Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Black Wings of Cthulhu, de S.T. Joshi (ed.) (relecture 2018)

Publié le par Nébal

Black Wings of Cthulhu, de S.T. Joshi (ed.) (relecture 2018)

JOSHI (S.T.) (ed.), Black Wings of Cthulhu : Twenty-One Tales of Lovecraftian Horror, London, Titan Books, [2010] 2012, 507 p.

 

[EDIT 22/07/2018 : je viens de relire cette anthologie, un peu plus de deux ans après en avoir rédigé la chronique ; il ne me paraissait pas utile de refaire une chronique, mais je vais éditer l'originale, ce qui permettra de voir où et comment mon regard a pu changer depuis. Ces ajouts seront en italiques et entre crochets, comme le présent paragraphe.]

Où je reviens sur la série d’anthologies lovecraftiennes « Black Wings », dirigée par S.T. Joshi (je n’en avais pour l’heure lu que la troisième livraison, que j’avais bien appréciée – la série compte quatre volumes parus pour le moment, mais un cinquième de ne devrait pas tarder [il en existe six à ce jour, que je compte tous lire dans les mois qui viennent]). Le critique a donc bel et bien évolué, faut croire, quant à la perception du « Mythe de Cthulhu » en tant que genre à part entière. Même si pas tout à fait, hein : pour le fond théorique je vous renvoie à son essai The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, comme d’hab. Mais justement : nous parlons ici de récits « lovecraftiens », pas de récits « du Mythe de Cthulhu ». Distinction sans doute essentielle pour l’anthologiste, et peut-être quelques-uns de ses auteurs, et l’on regrettera d’autant plus, comme étant tout de même bien révélateur, le traficotage du nom de la série : ce premier volume, ainsi que les suivants, était originellement paru chez l’éditeur PS Publishing (à noter, Joshi avait semble-t-il d’abord Arkham House en tête, mais ça ne s’est pas fait ainsi) sous le titre Black Wings – faisant référence à une citation de Lovecraft tirée de Supernatural Horror in Literature, laquelle ne comprenait bien évidemment aucune allusion au Poulpe en chef… Rajouter à ce titre original, pour la reprise de ce volume (et ultérieurement des suivants) chez Titan Books, cet incongru « of Cthulhu », a donc quelque chose d’une vague trahison quant aux intentions de tout le beau monde écrivant dedans, ou du moins en déforme le propos…

 

[Par ailleurs, cette trahison s'est poursuivie... en français, puisque cette première anthologie a été traduite chez Bragelonne sous le titre Les Chroniques de Cthulhu.]

 

Mais bon, on ne va pas non plus en faire une maladie ; le fait est que le « Mythe de Cthulhu », au-delà du seul cercle de la critique lovecraftienne qui entend démonter le machin pièce par pièce depuis au moins 1972, est une notion qui a toujours et même sans doute plus que jamais un écho indéniable au-delà ; le nom « Cthulhu » fait vendre, à bon droit ou pas (jusqu’à des peluches kawaï ou des sextoys qui ne le sont pas moins, après tout) – alors, si cette petite trahison peut amener des lecteurs à découvrir, à prendre conscience de ce qu’est, bien plus au fond, le genre « lovecraftien », et à dépasser les bêtises d’August Derleth et Brian Lumley et compagnie, pour percevoir combien le « Mythe » (de Lovecraft, donc ?) s’insinue dans des textes absolument dénués de la moindre référence (ouverte, mais même au-delà parfois) à Cthulhu, au Necronomicon ou à Arkham, alors, ma foi…

 

C’est à vrai dire un trait saillant de cette anthologie (de manière peut-être plus marquée encore – disons « manifeste », je crois que c’est le mot – que dans la troisième livraison ?) : les références au lexique lovecraftien y sont somme toute très rares. Certes, on y trouve, comme souvent, plusieurs textes où Lovecraft lui-même est un personnage – avec plus ou moins de réussite. On y trouve aussi des récits s’appuyant sur un texte précis : en l’espèce, trois de ces vingt-et-une nouvelles se fondent sur « Pickman’s Model » – c’est une exception flagrante dans l’anthologie, aucun autre nouvelle de Lovecraft ne s’y voit accorder un tel honneur ; or ce n’est justement pas un récit relevant du « Mythe de Cthulhu » ! Au-delà, cependant, « dieux », livres et lieux ne sont finalement guère empruntés à la lovecrafterie « classique ». Pas plus mal.

 

Mais il est bien temps d’aborder le contenu du recueil, morceau par morceau. J’ai hésité quant à la forme la plus appropriée, mais peut-être, finalement, vaut-il mieux garder l’ordre des récits tel qu’il a été conçu par l’anthologiste…

La première nouvelle, signée Caitlín R. Kiernan, est « Pïckman’s Other Model (1929) »… et je l’avais déjà lue, dans New Cthulhu : The Recent Weird, même si je l’avais totalement oubliée… Elle est sans doute mieux passée cette fois : je n’en avais pas vraiment saisi l’intérêt alors, mais ai bien davantage apprécié ce texte à la relecture. Comme le titre l’indique assez, il s’agit d’une suite à la nouvelle de Lovecraft « Pickman’s Model », sans doute parmi les plus célèbres hors « Mythe » (on trouvera ultérieurement, comme mentionné plus haut, deux autres « suites »). Le narrateur en est un ami de Thurber, qui était quant à lui le narrateur de « Pickman’s Model », mais s’était suicidé après coup, non sans avoir tenu auparavant un discours délirant à son ami, sur les sources de la peinture macabre du génial Richard Upton Pickman. Bien évidemment, l’idée demeure la même – la révélation que Pickman peint d’après nature n’en est pas une pour quiconque a lu Lovecraft, et le pastiche de Kiernan en joue forcément. Si la conclusion est peut-être un peu terne de ce fait (mais ça se discute, il y a quand même un apport personnel non négligeable), la nouvelle fonctionne bien : son jeu assumé sur le narrateur « non fiable » (d’un à-propos essentiel, et qu’on retrouvera plus tard, à sa manière, dans la variation de Brian Stableford sur le même sujet), son évocation du cinéma hollywoodien de « l’âge d’or » du muet via la mystérieuse starlette Vera Endecott, impliquée dans un scandale à la Roscoe « Fatty » Arbuckle, mais forcément lourd de connotations encore plus sinistres dans un cadre pareil, enfin la vulgarité associée en définitive à ladite actrice, que ce soit au travers d’un déconcertant et répugnant métrage pornographique ou plus frontalement dans son langage à mille lieues de la préciosité affectée du narrateur, sont autant d’éléments bien vus qui tirent cette nouvelle vers le haut.

 

[A la re-relecture, c'est encore mieux passé. Cette nouvelle est très futée, très bien conçue, et son ambiance est remarquable ; c'est une des meilleures nouvelles de l'anthologie, je crois, vraiment un pastiche de qualité.]

 

Après quoi Donald R. Burleson, que je connais décidément plus en tant que critique qu’en tant qu’auteur de fictions (même s’il me laisse souvent sur le bas-côté, avec sa déconstruction-truc…), livre « Desert Dreams », nouvelle dans laquelle un homme résidant à Providence, et même à Benefit Street tant qu’à faire, est assailli de rêves récurrents (ou plutôt d’un unique rêve se déployant et poursuivant au fil de nouveaux épisodes) le transportant dans un désert qu’il connaît à la perfection (alors qu’il n’a jamais mis les pieds dans quelque désert que ce soit), où il découvre auprès d’étonnants Indiens ce qui ressemble fort à un culte secret d’un dieu méconnu et ô combien inquiétant – et tout ceci s’avère bien sûr absolument vrai… L’idée n’est pas inintéressante, et le pastiche fonctionne en gros, à ceci près que la fin est probablement beaucoup trop ouverte : arrivé au bout, on est plus frustré qu’autre chose… Ceci étant, cette nouvelle est bien meilleure que celle que l’auteur livrera plus tard dans Black Wings III.

 

[Mais ça n'a vraiment rien d'extraordinaire ; c'est même décidément très médiocre, pas désagréable, mais sans vrai intérêt.]

 

Mais « Engravings », de Joseph S. Pulver, Sr., est moins convaincante [bah, classer les deux n'a pas de sens...] – et exactement ou presque pour les mêmes raisons qui m’avaient fait trouver sa contribution à Black Wings III peu ou prou insupportable… Nous y voyons une petite frappe effectuer une « livraison » pour un inquiétant personnage entouré de chats ; bon… Dans le fond, la nouvelle joue de la généalogie morbide, avec quelque chose qui n’a pas été sans m’évoquer Angel Heart ; mais le problème est que, dans la forme, elle appuie lourdement sur la confusion mentale du délinquant – au point où c’est plus indigeste que véritablement pertinent, à mes yeux en tout cas… Il y a vraiment une affectation dans le style, comme un désir de se compliquer la vie autant que celle du lecteur, pour sonner arty ; hélas…

 

[En fait, ça sonne d'autant plus faux que l'histoire est indigente et caricaturale ; on est à la limite du ridicule, en définitive, et je ne sais pas quelle était au juste la part de la volonté de l'auteur dans ce résultat...]

 

On passe à quelque chose d’autrement intéressant à mon sens avec « Copping Squid », de Michael Shea. Ricky Deuce, dans l’épicerie de nuit où il travaille à San Francisco, a maille à partir avec un jeune Noir au comportement étrange, un certain Andre, qui l’agresse au couteau. Normal, quoi… Mais il s’avère bien vite que le bonhomme a des motivations bien plus étonnantes qu’une simple pulsion d’agression pour gagner quelques billets… Quand Ricky l’entaille au bras avec son propre couteau, il se montre étonnamment satisfait, même s’il a encore des choses à demander au vendeur ; celui-ci, intrigué par la tournure incompréhensible des événements, en vient même à abandonner son poste pour accompagner le jeune homme en voiture… qui finit par lâcher que, ce dont il a vraiment besoin maintenant, c’est d’un témoin. Et Ricky sera ainsi amené à vivre cette expérience terrible, de voir « des choses » (« some shit » dans le texte, ça revient tout le temps), sans même être bourré (il n’a pas bu une goutte d’alcool depuis trois ans)… Au premier abord, je n’étais pas tout à fait certain de ce que je pensais au juste de cette nouvelle. Mais, en définitive, je l’ai plutôt appréciée [et même plus que ça], même si ça coince [vaguement] à l’occasion (les motivations de Ricky, notamment, sont tout de même un brin problématiques – mais peut-être faut-il y voir la personnification du lecteur curieux de récits « weird » ?). J’ai cependant trouvé nombre de choses bien vues – notamment l’atmosphère ultra-prolo-sordide [et communautaire], qui, dans les premières pages du moins, a sans doute quelque chose d’humoristique (à vrai dire, la nouvelle, par bien d’autres aspects, a des traits parodiques), mais qui me paraît acquérir, au fur et à mesure, des traits plus essentiels et profonds, et inquiétants ; on passe ainsi du T-shirt illisible d’Andre (qu’on comprend, bien avant Ricky comme de juste, arborer « Cthulhu Rules » ; on pense forcément à des logos tordus de groupes de black metal, ce genre de choses… [C'est par ailleurs le seul moment de l'anthologie où apparaît le nom du Grand Ancien, et à vrai dire de n'importe quel Grand Ancien]), à une tirade illuminée au milieu d’un cercle d’adorateurs, qui évoque peut-être davantage, mais à bon droit, les prêches enflammés de pasteurs américains fondamentalistes plutôt que les traditionnels délires cultistes (l’idée étant bien sûr de questionner la différence supposée entre les deux) ; si la « vision » en elle-même ne m’a pas transcendé, ses implications ultérieures – mêlant doute et fascination – sont assez intéressantes, le culte prenant des atours de virus n’affectant que des « initiés », pleinement volontaires ou pas (Ricky ne manque pas de se poser la question de son implication dans tout ça) ; la conclusion appuie d’ailleurs à nouveau sur la dimension ultra-prolo-sordide, et probablement raciale aussi (difficile de ne pas penser cela, d’emblée, avec le personnage d’Andre, et peut-être plus encore avec sa gouaille évoquant quelque ersatz contemporain de Zadok Allen transmuté par des clichés gangsta rap), qui fournit un contrepoint moderne intéressant aux obsessions de Lovecraft.

 

[Cette nouvelle est très bien passée à la relecture, j'ai vraiment apprécié son humour, son ambiance, et ce qui se terre derrière la légèreté de façade...]

 

Puis nous avons « Passing Spirits », de Sam Gafford, qui m’a vraiment plu. Nous y suivons un homme en phase terminale de son cancer, qui est hanté par le spectre de H.P. Lovecraft (à moins qu’il ne s’agisse que de sa conscience ?), puis, de plus en plus, par ses personnages – à mesure que le narrateur, conscient de sa mort prochaine, rêve plus profondément, intégrant pour sa part les récits du gentleman de Providence, vécus sur le moment. En résulte une nouvelle saturée de références – ce qui, au début, peut effrayer un peu –, mais finalement à bon et même très bon escient, et permettant d’envisager beaucoup de choses d’une manière très « fan », que ce soit, presque prosaïquement, dans le rapport du lecteur à son idole et à ses textes (avec de l’analyse critique en prime, notamment des liens avec Dunsany ou Hodgson, l’auteur étant un spécialiste de ce dernier), ou, plus globalement, dans l’échappatoire bienheureuse du fantastique et de l’horreur : les monstres et fantômes devraient être plus terrifiants que des maladies, dans l’idéal… La nouvelle est sans doute semée d’allusions un peu « gags » (par exemple quand le narrateur s’entretient avec Lovecraft des biographies respectives de Lyon Sprague de Camp et de S.T. Joshi), ce qui lui permet de ne pas sombrer dans un pathos pourtant difficile à éviter avec pareil sujet (la nouvelle s’ouvre sur le narrateur au chevet de Lovecraft à l’agonie – situation qui s’inverse bien sûr plus tard) ; et, au milieu de ce thème global par essence morbide, elle conserve ainsi quelque chose d’étonnamment lumineux, en fait – jusqu’à une très jolie conclusion. Oui, ce texte a quelque chose de « fan », mais avec subtilité, et sans user de l’inévitable quincaillerie des pastiches ; c’est vraiment très bon.

 

[Même avis après relecture.]

 

Une grosse déception ensuite, avec Laird Barron et « The Broadsword », une longue nouvelle que d’aucuns (Joshi inclus) considèrent comme un authentique chef-d’œuvre (en fouinant sur les critiques de l’anthologie, c’est presque systématiquement le récit qui est mis en avant et loué par-dessus tout)… mais je suis largement passé à côté, et ça me travaille. Je reconnais qu’il y a sans doute quelque chose dans le style, soigné et témoignant d’une voix toute particulière, mais le propos m’a laissé parfaitement froid. La dimension lovecraftienne s’affiche par moments (si elle est dénuée de renvois clairs au lexique lovecraftien, comme la plupart du temps ici), et renvoie sans doute – pour ce que j’ai cru en comprendre – à certains aspects de « The Shadow over Innsmouth », mettons, mais, au-delà des revendications d’ordre cosmique, la nouvelle, pour employer la troisième personne, me paraît en fait insister sur la dimension psychologique – le point de vue est clairement biaisé, d’une manière évoquant un narrateur non fiable. Le personnage point de vue est un homme vieillissant, vivant seul – il a une compagne, mais ils ont chacun leur logis – dans une résidence, vieillissante elle aussi, mystérieusement appelée « The Broadsword » ; Laird Barron prend soin de poser longuement l’ambiance, avec une certaine réussite sans doute dans un premier temps : le vieux bâtiment décrépit, la vague de chaleur qui touche la ville d’Olympia, dans l’État de Washington, où se déroule l’histoire, le personnage rongé par le remord et obsédé par la mort de son épouse et peut-être plus encore d’un collègue qui s’était égaré lors d’une opération en forêt, sa relation avec un cercle de petits vieux toujours battants dans son genre… Puis on commence progressivement à évoquer un comportement étrange de sa part, des visites impromptues d’une inconnue dans son appartement, des coups de fil déstabilisants, et il entend bientôt des voix… clairement menaçantes. Tout donne l’image d’un homme en train de perdre la raison, et – horreur suprême à certains égards – qui s’en rend plus ou moins compte ; le balancement avec l’idée qu’il soit en fait un être à part, amené à intégrer les us et coutumes d’une espèce ancestrale cachée au milieu de l’humanité (violemment maléfique, à mes yeux – le sadisme des voix me paraît aller dans ce sens, si le comportement de base peut conserver une dimension d’indifférentisme cosmique), espèce dont il ferait partie, ne m’a toutefois pas convaincu et, globalement, je n’ai pas tardé à m’ennuyer jusqu’à la fin… Mais c’est sans doute moi : je suis passé à côté. D’aucuns, nombreux, ont loué ce texte entre autres pour son originalité, par ailleurs, et là je dois dire que ça me dépasse tout particulièrement… Déception. Incompréhensible.

 

[Même constat après relecture : je ne vois tout simplement pas ce que ce texte a de si brillant. Il n'est pas mauvais, mais je le trouve tout de même bien banal ; à vrai dire, son caractère lovecraftien ne coule pas forcément de source, de toute façon. Pourquoi ce texte est-il si unanimement loué ? Je n'en sais rien, il faut donc croire que je passe toujours à côté...]

 

Passons à William Browning Spencer et « Usurped ». Un homme qui entretient une relation fusionnelle avec son épouse affligée d’un cancer est soudain attaqué par une nuée de guêpes alors qu’il roule dans quelque coin paumé du sud-ouest américain. Il survit à l’accident qui en résulte, encore qu’en sale état, et sa femme aussi, peu ou prou indemne pour sa part… voire mieux que ça... mais il ne la « ressent » plus. Le sentiment que l’accident ne s’est pas produit comme il aurait dû se produire assaille Brad – et un ex-universitaire [ou juste un tocard] passablement excentrique lui raconte bientôt des inepties à propos des conditions du drame, qui ne serait pas le seul à s’être produit sur ce coin précis de route… Brad, déphasé, se retrouve bientôt entraîné dans un piège cosmique – révélant ce qu’est le monde et ce qu’est sa destinée. Plutôt une bonne nouvelle, où les divers éléments – psychologiques, cosmiques – se marient bien. Le texte garde un certain côté « pulp », sans se montrer naïf pour autant.

 

[Il y a surtout un côté conspi à la X-Files vraiment sympa, et de l'étrangeté qui fait plaisir. Un bon texte.]

 

David J. Schow, dans « Denker’s Book », une nouvelle assez brève, évoque un scientifique de génie, lauréat du Prix Nobel, qui a la mauvaise idée de « tricher » dans ses recherches sur l’espace, le temps et les dimensions, en ayant recours à un livre anonyme et protéiforme (pour le moins évocateur du Necronomicon), qui a le pouvoir de changer la réalité – le « sorcier », en conséquence, est déchu de ses prestigieuses récompenses… Toutefois, son orgueil n’est sans doute pas le seul à en souffrir, le livre maudit pointant une nature de la réalité que la science ne peut concevoir, et qu’il ne vaut mieux pas mettre en évidence, d’une manière ou d’une autre… L’idée est bonne, mais l’écriture un peu terne, et je ne suis pas certain que l’auteur en fasse vraiment quelque chose en définitive – il y avait là de la matière, pourtant…


[Je serai plus sévère à la relecture : cette nouvelle est ratée, vraiment ratée. La bonne idée de base est bâclée, le texte ressemblant en définitive, bien plus qu'à une fiction, à rien d'autre qu'un très mauvais et très ridicule pamphlet occulto-mes-couilles dégoté sur Internet, le genre de merdouille obscurantiste qui réjouit les amateurs de conspirations anti-scientifiques, antivax, platistes, intelligent design et (navrante) compagnie. C'est peut-être volontaire de la part de l'auteur, mais ça n'en sonne pas moins aussi bêtasse, au point de l'extrême lassitude. Impossible d'apprécier l'idée de la sorte. C'est d'autant plus ennuyeux que les implications apocalyptiques de la fin de la nouvelle auraient pu être vraiment très intéressantes.]

« Inhabitants of Wraithwood », de W.H. Pugmire, est cité par S.T. Joshi comme étant une des trois nouvelles tournant autour de « Pickman’s Model » figurant dans l’anthologie, mais c’est d’une manière très particulière, très personnelle, et revendiquant haut et fort sa singularité. Nous y suivons un criminel en cavale, dont l’expression commune si ce n’est vulgaire ne doit cependant pas nous tromper : le bonhomme, pour être une petite frappe, n’est pas sans culture en matière d’art et de littérature (merci Maman). Le sort l’amène à se réfugier dans un endroit pour le moins « weird », fréquenté par d’étranges individus plus « weird » encore – en fait, d’une certaine manière, des œuvres d’art vivantes, dans la lignée des terribles sujets représentés d’après nature par feu Richard Upton Pickman. La nouvelle tient du cauchemar (la plupart des sections s’ouvrant sur un réveil du narrateur, qu’on est parfois tenté de remettre en cause), et en même temps de la farce macabre, portée par un humour étrange et hautement déconcertant. Un bon texte avec une belle ambiance – même si j’ai trouvé qu’il s’éternisait peut-être un peu trop.

 

[Sentiment plus mitigé à la relecture. C'est correct, mais ça ne m'a pas passionné, loin de là.]

 

Mollie L. Burleson livre quant à elle « The Dome », une nouvelle très courte, très banale, très vide, à l’instar de celle qui figurait dans Black Wings III, et qui m’avait fait supposer un copinage éhonté, tant le niveau était drastiquement inférieur à tout le reste de l’anthologie ou presque – et c’est exactement la conclusion à laquelle j’aboutis ici… Avec peut-être un peu moins de sévérité, admettons.

 

[Il y a pire dans la présente anthologie, mais c'est quand même un texte totalement inutile, sans le moindre intérêt, et assez puéril, en définitive.]

 

Après quoi « Rotterdam », de Nicholas Royle, m’a laissé au mieux perplexe. Il faut dire que j’en attendais sans doute beaucoup, une fois de plus (de l’auteur, je n’avais sauf erreur lu qu’une seule nouvelle, dans Le Visage Vert, mais qui m’avait vraiment séduit, et donné envie d’en lire davantage – l’occasion ne s’était toutefois pas présentée…), ce qui peut expliquer au bout du compte une certaine frustration, et la conviction d’être passé à côté du truc… Nous y suivons deux hommes, travaillant sur une éventuelle adaptation cinématographique de « The Hound », de Lovecraft, faire du repérage à Rotterdam (cadre de la nouvelle, même si cela n’a en fait aucune espèce d’importance chez Lovecraft). Le personnage point de vue est intéressant (un écrivain déprimé et parfois colérique qui aimerait bien que le producteur achète les droits de son roman pour en faire un film), et l’arrivée de son comparse, qui entretient un jeu ambigu avec lui (érotique, notamment, c'est assez clair), bénéficie à l’ambiance travaillée du récit (qui tournait jusqu’alors sur l’absence d’âme de la ville, détruite pendant la guerre et reconstruite après coup, perturbée cependant par des installations artistiques incongrues ; quant à la référence à la nouvelle de Lovecraft, elle pose sans doute des questions d’ordre esthétique autant que pratique, sur la signification du décor, la liberté de transposition, etc.). Et puis… on passe à tout autre chose, et ça ne m’a plus parlé du tout. Sans doute suis-je passé à côté, oui – ça ne serait pas la première fois, hein… Impression de gâchis, quand même.

 

[Oui. Il y a une bascule dans la banalité qui me laisse très perplexe. Sentiment vigoureux d'être passé à côté de quelque chose... Mais, du coup, non, je n'ai pas aimé ; toujours pas. Et c'est bien une déception, à titre personnel au moins aussi frustrante que celle concernant « The Broadsword »...]

 

Au rang des textes loués mais qui ne m’ont pas convaincu pour une raison ou une autre, il faut maintenant mentionner « Tempting Providence », novelette de Jonathan Thomas, qui traite d’un artiste exposant ses œuvres, dans les pires conditions, à Providence – et qui découvre, dès le lieu même de l’exposition, combien la ville a (horriblement) changé depuis le temps de Lovecraft ; impression confirmée, bien sûr, quand le fantôme de Lovecraft entre dans la partie. Eh bien… j’ai trouvé ça très chiant ; mais sans doute est-ce que je suis passé à côté, encore une fois… Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé le texte bavard au point d’en être vraiment ennuyeux, tandis que son canevas me laissait pour l’essentiel parfaitement froid : le fantôme de Lovecraft est ici nettement moins intéressant que celui que l’on avait croisé, plus haut, dans « Passing Spirits », de Sam Gafford, nouvelle qui m’avait vraiment botté, tandis que le discours décadence-blah-blah-c’était-mieux-avant-blah-blah-ils-ne-respectent-donc-rien-blah-blah, même tempéré avec un soupçon d’humour (plus ou moins drôle à vrai dire), m’a tenu éloigné du texte. Plutôt loué par ailleurs, j’ai donc l’impression, mais certes pas par moi…

 

[Sentiment plus sévère à la relecture. Là aussi, le côté pamphlet, mais dans un esprit très réac, m'a vite lourdé, et la répétition des mêmes récriminations sur le mode navrant du « c'était mieux avant » m'a même carrément agacé ; la puérilité du narrateur aussi. Quelle est la part de volonté dans tout ça ? Je ne m'avancerai pas à ce propos, mais c'était vraiment très pénible...]

 

J’ai bien davantage apprécié « Howling in the Dark », de Darrell Schweitzer, nouvelle autrement courte et concentrée, d’une extrême noirceur lourde de « cosmicisme » – et peut-être au sens le plus lovecraftien du terme, dans la mesure où le texte tourne autour de la vaine quête de sens à laquelle succombent si souvent les humains, dans un monde qui s’en fout, mais surtout joue de l’injonction terrible de « laisser les choses derrières soi », de « continuer à avancer », pour en exprimer toute l’horreur et l’impossibilité. Le tout dans un cadre familial oppressant, qui en suscitera presque nécessairement un autre, sous la houlette d’une sombre figure, une sorte de variation sur « l’ami imaginaire » qu’ont souvent les gosses, variation qui, cependant, procède sans doute bien différemment du mini-lutin-Dieu habituel, en confrontant les gniards puis les adultes à leurs fautes et à leurs regrets. Très noir, et très bien vu en ce qui me concerne.

 

[L'ambiance est remarquable, horriblement pesante ; ça fonctionne vraiment très bien.]

 

On en arrive à Brian Stableford, avec « The Truth About Pickman » (la troisième et dernière nouvelle de l’anthologie à prolonger « Pickman’s Model » de Lovecraft), un récit qui ne se contente pas d’être palpitant (en dépit d’une fin un petit peu terne, peut-être), mais est aussi bien plus rusé qu’il n’en a l’air, sans doute. L’ambiance est joliment travaillée – le cadre improbable d’une maison paumée dans quelque endroit infréquentable de l’île de Wight a beau être contemporain, la manière évoque bien davantage, mais délibérément, quelque chose de typique de l’horreur littéraire des années 1920 ou 1930, dimension cependant pondérée par l’accent qui y est mis sur la science la plus récente (en l’espèce, Stableford fait mumuse avec la génétique). Cette simple conversation entre deux érudits que tout oppose est lourde de non-dits, voire de menaces… L’astuce, ici, consistant pour une bonne part à jouer sur le procédé (affectant à sa manière « Pickman’s Model ») du « narrateur non fiable », mais d’une manière très bienvenue. C’est habile et ça fonctionne parfaitement.

 

[Oui, c'est vraiment bien. Le jeu sur le narrateur non fiable est particulièrement astucieux, en manipulant les préventions du lecteur, et l'investigation scientifique du texte est étonnamment palpitante. Une réussite marquée, dans un registre finalement inattendu, car transformant un « conte macabre » très poesque en un étonnant thriller SF, en même temps imprégné de policier feutré, peut-être à la Agatha Christie. J'ai vraiment beaucoup aimé.]

 

« Tunnels », de Philip Haldeman, est tout aussi efficace, si moins rusé – voire banal. L’ambiance est très chouette (c’est d’autant plus appréciable qu’elle se fonde sur un présupposé cthonien qui aurait pu évoquer le sinistre Brian Lumley…), avec ce gamin de narrateur qui fait des sales rêves, et, tout autour de lui, une bande disparate de petits vieux… qui ont la bougeotte. Sans doute à bon droit – même si cela peut aussi évoquer une sorte de délire sectaire, vu de loin ; mais le lecteur sait bien, lui, que la menace est là et bien là… En fait de Brian Lumley, du coup, j’ai trouvé à cette nouvelle un côté un peu Stephen King – et c’est de suite tout autre chose, hein…

 

[Cette fois, ça m'a bien moins parlé à la relecture. Le côté « secte » est très intéressant, tout autant cette fatalité qui plonge une famille dans la terreur, et donc forcément l'ambiguïté entre ces deux manières d'envisager ce qui se produit, mais... Je ne sais pas, il manque quelque chose pour que ça fonctionne vraiment. Je suppose que ça demeure correct, mais je suis visiblement bien moins enthousiaste.]

 

Une grosse surprise ensuite, avec « The Correspondence of Cameron Thaddeus Nash », qui, bien sûr, n’est pas une nouvelle écrite par Ramsey Campbell – simplement la divulgation de documents qu’il annote çà et là (et à peine, encore)… Surprise, parce que c’est un texte largement humoristique, et que j’ai en tout cas trouvé hilarant (le terme n’est pas trop fort, non) – je n’attendais vraiment pas l’auteur sur ce terrain, mais il est vrai que je ne le connais pas plus que ça… Il s’agit donc d’une correspondance jamais publiée, et dont nous n’avons ici que les envois du mystérieux Cameron Thaddeus Nash, un « rêveur » anglais – nous n'avons pas les réponses de son « idole » Lovecraft. Sauf que le fan transi des premières missives – s’il dérape déjà çà et là, de manière amusante d’ailleurs (Houdini !) – se transforme bientôt en un infect personnage, de plus en plus désagréable au fur et à mesure que les missives s’accumulent ; d’une arrogance invraisemblable, il abuse (comme tant d’autres l’ont fait ?) de la gentillesse du gentleman de Providence, jamais avare d’encouragements et de conseils à ses jeunes correspondants désireux de devenir écrivains… Nash lui soumet donc ses propres textes, mais certainement pas pour qu’il les retouche – pour qui se prend-il ?! Par contre, Nash accepte volontiers l’offre de Lovecraft – ou plutôt la force-t-il… – de faire circuler ces textes tels quels pour en assurer la publication – à fins d’édification de la racaille des pulps. Dont Lovecraft lui-même, bien vite – n’a-t-il pas eu le culot de « l’oublier » dans sa liste des auteurs contemporains admirables dans son essai sur la littérature d’imaginaire ? Inadmissible ! Ce qu’il produit est pourtant au-dessus de tout ! Voilà ce qu’un authentique rêveur peut écrire, à mille lieues des sinistres et ineptes pulperies dont Lovecraft et ses dégénérés de fans aux ridicules prétentions littéraires sont coutumiers, et dont le monde gagnerait assurément à se passer… La psychose devient de plus en plus flagrante, et, si la nouvelle demeure avant tout drôle (en étant par ailleurs saturée de gags biographiques et autres allusions en rien cryptiques pour qui s’intéresse au sujet), elle parvient pourtant à véhiculer, au fil des pages, une certaine gêne, vaguement inquiétante… et peut-être même, à terme, une forme de révolte futile à l’encontre d’un troll avant l’heure, qui, en tant que tel, ne mérite pourtant certainement pas qu’on lui réponde (voyez ce que cet abject connard écrit à propos du suicide de Robert E. Howard, pardon, « Rabbity Coward » !). La pirouette ultime, en pleine conscience, a quelque chose d’un ultime gag rattachant en définitive mais par la bande ce qui précède au fantastique le plus grotesque, mais l’intérêt est ailleurs, dans ce jeu habile et pertinent sur l’érudition lovecraftienne, riche en savoureux gags. Peut-être y a-t-il cependant quelque chose de plus ? Nash n’est-il pas à certains égards une sorte de reflet de Lovecraft lui-même dans un miroir déformant – un Lovecraft de caricature, qui aurait décidé de faire l’impasse sur la gentillesse et le dévouement dont il était coutumier dans ses lettres à ses amis, et qui s’en serait tenu à l’image « aristocratique » de l’écrivain rêveur ne conspuant jamais assez la lie des pulps ? Les jeux de mots sur les noms ne manquent pas d'y faire penser... Et, par ailleurs, dans les virulentes critiques adressées par Nash à quantité de récits lovecraftiens, n’y a-t-il pas un peu de Ramsey Campbell lui-même, qui fut sauf erreur fan, puis contempteur – son rejet ayant été à la mesure de son adoration –, puis bienveillant à nouveau, d’une manière plus sereine ? Nash, bien sûr, n’a quant à lui jamais atteint cette sage dernière étape… Plus prosaïquement, enfin, Ramsey Campbell semble avoir dit qu’il avait lui-même eu maille à partir avec un sinistre individu de cet acabit… Je m’égare peut-être, mais, quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup aimé, vraiment, ce texte à part dans l’anthologie – et il est rare qu’un récit délibérément humoristique, dans le sous-genre tout particulièrement périlleux des lovecrafteries rigolotes, me convainque autant…

 

[Oui, c'est hilarant ! Un vrai bonheur que ce texte, totalement inattendu, mais vraiment très drôle, et qui sonne tellement juste à l'heure des trolls d'Internet... et des écrivains auto-édités qui savent qu'ils sont les meilleurs de tous, quel scandale que tel blog minable refuse d'en rendre compte, par jalousie et bêtise à l'évidence...]

 

Changement d’ambiance radical avec Michael Cisco et « Violence, Child Of Trust ». L’histoire est légère, le cadre minimaliste… Mais cette fratrie dégénérée, finalement davantage échappée de La Colline a des yeux ou Massacre à la tronçonneuse plutôt que de Dunwich ou Innsmouth, et qui sacrifie quand le besoin s’en fait sentir des femmes, sans en avoir une à disposition quand c’est de nouveau nécessaire, a quelque chose de profondément dérangeant – effet sans doute renforcé par le choix d’alterner le récit entre les trois frères, le simplet Crover, le violent Julius et le discret visionnaire Todd. Rien de bien stupéfiant d’inventivité sans doute, mais, là encore, ça marche.

 

[Oui. Mais la dimension lovecraftienne est assurément très limitée.]

 

Suit une nouvelle de Norman Partridge intitulée « Lesser Demons » (que, là encore, j’avais déjà lue dans New Cthulhu : The Recent Weird ; et, à l’instar de « Pickman’s Other Model (1929) », j’en avais tout oublié, et cette relecture s’est avérée autrement satisfaisante…). À première vue, pas grand-chose de très lovecraftien dans ce survival apocalyptique évocateur avant toutes choses de nombreux films de zombies (ou d’infectés, comme vous voulez), avec juste une touche un poil plus baroque dans les « mutations » des humains et autres animaux anthropophages – lorgnant peut-être davantage vers Clive Barker ? On peut penser à Stephen King, aussi – quelque part entre « Les Enfants du maïs » (peut-être) et « Brume » (plus probablement). J’étais quand même bien sceptique au départ… mais je me suis pris au jeu, et, sur un canevas pareil, qu’on pourrait supposer forcément convenu, « Lesser Demons » m’a en fait très agréablement surpris (c’est dire si je me souvenais de ma première lecture, broumf…), en instillant dans le récit juste ce qu’il faut d’originalité – l’occasion, finalement, de bel et bien rejoindre Lovecraft, même par la bande. Nous y suivons un shérif (le narrateur) dans un bled paumé des États-Unis, secondé par son adjoint, alors que le monde s’effondre – du moins le supposent-ils : un aspect essentiel de la situation, après tout, est la rupture des communications avec « l’extérieur »… Ce qui, à mon sens, fait la valeur de la nouvelle, c’est le rapport qu’entretiennent les deux personnages (et d’autres, en définitive…) avec la compréhension de ce qui est en train de se produire autour d’eux : le shérif est un plouc aux manières brutales, pour qui la compréhension n’a pas lieu d’être – qu’on lui montre où il doit tirer, c’est bien suffisant ; son adjoint, par contre, est d’un naturel curieux, a même quelque chose d’un rat de bibliothèque ou d’un scientifique (citation éloquente d’un personnage secondaire, vers la fin : « I met a scientist once […] I put a bullet in his head. »), et se lance dans une enquête approfondie sur le phénomène, ses causes et ses conséquences – notamment en fouinant dans de vieux bouquins incompréhensibles et vaguement inquiétants, dont les mots illisibles semblent entrer en résonance avec ceux que les « possédés » se gravent eux-mêmes sur le corps… Chose qui dépasse donc totalement le narrateur, pour qui cette attitude de « chercheur » est au mieux inutile, au pire dangereuse. Mais qui, dès lors, deviendra le monstre : celui qui cherche à comprendre ce qu’il affronte, au risque peut-être de se mettre à ressembler à son ennemi, ou celui qui se contente de tirer dans le tas, évacuant tout questionnement pour s’assurer des nuits raisonnables ? Il y a là une vraie question, plutôt subtilement posée dans un texte qui, par ailleurs, adopte la crudité de son narrateur en ne s’embarrassant délibérément pas de joliesses… Et là, pour le coup, ce rapport au savoir, et ce questionnement du lien nécessaire entre connaissance et peur, me paraissent vraiment bienvenus – rejoignant finalement le questionnement cosmique d’un Lovecraft tel qu’il s’exprime notamment dans le célèbre premier paragraphe de « The Call of Cthulhu », mais en l’appliquant à hauteur d’homme, ce qui rajoute de l’éthique dans la problématique – tout en jouant la carte de l’action, avec compétence. Bonne surprise, vraiment.

 

[Oui, c'est très bien. Mais parce que c'est aussi... révoltant ? Concrètement, depuis cette chronique, il s'est passé pas mal de choses aux USA, et... Bon, disons-le : cette apocalypse zombie me paraît une plongée terrifiante dans l'Amérique de Trump, de la NRA, etc. Au sens où le narrateur est bien plus inquiétant que les démons qu'il massacre. Dans la forme et dans le fond : la manière dont le narrateur s'exprime... C'est affligeant ; vous savez, ce bon sens du cowboy ou du shérif ou du fermier, qui cause simplement, naturel, ne s'embarrassant pas des complications des snowflakes libéraux de la côte Est... Un chat est un chat, he tells it litke it is, etc. Terrifiant et affligeant, oui.]

 

Tout autre chose avec « An Eldritch Matter », d’Adam Niswander… qui tient largement de la blague : nous y voyons un homme (le narrateur) qui se transforme brusquement en poulpe, dans la douleur d’abord, dans la joie ensuite. En fouinant ici ou là, j’ai vu qu’on avait régulièrement comparé cette brève nouvelle à « La Métamorphose » de Kafka ; peut-être par certains aspects (la tonalité absurde, non dénuée d’humour, encore que d’un autre ordre ; la réaction presque « normale » d’un collègue assistant au phénomène), mais, euh, oserai-je dire que c’est « un peu moins bon » ? Pis bon, hein, on a beau le répéter : le poulpe ne fait pas le lovecraftien…

 

[Cette comparaison avec Kafka, si elle a été avancée avec un tant soi peu de sérieux, est proprement sidérante. Ce texte est nul, absolument dénué du moindre intérêt, dans le fond comme dans la forme. C'est puéril et creux, probablement ce qu'il y a de pire dans ce recueil ; ou en tout cas de plus inutile.]

 

Michael Marshall Smith livre ensuite « Substitution », une nouvelle qui m’a laissé pour le moins perplexe… Notre « héros » est un éditeur/correcteur qui travaille chez lui, et réceptionne et trie les commandes passées par son active épouse au supermarché du coin. Passionnant, n’est-ce pas ? Et, un jour – horreur ! Il y a eu une erreur, on a livré les mauvais paquets… Terrible indeed. La vraie destinataire est cependant de suite identifiée, mais notre héros y voit une occasion de sortir de sa routine, en traquant et épiant la dame – construisant autour de ladite d’étonnants fantasmes… Je suppose que ce résumé traduit autant que faire se peut la quasi-totale absence d’événements de la nouvelle, et son caractère longtemps parfaitement prosaïque. La « révélation » finale est supposément « horrible », mais peut-être seulement dans la lignée des fantasmes du narrateur, quand bien même ils en sont chamboulés ? Le plus étonnant est cependant que cette histoire pleine de vide… m’a bien plu. Sans doute parce que Michael Marshall Smith est un artisan doué, qui sait narrer une histoire (voire ici une absence d’histoire), en jouant notamment de la psychologie, parfois bien tordue – sans autre connotation horrible –, de ses personnages…

 

[Oui, ça se lit très bien. Il ne s'y passe à peu près rien, mais ça fonctionne. C'est léger, drôle même. Mais je m'interroge vraiment sur son caractère lovecraftien ; franchement, ça n'a guère sa place ici... Pas du tout, même.]

 

L’anthologie se conclut sur la brève nouvelle de Jason Van Hollander intitulée « Susie ». C’est Susan Phillips qui est ainsi désignée, la mère de Lovecraft – reléguée dans un asile, où elle ne tardera pas à périr. Son rapport à son fils fournit les meilleurs moments du texte – car les plus dérangeants, sans nécessité de faire intervenir le fantastique : je pense notamment à sa conviction que son fils était hideux, difforme… Le portrait, dès lors, est intéressant ; mais les « Iä ! Iä ! » me paraissent superflus, à ce stade.

 

[C'est une bonne nouvelle, quoi qu'il en soit, mais sur un mode assez rude, qui noue le ventre... Oui, une réussite, sur un thème particulièrement casse-gueule.]

 

Bilan ? Assurément positif. Encore que peut-être pas autant que pour Black Wings III ? Je ne sais pas… Les textes qui m’ont le moins plu (à savoir ceux de Joseph S. Pulver, Sr., et de Mollie L. Burleson – tiens, y a de la continuité, exactement comme dans Black Wings III… Mais [il faut y ajouter au moins David J. Schow et Adam Niswander, et] il y en a un autre sur lequel je reviens de suite), ces textes donc sont sans doute plus médiocres que mauvais à proprement parler. Le reste est souvent bon à très bon… Mais je relève quand même une chose qui me tracasse un brin : ces « déceptions » par rapport à des textes (plutôt longs, le plus souvent), unanimement loués par ailleurs, mais qui m’ont laissé au mieux froid ou perplexe – je pense tout particulièrement à « The Broadsword », de Laird Barron, ou encore à « Tempting Providence », de Jonathan Thomas (qui est peut-être bien, en définitive, la nouvelle de cette anthologie que j’ai le moins aimée [c'est-à-dire en faisant la part des récits simplement médiocres et inutiles]). En fait, de ces longs récits, seul « Inhabitants of Wraithwood », de W.H. Pugmire, m’a séduit à la mesure de sa flatteuse réputation… [Peut-être même pas, en fait ; j'ai apprécié la nouvelle, mais tout de même pas à ce point non plus...] Je relève aussi que deux de mes textes préférés de cette anthologie, à savoir ceux de Caitlín R. Kiernan et Norman Partridge, m’étaient complètement sortis de la tête après une première lecture qui ne m’avait pas vraiment convaincu ! [Par contre, lors de cette nouvelle relecture, je m'en souvenais bien, et de pas mal d'autres textes de cette anthologie, à vrai dire.] J’imagine que je change, mon point de vue avec, ce qui vient relativiser toute entreprise critique… Je suppose aussi que les circonstances y ont leur part (j’étais dans un très sale état quand j’ai lu New Cthulhu : The Recent Weird, sauf erreur…). Cette chronique, j’imagine, doit donc être envisagée comme étant un point de vue particulier, à un instant « t »...

 

[Ce qui justifie, je crois, cette édition de ma première chronique suite à ma relecture deux ans plus tard...]

 

Mais, un de ces jours, je vais poursuivre avec Black Wings II.

Voir les commentaires

Galaxies Science-fiction - nouvelle série, n° 39/81 : Spécial Japon

Publié le par Nébal

Galaxies Science-fiction - nouvelle série, n° 39/81 : Spécial Japon

Galaxies Science-fiction – nouvelle série, n° 39/81 : Spécial Japon, [s.l.], Galaxies-SF, janvier 2016, 191 p.

 

Alors, forcément, ayant intégré le camp bifrostien il y de cela pas mal de temps déjà, je ne pouvais qu’être partisan dans la guéguerre opposant Bifrost et Galaxies, hein ? Aha. Bon, j’ai sans doute absorbé sans vraiment en prendre conscience des préjugés en la matière… Mais, au fond, sans vraiment savoir de quoi je parlais : après tout, je n’avais jusqu’alors jamais lu le moindre numéro de la revue – même pas de « l’ancienne série »… J’avais feuilleté les exemplaires de la « nouvelle série », par contre – ce qui m’avait suffi pour reproduire quelques jugements hargneux (notamment de ceux émis par Thomas Day dans sa « mordante » chronique des revues de SF dans chaque numéro de Bifrost ?), portant sur une finition « fanzineuse », ou la pauvreté du cahier critique, trop souvent… Ceci étant, je crois que les choses ont changé depuis (mais à mesure, si ça se trouve, de mes changements personnels), et que Galaxies Science-fiction – nouvelle série a trouvé à s’épanouir dans le domaine qui lui est propre – un domaine distinct voire opposé à celui de Bifrost, car autrement plus fandomique à maints égards, avec les conséquences tant positives que négatives que ce qualificatif semble impliquer ; mais c’est probablement ainsi que la revue a su se montrer la plus intéressante et pertinente, notamment au travers de dossiers parfois pointus, mais tout à fait bienvenus – dont, pour ce n° 39, un dossier consacré à « la science-fiction du Soleil levant », qui me faisait de l’œil, et avait même contenté voire plus le cruel Thomas Day…

 

Il était donc bien temps de m’y mettre, non ? En constatant d’emblée que les problèmes de « finition » évoqués plus haut semblent être du passé – la forme de la revue, sans être ébouriffante, est désormais tout à fait correcte. Bon, je l’ai laissé entendre : si j’ai acheté ce numéro, c’est pour son dossier… Sujet qui m’intrigue d’autant plus que, si la SF nippone des mangas et des animes s’exporte bien, il n’en va sans doute pas de même de la SF littéraire (même si l’on en trouve parfois des titres de par chez nous, mais systématiquement chez des éditeurs hors-genre, tels Picquier ou Actes Sud, etc. – en guise d’exception je ne vois guère que Harmonie, de Project Itoh, on y reviendra). Cependant, je pouvais très bien lire le reste aussi, hein, tant qu’à faire – et ne m’en suis pas privé.

 

Mais commençons néanmoins par le dossier – qui s’étend sur une centaine de pages, en gros, la première moitié comprenant trois essais, et la seconde deux nouvelles.

 

Les trois articles théoriques m’ont laissé une impression un peu mitigée. Mais ne pas s’y méprendre : ils ne sont pas mauvais ! Loin de là, même, le plus souvent. Simplement, la matière est telle qu’ils s’avèrent tous trois frustrants en adoptant des points de vue vraiment ciblés – quitte à faire un peu mentir leurs titres… En résulte, parasitant parfois l’enthousiasme, car ces articles son bel et bien enrichissants voire passionnants, une frustration plus ou moins raisonnée – le goût de trop peu est sans doute d’autant plus infondé que, à tout prendre, sur cette base, il m’aurait fallu plusieurs centaines de pages de théorie pour pleinement me satisfaire… à supposer que je puisse être véritablement satisfait. Jamais content, hein ?

 

On commence avec l’article, assez touffu, de l’érudit et thésard Denis Taillandier (qui est aussi le responsable du dossier – l’édition électronique de ce numéro contient par ailleurs l’introduction de sa thèse, consacrée aux nanotechnologies dans la SF nippone), article intitulé « L’Imaginaire de la catastrophe dans la science-fiction japonaise à l’aube du XXIe siècle ». Le titre donne une impression de panorama, mais ce n’est pourtant pas vraiment le cas… L’article s’ouvre bien sur quelques développements (indispensables ?) consacrés aux plus grands classiques (par ailleurs exportés, et clairement incontournables) de la SF japonaise traitant de la problématique (japonaise s’il en est ? J’y vois presque une rivalité à cet égard avec les maîtres britanniques du domaine…) de la catastrophe : Godzilla, le film de Honda Ishirō ; La Submersion du Japon, le roman de Komatsu Sakyo (plusieurs fois adapté au cinéma), ZE best-seller du genre au Japon… mais qui m’avait fait l’effet d’être bien médiocre aujourd’hui ; Akira, enfin, la BD et le film d’Ōtomo Katsuhiro. Des choses globalement connues, mais sur lesquelles il est toujours appréciable de revenir. Mais cette introduction ne doit pas nous leurrer : nul panorama par la suite, mais bien au contraire une étude très ciblée et très pointue de deux auteurs seulement, de ces « zero nendai » (on désigne ainsi les auteurs des années 2000), lesquels ont par ailleurs fourni les deux nouvelles complétant le dossier (qui, du coup, à s’en tenir à l’ordre des textes, sont longuement commentées avant qu’on ne les lise…) : Itō Keikaku (ou Project Itoh), dont on avait pu lire en France (dans une traduction de l’anglais) le chouette roman Harmonie, et Ueda Sayuri (sauf erreur autrement inconnue de par chez nous). Matière quelque peu limitée en définitive, donc, et ciblée sur le contenu même de la revue (ça fait peut-être un peu serpent qui se mord la queue ?), mais qui est riche de développements tout à fait intéressants. Harmonie m’avait déjà donné l’impression que Project Itoh (mort en 2009, très jeune, d’un cancer…) méritait bien d’être davantage traduit de par chez nous (on ne lui compte cela dit que deux autres romans, dont une novélisation de Metal Gear Solid, et semble-t-il une seule autre nouvelle en sus de celle qui est ici traduite… sans compter une œuvre posthume, roman entamé par l’auteur mais achevé par un sien camarade après son trépas précoce), et sans doute est-ce aussi le cas d’Ueda Sayuri. Les deux se sont bien accaparé la problématique de la catastrophe, mais pour la renouveler joliment – on est bien loin, sans doute, des classiques évoqués plus haut, même s’ils ont pu avoir leur influence, éventuellement insidieuse. Sans doute la manière d’Itō Keikaku se montre-t-elle globalement plus sombre que celle de sa comparse – mais, en définitive, la « grammaire du génocide » et la réflexion désabusée du premier sur le post-humanisme accompagnent bien la submersion des terres, bien au-delà du seul Japon, offrant le cadre des récits d’Ueda Sayuri, où un écosystème chamboulé redéfinit, plus lumineusement peut-être, les notions d’humanité et d’identité, avec ce qu’il faut de boulons d’une part et de biologie tordue de l’autre. L’article est pointu – et m’a fait prendre conscience de dimensions insoupçonnées d’Harmonie, inculte et con de moi : j’étais très certainement passé à côté des (nombreux) éléments renvoyant à la mythologie celtique… Tout cela donne en tout cas l’image très positive d’auteurs réfléchis et pertinents, à découvrir, et plus vite que ça, encore – impression heureusement confirmée par la lecture, ultérieurement, des deux nouvelles évoquées ici, et qui s’avèrent plus que satisfaisantes, chacune à sa manière très particulière.

 

Sans doute, dès lors, vaut-il mieux en traiter dès maintenant – nous reviendrons sur le dossier « théorique » plus tard. Nous commençons donc avec Ueda Sayuri, pour sa nouvelle « Ichtyonaus, Thérionaus », traduite par Denis Taillandier, et qui s’inscrit dans ses « Chroniques des océans », développées au fil d’autres textes. L’écosystème est au cœur de cette nouvelle douce-amère – l’humanité y a évolué suite à une submersion globale (même s’il reste des terres émergées), et, dans les clans marins, chaque naissance d’un petit humain s’accompagne de celle d’un « jumeau », quelque part entre le poisson et l’amphibien – une petite bébête destinée à devenir bien grosse, rejetée à la mer à la naissance, mais amenée à revenir auprès des humains de sa famille aux environs de la puberté de son « jumeau » : il devient alors un « ichtyonaus » (poisson-navire avec pilote, disons)… à moins que, pour une raison ou une autre, le rendez-vous ne puisse avoir lieu, auquel cas il devient un « thérionaus » (sauvage). Or ces derniers peuvent s’avérer envahissants – et les humains qui ont choisi de se réfugier sur les terres émergées, environnés de leurs « intelligences artificielles » incarnées en robots, y voient une menace à éliminer ; mais que faire, quand l’amie d’enfance revient au moment même où un thérionaus s’échoue sur une plage – prétendant au jeune « soldat » (narrateur) supposé s’en débarrasser que c’est là son « frère », qu’elle avait manqué quand il était revenu auprès d’elle – et qu’elle avait même inconsciemment torturé avec l’assistance toute dévouée dudit « soldat », lui aussi gamin ? La nouvelle, comme vous le voyez, regorge d’idées, d’un potentiel poétique certain, si je ne suis pas bien sûr qu’elles tiennent scientifiquement la route – d’autant que la nouvelle tire bien au-delà sur la corde du darwinisme déviant… Résultat imparable quoi qu’il en soit – associant avec bonheur idées et images, science et poésie, et en tirant une appréciable mélancolie douce-amère, tout à fait convaincante. J’aimerais bien en lire davantage…

 

L’autre nouvelle est donc signée Itō Keikaku, et s’intitule « La Machine à indifférence » (traduction de Tony Sanchez ; le titre peut faire référence, sans doute, tant à l’ordinateur de Babbage qu’au roman steampunk de William Gibson et Bruce Sterling ?). Et c’est une sacrée baffe – probablement plus encore que pour la pourtant très bonne nouvelle qui précède. Project Itoh y décrit une Afrique de science-fiction ravagée par des conflits ethniques à la mesure de ceux qui ensanglantent l’Afrique réelle (on pense au tout premier chef au Rwanda, mais cela va peut-être au-delà). Deux groupes ethniques, les Xemas et les Hoas, s’y entretuent sans cesse – chaque camp instrumentalisant l’histoire pour justifier le massacre de l’autre, par ailleurs déchu de son humanité (au sens le plus strict – on prétend par exemple que les « autres » sont d’une race totalement différente, qui ne ressent pas la douleur, etc.). Le narrateur est un enfant-soldat xema, et a accompli son lot d’atrocités suite à la dévastation de son village et à l’assassinat de sa famille par les Hoas : il viole, torture, tue, parce que c’est ainsi que vont les choses. Mais la guerre prend pourtant fin… et les trois factions négocient la paix sous l’égide de l’ancien pouvoir colonial hollandais, les inévitables Américains étant aussi de la partie. Comment toutefois rassembler une population aussi divisée par la haine ? Comment réinsérer tous ces soldats qui ont cultivé leur compétence pour le meurtre ? Les Américains ont leur petite idée – qui consiste à faire suivre aux belligérants un traitement nanotechnologique (en vogue chez eux) visant à « gommer les différences », l’idée étant que la perception détournée prohibera les comportements sociopathes. Notre narrateur, effectivement, en arrive au stade où il ne sait plus différencier instinctivement les Xemas et les Hoas… ce qui le terrifie : pour un soldat, qu’il est toujours quoi qu’en disent les autres, ne pas reconnaître aussitôt l’ennemi est fatal ! Et il y a forcément des différences, non ? C’est évident ! Les errances de l’ex-enfant soldat dans ce pays qu’il comprend moins que jamais suite au traitement l’amènent à prendre conscience, pourtant, de l’absurdité du conflit qui a fait de lui ce qu’il est – douloureuse séquence où, retrouvant son ancien officier supérieur, il apprend de la bouche de cette brute homicide, reconvertie dans la rémunératrice culture du cannabis, que tout ce qu’on lui avait dit au sujet des Hoas était faux… Mais cela change-t-il vraiment quelque chose ? Le narrateur est en guerre – et si le traitement l’empêche de distinguer les Hoas des Xemas, il ne lui nuit en rien pour dresser une ultime ligne de scission : lui et ses semblables contre le reste du monde… « La Machine à indifférence » est une nouvelle très forte, très éprouvante et moralement douloureuse – ô combien… Project Itoh questionne intelligemment tant la guerre, avec ses corollaires de propagande et d’instrumentalisation de l’histoire, que la science au regard des choix éthiques. Il semble assez clair que « l’amputation de la perception » résultant du traitement (et qui renvoie sans doute à Harmonie) n’a rien d’une solution viable, outre qu’elle est moralement embarrassante : ne pas voir les différences, réelles ou supposées, n’est pas forcément la même chose que de les gommer véritablement. On pourrait – et moi pas le dernier : si je n’ai rien d’un optimiste par nature, je n’en suis pas moins porté sur le techno-progressisme et intrigué par les possibilités du post-humanisme – on pourrait disais-je envisager le traitement comme un outil bienvenu à même de façonner une utopie pacifiste ; on le pourrait, oui, même en prenant en compte tout ce qui rapproche ce traitement nanotechnologique du soma du Meilleur des mondes… Mais Project Itoh ne condamne pas tant le procédé comme immoral et « anti-humain », bien plutôt comme inefficace : l’utopie supposée en résulter, si elle a de quoi allécher dans un contexte aussi terrible que la guerre de « purification ethnique », l’odieuse et stupide expression consacrée par des années d’atrocités en tous genres, est donc vaine, et peut-être même, au-delà, est-elle en fait contreproductive ? Un texte d’une extrême noirceur, porteur d’une violence sourde et désespérée… Remarquablement puissant. Il faut traduire davantage cet auteur : son premier roman Gyakusatsu kikanOrgane génocidaire »), qui joue de thèmes proches, mériterait sans doute bien qu’on le découvre en France… mais, à défaut, peut-être me reporterai-je sur sa traduction anglaise (Genocidal Organ).

 

Après ces deux excellentes nouvelles, revenons au dossier. L’article de Tony Sanchez, « Les Romans japonais de SF et leurs adaptations », qui est de loin le plus bref, est clairement celui qui m’a le moins parlé : il est finalement bien trop court pour que l’on puisse en tirer quoi que ce soit, ou presque – sans doute y avait-il d’ailleurs matière à développer plus avant sur les « light novels », puisque ce sont essentiellement des adaptations de ces romans « young adult » nippons dont il est question ici (et qui, souvent, semblent constituer un galop d’essai pour d’éventuelles adaptations en mangas ou animes) ; mais j’ai trouvé que l’article se rattachait trop à des œuvres ciblées, et tout particulièrement à cet égard à All You Need is Kill, de Sakurazaka Hiroshi – dont l’adaptation va cependant au-delà, puisque c’est le bouquin à l’origine de Edge of Tomorrow (je n’en avais pas la moindre idée ; j’ai globalement eu des échos plutôt négatifs du film, mais le livre semble avoir du potentiel…) ; même chose (hors « light novels », cette fois) pour Shin sekai yori de Kishi Yūsuke, plus maousse… Mais que retenir de tout cela ? L’analyse, quand elle est – bien trop rarement – détachée des œuvres, me paraît trop limitée pour vraiment m’intéresser ; et, quand elle vire à la « critique » des œuvres citées, c’est pour se contenter bien vite de résumés et paraphrases, assortis d’un « c’est bien » guère argumenté… Un article passablement frustrant, donc.

 

Il y a sans doute un peu de ça également dans l’article suivant, de Julien Bouvard, même s’il m’a bien davantage emballé ; mais, en fait, là aussi, la matière est finalement restreinte au regard de la tonalité très générale du titre – même si cette fois l’auteur nous livre quand même un sous-titre clarifiant cette dimension : « Généalogie des mangas de science-fiction : à propos de L’Histoire du manga de science-fiction d’après-guerre de Yonezawa Yoshihiro ». Du coup, le thème est en partie seulement le manga de science-fiction, et au moins autant si ce n’est plus le regard porté par le critique Yonezawa Yoshihiro sur le genre. C’est très intéressant, un béotien tel que moi ne manque pas d’apprendre plein de choses – sur les sources, sur les super-héros, sur Tezuka, sur les publics cibles, etc. La frustration est cette fois d’un autre ordre : c’est que cette « histoire du manga » s’arrête en gros en 1980, avec l’ouvrage de Yonezawa Yoshihiro… Aussi, on ne fait qu’entrapercevoir Ōtomo à la toute fin (dans un éclair de lucidité), et on n’y trouve absolument rien quant aux 35 années (tout de même !) qui ont suivi, et qui ont vu l’émergence d’auteurs majeurs, ainsi que – phénomène sans doute complexe mais passionnant – la diffusion des mangas (et en tout premier lieu des mangas de science-fiction, justement !) dans un monde occidental qui ne s’en préoccupait guère jusqu’alors, mais n’en sera pas moins profondément chamboulé par cet afflux massif et la passion corrélative qui l’a suscité, entretenu, renforcé… En l’état, ça demeure passionnant que tout cela, mais là j’ai vraiment ressenti le goût de trop peu…

 

Bilan du dossier ? Il est bon, à n’en pas douter : certes, il brille avant tout par ses excellentes nouvelles, là où les trois (seuls…) articles ont tous quelque chose d’un peu frustrant… Ils n’en sont pas moins compétents et alléchants ; le problème n’est donc pas à proprement parler le dossier en lui-même (plus qu’honnête et même bien plus qu’honnête), mais ma curiosité en la matière : je n’y connais peu ou prou rien, et suis désireux d’en apprendre davantage – il me faudra voir si je peux dénicher des titres en mesure de m’y aider…

 

Voilà pour le dossier. Mais autant lire l’ensemble de la revue, hein ? Et tout d’abord les cinq nouvelles qui précèdent le dossier, et qui occupent une cinquantaine de pages. Hop, retour en arrière.

 

On commence avec « - 0,96 » de Sylvain Lamur, nouvelle arrivée deuxième au prix Alain Le Bussy 2015, bon… Ça part d’une bonne idée, joliment farfelue (les athlètes qui courent tellement vite le cent mètres qu’ils en viennent à atteindre des temps négatifs, avec des conséquences forcément bizarres), et, si la plume est globalement terne, elle réussit pourtant quelque chose d’assez convaincant dans son traitement de la « reprise ». Plutôt une bonne surprise, donc.

 

Je n’en dirais pas autant de « La Taverne », nouvelle de l’auteur arménien Karen A. Simonian – déjà publié chez nous par les estimés Patrice et Viktoriya Lajoye, avec deux nouvelles dans Dimension URSS : l’une m’avait relativement séduit, l’autre pas du tout… Passons : c’est là un texte assez « old school » (ce n’est pas précisé ici, mais il date de 1972), avec un explorateur du cosmos en quête, sur une planète pas encore cartographiée, d’une mythique taverne, décrite dans quelque ersatz d’un Guide du routard (forcément galactique)… J’y vois bien des prétentions « poétiques » et « sages », quitte à passer par un vague sentiment d’absurde (ce qui, de l’autre côté du Rideau de Fer, pourrait peut-être, dans l’esprit du moins, renvoyer à des gens aussi chouettes que Theodore Sturgeon ou Clifford D. Simak ?), mais j’ai surtout trouvé ça bien creux, et à vrai dire totalement dénué d’intérêt… Quitte à séjourner pour un temps dans une taverne idéale, je m’en tiendrai à la libre-maison à l’enseigne de « La Fin des Mondes », telle qu’elle est décrite par Neil Gaiman dans Sandman ; oui, je sais, comparaison parfaitement hors de propos. Mais voilà.

 

Jean-Louis Trudel livre ensuite « Celle que j’abrite », une nouvelle qui n’a sans doute rien d’exceptionnel, mais s’avère quand même autrement intéressante ; cette extension de la nuisance des « pourriels » sous forme de « virusses », instaurant un chantage pharmaceutique de masse dont on devrait s’accommoder, voyez-vous, est assez crédible, dans son absurdité de façade, pour être inquiétante ; la relation centrale du narrateur et de sa compagne sur-affectée par ce fléau est plus ou moins intéressante, mais, dans l’ensemble, ça passe bien.

 

Ce qui n’est vraiment pas le cas de la nouvelle de Jean-Pierre Laigle intitulée « Le Spectre de Vulcain » (titre éloquent, déjà ?) : ah ben là, pour du « old school », c’est du « old school »… La présentation du texte, qui spoile le machin, pas grave, avance le qualificatif de « hard SF », et oui, peut-être, mais alors à la façon « campbellienne », disons : on est aux antipodes d’un Greg Egan ou d’un Stephen Baxter, etc. – le texte fait plus que loucher sur la SF à Papy Heinlein et Papy Asimov, peut-être plus d’ailleurs qu’à Papy Clarke… Mais sans la moindre réussite, hélas. Rendons-nous à l’évidence : balancer plein de nombres et à peu près rien d’autre ne suffit certainement, dans cet optique, à susciter l’intérêt et la fascination du lecteur : le texte est très, très commun, et très, très terne, relevant bien d’une autre époque, mais hélas pas super bien digérée – le « sense of wonder » des glorieux ancêtres, autrement habiles à manier nombres et notions, passe en effet à la trappe, et, dès lors, il ne reste à peu près rien…

 

Enfin, « Attachement », de Liz Coleman, est de loin la meilleure de ces cinq nouvelles. Peu importe que le propos soit une fois de plus assez banal (avec là encore du spoiler bienvenu dans la présentation – qui m’a d’autant plus déstabilisé en fait qu’il ne spoile qu’à moitié, et justement la moitié la plus attendue…) : le narrateur (un homme devenant « alien » par amour, et qui porte en lui un enfant-parasite qu’il chérit) a une chair et une âme, et, sans se montrer d’une inventivité foudroyante, l’univers qui est décrit par petites touches çà et là, à l’occasion d’un très anxiogène retour au bercail, intrigue et séduit. Bien aimé, vraiment. Du côté des références, si on doit poursuivre ce petit jeu-là, on va cette fois chercher plutôt du côté de la grande Ursula K. Le Guin ou du chouette roman L’Étrangère de Gardner Dozois, tout récemment réédité (y a pire, comme références) ; peut-être aussi du côté des Amants étrangers de Farmer, mais, ne l’ayant toujours pas lu…

 

Reste les rubriques, de l’autre côté du dossier, là encore pour une cinquantaine de pages… mais je n’ai pas grand-chose à en dire : c’est clairement le point faible du numéro.

 

S’en tirent au mieux Jean-Michel Calvez, qui traite de deux albums de Tangerine Dream (occasion de me rappeler qu’il faudra bien que je me penche un jour sur ce groupe mythique – eh oui, aussi absurde que cela puisse paraître, je n’y connais rien du tout…), et peut-être Alain Dartevelle pour sa rubrique « Strips », sur les parutions en BD SF (très franco-belge, par contre, même si l’on y trouve un comic, et, via un chroniqueur invité, un manga). Peut-être aussi Pierre Stolze (tiens, un transfuge de Bibi…) qui livre ici le premier opus de sa nouvelle rubrique, « Sous le scalpel du docteur Stolze », sur un modèle assez proche de ce qu’il faisait auparavant chez la Distinguée Concurrence (et qui ne m’emballait pas vraiment…).

 

Le reste est globalement bien plus faible, tout particulièrement aux abords du cahier critique. Au sens strict, on y trouve un peu de tout. L’environnant, il faut mentionner la chronique « Le Coin du Bouquineur, épisode #39 : Jean Arlog, le premier surhomme (1921) – Georges Lebas (1862-1924) », par Philippe Ethuin, qui se contente peu ou prou de paraphraser le bouquin, brièvement, et sans rien en retirer d’excitant (voire le contraire), et la brève rubrique de Georges Bormand, « Et si on traduisait ? », portant cette fois sur Hal Clement, ce qui aurait pu m’intéresser… à ceci près que le chroniqueur se contente grosso merdo de citer Wikipédia – et là encore, zéro analyse. Bon…

 

Mais ce premier contact avec Galaxies Science-fiction – nouvelle série était globalement plus que satisfaisant : le dossier est bon, les nouvelles l’illustrant sont même excellentes ; les nouvelles « classiques » m’ont globalement plutôt surpris, en bien ; les rubriques sont ternes, et je tends à penser que la revue gagnerait à s’en passer, mais rien de véritablement scandaleux pour autant.

 

 

Allez, la prochaine fois, je tente Science-fiction magazine !

 

 

Comment ça je suis pas crédible ?!

Voir les commentaires

Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintarō Kago

Publié le par Nébal

Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintarō Kago

KAGO Shintarō, Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, [Korokoro Soushi], traduction et adaptation [du japonais] par Aurélien Estager, Paris, IMHO, [2006, 2010] seconde édition 2013, 160 p.

 

Poursuite de ma découverte, petit à petit, du monde mystérieux des mangas. Le domaine est tellement vaste qu’il me fallait bien concentrer les recherches en fonction de ce qui, à vue de nez, m’emballait le plus. Hors la SF – où domine toujours Akira, dans mon ignorance du reste (mais je vais tâcher d’y remédier) –, j’avais envie de découvrir au premier chef un univers somme toute spécifique de la bande dessinée japonaise, ou en tout cas dont les équivalents occidentaux sont le plus souvent d’une portée bien moindre : l’horreur. J’aime bien, moi, l’horreur… D’où ma lecture récente, et on ne peut plus convaincante, de l’excellent Spirale d’Itō Junji… Mais il y a bien d’autres choses à découvrir, à n’en pas douter – et tout particulièrement sans doute dans un genre un peu à part, plus ou moins parallèle disons, encore qu’avec des connotations bien différentes : ce qui relève du « ero guro nansensu » (« érotisme grotesque nonsensique » ), genre très japonais s’il en est, mais qui plonge ses racines littéraires dans des traditions éventuellement occidentales (ici je pense bien sûr à un marquis cher à mon cœur), et qui, au-delà si je ne m’abuse de sa « fondation », « officialisation » ou « théorisation » (je ne sais quel terme serait le plus juste) par l’écrivain Edogawa Ranpo (que je découvre tout juste, voyez ma récente note sur L’Île panorama), a par la suite essaimé dans les divers arts japonais, mais en marquant tout particulièrement de son empreinte sordide et excessive les mangas.

 

Parmi les grands noms du genre, on trouve notamment Maruo Suehiro, grand amateur d’Edogawa Ranpo et qui a adapté plusieurs de ses œuvres (dont, justement, L’Île panorama – encore que ce texte ne relève sans doute pas vraiment du genre, mais je vous en causerai tout de même un jour prochain) ; mais d’autres, moins connus peut-être, se le sont accaparés, parmi lesquels Kago Shintarō – auteur dont je n’aurais sans doute jamais entendu parler, n’étaient les très recommandables recommandations de l’excellente Anne-Sylvie Homassel (que je vous recommande). Et c’est de suite tout autre chose – à comparer du moins avec l’horreur d’un Spirale : à vrai dire, ça n’a tellement rien à voir que la comparaison a quelque chose d’intrinsèquement absurde… Je poursuis cependant un instant – en opposant le graphisme très soigné et dense d’Itō Junji, à celui, à l’autre extrémité du segment, d’un Kago Shintarō, au trait plus sobre (pourtant confus, parfois) et lorgnant sur la caricature (d’emblée, j’avouerai ce dernier autrement moins enthousiasmant à mon goût, mais il ne faut certainement pas s’arrêter là), tandis que les planches les plus extrêmes de Spirale, si elles procurent un profond malaise dans l’expression crue de fantasmes inavouables et déments, donnent presque l’impression, en comparaison toujours, d’un imaginaire relativement sage – ou du moins la folie n’imprègne-t-elle pas moins les planches de Kago, et c’est peu dire… C’est surtout la connotation, cependant, qui distingue les deux titres – Spirale vise à angoisser, effrayer, fasciner, terroriser (quitte à pousser son lecteur aux bords de la nausée la plus douloureuse et amère), là où ces Carnets de massacre, dans leur débauche extrême, affirmant sans cesse leur nécessairement mauvais goût au travers de délires insanes d’une pornographique jusqu’au-boutiste et surréaliste ne lésinant certes pas sur les sécrétions corporelles et autres mutilations d’organismes barbares réduits à leur animalité essentielle, lorgnent en fait bientôt sur le rire – quand bien même un rire sacrément tordu : la sève du Grand-Guignol, le gore rigolard et jubilatoirement obscène d’un 2000 Maniacs, ou, plus tard, de cette époque pourtant déjà si reculée où un certain Peter Jackson réalisait de bons films…

 

Disons les choses : je ne suis certes pas porté sur la censure façon Comics Code Authority ou défense des chères petites têtes blondes françouaises par une alliance d’opportunité catho-coco après-guerre (sans doute bien moins paradoxale qu’elle n’en avait l’air) ; mais le fait est que ces Carnets de massacre ne sont vraiment pas destinés aux chiards. Vraiment. Pas. Pour une fois que la mention « pour public averti » me paraît légitime… Même si j’admets volontiers ce point navrant : le sexe, dans ces histoires, me choque probablement plus que la violence ou les délires graphiques d’horreur pure, qu’ils s’expriment au travers d’un gore au sens le plus strict ou d’une déformation surréaliste subvertissant l’humain – oui, c’est navrant : ça ne devrait tout simplement pas être le cas. Sale pruderie puritaine de ma part...

 

Ceci étant posé, reste à voir en quoi au juste Kago use de ces thèmes et procédés, et à quelles fins. Ce premier volume des Carnets de massacre (il y en a un autre en français, je ne sais pas ce qu’il en est au Japon) se montre à cet égard étrangement manipulateur : le premier des neuf chapitres de ce volume assez dense (neuf chapitres complétés par quatre histoires très courtes, d’où le sous-titre) pose un cadre somme toute classique – nous sommes à l’époque d’Edo, avec des samouraïs aux quatre coins des rues, etc. Iemon, le « héros » du premier récit, en cherchant à assassiner sa femme dans l’espoir de pouvoir faire un nouveau mariage autrement fructueux, ne parvient pourtant qu’à la défigurer – effet inattendu de son poison. Mais cette difformité va le fasciner – et bien d’autres encore –, au point qu’il en viendra à la cultiver ; pour la satisfaction de ses propres fantasmes saugrenus, mais tout autant pour en retirer une certaine gloire de transfert auprès de cercles de pervers dans son genre, qui ne tortureront jamais assez les femmes, si cela doit permettre de les enlaidir, et donc de les rendre plus désirables… Un récit correct sans doute, et qui fait son effet, mais que j’ai trouvé d’un certain classicisme un brin décevant – à vrai dire, si l’ensemble de ces Carnets de massacre avait emprunté cette voie, sans doute n’aurais-je pas été convaincu par ce manga… Il y a pourtant un indice dès ce premier chapitre de la folie qui reste encore juste un peu contenue – quand un des pervers du cercle expose aux yeux effarés de ses camarades en fantasmes sophistiqués… un extraterrestre à la Roswell.

 

Car les choses changent… et c’est là que ces Carnets de massacre dévoilent toujours un peu plus leur intérêt, jusqu’à emporter pleinement l’adhésion du lecteur. Les histoires qui suivent – et où l’on recroise çà et là des personnages errant de l’une à l’autre (Iemon et sa femme en font partie, mais aussi l’inventeur Gennai, etc.) – en rajoutent toujours dans la constitution d’un univers barré et obscène, certainement pas rétif à la grivoiserie la plus paillarde, et sans doute encore moins à la scatologie comme ultime et délicieusement répugnant fantasme : en témoigne assurément l’étonnant destin de la prostituée du deuxième chapitre, dont l’organe baladeur ne se contente pas de procurer une jouissance inouïe à ses nombreux clients… mais débouche sur l’invention du papier toilette.

 

Ah.

 

Quand même…

 

Le troisième chapitre affiche une dimension de critique sociale plus marquée, où la beauferie des hommes débouche sur une virulente satire du monde capitaliste – tandis que le quatrième, pour être moins érotique, moque à son tour la « consommation culturelle de masse », disons. Mais c’est toujours un peu plus tordu, toujours un peu plus bizarre… Telle case, ici ou là, détonne – affichant des références inattendues et d’un humour qu’on qualifiera d’improbable… Et, bientôt, c’est le cadre même qui en est chamboulé, jusqu’à susciter une totale perte de repères, dans un grand éclat de rire aussi délibérément vulgaire que réjouissant. Au temps pour la relative « élégance », ou disons le classicisme « porno-chic » de la première histoire ! Sans doute était-ce un leurre… Car, à l’évidence, l’horreur selon Kago n’a pas grand-chose de Kwaïdan, et sa pornographie s’avère autrement obscène et sale que la stupéfiante beauté de L’Empire des sens – quitte à sortir des clichés nippons, hein… Mais non, loin de là : l’album s’amuse à casser ce décor initial par tous les moyens, et l’auteur ne s’impose bientôt absolument aucune retenue – pas même celle de la vraisemblance, si surfaite : qu’importe, par exemple, si les récits sont supposés avoir lieu à l’époque d’Edo, une sorte de Japon « médiéval » ou « classique », un avant-Meiji idéalisé, propice aux exactions de sinistres brigands et seigneurs corrompus, qui ne manqueront pourtant pas de tomber un jour devant de valeureux rônins tellement habiles au sabre ? Kago n’a que faire de tout ça ; et s’il peut s’amuser à mêler incongrument les époques, ou même les univers – on a quand même une scène, qui tombe comme un cheveu laser sur la soupe droïde, où c’est la lointaine galaxie d’il y a si longtemps de Star Wars qui se retrouve affectée par les délires de l’auteur ! –, pourquoi s’en priverait-il ? C’est en fait là, à mon sens, ce qui fait le principal intérêt de ces Carnets de massacre : le gore le plus fantasque et la pornographie la plus trash ne me laissent pas indifférent, mais c’est bien pourtant dans la dimension humoristique (et souvent critique, les deux vont régulièrement de pair) de la bande dessinée que je me suis le plus retrouvé – avec ce corollaire essentiel de l’absence totale de retenue, et a fortiori de toute moralité : les Carnets de massacre sont à vrai dire un antidote de choix à la moraline, leur mauvais goût toujours revendiqué ayant quelque chose du blason de déshonneur, porté haut et fier, car tellement préférable à l’honneur factice d’un vieux Japon sclérosé et qui tarde un peu trop à crever…

 

Dimension qui, sans doute, s’avère la plus prégnante dans les chapitres cinq à huit de la BD qui, à la différence de tout ce qui précédait, constituent cette fois une narration suivie, où tous les personnages essentiels des « histoires courtes » antérieures se retrouvent pour un baroud de déshonneur. Nous y voyons le brillant couturier Kan-San importer au Japon les boutons à l’occidentale – ce qui suffit à en faire un génie à l’échelle locale. Mais l’art de Kan-San est en fait tout autre – relevant des plus absurdes techniques des ninjas ! Capable de susciter une boutonnière sur n’importe quoi et en une fraction de seconde à peine, l’ex-assassin produit des écorchés à la pelle… Mais sa fuite n’a vraiment pas plu aux autres membres de son antique ordre d’assassins, qui comptent bien obtenir réparation. Cette trame de base centrée sur Kan-San n’est pourtant qu’un prétexte (un de plus ?). L’essentiel est ailleurs, dans cette invraisemblable prolifération de pièces de tissu qui se jettent d’elles-mêmes sur tous les trous – absolument tous les trous – pour faire leur office en les bouchant… Situation absurde, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas fini ! Un darwinisme nonsensique conduit bientôt, en représailles, à une épidémie de trous… Et c’est dans ces chapitres que la BD prend tout son sel : plus que jamais, elle se moque de toute vraisemblance et balance l’élégance aux orties – il ne s’agit plus que de laisser le délire intégral s’exprimer par tous les nombreux moyens dont dispose l’auteur, et surtout par les plus grossiers. Pourtant, ces épisodes ne s’en tiennent pas au seul bon gros rire bien gras – car la dimension de critique sociale n’est probablement jamais autant marquée que dans ces épisodes suivis, explorant avec une malice sadique autant que jubilatoire toutes les conséquences de la guerre des trous et des « rustines »… Et, paradoxalement, ça en devient aussi pertinent que drôle. Vraiment réjouissant !

 

La suite redescend sans doute d’un cran : le neuvième chapitre est plus banal, avec son quasi-Pinocchio trashouille ; quant aux quatre histoires courtes qui concluent l’album, elles reviennent sur des personnages et événements antérieurs, apportant plus ou moins de matière les concernant…

 

L’essentiel est sans doute dans ce qui précède. Les Carnets de massacre de Kago Shintarō m’évoquent le contentement pathétique qu’on peut ressentir à mater un film d’exploitation italien de la meilleure époque du bis gore, avec ce qu’il faut de salacerie éhontément gratuite et d’humour outrancier pour épicer la barbaque – un plaisir coupable, ou peut-être pas si coupable que cela ; en tout cas tout ce qu’il y a de réjouissant, et dont l’ordure a quelque chose de joyeusement libératoire. SPLOTCH !

Voir les commentaires

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (18)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (18)

Dix-huitième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents. Les PJ étaient donc Dwayne, Leah McNamara, Michael Bosworth (dont le joueur incarne également Clive O'Donnel dans la scène introductive), le perceur de coffres Patrick O’Brien (son joueur incarne par la suite l'avocat Chris Botti), et ma « Classy » Tess McClure, maître-chanteuse.

 

[Clive : Hippolyte Templesmith, Tomni] Au-dessus de « l’astéroïde » des Contrées du Rêve, l’étoile filante « serrée » à distance par Hippolyte Templesmith s’ouvre, laissant échapper tout d’abord de nombreuses pattes griffues ; leurs « propriétaires » s’en dégagent, quinze à vingt créatures d’apparence globalement humanoïde mais comme « faites d’encre », qui ont par ailleurs des ailes membraneuses de chauves-souris, des pattes dotées d’ergots, et une queue barbelée. Elles s’entraident pour se dégager de l’étoile filante, puis en sautent en poussant des cris ; Hippolyte Templesmith leur lance des ordres dans une langue inconnue. Clive dit à ses camarades qu’il faut partir au plus vite… Les « satyres » sont sans doute de cet avis : affolés, ils le bousculent au passage… Les créatures ailées se posent à une trentaine de mètres du navire, lequel prend cependant ses distances… et les créatures se repositionnent aussitôt. Clive entend alors comme un sifflement – repérant au dernier moment, à son envergure, qu’une créature fonce sur lui, cherchant à l’attraper ; il parvient à l’esquiver… mais elle agrippe un « satyre » devant lui et l’enlève, le ligotant avec sa queue barbelée. Tomni, quant à lui, se fait arracher un bout d’épaule à coups de griffes…

 

[Patrick : Hippolyte Templesmith ; Danny O'Bannion, Tess] De retour à la ferme de Danny O’Bannion. Patrick reprend conscience dans le fauteuil où il s’était assoupi, paniqué et en nage. Il redoutait de s’être souillé, mais ce n’est pas le cas. Il est cependant contracté, parcouru de douleurs… Il se redresse enfin, appelle un garde, mais n’obtient pas de réponse. C’est alors que le téléphone sonne : il se lève, va décrocher, entend à l’autre bout du fil une respiration haletante, ainsi que des bruits semblables à ceux que feraient des bottes sur de la terre. Puis il discerne une deuxième respiration – si la première suggérait l’effort, celle-ci évoque bien davantage la souffrance et la peur… Et une voix humaine supplie, tandis que, dans le fond, Patrick discerne le son d’un objet métallique raclant le sol… Il reconnaît cette voix : c’est celle d’un boxeur irlandais assez populaire, qu’il avait déjà entendu à la radio – que ce grand champion supplie est d’autant plus troublant… Et une vision vient alors compléter le son : Patrick voit maintenant le boxeur, il le reconnaît sans l’ombre d’un doute – mais à peine en a-t-il le temps qu’une hache s’abat sur la face du sportif, la tranchant en deux ! Et c’est alors que Patrick se réveille en hurlant – tandis que traine dans son crâne un écho de la voix de Hippolyte Templesmith l’assurant qu’il lui rendrait bientôt à nouveau visite, ou bien à moi…

 

[Michael, Patrick : Danny O’Bannion] Michael rejoint Patrick, qui lui explique avoir enchaîné les cauchemars… Nous sommes tous réveillés, maintenant. Patrick ne cesse de répéter qu’il lui faut parler à Danny. Michael lui dit qu’il va voir ce qu’il peut faire, mais, en attendant, l’enjoint de se calmer, de s’asseoir… Mais Patrick ne s’assied pas, il fait même le tour de la maison pour trouver quelqu’un. Dans la cuisine des gardes, il tombe enfin sur l’un d’entre eux, qui se sert du café. Patrick demande au garde d’appeler O’Bannion, que le patron doit venir tout de suite. Pourquoi ? Patrick le dira à Danny lui-même, et à personne d’autre ; le garde refuse… Patrick insiste – il croit que sa mère est en danger, et… Il bafouille. « Appelle Danny ! » Mais Patrick a son numéro, après tout… Le garde refusant de se mouiller, il appelle donc lui-même à la villa. Patrick obtient enfin une réponse ; un type à l’autre bout du fil lui demande s’il n’est pas fou d’appeler à une heure pareille (environ 5h du matin)… O’Bannion n’est pas disponible. Que veut-il ? Patrick, affolé, dit qu’il est en danger, et sa mère aussi. Sa mère est-elle à Arkham ? Patrick a tout juste un temps d’arrêt : non… mais ça ne change rien ! Elle est en danger ! Le type dit qu’il passera le message…

 

[Michael, Tess, Dwayne, Leah : Patrick] Michael, pendant ce temps, était allé nous chercher. Que faire ? Il faut vraiment opérer Patrick, sans doute… Mais demeure la crainte qu’il soit notre taupe, même inconsciemment, et je rappelle donc au cas où qu’il ne faut pas parler de tout ça en sa présence. Dwayne et Leah sont moins paralysés, mais pas totalement remis, loin de là – du moins peuvent-ils de nouveau bouger doigts et orteils… Dwayne se munit d’une canne en attendant que son état s’améliore vraiment. Michael, supposant que je suis celle qui connaît le mieux Patrick, me dit d’aller le voir. Nous descendons tous.

 

[Patrick, Tess : Fran ; Hippolyte Templesmith] Effectivement, Patrick est très affolé… Je me doute de ce qu’il a traversé, pour avoir vécu la même chose, mais je ne suis pas bien sûre de comment procéder. Quand Patrick commence à s’en prendre au mobilier – il jette un fauteuil dans un cri de rage –, je lui parle, lui intimant de se calmer : c’est un cauchemar, et rien d’autre ! Sa mère n’est pas plus en danger qu’elle ne l’était depuis des années ; Templesmith envoie des visions, mais ce n’est rien d’autre que cela : des images destinées à faire peur, elles n’ont rien de « vrai », Patrick doit envisager tout ça comme du cinéma, d’une certaine manière… Non, sa mère n’est pas en danger – mais c’est justement s’il se met à agir n’importe comment, ce que souhaite Templesmith, qu’il mettra en danger tout le monde ! Nous allons nous occuper de ce crevard – ensemble. D’ici-là, Patrick a sans doute besoin d’un bon thé… Je me rends à la cuisine pour en préparer ; et, tandis que je suis en route, Patrick me dit qu’il aimerait en fait surtout de la viande ! Je marque un temps d’arrêt, mais poursuis néanmoins… Fran est là, qui vient m’aider à la cuisine. S’y trouve aussi un garde, qui me demande brutalement ce que c’est que ce bordel… Je le rembarre sèchement – ces types m’énervent ! Je prépare du thé, et décide de faire aussi des œufs à tout hasard…

 

[Michael, Patrick : Hippolyte Templesmith] Michael demande à Patrick comment vont ses viscères – mais il n’en sait rien… Il ne cesse de parler du boxeur à la face tranchée… Michael s’interroge : pourquoi Patrick a-t-il ces visions, et pas les autres ? Ce dernier suppose que cela vient du passage emprunté chez Hippolyte Templesmith… mais au fond il n’en sait rien.

 

[Leah, Michael : Dwayne, « La Brique », Tess] Leah et Michael repèrent alors une lumière intermittente dehors, évoquant un code à la façon du morse – les gardes, à côté, semblent s’agiter. Michael se rapproche d’une fenêtre : la lumière vient d’une colline au-delà des champs (là où s’était rendu Dwayne quand nous avions tenté la mise en scène pour débusquer la « taupe », et où il avait été intercepté par « La Brique »…) ; Michael voit également un garde qui était sorti, qui observe la scène, mais relâche bientôt sa prise sur sa Thompson, et pénètre de nouveau dans la maison. Michael va le voir : que se passe-t-il ? Le garde lui répond qu’ils vont avoir de la visite, mais c’est réglo. Michael lui demande comment il peut le savoir : ont-ils un code ? Le garde se moque un peu : « T’es un malin, toi, t’iras loin… » Michael n’apprécie pas, lui dit froidement de ne pas se livrer à ce genre d’humour à la noix avec lui… Le garde, que j’avais déjà envoyé chier peu avant, s’agace : « Vous avez tous cette humeur de merde ? » Puis il s’éloigne, c’était de toute façon la fin de sa ronde ; un autre garde arrive pour le remplacer, qui perçoit bien la tension…

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick, Tess : « Lila »] Nous allons à la fenêtre quand entendons le bruit d’une voiture qui approche ; nous ne la reconnaissons pas, mais c’est un véhicule très luxueux. Un garde, dehors, va échanger quelques mots à la vitre côté passager ; on lui remet des sortes de « coupons », après quoi il s’en va. Une personne sort alors de la voiture, un homme élégant, vêtu avec goût – quand bien même sa veste mauve sombre sort de l’ordinaire… Il entre dans la ferme – nous sentons son parfum, agréable ; il fume à l’aide d’un long fume-cigarette. Il demande cordialement à Michael, venu l’accueillir à la porte, s’il peut entrer – simple courtoisie, accompagnée d’une main serrée cordialement. Le connaissons-nous ? Il répond à Michael que certains de ses collègues ont eu affaire à « sa sœur » – il se tourne notamment vers moi ; il parle visiblement de Lila, mais lui-même ne se présente pas sous un autre nom. Michael le fait entrer, après m’avoir adressé un coup d’œil, et l’invite à s’asseoir. « Lila » s’adresse à Patrick et moi, constatant que des membres de notre groupe sont absents… Je lui réponds qu’effectivement, le taux de rotation est conséquent… Je lui demande de préciser son nom, mais il se contente de « Lila » : « Comme pour ma sœur. »

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick, Tess : « Lila »] Il dit alors que sa sœur et lui ont des soucis, impliquant nos ennemis… Je lui demande s’il ne pourrait pas se montrer plus explicite. Il fixe alors Patrick : des problèmes de santé ? Mais il a un remède pour cela : il sort de sa veste un petit flacon en forme de moineau, le pose sur la table, et le pousse dans la direction de Patrick, qui s’en empare, et renifle son contenu – ça lui évoque une décoction à la façon d’une tisane, mais froide, un remède de grand-mère… Il demande à « Lila » : « Qu’est-ce qui me vaut cette attention ? » L’entraide générale… Expression qui incite Michael à l’ironie – mais « Lila » apprécie cette réaction. Michael demande si ce médicament a un coût, mais « Lila » insiste : c’est gratuit. Je lui demande naïvement comment il a fait pour sortir, comme un prestidigitateur de son chapeau, exactement ce qui sera utile à Patrick… Je perçois bien qu’il se rend compte que je l’ai « grillé » d’une certaine manière ; l’occasion aussi de noter que, quand bien même apprêté, il est sans doute venu à la hâte – il dissimule assez bien son affolement, mais pas assez pour moi… Mais il n’est pas sur la défensive pour autant – c’est plutôt qu’il se sent las, et que mon observation l’ennuie… Michael l’étudie lui aussi : « Lila » a de toute évidence beaucoup d’argent, et sait se tenir en société – toutefois, il ne suinte pas l’ego, à la différence de la majorité des maquereaux. Dwayne propose d’aller faire du café, il a besoin de se réveiller, et Leah en profiterait bien aussi… Je m’adresse à nouveau à « Lila » : a-t-il obtenu ses informations au travers de son propre réseau ? Oui : avec tout ce que je retire moi-même des confidences de femmes de ménage, à l’évidence je peux comprendre que le proxénétisme soit au moins aussi efficace, et probablement bien davantage… Mais de là à trouver le filtre adéquat chez le bon apothicaire ? Il dit que cela vient de sa sœur – qui prise « l’alchimie »… Patrick n’y tient plus : que doit-il faire avec le flacon ? Boire son contenu, tout simplement. J’ai à peine le temps de questionner « Lila » sur sa hâte visible, tout en l’assurant que j’apprécie son geste : Patrick boit cul sec, sans plus attendre…

 

[Dwayne, Leah, Michal, Tess : « Lila », Patrick ; Hippolyte Templesmith, Dr East/Herbert West] « Lila » a l’air très soulagé ; et, après quelques secondes, tandis que Patrick devient tout flasque et s’effondre par terre, il nous dit : « Enfin ! Mais maintenant vient le plus dur… Retenez-le, je tiens à mon flacon… » Michael préfère s’occuper de Patrick, en l’attrapant par les aisselles – le flacon, lui, tombe à terre et se brise... « Lila » se frotte un peu les yeux, tandis que Patrick s’enfonce dans un sommeil très lourd. « Lila » soulève ensuite l’autre pan de sa veste, et en sort une cuillère et une épingle à tricoter – lâchant au passage qu’il ne sait pas forcément comment procéder, il comptait sur notre expérience… Je ne suis pas bien certaine de comprendre ce qu’il attend de nous, me demandant s’il s’agit d’une histoire de drogue… ou de torture ? Michael est autrement vif, qui sort un scalpel de sa propre veste ; « Lila » reconnaît que cela sera sans doute plus utile…. Dwayne lui demande alors s’il compte bien enlever « la vue » à Patrick. « Lila » lâche à nouveau un : « Enfin ! » Ajoutant qu’il aurait pensé que j’aurais compris la première… Patrick est bien notre « taupe », agissant comme une caméra pour Hippolyte Templesmith – et ce depuis la projection de poussière qu’il a reçue dans l’œil tandis que nous fouillions le manoir de notre ennemi. Mais comment « Lila » l’a-t-il appris ? Des confidences sur l’oreiller… et il ajoute que sa sœur « se promène dans les rêves ». Je dis qu’elle est décidément pleine de ressources, et « Lila » apprécie le compliment… Il va nous laisser gérer l’opération, mais compte rester sur place – ne serait-ce que pour s’excuser, après coup, de son petit stratagème, quand Patrick reprendra conscience… Quel œil doit être retiré ? J’avais remarqué que Patrick se couvrait souvent l’œil droit… « Lila » nous dit donc qu’il faut l’énucléer, et ensuite brûler l’œil prélevé. Dwayne veut bien tenter l’opération, il approche la cuillère que « Lila » lui a donnée de l’œil de Patrick… Je suis également disponible, prête à assister l’opérant, comme une infirmière, ou le cas échant à jouer le rôle du chirurgien ; tout cela m’intrigue, je ne sais pas si je pourrai me montrer efficace, mais je suis prête à tenter le coup. Michael me tend son scalpel, tandis que Dwayne va faire du feu dans la cheminée pour préparer de quoi cautériser la plaie. Je me lance… mais me montre d’emblée maladroite : alors que je cherche à sectionner le nerf optique, je dérape et enfonce ma lame dans l’œil que nous sommes en train de retirer – un liquide suinte du globe oculaire… La suite est cependant bien pire : alors que je cherche à cautériser, je pousse mon instrument trop loin, atteignant le cerveau ! Une matière grise s’échappe de l’orifice… Patrick n’y survivra pas. « Lila », consterné, avale difficilement sa salive – il va rentrer chez lui… Il affiche un air triste, tout en disant que ce n’est peut-être pas plus mal – au moins lui avons-nous enfin apporté la paix… Il nous quitte. Michael étudie ce qui reste de l’œil prélevé, mais il ne contient rien de mécanique – il ne se distingue que par des pigments d’un rouge sombre… Michael dit que nous n’avons plus besoin d’aller voir East – mais je ne suis pas d’accord : si l’opération n’a plus lieu d’être, peut-être pourtant le docteur trouvera-t-il quelque chose d’intéressant dans le cadavre de Patrick ? Je dis cela très froidement – mais reste prostrée devant le corps sans vie de Patrick : c’est ma faute…

 

[Michael, Tess, Dwayne, Leah : Stanley ; Dr East/Herbert West, Charles Reis, Kristen Johnson, Mortimer Campbell, Pierce Hawthorne] C’est l’aube. Les gardes de jour se sont levés, qui prennent leur petit-déjeuner dans la pièce voisine. Michael me prend son scalpel des mains, le nettoie avec soin, le range… Je poursuis, glaciale : nous avons besoin d’alliés ; East, donc, probablement, mais peut-être d’autres aussi – je pense tout particulièrement à Charles Reis, dont j’avais étudié les notes, lesquelles me semblaient témoigner d’une personnalité bienveillante, et j’explique tout cela aux autres ; nous avons son adresse, ainsi que celle de sa mère, et savons qu’il travaillait en tant que gardien de nuit à l’asile d’Arkham (mais il aurait disparu il y a peu). Je mentionne aussi les autres noms que nous avions relevés, mais sur lesquels nous n’avons pas travaillé jusqu’à présent, à savoir Kristen Johnson (associée semble-t-il à Mortimer Campbell), ainsi que Pierce Hawthorne (nom croisé à plusieurs reprises, mais par la bande). Dwayne, qui est revenu avec Leah de la cuisine, repère Stanley qui nous guette en haut de l’escalier ; Dwayne lui lance : « Va bosser ! », et Stanley s’empresse de décamper.

 

[Tess, Dwayne, Michael, Chris : Seth, Patrick ; Brienne, Ted, Edward Timley, Danny O'Bannion] Nous entendons la voiture de Seth qui arrive. Il porte un paquet de journaux sous le bras – pour ma revue de presse matinale –, mais est en outre accompagné par un homme élégant… dont les traits, étonnamment, ont quelque chose d’italien. Dwayne n’en tient pas compte, et demande à Seth s’il pourrait le déposer chez lui : malgré ses appels répétés depuis la veille, il n’a pas pu joindre une seule fois sa compagne, Brienne, et ça commence à l’inquiéter… Justement : Seth lui apprend qu’elle a été embarquée par les flics, sous un prétexte à la noix ! On va la sortir de là… Seth me confie les journaux, tandis que Dwayne entend dissimuler le cadavre de Patrick. Après quoi Seth nous présente le nouveau venu : un avocat, effectivement italien, mais qui travaille depuis longtemps avec les Irlandais, du nom de Chris Botti. [C’est le personnage incarné désormais par le joueur incarnant jusqu’alors Patrick.] L’homme se montre chaleureux, mais l’ambiance est pesante et tout sauf cordiale… Michael lui demande quelle mission lui a confiée le patron : nous épauler, sans forcément plus de détails… Son nom ne m’est pas inconnu : j’avais entendu parler de lui par mon fiancé, Ted, qui savait qu’il était corrompu par la Mafia (ou plus largement la pègre : il avait justement relevé que Botti travaillait avec les Irlandais) – son associé pourri, Edward Timley, était tout prêt à faire des affaires avec lui, mais Ted s’y était toujours refusé… Que cet Italien travaille pour O’Bannion a quelque chose d’une « pirouette »… Chris voit alors le corps de Patrick, et demande ingénument ce qui est arrivé à notre copain – Michael lui répond que l’amitié ne dure jamais très longtemps, avec nous…

 

[Dwayne, Tess : Seth, Patrick ; Danny O’Bannion, Vinnie, Dr East/Herbert West] Seth nous dit que Danny a prévu un service funéraire pour Patrick. Dwayne s’étonne qu’il soit déjà au courant… Seth n’en sait pas forcément plus – mais Vinnie lui a dit que Danny aurait comme « senti » ce qui s’était produit… Mais j’interviens, toute à mon idée : il ne faut pas confier de suite le cadavre de Patrick à sa mère ; c’est sans doute un geste très chrétien, mais le Dr East pourrait être intéressé par son état, et c’est une possibilité que nous ne devons pas négliger… Idée qui ne plait vraiment pas à Seth – mais c’est entendu, on va trouver un moyen de conserver le cadavre, au moins dans un premier temps.

 

[Tess, Chris : Margaret Hoover, Hippolyte Templesmith, Dr East/Herbert West, Patrick, Leonard Border, Kelly Gillian, Thomas Lindsay III, Todd Newell, Trevor Fletcher] Je me mets ensuite à ma revue de presse – histoire de me changer un peu les idées ? Je compte prendre mon temps, en tout cas. Chris propose de m’aider : je le fixe un moment, puis lui tends la moitié des journaux. Je lui dis que j’ai entendu parler de lui fut un temps… Il me remercie, mais je précise que ce n’était pas forcément un compliment – il me répond qu’il le sait bien, avec un grand sourire… Nous relevons, à terme, plusieurs informations très diverses : des articles reviennent sur cette Margaret Hoover qui a lancé une association destinée à mettre un terme à la série de « disparitions » qui frappe Arkham depuis quelque temps – comme son époux, tombé dans une bouche d’égout malencontreusement laissée ouverte… mais cela aurait en fait une tout autre ampleur : elle parle de centaines de disparitions ! Des adultes, des enfants, qu’importe : le maire ne fait rien, et c’est proprement scandaleux ! Aussi la veuve affiche-t-elle qu’elle se range aux côtés de Hippolyte Templesmith… On évoque aussi l’enterrement des parents de ce dernier, à Boston, dans deux jours. Templesmith est décidément de toutes les informations : on revient encore et toujours sur le prestigieux gala de financement qu’il va donner, attirant tout le beau monde, et peut-être même depuis l'Europe (il n’y a pas plus de précisions, même si cela semble un peu plus fondé qu’un vulgaire potin). D’autres informations : des travaux de réparation et de construction vont être effectués dans le bassin qui a recouvert la Lande Foudroyée, non loin d’Arkham. Un autre article traite des incidents de la ferme abandonnée des Tulliver, où se trouvait East à l’origine, et où Patrick et moi avions vu des journalistes en train de fouiner ; le compte rendu est dû à la plume du seul Leonard Border, et m’étonne profondément : il parle d’un incendie accidentel (tout au plus mentionne-t-il la possibilité d’une petite fête organisée sur place par des étudiants et qui aurait mal tourné), et ne fait pas la moindre mention des nombreux cadavres qui y ont été trouvés… Quant à sa collègue, une certaine Kelly Gillian, un encart (légal ?) annonce qu’elle a été renvoyée pour « calomnie » – ce qui ne fait que renforcer l’impression de fausseté et d’hypocrisie de l’article sur l’incendie… Au chapitre des faits-divers, j’apprends que Thomas Lindsay III, qui nous avait suivi un temps et que nous avions fait tomber par un chantage aux mœurs, s’est suicidé en prison… Une dernière information notable porte sur une rafle effectuée par la police au Art’s Billiard, où se tenait un rassemblement étudiant d’ordre politique, dénonçant les violences policières et l’optique ultra-sécuritaire prônée par Templesmith ; plusieurs étudiants ont été arrêtés en raison de leurs « propos subversifs », et certains même pour « atteinte à l’ordre public » : le journal cite plusieurs noms, très divers, parmi lesquels je relève celui de Todd Newell, que j’avais fait chanter quelque temps plus tôt au service de Trevor Fletcher – il y a quelques photos, mais Newell n’est visible que de dos ; l’établissement est sous le coup d’une fermeture administrative pour 48 heures… et le journal ne se prive pas de se répandre sur « cette musique nègre qui corrompt nos jeunes ».

 

[Michael, Dwayne, Leah : Fran ; Patrick, Stanley] Fran nous a rejoints – elle a visiblement pleuré, affectée par le sort de Patrick… Elle nous dit que Stanley aimerait manger. Michael va s’en charger avec Dwayne – qui préparait déjà un petit déjeuner pour tout le monde. Leah, pendant ce temps, se livre à des exercices pour reprendre un peu de mobilité – elle s’y prend bien, ça produit bientôt des résultats ; Dwayne, qui l’a vue faire, s’y essaye aussi avec son assistance, et en bénéficie à son tour.

 

[Michael : Stanley ; Tess, Tina Perkins] Pendant ce temps, Michael porte son petit déjeuner à Stanley. Il essaye de discuter avec lui, afin de savoir où il en est. Stanley s’est focalisé sur Magie véritable, mais le livre comprend de plus en plus de « hiéroglyphes » qui lui échappent totalement… Michael lui demande de synthétiser ce qu’il a trouvé jusque-là – il se montre très sympathique, ce qui change agréablement Stanley de ma propension à la cruauté… Michael dispose d’une culture suffisante pour comprendre l’essentiel de ce que lui raconte le bibliothécaire. Quand celui-ci lui montre les « hiéroglyphes » en question, Michael reconnaît les signes indéchiffrables qu’il avait vus sur le générateur du « reflet » de la serre de Tina Perkins. Stanley avance qu’il pourrait s’agir d’aklo – une langue légendaire, censément antérieure aux premières civilisations humaines, le genre de sujet auquel les scientifiques sérieux évitent de se frotter, tant cela pourrait s’avérer fatal à leur réputation… Michael lui demande tout de même s’il ne connaîtrait pas quelqu’un en mesure de déchiffrer l’aklo, mais non… Stanley a l’air épuisé ; Michael lui demande s’il trouve que je lui mets trop la pression… Sans trop s’avancer sur ce terrain, Stanley dit qu’il s’inquiète pour sa mère – Michael lui dit qu’il va se renseigner et trouver à la rassurer ; Stanley souhaiterait la contacter lui-même… mais Michael le lui refuse pour le moment, disant cependant qu’il va y songer.

 

[Dwayne, Tess : Vinnie ; Danny O’Bannion, Patrick] Au rez-de-chaussée, le téléphone sonne. Dwayne décroche, et tombe sur Vinnie, qui lui dit d’emblée que c’est à moi qu’il souhaite parler ; je m’y rends : Danny est d’accord pour conserver un temps le cadavre de PatrickVinnie m’indique un entrepôt à grain qui a été aménagé en chambre froide avec des pains de glace, et me dit où en trouver la clef. J’explique tout cela aux autres.

 

[Chris, Tess : Charles Reis] Il est bien temps de nous remettre au travail, hors de la ferme. Chris et moi allons travailler sur Charles Reis, à ma requête – je prends soin de me grimer au préalable, choisissant une nouvelle perruque et adoptant une tenue plus élégante et soignée que ces derniers jours, sans en faire trop cependant ; Chris, lui, s’en tient à sa tenue « professionnelle ». Nous décidons de commencer par nous rendre à l’asile, et de nous entretenir ensuite avec la mère de Charles Reis ; nous montons en voiture, moi derrière le volant.

 

[Dwayne, Leah, Michael : Liam ; Danny O’Bannion, Dr East/Herbert West, Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne, Leah et Michael forment un deuxième groupe. Ils contactent tout d’abord le Garage Hammer, où ils « commandent » auprès du mécano Liam un nouveau véhicule – ledit Liam leur signifie cependant que notre forte consommations en voitures a suscité des récriminations de la part de Danny, il faudrait lever un peu le pied… Une fois « livrés », ils se rendent à Arkham, et tout d’abord à la boîte postale du Dr East. Ce dernier a laissé un message :

 

« Vous me déconcertez… D'un côté, vous avez le courage de braver « 6X » et de me fréquenter, mais, de l'autre, vous faites preuve d'un amateurisme inquiétant… Néanmoins, j'ai une promesse à tenir. Aussi, si vous ne trouvez pas de salle d’opération ou d'équipement médical avant ce soir, RDV au garage en faillite sur la départementale ouest, en direction de Dunwich, à minuit. Si vous choisissez cette option, je ne serai pas responsable de potentielles séquelles chez votre ami, et ne peux garantir un taux de réussite de 100 %. Je fournirai alors l'équipement médical nécessaire si vous me prévenez avant 16h, il vous en coutera 400 dollars. »

 

Michael rédige la réponse suivante, qu’il dépose dans la boîte postale :

 

« La taupe n'est plus. L'opération n'est plus nécessaire. En revanche, vous pourriez avoir envie de nous voir pour une livraison susceptible de vous intéresser et qui permettrait la continuité de vos travaux. »

 

Le rendez-vous sera à l’heure et au lieu donnés par East.

 

[Chris, Tess : Dr Avi ; Charles Reis] Chris et moi arrivons à l’asile. En chemin, nous avons évoqué plusieurs « façades » pour nous y rendre – j’avais évoqué l’idée de prétendre que nous étions des enquêteurs privés, suite à la disparition de Charles Reis… Mais nous nous mettons d’accord sur une approche très légale, et suivons finalement la suggestion de Chris : il se fera passer pour un notaire, prétextant un héritage inattendu, et moi pour sa secrétaire. Chris se rend à l’interphone, où il présente la situation. Une voix féminine répond qu’elle va se renseigner, puis, après un temps de silence, elle revient nous dire que le Dr Avi, assistant du directeur, est disponible pour nous recevoir. Un gardien vient nous ouvrir. Je note qu’il m’observe un peu plus que ce à quoi je m’attendais – j’ai le vague soupçon qu’il m’ait reconnue, malgré mon « déguisement », mais non… Chris nous présente : « Me Botti, notaire, et sa très compétente secrétaire, Mlle Tess ! » J’arbore un grand sourire… Le garde nous guide dans les jardins, assez agréables, où nous croisons des patients très divers, de toutes classes ou origines, de tous sexes, de tous âges. La réceptionniste, à l'accueil, demande à voir les papiers de Chris, qui lui tend sa carte d’identité : « Me Botti, pour vous servir ! » Elle s’étonne de que la carte ne soit pas si neuve, n’avait-il pas dit être à Arkham depuis quelque chose comme une année seulement ? Sa vague méfiance porte aussi sur le diplôme absent de Chris… C’est une femme que je devine lasse, frustrée par son mariage ; et peut-être éprouve-t-elle une attirance inavouée pour Chris… Je l’interromps en ce qui concerne la paperasserie : nous n’avons pas besoin de tant de formalités pour le moment, je fournirai les pièces utiles le cas échéant, nous n’en sommes pas encore là… Chris, qui a lui aussi deviné la personnalité de la réceptionniste, se montre charmeur et enjoué – disant par exemple qu’il n’est pas que notaire, il est aussi amateur de musique – de jazz… Ce qui suffit à la faire rougir. Apparaît alors le Dr Avi, vêtu d’une blouse adéquate. Nous avons affaire avec un patient ? Je lui réponds que ce n’est pas tout à fait ça : c’est à propos d’un membre du personnel… Chris lâche le nom de Charles Reis. Le Dr Avi le décrit comme un brave employé – précisant : « Quels que soient ses gènes… » Chris rebondit sur la remarque raciste : ses gènes ne sont semble-t-il pas si mauvais ! En tout cas, ils lui valent un héritage appréciable… Mais il n’a pas été en mesure de le contacter, ou même d’apprendre grand-chose à son sujet. Le Dr Avi s’étonne que nous ne soyons pas au courant : il a disparu il y a une dizaine de jours de cela… Je sors alors de quoi prendre des notes. Mais le docteur suppose qu’il vaudrait mieux en parler au calme – dans son bureau, où on nous amènera du thé.

 

[Michael, Dwayne, Leah : Brienne ; Kristen Johnson] Michael conduit Dwayne non loin du commissariat, afin qu’il y retrouve sa compagne, Brienne – sa sortie est prévue pour 14h. Après quoi Michael et Leah envisagent d’aller rendre une visite à Kristen Johnson. En fouillant dans le bottin, Michael trouve son adresse, chez ses parents, dans un quartier bourgeois d'Arkham. Dwayne patiente – Brienne n’est pas encore sortie. Il remarque, avec une certaine gêne, qu’il a un peu de mal à se souvenir du faciès de sa compagne… mais cela lui revient aussitôt quand elle sort du commissariat. Dwayne lui fait signe depuis l’autre côté de la rue – elle s’empresse de le rejoindre, mais pas au point de traverser sans regarder… « Tu étais où ? » Michael intervient, lui suggérant de monter dans la voiture et de ne pas s'attarder ici. Elle s’installe à l’arrière, à côté de Dwayne. Michael va la déposer chez eux. En route, Dwayne explique qu’il a été très occupé cette nuit, et n’a appris ce qui lui était arrivé que ce matin… Que s’est-il passé, au juste ? Brienne explique qu’elle rentrait du travail, quand elle a vu une vieille dame irlandaise résidant non loin de chez eux se faire sortir de chez elle, et de manière musclée, par les flics ; elle savait que le fils de la vieille dame en question était un criminel notoire… Mais de là à s’en prendre ainsi à cette pauvre vieille ? Ne supportant pas la scène, elle s’est interposée… et en a été récompensée par des coups de matraque (Dwayne ne remarque qu’alors, scandalisé, ses bleus aux avant-bras...) ; la foule s’était rassemblée auprès des flics, mais certainement pas pour condamner leur brutalité – pour les encourager, bien au contraire ! Avec quantité d’insultes à l’encontre des Irlandais : « Allez pondre vos criminels de fils ailleurs ! » Certains allant jusqu’à dire que « les Irlandais ne devraient pas avoir le droit de se reproduire »… Dwayne la réconforte, admirant son courage et sa bonté. Quand ils arrivent devant l’immeuble où ils résident, Brienne dit à Dwayne qu’elle avait acheté du Miska-Tonic !, elle a pris goût à cette nouvelle boisson à la mode, et a hâte d’en boire une bouteille en sa compagnie… Dwayne monte avec elle, mais ne s’attarde pas ; il en est sincèrement désolé, voire honteux, mais il devra repasser plus tard – vers 20h, ils pourront alors discuter tranquillement… Brienne, d’ici-là, va faire une sieste, se calmer.

 

[Chris, Tess : Dr Avi, « Blutch » ; Charles Reis] Chris et moi avons suivi le Dr Avi dans son bureau – fièrement décoré de nombreux diplômes, tandis que de volumineux dossiers sont répandus un peu partout… À son âge, sans doute aurait-il pu prendre sa retraite, mais il est bien du genre à vouloir continuer le plus longtemps possible à se rendre utile… Il sort un dossier (plus court que ceux des patients) sur Charles Reis, qu’il lit en diagonales. À ses yeux, c’était un très bon employé – ce qui l’avait surpris, de la part d’un métis ; sa moitié blanche, sans doute… En tout cas, depuis qu’il est entré en service à l’asile, on a pu constater une amélioration notable de l’état dans lequel se trouvaient les patients à sa charge. Et c’est bien pourquoi l’ensemble de l’équipe en était venu à tant l’apprécier : les patients qu’il gardait avaient de meilleures nuits, ils dormaient mieux, et étaient du coup moins agressifs le jour… Le Dr Avi n’aurait cependant jamais imaginé qu’il serait du genre à toucher un héritage – et plus encore un gros… Nous lui demandons s’il ne sait rien qui pourrait s’avérer utile pour comprendre sa disparition – des indices qui lui reviendraient, des propos tenus qui ne l’avaient pas marqué sur le coup… Mais non, rien du tout : simplement, il ne s’est pas présenté un soir, ni le lendemain, ni le jour suivant… Or c’était quelqu’un de très sérieux à cet égard : depuis qu’il a été embauché, il n’a dû s’absenter qu’une seule et unique fois, étant à l’évidence extrêmement malade, et il avait pris soin de prévenir l’asile le plus tôt possible… Oui, un employé très consciencieux. Chris demande au Dr Avi s’il pourrait en dire davantage en ce qui concerne les bonnes relations entre Reis et les patients, et des exemples d’ « améliorations notables ». Le Dr Avi, sourire en coin, lui dit que, si nous répondons à sa curiosité, il pourra répondre à la nôtre… Chris se demande si certains patients ne pourraient pas être au courant de quelque chose le concernant – tout pourrait s’avérer utile pour le retrouver... Mais le Dr Avi poursuit quant à sa « curiosité » : de quel montant, cet héritage ? Chris répond que c’est très surprenant : plusieurs dizaines de milliers de dollars ! Peut-être pourrait-il en faire une donation conséquente à l’asile ? Remarque qui porte : le Dr Avi ne cracherait pas sur cette manne… Il va faire de son mieux pour nous aider. Le Dr Avi réfléchit un moment, puis nous parle d’un cas précis – celui d’un homme jugé irrécupérable, dont l’état stagnait depuis une dizaine d’années ; tout le monde ici avait perdu tout espoir le concernant depuis bien longtemps, mais Charles Reis l’avait pourtant apaisé, sinon guéri… Le Dr Avi ne peut même pas nous donner de nom – ils n’ont jamais su son identité. Au sein de l’hôpital psychiatrique, on l’appelle « Blutch », en raison du bruit qu’il fait en permanence avec sa bouche ; ce surnom, en fait, lui avait été donné par le policier qui l’avait trouvé, errant, à moitié nu, sur la route entre Arkham et Innsmouth… Quoi qu’il en soit, « Blutch » n’avait jamais prononcé le moindre mot, jusqu’à ce qu’il rencontre Charles Reis… Il n’est certes guère loquace, et on ne peut pas vraiment avoir de conversation suivie avec lui, mais c’est déjà quelque chose… Chris se dit intéressé par ce patient, qu’il aimerait bien interroger – en présence du Dr Avi si ce dernier le souhaite. Puis, à la réflexion, il suggère que je l’interroge à sa place – supposant qu’une jolie femme pourrait faire son effet… ou, plus prosaïquement, que je me montrerais plus psychologue que mon employeur. Le Dr Avi n’y voit pas d’inconvénient. Il me dit de le suivre, un peu cavalièrement – il suinte le machisme… Il en profite pour nous faire faire une promenade générale de l’établissement, témoignant de l’état des lieux, et glissant sans grande discrétion des remarques portant sur le bien énorme que l’institution pourrait retirer de généreuses donations… Chris joue son jeu, disant que nombre de ses clients se demandent quelle bonne œuvre pourrait bénéficier le plus de leurs libéralités… Le Dr Avi nous conduit enfin dans l’aile la plus « pauvre » (si les jardins sont partagés, la ségrégation sociale n’épargne pas l’asile, répartissant ses patients en trois ailes en fonction de leur classe). Les patients nous ignorent peu ou prou – en tout cas ne se montrent-ils en rien agressifs. Le Dr Avi nous laisse dans une pièce commune, et nous demande de patienter. Il va chercher un homme entre 35 et 40 ans, au regard lourd, qui opine de la tête en le voyant, puis se lèvre et le suit – il le conduit dans une salle de jeu (dégoulinante de dessins « mignons » réalisés par les patients ; on y trouve aussi de nombreux jeux enfantins, il y a un côté très « Disney » à tout cela…), où je vais pouvoir m’entretenir avec lui, seule à seul. Il est un peu sédaté, mais pas à trop forte dose. Chris, quant à lui, retourne vers l’accueil, en compagnie du Dr Avi qui continue à le baratiner – jusqu’à ce que Chris le coupe, s’inquiétant de ce que je sois seule avec le malade… Mais le Dr Avi le rassure : il y a un garde à côté, et lui-même ne sera guère loin.

 

[Tess : « Blutch » ; Charles Reis] « Blutch » est donc seul avec moi. Il jette un œil aux peluches répandues par terre, s’empare d’un ourson, qu’il serre contre lui en le caressant distraitement. Je me présente : « Bonjour, je m’appelle Tess ! » Il opine sans dite un mot – juste son « blutch » habituel. Je lui dis que je suis une amie ; me comprend-il ? Pas de réaction. Je lui dis que j’aimerais parler de Charles Reis, que j’aimerais le retrouver – cette fois, ça attire son attention : il serre davantage l’ourson contre sa poitrine. Il bredouille « Charles » entre deux « blutch », sur un rythme plus frénétique. Puis il me dit : « Retrouver ? » Oui, je suis là pour ça. « Sais pas… » De quoi discutaient-ils ? Cela pourrait m’aider… Il tapote sa tête, répétant « Charles » à plusieurs reprises. « Vous parliez de vos rêves avec Charles… » Il essaye d’articuler quelque chose, mais n’y parvient pas : « Blutch… » J’essaye de détourner son attention, en évoquant l’ourson en peluche – et il essaye cette fois de communiquer : je crois comprendre de ce qu’il peine à dire que son fils avait le même ourson. Je l’interroge à ce sujet, mais n’en obtiens qu’un « vorer, vorer »… C’est un traumatisme visible. Là encore, j’essaye de détourner un peu la conversation – sur des sottises, la pluie et le beau temps… Il reste crispé, mais cesse de se balancer compulsivement. Quand je le sens plus détendu, je lui montre mon carnet – voudrait-il écrire quelque chose dedans ? Visiblement, ça lui parle : je lui tends mon carnet et des crayons, et il se met au travail.

 

[Dwayne, Leah, Michael : Kristen Johnson, Hippolyte Templesmith, Meredith Johnson, Scott Johnson, Tina Perkins, Margaret Hoover] Les autres se rendent à la maison de Kristen Johnson, en repérage. C’est une maison bourgeoise dans un quartier bourgeois – une jolie villa, même si rien de commun avec le manoir de Templesmith. La boîte aux lettres identifie Meredith et Scott Johnson ; en dessous de ces deux noms, un prénom a été effacé, on distingue à peine le début d’un « K ». Il y a un garde dans une guérite, vigilant sans être spécialement méfiant. Tous trois s'interrogent sur ce qu’ils vont faire désormais. Dwayne voudrait faire analyser la poudre blanche qu’il a récupérée chez Tina Perkins ; il sait qu’il y a des revendeurs spécialisés en drogues « exotiques », mais il ne dispose pas de nom précis – se renseigner ne sera cependant pas un problème. Quant à Michael, il rendrait bien visite à Margaret Hoover, qui se trouve habiter au bout de la même rue – mais il est un peu craintif : après tout, c’est un soutien de Templesmith

 

[Chris : Dr Avi] Chris est à l’accueil de l’asile, draguant plus ou moins la réceptionniste maintenant que le Dr Avi l'a laissé pour retourner à ses affaires… Il présente le Dr Avi comme « un chaud lapin », quelqu’un qui n’a pas froid aux yeux… La réceptionniste, d’abord interloquée, lui demande s’il a eu un comportement indécent… Non, non ! Mais, sans aller jusque-là, il a fait des sortes d’avances… Ce qui la choque : un homme de son âge… Mais Chris la reprend avec un grand sourire : « Mais il n’y a pas d’âge ! »

 

[Tess : « Blutch » ; Charles Reis, Hippolyte Templesmith] « Blutch » dessine dans mon carnet des silhouettes ; je repère en tout cas une silhouette féminine et une autre enfantine, entourées d’autres silhouettes, monstrueuses quant à elles ; le décor m’évoque la mer. En dessous, il dessine une autre silhouette, masculine cette fois (lui ?), en train de pleurer… Mais dessiner lui fait visiblement du bien, et je l’incite à poursuivre – comprenant que ça ne s’est peut-être pas reproduit depuis la disparition de Charles Reis. Nouveau dessin : je suppose que c’est lui-même, en train de se relever, avec l’aide de quelqu’un que je suppose être Charles Reis (il a colorié de son crayon, je suppose que c’est pour distinguer le métis). En dessous, on le retrouve lui, avec la main de Charles Reis sur son épaule – et tout autour d’eux des ours en peluche. Puis, sur un autre dessin, Charles Reis lui tourne cette fois le dos – ça n’est pas évocateur de mépris ou d’indifférence, simplement qu’il s’intéressait à quelqu’un d’autre, une silhouette masculine et très élégante (Templesmith ?). Cette fois, « Blutch » semble apeuré… au point de ne pas finir son dessin. Pourtant, il entame un autre dessin du même ordre : on l’y voit à genoux, serrant contre lui un ours en peluche, tandis que la silhouette élégante enlace Charles Reis et, dans son dos, suscite sans qu’il s’en rende compte une mâchoire béante, monstrueuse… Puis un dernier dessin : « Blutch », tout seul, avec un ourson… Tout cela a un côté onirique, tout en ayant sans doute un rapport avec des événements bien réels. J’interprète a minima les choses ainsi : Charles Reis a aidé « Blutch » à surmonter un traumatisme, puis une autre personne est arrivée (Templesmith ?), qui a ensuite « emporté » Charles Reis ; traîtrise ? Amitié feinte ? Des choses vues en rêve… « Blutch » est triste, et parvient à me dire : « Rêve plus… » J’essaye de le détendre à nouveau, mais veux en même temps en savoir plus sur la silhouette élégante – qui pourrait correspondre à beaucoup de monde, même si j’ai mon idée… Qui se confirme : il y a des journaux épars dans la pièce, et « Blutch » désigne une photographie de Templesmith. Est-il venu ici, ou seulement dans les rêves ? Plutôt la deuxième possibilité, semble-t-il – mais « Blutch » se colle contre le mur, apeuré… Charles Reis lui parlait-il de ses rêves à lui ? Non… Puis le gardien arrive – le temps s’est écoulé, il vaut mieux que je laisse « Blutch » maintenant… J’acquiesce, passe doucement ma main sur l’épaule de « Blutch », en le remerciant de tout ce qu’il a fait, l’assurant que ça sera très utile… Il frotte son ourson contre moi, gentiment ; je lui souris… Mais je dois m’arrêter là – je quitte la salle de jeu, les dessins de « Blutch » dans mon carnet. Dans le couloir, je demande au gardien si d’autres patients bénéficiaient de l’attention de Charles Reis ; mais c’était le cas de tous, sans doute… Le reste du personnel ne s’en préoccupait pourtant sans doute pas plus que ça, alors. Je retourne à l’accueil.

 

[Chris : Charles Reis] Chris y poursuit son flirt, disant qu’il a toujours été un grand romantique… Puis il parle de Charles Reis à la réceptionniste. C’était un employé apprécié de tous, toujours courtois, jamais un impair… Elle confirme que son travail de nuit « facilitait » le travail de jour des autres soignants et gardiens. Rien de spécial ne lui revient, une anecdote qui l’aurait frappée ? C’est qu’il s’agit de retrouver Charles Reis – un héritage l’attend, et conséquent ; sans doute en fera-t-il profiter son entourage… Mais la réceptionniste n’a pas grand-chose à dire ; elle relève toutefois que c’était un homme qui lisait beaucoup… Des choses olé-olé ? Non, non, pas du tout ! Des livres très sérieux, portant sur la psychologie, la psychiatrie… Puis elle ajoute qu’elle l’avait vu une fois lire un livre d’occultisme. Chris dit que c’est une de ses marottes ! Mais une que la réceptionniste ne partage pas, loin de là… Chris, un peu rabroué, demande si elle se souvient du titre du livre – mais non, elle ne sait pas, et ça ne l’intéresse pas…

 

[Dwayne : Brienne] Dwayne téléphone à un flic corrompu de sa connaissance : il veut en obtenir les noms des connards qui ont tabassé Brienne ; il est en rogne… Du moins aimerait-il savoir ce qui s’est passé au juste. Son correspondant est inquiet : ces noms… qu’en fera-t-il ? Dwayne dit qu’il veut juste savoir… Le flic est très gêné, mais lui dit enfin qu’ils étaient quatre. Quatre pour tabasser une vieille ? Et sa femme ? Le flic ne souhaite pas poursuivre maintenant, mais promet à Dwayne qu’il lui enverra ce soir une enveloppe avec les noms des responsables.

 

[Chris, Tess : Dr Avi ; « Blutch », Hippolyte Templesmith, Danny O’Bannion] Alors que nous sommes prêts à partir (Chris n’ayant pas manqué d’adresser un clin d’œil appuyé à la réceptionniste), le Dr Avi nous rejoint pour nous raccompagner à la sortie ; il donne son numéro personnel à Chris, qui l’en remercie, et lui dit qu’il aura plaisir à lui rendre service à l’occasion. Une fois seuls, je partage avec Chris ce que j’ai trouvé – parler à « Blutch » n’était guère fructueux, mais ses dessins étaient intéressants. Je précise ce qui concerne Hippolyte Templesmith – arrivé dans ses rêves, qui aurait « séduit » Reis, puis l’aurait peut-être trahi… Chris s’étonne de ce que je m’intéresse tant aux rêves. Mais O’Bannion ne lui a-t-il donc pas dit dans quoi il mettait les pieds ? Si, sans doute… mais il demeure perplexe. Je lui assure que Templesmith n’est pas un simple dandy qu’on fera tomber avec un scandale de mœurs – c’est un type aux pouvoirs occultes démesurés, impliquant notamment les rêves… et les cauchemars.

 

[Dwayne : Brienne ; Hippolyte Templesmith, Danny O’Bannion] Dwayne est rentré chez lui, comme promis – et constate que Brienne a des aphtes, ce qui est tout récent. Dwayne lui suggère d’arrêter de boire du Miska-Tonic !, ça pourrait les provoquer – il a vu ça chez des amis, comme pour elle… Elle est surprise, mais en tiendra compte, et le remercie. Puis, passant du coq à l’âne, elle lui demande pour qui il pense voter, lors des élections municipales, en février prochain… Dwayne répond qu’il sait pour qui il ne votera pas : Templesmith… Pense-t-elle voter pour lui ? Elle ne sait pas ; elle se pose la question : « Est-ce que ça ne serait pas nous, les méchants ? » Dwayne n’en revient pas : « Après ce qui s’est passé cette nuit… Tu as voulu aider une vieille dame… » Elle admet que les flics sont bien comme ça – mais Templesmith a des arguments… Dwayne ne pourrait-il pas se ranger, avoir un travail « légal » ? il serait sans doute plus souvent là… Dwayne dit que peut-être, un jour… mais ce n’est pas possible pour le moment. « À cause de ton travail… » Dwayne acquiesce. Brienne est fatiguée, elle retourne se coucher… Dwayne appelle un taxi pour rentrer à la ferme de Danny O’Bannion, afin de nous y retrouver.

 

[Chris, Tess : Charles Reis, Danny O’Bannion] De retour dans la voiture – nous nous rendons à l’adresse de la mère de Charles Reis –, Chris me drague lourdement… J’essaye de garder ma contenance ; O’Bannion ne lui a-t-il pas parlé de ma réputation ? Chris reprenant les flatteries courtoises, je lui dis que c'est de mon Légendaire Coup De Genou que je parlais… Et qu’il ôte sa main de ma cuisse, tout de suite !

 

[Chris, Tess : Anna-Marie Reis ; Dr Avi, Charles Reis, Margaret Hoover, Hippolyte Templesmith/« 6X », Pierce Hawthorne, Tina Perkins] Nous arrivons dans un quartier de classe moyenne – au sens le plus strict, ni aisé, ni désœuvré. Nous trouvons la demeure en question, avec sa boîte aux lettres au nom d’Anna-Marie Reis. Nous ne pouvons toutefois pas jouer avec elle au notaire et à sa secrétaire… Je reviens sur l’idée d’enquêteurs privés. Pour qui ? Chris suppose que l’on pourrait citer le Dr Avi – mais tant que l’on peut l’éviter, je préfère… Chris ayant encore eu la main baladeuse, je la dégage de ma cuisse – violemment ! Puis je vais toquer à la porte. Nous entendons la voix d’une vieille femme : « Vous êtes en avance ! » La porte s’entrouvre : « Mais… Vous n’êtes pas le livreur habituel ? » C’est une vieille dame, blanche, les cheveux gris, aux mèches un peu rétives à la coiffure ; elle est potelée, plutôt petite, vêtue d’une robe qui était sans doute à la mode du temps lointain de sa jeunesse… Je lui dis qu’il y a confusion : nous enquêtons sur son fils… Ce qui la surprend : elle n’y croyait plus, la police l’ignorait ! Mais je lui explique que nous ne sommes pas de la police. Elle est volontaire : en fait de surprise, c’en est une de très agréable… Elle nous invite à entrer chez elle. Je lui dis que nous manquons d’informations pour le moment ; sans doute peut-elle nous aider. Elle est têtue, cependant – revenant sans cesse sur l’incompétence de la police : pourquoi ne faisait-elle rien ? Parce que Charles est un métis ? Se moquent-ils d’elle, simplement parce qu’une Blanche a aimé un Noir ? Mais ce n’est certainement pas notre cas ! Je l'assure que tout le monde n’est pas aussi borné que les policiers, dans cette ville… Elle nous demande alors pour qui nous travaillons, et Chris cite le Dr Avi. Mais ça ne prend pas vraiment... Je lui dis que le Dr Avi s’est aperçu, bien tardivement sans doute, combien Charles Reis était un excellent élément… Quoi qu’il en soit, nous voulons retrouver son fils. Et qui mieux qu’elle pour nous y aider ? En parcourant la pièce de mes yeux, je remarque des piles de prospectus récents – parmi lesquels un issu par l’association de Margaret Hoover : ces histoires de disparitions n’ont pas manqué de la toucher… Elle nous explique enfin que son fils, quelques jours avant sa disparition, avait l’air plus heureux que d’ordinaire, et même joyeux – il évoquait « une encontre enthousiasmante »… Anna-Marie Reis s’égare sans cesse quand elle parle de son fils : les anecdotes se mêlent, elle revient toujours au portrait de Charles qui, en autodidacte de génie, et avec ses économies limitées, a sans doute acquis autant de savoir en psychiatrie et en psychologie qu’un authentique médecin ! Mais sans en avoir le titre, c’est tout… Puis, elle nous dit qu’en bonne mère, elle sait où son fils cachait ses secrets – des choses qui ne portaient pas seulement sur la psychiatrie, mais aussi sur l’occultisme… et sans doute est-ce pour cela qu’il a toujours refusé de donner un nom à cette « rencontre intéressante ». Il a pourtant avancé un surnom : « 6X ». Quels étaient ces documents qu’il dissimulait ? Elle n’en sait rien : elle s’est empressée de les remettre à la police, qui n’en a pourtant rien fait – sans doute les flics ont-ils jeté ces papiers à la poubelle… Si elle ne comprenait rien au fond, la mère curieuse a cependant pu relever quelques prénoms (sans jamais de noms les complétant) : Pierce, Tina… Elle s’égare à nouveau, louant son fils, si intelligent, mais qui avait besoin de « s’évader »… Il semblait toutefois méfiant à l’égard de ces personnes. Je lui demande si Charles s’intéressait aux rêves et à leur interprétation. Elle répond qu’il en parlait parfois, de leur « symbolique », mais elle n’en sait pas davantage. Il ne l’a jamais interrogée sur ses propres rêves ? Elle se souvient d’un cas : ils étaient tous deux sur la tombe du père de Charles ; une fleur – une pensée – avait éclot dans la pierre, resplendissante ; en parlant avec elle de ce rêve, sans doute Charles l’a-t-il aidé à faire son deuil… Son fils est quelqu'un de très bienveillant. Je lui demande alors si Charles s’intéressait à l’écriture automatique, voire s’il avait tenté des séances avec elle – mais je la dépasse complètement ; j’essaye de lui expliquer le procédé, mais non, rien : les seuls papiers qu’il lui a fait remplir étaient d’ordre administratif… Elle nous demande en tout cas de la tenir au courant ; elle ne sait pas si elle doit déjà faire le deuil de son fils, mais en parler lui a fait du bien… Chris, avant de partir, lui demande si elle pourrait nous autoriser à visiter sa chambre ; mais cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait pas mi les pieds, c’est devenu une chambre d’amis – lui avait un appartement, dans un de ces hôtels où l'on paye à la semaine (inutile donc de la visiter, le locataire a sans doute déjà changé…). Nous échangeons quelques ultimes banalités – la conversation lui profite –, puis nous nous en allons.

 

[Dwayne, Chris, Tess : Fran ; Danny O’Bannion, Dr East/Herbert West] Dwayne est retourné à la ferme de Danny O’Bannion, où il nous attend tous. Fran est déjà sur place. Chris et moi arrivons enfin, pour préparer la rencontre avec le Dr East.

 

À suivre…

Voir les commentaires

Akira, t. 3, de Katsuhiro Ōtomo

Publié le par Nébal

Akira, t. 3, de Katsuhiro Ōtomo

ŌTOMO (Katsuhiro), Akira, t. 3, original artwork reversed for the French edition, traduction de Sylvain Chollet, Grenoble, Glénat, [1986, 1999] 2016, 282 p.

 

Poursuite, après une petite interruption qui a d’ailleurs changé la donne, mon rapport à l’approfondissement de la culture japonaise étant par la force des choses tout autre, de ma redécouverte d’Akira, le chef-d’œuvre de Katsuhiro Ōtomo – bande dessinée d’une importance cruciale, qui m’avait considérablement marqué gamin, même si je ne l’avais lue que par bribes (et en couleurs, beuh…).

 

Le premier tome m’avait collé une grosse, grosse baffe, en me permettant de revenir dans de meilleures conditions sur des « épisodes » que j’avais déjà lus ; le tome 2, par contre, était totalement inédit à mes yeux d’ignorant – et, s’il m’avait emballé, bien sûr, je dois avouer que son rythme extrêmement frénétique m’avait quelque peu décontenancé : ça n’arrêtait pas, ça pétait dans tous les sens – avec un dynamisme et un sens du montage irréprochables, certes. Que fallait-il donc attendre de ce tome 3 ? Eh bien, je n’en savais rien, mais en définitive je dirais qu’on touche là au juste milieu : l’action est toujours omniprésente, mais l’atmosphère et les riches complots qui la sous-tendent se voient ici accorder la place essentielle qui leur revient de droit – produisant un effet assez terrible, avec ces innombrables « apprentis sorciers » de part et d’autre, entièrement dévoués à leur propre « agenda secret », trahissant cependant bien vite leur méconnaissance absolue de ce à quoi ils se frottent…

 

C’est un point que j’avais déjà souligné dans le tome 1, parce que je le trouvais déjà d’une importance cruciale, mais cela me paraît d’autant plus marqué ici. Pour reprendre la situation initiale : nous avons le Colonel, brute à l’autorité vigoureuse, qui, en tant que militaire usant et abusant du « secret défense », donne bien vite l’image d’une ordure fascistoïde – et donc d’un « méchant ». En face, la « Résistance » attire comme de juste, et comme toute « Résistance » dans pareil cadre, la sympathie du lecteur – Kei, à maints égards, est pour l’heure la « véritable » héroïne de la BD, tant son comparse Kaneda, ce petit couillon de délinquant juvénile, se partage entre bêtise et bouffonnerie… aussi bouffe-t-il nettement moins les planches qu’il ne bouffe l’écran dans le film (pour l’heure, en tout cas – par contre, il bouffe tout court…). La « Résistance » s’incarne aussi dans Ryū, bien sûr – austère supérieur (et plus que ça ?) de Kei, d’une stature plus héroïque encore si c’est possible… Le tiercé se complète avec le personnage de Chiyoko, la femme colossale incarnant l’ultra-violence « juste », qui obtient dans ce troisième tome un rôle essentiel.

 

Pourtant, ce premier aperçu a d’emblée quelque chose de « gênant »… Impression qui se confirme plus que jamais ici. Car cette « Résistance », admirable à première vue, est en fait aux ordres du mystérieux et répugnant Nezu, dont le faciès de rongeur n’a rien d’un hasard (nezumi, en japonais, désigne le rat), politique politicien aux ambitions démesurées, au point d’en être insaisissables – et dont la « cause » n’a sans doute rien d’admirable, elle…

 

Au-dessus de lui, enfin, même si nous n’en savons pas grand-chose pour l’heure, se trouve l’intrigante Lady Miyako – personnage qu’on devine déjà essentiel à la BD, alors qu’il n’apparaît que quelques secondes à peine dans le film (et si je ne m’abuse, avec une voix masculine dans le doublage français) ; mais nous n’en savons donc pas grand-chose : elle est semble-t-il à la tête d’une secte, et son caractère de gourou éventuellement divin transpire de manière plus marquée dans ce troisième tome – où elle devient promesse de salut pour les habitants désolés de Néo-Tokyo approchant l’annihilation, quoi que ce salut puisse être. Enfin, nous découvrons ici que Lady Miyako a à son service de bien étranges créatures, trois jeunes filles (Miki, Sakaki et Mozu) qui semblent avoir des pouvoirs similaires (mais moins puissants ?) à ceux des « mutants » sous la garde du Colonel, les « gamins » à la peau blanche et fripée, Takashi, Masaru et Kiyoko… Quel est alors son rôle dans ce complexe canevas ? Difficile à dire pour l’heure…

 

Une chose, cependant : quelles que soient ses raisons d’agir, et au-delà de son caractère somme toute guère sympathique, elle comprend semble-t-il bien mieux que tout autre à l’exception du Colonel ce qui se passe. Ou peut-être faut-il retourner l’expression : le plus navrant dans tout cela est en effet que nous voyons une kyrielle de personnages se débattre dans tous les sens, au rythme d’une action frénétique et violente, riche en explosions et autres rafales meurtrière, alors que pas un d’entre eux ne comprend quoi que ce soit à ce qui se passe… Et si Nezu acquiert bel et bien des traits de « méchant » plus marqués – et l’amenant sans doute à remplacer, bien plus justement, le Colonel jusqu’alors plus ou moins confiné par défaut dans ce rôle –, ses « rivaux » sont quant à eux autrement… flous.

 

Mais, quelles que soient leurs méthodes, seuls le Colonel et Lady Miyako semblent donc comprendre ne serait-ce qu’un tout petit peu ce qui se passe… Cela ne les rend pas forcément plus sympathiques pour autant – a fortiori selon nos critères de gentils démocrates et libéraux : le Colonel, qui tendait depuis le départ vers ces extrêmes, prend appui sur la gravité de la crise (sans parvenir à la communiquer à qui que ce soit, et tout particulièrement aux politiques traditionnels du pays – le mépris est réciproque…) pour s’arroger les pleins pouvoirs ; l’état d’urgence tendait déjà vers la dictature militaire, mais le coup d’État devient ici plus franc, dénué de la moindre ambiguïté ou hypocrisie « constitutionnelle »… Quant à Lady Miyako, son caractère messianique et sa mainmise sectaire sur des adorateurs tous plus convaincus les uns que les autres qu’elle seule leur apportera le salut, son goût enfin pour les actions secrètes empiétant insidieusement sur la politique de la nation, via justement quelqu’un d’aussi peu recommandable que Nezu (la scission opère dans ce troisième tome, un peu tard…), tout cela participe de sa caractérisation, et d’une manière finalement bien négative – à tout prendre, n’est-elle pas, bien plus que quiconque, la vraie responsable du malheur qui va s’abattre sur Néo-Tokyo, ce malheur qu’elle avait l’arrogance de penser circonvenir ?

 

Nos « héros », sans cesse manipulés, distinguant toujours trop tard les ficelles, mais sachant intuitivement qu’il en sera ainsi partout, dans quelque « camp » que ce soit, sont ainsi des pions baladés au gré des trahisons, des alliances, des opportunités. Le monde idéalisé de Kei et Ryū, un monde en noir et blanc – produit classique de la militance tournant à la foi –, s’effondre sous leurs yeux tandis que Nezu se révèle pour ce qu’il est. Le Colonel, toujours amené à prendre des mesures plus extrêmes les unes que les autres, s’arroge un rôle de sauveur probablement guère plus fondé que celui de Miyako. Les « enfants mutants » essayent d’agir d’eux-mêmes… pour un résultat au mieux douteux.

 

Et Kaneda ? Kaneda mange comme quatre. Et ne comprend absolument rien. C’est peut-être ce qui le sauve, d’une certaine manière : lui, à la différence de tous ceux qui l’entourent, et de tous ceux qui semblent vouloir sa mort, ils sont nombreux, assume d’une certaine manière ne rien savoir, il n’a pas la prétention de savoir (corollaire chez ceux qui l’ont de cette tragique conséquence : ils se trompent, et bien souvent ne font qu’aggraver les choses…), et peut-être même s’en fout-il ; Kaneda, au fond, et comme toujours si ça se trouve, ne se préoccupe que de sa survie, et à court terme encore (un trait, bien sûr, qui acquerra toujours plus d’importance dans la deuxième moitié de la BD, jouant de la carte post-apocalyptique avec un brio terrifiant…).

 

Et au milieu de tout ce petit monde qui s’excite et gesticule en vain, se trouve Akira – Akira dont on ne sait toujours rien ou presque ; sans doute le Colonel, Takashi, Masaru et Kiyoko en savent-ils davantage, et probablement Lady Miyako aussi, mais le lecteur est quant à lui dans la peau des personnages lambda de la BD : il n’est pas en mesure de savoir ce qu’est Akira, et encore moins de le comprendre. On suppose son implication dans la destruction de Tokyo 38 ans plus tôt, mais c’est à peu près tout. Depuis sa « libération » (tout autant un « éveil ») dans le tome précédent, sur le site même de l’explosion fatale, dans le complexe des Olympiades, nous n’avons rien vu d’autre en lui qu’un mystérieux petit garçon, plutôt mignon par ailleurs, et ne décrochant pas le moindre mot.

 

Depuis, Akira est baladé par ses sauveurs/ravisseurs, au gré des circonstances, des nécessités, des possibilités. Tout le monde se bat autour de lui – des gens qui ont peur de lui, peut-être d’autant plus qu’ils ne le comprennent pas… mais n’est-ce pas plutôt qu’ils n’osent pas s’avouer ce qu’il est, quand ils en ont quand même une vague intuition ? Le lecteur, lui, a bien sa petite idée, voire en sait probablement davantage (ayant vu le film) ; il se doute pour sa part de comment tout ceci finira – encore que le terme ne soit pas très approprié : s’il s’agit bien d’une fin dans le film, ce n’est qu’un moment de la bande dessinée, et c’est bien là que se situe la divergence essentielle entre les deux supports… Akira est promené, donc. Autour de lui, les balles sifflent, les explosions font trembler les fondations de la ville (ne suscitant pourtant, de la part des néo-tokyoïtes, que de vagues récriminations portant sur le tapage nocturne, ces bons sararīman n’ayant guère d’autre chose en tête que la nécessité d’un bon sommeil pour se montrer productif au travail le matin suivant…). On sent, intuitivement, que le vase se remplit, petit à petit, sans grands effets démonstratifs… On le sent se remplir… Et on perçoit enfin, quand il est trop tard, la goutte ultime qui va le faire déborder.

 

Comme j’avais eu l’occasion de le dire en traitant du premier tome, c’est en fait par-là que j’ai découvert Akira en bande dessinée, avec le tome 6 de l’édition cartonnée et colorisée – qui débutait de manière totalement incompréhensible en pleine scène d’action (sauf erreur, à la page 227 de ce volume, avec Sakaki se jetant sur Takashi, mouvement amorcé à la page précédente – il faut donc croire que le tome 5 de l’édition colorisée se concluait sur cette course et la petite case où le Colonel se contente de dire : « Quoi ?! » Imagine-t-on découpage « commercial » plus malvenu ?). La goutte d’eau suscitera enfin une réaction de la part d’Akira… avec la destruction de Néo-Tokyo, qui s’étendra sur une quarantaine de pages, peu ou prou dénuées de dialogues (et a fortiori de cases de narration, ce n’est pas dans la méthode de la maison), pages constituées de grandes cases, parfaitement démesurées, à l’aune du drame qui se noue. Sacré choc, quand j’avais découvert la BD : habitué aux canons franco-belges et plus ou moins à ceux des comics, j’étais loin de m’imaginer qu’une BD puisse raconter quelque chose de la sorte, et de cette manière – les images de destruction me stupéfiaient littéralement.

 

Ces planches constituent bien le grand moment de l’album – et sans doute un grand moment de l’histoire de la bande dessinée au sens large. Elles sont d’une perfection effarante. J’appréciais déjà énormément, dans les deux premiers tomes, mais aussi dans mes souvenirs de lecture de Domū – Rêves d’enfants, le talent d’Ōtomo et de son studio MASH.ROOM pour mettre en scène l’architecture, avec ces tours démesurées, grandioses, souvent austères pourtant, et d’une géométrie impitoyable ; le chaos survenant enfin pour anéantir jusqu’à la moindre trace de cette perfection de béton et de verre ne saurait laisser indifférent : le résultat est extraordinaire. Sans doute Ōtomo apprécie-t-il de ravager des décors urbains – outre Akira, Steamboy en témoigne, et d’autres œuvres tout autant, semble-t-il. On ne s’en plaindra pas : il est incomparablement doué pour cela. Mais, bien sûr, ce thème n’a rien de neutre, et peut-être tout particulièrement dans Akira : la BD s’ouvrait après tout sur la destruction originelle de Tokyo par Akira (chose que l’on ne savait pas alors – on nous parlait d’un nouveau conflit mondial, d’un anéantissement comparable sur l’ensemble du globe), et il s’agissait bien sûr déjà d’un écho – renvoyant comme de juste aux tragiques derniers jours de la Deuxième Guerre mondiale : les bombardements intensifs ayant annihilé Tokyo, et, bien sûr, les champignons funestes de Hiroshima et Nagasaki, présages glaçants d’une nouvelle ère…

 

Mais il manque quelqu’un, non ? Oui – Tetsuo… C’est qu’il n’apparaît quasiment pas dans ce troisième tome : nous le voyons sur les trois premières planches (en couleurs), dans un sale état suite aux tirs destructeurs de la Station Sol sur le site des Olympiades (Kaneda suppose sa mort, qui l’affecte sans doute au-delà de ce qu’il aurait imaginé – le meilleur ami avait certes tourné au pire ennemi, mais les souvenirs demeurent) ; il ne réapparaîtra qu’à la toute fin du volume – les quatre dernières planches : errant dans les artères désertées d’une Néo-Tokyo au-delà de l’agonie, il se rend sans un mot auprès d’Akira en larmes… et tous deux s’envolent dans un rayon de soleil perçant au travers des sombres nuages s’étant amassés sur la ruine colossale. Peut-on imaginer plus belle fin ?

 

Sauf qu’il ne s’agit bien entendu pas ici d’une fin – nous sommes en gros à la moitié de la série. Suivra cette dimension totalement absente du film, le règne post-apocalyptique d’Akira, Empereur du Chaos – en fait le jouet silencieux d’un Tetsuo plus que jamais aux prises avec sa soif de grandeur et de pouvoir, en compensation et vengeance puériles des humiliations subies quand il n’était rien d’autre qu’un banal gamin… Des épisodes d’une extrême violence dans mon souvenir – en comparaison, ces trois premiers tomes ont été autrement sages, quelle que soit la réputation de la BD. Un œuvre dans l’œuvre, qui bouleverse la donne.

 

À suivre, très bientôt.

Voir les commentaires

Dissecting Cthulhu, de S.T. Joshi (ed.)

Publié le par Nébal

Dissecting Cthulhu, de S.T. Joshi (ed.)

JOSHI (S.T.) (ed.), Dissecting Cthulhu : Essays on the Cthulhu Mythos, Lakeland, Florida, Miskatonic River Press, 2011, 269 p.

 

Où l’on poursuit l’immersion dans la critique lovecraftienne avec une anthologie concoctée par le Boss S.T. Joshi, et portant sur la notion de « Mythe de Cthulhu » – une notion qui, on le sait, a considérablement évolué depuis la « révolution critique » des années 1970, mettant en avant le rôle essentiel d’August Derleth dans la genèse et la perpétuation du concept, dès lors plus que problématique ; et ce recueil a justement pour but, dans un premier temps du moins, d’en rendre compte, en reproduisant quelques articles essentiels en rapport avec ce tournant majeur, et en illustrant par ailleurs les polémiques que la réévaluation de la notion n’a pas manqué de susciter après coup – la notion même de « Mythe de Cthulhu » a-t-elle le moindre sens ? Faut-il la remplacer par une autre (« Mythe de Lovecraft », « Cycle Mythique de Yog-Sothoth », etc.), ou bien n’est-ce là qu’une approche spécieuse sinon fallacieuse ? Si cette notion fait malgré tout sens, ou une de ses tentatives de remplacement, alors que doit-on considérer comme en faisant partie ? Des questions qui avaient pu être synthétisées dans le tout petit bouquin Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?, reprenant une table ronde qui faisait un peu hâtivement le point sur la question, mais nous sommes cette fois en présence de quelque chose d’autrement copieux et solide…

 

Le « Mythe de Cthulhu », cependant, voire peut-être d’autant plus qu’on le pondère ainsi au préalable, implique de s’interroger sur des sous-thèmes qui ont parfois bien du mal à s’en émanciper. S.T. Joshi, dans son « Introduction », développe les quatre points également mis en avant dans une lecture plus récente, The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos – sans doute un complément bienvenu du présent recueil, même si, étant dû à un unique exégète, et tournant parfois au catalogue, notamment sur le tard, il donne sans doute un aperçu bien différent de la question ; voire biaisé… Mais donc, les quatre ensembles thématiques : tout d’abord, les livres, les « dieux », et les décors (notamment la géographie « mythique » de la Nouvelle-Angleterre, où s’insèrent tous les textes généralement considérés comme relevant du « Mythe de Cthulhu »… à l’exception pourtant de « The Call of Cthulhu » ! Et « The Haunter of the Dark » ? Me semble… Mais il faut bien sûr rappeler que ce décor figure également dans nombre de textes « non mythiques »…) ; quatrième thème, différent des précédents : le « cosmicisme », qui est bien sûr essentiel dans la perception de S.T. Joshi, lequel n’a jamais eu de mots assez sévères pour vilipender les « contributeurs » se contentant d’ajouter au « canon » (derléthien) leurs propres « dieux » et livres (je note pour ma part que la question du « décor » me semble un peu différente, opposant ici les pasticheurs faiblards « à catalogue », situant leurs bouzins à Arkham et compagnie par facilité, et d’autres auteurs qui ont généré leur propre géographie « mythique », pour un résultat autrement intéressant le plus souvent), tout en repoussant de côté la dimension philosophique essentielle de l’œuvre lovecraftienne…

 

À vrai dire, il ne fait guère de doute que le « Mythe de Cthulhu », au-delà des polémiques quant au sens même de la notion, n’est pas une chose que S.T. Joshi prise particulièrement… Encore que sa position globale soit probablement devenue plus conciliante ces dernières années, ainsi qu’en témoigne donc son The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos – dont le titre seul marque déjà l’évolution (c’était autrefois The Rise and Fall of the Cthulhu Mythos), et, bien sûr, les anthologies de fictions « lovecraftiennes » (pour ne pas dire justement « du Mythe de Cthulhu ») qu’il a dirigées, tout spécialement la série des « Black Wings » (je vous avais déjà parlé de la troisième livraison, et ferai bientôt de même pour la première). Autant le dire : dans le milieu de la critique lovecraftienne, le « Mythe de Cthulhu » est bien davantage le terrain de prédilection de l’autre Boss, Robert M. Price – et Joshi et lui sont loin d’être toujours d’accord, c’est peu dire… Cependant, il y a comme une estime mutuelle, expliquant sans doute que, si l’anthologie est éditée par S.T. Joshi, Robert M. Price en est en fait le principal contributeur. On y retrouve, pour l’essentiel, nombre d’articles publiés originellement tant dans Lovecraft Studies (« chez Joshi ») que dans Crypt of Cthulhu (« chez Price »), la possibilité que les auteurs « d’une revue » écrivent ponctuellement dans l’autre ne devant pas être négligée, d’ailleurs.

 

La première partie du recueil rassemble des considérations générales sur la notion même de « Mythe de Cthulhu », et c’est ici que Dissecting Cthulhu a quelque chose de « patrimonial » autant qu’historiographique, en témoignant, au travers d’articles clés voire essentiels, de l’évolution de la critique lovecraftienne depuis les années 1970 – en fait immédiatement après, ou peu s’en faut, la mort du Gardien du Temple autoproclamé, August Derleth… Sa mainmise sur le « Mythe », puis le caractère foncièrement erroné de sa conceptualisation de la chose, allaient alors et de plus en plus susciter la critique, puis la colère ou l’indignation…

 

On commence avec l’article qui a marqué la scission, très bref (deux pages à peine), « The Derleth Mythos », de Richard L. Tierney (1972). Le format ne permet guère à l’auteur de se livrer à une démonstration parfaitement étayée, mais les principaux éléments sont déjà là : le prétendu « Mythe de Cthulhu » renvoie bien plus à Derleth, son véritable créateur, qu’à Lovecraft, dont les intentions et le propos ont été d’emblée déformés. D’où la nécessité de distinguer, quitte à continuer d’employer cette expression contestable (les suggestions d’autres appellations viendront plus tard), ce qui relève vraiment de Lovecraft, et le « Mythe de Cthulhu » derléthien. Tierney a cependant le temps d’avancer quelques éléments de distinction, opposant par exemple une conception dynamique et évolutive chez Lovecraft, et le « statisme » résultant de la systématisation du « Mythe » chez Derleth, y imposant jusqu’à l’absurde une ambition de cohérence totalement étrangère à Lovecraft. Bien évidemment, certains éléments clairement anti-lovecraftiens dans le « Mythe » sont mis en évidence, encore que de manière bien laconique : la dimension « chrétienne », avec son opposition entre le bien et le mal (et la suspicion à l’encontre de la « black magic quote », qui ne serait éclairée que plus tard – j’en ai parlé dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, et j’aurai l’occasion d’y revenir ici), la dimension « élémentaire » (pouvait-on concevoir plus absurde que la prétendue « lacune » de Lovecraft ayant rendu « nécessaire » la création de Cthuga ?), et d’autres choses encore… Tierney apporte ici une précision personnelle qui s’applique sans doute à bon nombre des contributeurs de ce recueil : à l’en croire, le sommet de l’œuvre lovecraftienne est constitué par les récits « SF » que sont At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time » ; dès lors, il regrette d’autant plus que les « suiveurs » se soient si souvent contentés de variations bien molles autour de « The Dunwich Horror » et « The Shadow Over Innsmouth »

 

Ces éléments rapidement avancés nécessitaient une étude plus approfondie, permettant de confirmer l’intuition initiale – autant dire de chambouler totalement la perception du « Mythe de Cthulhu ». Ici s’impose un critique que bon nombre de ceux qui lui ont succédé envisagent comme un modèle, voire un « père spirituel », à savoir Dirk W. Mosig, pour son article « H.P. Lovecraft : Myth-Maker » (déjà lu dans Mosig at Last). Le discours sceptique de Tierney est démontré, affiné (notamment sur le plan philosophique), au point d’en devenir peu ou prou incontestable. Mosig, proposant d’employer désormais l’expression bien complexe « Yog-Sothoth Cycle of Myth », massacre le « Mythe de Derleth », se montrant d’ailleurs sans doute bien plus agressif que son prédécesseur… Et Derleth n’est pas le seul à s’en prendre plein la tête, pas question d’épargner ses poulains – au premier chef Brian Lumley, comme de juste.

 

La critique de l’époque admettra bien vite la pertinence de ces observations, somme toute – mais la problématique était complexe, nécessitant d’y revenir pendant un bon moment ; par ailleurs, une question annexe n’a pas manqué de se poser : si l’on entend conserver, pas forcément le « Mythe de Cthulhu » qui est donc « Mythe de Derleth », mais le « Mythe de Lovecraft », « Cycle Mythique de Yog-Sothoth », etc., quels sont alors les textes qui doivent être considérés comme en faisant partie ? Finalement, dans la lignée du « canon » établi par Derleth, on en est venu à établir des listes, plus ou moins amples, plus ou moins fondées… Parfois radicales : dans un article qui n’est pas repris ici, mais que j’avais lu dans Lovecraft Studies no. 12, Will Murray, qui ne se privait pas de qualifier Derleth d’ « idiot », en était venu à affirmer que seuls trois textes de Lovecraft pouvaient être ainsi associés : « The Call of Cthulhu », « The Colour Out of Space », et « The Dunwich Horror » ; le reste, pour tout un tas de raisons plus ou moins convaincantes – bof, bof, en ce qui me concerne –, ne saurait en faire partie (je ne développe pas ici, voyez ma note sur le fanzine).

 

On passe en fait, avec David E. Schultz, à la conséquence logique à bien des égards : « Who Needs the ʺCthulhu Mythosʺ ? » (Article déjà lu dans Lovecraft Studies no. 13, et qui renvoyait nommément à l’article de Murray dans la précédente livraison.) Le titre laisse augurer d’une solution peut-être plus radicale encore… mais bien plus cohérente : on a assez démontré les errances de la notion de « Mythe de Cthulhu » ; dès lors, ne vaut-il pas mieux l’abandonner une bonne fois pour toutes, comme l’artifice arbitraire qu’elle est ? Toute tentative, comme celle de Murray, visant à établir un nouveau « canon », aussi restreint soit-il, ne se distingue au fond pas tant que cela de l’approche condamnée de Derleth… Discours qui me paraît effectivement sensé. Toutefois, je ne suis pas pour ma part porté à aller jusque-là : dès lors qu’on a bien conscience de tout ce qui distingue voire oppose l’œuvre lovecraftienne et le « Mythe de Cthulhu », cette dernière notion n’est finalement pas vide de sens pour autant et, peu importe qu’on s’en désole, elle en est bien venue à recouvrir une réalité… Là encore, pour les détails, je vous renvoie à mon compte rendu de Lovecraft Studies, no. 13 cette fois.

 

Simon MacCulloch livre ensuite un « Lovecraft Waits Dreaming » plus posé… mais plus anodin, aussi. Revenir sur ce qui fait « The Call of Cthulhu », et devrait donc faire un hypothétique « Mythe de Cthulhu », fait bien sûr sens, comprendre les intentions philosophiques autant qu’esthétiques des outils que sont les livres et les « dieux » est bien sûr un préalable indispensable, mais, au fond, je n’en ai pas retenu grand-chose…

 

Suit le seul article signé par S.T. Joshi dans ce recueil, « The Cthulhu Mythos : Lovecraft vs. Derleth », qui, comme son nom le laisse entendre, tient avant tout de la synthèse. On en tire ces conclusions : 1) le « Mythe de Cthulhu » est une invention de Derleth, plus personne ne saurait le nier ; 2) la pseudo-mythologie (ou plutôt « anti-mythologie », expression employée par David E. Schultz) était pour Lovecraft un outil permettant d’exprimer une philosophie ; 3) pour autant, et c’est peut-être là que se niche le plus important (et subtil) dans cette récapitulation, nous ne devons pas déduire que le « Mythe de Lovecraft » était pleinement sa philosophie, qu’il y avait une parfaite adéquation entre les deux. Pour le reste, la synthèse n’exclut pas la redite… On revient, comme à chaque fois, sur la « black magic quote » (je vous renvoie à mon compte rendu sur The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos), sur « l’autorisation » donnée par Lovecraft à d’autres auteurs (listés par Derleth lui-même, qui en faisait bien sûr partie…) pour écrire des récits « de son Mythe » (en fait, il s’agissait ici plus que jamais de poser « dieux », livres et compagnie en tant que pur « background material » : les nouvelles de Lovecraft ne sont pas sur les « dieux » et les livres, ceux-ci ne sont que des éléments d’ambiance – chose qu’un Derleth et nombre de ses suiveurs n’étaient tout simplement pas en mesure de comprendre…), l’absurdité de la dimension élémentaire (Cthuga toujours, mais pas seulement, bien sûr) autant que de la systématisation et la vaine quête de cohérence en la matière… Oui, une synthèse. Utile en tant que telle – même si, à enchaîner ces premiers articles, on peut assez légitimement soupirer devant le matraquage sans cesse réitéré des mêmes éléments.

 

Cette première partie se conclut toutefois sur un article bien différent, plus long par ailleurs, d’autant qu’il est complété par un volumineux appendice : « Toward a Reader-Response Approach to the Lovecraft Mythos », par Steven J. Mariconda. La critique littéraire prend ici des atours plus globaux, ne s’arrêtant pas à la seule exégèse lovecraftienne, à la différence de tout ce qui précède et d’une bonne partie de ce qui suit. On y rappelle que la systématisation du « Mythe » a quelque chose de vain, sans doute, mais en avançant d’autres éléments permettant de l’envisager sous un autre angle, et probablement plus constructif : il en va ainsi, peut-être, de la dimension symbolique du « Mythe »… Plus intéressant à mes yeux (même s’il y a un lien, on y reviendra), il peut être utile de ramener ce « Mythe de Cthulhu » aux dimensions, pas tant d’un « Mythe de Lovecraft » dénaturé ensuite en « Mythe de Derleth », mais d’un « Mythe de Weird Tales » : c’est en effet dans les pages de « The Unique Magazine » qu’ont été publiés la majeure partie de ces textes, qu’ils soient de Lovecraft et sous son nom, de Lovecraft en bonne partie voire en totalité mais sous un autre nom (les « révisions », pour l’essentiel compilées ultérieurement dans The Horror in the Museum and other revisions), ou bien absolument pas de Lovecraft mais de ses « collègues » du « cercle Lovecraft », ensuite enfin de « disciples », qu’ils aient été directement en contact avec le gentleman de Providence ou pas. Dès lors, la question de « l’autorisation », alléguée par Derleth, contestée par la quasi-totalité de la critique lovecraftienne après coup, prend peut-être un autre sens, plus complexe – car la redondance du lexique « mythique » dans les pages de Weird Tales produisait un effet supplémentaire à cet égard, et sans doute Lovecraft en était-il pleinement conscient, ainsi quand il s’amusait (en grand marionnettiste ?) avec les décalages entre acceptation et publication des récits, les siens comme ceux des autres (donnant l’impression par exemple que tel « dieu » ou tel livre apparaissait dans telle nouvelle, pour un effet spécifique, chamboulant éventuellement la perception globale du « dieu » ou livre, qui avait pourtant été créé antérieurement dans un autre récit, ne devant connaître la publication, le cas échéant, qu’ultérieurement). Et, ici, la réception chez le lecteur joue un rôle déterminant, qu’on a peut-être trop sous-estimé : comment le lecteur de l’époque, qui, contrairement à nous qui lisons Lovecraft et les lovecraftiens en volumes et avons notre idée préalable de leur contenu autant que de leur histoire éditoriale, comment ce lecteur percevait-il sur le moment ces noms « nouveaux », les « Cthulhu », les « Yuggoth », les « Necronomicon », etc. ? Il s’agit dès lors de déterminer un effet psychologique autant qu’esthétique, tenant du choc symbolique – effet déterminant, attaché à la « communauté interprétative » originale de ces récits, à savoir donc le lectorat de Weird Tales ; et que Lovecraft, dans sa correspondance, ne se montre globalement guère tendre avec ce lectorat, peut faire sens dans cette équation – quitte à revenir, d’une part, sur la dimension symbolique des textes, d’autre part sur la « manipulation » (quand bien même niée par Lovecraft, cela revient ensuite, notamment dans l’étude des livres du « Mythe ») accompagnant l’élaboration de ces récits, envisagés, au moins pour des raisons d’efficacité littéraire, comme devant avoir toutes les vertus de tromperie d’un canular habilement tourné.

 

On passe alors à la deuxième partie de Dissecting Cthulhu, consacrée aux livres – et qui sera une bonne occasion, encore qu’un brin paradoxale (car passant par les « produits dérivés »), de revenir sur ce qui fait un bon canular… et un mauvais.

 

C’est ici que Robert M. Price entre dans la partie – avec un ton globalement bien plus léger. On commence par un bref « Genres in the Lovecraftian Library » (déjà lu dans Crypt of Cthulhu no. 3), qui établit une catégorisation des différents « livres maudits » trouvés chez Lovecraft et ses suiveurs : grimoires, traités de démonologie, textes sacrés, chroniques non-humaines, monographies savantes, poésie « inspirée » et enfin variations sur les précédents. Oui, c’est d’un intérêt limité – ce que l’on en retiendra, en fait, c’est probablement la pauvreté de nombre de pasticheurs en l’espèce, dont les « apports personnels » à la bibliothèque lovecraftienne ne sont guère, bien trop souvent, que des copies d’ouvrages précédents, sans le moindre intérêt en soi…

 

Robert M. Price, encore lui, livre après coup « Higher Criticism and the Necronomicon », où l’analyse est un peu plus pointue – Price, spécialiste des matières religieuses, y applique les méthodes de la « haute critique » (je ne sais pas s’il y a un terme français spécifique), en principe attachée à l’étude des textes bibliques, à celle du Necronomicon, le premier, le plus célèbre et le plus important des « livres maudits » lovecraftiens. En distinguant le « canon », les « apocryphes » et les « pseudépigraphes » (j’espère que c’est le bon terme en français ?), Price relève ainsi les singularités les plus appréciables de l’apport strictement lovecraftien (« canon » ; en l’absence du « vrai » texte, puisqu’il est fictif, il s’agit donc de se référer à ce que Lovecraft lui-même en disait et en citait), à distinguer des contributions des autres écrivains « lovecraftiens » (au sens large, avec beaucoup de Derleth et de Lin Carter, notamment : c’est ce que Price désigne ici par « apocryphes »), et enfin des « produits dérivés » s’affichant plus ou moins en tant que canulars, ou en tant que documents authentiques, la tension entre vérité et allégations étant au cœur du propos (et ce sont donc les « pseudépigraphes »). Or les différences entre ces différents types sont essentielles, qui ont témoigné, avec plus ou moins d’habileté, des variations portant sur le Necronomicon et son auteur l’Arabe dément Abdul Alhazred – des choses qui nous renvoient d’ailleurs à l’article précédent : le Necronomicon est-il un traité de démonologie ou un « livre sacré » ? Alhzared était-il un poète ? Un sorcier ? Un « cultiste » ? Un repenti ? Un inquisiteur ? Ce genre de choses… S’y ajoute cependant un problème de taille, les pasticheurs n’étant ici que rarement aussi pertinents que Lovecraft lui-même dans l’approche de ce matériau hors-normes – ce qui vaut tant pour le fond, envisagé à l’instant, que pour la forme : il n’est pas donné à tout le monde de « citer » le Necronomicon, pour susciter chez le lecteur, via le texte même allégué comme authentique mais dans un cadre fictionnel qui renverse la proposition, un émerveillement tenant de la fascination… et tant qu’à faire guère éloigné de la terreur, voire plus. C’est un problème fondamental : le Necronomicon, chez Lovecraft, est un livre qui rend fous ses lecteurs (à l’intérieur des récits), et doit au moins faire peur aux lecteurs des récits où il figure (nous, quoi) ; mais les prétendus Necronomicon publiés ultérieurement, qu’ils s’affichent très clairement en tant que canulars (comme celui, absolument dénué du moindre intérêt, édité par George Hay), ce qui suffit à bien des égards à ruiner leur effet potentiel, ou se montrent plus ambigus à cet égard, comme celui de Simon (ce qui en fait bien davantage des canulars, paradoxalement – on a de quoi s’y perdre…), sont lourds d’incohérences et autres maladresses, qui, bien loin de fasciner ou terrifier, lassent bientôt le lecteur, même le plus volontaire pour lire une supposée ou moins supposée relique d’un temps ancien, qu’il sait être fausse, mais pas au point de se priver d’emblée de sa suspension volontaire d’incrédulité, comme pour toute fiction quelle qu’elle soit… La conclusion est sans appel, qui s’applique plus encore ici, si elle s’appliquait déjà aux « apocryphes » : « Is this the book that drove its readers mad ? If the ʺblasphemousʺ book of Lovecraft would deprive one of sleep, those of Hay and Simon might well cure insomnia. » Paf. Un article intéressant, son approche est relativement originale, mais sans doute pertinente.

 

Dernier article de cette partie, « The Lurker at the Treshold of Interpretation : Hoax Necronomicons and Paratextual Noise », signé Dan Clore, développe la question du canular d’une manière différente. L’étude des « faux bibliques », entre autres (on y traite aussi de magie médiévale, etc.), est cependant toujours de la partie… et d’autres canulars sans doute, plus modernes (s’ils sont plus antiques dans leurs prétentions…), ainsi les délires de la Théosophie de Mme Blavatsky (une inspiration de Lovecraft). Mais la question du canular chez Lovecraft lui-même est complexe – on connaît la célèbre citation issue d’une lettre à Clark Ashton Smith : « No weird story can truly produce terror unless it is devised with all the care and verisimilitude of an actual hoax. » Pour autant, Lovecraft disait ne pas vouloir tromper qui que ce soit avec ses livres et tout autant ses « dieux »… Mais était-il pleinement sincère ici ? Quelle est au fond la part de manipulation dans l’entreprise fictionnelle de Lovecraft que Derleth qualifierait ultérieurement de « Mythe de Cthulhu » ? Le gentleman de Providence s’amusait volontiers, encore que sans méchanceté, des plus crédules de ses lecteurs, s’interrogeant dans la rubrique du courrier de Weird Tales, « The Eyrie », sur l’existence de Cthulhu et du Necronomicon (a fortiori au regard d’autres textes, contemporains mais non signés Lovecraft, ce qui nous renvoie bien sûr à l’article de Mariconda, plus haut)… La question est donc déjà très complexe quand elle s’applique au seul Lovecraft, dont les intentions en l’espèce sont peut-être à creuser, en les distinguant des seuls procédés, ou éventuellement à ses camarades écrivains de son « cercle ». Mais Dan Clore, en s’appuyant sur ces bases, se penche ensuite sur les « faux » Necronomicon (mais est-ce que « faux » Necronomicon signifie quoi que ce soit ?), de Hay et Simon. Ceux-ci, qui sont spécifiés comme étant des « grimoires » (voir l’article de Robert M. Price – mais oui, effectivement : ce sont des ouvrages de sorcellerie à la manière médiévale, s’ils sont supposés bien antérieurs – et, aux yeux d’un lecteur contemporain, ils ne manquent donc pas de donner la fâcheuse impression de livres de cuisine, d’autant moins terrifiants…), trahissent sans doute leur ingénuité d’une manière pas vraiment abordée jusqu’alors, mais qui fait tout particulièrement sens dans ce recueil critique – tout simplement, leur dimension derléthienne évidente, qui, en retournant sur le domaine de la fiction, les éloigne donc d’autant plus de la création lovecraftienne au sens le plus strict… et produit le même effet amoindri et même au mieux terne que les innombrables derletheries « fictionnelles ». Mais ces canulars, si l’on est bon prince, peuvent très bien intégrer les rangs d’autres fameux canulars de l’histoire – Dan Clore en cite plusieurs : sont-ils « moins vrais » pour autant ? Ce paradoxe a quelque chose d’inquiétant, d’une certaine manière…

 

Nous en arrivons à la troisième partie du recueil, consacrée aux « dieux » (oui, j’ai les guillemets compulsifs… et tout en ayant conscience que cette approche est en soit très critiquable !). On y retrouve illico Robert M. Price, pour deux autres articles.

 

Et tout d’abord « Demythologizing Cthulhu » (que j’avais déjà lu dans Lovecraft Studies no. 8, mais j’étais sans doute passé à côté…), où l’auteur, comme dans l’article cité plus haut portant sur la « haute critique », pioche dans la théologie chrétienne « renouvelée », afin d’éclairer sous un autre jour le « panthéon » lovecraftien. Cette entreprise de « démythologisation », appliquée aux textes bibliques, visait à trouver un terrain de compromis, raisonné autant que sacré, entre la lecture « littérale », considérant que, par essence, les textes bibliques sont nécessairement vrais de bout en bout, et l’approche plus récente et « scientifique », se fondant sur les principes de la critique historique, et qui avait ainsi été amenée à mettre en évidence des erreurs, incohérences, impossibilités, etc., dans les textes bibliques, qui en étaient littéralement truffés, ce qui pouvait considérablement affecter leur « véracité » dans tous les domaines – rendant toute lecture « littérale » impossible, mais sans doute cela allait-il bien plus loin… La « démythologisation » visait donc à établir un entre-deux suffisamment solide pour autoriser « rationnellement » la foi, sans pour autant succomber au fondamentalisme anti-scientifique – mais bien au contraire en faisant la part de la science. Price, s’il part de cette base « théologique » et « historique », a également recours à l’étude globale des mythes, telle qu’elle pouvait être pratiquée à l’époque de Lovecraft, en gros, par des anthropologues tels James G. Frazer dans son célèbre Rameau d’or, mais aussi Tyler et, plus tard, qui avait beaucoup intéressé Lovecraft, Margaret Murray et son The Witch Cult in Western Europe (vite controversé, aujourd’hui jugé obsolète, mais peu importe). Bien sûr, l’application de la « démythologisation » chez Lovecraft achoppe sur un trait qu’on n’associe en principe pas aux textes religieux : le caractère délibérément fictif de ses récits… Il faut en outre prendre en compte un soubassement philosophique bien distinct : le « pessimisme » de Lovecraft (même si, dans ses récits, cela relève plus à proprement parler de « l’indifférentisme ») ; notons d’ailleurs à cet égard une brève comparaison (et opposition) avec Tolkien et son concept d’ « eucatastrophe ». Mais, pour Price, se contenter de mettre en avant le caractère fictif de la mythologie lovecraftienne (elle est donc intrinsèquement « fausse »), n’est finalement guère plus pertinent que d’y voir une « vérité », même « inconsciente » de la part de Lovecraft (des lecteurs à l’époque exprimaient ce sentiment, dont William Lumley, qui avait correspondu avec Lovecraft, lequel avait révisé un de ses textes, « The Diary of Alonzo Typer », voyez ici pour la version originale, et il faut bien sûr mentionner par la suite des occultistes, « primitivistes » français en marge du surréalisme – voyez le passionnant article de Michel Meurger sur la question dans le premier tome de Lovecraft et la S.-F. – ou « disciples » d’Aleister Crowley et compagnie, tel Kenneth Grant – autant de personnages, et Robert M. Price le rappelle à bon droit, qui envisageaient leur approche de la magie, etc., comme étant proprement scientifique…) – position tout de même un peu hardie, à moins de s’en tenir à cette idée banale, que Lovecraft, par ce biais, exprimait une philosophie… Plus intéressante à mes yeux est l’idée selon laquelle Lovecraft lui-même avait procédé à une « démythologisation », procédé passant par la dispersion des sources et des interprétations – d’où, en fait, telle que je la conçois (je m’éloigne peut-être un peu de l’article, là) la dimension essentielle (quand bien même sabrée par Derleth !) des incohérences dans la pseudo-mythologie lovecraftienne, ce qui va peut-être plus loin qu’une simple évolution (laquelle, globalement, tendait à « rationnaliser » de plus en plus le matériau initial, en affichant toujours davantage le caractère « extraterrestre » et non proprement « divin » des entités évoquées) : elles font sens, justement parce qu’elles témoignent de l’incapacité pour l’esprit humain d’envisager de manière juste et parlante cette dimension qui doit forcément lui échapper – il est donc essentiel que ceux qui traitent de ces « dieux »… se trompent ; ce qui vaut autant pour le dégénéré Castro dans « The Call of Cthulhu », justifiant son culte au regard d’une longue histoire ésotérique, tandis que le lecteur, promené en permanence dans l’insondable profondeur narrative de ce récit façon matriochkas, est amené à douter de ce qu’on lui raconte ainsi (et sans doute d’autant plus s’il a déjà lu d’autres récits, postérieurs, du « Mythe de Cthulhu »…) ; mais cela vaut aussi et surtout pour des gens tel que l’Arabe dément Abdul Alhazred lui-même ! On tend instinctivement à prendre pour argent comptant ce que l’on nous dit du bonhomme et de son œuvre, mais, à y regarder de plus près, non seulement nous n’avons aucune raison de croire qu’il dit vrai… mais en fait nous avons tout lieu de croire qu’il se trompe. Cette « démythologisation », ici, participe donc pleinement du thème de « l’indicible » si communément associé à Lovecraft.

 

L’article suivant, « The Last Vestige of the Derleth Mythos », toujours signé par Robert M. Price, est bien plus court… et m’a laissé globalement de marbre. L’auteur, dans un format restreint, retrace la critique du « Mythe de Derleth », y reconnaissant sa part (notamment du fait de son admiration pour Mosig), et considère enfin qu’il reste peut-être un élément à prendre en considération : l’inanité du « panthéon » envisagé comme tel. Ne faudrait-il pas s’en passer enfin ? Peut-être bien, mais je ne vois rien de véritablement neuf ici, somme toute ; la conclusion, pourtant, revient sur « l’erreur » de Castro, que je viens d’évoquer – mais l’article précédent bénéficie d’un argumentaire original qui fait ici défaut à mes yeux. Par ailleurs, Price étant globalement beaucoup moins hostile à Derleth que nombre de ses comparses critiques, je n’exclue pas une part d’ironie là-dedans, j’imagine…

 

On passe à tout autre chose, avec deux articles signés Will Murray, le premier s’intitulant « Behind the Mask of Nyarlathotep ». Il est assez amusant… Il s’agit, parmi les nombreux « masques » associés au plus méphistophélique des « Grands Anciens », de revenir sur le tout premier : celui du forain pharaonique aux spectacles sidérants et terribles, tel qu’il était apparu à Lovecraft dans un rêve (où son ami Samuel Loveman l’enjoignait d’aller assister au spectacle du mystérieux Nyarlathotep), rêve qu’il a ensuite couché sur le papier, sous le nom « Nyarlathotep » donc ; un étonnant récit, très bref, tenant à mes yeux davantage du poème en prose que de la nouvelle à proprement parler. Will Murray – qui ménage son effet, en ne lâchant le Terrible Nom qu’au tout dernier moment, mais on voit très bien où il veut en venir bien avant cela, et ça fait partie du jeu – montre en fait que la description de Nyarlathotep et de son spectacle, dans le rêve et dans la nouvelle, est très évocatrice de ce que l’on écrivait à l’époque (en fait un peu avant, j’y reviens)… à propos de Nikola Tesla. Et c’est vrai (au-delà de la mention de l’initiale, heureusement, mais Murray ne s’en prive pas…). Pour le coup, c’est effectivement troublant. Mais peut-être pas totalement convaincant ? Nous verrons très bientôt combien les « intuitions » de Murray peuvent s’avérer très douteuses, voire carrément fausses ; son procédé, ici, mettant en parallèle les écrits de Lovecraft et une sélection (…) de textes biographiques nettement ultérieurs portant sur Tesla, est sans doute très critiquable ; et pourquoi et comment le personnage serait-il remonté dans la mémoire de Lovecraft à ce moment-là ? Le pic de célébrité de Tesla en Amérique avait eu lieu vingt à trente années plus tôt… Mais peut-être ; et c’est en tout cas amusant, oui…

 

Suit « On the Natures of Nug and Yeb », article que j’avais déjà lu dans Lovecraft Studies no. 9… et qui m’avait plus ou moins convaincu alors. L’auteur y traite donc de Nug et Yeb, deux « divinités » qui, dans l’ensemble de la fiction de Lovecraft, n’apparaissent strictement que dans des « révisions »… mais qui émaillent pourtant sa correspondance, et sur une longue période, comme si elles avaient une importance toute particulière. Le problème, cependant, est que ces renvois ont souvent un contexte évident de blague moquant la « yog-sothotherie », ce qui est tout particulièrement sensible dans les généalogies mythiques qu’y établit Lovecraft, et qui sonnent parfaitement absurdes (quoi que Murray fasse bien des efforts pour tirer tout cela vers la Grèce, etc.)… Alors peut-on vraiment en tirer quelque chose ? C’est amusant, oui – et donc un peu absurde, aussi… Quant à la propension de l’auteur à établir des coïncidences d’ordre phonétique, etc., eh bien, je ne nie pas qu’il puisse y en avoir de fondées… mais l’article qui suit immédiatement montre avec virulence le peu de cas qu’il faut en faire, en bien des occasions.

 

Nous atteignons en effet la partie consacrée au « décor », autant dire la Nouvelle-Angleterre lovecraftienne, et cette partie est largement phagocytée par le très long, mais aussi très juste, et pas moins cinglant, article de Robert D. Marten intitulé « Arkham Country : in Rescue of the Lost Searchers »… et qui est une vigoureuse prise à parti du « lost searcher » Will Murray (les polémiques dans le petit monde de la critique lovecraftienne peuvent parfois devenir assez violentes, et en voici un gros témoignage, très éloquent…). Revenons au point de départ : Lovecraft, dans ses lettres, avait régulièrement évoqué les villes réelles ayant inspiré celles qu'il a imaginées pour sa Nouvelle-Angleterre « mythique » – Arkham était inspirée par Salem, Kingsport par Marblehead, Innsmouth par Newburyport, etc. On s'en est longtemps contenté, mais, dans les années 80, des critiques lovecraftiens se sont mis à envisager cette question d'un œil plus... critique. Parmi eux, tout spécialement, Will Murray, via une série d'articles dans Lovecraft Studies et compagnie (dont trois, tout de même, ont été repris dans The Fantastic Worlds of H.P. Lovecraft, édité par James Van Hise, que j’avais lu et chroniqué tout récemment) ; il s’est donc penché sur cette question des sources, en considérant qu'il ne fallait pas prendre ce que Lovecraft lui-même disait pour argent comptant – ce qui peut faire sens, je ne le nie pas. Par exemple, Murray disait que Arkham avait en fait connu deux « périodes » chez Lovecraft : dans les premiers textes la mentionnant, c'était une ville de l'intérieur des terres, et elle n'est devenue une ville portuaire qu'ultérieurement (et c'est seulement alors que Lovecraft a mentionné l'inspiration de Salem – or les deux villes ne pouvaient pas se superposer, puisqu'on les mentionnait ensemble dans nombre de textes : ergo, Arkham n'est pas Salem – en fait, c'était déjà un truc où je ne le suivais pas : on parle de modèles et d'inspirations, ça n'implique pas l'identification exacte...) ; pour rester sur cet exemple d'Arkham, Murray voyait en fait l'origine du nom dans un patelin paumé du nom d'Oakham, même s'il a considéré après coup que l'inspiration, en dehors de ce nom, était en fait New Salem, très petit patelin là encore, fondé par des gens qui avaient fui Salem lors des procès de sorcellerie... En fait, Murray avait souvent des raisonnements un brin tordus, et établissait régulièrement des coïncidences significatives à ses yeux, mais qui étaient pour le moins contestables – en passant par des anagrammes, ce genre de choses... Un peu de la « numérologie », d’une certaine manière… Ces articles ont sans doute fait du bruit à l'époque, et je ne nie pas qu'ils soulèvent parfois des questions intéressantes (le déplacement d'Arkham et du Miskatonic au fil des nouvelles, peut-être en rapport avec l'aménagement du Quabbin Reservoir, par exemple – même si le présent article de Marten conteste également ce point). Mais la part critiquable domine largement… Ce qui appelait une réponse, sans doute, et c’est donc Robert D. Marten qui s’y est collé, avec cette looooooooooooooongue démolition en règles de tout ou presque tout ce qu’a pu avancer Will Murray dans sa « nouvelle géographie ». Et ça fait mouche : comme je l’avais mentionné à plusieurs reprises, j’avais tendance à trouver ces articles amusants quand bien même absurdes – mais si, en certains cas, j’étais en mesure, moi-même, de grimacer devant des allégations me paraissant très douteuses (voir, dans ce que je viens de citer, l’identification y compris géographique d’Arkham et de Salem, ou la source du nom dans le bled d’Oakham, qui n’a pourtant absolument rien à voir avec la ville « hantée » chère à Lovecraft, ville universitaire et dotée de toutes les infrastructures rendues nécessaires par la vie en milieu urbain – l’hôpital et l’asile n’étant pas des moindres, etc.), je manquais par contre d’éléments pour critiquer le reste… pour la bonne et simple raison que je ne connais absolument rien à la géographie de la Nouvelle-Angleterre en général, et du Massachusetts en particulier. Mais Marten, lui, avait ces connaissances, et pas qu’un peu – il disposait donc de tout le matériau nécessaire pour contester utilement la « nouvelle géographie » de Murray… même si, à ce stade, c’est tellement cinglant (à bon droit !) que cela relève du massacre pur et simple. Et tout, absolument tout, y passe – au point où l’argumentaire déployé par Murray devient globalement inepte et absurde, sur quelque aspect qu’il porte. Marten dénonce ainsi les coïncidences que Murray trouve éloquentes au point d’être incontestables, montrant en fait qu’elles ne sont en rien fondées, et qu’on pourrait en établir des dizaines d’autres avec autant de « sérieux »… et parfois même davantage de pertinence ! La démolition des anagrammes (Murray y recourt souvent) est ici presque jubilatoire, tant elle n’épargne absolument rien – et souligne s’il en était vraiment besoin le caractère tordu et guère convaincant de cette « méthode »… Au-delà de ces procédés dépourvus du moindre caractère scientifique, d’autres « pistes » chères à Murray sont également dénoncées comme parfaitement fausses, et ce de manière très convaincante ; on pourrait piocher de très nombreux exemples dans cette longue annihilation, mais cela ne serait guère pertinent dans le cadre de ce compte rendu ; j’en conserverai tout de même un, portant sur les noms de rues : Murray, notamment quand il identifie Innsmouth comme étant Gloucester et non, comme on le disait jusqu’alors suite à Lovecraft lui-même, inspirée par Newburyport, s’extasie de ce que l’on trouve dans ce patelin de nombreux noms de rues figurant dans « The Shadow Over Innsmouth » ; et c’est vrai… C’est simplement que ce n’est en rien probant, parce que ces noms, très communs dans la région (franchement, s’étonner de la récurrence de « Main Street » « Federal Street », « Market Street », « Water Street », etc. ?), se trouvent dans à peu près toutes les villes du coin, et tout particulièrement les ports ! Dont Newburyport même, qui n’est certainement pas en reste par rapport à Gloucester… Murray s’enfonce encore davantage, si c’est possible, dans ses considérations architecturales – ainsi quand il identifie un bâtiment de Gloucester à celui, maçonnique à l’origine, qui abrite l’Ordre Ésotérique de Dagon dans « The Shadow Over Innsmouth » ; sauf que la description du bâtiment chez Lovecraft ne correspond en fait en rien ou presque à celle que Murray voit ou plutôt veut voir et retranscrit concernant le bâtiment « source » à ses yeux ! Là encore, les traits banals, communs, ne sont pas perçus comme tels, mais employés pour mettre l’accent sur de prétendues coïncidences, pourtant en rien significatives dès lors qu’on veut bien les soumettre à critique, ne serait-ce qu’un minimum… Si, dans les derniers temps de l’article, Marten cherchant quelque peu à faire comme sa victime, même si « en mieux » et avec bien plus de pondération dans les allégations, retombe peut-être dans le travers qu’il dénonce, mais sans offrir autant de prises à la démolition en règles, on ne saurait nier la pertinence de la critique qui fonde son article – et l’on ne peut que trouver « légitime », en définitive, le ton volontiers sarcastique de l’article, et peut-être parfois à l’extrême limite de la cordialité entre chercheurs… Difficile, après coup, de pouvoir prendre au sérieux les recherches « géographiques » de Will Murray – sinon tous ses articles : je vous renvoie, à peine un peu plus haut, à celui sur Nyarlathotep/Tesla – que faut-il donc en penser maintenant ? Mais il y en a d’intéressants, ne jetons pas le shoggoth avec l’eau de la cuve – voyez par exemple le gros texte sur les pulps, dans The Fantastic Worlds of H.P. Lovecraft

 

Le problème, c’est que suit justement… un article de Will Murray. Aheum. Et géographique, encore. Aheum, aheum. Il s’agit de « Where was Foxfield ? », que j’avais déjà lu dans Lovecraft Studies no. 33. Foxfield est une découverte inopinée de S.T. Joshi dans les archives de Lovecraft – pour l’essentiel une carte de la main du Maître, destinée à un « possible usage fictionnel », et dépeignant donc une nouvelle ville imaginaire de la Nouvelle-Angleterre mythique : mais, que Lovecraft l’ait envisagée comme une de ses principales villes (Arkham, Kingsport, Dunwich, Innsmouth) ou une autre plus anecdotique (Bolton, Aylesbury, etc.), encore que je penche pour la première possibilité, une carte ne se justifiant guère dans la deuxième, le fait est que cette ville n’apparaît absolument nulle part dans la fiction lovecraftienne (et sauf erreur pas davantage dans sa correspondance ?). On n’en saura pas davantage… Mais Will Murray, en pleine recherche géographique, ne manque pas de s’interroger à ce sujet : « où était Foxfield », son inspiration, etc. Le caractère amusant de ces articles saute ici tout particulièrement aux yeux… mais tout autant, voire plus que jamais, leur caractère absurde. Bah, restons-en à « amusant », le pauvre Murray a été suffisamment maltraité comme ça…

 

Dernier article de cette section, « Lovecraft’s Two Views of Arkham », signé Edward W. O’Brien, Jr., est bien plus court, et, s’il prête nettement moins à polémique, c’est sans doute qu’il n’est au fond guère enthousiasmant… Ces « deux vues » ne sont pas géographiques (rien à voir donc avec les deux Arkham successives alléguées par Murray – et qui, à vue de nez, me paraissent intéressantes malgré l’assaut radical de Marten), elles portent bien davantage sur la « connotation » de la ville : celle-ci, tour à tour, peut-être inquiétante, voire plus que ça, et c’est bien là la ville « hantée » (par les fantômes, par les sorciers, par les légendes… L’expression revient régulièrement, sous une forme ou une autre) ; mais elle est ailleurs – voire en même temps – une ville « normale », et peut-être même un abri de choix contre les menaces « mythiques »… Mouais. Pas de quoi s’exciter, trouvé-je…

 

Reste une dernière partie du recueil, consacrée cette fois aux « influences », dans les deux sens du terme : d’abord des éléments qui ont influencé Lovecraft, ensuite d’autres à travers lesquels c’est Lovecraft qui a influencé ses contemporains et successeurs.

 

Le très bref article intitulé « Hali », et dû au germanophone Marco Frenschowski, me laisse pour le moins perplexe, au sens où je n’en vois guère l’intérêt de manière générale, mais surtout encore moins dans le cadre précis de ce recueil… L’auteur cherche, à grands renforts d’érudition alchimique, notamment arabe médiévale, l’origine du nom Hali, dû à Ambrose Bierce (qui ne s’y est pas attardé), repris ensuite par Robert W. Chambers dans The King in Yellow, puis par Lovecraft mais en une seule occasion (la litanie de références incompréhensibles dans « The Whisperer in Darkness », qui tient largement de la blague multipliant les clins d’œil), et surtout ensuite par Derleth, qui faisait quant à lui une fixette sur Hastur (rappelons l’anecdote invraisemblable : du vivant de Lovecraft, Derleth avait suggéré au Maître de qualifier ce qu'il appellerait plus tard « Mythe de Cthulhu »... de « Mythologie d'Hastur », et peu importe si Hastur, Hali, Carcosa n'apparaissent chez Lovecraft que dans l’unique occasion citée – et où Hastur est probablement un lieu et non un dieu, comme chez Chambers si ça se trouve, là où c'était une divinité pastorale chez le vrai créateur du nom, Ambrose Bierce ; sans surprise, Lovecraft avait répondu à Derleth que « non, non, vraiment, non »... Mais il faut relever, par contre, qu'à cette époque, le jeune Derleth travaillait sur une nouvelle intitulée... « Le Retour d'Hastur »), Hali, Carcosa, etc., ainsi que les auteurs qui l’ont suivi. Le rapport à Lovecraft est donc pour le moins ténu, mais le rapport au « Mythe de Cthulhu » n’est guère plus frappant… C’est sans doute très érudit, mais je ne vois absolument pas comment en tirer quoi que ce soit de pertinent dans le cadre de l’entreprise critique au cœur de ce recueil…

 

Jason C. Eckhardt, dans « Cthulhu’s Scald : Lovecraft and the Nordic Tradition », resserre le propos autour de Lovecraft lui-même, cherchant des emprunts à la mythologie nordique dans son œuvre – qu’il ait eu recours à la Grèce et à Rome, et à d’autres mythologies encore, ne fait aucun doute, et cet emploi n’ayant rien d’exclusif… Oui, c’est très possible – et il est amusant de voir notre jeune Lovecraft jouer au « fier guerrier viking » buvant dans le crane de quelque ennemi en hurlant une ou deux paillardises viriles de bon aloi (autant pour la gloire de Rome, et la défense acharnée, face à Robert E. Howard, de la civilisation contre la barbarie – les gens changent…). Dans les faits, l’apport m’apparaît quand même limité, quoi que Eckhardt avance à ce sujet, quand bien même avec application ; tout au plus retiendrais-je Loki, éloquente figure de trickster, ayant sans doute quelque chose d’un Nyarlathotep – mais, par définition, le « décepteur » est censé être présent dans toutes les mythologies d’une manière ou d’une autre (et cela va au-delà de la seule mythologie, ainsi avec mon goupil préféré), ce qui rend cette assimilation moins pertinente. Peut-être faut-il mentionner ici la spécificité de Nyarlathotep dans le « pseudo-panthéon » lovecraftien ? Son caractère de trickster, justement, le distingue – il est le seul des « Grands Anciens » à faire mumuse avec les humains, prisant par-dessus tout de les tromper… quand les Azathoth et Yog-Sothoth se contentent en principe de n’en avoir absolument rien à foutre (même s’il faudrait peut-être ici nuancer avec le Yog-Sothoth/Jehova de « The Dunwich Horror » ?). Mouais…

 

Suit un article de David E. Schultz, intitulé « The Origin of Lovecraft’s ʺBlack Magicʺ Quote », et qui du coup m’aurait paru bien davantage à sa place dans la première partie de ce recueil : la « black magic quote », après tout, se trouvait au cœur de la remise en cause du « Mythe de Derleth »… J’avais déjà mentionné la question en traitant de The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, et n’ai sans doute pas grand-chose à en dire de plus ici – l’article n’en est pas moins une synthèse de la question, des plus appréciable en tant que telle. C’est l’occasion, cependant, de se pencher sur la personnalité de Farnese, le musicien un temps en correspondance avec Lovecraft qui avait fourni la « black magic quote » à un Derleth qui avait dû en sauter de joie, tant c’était une occasion inespérée d’appliquer sa propre grille « mythique » au « Mythe » lovecraftien… Les critiques, une fois cette source identifiée, ont pu critiquer « l’idiotie » (voir Murray plus haut) ou du moins la « naïveté » de Derleth à cet égard, mais sans forcément insister sur sa malhonnêteté : qu’il se soit fondé sur cette déclaration d’intention hautement improbable pour définir à sa sauce le prétendu « Mythe de Cthulhu » ne fait aucun doute, et on peut assurément l’en blâmer pour ce sur quoi cela a débouché, autant que pour l’incompréhension fondamentale de l’œuvre lovecraftienne que cette citation illustrait ; mais peut-être Derleth était-il sincère… Il en va sans doute de même pour Farnese, au fond – qui n’avait pas forcément conscience de trahir la pensée de Lovecraft, pour la bonne et simple raison qu’il ne la comprenait pas du tout (comme Derleth, le « self-blinded earth-gazer », selon l’expression de Lovecraft lui-même !). Aussi est-il peu probable que Farnese ait délibérément forgé un canular ; par contre, la formulation même de la « citation » renvoie à ses centres d’intérêt connus : elle en a étonné plus d’un par son accent mis sur la « magie noire » (d’où son « titre »), et peut-être Derleth lui-même n’était-il pas tout à fait à l’aise à cet égard, ayant préféré mettre l’accent sur la dimension « chrétienne » du « Mythe de Cthulhu » (tsk…) – c’est, tout simplement, que l’occultisme en général et la magie noire en particulier fascinaient Farnese (un autre point, de taille, l’empêchant de « comprendre » Lovecraft) ; si l’on y ajoute sa tendance évidente à citer de mémoire et sans grandes précautions quant au respect de la source (un exemple est toujours avancé, celui où Farnese évoque dans une lettre un certain « Bellknap Jones », déformation involontaire de Frank Belknap Long, bien sûr), il n’y a pas forcément lieu de s’étonner de ce que le bonhomme ait ainsi résumé sa conception de l’œuvre lovecraftienne – en fait, le vrai problème, c’est que, consciemment ou non, Farnese puis Derleth ont ainsi déformé cette œuvre en y plaquant leur propre grille de lecture, jusqu’à en faire (dans le cas de Derleth) une orthodoxie incontestable, et, surtout, une chose que Lovecraft lui-même pensait et affirmait ! Étonnant destin, quand même, que celui de cet inconnu au travers de cette bafouille qui aurait dû être innocente…

 

On revient à l’influence de Lovecraft sur d’autres, mais de manière autrement précise, avec un dernier article de Robert M. Price, intitulé « Robert E. Howard and the Cthulhu Mythos ». Article qui m’a un peu déçu… J’ai l’impression qu’il y aurait bien davantage à en dire, en fait. Et, par ailleurs, certaines allégations me laissent un peu perplexe (à tort ou à raison), ainsi celle, centrale, voulant que Howard, parallèlement à Lovecraft, mais en suivant son propre chemin, ait abouti à des conclusions d’ordre philosophique essentiellement similaires (et « cosmiques »). Au-delà du jeu des citations, insuffisant à lui seul pour faire d’un récit d’horreur un récit véritablement lovecraftien et Price le dit bien volontiers (puis, en fin d’article, de l’usage des Nameless Cults de Von Junzt, chez Howard, puis chez Lovecraft, puis chez d’autres encore – Derleth suscitant le titre allemand, fautif mais bientôt « canonique », Unaussprechlichen Kulten, tandis qu’un autre fournira les prénoms « Friedrich Wilhelm », etc.), l’auteur insiste notamment sur l’étonnante similarité entre la nouvelle de Lovecraft « The Nameless City » et celle de Robert E. Howard, « The Black Stone » (précisant enfin que Howard n’avait pu lire la nouvelle de Lovecraft, antérieure, avant d’entamer la rédaction de la sienne), mais déduire de cette comparaison une philosophie similaire me paraît à vue de nez bien hardi… d’autant que « The Black Stone », quelles qu’en soient les qualités par ailleurs, est bel et bien un pastiche au sens le plus strict, et pleinement assumé – d’où les « échos » : Nameless Cults pour Necronomicon, le poète fou Justin Geoffrey pour le poète fou Abdul Alhazred, etc. En déduire davantage, du moins de cette manière, me paraît un peu trop rapide : il faudra se pencher plus avant sur la question.

 

Le dernier article, signé Stefan Dziemianowicz et intitulé « Divers Hands », est pleinement à sa place ici, offrant tant des éléments portant sur les influences que l’occasion de revisiter la notion même de « Mythe de Cthulhu » telle qu’elle est débattue depuis le début de cette anthologie critique. On boucle la boucle (ou on fait tourner la routourne, comme vous voudrez), en montrant combien, par un saisissant paradoxe, Lovecraft lui-même est devenu un auteur mineur au regard du « Mythe de Cthulhu »… Mais l’auteur ne s’en plaint pas de manière globale – et pourquoi pas, après tout ? Certes, il revient sur les cas douloureux de Derleth, Lin Carter et Brian Lumley (essentiellement), et pointe les lourdeurs de leur prose (parce que Derleth multiplie les récits répétitifs selon une formule systématiquement reproduite, parce que Lin Carter est un acharné du pastiche qui trouvait semble-t-il bien plus de plaisir à – essayer d’ – écrire comme les autres plutôt que de trouver une voie propre, parce que Lumley… Non, je m’arrête là) ; toutefois, ces auteurs – ceux sans doute qui ont le plus suscité la colère d’une critique « révolutionnée » plaçant par-dessus tout la fidélité à la stricte orthodoxie lovecraftienne retrouvée – ne sont heureusement pas les seuls, et l’auteur mentionne un peu Ramsey Campbell, mais surtout Thomas Ligotti, comme exemples des plus convaincants de ce que le « Mythe », enfin compris, peut produire de plus intéressant, sur le plan pleinement « littéraire » faisant l’objet de tous les fantasmes de la critique lovecraftienne depuis Mosig – quitte, pour ce faire, à affirmer bien davantage sa singularité (l’œuvre n’est plus alors à proprement parler un pastiche, au-delà même de son seul abandon du « lexique » identifiant à la hâte la dimension « Mythe de Cthulhu » de bien des récits), et même à contester la philosophie lovecraftienne… mais cette fois en pleine connaissance de cause. Séduisant paradoxe !

 

Bilan très positif, donc : Dissecting Cthulhu est un recueil critique le plus souvent enthousiasmant, dont la dimension historiographique (surtout sensible dans la première partie, mais aussi sans doute dans les considérations « géographiques ») est un atout de choix pour qui s’intéresse à ces questions. Rares sont les articles à m’avoir vraiment indifféré… En fait, à mes yeux, le seul véritable souci, très personnel, est que j’avais donc déjà lu un certain nombre de ces articles… mais y revenir était probablement instructif de toute façon. Mission accomplie, donc.

Voir les commentaires

Contes à vomir debout, de Gudule et Caza

Publié le par Nébal

Contes à vomir debout, de Gudule et Caza

GUDULE & CAZA, Contes à vomir debout, Isle sur la Sorgue, Armada, [2014] 2015, [216 p.]

 

Voici un bien joli livre, au contenu tout aussi joli, enfin, ça dépend des goûts… Mais comme vous êtes des gens de mauvais goût, sans quoi vous ne seriez pas là, je crois que ça devrait le faire.

 

Ce bel ouvrage des éditions Armada associe donc deux noms qui comptent, dans leurs domaines respectifs, à savoir Gudule et Caza. Caza, j’imagine qu’il n’est pas vraiment nécessaire de le présenter ici, vous avez forcément tous lu des BD de lui, ou au moins des bouquins de SF illustrés par lui – je dois dire, d’ailleurs, que je suis loin d’être toujours fan de son travail dans ce dernier domaine (j’ai un peu de mal avec les couv trop « BD »… et il y a peut-être une part de snobisme là-dedans, oui), mais ce qu’il accomplit ici est plus qu’admirable. Il faut dire que l’association avec Gudule est bien à même de le tirer vers le haut – je suppose que ça marche également en sens inverse.

 

Et Gudule, donc ? Ou Anne Duguël (autre pseudo) ? J’avais déjà eu l’occasion d’en causer ici, notamment pour ses deux chouettes compilations de (très brefs) romans fantastiques chez Bragelonne, Le Club des petites filles mortes et Les Filles mortes se ramassent au scalpel (ce titre, bon sang…), qui m’avaient vraiment, vraiment beaucoup plus. C’est une auteure que j’aurais dû lire davantage, sans doute – et elle a beaucoup écrit, pour les mioches pas forcément si mioches, et pour les adultes heureusement pas trop adultes… Il n’est jamais trop tard, me direz-vous ? Eh bien, sans doute… à ceci près que Gudule, hélas, est morte il y a à peine un peu plus d’un an, avant la parution du présent ouvrage, même s’il avait entamé son processus de fabrication avec elle…

 

Et le résultat de ce testament par défaut est épatant. Nous sommes ici en présence d’une anthologie de trente-cinq nouvelles généralement très, très courtes (on peut bien parler de « short short » dans nombre de cas), se plaçant plus ou moins sous les auspices de maîtres en la matière tels Fredric Brown ou, plus près de chez nous encore que d’une manière moins radicale peut-être, le Jacques Sternberg des 188 Contes à régler. Chacun de ces textes bénéficie de superbes illustrations en noir et blanc de Caza – plusieurs, généralement, pour un total d’environ 200 ai-je cru comprendre [EDIT : J'avais mal compris, ça m'étonnait, aussi : plutôt une soixantaine]. Le format incongru de l’ouvrage, de bonne taille, carré, texte en très gros caractères, ne fait que davantage ressortir le brio de tout cela.

 

Bon, bien sûr, je suis du genre à chipoter pour des bêtises, alors je ne vais pas m’en priver ici, hein ? Alors pourquoi un livre non paginé, dans ces conditions ? Forcément, du coup, il n’y a pas non plus de table des matières… Je regrette aussi le flou entretenu quant à l’origine des textes : la quatrième de couverture avance que ces « contes » sont « parus initialement dans Charlie Hebdo, Hara Kiri, Fluide Glacial, Psikopat et Hebdogiciel durant les années 80 » (vous noterez comme moi, à l’exception de la dernière revue citée que je ne connais pas le moins du monde, que tout cela est du meilleur goût et de la plus grande décence) ; je veux bien le croire globalement… à ceci près que c’est impossible dans bien des cas, ces textes étant émaillés de références forcément postérieures aux années 1980 (en vrac, les animateurs d’Al-Qaïda, le terroriste Laurent Ruquier, ou encore l’usage intensif d’Internet…). [EDIT : cela s'explique semble-t-il par une volonté de réactualisation de Gudule, pas systématique cependant.] Bon, sans doute n’est-ce pas bien grave, ce n’était pas le propos du livre, et mon pinaillage a probablement quelque chose d’excessif, déployant de vagues attentes de Pléiade pour un livre qui n’en est certainement pas…

 

D’autant sans doute qu’on ne fait pas exactement ici dans l’académisme posé… Il faut dire que, si l’on retrouve bien l’aisance admirable de Gudule à manier les mots, d’autant plus appréciable qu’elle ne fait pas exactement dans les chichis formels, mais parvient systématiquement ou presque à sonner superbement sans jamais passer outre l’apparence au moins de spontanéité et de naturel (oui, à mes oreilles, ça relève bien de la musique – quand bien même un brûlot punk bien gaulé), on en retrouve aussi toute la verve noire et excessive, trash si l’on y tient, punk sans doute (donc), qui joue des horreurs du quotidien (en les déguisant tout juste sous un voile de fantastique de forain, ou sous un prétexte SF qui nous renvoie bien, en définitive, à ici et maintenant, comme il se doit) avec une sorte de jubilation perverse – entendons par-là que l’auteure jubilait sans doute à l’idée de plonger ainsi, sourire aux lèvres, le lecteur dans sa merde, plaisir finalement partagé par le lecteur ne demandant rien d’autre.

 

Peut-être est-ce pour cela, d’ailleurs, que Gudule, dans ces textes d’un mauvais goût revendiqué, prise tant le sujet de la merde (avec ses corollaires autrement nobles tel que le PQ), au milieu sans doute d’autres « sécrétions corporelles » (l’expression est tellement jolie, tellement vaine…), et une prédilection pour les odeurs qui vont avec – fumier fleuri, sperme moisi, la bombe désodorisante a d’emblée perdu le combat… Le vomi, bien sûr, est tôt de la partie – parfois dodu de viande pas digérée, d’autres fois simplement douloureux, avec cette bile jaunâtre et d’une amertume infecte qui vous empoisonnerait le reste de la soirée alcoolisée si vous la laissiez faire – enfin, elle essaye.

 

Si Gudule parle de merde, Caza quant à lui dessine des bites. Plein, partout [EDIT : Bon, j'exagère un peu... mais pas tant que ça.]. Alors je sais bien que, dit comme ça, ça ne fait pas forcément très argument de vente, hein… Moi-même, le si prude moi-même, j’avoue ne pas forcément apprécier tout ça en temps normal (sauf chez Sade, bien sûr, le Divin Marquis réveillant presque en moi un Nébal qui n’existe pas, prisant l’étron façon chocolat – euh)… Mais voilà : Gudule parle très bien de merde, Caza dessine très bien les bites. Par ailleurs, les deux ont heureusement d’autres thèmes à traiter, et font ça très bien aussi… Mon insistance ne doit pas tromper, hein : si je cause de tout ça, c’est parce qu’il me semble nécessaire de prendre en compte le vandalisme adolescent qui imprègne un certain nombre de ces textes – ça fait partie du truc, clairement.

 

Mais, en fait et heureusement, cela va bien au-delà. Parce que Caza peut-être, Gudule assurément, sont par essence des transgressifs. Des vrais. Ils ne se contentent pas de poser leur entreprise de subversion comme un nécessaire préalable éclairant de sa superbe leurs petites conneries concrètes, finalement guère méchantes – y en a beaucoup, des comme ça, hein ? Avec Gudule (et peut-être Caza), il n’est en rien nécessaire de passer par cette posture – les auteurs, sans en dire davantage, se contentent et à bon droit de vous choper par le colbac et, sans vous demander davantage votre avis, de vous plaquer la trogne dans l’immondice en braillant (ou même pas, en fait, j’imagine plutôt une paradoxale douceur, presque maternelle, tranchant sur le rictus aiguisé, canines en avant…) « MANGE TA MERDE ». Cela pourrait n’être que du vandalisme, ou une affectation de mauvais goût ne trompant personne, oui – mais c’est sans doute bien plus que ça. Véritablement subversif, car passant tous nos mythes à la moulinette (en ressortent des gros steaks hachés d’une couleur un peu douteuse parfois), avec une jubilation sadique (ou pas), cynique (ou faussement), outrancière (j’espère bien) et réjouissante (pas de doute).

 

D’où ces trente-cinq petites histoires – car il s’agit bien d’histoires, en dépit de la brièveté du format –, qui, pour avoir parfois de très vagues allures de pamphlets libertaires à vue de nez, parviennent pourtant à éviter ce dangereux travers, en faisant vivre des personnages entiers en quelques lignes à peine, et en les impliquant dans des horreurs improbables (ou pas tant que ça), que celles-ci relèvent du fantastique ou de la SF ; il est remarquable de voir combien Gudule sait tirer le meilleur parti de ces contraintes redoutables pour façonner, disons, des diamants qui puent, dont le fumet hante le lecteur entre deux vidanges, mais dont le brillant perdure en fait davantage. Tout ceci est méchant – mais tendre –, et d’un humour noir ou jaune tellement outrancier qu’on ne manquera pas d’en revenir à la ritournelle : « Peut-on rire de tout ? » / « Oui, mais pas avec tout le monde. » Dans ce célèbre réquisitoire toujours repris, le Procureur de la République Desproges Française disait aussi, avec superbe autant qu’à propos : « S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir… » Une citation, à l’évidence – on s’est crêpé sur l’origine de la chose, citant pêle-mêle des gens tels que Victor Hugo, Boris Vian, Oscar Wilde ou Winston Churchill, on avance semble-t-il le nom de Chris Marker comme vraie source... Peu importe : ce qui compte (ou conte), c’est la pertinence de la définition, au-delà de sa joliesse ; et je tends à croire qu’il y a bien du vrai là-dedans, tout particulièrement en ce qui concerne ce livre : le gros éclat de rire, rageur et éventuellement flatulent, n’a peut-être au fond que l’apparence du cynisme… Car si je ne doute pas de la belle plume de Gudule, et pas davantage de la pertinence de son humour outré, glauque et de mauvais goût, je n’en oublie certainement pas pour autant sa nécessaire empathie, très poussée, bien plus à l’évidence que chez nombre de Bons Samaritains de profession, qui ne s’autoriseraient jamais de telles mauvaises blagues et ne les permettraient jamais chez les autres, au nom d’un sacro-saint Goût qui leur fait pourtant défaut : qui a écrit Mon âme est une porcherie, ou La Petite Fille aux araignées, n’a certainement pas de leçon à recevoir à ce sujet de quiconque, et pourrait sans doute se permettre quant à elle d’en donner… si ce n’était pas ça, au fond, la vulgarité.

 

Un régal, donc – la plume acerbe et vive de Gudule, le dessin virtuose et réjouissant de Caza, font de ce livre à part une vraie bouffée de fraîcheur et de saine révolte. Je ne suis pas forcément toujours Charlie, mais j’aimerais bien être Gudule – chose sans doute pas donnée à tout le monde… L’espoir fait vivre ? Bof. C’est sans doute par un autre aspect qu’à mes yeux feu Gudule a quelque chose d’immortel – je vous laisse trouver quoi.

Voir les commentaires

Lettres d'Arkham, de Lovecraft

Publié le par Nébal

Lettres d'Arkham, de Lovecraft

LOVECRAFT, Lettres d’Arkham, correspondance choisie, traduite et présentée par François Rivière, Grenoble, Jacques Glénat, coll. Marginalia, 1976, 79 p.

 

La popularité grandissante de Lovecraft en France a parfois suscité des bizarreries, des improbabilités – des publications qui ont acquis au bout d’un certain temps une valeur d’ « objets de collection », quoi que cela veuille dire. Je suppose que le « mythique » Cahier de l’Herne consacré au gentleman de Providence ne rentre pas pleinement dans cette catégorie – peu importe qu’il m’ait déçu quand je suis enfin venu à le lire, c’est là un ouvrage qui a été d’une très grande importance et influence, bien loin du seul statut de « curiosité ». Le hors-série « spécial Lovecraft » de Métal Hurlant, dont je vous ai causé il y a peu, correspond peut-être davantage à cette qualification (encore que…), et les présentes Lettres d’Arkham probablement plus encore.

 

Ce tout petit livre (80 pages, hop), conçu par François Rivière et publié aux toutes jeunes alors éditions (Jacques) Glénat, sous une couverture de Mœbius, et bénéficiant à l’intérieur d’amusantes lettrines signées Floc’h, est, sauf erreur, et quelques rares exceptions ponctuelles mises à part, la première tentative de donner au lectorat français un aperçu de la (volumineuse) correspondance de Lovecraft ; il serait suivi deux ans plus tard par le tome 1 des Lettres, chez Christian-Bourgois, qui n’a hélas jamais connu de suite ; ces deux ouvrages, ô combien différents par ailleurs (en volume comme en propos ; j’y reviendrai), ne pouvaient cependant se fonder que sur les deux premiers tomes des Selected Letters, alors en cours de publication chez Arkham House (trois autres suivraient), dont l’importance pour la compréhension de l’auteur et de son œuvre ne fait guère de doute, même en prenant en compte le caractère « drastique » de cette sélection, triant çà et là au sein d’une correspondance pharaonique (ou cyclopéenne, peut-être ?), dont l’édition intégrale est bien évidemment impensable (voyez par exemple l’article de S.T. Joshi sur la question, dans The Fantastic Worlds of H.P. Lovecraft) ; depuis, d’ailleurs, d’autres sources ont été étudiées, qui ont donné outre-Atlantique des éditions plus ciblées (correspondance avec untel, correspondance avec tel autre, etc.), ou ont emprunté la forme de compilations plus dispersées, ainsi via divers opuscules intitulés Uncollected Letters, qui eurent aussi des conséquences françaises, puisqu’elles ont par exemple fourni la matière aux Lettres d’Innsmouth – le titre entrant du coup un peu en résonance avec le petit bouquin qui nous intéresse aujourd’hui, étrangement…

 

Ces Lettres d’Arkham, toutefois, sont une entreprise bien différente des autres susmentionnées. Pour dire les choses, cette sélection par François Rivière n’a absolument rien de « scientifique » ; il ne s’agit certainement pas d’un « ouvrage de référence », utile à la recherche. Ce qui se traduit par des partis-pris éventuellement regrettables, encore qu’ils soient assez justifiés dans le cadre isolé de la publication même, a fortiori dans le contexte d’alors. Il ne s’agit pas pour François Rivière de traduire ici des lettres intégrales, mais seulement des fragments – très courts le plus souvent –, renvoyant à tel ou tel thème. Ainsi, pour citer les premières rubriques, nous avons « Haschich », « Providence », « Red Hook », « Femmes », « Lord Dunsany »… Comme vous pouvez le constater, ces « titres » (parfois étonnants – Lovecraft et le haschich, bon…) ne figurent même pas dans l’ordre alphabétique, et l’ordre chronologique n’est pas davantage respecté – ce dernier aspect étant d’ailleurs autrement plus gênant dans une perspective « scientifique » : non seulement ces lettres, d’une minuscule sélection au regard d’un océan de sources, sont tronquées, mais surtout elles sont livrées ici au seul gré de la fantaisie de l’éditeur – nous ne savons que très exceptionnellement à qui écrit Lovecraft, et pas davantage quand il écrit. Ce qui, outre que cela rend l’usage de ce livre dans une optique de recherche peu ou prou impossible, a une autre conséquence assez redoutable : à la lecture de ces extraits, il se dégage un portrait de l’auteur qui doit beaucoup à la subjectivité avouée de l’éditeur, mais cela va sans doute au-delà – on comprend d’autant plus que ces extraits ne se privent pas de colporter, de manière plus ou moins consciente sans doute, leur lot de semi-vérités ou contre-vérités ; par exemple, sur l’image du « reclus de Providence », car Lovecraft en avait bel et bien joué dans sa correspondance de l’époque, pour son plus grand malheur posthume – ou pas… Mais voyez l’intitulé « Voyages », où nous lisons ceci et seulement ceci : « Je n’ai jamais franchi les limites des trois États de Rhode Island, Massachusetts et Connecticut !... » Ce qui était sans doute vrai quand Lovecraft écrivait (ou du moins je le suppose), mais ne correspond en rien à la réalité de sa biographie complète ; ici, l’absence de date (et de destinataire) est tout particulièrement préjudiciable, en ce que, sous une apparence d’objectivité, elle ne fait que rendre en vérité un état précis de la biographie de Lovecraft, semblant de la sorte confirmer l’image plus globale, erronée, du « reclus »…

 

Mais là n’était sans doute pas le propos de François Rivière – aussi nous ne lui chercherons pas des poux à cet égard. Car le projet, à l’époque, se tenait sans doute en tant que tel, et ne manquait pas d’audace autant que de pertinence. Toutefois, à le lire aujourd’hui, avec ce que l’on a appris depuis quant à l’auteur et à son œuvre (notamment depuis la « révolution critique » des années 1970 – tout juste entamée aux États-Unis au moment de la publication en France de ces Lettres d’Arkham), sans doute est-il impossible de pleinement se mettre dans la peau d’un lecteur découvrant cette facette de l’auteur au moment même de la parution – facette qui était alors peu ou prou terra incognita

 

On y relève d’ailleurs, instinctivement, nombre de pétouilles dans le paratexte (qui occupe les vingt premières pages du bouquin, soit un quart) – à commencer (évacuons l’assimilation d’Arkham à Providence en quatrième de couverture, pas bien grave, voire qui pourrait se défendre dans l’absolu, j’imagine), même si vous allez dire que je chipote, par cette maladie bien française consistant à paniquer devant le mystérieux « P. » au milieu de « Howard P. Lovecraft » comme on panique sans doute encore, malgré une longue histoire, sur le mystérieux « K. » de « Philip K. Dick »… La maladie fait toujours des ravages aujourd’hui – que celui qui n’a jamais entendu parler de « K. Dick » en France, voire n’en a jamais parlé lui-même, me jette la pierre, s’il existe… Ici, François Rivière nous parle donc (et ce n’est pas une coquille, c’est systématique) de « Howard-Phillips Lovecraft » (quand ce n’est pas carrément « Howard-Philipps »), ce qui est d’autant plus… « amusant » qu’on trouve plus loin dans la sélection de lettres un fragment consacré à la « Généalogie » de Lovecraft, évoquant en parallèle son ascendance Lovecraft et son ascendance Phillips, mais avec cette traduction étrange : « mes ancêtres maternels, qui m’ont donné mon second prénom... » Oui, c’est un point de détail ; mais il y en a bien d’autres, que ce soit dans la « présentation » de l’auteur (par ailleurs assez correcte, somme toute, et traitant notamment, sans doute avec pertinence, de la dimension « puritaine » de Lovecraft – une chose qui m’avait paru incompréhensible quand j’avais lu, et plutôt apprécié par ailleurs, Lovecraft : le dernier puritain, de Cédric Monget, mais bon, on évolue, hein ? Seuls les imbéciles, blah blah…), ou sans doute plus encore dans les « Repères biographiques » qui suivent, sans même parler des « Notes sur quelques auteurs cités par Lovecraft »… Pourtant des initiatives bienvenues dans pareil contexte, je ne le nie certainement pas ; c’est simplement la réalisation qui coince un peu.

 

Suivent les « lettres » – des extraits thématiques, donc, rangés sous 43 items, qui partent un peu dans tous les sens. Sans doute n’y parle-t-on guère de littérature, en définitive – que ce soit l’œuvre de Lovecraft lui-même ou celle des auteurs qu’il prisait (même si, bien sûr, Poe et Dunsany se voient attribuer une rubrique, Algernon Blackwood aussi, étrangement, mais pas Arthur Machen, etc.)… sans même parler de l’œuvre de ses collègues du « Lovecraft’s Circle », comme François Rivière le qualifie pourtant dans sa présentation : Smith, Howard, Derleth, Bloch (à qui est pourtant dédiée cette présentation !) ne sont tout simplement pas évoqués à cet égard… Ce qui vaut peut-être mieux, l’imprécision de la présentation pouvant ici s’avérer très nuisible : François Rivière semble inclure dans ce « Lovecraft’s Circle », non seulement des auteurs n’ayant jamais été aussi « proches » que les précités, tel David H. Keller, ce qui pourrait éventuellement se défendre, mais aussi des auteurs, tel Ramsey Campbell, qui sont de la génération suivante et n’ont jamais correspondu avec Lovecraft…

 

Une chose assez amusante, cependant, et qui demande sans doute à être creusée, c’est la part étonnamment réduite des renvois au « Mythe de Cthulhu » (trait qui m’avait aussi frappé dans le hors-série de Métal Hurlant précité, à peu près contemporain) ; là où, instinctivement, on associe aujourd’hui immédiatement Lovecraft à Cthulhu, et plus largement à son « panthéon » ou « pseudo-panthéon », comme vous voudrez, c’est en fait une chose qui ne ressort pas du tout de cette sélection de lettres. Sans doute bon nombre sont-elles antérieures à « The Call of Cthulhu », ce qui pourrait expliquer bien des choses, mais ce n’est vraiment pas le cas de toutes, loin de là ; en fait, le seul « Grand Ancien » mentionné, à savoir Nyarlathotep, ne l’est qu’au regard de la très brève nouvelle éponyme, ou plus exactement du rêve, ici rapporté, qui en a entraîné la rédaction. Sauf erreur, la seule autre nouvelle citée en tant qu’item est « The Colour Out of Space », mais sans appuyer sur ses traits les plus singuliers, au-delà de la seule question de l’atmosphère. On trouve par contre un autre « rêve » à l’origine d’une nouvelle, dans un autre registre : la dernière lettre ici publiée, sous l’item « Loveman (Samuel) », rapporte en effet le cauchemar qui allait déboucher sur la rédaction de « The Statement of Randolph Carter » ; on peut noter au passage qu’il y a bien un item « Carter (Randolph) », à ceci près qu’il évoque un autre rêve, mais dans lequel aucun des personnages, et pas même celui de Lovecraft lui-même, ne porte ce nom… Les rêves ont donc une importance essentielle ici, c’est déjà ça – même si ça biaise sans doute un peu le propos…

 

Notons, d’ailleurs, et ce en dépit du titre de l’ouvrage, que la « géographie mythique » de Lovecraft n’est quasiment pas évoquée – en fait, le seul item renvoyant à un nom de lieu porte sur « Kadath »… et donc, même si le contenu de la lettre citée est sans doute plus englobant, c’est à nouveau la dimension onirique qui est mise en avant. À cet égard, je me demande d’ailleurs de plus en plus si la France, via l’activisme de Jacques Bergier, ne se distingue pas radicalement des États-Unis dans son appréciation, sinon de l’ensemble des nouvelles « dunsaniennes » des « Contrées du Rêve », du moins du « cycle de Randolph Carter » – d’abord publié chez nous sous le nom Démons et Merveilles, et ayant suscité un intérêt marqué de la critique française (le Cahier de l’Herne en témoigne assurément, encore que de manière pas forcément très convaincante), là où j’ai vaguement l’impression (peut-être erronée, hein, ça me vient comme ça) que ça n’a pas vraiment été le cas outre-Atlantique (peut-être dans la mesure où Derleth ne prisait semble-t-il guère ces textes – voyez sa préface étonnante à At the Mountains of Madness and other novels –, qu’il s’était par ailleurs, et de manière plus ou moins fondée, empressé d’exclure de son « canon » du « Mythe de Cthulhu » ?).

 

Dernier aspect du « Mythe » : les livres, bien sûr – et nous avons des rubriques consacrées au Necronomicon et à Abdul Alhazred (encore que, en ce qui concerne ce dernier, c’est en fait bien davantage le pseudonyme enfantin de Lovecraft se régalant des Mille et Une Nuits qui est traité, et non « l’Arabe dément »…). Rien d’autre.

 

Quoi, alors ? Deux choses, outre la dimension onirique déjà évoquée, me paraissent autrement essentielles, dans cette sélection, en contribuant à façonner (ou défaire ? C’est peut-être à débattre…) une image particulière de l’auteur – qui doit sans doute pour une bonne part à l’image que François Rivière s’en faisait, encore que…

 

On commence par l’aspect le plus « sympathique » ? Providence, probablement. Ville natale, et ville idéale, la capitale adorée du Rhode Island adoré. Lovecraft l’évoque régulièrement, non sans émotion (c’est peu dire), et s’il étend le cas échéant cette passion régional(ist)e à l’ensemble de la Nouvelle-Angleterre (sans insister sur ses créations, Arkham et compagnie, malgré le titre du bouquin), la ville elle-même demeure son ancrage le plus essentiel, au plein sens du terme. Celui qui écrivait « I am Providence », sentence destinée à finir sur sa tombe, illustre cet amour inconditionnel de bien des manières, dans ces extraits de lettres – pouvant se faire graves et majestueux, ou adoptant, sans doute au point de se moquer de lui-même, un ton cocasse finalement assez délicieux, ainsi sous l’item « Retour » (qui commence très lourdement par un des délires épistolaires coutumiers de Lovecraft, sans doute celui qui devait le plus souvent déconcerter ses correspondants, voire les ulcérer, à savoir qu’il y jouait au « grand-père », alors qu’il avait sauf erreur 36 ans au moment de ce « retour », et que ses « gamins » de correspondants n’étaient pas forcément plus jeunes que lui, loin de là…), où l’on ne sait trop ce qui compte le plus, de l’enthousiasme exacerbé pour la ville, ou de sa moquerie pleinement consciente, si elle est somme toute tendre… Mais ce « retour », bien sûr, renvoie à une autre dimension – l’expérience new-yorkaise, désastreuse, dont il se fait régulièrement écho, notamment sous l’item « Red Hook », un des premiers…

 

On en arrive ainsi au deuxième point saillant du portrait de Lovecraft qui se dégage de ces fragments : le GROS CONNARD D’EXTRÊME-DROITE, raciste, réac, facho (ce qui n’est pourtant pas tout à fait la même chose), misogyne (un aspect moins souvent mis en avant, mais qui ressort particulièrement ici – notamment, bien sûr, sous l’item « Femmes », pour le moins consternant…), etc. Cette dimension, sur laquelle on n’insistait guère jusqu’alors en France, ce me semble (j’avais en tout cas relevé, mais traitez-moi d’obsédé, qu’elle était totalement absente du Cahier de l’Herne, du moins dans sa partie française), est clairement mise en avant ici, et sans la moindre ambiguïté, dès la présentation – ce qui était sans doute nécessaire, et louable (je crois me souvenir, cependant, que j’avais lu – ou entendu dire ? – que la critique française était « tombée des nues » après avoir été confrontée à cette regrettable dimension de l’auteur, telle qu’elle figurait dans l’unique volume des Lettres, chez Christian-Bourgois… mais ce petit bouquin est donc un peu antérieur, pourtant). Le problème, à mes yeux, est qu’il n’en ressort pas moins une image assez contestable… parce qu’il y a des allégations un peu trop rapides, des confusions malvenues – deux éléments renvoyant à l’objectif de précision –, enfin une atmosphère pesante dès lors que l’on aborde cette délicate question dans un fandom qui monte vite sur ses grands chevaux, prêt à livrer bataille sur-le-champ, à défaut d’argumenter…

 

Certaines allégations lapidaires pourraient donc utilement être discutées ; ici, je pense notamment, dans la présentation par François Rivière, à l’allusion, que je crois héritée de Sonia Greene (figurant en tout cas dans ses souvenirs sur Lovecraft, publiés en français dans les Lettres d’Innsmouth), selon laquelle Lovecraft, qui avait lu Mein Kampf, était un admirateur inconditionnel d’Hitler et du nazisme ; en fait, s’il ne s’agit certainement pas de « blanchir » Lovecraft à cet égard, le fait est que la question est bien plus compliquée que ça – et, bien loin de l’admiration inconditionnelle ici alléguée, on trouve, quand bien même tardivement, nombre de lettres où Lovecraft se moque violemment d'Hitler, en qui il avait fini par voir un bouffon excessif… et dangereux. On en trouvera un florilège – mais là encore sous une forme « non scientifique » – dans le Lovecraft et la politique signé par Jacky Ferjault ; en fait, à cet égard, le lien avec Mussolini est sans doute plus pertinent, même s’il vient poser un problème plus délicat qu’il n’en a l’air : la conciliation des tendances clairement réactionnaires de Lovecraft avec une idéologie politique qui, à la base tout du moins, ne l’est pas, quoi qu’on en dise un peu trop souvent – débat complexe, qu’il n’y a sans doute pas lieu d’approfondir ici, ce n’est guère l’endroit… Cependant, c’est là une chose à relever, oui : si Lovecraft a émis des remarques favorables au fascisme (et, à vrai dire, à la même époque, au socialisme, et d’ailleurs en mêlant les deux – qui n’avaient effectivement rien d’incompatibles – dans ses utopies pré-humaines, At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time » ; rappelons que Lovecraft « l’homme » et non « l’auteur », à la même époque, abandonnait son conservatisme républicain pour soutenir pleinement le « New Deal » de Roosevelt, prônant même un « socialisme modéré »), il était bien avant tout, à la base, un conservateur, voire un réactionnaire, pleinement conscient et assumé. C’est là une dimension autrement saillante de sa correspondance, jusque dans ces « fragments ».

 

Le reste en découle, à maints égards – encore que, là aussi, ce soit parfois plus compliqué que cela… Notamment pour ce qui est du racisme : je maintiens que le racisme de Lovecraft n’était pas – comme on l’a trop souvent dit pour l’exonérer un tant soit peu de la charge du stigmate – le racisme d’un Américain moyen de sa classe et de son temps : bien sûr, ce poids social est à prendre en compte et d’une importance certaine, je ne le nie en rien ; il faut, bien sûr là encore, y ajouter la notion de « phobie » au sens le plus psychologique (voire psychiatrique), qui prend pleinement son sens ici – il s’agit bien, littéralement, d’une « peur », et c’est de la « peur » initiale que proviennent le mépris et la haine – le Lovecraft serrant les dents et suant à grosses gouttes quand il croisait des New-Yorkais un peu trop basanés correspond sans doute à ce profil ; mais il reste une dernière dimension, à mes yeux essentielle, et c’est que le racisme chez Lovecraft est intellectualisé, « rationnel », matérialiste, théorisé enfin, avec des prétentions scientifiques – c’est ce qui en fait à proprement parler un racisme au sens le plus strict, celui d’un Gobineau et très certainement des théoriciens nazis, plus tard, avec pas mal de monde entre les deux, recourant le cas échéant à une lecture darwinienne erronée.

 

À trop négliger cette dimension, je redoute qu’on en vienne à se contenter d’un portrait bien trop réducteur, faisant de Lovecraft un simple crétin borné parmi tant d’autres crétins bornés de sa classe et de son temps… Le réflexe est assurément tentant, mais ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel – et, à vrai dire, j’ai toujours trouvé cette attitude simplificatrice extrêmement dangereuse… Or c’est sans doute l’image qui ressort ici : à en juger par ces seuls fragments, l’ultra-droitier Lovecraft était un crétin borné ; or, « borné », je l’admets volontiers (sa correspondance, bien au-delà de ce petit recueil – mais ici je vous renvoie donc à l’item évoqué portant sur les « Femmes » –, en témoigne régulièrement : rappelons que les nombreux correspondants de l’auteur étaient bien loin de partager ses idées à ce sujet, et que, parfois, la discussion dégénérait dans un dialogue de sourds, Lovecraft ne pouvant tout simplement pas comprendre les arguments qu’on lui opposait… Voyez notamment les vigoureux échanges avec Robert E. Howard, même si c’est là une problématique très annexe de la controverse fondamentale les opposant, et opposant barbarie et civilisation) ; par contre, « crétin » ? Très franchement, je ne le crois pas un seul instant. Mais c’est bien là une image qui ressort dans ce petit bouquin, amplifiée par la sélection sans doute, qui, en ôtant le contexte des allégations racistes et plus largement politiques de Lovecraft, ainsi que les longs raisonnements, aussi fautifs soient-ils, qui les « justifiaient » à ses yeux, les fait « briller » (salement…) dans toute leur crudité – et leur bêtise…

 

Il est souvent difficile d’aborder la question du racisme de Lovecraft – on se trouve trop souvent contraint à « choisir son camp », avec d’une part ceux qui, s’arrêtant à l’incrimination, disqualifient d’emblée tout ce que le bonhomme a pu écrire, et d’autre part ceux qui gémissent et soupirent dès l’instant que la discussion s’égare sur ce terrain glissant, et qui bientôt balancent du « PUTAIN DE SJW FAIS PAS CHIER AVEC LE RACISME DE LOVECRAFT TOUT LE MONDE S’EN FOUT PUTAIN ! ». Et c’est très dommage – parce que c’est un sujet aussi intéressant que complexe, à mes yeux en tout cas, et il serait sans doute très profitable de l’envisager enfin d’une manière plus posée et sereine, dégagée des velléités aussi redoutables de part et d’autre visant soit à exonérer l’auteur de tout, soit à le blâmer pour tout… Oui : c’est plus compliqué que ça…

 

(C’est toujours plus compliqué que ça.)

 

Mais je m’éloigne… En l’état, ce petit bouquin n’a sans doute pas un grand intérêt aujourd’hui – au-delà de la pièce de collection… Je veux bien croire, cependant, qu’il pouvait se montrer d’un intérêt tout autre à l’époque de sa parution. Parce qu’il y a bien quelque chose de précurseur dans cette publication en apparence anodine : la conviction, appuyée par François Rivière, que l’abondante correspondance de Lovecraft fait pleinement partie de son œuvre, tout en étant elle-même une œuvre à part entière. Hélas, on risque d’attendre longtemps des éditions « scientifiques » de la correspondance de Lovecraft, en France tout du moins… Une occasion manquée, alors ? Peut-être bien. Et c’est regrettable.

Voir les commentaires

Les Canots du Glen Carrig, de William H. Hodgson

Publié le par Nébal

Les Canots du Glen Carrig, de William H. Hodgson

HODGSON (William H.), Les Canots du Glen Carrig. Récit de leurs aventures en d’étranges lieux de la Terre suite au naufrage du vaisseau Glen Carrig sur un récif immergé des mers inconnues du Sud-Ouest ; récit fait par l’honorable John Winterstraw à son fils James Winterstraw en l’an 1757 et par celui-ci transcrit très proprement et légalement ci-après [The Boats of the ʺGlen Carrigʺ. Being an account of their Adventures in the Strange Places on the Earth, after the foundering of the good ship ʺGlen Carrigʺ through striking upon a hidden rock in the unknown seas to the Southward. As told by John Winterstraw, Gent., to his son James Winterstraw, in the year 1757, and by him committed very properly and legibly to manuscript], traduit de l’anglais par Jacques Parsons, préface de Brian Stableford [traduite de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel], Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1907, 1971] 2004, 183 p.

 

Suite de ma découverte, petit à petit, des œuvres de William Hope Hodgson, avec Les Canots du Glen Carrig, qui fut en 1907 son premier roman à être publié, et témoignait déjà de la prédilection de l’auteur pour le genre si particulier de l’horreur maritime (qui allait déboucher sur d’autres œuvres bien sûr, comme le roman Les Pirates fantômes ou la plupart des nouvelles de L’Horreur tropicale, pour m’en tenir à ce que j’en ai lu ; sans doute faut-il y rajouter au moins La Chose dans les algues, que je lirai un de ces jours – peut-être aussi y a-t-il d’autres choses dans ce goût-là qui n’ont jamais été traduites ?) ; à vrai dire, on associe aujourd’hui instinctivement le nom de William Hope Hodgson à ce sous-genre spécifique, lié à la propre expérience de l’auteur, qui s’était engagé comme mousse à l’âge de 14 ans, pour vivre la vie de marin pendant huit ans – une expérience marquante à n’en pas douter, passablement traumatisante aussi, sans doute…

 

Pourtant, il faut préciser une chose quant à cette publication, qui en éclaire le sens, autant que le sens de l’œuvre de Hodgson au sens large. Le roman ayant été publié avant tout autre, en 1907, on y voyait logiquement le premier roman écrit par l’auteur, en supposant que les romans suivants, autrement plus ambitieux à bien des égards (La Maison au bord du monde, Le Pays de la nuit, et, pour revenir à l’horreur maritime, Les Pirates fantômes), avaient été écrits ultérieurement – témoignant chez l’auteur de l’élargissement de ses sujets et de ses champs d’investigation, et sans doute, paradoxalement ou pas, d’une voix plus personnelle, dépassant les seuls clichés de l’horreur maritime. Pourtant, c’est là une erreur : Brian Stableford, dans sa très pertinente et utile préface, reprend en effet les travaux essentiels de Sam Gafford, peut-être le plus grand spécialiste de William Hope Hodgson (et par ailleurs auteur d’une très jolie nouvelle « lovecraftienne » figurant dans Black Wings of Cthulhu, je vous en causerai bientôt), qui ont permis de déterminer que les choses se sont passées dans l’ordre contraire… En fait, les trois romans cités avaient tous été écrits avant la rédaction de Les Canots du Glen Carrig. Ils avaient été soumis avant l’écriture de ce dernier… et rejetés. En fait, c’est justement la raison pour laquelle Hodgson s’est embarqué (aha) dans l’écriture de Les Canots du Glen Carrig : ce roman, étant plus court et plus stéréotypé, correspondait bien davantage aux attentes d’un lectorat aisément ciblé, qui savait ce qu’il voulait ; l’auteur, pour sa première exploration romanesque (publiée) de l’horreur maritime dont on ne le détachera pas ultérieurement, s’est donc en fait plié à des exigences éditoriales à mille lieues de ses véritables ambitions en matière de littérature fantastique… D’où un roman plus court, d’une approche plus aisée, plus classique aussi à bien des égards – et d’une ambition incomparablement moindre. Comme de juste dans un cas pareil, ce roman a quant à lui été accepté… Il s’avèrerait ainsi déterminant pour la suite des opérations, et si son succès relatif autoriserait enfin Hodgson à publier les trois romans précités, plus personnels, il n’en confirmerait pas moins, même si peut-être davantage aux yeux des lecteurs ultérieurs qu’à ceux de ses contemporains, l’association dès lors irrémédiable entre l’auteur et le sujet maritime, avec ses monstres tentaculaires et ses algues envahissantes… Certes, il ne faut sans doute pas s’arrêter uniquement aux romans, et, à l’époque en tout cas, les nouvelles consacrées au « détective de l’étrange » Thomas Carnacki ont sans doute montré que William Hope Hodgson pouvait très bien se passer de bateaux… Mais Les Canots du Glen Carrig tient bien, pour sa part, du condensé du thème, intégrant dans son format somme toute assez court à peu près tout ce que l’on peut concevoir dans le sous-genre.

 

Cela ne signifie pas tout à fait, pour autant, que Hodgson n’y exprime pas sa voix : au-delà même du seul cadre maritime, rendu plus « réaliste » chez lui par son expérience de huit ans dans la marine – et passant notamment par un emploi très technique du jardon marin, qui peut à bon droit faire décrocher le lecteur lambda tel que votre serviteur, tout en constituant un outil d’ambiance à l’efficacité indéniable (notons que le schéma d’un bateau figurant en tête du roman ne se montre guère utile à l’appréhension de cette dimension – le vocabulaire nautique employé étant en fait d’un autre ordre, notamment en ce qu’il renvoie plus à des actions qu’à des objets, outre que le Glen Carrig a déjà coulé quand le roman débute, et qu’il faudra donc attendre un bon moment avant de retrouver un voilier dans ses pages…) –, il faut ici mettre en valeur un aspect… qui disparaît totalement à la traduction ! Ainsi que le long sous-titre en témoigne, le récit qui est ici livré est censé avoir été couché sur le papier en 1757 par le fils du narrateur, laissant supposer que les événements décrits se sont déroulés vers le début du XVIIIe siècle ; on n’en a pourtant guère l’impression, à lire ce roman dans la traduction de Jacques Parsons… Et pour cause : il a semble-t-il choisi de se passer de cet aspect (ou est-ce une exigence éditoriale ?), et le texte français n’a ainsi peu ou prou rien à voir avec la langue délibérément « archaïque » ou du moins « datée » du texte original ! Certes, la réussite de Hodgson à cet égard a été plutôt contestée, et sans doute s’était-il montré maladroit dans cette (relative) ambition ; mais que cet aspect ait ainsi été sacrifié dans la traduction me laisse passablement perplexe… Le fait est que, dans le roman tel qu’il est paru en français, rien, absolument rien, ne renvoie à ce cadre temporel spécifié dans le sous-titre – à tel point que je me suis bientôt demandé à quoi bon cette précision : l’âge des grands voiliers, peut-être ? Mais c’est un peu léger… D’autant que les choix de traduction ont semble-t-il concerné un autre aspect : ainsi que le sous-titre, là encore, le laisse entendre, le narrateur n’est pas un marin, ce n’est pas un membre de l’équipage : le gentleman John Winterstraw est un passager du Glen Carrig. Certes, un aspect crucial de son récit porte sur son assimilation, assez vite somme toute, à ce cadre qui n’est pas « naturellement » le sien, la catastrophe et les épreuves partagées ensemble impliquant bien vite que tous à bord des canots se serrent les coudes, en faisant fi des préjugés de « classe » (à défaut d’un terme plus précis et approprié). Mais sa langue n’a ici pas grand-chose d’un gentleman, même retourné chez lui depuis fort longtemps, bien après les drames qu’il rapporte… Ce n’est d’ailleurs qu’au tout dernier chapitre du roman que sa position sociale s’exprime sans la moindre ambiguïté. En fait, de ces différents aspects qui devraient singulariser le récit (et qui le font semble-t-il en anglais, quand bien même avec une certaine maladresse), il ne ressort ici qu’un seul vague trait stylistique : le choix de ne pas recourir aux dialogues, mais de rapporter les conversations indirectement. C’est peu… Et, pour le coup, c’est d’autant plus incompréhensible que le texte français, en l’état, n’est de toute façon pas exempt lui-même de lourdeurs, loin de là, et qui plus est d’une pauvreté stylistique dont on peut douter qu’elle soit vraiment préférable à la maladresse éventuelle du texte original…

 

Venons-en tout de même au récit – à la première personne, donc, même si la retranscription est bien ultérieure aux faits. On peut d’ailleurs se demander si elle est complète – car le roman démarre sur les chapeaux de roue : non seulement le Glen Carrig, dont on ne saura rien de plus, a-t-il déjà fait naufrage à la première page du roman, mais, en outre, la plume même du narrateur entame le récit tel qu’il est rapporté ici in media res : « Cela faisait maintenant cinq jours que nous nous trouvions à bord de ces canots et que nous n’apercevions aucune terre. » Mais c’est d’un à-propos certain quant à la forme adoptée par ces premiers chapitres – dont on suppose qu’ils ont été ajoutés plus tard, voire au dernier moment, pour compléter le récit ultérieur plus ample et « lié », en lui conférant un volume plus propice à la publication… Ces premiers chapitres tiennent en effet du concentré d’horreur maritime : les conditions infernales subies par les naufragés prennent bientôt une teinte plus sinistre encore, avec ces rencontres lapidaires avec des créatures improbables et effrayantes, sur des îles que l’on supposait désertes et qui auraient mieux fait de l’être… Le rythme est dès lors extrêmement rapide dans ces premiers chapitres, Hodgson jouant justement de ce laconisme inquiet et inapte à la description pour susciter l’horreur maritime ; à vrai dire, j’ai trouvé que ces premiers chapitres avaient quelque chose de nouvelles à part entière, tant le liant est mince – cela m’a renvoyé notamment à « L’Horreur tropicale », dans le recueil du même nom : une nouvelle centrée sur l’instant, sur la scène précise, se passant autant de préalables que de suites, et évitant ainsi l’écueil de l’explication, au point d’en être sans doute quelque peu abstraite. En fait, c’est probablement ce que j’ai préféré dans ce roman – aussi étrange que cela puisse paraître, et je n’avais pas manqué d’être décontenancé par ce rythme étrange lors de ma lecture ; je redoutais alors que cette formule soit employée jusqu’à la conclusion du roman, et que cela devienne vite lassant… Je me trompais du tout au tout – mais, d’une certaine manière, je le regrette.

 

En effet, ces premiers chapitres secs et expéditifs, après une transition évoquant une tempête (menaçante certes, voire horrible, mais « naturelle », c’est déjà ça), laissent la place à une trame plus ample et suivie, qui reprend des éléments des premiers chapitres (les apparitions subites et effrayantes de créatures monstrueuses, de préférence avec des tentacules, encore que les crabes géants y aient aussi leur part), mais dilate le récit d’une manière étonnante… et hélas assez vite ennuyeuse. Les canots ont trouvé un refuge temporaire sur une petite île, entourée d’algues, un véritable herbier – sans doute est-ce pourquoi la quatrième de couverture évoque la Mer des Sargasses, mais sauf erreur ce terme ou quelque autre que ce soit ne figure pas dans le roman. Nos hommes, quoi qu’il en soit, découvrent bientôt, à distance, un voilier en bon état, et de toute évidence habité (par des humains, ouf) ; le problème est que le navire est paralysé par les algues, d’une densité telle qu’elles prohibent tout mouvement – et nous apprendrons ultérieurement que le bateau est dans cette absurde situation… depuis sept ans ! Situation qui ne se contente toutefois pas d’être absurde : un poulpe géant, des crabes qui le sont tout autant, d’étranges créatures humanoïdes empruntant autant à la limace qu’à la pieuvre (un certain gentleman de Providence a dû s’y reconnaître, quoi qu’il ait pu en dire), maintiennent le navire prisonnier dans un état de siège constant… qui n’en facilite bien sûr pas l’abord.

 

Or les rescapés du Glen Carrig – et ce sans ambiguïté aucune, ils semblent ici portés par une sincère générosité, un devoir d’assistance et d’entraide unissant les marins par-delà leurs différences – entendent bien venir au secours des prisonniers. D’où l’élaboration – d’abord sur une suggestion du narrateur, d’ailleurs – de complexes machineries permettant, dans un premier temps, de communiquer, au moins, avec le navire, puis, peut-être, de sauver ses passagers de leur prison flottante ? À moins bien sûr que ce ne soit la « prison » qui change de statut, permettant de sauver tout le monde… Hélas, ces longs chapitres consacrés à la construction de « l’arc géant » puis d’un cerf-volant hors normes, m’ont paru considérablement ennuyeux – qu’ils soient épicés de rencontres, de combats le cas échéant, de simples aperçus le plus souvent, avec la faune impie de l’herbier, n’y change en fin de compte pas grand-chose. Là où le récit, dans les premiers chapitres (semble-t-il rajoutés après coup, donc), avait quelque chose de concentré voire d’expédié, la dilatation qui suit m’a bien davantage lassé – d’autant que Hodgson semble étrangement tirer à la ligne, en s’étendant sur des micro-événements en rien utiles au propos (et pas davantage à l’ambiance en ce qui me concerne) et par ailleurs d’une précision vaguement agaçante : chaque fois qu’un marin mange, boit une rasade de rhum, fume pour se détendre, prend son quart, va se coucher, etc., le récit du gentleman ne manque pas de le mentionner, au point où cela devient franchement pénible…

 

Le rythme des tout derniers chapitres, étrangement, rejoint dans un sens celui des tout premiers : une fois la communication véritablement établie avec le vaisseau prisonnier des algues, les événements se précipitent à nouveau – jusqu’à une conclusion très lapidaire. La découverte du quotidien de ces naufragés de longue date ravive un temps l’intérêt du lecteur, cependant bientôt endormi de nouveau, notamment quand s’y greffe un ersatz de romance parfaitement superflu (mais sans doute attendu, donc, par le lectorat cible du roman, et peu importe que ce « passage obligé », dans pareil cadre, ait quelque chose de hautement improbable sinon carrément absurde). Le principal intérêt, encore une fois, de ces dernières scènes, est probablement la singularisation du statut social du narrateur – délibérément peut-être, je ne doute pas que le récit, et à raison, ait jusqu’alors insisté sur son assimilation à l’équipage du Glen Carrig, le danger permanent anéantissant les distinctions sociales qu’impose autrement la « civilisation », laquelle n’a effectivement rien à faire ici… Mais c’est peut-être le seul moment du roman où le narrateur a véritablement une voix.

 

Mentionnons à cet égard un autre trait saillant du roman, et qui porte sur les noms propres. Si nous savons, en raison du sous-titre seulement (le roman n’y revient pas ensuite, de quelque manière que ce soit), que le narrateur est un gentleman du nom de John Winterstraw (peut-être son statut social perce-t-il très vaguement à l’occasion, encore que l’on n’en prenne véritablement conscience qu’après coup – ainsi quand il remplit la fonction de scribe pour l’équipage, ou encore quand, les marins ayant déniché des armes, ils lui confient sans l’ombre d’une hésitation la meilleure, un sabre d’abordage…), la quasi-totalité des autres personnages ne sont pas nommés. Tout au plus quelques figures secondaires – souvent, si je ne m’abuse, de jeunes marins, des mousses le cas échéant, éventuellement promis à un sort tragique – se voient-elles accorder un prénom sans autre caractérisation (Job, Jessop, George…).

 

Le personnage principal du roman (narrateur mis à part), ainsi, n’est pas nommé : il s’agit du maître d’équipage du Glen Carrig, qui fait office de capitaine pour les naufragés (il dirige clairement l’activité des marins sur un des deux canots, la déléguant à quelqu’un d’autre pour le second). Il est vrai que le personnage est à maints égards défini par sa seule fonction… Pourtant, il y a peut-être quelque chose de plus ; car le maître d’équipage remplit au mieux ce rôle, à la perfection, même : cet « officier de secours » est d’une pertinence de tous les instants, sachant s’ouvrir aux conseils qu’on lui fait parfois (dont bien sûr le narrateur, les deux hommes éprouvant une solidarité et un respect mutuel ne s’embarrassant là encore en rien des préjugés d’ordre social), sachant autrement imposer son autorité quand c’est nécessaire ; il prend les bonnes décisions, se montre aussi courageux que juste et généreux, bref, il incarne, jusque dans son anonymat, le modèle, peut-être même le type idéal (par essence inaccessible, pourtant), de l’officier de marine compétent et sympathique – y compris face à l’horreur impie qui les affecte tous, et lui pas moins que ses hommes.

 

Seul un autre personnage est véritablement nommé… et c’est, sans surprise, Mary Madison, la jeune fille prisonnière des algues (et qui n’a donc rien connu du monde depuis qu’elle a l’âge de douze ans), qui ne manquera pas de tomber amoureuse de notre narrateur (on apprend alors seulement qu’il a vingt-trois ans pour sa part), lequel ne dissimule en rien la réciprocité de ces sentiments – à terme, bien sûr, ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants… Ce que je n’ai pu m’empêcher de trouver un brin navrant. Une note supplémentaire, ici, portant sur la traduction : dans le récit de John Winterstraw, on trouve très souvent, pour désigner le personnage, « damoiselle Mary Madison ». « Damoiselle » ? Sérieux ? La chasse aux « archaïsmes » opérée par le traducteur en a laissé un très gros ici (probablement plus gros en français, d'ailleurs), et vraiment hors de propos…

 

Bilan guère satisfaisant dans l’ensemble, on s’en doute… Le roman pèche par trop d’aspects à mes yeux. Certes, aucun des livres de William Hope Hodgson que j’avais lus au préalable ne m’avait convaincu de bout en bout : que ce soit dans L’Horreur tropicale, Les Pirates fantômes, ou même La Maison au bord du monde, j’avais toujours relevé des défauts, çà et là – des défauts qu’il me semblait important de noter, mais qui n’étaient pas prégnants au point de saborder l’intérêt global de ces bouquins ; et j’avais trouvé les deux romans mentionnés remarquables à bien des égards, régulièrement visionnaires, et bénéficiant par ailleurs d’une voix indéniable et qui leur était propre. Je tends à croire que c’est le défaut de cette voix, ici, qui nuit au roman – s’expliquant semble-t-il par les conditions de rédaction et de publication de cet opus délibérément « commercial », puis par les partis-pris de sa traduction. Je ne le rejette pas pour autant en bloc, et, comme de juste, les amateurs d’horreur maritime y auront déjà jeté un œil, les simples curieux pourraient très bien le faire sans perdre totalement leur temps… Les premiers chapitres, dans leur laconisme, et quelques autres séquences ultérieurement, sont bien à même d’emporter l’adhésion du lecteur désireux de se distraire. Mais il lui manque clairement une voix, une personnalité – et peut-être d’autant plus dans cette traduction française, donc. Une déception, oui… qui ne m’empêchera cependant pas de poursuivre l’expérience, j’ai trois autres Hodgson dans ma bibliothèque de chevet, et ils y passeront bien un de ces jours – ma curiosité demeure sincère, à l’égard de cet auteur hors-normes, qui gagne à mettre en avant sa singularité et son talent de précurseur. Ce qu’il ne fait hélas guère ici…

Voir les commentaires

Spirale, de Junji Itō

Publié le par Nébal

Spirale, de Junji Itō

ITŌ Junji, Spirale : édition intégrale, [Uzumaki], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, postface de Masaru Satō, Paris, Delcourt – Tonkam, [1998-2000, 2010-2011] 2016, 662 p.

 

Ainsi que j’avais déjà eu l’occasion de le dire (probablement en causant de ma relecture d’Akira, de Katsuhiro Otomo), je ne connais peu ou prou rien en matière de manga. Il s’agit bien d’une ignorance, non d’un rejet d’emblée – même si j’imagine que cela pourrait donner cette impression, à première vue… Et c’est somme toute étonnant, quand même : pourquoi n’ai-je jusqu’alors jamais ressenti concernant ces BD nippones le même enthousiasme, la même frénésie de découverte, que pour la littérature ou le cinéma japonais ?

 

C’est à vrai dire d’autant plus étonnant que certains titres ont à vue de nez tout pour me plaire – ainsi de cette Spirale de Junji Itō, qualifiée, au regard du lectorat cœur de cible, de seinen manga, mais qui, pour ce qui est du genre, relève de l’horreur. Or l’horreur (qui me botte, oui…) bénéficie d’une vraie tradition en manga, là où j’ai l’impression que, globalement, les BD anglo-saxonnes ou franco-belges tendent à délaisser le genre, pour des raisons que j’ignore. Il y a sans doute des exceptions, voire des œuvres légendaires (Swamp Thing, Tales from the Crypt, etc. ?) mais elles ressortent d’autant plus qu’elles affichent du coup leur singularité en tranchant considérablement sur le reste (voyez l’épisode de la cafétéria dans le premier volume de Sandman, par exemple – une de mes références pour l’horreur en BD). Au Japon, la situation est donc très différente – et l’horreur un genre à part entière, qui a ses stars, dont Junji Itō, Kazuo Umezu, Hideshi Hino, Shintarō Kago, voire Suehiro Maruo (encore que ce dernier soit plus rattaché à un genre plus spécifique encore, ero guro nansensu).

 

Autant de noms que j’ai croisés çà et là, sans jamais m’y mettre pour autant. Il était bien temps que ça change… Autant commencer, dès lors, par cette intégrale en un volume de Spirale, probablement l’œuvre la plus célèbre de Junji Itō, et, au-delà, un classique du genre (pas bien vieux, pourtant !). J’avais noté ce nom depuis longtemps, à vrai dire – ayant même vaguement entendu parler de son adaptation cinématographique (alors même que la série était en cours de publication !), sous le titre original Uzumaki, par un certain Higuchinsky (aucune idée de ce que ça vaut) ; il est vrai que nous étions alors en pleine vague « J-Horror », avec plein de Sadako dans le tas, et une approche de l’horreur quasi inédite aux yeux des spectateurs occidentaux… Pourtant, si je ne saurais dire ce qu’il en est du film, la BD Spirale n’a pas grand-chose à voir avec les clichés (bien vite) du genre cinématographique : Junji Itō s’inscrit ici dans une autre tradition spécifique, faisant plutôt dans le grotesque louchant sur le surréaliste (voire y recourant de manière frontale et sans l’ombre d’une hésitation), et, s’il multiplie les planches d’horreur pure, qui ne manquent pas de mettre un lecteur tel que moi très mal à l’aise (sensation délicieuse !), ce n’est cependant pas en ayant recours aux débauches de gore, le bon krovi rouge rouge giclant par tous les pores – le malaise provient bien davantage d’une étrangeté inacceptable, qu’on est teinté de rejeter violemment, car bien trop subversive dans son traitement de l’humain (ce qui, cependant, peut bien renvoyer aux intentions du gore le plus « réfléchi », celui d’un Romero notamment, peut-être aussi de Cannibal Holocaust, etc.)… Tout le monde n’y est pas sensible, à en croire les critiques lues çà et là sur le ouèbe – mais moi, oui, ô combien : je crois que jamais une BD, quelle qu’elle soit, ne m’avait fait cet effet, et qui plus est de manière aussi régulière – car, dans Spirale, Junji Itō ne se contente pas de mettre en place une grosse scène du genre de temps à autre : il y en a (au moins) une par épisode, lesquels s’enchaînent à un rythme effréné, et pourtant sans lassitude (en ce qui me concerne), trait s’expliquant sans doute parce que l’auteur trouve systématiquement, à chaque fois, une autre manière de déranger, une autre subversion de l’humain à illustrer, avec un brio qui lui est propre…

 

Bien entendu, j’ai été attiré par la lecture de Spirale pour un autre aspect pas encore mentionné ici : Junji Itō, quand on lui a demandé qui étaient ses influences, a mentionné semble-t-il Kazuo Umezu dans le monde du manga… et un certain Howard Philips Lovecraft, de manière plus générale ; et pas forcément pour son « Mythe de Cthulhu » : en fait, j’ai le sentiment que Junji Itō s’escrime en permanence, sur la corde raide entre sublime et ridicule, à repousser toujours plus loin les limites de l’indicible… C’est sans doute tout particulièrement vrai de Spirale, dont le cadre – une petite ville coincée entre mer et montagne, coupée du monde, et où se produisent des phénomènes étranges, et de plus en plus souvent et de plus en plus étranges et bientôt terrifiants – ne manque pas de rappeler au lecteur telle ou telle bourgade riante et paisible de la Nouvelle-Angleterre mythique, Innsmouth ou Dunwich…

 

Ledit patelin s’appelle ici Kurouzu – une petite ville, donc, assez grande néanmoins pour accueillir des infrastructures telles que lycée ou hôpital. Les événements qui ont affecté la ville nous sont narrés par une charmante jeune lycéenne du nom de Kirié Goshima – et cette simple mise en bouche perturbe un brin le lecteur (sans SPOILER outre-mesure, le personnage oscille ainsi entre diverses fonctions plus ou moins compatibles – sujet, témoin, narrateur omniscient – dès le départ, et on sent qu’il y a quelque chose qui cloche à cet égard ; c’est d’ailleurs un point que soulève Masaru Satō dans sa « postface »).

 

Quoi qu’il en soit, Kirié nous décrit ainsi la ville et ses habitants, parmi lesquels, notamment, son ami (ou petit-ami ?) Shuichi Saito ; ce dernier, très vite, se met à développer un discours panique, où la paranoïa le dispute au fatalisme – lequel, à mesure que les événements confirmeront ses craintes instinctives (oui, il avait donc raison, depuis le début !), prendra toujours plus le devant de la scène, non sans une certaine douleur pathétique… Au début, cependant, Shuichi a une attitude autrement volontaire : il dénonce d’emblée l’emprise exercée par le symbole de la spirale sur bon nombre d’habitants de Kurouzu, et au premier chef son père (et bientôt celui de Kirié, céramiste maîtrisant « l’art de la spirale », qui sera justement contaminé par le père de Shuichi – cette idée de contamination est sans doute essentielle, si elle ne relève pas à proprement parler de l’épidémie apocalyptique façon zombies/infectés) ; cette emprise, qu’il ressent parfaitement sans bien pouvoir l’expliquer, relève bientôt à ses yeux de la malédiction pure et simple, affectant la ville sinon ses habitants – aussi, dès le début, le strict et austère jeune homme enjoint-il son amie Kirié à fuir la ville à ses côtés… Chose que Kirié ne conçoit guère, jusqu’à ce que, bien sûr, il soit trop tard – la ville prohibant alors et sans ambiguïté toute tentative de fuite, au point de rendre ce simple désir inconcevable…

 

Nous n’en sommes pas encore là. Mais, insidieusement, le symbole de la spirale, avec ses connotations troublantes voire aveuglantes (la fascination pour l’infini, la perfection angoissante du schéma récurrent, mêlant nature et surnature dans une fresque inquiétante où l’homme imparfait n’a pas sa place), envahit toujours un peu plus la ville, en constituant progressivement un pont entre autant de faits-divers incompréhensibles et grotesques – pour l’heure impossibles à lier entre eux au-delà de ce seul motif symbolique, mais la donne va changer au fur et à mesure, jusqu’à un dernier tiers de la BD, en gros, où tous les fils rouges se rejoignent, conférant une nouvelle dimension à l’horreur affectant Kurouzu.

 

C’est ainsi que, après, disons, les deux premiers chapitres, préparatoires – introduisant le thème de la spirale, qui affecte ici directement le quotidien de Kirié et Shuichi –, nous aurons droit à une succession d’histoires courtes, souvent tout à fait absurdes, et pourtant étonnamment efficaces : ainsi de cette cicatrice creusant littéralement celle qui l’arbore et ce jusqu’à l’absorber ; ainsi encore de ce « combat de cheveux » qui aurait tout pour être ridicule et qui, pourtant, perturbe sacrément (en introduisant d’ailleurs, quand bien même de manière pour le moins paradoxale, un sens supplémentaire au récit, une grille d’interprétation globale – j’y reviendrai) ; ainsi, pourquoi pas, de ce phare tueur, dont les escaliers en colimaçons figent dans le réel le motif de la spirale, condamnant peu ou prou tous ceux qui les empruntent… Si certains de ces épisodes sont sans doute un peu plus faibles (je pense notamment à celui de « la boîte à surprise », finalement une histoire de mort-vivant très classique – et qui prête sans doute délibérément plus à rire qu’à frissonner, exceptionnellement, encore que la dimension de harcèlement de l’héroïne n’ait sans doute rien d’innocent), d’autres, par contre, introduisent avec finesse et mesure (termes paradoxaux tant se dégage de l’ensemble une permanente et réjouissante sensation d’outrance – je ne sais pas vraiment comment m’expliquer, là…) des éléments cruciaux de la suite, ainsi de ces limaç’hommes, des jeunes gens qui se transforment… en escargots. WTF, comme on dit ? Mais oui, c’est exactement ça : du WTF, à fond, qui pourrait être ridicule, et l’est à vue de nez, mais qui véhicule pourtant une inquiétante horreur, où la transformation du corps n’est peut-être pas le pire – ce pire, impliquant les limaç’hommes, on verra bien assez tôt ce qu’il en est, la concentration de nœuds dans l’estomac du lecteur atteignant alors un niveau record… Même chose, sans doute, pour les épisodes introduisant le thème essentiel du cyclone, et, qui lui est corrélé, celui des vieilles cabanes parsemant la ville – éléments qui, eux, feront sens en définitive.

 

En effet, au bout d’un certain temps, par petites touches insidieuses, tout se lie. Je n’irais probablement pas jusqu’à dire que « tout fait sens » (même s’il s’agit bien d’arriver en définitive à une forme d’ « explication », plus ou moins satisfaisante sans doute, mais pas dépourvue d’impact émotionnel, c’est déjà ça), mais les épisodes très disparates du début s’associent bel et bien pour ancrer le cauchemar dans une réalité autre, et irrépressible. Il est sans doute assez amusant de constater comment le thème de la fuite, très tôt introduit par Shuichi, est pourtant bientôt délaissé par les habitants de Kurouzu ; ceux-ci ont beau enchaîner les épisodes traumatisants, les purs récits d’horreur affectant la ville dans son ensemble, au-delà des simples faits-divers sordides que l’on voulait y voir initialement, ils ne semblent même pas envisager la possibilité et encore moins la nécessité de fuir… Et quand l’idée s’empare enfin d’eux, quand il n’y a visiblement plus d’autre solution, il est bien entendu trop tard : le piège cosmique s’est refermé sur eux, et personne n’y échappera. Inutile de songer à fuir par la mer ou la montagne – la spirale, par essence, fait tourner les gens en rond –, et le tunnel très « Silent Hill » qui est censé relier Kurouzu au monde extérieur ne débouche bien évidemment sur rien, et, en fait de relier, éloigne et coupe. La ville devient un microcosme, focalisé sur lui-même – avec tout ce que cela implique de rejet de l’autre et en même temps d’autophagie, etc.

 

Et tout ceci fait vraiment peur. Enfin, pas à tout le monde, faut croire (les critiques ne manquent pas qui trouvent Spirale trop grotesque pour être dérangeant, trop ridicule pour faire peur), mais ça a marché au mieux sur moi. La dimension graphique, faut dire, ajoute un impact non négligeable au récit horrifique – les corps distordus dont raffole Junji Itō procurent à la BD une dose supplémentaire d’horreur, à laquelle la littérature consacrée au genre ne peut parvenir qu’en déployant des trésors d’imagination, secondés par un talent primordial pour la description, sans garantie d’égaler cet effet pictural.

 

Le dessin, de manière générale, est d’ailleurs très bon, et si l’on tend instinctivement à mettre en valeur les grandes planches surréalistes et horribles, le reste est à la hauteur et plus que ça, qui permet en fait d’autant plus à l’horreur de s’exprimer, qu’elle l’insère dans un cadre réaliste et dynamique, soigné et d’un à-propos indéniable. Si j’ai toujours quelques soucis, sans doute, avec certains canons du manga (ainsi de ces personnages qui transpirent tout le temps, et semblent crier en permanence…), le résultat global est d’une force indéniable.

 

Prise en tant que telle, Spirale est bien un chef-d’œuvre de l’horreur (au-delà des seuls mangas, au-delà même de la seule bande dessinée, pour triompher dans le genre quel que soit son médium). Peut-être est-il possible d’aller encore au-delà, en conférant un sens supplémentaire au récit, une symbolique plus ou moins cachée, plus ou moins consciente d’ailleurs, qui autoriserait une interprétation plus englobante ? C’est ce que semble penser Masaru Satō dans sa « postface », qui entend montrer – après bien des circonvolutions toutefois – que Spirale s’inscrit dans un contexte politico-économique précis, à savoir le Japon en crise, et, à l’en croire, on peut dès lors se livrer à une interprétation de la BD via une sorte de grille de lecture marxienne sinon marxiste, portant pour l’essentiel sur la critique du capitalisme. Ah ouais, quand même ? Mais peut-être, après tout : certains thèmes développés font sens à cet égard, et notamment celui, fondamental, de tous ces gens désirant par-dessus tout qu’on les regarde – thème bel et bien au cœur de l’histoire. Cependant, faut-il vraiment en passer par Karl-chou pour en arriver à ce constat ? Je n’en suis pas tout à fait convaincu – d’autant que j’ai tendance à croire qu’on aurait bien tort de limiter à sa dimension économique, par essence fondamentale dans une telle grille, ce comportement pathologique qui trouve sans doute à s’exprimer de bien des manières, pas nécessairement corrélées à la doxa capitaliste… C’est le problème, de manière générale, de cette grille, qui tend à faire de l’économie l’alpha et l’oméga de l’analyse du comportement humain – j’ai pu adhérer à cette conception fut un temps, mais ce n’est certainement plus le cas aujourd’hui…

 

Ce qui nous conduit en fait à une dernière problématique : Spirale a-t-elle besoin de cette interprétation pour briller ? Mais pas du tout ! Cette volonté de rendre une œuvre d’art plus « sérieuse » (et donc fréquentable) en la bardant de références pointues et de sens cachés contribue trop souvent à mes yeux à amoindrir le récit en lui-même ainsi que sa mise en scène. Ici, je vais renvoyer en fait (du coup…) à une autre référence, qui peut paraître incongrue – à savoir J.R.R. Tolkien. Si le célèbre auteur a parfois écrit des œuvres allégoriques (« Feuille, de Niggle » en est sans doute l’exemple le plus frappant), il n’en contestait que davantage la pulsion de nombre de lecteurs et critiques cherchant à tout prix à imputer un contenu allégorique au Seigneur des Anneaux (pas forcément à tort, ceci dit, à l’occasion de certains passages, si ça peut coincer globalement) : pour Tolkien – et il ne disait pas autre chose dans sa fameuse conférence sur Beowulf –, l’œuvre doit d’abord être appréciée en tant que telle, pour son récit et son art du récit, pour son style aussi, et non comme un vulgaire outil d’interprétation, renseignant sur les us et coutumes de l’auteur et de son temps, etc. Et, à la lecture de la « postface » à Spirale, je n’ai pu m’empêcher de penser à tout cela – peut-être à tort, et peut-être Masaru Satō a-t-il parfaitement raison dans son analyse de cette BD comme critique du capitalisme en temps de crise… Je ne le nie pas ; ce que je prétends, par contre, c’est que Spirale n’a pas besoin de cette couche de sens « honorable » pour être une excellente bande dessinée, et sans doute un vrai chef-d’œuvre du genre ; je vais creuser la question prochainement avec d’autres auteurs cités plus haut dans ce compte rendu, mais là c’est d’emblée une sacrée baffe…

Voir les commentaires