase du texte : « Il reste des événements qui dépassent la mémoire et l’expression. / De toute façon, je déchirerai ces pages. »

 

Il s’agit pour l’auteur, au-delà de son déguisement, de rapporter jour après jour son trajet de retour en bateau depuis la province où il a été gouverneur pendant plusieurs années, vers la capitale, Kyoto. Les événements du trajet, à l’instar de ce qui se passe dans les Contes d’Ise et Le Dit de Heichû, mais en dehors de leur sphère essentiellement galante, sont autant d’occasions pour livrer des poèmes – des waka, « poèmes japonais » donc, mais obéissant en fait à la structure des tanka d’origine chinoise tels qu’on les rencontrait notamment dans les Contes d’Ise, et surtout l’anthologie poétique « originelle » du Manyôshû (on notera d’ailleurs que le texte évoque la parenté de la Chine et du Japon, si son écriture autorise pourtant une relative émancipation de l’archipel du soleil levant…).

 

Ces poèmes aussi nombreux que brefs sont ici systématiquement rendus en deux alexandrins (cela vaut pour l’ensemble de l’anthologie), choix de traduction sans doute discutable, et très éloigné de ce que j’avais pu lire dans les œuvres précédemment citées, mais peut-être y gagne-t-on bel et bien en émotion et en élégance ce que l’on y perd en précision ?

 

Or tout le monde sur ce navire est poète – y compris les enfants ou les marins… même s’ils s’exposent sans doute davantage à la critique impitoyable des autres voyageurs, plus cultivés et habiles – en principe.

 

Le Journal de Tosa présente peut-être aussi une évolution par rapport aux Contes d’Ise et au Dit de Heichû (pour m’en tenir au peu que je connais) en ce que ses circonstances mêmes impliquent davantage de suivi – il y a bien une narration globale et chronologique (les jours sont marqués), qui fournit dès lors plus qu’un cadre aux poèmes ; net progrès, je suppose.

 

Ce caractère suivi, par ailleurs, s’exprime notamment dans la récurrence, chez tous ces poètes, accomplis ou non, d’un thème essentiel : la mort de la fille de Ki no Tsurayuki – lequel, du fait du « travestissement » auquel il se livre pour ce Journal, n’exprime donc ses sentiments qu’indirectement, ou, ajoutant encore une distance supplémentaire, laisse des tiers le faire à sa place… du moins dans le cadre de ce qui relève bel et bien d’un procédé littéraire. Bien sûr, la nature – la mer indomptable et capricieuse, surtout, qui contraint régulièrement le bateau des voyageurs à prolonger ses escales – est une métaphore idéale pour retranscrire les peines du « vieil homme » et de ceux qui l’accompagnent… Et la joie du retour d’exil est pondérée par cette douleur que rien n’effacera – pas même la littérature.

 

Honnêtement, je n’en ferais pas forcément un texte qui m’emballe plus que cela en tant que tel… Mais à se pencher sur les circonstances de sa composition et toutes les subtilités dont il fait preuve, c’est indéniablement une œuvre forte, et d’autant plus impressionnante peut-être que cette forme du « journal poétique » nous est largement étrangère. Et c’est parfois très touchant. Il y a quelque chose là-dedans, ça oui !

 

JOURNAL D’IZUMI SHIKIBU, D’IZUMI SHIKIBU

 

Suit le Journal d’Izumi shikibu (Izumi shikibu nikki, tout début du XIe siècle a priori, mais cela a été contesté – fonction de l’identité de l’auteur), mais la parenté de titre ne doit pas dissimuler que nous sommes en fin de compte là dans quelque chose de bien différent par rapport au Journal de Tosa – tendant déjà nettement plus vers le genre romanesque naissant.

 

L’auteure supposée, Izumi shikibu donc, est d’ailleurs contemporaine de Murasaki shikibu, l’auteure du Dit du Genji (le texte suivant de l’anthologie est un extrait de ce classique parmi les classiques, par ailleurs roman fleuve, et le mot est faible…) – laquelle ne l’estimait semble-t-il guère (reconnaissant en gros ses talents littéraires, mais la jugeant « inconvenante »…). Ce sont toutes les deux de ces dames de cour qui livrent alors le meilleur de la littérature japonaise classique (et en japonais, là où leurs comparses mâles s’échinent bien trop souvent, par snobisme, à faire du mauvais chinois…) – et Murasaki shikibu aussi a d’ailleurs écrit un « journal ».

 

Mais justement : le Journal d’Izumi shikibu n’a pas une forme de « journal » aussi marquée que le Journal de Tosa – le passage du temps n’y est pas figuré de manière aussi formelle (même si nous disposons régulièrement d’éléments chronologiques, permettant de déterminer que « l’intrigue » se déroule sur une année environ), et, par ailleurs, le récit est à la troisième personne (certains se sont basés sur ce fait pour douter qu’Izumi shikibu en soit bien l’auteure) ; et tout cela contribue à lui donner une forme bien plus romanesque. La prose, ici, se fait plus ample et subtile, plus riche à tous points de vue, s’autorisant d’ailleurs descriptions et dialogues, et d’un grand raffinement, quand ils étaient peu ou prou absents de ce que j’avais pu lire d’antérieur. S’il s’agit toujours de mettre en valeur des waka, la prose environnante n’a plus un caractère de prétexte d’importance éventuellement secondaire ; cet écrin plus luxueux que jamais a sa valeur propre… et, à vrai dire, j’ai tendance à croire qu’il brille bien plus que les poèmes qu’il est supposé mettre en scène, d’ailleurs (parce que, si ceux-ci sont toujours plus subtils, ils sont peut-être aussi toujours plus convenus – tant l’érudition, via notamment la citation, y a une part de plus en plus importante ; je dis peut-être des bêtises, hein – mais j’ai l’impression que le caractère « artificiel » de ces waka est du coup plus affiché que dans les Contes d’Ise, ou Le Dit de Heichû, ou encore le Journal de Tosa, malgré son contenu critique, donc… C’est là un trait de l’histoire de la littérature japonaise qui reviendra régulièrement par la suite). La prose, par contre, est étonnante et régulièrement remarquable – à titre d’exemple, les descriptions des amants soupirant après la lune et y trouvant, pour la forme, l’inspiration essentielle de leurs poèmes nécessaires… sont régulièrement autrement touchantes et justes et belles que lesdits poèmes.

 

Pour le reste, à la différence du Journal de Tosa, mais comme dans les Contes d’Ise ou Le Dit de Heichû, on retrouve ici un contexte purement galant : Izumi shikibu (pas nommé ainsi, bien sûr) et son Prince d’amant échangent sans cesse des poèmes courtois, qui sont autant d’occasions de geindre sur l’inconstance et l’ambiguïté des sentiments de l’autre…

 

Ayant donc enchaîné les lectures du genre ces derniers temps, j’avoue avoir probablement atteint un seuil de saturation – et ces minauderies m’ont pas mal indifféré, sauf sans doute quand la cruauté est de mise, ce qui n’est certes pas rare… L’expression de la jalousie, d’ailleurs, a ses bons moments (notamment à la toute fin) – et, bien sûr, la plume, du moins pour les passages en prose, est donc aussi belle que subtile.

 

On relèvera enfin combien l’œuvre entière tourne autour d’une notion essentielle de la littérature d’alors (et sans doute cela allait-il bien au-delà de ces romances) : l’éphémère (hakanashi), lié à l’inconstance (mujô) du monde – on y revient sans cesse. Une œuvre importante, donc – mais qui m’a sans doute moins parlé que la précédente, si ses apports sont indiscutables, et sa grâce de même.

 

LE ROMAN DE GENJI, DE MURASAKI SHIKIBU

 

Suit un extrait du fameux Roman de Genji (Genji monogatari) de la dame d’honneur Murasaki shikibu (973 ?-1014 ?), le grand classique par excellence de la littérature japonaise, et par ailleurs un roman fleuve – et c’est peu dire. Il n’y a plus l’ambiguïté des textes qui précèdent, où la prose servait la poésie, où la forme du journal hésitait entre réalité et fiction… Nous sommes cette fois indubitablement dans le genre romanesque.

 

En donner un extrait n’est sans doute pas évident, au regard de l’ampleur de l’œuvre… Les anthologistes ont choisi de livrer un des derniers chapitres du roman – les dix derniers constituant un livre dans le livre, après la mort de Genji. Plus précisément, il s’agit du cinquante-deuxième chapitre (sur cinquante-quatre), intitulé « L’Éphémère » (Kagerô), qui délaisse le faste de la vie de cour pour un cadre plus provincial, et, surtout, une intrigue centrée sur les amours tristes impliquant trois sœurs ; ici, on traite de la disparition de l’une d’entre elles – qui se fait nonne, mais a laissé des instructions à ses servantes afin de propager la rumeur de sa mort ; c’est une amourette « inconvenante » qui l’a poussée à ces extrêmes…

 

Le thème ressort du titre du chapitre, mais il faut sans doute aller plus loin que ce simple constat de l’inconstance du monde – d’une part en l’insérant dans une philosophie bouddhique plus globale, pessimiste (tendance amidiste semble-t-il), dont plus tard le splendide Hôjôki de Kamo no Chômei (figurant donc plus loin dans l’anthologie) sera une extraordinaire récapitulation ; d’autre part en mettant en avant le ton global de l’œuvre, souvent défini par le terme « aware », rendu par « tristesse » à l’époque moderne, éventuellement glissé dans une expression plus complète, « mono no aware no shiru » (que j’avais déjà croisée plusieurs fois, et pas toujours dans un contexte japonais, d’ailleurs), due au philosophe Norinaga Motoori, et qui met en avant la sensibilité (contrastant, dans une perspective nationaliste, avec une supposée froide rationalité chinoise), mais les anthologistes, se référant à un auteur contemporain, Karaki Junzô, préfèrent donc mettre l’accent sur « l’éphémère » et l’empathie que l’on peut ressentir pour (citation du chapitre) « ce qui est ainsi qu’il n’est pas ».

 

Difficile d’apprécier à sa juste mesure cet extrait – le contexte du roman change forcément la donne, a fortiori pour un chapitre aussi tardif, et tant les personnages foisonnent ; mais si la tristesse domine ici sur la splendeur, le raffinement de la langue est palpable, et, effectivement, la sensibilité très subtile de l’auteure – au point où l’on aurait envie de qualifier tout cela d’étonnamment moderne, avant de percevoir que l’expression n’en est que plus absurde…

 

Un jour, je lirai Le Dit du Genji – il patiente, avec ses 1500 pages serrées, dans ma pile à lire nippone ; je ne cache pas qu’il est assez intimidant…

 

« SI JE POUVAIS LES INTERVERTIR ! »

 

Extraits de roman encore (deux, brefs), avec « Si je pouvais les intervertir ! » (Torikaebaya monogatari), roman dit « de psychologie baroque » (auteur inconnu, fin du XIIe siècle). Là encore quelque chose qu’on serait tenté de qualifier de moderne, à ceci près que ce serait succomber à une vision bien naïve de l’histoire de la littérature autant que de celle des mentalités et des représentations…

 

Un homme a deux enfants avec deux femmes différentes : un garçon, tout d’abord, qui s’avère assez vite efféminé ; et une fille… du coup forcément garçonne. Le père peste tout d’abord contre ces bizarreries en tant que telles inacceptables ; d’où sa rengaine : « Si je pouvais les intervertir ! » Il est cependant amené à faire avec, et à éduquer ses enfants, non en fonction de leur sexe (génétique ou biologique, préciserait-on aujourd’hui), mais en fonction de leurs inclinations ; c’est ainsi que le garçon, tôt appelé « Princesse », devient dame d’honneur, tandis que la fille, logiquement « Prince », devient conseiller à la cour. L’histoire se complique quand un tiers (« l’Auditeur ») est amené à fréquenter les deux… et à tomber sous leur charme.

 

L’histoire, présentée ainsi, laisse supposer quelque peu la farce grivoise – et sans doute y a-t-il bien de cette dimension dans le deuxième extrait, quand l’Auditeur poursuit de ses assiduités le Conseiller… Mais ce n’est sans doute pas la dimension essentielle ; ce travestissement, cette subversion des codes sexuels, me font l’effet d’être bien plus subtils que cela ; et si les anthologistes nous disent que « tout rentrera dans l’ordre », je serais curieux de lire la chose en entier.

 

LES CENT POÈMES

 

Suivent Les Cent Poèmes (Hyakunin isshu), fameuse anthologie poétique composée semble-t-il par un certain Fujiwara no Teika vers le début du XIIIe siècle, et qui a eu une postérité inattendue… sous la forme d’un jeu de cartes.

 

Mais je serais bien en peine d’en dire quoi que ce soit d’autre : sous cette forme, débarrassée des contextes enrobant de prose les poèmes comme dans les Contes d’Ise, Le Dit de Heichû, ou, plus haut dans le recueil, le Journal de Tosa ou le Journal d’Izumi shikibu, j’y suis totalement insensible et n’y comprends rien de rien… Enfin, peut-être pas au point des haïkus, hein, j’y reviendrai.

 

Je relève simplement que l’on trouve, parmi les auteurs, aussi bien des hommes que des femmes, des empereurs comme des moines… Je relève aussi qu’outre l’anthologiste supposé, on trouve nombre de « Fujiwara no quelque chose » parmi les auteurs : sont-ce les régents qui ont fondé leur dynastie parallèle, récupérant pour un temps le pouvoir des empereurs suite à une politique matrimoniale bien pensée ? Je le suppose, mais…

 

CONTES DU MOYEN-ÂGE

 

On passe enfin à un petit assortiment de « contes du Moyen-Âge ». Trois viennent du Konjaku monogatari (vers 1120) : « La Voleuse inconnue » surprend un tantinet dans ce contexte – si nous sommes habitués sans doute à ces histoires où un homme fréquente sur une longue période une maison et la femme qui y réside, jusqu’à ce que, suite à une absence, tant la femme que la maison disparaissent, et c’est comme si elles n’avaient jamais été là, il n’en reste pas moins que le texte déploie une ambiance toute particulière, où, le cas échéant, la sexualité « déviante » n’est pas en reste ; en l’espèce, nombre de séquences de flagellation…

 

« Dans le fourré » inspirera sa célèbre nouvelle à Akutagawa Ryûnosuké, qui inspirera à son tour le célèbre Rashômon de Kurosawa Akira – mais ce qui fait l’essentiel de ces chefs-d’œuvre (les témoignages incompatibles) n’y figure pas : on y voit seulement le bandit leurrer l’époux et violer sa femme, après quoi cette dernière accable son lâche mari qui s’est fait berner et n’a rien fait pour la sauver…

 

« Un amour de Heichû » renvoie, bien sûr, au personnage de galant ridicule du Dit de Heichû, en mêlant deux anecdotes, celle sur la réponse « J’ai lu ! », et surtout celle, bizarrement scatologique, portant sur les circonstances de sa mort.

 

Il faut y ajouter deux contes issus cette fois du Uji shûi monogatari (début du XIIIe siècle), d’un style plus subtil : « Cent ogres marchent dans la nuit » évoque un moine assistant bien malgré lui à une assemblée de démons, qui aura aussi pour effet de le « téléporter » ; « Le Nez », qui suscitera là encore un fameux récit d’Akutagawa Ryûnosuké (de ceux qui l’ont rendu célèbre), est un conte comique sur un moine dont le nez est si long qu’un novice doit le lui soulever pendant qu’il mange, afin qu’il ne tombe pas dans sa soupe…

 

Reste un conte tiré du Tsutsumi chûnagon monogatari (fin du XIIIe siècle ou début du XIVe), « La Princesse qui aimait les chenilles », qui mêle satire sociale et waka à l’ancienne pour un résultat charmeur, avec cette futée mais rude jeune fille qui refuse d’être comme les autres et, par affectation philosophique, préfère collectionner les chenilles plutôt que les papillons – qu’importe les mauvaises blagues d’un séducteur curieux de cette marotte…

 

Fin du tome I – et bilan déjà plus que positif.

 

ÉCRIT DE L’ERMITAGE, DE KAMO NO CHÔMEI

 

Le tome II s’ouvre donc sur l’Écrit de l’ermitage (Hôjôki) de Kamo no Chômei (1212), bref et splendide essai sur l’inconstance du monde, le pessimisme, et le détachement de l’ermite. Un texte qui m’avait collé une sacrée baffe lors de ma première lecture de ce volume, par sa poésie au moins autant que par sa philosophie si ce n’est plus, et que j’ai relu bien des fois depuis, dans ce tome II ou dans d’autres traductions. Pas grand-chose à dire de plus ici que ce que j’en avais dit il y a quelque temps de cela, sous le titre Notes de ma cabane de moine… Toujours aussi fort, en tout cas.

 

LA RÉSERVE VISUELLE DES ÉVÉNEMENTS DANS LEUR JUSTESSE, DE DÔGEN

 

En fait de sagesse bouddhique, le texte suivant emprunte une voie radicalement différente… Il s’agit de (attention…) La Réserve visuelle des événements dans leur justesse (Shôbôgenzô), essai dû au moine Dôgen (1200-1253) – qui, s’il n’est pas l’introducteur de la pensée zen au Japon, est probablement l’auteur le plus éminent du domaine.

 

J’avais donc déjà lu ce texte au titre effrayant – trois extraits, en fait : les chapitres « La réalisation du kôan » (« Genjôkôan »), « Le temps-qu’il-y-a » (« Yûji ») et « La fonction-lune » (« Tsuki »), qui sont censés être relativement abordables. Relativement, hein… Bon, je n’y avais absolument rien panné à l’époque, et pas grand-chose de plus aujourd’hui… Tout au plus suis-je plus à même d’appréhender la réelle profondeur conceptuelle de ces extraits qui, à l’époque, m’avaient sans doute fait l’effet de délires mystiques dont il est impossible honnêtement de retirer quoi que ce soit.

 

En fait, il y a bien quelque chose ici – quelque chose qui me dépasse, sans doute, mais qui, au détour d’une sentence d’allure mystérieuse ou d’une anecdote telle qu’on en livre toujours dès que l’on parle de zen (en mettant éventuellement l’accent sur une irrationalité supposée du courant bouddhique), peut au moins temporairement se dégager, laissant entrevoir une authentique vision du monde (qui pour le coup relève bien d’une certaine rationalité).

 

Ainsi du rôle central du temps – dans une perspective que les comparatistes (parce que moi j’en serais bien incapable…) ont eu volontiers tendance à mettre en perspective avec la philosophie bien plus tardive de Heidegger.

 

Au-delà, on trouve sans doute des choses concernant tant l’appréhension du monde et du réel – avec notamment cette idée, que j’ai cru comprendre, d’un renversement du thème classique et déjà vu ici de l’inconstance du monde (j’ai l’impression qu’il en ressort bien davantage une complexité essentielle mais dénuée de connotations morales) – que de la possibilité de communiquer cette appréhension : la question, plus largement, du dicible – malgré l’hermétisme du texte, ou justement pour cette raison, elle passe, fait intéressant au regard de l’histoire littéraire qui est plus particulièrement l’objet de cette anthologie, par l’usage assumé et extrêmement subtil de la langue et de l’écriture japonaises, plutôt que de recourir par une habitude confinant au snobisme à la langue et à l’écriture chinoises, supposément plus « rationnelles » ; jeu déjà notable en soi, mais rendu plus subtil encore par le recours à des ambiguïtés d’écriture – ainsi de l’usage, au milieu des kanas, des idéogrammes chinois autrement bannis, mais utilisés phonétiquement comme dans les prémices de la littérature de l’archipel, et en jouant en même temps de la symbolique des caractères pour faire ressortir d’autres notions insaisissables autrement… et du coup probablement incommunicables (eh) au-delà du seul énoncé pour des lecteurs occidentaux (c’est tout particulièrement le cas dans le chapitre « La fonction-lune », et c’est ce qui explique ce titre en forme de concept redoublé à mi-chemin entre la philosophie et la poésie, à supposer qu’il y ait une différence entre les deux pour Dôgen).

 

Mais bon : rien panné… Je le relirai dans douze ans, hein ?

 

SOLILOQUE, DE GOFUKAKUSA IN NIJÔ

 

Après quoi nous avons… une petite-nièce présumée de Dôgen, désignée comme Gofukakusa in nijô, c’est-à-dire « la Dame de la Deuxième Avenue, concubine de l’Empereur Retiré Gofukakusa », ou, plus brièvement (ouf), « la Dame de nijô » (1258-c. 1320) – mais pas grand-chose à voir (re-ouf) avec la rugueuse philosophie bouddhique qui précède.

 

Son Soliloque (Towazugatari, littéralement « Parler sans qu’on me demande de le faire », titre qui me plaît tout de suite) est une volumineuse autobiographie, redécouverte seulement en 1950 (dans une copie incomplète du XVIIe siècle). C’est en fait un texte renvoyant à des pratiques antérieures – les « journaux » du premier tome, éventuellement mêlés du raffinement du Dit du Genji (même si c’est avec des connotations différentes), voire quelques renvois plus anciens à des textes tels que les Contes d’Ise ou Le Dit de Heichû, où les poèmes ont une place essentielle au milieu de la prose ; c’est pourtant subtilement différent, dans la mesure où c’est un travail d’une tout autre ampleur visant à retranscrire, non une séquence d’événements sur une période brève, mais bien l’ensemble d’une vie – enfin, plus exactement, l’essentiel : une trentaine d’années…

 

L’œuvre prise intégralement fait cinq tomes, dont sont livrés ici des extraits du début du tome I et du début du tome III. Il s’agit donc de l’autobiographie de la Dame de nijô, qui fut courtisane, connut bien des chagrins amoureux avec ses trois amants (qui lui ont chacun fait un enfant, sans qu’elle puisse exercer son rôle de mère pour autant), l’Empereur Retiré le premier, et changea après coup de vie, décidant de se faire nonne et de déambuler dans le Japon sous cette nouvelle occupation.

 

La langue est subtile, le propos régulièrement déchirant – tout particulièrement la fin du deuxième extrait. Pour autant, ça ne m’a pas plus passionné que cela, je dois l’avouer – le texte ayant donc en outre, sous cette forme, quelque chose d’un anachronisme, encore qu’une étude approfondie balayerait sans doute cette supposition hâtive.

 

LA MARGELLE DU PUITS, DE ZEAMI

 

Tout autre chose avec La Margelle du puits (Izutsu), qui est une pièce de attribuée au grand maître du répertoire Zeami (1363-1443) ; comme toutes les pièces du genre en principe, elle est très brève, et obéit à une structure assez contraignante, largement voire totalement définie par ledit Zeami dans ses écrits théoriques.

 

Pour autant, si les développements des anthologistes sur les rôles (le shité, essentiel, le waki, faire-valoir du premier, le chœur enfin) et les notions centrales du registre (hana, la « fleur », renvoyant à l’interprétation personnelle, et yûgen, la « grâce subtile », qui est un idéal esthétique) m’ont profondément intéressé, le texte de la pièce à proprement parler m’a paru bien plus hermétique, au point d’en être difficile à apprécier pour lui-même – c’est sans doute autre chose en représentation, quoique je ne suis pas bien certain qu’un Occidental, a fortiori ignorant de tout cela comme votre serviteur, pourrait y trouver quoi que ce soit de vraiment enthousiasmant… J’ai donc davantage apprécié ici le paratexte que le texte – ça arrive.

 

Notons quand même que cette pièce développe en fait un des Contes d’Ise (ledit conte, fort bref évidemment, est traduit dans la foulée) ; c’est l’occasion de retrouver encore une fois Ariwara no Narihira – dont les anthologistes avancent qu’il est probablement l’auteur du recueil, mais en laissant entendre que d’autres auraient pu jouer ce rôle, et notamment Ki no Tsurayuki, l’auteur du Journal de Tosa lu dans le premier tome.

 

Par ailleurs, la base du conte ne manque pas de charme – et pour une fois de vraie narration, en évoquant ces deux enfants, garçon et fille (le shité, ça m’a un peu surpris, incarne tout d’abord la fille – ou son spectre), qui grandissent côte à côte dans l’idée qu’ils se marieront un jour ensemble, à observer leur reflet dans le puits… mais qui, à mesure que les années s’abattent sur eux, perdent de leur confiance enfantine pour développer une timidité adolescente, puis une gêne toute adulte.

 

Autre aspect essentiel, la pièce a bien quelque chose d’un hommage, sans doute – à défaut d’autre chose, j’en ai retiré une sensation de mélancolie ma foi pas désagréable.

 

UN HOMME AMOUREUX DE L’AMOUR, D’IHARA SAIKAKU

 

Un Homme amoureux de l’amour (Kôshoku ichidai otoko) est le premier roman d’Ihara Saikaku (1642-1693), qui était jusqu’alors connu en tant que poète, auteur extrêmement prolifique de haïkaïs ; ce fut un grand succès commercial dès sa sortie en 1682 – comme ses romans ultérieurs, d’ailleurs ; ce qui en fait un moment fort du développement d’une littérature « populaire » japonaise.

 

Ihara Saikaku est le grand maître du genre ukiyo sôshi, ou « écrit du monde flottant », et ce roman serait même le premier du genre ; perçu, donc, comme étant de la littérature « populaire », avec les jugements de valeurs qui vont avec, le genre s’exprime d’abord, comme ici, au travers d’œuvres galantes voire pleinement érotiques (même s’il trouvera à s’illustrer autrement par la suite) ; il s’agit semble-t-il également de relever le « réalisme » de ces œuvres, ancrées dans un monde bourgeois très concret de l’époque d’Edo, bien éloigné des récits de cour fréquents jusqu’alors – et de plus en plus engoncés dans un formalisme irréel. En ce sens, les « écrits du monde flottant » développent aussi une philosophie passablement différente : c’est peu dire, que ce roman ne traite pas vraiment les choses de l’amour de la même manière que les œuvres galantes antérieures… Notamment en ce que le pessimisme bouddhique qui les imprégnait souvent n’est plus de mise ici – d’autant que l’auteur opère un retournement significatif, via justement le terme ukiyo, qui revient régulièrement (et dès la première page), et qu’il débarrasse insidieusement de ses connotations classiques de « monde (et amour) douloureux » : le « flot du monde » devient chez lui occasion de mettre en avant les plaisirs charnels – sans moralisme, sans excès de pudeur, et éventuellement de manière très souriante : à bien des égards, ce roman érotique relève de la comédie…

 

Et indéniablement de la parodie, en revenant régulièrement sur certaines de ces œuvres antérieures indépassables, mais implicitement (ou pas tant que ça…) critiquées – et plus encore sans doute les fades copies qu’elles avaient suscité à foison : ce texte, comme bien d’autres dans cette anthologie décidément très bien conçue, multiplie les renvois à d’autres œuvres majeures, antérieures (le Narihira des Contes d’Ise incarne toujours un idéal du séducteur, même sur un ton blagueur ; Les Cent Poèmes sont cités, et tout particulièrement la figure de Ki no Tsurayuki, renvoyant donc aussi au Journal de Tosa ; les Notes de chevet entraînent une parodie vacharde, qui n’épargne pas, globalement, le genre du « journal » ; l’Écrit de l’ermitage – avec un Kamo no Chômei « puant plus que Confucius lui-même » – y devient une technique de drague incongrue ; La Margelle du puits, éventuellement dans sa version , est immanquablement citée…) ou contemporaines (sauf erreur, Chikamatsu, on y arrive – juste après).

 

Tout cela est habile et souvent drôle. Les errances amoureuses du bourgeois Yonosuké, érotomane dès son plus jeune âge, séducteur impossible à contenir avant même ses dix ans, fournissent la trame (souple) de ce roman. « L'amour devait, jusqu'à l'âge de soixante ans, être sa torture. Il se divertit avec trois mille sept cent quarante-deux femmes et partagea les joies de sept cent vingt-cinq garçons. C'est le compte fidèle de ses cahiers. Comment a-t-il pu, depuis cet âge de la "margelle", continuer une telle vie où le foutre ne fut pas épargné ? » Ce qui donne le ton, je suppose…

 

Nous le voyons donc, au fil des brefs chapitres, multiplier les aventures amoureuses, auprès de jolies femmes et de tout aussi jolis garçons (à vrai dire, au début, nous le voyons, garçon, séduire les adultes, avec Kamo no Chômei pour argument, donc…), autant de prostituées et prostitués qui forment son monde au-delà des seuls marchands.

 

Le ton est agréablement léger, badin, parfois franchement drôle ; mais, contrairement à ce que les préjugés du temps pouvaient laisser penser (et sans doute tout autant les préjugés d’aujourd’hui, amenant à se pincer le nez devant le « populaire »), c’est aussi finement écrit, d’une plume vive et alerte, érudite aussi, et très habile dans le pastiche autant que dans la mise en place de situations réjouissantes.

 

Le roman complet fait 54 chapitres (comme Le Roman de Genji, et ce n’est probablement pas un hasard…) ; cette édition en reproduit vingt, qui parviennent miraculeusement à éviter l’écueil attendu de la répétition, et qui assurent un liant suffisant pour suivre l’évolution du personnage et ses désirs envahissants – dans la joie. Très chouette.

 

LA MORT DES AMANTS À SONEZAKI, DE CHIKAMATSU MONZAEMON

 

Un autre grand classique ensuite, tout aussi révélateur de cette évolution des mœurs, avec La Mort des amants à Sonezaki (Sonezaki shinjû, 1703), pièce de Chikamatsu Monzaemon (1653 ?-1724), considéré comme le plus grand dramaturge japonais.

 

Il s’agit en l’espèce d’une pièce de ningyô jôruri, c’est-à-dire de théâtre de « poupées » ou « marionnettes » (on parle aujourd’hui plutôt de bunraku – ce qui me rappelle utilement qu’il me faut revoir Dolls de Kitano Takeshi), genre où s’est le plus exercé l’auteur, s’il a aussi fait du kabuki.

 

En l’espèce, et comme le titre le laisse entendre, il s’agit d’une pièce portant sur le thème classique nippon, et peut-être justement de son fait car il l’a beaucoup mis en scène, du « double suicide » (shinjû – ce qui, chez Kitano puisqu’on y est, me renvoie avant tout à Hana-bi).

 

La pièce est assez courte (bien moins toutefois que l’exemple de de Zeami, plus haut), mais d’une richesse indéniable, dans le fond comme dans la forme – sur ce dernier point, je note quand même le « rôle » déconcertant du « récitant » qui, en gros, narre « en direct » ce qui dans le théâtre occidental relèverait des seules didascalies.

 

La pièce, en tout cas, témoigne d’un changement drastique dans les mentalités, à envisager sans doute en parallèle de l’Homme amoureux de l’amour d’Ihara Saikaku. Adieu le faste de cours mythiques, le propos est ancré dans le réel, éventuellement sordide – encore qu’avec des connotations différentes, puisque les bons bourgeois d’Ihara Saikaku sont ici remplacés par des personnages issus de classes sociales nettement moins aisées (la pauvreté y joue d’ailleurs un rôle déterminant dans la décision de suicide) ; de même, si le roman galant prêtait à rire, ce n’est pas vraiment le cas ici, la teinte morbide étant appliquée d’entrée et perpétuellement maintenue… L’idée étant en outre que la scène doit être dramatique en elle-même, sans artifices « artistes » virant au formalisme et au factice (révision du concept classique d’aware) ; le résultat est parlant, c’est très beau.

 

ENTRETIENS DE KYORAI, DE KYORAI

 

Après quoi nous avons l’Indicible… J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, de parler de poésie japonaise classique, dans cette anthologie et ailleurs – et j’ai fini, bizarrement, par trouver un intérêt à ces waka anciens, au-delà de mes préventions instinctives, même si c’était surtout quand ils étaient enrobés d’une prose contextuelle. Mais le haïku, je ne peux pas…

 

Je dis « haïku », mais c’est un terme moderne ; à l’époque, on disait plutôt « hokku » d’abord, dans le cadre originel du renga (on dira plus tard renku), comme ici – il s’agit, disons, d’une enfilade qui lie (vaguement…) les poèmes en « moitiés » de waka – 17 syllabes d’un côté, et c’est le hokku qui donnera le haïkaï quand il sera pris isolément (mais qui ne l’est donc pas à la base), et 14 syllabes de l’autre, ce qui est le zenku. Ce sont donc des poèmes « vulgaires » (on avance même « comiques »…), d’une extrême brièveté, obéissant à des règles de composition strictes, et dont je n’ai jamais, au grand jamais, compris l’intérêt malgré bien des tentatives – notamment avec les Cent-Onze Haïkus de Bashô, le plus grand maître du genre.

 

Que l’on retrouve ici, forcément, au travers des Entretiens de Kyorai (Kyoraishô), et plus particulièrement de la partie dite « Propos du maître Bashô » (« Senshihyô »), texte publié (à titre posthume) en 1775. Kyorai (1651-1704), un des disciples de Bashô, y discute les poèmes du maître et de ses étudiants dont lui-même avec tout ce beau monde, chacun y ayant son mot à dire – mais avant tout le maître, comme de juste. Plus précisément, ces Entretiens portent surtout sur l’élaboration du renga (liant donc les poèmes comme dit à l’instant) En ville… (d’après les premiers mots du premier poème – ledit renga est traduit ici dans son intégralité… ce qui n’est pas grand-chose), signé de Bashô, Bonchô et Kyorai, issu de La Pèlerine du singe (Sarumino, Ichinakawa no maki), anthologie poétique de l’école de Bashô datée de 1691, et censée montrer ladite école à son meilleur.

 

Et je n’y comprends donc absolument rien… Je n’y vois ni sens, ni émotion, ni technique, ni beauté, ni humour, ni verve, rien. Je ne comprends pas. Les remarques de Bashô et de ses élèves distribuant les bons points et les mauvais points à tel ou tel poème me dépassent systématiquement, je n’en comprends jamais, absolument jamais, les raisons. Peut-être faudrait-il « éduquer mon goût » pour que j’en retire quelque chose, je ne sais pas… Mais je ne comprends pas l’intérêt de la chose. Dôgen, plus haut, était certes ardu, mais, sans tout comprendre, loin de là, je disposais de suffisamment d’éléments pour déterminer qu’il y avait bel et bien quelque chose à y comprendre au-delà de cette forme cryptique… Pas ici : ça me dépasse totalement.

 

C’est sur cette abomination (à mes yeux d’ignare) que s’achève l’anthologie à proprement parler – autrement plus qu’enthousiasmante. Deux textes figurent cependant en appendices, plus contemporains et sortant donc du cadre de ces Mille Ans…, sans que je comprenne toujours bien la raison déterminante de leur présence ici, si les liens ne manquent pas avec les textes qui précèdent.

 

CONTES DE TÔNO, DE YANAGIDA KUNIO

 

Tout d’abord, des extraits des Contes de Tôno (Tôno monogatari) du folkloriste et ethnologue Yanagida (ou Yanagita) Kunio (1875-1962), qui sont une retranscription toute ethnographique de contes et légendes issus de la tradition orale – et bien plus des « contes » au sens où nous l’entendons habituellement, par opposition aux monogatari de la littérature classique japonaise. En tant que tels, ils évoquent brièvement des anecdotes souvent surnaturelles du monde paysan – ce qui, à la fois, rapproche et distingue cette entreprise de celles de Lafcadio Hearn et notamment de Kwaïdan. C’est nécessairement brut de décoffrage, encore qu’étrangement élégant parfois.

 

Cela a en tout cas eu une certaine influence sur la littérature japonaise contemporaine, éventuellement dans le cadre d’une recherche d’ « archaïsme » (je vous parle prochainement de Soleil de Yokomitsu Riichi, d’ailleurs – à peu près contemporain) : Mishima Yukio prisait fort ces contes, y voyant « une miniature de la tragédie » (les liens de Yanagida Kunio avec l’extrême droite nippone, justement au travers de ces travaux ethnographiques qui étaient destinés à mettre en évidence une identité japonaise globale, n’y sont probablement pas pour rien), mais tout autant, dans un spectre politique bien différent, Ôé Kenzaburô ; pas cité ici, j’aurais envie de mentionner également, à vue de nez, Fukazawa Shichirô, pour sa superbe Ballade de Narayama (dont le caractère formellement ethnographique est pleinement assumé), qui donnera l’excellent film que l’on sait, signé Imamura Shôhei. Intéressant…

 

LA STRUCTURE COMPRÉHENSIVE DE L’IKI, DE KUKI SHÛZÔ

 

Le dernier texte de cette anthologie est vraiment très étonnant… Il s’agit de « La Structure compréhensive de l’iki » (« Iki no kôzô », 1930), essai du philosophe Kuki Shûzô (1888-1941). Celui-ci s’était formé à l’école de la philosophie occidentale, en Europe (où il a notamment rencontré Martin Heidegger). Et il y a trouvé des outils, notamment dans la phénoménologie de Husserl et dans l’herméneutique – laquelle deviendra sa méthode.

 

C’est ainsi au travers de ces outils conceptuels nés en Europe que le philosophe japonais entend disséquer la notion (complexe) d’iki, renvoyant à un idéal esthétique emblématique de l’époque d’Edo et de la civilisation urbaine de ce temps. C’est là qu’est le contraste qui fait tout le sel de cet article d’un abord ardu : le philosophe use d’une méthode et de notions implacablement sérieuses pour définir cet idéal de légèreté généralement mis en rapport avec l’activité de « séduction » – même s’il évoque en fait tout autant la « vaillance » et le « renoncement »…

 

Piochant volontiers dans les classiques de la littérature japonaise (dont certains figurant dans cette anthologie, bien sûr), le philosophe décortique donc la notion intrinsèquement japonaise pour en exprimer une éthique « débauchée » (il avait semble-t-il cette réputation – ce qui nous renvoie tout particulièrement à l’érotisme « bourgeois » d’Ihara Saikaku), et on le devine sourire derrière chaque concept… tout en restant parfaitement sérieux.

 

Du coup, même si l’essentiel m’a probablement échappé (ma culture philosophique, a fortiori contemporaine, est bien trop limitée pour pleinement appréhender tant le texte en lui-même que les subtiles notions qu’il emploie), j’ai bien aimé cet essai étonnant et iconoclaste, réjouissant enfin…

 

CONCLUSION

 

Peut-être pourrait-on en tirer la leçon de cette anthologie – qui est érudite mais jamais pesante, et plus qu’à son tour enthousiasmante ; en tout cas remarquablement conçue, et riche d’enseignements. Les éditeurs ont ainsi dessiné un fascinant panorama de la littérature classique japonaise, éclairant en soi, et donnant souvent le goût d’en lire davantage. C’est une réussite indéniable, que je vous recommande chaudement.

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