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Histoire secrète du sire de Musashi, de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

Histoire secrète du sire de Musashi, de Junichirô Tanizaki

TANIZAKI Junichirô, Histoire secrète du sire de Musashi, [Bishûkô hiwa], traduit du japonais par Marc Mécréant, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1931, 1997] 2012, 242 p.

 

IL FAUDRA, QUAND MÊME

 

Junichirô Tanizaki fait partie de ces immenses auteurs japonais qu’il me faut découvrir – car je n’en avais lu auparavant qu’un seul livre, le célébrissime et excellent roman La Clef, un classique de l’érotisme, il y a quelque temps de cela…

 

En fait, c’est d’ailleurs un auteur qui, au vu de ses thèmes fétiches, devrait assez souvent me parler – notamment dans sa dimension (a)morale ? Ceci étant, son œuvre pléthorique témoigne de ce qu’il s’est essayé à bien des thèmes, bien des genres, bien des registres… Son célèbre essai Éloge de l’ombre prend la poussière depuis bien trop longtemps dans ma bibliothèque de chevet, d’ailleurs.

 

Mais il faudra bien poursuivre, oui.

 

SEX AND VIOLENCE

 

Pourquoi l’Histoire secrète du sire de Musashi ? Comme ça, en fait – en errant dans une librairie, le titre m’a tapé dans l’œil… Pour de plus ou moins bonnes raisons, d’ailleurs : si la couverture (un détail de Cent Guerriers, de Yoshitoshi) est tout à fait appropriée, la quatrième de couverture l’est sans doute moins – qui parle d’un roman « excentrique » (admettons), mais aussi « d’une rare violence »… alors que pas vraiment – oui, même si cette couverture que je louais à l’instant pourrait le laisser croire…

 

Mais c’est plus compliqué que ça, en fait ; la violence a bien son rôle à jouer dans cette « histoire secrète », avec quelque chose de grotesque plutôt que d'horrible, mais avant tout comme un corollaire troublant de la sexualité, bien davantage mise en avant par l’auteur lui-même. Et pourtant, l’Histoire secrète du sire de Musashi n’est probablement pas un roman érotique ainsi que La Clef… Pas du tout, même.

 

Fausse piste encore ? Eh bien, non, pas forcément non plus… Mais, avant que d’être un roman « violent » ou « érotique », l’Histoire secrète du sire de Musashi m’a fait l’effet d’être… drôle, surtout ; ou disons ludique – ce qui n’exclut pas le sérieux, dans le cas présent ; mais j'ai quand même le sentiment que l'humour prime.

 

DEUX TRADUCTIONS

 

À noter qu’il existe deux traductions françaises de ce roman. La première, sous le titre La Vie secrète du seigneur de Musashi, était associée à l’origine à un autre texte de l’auteur, intitulé Le Lierre de Yoshino, et elle était le fait de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura (dont j’avais beaucoup apprécié l’excellente anthologie Mille ans de littérature japonaise) ; la seconde, plus tard, a été réalisée par Marc Mécréant, sous le titre Histoire secrète du sire de Musashi, dans le cadre de l’édition des Œuvres de Tanizaki, en deux énormes tomes (parus en 1997 et 1998), dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade (pour l’anecdote, Junichirô Tanizaki demeure à ce jour le seul écrivain japonais à figurer au catalogue de la collection), et c’est cette traduction plus récente qui est ici reprise (dans un petit volume au prix certes tout autre, hein).

 

Or ces deux traductions sont semble-t-il bien différentes – notamment en ce que celle de Marc Mécréant a l’air plus fidèle en même temps que plus joueuse : le rendu du texte est plus précis, ainsi que sa manière « archaïsante », délibérée, qui s’exprime à chaque page, non sans une certaine dimension humoristique, d’ailleurs.

 

En témoigne notamment cette « préface » à l’ouvrage, qui est bien le fait de l’auteur ; or Tanizaki, dans le texte original, l’avait écrite, non en japonais, mais dans un chinois quelque peu antique, langue des lettrés – et, pour rendre cette dimension en français, Marc Mécréant en a donc livré une traduction latine ! Je vous rassure, elle est suivie de la traduction française…

 

Au-delà cependant de cet exemple un peu extrême – et donc pas forcément si édifiant que cela –, la plume est assurément belle, et a pris le parti de la couleur et (je suppose) de la précision, le cas échéant contre la transparence. Quand René de Ceccatty et Ryôji Nakamura écrivent « 1549 », Marc Mécréant dit « l’an 18 de l’ère Tenmon » (sans note explicative ici, contrairement à ce qui se produit dans l’édition de la Pléiade, à ce que j’ai cru comprendre) ; mais, au-delà, il y a donc cette envie de rendre le caractère « ancien » du texte original, en faisant usage le cas échéant de termes désuets en français, là où les premiers traducteurs faisaient plus « simple » : les « mètres » de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura deviennent donc chez Marc Mécréant des « toises », les « miradors » sont des « tours de guet », l’ « homme vaniteux » un « mirliflore »…

 

Globalement, c’est bien cette seconde approche qui me paraît plus pertinente – ou en tout cas, plus exactement, elle est davantage à mon goût. Et le texte gagne bien en couleur à être ainsi traduit. Mais, histoire de vous faire votre propre idée, je vous renvoie à cette page, qui fournit quelques comparaisons instructives des deux approches.

 

LE RÉCIT ÉPIQUE (OU PAS) ET SES SOURCES (FICTIVES)

 

Le roman, ainsi que je l’ai mentionné à l’instant, a donc quelque chose d’ « archaïque », mais non sans ambiguïtés.

 

Il rapporte des événements datant du XVIe siècle de notre ère (en plein dans l’époque Sengoku, celle des conflits incessants entre provinces, avant que les fondateurs du Japon moderne, et surtout, en dernier lieu, Ieyasu Tokugawa, n’y mettent un terme). Le roman cite nommément ses sources, deux ouvrages surtout, auxquels il a systématiquement recours, datant de l’époque même, qui sont Choses vues une nuit en rêve, dû à la nonne Myôkaku, et les Mémoires d’un curieux personnage du nom de Dôami ; des témoins de premier ordre de ce qu’il s’agit de raconter ; et, évidemment, de pures inventions.

 

Mais le narrateur, naviguant entre ces sources et quelques autres, comme la Chronique guerrière des Tsukuma, a beau user d’une plume extrêmement subtile, pour ne pas dire compassée, il n’est pas pour autant lui-même un homme du XVIe ou au plus tard du XVIIe siècle : la « préface » étant datée « en ce début de l’automne de la dixième année de Shôwa, année du cadet du Bois et du Sanglier », et signée « l’ermite du sud de Settsu », il semble bien être Tanizaki lui-même, au XXe siècle, donc…

 

(En supposant que le narrateur soit bien le « préfacier » ? Honnêtement, j’ai un vague doute, alors, au cas où...)

 

Tanizaki qui s’amuse avec les codes du roman historique, et au moins autant de l’exégèse historique ? Où l’on peut donc revenir sur la question de la traduction, j’imagine - mais celle de Marc Mécréant me paraît décidément très élégante…

 

LE SECRET DU GUERRIER

 

Quoi qu’il en soit, la corrélation de ces divers documents a pour objectif de nous narrer l’Histoire secrète du sire de Musashi – un personnage imaginaire, hein : rien à voir avec l’auteur du Traité des Cinq Roues, notamment (s’il lui est presque contemporain, mais un peu antérieur à vue de nez – si j’ose dire…).

 

Vaillant guerrier, connu pour ses exploits militaires en cette époque qui offrait plus que jamais maintes occasions aux bushi de briller, il avait cependant une personnalité trouble, qui ne ressortait pas forcément, voire pas du tout, dans les annales officielles toutes dédiées à la seule exaltation des vertus martiales.

 

D’où cette histoire « secrète » : les témoignages de la nonne Myôkaku et de Dôami, avec toutes leurs différences très vite mises en avant, s’accordent cependant pour livrer un portrait plus déconcertant du guerrier, et, dès la « préface », le mot est lâché : la vie du combattant a été tout du long ou presque placée sous le sceau de la satisfaction de désirs sexuels guère convenables…

 

MARQUÉ À VIE

 

Le drame commence alors que le sire de Musashi – ou plutôt Hôshimaru, à cette époque (il ne deviendra sire de Musashi qu’à la mort de son père Terukuni, et changera deux fois d’identité d’ici-là, et encore une dernière fois après – rien que de très normal, hein) –, Hôshimaru, donc, n’est encore qu’un enfant, dans les treize ans (dans une société, bien sûr, où l’adolescence n’est sans doute pas une réalité très pertinente ?). Il est alors un « otage », pratique courante en ces temps féodaux marqués par les guerres privées – un otage du seigneur Ikkansai du clan Tsukuma ; et il vit dans la forteresse montagnarde de ce dernier, du nom d’Ojika.

 

Or ladite forteresse est prise d’assaut par un seigneur rival, Yakushiji Danjô Masataka. L’affaire s’éternise, le siège se perpétue au fil de longs combats tous plus vains les uns que les autres, mais pas moins meurtriers… Et le petit garçon, comme tout petit garçon de sa condition sans doute, n’a qu’une envie : se battre. Las ! On ne lui permet même pas d’aller sur les remparts pour observer les événements ! C'est trop injuste !

 

Or le désir de se battre s’accompagne d’un autre pas moins prégnant, et peut-être même plus encore : celui de voir un cadavre… Aussi, dès avant l’événement « fondateur » qui va suivre, le futur sire de Musashi avait sans doute déjà quelque chose d’un peu tordu.

 

Hôshimaru est cloitré avec d’autres otages – rien que des femmes, de tous âges… Une compagnie qui humilie le mâle en puissance, d’une certaine manière ? Il n’en trépigne que davantage : il veut voir un cadavre ! Ou ne serait-ce qu’une tête tranchée ! Une vieille, parmi ces otages, prend sur elle de satisfaire aux désirs du jeune garçon : une nuit, elle le guide en secret dans une mansarde, où trois femmes – trois otages – se livrent à une bien curieuse activité : elles s’occupent, sur l’ordre du seigneur du château, de rendre « présentables » les têtes tranchées des ennemis tombés au champ d’horreur… Comme autant de scalps précieusement récoltés, chaque guerrier se faisant un devoir d’avoir la plus belle et la plus ample collection, aussi morbide soit-elle : la gloire est à ce prix.

 

Le tableau dans son ensemble a de quoi marquer – mais c’en est un détail qui décidera de toute la vie de Hôshimaru par la suite : de ces trois femmes, la plus jeune et la plus belle s’occupe de peigner les têtes tranchées – en obéissant à des rituels déconcertants. Comme de juste, Hôshimaru tombe irrémédiablement amoureux de la fraîche jeune fille. Mais, surtout, il gardera à jamais en tête cette séquence précise : quand la « toiletteuse », maniant une tête au nez coupé, esquisse un troublant rictus de pure délectation sadique…

 

Pourquoi cette tête est-elle privée de son nez ? On lui explique que c’est là ce qu’on appelle (opportunément…) une « tête de femme » : quand un guerrier, après avoir mis à mort un ennemi, fait dont il entend bien se glorifier par la suite, n’est pas en situation d’emporter sa tête, il se contente pour l’heure de lui prendre son nez ; le champ de bataille dégagé, ne lui reste donc plus qu’à retrouver la tête sans nez, sans risque qu’un autre se l’accapare, n’ayant pas quant à lui l’appendice qui sert de preuve ultime. Aucune idée quant à la véracité de cette anecdote ou pas, hein…

 

Hôshimaru est désormais hanté : il veut se battre, il veut tuer, il veut trancher des nez sinon des têtes – et voir, après coup, une charmante jeune femme manipuler la relique macabre… Ce désir lourd de perversité ne le quittera plus jamais.

 

LE HÉROS SECRET

 

Dans l’immédiat, le jeune garçon, n’y tenant plus, use d’un stratagème pour quitter subrepticement la forteresse assiégée, dans l’idée de récolter une tête. Contre toute vraisemblance sans doute, il parvient à la tente même du général ennemi… et le tue ! Las, il n’a que le temps d’en prélever le nez – il lui faut fuir, de crainte d’être saisi par les fidèles de sa victime.

 

Et ce n’est qu’alors, tandis qu’il rentre à la forteresse assiégée, qu’il comprend qu’il n’est certainement pas en mesure de se vanter de ce fait d’armes, aussi héroïque lui ait-il d'abord paru, pour tout un tas de raisons… Il gardera ce secret pour lui – son rôle déterminant dans la fin du siège… mais aussi cette infamie : il a non seulement lâchement assassiné Yakushiji, mais en plus il l’a mutilé, dégradé ! Et « gratuitement »…

 

L’affaire est tenue secrète par les familiers du défunt également – ils prétendent que leur seigneur est tombé malade, et que c’est pour cela qu’il a fallu lever le siège ; et personne, bien sûr, ne devait le voir sans son nez… mais c’est pourtant ce que fera sa fille Kikyô. Et elle en gardera rancune.

 

PERVERSION ET BASSESSES DU GUERRIER

 

Bon, je ne vais pas tout vous raconter, hein… Sachez seulement que l’enchaînement des circonstances ne fait que confirmer l’orientation première de Hôshimaru, alors même que celui-ci prend son nom de guerrier, Kawachi-no-suke, et enchaîne bientôt les exploits martiaux ; il en ira de même quand il deviendra sire de Musashi sous le nom de Terukatsu ; peut-être enfin quand il sera le révérend Zuiun-in…

 

La vision morbide le hante. Il a certes accès à la jouissance suscitée par le meurtre et la mutilation, mais le spectacle d’une jolie demoiselle manipulant une « tête de femme » surpasse donc toutes les autres jouissances ! Pour ressusciter ces délices incongrus, Kawachi-no-suke est prêt à toutes les bassesses : il ment à tous, trahit ses maîtres, tue et mutile à tout va…

 

Et le caractère sexuel de ces fantasmes, sous-jacent quand il n’était encore que Hôshimaru, devient toujours plus prégnant – jusqu’à éclater dans sa relation improbable avec Kikyô : celle-ci ne sait pas que c’est Kawachi-no-suke qui a tué son père avant d’en dégrader le cadavre – elle entend faire payer pour cela Norishige, le fils d’Ikkansai… Or Norishige est son époux : les deux clans ont signé la paix en concluant cette union ! Kikyô ne veut pas forcément le tuer… mais il perdra son nez ! Il le faut ! Kawachi-no-suke, en preux chevalier servant, est tout disposé à satisfaire à cette requête… alors même qu’il est employé dans la garde dudit Norishige, qu’il connait par ailleurs depuis l’enfance ! Et alors même, bien sûr, qu'il est, non sans délectation on peut le supposer, le véritable coupable de l'infamie que sa maîtresse le charge de châtier chez un innocent...

 

BLÂMER ?

 

Ce jeu pervers implique un héros pervers – le « vrai » sire de Musashi n’apparaît que dans cette histoire « secrète ». Et la nonne Myôkaku comme l’amuseur Dôami, qui ne se leurrent certainement pas sur la dimension sexuelle de ces troubles et inopportuns désirs, trouvent bien des occasions d’illustrer les fantasmes morbides du sire de Musashi, comme étant les véritables aiguillons de l’ensemble de sa carrière.

 

Mais, au fond, ils ne jugent pas vraiment – alors qu’ils auraient tout lieu de le faire, notamment le pauvre Dôami (victime du sadisme de son maître, dans une scène incroyablement oppressante, alors que le cadre paraît globalement plus « badin »). Si le sire de Musashi est vaguement blâmé, c’est peut-être surtout dans sa relation à sa naïve épouse, Shôsetsu-in ? Peut-être sa liaison avec Kikyô est-elle d’une certaine manière trop « joliment » romanesque pour susciter l’infamie – quelque chose d’une perversion (si j’ose dire) de la tradition importée de « l’amour courtois », rendue plus cocasse et édifiante justement par ses excès macabres et son immoralité ? Le sire de Musashi est un pervers autant qu’un héros – dont le sado-maso-fétichisme justifie toutes les bassesses, et est en fait la véritable source de ses faits d’armes ; un personnage odieux sans doute, mais peut-être à un point tel que le blâme ne saurait l’atteindre ?

 

L’HUMOUR, SURTOUT ?

 

Mais la satire a probablement sa part dans tout cela – satire d’une tradition littéraire de récits épiques, mais éventuellement aussi et surtout de leur « révision » à cette époque précédant de peu le totalitarisme militariste et nationaliste (qui cherchera en son temps des poux à Tanizaki, en promouvant une littérature de pure propagande héroïque, bien loin des thèmes fétiches et « moralement subversifs » de l’auteur) ? Cela, je n’en sais rien...

 

Tanizaki, après tout responsable d’une édition modernisé du Dit du Genji – long classique courtisan disséquant le désir sous toutes ses formes –, ne raillait probablement pas les œuvres anciennes, qui, dans leur approche de la moralité (notamment pour celles qui avaient échappé à la mainmise du confucianisme ?), avaient parfois quelque chose de bien conforme à sa manière. Peut-être est-ce plutôt du côté de leur héritage qu’il faut donc chercher ?

 

Ce qui me paraît certain, c’est que l’humour occupe une place essentielle dans l’Histoire secrète du sire de Musashi, et ce dans la forme autant que dans le fond : j’ai déjà évoqué la forme sous cet angle, mais l’humour du roman, même sacrément tordu (autant que les passions coupables de son héros ?), ne semble guère faire de doute, tout particulièrement dans les scènes où Kawachi-no-suke découvre les mauvaises intentions de Kikyô à l’égard de son benêt d’époux Norishige : celui-ci survit à plusieurs attentats qui le défigurent toujours un peu plus, sans jamais rien suspecter – ce qui en soi est déjà assez drôle. Mais le brave seigneur, affligé d’un bec-de-lièvre, du fait d’une flèche supposée emporter son nez mais l’ayant raté de peu, se ridiculise toujours un peu plus, son élocution maladroite n’ayant dès lors plus rien à voir avec la gravité solennelle que l’on est en droit d’attendre d’un seigneur... Lequel aura par la suite d’autres occasions de se ridiculiser, n’impliquant pas ce handicap,  ainsi quand il se pique de devenir poète ! Et que penser du procédé employé par Kawachi-no-suke pour enfin communiquer avec son fantasme Kikyô ? Je ne vais pas vous décrire la scène, mais elle me paraît bien moqueuse, tout de même – on ne voit guère de héros dans semblable position, d’habitude…

 

Ce qui n’empêche pas Tanizaki, le cas échéant, de livrer aussi des scènes fort sérieuses – dont le terrible supplice de l'amusant Dôami rapidement évoqué plus haut.

 

En fait, fond et forme s’associent comme de juste, et l’humour du roman est bien servi par la plume très contournée de l’auteur, aussi digne que ses modèles, authentiques ou pas ; les situations les plus absurdes et outrancières sont ainsi rapportées avec un ton élégant et pince-sans-rire des plus savoureux.

 

ENCORE !

 

Je ne saurais dire au juste où se situe l’Histoire secrète du sire de Musashi dans l’œuvre de Tanizaki – pas d’un point de vue chronologique, hein ; mais on en a fait ici un chef-d’œuvre, là un récit très mineur… Qu’importe sans doute.

 

Ce qui compte, c'est que j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, d’un amoralisme réjouissant et blagueur, et par ailleurs d’une précision et d’une habileté dans le style comme dans la conception, qui sont bien d’un grand auteur.

 

Non, ce n’est probablement pas un chef-d’œuvre (ce n’est notamment pas La Clef, ma seule lecture de Tanizaki auparavant), mais ça se lit vraiment bien – et avec beaucoup de plaisir, le maître mot du roman.

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20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 13-14], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [450 p.]

 

DES HAUTS, DES BAS

 

J’avance dans ma lecture de 20th Century Boys, de Naoki Urasawa, avec ce tome 7 « Deluxe », rassemblant les volumes 13 et 14 de l’édition originelle.

 

J’avance, oui… en dépit de nombreuses phases de scepticisme quant à l’évolution de la série au long cours. Et de plus en plus ? Le fait est que, si la série demeure globalement accrocheuse, c’est parfois un peu par addiction artificielle – disons que mon comportement à cet égard a quelque chose de « mécanique » : on m’a (je me suis ?) poussé dans le dos avec le premier tome, alors je continue… Et je peste régulièrement, mais, tout aussi régulièrement, la BD me reprend aux tripes quand je ne m’y attends plus, en prenant une orientation éventuellement surprenante – vraiment surprenante, j’entends, pas seulement la mise en œuvre des procédés façon thriller qui imprègnent la structure narrative même de l’œuvre, de manière tantôt réjouissante, tantôt agaçante. Il y a toujours ou presque des bonnes choses, en fait – voire des très bonnes… et elles suffisent à m’inciter à continuer.

 

Ce tome 7 « Deluxe » m’a fait l’effet d’une illustration plus qu’éloquente de ces dimensions mêlées de la série – avec un volume 13 originel très dispersé, où l’on trouve de très bonnes choses et d’autres nettement moins bonnes, mais surtout sans l’impression que les choses avancent de manière très utile… Mais suit un volume 14 originel qui, lui, autrement resserré dans l’ensemble, m’a paru vraiment bon, même si pas sans défauts.

 

Or il faut bien ça : il semblerait, à ce que j’ai pu en lire ici ou là, que la BD approche alors de la fin de son « second arc » (le premier, c'était celui qui s’achevait – obscurément, mais de manière plutôt bien vue – sur la « fin du monde », le 31 décembre 2000 ; c'était dans le tome 3 de cette édition). L’accroche du tome 8 « Deluxe », pourtant, ne me paraît guère enthousiasmante, en revenant à ce satané complot visant à assassiner le pape, allons bon (voyez dans le tome 5)… Autant dire, jusqu’alors, les seuls aspects de la BD qui ont pu me faire avancer, chose inédite autrement, que cette fois c’était tout bonnement « mauvais ».

 

Mais, d’ici-là, ce tome 7 « Deluxe » constitue bien un opus plus que correct, et même bien plus que ça : très bon, disons-le – même si en bonne partie parce que sa deuxième moitié rattrape bien des faiblesses (relatives) de la première.

 

AMI MORT – MAIS OUI

 

Le tome précédent s’était conclu sur une des plus grosses « révélations » de la série jusqu’alors – et en même temps une des plus grossières et ineffectives.

 

Nous y avions donc assisté à « la mort » (on y croit) d’Ami – et en même temps à la révélation de son identité : il était donc Fukube, un des membres de la « bande à Kenji », censément mort le 31 décembre 2000 comme tous les autres – sauf que même les autres s’avèrent en fait tous vivants, ou plus exactement ont survécu au moins quelque temps encore… Kenji, à ce stade du récit, demeure la seule exception. À maints égards, ça sent donc les gros sabots, et cela fait quelque temps sans doute que cette thématique n’est plus guère palpitante à mes yeux. En fait, c’en était arrivé au point où la mort d’Ami (on y croit) autant que le dévoilement de sa véritable identité (on y croit) m’avaient laissé complètement froid…

 

Mais, Naoki Urasawa n’étant pas une bille (et son complice Takashi Nagasaki non plus, sans doute), il a parfois su, au fil de sa BD, surprendre « après coup », mais surprendre « vraiment », au sens où la « vraie révélation » suit, en fait, les « révélations » autrement attendues et mises artificiellement en avant en abusant des procédés les plus artificiels du thriller – à la sauce BD le cas échéant, comme de juste. On n’en dévoilait que davantage le jeu sur les codes qui est au cœur de la série ; avec cependant une réussite, et/ou une pertinence, variables.

 

En tout cas, c’est en partie ce qui se passe ici. Ami est mort ? Bof… Ami était Fukube ? Mf… Rien à foutre ? Peu ou prou, oui… Pourtant, en confirmation de ce que j’avançais à l’instant, ce tome 7 « Deluxe » s’ouvre sur ce qui compte vraiment dans cette histoire : la prise de conscience, tardive, que Fukube… n’était pas un ami d’enfance de Kenji et compagnie. Et c’est bien pourquoi personne parmi eux ne s’en souvenait, quand ils s’étaient « retrouvés » dans les dernières années du XXe siècle ! Une idée pas forcément évidente à avaler, mais très riche, indéniablement – elle a en fait un potentiel énorme… mais guère exploité dans ce volume, pour être franc. Cela oriente toutefois un peu le volume 14 originel qui forme la deuxième partie de ce septième tome – qui est bien à mes yeux une brillante réussite.

 

LES CONSÉQUENCES DE LA MORT D’AMI

 

En attendant, toutefois, le tome 13 originel doit bien composer avec le caractère « énorme » (…) de cet événement : Ami est mort !

 

(On y croit.)

 

Pareil « drame » ne peut qu’avoir des conséquences : Ami, après tout, était le sauveur du monde, celui qui avait trouvé comment mettre un terme à la terrible épidémie propagée par les odieux terroristes de la bande à Kenji le 31 décembre 2000 !

 

Or l’épidémie était mondiale – l’émotion l’est donc tout autant. Partout, aux quatre coins du globe (quelle expression…), on pleure Ami. Mais tout particulièrement au Japon, certes, où des milliers, des millions de citoyens veulent rendre un ultime hommage au bienfaiteur ultime – qui, dans sa légendaire modestie, son merveilleux désintéressement, avait souhaité que l’on ne lui consacre pas de cérémonie officielle. Ben tiens…

 

Mais il y a d’autres répercussions au niveau local. Le Parti de l’Amitié, vrai parti politique si fondé sur les bases d’une secte, se déchire sur la suite des événements – littéralement : bientôt les menaces volent, et les « morts suspectes » déboulent tout aussi rapidement. Dans ce cadre, c’est étonnamment (ou pas) Manjôme Inshû, aka « LA PLUS GROSSE TÊTE DE POURRI DU CUL DE TOUTE LA BD », qui s’en tire le mieux – sur le plan narratif : le bonhomme effondré a même quelque chose… d’émouvant, à l’occasion, qui ne fera que se développer dans la deuxième partie de ce gros septième tome.

 

Et nos héros ? Décidément bien vivants – dernier rappel en date, le bon gros Maruo ! Ils se retrouvent chez Haru Namio, horrible chanteur de l’horrible « Hello ! Hello ! L’Expo ! », hymne à Ami autant qu’à l’Exposition Universelle prévue pour bientôt, en écho de celle, très marquante dans l’histoire du Japon contemporain, qui avait eu lieu à Osaka en 1970 – très justement évoquée dans les moments où la BD se concentrait sur Kenji et ses amis enfants (mais avec comme de juste quelques répercussions par la suite – dont la « Tour du Soleil » déportée). Or Haru Namio, ainsi que nous l’avions appris dans le tome précédent (et ça pour le coup c’était très surprenant), est un ennemi acharné d’Ami – qui complote de longue date sa perte avec son « agent » Maruo. Nous apprenons ici pourquoi – dans une scène qui m’a paru un peu faible au regard de ce qu’elle impliquait, bon…

 

L’essentiel est cependant, encore que cela se passe pour quelque temps d’explications, que nos résistants savent que leur combat ne s’achève pas avec la mort d’Ami. Ils ont bien des choses à faire, car la menace persiste – et les « cahiers de prédictions », le « premier » comme le « nouveau », laissent toujours augurer d’un avenir des plus sombre…

 

L’ÉPIDÉMIE - BIS

 

Cette intuition se révèle bien vite fondée… car une nouvelle épidémie se propage insidieusement de par le monde – une épidémie qu’Ami, mort, ne peut pas stopper ! Et pour laquelle il n’y a pas de vaccin, semble-t-il ; aveu qui, comme de juste, nous est indirectement fait par Kiriko, la sœur de Kenji et mère de Kanna – et nous « savons » que la scientifique a sa part de responsabilité dans l’élaboration du virus du « bain de sang de l’an 2000 ». Ce qui passe ici par une assez longue scène l’opposant à un Yamane décidément inhumain, scène qui, là encore, me paraît un peu décevante au regard de son potentiel.

 

Mais il y a donc une nouvelle épidémie – dont on nous « prédit » qu’elle sera bien pire que la première : elle est destinée à effacer de la surface de la Terre 99 % de l’humanité (parce qu’il y a toujours 1 % qui survit…). Pour l’heure, cependant, elle agit en douce – se limitant à des zones restreintes et vite isolées.

 

Mais de telles zones, on en trouve dans le monde entier… Comme en témoignent deux épisodes plus ou moins « post-apo », en forme de « nouvelles » aux liens très minces avec la trame principale (mais il y a bien de tels liens malgré tout), d’abord dans un trou perdu des États-Unis, ensuite dans une petite ville allemande – le premier est sans doute un peu convenu et presse-bouton, si pas inintéressant, mais le second est vraiment très joli (oui, oui : joli…).

 

La tentative de ramener tout ça dans le cadre japonais est plus ou moins convaincante, par contre – essentiellement via le petit ami d’une copine à Koizumi. Celle-ci adopte plus que jamais un rôle de bouffon, pas totalement désagréable dans un premier temps, d'ailleurs (avec un moment « soap de lycéennes » relativement rigolo) ; en fait, c’est cette fois quand la donne redevient subitement « sérieuse » que ça ne marche plus trop – il pourrait y avoir de vrais enjeux, pourtant, mais en l’état, cela fait un peu l’effet d’une « diversion »… plus encore, en fait, que pour les saynètes américaine et allemande, bizarrement.

 

UN VOLUME 13 EN DEMI-TEINTE…

 

C’est l’effet global de ce volume 13 ; il me semble, à tort ou à raison, peiner à exposer la suite des événements après la mort d’Ami. Il contient plusieurs idées intéressantes, mais globalement sous-exploitées. Bizarrement, c’est peut-être quand il prend le temps de s’éloigner un peu du cœur de l’intrigue qu’il se montre le plus convaincant – avec les petits vieux allemands, ou Koizumi qui souffle un peu en compagnie de ses copines écervelées.

 

En tant que tel, il n’est donc pas mauvais, et on a lu dans les tomes précédents des « mini-arcs » nettement moins bons (suivez mon regard du côté du tome 5 « Deluxe », avec Kanna unifiant les mafieux pour sauver le pape…). Mais il se disperse, et est un peu trop dans l’attente – ce qui, en même temps, au plan de la logique narrative, fait parfaitement sens, certes, mais bon : sentiment mitigé, quoi.

 

… MAIS UN TRÈS BON VOLUME 14

 

Le volume 14 originel m’a bien davantage convaincu. Il est très différent, en même temps… S’il y a bien quelques interruptions çà et là, presque des plans de coupe ou que sais-je, l’intrigue principale reste cependant focalisée sur un même petit groupe de personnages (avec des invités-surprises-ou-pas-vraiment-surprises pour le principe) engagé dans une unique action.

 

RETOUR À L’AMBIGU SIMULATEUR D’AMI

 

Je suppose qu’il n’y a rien d’étonnant, au fond, si cette intrigue-là m’a autant parlé : elle fait en effet appel à une des meilleures idées de la BD à mon sens : le simulateur d’Ami.

 

Nous l’avions déjà vu bien plus tôt, essentiellement avec Koizumi, pour des séquences fortes qui donnaient au personnage gaffeur et égocentré de la petite lycéenne une épaisseur soudaine et bienvenue – en la mêlant, donc, à Kenji et ses copains enfants : c’était, pour la BD, un moyen pertinent de réintégrer dans sa trame narrative complexe les éléments mêmes qui la fondaient à l’origine – une alternative bienvenue aux seuls flashbacks, d’autant plus convaincante qu’elle se montrait d’une extrême ambiguïté.

 

En effet, cette « simple » simulation virtuelle s’avérait rapidement bien plus complexe. Et la BD, via les réactions des personnages à ce procédé, avançait à demi-mots des connotations tout autres : un simple « jeu »… Non. S’agissait-il d’explorer la psyché déviante d’Ami ? N’était-ce pas en même temps quelque chose de plus fort encore, tenant peu ou prou du voyage dans le temps ? Peut-être pas, c’est aller un peu loin… mais les réactions des personnages allaient dans ce sens, et cela ne faisait que rendre le procédé plus fascinant encore – et subtil : l’acte lui-même, et ses représentations, se mêlent donc sans cesse dans cette machine bizarre. S’en suit, en tâche de fond sinon au premier plan, un questionnement de la réalité qu’on aurait forcément envie de qualifier de dickien – et peut-être d’autant plus qu’au fur et à mesure que les « joueurs »… « progressent », de niveau en niveau, ils en viennent, ainsi que leurs contacts « extérieurs » (s’il y a bien un « extérieur » ? Ou si c’est bien le bon mot ?) à envisager avec toujours plus de perplexité ce qui aurait dû être une évidence : la part de mensonge dans tout ça. Sauf que cela ne fait qu’augmenter encore un peu plus leur trouble…

 

LA GLOIRE DE YOSHITSUNÉ

 

Dans le présent volume, Koizumi est largement contrainte (par les « gentils »…) de revivre ce cauchemar – qui avait bien failli lui coûter, sinon sa vie, du moins sa santé mentale ! Mais elle est accompagnée d’emblée par Yoshitsuné – le vieux « commandant » de la Résistance à Ami, qui n’a toutefois jamais pu s’envisager comme tel : bonhomme timoré et hésitant, il ne cesse de répéter qu’il n’a occupé cette fonction que par défaut… Alors, maintenant que ses camarades reviennent l’un après l’autre ?

 

Or Yoshitsuné est un très beau personnage – et ses interrogations, alors qu’il revit « ses » souvenirs de 1971 (mais via la machine d’Ami…), sont bien touchantes. À mesure que l’intrigue avance dans ce tome, à vrai dire, le personnage toujours un peu perdu n’en devient que toujours plus émouvant – jusqu’à l’avant-dernier chapitre, sauf erreur, où se produit enfin l’événement vers lequel il tendait sans doute d’emblée : la confrontation avec le petit garçon qu’il fut… C’est l’apogée de ce volume, un moment très touchant, très bien vu (aussi le peu qui reste encore après ça paraît-il un peu terne, sans doute…). La manière dont Naoki Urasawa fait bifurquer son récit jusqu’à cette rencontre est par ailleurs très habile.

 

COMME SI C’ÉTAIT VRAI ?

 

Et, bien sûr, le comportement de Yoshitsuné adulte, enfoncé dans cette simulation qu’il sait pourtant perverse, au-delà de son seul caractère virtuel, relève là encore de la conviction d’avoir affaire à la vérité – ce qui implique, d’une certaine manière, d’être véritablement revenu en 1971.

 

Et c’est bien pourquoi les personnages rencontrés dans le « jeu » ne sont jamais envisagés comme des « programmes », mais bien comme des êtres vivants à part entière et indépendants du contrôle ou de la volonté de quelque démiurge que ce soit. C’est comme s’ils vivaient même quand personne n’est connecté – ou du moins est-ce ainsi que se comportent les visiteurs avec eux ; aussi ont-ils tendance à « réconforter » les enfants (ou à chercher du réconfort auprès d’eux…), et à leur donner des sortes d’encouragements quant à leur avenir – or qu’est-ce que l’avenir peut bien signifier, pour un programme virtuel ?

 

On en revient à ce point que je trouve décidément très intéressant : à tort ou à raison, les personnages « connectés » se comportent comme s’ils voyageaient véritablement dans le temps – comme s’ils étaient bel et bien retournés en 1971. C’est une ambiguïté fascinante, qui hisse cette longue séquence au niveau des meilleures que contenaient la série jusqu’alors.

 

C’est peut-être d’autant plus vrai que la mise en scène de cette simulation fait intervenir une kyrielle de personnages, autant « joueurs » que « simulés », et qui, éventuellement dans ces deux dimensions à la fois, « profitent » du mensonge pour « s’élever » – moralement le cas échéant.

 

C’est sans doute vrai au premier chef de deux personnages que l’on ne s’attendait pas forcément à trouver ici : Manjôme Inshû, comme Yoshitsuné à la fois PJ et PNJ, si j’ose dire – et qui continue à gagner en âme, lui qui était jusqu’alors l’essence même de l’ordure, et donc forcément dépourvu de quelque chose d’aussi « positif » qu’une âme –, mais aussi, et c’est probablement bien plus surprenant, « Dieu »… Le clochard visionnaire (et astronaute) a donc un passé – mais qui s’exprime bien dans le « mensonge » de la simulation ; or ce passé, au moins « virtuel », le lie ici à Kenji et ses copains, mais quand ils étaient enfants…

 

Kenji qui a d’ailleurs lui aussi sa scène : en écho (annonciateur, en fait) de Yoshitsuné adulte rencontrant (virtuellement ?) Yoshitsuné enfant, nous avons aussi Kanna qui, après avoir rejoint la « partie » sur une impulsion (d’autant plus impérative et cruelle qu’elle se voit maintenant plus que jamais en fille des deux plus grands criminels contre l’humanité que la Terre ait jamais porté), rencontre forcément son oncle Kenji adoré… âgé de dix ans. Scène un peu plus convenue, mais je ne prétendrai certainement pas qu’elle m’a laissé indifférent – d’autant qu’elle fonde bien plus justement le caractère de Kanna : elle est bien, on nous le rappelle in extremis, la nièce de Kenji avant que d’être la fille d’Ami et Kiriko – le sang ne signifie rien, au fond, ou du moins les liens qui comptent n’en dépendant pas forcément tant que ça…

 

THRILLER MALGRÉ TOUT…

 

Toutefois, tous ces moments – qui à mon sens font toute la valeur de ce tome 7 « Deluxe » – sont suscités par une intrigue plus « directe », et plus ou moins enthousiasmante, elle : il s’agit, plus que jamais, de percer les secrets d’Ami-Fukube, en rapport avec un « drame enfantin » essentiel, ramenant bien plus avant dans la BD : qu’a donc vu Donkey dans la salle de sciences ? La part de fantasme et (au sens le plus strict, d’ailleurs) de « reconstitution » permet à ce fil rouge bien plus thriller de fonctionner assez bien, même si la BD gagne surtout en intérêt lors des séquences les plus émouvantes qui parsèment cette « progression ».

 

… HÉLAS AVEC DES GROS SABOTS

 

Et ce même si, dans cette optique, Naoki Urasawa recourt à l’occasion aux « gros sabots », une fois de plus – d’autant que certains procédés narratifs sont un peu trop « malhonnêtes » pour vraiment convaincre (en l’espèce – car la « malhonnêteté », dans les meilleurs des épisodes précédents, pouvait être délicieusement ludique, à la manière des mauvaises blagues de Shintarô Kago dans Fraction, pour citer une lecture récente).

 

Ainsi de ces personnages « extérieurs » qui répètent les mêmes choses à longueur de cases : c’est dangereux ! Il y a un intrus ! Il va très vite ! Mais alors vraiment très vite ! C’est incroyable à quel point il va vraiment très très vite ! D’ailleurs je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais j’ai dit qu’il allait vraiment très très très vite, et c’est pour dire que ça va foncièrement hyper vite ! Ces personnages donc sont bien vite (vraiment très très vite !) très très pénibles… Quant à l’ultime invité-surprise-ou-pas-tant-que-ça, bon… Mais ces menus défauts ne suffisent heureusement pas à disqualifier la BD.

 

De même, d’ailleurs, pour les (brèves, heureusement) séquences « totalement extérieures » de ce tome 14 originel, qui abusent pourtant d’un procédé très semblable, et qui saoule encore davantage, si ça se trouve : du côté des « gentils » comme des « méchants », on croise des personnages qui « voient quelqu’un » (que nous ne voyons pas – ce jeu sur les spécificités de la BD a pu être très intéressant, mais là on fait plus que lorgner sur l’abus…), et qui, dans les cases ultérieures, alors qu’ils réintègrent leur microcosme, ne disent rien d’autre que : « Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! » Sans nous dire qui, bordel, même si, bon…

 

PLUTÔT HAUT QUE BAS

 

Reste que, en faisant la part de ces défauts, l’essentiel de la BD, cette fois, convainc – et fait même sans doute plus que cela. On peut y voir la confirmation de ce que ça marche – ou du moins que ça marche de temps en temps, suffisamment tout de même pour qu’on ait envie de poursuivre une série peut-être par essence inégale. Mais, globalement, dans ce tome 7 « Deluxe », et surtout pour sa deuxième partie donc, on est bel et bien dans les hauts – qui peuvent à l’occasion être vraiment très hauts.

 

Mais les hauts s’accompagnent de bas… Reste à espérer que le tome 8 « Deluxe », dont je suppose qu’il marquera la fin de ce « second arc » de la série, ne tombe pas « trop » bas, en revenant sur cet improbable complot portant sur l’assassinat du pape…

 

Mais Naoki Urasawa est donc toujours capable de me surprendre – et en bien, figurez-vous. Alors espérons…

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Notre-Dame des Ténèbres, de Fritz Leiber

Publié le par Nébal

Notre-Dame des Ténèbres, de Fritz Leiber

LEIBER (Fritz), Notre-Dame des Ténèbres, [Our Lady of Darkness], traduit de l’américain par Guy Abadia, Paris, Denoël, coll. Présence du Fantastique, [1977, 1980] 1991, 252 p.

 

LEIBER – À VRAIMENT DÉCOUVRIR

 

Fritz Leiber est peut-être surtout connu pour « le cycle des Épées », ses récits de sword and sorcery mettant en scène Fafhrd et le Souricier Gris (que j’ai lus et globalement appréciés, même si un peu décroché sur la fin), encore qu’il puisse s’honorer aussi de belles réussites en science-fiction – Le Vagabond est souvent cité, mais, ici, je dois confesser mon ignorance (ceci étant, il n’est pas toujours évident, aujourd’hui, de mettre la main sur les œuvres du bonhomme – en français du moins). Mais il fut aussi (et peut-être d’abord ?) un grand écrivain de fantastique et d’horreur.

 

Correspondant (très) tardif de Lovecraft, il a su cependant, bien vite, tirer les meilleures leçons de ce bref échange, et ne pas s’enfermer dans de vains pastiches, afin d’explorer des routes plus personnelles. En fait, on lui doit bel et bien un certain nombre de récits que l’on peut considérer plus ou moins « lovecraftiens », semble-t-il, mais, forts de leur singularité, ils ne sauraient être enfermés dans ce sous-genre de l’horreur. S.T. Joshi, dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, commente (et loue, pour autant que je m’en souvienne) abondamment ce pan de son œuvre ; mais il considère aussi que seule une nouvelle relativement tardive de l’auteur constitue pleinement un « pastiche lovecraftien », et par ailleurs un bon : « The Terror from the Depths », que j’ai lu et apprécié dans l’édition révisée de Tales of the Cthulhu Mythos il y a quelques mois de ça. Cette nouvelle date de 1976 – soit presque quarante ans après la mort de Lovecraft. Et, en 1977, Leiber a publié, d’abord sous forme de nouvelle, titrée « The Pale Brown Thing », un autre texte intéressant, puisant dans ce registre mais pour revenir d’autant plus à une forme d’expression personnelle ; la même année paraît une version « augmentée » de la nouvelle, étendue donc aux dimensions d’un roman, et bénéficiant sans doute d’un titre plus accrocheur (emprunté à Thomas De Quincey) : Our Lady of Darkness (Notre-Dame des Ténèbres chez nous, donc).

 

On en fait généralement une des plus belles réussites de l’auteur dans ce genre. En tout cas, j’en avais reçu des échos très favorables, et, comme cela faisait bien trop longtemps qu’il prenait la poussière dans ma bibliothèque de chevet, je me suis enfin décidé à me lancer dans ce roman. Le résultat ? Une lecture très appréciable, sans doute ; mais j’avoue être tout de même un peu déçu… Sans doute parce que les très bons échos me faisaient espérer un authentique chef-d’œuvre – mais peut-être, du coup, suis-je un peu passé à côté… Toujours est-il que j’ai trouvé le livre « bon », oui, peut-être même « très bon » (mais avec un peu moins de conviction), mais pas aussi « génial » que je le souhaitais ; satisfait sur la durée, j'ai un peu lâché l'affaire sur la fin... dont je ne sais pas vraiment que penser.

 

Ceci étant, c’est un livre très riche, et qui offre de multiples pistes de lecture ; il ne fait aucun doute que certaines m’ont échappé, d’ailleurs… Et c’est d’abord et avant tout un livre surprenant.

 

UN TON MODERNE

 

Ne serait-ce que par son ton, d’ailleurs : ce roman de 1977 « sonne », si j’ose dire, très « 1977 » ; ce qui n’avait rien de si évident pour un auteur ayant commencé à écrire quarante ans plus tôt. Mais peut-être cela témoigne-t-il d’une évolution du genre horrifique en littérature, évolution dans laquelle l’auteur a probablement eu sa part ? Au-delà de l’horreur lovecraftienne initiale, et via, disons, un Richard Matheson parallèlement, nous aboutissons à un roman, dans le cas présent, qui ne dépare pas forcément au milieu des Stephen King ayant à l'époque récemment fait leur apparition. En fait, pour le coup, certains aspects de Notre-Dame des Ténèbres m’ont beaucoup fait penser au Roi – en bien, hein.

 

Je m’égare peut-être. Reste que ce ton participe pleinement de la singularité, en fait, du roman – qui rappelle à notre bon souvenir la fantasy (au sens large) et le weird du début du siècle, mais afin d’infuser de réminiscences savoureuses une horreur autrement très moderne – jusque dans son ambiance mi érudite, mi prosaïque ?

 

LE MONDE DE FRANZ WESTEN

 

Le héros y est pour beaucoup – un héros écrivain d’horreur (forcément !), et qui, dans son histoire comme dans les sonorités germaniques de son nom, Franz Westen, s’affiche bien vite comme un avatar romanesque de Fritz Leiber lui-même. Il semble d’ailleurs avoir glissé bien plus de sa vie dans ce roman que ce qui saute immédiatement aux yeux… Néanmoins, un caractère autobiographique essentiel – l’évocation d’une longue dépression alcoolique suite au décès de son épouse – fait de ce Leiber-là un héros finalement très kingien là aussi ; encore que présenter les choses ainsi relève très probablement de l’anachronisme… L’idée, là encore, est en fait d’évoquer un ton assez semblable, mais j’imagine que c’est discutable. Ceci étant, ce Westen est un écrivain d’horreur de seconde zone – ce que n’était pas Leiber – même s’il pouvait le croire ? Je ne connais pas assez la biographie du bonhomme pour m’aventurer sur ce terrain…

 

Quoi qu’il en soit, Franz Westen, quand débute le roman, est (enfin !) sorti de sa dépression : il ne boit plus, en tout cas – et, s’il révère toujours son épouse, dont l’ombre plane dans son appartement, mais plus muse et modèle que spectre, un souvenir entretenu par de dignes et apaisées conversations quotidiennes, il semble pouvoir admettre que la vie, aussi improbable que cela puisse paraître, pourrait bel et bien continuer.

 

Le microcosme dans lequel il vit, dans ce petit immeuble de San Francisco, a sans doute contribué à l’amélioration de son état – notamment Cal, la jeune pianiste avec laquelle il entretient des relations épisodiques, un peu plus qu’amicales, pas totalement amoureuses, emplies d’un profond respect en tout cas, par-delà la barrière de l'âge (l'âge n'ayant pas à être une barrière). Ses autres voisins, Saul et Gun, qui forment un étonnant vieux couple, et même la gardienne de l’immeuble, Dorotea Luque, ainsi que sa fille Bonita et son frère Fernando, aussi habile aux échecs qu’inapte en anglais, ont sans doute également joué leur part...

 

Mais Westen a d’autres fréquentations… Littéraires, bien sûr. Dans le passé, surtout ? San Francisco, après tout, a connu bien des écrivains majeurs – et Westen évoque souvent, dans le désordre, les Jack London, Dashiell Hammett, Ambrose Bierce, George Sterling et tant d’autres qui ont intégré et fait l’histoire culturelle de la ville. Peut-être, dans cette énumération incomplète, faut-il toutefois singulariser un auteur ? Ni plus ni moins que Clark Ashton Smith – poète et nouvelliste brillant, qu’on ne saurait réduire au seul rôle de correspondant d’un H.P. Lovecraft résidant à l’autre bout du continent, et ce quand bien même Westen connaît et apprécie les récits du gentleman de Providence.

 

DE CLARK ASHTON SMITH À THIBAUT DE CASTRIES

 

Mais Klarkash-Ton, donc – qui intéresse d’autant plus Westen, ces derniers temps, qu’il compulse intrigué un étrange carnet de notes, trouvé chez quelque bouquiniste oublié lors d’une dérive éthylique plus que nébuleuse, carnet dont il se persuade toujours un peu plus qu’il était en fait le journal de Smith ; il lui faudra en discuter avec l’ami (quelque peu fantasque) Jaime Donaldus Byers, grand connaisseur de la vie et de l’œuvre smithiennes (le roman est sans doute semé d’allusions à des personnalités réelles, outre Leiber lui-même ; j’ai supposé qu’ici il faisait allusion à Donald Sidney-Fryer ? Mais au fond je n’en sais rien, c’est peut-être un peu gratuit de ma part…).

 

Mais ce « journal » faisait partie d’un lot bien étrange – il était associé à une rare édition d’un très étonnant ouvrage ésotérique, dû à un mystérieux Thibaut de Castries, et intitulé Mégapolisomancie, du nom de la « science » que disait fonder l’auteur. Celui-ci y pestait contre les grandes villes, et peut-être tout particulièrement les villes « hautes », entités néfastes et dangereuses en elles-mêmes, et suscitant d’autres entités qui en seraient pour partie des incarnations, et que Castries appelle « paramentales ». Mais Castries voyait sans doute partout des « paramentaux »… et bientôt Westen de même ?

 

En tout cas, l’association des deux pièces, le journal et l’essai bizarre autant qu'iconoclaste, ne devait rien au hasard. Parcourant le journal « de Smith », Westen comprend que l'auteur y fait bien des allusions à une curieuse fréquentation – qui ne peut être que l'étonnant Thibaut de Castries. Oui, décidément, il faudra en parler à Byers…

 

LE PARAMENTAL SUR LA COLLINE

 

En attendant, pourquoi ne pas faire une petite ballade ? Les lectures de Westen l’amènent à s’intéresser à la « généalogie » de son immeuble – et ses camarades se montrent eux aussi assez curieux. Une virée aux archives, peut-être ?

 

Mais aussi tout autre chose : depuis quelques jours, Westen est comme fasciné par Corona Heights, une colline peu ou prou déserte, tache noire dans la nuit brillante de San Francisco, qu’il observe depuis sa propre fenêtre… Et plus encore quand il aperçoit, à travers ses jumelles, un bien curieux personnage qui s’agite là-bas, au loin – et qui lui évoque aussitôt un de ces « paramentaux » dont parle Thibaut de Castries dans son cryptique ouvrage. Oui, aller se promener du côté de Corona Heights pourrait s’avérer une bonne idée !

 

Et regarder, de là-bas, son propre appartement, une idée très mauvaise…

 

À même cependant de révéler à l’écrivain d’horreur que la Mégapolisomancie de Thibaut de Castries n’est pas qu’un ouvrage étonnant – mais qu’il est aussi fondamentalement inquiétant…

 

PLUSIEURS DIMENSIONS

 

Notre-Dame des Ténèbres, dès lors, mêle adroitement plusieurs dimensions : l’évocation du quotidien de Westen, assez prosaïque, relève donc peut-être d’une forme de banalité délibérée, pas désagréable par ailleurs, car essentiellement humaine. C’est d’ailleurs l’occasion de mettre en valeur de beaux personnages, qui, comme tels, s’avèrent bien moins ordinaires qu’on ne le croirait au premier abord – Cal au premier chef, vraiment un personnage féminin entier et intéressant.

 

Qui peut, par ailleurs, susciter quelques fantasmes… à la manière de contes fantastiques plutôt que de tableaux ouvertement sexuels, le cas échéant. D’où une deuxième dimension, qui infuse dans le quotidien une appréciable dimension fantomatique, relativement classique (Leiber fait semble-t-il référence et plus d’une fois à M.R. James, que je n’ai toujours pas lu, honte sur moi) mais d’autant plus joueuse, et qui, en même temps, ne manque pas d’être subvertie par les élucubrations de Thibaut de Castries sur les « paramentaux ».

 

Mais, via Thibaut de Castries, le roman adopte une autre dimension encore, et, dois-je dire, celle qui m’a le plus parlé (sans surprise) : au travers d’une enquête aussi bien généalogique que géographique, et littéraire autant que philosophique, se traduisant par une forme d’érudition d’autant plus pointilleuse qu’elle est ancrée dans le local, Fritz Leiber produit une merveilleuse évocation d’une San Francisco idéalement littéraire, et semblant tourner comme de juste autour de l’occultiste de longue date oublié. C’est ce qui produit les plus passionnants chapitres du roman, en son milieu à peu près, quand Franz Westen a une longue, très longue conversation, toute en faux-semblants et procédés ironiquement artistes, avec le fantasque Jaime Donaldus Byers,

 

Et, ici, pour le coup, on est bel et bien ramené à Lovecraft – même si c’est par le prisme essentiel de Clark Ashton Smith. La Mégapolisomancie et son auteur prennent le contrepied de bien des « livres maudits » pondus à la chaîne par des pasticheurs de seconde zone, se sentant tenus de livrer au lecteur « leur » Necronomicon, sublime originalité, à ceci près que leur ersatz personnel est probablement moins effrayant qu’un catalogue de La Redoute – et plus banal encore. La Mégapolisomancie, au contraire, semble exister – et d’autant plus peut-être que son auteur a semble-t-il tout fait pour la faire disparaître ? Mais c’est justement que Thibaut de Castries en lui-même bénéficie d’une chair et d’une âme le distinguant pour le mieux de tant d’avatars en mode mineur de quelque « poète fou » séminal… L’auteur existe, d’une certaine manière – et peut-être même existe-t-il d’autant plus que le lecteur le sait fictif, au milieu d’un roman (« méta-fictionnel » ?) citant à tour de bras bien des auteurs tout à fait réels, eux. Il en va de même pour son livre – et les élucubrations de Castries sur les « paramentaux », du fait d’un jeu littéraire futé, prennent corps à leur tour (si j’ose dire), tandis que la science hermétique du « magicien » semble toujours plus susceptible de devenir vérité elle aussi… Après tout, ce charlatan obsédé par les grandes villes, et prétendant disposer de pouvoirs considérables justement pour avoir percé leurs secrets, s’est-il installé à San Francisco au hasard ? Il s’y est certes fait un improbable cercle d’amitiés littéraires, et des plus prestigieuses… Mais, à la différence de ces sommités portées sur le dandysme, Thibaut de Castries ne joue pas – il est mortellement sérieux. Et plus inquiétant que jamais, après le tremblement de terre de 1906… Y aurait-il eu sa part ?

 

Leiber se montre très rusé, en mêlant toutes ces dimensions de son récit, et en parvenant à en exprimer une cohérence qui n’avait rien d’évident. Le roman semble prendre plusieurs directions, mais sans jamais se disperser. Et il convainc aussi bien quand il décrit le petit cercle d’amis attablé dans un restaurant, la menace « paramentale » qui harcèle Westen parce qu'il le veut bien, ou ses recherches et entretiens destinés à percer le mystère de Thibaut de Castries, et tout autant celui de sa relation avec Clark Ashton Smith. Ce même si j’avoue avoir une préférence pour ces ultimes dimensions – une histoire de naturel chassé, puis de galop, sans doute…

 

MAIS POURQUOI ?

 

Mais, en même temps, je ne suis pas totalement convaincu… sans forcément savoir pourquoi. Peut-être, tout de même, du fait d’un procédé du roman souvent affiché dans les critiques que j’ai pu parcourir, et qui est son recours à des archétypes jungiens ? J’avoue ne rien comprendre à cette affaire – et ne pas m’y intéresser plus que ça, à tort sans doute… Elle joue peut-être plus particulièrement son rôle dans les derniers chapitres du roman, qui, pour le coup, après le brio des chapitres impliquant l’érudit Byers – et jusque dans leur conclusion pseudo-érotique, étonnamment « dérangeante » ! –, me paraissent tomber un peu à plat… L’horreur y reprend (ou plutôt semble reprendre, mais voir plus loin...) une dimension plus psychologique que jamais, avec un Westen en pleine chute libre paranoïaque, et forcément à la limite du délire éthylique (ou plus précisément de ce delirium tremens qui caractérise le sevrage, et non l’addiction ?), dimension qui aurait pu être intéressante, et l’est tout d’abord, mais l'auteur m’a semblé faire un peu trop durer le plaisir… D’autant, [SPOILER ?] et c’est davantage problématique, ou du moins étonnant, que le traitement des questions paramentale et mégapolisomancienne semble alors verser tout naturellement dans un occultisme de pacotille – à mille lieues de la forme de « grandeur » que l’on associait jusqu’alors aux (amusantes et pas si bêtes) bêtises hermétiques de Thibaut de Castries… et ce jusqu’à un « exorcisme agnostique » (et ridicule ?) qui m’a laissé plus que perplexe. Sans même parler du « happy end » qui suit aussitôt.

 

Tout cela, alors, n’était qu’une blague ? Mais c’était une bonne blague, pourtant ! Or j’ai l’impression que l’auteur rompt en définitive l’illusion, avec comme un rire sarcastique, qui m’a paru un brin désagréable… Non pas, d’ailleurs, en « rationalisant » l’horreur, et pas davantage en affirmant ultimement sa dimension essentielle psychologique : l’horreur, contrairement à ce que nous en étions plus que jamais venus à envisager, est bien externe, réifiée… mais elle ne fait plus peur. Est-ce là le propos ? Que Fritz Leiber questionne la littérature horrifique, voire la littérature tout court, au fil de ce roman érudit et joueur ne fait guère de doute. Mais qu’en dit-il vraiment, au fond ? Eh bien… Je ne sais pas. Ou ne veux pas savoir, peut-être.

 

JE NE SAIS PAS

 

Ce n’est certes pas le premier roman à m’échapper en définitive… Et ça ne sera de toute évidence pas le dernier. Cela dit, certaines œuvres, dans ce registre, tout en me laissant entendre que je n’y ai pas tout compris, voire rien du tout, sont autant d’appels du pied pour que je m’y remette avec plus d’attention et de sérieux. Ici… Eh bien, la perplexité demeure – mais sans m’inciter vraiment à y revenir. Même si, d’une certaine manière, c’est pourtant ce que je tente de faire avec cet article (que j’ai un peu laissé mitonner, au cas où)… Sans grand succès, comme vous le voyez.

 

Car il est fort probable que je sois passé à côté de quelque chose, en définitive ; pas mal de choses, oui, aussi, c’est possible ; absolument tout, peut-être… En tout cas, je me sens un peu floué, en définitive. Et le bilan s’en ressent, de manière ô combien subjective, éhontée : j’ai bien aimé l’essentiel du roman… Mais sa fin (entendue relativement largement) me laisse vraiment un peu trop perplexe, pour le coup. Une sensation que j'apprécie parfois, mais pas vraiment ici. Cela reste un exercice malin de littérature fantastique et sur la littérature fantastique. Mais… Il y a quelque chose… de trop, ou qui manque…

 

Je ne sais pas.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (22)

Publié le par Nébal

Abaalisaba Set-en-isi

Abaalisaba Set-en-isi

Vingt-deuxième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl, et le Docteur Suk, Vat Aills.


I : REPAS DE FAMILLE

 

[I-1: Ipuwer, Németh : Dame Loredana ; Namerta] Ipuwer et Németh, le soir, dînent en compagnie de leur mère, Dame Loredana – c’est un repas de famille, sans personne d’autre ; les valets servent, mais ne s’attardent pas. Ipuwer ayant pris cette initiative, il se dit ravi que la famille se rassemble ainsi – cela n’était pas arrivé depuis longtemps : depuis la mort de Namerta, en fait… D’où cette impression des convives qu’il manque quelqu’un à table… Dame Loredana, en effet, s’était alors très vite retirée auprès des sœurs du Bene Gesserit. Elle est assez morose, d’ailleurs, et ne prend pas la parole d’elle-même. Németh en a bien conscience, et s’inquiète de sa santé – mais rien de grave : elle est seulement perdue dans ses pensées.

 

[I-2 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana] Ipuwer ne s’attarde toutefois pas sur les courtoisies de rigueur : ils ont à parler d’affaires pressantes. Il embraye aussitôt sur le Continent Interdit, si tardivement abordé par les Ptolémée – un endroit étrange, aux phénomènes climatiques déroutants… Dame Loredana lui demande des précisions concernant ces derniers. Ipuwer évoque son voyage à l’intérieur des terres, confirmé par d’autres sources : il y a au milieu du désert une tempête colossale, de plusieurs centaines de kilomètres de diamètre, et qui ne bouge pas : elle semble avoir toujours été là – la tribu des sœurs du Mausolée l’a confirmé – et sa force prohibe toute approche à l’aide d’un ornithoptère. Dame Loredana se tourne alors vers Németh : était-elle au courant ? Elle dit n’avoir appris cela que suite au rapport de son frère – cela remonte à quelques heures à peine. Dame Loredana la fixe du regard pendant quelques instants, puis acquiesce d’un hochement de tête. Németh dévie la conversation : ils suspectaient depuis quelque temps des activités louches de la part de la Guilde des Navigateurs


[I-3 : Németh : Dame Loredana] Németh dit à ce propos à Dame Loredana qu’elle compte frapper un grand coup, très prochainement, en abolissant le tabou concernant le Continent Interdit – il est absurde qu’une lubie religieuse prohibe aux Ptolémée l’accès à la moitié de leur planète ! Dame Loredana concède que cette règle est invraisemblable, et qu’il est difficile de croire qu’elle ait pu si longtemps être appliquée, au point où les services de renseignement de la Maison ne savaient absolument rien de ce qui se passait sur le Continent Interdit ; comment concevoir qu’ils aient pu être de tels fanatiques religieux ? Un tabou si vieux, de plusieurs millénaires...

 

[I-4 : Németh : Dame Loredana ; Taestra Katarina Angelion] Dame Loredana demande alors à Németh si elle a parlé de tout cela avec la Révérende Mère Taestra Katarina Angelion ; peut-être aurait-elle des choses à dire à ce propos… Németh admet qu’elle avait eu une conversation très intéressante avec elle, et comptait s’en entretenir dès que possible – tout en refusant qu’une quelconque faction extérieure fasse ingérence dans les affaires de la Maison Ptolémée. Dame Loredana ne la contredit pas, mais lui recommande de compter ses alliés…


[I-5 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana ; Namerta, Suphis Mer-sen-aki, Bahiti Arat] Concernant ces alliés, au niveau stratégique, Ipuwer a d’autres choses à dire – en étant bien conscient qu’il n’est pas le plus à même d’œuvrer utilement au regard de la diplomatie ou de la popularité : il sait que la population de Gebnout IV le méprise, il a auprès de ses sujets « la cote de popularité d’un crapaud lépreux » ; ils semblent vénérer des « zombies »… dont Namerta (il ne dit pas « son père ») ; Quel miracle plus grand offrir à la foule ? L’ouverture du Continent Interdit risque d’autant plus de poser problème : ce satané grand prête, Suphis Mer-sen-aki, va sans doute leur mettre des bâtons dans les roues (peut-être le Culte Officiel dispose-t-il de caches d’armes ?), sans même parler de la folle Bahiti Arat et de ses zélotesTous seraient ravis de lui faire la peau ! Dame Loredana se surprend, de parler autant – mais elle ressent le besoin de s’impliquer. Concernant le Culte Épiphanique du Loa-Osiris, elle ne partage pas les craintes de son fils : ils s’opposeront à la levée de l’interdit pour la forme, certes… Mais le Culte est divisé – face au courant orthodoxe, c’est la déviation résurrectionniste qui est vraiment problématique ; dans l’optique de compter ses alliés, la branche orthodoxe pourrait s’avérer déterminante (si le grand prêtre lui-même n’est sans doute qu’un pantin). Mais il s’agit bien d’éviter de verser pour autant dans l’inquisition, ce qui serait suicidaire... Par ailleurs, aussi médiocre soit Suphis Mer-sen-aki, son affaiblissement risquerait de renforcer d’autant son opposition la plus radicale… Prudence, donc – pas par égard pour lui, mais au regard des conséquences éventuelles de toute vexation à son encontre. Dame Loredana saurait-elle qui, dans le mouvement orthodoxe, pourrait leur être utile ? Non, elle ne sait pas – du vivant de Namerta, elle ne s’impliquait guère en politique, et le Culte, jusqu’à ces dernières semaines, n’était guère plus qu’un élément du décor… Des « fonctionnaires efficaces » pourraient faire l’affaire – peut-être surtout ceux qui, à l’instar de telle compagnie religieuse de l’ancienne Terre, sont pragmatiques, et pas excessivement étouffés par les scrupules… Németh redoute autant qu’Ipuwer le risque que la dissension religieuse tourne à la guerre civile, mais elle sait que c’est un risque à prendre – ils sont dos au mur…

 

[I-6 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana ; Abaalisaba Set-en-isi, Labaris Set-en-isi, Cassiano Drescii, Lætitia Drescii] Ipuwer dit alors à Németh qui sait qu’elle compte s’entretenir avec Abaalisaba Set-en-isi – éminent historien et brillant avocat, que Namerta avait récompensé pour ses indispensables services en élevant sa famille au rang de Maison mineure – la seule de Gebnout IV à être orientée vers la diplomatie. Il l’approuve – et l’ouverture du Continent Interdit rendra sans doute son aide plus précieuse, à mesure que leurs ennemis se découvriront. Ipuwer recommande à Németh de faire venir également son proche ami Labaris Set-en-isi. Peut-être faudra-t-il aussi prendre l’initiative à la CHOM, face aux magouilles de la Guilde ? Il y a ces questions de cargaisons suspectes, passant par les Maisons mineures commerçantesNémeth évoque aussi les clones du Bene Tleilax… Il faudra se coordonner, c’est certain, et prendre des mesures de sécurité très draconiennes – une action auprès de la CHOM devra peut-être être envisagée, oui. Ipuwer souhaite contrôler plus efficacement les vols orbitaux à destination de Gebnout IV. Il évoque aussi Cassiano et Lætitia Drescii – insultés eux aussi, comme la Maison Ptolémée ; peut-être faudrait-il alors s’associer à la Maison Ophélion, pour démasquer les usurpateurs qui leur ont fait tant de tort ? Németh était indécise à ce propos, mais elle abordera cette question avec Abaalisaba Set-en-isi. Mais Dame Loredana rappelle que les relations entre la Maison Ptolémée et la CHOM sont par nature houleuses…

 

[I-7 : Ipuwer : Dame Loredana ; Iapetus Baris, Namerta, Abaalisaba Set-en-isi] Et la CHOM n’est de toute façon pas de taille à faire face à la Guilde, si c’est bien la Guilde qui pose problème. Ipuwer propose d’en référer à l’empereur, mais, un peu condescendante, Dame Loredana lui répond que même l’empereur est un jouet entre les mains de la Guilde – et qu’il le sait très bien. Oui ; mais on ne peut pas laisser la Guilde s’impliquer de la sorte dans les affaires de Gebnout IV ! Qui serait de taille à lutter contre la Guilde… si ce n’est la Guilde elle-même ? Ce « gros têtard » de Iapetus Baris agit peut-être seul… C’est leur seule chance – que la Guilde règle alors le problème en interne. Ce serait tellement préférable à toute autre opportunité que Dame Loredana n’ose guère y croire… Mais elle ne peut pas l’écarter, en effet. Ipuwer poursuit : la Guilde a des avantages sur le Continent Interdit. Si c’est toute la Guilde qui est impliquée sur Gebnout IV, et que tous les Navigateurs comptent faire de la Maison Ptolémée leur putain, il faudra trouver à négocier avec eux, en leur fournissant des atouts hors de portée de leurs ennemis. Pour Dame Loredana, c’est donc une autre forme de prostitution… mais, oui, une possibilité à envisager. Le fait demeure : comme Ipuwer le sait très bien, si la Guilde peut se passer de la Maison Ptolémée, l’inverse n’est pas vrai. Oui – peut-être est-ce pour cela que la Guilde compte le remplacer à la tête de la Maison Ptolémée par le « zombie », ou le « clone », de son père NamertaDame Loredana reprend son fils : il devrait mesurer ses accusations ; certes, ils sont ici dans un cadre privé et protégé… Mais ils n’ont pas de preuves : même un brillant avocat tel Abaalisaba Set-en-isi ne pourrait rien faire sans preuves, a fortiori face à la Guilde ! Ipuwer atténue ses propos : il ne parlait pas forcément de la Guilde, mais plus globalement de leurs ennemis – le Bene Tleilax étant donc de la partie, ou plus généralement des scientifiques peu délicats avant les interdits du Jihad Butlérien. Mais la Guilde est en affaires avec eux, quels qu’ils soient, et que la Guilde soit totalement impliquée, ou seulement en partie. Dame Loredana rappelle à Ipuwer que la fortune de la Maison Ptolémée tient pour l’essentiel à ses manières de s’accommoder des prescriptions du Jihad ButlérienChanger radicalement la politique de la maison à cet égard lui paraît douteux – et un peu « léger »… Très sceptique, elle baisse les yeux devant les suggestions d’Ipuwer à cet égard. Quoi qu’il en soit, ils manquent de preuves.

 

[I-8 : Németh, Ipuwer : Dame Loredana ; Cassiano Drescii] Németh remercie Dame Loredana de leur avoir fait part de ses lumières. Comme elle le sait, Ipuwer et elle doivent gérer au jour le jour les affaires de la Maison Ptolémée ; le recul dont leur mère fait preuve est plus qu’appréciable. Németh affirme ensuite qu’elle a maintenant pleinement conscience en Cassiano Drescii et, dans l’éventualité où il faudrait s’associer avec la Maison Ophélion, un bon ambassadeur serait appréciable : qui mieux que Dame Loredana pourrait accomplir cette tâche ? Au fait des intérêts de la Maison Ptolémée, elle est en outre de taille à renforcer la vieille alliance entre les deux Maisons noblesDame Loredana semblait toujours prête à interrompre Németh, au motif habituel qu’elle ne serait pas une politique… Mais, à y réfléchir, ses yeux brillent à l’évocation de la Maison Ophélion : Dame Loredana semble considérer que sa fille a raison… Németh, qui le perçoit bien, adresse à sa mère un sourire complice ; elle en discutera avec Cassiano Drescii, et on verra plus tard…

 

[I-9 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana ; Clotilde Philidor, Anneliese Hahn] Ipuwer, alors que les convives semblent prêts à se séparer, veut aborder rapidement un dernier point : il a rencontré leurs invitées Delambre – d’abord Clotilde Philidor, ensuite Anneliese Hahn ; la première est une fleur délicate, et habile à la balisette, tandis que la seconde est une ronce, aussi vulgaire avec sa langue qu’élégante avec son sabre… Il en vient au fait : aura-t-on besoin de lui durant les trois ou quatre prochains jours ? Dame Loredana est très surprise, mais se tourne vers Németh, sans un mot ; Németh suppose qu’Ipuwer est assez grand pour gérer ses relations galantes sans que cela empiète sur ses obligations politiques du moment, cruciales… Mais il y a un malentendu : il ne comptait pas fuir ses responsabilités ! Simplement, il ne coupera pas à un duel « public » avec Anneliese Hahnil le lui doit ; et, au vu de son grand talent d’escrimeuse, il suppose qu’il pourrait bien en sortir blessé, au moins pour quelques jours… C’est d’ailleurs pourquoi il s’en est tenu, lors de leur précédente rencontre, au premier sang – pas question de rater cette réunion familiale ! Dame Loredana a tout de même l’air assez énervée : « Ipuwer, croyez-vous que vous pouvez vous permettre d’être humilié, en public, de la sorte, et qui plus est par une femme ? » Ipuwer suppose que c’est un risque à prendre – et qu’il n’a guère le choix. Németh s’interroge sur l’assistance lors du précédent duel ; Ipuwer répond qu’il y avait un garde – amplement suffisant pour propager une rumeur… Mais très bien ! Il attendra – ce qui ne fera qu’augmenter la déception de la Delambre

II : CONFIDENCES ENTRE TROUBADOURS

 

[II-1 : Bermyl : Ipuwer, Namerta] Bermyl a passé une mauvaise nuit ; déjà affecté par ses entretiens et comédies avec Ipuwer, il a ensuite assisté à l’apparition de Namerta, qui ne le laisse pas indifférent ; le personnage – qu’il a bien vu, comme tel, aucun doute à ce propos – est toujours d’un incroyable charisme et, d’une certaine manière, Bermyl a apprécié les mots agréables du défunt siridar-baron le concernant… Mais, en même temps, cela l’a intrigué : ce Namerta est « trop » positif – en tant que tel, il ne peut s’empêcher de trouver qu’il sonne faux… Et ce en dépit des choses dites lors de cette brève rencontre, des choses que seul le vrai Namerta pouvait savoir – et Bermyl ne pouvait que regretter cette époque : ses relations avec Namerta étaient bien meilleures que celles qu’il a eu depuis avec Ipuwer... Bermyl est donc très partagé – mais domine la conviction d’avoir fait face à quelque chose de « pas naturel », et donc suspect.

 

[II-2 : Bermyl : Nadja Mortensen] Le lendemain matin, Bermyl prend l’initiative de revoir Nadja Mortensen, la troubadour impériale – mais cette fois en jouant franc-jeu : il s’agirait de lancer une alerte auprès de la Maison CorrinoIl sait comment la contacter, depuis leur voyage ensemble à Memnon. Elle est de retour à Cair-el-Muluk ; la retrouver n’est pas un problème, et ils conviennent d’un rendez-vous dans la matinée, dans un des grands jardins bordant le Palais – où les musiciens exercent leur art en public, dans des kiosques.

 

[II-3 : Bermyl : Nadja Mortensen] Ils se retrouvent donc vers 11h dans ledit jardin – un endroit très agréable, parcouru de canaux, et orné de semblants de bosquets, si rares sur cette planète. Quand Bermyl la repère, Nadja a sa balisette, mais, pour l’heure, ne joue pas : elle écoute un musicien, honnête mais guère plus, et semble s’ennuyer quelque peu… Bermyl (qui s’est lui aussi muni de sa balisette) l’accoste, et lui propose de gagner un kiosque – et d’y jouer un peu, avant d’échanger quelques nouvelles ? Elle acquiesce, souriante.

 

[II-4 : Bermyl : Nadja Mortensen ; Ipuwer, Clotilde Philidor] Ils prennent place, et Bermyl commence à jouer un air classique et mélancolique… mais c’est assez calamiteux : il produit quelques couacs, qui font instinctivement crisser la troubadour impériale. Bermyl lâche l’affaire : il n’a décidément pas la tête à ça. Nadja Mortensen lui dit qu’elle avait eu vent d’une rumeur, voulant qu’Ipuwer l’ait incité à pratiquer davantage, et peut-être le siridar-baron avait-il raison… Bermyl n’est en rien vexé – il sait de toute façon être bien moins doué qu’elle à la balisette. Il a d’ailleurs rencontré une autre excellente musicienne, du nom de Clotilde Philidor – qui l’a par ailleurs averti de menaces concernant, le cas échéant, sa propre sécurité au Palais. Bermyl montre à Nadja Mortensen, bien consciente de ce que l’introduction à la balisette n’était qu’un prétexte, un cône de silence, qu’il enclenche.

 

[II-5 : Bermyl : Nadja Mortensen ; Clotilde Philidor] Une fois la conversation sécurisée, Nadja Mortensen dit avoir effectivement entendu parler de cette Clotilde Philidor – habile à la balisette, chanteuse douée… Elle aurait donc d’autres qualités encore ? Oui – quelque chose qui tiendrait presque de la prémonition… Mais il aimerait parler d’autre chose : depuis son arrivée sur Gebnout IV, Nadja Mortensen sait sans doute très bien que Bermyl n’est pas vraiment un troubadour – et Bermyl de son côté sait très bien que la jeune femme n’est pas venue sur Gebnout IV pour jouer de la balisette. Jouons franc-jeu ! Perspective qu'elle accueille avec un sourire.

 

[II-6 : Bermyl : Nadja Mortensen ; Rauvard Kalus IV] Bermyl sait qu’il se passe sur Gebnout IV des choses qui dépassent la seule Maison Ptolémée – le retour des morts, les découvertes sur le Continent Interdit… Ce dernier sujet fait tendre instinctivement l’oreille à Nadja Mortensen (elle n’avait pas réagi à l’évocation du retour des morts). A quel point est-elle consciente de la gravité des derniers événements ? Elle hésite – d’autant qu’elle n’a guère de raisons de confier à Bermyl tout ce qu’elle sait. La Maison Corrino est au courant de bien des choses ici – à tel point d’ailleurs qu’elle a dépêché d’autres agents sur la planète, qu’elle ne connaît pas et dont elle ne sait rien elle-même. Mais elle a toute latitude pour une « discussion entre agents » : il ne s’agit sûrement pas d’impliquer officiellement la Maison Corrino. Impliquer le Landsraad et la CHOM ne pourrait cependant qu’être néfaste aux Ptolémée guère estimés dans ces assemblées : c’est bien avec la Maison impériale que Bermyl peut arranger les choses. Si la Maison Corrino ne peut pas intervenir directement, peut-être pourrait-elle cependant lui faire part de renseignements utiles ? Concernant les affaires religieuses, les violations du Jihad Butlérien… Des choses qui dépassent la Maison Ptolémée – mais parce que ce sont des sujets centraux, qui importent à l’Imperium dans son ensemble. Nadja Mortensen tique parfois – quand Bermyl se montre moins franc qu’il le prétend, sans la tromper pour autant… Mais Bermyl offre ses services le cas échéant. Elle suppose qu’ils peuvent déjà convenir d’échanges réguliers… Pour l’heure, elle ne peut pas en fait dire grand-chose ; et si elle a mentionné l’existence d’autres agents impériaux, c’est parce qu’on lui avait autorisé à le dire. Ces agents enquêtent de leur côté, et elle n’en sait rien de plus – un fonctionnement en cellules, le genre de choses que Bermyl connaît bien. Il faut donc espérer que les informations remontent, puis redescendent via Nadja Mortensen – ou un autre agent en mesure d’entrer en contact avec Bermyl. Pour le moment, c’est un peu tôt : elle peut garantir que la Maison Corrino s’intéresse à ce qui se passe sur Gebnout IV – et, finit-elle par lâcher, l’empereur Rauvard Kalus IV semble pencher du côté de la Maison Ptolémée dans cette affaire ; espérons que la Maison Ptolémée, ou son siridar-baron guère compétent, ne fasse rien pour changer la donne… Car elle y perdrait son plus précieux allié.

 

[II-7 : Bermyl : Nadja Mortensen ; Namerta] Bermyl change alors de ton – pour s’éloigner du formalisme des émissaires en pleine discussion diplomatique, afin qu’ils s’impliquent tout deux plus personnellement. Il lâche ainsi à Nadja qu’il a vu Namerta – vraiment vu ; et c’était bien lui, même si peut-être plus jeune, plus beau… Comment font-ils donc ? C’est bien pourquoi il a décidé d’en parler à la Maison CorrinoNadja, qui avait réagi au changement d’attitude de Bermyl par la raillerie, via un air de balisette éloquent, redevient plus sérieuse que jamais à l’évocation de Namerta. Mais elle attend visiblement qu’il lui en dise plus. Bermyl évoque leur relation personnelle, rappelée par Namerta – sur un air de connivence et de respect. Il y a tout autour de lui un « réseau de prosélytes », parfaitement organisé, et qui sélectionne de nouvelles recrues – ces « prosélytes » semblent faire partie des « ressuscités ». Sans doute ce réseau couvre-t-il tout Gebnout IVNadja est perplexe – cette fois, elle ne sait vraiment pas que répondre. Elle recontactera Bermyl – c’est bien le genre d’informations qui doit remonter, puis redescendre… par elle, elle l’espère. Bermyl n’en démord pas, cependant, et répète sa question : comment font-ils ça ? Nadja comprend que ce « ils » ne désigne personne précisément. Elle le prend visiblement au sérieux, mais, là encore, ne sait que répondre ; elle va se renseigner. Elle a l’air gênée… D’habitude, elle est bien plus sûre d’elle, d’où son ton badin, mais elle sait cette fois que tout cela est grave et inquiétant. Elle ne savait donc pas pour Namerta ? Il y avait des rumeurs… mais qu’un agent essentiel des Ptolémée lui en parle, en lui assurant que la rumeur disait vrai, c’était une chose à laquelle elle ne s’attendait pas.

 

[II-8 : Bermyl : Nadja Mortensen] Bermyl se surprend de prendre autant d’initiatives, mais, maintenant qu’il est lancé, il poursuit : il y a tout lieu de croire que la Guilde est impliquée. Éventualité terrifiante… Mais des trafics passent sous le nez des PtoléméeNadja Mortensen lui dit qu’il lui faut en dire plus – dans cette affaire, surtout si la Guilde est en cause, il lui faut du concret – de simples rumeurs ne suffiront pas. Bermyl parle des trafics mis en évidence, sur la lune de Khepri, par Ra-en-ka Soris. Mais qu’est-ce au juste, et où est-ce aujourd’hui ? Ils n’en savent rien – mais la Guilde en sait forcément beaucoup plus. La préoccupation dépasse en tout cas Gebnout IV. Nadja Mortensen, perplexe, et sans doute un peu inquiète, dit qu’elle va faire remonter le nécessaire, et au plus tôt. Bermyl espère qu’ils pourront en discuter quand elle en saura davantage – en espérant qu’ils soient encore vivants. Pour Bermyl, ce n’est pas une blague – et Nadja Mortensen le comprend très bien ainsi.

 

[II-9 : Bermyl : Nadja Mortensen] Avant de quitter la zone de silence, Nadja Mortensen prend bien soin de recomposer son apparence normalement plus enjouée ; la manière dont elle y parvient impressionne Bermyl, pourtant doué en la matière. Quand elle s’est éloignée de quelques mètres, Bermyl l’interpelle : « Je vous promets de m’exercer à la balisette ! » Elle lui adresse un aimable sourire, et s’en va. Bermyl retourne dans ses quartiers, pour méditer tout cela.

III : LA POÉSIE EST LA MENACE

 

[III-1 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set ; Ludwig Curtius, Anneliese Hahn] Le Docteur Suk Vat Aills est rentré sur Gebnout IV avec Hanibast Set ; il s’est reposé durant le trajet, et a laissé le Conseiller Mentat à l’institution psychiatrique adéquate. Il va ensuite à la rencontre d’Ipuwer, sur les coups de 11h du matin – après l’entraînement du siridar-baron avec son maître d’armes Ludwig Curtius (il s’en est plutôt bien tiré – mais n’est pas très content de sa performance : il faudra bien davantage pour se mesurer à nouveau avec Anneliese Hahn). Mais Ipuwer a l’air en forme – surtout de si bon matin. Il suppose que cela vient de sa consommation d’épice : à mesure que son régime se développe, il a de moins en moins envie de boire ou de recourir à d’autres drogues… Vat lui suggère cependant de ne pas en prendre trop : l’accoutumance à l’épice a ses effets pervers.

 

[III-2 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set, Németh] Vat confirme à Ipuwer que Hanibast Set est dans un piètre état, et qu’il a fallu l’hospitaliser. Ipuwer le savait, sans rentrer dans les détails ; il a par ailleurs consulté les notes du Mentat – qu’il se repose, il en a bien besoin ; mais il va donc falloir faire sans lui pour quelque temps… Faut-il envisager de « commander » un nouveau conseiller auprès de l’Ordre des Mentats ? La liste d’attente est longue, ainsi que Vat en fait la remarque à Ipuwer… Il faudra consulter Németh à ce propos.

 

[III-3 : Vat, Ipuwer : « Cassiano Drescii », Hanibast Set] Vat suggère par ailleurs de sécuriser les carnets de « Cassiano Drescii » : ils ne sont a priori pas dangereux pour qui n’est pas Mentat, mais on ne sait jamais… Par ailleurs, ils disposent, dans les notes de Hanibast, du texte intégral du poème, lui aussi inoffensif en tant que tel.

 

[III-4 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set, Németh] Mais, en fait de notes du Conseiller Mentat, Ipuwer a pour l’heure surtout consulté celles portant sur les cartes des Atonistes de la Terre Pure. Vat rebondit sur le sujet : il a fait un voyage orbital autour de Gebnout IV. La lune Safiya n’a rien apporté d’intéressant, toutefois… Ipuwer suppose que cette petite excursion touristique n’a pas forcément été vaine ; en fait, Safiya pourrait être l’occasion de mettre en place un système de surveillance… Vat a donc constaté, après cela, les particularités du Continent Interdit ? Oui – et cette colossale tempête l’a impressionné. Mais il faut sans doute en apprendre davantage avant de décider de toute action. Vat est choqué que la Maison Ptolémée soit aussi ignorante de ce qui se passe sur la moitié de sa planète… Pour lui, il faudrait avancer la date du colloque organisé par Németh. Ipuwer l’approuve – mais l’affaire est compliquée…

 

[III-5 : Ipuwer, Vat : Hanibast Set, « Cassiano Drescii »] Ipuwer, en présence du Docteur Suk, consulte les notes de Hanibast Set contenant le poème intégral masqué sous les séquences dans les carnets de « Cassiano Drescii » :

 

Voyez ! c’est nuit de gala dans ces derniers ans solitaires ! Une multitude d’anges en ailes, parée du voile et noyée de pleurs, siège dans un théâtre, pour voir un spectacle d’espoir et de craintes, tandis que l’orchestre soupire par intervalles la musique des sphères.

Des mimes avec la forme du Dieu d’en haut chuchotent et marmottent bas, et se jettent ici ou là, – pures marionnettes qui vont et viennent au commandement de vastes choses informes, lesquelles transportent la scène de côté et d’autre, secouant de leurs ailes de Condor l’invisible Malheur.

Ce drame bigarré – oh ! pour sûr, on ne l’oubliera, avec son Fantôme à jamais pourchassé par une foule qui ne le saisit pas, à travers un cercle qui revient toujours à une seule et même place ; et beaucoup de Folie et plus de Péché et d’Horreur font l’âme de l’intrigue.

Mais voyez, parmi la cohue des mimes, faire intrusion une forme rampante ! quelque chose de rouge sang qui sort, en se tordant, de la solitude scénique ! Se tordant, – se tordant, avec de mortelles angoisses, – les mimes deviennent sa proie et les séraphins sanglotent de ces dents d’un ver imbues de la pourpre humaine.

Éteintes ! – éteintes sont les lumières, – toutes éteintes ! et, par-dessus chaque forme frissonnante, le rideau, drap mortuaire, descend avec un fracas de tempête, et les anges, pallides tous et blêmes, se levant, se dévoilant, affirment que la pièce est la tragédie L’Homme : et son héros, le Ver Vainqueur.

 

[NB : il s’agit du poème d’Edgar Allan Poe Le Ver Vainqueur, dans sa traduction française par Stéphane Mallarmé.]

 

[III-6 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set, Németh, « Cassiano Drescii »] Pour Vat, ça n’a ni queue ni tête – tel le ver du titre, en fait. Celui qui a écrit cette chose a dû abuser du jus de sapho ou de quelque autre drogue ! Mais il reconnaît certains passages, qui figuraient dans les boucles que répétait sans cesse Hanibast Set (d’abord la strophe « Des mimes avec la force du Dieu... », puis la première, « Voyez ! c’est nuit de gala... »). Que faut-il penser de tout ça ? Ipuwer parle des serpents de Gebnout IV ; Vat suppose que le Ver pourrait y faire référence, animal en outre insignifiant, mais qui aère les terres pour les cultures… Mais ni l’un ni l’autre ne sont très portés sur la poésie : en l’état, ils n’y comprennent rien… Il faudra en parler à Németh. D’ici-là, le texte sera sécurisé, ainsi que les notes initiales de « Cassiano Drescii ».

 

[III-7 : Vat, Ipuwer : Hanibast Set, « Cassiano Drescii »] Par ailleurs, il faudra que le Docteur Suk consulte les notes de Hanibast Set sur les cartes des Atonistes de la Terre Pure. Ipuwer s’y est essayé, mais cela n’a pas grand-chose à voir avec les cartes stratégiques sur lesquelles il travaillait à l’école militaire... Vat relève qu’il s’agit là encore d’un schéma extrêmement complexe – qui, en tant que tel, peut d’ailleurs rappeler le « code » des carnets de « Cassiano Drescii » ; au risque de produire les mêmes conséquences ? Le Conseiller Mentat supposait qu’il pourrait mieux comprendre ce schéma en se rendant sur place, aux environs du Mausolée du Continent Interdit notamment – mais il est donc pour l’heure cloîtré dans une unité psychiatrique. Ipuwer et Vat entendent encore une fois se rendre auprès de Németh pour évoquer toutes ces questions.

IV : LES RÉVÉLATIONS DANS LES LAMES

 

[IV-1 : Németh : Ipuwer, Dame Loredana, Linneke Wikkheiser, Cassiano Drescii, Taestra Katarina Angelion] Petit flashback : après son repas avec Ipuwer et Dame Loredana, Németh décide, avant de se coucher, de faire usage du Tarot de Gollam – pour la première fois depuis que ses capacités prescientes se sont manifestées (elle aimait déjà avant les jolies lames du Tarot de Gollam, et avait souvent vu, enfant, sa mère Dame Loredana « jouer » avec).

 

TIRAGE

Carte Senestre (circonstances défavorables, obstacles) : la Machine. Cette carte peut désigner la technologie, ou, de manière plus métaphorique, les rouages de tout système (et c’est pourquoi certains fanatiques du Jihad Butlérien considèrent le Tarot de Gollam douteux par rapport à leurs préceptes).

Carte Haute (principale voie qu’empruntera le futur, moteur de la destinée) : le Vaisseau. Cette carte est souvent associée à la Guilde des Navigateurs, mais peut renvoyer en fait à n’importe quel forme de périple, ou type de voyageur.

Carte Dextre (opposée à la senestre : circonstances favorables, actions à accomplir, avantages dont tirer partie) : les Amants. Cette carte peut désigner l’amour, ou, dans un sens plus large, l’harmonie, ou encore l’attraction entre deux parties ; elle peut aussi, dans l’absolu, témoigner du risque d’être aveuglé par ses propres passions, mais, en l’espèce, la carte ayant été tirée en Dextre, cela paraît peu probable.

Carte Basse (voie secrète ou latente pour agir, ennemi caché, voie alternative à la Carte Haute, ou seconde voie si elle échoue) : la Pythie. Cette carte est souvent associée au Bene Gesserit, mais, de manière plus large, peut désigner la Prescience, ou encore le prescient lui-même.

 

INTERPRÉTATION DE NÉMETH

La Carte Senestre, la Machine, parait assez claire pour Németh. Pour elle, la Machine désigne le Bene Tleilax – à moins qu’elle ne renvoie aussi à Linneke Wikkheiser, issue d’une maison notoirement techno-progressiste ? Déjà obsédée par l’attitude hostile de la Wikkheiser, Németh y voit une raison supplémentaire de s’en méfier : il faut savoir ce qu’elle manigance au juste à Memnon ! Toutefois, le danger global, à ses yeux, renvoie bien au Bene Tleilax. À titre personnel, Németh envisage cependant une autre interprétation possible : elle a toujours adopté un rôle de marraine des sciences – peut-être faut-il en déduire qu’elle doit bien prendre garde à ne pas jouer avec le feu ?

Concernant la Carte Dextre, les Amants, qu’elle préfère envisager avant la Haute, car elle se sent plus sûre d’elle pour cette lame indiquant les « circonstances favorables », Németh est confortée dans l’idée, au cœur de son repas avec Ipuwer et Dame Loredana, qu’il leur faut compter leurs alliés. Elle pense tout d’abord à la Maison Ophélion, éventuellement au Bene Gesserit (en dépit de sa méfiance instinctive pour l’ordre). Mais la carte des Amants peut aussi évoquer les affaires matrimoniales d’Ipuwer… Là encore, Németh est toutefois ramenée, de manière éventuellement inattendue, à une interprétation la concernant elle-même à titre personnel : il y a quelque temps de cela, Dame Loredana semblait regretter que sa fille n’ait pas conclu un nouveau mariage – ne pensera-t-elle donc jamais à elle ? Ce tirage du Tarot de Gollam la contraint en fait à se poser la question… Y a-t-il, notamment, un lien avec Cassiano Drescii ? Mais elle entend s’en faire un allié, non à nouveau un amant…

La Carte Haute, le Vaisseau, lui paraît plus problématique : elle s’attendait à ce que la Guilde constitue une opposition, en Senestre… Peut-être faut-il se montrer prudente, avant de la considérer unilatéralement comme étant une ennemie ? Mais, en sortant de la logique des oppositions Dextre et Senestre, elle peut tout de même représenter la menace essentielle, en tant que « moteur de la destinée »… Cela dit, la carte renvoie aussi au « périple » : cela pourrait désigner des ambassades auprès d’autres Maisons nobles… ou, sur Gebnout IV même, la nécessité de se rendre sur le Continent Interdit – et d’arrêter de tourner autour du pot à ce propos !

La Carte Basse, la Pythie, renvoie peut-être au Bene Gesserit – beaucoup plus puissant que ce que Németh était prête à envisager : l’ordre tire les ficelles sur Gebnout IV, Taestra Katarina Angelion l’a suffisamment démontré… et peut-être depuis plus longtemps que les autres ! Németh ne veut pas être manipulée – ce qui perturbe son rapport au Bene Gesserit ; mais, d’une certaine manière, elle en a bien conscience… Mais la Pythie peut aussi désigner le prescient – elle-même, donc ! Elle a toujours eu des ambitions concernant la Maison, ou d’autres plus personnelles… Quel sera donc son rôle dans tout cela ? Un rôle de premier plan, sans doute…

Quel est son sentiment global, sur un plan davantage émotionnel ? Németh se sent un peu galvanisée, en fait : elle a l’impression d’être en relation avec une sorte de « force supérieure », maintenant que sa faculté de Prescience s’est éveillée ; et le tirage n’a fait qu’accroître ce sentiment. Tout n’est donc pas perdu – et peut-être justement parce qu’elle est là, avec sa propre destinée !

 

V : CELUI QUI MEURT DEUX FOIS

 

[V-1: Bermy : Taho] Bermyl, toujours chamboulé par l’évolution récente des événements, et inquiet quant à sa sa sécurité, contacte son agent de confiance Taho. Ils avaient mis en place un protocole, sans doute à revoir dès que possible, mais peuvent ainsi convenir d’un rendez-vous en toute discrétion, prenant bien garde à ce qu’on ne les suive pas.

 

[V-2 : Bermyl : Taho ; Namerta, Nadja Mortensen] Bermyl informe Taho de ce qu’il a appris la veille : il a donc vu Namerta. Taho, personnage que Bermyl a toujours connu extrêmement froid et discipliné, semble être très étonné par cette confession ; il se reprend aussitôt, mais Bermyl a bien perçu cette fraction de seconde d’hésitation. Taho ne dit cependant rien pour l’heure. Bermyl lui parle ensuite du réseau de « prosélytes » ; confirmation supplémentaire de ce qu’ils sont dépassés par les événements… C’est pourquoi Bermyl a pris l’initiative de contacter un agent impérial, Nadja Mortensen. Bermyl sait que son départ du Palais approche, enfin.

 

[V-3 : Bermyl : Taho ; le Vieux Radames, Vat Aills, Ta-ei] Que pense Taho de toute cela ? Il est resté stoïque après sa petite hésitation initiale – mais s’est montré tout particulièrement attentif quand Bermyl a parlé du réseau de « prosélytes ». Au fil de ses enquêtes, Taho a en effet pu constater l’existence de semblables réseaux – et qu’en faisaient partie des individus notoirement décédés ! Il cite plusieurs noms – mais ces personnages, pour être « religieux », sont difficiles à percer quant à leurs intentions. Pour l’heure, cependant, Taho n’y voit pas de caractère véritablement subversif. Parmi ces morts, toutefois, il y en a un… qui est « mort à nouveau ». Il était décédé il y a environ deux ans, mais était revenu – les rumeurs en faisaient état –, et a plus tard, tout récemment en fait, été assassiné, et est donc mort une deuxième fois : c’est un personnage que l’on connaissait sous le nom de Vieux Radames. Sa dépouille se trouve dans un hôpital, pour les besoins de l’enquête – il sera possible, sans trop de difficultés, de la transférer dans les propres services du Docteur Suk Vat Aills. Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il a été assassiné : il a été lardé de plusieurs coups de couteaux, et son corps a été plus globalement dégradé – ce qui semble témoigner d’une forme d’acharnement (il était mort de vieillesse, la première fois). Sa petite-fille, du nom de Ta-ei, a aussitôt été recherchée, mais impossible de mettre la main sur elle. Le cadavre du Vieux Radames a été laissé devant la maison qu’il occupait de son vivant. Sa petite-fille n’était donc pas là, et les voisins se sont montrés tout sauf loquaces. Bermyl suppose que le personnage a pu être lynché. Peut-être ont-ils des alliés ? À moins que cet assassinat n’ait eu que des raisons personnelles…

 

[V-4 : Bermyl : Taho] Bermyl interroge ensuite Taho sur les risques en matière de sécurité – notamment concernant sa propre personne… Rien de concret dans les rues de Cair-el-Muluk. Il est trop tôt pour en savoir beaucoup plus au sein des services de renseignement.

 

[V-5 : Bermyl : Vat Aills ; le Vieux Radames] Bermyl rentre au Palais, et informe Vat Aills de ce qu’il lui adresse la dépouille du Vieux Radames. Après quoi il souhaite faire le point…

VI : BEL ACCUEIL À LA SCIENCE

 

[VI-1: Németh : Abaalisaba Set-en-isi, Nofrera Set-en-isi, Taharqa Finh ; Ai Anku, Namerta] Németh, dans la matinée, reçoit ses invités, arrivés peu ou prou en même temps : le diplomate Abaalisaba Set-en-isi, sa cousine océanologue et planétologue, Nofrera Set-en-isi, et enfin l’historien et archéologue Taharqa Finh, spécialiste des religions. Il ne s’agit pour l’heure que d’une rencontre très protocolaire : les vrais discussions, avec chacun d’entre eux, n’auront lieu qu’après, et sans doute séparément. Németh ne connaît pas vraiment Taharqa Finh, s’il est précédé par sa réputation. Elle a pu entretenir quelques liens avec Nofrera, du fait de sa politique d’aménagement des deltas – outre qu’elle est une Set-en-isi ; ce n’est pas une amie à proprement parler, mais c’est un peu plus qu’une connaissance – elle l’estime et la trouve très sympathique, tout en sachant qu’elles n’ont pas forcément les mêmes opinions : Németh est techno-progressiste, Nofrera plus conservatrice sur le plan écologique... d’où ses bonnes relations avec le mouvement atoniste, dit la rumeur ; Németh sait cependant qu’elle est profondément honnête intellectuellement – Nofrera respecte d’ailleurs notoirement Ai Anku, et suppose-t-elle, elle la respecte elle aussi également. Abaalisaba est un personnage d’une autre stature, très charismatique (mais un peu perturbant à sa manière – ses traits à la fois secs et androgynes font qu’il ne passe pas inaperçu), et un orateur exceptionnel : la moindre de ses phrases est de l’art. Il a été très proche de Namerta, et a beaucoup œuvré pour lui. Il en a été récompensé par l’élévation de sa famille au rang de Maison mineure… ce qui a pu faire jaser : les mauvaises langues disent que c’était pour acheter son silence – il est ambitieux, et fourbe, puisque avocat… Les deux Set-en-isi sont assez proches, ils s’entendent bien – il faut d’ailleurs rappeler qu’Abaalisaba, à l’origine, était lui-même un universitaire (un historien, spécialiste du Jihad Butlérien ; sans doute, du coup, a-t-il pu développer des liens avec Taharqa Finh également).

 

[VI-2 : Németh : Taharqa Finh, Abaalisaba Set-en-isi, Nofrera Set-en-isi] Németh décide de recevoir Taharqa Finh en même temps que les deux Set-en-isi – ce qui a quelque chose d’un honneur, elle pense que cela peut être utile pour se le mettre dans la poche. Elle les reçoit tous ensemble, mais en privé – il n’y a personne d’autre dans la pièce. Németh se dit ravie de revoir les Set-en-isi, très dignes à leur habitude ; elle se félicite de rencontrer enfin Taharqa Finh – en percevant bien que le bonhomme, conformément à sa réputation, est un peu bougon… En fait, la « convocation » ne lui a probablement pas fait plaisir. Németh s’en rend compte.

 

[VI-3 : Németh : Taharqa Finh, Nofrera Set-en-isi, Abaalisaba Set-en-isi] Németh explique vouloir s’entretenir avec eux du colloque à venir, mais elle a d’autres raisons pour les avoir convoqués ; d’ores et déjà, elle leur dit à tous – en précisant que très peu, même au sommet de la Maison Ptolémée, sont au courant – que le colloque en question sera l’occasion de mettre fin au tabou religieux portant sur le Continent Interdit. Taharqa Finh, aussitôt, lâche : « Ah ! Enfin ! » Réaction qui fait un peu sourire Nofrera, qui ne dit cependant mot pour l’heure. Abaalisaba a lui aussi un petit sourire : effectivement, il suppose qu’il va avoir beaucoup de travail les prochains jours…


[VI-4 : Németh : Abaalisaba Set-en-isi, Taharqa Finh, Nofrera Set-en-isi ; Hanibast Set] Németh dit avoir besoin de leurs lumières à chacun dans leur domaine respectif : Abaalisaba pour les implications politiques, diplomatiques et juridiques de cette décision… Il l’interrompt aussitôt : pour ce faire, il aurait sans doute bien besoin des services d’un employé de la Maison, mais a cru comprendre qu’il n’était guère en forme… Oui, il est bien renseigné, à son habitude : Hanibast Set traverse une mauvaise passe, et il faudra pour un temps se passer de ses facultés Mentat – ils réfléchissent à une solution pour pallier à cette difficulté. Németh suppose qu’Abaalisaba saura se montrer utile malgré tout : oui, il en est certain – mais il leur faudra donc s’entretenir en privé (« Pas d’offense, Maître Taharqa Finh... » L’historien fronce les sourcils à cette interpellation) quant aux… « conséquences » que Németh souhaite obtenir, et à celles qu’elle entend à tout prix éviter ; mais il est confiant ! Nofrera sourit toujours – mais du cinéma de son cousin, qu’elle connaît très bien pour l’avoir souvent vu faire

 

[VI-5 : Németh : Nofrera Set-en-isi] Németh s’adresse ensuite à Nofrera, justement – dont elle avait apprécié la collaboration lors des travaux d’aménagement des deltas ; Nofrera la reprend sur le terme « collaboration », mais aimablement, sur le ton d’une grand-mère complice – elles ne partageaient pas forcément les mêmes idées… Németh la remercie néanmoins pour sa compétence scientifique, et son honnêteté intellectuelle de tous les instants. C’est pourquoi elle lui confie ses suspicions sur le contrôle climatique de la Guilde concernant le Continent Interdit – un cheval de bataille de l’océanologue et climatologue… qui avoue avoir sans doute quelques idées à lui soumettre à ce propos !

 

[VI-6 : Németh : Taharqa Finh, Labaris Set-en-isi, Nofrera Set-en-isi, Abaalisaba Set-en-isi ; Ipuwer] Németh se tourne enfin vers Taharqa Finh – le « roturier » de l’assistance, et qui en a les manières un peu rudes… Mais à peine a-t-elle prononcé son nom que la grande porte à double battant de la pièce d’accueil s’ouvre brutalement ! Et apparaît Labaris Set-en-isipetit-fils d’Abaalisaba, ami de longue date d’Ipuwer (avec lequel il dispute régulièrement de longues et acharnées parties de khéops), et qui pensait pouvoir se permettre cette fantaisie d’apparaître ainsi en pleine réunion privée… Grand silence à l’intérieur. Labaris s’étonne : « Ipuwer n’est pas là ? » Nofrera a toujours le même sourire aimable de grand-mère, mais Abaalisaba semble mécontent (Taharqa Finh aussi, mais étonnamment conscient de ce qu’il n’est pas en position de la ramener…). Németh se montre très calme, mais lui explique qu’il s’agissait d’un entretien privé… « Ah, j’ai dérangé ? » Il semble ne prendre conscience de la présence des convives qu’à ce moment – et salue cavalièrement son grand-père et sa grande-tante… « Excusez-moi... » Il repart à la recherche d’Ipuwer, sans plus de façons. Németh le foudroie du regard…

 

[VI-7 : Németh : Taharqa Finh] Taharqa Finh est un peu énervé. Németh revient à lui : le savant se doute bien de son rôle dans cette affaire. Németh connaît sa passion pour l’histoire religieuse de Gebnout IV, et en particulier les origines du Culte Épiphanique du Loa-Osiris ; or celui-ci risque de ne guère apprécier la levée du tabou sur le Continent Interdit, et… Taharqa Finh arbore maintenant un grand sourire : « Ça va être amusant ! Toujours à votre service pour déboulonner quelques vieilles idoles ! » Il attendait ça depuis très longtemps… Il est content ; au point d’avoir digéré ses multiples interruptions, et la tendance plus ou moins consciente à le rabaisser, sensible chez tous les autres assemblés dans cette pièce.

 

[VI-8: Németh : Abaalisaba Set-en-isi] Németh n’en dira pas plus pour le moment : les prochains entretiens, plus longs, se feront en privé. Elle invite donc les éminents personnages à rejoindre leurs quartiers : Abaalisaba dispose toujours des siens au Palais, d’autres ont été aménagés pour les deux scientifiques.

 

VII : UN NOUVEAU JEU

 

[VII-1 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi ; Hanibast Set, « Cassiano Drescii »] Ipuwer est dans son bureau – où il vient de ranger dans un coffre les notes d’Hanibast Set ainsi que les carnets de « Cassiano Drescii ». Il entend toquer à la porte ; il n’a pas le temps de dire « Entrez ! » que la porte s’ouvre, et apparaît Labaris Set-en-isi. Ipuwer le reçoit chaleureusement. Labaris dit qu’ils ont quelques parties en retard… C’est qu’il avait dû s’absenter – mais, ayant appris que « la famille » venait au Palais, il s’est dit que c’était l’occasion de taper l’incruste… Ipuwer lui répond qu’il a eu bien raison. D’ailleurs, il pourrait peut-être l’aider ? Des choses à ranger dans le bureau du Conseiller Mentat Hanibast Set – indisposé… Labaris veut bien, même s’il avait autre chose en tête…

 

[VII-2 : Ipuwer : Labaris Set-en-isi] C’est qu’on a fait découvrir à Labaris une nouvelle manière de jouer au khéops ! Ipuwer sera ravi d’essayer ça ce soir… Mais Labaris entend en présenter d’ores et déjà les principes : normalement, quand on joue au khéops, c’est une pure stratégie abstraite, on cherche à gagner, point… Mais il y a une variante – un jeu sur les contraintes, en fait, et Labaris aime bien cette idée… Voilà : on joue un rôle, et on doit gagner en fonction de ce rôle ! Par exemple, Ipuwer pourra jouer, disons, la Maison Ptolémée, et Labaris son pire ennemi, qu’il lui laisse le soin d’identifier…

 

À suivre…

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Le Dit des Heiké

Publié le par Nébal

Le Dit des Heiké

Le Dit des Heiké. Cycle épique des Taïra et des Minamoto, [Heike monogatari], traduit du japonais et présenté par René Sieffert, Lagrasse, Verdier, coll. Verdier/Poche, série Littérature épique japonaise, 2012, 855 p.

 

HÔGEN, HEIJI, HEIKÉ

 

Il y a quelque temps de cela, dans mon approche de la littérature classique japonaise, j’avais lu et beaucoup apprécié Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji (rassemblés dans un même volume), ouvrages qui forment les deux premières parties du « cycle épique des Taïra et des Minamoto », contant la longue crise, au XIIe siècle de l’ère chrétienne, qui a précipité la fin du Japon classique pour le plonger dans le Moyen Âge. En tant que tels, ces récits historiques éventuellement condensés avaient quelque chose de « tragédies », ainsi qu’en fait la remarque l’éminent traducteur René Sieffert – au sens le plus strict, car respectant globalement la « règle des trois unités ».

 

Mais le troisième et dernier temps du cycle, qui est aussi et de loin le plus connu, au point en fait d’être probablement un des plus importants ouvrages de la littérature classique japonaise, aux côtés disons du Dit de Genji, est un ouvrage d’une tout autre ampleur et à l’approche bien différente, à tel point qu’il relègue presque les deux précédents dits, avec leurs qualités certaines, au rang de « prologue » : c’est Le Dit des Heiké, gros volume (dans les 800 pages hors préface ; les deux dits précédents du cycle faisaient chacun moins de 150 pages) qui s’éloigne des seuls événements ayant eu lieu dans la Ville (entendre par-là la capitale, Heian, future Kyoto) pour embrasser le Japon entier, et non à l’occasion de l’évocation d’un coup d’État sur une période somme toute brève, de quelques mois au plus : à l’ampleur géographique répond une ampleur historique, qui fait s’étendre le récit sur plusieurs années, et même décennies (disons toute la seconde moitié du XIIe siècle, les deux dits précédents se concentrant sur des événements aux alentours des seules années 1150).

 

UN CLASSIQUE ESSENTIEL DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE


Par ailleurs, il nous faut revenir sur ce caractère de classique essentiel de la littérature japonaise. La popularité du Dit des Heiké y est pour beaucoup – l’œuvre sans cesse narrée par les moines aveugles s’accompagnant au biwa, au fil de longs siècles d’errances et de spectacles –, mais le fait est que l’ouvrage, y compris dans sa dimension orale, a participé à la création d’une langue commune littéraire.

 

Fait nouveau alors – mais Le Dit des Heiké était déjà, de manière générale, une forme de littérature nouvelle, associée au développement du genre romanesque, mais tranchant sur les œuvres antérieures en abandonnant le seul cadre courtisan ; rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’agit bien de témoigner de la fin d’un monde, et de l’avènement d’une nouvelle classe dirigeante, constituée par les bushi, les guerriers – tout particulièrement ceux du « Japon de l’Est », selon une scission culturelle qui fait toujours sens aujourd’hui.

 

Et, en tant que récit guerrier, Le Dit des Heiké, au fil des récitations par les moines au biwa dans un contexte populaire, a fini par acquérir tous les caractères d’une épopée nationale. Peut-être est-ce pour cela que l’on y trouve des « modèles » aussi bien dans les deux camps qui se déchirent ? En tenant compte, en effet, d’une spécificité du dit dans ce registre : le récit n’est pas celui d’une union nationale contre un ennemi extérieur (et d’autant plus facile à identifier), mais celui de tragiques dissensions internes tournant à la guerre civile – avec les drames qui lui sont propres, en sus des drames de toute guerre : la lutte est ici fratricide, et ce n’est d’ailleurs pas toujours une métaphore, les frères qui se déchirent littéralement étant nombreux ; aussi, au terme de tout cela, plus que la gloire à la façon du « roman national », c’est un sentiment d’amertume qui domine...

 

L’INCONSTANCE DU MONDE DÉMONTRÉE PAR L’EXEMPLE

 

D’ailleurs, Le Dit des Heiké, en constituant bien une forme de couronnement d’une œuvre (sans exclure, loin de là, des traditions parallèles et/ou des compléments ultérieurs, comme les très populaires récits narrés à partir du XIVe siècle ayant Yoshitsuné pour héros), confère à l’ensemble du « cycle épique des Taïra et des Minamoto » un sens profond, qui élève le récit politico-guerrier aux considérations religieuses, morales et philosophiques. Le thème de l’inconstance du monde, certes déjà sensible dans les dits précédents comme dans bien d’autres œuvres japonaises classiques (je vous renvoie pour quelques titres à l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise), est affiché avec force dès les édifiantes premières lignes du dit :

 

« Du monastère de Gion le son de la cloche, de l’impermanence de toutes choses est la résonance. Des arbres shara la couleur des fleurs démontre que tout ce qui prospère nécessairement déchoit. L’orgueilleux certes ne dure, tout juste pareil au songe d’une nuit de printemps. L’homme valeureux de même finit par s’écrouler ni plus ni moins que poussière au vent. »

 

Dès lors, cette entrée en matière fait figure de note d’intention prophétique, orientant nécessairement la lecture : nous avions vu, dans les précédents dits, l’élévation des Heiké, et de leur chef Kiyomori – le présent dit contera leur chute et même leur anéantissement. Ce thème fondamental trouve ainsi à s’illustrer à chacune des pages du Dit des Heiké ou presque.

 

Mais il y a peut-être une nuance. Le sentiment de la fin d’un monde, si prégnant dans les deux dits précédents, et dont témoignent bien d’autres ouvrages de la littérature contemporaine ou immédiatement postérieure (je vous renvoie une fois de plus aux splendides Notes de ma cabane de moine, de Kamo no Chômei), demeure dans ces pages, mais la donne change peut-être un peu ? Peut-être n’est-ce que la fin d’un monde, et non du monde, quoi qu’on ait voulu en dire sur le moment en se fondant sur des prophéties bouddhiques le dernier âge du monde », expression qui revient souvent, avec aussi l’évocation d’un « siècle dégénéré ») ; peut-être y aura-t-il encore quelque chose après ? Quelque chose d’autre… Je vous renvoie cette fois à l’Histoire du japon médiéval : le monde à l’envers, de Pierre-François Souyri.

 

UNE LECTURE EXIGEANTE

 

Ce sont là les multiples et colossales forces du Dit des Heiké – à proprement parler un monument. Mais c’en est aussi, non pas une faiblesse ou une limite, mais disons une difficulté essentielle : l’ouvrage, d’une complexité inouïe, faisant appel à des dizaines voire des centaines de personnages pas toujours bien faciles à identifier (du fait d’épithètes changeants, en rapport surtout avec leurs titres et charges de « fonctionnaires », j’y reviendrai plus loin), dans un cadre historique et géographique que le lecteur occidental lambda tel que votre serviteur n’appréhende pas très bien, sans même parler du contexte culturel et religieux, est, disons-le, quelque peu indigeste ; aussi ai-je pris mon temps pour le lire – parce que, s’il en vaut assurément la peine, il est aussi régulièrement susceptible de susciter une forme d’overdose…

LA DICTATURE DE L’ARROGANT KIYOMORI


Nous en étions, à la fin du Dit de Heiji, à la consolidation du pouvoir de Kiyomori, chef du clan guerrier des Heiké (ou Taïra). Il était en fait devenu le maître absolu du Japon, ayant éliminé ses principaux rivaux : Fujiwara no Nobuyori, du clan des régents ; Minamoto no Yoshitomo, chef du clan guerrier rival des Minamoto (ou Genji) ; l’étonnant Shinsei, aussi, ce moine que l’on qualifiait du titre de Bas Conseiller Religieux, mais qui n’avait certes rien de « bas » (au regard du pouvoir, du moins…). Par ailleurs, l’empereur régnant était alors un enfant, et l’empereur retiré, un sournois bonhomme, mis hors d’état de nuire… Kiyomori ayant définitivement supplanté les régents Fujiwara, en s’accaparant leurs titres et en adoptant leur politique de mariages impériaux, il n’a plus rien pour lui faire face : quand, en 1167, il devient Grand Ministre, celui que l’on appelle bientôt (c’est son principal qualificatif dans l’ensemble du Dit des Heiké) « le Ministre Religieux » (car il s’était prétendument retiré du monde, mais dans les faits cela n’avait rien changé…) dispose d’un pouvoir absolu, et proprement dictatorial – qu’il exercera de la sorte jusqu’à sa mort, en 1181.


Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji nous avaient déjà dépeint un homme d’une grande arrogance, assoiffé de pouvoir et guère étouffé par la morale. Le Dit des Heiké en rajoute encore dans cet ordre d’idées : Kiyomori, bien conscient d’être le seul maître à bord, en use et en abuse, au gré de véritables programmes politiques parfois, et très ambitieux, mais aussi de simples et tragiques caprices d’autres fois.

 

Il agace presque autant qu’il effraie – ainsi, par exemple, en raison de son népotisme outré, si personne n’ose en faire la remarque : il réserve tous les offices ou presque de la complexe administration impériale à des membres de son clan – mais au premier chef les titres des régents Fujiwara, qu’il s’agit donc de chasser définitivement du pouvoir. Les mariages impériaux, d’une certaine manière, procèdent de la même politique, justement reprise des Fujiwara, mais qui n’en fait pas moins jaser ceux qui n’y voyaient pas forcément d’inconvénient jusqu’alors...

 

Le point culminant du despotisme de Kiyomori, aux yeux des contemporains, sera cependant tout autre : la tentative de déplacer la capitale politique, de Heian (Kyoto) à Fukuhara (sur le site de l’actuelle Kobé) ; politique très malvenue, plus que tout autre auparavant, et qui scandalise outre-mesure, au point de figurer dans la litanie des « catastrophes » ouvrant les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, aux côtés des séismes, incendies et inondations ! La tentative s’avère vite infructueuse, et sera abandonnée, mais le mal est fait…

 

Aussi Kiyomori s’est-il progressivement constitué un réseau toujours plus dense et ample d’ennemis. Chacune de ces étapes n’en apparaît que davantage comme étant une confirmation de l’ouverture prophétique du dit : « tout ce qui prospère nécessairement déchoit » et « l’orgueilleux certes ne dure »…

 

Nous n’en sommes pas encore tout à fait là. Mais, d’ici à l’ultime outrage du transfert de la capitale, bien des choses se produisent, et, au sein du clan des Heiké, l’arrogance ne manque pas, le Ministre Religieux n’étant pas le seul à en faire la démonstration… À l’apogée de la puissance du clan, un proche (beau-frère de Kiyomori, je crois) n’hésite pas à dire : « Quiconque n’appartient à notre Maison doit être tenu pour moins qu’un homme. » Ce qui n’arrange guère les choses…

 

LES REMONTRANCES DU SIRE DE KOMATSU


En fait, parmi les Taïra, il n’est peu ou prou qu’un homme pour blâmer les excès de Kiyomori, et le sermonner le cas échéant – et c’est son propre fils aîné, Shigémori ! Le Sire de Komatsu, comme on l’appelle le plus souvent dans ces pages, a beau être le successeur désigné de Kiyomori à la tête du clan (en fait d’ores et déjà son chef théorique, puisque Kiyomori est censé être entré en religion...), et un ministre de haut rang du fait de ses largesses, il n’hésite pas à le reprendre, et à lui tenir des discours hardis, longs et précis exposés de philosophie politique, toujours teintés de morale, que personne d’autre sans doute n’aurait pu se permettre. Il est vrai qu’en agissant ainsi, le Sire de Komatsu n’était pas forcément un « rebelle »… mais un fils dévoué.

 

C’est, disons-le, un des personnages les plus charismatiques du livre – et peut-être le seul à être véritablement sympathique, de tous les principaux acteurs du drame ! Encore que sa posture morale puisse agacer…

 

Sa fin n’en sera que plus tragiquement ironique : le sage, celui en qui l’on voulait voir l’espoir du clan, tombe malade… et meurt ; et l’on ne cesse alors de répéter, avec assurance et non sans arrière-pensées, qu’il avait auparavant prié les dieux, leur demandant de faire qu’il meure avant « le déclin de sa Maison », si les forfaits de son père devaient avoir de funestes conséquences…


C’est ainsi que s’achève, au livre troisième, le « premier acte » du Dit des Heiké – avec des connotations surnaturelles qui reviennent de temps en temps dans ce troisième dit, qui étaient peu ou prou absentes des deux précédents.


Or, peu avant, Kiyomori avait infligé un autre outrage, et considérable, aux yeux de ses adversaires, en destituant l’empereur régnant pour que prenne sa place son petit-fils, né d’un accouchement difficile… et âgé de quelques mois à peine ! Un fait sans précédent – les opposants (dans les cercles de l’empereur retiré, des Fujiwara, des familiers de Shinsei – les Genji ne sont pas encore vraiment de la partie) y reviennent sans cesse… ainsi que le Sire de Komatsu, qui quittera donc bien vite la scène.


LES GENJI QUI RESTENT


Mais c’est après la mort du Sire de Komatsu que l’opposition ne s’en tient plus aux ruminations, et commence à avoir des aspects militaires… et à impliquer plus frontalement des membres du clan Genji (ou Miyamoto) et leurs familiers.


Or il ne reste que bien peu de Genji à proprement parler, suite aux massacres ayant conclu Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji. Il y a cependant, à la tête du clan, celui qui porte tous ses espoirs : Yoritomo, le fils préféré de Yoshitomo, qui était le chef du clan quand il fut abattu en Heiji ; Yoritomo, impliqué dans l’affaire, n’avait dû la vie sauve qu’à une mansuétude inattendue de Kiyomori, désireux de satisfaire aux suppliques d’une dame ; le clan des Heiké ne tarderait guère à se mordre les doigts de cette générosité impulsive et si improbable…


Parmi les Genji survivants, il en est cependant un autre de grande importance dans Le Dit des Heiké, et c'est Yoshitsuné, neuvième fils de Yoshitomo, et demi-frère de Yoritomo ; nous aurons l’occasion de le voir briller...

 

PRÉLUDE À L’AGITATION DES GENJI : LA RÉBELLION DE YORIMASA

 

C’est pourtant un autre Genji qui ouvre les hostilités, de manière tout à fait inattendue : le vieux Yorimasa. Un Genji, oui… mais qui, en Heiji, avait trahi Yoshitomo en pleine bataille, pour rallier impudemment les Heiké vainqueurs !

 

Or le traître, maintenant âgé de 70 ans, est révolté par l’insolence de Munémori (fils de Kiyomori, son successeur désigné depuis la mort de Shigémori, le Sire de Komatsu). Son complot est toutefois déjoué…

 

S’ensuit la bataille du pont d’Uji, que l’on considère comme étant la première grande bataille de toute l’histoire du Japon – et qui est donc aussi la première grande scène épique du Dit des Heiké, au cours de laquelle les cavaliers des Taïra l’emportent par leur audace (ça reviendra souvent dans le dit… mais contre les Heiké !), en traversant à gué une rivière en crue… Le vieux Yorimasa, se sachant vaincu, se suicide ; il ne sera certainement pas le seul tout au long de cette tragique histoire.

 

MANIGANCES – L’AGITATION S’ÉTEND

 

Cet épisode a-t-il joué un rôle, en renforçant l’arrogance des Heiké ? C’est en tout cas à cette époque que Kiyomori décide du transfert de la capitale à Fukuhara – décision qu’il paiera très cher.


Là encore, comme à la mort du Sire de Komatsu, on évoque de nombreux « signes » surnaturels, des prodiges de toute sorte, qui, à l’instar de la cloche du monastère de Gion évoquée au tout début du roman, sont autant d’occasions de rappeler, même si loin des oreilles de Kiyomori, dans le doute, que « tout ce qui prospère nécessairement déchoit » et que « l’orgueilleux certes ne dure »...


Car les Genji commencent à s’agiter. Et ceci du fait surtout d’un bien curieux personnage, un moine du nom de Mongaku (pour l’anecdote, il est le héros, sous le nom de Moritô, du célèbre film La Porte de l’Enfer) ; en fait de saint homme, il est plutôt douteux…


Et il précipite les événements en se rendant auprès de Yoritomo, devant lequel il exhibe le crâne de son père Yoshitomo pour l’inciter à la révolte (en fait, ce n’est pas du tout le crâne de Yoshitomo, mais le crâne d’un soldat prélevé au hasard… Mongaku reviendra bien plus tard, à la fin du dit, et donc après la victoire de Yoritomo, pour montrer au vainqueur un autre crâne, en lui assurant que cette fois c’est bien le vrai !).


Mais ce n’est pas tout : Mongaku se rend ensuite auprès de l’empereur retiré, cloîtré à Fukuhara, et en obtient un décret… ordonnant aux fidèles Genji d’anéantir les Heiké, « rebelles à la cour » !


Aussi improbable que cela puisse paraître, mais le contexte y a bien sûr une part prépondérante et difficile à appréhender avec le recul, ces manigances du curieux moine produisent leur effet : autour de Yoritomo furieux, les Genji assemblent une immense armée…


PRÉLUDES À LA CHUTE DES HEIKÉ


Or les Heiké se doutent que cette rébellion-là ne sera pas aussi facile à mater que celle du vieux Yorimasa. Mais c’est en outre pour eux le pire moment : dans la foulée du transfert de la capitale, ils multiplient les erreurs politiques et stratégiques, tout en étant aussi victimes de coups du sort – qu’il est tentant, pour les contemporains, de qualifier de signes prophétiques…


Ainsi de la question des moines. Kiyomori, depuis qu’il avait obtenu le pouvoir absolu, avait régulièrement eu maille à partir avec les moines de divers ordres, solidement implantés autour de la Ville. Ces moines n’ont d’ailleurs pas forcément le beau rôle, dans Le Dit des Heiké : toujours très à cheval sur leurs privilèges autant que sur leurs rivalités de secte à secte, volontiers cupides, parfois fourbes, militarisés en outre, ils n’ont pas grand-chose d’admirables dévots et de saints hommes ! Quoi qu’il en soit, Kiyomori, à plusieurs reprises, a dû rappeler aux moines qu’il était le chef…


À cette époque, il confie à son quatrième fils, Shigéhira, le commandement d’une expédition punitive dirigée contre les moines de Nara. Las, une méprise quant aux ordres donnés… débouche sur l’incendie du monastère, et la disparition de ses nombreux trésors artistiques et religieux ! Shigéhira est dévasté par ce malentendu aux tragiques conséquences, mais le mal est fait : consternation générale ! De plus en plus de monde se rassemble autour des Genji – que l’on disait à jamais vaincus, mais tout semble alors démentir ce constat un peu trop hâtif : ce sont maintenant eux qui ont le vent en poupe, quand le prestige des Heiké ne cesse de dégringoler !


Et les événements se précipitent, systématiquement défavorables aux maîtres du Japon : l’ancien empereur, gendre de Kiyomori, décède – un mauvais signe…


Mais peu après, c’est Kiyomori lui-même qui meurt ! Et dans d’atroces souffrances, en châtiment de ses nombreux péchés…


Ainsi s’achève le livre sixième (sur douze, sans compter l’épilogue dit du « livre des aspersions »), qui précipite soudain la fresque politique en chronique épique d’un colossal affrontement militaire – inédit dans le Japon de Heian.

UN AUTRE PROTAGONISTE : YOSHINAKA


Mais la situation se complique de manière imprévue. Alors même que l’armée de Yoritomo avance toujours un peu plus en direction de la Ville, son cousin Yoshinaka, le Sire de Kiso, se rebelle dans les provinces du nord, autour des montagnes que l’on qualifiera plus tard d’Alpes japonaises.

 

Yoshinaka est un des personnages les plus charismatiques du Dit des Heiké, s’il n’est pas forcément très sympathique lui non plus (le Sire de Komatsu est vraiment une exception) : tout sauf un courtisan, il est un rustre et fier de l’être, qui ne mâche pas ses mots – au point de scandaliser considérablement les dignitaires qui ont affaire à lui, encore imprégnés des manières feutrées de Heian ; il est par ailleurs rusé, pour ne pas dire fourbe, et d’une grande ambition – qui n’a sans doute rien à envier à celles de Yoritomo et Yoshitsuné, autres personnages pas forcément très recommandables !

 

Quoi qu’il en soit, Munémori, maintenant officiellement à la tête des Heiké, et donc du Japon, part en guerre contre Yoshinaka, et, désireux d'écraser l'importun au plus tôt, il s'y rend avec toutes ses forces – laissant pour l’heure de côté la menace pourtant très tangible constituée par Yoritomo ! Mais il enchaîne à vrai dire les erreurs – d’autant qu’il pâtit d’une méconnaissance totale du terrain montagnard où s’est retranché Yoshinaka, qui lui le connaît sur le bout des doigts... La ruse du sire rebelle s’y ajoutant, les conséquences sont bientôt catastrophiques pour Munémori et ses hommes : il était parti avec 100 000 guerriers, force considérable, peut-être même inédite… mais 70 000 d’entre eux périssent dans l’expédition contre Yoshinaka ! Et sans lui avoir fait le moindre mal, qui pis est… Munémori, avec les débris de son armée, est contraint de se replier aussi vite que possible sur la Ville. La consternation s’accroît toujours un peu plus…

 

Or Yoshinaka pousse son avantage : en rien désireux de se soumettre à son cousin Yoritomo, il le devance à la capitale, qu’il rallie à marche forcée ; et les moines se joignent à lui ! Yoshinaka prend ainsi la Ville sans la moindre difficulté, et contraint à nouveau les Heiké à la fuite ; ils emportent avec eux l’empereur, nouveau né, et les « Trois Trésors Divins » associés à la dynastie impériale (ces regalia sont un miroir, un joyau, et un sabre – ce dernier sera définitivement perdu au cours de la guerre) – à les en croire, le pouvoir demeure donc avec eux jusque dans la fuite : il est là où ils sont… Mais on est en droit d’en douter.

 

Les citadins, par ailleurs, n’accueillent certainement pas Yoshinaka en libérateur, moines exceptés : le rustaud est d’une arrogance qui vaut bien celle des Heiké, et ses troupes barbares se comportent dans la Ville comme en pays conquis… Bientôt, ce ne sont que complots et révoltes – mais Yoshinaka écrase dans le sang toutes les tentatives de soulèvement populaire.

 

Toutefois, l’armée de Yoritomo approche – et le chef des Genji sait très bien que son cousin Yoshinaka, pour avoir défait Munémori, n’est pas pour autant son allié. Il sépare son armée en deux pour prendre la Ville en tenaille : le Sire de Kiso est à son tour contraint de fuir… Il se replie sur le lac Biwa, et meurt bientôt à la bataille d’Awazu – pour prix de son arrogance, une flèche lui arrache la vie alors même qu’il prenait ses dispositions pour se suicider…

 

L’AUDACIEUX YOSHITSUNÉ, LA GLOIRE DES GENJI

 

Alors que les Genji viennent de prendre la capitale, les Heiké ne s’en tirent pas mieux que Yoshinaka : leurs propres vassaux les refoulent de Kyushu, où ils pensaient trouver refuge !

 

Ils ont pu cependant reconstituer leurs forces – et disposent à nouveau d’une armée de plus de 100 000 hommes. Ils retournent en Honshu, désireux de défaire l’armée des Genji, et concentrent leurs troupes dans le val d’Ichi-no-tani, « forteresse naturelle » non loin de Fukuhara ; ils ne sont guère loin de la Ville, qu’ils comptent reprendre rapidement…

 

Mais une immense bataille a lieu dans le val – bataille où brille tout particulièrement Yoshitsuné, le demi-frère de Yoritomo, qui fait ainsi véritablement son apparition dans Le Dit des Heiké. À l’instar de Yoshinaka (et, en fait, de Yoritomo...), Yoshitsuné n’a rien de bien sympathique. Mais c’est un bon meneur d’hommes, et un général brillant, surtout caractérisé par son audace – qui va en fait de pair avec son arrogance intrinsèque ; or cette audace s’avère le plus souvent payante, même si, sur le moment, elle donne l’impression d’une folie pure et simple !


Ici, en l’occurrence, Yoshitsuné emporte cette bataille décisive en contournant les positions des Heiké par la montagne : il charge avec ses cavaliers en descendant une pente si raide que les Heiké avaient jugé qu’un assaut sur ce flanc serait impossible – aussi n’avaient-ils pas le moins du monde défendu cette zone… Mais Yoshitsuné démontre que c’était faisable : son audace paye.

 

La suite de la bataille n’est plus guère qu’un sidérant massacre. Les Heiké, ou ce qu’il en reste, sont une nouvelle fois contraints de fuir par la mer… Et ici s’achève le livre neuvième du Dit des Heiké, et avec lui un nouvel acte de la saga.

 

LA DÉFAITE DES HEIKÉ

 

Les Genji assemblent à leur tour une flotte, pour anéantir celle des Heiké, qui erre dans la Mer Intérieure, à proximité de l’île de Shikoku.

 

Et Yoshitsuné, une fois de plus, s’accapare la victoire du fait de son audace : il traverse un détroit en pleine tempête, méprisant les avertissements et les craintes de ses marins (et d’un officier timoré – à ses yeux, mais nous penserions plutôt « sage »… –, qui lui en voudra considérablement de cette humiliation, se répandant alors en calomnies contre l’audacieux général, ou du moins est-ce ce qui est ici rapporté) ; Yoshitsuné contourne ainsi les Heiké sans que ceux-ci n’en sachent rien, tant ils espéraient que la tempête leur offrirait un répit… et, les attaquant encore une fois dans le dos, le fougueux général les contraint à rembarquer.

 

Ils tentent à nouveau de fuir, mais cette fois c’est peine perdue : la flotte des Genji, en sens inverse, les intercepte – et c’est un nouveau et terrible massacre.

 

YORITOMO CONTRE YOSHITSUNÉ

 

C’en est alors fini des Heiké, dans les grandes largeurs. Mais Le Dit des Heiké ne s’arrête cependant pas là : il narre en effet comment la discorde s’accroît entre Yoritomo, chef nominal des Genji (et bientôt premier shogun de Kamakura, mettant de facto fin à l’ère Heian – mais en étant suffisamment adroit pour ne pas reproduire les erreurs de Kiyomori), entre Yoritomo donc et son demi-frère Yoshitsuné, l’héroïque et rusé général qui, par son audace, semble avoir décidé, à lui seul et à deux reprises, de la victoire ultime de son camp.

 

Les succès de Yoshitsuné éveillent sans surprise la méfiance de Yoritomo – et la calomnie y a donc peut-être sa part. Yoritomo tente alors de faire assassiner Yoshitsuné ; ce dernier en réchappe in extremis, et comprend qu’il lui faut fuir dans le nord.

 

De ce qui se produit là-bas, Le Dit des Heiké ne dit plus rien, mais c’est pourtant à ce moment de sa vie que Yoshitsuné, de brillant général qu’il était déjà, mais guère humain par ailleurs, deviendra en outre un véritable héros populaire – à travers une autre œuvre littéraire, le Gikei-ki, ou « Chronique de Yoshitsuné », datant du XIVe siècle, et qui à son tour, suscitera considérablement d’adaptations, par exemple en pièce de ou de jôruri.

 

TOUJOURS LE MASSACRE

 

Cependant, l’essentiel du dernier « acte » du Dit des Heiké, comme dans ses prédécesseurs Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, consiste en massacres tous plus abominables les uns que les autres : tous les Heiké doivent y passer, hommes ou femmes, vieillards comme enfants, tous, absolument tous. Au mieux Rokudaï, figure tragique ultime de ces derniers développements, pour être protégé par Mongaku qui fait alors son grand retour, n’obtient-il guère en fin de compte qu’un sursis. Yoritomo, après tout, était bien placé pour savoir ce que la faiblesse temporaire de Kiyomori le concernant lui avait en définitive coûté...

MISES À MORT ET SUICIDES


Il est vrai que Le Dit des Heiké n’est certes pas chiche de morts tragiques : les mises à mort sur le champ de bataille valent bien les exécutions sommaires après coup, et, bien sûr, il faut y ajouter un nombre considérable, proprement ahurissant même, de suicides – qu’il s’agisse de se donner soi-même la mort, par exemple en se jetant à la mer, procédé qui revient très souvent, ou de livrer une charge héroïque (et absurde ? j’y reviens très vite) pour être massacré de la main de l’ennemi...

 

Un trait culturel en forme de cliché nippon, mais qui, décidément, en France, ne se conçoit pas très bien. Ce n’est à vrai dire pas le seul, dans Le Dit des Heiké, long ouvrage mettant en scène des figures incompréhensibles, des caractères qui ne le sont pas moins, des comportements proprement insaisissables enfin, bien loin des attentes d’un lecteur occidental tel que votre serviteur, si elles font par contre probablement partie d’un « horizon mental japonais », disons.

 

DES HÉROS ARCHERS

 

Et ce jusque dans la dimension épique du dit ! Qui, à vrai dire, peut une fois de plus mettre à mal les clichés d’un lecteur français sur le Japon des samouraïs : par exemple, les duels au sabre sont finalement très rares, dans ce long récit décrivant comment les bushi ont atteint le sommet de la pyramide hiérarchique du Japon ancien.

 

Les guerriers, ici comme dans les deux dits précédents, sont avant tout des archers, et c’est au travers de véritables « concours » de tirs à l’arc, en plein cœur de la bataille, que l’on décide qui est un héros, qui n’en est pas un – nombre de scènes reviennent sur ce principe et l’illustrent à longueur de pages.

 

Ces combattants, dont on dit souvent qu’à eux seuls ils en valent mille, n’ont donc pas forcément grand-chose de commun avec notre représentation classique des samouraïs, héritée, via les gekiga et les chanbara, de l’ère Edo, quelques siècles plus tard.

 

LA GLOIRE DANS LA MORT

 

Mais, de manière générale, le comportement héroïque peut souvent paraître incompréhensible à un lecteur tel que votre serviteur, car empruntant à des considérations différentes voire carrément opposées.


Il est ainsi un trait qui m’a considérablement marqué (et perturbé...), moi personnellement, qui ne comprends de manière générale rien à la gloire – un trait qui peut paraître anecdotique, mais me paraît éloquent, à sa manière ; un trait, enfin, qui m’a renvoyé à d’autres lectures antérieures, dont notamment Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict, et peut-être plus encore, étrangement ou pas, Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, de Tetsuya Takahashi.

 

Voilà : Le Dit des Heiké nous décrit nombre de chefs de guerre efficaces, jusque dans leur ruse et leur audace : Yoshitsuné au premier chef, mais éventuellement d’autres, tel Yoshinaka. Ces généraux sont des meneurs d’hommes (et de troupes qui rassemblent plusieurs dizaines de milliers de soldats), mais aussi des stratèges ; et si le récit peut sembler leur donner parfois une tendance à l’impulsivité (surtout en ce qui concerne l’ambitieux Yoshitsuné, d'une confiance en soi à faire peur), globalement, ils prennent cependant soin de peaufiner leur plan, en tenant compte des circonstances, du terrain, etc.

 

Mais, chaque fois ou presque, on trouve des guerriers qui font totalement fi de la stratégie de leur chef… et ce à seule fin d’être les premiers à rencontrer l’ennemi – quitte à prendre des risques inconcevables pour ce faire, risques pour eux mais peut-être plus encore pour leur camp ! Une fois arrivés sur place, ils se présentent devant l'ennemi (généalogies complexes et titres abscons à l’appui), et concluent : « Premier à la bataille de, etc. » ; ce qu’ils ne sont d’ailleurs pas forcément toujours, d’autres avant eux ayant pu avoir exactement la même idée – auquel cas les retardataires se font moquer, et suscitent les plus insultants quolibets… Mais, dans tous les cas, ils se font donc massacrer sans avoir pour autant commis de véritables dégâts dans les rangs ennemis, et en ayant par ailleurs mis leur camp en danger… Pour la seule « gloire » d’avoir été le premier là – et parfois sans même obtenir ce résultat, donc.


Il est vrai que je ne comprends rien à la gloire. Mais, pour le coup, cela m’a donc ramené à l’essai de Tetsuya Takahashi : traitant des soldats japonais morts durant la grande guerre de l’Asie et du Pacifique, l’auteur avançait qu’ils cherchaient tout bonnement à mourir – pas seulement qu’ils y étaient prêts, mais qu’ils le cherchaient vraiment : pour la gloire, et l’intégration aux listes du Yasukuni… Ce qui me paraissait constituer un fâcheux problème pour l'état-major nippon, à se demander comment il pouvait espérer gagner des batailles…

 

Bizarrement, cette fois, en m’éloignant du Japon, c’est à l’ouverture du film Patton que je pense – le discours du fameux général américain s’ouvrant sur cette remarque pleine de bon sens (je cite de mémoire) : aucun soldat n’a jamais gagné une guerre en mourant pour son pays ; le soldat gagne la guerre en faisant en sorte que ce soit le soldat d’en face qui meure pour son pays...

 

En fait, des pro-Yasukuni de divers ordres, issus de la droite japonaise, contestaient justement l'essai de Testsuya Takahashi sur ce point, disant qu'il était absurde de prétendre que les soldats japonais cherchaient à mourir... On serait tenté de le croire – mais, pour le coup, des fois, on doute quand même. Et en fait d'absurdité…

 

Certes, le contexte des années 1930 et 1940 n’était pas le même – et le shintô d’État, notamment, avait considérablement changé la donne ; mais Le Dit des Heiké occupant une place non négligeable dans la culture de base du soldat nippon, j'imagine...


Et on en revient à la question du suicide, esquissée plus haut : dans Le Dit des Heiké, au milieu de toutes ces batailles, trahisons, exécutions sommaires, etc., le nombre de personnages qui se suicident pour une raison ou une autre, « directement » ou en se précipitant sur l'ennemi comme dans les scènes décrites à l’instant, est tout de même très conséquent… Au point où je me demande parfois si ce « suicide altruiste » à la Durkheim ne serait pas encore plus meurtrier que les combats en eux-mêmes ! J’exagère à peine.


Sans doute me faut-il lire La Mort volontaire au Japon, célèbre essai de Maurice Pinguet, qui devrait pouvoir apporter quelques réponses ; c’est prévu, bientôt probablement...

 

LISTES ET TITRES

 

Cela dit, s’il est un particularisme nippon (mais pour partie hérité de la Chine, via le confucianisme) qui rend la lecture du Dit des Heiké passablement difficile (et c’était déjà le cas dans Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, mais l’ampleur tout autre de la présente œuvre met davantage encore en évidence cette difficulté), c’est à n’en pas douter sa tendance, surtout dans les chapitres dits de « dénombrement », mais aussi bien souvent ailleurs, à dresser des listes parfaitement imbitables et interminables de « fonctionnaires » aux titres ronflants autant qu’hermétiques, sans doute rendus plus complexes encore en impliquant des hiérarchies parallèles, les rangs, les entrées, etc., et qui plus est infestés de longues généalogies.

 

Oui, c’est une difficulté non négligeable. Sérieusement.

 

Car, pour le dire sur un ton badin (oui...), il y a de quoi se paumer, entre les Grands Officiers du Troisième Rang des Ministres de la Gauche Septième Religieuse avec Cinquante-Neuvième Niveau des Entrées de la Troisième Résidence Secondaire du Nouvel Empereur Triplement Retiré, d'une part, et les Septième et Huitième Gardes des Écuries de la Droite au Huitième Virgule Soixante-Quatrième Rang des Accès à la Niche du Septième Cabot Dérivé du Troisième Neveu du Moine de la Loi Anticipé, d'autre part.

 

Alors qu’ils n’ont rien à voir comme de juste, hein. C'est évident.

 

Mais c’est pire encore quand il faut déterminer qui, de ces deux camps, est l’allié du Septième Fils du Troisième Sous-Directeur de l'Haçienda du Secteur Sud Les Jours Impairs Où Il Ne Pleut Pas Trop Trop.

 

D’autant que Le Dit des Heiké navigue sans cesse entre ces titres, changeants, et entre les noms des personnages qui les portent, changeants eux aussi.

 

Et c’est dur.


Et lassant… Au point, parfois, où il vaut mieux remiser de côté le pavé pour quelque temps, de crainte de succomber à une overdose, et ce même si le retour n’en sera parfois que plus hermétique, le lecteur un peu trop distrait courant le risque d’oublier, d’ici à la reprise, telle titulature qu’il croyait avoir enfin percée à jour…

 

LA BEAUTÉ DU DIT


Or il serait très regrettable de s’arrêter là. Parce que Le Dit des Heiké est bien la grande œuvre que l’on dit.

 

Elle bénéficie régulièrement d’un souffle épique admirable, et pas uniquement dans les scènes de bataille, d’ailleurs ; mais elle a aussi une beauté poétique tout à fait saisissante, et finalement bien rendue par la traduction, certes délibérément contournée et archaïsante, de René Sieffert. Entre deux dénombrements de fonctionnaires, on peut en effet se régaler de moments d’intense poésie, et qui n’en sont que plus fascinants. L’auteur anonyme du Dit des Heiké, au XIIIe siècle, ou ses auteurs anonymes, ou l’auteur et les moines au biwa qui l’ont ensuite colporté oralement, nous réservent en effet bien des témoignages de leur attention formelle – qui participent bien sûr de l’inscription du Dit des Heiké dans un registre romanesque tranchant sur la seule évocation historique des faits à la façon d'une chronique sèche et froide.

 

Voyez par exemple ce paragraphe, sur lequel se conclut le livre septième :

 

« Au lever du jour, l'on mit le feu au Palais de Fukuhara, et tous, à commencer par le Souverain, s'embarquèrent. Moins certes qu'à l'heure de quitter la capitale, là non plus ce ne fut sans regrets. La fumée du soir des algues que brûlent les sauniers, la voix du daim de la colline qui brame au point du jour, le bruit des vagues qui battent la grève, le rayon de lune qui se repose sur la manche, le cri strident du grillon dans les mille herbes, de tout ce qui touche l’œil ou frappe l'oreille, il n'était rien qui ne suscitât leur émotion ni ne poignît leur cœur. Hier ils étaient cent mille cavaliers, mors contre mors au pied de la Barrière de l'Est, aujourd'hui ils étaient sept mille hommes qui avaient largué les amarres sur les vagues des mers de l'Ouest ; silencieuse était la mer de nuages, et déjà le ciel s'obscurcissait. Sur les îles désolées s'étendait la brume du soir, sur la mer voguait la lune. Les vaisseaux qui allaient fendant les vagues à l'horizon, entraînés par les flots, semblaient glisser sur les nuages en plein ciel. Ainsi coulaient les jours et déjà monts et rivières les séparaient de la Ville, par-delà les nuages. Lorsqu'ils songeaient à la distance parcourue, seules inépuisables étaient les larmes. Voyaient-ils à la surface des vagues une troupe d'oiseaux blancs, qu'ils se demandaient émus si c'étaient ceux-là à qui Ariwara le poète adressait son appel, ceux à qui l'on donnait le nom évocateur d'oiseaux-de-la-capitale. Le vingt-cinq de la septième lune de l'an deux de Jûei, les Heiké pour toujours avaient quitté la Ville. »


TOUJOURS PLUS DE LARMES

 

C’est l’occasion de remettre, au centre du dit qui leur est consacré, les Heiké et leur sort tragique. Tragique est le mot – et qu’importe, au fond, l’arrogance de Kiyomori : même si ce destin avait quelque chose d’une justice (or c’est sans doute plus compliqué que cela), il n’en serait pas moins profondément émouvant.

 

Il est vrai que l’on pleure beaucoup, dans Le Dit des Heiké ; et les bushi ne réservent pas cette démonstration d’affectivité aux seules femmes, ils sont tout aussi nombreux à « mouiller leurs manches » à tel spectacle, à telle pensée. C’en est au point, à vrai dire, où le vieux roman japonais semble présager le romantisme européen le plus lacrymal…

 

Mais, ce qu’il faut en retenir, c’est que, Le Dit des Heiké, ce n’est pas que des batailles – et que la dimension épique du cycle passe aussi par l’évocation systématique d’une profonde douleur, laquelle s’associe au sous-texte moral voire religieux pour créer en définitive une œuvre-monde, comme telle d’autant plus fascinante.

 

Le Dit des Heiké est une lecture ardue, qui se mérite, mais qui en vaut assurément la peine.

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Sombre, n° 2

Publié le par Nébal

Sombre, n° 2

Sombre, n° 2, Terres Étranges, 2012, 64 [+ 8] p.

 

SOMBRE – AUTREMENT

 

Le premier numéro de Sombre était des plus enthousiasmant – il appelait à des lectures complémentaires, pour en exprimer toute la sève. Ayant fait l’acquisition des quatre premiers numéros en même temps il y a un bail, j’avais d’ores et déjà l’occasion de poursuivre sans plus attendre – et donc, aujourd’hui, hop, Sombre, n° 2.

 

Un peu plus touffu que le précédent (en raison des Cartes de Personnalité qui prenaient vraiment beaucoup de place dans le cahier du premier), ce deuxième opus affiche un sommaire varié, mêlant système, scénarios, cadre de jeu (ou « dark world » dans la terminologie de Sombre) et articles théoriques.

 

Parler de dispersion serait cependant peut-être abusif, d’autant que ce volume, à plusieurs reprises, témoigne d’une optique globale bien différente de celle du premier numéro. Dans celui-ci, la mécanique était certes minimaliste, mais aussi assez souple et finalement pas si « différente » que cela ; le scénario « House of the Rising Dead », de même, n’avait rien de bien révolutionnaire, s’il était tout à fait convaincant et même plus.

 

Ici, Johan Scipion (et, oui, l’auteur doit être mis en avant, Sombre est SON jeu, et son emploi de la première personne, aussi légitime soit-il, et sans doute même bienvenu, peut néanmoins déconcerter des lecteurs qui n’ont guère l’habitude du procédé en jeu de rôle), ici, Johan Scipion, donc, révèle des aspects différents de Sombre, et dans une optique tout particulièrement adaptée au jeu en convention (qu’il a beaucoup, beaucoup pratiqué – au fil d’innombrables « playtests » qui sont autant d’étapes capitales dans l’élaboration du jeu et de ses scénarios, pour beaucoup dans sa finition irréprochable) ; il est certes possible d’utiliser tout cela en dehors de ce cadre, mais cela nécessite quelques adaptations – et, surtout, je ne garantis pas que ce soit aussi intéressant. Mais il est vrai que je suis sans doute assez mal placé pour parler de tout ça, mon expérience étant des plus limitée… Reste que, n’ayant jamais joué en convention, et n’étant pas bien certain que ça me plairait (le cas échéant, même s'il y a d'autres aspects à prendre en compte, en raison des contraintes de temps, cruciales dans les exposés appropriés de ce deuxième opus), je me suis du coup senti bien moins concerné que par le premier numéro ; en même temps, je ne crache pas dans la soupe – parce que c’est bel et bien l’occasion, pour l’auteur, de montrer tout ce qu’il y a sous le capot, en autorisant des expériences ludiques véritablement « autres ».

 

UBIQUITÉ

 

À cet égard, c’est incontestablement le scénario d’ouverture qui brille le plus. Contrairement à ce que j'avais fait dans le premier numéro, je vais faire en sorte de ne pas spoiler – ce qui, ici, serait plus néfaste que productif… « Ubiquité » est présenté comme un « survival compétitif », citant Battle Royale et Cube comme ses inspirations essentielles (encore que le terme « inspirations » puisse être contestable : l’auteur nous dit qu’il n’avait pas de lui-même fait le lien avec Cube, avant les premières « playtests »…). En soi, c’est déjà bien distinct de ce que le jeu de rôle offre traditionnellement : selon l’expression d’usage, c’est du « PvP » (« Player versus Player »), et qui plus est du « PvP » pur – il y a bien un environnement, avec ses amusantes spécificités, mais pas de PNJ : il n’y a que les joueurs, aux personnages ultra-minimalistes et dénués de background, et ils doivent s’entretuer.

 

Mais l’originalité du scénario va bien plus loin : elle passe en effet par un ensemble de principes stricts, du ressort du Meneur de Jeu, et qui sont censés participer de la dynamique de la partie ou en rajouter dans sa « différence » essentielle. La plus importante de ces originalités est probablement que la partie est chronométrée : le MJ lance le chrono après avoir expliqué les règles et succinctement décrit la situation de base ; à partir de là, les joueurs ont une heure – pas plus. Si, après que cette heure de jeu s'est écoulée, il y a plus d’un survivant, c’est un échec – en rien différent, somme toute, de l’éventualité que les PJ soient tous morts. Contre le principe classique (et que j’aime bien…) voulant qu’en jeu de rôle il n’y ait pas de gagnant, ici, il doit y en avoir un : la partie n’est véritablement remportée que s’il y a un unique survivant – il a alors le privilège insigne de se voir expliquer le fin mot de l’histoire… À lui de voir s’il en fera part aux autres joueurs, ou pas.

 

Parce que c’est une autre différence essentielle – et qui exige du MJ une souplesse intellectuelle (en même temps qu’une autorité affirmée…) dont je crains d’être dénué… Le cadre très restreint de la partie impose – c’est ici impératif – que les joueurs dont ce n’est pas le tour de jouer quittent la table ; par ailleurs, ceux dont les personnages sont morts quittent la table aussi, jusqu'à la fin (contrainte que le format court est censé autoriser).

 

Le MJ, de manière générale, doit toujours parfaitement savoir où se trouve chaque PJ – mais ce sans tenir de plan, ce qui demanderait trop de temps et pourrait trahir des secrets de l’environnement de jeu. Certes, son allure générale de « cube » (mais avec d’amusantes particularités) est supposée lui faciliter la tâche, mais ça n’a cependant rien d’évident : à lire, en fait, pareille gestion me paraît épuisante…

 

On peut y ajouter d’autres « trucs » de mise en scène : l’éclairage, surtout – et le MJ souffle régulièrement les bougies, manière de signifier que le temps passe (les PJ ne doivent pas avoir de montre, etc.), ce genre de choses.

 

À vrai dire, concernant tous ces aspects, entre autorité, rites et chronométrage strict, « Ubiquité » n’est pas sans avoir un côté : « Oh, oui, MJ, fouette-moi, fais-moi mal ! » Peut-être d’autant plus du fait de cet emploi de la première personne, d’ailleurs.

 

Mais l’essentiel est que c’est très intéressant. Contrairement à toute attente, la baston n’est pas tout dans ce contexte, et il y a plein de petits détails qui peuvent faire de ce scénario… eh bien, un scénario (mais ça j’y reviendrai très vite). Je ne suis pas très amateur de « rites » ludiques, et par ailleurs je ne suis donc guère attiré par le jeu en convention – qui, à l’évidence, a nourri « Ubiquité ». Mais il y a bien quelque chose, dans ces pages ; quelque chose de « différent », et très habilement conçu (et amélioré, avec un « feedback » en béton). Ce n’est pas forcément pour moi (d’autant que, jouant en virtuel, je ne serais pas bien sûr de pouvoir en faire une adaptation pertinente), mais, y a pas, c’est stimulant.

 

Et horrible.

 

Et amusant !

 

Je reste un peu perplexe sur l’idée d’une partie d’une heure maximum, de manière générale, mais dois reconnaître que, en l’état, il y a sans doute de quoi faire – et en retirer énormément de plaisir.

 

SOMBRE ZÉRO

 

Je suis plus sceptique quant à l’étape suivante dans cette optique (je saute les deux articles « Peur » et « Briefing » pour le moment, lier « Ubiquité » et « Sombre Zéro » puis « Overlord » me paraît davantage faire sens)…

 

Sombre (ou Sombre Classic, si Johan Scipion y tient) est à la base une mécanique très minimaliste – je ne vous apprends rien. Mais, dès ce deuxième numéro, l’auteur nous présente une version plus minimaliste encore, et c’est peu dire ! En fait, Sombre Zéro répond à un objectif double : l’initiation, et, selon ses termes, le « speed gaming » – jouer n’importe où, sans véritablement de matériel, et sur un format très court, même uniquement en un quart d’heure, si ça se trouve… Et là je dois dire que j’ai vraiment du mal à en voir l’intérêt – c’est tellement aux antipodes de mes conceptions du jeu de rôle (oui, au pluriel, même si je suis très « traditionnel » globalement, j’apprécie quelques alternatives) que ça me dépasse complètement…

 

Pour autant, la mécanique de Sombre Zéro n’est certainement pas ce qui pose problème à mes yeux. Le fait est que, même réduite de la sorte, plus minimale que jamais (et, oui, probablement trop en ce qui me concerne, et ce même si je déteste, dans l'autre sens, les systèmes trop compliqués ou complexes), cette mécanique demeure une mécanique : elle est cohérente, elle fait sens, visiblement elle tourne. En fait, dans sa simplicité, surtout orientée combat, elle a quelque chose de l’évidence d’un bon jeu de plateau, ce qui n’est certainement pas désagréable – ainsi avec ces PNJ en forme de carrés qu’on tourne pour indiquer l’état de santé… Mais, stop, je vous arrête tout de suite, je ne suis pas en train de dire que Sombre Zéro, ou plus encore Sombre Classic, « ce n’est pas du jeu de rôle » ; c’en est : parenté n’est pas identité. Mais c’est un rapport assez complexe, en fait… et qui, dans le cadre de ce deuxième numéro, m’a amené à questionner mes envies, et mes limites.

 

OVERLORD

 

Car, le problème, c’est que faire de tout ça… Pour moi du moins – parce que j’ai donc du mal à envisager de jouer sur un format aussi court. En fait, peut-être ici faudrait-il forcer le trait, en définitive, en renforçant la parenté avec un jeu de plateau ? Peut-être… Mais sans grand enthousiasme en ce qui me concerne.

 

Le « scénario » associé à Sombre Zéro dans ce deuxième numéro s’intitule « Overlord ». Côté inspirations, il est particulièrement enthousiasmant, louchant du côté de Dog Soldiers, ce genre de choses. Des nazis, des loups-garous… Youpi ! Ne manque que des tentacules, mais ça c’est pour l’article suivant…

 

Sauf que… Eh bien, après une très, très brève mise en contexte, les PJ se battent, et c’est tout. Ça m’a fait l’effet d’un très triste gâchis. En l’état, je ne peux pas qualifier « Overlord » de scénario : c’est une baston ; et une baston n’est pas un scénario, pour mon moi rigide.

 

PLUS GLOBALEMENT : FORMAT COURT ET COMBAT

 

Notez bien que cela a sans doute à voir avec un certain nombre de préconçus de ma part – portant, notamment, sur la durée du jeu. Mais surtout, il faut entendre par-là que ce n’est pas tant, me concernant, une critique de Sombre Zéro, qu’une inaptitude et/ou un désintérêt plus global pour les scénarios (vraiment très, très) « courts ».

 

Certes, mon expérience est des plus limitée. Et il y a eu des réussites dans ce registre : Inflorenza au premier chef, parfait pour ce format, Dés de sang aussi si je ne m’abuse (mais il m'a considérablement moins marqué). Mais les quelques « one-shots » (au sens le plus strict : une séance de trois ou quatre heures) que j’ai pu faire depuis, et ce quel que soit le jeu, et mécanique « traditionnelle » ou truc un peu plus bizarre, peu importe, m’ont tous considérablement ennuyé (en tant que PJ). Bonjour, je suis ce personnage, et vous êtes ce personnage, comment allez-vous ? Hop, dix minutes de social pour le principe ; hop, dix minutes d’exploration ; hop, baston, baston, baston ; hop, fin. C’était bien ? Ben, non, enfin pour moi, en tout cas : dans l’absolu, c’est peut-être bien, mais moi, je, me, myself, I, ça m’emmerde. Ces quelques mauvaises expériences m’ont peut-être rendu trop sceptique, oui, c’est très possible… Mais un jeu de rôle qui consiste en une baston, très peu pour moi. En fait, de manière générale, la baston tend à me faire chier, en jeu de rôle – et plus encore quand elle passe par des règles détaillées (certes pas le problème ici, c'est déjà ça). Qu’on me sorte plateau et figurines, ou un bon jeu vidéo, je pourrai y prendre énormément de plaisir – mais, en jeu de rôle, avec l’abstraction qui va plus ou moins de pair, je n’y arrive pas. J’aime beaucoup les jeux tactiques, mais je ne me les figure pas ainsi, et, surtout, peut-être parce que je suis bien trop borné, ce n’est pas ce que j’ai envie de faire quand on me dit « jeu de rôle ».

 

J’aime les histoires. Pas nécessairement les romans fleuves, loin de là, côté littérature je suis plutôt nouvelles, d’ailleurs. Mais j’aime les histoires. Avec des personnages, un cadre, des interactions, des dilemmes, des tensions, des rebondissements… Les parties que j’évoque en étaient totalement dénuées : vague social, vague exploration, baston, baston, baston. Je crains que Sombre Zéro, dans son principe même de « speed gaming » qui me dépasse, ne reproduise ce schéma et, dès lors, ne soit pas du tout pour moi. En tout cas, c'est vraiment l'impression que donne « Overlord », pour le coup.

 

En fait, c’est là qu’ « Ubiquité » brille tout particulièrement, peut-être (et en y revenant, donc) : le scénario a beau être focalisé sur le combat, et qui plus est sur une durée très, très brève là encore (même si pas autant), c’est pourtant bel et bien un scénario – et ce malgré les PJ sans background, et en tenant compte de sa structure lâche, presque sans événements extérieurs ! Ce scénario, à la lecture, m’a intrigué et stimulé – même sans m’y reconnaître, mais peut-être encore plus pour cette raison. Et j’y ai vu une bonne histoire. « Overlord », c’est tout le contraire – et c’est peut-être d’autant pire que le cadre est chouette : ce gâchis n’a fait que confirmer mes préjugés…

 

EXTINCTION

 

Le numéro se conclut sur un cadre de jeu, ou « dark world ». Je n'étais pas convaincu par la nécessité d'un cadre pour ce jeu si orienté one-shot, mais c'était un bête préjugé de ma part, sans doute ; d'autant que, d’une certaine manière, Johan Scipion me prend par les sentiments… « Extinction » mêle en effet lovecrafterie (surtout « Dagon », « L’Appel de Cthulhu » et « Le Cauchemar d’Innsmouth », références essentielles) et cadre post-apocalyptique (ou apocalyptique, au choix).

 

Nous sommes en 2056. À mesure que le XXIe siècle progressait, tout allait de mal en pis – tensions internationales, pénuries, changement climatique… Puis le Grand Cthulhu s’est réveillé ; dans son sillage, des hordes de Profonds se sont lancées à la conquête du monde – quitte à ce que les bébêtes poisseuses se battent entre elles aussi souvent qu’avec les quelques rares humains qui survivent. Charmant, non ?

 

L’exposé général comprend sa part de bonnes idées. Notamment, Cthulhu, ici, n’est clairement pas la version derléthienne (et peut-être aussi, d’une manière un peu différente, le Cthulhu du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu ?) : tout ce qui se passe autour de lui, il s’en fout – il se fout de ses adorateurs humains autant que des Profonds ; il est bien au-dessus de tout ça, et ses motivations sont par essence incompréhensibles. Que les Profonds eux aussi fassent les frais de cet environnement et de l’indifférence de notre poulpe préféré est même une très bonne idée – ainsi que leur propension à s’entretuer. Je suis plus sceptique concernant le rôle de Nyarlathotep, qui, comme souvent, me paraît mal s’intégrer dans ce schéma, en tant que « trickster » impliqué dans les combines des mortels, et d’une malignité marquée… Mais globalement, c’est assez chouette.

 

Mais qu’en faire ? À s’en tenir à ces considérations générales, pas grand-chose… C’est sans doute un peu trop flou. En tant que tel, « Extinction » déçoit un peu, car il n’en dit pas assez – à moins de retourner le problème : de toute façon inutilisable, il en dirait alors trop…

 

Ce qui est nettement plus intéressant, ce sont les sept « settings » qui concluent l’article ; en s’émancipant de ce cadre de jeu trop flou le cas échéant, ils ramènent l’histoire à un cadre local, avec toujours des petits détails intéressants. Pour le coup, le goût de trop peu demeure, éventuellement : chacun de ces « settings » ne tient après tout qu’en une seule colonne… Mais, oui, c’est intéressant, et il y a sans doute de quoi faire.

 

PEUR

 

Je reviens maintenant sur les deux articles théoriques de ce deuxième numéro (ils s’enchaînent, entre « Ubiquité » et Sombre Zéro) – deux articles qui affichent haut et clair, non, sombre, leur subjectivité, avec une première personne en avant.

 

Le premier s’intitule « Peur », et c’est typiquement le genre d’article « cela va sans dire, mais ça va mieux en le disant ». Johan Scipion y présenter sa conception de « la peur comme au cinéma », mot d’ordre de Sombre. Ce qui l’amène à discuter différentes notions, proches mais pas synonymes, telles que l’horreur, la terreur, le fantastique, le surnaturel, etc. Ces différentes notions ayant été envisagées au regard des sources cinématographiques et éventuellement littéraires, il s’agit de voir ce qu’il est possible d’en tirer dans le cadre du jeu de rôle d’horreur – à distinguer du jeu de rôle où on vit des aventures, dominant, et c’est là un point essentiel concernant la perception des PJ : dans Sombre, ils sont donc des victimes, pas des héros (au sens de l'aventure, du moins) – ce qui change considérablement la donne.

 

Je n’ai pas grand-chose à en dire : ça se lit très bien sans être passionnant, c’est pertinent sans doute, pas bien original ceci dit, et d’une utilité directe en jeu éventuellement douteuse – peut-être parce que, prépondérance du jeu d’aventure ou pas, l’acquéreur de Sombre a sans doute dès le départ sa petite idée de ce qu’est « la peur comme au cinéma ». Notons cependant comment l’épouvante, ou le gothique, sont remisés de côté – effectivement, à vue de nez, ils ne sont pas le propos de Sombre… et ce malgré la présence de ce brave Igor dans l’article suivant.

 

BRIEFING

 

Dans cet article bien plus long, sobrement à son tour intitulé « Briefing », Johan Scipion explique comment, lui, il présente son jeu – notamment en convention, donc.

 

Pour le coup, c’est très intéressant – et peut-être directement utile, même hors convention, pour présenter les principes et le système du jeu. On sent que l’exercice a été bien rôdé, que l’auteur s’y est livré des dizaines de fois, et il nous fait donc part de manière tout à fait bienvenue de son approche – qui pourrait à vue de nez être une routine, mais s’avère bien plus que cela. Car essentiellement pratique.

 

Techniquement, le lecteur n’y apprend pas forcément grand-chose – tout figurait déjà dans le premier numéro de Sombre. Encore que la « faq » complétée puisse apporter des précisions éventuellement utiles (je m’en doutais, mais l’Adrénaline ne sert que pour les jets de Corps, pas ceux d’Esprit), ou que l’exposé puisse mettre en lumière des dimensions évidentes de la mécanique, mais qui m’avaient pourtant échappé (plus le niveau de Corps diminue, plus les dégâts variables diminuent – ça tombe sous le sens, mais je n’y avais pas fait gaffe, con de moi…).

 

Mais l’exposé est clair, limpide même : il est bien, à n’en pas douter, le meilleur moyen de présenter le jeu, fond et forme. Et, du coup, c’est une lecture bienvenue, et probablement bien plus utile qu’elle n’en a l’air. En fait, c’est le meilleur moment de ce deuxième numéro, avec « Ubiquité » et éventuellement les « settings » concluant « Extinction ».

 

BILAN

 

Le bilan est donc différent de celui du premier numéro. Celui-ci m’avait pleinement convaincu, du début à la fin (à quelques tout petits bémols près). Mais, à y revenir après coup, je n’en perçois que davantage son relatif classicisme. Sombre, n° 2 adopte dès lors une approche différente, qui permet d’envisager des parties « autres ».

 

C’est à la fois la force et la limite de ce numéro. À titre personnel, je m’y reconnais plus ou moins, fonction des articles. Dans certains des articles où je ne me reconnais pas, je trouve quand même bien des choses intéressantes, même si le mot le plus juste est peut-être « stimulantes ». D’autres fois, cela ne passe pas – sans que ce soit bien grave, certes.

 

Je ne garantis, pas du coup, que je me servirai un jour de Sombre, n° 2 – là où j’espère vraiment me servir un jour de Sombre, n° 1. Aussi ne puis-je pas conseiller ce deuxième opus avec le même enthousiasme. Mais c’était globalement intéressant, et je suis curieux de voir ce que la suite donnera.

 

Bientôt le n° 3…

 

EDIT : l'auteur ayant répondu à cette chronique, j'ai rédigé un deuxième article revenant sur les points qu'il mettait en avant, et ça se trouve ici.

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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 1, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 1, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 1, [Satsuma gishiden], traduction [du japonais par] Yoshiaki Naruse, [s.l.], Delcourt – Akata, [1980] 2004, 232 p.

 

GEKIGA – VRAIMENT

 

La très bonne surprise constituée par L’Argent du déshonneur m’a aussitôt incité à lire d’autres œuvres de Hiroshi Hirata (dont je ne savais absolument rien auparavant), tandis que, parallèlement, j’abordais tant qu’à faire le plus célèbre des gekigas du genre, à savoir Lone Wolf and Cub, de Kazuo Koike et Goseki Kojima.

 

Des œuvres parentes, à l’évidence, et pas seulement parce qu’elles mettent en scène de redoutables sabreurs de l’ère Edo, en usant d’un dessin très « cinématographique ». Il y a quelque chose de plus – et qui fait une bonne partie de la saveur de ces différentes œuvres : le ton. Véritablement adulte – on peut certes se demander si ça signifie véritablement quelque chose, « adulte », mais le fait est qu’il y a là quelque chose qui tranche sur les seinen plus communs – même gores, même pornographiques, « adultes » à la façon « pour public averti ». Non, d’ailleurs, que ces gekigas manquent de violence : elle est là, et d’une sècheresse ahurissante ; côté sexualité, c’est sans doute bien moins marquant, certes (en dépit d’une scène ou deux dans le premier volume de Lone Wolf and Cub, qui font leur petit effet, mais sans démonstration explicite).

 

Mais ces bandes dessinées, qui auraient pu se focaliser sur la seule aventure, sont bien loin de s’y arrêter. Elles associent en effet une documentation extrêmement poussée (au point de nécessiter, pour un lecteur occidental, quelques précisions historiques, géographiques, culturelles, etc., en paratexte – mais tout ça me passionne, bien loin de me rebuter) et un questionnement moral (et éventuellement politique) complexe, fascinant... et peut-être redoutable.

 

NUANCES DE L’HONNEUR

 

Ces œuvres, tels les meilleurs chanbara, qu’elles ont suscité, cassent en fait les mythes les plus caricaturaux concernant le Japon des samouraïs – en dessinant un monde en nuances de gris, où les beaux principes autant que les beaux gestes sont bien souvent dévoyés, l’hypocrisie et la vilénie étant des moteurs narratifs parfois bien plus puissants que l’honneur, quoi que l'on prétende.

 

Mais c’est justement d’honneur qu’il s’agit ici. Car il peut, sans doute, ressurgir là où on ne l’attend guère, et c’est peut-être le propos de l’anecdote (pas des plus connues même au Japon, semble-t-il) que met en scène Hiroshi Hirata au fil des six tomes de la série Satsuma, sous-titrée L’Honneur de ses samouraïs.

 

Il ne faut de toute façon pas se méprendre sur la signification de ces jeux sévères sur la morale et l’honneur qui, pour l’heure, sont donc une des choses qui me fascinent le plus dans ces gekigas : Hiroshi Hirata n’entend probablement pas mettre tous les samouraïs dans le même panier, comme autant d’ordures abjectes ; il a lui aussi ses héros – souvent des « humbles » par ailleurs, même quand ils sont samouraïs, comme c’est le cas ici. Et l'honneur, enfin, peut bel et bien signifier quelque chose pour lui.

 

En fait, la rudesse et la sévérité du regard porté, en ayant quelque chose de plus authentique que le mythe construit autour du bushido, peut à son tour, quitte à détruire d’abord pour reconstruire ensuite, adopter des atours pleinement moraux – et je suppose qu’il n’y a à cet égard rien d’étonnant si un Yukio Mishima, dissertant volontiers sur Le Japon moderne et l’éthique samouraï (essai qu’il me faudra relire un jour, tiens, avec le Hagakure), prisait par ailleurs les gekigas violents et secs de Hiroshi Hirata (je ne trancherai pas la question de savoir s'ils sont subversifs ou non).

 

LE PRÉTEXTE DE LA SÉRIE

 

Satsuma est probablement une des bandes dessinées les plus fameuses de l’auteur. Conçue et publiée entre 1977 et 1982, en six volumes (au format poche dans la présente édition – contraste avec le beau grand format de L’Argent du déshonneur, BD un peu antérieure, mais qui est du coup sans doute plus marquante graphiquement), elle se fonde donc sur une anecdote authentique de l’ère Edo, mais tout juste esquissée dans ce premier volume – dont les vrais centres d’intérêt sont ailleurs. Mais sans doute faut-il en dire quelques mots, tout de même.

 

Le shogun contre les daimyos

 

L’histoire débute en l’an 1753 de l’ère chrétienne – c’est-à-dire, en gros, un peu avant le milieu de l’ère Edo (1600-1868), deux siècles et demi de paix intérieure (relative peut-être, des fois, mais c’est tout de même bien autre chose que les longs siècles de batailles systématiques du Moyen Âge japonais).

 

Les samouraïs, dans le système de castes formalisé par les shoguns Tokugawa, n’en occupent pas moins le sommet de l’échelle sociale – en principe, mais c’est là tout le propos…

 

Quoi qu’il en soit, il y a une tension marquée, si elle ne débouche en principe pas sur des rébellions ouvertes, entre le pouvoir central d’Edo (future Tokyo) et les seigneurs locaux, les daimyos, dans leurs fiefs. En fait, le pouvoir central d’Edo tente, de mille et une manières, d’affaiblir toujours un peu plus ces pouvoirs locaux – et c’est d’ailleurs un thème essentiel du premier tome de Lone Wolf and Cub, qui joue beaucoup de la fourberie du shogunat, usant de tous les prétextes pour anéantir ses éventuels rivaux à l’échelle des provinces.

 

Cette politique repose cependant souvent sur des ordres n’admettant pas la moindre contestation – le plus célèbre étant cette politique de résidence alternée, qui imposait aux seigneurs locaux de passer la moitié du temps à Edo et l’autre moitié dans leurs fiefs (mais en laissant des « otages » à la capitale…), efficace outil de surveillance et de contrôle, et en même temps injonction très coûteuse pour les daimyos, contraints d’entretenir deux lieux de vie à la fois, et à grands frais pour ne pas perdre en prestige… Avec enfin pour effet, le cas échéant, de les couper de leurs terres.

 

Satsuma et le clan Shimazu

 

C’est quelque chose du genre qui se produit dans Satsuma, l’honneur de ses samouraïs. Satsuma est une des provinces les plus méridionales du Japon, tout au sud de l’île de Kyûshû – avec pour capitale Kagoshima, non loin du volcan Sakurajima (très actif, et ce premier volume contient une scène clef en témoignant).

 

Excentrée, la province a des particularismes marqués (on y reviendra), et, par ailleurs, ses samouraïs, dirigés par le puissant clan Shimazu, ont une certaine réputation d’indocilité… Le clan Tokugawa, maître du Japon, avait tendance à s’en méfier – d’autant que, lors de la bataille cruciale de Sekigahara, en 1600, les Shimazu avaient combattu dans le mauvais camp…

 

En fait, pour l’anecdote, cette indocilité éclatera, mais bien plus tard, de façon tout particulièrement marquée : les samouraïs de Satsuma, accompagnés de ceux de Chôshû et de quelques autres provinces, joueront un rôle déterminant dans le processus devant entraîner la fin du shogunat Tokugawa et la Restauration de Meiji, dans la deuxième moitié du XIXe siècle – mais ils s’en mordront bientôt les doigts ! Partisans d’une politique réactionnaire tout à la gloire des samouraïs, ils ont vu le mouvement de Meiji leur glisser entre les mains pour devenir tout autre chose – et même tout le contraire : l’acte de décès du Japon des samouraïs ! À nouveau rebelles, contre un pouvoir central (non plus shogunal mais impérial, désormais) qu’ils avaient pourtant contribué à susciter, ils perdront derechef – y gagnant cependant, aux yeux de l’histoire « mythique », le titre de « derniers samouraïs » (techniquement, surtout conféré à Takamori Saigô, éminent guerrier au service des Shimazu, mais issu d’une famille plutôt modeste – ce qui peut faire sens au regard du contenu de cette BD, en même temps).

 

Les samouraïs au travail

 

Mais revenons en 1753 : il y a donc un ordre du shogun qui est adressé au clan Shimazu. Certaines provinces (de Honshû) ayant considérablement souffert des inondations, il faut de toute urgence s’y livrer à des travaux d’ampleur, notamment d’aménagement des rivières (une constante de la vie auprès des cours d’eau japonais, pour ce que j’en sais). Or le shogun demande (mais il faut comprendre par-là qu’il exige) que ce soit les hommes du clan Shimazu qui s’en chargent. Satsuma n’a pourtant absolument rien à voir avec ces inondations, et les provinces auxquelles il faut venir en aide sont bien éloignées…

 

La véritable motivation du shogun est transparente aux yeux de tous : il s’agit bien, au motif de travaux publics on ne peut plus éloignés des questions martiales, de ruiner le clan Shimazu (qui doit payer de sa poche pour tout cela, et des sommes qu’on devine considérables), et peut-être aussi de l’humilier, en imposant à ses rudes guerriers de se faire simples terrassiers… Tout le monde sait de quoi il s’agit, donc – mais on ne peut pas refuser cet ordre du shogun !

 

Les samouraïs de Satsuma accompliront donc cette tâche – pour l’heure, ils se montreront en fait tout à fait dociles… mais en retournant le piège pour qu’il contribue à leur réputation d’honneur, bien loin de la dégrader. C’est justement en faisant office de terrassiers, prêts à endurer tous les torts et toutes les humiliations du pouvoir central, et en mettant par ailleurs la plus grande application à leur travail, qu’ils feront la démonstration de leur honneur – et non sabre en main dans quelque bataille… Quelque chose du Pont de la rivière Kwaï ? Mais bien plus tôt.

 

Et peut-être les samouraïs de Satsuma se souviendront-ils de cet épisode cent ans plus tard…

 

Cette trame de fond n’est cependant qu’à peine esquissée dans ce premier volume – où elle n'apparaît qu'au fil de rares et brèves scènes passablement cryptiques, alors que le message du shogun est tout juste reçu ; c’est même sur l’annonce aux samouraïs du clan Shimazu de cette injonction des Tokugawa que se conclut l’album.

 

Habilement, Hiroshi Hirata use d’une tout autre trame pour en arriver là – et ce ne sera pas la moindre des surprises pour le lecteur : en fait, il ne cessera d’être surpris par les orientations de l’histoire, mais pour le mieux, car sans que cela fasse tape-à-l’œil, gratuit ou artificiel !

 

LE HIEMONTORI

 

J’avais vaguement évoqué tout à l’heure les particularismes de Satsuma, et c’est sur l’un d’entre eux que s’ouvre la BD, la pratique du hiemontori, ainsi définie par l'auteur : « Le hiemontori est une coutume de Satsuma où deux groupes de cavaliers pourchassent un condamné à mort et se livrent à une véritable bataille pour obtenir son foie. » Charmant…

 

Mais, passé cette très brève explication, suivent vingt pages absolument dénuées de texte, décrivant par le menu le rite horrible avec une précision maniaque, à mesure que le condamné est démembré, étripé, lacéré, etc., jusqu’à perdre tout semblant d’humanité en étant réduit à l’état d’un vulgaire sac de pommes de terre (disons...), rebondissant au gré des assauts… Le résultat est d’une violence proprement stupéfiante ; en fait, je ne suis pas certain d’avoir jamais lu quoi que ce soit d’aussi violent en bande dessinée ! C’est sidérant au point d’en être nauséeux… Mais très fort, aussi – une entrée en matière des plus marquante.

 

Mais qui a dit que cela devait s’arrêter là ? La victime que nous avons vue se faire broyer ainsi au nom d’une tradition on ne peut plus barbare n’était pas la première de la journée… ni la dernière : il reste un condamné à mort, du nom de Sakon Shiba. Nous n’en savons guère à son propos, alors – même si nous le devinons bien vite rudement charismatique, et si sa carrure invraisemblablement musculeuse (de Conan façon Marvel ?) le singularise au milieu des autres… Or Sakon Shiba raille les samouraïs assoiffés de sang et persuadés qu’ils ne tarderont guère à le mettre en pièces au cours du hiemontori – et il critique le rite barbare, mais certainement pas parce qu’il en a peur : il entend surtout confronter les guerriers à la bêtise de ce simulacre cruel censé « remplacer la guerre » en cette ère de paix ! Et il ne se laissera pas faire. Négociant habilement son sort sous couvert de provocations et d’insultes, il parvient en fait à circonvenir le rite même du hiemontori, et à humilier ses bourreaux !

 

Mais comment en est-on arrivé là ? Et qui est donc ce Sakon Shiba ? C’est ce que Hiroshi Hirata va désormais nous raconter à l’aide d’un long et complexe flashback – procédé récurrent de la BD, ou du moins de ce premier tome, qui multiplie ainsi les allers-retours, mais de manière très habile et pertinente, à même de surprendre le lecteur le cas échéant (à plusieurs reprises en ce qui me concerne), sans jamais le perdre cependant.

SAMOURAÏS RICHES ET SAMOURAÏS PAUVRES

 

Mais c’est en fait avant tout l’occasion d’introduire un autre procédé essentiel de la BD, à savoir sa perspective documentaire (les raisons de la condamnation de Sakon Shiba n’interviendront véritablement que plus tard, car elles nécessitent des développements préalables). Hiroshi Hirata prend bien soin, sans excès de didactisme, mais avec un luxe de détails, de décrire la vie des samouraïs de Satsuma.

 

Or ceux-ci ne forment pas un groupe uni : les samouraïs les plus gradés, jôshi et jôkashi, s’opposent statutairement et par la richesse aux gôshi, bien plus nombreux, qui sont des samouraïs, oui, mais très pauvres... Parfois plus que nombre de paysans, artisans ou commerçants, hiérarchiquement leurs inférieurs. [EDIT : C'est peut-être un peu exagéré, ça, m'a-t-on dit.] Et peut-être d’autant plus dans cette ère de paix ! En fait, les gôshi ne peuvent pas vivre de leur capital ou des générosités du daimyo : même nobles, en tant que samouraïs, ils doivent travailler… Contraste avec ce que nous connaissions dans la France de l’Ancien Régime, où, pour un noble, travailler, c’était déroger. Les samouraïs en principe vivaient sans doute ainsi, mais pas les gôshi : en fait, on trouve même des métiers qui sont spécifiquement réservés à ces samouraïs ! Et non des moindres : tonneliers, bucherons, charpentiers, tourneurs sur bois, laqueurs, carriers, tailleurs de pierre, forgerons, papetiers, teinturiers, fabricants d’ombrelles, de sandales en bois, de peignes, de tatamis, de roues… Mais même ce privilège (et quelques autres, mais de nature purement honorifique, destinés à soigner autant que faire se peut l’ego meurtri de ces guerriers déclassés) ne suffit souvent pas à assurer leur subsistance. Aussi participent-ils régulièrement aux travaux des champs, qu’il s’agisse de la moisson du riz… ou, surtout, de la culture des patates douces spécifiques de Satsuma, qui leur vaut, de la part des jôshi et jôkashi, le quolibet de « mangeurs de patates ».

 

C’est que les relations entre les divers samouraïs sont houleuses… Et les guerriers directement associés au château ont tous les droits ou peu s’en faut. Prompts à humilier leurs inférieurs, ils le sont tout autant à suspecter et châtier l’insulte de leur part ; nul besoin alors d’un juge pour trancher le différend : un coup de sabre suffira !

 

Certains gôshi n’en peuvent tout simplement plus – la pauvreté est déjà difficile à vivre, mais les humiliations perpétuelles des samouraïs du château, et les privilèges outrés de ces derniers, c’est plus qu’ils ne peuvent supporter.

 

Et Sakon Shiba figure parmi eux – dont la conception de l’honneur est très avancée, mais qui n’est certes pas disposé à faire n’importe quoi en son seul nom. Ce n’est pas qu’il se refuse aux solutions radicales et craigne la mort, absolument pas ; nous le verrons bien, en constatant ce qu’il a fait pour être condamné au hiemontori… Je préfère cependant ne pas en dire davantage ici : c’est une séquence très forte.

 

LE JEUNE SAMOURAÏ ET SES PAIRS NÉVROSÉS

 

Il me faut cependant dire quelques mots, mais aussi brefs que possible (et sans spoiler), sur la suite des événements – car Sakon Shiba n’est pas la seule figure charismatique de ce premier volume.

 

Contre toute attente, il faut lui adjoindre un jeune samouraï de plus haut rang, Jûzaburô Gondô – contre toute attente à au moins deux égards, en dehors même de son seul statut social supérieur : il a en effet toutes les raisons d’en vouloir à Sakon Shiba, d’une part, et, d’autre part, nous croyons voir en lui, tout d’abord, un de ces jeunes samouraïs idiots, qui n’ont que l’honneur à la bouche quand ils n’ont pourtant, mais peut-être sans même s’en rendre compte, que leurs privilèges en tête.

 

Mais Jûzaburô Gondô n’est pas ce genre de jeune imbécile – en fait, il est lui aussi un rebelle, à sa manière… Et il dénoncera à la face de tous les stupidités que l’on commet au nom de l’honneur, au prétexte que l’on est un samouraï – réquisitoire impitoyable, au cours duquel les samouraïs de Satsuma font toujours un peu plus figure d’idiots et d’obtus, conditionnés par des préceptes censément honorifiques mais en fait dévoyés depuis des siècles, et qui aboutissent aux comportements les plus ridicules, tout particulièrement en rapport avec les femmes !

 

Jûzaburô a certes conscience de son rang, et il n’est pas exclu qu’il l’amène un jour à commettre quelque bêtise à son tour. Mais il met habilement en lumière le caractère névrotique de la condition de samouraï, et tout particulièrement à Satsuma, et tout particulièrement en cette ère de paix.

 

Des traits qui, cependant, étaient déjà esquissés auparavant, par Sakon Shiba… ou contre lui – après tout, même pauvre, il est un de ces samouraïs, lui aussi. Que penser par exemple de ce « rite » martial, que l’on dit caractéristique d’une école de maniement du sabre, mais consistant simplement, chaque matin, pour le samouraï se levant, à frapper 3000 fois de son sabre un piquet de bois, en hurlant à chaque coup ?

 

Mais les pires névroses des samouraïs sont liées à la mort – et peut-être d’autant plus que celle-ci est minimisée à force d’être banalisée. Les samouraïs du château tuent leurs inférieurs sans même y penser. Mais qu’en est-il de tous ces hommes qui, au nom de l’honneur, toujours ce même satané honneur, se condamnent d’eux-mêmes au suicide, et pour les raisons les plus absurdes ? « Mieux vaut vire pour l’honneur que mourir pour lui », nous dit Sakon Shiba. Ce qui paraît sensé…

 

Mais c’est une thématique plus complexe encore qu’elle n’en a l’air – et peut-être d’autant plus que nos deux héros, Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô, ne sont certainement pas parfaits : le premier aussi tue sans y penser, et, au nom des seuls symboles, il n’hésite pas à faire voler des têtes – son fanatisme en vaut peut-être bien un autre… Quant au second, il est à l’évidence imbu de son rang – et sans doute n’est-il pas des plus cohérent dans son attitude à l’égard des « mangeurs de patates »…

 

OÙ SE CACHE L’HONNEUR

 

Et c’est ainsi que Hiroshi Hirata promène le lecteur, en le surprenant toujours un peu plus, par des choix qui s’avèrent cependant bien vite parfaitement cohérents. Mais cela participe du ton « adulte » de la BD, qui use d’un cadre minutieusement décrit (au point de la restitution documentaire, donc, mais sans pour autant jamais éloigner le lecteur de son histoire) pour mettre en place des dilemmes moraux aux connotations politiques, dilemmes extrêmement complexes dans un monde qui ne peut guère s’en tenir à de grands principes, a fortiori dans la mesure où ces grands principes sont toujours un peu plus dévoyés.

 

Car c’est un monde en nuances de gris, et dans lequel, pour l’heure, on ne peut guère se montrer qu’indécis quant à savoir où se niche au juste l’honneur, et, le cas échant, s’il a quoi que ce soit d’admirable.

 

Je suppose, au vu de la trame globale à peine esquissée ici et du peu que je sais de l’anecdote portant sur les samouraïs de Satsuma, qu’il n’en ira pas toujours ainsi dans la suite de la série, bien au contraire, mais le double réquisitoire du colosse Sakon Shiba et du rebelle Jûzaburô Gondô fait mouche. A vrai dire, il pourrait sans doute être extrait de la bande dessinée pour dénoncer la bêtise des fanatiques obsédés par cette absurdité qu’est la « tradition », fanatiques de tout poil et dans tout contexte… Et ce que ce soit véritablement le propos de Hiroshi Hirata ou pas (en fait, j’en doute). Cependant, ici, le rattachement à un contexte bien précis participe bel et bien de la démonstration – qui porte assurément.

 

LE GRAPHISME

 

Puissant au-delà du format

 

Revenons sur le graphisme – très rapidement envisagé plus haut. Par rapport à L’Argent du déshonneur, qui m’avait vraiment secoué, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs pâtit quelque peu de son format poche. Peut-être… En fait, rien de bien certain – car le trait de l’auteur demeure tout à fait majestueux, et d’un à-propos constant.

 

Si la longue séquence initiale du hiemontori n’est pas toujours très lisible, on ne s’en plaindra pas forcément tant cela participe de la sauvagerie barbare de la scène. Par la suite, et pour l'heure du moins, la BD ne met pas vraiment l'action au premier plan, de toute façon.

 

On s'intéresse alors davantage à la focalisation sur les personnages, mais qui sont habilement intégrés dans un cadre à propos – minimaliste ici, très pointilleux là ; cela débouche régulièrement sur des images fortes et efficaces, parmi lesquelles j’aurais envie de citer au tout premier chef Sakon Shiba s’interrogeant sur son sort et celui des siens devant le Sakurajima crachant sa fumée.

 

L’ultraviolence

 

Il faut cependant, même si ça n’est pas à proprement parler une originalité de la BD, dire quelques mots de son ultraviolence – même si j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’en parler pour d’autres… C’est sans doute un trait essentiel de cette série, de même que ça l’est dans Lone Wolf and Cub, série immédiatement antérieure.

 

Mais c’est décidément une violence bien différente de celle qui s’exprime plus couramment en manga, jusque dans ses déferlements de gore ; certes, j’ai eu l’occasion de lire plusieurs BD, d’horreur ou ero guro surtout, qui n’y allaient pas par quatre chemins en la matière, au point parfois de susciter une forme de malaise – j’avais mentionné à ce propos l’outrancier deuxième volume des Carnets de massacre de Shintarô Kago, et ce en dépit de son caractère de mauvaise blague…

 

Mais, ici, ou dans Lone Wolf and Cub, c’est vraiment autre chose : c’est excessif, et pourtant ça rend vrai ; peut-être parce que c’est surtout extrêmement sec ? L’interminable hiemontori excepté (mais pour quel effet !), la BD ne s’appesantit pas vraiment sur la violence – on tue un homme en un coup, paf ; giclée de sang, tête ou membre qui vole s’il le faut (plus qu’à son tour, en fait), mais ça tient en une case. Pourtant, cela participe sans doute de l’effet étonnant produit par cette violence – au point, donc, où ça m’affecte beaucoup plus, je crois.

 

La dimension documentaire

 

Autre point de graphisme à mettre en avant : la dimension documentaire.

 

Elle s’exprime tout particulièrement dans les quinze premières pages du deuxième épisode, où Hiroshi Hirata fait le tour des métiers réservés aux samouraïs pauvres de Satsuma ; en écho aux vingt pages du hiemontori, mais le contraste n’en est que plus marqué, ces quinze pages sont dénuées de tout dialogue (même si figure à chaque fois, sans autre explication, le nom de chaque métier illustré).

 

Dès ce moment mais aussi par la suite, quand il y revient sur un mode plus bavard, à mi-chemin donc entre le dessin et le texte, c’est l’occasion pour l’auteur de se livrer à un travail extrêmement méticuleux de reconstitution historique.

 

Mais ce procédé reviendra à l’occasion de scènes bien différentes…

 

Il faut sans doute singulariser, à cet égard, le réquisitoire de Jûzaburô Gondô contre la bêtise fanatique des samouraïs endoctrinés ; un nouveau décalage se produit, et la scène est ainsi cette fois un écho de celle qui décrit les différents métiers, mais, par contre, avec un texte abondant pour opérer le contraste, texte qui est celui du jeune samouraï.

 

Enfin, mentionnons les brèves (et quelque peu cryptiques) scènes où le clan Shimazu apprend les instructions du shogun.

 

Dans tous les cas, c’est admirablement bien fait – et, du coup, en dépit du « récitatif », ou de la « voix off » peut-être, qu’on aurait pu craindre didactique, le lecteur reste dans la BD, et dans la narration, pleinement conscient que tous ces détails exhaustivement rapportés et explicités font sens dans l’œuvre globale.

 

(Si j’étais méchant, je dirais que c’est un peu comme Alix, mais en beau et pas chiant.)

 

La calligraphie ?

 

Ah, et, pour le principe, une petite chose en sus : Hiroshi Hirata n’est pas qu’un gekigaka apprécié, il est semble-t-il aussi un calligraphe doué.

 

Bien sûr, une traduction ne peut pas vraiment en faire état… Mais il y a un effort graphique, le cas échéant (quand des personnages hurlent, disons…), pour rendre quelque chose de cette dimension originelle avec les lettres de l’alphabet ; c’est sensible dès la couverture, en fait, mais avec cette précision que c’est là Hiroshi Hirata lui-même qui s’en est chargé. Je suppose que ce n’est pas le cas à l’intérieur des pages... La BD crédite Vincent Zouzoulkovsky pour l’adaptation, Éric Montésinos pour l’adaptation graphique, et Trait Pour Trait pour la conception graphique – sans doute est-ce par-là qu’il faut chercher le responsable ? Mais je suis bien incapable de le désigner plus précisément… C’est intéressant, en tout cas.

 

À SUIVRE

 

Quoi qu’il en soit, et même si ce premier volume de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs ne m’a probablement pas autant bluffé que L’Argent du déshonneur (le privilège de la découverte), j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire ; il est nauséeux parfois, surprenant souvent, pertinent et fascinant et beau toujours – jusque dans les têtes qui volent.

 

La suite bientôt.

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La Femme-serpent, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

La Femme-serpent, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, La Femme-serpent, [へび女, Hebi onna], postface de Hitomi Kanehara, traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1965-1966, 2005] 2017, 323 p.

 

UN SHÔJO D'HORREUR ESSENTIEL

 

Tiens, pour une fois, en causant manga, je fais dans l’actualité… enfin, au regard des publications françaises, hein.

 

La Femme-Serpent, qui est donc paru tout récemment, est le troisième recueil de Kazuo Umezu à être publié au Lézard Noir, après La Maison aux insectes et Le Vœu maudit (d’autres œuvres de l’auteur sont publiées ailleurs, et notamment sa plus célèbre série, L’École emportée, qu’il faudra bien que je lise un jour). Or La Maison aux insectes, tout particulièrement, m’avait fait une très forte impression – œuvre séminale, d’une intense originalité, et riche d’audaces tant graphiques que narratives, aux sources du manga d’horreur moderne, dont Kazuo Umezu est systématiquement présenté comme étant l’initiateur.

 

Mais plus encore avec une œuvre antérieure, en fait… Dans sa préface à La Maison aux insectes, le fameux réalisateur (qu’il faut encore que je « m’approprie », certes) Kiyoshi Kurosawa s’étendait tout particulièrement sur le choc produit, quand il était enfant, par une BD de Kazuo Umezu, alors tout jeune auteur (eh, c’était il y a cinquante ans, tout de même ! En 1965, très concrètement), BD titrée « J’ai peur de maman », et diffusée dans une revue destinée aux petites filles, selon la classification japonaise des mangas en fonction du public cible : c’était donc un shôjo, et la revue affichait cette orientation sans la moindre ambiguïté, s’intitulant Shôjo Friend (les deux précédents recueils du Lézard Noir, pour autant, n’étaient pas des shôjo, ou seulement par la bande – avec le court récit « Le Jeûne » dans Le Vœu maudit –, même si l’on pouvait y sentir une certaine influence, et surtout dans La Maison aux insectes, mettant l’accent sur les personnages féminins ; mais globalement, sauf erreur, il n’y avait guère plus de shônen, « pour jeunes garçons », même si un peu dans le second recueil, et on visait plutôt la catégorie seinen, « pour jeunes adultes » ; il faut cependant mettre en avant « Le Serpent », BD de 1975 figurant dans Le Vœu maudit, qui est forcément un écho des BD de dix ans antérieures du présent volume, mais dans une optique cette fois plus shônen que shôjo).

 

Mais ce shôjo a eu un effet peu ou prou traumatique, dont bien d’autres sources que le seul Kiyoshi Kurosawa qui en témoignait ici : les petites filles étaient littéralement terrifiées par ce qu’on leur faisait lire, mais elles en redemandaient – c’était la découverte de ce qu’avoir peur peut être divertissant (dont témoigne cette fois la romancière Hitomi Kanehara dans sa postface au présent volume… que, euh, je ne vais pas évoquer plus en détail, dans la mesure où elle se mue très vite en un délire scatologique dont je ne vois pas bien le propos) ; les petits garçons qui, dans la cour de l’école, empruntaient volontiers les magazines de leurs copines, étaient tout aussi terrifiés par cette lecture hors-normes… Et, chez nos petites têtes en fait pas vraiment blondes pour le coup, filles ou garçons, ça a suscité des vocations.

 

« J’ai peur de maman », et ses suites, puisque suite il y a eu, est un moment clef de l’histoire du manga (ça se vérifie çà et là, j’ai par exemple jeté un œil à ce qu’en disait Karyn Nishimura-Poupée dans son Histoire du manga, qu'il me faudra bien lire prochainement). Avant cette BD, on trouvait déjà des shôjo orientés « mystère », et même éventuellement « épouvante » ; en fait, c’était déjà un genre classique du registre, une subdivision commune du shôjo, même si peut-être un peu moins pratiqué que d’autres, visant davantage la romance ou la comédie. Mais quand Kazuo Umezu a livré « J’ai peur de maman » à Shôjo Friend, en 1965, il a pourtant peu ou prou suscité un nouveau genre, et même le manga d’horreur moderne, dépassant les catégories shôjo et compagnie, en raison de l’intensité de son récit – qui allait sans doute bien plus loin dans l’horreur que tout ce qui précédait.

 

UNE (DES) HÉROÏNE(S) DE SHÔJO

 

La BD n’en respecte pas moins des codes shôjo, qui peuvent être très déconcertants pour un public occidental qui n’en a pas l’habitude… Un béotien dans mon genre, tout particulièrement.

 

Graphiquement, cette dimension s’exprime surtout dans le personnage principal, systématiquement, et comme de juste, une petite fille – une écolière, vraiment pré-pubère.

 

À la différence de ce qui se produisait dans les deux précédents recueils du Lézard Noir, reprenant des histoires courtes sans lien entre elles, ici, les trois BD au programme de ce recueil par ailleurs plus long que les précédents (d’une bonne centaine de pages), se suivent et forment un tout. Dans les deux premières, « J’ai peur de maman » et « La Fillette tachetée », nous suivons donc la même héroïne, la petite Yumiko, et les deux BD sont directement liées, la seconde étant la suite peu ou prou immédiate de la première ; c’est un peu différent concernant la troisième histoire, qui est aussi la plus longue, « La Fillette-serpent », mais le lien est bien là ; sans doute vaut-il mieux que je n’en dise pas davantage ici…

 

Mais je parlais donc des codes graphiques du shôjo, tout particulièrement focalisés sur l’héroïne. Yumiko – tenons-nous-en à elle pour l’heure, mais il en va de même pour ses copines de même âge – est une sorte de poupée, aux formes naïves autant qu’invraisemblables ; ses membres longs et fins témoignent de sa fragilité, mais ce qui frappe avant tout, c’est sa tête, énorme – bien éloignée des proportions naturelles, mais délibérément, donc : une tête toute ronde, mangée par d’immenses yeux à la fois noirs et brillants (systématiquement – ou presque : à vrai dire, c’est mauvais signe quand ce n’est pas le cas…), et tout ronds également – ainsi que sa bouche, plus qu’à son tour ouverte sur un cri d’horreur ou de surprise ; et une abondante et ravissante chevelure noire par-dessus – peut-être la seule chose qui la distingue, disons, d’une Candy : autrement, c’est vraiment ça.

 

DES CRAINTES…

 

Je dois avouer qu’au premier contact, j’ai fortement redouté que cela ne passe pas – que ces codes envahissants nuisent à l’intérêt du récit pour un lecteur tel que moi, non japonais, par ailleurs mâle, et adulte (si, si)…

 

D’autant qu’en France nous ne sommes donc pas très portés à associer petites filles et horreur. C’est peu dire : si l’association est semble-t-il marquée au Japon, elle a peut-être quelque chose d’une totale invraisemblance dans l’hexagone – et le décalage que cela produit peut légitimement déconcerter.

 

MAIS PAS DU TOUT !

 

Mais il faut bien comprendre que l’horreur de Kazuo Umezu est intense ; l’auteur n’use vraiment pas de la petite cuillère avec ses jeunes lectrices… Cette BD est vraiment cauchemardesque. Ça ne se contente pas de faire « frissonner », comme généralement « l’épouvante » de littérature « jeunesse » en France, destinée à des écoliers (plus que des écolières ?) ou peut-être des pré-adolescents, et personne au-delà… Non, ça fait peur – vraiment peur – et peut-être même au point de traumatiser, les témoignages évoqués plus haut vont dans ce sens. Et il faut associer à cette peur intense et de tous les instants un très fort sentiment de désespoir…

 

Et, du coup, ces codes, pour être marqués, n’ont en rien nui à mon plaisir de lecture – dans le fond, mais aussi très vite dans la forme.

 

LE DESSIN

 

Parce que, pour s’en tenir encore à la dimension graphique de la BD, si ces fillettes sont donc très naïvement shôjo dans leur figuration, tout le reste dépasse ces codes.

 

Les « monstres », dans cette BD, sont donc autant d’avatars de la femme-serpent, avec une bonne dose de folklore façon yôkai et qui a forcément ses implications en matière de représentation, mais, si cette dernière a quelque chose de « naïf » par certains aspects, je ne le nie pas, l’effet est pourtant rapidement tout autre – et, notamment, ce sourire inhumain et bien trop large, par ailleurs en forme de rictus sadique permanent à la façon du Joker dans Batman, devient bientôt un véhicule très efficace de l’horreur, et tout autant du malaise. Et si l’on sourit (peut-être, même pas sûr…) aux toutes premières occurrences, c’est bientôt la peur qui devient la réaction essentielle – épidermique aussi, mais cela fait sens – du lecteur (ou de la petite lectrice).

 

Mais il y a aussi tout le reste : les décors, et les mille et une astuces de l’auteur pour figurer l’action autant que la peur. Là, Umezu, déjà en 1965 et dans ce cadre de publication bien particulier, fait preuve d’un goût prononcé pour l’utilisation du noir en grands aplats bien vus, et qui tranche sur la naïveté des personnages qui s’y inscrivent – mais pour le mieux, et jusqu’à susciter un ensemble en fait étrangement cohérent.

DIFFÉRENTES FACETTES DE LA PEUR

 

La forme, donc, m’a convaincu bien au-delà de mes craintes quant à la dimension shôjo de la bande dessinée. Mais il en va de même pour le fond.

 

Sans doute êtes-vous persuadés, ainsi que moi-même à l’origine, qu’une BD pour fillettes de 1965 ne peut pas avoir grand-chose de bien terrifiant. Ça paraîtrait sensé…

 

Mais détrompez-vous – ainsi que je me suis somme toute vite détrompé moi-même à cette lecture. La Femme-serpent est donc vraiment (oui, je me répète, je sais…) une BD cauchemardesque. En fait, de ce que j’ai lu pour l’heure de Kazuo Umezu (dans La Maison aux insectes et Le Vœu maudit, donc, et qui m’avaient beaucoup plu dans l’ensemble), La Femme-serpent est peut-être bien l’album où la peur se fait la plus viscérale, et le cauchemar le plus intense, absolument sans compromis…

 

Ce n’est pas ma maman !

 

Il y a certes une dimension attendue de l’épouvante, ici – mais qui n’en est pas moins habile. Elle apparaît dès le titre de la première bande dessinée, celle qui a donc tout changé : « J’ai peur de maman ». Forcément, le plus intense véhicule de l’horreur, pour la petite fille, consiste à la figurer dans les êtres qui lui sont le plus chers – et au premier chef sa mère. Plus tard, il en ira de même de nombre de ses copines… et, à vrai dire, d’à peu près tout le monde autour d’elle.

 

Il y a donc un glissement insidieux, pervers à n’en pas douter mais aussi et surtout très bien vu, de l’horreur enfantine « classique », en contexte familial et sensible, sur la base de l’idée très commune « ma mère n’est pas vraiment ma mère », disons, vers quelque chose de bien plus global. Et, en fait d’horreur, cela m’a plutôt évoqué un auteur de SF… à savoir Philip K. Dick : la femme-serpent prenant la place de la mère, au-delà du folklore yôkai et des connotations associées au reptile, au Japon comme en Occident (sans doute pas tout à fait les mêmes, si la crainte est semble-t-il toujours présente), est en fait tout autant un « Père truqué ».

 

La paranoïa prend de l’ampleur

 

Et à mesure que la « contamination », puisque c’est bien de cela qu’il s’agit au bout d’un moment, se répand autour de l’héroïne, qui ne peut plus se fier à personne, l’horreur prend une dimension paranoïaque tout à fait bienvenue : sous cet angle, à supposer que les craintes de l’héroïne soient bien légitimes, la campagne des environs de Nagano, dans les Alpes japonaises, où la petite fille se retrouve isolée, vaut bien l’Innsmouth de Lovecraft (ou quelque film du genre « survival », avec des zombies, mais en notant que nous étions alors trois ans avant La Nuit des morts-vivants…).

 

Mais on peut aussi supposer (en fait, pas vraiment, mais cette ambiguïté est un jeu classique du fantastique, après tout) que la petite fille se trompe… Et si elle était folle ? Si ce délire autour des serpents partout autour d’elle n’était que cela – un délire ? Kazuo Umezu joue naturellement de cette carte, et avec talent – pour le coup, cela annonce en fait certaines de ses œuvres ultérieures, mêlant hystérie et paranoïa à base de réalités subjectives, ainsi dans La Maison aux insectes.

 

Le désespoir est de la partie

 

Mais, bien sûr, c’est ici que surgit cette sensation étouffante de désespoir dont je parlais plus haut – et qui seconde la peur avec brio. Le cauchemar semble ne pas avoir de fin – d’une manière ou d’une autre, tout ne peut qu’empirer, l’horreur ne lâchera pas l’héroïne (et le lecteur pas davantage), elle ne fera que s’accroître, et les quelques moments de répit entraperçus çà et là – via de faux « happy end » qui ont sans doute quelque chose d’un peu bancal à ce stade – ne sont que des illusions : la peur est toujours là, elle a toujours été là, elle sera toujours là (la conclusion de l'album semble bien aller dans ce sens).

 

L’intensité de la peur

 

Sur une base relativement attendue de ce à quoi pouvait ressembler un shôjo d’épouvante, Kazuo Umezu brille donc déjà en pervertissant les thèmes basiques pour en tirer l’essence de l’horreur pure, d’une manière assez ludique, et souvent fine par ailleurs. Il brille aussi, donc, par l’intensité qu’il procure à ces bases horrifiques – et, sans doute, cela contribuait déjà à le singulariser dans ce contexte de publication.

 

Mais il va en fait encore au-delà... et, donc, il ne fait pas de chichi : il n’aseptise rien au bénéfice des écolières qui sont censées le lire – et à raison : elles en redemanderont, après tout…

 

La peur, la violence, et les censeurs

 

La BD exprime ainsi l’horreur d’une manière peut-être plus étonnante encore pour un lecteur français (ou plus globalement occidental), habitué à ce que la moindre violence un tant soit peu marquée suffise, aux yeux des censeurs et pères la pudeur, à déclasser un livre ou un film : c’est violent ? Donc ce n’est pas pour toi, mon enfant… Et si ça fait peur ? Même chose, mon petit... Encore que, passé les premiers cris d’orfraie, la diffusion des mangas en France, vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, a sans doute à terme quelque peu changé la donne.

 

Mais, un peu avant l’époque de la publication originelle de ces BD au Japon, c’était, aux États-Unis, la chasse aux sorcières (si j’ose dire) d’un Fredric Wertham et de bien d’autres, qui avaient eu raison notamment des Tales from the Crypt (revenir sur cette BD, justement, serait sans doute du plus grand intérêt pour apprécier, globalement, la BD d’horreur dans son rapport avec ses éventuellement jeunes lecteurs) ; en résulta la Comics Code Authority, dont le « label » garantissait des BD sans violence (et autres thèmes dérangeants le cas échéant, comme la drogue, par exemple) : les comics de l’époque, à la lisière du « Silver Age », en resteraient marqués pour un temps non négligeable…

 

En France, ce n’était certes pas mieux – voire pire ? Il fallait composer avec l’héritage de l’alliance entre catholiques et communistes, les deux tendances censément opposées s’étant associées au nom de l’intérêt supérieur de la morale : il en résultait une règlementation stricte des « publications destinées à la jeunesse », dont les effets pervers dureraient un bon moment, là encore, et parfois de manière très inattendue, d’ailleurs.

 

Je me souviens que, quand j’étais gamin, je lisais régulièrement des Buck Danny, ce genre de choses – surtout parce que mon frère était un grand fan de navions, avec donc toute la collec… Il y avait des « intégrales » avec un léger paratexte, lequel était revenu une fois sur cette question de la violence – pour un épisode, dans je ne sais plus quel album, où les personnages, dans une situation pas très buckdannyesque à la base, ont maille à partir avec une sorte de gros poulpe ; l’héritage de 20 000 Lieues sous les mers n’a pas tenu pour les censeurs, qui ont imposé de « refaire » cette scène, même en rien violente et somme toute très brève, parce qu’en l'état elle ferait sans doute « trop peur » à leurs chères petites têtes blondes… Ce qui serait mal, forcément ; personne n'oserait en douter...

 

Et là je n’ose imaginer la gueule qu’auraient tiré ces séides d’Anasthasie si on leur avait soumis La Femme-serpent. Mais, comme on dit chez les djeun’s anglophiles-tavu des rézosocio, sans doute aurait-ce été « priceless ».

 

Le sang, la douleur, la distorsion de la chair

 

Parce que tout cela, donc, est un bon milliard de fois plus horrifiant que Buck et ses partenaires aux prises avec un poulpe sur une demi-page. Et c’est aussi un peu plus violent…

 

Le Japon a sans doute un rapport très différent à la violence – ou du moins je le crois. Et cela transparaît dans cette BD.

 

Pour autant, n’exagérons rien : il ne s’agit pas de prétendre que la BD est gore, elle ne l’est pas (même si Kazuo Umezu, plus tard, tentera des choses dans ce goût-là, le recueil Le Vœu maudit en témoigne) ; elle comprend cependant une certaine dose de violence, qu’un lecteur français ne peut que trouver stupéfiante au regard du public cible de la BD. Mais les fillettes japonaises ne sont peut-être pas aussi impressionnables que les Françaises… ou différemment… à moins que les fillettes françaises ne soient pas aussi impressionnables que ce que les censeurs supposent ?

 

Quoi qu’il en soit, à l’occasion, le sang coule, et même ruisselle, et même en fout partout – et, je ne crois pas que ce soit un SPOILER (mais signalons-le au cas où ; sautez la fin du paragraphe si jamais), dans la mesure où la couverture (toujours aussi moche, hélas) le laisse supposer, Kazuo Umezu aime bien, ici, faire de vilaines choses avec les yeux… et, oui, l’énucléation, tout bonnement, est un thème, et plus qu’un thème, qui revient régulièrement.

 

Il faut y ajouter, comme dit plus haut, au registre de l’horreur graphique, les déformations du visage (surtout) de la femme-serpent puis de bien d’autres, qui sont à la fois naïves, iconiques, et non dépourvues d’un potentiel de terreur graphique devant le bizarre et l’impossible, qui s’exprime tout particulièrement dans de grandes cases où le hideux et ricanant faciès des monstres, en jaillissant en plein page ou presque, n’a absolument plus rien d’amusant… Leur sourire répugnant n’en est que plus cruel et menaçant.

 

La psyché torturée et le jeu sur les phobies

 

Mais il y a plus vicelard que la violence, ou même plus globalement l’horreur graphique : un jeu sur les phobies, très bien vu, et qui tétanise sans faire appel au sang, ou ce genre de choses, mais creuse au fond même de la psyché du lecteur (ou de la jeune lectrice d’abord, certes).

 

En faisant appel, le cas échéant, à la cruauté, ou même, autant le dire, au sadisme.

 

D’autres pathologies mentales ont pu être évoquées – comme la paranoïa ou l’hystérie, voir un peu plus haut. Mais, ici, intéressons-nous donc plus particulièrement aux phobies – car deux me paraissent d’une grande importance dans la BD, qui mérite qu’on la souligne.

 

L’herpétophobie, tout d’abord, est bien sûr de la partie, et Kazuo Umezu en joue, tout naturellement : outre les yôkaï d’apparence faussement humanoïde, et un beau spécimen (inévitable) de serpent géant, des serpents plus « classiques » sont régulièrement de la partie – et leur petitesse ne les rend pas moins effrayants, d’autant que leur venin est mortel ; il y a notamment une scène de sauvetage in extremis (ou bien… ?) qui gère remarquablement bien le suspense, avec une tension oppressante.

 

Il faut aussi mentionner ces maisons abandonnées où les serpents se comptent par milliers, qui rampent sans un bruit vers leur victime, ou submergent de leurs écailles la petite fille qui a eu le malheur de tomber dans leur nid… Je vous laisse, le cas échéant, la psychologie, éventuellement de comptoir, qui peut aller avec, mais le fait est que ça marche.

 

Mais une autre phobie joue un rôle essentiel dans la BD, plus inattendue, mais sans doute bien plus terrifiante – et c’est la claustrophobie. Kazuo Umezu joue ici souvent des espaces fermés – qu’il s’agisse d’une maison (que la victime en puissance verrouille elle-même, inconsciente de ce que la menace est déjà à l'intérieur...), ou d’une « cellule », en fait de chambre, dans un hôpital. Mais il y a pire – la terre elle-même… Ici, je ressens le besoin de SPOILER un chouia – alors sautez les deux paragraphes suivants, si vous voulez demeurer vierge de toute révélation intempestive…

 

Il y a donc un moment, dans la deuxième histoire, « La Fillette tachetée », où la petite héroïne est trahie par ses copines, en fait des fillettes-serpents, qui la trainent sous la maison de campagne des Alpes japonaises où elle s’est perdue, loin de toute aide (il y a classiquement un espace entre le plancher et la terre, c’est là qu’elles se rendent) ; là, les sadiques créatures ont creusé un trou, qu’elles présentent à l’héroïne comme devant être sa tombe – elles ont même préparé un poteau portant son nom, « Ci-gît Yumiko », qu’elles exhibent devant elle ! Elles la poussent dans le trou, et l’enterrent vivante – mais jusqu’au bout ! Au point où seule sa main jaillit encore de la terre, appelant muettement au secours, un secours bien improbable… Retranscrit comme ça, c’est sans doute bien moins fort que dans la BD ; mais je peux vous assurer qu’elle fait ici preuve d’une intensité dans le cauchemar, et donc aussi le désespoir, dont je n’ai pas beaucoup d’autres exemples en tête – alors, en plus, dans une BD pour écolières de 1965…

 

On trouve dans la BD d’autres scènes du même acabit – une autre, assez éprouvante elle aussi, figure dans la troisième histoire, « La Fillette-serpent » : l’héroïne (une autre, mais très semblable à la Yumiko des deux premières histoires, délibérément) est enfermée dans un cabanon ; aucune issue… ou plutôt, si, mais guère rassurante : il y a un tunnel qui s’enfonce sous terre – évocateur bien sûr d’un serpent, mais de taille colossale ! La petite fille s’y enfonce (littéralement), et le tunnel se resserre sans cesse – au bout d’un long moment, la frêle héroïne, qui redoute plus que jamais ce qui se trouvera forcément au bout du tunnel, sait cependant qu’elle n’a d’autre choix que de continuer, car le tunnel est bien trop étroit pour qu’elle puisse faire demi-tour… Le lecteur (ou la petite lectrice) sent alors le poids de la terre peser sur son dos, et l’atmosphère est plus oppressante que jamais – étouffante, même…

 

À QUOI L’ON RECONNAÎT UN SERPENT

 

La BD, au milieu de l’horreur, se mêle parfois d’autres aspects – à la limite du gag… L’humour et l’horreur peuvent faire très bon ménage, je ne vous apprends rien. C'est souvent dangereux, mais ça peut donner des choses très appréciables.

 

C’est peut-être une dimension qui ressort plus particulièrement des scènes décrivant les signes à quoi l’on reconnaît un serpent, mais avec une ambiguïté appréciable : faut-il rire, faut-il avoir peur ? En fait, la réponse n’est sans doute jamais totalement tranchée… Et ces scènes oscillent donc entre le burlesque et l’inquiétant, le cocasse et le dérangeant.

 

L’alimentation des serpents joue ici un grand rôle – et la femme-serpent est tout d’abord identifiée en raison de son goût pour les grenouilles… Yumiko, à sa requête, lui tend son manuel de sciences, et la femme affamée s’empresse d’arracher la page où figure une photo de grenouille, qu’elle dévorera plus tard ! La grenouille, dès lors, constituera un de ces « signes » qui reviendront sans cesse.

 

Un autre relève également de l’alimentation : le fait de gober des œufs. Les scènes de ce genre sont sans doute les plus amusantes – même si elles contiennent quelque chose de « déconcertant », tant cette manière de s’alimenter est radicalement non humaine…

 

Il y a d’autre de ces signes, qui, pour le coup, ne font plus du tout appel à l’humour. Ils ne relèvent pas forcément du seul comportement des serpents ; ainsi, la petite fille aveugle, parce qu'elle n'est pas trompée par ses yeux, sait très bien quand il y a un serpent dans la pièce...

 

Mais deux autres aspects à mentionner relève bien du comportement animal ; par exemple, le froid, que ne supportent pas les serpents – qui apprécient un bon feu, et redoutent les courants d’air et la neige…

 

Mais le plus important de ces signes est assez inattendu (ou du moins je n’en savais rien, et ne sais pas trop ce qu'il faut en penser...), et c’est l’intolérance des serpents à la nicotine : les héroïnes s’en « parfument » donc… et, surtout, l’amulette protectrice d’une des fillettes contient en fait une cache où elle a dissimulé de la nicotine. C’est un aspect très important de la deuxième histoire, où cette amulette joue un grand rôle – mais qu’est-ce donc qui est censé la protéger ? L’amulette elle-même, comme objet surnaturel, ou la substance toute naturelle qu’elle contient ? La BD semble donc s’orienter vers la deuxième solution ; en fait, la fin de la première histoire pouvait déjà donner l’impression d’une tentative (plus ou moins adroite, mais plutôt moins que plus…) de rationaliser le fantastique. Forcément, à la lueur des développements, cela ne tient guère… Le fantastique est bien là, il est même issu du folklore, et avec lui l’horreur.

 

TRÈS MESQUINES PETITES CRITIQUES DE RIEN DU TOUT – ET PEUT-ÊTRE MÊME PAS, EN FAIT

 

Ces « explications », semble-t-il abandonnées à la fin, ne sont donc clairement pas le point fort de la BD… et peut-être est-ce le moment d’envisager quelques points faibles ?

 

Oui, on peut sans doute y déceler çà et là quelques « défauts »… mais finalement pas grand-chose, et la sensation d’avoir lu un chef-d’œuvre l’emporte largement.

 

Que reprocher à La Femme-serpent, toutes choses égales par ailleurs ? Vraiment peu. Une fois que l’on s’est fait aux codes graphiques du shôjo, qui ne sont pas sans impact sur la narration – laquelle est bien, parfois, « naïve », mais c’est le personnage point de vue qui veut ça –, tout au plus me faut-il signaler que certains « répits » sont parfois incompréhensibles : les gamines passent des pages et des pages à hurler en fuyant la menace… et puis, tout à coup, dans le contexte familial notamment, elles font comme si de rien n’était, hop.

 

En fait, cela peut déboucher sur des scènes pas inintéressantes… Notamment concernant le rapport à la mère : la petite fille sait que « sa mère » est une femme-serpent, mais elle veut l’aimer quand même…

 

Et cela vaut bien au-delà des liens du sang : dans la troisième histoire, c’est dans un cadre d’adoption que cet aspect se développe – ce qui, en tant que tel, peut s’avérer touchant… d’autant que le portrait qui est alors fait de la femme-serpent, pour des raisons tout à fait censées qui apparaîtront en leur temps, est beaucoup moins unilatéral que précédemment. Qu’est-ce qui fait le monstre, au juste ? La femme-serpent peut-elle n’être rien d’autre qu’un monstre ?

 

Dans l’absolu, oui, c’est assez juste – et c’est une dimension qui fait sens dans le cadre de ce shôjo où la relation mère-fille joue un rôle central dès le début. Dans les faits, toutefois, cela ne marche pas vraiment… parce que l’horreur est telle, dans les scènes environnantes, que ce répit paraît impossible, qu’on ne voit pas comment la petite fille, qui sait toute l’horreur de la situation, pourrait bien en faire abstraction au nom d’une forme de compassion humaniste, même si l’on peut y voir avant tout, de manière plus intime et resserrée, un bien légitime désir inassouvi d’affection…

 

JE SUIS UNE PETITE FILLE JAPONAISE

 

Dans un registre pas forcément si éloigné que cela, mêlant horreur et enfance, j’avais lu tout récemment L’Enfant insecte, manga de Hideshi Hino postérieur de dix ans à La Femme-serpent (soit 1975) ; la BD n’était certes pas mauvaise, mais ne m’avait pas emballé plus que ça…

 

La Femme-serpent, par contre, oui – et ô combien ! Contre toute attente, cette BD vieille de 50 ans et destinée à un lectorat de fillettes japonaises m’a passionné, fasciné, terrifié… à un point rare. La Maison aux insectes m’avait bluffé, et fait l’effet d’une forme de révélation – quelque temps après une BD bien plus tardive, mais constituant un époustouflant sommet du manga d’horreur, à savoir Spirale, de Junj Itô (fan revendiqué de Kazuo Umezu, ainsi que de Lovecraft). Mais La Femme-serpent se hisse sans peine à ce niveau – et le dépasse peut-être même !

 

C’est un vrai chef-d’œuvre – une BD qui compte, qui surprend, et qui fonctionne toujours, après toutes ces années et bien loin de son unique cœur de cible initial. Un grand merci au Lézard Noir pour cette publication, qui confirme encore un peu plus combien Kazuo Umezu est un authentique génie. J'en veux encore !

 

Moi ! Oui, moi !

 

Parce que je suis une petite fille japonaise, et ça me va très bien comme ça.

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Sombre, n° 1

Publié le par Nébal

Sombre, n° 1

Sombre, n° 1, Terres Étranges, 2011, 44 [+ 28] p.

 

UNE CURIOSITÉ SATISFAITE BIEN TARDIVEMENT

 

Cela faisait quelque temps que je n’avais rien lu ou presque en matière de jeu de rôle indépendant, et je voulais changer ça – parce que c’est un vivier où se trouvent sans doute bien des choses alléchantes, et qui mériteraient assurément que je m’y essaye, dans l’optique, le cas échéant, de découvrir des manières de jouer « différentes ».

 

Cela dit, les lectures ne suffisent sans doute guère – mais pour l’heure, je n’ai véritablement franchi le pas du test que pour un unique titre, Inflorenza, de Thomas Munier, qui s’est avéré tout à fait convaincant, et même plus que ça. Un jeu qui, par ailleurs, n’est pas sans rapport avec celui qui m’intéresse aujourd’hui, puisque Millevaux, sauf erreur, avait d’abord été développé comme un univers pour Sombre ? Je ne suis pas bien sûr de la chronologie – tout ce que je sais, c’est qu’il existe bien un Millevaux Sombre, antérieur à Inflorenza.

 

Bien sûr, cette manière d’envisager les choses ne tient pas vraiment la route – en exprimant un biais qui n’a pas lieu d’être, opposant des jeux édités « traditionnellement » et d’autres « indépendants », ou « amateurs » (qualificatif qui n’a rien d’insultant à mon sens, mais au cas où...), avec dans l’idée, sous-jacente, que les premiers seraient forcément « classiques », or ils ne ne le sont pas, et que les seconds seraient, je ne sais pas, « forgiens », truc, ce qu’ils ne sont pas forcément davantage. C’est un vivier – et dans ce vivier se trouvent autant de propositions de jeu, et ce sont elles qui importent ; elles peuvent se montrer très « classiques », ou beaucoup moins, avec beaucoup de degrés entre les deux ; critère plus pertinent, mais en même temps moins palpable car foncièrement subjectif : certaines de ces propositions de jeu, « classiques » ou moins, m’attirent, d’autres pas – et ce sans préjuger de la qualité « objective » de ces différents jeux.

 

Or Sombre m’intéressait à cet égard, et depuis un bon moment – en fait, je me souviens que son auteur, Johan Scipion, le défendait déjà sur des forums de SF à l’époque où je ne fréquentais pas encore de forums de jeu de rôle. Le produit ne m’en étonnait que davantage, moi qui n’avais alors pas la moindre idée de ce à quoi pouvait ressembler le monde du jeu de rôle indépendant. Il m’étonnait aussi, alors même que je ne disposais donc pas de critère de comparaison, par son format et sa diffusion – un peu « archaïques », à vrai dire... Le jeu prenait (et prend toujours) l’apparence d’une revue, numérotée, austère par ailleurs (ne cherchez pas d’illustrations au-delà de la couverture), et pas vraiment de diffusion numérique avec, ce qui me paraît assez mal se défendre…

 

Les retours sur Sombre, cependant, je ne les ai lus que plus tard – sur des supports spécifiquement dédiés au jeu de rôle. Et ils étaient globalement bons, voire très bons, ce qui ne faisait qu’aiguiser un peu plus ma curiosité – de temps à autre surgissaient par ailleurs des débats éventuellement absurdes portant sur la nature même du jeu, qui ne faisaient guère que l’aiguiser davantage (non sans parti-pris, peut-être…). Et il y avait enfin un troisième élément en ce sens, particulièrement étonnant : les retours de parties de Johan Scipion lui-même – qui, systématiquement, affichaient d’emblée le body count : à Sombre, les personnages meurent – et les joueurs, semble-t-il, peuvent régulièrement jouer plusieurs personnages, autant de cadavres en puissance, au cours d’une même partie. Le jeu, comme de juste, est adapté au format one-shot, mais d’une manière toute radicale.

 

Plus haut, je disais que seul Inflorenza, me concernant, avait dépassé le stade de la lecture pour être testé, mais ce n’est pas tout à fait vrai : j’avais aussi fait au moins une partie de Dés de sang, jeu à la proposition somme toute assez proche de celle de Sombre – émulation de films d’horreur, avec un accent sur les films américains des années 1970, et mécanique minimaliste fonctionnant sur une base d’attrition, où tout devient de plus en plus difficile à accomplir au fur et à mesure que la partie avance. Une expérience plutôt convaincante, par ailleurs – mais le ton est peut-être différent : globalement, Dés de sang me paraît plus rigolard… L’expérience horrifique proposée par Sombre, à vue de nez, m’a l’air plus « sérieuse » ; mais c’est peut-être une vision erronée, et de toute façon à débattre.

 

Bref : Sombre m’intriguait – et, au bout d’un moment, j’ai franchi un premier pas en faisant l’acquisition, auprès du sieur Scipion lui-même, des quatre premiers numéros de la revue ; sauf erreur, c’est que le quatrième venait de sortir – mais il y en a aujourd’hui, alors que je me décide enfin à les lire, six, plus un hors-série, sans compter les univers de jeu ; j’ai pris mon temps…

 

CONTENU DU PREMIER NUMÉRO

 

Sombre, n° 1, donc.

 

Le bouquin adopte un format de revue (on aurait sans doute davantage envie de dire « fanzine » – la réalisation, si elle est très austère, est cependant plus que correcte, notamment en ce que le texte a visiblement été bien pesé et bien relu, tout le monde ne peut pas en dire autant), taille A5, sans illustrations, texte en deux colonnes.

 

On peut le scinder en trois parties : une première vingtaine de pages contient les règles de Sombre, en tant que telles un jeu de rôle complet (mais, visiblement, la suite contient des rajouts optionnels, au fur et à mesure que la revue se développe), sans background global (c’est un système générique pour jouer dans l’esprit des films d’horreur), très minimaliste par ailleurs mais n’excluant pas pour autant des versions plus minimalistes encore (dès le deuxième numéro apparaît Sombre Zéro, développé ensuite dans le sixième).

 

Une deuxième vingtaine de pages, qui occupe la fin du numéro, contient un scénario façon « survival zombie », intitulé « House of the Rising Dead », et abondamment commenté – trait essentiel, et j’y reviendrai.

 

Enfin, au centre, non numéroté, se trouve un cahier de 28 pages d’aides de jeu « à détacher et à photocopier », « old school » qu’on vous dit, comprenant la fiche de personnage vierge et de quoi la remplir, les cartes de Personnalité, et enfin quelques petites choses directement liées au scénario de ce premier numéro (cartes de PNJ et d’équipement, quelques plans) ; pas une très bonne idée trouvé-je, je ne tiens vraiment pas à « détacher » tout ça, et ne suis pas bien certain que ce format, souple mais pas pour autant des plus maniable, soit de toute façon bienvenu...

 

LES RÈGLES

 

Commençons par les règles – courtes, minimalistes, néanmoins mûrement réfléchies, même si, dans le vide, certains de leurs aspects me chiffonnent un peu… Mais sans doute faut-il franchir l’épreuve du test pour en juger à bon droit. Or c’est là semble-t-il un trait caractéristique de Johan Scipion et de son jeu : il « playteste » énormément, et sait en tirer des conclusions bienvenues – j’y reviendrai tout particulièrement en traitant du scénario de ce premier numéro, il y a sans doute bien des choses à en dire.

 

Les personnages

 

On ouvre le bal avec les personnages. Les règles de leur création tiennent en trois pages seulement (en fait, ce n’est pas totalement vrai : il faut y ajouter, plus loin dans le numéro, trois pages de description très succincte des Traits, puis, dans le cahier central, les 72 cartes de Personnalité, tenant en 18 pages).

 

Tout cela est très simple même si j’ai eu une petite frayeur avec un des tout premiers paragraphes décrivant la fiche de personnage, pas des plus limpide… Mais, par la suite, c’est bien fait – et surtout dans la mesure où, le cas échéant, des exemples très parlants permettent d’appréhender au mieux le propos.

 

Dans l’optique du jeu, c’est dit de suite, et répété : les PJ sont des victimes. Ce qui ne signifie pas, pour reprendre une autre expression de Johan Scipion, qu’ils sont autant de moutons conduits à l’abattoir… Ils peuvent se défendre ; ils peuvent même survivre – et c’est leur objectif essentiel ; mais survivre ne s’annonce pas facile, non… Et le jeu peut tout naturellement virer à l’hécatombe, même si nous verrons ultérieurement bien des astuces pour éviter un massacré prématuré – c’est que la mort des personnages doit constituer autant de moments importants. Je suppose que le risque est grand, si l’on gère mal les choses, que les joueurs s’en retrouvent plus que jamais frustrés – le jeu est supposé s’adresser à un MJ expérimenté, du coup, je veux bien le croire…

 

La fiche est donc extrêmement simple – et le système de création approprié, l’idée étant souvent de déterminer le « casting » ensemble, et de ne pas passer plus de cinq minutes sur la définition du personnage ; sans doute peut-on user de cette extrême simplicité pour créer à la volée des PJ de remplacement le cas échéant.

 

La création vise surtout à déterminer le nom, l’occupation (profession à proprement parler ou « rôle social », disons – la secrétaire, le nerd, etc.) et la Personnalité du personnage ; éventuellement, on peut aussi lui conférer deux Traits, soit un Avantage et un Désavantage, ou ni l’un ni l’autre. L’équipement, s’il peut avoir un impact, est déterminé rapidement – sous le contrôle du MJ, dont les prérogatives sont étendues (j’y reviendrai là aussi). Sur ces bases, on conçoit un background minimal.

 

Les Traits sont donc distingués en Avantages et Désavantages ; on ne peut avoir l’un sans l’autre. Parmi ces Traits, certains, identifiés avec une étoile, sont dit « surnaturels », et, comme de juste, le MJ peut les prohiber, en fonction de ce que le scénario implique. Les Traits, comme dit plus haut, sont très succinctement décrits en trois pages de résumé, qui suffisent amplement ; certains ont un impact direct sur les règles, d’autres plutôt sur la narration. Le système est ici très bien conçu, simple, efficace.

 

Je suis un peu plus sceptique concernant les Personnalités… On fait appel cette fois aux 72 cartes du cahier central, qui vont par trois. Le personnage choisit en effet au départ une Personnalité, mais celle-ci, au fur et à mesure que la partie avancera (et, très concrètement, que la jauge d’Esprit du personnage diminuera, j’y arrive), changera en devenant plus envahissante : par exemple, un personnage ayant pris tout d’abord la Personnalité « Affectueux » deviendra ensuite « Possessif » puis « Abusif » ; un personnage « Méthodique » deviendra quant à lui « Maniaque » puis « Obsessionnel », etc. À la création du personnage, chaque joueur se voit donc attribuer trois cartes décidant de l’orientation du PJ à partir de la Personnalité de base. Ces cartes n’ont absolument aucun impact en matière de règles, elles sont de pures indications de roleplay. Mais là, donc, ce système me laisse un peu perplexe… Les parties de Sombre, telles que je les vois à vue de nez, sont courtes et intenses – et des one-shots. J’ai du mal à croire que, sur une durée aussi limitée, une évolution aussi drastique soit crédible et/ou pertinente ; passer en quelques heures à peine du premier niveau au troisième (or tout laisse à croire que la jauge d’Esprit diminuera très, très vite) m’a l’air peu « réaliste », et, ce qui est peut-être plus gênant, peu « utile »... d’autant que je doute un peu que les scénarios se prêtent forcément toujours au roleplay de pointe en la matière, surtout à mesure que le climax approche – mais ça, c’est à voir.

 

Le reste ? Non, il n’y a pas d’attributs ou de caractéristiques, et encore moins de liste de compétences : la fiche est prête avec ces quelques indications de base – en matière de données chiffrées, pour l’heure, la seule chose à prendre en compte, ce sont les éventuelles « Préquelles » décidées par le MJ (éventuellement sur la base d’un background déterminé par le seul joueur, mais ce dernier n’a pas systématiquement son mot à dire), qui diminuent alors le niveau de départ des jauges – mais là, on en arrive aux règles du jeu à proprement parler.

La mécanique de base

 

La suite des règles consiste en trois pages consacrées aux « jets », et cinq pages consacrées au « combat » (inévitablement – mais si cette partie s’étend, c’est aussi parce qu’elle livre un long exemple détaillé, particulièrement bienvenu) ; il faut y ajouter une demi-page consacrée à la « santé », et une page et demie de « FAQ ».

 

Le jeu n’emploie que deux types de dés : un dé à vingt faces, et un dé à six faces, pour chaque joueur.

 

C’est ici que l’on en arrive à l’essentiel du contenu « technique » de la fiche de personnage : les jauges. Chaque PJ (le système est différent pour les PNJ, qui ont un niveau fixe) dispose de deux jauges, dites d’Esprit et de Corps. Celles-ci commencent normalement à 12, moins en cas de « Préquelles ».

 

Les jets sont réservés aux actions « difficiles » (qui ont une chance raisonnable d’échec, disons) ; les actions « faciles » ou « impossibles » sont gérées par la narration, et sont donc des réussites ou des échecs automatiques. L'intérêt de l'histoire peut aussi amener le MJ à forcer les choses, j'y reviendrai. Notons aussi que les situations « sociales » sont gérées par le seul roleplay (ce qui se conçoit, sans totalement me convaincre – dans ce jeu ou dans d’autres, d’ailleurs : ludiquement, c’est sans doute bienvenu, mais à mon sens il y a un biais éventuellement fâcheux, car cela fait appel aux compétences du joueur et non à celles du personnage : si mon personnage est un avocat, par exemple, je ne doute pas un seul instant qu’il sera un bien meilleur orateur que moi-même… tandis que, si mon personnage est un flic habile au flingue, il aura droit à son jet pour tirer, ce qui me soulagera, moi le joueur qui n’en ai jamais manié ; d'où, j'ai l'impression, une certaine inégalité de traitement ; la « spécificité » du roleplay « social » est une question complexe, je ne crois pas y avoir jamais trouvé de solution pleinement satisfaisante). Par contre, en situation (« non sociale », donc) de stress, il faut faire un jet.

 

Les jets se font en lançant un d20 : si le résultat est inférieur ou égal au niveau de la jauge adéquate, c’est une réussite, sinon c’est un échec.

 

La jauge retenue dépend des circonstances et intentions du joueur : par exemple, pour mesurer la volonté du personnage, ou sa capacité à comprendre une équation, on se référera à la jauge d’Esprit, tandis qu’une action physique, qu’il s’agisse de grimper un mur ou de se faufiler discrètement entre deux voitures dans un parking, impliquera de se référer à la jauge de Corps.

 

Or ces jauges diminuent sans cesse… Au fur et à mesure que le PJ subit des Blessures (Corps) ou des Séquelles (Esprit), le niveau de sa jauge correspondante décroît, et éventuellement très vite – pour en donner une idée, les dégâts moyens, ou « dommages fixes », dans un combat… impliquent de cocher d’un coup trois cases de la jauge de Corps !

 

Et, en conséquence, plus les jauges diminuent, et plus les actions deviennent difficiles…

 

Pour s’en prémunir, dans les situations les plus graves, le PJ peut faire appel à son Adrénaline – qui est une petite jauge liée au Corps (de même qu’un système parallèle, pour l’Esprit, décide de l’évolution de la Personnalité, en fonction des cartes envisagées plus haut – on passe ainsi d’Équilibré à Perturbé, puis Désaxé, puis Fou ; le personnage Fou devient normalement un PNJ) ; quand la jauge de Corps est à 12, le PJ est dit Indemne ; à 8, il est Blessé ; à 4, il est Mutilé ; et à 0, bien sûr, il est Mort… Mais le fait d’atteindre ces différents niveaux de Corps débloque à chaque fois une possibilité de faire appel à l’Adrénaline – auquel cas le joueur coche la case correspondante, et la difficulté du jet qui suit passe à 12, c’est-à-dire le niveau maximal du personnage, quand il était Indemne, plutôt que le niveau actuel de sa jauge.

 

Il faut aussi envisager un autre aspect de la mécanique de base, à savoir les jets en opposition ; ici, le système est très laconique, qui fait appel au « tirage au sort » en cas de deux échecs ou de deux réussites mais de niveau égal – admettons…

 

Dernier point, qui va en partie de soi mais est tout de même affirmé de manière plus franche ici : il faut prendre en compte la « durabilité » des jets. Un échec est un échec ; pour retenter la même action, il faut vraiment que les circonstances le justifient.

Le combat

 

Comme souvent, les règles de combat empruntent à la mécanique générale, mais ont aussi leurs spécificités qui impliquent des développements un peu plus longs.

 

Par ailleurs, il y a un parti pris – mais bien vu : on met l’accent sur les combats au corps à corps, avec dans l’idée que tout le monde « sait » se battre de cette manière ; toutefois, à mains nues, un personnage ne disposant pas de l’Avantage adéquat ne fera pas de dégâts, il ne pourra que « gêner » son adversaire – raison de plus de trouver des armes « improvisées » le cas échéant ; mais l’idée est aussi de limiter le recours aux armes à feu, qui changeraient trop la donne, par rapport aux films d’horreur qu’il s’agit d’émuler : pour être efficace avec une arme à feu, il faut là aussi disposer d’un Avantage spécifique – sinon, tant pis pour vous, mais votre fusil à canon scié sera d'une utilité limitée...

 

Le combat au corps à corps et le combat à distance ont quelques autres spécificités, mais il ne me paraît pas opportun de rentrer ici dans les détails. C’est de toute façon très simple.

 

Mais deux choses doivent être soulignées. Tout d’abord, c’est ici que l’on fait appel au d6. Quand un personnage en attaque un autre, il jette comme de juste un d20 – c’est un jet « de compétence » comme les autres à cet égard. Si le jet est une réussite, il inflige normalement trois Blessures à son antagoniste (« dommages fixes »). Mais le joueur doit en fait jeter parallèlement un d6 ; et si ce d6 donne un résultat de 5 ou 6, les « dommages fixes » sont remplacés par des « dommages variables », égaux au résultat du d20 ; les dégâts peuvent donc être autrement violents dans ce cas, et c’est peu dire… même s’il n’est pas exclu que les « dommages variables » soient en fait inférieurs aux « dommages fixes », en cas de 1 ou de 2 au d20. Ce dernier point, c’est le genre de subtilités que l’on trouve dans la « FAQ », un peu plus loin dans le numéro, qui défend les choix de l’auteur de manière généralement bienvenue, et éclaire donc les points qui pouvaient demeurer ambigus, malgré une rédaction globalement très attentive et limpide et, surtout, des exemples bien conçus et très éclairants.

 

Un second point doit être précisé, qui concerne les fuites et poursuites. Le MJ décide si les circonstances imposent un jet de Corps pour la fuite – a priori, de manière générale, ce n’est pas le cas, et cela permet donc de rompre le combat. Mais il y a une contrepartie concernant la poursuite : à terme, le poursuivant rattrape automatiquement le poursuivi (avec un tour de battement, à vue de nez)… parce que, si l’on pouvait vraiment fuir, il n’y aurait plus de film d’horreur ; le tueur à la machette doit donc rattraper sa victime hurlante !

HOUSE OF THE RISING DEAD

 

Passons au scénario, « House of the Rising Dead ». Il est une part essentielle de ce premier numéro – pas seulement en tant que tel, mais aussi parce qu’il est une illustration très bienvenue des principes du jeu : il éclaire donc considérablement le propos, dans le fond comme dans la technique.

 

Le thème est très classique – mais à propos, tant parce que Sombre, émulant les films d’horreur, joue de leurs codes, que parce que cela permet d’autant mieux d’illustrer les principes du jeu.

 

Mais attention, je vais SPOILER. Or, mes joueurs, s’il vous arrivait de lire cet article, je ne saurais trop vous suggérer d’arrêter ici votre lecture, dans la mesure où je tenterais bien de maîtriser la chose !

 

 

Ne reste plus que les autres ?

 

OK !

 

L’histoire

 

Adonc, « House of the Rising Dead » est un « survival zombie ». Son inspiration essentielle est, comme de juste ? La Nuit des morts-vivants, le grand classique de George A. Romero. Avec tout de même une nuance de taille : on fait appel ici à des zombies « rapides » ; Johan Scipion évoque ceux de L’Armée des morts de l’horrible Zack Snyder, par bête esprit de contradiction je préférerais évoquer les « infectés » de 28 Jours plus tard… Et s’y ajoute une autre dimension encore, louchant peut-être cette fois du côté de Massacre à la tronçonneuse, de Tobe Hooper – cadre « poisseux » texan inclus.

 

En résumé : il y a une épidémie zombie aux causes indéterminées. Les PJ faisaient partie d’un groupe de survivants forcément réfugiés dans un supermarché, et ça a forcement dégénéré, des factions se disputant l’abri : épisode Zombie/Dawn of the Dead avant l’épisode La Nuit des morts-vivants, donc. Les PJ ont dû fuir ; leur groupe, poursuivi par les zombies, s’amenuise sans cesse, jusqu’à ce que leur véhicule tombe en panne ; à proximité se trouve une maison isolée, avec une grange… et derrière eux, toujours plus proches, des hordes de zombies.

 

C’est ici que commence véritablement le scénario, in media res : les joueurs prennent le contrôle de leurs personnages alors même qu’ils sont engagés dans une course folle pour rejoindre la maison – des camarades PNJ succombent autour d’eux, la situation est désespérée… mais, comme de juste, le MJ doit éviter toute hécatombe à ce stade.

 

Il y a un homme à l’intérieur de la maison – un vétéran du Vietnam, armé d’un M16 ; il les sauve… ou pas.

 

Parce que le bonhomme lui-même, complètement dingue, est persuadé que les zombies sont des Viets, et est au moins aussi dangereux qu’eux…

 

L’objectif, pour les PJ, sera donc de fuir ce faux refuge au plus tôt – à vue de nez le lendemain, tant la menace ne cesse de s’accroître… Mais, d’ici-là, l’exploration de la maison révèlera de fort sympathiques glauqueries.

 

Illustrer Sombre – et le compléter

 

Le scénario est donc très classique, très concentré, mais aussi très bien conçu. Il illustre les possibilités de Sombre, y compris dans la manière de compléter la mécanique de base par des techniques appropriées. Par exemple, ici, les PNJ zombies obéissent à deux règles spéciales, intitulées « rage » et « headshot » ; il faut bien sûr envisager aussi les modalités de l’infection, thème essentiel.

 

Cela peut aussi passer par d’autres aspects (GROS SPOILER) : ici, en partant sur une base de quatre PJ, on distribue à chacun une « carte d’équipement » avant la création en commun des personnages – histoire que celui qui hérite du flingue, puisque flingue il y a, puisse prendre l’Avantage Tir, qui lui sera indispensable. Mais, autre astuce, une de ces cartes (qui dit « Rien », pas d’équipement, donc) est en fait piégée – signifiant que le PJ est infecté, et qu'il en a conscience, même si, pour la bonne tenue de la partie, le MJ ne devra le révéler au joueur qu’en cours de jeu (en négociant comme de juste un aparté)…

 

Le PNJ d’Oswald est une chouette idée, par ailleurs – et, globalement, le scénario est semé de petits trucs bienvenus qui permettent de véritablement épicer la partie au-delà de ce que son pitch éventuellement primaire pouvait laisser redouter : c’est un vrai scénario, pas un truc à l’arrache pour faire une partie sur le pouce – ou, plus exactement, il peut sans doute être joué ainsi, mais n’en a pas moins été conçu avec une attention des plus minutieuse.

 

Un scénario commenté

 

Le scénario présente un autre atout dans ce sens, et de taille, en ce qu’il est abondamment commenté – dans l’exposé en lui-même, puis dans une ultime section baptisée « Feedback ». Johan Scipion revient ainsi sur la conception du scénario (à ce que j’ai compris quelque chose qu’il approfondit encore dans le n° 4 de Sombre), mais aussi et surtout sur de nombreux rapports de parties. Et la manière qu’il a de présenter les choses est particulièrement intéressante à cet égard, parce qu’elle envisage de très nombreuses possibilités, et fourmille de conseils de maîtrise en découlant.

 

Ce qui nécessite une précision. Dans ma précédente chronique rôlistique, portant sur Les 5 Supplices, campagne pour L’Appel de Cthulhu, je revenais sur cette idée qu’un scénario ne doit pas être écrit comme un compte rendu de partie. À vue de nez, on pourrait donc croire que je me contredis ici, mais en fait pas du tout : « House of the Rising Dead » n’est pas du tout rédigé comme un retour de partie – par contre, il fait part de ces retours pour envisager une multiplicité d’hypothèses, en donnant en outre des conseils de maîtrise en découlant : c’est donc en fait tout le contraire, puisqu’on ne s’enferme pas dans une logique mais, inversement, on en illustre une pluralité.

 

C’est un gros atout, une des réussites les plus intéressantes de ce premier numéro de Sombre. Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un « modèle », entendre par-là une chose qui pourrait être exportée pour n’importe quel jeu, mais le fait est qu’ici c’est particulièrement adapté et très bien pensé.

 

UN VAGUE DOUTE QUAND MÊME : LA PART D’ARBITRAIRE

 

Dans ce concert de louanges (globalement, malgré quelques petits pinaillages çà et là), j’ai l’impression, cependant, de devoir exprimer un vague doute…

 

Et c’est que, dans les règles de Sombre comme dans leur illustration avec « House of the Rising Dead », j’ai l’impression qu’il y a tout de même une part non négligeable d’arbitraire : le MJ, par rapport aux joueurs, me paraît clairement en position de « supériorité », plus encore que d’habitude. Nombre de ses décisions ne font en rien appel à la technique : au nom du bon déroulé de la partie, qui n’est pas toujours la même chose que la « bonne histoire », même si on peut espérer que ce soit le cas, j’ai l’impression que le MJ est souvent amené à choisir des solutions, ou à imposer des aspects divers et variés aux joueurs, hors de tout contrôle ; la détermination des réussites ou échecs automatiques va dans ce sens, peut-être aussi la fuite et la poursuite, l'attribution de l'équipement éventuel, ou d’autres choses encore.

 

Le scénario, tel qu’il est conçu et illustré, me paraît contenir plusieurs séquences de cet ordre – et ce dès la scène initiale où la menace zombie doit être omniprésente et s’exprimer dans le massacre de plusieurs PNJ, mais pourtant sans véritablement nuire aux joueurs, tant une hécatombe à ce stade serait absurde et frustrante au point de rendre le scénario injouable. D’autres scènes peuvent poser des problèmes similaires, j’imagine...

 

Par ailleurs, il y a un côté « jeu vidéo » éventuellement brutal, à l’occasion : les PJ n’ont pas trouvé cet objet ? Pas de chance, ils sont alors d’emblée foutus…

 

Tout ceci n’est pas tant une critique qu’une vague interrogation. Le test serait sans doute déterminant, et peut-être ces problèmes, que je crois identifier, n’en sont-ils pas, en fait ; et de même, alors, pour ma perplexité concernant l’évolution de la Personnalité, si ça se trouve...

 

MAIS ÇA DONNE BIEN ENVIE

 

Le bilan est de toute façon très positif : Sombre est un jeu bien pensé, bien conçu, et j’ai vraiment envie de tenter l’expérience. J’ai les trois numéros suivants à lire, qui pourront peut-être faire évoluer ce premier retour… On verra – mais en ayant plutôt confiance, pour le coup.

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Histoires impossibles, d'Ambrose Bierce

Publié le par Nébal

Histoires impossibles, d'Ambrose Bierce

BIERCE (Ambrose), Histoires impossibles, traduction [de l’américain] de Jacques Papy, Paris, Bernard Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, [1956, 1985] 1997, 159 p.

 

AMBROSE BIERCE – NOUVELLE TENTATIVE

 

Nouvelle tentative, après des Contes noirs qui m’avaient un peu laissé sur le côté, avec les nouvelles, surtout fantastiques, d’Ambrose Bierce – un maître du genre, même si peut être moins souvent mis en avant que bien d’autres, sauf, bien sûr, quand vient la mention inévitable de sa nouvelle la plus célèbre, « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek ». À tort ou à raison, j’ai l’impression qu’on le connaît davantage en France pour son Dictionnaire du Diable, bible du cynisme qui fut bien, il y a longtemps, le premier texte de l’auteur que j’aie lu.

 

Mais son traducteur attitré Jacques Papy (ou du moins a-t-il joué un certain rôle dans sa découverte tardive en France ; à la même époque, il traduisait aussi Lovecraft, d’ailleurs) a livré plusieurs recueils, éventuellement faits de bric et de broc, destinés à illustrer les divers aspects de l’œuvre biercienne, et tout spécialement son pan fantastique. C’est le cas, très clairement, avec ces Histoires impossibles, piochées dans trois recueils originaux, In the Midst of Life, Can Such Things Be ? et Negligible Tales. Si j’ai bien tout compris, il s’agit d’ailleurs du premier recueil du genre en français, qui serait suivi notamment par Morts violentes (même éditeur, dans ma pile à lire), et donc Contes noirs, dont je vous avais déjà entretenu, mais il y a un bail.

 

UN « EFFET BIERCE »… COMME L' « EFFET POE » ?

 

Le bilan de ces Contes noirs était cependant à mes yeux assez déconcertant… Globalement, « objectivement » autant que faire se peut, je n’avais rien, ou pas grand-chose, à leur reprocher : adroitement conçus, et d’une belle plume, avec enfin une certaine singularité tenant souvent à un humour un peu tordu et en tout cas macabre, ils avaient tout pour me plaire…

 

Mais, dans l’ensemble, ils m’emmerdaient.

 

En fait, Bierce, à cet égard, me rappelait un peu l’effet incompréhensible qu’a sur moi Poe. En toute logique, je devrais aduler Poe, il a tout pour ça… Mais, après bien des tentatives, plus ou moins désespérées à force, le fait demeure : il m’emmerde. Et Bierce, ai-je l’impression, c’est un peu la même chose. Mais pourquoi donc ? Je ne sais pas…

 

Mais peut-être cela a-t-il à voir avec une utilisation des thèmes fantastiques devenue tellement célèbre de leur fait, qu’elle a maintenant quelque chose de convenu qui nuit à leur efficacité ? Bizarrement, en effet, des auteurs à peine plus récents parfois me font bien d’avantage d’effet – comme, parmi les « maîtres modernes » identifiés par Lovecraft, un Arthur Machen, ou un Algernon Blackwood, ou, en dehors de ces maîtres mais néanmoins signalé, un William Hope Hodgson… sans parler bien sûr de Lovecraft lui-même – qui n’en louait pas moins Bierce dans Épouvante et surnaturel en littérature, et plus encore Poe, « son dieu », comme de juste…

 

L’effet joue avec pas mal des seize brèves nouvelles retenues dans ces Histoires impossible, hélas. Jusqu'à ce que... Mais n'allons pas trop vite.

 

CE QUI PASSA BIEN

 

Quelques-unes de ces histoires, dans la veine fantastique, se démarquent néanmoins.

 

La meilleure nouvelle du recueil, à mon sens, est très probablement la deuxième, « L’Homme qui se retrouva », dans le fond pas forcément très éloignée de « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek », et qui use joliment du contexte de la guerre de Sécession, vrai traumatisme pour l’auteur ; nous y suivons un soldat perdu, en quête de son unité… C’est un texte délicat et pourtant à la lisière du grotesque, intriguant mais aussi non dénué d’une forme d’humour absurde, mais qui, globalement, baigne surtout dans une atmosphère mélancolique et vaguement inquiète du meilleur aloi.

 

« Le Naufrage du Morrow » atteint peut-être à son tour cette excellence, avec sa romance subtilement décalée – et rappelle là aussi, éventuellement, « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek » ; une autre manière de le dire consisterait à y voir une sorte de texte dickien bien avant Dick – avec quelque chose de charmant et badin qui n’est pas désagréable, dans une nouvelle qui déconcerte bien plus qu’elle n’angoisse ou a fortiori effraie.

 

Dans un registre moins puissant, mais plus que correct, « La Montre de John Bartine » n’est pas sans attraits, avec son héritage maudit et absurde, et la perversion malvenue du narrateur incrédule est pour beaucoup dans la réussite de la nouvelle.

 

CE QUI PASSA MOINS BIEN

 

Mais dominent quand même les textes qui me laissent peu ou prou de marbre. Il y a un certain nombre de « ghost stories » dans le tas, mais aussi quelques autres choses, pas forcément plus palpitantes hélas.

 

Ainsi du premier de ces textes, « Les Yeux de la panthère », en fait une variation sur le loup-garou ; la forme est intéressante, l’humour pas désagréable, l’angoisse est bien de la partie à l'occasion, mais c’est finalement bien convenu, et la chute tombe complètement à plat.

 

Autre texte décevant car non exempt de belles promesses, « L’Infernale Créature » ne tire pas au mieux parti de son contexte cynique de séance d’autopsie avec un coroner acerbe – ces passages sont brillants et cruels, mais le fond de l’histoire n’est pas à la hauteur….

 

CE QUI PASSA BEAUCOUP MOINS BIEN

 

Or nombre des textes qui restent passent encore moins bien, et, surtout, rien ne s'en démarque.

 

« L’Hallucination de Staley Fleming », peut-être efficace à l’époque, ne l’est plus guère aujourd’hui, en tout cas – c’est de la vengeance posthume tout ce qu’il y a de classique.

 

« Diagnostic de mort » m’a laissé parfaitement indifférent, au point où je n’ai rien à en dire.

 

« Le Secret du Ravin de Macarger », tant qu’on y est « Nocturne au Ravin du Mort (histoire invraisemblable) », et enfin, le plus long de ces courts textes, « La Mort de Halpin Frayser », de même – mais en fait, ce sont peut-être les textes qui, dans le présent volume, m’ont paru le plus affectés par cet « effet Poe » qui est donc peut-être aussi « effet Bierce » : c’est bien fait, bien écrit, adroitement conçu, mais ça m’ennuie profondément…

 

Un cas un peu à part enfin, avec « Le Maître de Moxon », qui ne m’a pas davantage parlé, mais probablement moins encore, en fait, tant ce texte sur l’intelligence des machines, peut-être inventif en son temps mais j’en doute un peu, prend bien vite des allures d’essai philosophique poussif, qui tranchent sur l’attention formelle tout de même caractéristique de la majeure partie des textes du recueil, réussis ou pas.

 

CE QUI SAUVA LE TOUT

 

Heureusement, à mon sens, le niveau remonte sacrément avec la plupart des dernières nouvelles du recueil, c’est-à-dire les quatre rassemblées sous la dénomination globale du « Club des Parenticides » (dont on trouve une édition séparée, ai-je vu), auxquelles on peut associer, sans l’ombre d’un doute, « La Tombe sans fond », et peut-être aussi « Le Célèbre Legs Wilson ».

 

Parce que ces récits, souvent moins fantastiques ou moins ouvertement que la plupart de deux qui précèdent, voire pas du tout, usent d’un cadre plus « western » tout à fait amusant, d’autant que l’humour macabre de Bierce y est plus que jamais de la partie – il s’y déchaîne avec un cynisme enthousiasmant, et, si le recueil échouait à faire peur, et n’intriguait sans doute pas aussi souvent qu’il le souhaitait, il parvient par contre à faire rire avec un brio incontestable.

 

Oui, « Le Célèbre Legs Wilson » est sans doute un peu à part, mais son ton de fable caustique sur la mort et la justice n’en introduit pas moins la suite des opérations – qui, quant à elle, met systématiquement en scène de franches canailles, escrocs, voleurs et assassins de western, qui enchaînent les pires atrocités (dont, bien sûr, les inévitables parenticides, mais ils ne s'en tiennent pas là) en conservant un aplomb de tous les instants, un détachement parfait, et en usant d’une langue châtiée qui ne rend leurs récits au fond horribles que plus désopilants dans la forme.

 

Ainsi débute « L’Épreuve du feu » : « À l’aube d’une journée d’été, en l’an de grâce 1872, j’assassinai mon père, acte qui, à cette époque, produisit sur moi une profonde impression. » Cela donne assez le ton, je crois. C'est presque anglais !

 

Mais il y a plus, et bien plus cynique : « La Tombe sans fond », qui ne fait pas officiellement partie du « club », même si le parenticide est de la partie, met en scène une famille entière de psychopathes au travers de tableaux hilarants, et préfigure en cela étrangement les classiques du cinéma d’horreur américain des années 1970 tels La Colline a des yeux ou Massacre à la tronçonneuse – mais versant drôle et goguenard ; la mort et la souffrance y sont plus que jamais des plaisanteries. Un seul regret, encore que : une tentative bizarre de rationalisation de l’étrange à la fin du récit – mais en fait non : cela ne participe peut-être que davantage de la dimension absurde du texte.

 

Car les excès sont forcément de la partie : l’exemple le plus flagrant est sans doute « Mon meurtre préféré », ledit meurtre étant bien sûr celui du père (narré avec fierté devant un juge admiratif !) – et empruntant un dispositif pour le moins improbable et d’autant plus drôle, impliquant un bouc…

 

« L’Hypnotiseur » (le récit le plus fantastique ?) et « Huile de chien », qui raille en même temps le commerce des bonnes gens, sont autant de variations réussies sur ces thèmes.

 

C’est aussi l’occasion pour Bierce, de manière générale, de se livrer à une violente satire du système judiciaire américain, « le vrai » ou les solutions temporaires adoptées dans les « territoires », système accusé de lenteurs invraisemblables et d’absurdités procédurales que l’on dirait sans doute plus tard « kafkaïennes »sauf qu'elles sont au bénéfice des accusés : les parenticides jouissent systématiquement de la bienveillance de leurs juges ! Avouons que, pour le coup, ça ne fait pas toujours mouche, et si certains (la plupart) de ces traits sont très drôles, d’autres se contentent peut-être d’être un peu lourds... Mais heureusement jamais au point de tirer la nouvelle excessivement vers le bas. Notons cependant que, pour le coup, ces nouvelles du « Club des Parenticides » prennent le contre-pied du « Célèbre Legs Wilson », lequel semblait plutôt dénoncer la « justice » à la façon du juge Lynch.

 

DEUX AUTEURS EN UN – OU EN TOUT CAS DEUX EFFETS

 

C’est bien là que brille Bierce : dans la farce macabre, dans le cynisme, dans l’humour entre noir et jaune. Sa plume contournée fait des merveilles, paradoxalement, en mettant en scène d’odieux personnages au langage qui devrait sans doute, « réellement », se montrer bien plus direct. Mais c’est que l’absurde est roi ! Ou le nihilisme ? L’auteur excelle en tout cas à railler la mort aussi bien que la vie, à tourner en plaisanteries les pires souffrances, à faire rire avec ce qui ne devrait surtout pas faire rire.

 

Ces ultimes récits, fantastiques ou pas, sont donc ceux que je veux retenir avant tout – si ce n’est les trois contes mis en avant plus haut dans la chronique, ou en tout cas « L’Homme qui se retrouva ».

 

Le reste ? « Effet Poe »… Mais l’ensemble est bien sauvé – par les textes qui, en définitive, ne prétendent en rien effrayer ou même intriguer, mais ne respectent rien et désacralisent tout.

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