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L'Incal, d'Alexandro Jodorowsky et MŒbius

Publié le par Nébal

L'Incal, d'Alexandro Jodorowsky et MŒbius

JODOROWSKY (Alexandro) & MŒBIUS, L’Incal, édition intégrale, Genève, Les Humanoïdes Associés, [1995] 2001, [n.p.]

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost hors-série : la science-fiction en bande dessinée, pp. 39-42.

 

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La Trilogie Nikopol, d'Enki Bilal

Publié le par Nébal

La Trilogie Nikopol, d'Enki Bilal
La Trilogie Nikopol, d'Enki Bilal
La Trilogie Nikopol, d'Enki Bilal

BILAL (Enki), La Foire aux Immortels, Genève, Dargaud – Les Humanoïdes Associés, [1980, 1990] 1998, 68 p.

 

BILAL (Enki), La Femme Piège, Genève, Dargaud – Les Humanoïdes Associés, [1986, 1990] 1998, 60 p.

 

BILAL (Enki), Froid Équateur, Genève, Les Humanoïdes Associés, [1992] 1998, 56 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost hors-série : la science-fiction en bande dessinée, pp. 35-38.

 

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La Lumière intérieure, d'Arthur Machen

Publié le par Nébal

La Lumière intérieure, d'Arthur Machen

MACHEN (Arthur), La Lumière intérieure, précédé par Le Grand Dieu Pan, [The Great God Pan & The Inmost Light], préface d’Arthur Machen, postface de Michel Meurger, traduction de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel & Jacques Parsons, [Rennes], Terre de Brume, coll. Terres fantastiques, [1894] 2003, 139 p.

 

Si cette édition met en avant dans son titre le récit, plus anecdotique, qu’est « La Lumière intérieure », le gros de l’ouvrage est néanmoins une nouvelle édition de « Le Grand Dieu Pan », à n’en pas douter un des plus célèbres récits (voire le plus célèbre) du Gallois Arthur Machen, et au-delà un classique de l’horreur littéraire – il s’agit dès lors, en fait, de revenir à l’édition originale anglaise de 1894, qui associait déjà ces deux textes ; je suppose enfin que ce titre a été choisi afin de distinguer ce bref ouvrage des nombreux autres affichant en France le titre Le Grand Dieu Pan.

 

La plupart de ces anciennes éditions reprenaient la traduction classique (1901) de Paul-Jean Toulet (même si j’ai pu en lire depuis une autre, signée Emmanuel Paillet, dans l’anthologie lovecraftienne Le Cycle de Dunwich, conçue par Robert M. Price) – traduction classique qui a fait connaître le texte en France, où il a semble-t-il reçu un bien meilleur accueil critique qu’en Angleterre : Machen, dans une jolie préface, livre, avec un sourire en coin mais sans haine ni rancœur, un éloquent florilège des attaques rencontrées par son recueil séminal lors de sa première publication en 1894 (plaignez-vous des blogueurs bêtes et méchants !) – tandis qu’une note explore les retours critiques français, autrement plus enthousiastes a priori et c’est peu dire. Cette traduction, toutefois, au-delà de qualités propres que je serais bien en peine de juger, péchait semble-t-il par d’assez nombreuses infidélités que l’écrivain français avait jugé bon de glisser dans le texte original… Cette nouvelle traduction entend y remédier – « Le Grand Dieu Pan » bénéficie ainsi d’une traduction entièrement nouvelle (que je suppose être le fait d’Anne-Sylvie Homassel), tandis que « La Lumière intérieure », récit plus bref en forme de variation, peut-être, a vu sa traduction originelle (signée Jacques Parsons) révisée par la même Anne-Sylvie Homassel – du moins est-ce ce que j’ai cru comprendre.

 

Je suppose que c’est à nouveau Lovecraft qui m’a amené à découvrir Machen avec ce titre ; c’était en tout cas, adolescent, dans l’édition Librio (traduction de Paul-Jean Toulet, donc) – et qu’est-ce que j’ai pu découvrir des choses avec Librio… Le nom magique n’y apparaît pourtant pas en quatrième de couverture – qu’importe, j’avais dû faire le lien d’une manière ou d’une autre… Ce qui est certain, c’est que, passé une première lecture dont je ne me rappelle plus très bien l’effet, je suis revenu plusieurs fois à ce titre dans une optique lovecraftienne – les lectures progressives permettant cependant de se dégager de cet appel (de Cthulhu) initial, pour enfin lire l’auteur pour lui-même, car il le vaut bien.

 

On sait que Machen figure parmi les « maîtres modernes » distingués par Lovecraft dans Épouvante et surnaturel en littérature, aux côtés de Lord Dunsany, Algernon Blackwood et M.R. James – et, de ceux-ci, il est très probablement celui qui l’a le plus influencé avec Dunsany. On comprend assurément pourquoi à la lecture du « Grand Dieu Pan » (ou à sa relecture – cette dimension devait m’échapper à l’époque de ma découverte du texte, adolescent…). Robert M. Price, dans l’anthologie précitée, montrait comment « Le Grand Dieu Pan », associé à une autre fameuse nouvelle de Machen, « Le Peuple Blanc », avait été d’une influence déterminante sur la conception de « L’Abomination de Dunwich ». Mais il faut probablement aller au-delà de cette influence affichée dans un texte précis, passant par la reprise de procédés et de thèmes clairement identifiables, pour loucher du côté des principes généraux : en effet, l’idée même à la base du « Grand Dieu Pan » est celle de ce voile qui, à peine soulevé, révèle derrière lui une réalité primordiale, incompréhensible à l’homme, à moins que celui-ci, déjà engagé sur la dangereuse voie de la compréhension, ne s’y perde bientôt pour sombrer dans une folie irrémédiable – thème ô combien lovecraftien ; parallèlement, l’idée du « Grand Dieu Pan » envisagé de manière concrète (il y a çà et là des indices dans le récit machénien qui laissent entendre que la figure du « Grand Dieu Pan » n’est pas qu’une métaphore, comme on pourrait être porté à le croire à la lecture du seul premier chapitre) ne manque pas d’évoquer, au cœur de cette réalité sous-jacente, une présence « divine » à la façon des Grands Anciens lovecraftiens, du moins dans l’idée initiale d’un quasi-panthéon, d’une pseudo-mythologie…

 

Curieux récit, au-delà… « Le Grand Dieu Pan » donne un peu une impression de bric et de broc, enchaînant les brefs chapitres d’un liant d’abord léger en apparence (il faut d’ailleurs noter que deux de ces chapitres avaient d’abord été publiés comme des nouvelles indépendantes, et que ce n’est qu’alors que Machen a vu que l’on pouvait établir un lien entre eux, débouchant sur un projet global plus ample), et abondant en peu vraisemblables coïncidences ; on y recroise cependant plusieurs personnages – pour la plupart issus de la bonne société londonienne, que, de son propre aveu, Machen ne connaissait alors en rien –, dont la curiosité éventuellement morbide, aiguisée au hasard des rencontres, permet de dégager progressivement une bien inquiétante trame globale.

 

La forme est déstabilisante au-delà de cette construction alambiquée – notamment du fait de ces nombreux dialogues (virant certes souvent au monologue), qui se passent très bien de paragraphes descriptifs et autres équivalents romanesques des didascalies, jugés superflus ; ce qui vaut d’ailleurs tant pour les dialogues à proprement parler que pour les « rapports » que l’on y croise de temps à autre, et qui reposent en fin de compte sur un procédé semblable. Je ne peux m’empêcher, régulièrement, d’y trouver un vague goût de manque, à vrai dire…

 

Mais passons au contenu. Le point de départ est connu : une expérience « scientifique » (mais ne s’embarrassant bien sûr pas d’explications), par ailleurs d’une moralité plus que douteuse. Le Docteur Raymond trifouille de son scalpel le cerveau d’une jeune femme qu’il avait préalablement droguée (avec son consentement servile ?), afin d’aiguiser ses perceptions et de lui permettre de voir derrière le voile – et c’est d’abord dans ce sens qu’est employée, à la façon d’une métaphore, l’expression « voir le Grand Dieu Pan ». Le lecteur, lui, pas plus que l’arrogant docteur ou son invité, ne voit rien de tout ça : le spectacle est horrible, oui, mais par procuration – et probablement bien moins que ce qu’il implique, d’ailleurs. La jeune Mary, quoi qu’il en soit, en ressort traumatisée à jamais, le visage figé dans un rictus d’épouvante pure – elle a vu ce qu’il ne fallait pas voir, elle a vu le Grand Dieu Pan… La quatrième de couverture évoque cette idée que « la suggestion de l’épouvante est plus horrible que l’épouvante elle-même », ce qui me paraît plutôt pertinent eu égard à ce texte, et peut-être plus particulièrement pour cette très forte séquence introductive, qui témoigne d’un art tout particulier, un beau sens de l’atmosphère notamment – tout cela étant rendu plus piquant par une moralité trouble, non dénuée de sous-entendus d’ordre sexuel, qui achèvent, au-delà du seul contexte littéraire de l’époque, de faire du « Grand Dieu Pan » un récit profondément décadent.

 

La suite est cependant bien différente – et, avouons-le, probablement plus convenue… Elle se déroule pour l’essentiel dans la bonne société londonienne (avec cependant quelques détours, particulièrement sordides, dans les bas-fonds embrumés de la ville, et quelques retours aux inévitables collines du pays de Galles où avait débuté le récit). Plusieurs protagonistes y sont amenés à évoquer une étrange femme, fatale au plus haut point et au sens le plus strict : autour d’elle, les hommes meurent… Des hommes vidés, réduits à rien, pour lesquels le suicide s’impose, tant leur manque toute alternative. Mais c’est aller trop vite en besogne : plus exactement, nos braves dandys évoquent plusieurs cas de la sorte, et, si le lecteur se doute d’emblée de quelque chose, forcément, ces personnages n’en viennent pour leur part que très progressivement, et à reculons, à cette terrible conclusion : il n’y a, dans toutes ces glauques affaires, qu’une seule et unique croqueuse d’hommes, une seule veuve noire… qui n’a, comprend-on enfin, à peu près rien d’humain.

 

Si la nouvelle déconcerte donc quant à la forme – et peut-être même peut-on dire qu’elle pèche à cet égard, à l’occasion –, elle bénéficie cependant d’un fond remarquable, transcendé sans doute par une atmosphère brillante, où la menace sourd sans jamais véritablement se montrer ; Machen dépeint des tableaux vivants – au-delà sans doute de l’artifice plus ou moins aristocratique qu’il se sentait alors contraint d’employer, mais rappelons que nous sommes, avec ce recueil, au tout début de la carrière de l’écrivain –, et sait, dans ce cadre, comment susciter, au détour d’un paragraphe, une déstabilisante sensation d’épouvante, qui ne fait cependant sens qu’au travers d’un tableau plus global, où la morale victorienne et ses hypocrisies ont leur part, essentielle. En questionnant la peur « panique », passablement sexuée, qu’il réactualise, Machen atteint bel et bien son but, et, quoi qu’ait pu en dire la critique anglaise d’alors, au mieux frileuse quand elle ne se montrait pas carrément hostile, il parvient bien à susciter chez son lecteur le frisson ; plus de 120 ans après la publication, cela reste assez efficace – mais, surtout peut-être, cela conserve une étonnante singularité qui, au-delà des inspirations comme des reprises, fait toujours du « Grand Dieu Pan » un récit à part. Probablement pas irréprochable, non, mais porteur d’une audace et d’une inventivité qui méritent bien qu’on le loue encore.

 

« La Lumière intérieure », nouvelle plus courte qui complétait « Le Grand Dieu Pan » dans le recueil original de 1894 et qui donne donc son titre à celui-ci, est sans doute bien autrement anecdotique. À vrai dire, elle convainc d’autant moins qu’après « Le Grand Dieu Pan », elle a quelque chose d’une variation sur un mode mineur… On en retrouve en effet bien des procédés – au-delà du seul fond à base de femme au cerveau trafiqué, virant au démon, la nouvelle adopte là encore un cadre basé sur la bonne société londonienne, déploie sur de longs paragraphes des monologues dénués de descriptions, abuse des coïncidences d’une manière vraiment trop peu vraisemblable… Mais le problème est peut-être surtout que, cette fois, l’épouvante attendue car promise n’apparaît finalement jamais – Machen essaye peut-être là encore de s’en tenir à la suggestion, ce qui est tout à son honneur, mais il ne parvient pas, sous cet angle, à reproduire la réussite du « Grand Dieu Pan » ; certes, il intrigue – et bien assez pour tenir le lecteur en haleine, je ne prétends pas le contraire ; mais, justement, quand on en arrive à la fin, le sentiment de manque est autrement plus frustrant, et il me paraît difficile de retenir un vague : « Tout ça pour ça ? » À n’en pas douter, Machen a fait bien mieux – dans le texte qui précède, bien sûr, mais probablement davantage encore dans des récits ultérieurs où, en se débarrassant des velléités décadentes de ces premières nouvelles, Machen donnera enfin et vraiment le meilleur de lui-même (le genre de récits que l’on rencontre par exemple dans Le Peuple Blanc).

 

Je n’en ai bien évidemment pas fini avec Machen – j’ai notamment dans ma bibliothèque de chevet le roman Les Trois Imposteurs ; un de ces jours…

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Les Evangiles Ecarlates, de Clive Barker

Publié le par Nébal

Les Evangiles Ecarlates, de Clive Barker

BARKER (Clive), Les Évangiles Écarlates, [The Scarlet Gospels], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Benoît Domis, Paris, Bragelonne, coll. L’Ombre de Bragelonne, [2015] 2016, 353 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 82, pp. 96-97.

 

Mais n’hésitez pas à en causer ici.

 

EDIT : Gérard Abdaloff t'en parle, ici.

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Kallocaïne, de Karin Boye

Publié le par Nébal

Kallocaïne, de Karin Boye

BOYE (Karin), Kallocaïne. Roman du XXIe siècle, [Kallocain], nouvelle traduction intégrale du suédois et postface par Leo Dhayer, Montélimar, Les Moutons Électriques, coll. Hélios, [1940] 2016, 237 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 82, p. 93.

 

Mais n’hésitez pas à en causer ici.

 

EDIT : Gérard Abdaloff t'en parle, .

 

EDIT : la chronique de Bifrost, ici.

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Fond d'écran, de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

Fond d'écran, de Terry Pratchett

PRATCHETT (Terry), Fond d’écran. Nouvelles et textes courts, [A Blink of the Screen], préface d’A.S. Byatt, traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du Cygne, [2011-2012] 2015, 328 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 82, pp. 81-82.

 

Mais n’hésitez pas à en causer ici.

 

EDIT : la chronique de Bifrost, .

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Les Affinités, de Robert Charles Wilson

Publié le par Nébal

Les Affinités, de Robert Charles Wilson

WILSON (Robert Charles), Les Affinités, [The Affinities], traduit de l’anglais (Canada) par Gilles Goullet, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2015] 2016, 324 p.

 

Il ne fait guère de doute que le Canadien Robert Charles Wilson figure parmi les écrivains de science-fiction les plus importants du moment – mais, au-delà de ces généralités plus ou moins objectives, il est aussi un auteur qui a tout particulièrement compté pour moi : c’est en effet avec Spin, probablement son plus célèbre roman, que j’ai commencé (bien tardivement…) à m’intéresser à la science-fiction contemporaine – moi qui, jusqu’alors, me contentais surtout des « classiques » du genre (William Gibson était probablement la seule exception). Je l’ai, comme beaucoup, découvert avec Spin, donc, qui m’avait collé une baffe conséquente – expérience renouvelée quelque temps après avec Les Chronolithes, ouvrage antérieur, pour un effet comparable (mais les deux romans sont par ailleurs assez proches). Depuis cette découverte, j’ai régulièrement lu les publications de l’auteur (même si certaines, achetées sur le moment, dorment encore dans ma bibliothèque de chevet), en éprouvant toujours une certaine satisfaction, mais sans nécessairement retrouver l’extase du premier contact ; et, à vrai dire, il s’en est même trouvé au moins un pour me décevoir franchement : Axis, deuxième tome de la « trilogie des Hypothétiques » (Vortex, le troisième, était meilleur, mais…).

 

Mais je voulais garder une certaine confiance, espérant que l’auteur saurait à nouveau sortir de quoi me tournebouler avec son habileté des meilleurs moments ; or Les Affinités, sa dernière parution française (toujours chez Lunes d’encre, même si on a connu des publications originales dans d’autres collections – voyez Ange Mémoire et plus récemment Les Perséides), avait globalement reçu de très bons échos çà et là, et me faisait bien de l’œil : j’ai donc voulu retenter l’expérience, et m’en trouve ravi – car c’est bien un excellent roman, cette fois, et pas un simple Wilson « correct » (ce qui suffit en même temps souvent à en faire un roman bien, bien supérieur au lot commun des parutions dans le genre, il est vrai) ; et c’est du pur Wilson, au sens humaniste souvent associé à l’auteur, qui cultive avec habileté la profondeur psychologique de ses personnages, mais tout autant un bel ouvrage de spéculation, développant des idées plutôt inattendues pour livrer l’esquisse fascinante d’un futur possible, par ailleurs chargé d’utopie…

 

Un futur très proche. L’action se partage pour l’essentiel entre le Canada, patrie d’adoption (eh eh) de l’auteur, et notamment Toronto, et les États-Unis – surtout le patelin de Schuyler, dans la région de New York. Le narrateur est un certain Adam Fisk, un jeune homme américain qui a plus ou moins fui sa famille ou plus exactement son con de père, WASP et Républicain jusqu’à l’os, pour étudier contre vents et marées les arts graphiques dans le cadre moins oppressant de Toronto – ce qui ne lui est possible que du fait de l’intervention de sa grand-mère adorée, autrement plus sympathique que son con de fils, et qui lui fournit de quoi subsister. Mais ladite grand-mère – c’est le lot des grand-mères – est d’une santé fragile et, quand bien même Adam a du mal à l’envisager, son décès se profile à l’horizon, qui changera forcément la donne…

 

Adam, parallèlement, a de manière générale des relations sociales un peu troubles – ou plus exactement limitées : notre bonhomme est quelque peu discret, pas forcément des plus liants ; il a peu d’amis (en a-t-il seulement ?) et sa vie sentimentale est bien morne (s’arrêtant pour l’essentiel à une vague liaison ambiguë, héritée de l’adolescence, avec Jenny, une camarade de sa ville natale de Schuyler – où, pour des raisons bien compréhensibles, Adam ne cherche guère à revenir souvent). Mais une décision prise sur un coup de tête va bouleverser ce tranquille et même morne petit monde.

 

Meir Klein, un scientifique israélien reconnu, spécialiste de téléodynamique (à la fin du roman, Robert Charles Wilson précise que le concept scientifique existe bel et bien, même si son roman a allègrement brodé dessus au point de le dépasser radicalement), a délaissé depuis quelques années les universités pour vendre les fruits de ses travaux à InterAlia, une société commerciale spécialisée à la base dans le data mining. Il s’agit, pour ce nouveau marché, d’organiser une série de tests, qui permettent de définir le comportement social global d’un individu, et de déterminer dès lors dans quel cadre il serait le plus à l’aise ; il en résulte le classement des individus dans un ensemble de vingt-deux catégories (enfin, vingt-trois, en fait : il ne faut pas – surtout pas – oublier ceux, nombreux, qui passent le test sans correspondre à la moindre des catégories définies), désignées par des lettres de l’alphabet phénicien ; parmi ces « Affinités », certaines sont plus importantes que d’autres (même si Wilson ne précise pas vraiment en quoi), comme Tau et Het, notamment. Et la nouvelle tombe : Adam est un Tau.

 

Les Affinités sont un concept bien plus complexe qu’il n’en a l’air. Le gag de mauvais goût, chez les détracteurs de la chose, ou probablement même ceux qui se contentent d’ignorer narquoisement son contenu exact, consiste à dire que ce n’est qu’un nouvel ersatz, élaboré sur une base scientifique douteuse, de « club de rencontres ». C’est pourtant bien plus que ça. De manière plus neutre, nombre des chroniqueurs du roman – et même l’éditeur, à en croire le bandeau – mettent l’accent sur les réseaux sociaux ; il y a bien du vrai là-dedans, mais, pourtant, c’est à nouveau bien plus que ça (a fortiori si, par « réseaux sociaux », on s’en tient classiquement aux choses comme Facebook ou Twitter – mais prendre l’expression au pied de la lettre aurait plus de sens). Une erreur commune consiste par ailleurs à supposer que les membres d’une Affinité sont « tous pareils »… Mais non. L’Affinité associe des personnes éventuellement très différentes, aux parcours nuancés et de toutes origines, mais qui, de manière générale, se sentent bien entre elles – du fait sans doute de centres d’intérêt communs et d’une approche globale du monde comparable, mais avec un petit plus pas forcément aisé à définir… Les Taus, ainsi, au-delà de leur bête caricature (qui en fait par exemple des gentils fumeurs de chichon, un peu libertaires mais sans être débauchés pour autant), éprouvent quand ils sont ensemble ce qu’ils appellent la « télépathie tau » – qui n’a bien sûr rien d’une télépathie à proprement parler, mais témoigne bien de ce que ces individus, pour dissemblables qu’ils puissent paraître, se comprennent instinctivement, sans qu’il leur soit nécessaire d’ouvrir la bouche pour exprimer verbalement tel ou tel problème dont ils souffrent, telle ou telle opinion qu’ils aimeraient défendre. Mais le corollaire le plus essentiel, peut-être, de ces Affinités, réside sans doute dans la confiance que les divers membres éprouvent à l’égard de chacun d’entre eux…

 

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ces groupes de socialisation, à mesure qu’ils se popularisent, s’attirent les grincements de dents des conservateurs (comme le père et le frère aîné d’Adam) : ils instituent de nouvelles loyautés, parallèles, qui, du fait de leur efficience amplement constatée, compensent et dépassent, au point en fin de compte de les anéantir ou du moins de menacer de le faire, les loyautés plus traditionnelles que sont notamment la famille et la patrie (au cœur du roman, qui s’intéresse surtout à la première mais revient régulièrement à la seconde), et probablement tout autant la religion (de la paroisse à l’Église ; voire l’idéologie de manière plus globale, dès l’instant qu’elle débouche sur un sentiment d’appartenance – et donc l’idéologie politique notamment), la classe sociale (ailleurs l’ordre ou la caste), l’entreprise éventuellement, etc.

 

Une thématique qui me parle énormément. Ces groupes auxquels les circonstances nous affectent m’ont toujours, au mieux, fait l’impression d’être incompréhensibles, et probablement indéfendables. Dans mes rêveries utopiques, il va presque de soi que des choses aussi futiles et néfastes que la famille (y compris limitée au noyau du couple, d’ailleurs) ou la patrie, pour s’en tenir aux deux réseaux de loyautés au cœur du roman, n’ont pas leur place – du moins pas sans de sérieux amendements. Les sentiments d’appartenance, la question de l’identité, me laissent perplexe ; irrationnels par essence, ces concepts, comme bien d’autres concepts irrationnels, me paraissent ne pouvoir se fonder que sur un bête conservatisme, la conviction inébranlable, mais d’autant plus absurde, que les choses doivent être ainsi parce qu’elles ont toujours été ainsi…

 

Avec les Affinités, Robert Charles Wilson, à la manière de la meilleure fiction spéculative, développe un concept innovant qui permet de remettre la question à plat, et de l’envisager aussi sereinement qu’exhaustivement. D’autant qu’il y glisse – pour un temps du moins – un zeste d’utopie qui fait chaud au cœur et, à première vue, permet aux lecteurs d’envisager l’avenir sous un angle étonnamment souriant…

 

Car la rencontre des Taus par Adam Fisk touche profondément. Wilson a toujours été remarquablement doué pour camper des protagonistes à la psychologie complexe, avec un humanisme et une empathie appréciables – tranchant ô combien sur les froids stéréotypes souvent associés au genre. On s’identifie (si j’ose dire) tout naturellement à Adam – et le choc heureux de son intégration parmi les Taus affecte tout autant le lecteur qui, subitement, découvre un groupe dans lequel il se sent bien ; une communauté parfaite, où les gens se comprennent instinctivement, ont confiance les uns dans les autres sans qu’il ne soit jamais besoin de tester cette foi, où les gens s’aiment, vraiment, sans faux-semblants, sans ambiguïtés, instinctivement et pleinement.

 

Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : Robert Charles Wilson n’est pas un (putain de) hippie. Si le regard qu’il porte ici sur l’avenir me paraît globalement optimiste (faut dire, voyez la concurrence…), il n’est certainement pas naïf pour autant – et l’auteur ne se leurre en rien à cet égard, pas plus qu’il ne leurre le lecteur. Notamment en ce que les Affinités souffrent d’un défaut commun des utopies : elles sont par essence fermées, et exclusives. L’utopie réside au sein de chaque Affinité, mais les relations des Affinités entre elles (ou avec les nombreux laissés pour compte de cette nouvelle organisation sociale) n’ont rien d’idéal… L’appartenance au groupe, au fil des pages, devient – comme, hélas, pour la famille, la patrie, la paroisse… – sa seule justification. Les Taus doivent agir en Taus, les Hets en Hets, et parce que nous avons des Taus d’une part, des Hets de l’autre, le conflit est au fond inévitable… Par ailleurs, l’utopie – inévitablement ? – tend à se muer en dystopie : l’appartenance au groupe, vertu cardinale, en vient peu ou prou à exiger le sacrifice individuel – un Tau doit agir dans l’intérêt de Tau, toujours, partout, forcément. Ce qui, tout aussi naturellement, vient poser problème quand les convictions personnelles, ainsi que les attaches traditionnelles qu’elles soient choisies ou imposées, entrent en conflit avec l’intérêt supérieur de Tau – thématique fondamentale du roman, abordée de bien des manières par ailleurs subtiles, mais qui trouve son point d’orgue dans la relation entretenue par Adam avec la partie appréciable de sa famille (sa famille au sens où nous l’entendons couramment, pas sa famille tau par essence parfaite), en l’espèce sa belle-mère Maman Laura et surtout son demi-frère Geddy (témoignant donc déjà de ce que, au-delà de la seule famille « biologique », infernale pour Adam, la famille « juridique », dépassant les liens ineptes du sang pour mettre en valeur ceux de l’affection et du choix, peut conserver une emprise aussi légitime qu’admirable), et avec aussi Jenny non loin (car, pour Jenny, dont les parents sont alcooliques, la famille Fisk est un havre, au moins autant que la famille tau l’est pour Adam – ce qui, là encore, vient bellement chambouler les préconçus).

 

Mais Robert Charles Wilson gère tout cela admirablement bien – notamment en ce qu’il n’impose au fond rien au lecteur, au-delà du procédé du narrateur à la première personne, qui implique certes un point de vue, et donc partisan, mais Wilson et son narrateur Adam sont trop humains pour que la spéculation vire au seul pamphlet d’une rationalité étouffante et unilatérale. L’astuce consiste aussi, au-delà de la trame inévitable (on se doute bien vite que l’appartenance à l’Affinité Tau, pour Adam, se montrera en fin de compte problématique, à la mesure de l’enthousiasme qu’elle suscite tout d’abord), à laisser entrevoir, tout au bout, d’autres portes ouvertes, qui laisseront à l’humanité cette possibilité fondamentale, la seule en fin de compte qui justifie que l’on poursuive la route : celle du changement. Thématique à inscrire, sans doute, dans le cadre du débat abstrait auquel se livrent à deux reprises Adam et Geddy, visant à savoir si le monde dans lequel nous vivons est jeune ou vieux – la conclusion, au-delà des drames qui entachent l’histoire du monde, l’histoire des Taus, l’histoire des Fisk, l’histoire d’Adam, n’est donc pas exempte d’un certain optimisme, mais sans être naïve pour autant ; c’est là un optimisme en mesure de parler aux plus pessimistes des cassandres, tel que votre serviteur.

 

Les Affinités, au-delà de ce questionnement fascinant sur ce qu’est au juste la société, présente bien sûr des traits coutumiers de l’œuvre de Robert Charles Wilson : ses personnages ô combien humains et touchants s’inscrivent ainsi dans une trame mêlant le meilleur des soaps et une intrigue lorgnant largement vers le thriller, avec une habileté constante (dépassant mes préjugés en l’espèce, pourtant conséquents). Le roman se dévore autant qu’il interpelle, le divertissement efficace et la spéculation ambitieuse se soutiennent et se complètent, sans artifice, pour un résultat imparable.

 

Et enthousiasmant, donc. C’est un roman d’une belle intelligence, qui pose des questions hautement complexes, et avance avec brio des réponses potentielles, mais laisse en fin de compte au lecteur la possibilité d’entrevoir une infinité de possibles – parmi lesquels nombre ont de quoi séduire : faire rêver, dans un premier temps, puis offrir de participer à leur construction. C’est un très bon roman de science-fiction, et, pour une fois, je crois bien que Robert Charles Wilson a retrouvé son meilleur niveau, celui des Chronolithes et de Spin.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (10)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (10)

Dixième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Le joueur incarnant le bootlegger Clive était absent. Étaient donc présents l’homme de main Johnny « La Brique », la flingueuse Moira, le perceur de coffres Patrick, et ma « Classy » Tess, maître-chanteuse.

 

Sur l’astéroïde, en pénétrant dans la cabane à outils, Moira et Clive trouvent un gamin à l’agonie en train de pleurer. Moira lui dit doucement de venir avec elle et Clive, qu’elle ne lui veut pas de mal, qu’elle va le mettre à l’abri… Mais l’enfant dit qu’il n’a plus confiance en aucun adulte, et qu’il ne veut plus en voir : « Le monde des adultes est ignoble ! » Moira admet que c’est vrai, mais que « c’est le monde de tout le monde » ; et elle va s’occuper de lui, il peut lui faire confiance… Mais Clive s’insinue subitement entre eux… et égorge le gamin ! Moira est outrée, mais Clive, confus, lui dit qu’il croyait que l’enfant allait l’attaquer avec sa fourchette… Moira s’agenouille contre l’enfant qui n’en a plus pour longtemps, elle le prend dans ses bras, comme pour le bercer : « Ça va aller, ça va aller… », lui répète-t-elle, tandis qu’il trépasse dans ses bras… Clive bredouille, il dit qu’il ne comprend pas comment Moira peut faire ça : « Ce sont des monstres ! » Moira lui dit que non, ce sont simplement des enfants qui ont été manipulés… Dégoûtée, elle se relève enfin et dit qu’ils doivent rejoindre Johnny – mais elle ne veut visiblement pas parler davantage à Clive…

 

Johnny jette un œil en arrière – deux gamins le poursuivaient, mais l’un d’entre eux se dirige finalement vers le jardin, laissant l’autre en arrière, qui l’interpelle sans succès et est visiblement un peu perdu, au point de s’immobiliser (il voit par ailleurs Moira et Clive sortir de la cabane derrière lui). Johnny s’interrompt dans sa course, pour reprendre son souffle. Mais, après une petite pause, quand il a un peu récupéré, il se retourne brusquement et se précipite sur le gosse immobile ! Celui-ci, terrifié, cherche alors à s’enfuir, mais ses petites jambes ne lui permettent pas de courir assez vite – d’autant qu’il a le mauvais réflexe de regarder souvent en arrière ; il finit par trébucher et s’étale par terre… Johnny le rattrape sans la moindre difficulté et lui brise la nuque d’un coup sec, à l’aide de son seul bras valide. Puis il se tourne vers l’autre enfant, dans le jardin…

 

Moira et Clive, en sortant de la cabane, sont entourés par les cadavres – notamment celui d’un gamin éventré, qui semblait avoir eu pour dernier réflexe de rassembler ses tripes en essayant vainement de les faire rentrer dans son ventre déchiré… À leur droite se trouve cependant un rescapé… pour un temps : il est très pâle, a perdu beaucoup de sang, et essaye absurdement de revisser son bras droit tranché ! Moira lâche perfidement à Clive qu’il ferait bien de « le finir », puisque c’est son truc… Clive est touché au vif, il lui jette un bref regard noir : « Soit ! » Il tranche la gorge du gamin avec son cimeterre. Moira, comme par réflexe, récite une prière pour l’énième défunt… Ils repartent ensuite dans la direction de Johnny, et voient le gamin dans le jardin, qui va s’abriter dans la cabane où se trouve l’autel. Moira dit à Clive de le laisser ; mais tous deux comprennent bien que Johnny va dans cette direction… Moira l’interpelle : « La Brique ! Laisse-le, il ne nous fera rien… » Mais Johnny, toujours plus ou moins sous le coup de sa rage (et le visage toujours tordu dans un rictus douloureux baigné de larmes), n’y prête pas attention et continue ; Moira cherche alors à l’intercepter tout en lui adressant de grands signes, tandis que Clive, méfiant, reste un peu en arrière. Johnny se retrouve ainsi bientôt face à Moira… qui l’enlace. Il lui dit qu’il faut en finir, mais Moira refuse : « Non, il est tout seul… » Johnny lui rétorque que celui qui lui a fait perdre son bras était tout seul lui aussi… Obnubilé, il ajoute que, si on en laisse au gamin le temps, il va faire une autre incantation… Moira, qui prend alors conscience de ce que Johnny n’a plus d’ossature dans le bras droit, lui demande, perplexe, s’il s’agit de sorcellerie, et Johnny répond machinalement que oui. Moira, sur le point de craquer, se prend la tête entre les mains… et concède qu’il a sans doute raison. Clive se tient en retrait et laisse passer Johnny – qui guette une nouvelle incantation, mais n’entend que des sanglots…

 

Sur Terre, Patrick, Fran et moi dépassons la périphérie de Boston. Patrick souffre toujours de douleurs internes, il est plus ou moins somnolent et grommelle de temps à autre. Fran aussi est dérangée, même si c’est pour d’autres raisons : elle a beaucoup trop mangé depuis qu’elle s’est échappée de l’enfer de Templesmith… Tandis que nous approchons d’une ultime station-service, elle me demande de m’arrêter. J’obéis, et elle se précipite aux toilettes… Patrick a de toute évidence besoin d’un médecin, mais pense qu’il devrait tenir le long du trajet. Il transpire beaucoup – c’est d’autant plus visible qu’il n’a plus de cheveux… Il sort à son tour de la voiture, et se traîne devant un buisson pour vomir. Je descends le rejoindre, en coupant le contact et en prenant les clefs. Je le soutiens alors qu’il manque s’étaler dans son vomi. Il a visiblement besoin de se reposer, je lui dis de s’allonger sur la banquette arrière. Il ricane douloureusement, dit qu’il n’aurait jamais cru voir quelque chose de pire que les horreurs qu’il avait vécues du temps où il combattait au sein de l’IRA… Je me rends dans la station-service, me dirige vers la cabine téléphonique, et appelle le Trèfle, où je tombe sur Seth. Je me décide alors quant à l’itinéraire : je vais prendre la voie rapide (plutôt que de m’égarer dans les petites routes, ce qui serait probablement trop long, pensé-je), et je dis à Seth que nous sommes en route et avons besoin d’un médecin ; Seth laisse entendre qu’ils vont nous rejoindre sur le trajet… Je vais régler le factotum, et retourne à la voiture. J’entends Fran qui essaye de siffloter faiblement, très mal ; elle cherche une mélodie, mais n’y parvient pas… Je lui demande comment elle se sent, elle me répond que ça va, mais je sais qu’elle ment, même si c’est pour m’être agréable… Et elle se mordille régulièrement la phalange. Je lui dis qu’elle peut me parler, si elle en a besoin. C’est le cas : elle me demande quelles relations j’entretenais avec mes parents, et s’ils sont toujours en vie ; je lui dis qu’ils sont morts, et que ça se passait plus ou moins bien… Mais que j’ai appris, depuis, à dépasser tout ça ; pas forcément à faire « ce que je veux », mais du moins à toujours prendre en compte mon intérêt – à ne pas faire forcément tout ce qu’on m’imposait, parce que j’étais la fille d’untel, parce que j’étais née dans tel milieu… Cette petite conversation soulage visiblement Fran, qui avait une relation conflictuelle à son père, mais la mort atroce de ce dernier la perturbe et lui fait relativiser les choses…

 

Au bout d’un moment, à un peu moins d’un kilomètre devant nous, Fran et moi repérons des voitures arrêtées des deux côtés de la route : c’est de toute évidence un barrage policier… Autour de la route, il y a des champs céréaliers d’un côté, des bois de l’autre… Mais je repère un chemin de terre sur la gauche. Je décide de m’y engager, et demande à Fran si elle ne connaîtrait pas le coin, à tout hasard ; elle me parle d’un ex (plus ou moins…), visiblement un obsédé, qui voulait de toute force l’emmener par-là, où se trouverait une ferme abandonnée propice aux amourettes, mais elle a toujours refusé… Fran perçoit un reflet lumineux quand nous tournons : peut-être des jumelles ? Les flics nous ont-ils vus bifurquer ? C’est semble-t-il bien le cas : au bout de cinq ou dix minutes sur le chemin de terre, Fran voit qu’une voiture de police s’est à son tour engagée dans les champs, à notre suite… Je conserve la même vitesse, en disant à Fran de guetter nos arrières et de me tenir au courant de ce qui se passe. Nous approchons d’une ferme, avec quelques lumières allumées ; il y en d’autres plus loin, qui se découpent vaguement dans l’aube naissante… Je poursuis. Fran me dit que les policiers semblent accélérer. Je réfléchis à nos options en poursuivant ma route, pensant peut-être jouer la comédie des rendez-vous galants mentionnés par Fran, mais elle ne peut pas m’en dire davantage quand je lui demande de me briefer… Patrick, à demi conscient, suggère que nous pourrions descendre lui et moi, et laisser Fran conduire – elle n’est a priori pas recherchée, contrairement à nous… Même si, après ce qui s’est produit dans le manoir des Templesmith, nous n’en avons finalement aucune certitude. Mais nous entendons alors un bruit de moteur sur la gauche, et distinguons des phares à travers champs ; nous comprenons bientôt qu’il ne s’agit cette fois pas d’une voiture de police : c’est un véhicule tout noir, avec des vitres teintées. Et Fran devient livide. Je lui demande ce qui se passe, et elle nous parle de la cuve, de ce que Templesmith y mettait… Je me décide pour une marche arrière rapide. La voiture des flics, derrière nous, lance sa sirène. L’autre voiture, dans les champs, bifurque clairement vers nous – nous sommes bel et bien sa cible… et je vois qu’il n’y a a priori personne au volant ! J’arrive au niveau des flics, contourne tant bien que mal leur voiture et, sans m’arrêter de reculer, leur fais un geste pour indiquer l’autre voiture, qui a atteint le chemin de terre et se précipite vers nous…

 

De retour sur l’astéroïde. Johnny colle son oreille contre la paroi de la cabane de l’autel, il entend les sanglots de l’enfant qui s’y est réfugié, et ouvre la porte. La vision de l’autel le perturbe encore un peu davantage, si c’était encore possible, et de même pour le spectacle que lui offre l’enfant qui s’y est caché : il s’est emparé de boyaux ou autres reliquats de chair sur une des idoles, et chuchote : « Maman, à l’aide… » Johnny comprend que ce sont bien les restes de sa mère qu’il serre contre lui !

 

Moira, abattue, laisse Johnny se charger de cette ultime proie, et préfère se diriger vers la bâtisse au « nord-ouest », en demandant à Clive de l’accompagner. Moira ouvre doucement la porte. Elle donne sur une sorte de salle de classe, avec des bureaux pour écoliers, un tableau noir au fond (sur la gauche, on trouve des éléments pour l’étude du système optique humain, tandis qu’à droite s’étalent des noms incompréhensibles : « sothoth », « hotep », « Cthul », mais aussi « Siksxis ») ; on y trouve également une petite bibliothèque, ainsi que divers posters affichés aux murs concernant l’anatomie humaine, et d’autres arborant l’écriture « runique », à base d’angles et de courbes, que nous avons croisée plusieurs fois ; on y trouve enfin un squelette d’étude, tandis qu’au fond de la pièce une porte donne sur une remise avec du matériel de chimie.

 

Johnny, dans la cabane de l’autel, s’approche de l’enfant qui geint et marmonne, répétant sans cesse : « C’est pas ma faute ! J’ai suivi ce qu’on m’a dit ! » Il fixe alors Johnny de ses yeux embués de larmes : « Moi je voulais devenir comme vous ! Être fort ! Et puis j’étais un très bon élève ! » Il se met à réciter ses cours, frénétique… Johnny, sans plus attendre, lui brise la nuque d’un coup sec.

 

Moira et Clive sortent de la salle de classe, ils entendent le très bref cri de l’enfant quand Johnny le tue, et vont le rejoindre. Johnny sort de la cabane – toujours souriant, toujours pleurant… Moira dit qu’il faut qu’ils trouvent un moyen de rentrer chez eux ; Johnny acquiesce, sans un mot. Or un navire très sombre approche dans le ciel émaillé d’étoiles, qui semble littéralement descendre vers les quais. En guise de proue, il arbore une sorte de visage pas tout à fait humain, avec un seul œil, par ailleurs couvert de sortes de tentacules. Johnny retourne à la cabane à outils pour y reprendre sa hache, tandis que Moira sort ses dagues. Mais Clive, lui, veut se planquer : « Ils nous ont peut-être pas vus ! On peut pas partir à l’assaut comme ça ! On ne sait même pas ce que c’est ! » Il s’éloigne vers le grand bâtiment au « nord », et Moira le suit… Elle discerne un bruit de l’autre côté du bâtiment, mais ne s’y arrête pas, et pénètre à l’intérieur, à la suite de Clive. Johnny, par contre, voit ce qui fait ce bruit : encore un gamin… Mais Johnny reconnaît cette fois ce petit rouquin : c’est Pete, un fils de la famille O’Reilly, des distillateurs irlandais qui ont la réputation de vivre perpétuellement sous terre, dans leurs caves où ils travaillent – et il est visiblement terrorisé…

 

De retour sur Terre. Patrick fouille dans la cache derrière le siège, où se trouvent les armes et les munitions, et il met un chargeur sur la Thompson. La marche arrière n’étant pas assez rapide et, pire encore, rendant la conduite plus difficile, je tente d’opérer un brusque demi-tour… mais la voiture des flics, qui avait elle aussi entamé une marche arrière, percute notre véhicule en fin de manœuvre. Surtout, l’autre voiture emboutit celle des flics à grande vitesse, la repoussant violemment dans les champs… Un des flics est blessé, l’autre simplement sonné. Patrick et Fran distinguent mieux l’autre voiture : il n’y a effectivement personne au volant, mais ils voient une petite boîte d’écailles, semblable à celles que l’on avait trouvées chez Templesmith puis dans le tunnel, au-dessus du tableau de bord ; elle est reliée par un ensemble de tiges métalliques au volant : la voiture est conduite par un automate… La porte arrière s’ouvre, et en émerge une silhouette en imperméable… sans tête. J’essaye d’aller à fond – mais la conduite n’est pas aisée sur ce chemin de terre, et les cahots me font régulièrement mordre dans les champs… La silhouette en imperméable sort une Thompson dans sa main droite, et une arme de poing dans la gauche. Patrick, à l’arrière, défonce une vitre d’un coup de crosse, y glisse sa mitraillette et fait feu, en espérant toucher le réservoir ; il se blesse avec des éclats de verre, un premier coup tiré par réflexe part dans le vide, mais sa rafale touche au but en fin de compte… et la dernière balle fait même exploser le moteur ! La silhouette sans tête est projetée par le souffle, six mètres en avant… Fran jubile : emplie de dévotion pour Patrick, qui la sort à nouveau d’un mauvais pas, elle ne peut se retenir de l’enlacer…

 

Je parviens à remettre la voiture sur le chemin de terre et fonce ; cette fois, je distingue une autre bifurcation qui m’avait échappé à l’aller – un raccourci probable, permettant de rejoindre plus loin la voie rapide, et je m’y engage. Patrick repère sur la grande route une voiture de flics, gyrophare allumé, qui, sans doute attirée par les détonations et l’explosion, emprunte le chemin de terre qu’on avait pris tout d’abord – elle nous dépasse ainsi sans faire attention à nous. À un moment, je repère un paysan qui rejoint notre chemin de terre depuis son champ, et qui est ébloui par mes phares. Je parviens à l’éviter sans souci, et peux maintenir une allure plus que correcte. Plus loin, cependant, un portail nous barre la route ; je ralentis, m’arrête, et demande à Fran d’aller l’ouvrir. Mais on entend des détonations à l’arrière, un cri de douleur, des balles qui sifflent autour de nous, dont une raye la carrosserie… Fran avait commencé à descendre, mais remonte immédiatement : une balle l’a effleurée à la jambe… J’essaye alors de foncer dans le portail pour le briser… mais le choc est rude, notre pare-brise vole en éclats, et le pneu avant gauche est crevé par une écharde ! Fran pousse à nouveau un petit cri de douleur…

 

Nous rejoignons cependant la voie rapide. Je poursuis un temps avec le pneu crevé, mais ça ne peut pas durer : au bout d’un moment, je suis contrainte de m’arrêter sur le bas-côté ; Fran et Patrick descendent pour s’occuper de changer le pneu (je me sens incompétente à cet égard)… Mais Patrick a toujours les organes perturbés, et doit s’arrêter pour vomir – il y a cette fois un peu de sang au milieu de la bile… Il est donc contraint de remonter dans la voiture, et, n’ayant guère le choix, je descends aider Fran pour changer le pneu. Nous débarrassons aussi le pare-brise des éclats les plus gênants. Tandis que l’aube se lève, je tente de redémarrer, mais le moteur grince un peu… C’est alors qu’une voiture se gare devant nous ; en sort une femme d’une quarantaine d’années, qui nous demande, pleine de bonne volonté, si on a un souci… Je ne sais trop que dire, essaye sans grande conviction de la baratiner, en faisant comme si j’étais un peu secouée par un accident, mais glisse un vague signe à Fran et Patrick pour qu’ils passent derrière elle et la maîtrisent. Fran s’approche d’abord de Patrick… qui lui dit qu’il vaut mieux qu’il monte avec la femme pour qu’elle le conduise à l’hôpital le plus proche, tandis que nous poursuivrons, Fran et moi ; mais Fran sait très bien qu’il finira alors en prison, et le lui dit… De mon côté, je demande enfin à la femme de nous conduire un peu plus loin – elle dit qu’il y a bientôt une station-service sur la route. Mais Fran passe derrière elle, je hoche la tête… et elle frappe la femme en haut du crâne : celle-ci tombe à genoux, un peu sonnée mais consciente ; je lui donne un coup de plus et elle s’effondre… Nous la ligotons avec le peu de matériel dont nous disposons, derrière la voiture pour ne pas attirer l’attention, et la mettons enfin dans le coffre de notre épave. Fran transvase nos affaires, dont les armes, dans notre nouveau véhicule, et nous repartons – je prends à nouveau le volant… Je réalise que Fran en a profité pour voler le portefeuille et les papiers de la conductrice – elle partage la petite monnaie, nous donnant un dollar à chacun (mais peut-être conserve-t-elle les billets ?), puis jette le portefeuille désormais vide par la fenêtre. Au bout d’un moment, nous repérons la voiture de Seth, qui nous fait signe ; elle est suivie par une autre voiture d’Irlandais, parmi lesquels Big Eddie ; je me gare à leurs côtés …

 

Sur l’astéroïde, Moira et Clive se sont réfugiés dans le grand bâtiment au « nord » ; Moira, plus précisément, se cache dans cuisine, tout à gauche, et perd de vue Clive ; on trouve à côté, dans l’ordre, un grand dortoir, un salon ou salle à manger, enfin une grande salle de bains. Johnny, dehors, s’adresse à Pete qui est terrorisé : « Pete, c’est toi ? » Le gamin reconnaît « La Brique », et lui répond par ce sobriquet ; mais il le voit armé d’une hache, et il est impossible d’ignorer les nombreux cadavres d’enfants qui parsèment la surface de l’astéroïde… Moira, à l’intérieur, demande à Clive de la rejoindre dans la cuisine – il étouffe quelques jurons, mais obtempère. Pete, dehors, a peur de Johnny : « T’approche pas ! » Mais « La Brique » lui dit qu’il n’a rien à craindre de lui (son rictus baigné de larmes ne le rend cependant pas très rassurant…) : « Tu sais bien que je ne te ferai pas de mal, Pete… ». Ce dernier lui demande s’il travaille pour « Siksxis »… Mais, quand Johnny s’approche encore, Pete s’enfuit en courant… Johnny se précipite derrière lui, au moins pour voir où il se rend.

 

Moira l’aperçoit par une fenêtre de la cuisine, elle tape à la vitre pour lui dire d’arrêter. Mais Johnny continue, après lui avoir adressé un regard indécis. Clive regarde Moira à la fenêtre, et passe sa main sur sa gorge d’un air interrogatif. Moira est interloquée : « Non… Non… Non ! » Clive lui demande si elle est sûre d’elle : « Oui ! » Moira change de sujet, elle dit qu’il faudrait voir s’ils pourraient monter dans le bateau ; celui-ci est en train d’accoster sur le quai, des cordages en sont lancés. Moira voit enfin des silhouettes en descendre : leur peau, nue, est très pâle, comme la Lune – et un brin répugnante… Un de ces êtres, qui regardent partout autour d’eux, crie le nom de « Siksxis ». Moira est très affectée par ce spectacle… Et les autres « marins » appellent « Siksxis » à leur tour. Moira poursuit cependant sur sa lancée, demandant à Clive si ça ne serait pas le moment d’aller sur le bateau, mais elle est visiblement confuse, et guère convaincante… Clive lui répond qu’elle fait ce qu’elle veut, mais lui, il se planque !

 

Johnny, de son côté, a rejoint Pete caché derrière un buisson, et lui demande calmement s’il sait comment partir d’ici. Pete répond qu’il n’en sait rien : il n’est pas comme eux ! (Johnny, en y repensant, se rend compte qu’il n’a pas entendu dire que les parents O’Reilly soient morts.) Moira veut rejoindre Johnny et Pete, elle passe par la fenêtre. Elle discerne les silhouettes des « marins », qui sont descendus sur le quai. Moira s’adresse à son tour à Pete : « Mon garçon, aide-nous s’il te plaît ! » Son ton plus maternel fonctionne autrement mieux que celui de Johnny… Mais Pete dit qu’il ne sait pas, il se cache des autres enfants – il les avait suivis parce qu’ils avaient l’air « cool », mais sans en savoir davantage, et notamment comment retourner sur Terre… Moira lui demande s’il sait quoi que ce soit quant au bateau qui est arrivé. Mais Pete a peur, et n’a pas forcément grand-chose à dire à ce sujet : ce sont des « commerçants », qui achètent des « trucs » à « Siksxis », qui est le maître, le professeur des enfants. Moira lui demande de qui il s’agit… et il répond que c’est Hippolyte Templesmith ; qui vient ici, des fois… D’après Pete, tous les passages se font en tout cas par le bâtiment abritant les cages, par lequel Johnny, Clive et Moira eux-mêmes sont arrivés. Moira cogne alors aux vitres de la cuisine, pour dire à Clive qu’ils vont tenter de quitter les lieux. Tous entendent cependant des bruits répugnants, évoquant des gens en train de se nourrir (probablement des cadavres des enfants…) ; puis résonne une voix évoquant des grognements tirés d’une gorge monstrueuse : « OK, cherchez, et on embarque les survivants ! » Et ils comprennent ça en anglais, tout en ayant le sentiment dérangeant qu’ils ne devraient pas pouvoir le faire, car ces mots n’avaient pas été prononcés en anglais…

 

À suivre…

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Roverandom, de J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

Roverandom, de J.R.R. Tolkien

TOLKIEN (J.R.R.), Roverandom, [Roverandom], édité par Christina Scull et Wayne G. Hammond, traduit de l’anglais par Jacques Georgel, illustrations de J.R.R. Tolkien, Paris, Christian Bourgois – Pocket, coll. Science-fiction – Fantasy, [1992, 1995, 1998-1999] 2013, 153 p.

 

L’œuvre posthume de J.R.R. Tolkien (le plus souvent éditée par son fils Christopher – mais ce n’est étonnamment pas le cas du présent petit ouvrage) est colossale : en volume, elle dépasse largement les textes publiés de son vivant. Le succès sans pareil du Seigneur des Anneaux aurait sans doute « légitimé » la parution de bien des fonds de tiroir – phénomène toujours à craindre en cas semblable… Et, à vrai dire, c’est longtemps l’impression que j’en ai retiré. Une erreur d’appréciation sur laquelle je suis depuis revenu.

 

Mais si bon nombre de ces ouvrages portent sur le « Légendaire », en étant par ailleurs d’un degré d’achèvement très variable (les livres lisibles pour eux-mêmes, quitte à être retouchés, que sont Le Silmarillion et Les Enfants de Húrin, étant complétés par les fragments arides mais fascinants des Contes et légendes inachevés et de « L’Histoire de la Terre du Milieu »), ce n’est pas le cas de tous, et on relève un certain nombre de textes qui s’en émancipent, même s’ils peuvent parfois (souvent ?) entretenir des liens indiscutables avec ce grand-œuvre. Longtemps, on a dû en ce domaine se contenter peu ou prou des trois contes de l’édition originale de Faërie et des Lettres du Père Noël, mais d’autres textes ont été publiés depuis (outre que ces deux anciens recueils ont été complétés), plus ou moins achevés eux aussi ; j’avoue ne pas connaître plus que ça ce versant de l’œuvre tolkienienne, sans doute dissimulé, par la force des choses, derrière la majesté et l’ambition du « Légendaire ». Toutefois, la lecture de Faërie confirme amplement que Tolkien était capable de briller bien loin de sa Terre du Milieu. Et c’est dans ce contexte que s’inscrit Roverandom, tout petit ouvrage étonnant, combinant à la fois des qualités littéraires qui lui sont propres et des thématiques érudites permettant d’envisager sous un angle un brin différent l’œuvre globale de Tolkien.

 

Roverandom est résolument un conte pour enfants – un élément supplémentaire dans le dossier envisageant Tolkien en aimable et attentif père de famille, régalant ses enfants de son imagination (comme dans Les Lettres du Père Noël à la même époque et, plus tard et surtout, Le Hobbit). En l’espèce, il s’agissait de consoler son deuxième fils, Michael, qui avait perdu un jouet qu’il adorait par-dessus tout – une petite figurine représentant un chien – sur une plage, lors de vacances de la famille Tolkien en 1925 (juste avant que le distingué professeur devienne plus distingué encore en allant enseigner à Oxford – le séjour à la mer était une célébration de cette nomination). Tolkien a conçu un conte afin d’aider son fils à digérer cette perte douloureuse, conte sur lequel il est revenu deux ans plus tard, en essayant de le coucher par écrit et de lui donner une forme plus ou moins définitive (rappelons que cela faisait alors une dizaine d’années déjà qu’il travaillait sur son « Légendaire ») ; il n’en est cependant rien sorti dans l’immédiat… Plus tard, cependant, Tolkien s’est lancé dans la rédaction du Hobbit – dans un contexte pas forcément très différent. Cette autre œuvre destinée aux enfants (mais probablement plus âgés quand même que Roverandom), par ailleurs bien plus ample, a cette fois eu les débouchés que l’on sait : le texte a été soumis à un éditeur, Allen & Unwin, qui s’est montré très enthousiaste et l’a bientôt publié – et le succès viendra. Aussi l’éditeur en question n’a-t-il guère tardé à demander à Tolkien s’il avait d’autres histoires du même tonneau. Le philologue oxonien a alors sorti de ses cartons le tapuscrit de Roverandom, qu’il a soumis pour lecture et éventuellement publication. Ce bref texte a lui aussi été bien accueilli (notamment par le fils de l’éditeur, Rayner Unwin, le critique ultime en l’espèce, qui avait adoré Le Hobbit, et a cette fois trouvé Roverandom « bien écrit et drôle »)… mais pas retenu pour autant. L’éditeur, en effet, incitait plutôt Tolkien à livrer un nouveau roman portant sur les Hobbits… Et Roverandom est ainsi retourné dans les cartons (pour n’en ressortir qu’en 1998 – bien après la mort de son auteur). Tolkien n’y est en effet pas revenu suite à ce « refus », et s’est attelé à la longue et exténuante tâche de la rédaction du Seigneur des Anneaux – nouveau roman « de Hobbit », certes… mais qui n’avait au fond, et bien vite, plus rien d’enfantin.

 

Alors, Roverandom, un fond de tiroir ? Matériellement, peut-être… Mais, si c’est sans doute une œuvre qui aurait dû être considérablement amendée dans l’optique d’une publication, elle n’en présente pas moins un certain degré d’achèvement qui la distingue de bon nombre des œuvres posthumes de Tolkien – et présente des qualités littéraires indéniables.

 

Il s’agit d’un bref conte, composé pour l’essentiel de trois parties, distinguées selon leur cadre – l’Angleterre tout d’abord, la Lune ensuite, le fond des océans enfin. Nous y suivons le petit chien Rover, qui a eu la mauvaise idée, sur une impulsion, de mordre un magicien aigri (dont nous apprendrons plus tard le nom, Artaxerxès), lequel, en guise de punition, a jeté un vilain sort sur l’animal agressif, le transformant en un petit jouet, une figurine de chiot – celle que Michael Tolkien adorait et avait donc perdue. Le jouet se rend bien compte qu’à l’instar de ses semblables il s’anime après minuit, mais ce n’est pas une vie… Aussi cherche-t-il à fuir, malgré l’affection que lui porte « Fistondeux » (le nom français pour « Little Boy Two » ; au passage, je suis assez sceptique quant à la traduction de Roverandom, et c’est peu dire, qui me paraît régulièrement tordue sans à-propos, et par ailleurs sans grande élégance, notamment en ce qui concerne les noms propres, mais cela va sans doute au-delà…) ; mais le petit garçon l’égare sur une plage… Là, le magicien Psamathos Psamathidès le trouve et, sans en faire de nouveau un vrai chien de bonne taille, il lui rend cependant quelques facultés utiles avant de l’envoyer sur la Lune, auprès d’un autre magicien, le Lunehomme (« the Man in the Moon »…), où il gagnera des ailes, rencontrera bien des créatures étranges et changera de nom (il y tombe en effet sur un autre chien du nom de Rover, le « Lunechien » – « the Moon Dog »… – et devient donc arbitrairement Roverandom), connaissant alors des aventures fantasques, qui se prolongeront ultérieurement sous la mer (là encore, il y aura un autre Rover, le « Merchien » – « the Sea Dog »…) – dans l’espoir, enfin, de redevenir un vrai petit chien…

 

Nous sommes sans doute très loin du « Légendaire » quant à la forme et au fond – et, à vrai dire, très loin aussi du Hobbit, qui sera ultérieurement la grande œuvre pour la jeunesse de Tolkien. Le ton est à la fois beaucoup plus enfantin, et par ailleurs beaucoup plus « classique ». On n’en fera pas pour autant un texte impersonnel : il y a bien du Tolkien dedans… Mais le ton renvoie davantage à un merveilleux un peu plus conventionnel et assurément enfantin, sans la majesté épique du Hobbit. Et les références sont comme de juste à chercher ailleurs, bien loin du terreau qui donnera la fantasy par la suite associée à Tolkien. Plusieurs pourraient être citées (et le sont dans les notes, nombreuses, mais qui m’ont paru d’une utilité et d'une pertinence variables), mais le goût de l’absurde, la multiplicité des niveaux de lecture (avec notamment les blagues que s’autorise le narrateur adulte), la densité extrême de l’action par ailleurs, les nombreux jeux sur le langage enfin (mots-valises et autres jeux de mots) peuvent renvoyer, pour citer un nom célèbre, à Lewis Carroll, d’une certaine manière – peut-être plus, cependant, celui de Sylvie et Bruno que des Alice (encore que, c’est à débattre).

 

Tout cela, en tout cas, est d’une grande légèreté – contrastant éventuellement avec des apports d’un autre ordre, infusant le texte, et donnant sans doute quelques indications sur la suite des événements : après tout, Rover devenu Roverandom, sur la Lune, est bien confronté à un grand dragon blanc ainsi qu’à des araignées géantes, et, plus tard, sous la mer, il aura affaire à l’Antique Serpent-de-Mer… On est tenté, bien sûr, et au-delà des seules sources historiques et mythologiques que Tolkien mentionne de lui-même dans un texte autrement bien plus enfantin (c’est aussi dans ce décalage, à l’occasion, que je pense à Sylvie et Bruno), d’y voir des préfigurations de sujets ultérieurs – en l’espèce Smaug, bien sûr, et les araignées de Mirkwood, mais ce n’est peut-être pas forcément très pertinent. Il en va sans doute de même pour les magiciens de Roverandom, qu’on tend instinctivement à rapprocher des Istari, Gandalf en tête – et ces fumeurs de pipe, tantôt joviaux, tantôt bougons, ont bien des traits que l’on retrouvera ultérieurement ; mais, là encore, c’est sans doute l’effet d’une lecture a posteriori, et la filiation est peut-être à relativiser… D’autres allusions sont en fait probablement plus sûres – qui concernent cette fois le « Légendaire » en cours d’élaboration, plutôt que les romans « de Hobbits » à venir ; sans doute y a-t-il bien quelque chose à relever dans l’évocation de ce monde plat, de cette Lune accessible aux voyageurs habiles... ou de ces îles tout à l’ouest, dissimulant aux yeux des mortels le pays des fées ! Le texte évoque par ailleurs à l’occasion la « Terre Centrale », je ne sais pas si cela renvoie à une expression anglaise différente de « Middle-Earth » ou s’il s’agit d’une nouvelle lubie…

 

L’intérêt de Roverandom est donc double : il s’agit à la fois d’un texte à lire pour lui-même, et d’un document utile à l’appréhension de l’œuvre de Tolkien dans son ensemble. C’est dès lors sans doute une lecture enrichissante. Mais est-ce, indépendamment du reste, un bon livre ? Là, je ne sais pas vraiment… Il y a des choses très appréciables dans tout ça : c’est frais, vif, léger, par ailleurs touchant si l’on a en tête l’image de ce brave professeur consolant son fiston d’une perte irréparable… Pourtant, j’avoue m’y être quelque peu ennuyé… et avoir trouvé la plume un brin lourde, tranchant dès lors de manière plutôt gênante sur la légèreté apparente du propos (peut-être, ici, le texte français est-il en cause, donc…). J’ai eu, enfin, au cours de ma lecture, la sensation d’un vide à combler – on y devine tant Tolkien, pourtant sincèrement impliqué dans son conte pour tout petits, tirer cependant son récit, à plus ou moins bon droit, vers son « Légendaire » autrement adulte… Roverandom, à cet égard, est autant une étape qu’une variation ; mais peut-être s’agissait-il en fin de compte d’une fausse route ? La demande d’Allen & Unwin pour un nouveau roman « de Hobbit », si elle a pu s’avérer frustrante sur le moment pour Tolkien, et si, toutes choses égales par ailleurs, elle a pu sembler quelque peu injuste, débouchera bien sur quelque chose d’une tout autre ampleur, et en même temps d’une singularité essentielle, qui fera la gloire de Tolkien. Je doute que l’on puisse vraiment envisager Roverandom, sereinement, en dehors de ce contexte crucial… Mais cela reste un peu plus qu’une curiosité.

 

(Avec un bonus : les quelques illustrations de Tolkien, fort jolies – dont deux en couleurs.)

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Lifeboat, d'Alfred Hitchcock

Publié le par Nébal

Lifeboat, d'Alfred Hitchcock

Réalisateur : Alfred Hitchcock

Année : 1944

Pays : États-Unis

Durée : 96 min.

Acteurs principaux : Tallulah Bankhead, Walter Slezak, John Hodiak…

 

Mon ciné-club familial périgourdin ne me laisse pas forcément beaucoup de choix quant à la programmation, mais je me suis autorisé quelques virées plus personnelles avec des films pas tout jeunes. Il y a peu, je vous avais ainsi parlé de mon revisionnage de La Corde, d’Alfred Hitchcock, fameux film « à dispositif » (en l’espèce, il s’agissait donc de l’illusion d’un plan-séquence unique courant sur tout le métrage). J’avais noté alors que c’était une des choses qui me fascinaient le plus chez Hitchcock, cette conciliation peut-être trop rare de l’art et du divertissement ; il ne s’agit justement pas de dire que ces deux dimensions sont exclusives, comme c’est trop souvent le cas – mais bien qu’un authentique artiste saura parfaitement produire un film offrant un beau spectacle au premier degré disons, sans pour autant s’imposer nécessairement les codes quelque peu fainéants du « film familial », qu’il sera bien au contraire en mesure de transcender – éventuellement au regard d’un défi technique, ou plus généralement d’un jeu sur les contraintes. Le cinéma de Hitchcock fournit bien des exemples de cette double ambition – si La Corde en est peut-être le plus radical exemple dans la filmographie du maître, c’est néanmoins un aspect que l’on retrouve dans bon nombre de ses films ; pour en citer parmi les plus célèbres, Fenêtre sur cour et Psychose, notamment, jouent bien dans cette catégorie. Mais cela vaut pour d’autres films, moins connus peut-être, même si pas forcément confidentiels pour autant – et par ailleurs pas moins bons dans bien des cas.

 

Et donc Lifeboat, antérieur à tous ceux que j’ai cités – mais qui est peut-être bien un des exemples les plus flagrants de cette approche. En fait, dès la rédaction de mon compte rendu de La Corde, je savais qu’il me faudrait revenir sur celui-ci… Il y a d’ailleurs une vague parenté entre les deux films – par exemple la collaboration entre Hitchcock et le scénariste Ben Hecht, non crédité ici mais qui a travaillé sur les deux films, entre autres ; on peut aussi mentionner le cas de Hume Cronyn, qui était à la fois acteur et scénariste : il joue dans Lifeboat, mais a participé à l’adaptation de la pièce de théâtre Rope’s End ; enfin, et de manière plus visible, les deux films jouent d’une certaine manière des codes du huis-clos, même si c’est joliment paradoxal dans le cadre de Lifeboat.

 

Lifeboat ne figure certes pas parmi les films les plus célèbres d’Alfred Hitchcock… et, à mon sens, c’est bien dommage : parce que ce film, pour avoir été boudé à sa sortie (le contexte y étant pour beaucoup, j’y reviendrai bien sûr), ne me paraît pas moins fréquentable que nombre des plus fameux chefs-d’œuvre de Hitch ; en fait, au-delà de ce caractère relativement confidentiel (qui lui fut imposé…), je n’hésiterai pas à dire que c’est un de mes films fétiches dans toute la carrière de l’indépassable réalisateur – un beau témoignage de son art, combinant défi technique, et écriture et réalisation virtuoses, reposant notamment sur un story-board d’une précision jusqu’alors inouïe et des dialogues touchant à la perfection, sublimés par une direction d’acteurs mémorable ; et, cerise sur le gâteau mais qui lui avait pourtant considérablement nui à l’époque, il se montre aussi rudement malin, plus subtil qu’on ne pourrait le croire dans son propos, et enfin délicieusement dérangeant…

 

Le pitch est pour le moins alléchant – et, par ailleurs, on le doit à quelqu’un de notable, et c’est peu dire : ni plus ni moins que John Steinbeck. Lifeboat est en effet l’adaptation d’une nouvelle du célèbre auteur de Des souris et des hommes et Les Raisins de la Colère, et c’est dans un premier temps lui-même qui a travaillé sur son adaptation… avant de jeter l’éponge… et, en définitive, de demander (vainement) que son nom disparaisse du générique – car Hitchcock et ses collaborateurs sur le scénario (Jo Swerling et Ben Hecht) avaient entretemps passablement changé la donne, et même trahi (mais pour le mieux en ce qui me concerne) le propos initial du récit…

 

Nous sommes en pleine Deuxième Guerre mondiale. Les journaux croulent sous les nouvelles évoquant des bateaux américains (entre autres) torpillés par les redoutables sous-marins allemands. Hitchcock y voyait un bon sujet pour un film, qui pourrait tout à la fois raconter une histoire selon son goût (avec le défi technique inhérent, très vite), tout en constituant sa contribution à l’effort de guerre. Car il ne fait aucun doute que Lifeboat, à la base, est conçu comme un film de propagande. Mais Hitchcock va tourner la chose à sa manière, et dépasser ainsi les attentes simplistes inhérentes à ce caractère « engagé »…

 

Le film commence sur un plan mystérieux, où l’on voit de nombreux objets, très divers, flotter dans l’eau – et bientôt on y devine des cadavres… C’est qu’un bateau américain a été torpillé par un sous-marin allemand ; et si celui-ci a fini par couler à son tour, il n’en a pas moins eu le temps de prolonger le massacre en visant délibérément les canots de sauvetage…

 

Il en reste un, cependant ; et le défi technique de Lifeboat consistera justement à en faire l’unique décor du métrage, sur une heure et demie. Le film est tourné en studio (on sait combien Hitchcock détestait les extérieurs, mais pouvait-il de toute façon faire autrement en l’espèce ?). Il y avait donc un plateau unique, avec un canot dans un réservoir, dont l’eau bouillonnait régulièrement, c’est peu dire, les ventilateurs se mettant alors également de la partie : les acteurs (ce « bétail » ?) ont du coup mouillé la chemise, pour le moins ; à vrai dire, le traitement que leur a imposé Hitchcock confine au sadisme ! Mais le résultat est là et bien là… Enfin, le fond – la mer et le ciel – était projeté sur un écran en arrière-plan (l’illusion fonctionne très bien, globalement – ce procédé dangereux est remarquablement employé ici). Le principe est que la caméra ne doit jamais quitter le bateau (même si, en de rares occasions, Hitch « triche » un peu – comme il le fera dans La Corde, en fait). Mais cette approche, du fait du pitch et des conditions de réalisation, débouche sur une ambition et un résultat étonnants : le film, alors qu’il se déroule dans un environnement par essence ouvert (mais le principe de la caméra à bord du canot interdit peu ou prou les plans larges affirmant cette dimension), fonctionne parfaitement comme un huis-clos…

 

Entrent donc en scène les personnages, qui, en s’accumulant dans cet espace extrêmement réduit (bien plus d’ailleurs que pour la plupart des huis-clos plus conventionnels) où ils s’entassent littéralement les uns sur les autres, fournissent la base du drame psychologique au cœur de Lifeboat (et compensant de manière appréciable son caractère initial d’œuvre de propagande). Le projet de Steinbeck était de faire une ode à l’unité du peuple américain, rassemblé dans sa diversité ; le résultat final s’éloigne pourtant régulièrement de cette base… car, comme de juste, les personnages à bord ne cesseront de se déchirer. Par ailleurs, le rôle principal – ou plus exactement le seul à avoir été confié à une star, le reste de la distribution est autrement plus confidentiel – est sauf erreur un rajout de Hitchcock au pitch de Steinbeck, et un rajout bienvenu : Tallulah Bankhead, diva théâtrale, crève littéralement l’écran dans son interprétation magistrale de Connie Porter, une journaliste sophistiquée et passablement cynique (l’idée était de placer dans ce canot de sauvetage la personne qui y serait le plus incongrue – ce qui valait à vrai dire tant pour l’actrice que pour le personnage incarné…), personnalité hautement complexe cependant, merveilleusement mise en valeur par des traits de caractérisation bienvenus, et quelques gimmicks savoureux (ainsi de ses innombrables répliques brodant autour d’un définitif « J’en ai parmi mes meilleurs amis… »). Elle est au départ seule dans le canot – avec ses valises, son coûteux manteau de vison, sa machine à écrire, son appareil photo… Mais elle est bientôt rejointe, notamment par son antagoniste Kovac (John Hodiak), le plus ou moins communiste, prolétaire jusqu’au bout des ongles en tout cas, par ailleurs porté sur l’autorité et les solutions radicales (c’était – sans surprise ? – le personnage point de vue dans la nouvelle de Steinbeck). Puis par d’autres figures encore, toutes ayant leur place dans ce microcosme étouffant : William Bendix joue Gus Smith (anciennement Schmidt…), marin mais surtout danseur émérite, en mauvaise passe ; la jeune première Mary Anderson incarne l’infirmière fragile Alice MacKenzie ; le vieux Henry Hull endosse le rôle de Charles D. Rittenhouse, richissime homme d’affaires incarnant l’ « American way of life » versant succès, ce en quoi il s’oppose sans doute, plus encore qu’à Kovac, à Stanley « Sparks » Garrett (Hume Cronyn), marin lambda et Américain moyen ; et il y a même à bord de ce canot – soyons fous – un Noir, George « Joe » Spencer (incarné par Canada Lee), inévitablement réduit par les autres et peut-être aussi par lui-même, en réflexe, à des stéréotypes : le domestique, le musicien (la majeure partie de la bande son repose sur son pipeau, même si « Ritt » le lui emprunte à un moment), l’ex-voleur même, et surtout peut-être le croyant – c’est à vrai dire un personnage d’essence angélique, sans doute un brin naïf, mais peut-être bien le seul à se montrer irréprochable en définitive ; la scène où il s’étonne de ce qu’on lui offre généreusement de prendre part aux votes à l’instar de ses compagnons blancs vaut cependant son pesant de cacahuètes…

 

Ce petit monde, comme de juste dans un huis-clos, ne va pas tarder à se déchirer – notamment parce qu’ils repêchent bientôt un dernier naufragé… qui est un marin allemand (incarné par Walter Slezak, parfait)…

 

Oui, nous sommes en 1944, et Lifeboat est un film de propagande. Le projet de Steinbeck mettait donc l’accent sur l’union des rescapés américains, plutôt que de se focaliser sur l’adversité. Mais celle-ci, dès l’instant qu’elle est envisagée, ne peut s’autoriser la moindre équivoque : le marin allemand est un ennemi – il est, comme ça ne fait bien vite guère de doute, le « méchant » de l’histoire.

 

Et pourtant, les choses sont en fait beaucoup plus compliquées que ça... Car « Willy », le nazi (dont on comprendra au bout d’un moment qu’il n’était pas un marin lambda, mais bien le capitaine du sous-marin qui a agressé si sauvagement les Américains – la nouvelle de Steinbeck ne révélait semble-t-il rien à cet égard), est un personnage complexe lui aussi, et son rôle sur le canot amène bientôt tout un chacun à se poser tout un tas de questions désagréables, dont les réponses le sont plus encore – quand elles existent : ce n'est probablement pas toujours le cas... et cela ne fait qu’accroître les tensions à bord. Oui, c'est un salaud ; mais c’est un salaud habile, étrangement charismatique sous ses dehors de brave gars à la bonne bouille et à l’embonpoint marqué. Et son discours, de manière générale, s’avère bien plus réfléchi que celui des autres naufragés – ce qui les conduit immanquablement, mais le spectateur tout autant, à se demander si, d’une certaine manière, il n’aurait pas raison… Aïe !

 

Mais c’est ce qui en fait un des plus fascinants « méchants » du cinéma de Hitchcock – et peut-être même le meilleur (j'assume). Car, sous ses dehors bonhommes, il a plus que jamais, plus que tout autre, le charme du diable...

 

Mais du coup, le scénario retravaillé par Hitchcock, Jo Swerling, et Ben Hecht ne correspond plus guère, en définitive, aux attentes simplistes associées à un pur film de propagande. Oui, il est beaucoup plus compliqué que ça... et la critique, si elle n’a pas manqué d’admirer la technique virtuose du film – incontestable –, n’a pas non plus tardé à se montrer plus récalcitrante quant au fond du film (et Steinbeck de même, donc) ; certains sont même allés jusqu’à laisser entendre que Lifeboat avait un contenu « pro-nazi » ! Ce qui est bien d’une absurdité sans nom, mais témoigne des difficultés que soulevait le contexte...

 

Mais cela ne s’arrête pas là ; et peut-être les critiques ont-ils été en définitive encore plus choqués par cette terrible scène où l’unité voulue par Steinbeck à la base se réalise enfin, mais de la pire manière ; car, quand les « gentils Américains », confrontés au « salaud nazi », parviennent enfin à agir de concert, ils donnent l’impression d’une meute de loups – bien loin de tout héroïsme de pacotille, et de toute vaine gloriole patriotique, le lynchage de « Willy » s’avère douloureux, presque scandaleux (quand bien même la simple question de la survie le justifie sans l’ombre d’un doute, mais en évacuant les beaux principes, ce qui fait toujours mal) ; en fait, c’est probablement une des scènes de meurtre les plus insoutenables de tout le cinéma d’Alfred Hitchcock – anticipant peut-être la fameuse séquence de l’assassinat interminable dans Le Rideau Déchiré, rappelant combien la mise à mort de qui que ce soit, y compris un ennemi certifié et un salaud de première, est un geste horrible, et même terrible, et ô combien plus difficile à commettre que les exécutions rapides du cinéma hollywoodien classique ; de ces westerns par exemple où le méchant tombe dans le duel épique le confrontant au héros fort de son bon droit, mort en un coup, et c’est bien fait, et s’écroulant au sol sans plus de conséquences, en faisant un beau cadavre immaculé… C’est peu dire : cette scène cruelle laisse un goût amer en bouche. Une chose de plus, sans doute, expliquant l’hostilité de la critique quant au fond du film… Lifeboat, certes, ne s’arrête pas là ; et la toute fin, peu ou prou inévitable, relativise l’horreur de ce qui a précédé... encore que, une fois de plus, c'est sans doute plus compliqué que ça.

 

Et c’est sans doute la phrase qui résume le mieux Lifeboat, en fait : c’est plus compliqué que ça…

 

Toujours est-il que ces mauvais retours ont coulé (si j'ose dire, aha) le film à sa sortie... de manière profondément injuste et témoignant d'une vue bien courte. Compréhensible, cependant : le contexte autorisait-il une autre réaction ?

 

Mais de l’eau a coulé sous les ponts, heureusement, et on peut bien apprécier aujourd’hui Lifeboat pour ce qu’il est : un film que je n’hésiterai pas un seul instant à qualifier de magistral. Bien sûr, il est superbement filmé – le défi technique a été relevé haut la main, pour un résultat irréprochable – et, après tout, même les critiques les plus hostiles au film à sa sortie n’ont semble-t-il pas osé nier ce fait. Il est aussi merveilleusement écrit et interprété : les dialogues sont très forts, mais aussi très justes – participant pleinement de cette dimension de « drame psychologique », compensant (heureusement sans doute à nos yeux de spectateurs tardifs) la dimension purement propagandiste qui nous l’aurait probablement rendu indigeste. Et le résultat est d’autant plus appréciable qu’il se montre donc immanquablement troublant, délicieusement dérangeant…

 

Ce film, aujourd'hui, ne mérite que davantage qu'on s'y attarde – en oubliant les bêtes préventions (quand bien même fort compréhensibles du fait du contexte) qui lui ont nui à sa sortie.

 

Vraiment, j'aime beaucoup ce film – il m'épate à chaque fois.

 

(Et, pour conclure sur un plan plus accessoire et léger, c'est aussi le caméo le plus inventif et rigolo de toute la filmographie d'Alfred Hitchcock...)

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