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Vie de Wankyû, d'Ihara Saikaku

Publié le par Nébal

Vie de Wankyû, d'Ihara Saikaku

IHARA SAIKAKU, Vie de Wankyû, [Wankyû Issei no Monogatari], traduit du japonais par Christine Lévy, [préface et notes de Christine Lévy?], illustrations de Makieshi Genzaburô, Arles/Paris, Philippe Picquier, [1685] 1990, 109 p.

 

SAIKAKU ET LE GENRE UKIYOZÔSHI

 

Côté littérature classique japonaise, je me suis engagé il y a quelque temps de cela dans un gros morceau : Le Dit des Heiké. Mais entrecouper la chose peut s’avérer bienvenu… Par exemple avec ce livre autrement court (c’est peu dire : la centaine de pages de cette édition n’est atteinte qu’au travers de nombreux sauts de pages et illustrations, sans même parler des abondantes notes de fin de chapitre ; on en fait un « roman », à bon droit sans doute dans son contexte éditorial, mais selon nos critères contemporains cela relèverait bien plus de la nouvelle – peut-être même pas de la novelette ou novella), signé Ihara Saikaku, nom de plume (plus souvent abrégé en Saikaku tout court) de Hirayama Tôgo.

 

Saikaku, je l’avais déjà croisé dans la fort belle anthologie Mille ans de littérature japonaise, où j’avais beaucoup apprécié les extraits de son roman (le premier) Un homme amoureux de l’amour. Convaincu par cette expérience, je m’en suis depuis procuré plusieurs autres œuvres, dont le présent roman est la plus courte. Je m’attendais à y retrouver les thèmes essentiels de Un homme amoureux de l’amour, et il y a bien de ça… et en même temps c’est tout autre chose.

 

Une belle illustration, dès lors, de ce genre romanesque dont on a fait de Saikaku le fondateur, à savoir l’ukiyozôshi, ou « écrits du monde flottant » (parent du style pictural ukiyo-e ?), souvent caractérisé par son réalisme bourgeois à l’extrême limite du prosaïsme, et, en même temps, par une certaine prédilection pour les thèmes galants voire clairement érotiques, bien distincts en cela de leur traitement dans les œuvres plus « aristocratiques » des ères précédentes. Au fur et à mesure, toutefois, et en fait dès Saikaku, le genre en est venu à traiter d’une multitude de sujets…

 

Mais rappelons, au passage, que le développement de cet art romanesque à cette époque (disons la deuxième moitié du XVIIe siècle, en pleine ère Edo) tient pour partie à des bouleversements dans l’économie du livre, accompagnant des évolutions sociales notables ; dans ce contexte, les romans de Saikaku font clairement figure d’œuvres populaires – et ont d’ailleurs remporté très vite un beau succès commercial. Ce qui n’a pas été sans s’accompagner d’inévitables jugements de valeur : une littérature populaire n’est au mieux qu’une sous-littérature, c’est notoire… C’était alors son image. Mais les jugements ont changé : aujourd’hui, Saikaku est unanimement considéré comme un des trois grands écrivains de l’époque Edo – lui en tant que romancier, à ses côtés Bashô pour la poésie, et Chikamatsu Monzaemon pour le théâtre.

 

LA FIGURE DE WANKYÛ (ET QUELQUES AUTRES)

 

La Vie de Wankyû date de 1685 ; son attribution à Saikaku ne fait aujourd’hui plus aucun doute, s’il y a eu une hésitation à ce sujet pendant quelque temps. L’auteur s’inspire d’un personnage authentique, du nom de Wanya Kyûemon, un jeune bourgeois porté à dépenser sans compter, tout particulièrement auprès des courtisanes des quartiers de plaisir (en l’espèce surtout celui d’Osaka, cadre essentiel du roman).

 

Le bonhomme, à la fois galant et un brin ridicule, peut, je suppose, évoquer un ersatz plus moderne de Heichû dans Le Dit de Heichû ; en sens inverse, le tableau de ses déboires n’a pas été sans me rappeler – très fortement – une œuvre postérieure d’un siècle, la Fricassée de galantin à la mode d’Edo signée Santô Kyôden – ce dernier a-t-il été inspiré, ou était-ce simplement un thème commun sur lequel broder ? Aucune idée…

 

Peu importe. Notons simplement que, déjà à l’époque, avant même que Saikaku, son contemporain, n’écrive son roman, le personnage avait été intégré à la littérature – plus particulièrement au théâtre, et Saikaku lui-même l’évoque.

 

LA VIE DE WANKYÛ ET UN HOMME AMOUREUX DE L’AMOUR

 

Le point de départ pourrait être similaire à celui d’Un homme amoureux de l’amour – avec un même bourgeois dépensant à tour de bras dans les quartiers de plaisir… Mais le ton est pourtant bien vite différent, si les tous premiers chapitres peuvent s’accommoder de cette éventuelle parenté.

 

Un homme amoureux de l’amour, pour ce que j’en ai lu, est un roman enjoué et drôle, où l’érotisme exacerbé a quelque chose de ludique et badin qui se libère très vite, et en ricanant, des prescriptions morales… La Vie de Wankyû a une approche assez différente – et si le héros a d’emblée quelque chose de comique (via le ridicule, à la différence de l’Homme amoureux de l’amour), il se mue pourtant au fur et à mesure en une figure autrement plus sombre, et peut-être même tragique…

 

Et la morale refait peut-être ainsi son apparition – même si je ne suis pas bien certain de ce qui doit être pris au pied de la lettre et de ce qui est avant tout ironique, chez un auteur qui, à maints égards, avait fait de la débauche bourgeoise son commerce…

 

Quoi qu’il en soit, si l’on rit au début, on ne rit plus à la fin – et Wankyû, qui tantôt agaçait, tantôt faisait rire, susciterait presque à la fin, sinon des pleurs (mais pourquoi pas ? C’était semble-t-il l’optique adoptée par le spectacle théâtral dont Saikaku se fait l’écho), du moins une certaine compassion…

 

DÉPENSER – TOUJOURS PLUS

 

Tout commence pourtant très bien : Wankyû est un bourgeois d’Osaka, dont le commerce autorise un train de vie relativement dispendieux. Mais tout change quand Benzaiten, déesse de l’abondance, dans un rêve débarrassé de toute pompe religieuse, attribue à Wankyû une fortune considérable… dont elle semble aussitôt savoir qu’il en fera mauvais usage.

 

En effet : Wankyû ainsi béni dépense sans compter dans les quartiers de plaisir et ailleurs. Ce bourgeois n’en est pas un au sens où nous l’entendons en Occident dès lors qu’il s’agit du rapport aux choses matérielles et à l’argent : bien au contraire, il se montre dispendieux et fastueux à l’instar d’un noble… Et le trésor dont Wankyû hérite, dans ces conditions-là, ne peut faire long feu.

 

LA PENTE FATALE

 

Le roman consiste en une succession de très brefs chapitres, séparés en deux parties : dans la deuxième, le liant est essentiel, les tableaux se suivent directement, là où la première partie est plus libre – et cela participe sans doute de l’effet produit sur le lecteur.

 

Nous enchaînons donc tout d’abord les séquences où Wankyû dépense sans compter, tout particulièrement pour s’attacher les services des plus belles des courtisanes – tant qu’à faire ces rares tayû qui sont l’élite de la profession. Mais l’argent lui glisse décidément entre les doigts – en fait, il ne « s’attache pas », dépensant au gré des circonstances sur des impulsions irrépressibles…

 

Une mendiante, dans une scène assez forte, lui donne à cet égard une « leçon de dignité » qu’il n’est tout simplement pas en mesure de comprendre – aussi jette-t-il dans la rivière la coquette somme qu’il comptait donner à la mendiante quand celle-ci l’a refusée, lui demandant une simple piécette…

 

La chute est ici entrevue, qui devient inévitable à partir d’une scène où l’on conçoit plus que jamais le caractère pathologique du rapport de Wankyû à l’argent : sa propre femme, en dépit des dettes qui s’accumulent, lui offre une somme assez conséquente… pour s’attacher les services d’une tayû tout particulièrement notable, du nom de Matsuyama ! Qui n’était d’ailleurs pas sans éprouver quelque sentiment pour notre bourgeois frivole… Mais celui-ci, en chemin, dépense toute cette somme sur un nouveau coup de tête : il ne « libère » donc pas (ou ne « rachète » pas…) Matsuyama… qui ne s’en remettra pas. Son couple pas davantage...

 

LA FOLIE S’EMPARE DE WANKYÛ

 

Wankyû non plus ne s’en remettra pas. Matsuyama hantera ses pensées jusqu’au terme – fatal. Quoi que fasse pour lui son entourage, et tout particulièrement son compagnon Sôhachi, autrement sensé et admirablement dévoué, Wankyû s’enfonce dans une spirale de dettes : accumulant les obligations auprès de tous, il ne s’en libère jamais, et sa prodigalité insane lui interdit d’accomplir les beaux gestes généreux qu’il promet à tout va – peut-être même sincèrement (la scène la plus forte, ici, concerne un jeune garçon que Wankyû prétendait tirer de la misère et abriter dans une jolie maison…).

 

Et, les dettes s’accumulant, Wankyû perd bien plus que sa crédibilité de bourgeois : il sombre peu à peu dans la folie… Mendiant sans bien s’en rendre compte, moine même sans même percevoir ce que cela devrait impliquer, Wankyû erre de par le monde, des paroles incompréhensibles aux lèvres, et le souvenir de Matsuyama l’obsédant sans qu’il sache bien pourquoi.

 

Les aumônes dont il bénéficie, il les dilapide aussitôt, bien sûr – ce sont autant d’attaches qui se perdent à chaque fois… jusqu’à ce qu’une provocation dont il n’avait pas bien conscience sans doute lui vaille d’être précipité dans les flots, et de s’y noyer…

 

SE RECONNAÎTRE EN WANKYÛ

 

Je ne m’attendais franchement pas, après Un homme amoureux de l’amour, à tomber sur un Saikaku « moraliste »… C’est au point, en fait, où je ne suis pas bien certain d’avoir perçu comme il le faut le propos de l’œuvre, d’une ironie qui a pu m’échapper après les premiers tableaux ouvertement cocasses…

 

Mais il y a sans doute à cela une autre raison – et c’est que, toute galanterie, guère dans ma nature (hein), mise à part, je me suis identifié au dépensier Wankyû… J’ai, encore que dans des proportions inévitablement bien moindres – je n’ai bien sûr jamais eu de fortune entre les mains… – un même rapport pathologique à la dépense, une même propension à me laisser aller à des coups de tête regrettables (pour moi, mais éventuellement aussi pour d’autres). Aussi le récit de Saikaku ne m’a-t-il pas laissé indifférent sous cet angle… L’ai-je trop pris au sérieux, du coup ? C’est possible – je n’en sais rien…

 

L’HABILETÉ DE SAIKAKU

 

Quoi qu’il en soit, j’ai retiré de cette brève lecture un indéniable plaisir – aussi masochiste puisse-t-il paraître, ces éléments pris en considération. La langue habile de l’auteur s’allie à la finesse de ses portraits psychologiques et à l’authenticité des cadres qu’il met en scène pour produire un effet d’immersion admirable – le réalisme affiché de Saikaku introduit le lecteur dans un monde qui, au travers de son art romanesque, garde tout son cachet, et demeure étonnamment vivant.

 

Cette Vie de Wankyû m’a donc surpris – mais aussi pleinement convaincu, illustrant joliment combien l’ukiyozôshi, dès Saikaku, pouvait en fait évoquer des thèmes très différents, éventuellement sous une similarité de façade. Et je ne m’en tiendrai pas là...

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (03)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (03)

Troisième séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme, larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici, et la précédente séance .

 

Je maîtrisais. Le joueur incarnant Sekine Senzô, l’onmyôji, était absent – il ne reprendra a priori pas, le personnage est donc géré en PNJ. Les PJ présents étaient donc Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, et Masasugi Takemura, l’ancien soldat.

 

I : DANS LE DOUTE, À HIZOTACHI

 

[I-1 : Ayano, Hideto, Yasumori, Takemura : Takeshi ; « le Messager », Bentei] Les personnages s’entretiennent avec Takeshi, chef du village de Hizotachi, sur la suite des événements. Il leur a mentionné la forteresse d’Ashiga Tomo (assez loin d’ici, à environ deux semaines de marche), où il pense qu’ils pourront trouver des éléments concernant l’histoire du sabre – ils ne savent par contre pas rien des périples du « Messager » avant son passage éclair à Hizotachi, ou il n’a guère vu que le forgeron, Bentei. Mais Takeshi, qui a développé avec l’âge certaines connaissances ésotériques, n’a pas manqué d’évoquer la « mauvaise étoile » de l’étranger… mais tout autant celle des personnages ; il a compris à demi-mots leur situation, en dépit des précautions de Ayano et Hideto notamment, évoquant un voyage jusqu’aux environs de Fukuoka, et une halte dans un hameau à quelque distance de Hizotachi (pour expliquer pourquoi ils ne s’attardaient pas sur place). La question du mariage annulé de Yôko, la fille de Takeshi, pour cause de disparition du fiancé Ito, n’a guère été évoquée – le vieil homme semblant considérer que cette affaire, si elle l’affecte énormément, n’a pas de vrai lien avec les préoccupations des personnages.

 

[I-2 : Yasumori, Takemura : Takeshi ; Kuchi] Yasumori se demande ce que Takeshi pourrait savoir de Kuchi la Vieille, la grand-mère intrigante du chef du village de Kengo – ses connaissances ont l’air vastes… Peut-être même sait-il quelque chose concernant leurs ancêtres et les liens les unissant, les liant aussi au sabre – ainsi que Kuchi, justement, avait laissé entendre ? Takeshi revient sur l’idée que le sabre est lié aux guerres avec la Corée dans une époque très reculée – mais ne sait rien de plus précis ; c’est bien pour cela qu’il avait mentionné la forteresse d’Ashiga Tomo. La généalogie maudite peut remonter à quinze siècles… ce qui explique assez que cinq personnes aussi différentes en soient aujourd’hui affectées ; à vrai dire, qu’ils aient tous conservé un lien avec Kengo, plus ou moins, est en soi étrange, pour le coup, et évocateur d’une forme de fatalité. Concernant Kuchi, quand Yasumori lui demande s’ils auraient pu se connaître enfants, Takeshi hésite un instant, puis confesse qu’il ne l’a jamais connue petite fille – quand lui-même était un petit garçon, elle était déjà vieille… Yasumori le remercie humblement pour ses réponses. Takemura reste en retrait, mais hoche la tête à la réponse concernant Kuchi – il partageait à son égard le même sentiment que Yasumori.

 

[I-3 : Ayano, Hideto : Ito, Yôko, Akane, Takeshi] Ayano est intriguée par la disparition d’Ito, et aimerait s’en entretenir avec Yôko, ou peut-être d’abord Akane, l’épouse de Takeshi, « entre femmes ». Ni Yôko ni Akane ne sont dans la pièce où ils discutent avec Takeshi, mais Ayano, qui est déjà venue à Hizotachi, suppose qu’elle pourra sans trop de difficultés trouver Akane dans la maison commune pour évoquer la question. Elle dit à Takeshi qu’elle souhaiterait parler à son épouse, il n’y voit pas d’inconvénient – il n’indique pas de direction, mais laisse visiblement à Ayano la possibilité de déambuler dans la demeure. Hideto se joint à elle.

 

[I-4 : Yasumori : Takeshi] Yasumori rassure Takeshi : ils ne lui causeront aucun ennui, et partiront après déjeuner – peuvent-ils d’ici-là refaire leurs provisions dans le village ? Takeshi acquiesce. Il y a une sorte de magasin général où ils trouveront sans doute de quoi faire. Takeshi se montre courtois – il leur faudra partir le soir au plus tard, il le laisse entendre sans le dire frontalement, mais d’ici-là, et en dépit de tout, ils sont les bienvenus.

 

[I-5 : Yasumori, Ayano, Hideto, Takemura : Takeshi, Sekine Senzô, Bentei, Akane, Noboru, Sanzo] La conversation avec Takeshi achevée, tous se retirent – à l’exception de Senzô, qui souhaite poursuivre la conversation avec le chef du village : certes arrogant et hautain de nature, il a pourtant compris que Takeshi disposait de véritables connaissances ésotériques… Les autres ont chacun affaire de leur côté, mais Yasumori leur propose de se retrouver après le déjeuner à la forge de Bentei. Tandis qu’Ayano et Hideto partent à la recherche d’Akane, Yasumori, qui prend donc sur elle de s’occuper de l’intendance, fait signe à Takemura, pour échanger quelques mots en privé. Quelle que soit la destination qu’ils emprunteront, il leur faudra être parés à toute éventualité : la rixe au relais de Noboru avec Sanzo n’était guère qu’un amuse-bouche… Takemura saisit l’occasion : encore qu’il proteste du contraire, il en veut toujours à la jeune fille pour l’avoir dissuadé de dégainer son sabre face au rônin ivre – le combat était trop inégal, dans ces conditions… et l’issue aurait très bien pu être fatale ! Yasumori lui présente platement ses excuses. Quoi qu’il en soit, en cas de nouveaux affrontements, Ayano et Hideto ne seront sans doute guère utiles – seul Takemura sait se battre, si Yasumori elle-même se débrouille avec un arc…

 

[I-6 : Takemura : Takeshi] Mais Takemura avait gardé pour lui quelque chose qui le tracassait… Il retourne brièvement voir Takeshi, qui n’en est guère surpris. Outre la malédiction à proprement parler, le sabre a-t-il d’autres facultés sortant de l’ordinaire, à ce qu’il en sait ? Mais il n’en sait rien… Takemura sait qu’il s’agit d’une très bonne arme. [Concrètement, elle lui donne, à lui qui sait se servir d’une telle arme, un bonus de Compétence ainsi que de Dégâts.] Takemura est obnubilé par l’arme, mais n’en apprendra rien de plus de la sorte… Frustré, il se retire à nouveau. Supposant qu’il a mieux à faire, il décide de parcourir les environs, en faisant une sorte de repérage – notamment pour un endroit où passer la nuit, et éventuellement trouver des passages « dangereux » ou présentant d’autres particularités utiles… Il chasserait bien, mais n’a pour arme que le katana, qui n’y est guère approprié… Il espère reprendre ses esprits en arpentant ainsi la forêt.

 

[I-7 : Ayano, Hideto : Akane ; Ito, Yôko] Ayano et Hideto se rendent auprès d’Akane pour la saluer ; Hideto, évoquant la situation de Yôko sans autres préambules, propose ses services d’apothicaire itinérant – avec succès, il sait se vendre et mettre en avant son petit commerce : les servantes d’Akane sont intéressées elles aussi. Akane est usuellement d’un naturel conciliant, ils le savent pour être déjà maintes fois passés par Hizotachi. Ayano perçoit cependant, sous sa dignité de vieille bonne femme maîtresse du village, une tristesse marquée – probablement en lien avec le mariage annulé ; elle essaye de le masquer, mais n’y parvient pas très bien… Cependant, le bagout commerçant de Hideto la dégrise peut-être un peu. Ayano lui fait part de sa compassion. Hideto lui demande où se trouve Yôko. Akane explique que sa fille est très triste, et erre ces temps-ci de par le village, ou dans la forêt parfois… Ayano, théâtrale et démonstrative, tout en faisant preuve du minimum de retenue, s’approche de la vieille femme ; Takeshi leur a appris la disparition d’Ito, mais ils n’en savent pas davantage. Peut-être peuvent-ils faire quelque chose ? Un malheur l’accable ainsi que ses camarades de route, peut-être y a-t-il un lien entre ces affaires ? L’évocation à demi-mots du drame du mariage replonge Akane dans sa morosité – elle ne cesse de ruminer ; elle aimerait s’en libérer, mais sa position de mère et d’épouse du chef du village le lui interdit… Ayano dit comprendre son malheur ; si elle en a l’occasion, elle parlera avec Yôko, dont elle garde un bon souvenir… Akane approuve, mais retourne bien vite à ses tractations avec Hideto – habile à vendre ses produits. C’est pour elle le meilleur moyen de remiser de côté ses ruminations…

 

[I-8 : Ayano : Akane] Ayano comprend qu’il pourrait être efficace, pour changer les idées d’Akane, de mettre en scène un petit spectacle – mais il lui manque son matériel habituel, ses marionnettes notamment ; et, elle a beau chercher, elle ne trouve pas de vrai spectacle de substitution – ses marionnettes lui manquent, et faire autre chose, contrainte et forcée, l’ennuie profondément : elle pourrait se contenter de faire la conteuse, mais, au fond, cela la frustre plus qu’autre chose, et, peu inspirée, elle préfère donc faire l’impasse. La ville lui manque, par ailleurs… Elle songe à Fukuoka, qui n’est pas forcément sur leur route – mais doit faire face à ce pénible souci : même si elle se procurait de nouvelles marionnettes, la malédiction lui interdirait de les transporter, comme avant, à dos de mule…

 

[I-9 : Yasumori : Ito, Bentei] Yasumori se rend au magasin, opérant une commande de divers achats – elle repense à tout ce qui leur a manqué jusqu’alors, d’autant qu’ils sont partis précipitamment de Kengo : des provisions (viande séchée, riz, un peu de saké…), davantage de corde, de quoi faire du feu, de l’huile, deux lanternes, un manteau de paille, des linges, du fil… Il faudra répartir le poids entre tous. Elle discute un peu avec le marchand, le flattant – ce qu’elle fait toujours ; le marchand joue le jeu, mais ne se fait pas d’illusions sur la qualité de ses produits… A-t-il vu le monde ? Non, il n’a guère quitté ce village, ayant hérité ce magasin… Yasumori évoque alors la disparition d’Ito – apprenant qu’il était le fils du chef d’un village voisin ; le mariage était bien sûr arrangé ; la population se réjouissait d’avance des festivités, et a du coup été frustrée dans ses attentes. Le marchand trouve certes cette disparition étrange – comme tout le monde : on ne conçoit pas qu’Ito soit parti tout seul sans raison, il a dû lui arriver quelque chose… Les environs du village sont-elles dangereuses ? Pas forcément – en cette ère de décadence, il y a bien des bandits ou autres, mais pas plus qu’ailleurs… Et le marchand n’a pas de noms à proposer. Yasumori le quitte le temps qu’il prépare sa commande – disant qu’elle a rendez-vous à la forge de Bentei ; un très bon artisan ? Oui, oui, bien sûr…

 

[I-10 : Yasumori : Sekine Senzô, Takeshi] Yasumori retourne à la maison commune. Senzô monopolise toujours la conversation de Takeshi – ils parlent à voix basse. Yasumori, l’air de rien, veut épier leurs paroles, mais tant le volume sonore de leur conversation que leur emploi de notions éventuellement pointues l’empêchent de saisir quoi que ce soit ; elle n’est pas suspecte pour autant.

 

[I-11 : Hideto : Yôko] Hideto, ses affaires terminées, décide d’aller faire un tour dans la forêt – dans le vague espoir d’y croiser Yôko… mais ce n’est pas le cas. Il trouve cependant des plantes et racines utiles pour préparer de futures potions.

 

[I-12 : Takemura : Yasumori] Takemura était parti repérer les environs. Il cherche un endroit abrité du vent, prêt d’une source d’eau, et relativement discret ; ayant en tête l’histoire du fiancé disparu, même si elle le préoccupe moins que le sabre, il garde les yeux ouverts. La région est assez idyllique, la forêt est giboyeuse (peut-être Yasumori pourrait-elle faire la démonstration de ses talents avec un arc…) autant que belle – mais il est trop oppressé pour en retirer véritablement du plaisir. Il ne croise personne ; il trouve des endroits où ils pourraient s’installer, pas très loin du village – son entrainement de soldat a laissé son empreinte. Par contre, il ne trouve rien qui sorte de l’ordinaire, et pas davantage en ce qui concerne des lieux propices à des embuscades ou ce genre de choses. Pragmatique, il en prend acte et retourne au village.

 

[I-13 : Ayano, Yasumori, Takemura : Sekine Senzô, Fuji Motohiro ; Ito, Yôko] Ayano est restée dans la maison commune – ainsi que Senzô ; Yasumori puis Takemura y reviennent également, tandis que Hideto parcourt encore les bois. Il y a un autre visiteur : un moine au biwa du nom de Fuji Motohiro, aveugle (a priori…), conteur voyageant d’un village à l’autre pour réciter devant son public Le Dit des Heiké, qu’Ayano avait déjà eu l’occasion de croiser ; elle le sait sympathique, mais un peu filou sur les bords – faisant partie du métier, elle n’a toutefois rien à craindre de sa part. Elle discute aimablement avec lui – il est arrivé le lendemain de la disparition d’Ito, soit cinq jours plus tôt ; son séjour n’est guère enthousiasmant – il ne va pas s’attarder beaucoup plus, et semble un peu las de conter toujours les mêmes histoires pour un public qui ne s’en lasse pas après des siècles de récitation… L’ambiance ici ne lui pèse pas ? Un peu, forcément… mais c’est un sujet de ragots au village ; ça tiendra ce que ça tiendra – et les villageois ont besoin de se changer les idées, alors… Ayano lui demande s’il n’a pas vu Yôko – il la reprend avec un sourire : il ne voit personne… On parlait d’elle, mais c’est son problème avec les jolies jeunes femmes : il ne peut pas en profiter comme tout le monde… Pas la moindre idée d’où elle pourrait se trouver ? Non… Ça aussi, c’est moins facile pour un aveugle… Ayano dit qu’elle sera ravie de l’assister s’il donne une récitation dans l’après-midi : c’est effectivement le cas, et il accepte volontiers.

 

[I-14 : Takemura, Hideto : Bentei ; « le Messager »] Après avoir déjeuné à la maison commune, les personnages se retrouvent à la forge de Bentei – qu’Ayano et Hideto avaient déjà croisé. Il y a une cassure assez franche entre son rôle et l’image qu’on lui accole d’une part, et son comportement d’autre part : c’est un colosse, mais étrangement timide – ça va plus loin qu’une simple déférence. À voir tout ce monde débarquer dans sa forge, il a presque un mouvement de recul – mais, commerçant, il doit faire avec… Takemura s’approche, lui tendant le sabre (dans son propre fourreau, ils avaient opéré une substitution : le fourreau du sabre maudit, et le vieux sabre de Takemura dedans, sont dans le sac de Hideto), avec un rien de grandiloquence ; il en sort dix centimètres du fourreau, et dit au forgeron qu’ils auraient des conseils à lui demander à propos de cette arme sortant de l’ordinaire. Passé un sursaut de surprise, Bentei s’approche, et reconnaît visiblement le sabre ; il s’étonne : où est le fourreau ? Takemura explique la substitution, et offre de lui montrer le fourreau, s’il veut le revoir – pas forcément, c’est simplement qu’il avait travaillé dessus… Takemura avait repéré des marques de réparation récente, mais ça lui était sorti de la tête. Le forgeron a-t-il remarqué quoi que ce soit durant son travail ? L’excellente finition du sabre, bien sûr – avec ces gouttes de rosée… Le fourreau était d’ailleurs une belle pièce aussi, simplement un peu abîmé : son client lui avait dit qu’il allait bientôt « transmettre » le sabre, et qu’il fallait que tout soit « parfait » – c’est pourquoi il lui a confié ce travail portant sur des anneaux du fourreau. Takemura demande si c’était bien à eux qu’il devait le remettre ? Bentei n’en sait rien… Simplement l’étranger parlait d’une « libération » toute proche, il ne cessait de marmonner ce mot, et que tout devait être « bien », et même « parfait ». Cet homme avait-il l’air malade, ou oppressé ? Non… Il était distant, par contre, et même désagréable… C’est tout. Sa mise n’était guère adéquate, certes – comme le plus pouilleux des paysans, mais jamais un paysan ne se serait promené avec une antiquité pareille… D’ailleurs, Bentei note qu’il l’a payé rubis sur l’ongle, et même assez cher ! Enfin, au niveau de son travail, mais… Il n’a pas rechigné, en tout cas. Ne sont-ils pas satisfaits de son travail ? Si… Mais à cause de ce sabre ils ont dû quitter leur village, et ne savent même pas pourquoi on le leur a remis… Cet homme, avait-il dit d’où il venait ? Non, rien – pas davantage où il se rendait, d’ailleurs. Il était pressé, a demandé à ce que ce travail soit exécuté au plus tôt, et est parti sitôt fait… A-t-il vu d’autres villageois ? Takeshi, forcément… C’est tout, probablement. Il était vraiment pressé : il a payé Bentei pour qu’il laisse tomber ce sur quoi il travaillait et se mette aussitôt à la réparation du fourreau ! Il s’est appliqué autant que possible – un travail pareil en moins d’une journée, ça n’avait rien d’évident… Mais le forgeron s’est attelé à la tâche, a fait vite sans bâcler pour autant, l’étranger a apprécié son travail, l’a payé, et est parti sans dire un mot… A-t-il eu besoin d’un matériau particulier pour cette réparation ? Le métal était-il commun ? Mais Takemura sait très bien qu’il s’agissait d’or… Bentei n’en disposait pas, mais l’étranger, si – pile la quantité nécessaire, aucune idée d’où il l’avait trouvé.

 

[I-15 : Takemura, Yasumori : Bentei] Takemura se retourne vers ses camarades, voir s’ils ont autre chose à demander. Yasumori s’avance, et lui rappelle son hypothèse d’une lame peut-être « reforgée », éventuellement avec un acier d’importation – est-ce le travail de Bentei ? Non, non ! C’était un travail le dépassant, seul un maître forgeron a pu s’en occuper… Travaillant sur le fourreau, il n’a de toute façon qu’à peine observé la lame… Oui, c’est peut-être une arme « reforgée » ; mais dire par qui, où et avec quel matériau, cela dépasse ses capacités.

[I-16 : Hideto : Bentei] Hideto essaye une autre approche : que peut-il dire de la symbolique abondante du fourreau et de la lame ? Pour ce qui est de la lame, Bentei parle bien sûr des gouttes de rosée – une fausse imperfection, d’un à-propos remarquable, d’une esthétique par ailleurs étonnamment moderne. Mais autrement, et concernant le fourreau (arborant des caractères et autres dessins), il n’a rien à dire (d’ailleurs, il ne sait probablement pas lire).

 

[I-17 : Yasumori : Bentei] Yasumori, pendant ce temps, scrute la boutique, voir si quelque chose vaudrait d’y être volé… Mais ce sont pour l’essentiel de simples outils de paysans. Elle soupèse quand même quelques dagues, d’assez bonne qualité. S’enquérant de la formation de Bentei, elle apprend qu’il a été formé ici-même, auprès de son oncle, le précédent forgeron de Hizotachi

 

[I-18 : Ayano : Bentei ; Ito, Yôko, Takeshi] Ayano s’avance alors : Bentei sait-il si cette arme, d’une manière ou d’une autre, a été présentée à Ito ou Yôko, avant la disparition du premier ? Bentei n’en sait rien… Après avoir rendu la visite nécessaire à Takeshi, l’étranger s’est directement rendu à sa forge pour lui confier son travail ; certes, il s’est absenté pendant que Bentei s’exécutait – quelques heures, revenant quand le fourreau était réparé. Il n’a pas passé de nuit au village ? Non : il est arrivé dans la matinée, et reparti dans la soirée.

 

[I-19 : Ayano, Takemura, Yasumori : Sekine Senzô ; Fuji Motohiro, Takeshi] Ayano retourne à la maison commune, où Motohiro ne va sans doute pas tarder à entamer sa récitation. Takemura confirme à Yasumori avoir trouvé un endroit où passer la nuit. D’ici-là, ils pourraient peut-être faire un tour du village… Sekine Senzô a-t-il appris quelque chose auprès de Takeshi ? Pas grand-chose, répond-il – en tout cas rien en rapport avec leur tâche. Le bonhomme est plus compétent et érudit que ce que Senzô supposait, et il était pleinement conscient de ce qu’une malédiction pesait sur eux. Ils se sont entretenus de semblables malédictions, de yôkai, de kami ou autres manifestations du surnaturel… Rien de vraiment pertinent quant à leur affaire. Il revenait par contre toujours à cette aura néfaste les accompagnant… Yasumori se montre sarcastique – elle espérait que cette longue discussion déboucherait sur un remède ! Senzô l’ignore complètement – il n’a par ailleurs aucune envie d’arpenter le village, et se moque totalement des problèmes de cœur de Yôko : s’ils veulent perdre leur temps avec ça, grand bien leur fasse, mais lui s’en passera très bien ! Aller de soi-même dans une porcherie, allons bon…

 

[I-20 : Ayano : Fuji Motohiro, Yôko] Ayano se renseigne auprès de Motohiro sur le programme de sa récitation : celle-ci ne sera pas suivie, mais consistera en enchainements sur le thème essentiel de l’inconstance du monde ; Ayano, connaissant l’œuvre, voit très bien où il veut en venir : l’optique est celle d’un monde qui s’est poursuivi quand le dit annonçait originellement la fin du monde… Il s’accompagne lui-même au biwa, mais Ayano peut l’accompagner sur un autre instrument, et intervenir dans la narration le cas échéant. Compétente, la montreuse de marionnettes s’adapte très bien à la récitation de Motohiro, négociant au mieux ses bifurcations – il lui facilite la tâche : c’est un bon conteur, et ils livrent ensemble un bon spectacle. Ayano scrute la salle, guettant les arrivées, les réactions de l’audience… Rien que de très normal ; Yôko est cependant venue, avec un petit peu de retard, et y a assisté dans son coin. Dès la fin de la représentation, Ayano envisage d’aller la voir – mais le spectacle est long, elle ne pourra guère s’attarder longtemps après : il leur faudra bientôt quitter le village…

 

[I-21 : Yasumori, Hideto, Takemura : Takeshi, Fuji Motohiro, Hira Ayano] Yasumori et Hideto discutent du fonctionnement exact de la malédiction – sur les animaux, sur les hommes, à quelle vitesse… Yasumori supposait que cela pouvait être une méthode de chasse enthousiasmante ! Elle supposait par ailleurs que c’était le passage de la nuit qui provoquait le décès… Hideto pense plutôt que c’est le passage du temps (une douzaine d’heures ?) en compagnie de quelqu’un – sans seuil automatique tenant à la tombée de la nuit ou quoi que ce soit de « fixe ». Hideto n’a d’ailleurs aucune envie de s’attarder à Hizotachi… Et Takeshi leur a adressé de plus en plus de regards appuyés à mesure que le temps passait. Takemura souhaite tout de même visiter un peu les lieux – au moins le temps que la représentation de Motohiro et Ayano s’achève ; Yasumori l’approuve, et Hideto, un peu contraint et forcé, les suit.

 

[I-22 : Yasumori, Takemura, Hideto : Bentei, Kino, Hira Ayano, Sekine Senzô, Fuji Motohiro] C’est un petit village, même si un peu plus gros que Kengo. Peu de bâtiments, hors la maison commune au centre, sortent de l’ordinaire : la forge de Bentei, où ils se sont déjà rendus, le magasin où Yasumori a fait ses emplettes, et, plus à l’est, un entrepôt plus ou moins communal et en face la porcherie de Kino – assez grande, en comparaison des établissements semblables dans d’autres villages, et le bruit des porcs attire l’attention. La majorité des habitants se sont rendus à la récitation, mais d’autres continuent de travailler, les plus pauvres surtout – éventuellement des employés de paysans plus riches. Les rizières se trouvent essentiellement au sud de Hizotachi, non loin. À simplement se promener ainsi, ils ne remarquent rien de particulier – Yasumori concède qu’il vaut mieux pour eux récupérer leurs achats, plutôt qu’errer ainsi en se fiant à une chance qui ne leur a guère souri jusqu’alors, puis quitter le village dès qu’Ayano sera libre. Ils vont chercher les fournitures et se les répartissent (Sekine Senzô aussi aura à porter des affaires, ça lui fera du bien, suggère Yasumori !) : Takemura prend la deuxième corde (Yasumori garde la première), Hideto une lanterne et l’huile, ils confient à Ayano l’autre lanterne… Ils vont ensuite assister à la fin de la représentation de Motohiro et Ayano.

 

[I-23 : Ayano, Takemura : Fuji Motohiro, Yôko ; Akane, Ito, « le Messager »] Ayano, se repérant dans les méandres du dit, devine la fin prochaine de la représentation ; après avoir salué l’assistance comme il est d’usage et remercié Motohiro, elle attend l’occasion d’approcher Yôko – laquelle est seule dans son coin. Le moment venu, elle se rend auprès d’elle. Yôko s’en étonne – elle avait assisté dignement à la séance, et comptait retourner dans sa chambre. Ayano exprime son soulagement de la revoir, et se rappelle à son bon souvenir – sauf que visiblement la jeune fille ne la remet pas, et Ayano le comprend. Elle veut bien lui accorder quelques minutes, Ayano ayant fait part de sa conversation antérieure avec Akane. Elle s’étonne cependant quand Ayano suggère qu’elles s’entretiennent à l’écart, mais elle s’exécute. Ayano dit que ses camarades et elle-même sont dans une situation délicate, et qu’elle suppose qu’il pourrait y avoir un lien avec le drame affectant la fiancée délaissée – ce à quoi Yôko répond en faisant de gros yeux. Quand Ayano évoque directement le sort d’Ito, Yôko baisse la tête – Ayano sent que c’est à la fois par timidité voire honte, et peut-être aussi par désir de ne pas en révéler davantage. Ayano adopte un comportement assez maternel, lui priant d’en parler, ce qui pourrait être profitable pour beaucoup de monde ; n’y a-t-il pas un lien avec « l’étranger » arrivé la veille au village ? Yôko se referme de plus en plus – mais c’est comme si elle n’avait pas le moins du monde envisagé quoi que ce soit de la sorte ; elle n’a vraiment pas envie de parler… à une inconnue qui plus est. Ayano doit partir dans l’heure, mais elle conjure Yôko : si jamais elle changeait d’avis, qu’elle n’hésite pas à venir lui en parler… Yôko, agitée de soubresauts d’épaules, attend visiblement qu’elle s’en aille. Ayano prend congé poliment. Elle rejoint ses compagnons, et ils quittent le village.

 

II : SUR LA ROUTE D’ASHIGA TOMO

 

[II-1 : Takemura, Hideto, Ayano, Yasumori : « le Messager », Ito, Takeshi] Les personnages se rendent à l’endroit choisi par Takemura, au nord-est de Hizotachi, près du torrent. Là, il leur faut définir leur destination… Takemura est clairement désireux de prendre la route de la forteresse d’Ashiga Tomo ; Hideto l’appuie – peut-être par ailleurs, en passant de village en village, apprendront-ils quelque chose ? Ayano confirme que c’est leur seule piste sérieuse. Yasumori est d’accord, un peu embêtée par ailleurs de n’avoir pas la moindre idée d’où pouvait venir « le Messager » ; mais elle suppose qu’il y a bien un lien entre ce dernier et Ito – deux événements aussi rapprochés ne peuvent pas être indépendants. Peut-être, sans s’attarder au village, peuvent-ils passer un peu de temps dans les environs – questionner les paysans travaillant dans les rizières, ou les forestiers, etc. ? En même temps, ce n’est pas leur affaire… Ils peuvent partir dès le lendemain. Mais elle serait donc plutôt favorable à rester un jour de plus dans les environs – l’idée étant qu’un de ces pauvres auxquels on ne prête jamais attention pourrait avoir vu « le Messager » et Ito ensemble. Takemura suppose que c’est possible… En même temps, leur présence aux environs, si elle parvient aux oreilles de Takeshi, pourrait leur attirer des problèmes ; il semble redouter, lui le combattant, que les villageois recrutent des rônins pour se débarrasser d’eux… Quant à la « route » pour Ashiga Tomo, elle emprunte des régions de basse montagne et de forêt, relativement accessibles, mais sans vrai chemin délimité. Entendu : ils partiront le lendemain matin – même s’attarder dans les rizières serait vain : rechercher ainsi la piste du « Messager » reviendrait à traquer une aiguille dans une botte de foin…

 

[II-2 : Takemura, Hideto, Ayano, Yasumori : Sekine Senzô] Il faut environ deux semaines pour rejoindre Ashiga Tomo depuis Hizotachi. Takemura se montre prudent, scrutant toujours les environs – mais rien de spécial n’attire son attention. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas fait d’aussi longue marche… Hideto et Ayano y sont habitués par la force des choses, mais Yasumori et Senzô peinent sur leurs jambes fragiles en fin de journée… Et l’hiver débute – ce sont les premières neiges, assez abondantes dans la région ; il y en a de plus en plus au fur et à mesure qu’ils approchent de leur destination, ce qui les ralentit un peu.

 

[II-3 : Yasumori, Takemura : Razan Masayuki, Iruma Asayi] Yasumori se rend compte que quelque chose la chiffonne à mesure qu’ils avancent : les gens dans les hameaux croisés sur la route restent souvent cloitrés chez eux – et ça n’implique pas que les chutes de neige : elle comprend, Takemura également du fait de son expérience, que c’est là une campagne affligée par la guerre… Ils n’ont pas croisé de troupes, mais cette attitude de la part des paysans est très révélatrice – et ils n’ont guère envie de parler à quiconque, de craintes de répercussions… Les personnages tentent parfois de se ravitailler dans les fermes, ce qui confirme cette hypothèse ; ils sont mal accueillis… Il y a bien une guerre dans les environs – et, en fait, à Ashiga Tomo même ! Le seigneur de la forteresse, Razan Masayuki, est en guerre avec son voisin, Iruma Asayi ; en fait, la forteresse est assiégée, apprennent-ils en approchant. La forteresse est très grande, et les effectifs engagés relativement importants – pour des petits féodaux de ce genre ; disons au moins un bon millier d’hommes de part et d’autre.

III : LE SIÈGE – ET COMMENT L’ABORDER

 

[III-1 : Takemura, Hideto, Yasumori, Ayano] Ils arrivent à proximité de la forteresse, et s’arrêtent un peu avant pour déterminer leur approche. Takemura veut rester très prudent – et craint que la vision ou la simple mention du sabre n’arrange pas leurs affaires. Hideto propose d’infiltrer la ville – mais, en fait de ville, il n’a guère le choix : la forteresse lui est inaccessible, étant assiégée… Par contre, il peut tenter de se rendre dans le campement des assaillants. Yasumori pense que c’est une bonne idée : il faut sans doute aller à la pêche aux renseignements, et garder leur histoire pour eux – les soldats, face au sabre antique, pourraient être autant de brigands… Leur sexe, à Ayano et elle, ne leur donne par ailleurs guère d’opportunités dans ce camp militaire… En même temps, peut-être Hideto pourrait-il jouer au maquereau, accompagné de son garde du corps Takemura, et Ayano et Yasumori étant ses employées ? À moins qu’elles ne puissent être engagées pour l’intendance – la cuisine, ce genre de choses… Yasumori relève que rentrer s’annonce difficile, mais ressortir peut-être plus encore.

 

[III-2 : Yasumori, Takemura, Ayano] À moins d’attendre que le siège s’achève ? C’est ce que suggère Yasumori. Mais leur malédiction se prolongera d’autant… Le siège, combien de temps durera-t-il ? Difficile à déterminer – d’autant que le coup de sang a sans doute sa part dans la décision militaire, déjouant toute entreprise de stratégie… ce que laisse déjà entendre ce siège entamé au début de l’hiver ! Takemura suppose qu’ils pourraient être amenés à prendre parti – trouver à se montrer utiles dans le camp des assaillants, pour, le moment venu, accéder à la forteresse… et à ses archives – en espérant que la bataille ne les réduise pas en cendres ! Sont-ils prêts, toutefois, à de telles exactions – qui plus est sans en savoir davantage sur les raisons du conflit et les torts de chacun ? C’est un cas de force majeure, aux yeux du vieux soldat – lui se déclare prêt à agir ainsi. Ayano lui fait cependant remarquer qu’il est le seul homme ici doté d’une expérience martiale… Comment les autres pourraient-ils justifier leur présence ? Takemura suppose en tout cas que les soldats engagés dans cette affaire n’ont peut-être pas son expérience, justement – s’il pouvait se rendre utile…

 

[III-3 : Yasumori] Yasumori fait part de ce qu’ils ont une arme dotée de capacités uniques… D’une certaine manière, dit-elle, leur malédiction pourrait faire des ravages utiles… Quelques nuits dans le camp ou à ses abords pourraient peut-être diminuer drastiquement le nombre des assaillants – les assiégés apprécieraient ? Mais ils risquent trop de se faire repérer et soupçonner après les premiers décès…

 

[III-4 : Yasumori, Hideto, Takemura, Ayano : Razan Masayuki, Iruma Asayi] Une autre piste – fourbe également, et là encore suggérée par Yasumori : si Hideto s’infiltre, peut-être pourrait-il empoisonner les réserves d’eau ? Yasumori préfèrerait se rallier au camp de Razan Masayuki plutôt qu’à celui d’Iruma Asayi – et peu importe qui a raison dans l’affaire : si l’assaillant prend la forteresse, les risques de destruction ou de pillage des archives seraient en effet plus élevés… Yasumori quête l’approbation de Takemura, qui ne peut qu’acquiescer : oui, aider les assiégés serait plus raisonnable. Mais l’eau n’est sans doute pas une cible appropriée : après tout, la forteresse est adossée à un lac, seul un de ses quatre côtés donne sur la terre ferme – et c’est donc là que se concentre le siège… Mais peut-être y aurait-il d’autres pistes : Ayano suppose que le poison n’aurait pas à tuer les soldats, simplement à les affaiblir pour leur faire abandonner le siège… Déjà affectée par une malédiction, Ayano n’a aucune envie de s’attirer encore davantage le courroux des dieux en commettant un massacre aussi fourbe !

 

[III-5 : Ayano, Yasumori, Takemura, Hideto] Ayano se demande aussi s’il ne serait pas possible d’infiltrer quelqu’un à l’intérieur de la forteresse ; Yasumori l’approuve ; mais Takemura suppose que seule Yasumori pourrait éventuellement faire preuve des dons d’escalade suffisants tout en restant discrète… Et ce n’est même pas sûr ! Ainsi impliquée, Yasumori revient aussitôt à la base : d’abord s’informer dans le camp des assaillants… D’autant qu’ils ne pourraient pas s’attarder dans la forteresse, il faudrait y faire un passage très rapide ! Mais introduire à l’intérieur de la forteresse l’un d’entre eux, pour signifier aux assiégés qu’ils ont des alliés à l’extérieur, pourrait être utile, c’est vrai. Yasumori préfère ne pas « griller » le déguisement de Hideto simplement pour récolter les ragots habituels – mieux vaut réserver son intervention pour l’empoisonnement, le cas échéant. Peut-être Yasumori pourrait-elle s’y rendre elle, pour trouver une faille ? Et peut-être déterminer un passage pour l’intérieur qui serait passé au-dessus des considérants stratégiques… Le lac pourrait être la meilleure solution, d’ailleurs. Des diversions sont enfin envisageables : mettre le feu au camp, ce genre de choses… Yasumori propose cette fois ses services – et apprécierait au passage de mettre la main sur un de ces fusils que les barbares ont introduit au Japon

 

[III-6 : Ayano, Yasumori, Takemura, Hideto : Sekine Senzô] En faisant le point, Ayano suppose que Yasumori et Takemura pourraient se livrer à ces actions en principe discrètes, et éventuellement infiltrer la forteresse, là où Ayano et Hideto pourraient intégrer le camp des assaillants, sous quelque prétexte que ce soit – des journaliers en quête de travail (Ayano a de quoi se grimer en paysanne)… Et Maître Senzô ? À l’évidence, il ne se sent pas d’escalader une muraille… Mais commencer par introduire l’un ou plusieurs des leurs dans le camp – pas lui ! – serait sans doute un préalable utile. Reste ensuite à se rassembler…

 

[III-7 : Yasumori : Razan Masayuki, Iruma Asayi] D’ailleurs, Yasumori aimerait en savoir plus sur les chefs des camps opposés – ce qui pourrait permettre de déterminer qui serait le plus ouvert, ou manipulable, des deux. Mais des paysans des environs ont pu indirectement les renseigner : ils n’ont pas les détails, mais il semblerait que le problème soit d’ordre matrimonial : le fils de Razan Masayuki devait épouser la fille d’Iruma Asayi, mais, pour une raison ou une autre, ça n’a pas eu lieu – du jour au lendemain, les bons voisins d’avant se sont mis à se détester unilatéralement. Tout laisse à supposer que l’offensé, dans cette histoire, est Iruma Asayi, puisqu’il a lancé le siège. Mais sont-ils des hommes d’honneur, ou des fourbes, des tyrans, etc. ? Les gens de la région (sa région…) apprécient plutôt Masayuki – comme un homme assez digne ; ce qui ne signifie pas qu’Asayi n’est pas lui aussi un homme digne ; par ailleurs, les paysans ne connaissent pas les raisons exactes de la rupture de fiançailles.

 

[III-8 : Hideto, Yasumori, Ayano] Hideto suppose qu’il pourrait se présenter dans le camp en tant qu’apothicaire, ce qu’il est bel et bien – mais Yasumori lui rétorque que cela ferait de lui quelqu’un de particulièrement suspect : si des rumeurs d’empoisonnement se mettent à courir, il sera un coupable tout désigné ! Mais, pour tous, l’exfiltration serait de toute façon un problème : Ayano, notamment, en fait la remarque.

 

[III-9 : Ayano, Yasumori, Hideto, Takemura] Finalement, la suggestion initiale du maquereau et de ses filles est à nouveau envisagée – même si Ayano et Yasumori sont rétives, et ne le cachent pas : aucune envie de passer à la casserole… encore que la seconde ait bien des ambitions de mère maquerelle – mais à la condition que cela lui rapporte ! Mais il faut y aller – pas le choix, ils ne peuvent pas se permettre d’attendre trop longtemps ; au pire, Yasumori est prête à se sacrifier seule si Ayano refuse – mais cette dernière est impliquée elle aussi, et suppose que c’est la seule solution ; qui a en outre l’avantage de ne pas les séparer, et de jouer par ailleurs sur plusieurs tableaux. Hideto jouera le maquereau, et Takemura le « chien de garde ». Le cas échéant, Hideto pourra se livrer à l’empoisonnement sur place…

 

IV : DANS LE CAMP DES ASSAILLANTS

 

[IV-1 : Takemura, Yasumori] Le camp est forcément surveillé, mais Takemura constate un semblant de relâchement chez les assaillants – sans doute parce que ce sont des troupes de petits féodaux, guère habituées aux opérations de ce genre ; et, si la forteresse d’Ashiga Tomo est grande et vieille, ses troupes ne sont probablement guère plus solides – et pas plus nombreuses : environ un millier d’hommes dans chaque camp. Le lac est relativement délaissé – le siège n’a pas vraiment de dimension navale. Côté terre, des béliers et des échelles ont été préparés, mais impossible de dire pour le moment s’il y a un projet d’assaut. Yasumori apprend avec plaisir que, oui, les troupes sont armées de ces fusils qui l’intriguent tant…

 

[IV-2 : Takemura, Ayano] Le relâchement des gardes est tout de même bien sensible : ils les arrêtent un temps, forcément, à l’orée du camp, mais gobent sans suspicion l’histoire du maquereau et de ses employés – ils libèrent le passage contre un banal pot de vin. Takemura, en lui-même, s’en étonne… Excès de confiance ? Ou incompétence ? Il tend plutôt vers la deuxième solution… mais suppose que les soldats seraient tout de même en mesure d’emporter la bataille, en péchant moins dans la seule dimension martiale. Ils ne sont toutefois pas laissés sans surveillance à l’intérieur du camp – et ne passent pas inaperçus. Ayano s’intéresse à l’état d’esprit des troupes, mais n’en retire rien de bien utile : les troufions râlent à propos des corvées, pour le principe, mais rien d’inhabituel. L’intendance, en matière de provisions notamment, est bien gérée par l’armée assaillante, qui ne s’en remet pas à la seule activité des locaux – même si un espace du camp est plus ou moins réservé aux auxiliaires de ce genre.

 

[IV-3 : Yasumori, Ayano] [Yasumori détermine son approche et fait un jet de Charme ; j’avais adapté les règles sur les réussites critiques, ainsi que je l’expliquais dans le prologue du scénario, mais, même ainsi, elle a enchaîné un très bon jet de dés initial, et trois relances du dé libre explosif ! Sa réussite étant extraordinaire, à ce stade, la tâche des joueurs a été considérablement facilitée…] Yasumori attire l’attention, et son charme juvénile fait des miracles – le camp est littéralement à ses pieds, et lui fait instinctivement confiance ! C’en est au point où les soldats n’osent même pas la siffler ou faire des remarques graveleuses : elle les charme tant qu’elle les intimide, et ils lui mangent dans la main… À ce stade, Ayano est même un peu vexée… Et, en dépit de ses efforts, elle se montre beaucoup moins avenante que la petite peste. [En fait, elle passe juste à côté de l’échec critique selon mes règles retravaillées – et aurait bel et bien fait un échec critique selon les règles normales du D6 Light…] Mais le magnétisme de Yasumori est tel qu’elle se sent autorisée à demander où se trouve la tente du commandement, pour y donner un « spectacle ». On l’y conduit avec plaisir, ainsi que ses « camarades ».

 

[IV-4 : Yasumori, Ayano, Takemura, Hideto : Iruma Asayi, Iruma Katsumasa, Sekine Senzô] Yasumori propose donc ses services dans la tente des officiers – dont les documents ne sont toutefois pas à la vue de tout le monde… mais ça pourrait s’arranger. En tout cas, le seigneur lui-même s’y trouve, Iruma Asayi, ainsi que son fils Katsumasa (mais pas sa fille offensée). Ce sont des samouraïs de rang intermédiaire. Asayi dévore des yeux Yasumori dès qu’elle arrive dans la tente – et elle sait qu’elle lui inspire confiance… et qu’on la considère d’une classe largement supérieure, par rapport à la prostituée de base qu’elle pensait incarner en pénétrant le camp. Ayano entre également, mais Takemura (armé… Yasumori a par ailleurs laissé son arc de côté, à la garde de Hideto – elle a toutefois gardé deux dagues dans ses longues manches…) et Hideto doivent patienter dehors. Consciente de cette situation particulière, Yasumori décide donc de jouer l’aristocrate – et dit tout de go qu’elle a des recherches généalogiques à faire dans les archives d’Ashiga Tomo ; et ce fut un long voyage, pour y parvenir… Le siège est à cet égard une surprise un peu fâcheuse. La requête surprend les officiers – qui écarquillent un peu les yeux à sa remarque portant sur le siège ; mais c’était un malentendu, elle ne déplore rien… Quant aux recherches, elle doit s’y livrer avec son père, qui a un peu de retard (Yasumori envisage d’en confier le rôle à Sekine Senzô le cas échéant). Asayi explique avoir été contraint à ce siège pour une question d’honneur, mais il ne doute pas d’emporter bientôt la forteresse – c’est avec plaisir que, le moment venu, il autorisera Yasumori et son père à travailler dans les archives. Il s’étonne cependant de l’objet exact de leurs recherches… Yasumori évoque des ancêtres dans la région – en rapport avec les guerres de Corée du temps jadis : la forteresse, lui a toujours dit son père, renferme des trésors de documentation – c’est un homme de livres… Elle s’y intéresse beaucoup moins pour elle-même, mais la piété filiale… Asayi confirme la réputation d’Ashiga Tomo à cet égard. Yasumori, s’abritant derrière son éventail, dit craindre la guerre et son cortège de morts, elle faible femme… Les officiers, dès lors, se montrent un peu condescendants, même s’ils sont avant tout charmés… Asayi, toutefois, même s’il en fait la remarque avec tout la courtoisie nécessaire, se demande ce qu’il en est de ce « spectacle » dont parlait Yasumori à ses hommes – même si elle joue désormais à l’aristocrate. Yasumori préfèrerait exprimer ses talents sur un sol dur, plutôt que sur de la boue… Asayi comprend bien l’allusion – et Yasumori aime les hommes valeureux ! De son côté, Ayano, qui n’a guère l’habitude de jouer le faire-valoir, est boudeuse…

 

À suivre…

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Ecoutez-moiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!

Publié le par Nébal

Ecoutez-moiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!

Je vais tenter un truc…

 

Parce que je suis un suiveur obnubilé par les tendances trendy de la hype, parce que, en outre, je tends à faire des chroniques de plus en plus longues et on, euh, m’en a fait la remarque, broumf, je me suis dit que tenir en parallèle du blog une chaîne YouTube reprenant mes chroniques en audio pourrait éventuellement en intéresser quelques-uns. Je me plante peut-être, hein – mais ça ne coûte pas grand-chose d’essayer, j’imagine… Et le texte demeure, bien sûr.

 

Et donc voilà : la chaîne YouTube de Welcome to Nebalia. J’ai commencé à diffuser mes chroniques depuis le début de ce mois, m’autorisant aussi quelques retours en arrière occasionnels. À partir de maintenant, toutes mes chroniques (non, bien sûr, ça n’inclut pas mes comptes rendus de parties de jeu de rôle, et pas davantage mes vagues tentatives pour écrire des nouvelles…) s’ouvriront sur une version audio, suivie bien sûr de la chronique écrite – comme d’hab.

 

Vos retours sont bienvenus, à tous points de vue. N’hésitez pas, donc.

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20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 2 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 3-4], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [416 p.]

 

SUITE…

 

Suite de 20th Century Boys, avec ce deuxième volume de l’édition « Deluxe », comprenant donc les troisième et quatrième tomes de l’édition originale. En tant que tel, il n’appelle probablement pas autant de développements que le volume inaugural, ou – si j’y arrive… – le volume final. Je vais donc faire bien plus bref que d’habitude.

 

Pour mémoire, tout de même, le premier tome m’avait plutôt parlé, mais je gardais toujours dans un coin de ma tête la « menace » évoquée par nombre de camarades lecteurs, d’une évolution décevante de la série au regard de sa chouette entrée en matière, Urasawa Naoki diluant beaucoup trop son intrigue pour la faire tenir sur les 12 tomes de cette édition (ou 24 autrement…).

 

Sans surprise, cette crainte ne m’a pas lâché quand j’ai lu ce deuxième volume – et d’autant plus que je crains de commencer à voir à quoi ce travers pouvait ressembler… En effet, pour le coup, la séparation originelle en deux tomes est ici particulièrement sensible – et si le « tome 3 originel » est dans la lignée des deux premiers, et plutôt enthousiasmant, j’avoue être autrement plus sceptique concernant les développements du « tome 4 originel »…

 

LE « TOME 3 » : LE PROPHÈTE DOIT SAUVER LE MONDE

 

Mais n’allons pas trop vite : nous reprenons là où nous nous étions arrêtés, avec Kenji, échappé malgré lui de son « konbini », sa nièce sur le dos, qui se voit révéler le pot aux roses par l’intriguant clochard que l’on appelle Dieu (quoi qu’il en dise lui-même) – la redoutable et angoissante secte constituée autour du mystérieux Ami planifie la fin du monde, rien que ça, et en appliquant à la lettre le scénario apocalyptique conçu par Kenji (surtout) et ses potes quand ils étaient gamins. Et Kenji ne saurait échapper à sa responsabilité en la matière : les choses étant ce qu’elles sont, à l’évidence, lui seul sera en mesure de sauver le monde – et devra donc le faire. Car tout le monde lui colle ce rôle de « prophète » qui doit décider de l’avenir de tous – et jusqu’à son pire ennemi…

 

Mais il est difficile, pour Kenji, de trouver des compagnons de route dans cette dangereuse quête : il a certes autour de lui nombre de ses camarades de jeu d’antan, vieillis désormais, tels qu’on les avait croisés dans le premier volume – ce qui, d’ailleurs, en faisait une bonne partie de l’intérêt. Mais, en dépit de toutes les découvertes étonnantes qu’ils ont été amenés à accomplir, ensemble ou isolément, il ne se sent pas vraiment – et on le comprend – de sonner à leurs portes et de leur balancer tout de go qu’ils ont pour mission de sauver le monde… En fait, seule Yukiji, celle qui fut « la fille la plus forte du monde », pourrait le comprendre, éventuellement.

 

Or il faut agir ! La secte se montre plus meurtrière jour après jour, multipliant de par le monde les attentats « prophétisés » par Kenji enfant… C’est peut-être là, pour le coup, que se décale l’intérêt dans ce deuxième volume – il introduit une tension jusqu’alors plutôt dissimulée au travers de la longue mise en place : subitement, Kenji est frappé, à l’instar du lecteur, par un sentiment d’urgence confinant à la panique pure et simple – et, du coup, exceptionnellement (?), Urasawa Naoki… nous prend de vitesse, en avançant l’affrontement entre Kenji et Ami. Certes, nous avons encore une vingtaine de tomes à lire, cet affrontement n’a rien de « final »… Et, en tant que tel et comme de juste, il introduit en fait de nouveaux éléments, plus ou moins inattendus, qui changent encore la donne de l’aventure.

 

Ça fonctionne assez bien, globalement. Si les flashbacks enfantins se font peut-être plus rares, ils bénéficient toujours de la même saveur due à l’authenticité de ce qui est narré ; ce qui vaut aussi pour d’autres souvenirs, lesquels peuvent laisser quelques traces non négligeables dans le présent de Kenji – tout particulièrement sa carrière avortée de guitariste de rock, qui, pour être traitée par la bande, a néanmoins une certaine importance ici.

 

Mais la tension opposant Kenji et Ami, et surtout en ce qu’elle confronte au premier chef Kenji avec son insignifiance, me paraît donc constituer l’atout essentiel de ce « troisième tome ». Le thème de la secte est bien traité, débouchant même sur une jolie séance oscillant entre la comédie et l’horreur pure, quand des adorateurs fanatiques envahissent le « konbini » de Kenji à la manière de zombies façon Romero… Les « révélations » portant sur Ami fonctionnent plus ou moins bien, la plus réussie étant probablement la scène finale de l’aéroport, quand celle du « lien de parenté » fait un peu trop « presse-bouton » à mon goût. Mais globalement, ça marche…

 

LE « TOME 4 » : TOUT AUTRE CHOSE

 

Or le « quatrième tome » adopte une approche plus « presse-bouton » encore, d’une certaine manière… en changeant tout bonnement de cadre. Bye bye Kenji et ses amis d’enfance – on n’y reviendra qu’en toute fin de volume. Bye bye le Japon aussi, pour l’essentiel : l’action se décale en Thaïlande. Et qui dit Thaïlande dit putes…

 

Elles ont néanmoins leur « justicier », un Japonais chevelu qui se fait appeler « Shogun », archétype même du preux chevalier en terrain sordide, entraînement drastique par un vieux sage mystique dans la jungle inclus… Comme si on en avait fini avec les vaguement losers qui faisaient jusqu’alors l’intérêt de la série, et la secte agissant via des quidams : place à une très classique « machine à tuer », juste forcément, mais froide pour le principe – et en face, une menace toujours plus grandiloquente. Et du coup c’est d’un banal…

 

La surprise, si c’en est une, c’est l’identité du bonhomme – que Kenji découvre sans que l’on sache vraiment comment, et ce n’est pas le moindre artifice de ce tome : Shogun serait donc Otcho, le gamin futé de la bande, dont Kenji et ses autres amis avaient perdu la trace. Effet « presse-bouton » redoublé, dans la mesure où tout jusqu’alors laissait supposer qu’Otcho n’était autre qu’Ami… Il y a là quelque chose d’un peu trop mécanique pour me convaincre – d’autant que je ne serais pas plus surpris (…) que ça si l’auteur pressait encore frénétiquement, et à plusieurs reprises, ce même bouton, pour introduire du rebondissement à la hussarde…

 

Quoi qu’il en soit, « Shogun », plus encore que Yukiji, est probablement de taille, lui, à se lancer dans la quête héroïque visant à combattre Ami – ça tombe bien. Vaut mieux avoir des gros-bras, sans doute… parce que la secte, dans ses projets destructeurs, ne va de toute évidence guère tarder à faire usage de robots géants ! (Je vous la fais courte à ce propos, histoire de ne pas tout révéler non plus, hein.)

 

DES DOUTES… MAIS À SUIVRE QUAND MÊME

 

Je ne crache pas dans la soupe : même avant que Kenji ne revienne dans l’histoire, ce « tome 4 » fonctionne lui aussi, en fin de compte – mais, globalement, il me paraît un peu trop artificiel pour pleinement me convaincre, et ce d’autant plus qu’il est autrement convenu que ce qui précède – au point de ne plus rien en garder ou presque ! Et ça, pour le coup, c’est problématique – et ça renforce mes craintes pour la suite.

 

Je vais continuer quand même, hein – je devrais récupérer sous peu les volumes 3 et 4 de cette édition « Deluxe », le prochain constituant d’ailleurs, à en croire ce que j’ai parcouru çà et là, la fin d’une sorte de « premier acte »… Mais la digression « Shogun » m’amène donc à redouter quelque peu la forme que pourrait prendre un hypothétique « deuxième acte ». On verra bien

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Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, de Philippe Pelletier

Publié le par Nébal

Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, de Philippe Pelletier

PELLETIER (Philippe), Atlas du Japon : après Fukushima, une société fragilisée, nouvelle édition augmentée, cartographie de Carine Fournier, avec la participation de Rémi Scoccimarro, Paris, Autrement, coll. Atlas/Monde, [2008] 2012, 96 p.

 

Un livre qui ne se prête pas vraiment à la chronique, j’imagine que je n’ai pas grand-chose à en dire…

 

Adonc, après ma déconvenue relative avec la Géographie du Japon de Jacques Pezeu-Massabuau, trop technique pour ma pomme, et trop datée aussi, il me fallait un autre ouvrage consacré au sujet – d’autant que j’avais entamé mes cours en la matière (passionnants, dois-je dire), et souhaitais les compléter un brin.

 

On avait attiré mon attention sur les ouvrages du géographe (libertaire) Philippe Pelletier, visiblement le spécialiste français du domaine (à noter, le deuxième nom qu’on me citait était probablement Rémi Scoccimarro, qui a participé à cette nouvelle édition augmentée, et tout particulièrement concernant le thème mis en avant dans le sous-titre) ; et on avait mentionné notamment ce petit volume abondamment illustré et riche en documents – dans les 120 cartes, en principe dues à Carine Fournier, mais aussi de nombreux graphiques, schémas, etc. C’est donc une optique passablement différente du vieux « Que sais-je ? » : cette fois, la documentation prime, si le texte (succinct – probablement beaucoup trop à mon goût…) l’encadre.

 

Mais c’est aussi ce qui le rend d’autant plus difficile à chroniquer : le plan d’ensemble a en effet ses limites, et, si l’on trouve cinq grands « thèmes », ils sont eux-mêmes subdivisés en études de cas passablement pointues, tenant toujours en deux pages, et qui n’ont du coup aucune prétention à l’exhaustivité – ces études relevant ainsi à leur manière de l’illustration, encore que le mot soit à débattre, tant le texte ainsi illustré est réduit à un essentiel lapidaire… au point peut-être de lui conférer sans ambiguïté un statut résolument secondaire. Aussi n’était-ce probablement pas, là non plus, exactement ce que je cherchais…

 

Cela reste une documentation bienvenue, d’un propos assuré, mais témoignant en même temps, au-delà des clichés inévitablement véhiculés sur le Japon et son histoire (tout particulièrement contemporaine), et qu’il est toujours bon de réévaluer, de ce que le pays et donc la matière évoluent sans cesse. Cette « nouvelle édition augmentée », avec son sous-titre éloquent, en témoigne d’autant plus : la catastrophe récente de Fukushima est ainsi perçue et affichée comme un jalon essentiel de ces dernières années. Le livre est à vrai dire un bon moyen de (re)prendre conscience de la gravité de l’événement – j’avoue, un peu honteux, qu’il avait suffi du passage de quelques années à peine pour que la portée du drame m’échappe… Au-delà, dans bien d’autres domaines (mais sans doute tout particulièrement en matière économique et sociale), l’évolution rapide des situations est ainsi mise en avant, qui rompt avec les idées reçues des époques antérieures (l’emploi à vie, etc.), et met éventuellement en lumière des phénomènes inattendus voire surprenants.

 

Le premier thème s’intitule « Les héritages territoriaux », et a une dimension avant tout historique ; on prend la mesure de ce que ces sujets traités en deux pages peuvent impliquer de lacunes en passant du premier « chapitre », protohistorique, au deuxième, portant sur l’époque Edo… et donc rien entre les deux. On ne s’attarde d’ailleurs guère auprès des Tokugawa, et la suite porte essentiellement sur la délimitation géopolitique du territoire japonais, matière complexifiée par les ambitions coloniales du Japon de Meiji à la défaite, et qui laisse des traces aujourd’hui – au travers de nombreux litiges frontaliers, insulaires… parfois pour quelques rochers perdus dans la mer, et inhabités.

 

On passe ensuite à l’étude des ressources et de l’environnement – en tordant éventuellement le cou à quelques clichés sur la pauvreté en ressources du territoire : l’eau, par exemple, est mise en avant – grande richesse du pays –, ainsi bien sûr que l’ichtyophagie des Japonais, avec ses corollaires en termes de flottes, etc. Ce n’est qu’après, bizarrement ou pas, que sont évoqués les périls communément associés à la situation géographique de l’archipel nippon, tremblements de terre au premier chef – et c’est donc à la fin de cette partie que nous trouvons les deux brèves études de Rémi Scoccimarro sur Fukushima, et, au-delà, la question du nucléaire, avant et depuis la catastrophe.

 

C’est ensuite la société qui est décortiquée, sous des angles divers – d’abord démographiques et/ou en relation avec l’économie (cela inclut le dépeuplement de l’arrière-pays aussi bien que le vieillissement de la population ou les écarts de revenus qui se creusent), ensuite dans une optique davantage culturelle, avec des aires spécifiques plus ou moins bien définies, à même le cas échéant de susciter des identités locales – les variations linguistiques pouvant aider. L’étude de cas peut alors se montrer très précise, au-delà de ces grandes lignes, en envisageant, par exemple, la question des îles et montagnes sacrées, ou encore le « délassement » (tourisme, stations thermales).

 

Un trait majeur de la géographie contemporaine du Japon est bien sûr la mégalopole, qui se voit accorder ensuite de nombreux développements – probablement les plus pointus de l’ouvrage, d’ailleurs. L’optique économique et sociale, forcément mêlée de démographie, autorise des approches variées d’une thématique trop vaste pour être exposée dans sa globalité. Se dessine néanmoins un tableau suffisamment consistant pour indiquer les traits les plus saillants (de la mobilisation des ressources aux avancées sur la mer), et appelant ainsi à des développements complémentaires.

 

Enfin, le dernier dossier est consacré à la puissance du Japon – entendue sur le plan international pour l’essentiel (on trouve cependant au milieu une étude plus « intérieure », portant sur les « héritages politiques », et notamment sur la mainmise longtemps irrésistible du PLD sur le pays – c’est aussi l’occasion d’envisager, très succinctement, la question du Yasukuni, je vous renvoie à mon compte rendu de l’essai de Takahashi Tetsuya Morts pour l’empereur). Les fluctuations rapides du commerce international y occupent bien sûr une place importante, mais aussi, de manière peut-être plus surprenante, la puissance militaire de ce pays qui a pourtant renoncé à jamais à la guerre dans sa Constitution au lendemain de la défaite… et cela va bien plus loin que la seule image d’un archipel « porte-avions » des États-Unis, expression qui s’applique surtout (et encore aujourd’hui) à Okinawa – étrange ironie de l’histoire…

 

Ouvrage riche assurément, mais d’une lecture suivie guère à propos, tant il est avant tout propice à l’étude de cas, cet Atlas du Japon, là encore, ne correspond pas pleinement à mes attentes. Il est certes « bien fait », je ne le nie pas… Et il m’a éclairé sur un certain nombre de points, oui. Bon, je vais continuer à fouiner, au cas où…

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One-Punch Man, t. 01 : Un poing c'est tout !, de Yusuke Murata

Publié le par Nébal

One-Punch Man, t. 01 : Un poing c'est tout !, de Yusuke Murata

MURATA Yusuke, One-Punch Man, t. 01 : Un poing c’est tout !, [ワンパンマン, Wanpanman], œuvre originale de One, traduction [du japonais par] Frédéric Malet, Paris, Kurokawa, [2012] 2016, 192 p.

 

Akira mis à part – mais c’était il y a plusieurs décennies… –, j’ai somme toute rarement lu de gros cartons commerciaux dans le domaine du manga (d’autant bien sûr que je n’ai pas lu beaucoup de mangas, certes). C’est d’autant plus vrai pour les œuvres les plus récentes… Les gros machins tels les Naruto, les One Piece et compagnie, je n’y connais absolument rien, mais alors rien de rien.

 

Il en va forcément de même pour les séries plus récentes encore, dont ce One-Punch Man à la genèse particulière, qui a débuté ses aventures en 2012 seulement (ce qui n’a rien changé au fait que les lecteurs francophones se plaignaient partout d’un retard inqualifiable dans la traduction française – mazette, le monde change…). La curiosité, via la recommandation enthousiaste d’un camarade, m’a donc amené à faire la tentative du premier tome de cette série, paru en France début 2016 (sauf erreur, au moins trois autres volumes lui ont déjà succédé – mazette, là encore…).

 

Genèse particulière, disais-je : à l’origine, One-Punch Man est l’œuvre d’un certain One, et est une série quelque peu iconoclaste diffusée sur Internet – où elle a rencontré un grand succès. Les éditeurs plus « traditionnels » n’ont pas manqué de s’intéresser à ce phénomène qu’ils supposaient fort rémunérateur, et il en est résulté une adaptation en manga « papier », confiée au mangaka Murata Yusuke – dont le trait plus précis et dynamique par rapport à celui, plus simpliste, de One, est considéré comme un atout essentiel à ce mode de diffusion. Étrange approche, tout de même, à la limite du paradoxe au regard des intentions initiales de l’œuvre… Mais c’est donc de cette adaptation que je vais vous parler aujourd’hui. L’histoire, globalement, est semble-t-il très proche de celle concoctée par One sur son site Internet, mais, d’allure, c’est donc passablement différent… Par ailleurs, il en est aussi résulté, inévitablement, un anime à succès (pas vu, aucune idée de ce que ça donne).

 

Qu’est-ce qui peut bien attirer, dans une série pareille, et la distinguer du lot ? Son pitch, tout d’abord, aussi idiot qu’enthousiasmant – disons « génialement idiot », j’aime bien, souvent, ce qui est « génialement idiot »… mais c’est sans doute aussi un brin périlleux.

 

Nous y « suivons » (encore que, j’y reviendrai, ce verbe n’est probablement guère approprié…) les aventures d’un certain Saitama (le nom n’apparaît pas dans les premiers épisodes, sauf erreur). Au fil de ce premier tome (qui pratique autrement l’attaque en force et, trait tout particulièrement essentiel, j’y reviendrai là encore, ne s’embarrasse guère de background), nous en apprendrons un minimum sur cet étrange bonhomme tout chauve, et dont le dessin simpliste et naïf dans un cadre qui l’est nettement moins (cette dichotomie entre le héros et son univers, dans un domaine bien différent, a pu me rappeler l’excellent Bone de Jeff Smith) suffit amplement, tant à le singulariser qu’à le rendre étrangement anti-charismatique, et probablement un tantinet ridicule.

 

Suite à une rencontre de mauvais augure, Saitama a décidé de devenir un super-héros (dans un monde qui en a bien besoin, systématiquement en proie aux déprédations de super-vilains tous plus super et vilains les uns que les autres) ; un simple entrainement quotidien, sans que s’y mêlent piqûres d’araignées mutantes ou exposition aux rayons gamma, a suffi à le transformer en cet improbable personnage au costume bidon… qui s’avère le plus puissant des super-héros : en effet, Saitama est en mesure de terrasser n’importe quel adversaire en un unique coup de poing. C’est pratique… mais bien ennuyeux, aussi – et Saitama se fait chier, ferme.

 

Le lecteur tel que votre serviteur, attiré par ce pitch tout con, court cependant le risque de s’ennuyer lui aussi, dès lors que ce shônen railleur affiche dans son postulat même que rien ni personne ne saurait vaincre Saitama, et qu’il lui suffira toujours de cet unique coup de poing pour triompher – mais tu parles d’un triomphe…

 

En fait, c’est là que le principe même de la série (ce qui englobe le pitch, mais va au-delà) laisse entrevoir tout à la fois ce qui le rend pertinent, et ce qui peut faire décrocher un béotien dans mon genre… Mais cela relève en fait peut-être de l’ambiguïté de la série au regard des codes du shônen – qu’il entend en principe démonter, façon vandalisme jubilatoire, tout en étant sans doute amené à composer avec, et ce plus ou moins malgré lui…

 

Car One-Punch Man demeure un shônen – et un shônen d’action. Genre qui m’est donc largement inconnu, et qui, pour ressembler à certains égards aux comics de super-héros dont je me suis longtemps régalé, me laisse cependant sur le carreau pour tout un tas de bonnes ou moins bonnes raisons.

 

J’ai lu ou vu ici et là des articles ou vidéos fort intéressants quant au sujet véritable de la série – « révélant » des choses que j’avais pu deviner inconsciemment, parfois, mais pour en tirer des critiques plus abouties, et toutes extrêmement laudatives. Le fait est que One-Punch Man, avec son pitch briseur de tout suspense (Saitama l’emporte toujours, et d’un seul coup), le caractère nécessairement décousu de la narration (puisque les antagonistes de Saitama, par principe, ne font pas long feu, et que la répétition du schéma est inscrite dans son principe même), enfin et surtout en ce qui me concerne sa dimension graphique essentielle, qui lui confère une forme d’immédiateté fondamentale (refusant délibérément de s’embarrasser de tout contexte ou background), est réduit, plus que jamais, à la substance même du shônen d’action le plus caricatural : la baston.

 

Tout, ici, n’est que baston. En dehors des inévitables onomatopées (riches comme il se doit), le texte est réduit au minimum syndical, voire bien moins encore en ce qui me concerne. La « lecture » est dès lors limitée dans son principe, et, en fait de bande dessinée, conjuguant par essence texte et dessin, j’ai eu l’impression d’un… imagier, disons – de baston. Trait éventuellement récurrent du shônen – et qui pourrait l’être également des comics de super-héros précités… à ceci près que mes tapettes en collant adorées sont autrement bavardes, jusqu’en plein assaut, et leurs histoires au long cours, faite de rivalités récurrentes et de mystère toujours plus nombreux, me paraissent bien autrement palpitantes. Je plaide coupable…

 

J’ai probablement davantage de difficultés avec le traitement de cette dimension dans les mangas, pour le peu que j’en sais – et si l’action graphique d’un Akira me fascine (avec un petit bémol : le tome 2, le plus ouvertement tourné vers l’action sans véritablement de mise en contexte, demeure celui qui me botte le moins, et de très loin), d’autres œuvres, à l’instar de ce One-Punch Man et au-delà de ses railleries plus ou moins fondées, me laissent bien autrement sur le carreau ; en fait, ça m’a quelque peu rappelé ces animes tels Dragon Ball Z ou Les Chevaliers du Zodiaque (je ne me prononcerai pas sur les mangas) qui, déjà à l’époque, alors que j’étais tout gamin (soit aux environs du XIVe siècle), me paraissaient d’un intérêt pour le moins limité – je ne m’expliquais dès lors pas leur succès auprès de mes petits camarades, enthousiastes sur la durée, quand j’en avais vite marre de regarder toujours le même épisode, jour après jour, pendant des années…

 

C’est un peu ça, ici – et, pour le coup, la moquerie à l’égard des codes du shônen, paradoxalement ou pas, renforce en fait cette dimension. Saitama tombe sur un gros monstre, on ne sait rien du monstre comme on ne sait rien de Saitama, le monstre fait s’effondrer deux ou trois immeubles pour le principe, Saitama a l’air con, il lui colle quand même sa mandale définitive, fin. Et c’est l’épisode suivant : Saitama tombe sur un gros monstre, on ne sait rien du monstre comme on ne sait rien de Saitama, le monstre fait s’effondrer deux ou trois immeubles pour le principe, Saitama a l’air con, il lui colle quand même sa mandale définitive, fin. Et ainsi de suite.

 

Or la portion congrue réservée au texte, au-delà, plus globalement, du récit, ne fait qu’appuyer davantage sur le bouton à cet égard. C’en est au point où, quand Saitama rencontre son camarade à venir Genos, le cyborg mélancolique, qui lui raconte toute son histoire (ridicule et percluse de clichés) avec force détails en deux grandes cases ironiquement submergées par le texte, notre petit chauve sans âme pète un câble, et explose : « C’est quoi cette intro de relou ! Refais-moi ça en une dizaine de mots, OK ? » Je dois dire que j’ai plus ou moins pris ça pour une attaque personnelle, du coup…

 

Mais c’est bien là le problème à mes yeux : en raillant les codes, dont ici ceux des backgrounds à formule sans doute, One-Punch Man se réduit à sa plus simple expression : baston, baston, baston. L’iconoclasme, c’est bien, globalement – mais, pour le coup, la BD a probablement sacrifié des aspects qui me bottent, avec tous leurs travers archétypaux dont je suis bien conscient, pour sublimer ce qui me botte moins : l’action systématique. Grosso merdo, c’est peut-être échanger une formule pour une autre, et sans vrai bénéfice – d’autant que, par principe, il s’agit d’une action sans suspense, sans enjeux… Bien sûr, dans les autres séries du genre le héros gagne, sans quoi il ne serait pas un héros – One-Punch Man pointe donc ici ce que l’on pourrait qualifier d’hypocrisie du genre… en en reproduisant pourtant la formule, mais débarrassée du moindre semblant d’illusion : c’est du frontal.

 

D’où cet aveu inévitable me concernant : je ne dis pas que One-Punch Man est mauvais, je dis que, au-delà de son pitch amusant, la BD m’apparaît bien trop répétitive pour susciter mon enthousiasme – et son ambiguïté finalement guère enthousiasmante au regard de mes attentes.

 

S’agit-il pour autant d’une BD « primaire » ? Là, c’est peut-être plus compliqué… Au fond, dans sa lucidité quant aux codes, la série est probablement bien moins primaire qu’elle n’en donne l’impression, à la survoler hâtivement. En fait, à prendre avec le recul nécessaire, c’est même probablement assez malin… Mais, à ce stade, je tends quand même à y voir une bonne grosse mauvaise blague : c’est réjouissant sur le moment, je ne crache certes pas sur les bonnes grosses mauvaises blagues en tant que telles, mais je doute d’y trouver beaucoup d’intérêt au fil de je ne sais combien de tomes…

 

Pourtant, je n’exclus pas totalement de lire au moins le tome suivant : le fait est que, si les premiers épisodes m’ont fait l’effet d’être globalement… eh bien, chiantissimes et sans enjeux, les derniers, dans ce premier tome, m’ont davantage parlé – en étant finalement plutôt drôles, enfin. À maints égards, c’était d’ailleurs ce que j’en attendais… Mais la série, ici, ne gagne-t-elle pas en intérêt en sacrifiant paradoxalement ses propres principes ? L’histoire commence à me botter quand elle devient vraiment « histoire », quand un contexte, aussi vague soit-il, commence à se dessiner, quand, en dépit des protestations outrées de Saitama qui ne veut pas qu’on l’emmerde avec quelque chose d’aussi futile qu’un passé et une histoire personnelle, des backgrounds commencent pourtant à être mis en lumière – le cas échéant au travers de longs flashbacks… D’où cette crainte d’un autre ordre – que la série ne commence à me parler véritablement qu’en perdant paradoxalement sa singularité ; autant dire alors que, ne me parlant pas pour les bonnes raisons, elle ne me parle pas du tout ? Peut-être bien…

 

Et graphiquement, alors ? C’est bien fait – pas de doute là-dessus. C’est dynamique, assez précis mais sans excès, fluide avant tout, avec le principe de contraste, noté plus haut, concernant la représentation de Saitama, qui est assez joliment rendu… Les personnages oscillant entre le terrible et le parfaitement ridicule sont à propos, et participent sans doute de l’humour un peu tordu de la série – voir notamment les déclinaisons animalières, sur le tard (je ne compte pas la femme-moustique toute en formes généreuses, une flèche au bas du dos pointant sur son anus)…

 

Peut-être tenterai-je l’expérience avec le tome 2 – qui sera probablement décisif quant à ma poursuite ou non de la série. En l’état, One-Punch Man me laisse quand même un brin perplexe : je crains, là aussi, de ne pas m’expliquer le succès colossal de la chose – les 90 % de pages de baston finalement bien convenue écrasant sous leur poids les 10 % de moquerie, d’humour plus généralement, et d’inventivité, qui auraient dû faire briller la série et lui conférer toute sa saveur. Bon…

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (19)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (19)

Dix-neuvième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Le joueur incarnant le Docteur Suk, Vat Aills, était absent. Les PJ présents étaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, et l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl.

I : SOYONS SÉRIEUX

 

[I-1 : Ipuwer : Ludwig Curtius, Anneliese Hahn, Dame Loredana, Németh, Bermyl] Ipuwer se lève tôt, ce dont il n’a guère l’habitude. Mais c’est qu’il est désireux de se montrer sérieux, et de reprendre les affaires en mains… Vêtu d’une tenue militaire stricte et fonctionnelle (ce qui implique une armure légère qu’il décide de porter en permanence suite à l’attentat contre sa personne), il établit un emploi du temps auquel il souhaite se tenir : d’abord, tout de même, avoir sa séance d’entraînement avec son maître d’armes Ludwig Curtius (mais il ne désire pas se mesurer pour l’heure à Anneliese Hahn) ; après quoi il entend s’entretenir avec sa mère, Dame Loredana – il veut la voir en privé, avant de rejoindre Németh ; mais il s’agira bien, ensuite, de prendre un long déjeuner avec sa sœur, qu’il entend de toute façon charger de toutes les décisions diplomatiques. Enfin, il lui faudra rencontrer Bermyl, mais dans un tout autre cadre – l’idée étant de lui passer un savon en public dans l’espoir de leurrer leurs ennemis quant à leurs véritables relations : l’assassin est convoqué pour 14h, et Ipuwer lui intime de venir avec sa balisette

 

[I-2 : Ipuwer : Ludwig Curtius ; Anneliese Hahn] Première étape, donc : son entraînement habituel avec le maître d’armes Ludwig Curtius (« habituel », mais cela faisait quelque temps qu’il n’avait pu s’y livrer, avec l’agitation des dernières semaines, la disparition d’Ipuwer sur le Continent Interdit et la mission diplomatique du maître d’armes auprès des Delambre…). Pendant les exercices, Ipuwer évoque la présence d’Anneliese Hahn au Palais, et ses intentions ; Curtius lui répond qu’elle est là, oui, et qu’elle voudra immanquablement se mesurer à lui… avant de lancer une botte vicieuse sur Ipuwer ; le message est clair : les discussions sont remises à plus tard, l’heure est à l’entraînement, et il n’y a rien de plus sérieux ! Ipuwer, heureusement, se débrouille superbement bien – et croit comprendre pourquoi : il a dû se battre pour sauver sa peau, ce qui ne lui était jamais véritablement arrivé jusqu’alors – fin bretteur, il l’était déjà avant sans aucun doute, mais Ipuwer ne s’était jamais battu que dans un contexte « sportif »… Cette fois, il a laissé s’exprimer sa colère, mais tout en la contrôlant remarquablement bien : la question ne s’était pas vraiment posée jusqu’à présent, mais il sait désormais qu’il n’hésitera pas à tuer le cas échéant… et il en a même envie. Il garde tout de même à l’esprit que c’est son maître d’armes qu’il affronte pour l’heure – et ce dernier, sans trop s’étendre sur le sujet, perçoit bien cette fougue et sa transcription en une habileté supplémentaire : peut-être pourrait-il vaincre Anneliese Hahn, à ce compte-là… L’entraînement achevé, Curtius se montre disposé à évoquer le cas de l’escrimeuse Delambre ; mais Ipuwer n’a finalement pas grand-chose à en dire : qu’elle puisse s’entraîner, il passera sans doute la voir dans l’après-midi pour s’excuser de ne pas avoir été là à son arrivée…

 

[I-3 : Ipuwer : Kiya Soter ; Dame Loredana] Avant d’aller voir sa mère Dame Loredana, Ipuwer décide d’accorder une brève visite au général Kiya Soter. Il souhaite le remercier pour ses réactions bienvenues dans les affaires récentes, et fera le point ultérieurement avec lui, sans doute le lendemain. Kiya Soter, à son habitude, est digne, et accepte sans un mot les félicitations de son siridar-baron, mais Ipuwer comprend que, même si le général ne le lui dira jamais et sous aucun prétexte (sauf ordre explicite de sa part, comme de juste), il n’en est pas moins convaincu qu’Ipuwer a considérablement merdé ces derniers jours, au pire moment, et que les conséquences auraient pu être dramatiques pour tout le monde… À vrai dire, c’est là une réaction qu’Ipuwer a déjà déchiffrée chez d’autres de ses subordonnés… mais, venant de Kiya Soter, cela l’affecte bien davantage – et, sans pousser jusqu’aux excuses, malvenues dans ce contexte hiérarchique, Ipuwer laisse entendre au général que cela ne se reproduira pas.

II : OPPRESSÉE

 

[II-1 : Németh : « Cassiano Drescii », Linneke Wikkheiser] Németh éprouve le besoin de se remettre de ses émotions autant que de sa charge de travail accrue ces derniers jours – aussi se réveille-t-elle plus tardivement que d’habitude : elle avait bel et bien besoin de dormir davantage… Le suicide de « Cassiano Drescii » l’a beaucoup affectée, et elle s’inquiète aussi énormément des intentions de Linneke Wikkheiser – plus encore du fait de sa vision concernant le Landsraad… Et elle regrette maintenant d’être à l’origine d’un fâcheux incident diplomatique.

 

[II-2 : Németh : Taestra Katarina Angelion, Taharqa Finh] Cependant, une idée lui trotte toujours dans la tête, suggérée par les événements récents, et parfois même par son entourage : serait-il possible de jouer de sa relative popularité sur Gebnout IV ? Une autre question va de pair – qui concerne « l’ingénierie religieuse » à laquelle elle se livrerait volontiers… Mais c’est là une matière complexe, et elle ne saurait prendre de décisions à la légère, le risque étant trop grand d’aboutir à des catastrophes ingérables. Il lui faut des conseils en l’espèce, des conseils de spécialistes : la Révérende-Mère de la Missionaria Protectiva, Taestra Katarina Angelion, est certes toute désignée, mais Németh se méfie de la seule carte du Bene Gesserit – dont elle fera usage le cas échéant, mais elle entend tout d’abord trouver d’autres alliés, détachés des agendas secrets de la secte : un intellectuel comme Taharqa Finh par exemple, le planétologue en délicatesse avec les autorités religieuses… Mais celles-ci doivent être également consultés : le grand-prêtre du Culte officiel du Loa-Osiris, Suphis Mer-sen-aki, devra au moins faire la preuve de sa non-hostilité… mais sans doute vaudrait-il mieux le remplacer par un homme de paille à la botte des Ptolémée – ou plus encore que lui-même ne l’est déjà, disons.

 

[II-3 : Németh, Bermyl : Linneke Wikkheiser, Ipuwer] Mais chaque chose en son temps. Pour l’heure, c’est donc Linneke Wikkheiser qui oppresse Németh, et elle veut s’entretenir avec Bermyl du départ de l’arrogante jeune femme pour Memnon et son université. Németh veut que Bermyl « s’en charge ». Il avait lui-même assisté à « l’incident diplomatique »… L’assassin acquiesce, presque compatissant. Németh insiste : cette femme n’est pas fiable, et elle pourrait porter tort à la Maison Ptolémée. Qu’elle se soit rendue à Memnon plutôt que de retourner au plus tôt chez elle est extrêmement inquiétant – Bermyl, là encore, approuve la réflexion de Németh. Il a d’ores et déjà envoyé quelques éléments de ses services pour la surveiller discrètement, sans pour l’heure leur avoir confié d’instructions plus « précises ». C’est un peu tôt de toute façon : Németh doit d’abord en discuter avec son frère, Ipuwer ; mais il faut bien rassembler des renseignements la concernant, histoire de savoir au juste ce qu’elle mijote. Németh ne souhaite cependant pas que Bermyl s’y rende en personne, ou pas pour le moment : elle l’assure de sa confiance en lui, mais ils ont sans doute le temps de voir venir.

 

[II-4 : Németh, Bermyl : Ipuwer] Et Bermyl doit se tenir prêt pour « autre chose »… Elle sait que son frère n’est pas très content de ses services, et « prévient » Bermyl qu’il devra probablement en passer par une discussion « pas très plaisante »… Bermyl, parfaitement au fait de ce projet (conçu avec Ipuwer, ce dont Németh n’a pas idée), se contente d’afficher un sourire, puis prend congé.

 

[II-5 : Németh : Ipuwer, Taharqa Finh] Németh, avant son déjeuner avec Ipuwer, a encore quelques petites choses à faire. Elle communique tout d’abord avec les instances de l’Université de Memnon – d’un ton relativement autoritaire, tout en restant courtoise, elle exprime son « souhait » que le planétologue Taharqa Finh vienne au Palais de Cair-el-Muluk, pour s’entretenir de questions de « sécurité ».

 

[II-6 : Németh : Cassiano Drescii] Dernier point, enfin : que faire concernant Cassiano Drescii, « le vrai » ? Németh se rend compte qu’elle souhaite entretenir des relations avec son ancien amant… mais pas au point de lui confier les secrets de la Maison !

III : LE LANGAGE DE LA BALISETTE

 

[III-1 : Bermyl : Ipuwer, Taho, Elihot Kibuz] Bermyl est dans l’attente – de son « savon » en public par Ipuwer comme du rapport de Taho portant sur le maître assassin fantôche Elihot Kibuz, et sa loyauté douteuse. Mais, pour l’heure, il a une idée de comment passer le temps…

 

[III-2 : Bermyl : Clotilde Philidor] La balisette sous le bras, il décide de faire un tour dans les quartiers des invités, et plus particulièrement à proximité des appartements de Clotilde Philidor – laquelle, comme il s’en doutait, est justement en train de jouer, et superbement, de la balisette. Et il perçoit bientôt une inflexion dans le jeu de la Delambre – une chose que seul un musicien accompli peut remarquer, et qui relève du langage secret de la balisette, au fond assez semblable dans son principe au langage de bataille, mais qui tient davantage à des références culturelles communes. Sans un mot, simplement au travers de notes qui seraient anodines pour tout autre que Bermyl ou presque, elle lui fait entendre qu’elle est disposée à lui parler…

 

[III-3 : Bermyl : Clotilde Philidor] Bermyl toque à la porte de la jeune femme – laquelle l’invite à entrer, l’appelant « Maître Bermyl ». L’assassin, ou troubadour, pénètre dans la pièce, et est une fois de plus submergé par l’étonnant charisme de la demoiselle Delambre – qui s’exprime à plein cette fois, gommant son image habituelle de jeune femme tristement effacée. D’un signe de la tête, elle lui indique de prendre place dans un fauteuil, puis joue une nouvelle mélodie sur son instrument. Bermyl ne manque pas de la reconnaître : c’est une œuvre très connue, destinée à être jouée à deux balisettes, et dont l’exécution peut avoir de faux airs de défi… Encore qu’ici cela donne plus l’impression d’un préalable courtois, et c’est bien ainsi que Bermyl envisage « l’invitation » de Clotilde Philidor (laquelle n’a plus dit un mot depuis son « Maître Bermyl »). L’agent des Ptolémée se plie volontiers à cette demande… mais, quelle qu’en soit la raison, si son interprétation n’est pas déshonorable et évite du moins les couacs, elle se montre cependant bien mécanique… Clotilde Philidor joue beaucoup mieux : sa technique est sans faille, mais, surtout, elle met de l’âme dans son interprétation… La partition en arrive à un moment où l’on prend la décision de poursuivre ou pas – et Clotilde Philidor s’arrête, toujours sans dire un mot.

 

[III-4 : Bermyl : Clotilde Philidor ; Németh] Bermyl décide cette fois de prendre les devants, et s’excuse d’emblée pour son jeu guère inspiré… Puis il avance que la jeune femme sait peut-être qu’il a d’autres attributions ? Certes – à vrai dire, « Maître Bermyl » ne trompe personne, quoi que l’on prétende à cet égard… Bermyl, devant cette réponse plus sèche que ce à quoi il s’attendait de la part de la timide Delambre, se ferme instinctivement – et Clotilde Philidor rougit : sans aller jusqu’à présenter des excuses, ce que leurs statuts respectifs prohibent, elle laisse entendre qu’elle n’aurait pas dû se montrer aussi brusque – et cela n’est sans doute guère dans ses habitudes… Bermyl se reprend, et sur un ton à la fois cordial et décontracté, interroge la jeune Delambre sur son « trouble » quand elle est arrivée au Palais de Cair-el-Muluk. Clotilde Philidor lui répond qu’elle est difficilement surprise [Bermyl peut supposer qu’elle parle ici de son don de Prescience, ou pas – c’est trop flou en l’état] ; en fait de « trouble », l’invitée suppose que Bermyl évoquait bien plutôt celui, autrement sensible, de Dame Németh à leur rencontre… Bermyl fait bien le lien, mais ne sait comment l’exprimer au juste. Il botte en touche – revenant sur sa pauvre exécution de leur partition commune de balisette. Il avance qu’il avait été attiré par le jeu subtil de la jeune femme, et… Mais non : très polie, celle-ci répond qu’elle sait très bien, qu’ils savent tous deux très bien, que ce n’est pas là la vraie raison de sa visite.

 

[III-5 : Bermyl : Clotilde Philidor] Bermyl, qui ne souhaite pas en dire trop et ne sait pas forcément comment réagir à la conversation hermétique quand bien même courtoise de la Delambe, s’apprête à lui souhaiter un bon séjour et à prendre congé, mais Clotilde Philidor le retient – elle a des choses à lui dire… et l’annonce en rougissant, revenant tout naturellement à sa posture de jeune emme timide et effacée. Bermyl s’assied de nouveau, et indique qu’il peut protéger leur conversation en faisant usage d’un cône de silence. À deux doigts de la panique néanmoins, Clotilde Philidor finit par dire que Bermyl est en danger. Interloqué, l’assassin aimerait en savoir plus : est-ce un danger pour sa vie ? pour sa fonction ? pour la Maison Ptolémée ? La jeune femme n’a pas l’habitude de ce genre de confidences – avançant même qu’elle ne sait pas si Bermyl les mérite… Mais elle est portée à s’inquiéter pour tous ceux qu’elle croise, sans même les connaître. Et elle est certaine de ce danger, si elle ne saurait vraiment en exprimer les raisons ou les formes… Peut-être est-ce la balisette qui l’a amenée à cette révélation ? Quoi qu’il en soit, Bermyl témoigne de ce qu’il a saisi cette mise en garde et la prendra en compte ; par ailleurs, il n’oubliera pas cette aimable attention, et, ajoute-t-il, il espère se rendre digne de ces confidences. La Delambre est toutefois plus effacée que jamais – c’est comme si elle avait épuisé d’un seul coup son quota de mots… L’assassin recommande cependant à Clotilde Philidor de surveiller elle aussi ses arrières – une jeune femme noble, et charmante, une étrangère sur Gebnout IV plongée dans le marasme politique… L’attention de Clotilde Philidor est cependant défaillante, si elle fait de son mieux pour rester polie. Bermyl comprend que leur entretien est terminé et quitte les lieux – perplexe…

IV : MÈRE ET FILS

 

[IV-1 : Ipuwer : Dame Loredana ; Németh] Conformément à son emploi du temps, Ipuwer se rend maintenant auprès de sa mère, Dame Loredana, de passage au Palais de Cair-el-Muluk. C’est l’occasion de faire le point sur leurs relations, qui sont assez complexes – encore que d’une manière bien différente par rapport à Németh. Ipuwer, au fond, ne sait pas vraiment ce que sa mère pense de lui. Oh, elle en a probablement un peu honte, tout au fond, mais Ipuwer est néanmoins son fils, et c’est cet aspect qu’elle met en avant – Ipuwer, de toute façon, ne lui en veut pas, et n’a rien contre elle… Ils vivent tous deux dans une société profondément sexiste, qui attribue à chacun, en fonction de son sexe, une place que l’on ne saurait envisager de quitter pour quelque raison que ce soit – chez certains, dont Dame Loredana, cela implique un certain fatalisme. Peut-être son implication auprès du Bene Gesserit change-t-elle cependant la donne à cet égard ? Elle introduit, du moins, un semblant d’ambiguïté… Dans un registre plus personnel, Dame Loredana est probablement un peu déçue par les relations parfois conflictuelles entre ses deux enfants ; et pour Ipuwer, cela ne fait aucun doute : plus proche intellectuellement, Dame Németh lui est probablement préférée… Ipuwer est porté à croire que c’est là un reliquat de l’extraction Ophélion de Dame Loredana – là où Ipuwer est tout autre chose : le fils de son père, un Ptolémée pur jus, avec tout le tape-à-l’œil qui va avec… Pour autant, en dépit de cette ascendance Ophélion, Dame Loredana est bel et bien devenue elle aussi une Ptolémée, qu’elle en soit consciente ou pas. Aussi, bien qu’Ophélion d’origine, la mère d’Ipuwer ne voit aucun problème à ce qu’il tende à prendre un minimum de distance avec les Ophélion, tout particulièrement en se rapprochant de leurs rivaux Delambre – en fait, il est probable qu’elle s’en moque parfaitement… avec le fatalisme qui lui sied.

 

[IV-2 : Ipuwer : Dame Loredana ; Namerta] Ipuwer se montre assez chaleureux – à sa manière habituelle, somme toute ; il ne semble pas, en apparence du moins, conférer un statut particulier à sa mère à cet égard. Il lui pose des questions de courtoisie, sur sa santé, la durée de son séjour au Palais de Cair-el-Muluk… Il sait qu’elle n’aime pas trop s’attarder ici depuis la mort de son époux NamertaDame Loredana ne le nie pas, mais suppose que sa place est ici pour le moment. Ipuwer dit alors être content de ce qu’elle reste encore un peu – et admet que la Maison ne se porte sans doute pas au mieux… Dame Loredana l’écoute avec une déférence appropriée, mais sans vraiment répondre. Puis Ipuwer, un brin gêné, regrette d’être parti aussi brutalement après l’arrivée de Dame Loredana au Palais, et prétexte « les nécessités de sa fonction », avançant d’ailleurs que lui aussi n’aime pas rester trop longtemps enfermé dans le Palais… Mais Dame Loredana l’a bien élevé, aussi est-il conscient de l’importance cruciale de la politesse : il s’excuse.

 

[IV-3 : Ipuwer : Dame Loredana ; Taestra Katarina Angelion] Mais Ipuwer ne s’est pas rendu auprès de sa mère pour une simple visite de courtoisie, il a des questions à lui poser. Qu’en est-il, tout d’abord, de cette « sorcière du Bene Gesserit », Taestra Katarina Angelion, qu’elle a ramenée dans ses valises ? Où l’a-t-elle donc trouvée ? Dame Loredana met un certain temps à répondre… Ipuwer en profite, insistant : il espère qu’elle n’a pas « infiltré » n’importe qui… Dame Loredana répond enfin : Taestra Katarina Angelion est une amie de longue date, et une personne d’une grande compétence – et elle ne portera pas tort à la Maison Ptolémée, bien au contraire. Ipuwer exprime sa gêne à cet égard – même s’il ne lui viendrait pas à l’esprit de remettre en cause ses compétences et connaissances… Mais c’est que la Maison Ptolémée est dans une posture particulièrement difficile… Mais justement, lui indique sa mère : il a plus que jamais besoin d’alliés, désespérément ! Ipuwer l’admet, à regrets : ce qu’il veut par-dessus tout, c’est éviter une guerre de religion et les massacres qui iraient avec ; s’il faut en passer par l’implication du Bene Gesserit, cela ne lui plait guère, mais il suppose qu’il n’a là encore guère le choix…

 

[IV-4 : Ipuwer : Dame Loredana ; Namerta, Németh] Ipuwer en revient à des questions d’ordre davantage personnel. Au point, en fait, de se lamenter quelque peu sur son sort… et sur son incompétence. Il a pris la tête de la Maison Ptolémée à la mort de son père Namerta, mais contraint et forcé, il n’en voulait pas ! Cependant, lui aussi doit composer avec « sa place » dans l’univers… Mais cela ne change rien à l’essentiel : il n’est pas fait pour la politique. Il n’y connaît rien, n’y comprend rien, et bafouille dès qu’il doit s’adresser à plus de trois personnes à la fois ! Dame Loredana le sait bien… mais qu’il s’appuie donc sur Németh ! Elle sait que leurs relations sont parfois conflictuelles – mais c’est un grand atout ; et Ipuwer en convient : elle est sans doute bien plus à même de trouver une solution subtile à tous ces problèmes, lui n’y est guère habitué..

 

[IV-5 : Ipuwer : Dame Loredana ; Namerta, Németh] Mais tant qu’à parler famille : sans doute Dame Loredana est-elle au fait de ces rumeurs prétendant que le « corps sans âme » de Namerta se promènerait en ville ? Ipuwer ne laisse pas à sa mère le temps de répondre : c’est un outrage ! Il a vu sa tombe ouverte, pillée… Cette dernière remarque perturbe visiblement Dame Loredana – et Ipuwer croit comprendre pourquoi : sans doute croyait-elle, au fond, en ce « retour » de Namerta – elle espérait qu’il soit bel et bien authentique ! Mais cela l’avait conduit à occulter la profanation de sépulture et la manipulation du corps du défunt… Qu’Ipuwer présente ainsi les choses, et de manière aussi brute, produit sur elle un effet qu’elle souhaitait refouler de toutes ses forces – au point de lui faire changer d’avis sur la question ? Dame Loredana, en tout cas, est visiblement affectée… Ipuwer la prend tendrement dans ses bras – et lui chuchote à l’oreille : « Ce n’est pas mon père, ce n’est pas votre époux… » Puis, quand il estime sa mère suffisamment remontée, Ipuwer lui souhaite un bon séjour, et se retire – non sans l’avoir invitée à dîner ce soir en sa compagnie, ainsi qu’avec Németh : la famille au complet !

V : LOYAUTÉS CONFLICTUELLES

 

[V-1 : Bermyl : Nefer-u-pthah] Bermyl continue de faire le tour de ses services – inquiet de la loyauté de chacun. Qui est fiable ? Le maître assassin sous couverture se montre discret dans ses investigations, mais la méthode n’est guère propre à donner des résultats probants, la simple observation ne suffit pas. Il lui faudrait au moins quelques soupçons préalables… Bermyl achève son tour de ses services avec Nefer-u-pthah – pour le coup, il avait bien des doutes la concernant ! Mais non : ce n’est pas suffisant en l’état…

 

[V-2 : Bermyl : Taho ; Elihot Kibuz] Bermyl a besoin de davantage d’éléments : il lui faut un rapport circonstancié de Taho, ce bon élément au-dessus de tout soupçon qu’il avait chargé d’enquêter sur Elihot Kibuz et ses relations, ainsi que de propager la rumeur voulant que Bermyl serait en froid avec les dirigeants de la Maison Ptolémée. Or Taho est disposé à lui faire part de l’avancement de ses travaux. Pour la rumeur, il est encore trop tôt – mais, avec un semblant de gêne, Taho confie à son supérieur que le terreau est favorable : les échecs répétés de Bermyl justifient assurément ces revirements de loyauté… Le fait est que l’assassin est largement discrédité dans ses services : ceux qui ne le critiquent pas vertement se moquent de lui… Voilà pour le rapport global ; déterminer des implications davantage personnelles est plus délicat – pour l’heure, personne ne se singularise à cet égard… ce qui n’est pas forcément très rassurant. On peut certes relever l’existence d’un petit cercle d’éléments gravitant autour d’Elihot Kibuz, où se mêlent des éléments récents et des amitiés autrement anciennes, mais rien de très concret là non plus.

 

[V-3 : Bermyl : Taho] Bermyl recommande à Taho de surveiller ses arrières – et avance que lui aussi en a sans doute bien besoin : on lui a fait part d’une menace, mortelle… Bermyl se montre ici très habile : Taho perçoit cette confidence comme une preuve ultime de confiance ; et il sent aussi, sans que Bermyl n’ait besoin de se montrer plus précis, que la menace n’est pas un fantasme de son supérieur, mais est tout à fait sérieuse…

VI : LE SABRE PAR LE BON BOUT

 

[VI-1 : Ipuwer, Németh] Ipuwer et Németh déjeunent ensemble, en toute discrétion – dans une pièce sans faste, protégée par un cône de silence. Ipuwer se fait servir, à son habitude, une boisson légèrement agrémentée d’épiceNémeth ne s’en étonne pas, elle qui l’a souvent vu faire, mais cela l’amène à s’interroger sur la perception qu’aurait son frère du fait qu’elle a entamé un régime d’épice à son tour, et sans doute à base de quantités autrement importantes… C’est en tout cas une chose dont Ipuwer n’a pas conscience pour l’heure (même si une rapide enquête le lui révèlerait sans doute).

 

[VI-2 : Ipuwer, Németh] Ipuwer se montre très cordial, demande des nouvelles de sa sœur, s’est-elle bien reposée ? Oui, et elle va mieux, elle en avait bien besoin ; c’est que ces derniers jours avaient été très éprouvants, d’où sa conduite un peu brusque de la veille… Ipuwer l’avait constaté, et s’en inquiétait ; il est ravi d’apprendre que cela va mieux.

 

[VI-3 : Ipuwer, Németh] Mais Ipuwer poursuit : ces dernières heures n’ont pas été éprouvantes pour elle seulement, mais tout autant pour Gebnout IV et la Maison Ptolémée… En dépit de ce que son comportement récent pouvait laisser croire, Ipuwer n’en a pas moins conservé un certain sens des responsabilités. C’est pourquoi il lui faut s’entretenir avec Németh de certaines choses… Et, tout d’abord, du fait qu’il est désormais une cible avérée pour leurs ennemis. Németh le sait… Elle reste un peu sur sa réserve, désireuse de se montrer plus détendue que la veille : il lui faut reprendre le contrôle de la situation, et, si Ipuwer, en définitive, peut l’y aider, c’est tant mieux ! Inespéré, mais tant mieux… Quoi qu’il en soit, Ipuwer poursuit sur cette question… mais pour en tirer des conséquences éventuellement inattendues : il est parfaitement prêt à assumer ce rôle de « cible » ! Que l’on diminue sa sécurité – mais discrètement. De manière générale, l’idée est de ne pas en faire trop…

 

[VI-4 : Ipuwer, Németh : Bermyl, Elihot Kibuz, Hanibast Set] Ipuwer évoque la suggestion de Bermyl – visant à lui donner plus que jamais l’image d’un « bâton merdeux » : il y est prêt. L’assassin a proposé de mettre en scène une réprimande publique, houleuse, afin de faire croire à leurs ennemis que le siridar-baron et son domestique sont brouillés. Németh n’avait pas conscience de ce que ce plan avait été soulevé par Bermyl lui-même, et comprend mieux son comportement de la matinée ; leurs ennemis les croiraient sans doute ainsi encore plus faibles – l’idée est intéressante… Ipuwer suppose que cela donnera en outre une plus grande liberté d’action à Bermyl – notant par ailleurs que ses échecs à répétition l’ont probablement discrédité. L’idée, au-delà, est de garder leurs ennemis près d’eux : peut-être faudrait-il même « réélever » de nouveau Elihot Kibuz ? Ipuwer avait évoqué cette possibilité devant l’ancien maître assassin, mais il ne sait pas mentir – Kibuz ne l’avait probablement pas cru… Dommage – car récompenser et honorer ainsi un homme de Namerta (au-delà de son seul titre, puisqu’il est supposé en avoir conservé les attributions) pourrait accroître la popularité de la Maison Ptolémée, qui en a bien besoin, dans certains cercles dissidents… Quoi qu’il en soit, il importe plus que jamais de dresser la liste des éléments fiables – au sein de la Maison Ptolémée, ou des maisons mineures fricotant éventuellement avec la Guilde Spatiale : pas question de se laisser pourrir la vie ainsi ! Peut-être faudrait-il confier cette tâche au Conseiller Mentat, Hanibast Set ? Németh dit qu’il n’est guère au fait des questions de sécurité… même s’il s’en est plus d’une fois occupé durant les absences d’Ipuwer (précise-t-elle avec un petit sourire). Si Bermyl dispose alors d’une plus grande liberté, il reste probablement le plus à même d’obtenir des résultats en l’espèce. Ipuwer suppose qu’il faudra lui soumettre l’idée ; mais il se « fâchera » dès aujourd’hui, histoire de faire monter la sauce.

 

[VI-5 : Ipuwer, Németh : Dame Loredana] Bien sûr, il faut aussi prendre en compte les questions religieuses – qui sous-tendent l’ensemble ou presque des difficultés rencontrées présentement par la Maison Ptolémée. Pour Ipuwer, le Culte Officiel, c’est terminé ! Et ce besoin de miracles toujours plus grands, avec ces morts ressuscités… En fait, Ipuwer laisse un blanc-seing à Németh à cet égard – il dit même en avoir parlé avec Dame Loredana, qui a témoigné de sa confiance pour sa fille… laquelle ne manque pas d’en être un peu surprise ; d’autant qu’elle avait pris l’habitude de considérer leur mère comme quelqu’un n’intéressant pas vraiment IpuwerNémeth se dit honorée de cette confiance. Mais la question des manipulations religieuses est complexe : ils ne peuvent pas se permettre d’avoir toute la population de la planète à dos… Mais la religion est bien une clef, sinon l’unique clef, de leurs problèmes – et Németh avait déjà prévu de consulter des « spécialistes » à cet effet.

 

[VI-6 : Ipuwer, Németh] Pour Ipuwer, la question s’avère tout particulièrement importante concernant un point précis : il a vu de ses yeux le Continent Interdit – et c’est un territoire immense, qui, en dépit de son allure désertique, recèle peut-être des ressources immenses également. Et quoi qu’en dise la foi, c’est le territoire des Ptolémée ! Németh imagine-t-elle seulement ce qu’ils pourraient y faire si la religion ne leur interdisait pas de s’y installer ? Németh est tout à fait d’accord, son frère lui ôte les mots de la bouche ; c’est une idée qui lui est chère de longue date, en fait – mais elle redoutait qu’elle passe pour totalement folle aux yeux d’Ipuwer si elle la lui suggérait… Le récit des aventures de ce dernier achève de la convaincre que ce tabou absurde relève d’un complot contre les Ptolémée, destiné à les empêcher de découvrir certains secrets… Aussi revient-elle à son idée de colloque – Ipuwer s’en souvient : oui, c’est important. Pour Németh, c’est là l’occasion de reprendre l’initiative – elle n’y voit pas une simple assemblée scientifique : si Ipuwer l’y autorise, elle souhaite frapper un grand coup, en annonçant la levée partielle (ou plus exactement progressive) de l’interdit dès son discours inaugural… Ipuwer lui donne son aval : parfait !

 

[VI-7 : Ipuwer, Németh] Ipuwer en profite d’ailleurs pour apporter cette précision essentielle, revenant sur son rôle volontaire de « cible » : quand il s’agit de prendre des décisions éventuellement impopulaires, que Németh n’hésite pas à en rejeter le blame sur son frère le siridar-baron… Cette franchise surprend Németh – mais elle concède que c’est probablement nécessaire.

 

[VI-8 : Németh, Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Ludwig Curtius] Toutefois, Németh sait bien que cela ne l’exonère pas de toutes ses responsabilités… et, à ce sujet, il lui faut bien mentionner une question « gênante ». Ipuwer est au courant, dans les grandes lignes, de l’incident diplomatique impliquant Linneke Wikkheiser – elle lui en avait parlé la veille, et Ipuwer avait regretté de ne pas avoir été présent pour voir la tête de l’arrogante invitée ! Mais Németh redoute d’avoir commis une erreur, de nature à compromettre la position de la Maison Ptolémée au Landsraad… Les Wikkheiser sont puissants ; ils pourraient en retirer une rancune tenace vis à vis des PtoléméeIpuwer l’admet – et note que Linneke Wikkheiser est de toute façon surveillée, à Memnon ; qu’elle se soit rendue là-bas ne lui plaît pas plus qu’à NémethIpuwer doit tout d’abord rester à Cair-el-Muluk, et faire le tour de ses invités – le cas échéant pour leur présenter ses excuses ; c’est un prétexte qui pourrait justifier qu’il se rende ultérieurement lui-même à Memnon, avec une escorte réduite (le seul Ludwig Curtius, par exemple) ; avec de la chance, la Wikkheiser trouvera ses excuses crédibles et sincères… ou du moins pourront-elles brouiller un minimum son opinion et ses plans pour l’avenir. Sinon… eh bien, ils pourraient envisager que se produise un « accident »… Ipuwer en parle ouvertement avec sa sœur – mais il est bien conscient que, si la Maison Wikkheiser soupçonne quoi que ce soit, ils sont pour ainsi dire morts… Németh l’invite à la plus grande prudence – mais doit bien, enfin, évoquer ses « rêves », de très mauvais augure. Elle en a été fortement impressionnée – elle est maintenant convaincue de la détermination farouche de Linneke Wikkheiser à provoquer la ruine de la Maison Ptolémée, ce qui dépasse de beaucoup leur simple inimitié personnelle. Quand Németh parle de ses « rêves », Ipuwer hausse un sourcil… mais si elle en est convaincue, alors il l’est lui aussi. D’une certaine manière, au fond, il jubile : « C’est très mesquin, mais, pour une fois, je vous l’avais bien dit, que cette femme était plus dangereuse encore que vous… » Németh, dans ce cas, préconise-t-elle « l’élimination du cafard » ? Non, non, elle ne suggère rien de la sorte ! Avant de concéder à demi-mots qu’il est probablement beaucoup trop tôt pour en décider de toute façon… Non : pour l’heure, qu’ils s’en tiennent aux renseignements, afin de découvrir ce que la Wikkheiser mijote à Memnon ; il sera ensuite temps de déterminer la marche à suivre… éventuellement « radicale ». Ipuwer est d’accord – mais il ira bel et bien « s’exposer » à Memnon.

 

[VI-9 : Ipuwer, Németh : Bermyl, Sabah, Hanibast Set, « Cassiano Drescii », Elihot Kibuz, « Lætitia Drescii », Vat Aills] Ipuwer revient ensuite à une autre question. Il sait que l’opération de Bermyl au camp des Atonistes de la Terre Pure s’est soldée par un fiasco complet… Peu importe : si ce n’est en façade tout à l’heure, pour la galerie, il ne tient pas forcément à blâmer l’assassin à ce sujet – victime une fois de plus d’imprévus. Mais ont-ils récupéré des cartes exploitables du Continent Interdit ? Németh l’informe que non : des cartes ont bien été saisies, mais ils ne sont pas parvenus à les déchiffrer pour l’heure – Sabah leur manque à cet égard, qui disposait de codes bien particuliers, ou un autre « cartographe » atoniste qui les comprendrait de même, mais ils n’en connaissent pas d’autres… Avec du temps, cela dit, ils devraient pouvoir en percer le code ; mais il faudrait atteler à cette tâche quelqu’un de très compétent, et disposant de temps devant lui – le moment venu, cela pourrait correspondre au portrait du Conseiller Mentat Hanibast Set, mais celui-ci a déjà fort à faire : outre cette mission de déchiffrage des cartes, on lui a confié l’interprétation de « l’écriture automatique » de « Cassiano Drescii », une projection concernant les effets du changement de statut d’Elihot Kibuz, le soin de percer les intentions de « Lætitia Drescii », tout particulièrement quand elle avait abordé les questions matrimoniales avec Németh… sans même parler des « tâches de fond », entreprises avec le Docteur Suk Vat Aills, portant sur l’activité commerciale éventuellement douteuse des Maisons mineures marchandes, et leurs cargaisons fantômes ! Il est objectivement débordé…

 

[VI-10 : Németh, Ipuwer : « Cassiano Drescii », Antonin Naevius, Vat Aills, Cassiano Drescii] Puis la conversation dérive à nouveau sur un autre événement récent : le suicide de « Cassiano Drescii ». Németh en est encore chamboulée… Ipuwer veut percer un mystère corollaire : le rôle d’Antonin Naevius dans cette affaire. Il a l’intention de s’entretenir avec lui dans l’après-midi – et de lui remonter les bretelles ! Mais Németh le met en garde : il a déjà subi un interrogatoire (« modéré ») par le Docteur Suk Vat Aills – par ailleurs, il n’est a priori au courant de rien concernant le sort des « Drescii »Ipuwer n’en tient guère compte : au-delà, il dit trouver son comportement inqualifiable ! Certes, il a toujours apprécié la fête et la boisson lui-même, mais… Bon : Antonin est un brave garçon, mais il est tout de même trop porté aux excès ! Oui, Ipuwer aussi… Mais enfin, cela va trop loin ! Peut-être faudrait-il lui confier une tâche pour l’occuper – c’est un bretteur correct… Mais Németh revient à l’essentiel : Antonin Naevius n’a peut-être pas conscience de la « substitution » de « Cassiano Drescii » ; d’après le portrait qu’en fait Ipuwer, le jeune homme n’est pas des plus malins… Alors peut-être pourraient-ils en parler au « vrai » Cassiano Drescii, qui pourrait aborder le jeune homme et en apprendre davantage ? Ipuwer ne répond pas vraiment… Mais il suppose qu’il pourrait être utile de prétendre que la Maison Ophélion elle-même blâme le comportement d’Antonin Naevius. Qu’il comprenne que les Ophélion ne rigolent pas, et les Ptolémée encore moins !

 

[VI-11 : Ipuwer, Németh] Ipuwer résume à sa manière martiale la situation des Ptolémée : il leur faut reprendre le sabre par le bon bout – cela fait bien trop longtemps qu’ils se blessent à tenter de le saisir par la lame… Mais, globalement, Németh se félicite du changement de comportement d’Ipuwer – inespéré et d’autant plus appréciable. Peuvent-ils apprendre à se faire à nouveau confiance ? Ipuwer serre Németh dans ses bras, lui témoignant son affection autant que son estime… Il le répète : il faut par-dessus tout éviter le massacre qu’un conflit religieux ne manquerait pas de provoquer, et qui s’accompagnerait de la chute de la Maison Ptolémée. Pour cela, ils doivent se serrer les coudes… et tout se dire : Ipuwer fixe mélodramatiquement Németh – il la croit. Mais sa sœur est très surprise ; elle sait bien que son frère a toujours été lunatique, oscillant entre sérieux et je-m’en-foutisme… Mais peut-être, après tout ; elle a bien conscience d’avoir lâché des choses qu’elle comptait d’abord garder pour elle [en fait, tout ce qui n’implique pas le Bene Gesserit, et notamment « l’histoire des religions » sur Gebnout IV telle qu’elle lui a été contée par Taestra Katarina Angelion – voyez ici], mais en vient à croire que c’est tant mieux...

 

À suivre…

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Autopromo et copinage : Bifrost, n° 84 : Robert E. Howard, de mythe et de fureur

Publié le par Nébal

Autopromo et copinage : Bifrost, n° 84 : Robert E. Howard, de mythe et de fureur

Le n° 84 de la revue Bifrost consacre son dossier à Robert E. Howard.

 

À cette occasion, outre les critiques habituelles (Les Ruines de Paris et autres textes ; Mondocane, de Jacques Barbéri ; Eschatôn, d’Alex Nikolavitch ; enfin Nuage, d’Emmanuel Jouanne), j’ai livré dans le guide de lecture consacré à Howard une chronique commune d’El Borak et d’Agnès la Noire.

 

Mais, surtout, j’y ai rédigé un article titré ici « Howard le barbare et Lovecraft le Romain civilisé », qui a pour objet les influences réciproques des deux auteurs l’un sur l’autre, avec pour toile de fond leur fameuse correspondance ; vous trouverez cet article aux pages 142-153.

 

N’hésitez pas à réagir ici le cas échéant !

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Agnès la Noire, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

Agnès la Noire, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), Agnès la Noire, traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations par Stéphane Collignon, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, 2014, 518 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, dans le dossier Howard, pp. 173-174 – avec également El Borak.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique commune sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue, plus personnelle et spécifique ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

CYCLES AVORTÉS

 

Agnès la Noire est le onzième volume (sur douze – il ne reste plus après qu’Almuric) de la collection Robert E. Howard chez Bragelonne, supervisée par Patrice Louinet. C’était le seul qu’il me restait à lire – pourtant, ma curiosité était probablement un brin titillée par le personnage donnant son titre au recueil : inconscient chauviniste ou pas, j’étais sans doute curieux de voir ce que ferait Howard de cette héroïne française dans un cadre français (en fait, il y avait eu quelques précédents contenant la réponse… dans Solomon Kane et surtout Les Dieux de Bal-Sagoth, sauf erreur). Une raison fort bête, sans doute…

 

D’autant qu’Agnès de Chastillon n’occupe qu’une part très limitée de cet ultime volume de récits d’aventures essentiellement historiques – asseyant sa parenté avec Le Seigneur de Samarcande, mais aussi, quand le caractère historique est en retrait et le caractère oriental en avant, avec El Borak. Cependant, comme dans ce dernier volume notamment, on peut bien repérer ici, et de manière plus marquée encore, une errance (réflexe ?) de l’auteur indécis vers le surnaturel, ou plus largement le « weird »…

 

Le recueil contient en effet les textes de quatre « mini-séries » qui sont en fait des « cycles avortés » : Howard y développe quelque temps un personnage censément récurrent, puis, pour une raison ou une autre (et probablement plutôt l’autre ?), laisse tomber. Nous suivrons donc ici les aventures d’Agnès de Chastillon, oui, mais tout autant de Cormac Mac Art, Terence Vulmea et Kirby O’Donnell. Et il faut y rajouter trois nouvelles « hors-cycle », voire une quatrième en prenant en compte le récit inachevé figurant dans les appendices.

 

AGNÈS DE CHASTILLON

 

On commence donc avec Agnès de Chastillon, ou Agnès la Noire, personnage de femme forte qui ne manque pas de faire penser à Jirel de Joiry, créée semble-t-il exactement à la même époque par C.L. Moore (les deux auteurs échangeaient et se sont félicités respectivement pour ces œuvres « féministes » ; déterminer une inspiration de l’un sur l’autre est semble-t-il délicat).

 

Agnès la Noire

 

La nouvelle « Agnès la Noire » (à bien des égards la seule que l’on peut considérer achevée) est pour le moins étonnante – même si je ne manifesterais pas à son sujet l’enthousiasme de Patrice Louinet dans sa postface.

 

Dans une France improbable de la Renaissance dépeinte à gros traits (celle de François Ier, à vue de nez – mais où l’on jure sans cesse par saint Denis, sinon saint Trignan… Hein ? Globalement, le texte n’use en rien de ce cadre, qui fait carton-pâte – il n’y a aucune volonté de le rendre « authentique »…), Agnès, paysanne mais ne s’envisageant guère comme telle, fille d’un bâtard de duc, n’accepte pas la condition que l’époque et son sexe lui réservent. Le jour même de ses noces forcées, plutôt que de se suicider (ouch…) ainsi que le lui suggère sa sœur ainée déjà passée à la casserole, la diablesse rousse tue son promis qu’elle déteste à peu près autant que son brutal de père, mercenaire en son temps, et fuit dans la forêt.

 

Là, elle fait la rencontre d’hommes globalement détestables (et souvent « faibles » ou du moins geignards), et tout d’abord celle d’Étienne Villiers, évidemment faux ami et vrai brigand – la raison pour laquelle elle l’épargne le moment venu, et va même ensuite jusqu’à le sauver de la vindicte d’un noble du coin, puis à s’associer avec lui (dans la nouvelle suivante il n’y a plus d’ambiguïté à cet égard), me dépasse complètement. Elle rencontre aussi un mercenaire, Guiscard de Clisson, qui lui fait une formation expresse en escrime avant de périr malencontreusement d’une balle destinée à un autre (Étienne, comme de juste)…

 

Il y a assurément des bonnes choses là-dedans, au-delà du seul personnage féminin on ne peut plus « badass », et sans doute l’introduction du récit se montre-t-elle efficace dans sa violence radicale ; je note aussi que le récit – comme les deux suivants, mais où ce sera avec bien moins de réussite – est à la première personne, ce qui lui confère une certaine singularité, et peut-être un surcroit de profondeur psychologique… en autorisant aussi une violence et une perception de la violence très particulières, et plus crues que souvent, à bien des égards.

 

Le récit se lit volontiers – mais il est tout de même bien décousu… En fait – et sans doute son caractère de « récit des origines » (chose pas très commune chez Howard) y est-il pour beaucoup –, il y a quelque chose de picaresque dans cette nouvelle, et qui, à mon sens, en fait davantage l’introduction d’un roman qu’un texte se tenant tout seul. Peut-être un développement du genre aurait-il permis de rendre sa motivation, si improbable, plus plausible ?

 

Ce n’est cependant pas le seul mystère dans cette histoire – après tout, Agnès, qui n’a jamais manié une arme de sa vie (enfin, on précise quand même qu’elle a fait la bucheronne pour son odieux géniteur…), devient rapidement une épéiste redoutable, au mépris de toute vraisemblance (même à forcer sur l’instinct ou la lignée, le sang)…

 

Mais oui, ça se lit bien – ça bouge en permanence, avec suffisamment de singularité pour que le lecteur joue le jeu, selon les règles définies par l’auteur, et nulle autre.

 

Des lames pour la France

 

Hélas, on a tout de même l’impression d’un Howard qui ne sait pas trop qu’en faire… « Des lames pour la France » gomme largement ce qui faisait l’intérêt du personnage, en lui confiant un rôle finalement assez secondaire – quand bien même elle conserve la narration à la première personne. Surtout, le récit est tordu, voire carrément confus, et fort peu satisfaisant dans l’ensemble…

 

La Maîtresse de la mort

 

Quant à la nouvelle inachevée « La Maîtresse de la mort » (enfin, la précédente l’était à peu près autant, hein…), en dépit de l’introduction d’un partenaire à mon sens plus enthousiasmant que l’Étienne Villiers, mi noble en en cour, mi gredin des bois, sans la moindre cohérence, que l’on avait subi jusque-là, elle se perd sans doute à son tour, en introduisant le surnaturel dans le récit – ce qui fait encore plus ressembler cette Agnès de Chastillon émergente à Jirel de Joiry, et a pu jouer un rôle dans l’abandon du personnage, sinon une fausse piste, du moins une qui aurait appelé à un autre traitement, ai-je tendance à croire…

 

Bilan

 

Un personnage « féministe » ? Un Howard « féministe » ? Ce n’est sans doute pas la même chose, et cela pourrait appeler à de longues discussions – probablement un brin futiles, d’ailleurs.

 

Mais le fait est qu'Agnès, même en tant que « femme forte », a bien quelque chose d’un fantasme, dans tous les sens du terme – d’où quelques procédés peut-être un peu navrants, comme cette (légère, certes) touche de lesbianisme SM soft qui ressort à l’occasion (Agnès menace plus d’une femme de lui donner la fessée)…

 

Pour autant, il y avait sans doute quelque chose à en faire – quelque chose que Howard n’a donc pas fait. Quant à sa jumelle Jirel de Joiry, elle m’avait il est vrai globalement déçu quand j’en avais lu le recueil de ses aventures – à la tonalité par ailleurs très « howardienne »…

 

CORMAC MAC ART

 

Nous passons maintenant à Cormac Mac Art – un pirate gaël des âges sombres (quelques décennies après la chute de Rome), qui fricote avec les Vikings, et notamment son compagnon de toujours, le Danois Wulfhere, qu’on qualifiera d’un tantinet brutal pour ne pas dire couillon, là où notre héros est tout de même plus malin – et telle est bien sa raison d’être.

 

Le problème, c’est que la meilleure nouvelle où il figure, à en croire Patrice Louinet, ne se trouve pas dans ce recueil, mais dans Bran Mak Morn (j’avais oublié, j’avoue – faudrait vraiment que je le relise, celui-là, c'était peut-être bien mon préféré, mais je l'avais lu à un mauvais moment et ne l'avais pas chroniqué…). Alors on fait avec ce qui reste.

 

Les Épées de la mer Nordique

 

C’est-à-dire, là encore, une seule nouvelle achevée – et encore, on ne dispose que du premier jet. Dans « Les Épées de la mer Nordique », nous vivons une sorte de révolution de palais à l’échelle d’un clan viking – Cormac Mac Art n’est sans doute pas bien certain de ce qu’il y fait au juste, mais peu importe… L’intrigue est assez commune, oui – et avec un ersatz de princesse enlevée –, mais l’ambiance est des plus correcte, si elle n’a aucune prétention à l’authenticité historique. Cela reste un récit qui se tient tout seul… et c’est peut-être bien un cas unique dans ce recueil.

 

Wulfhere, le Fracasseur de Crânes

 

Suit, non pas une ébauche de nouvelle, à ce stade, mais un simple fragment, « Wulfhere, le Fracasseur de Crânes », évoquant donc le chef danois que conseille utilement Cormac Mac Art – lui-même n’a pas le temps d’y figurer. C’est une introduction d’une page à peine, dont le ton philosophique et morne (voire bien davantage) est sans doute un peu trop lourdingue pour vraiment convaincre – en tant que tel, cela fait très « mauvais départ » pour un récit d’aventures, et sans doute Howard en était-il bien conscient, qui a lâché l’affaire.

 

Les Tigres de la mer

 

« Les Tigres de la mer » joue plus traditionnellement de l’action échevelée – mais à vrai dire sans doute un peu trop. L’intrigue on ne peut plus banale (oui, avec une princesse enlevée – en l’occurrence une Bretonne – non, une vraie Bretonne) est l’occasion de parcourir les îles britanniques, à force de fausses informations ou de révélations périmées, si bien qu’au bout du compte on se bat avec tout le monde mais on ne va nulle part : on s’arrête quand le ménestrel suspect annonce à Cormac Mac Art qu’il a une meilleure idée… Laquelle donc ? Mystère, du coup…

 

Bon, ça se lit pendant un certain moment, mais les retournements intempestifs des dernières pages traduisent sans doute le scepticisme d’un auteur qui savait encore moins que ses héros où il se rendait…

 

Je note tout de même une sympathique bataille navale, passablement gratuite donc, pourtant au crédit de l’ambiance.

 

Le Temple de l’abomination

 

Quant à l’ultime récit consacré à Cormac Mac Art, « Le Temple de l’abomination » (inachevé, ou plus exactement se concluant en synopsis), il témoigne d’une incertitude comparable (mais antérieure) à celle relevée plus haut pour Agnès de Chastillon – Howard tentant ou se sentant obligé d’injecter du surnaturel dans une « série » (faut le dire vite) jusqu’alors essentiellement « historique » (faut le dire vite aussi).

 

Patrice Louinet (tout en avançant que c’est sans doute là une étape notable vers le développement de l’heroic fantasy howardienne, et qu’il peut y avoir un lien avec la correspondance tout juste entamée avec Lovecraft) se montre très sévère à l’encontre de ce récit noyé sous les contradictions, mais, à vrai dire, même en l’état, je ne le trouve pas forcément bien pire qu’un autre… Mais j’ai été bon public pour les digressions improbables sur le roi Arthur « historique » (ou disons « différent »…) et sa cour de brutes avinées, ou sur le christianisme si fondamentalement incompréhensible pour nos personnages certes pas portés à tendre l’autre joue et à pardonner à ceux qui les ont offensés... Rigolo !

 

AUTRES RÉCITS

 

Suivent trois « autres récits », bizarrement placés en milieu de recueil, quand il y a pourtant d’autres héros récurrents après (mais la dernière de ces trois nouvelles est peut-être un préalable utile pour les aventures de Terence Vulmea). On y louche pas mal sur le bizarre à nouveau, mais sans faire dans le surnaturel pour autant (on s’en tient aux cultes secrets et impies, et aux civilisations perdues) ; par contre, seul le troisième de ces textes à part relève du genre historique.

 

Le Paon d’airain

 

D’abord, nous avons « Le Paon d’airain », qui se déroule à Djibouti, mais trippe pour l’essentiel sur les élucubrations d’un Seabrook portant sur les Yézidis – vous savez, ces sinistres et pervers adorateurs du diable, redoutés dans tout l’Orient (fataliste, l’Orient est fataliste)…

 

Ceci étant, en faisant la part des choses, et, comme Howard probablement, en ne retenant que l’idée de la secte/tribu diaboliste qui fait flipper tout le monde, sans chercher à y voir quoi que ce soit d’ « authentique », il y aurait probablement de quoi faire…

 

Hélas, non. Le récit est ultra-convenu, d’une construction pas top, plombé par des personnages en carton, et se traîne mollement jusqu’à une conclusion pour le moins terne. C’est au mieux (vraiment au mieux) médiocre.

 

La Morsure de l’ours noir

 

Il y a pourtant bien pire, immédiatement après : « La Morsure de l’ours noir » est un texte navrant de bout en bout. Variation sur le « péril jaune » qui parvient à repousser au-delà de toutes attentes les limites de la caricature pourtant bien lointaines dans le genre, en mettant en scène à la première personne une brute épaisse (un « Black John » doté du charisme d’une huître pas fraîche, mais qui n’en est pas moins redouté par les diaboliques êtres jaunes comme étant la pire menace à l’encontre de leurs plans – c’est dire si eux-mêmes constituent une menace terrifiante…), c’est un texte fade et bête, à la conclusion fade et bête (et prévisible, histoire d’enfoncer encore un peu plus le clou – qui, à ce stade, a sans doute largement giclé de l’autre côté de la planche) ; y insérer (de manière on ne peut plus gratuite) les noms de Cthulhu et de Yog-Sothoth – hein, quoi, pardon ? – n’était probablement pas l’hommage le plus pertinent à rendre au pauvre Lovecraft, qui n’en demandait sans doute pas tant… Clairement un des pires textes de Robert E. Howard en ce qui me concerne (ou, disons, « que j’ai lus », soyons prudents…).

 

L’Île aux pirates

 

Le troisième de ces récits est le seul à être relativement lisible – en étant très bon prince ; disons du moins que c’est moins pire que ce qui précède immédiatement, et y a pas de mal.

 

« L’Île aux pirates » multiplie pourtant les clichés, et c’est assurément un texte « juvénile » pour ne pas dire « puéril » (mais on pourrait le dire). Il a pourtant ses moments relativement enthousiasmants – la naïveté, ici, est globalement rafraîchissante plutôt que d’être fatigante, c’est déjà ça…

 

Avec tout de même un sacré bémol : au-delà de ce que le texte peut ou pas révéler de la vie psychique de son auteur, il faut sans doute y relever l’apparition d’un premier ersatz de « « « « « « « femme forte » » » » » » » chez Howard, anticipant Agnès de Chastillon, peut-être plus encore Bêlit ou Valeria. Hélas, la (forcément jeune et belle) femme pirate de cette nouvelle est vite parfaitement insupportable, à mesure que se développe entre elle et le narrateur une inévitable et ô combien pénible romance. En fait, pendant un temps, j’ai voulu y voir une dimension « comique » (notamment dans la jalousie du narrateur pour le pirate légendaire que la jeunette ne cesse de vanter), mais doute que cela ait été bien délibéré… Et quand « l’intrépide » jeune femme… éclate en sanglots… parce que le marin sans cœur mais si moral avance qu’elle pourrait ne pas être « pure » (!), avec la vie d’homme qu’elle mène et c’est pas bien, on oublie toute la dimension « « « « « « « forte » » » » » » » du personnage comme l’imposture qu’elle était, et il est difficile de retenir un soupir – un long, très long soupir, interrompu tout de même quand nos héros et leurs rivaux pirates vont fouiner dans un temple antédiluvien qui a le bon goût se trouver là… mais qui revient pourtant lors de l’épuisant « happy end » qui voit notre femme « « « « « « « forte » » » » » » » et son singe de narrateur causer mariage. Pitié…

 

Avec tout ça, et cet indéniable caractère juvénile, que ce texte soit à mon sens le moins mauvais des trois, en dit long sur la qualité des deux abominations qui précèdent…

TERENCE VULMEA

 

On retourne aux « cycles avortés » avec deux nouvelles consacrées au pirate irlandais Terence Vulmea (XVIIe ou XVIIIe siècle à vue de nez – on cause de Versailles ; quant au cadre géographique, il a l’air classiquement caribéen, a priori, mais on y évoque régulièrement le Cap Horn, et d’autres endroits bien éloignés ?) – qui, pour user d’une thématique similaire à celle de « L’Île aux pirates », témoigne tout de même d’une plus grande maturité (on est en 1935, à la toute fin de la carrière de l’auteur, faut dire – le contraste se sent) ; pourtant, le résultat est déconcertant, et pas forcément pour le mieux, à quelques bonnes idées près…

 

Les Épées de la Fraternité Rouge

 

La première de ces deux nouvelles, qui est accessoirement la plus longue du recueil, s’intitule « Les Épées de la Fraternité Rouge », et c’est un recyclage (un peu écourté) d’un long récit de Conan refusé, « Le Maraudeur Noir » (qu’on trouve dans Les Clous Rouges), qui jouait déjà des thèmes colonial et pirate. Je dois avouer ne plus me souvenir du Conan, mais le récit en l’état est à la fois amusant et profondément insatisfaisant.

 

Terence Vulmea n’est peut-être pas à proprement parler le héros de la nouvelle – en fait, à l’instar de Conan dans le récit original, il n’apparaît que très tardivement (formellement : la nouvelle s’ouvre classiquement sur une attaque en force où il figure, mais sans être nommé), et le récit s’étend d’abord sur trois salopards, le comte Henri de Chastillon (nom recyclé de la série « Agnès de Chastillon »), qu’on suppose d’abord plus positif que cela mais qui ne l’est en rien, et qui s’est exilé dans les îles du Nouveau Monde où il a bâti par défaut une imposante forteresse pour se préserver d’une menace indicible ; le boucanier français Villiers (recyclé idem) ; et le pirate anglais Harston – autant de franches canailles qui lorgnent plus ou moins consciemment sur un (inévitable) fabuleux trésor caché dans la jungle infestée de Peaux-Rouges ; Vulmea, quand il s’ajoute à ce trio initial, n’est à vrai dire guère plus sympathique, tant il se montre aussi fourbe que les autres (il est navrant, sans doute, de constater qu’il est censé briller davantage qu’eux… pour la seule raison qu’il ne compte pas laisser des Blancs se faire massacrer par des sauvages d’une autre race, même s’il compte de toute façon tuer de sa main les trois salopards après coup !).

 

C’est à la fois un atout et une tare de la nouvelle – atout parce que cela contribue à l’ambiance particulière du récit, et suscite des alliances et contre-alliances paranoïaques assez amusantes, dans une tension perpétuelle qui se complique en exploration puis en siège façon survival ; tare parce que cela implique du coup de longues scènes très bavardes où les quatre enflures s’interrogent sans cesse sur leur intérêt en dénonçant mesquinement la fourberie des autres, façon hôpital et charité.

 

Il faut y ajouter deux personnages positifs, deux femmes – ou plutôt une femme, Françoise, nièce du comte de Chastillon (qui, exceptionnellement, ne figure pas dans le récit à seule fin d’être enlevée – enfin presque : le comte la vend peu ou prou à l’abject Villiers, hein…), et une mystérieuse gamine, Tina, d’origine largement inconnue, plus ou moins adoptée par la première, et qui se montre assurément futée pour son âge ; ceci étant, la scène où le comte de Chastillon flagelle la petite en tant qu’oiseau de mauvais augure est pour le moins, euh, « perturbante », dans ce contexte…

 

Il faut enfin compléter le tableau avec un inévitable « homme noir » qui rôde aux environs de la forteresse et fait flipper le comte – ce qui confère à la nouvelle une vague tonalité fantastique (ambiguë, du moins) en dépit de l’abandon du cadre hyborien ; mais j’ai trouvé que ça se greffait plutôt mal ici, d’autant plus sur une histoire déjà assez complexe comme ça…

 

La nouvelle a ses bons moments, elle est même parfois étrangement réjouissante – dans son nihilisme surtout ? Mais elle est à n’en pas douter trop longue car trop bavarde, tandis que la conclusion a quelque chose d’étonnamment expédié, en fâcheux contraste. Tout n’y fonctionne pas, mais c’est probablement la meilleure ou moins mauvaise nouvelle du recueil à mes yeux (« Les Épées de la mer Nordique » se tient plus en elle-même, mais celle-ci est autrement enthousiasmante malgré ses nombreux défauts) – ce qui est embêtant, tout de même… Et qu’il s’agisse d’un recyclage d’un texte déjà lu avant (même si je l’avais oublié) en rajoute sans doute une couche.

 

La Vengeance de Vulmea

 

La seconde nouvelle, « La Vengeance de Vulmea », a été écrite dans la foulée de la précédente, et présente à mes yeux la même association de ratages et de bonnes idées… ou disons plus exactement de bonnes intentions – du coup, elle m’a nettement moins convaincu…

 

Vulmea y est fait prisonnier par un salopard d’Anglais, Wentyard, qui l’avait déjà « tué » une fois, en le condamnant à la pendaison en tant que sale rebelle irlandais alors qu’il n’était âgé que de dix ans. Le pirate plus que jamais aveuglé par une haine inhumaine élabore un canular complexe (mais à base de civilisation perdue et de fabuleux trésor, tant qu’à faire) pour obtenir vengeance, en attirant l’abject Anglais dans un piège avec plein d’Indiens dedans...

 

Mais, alors même qu’il est sur le point d’obtenir satisfaction, et de la manière la plus cruelle encore, le voilà qui change subitement d’idée : prenant conscience de ce que le vil Anglais qui a jadis essayé de le pendre a une femme et une fille (?!), il décide, même pas seulement de l’épargner, mais carrément de le sauver du terrible piège dans lequel il l’a lui-même fourré !

 

En notant au passage que Vulmea avait pourtant délibérément choisi de faire l’impasse sur ses principes de « solidarité blanche » de la première nouvelle (qu’il expose lui-même ainsi ; ce n’en est pas le seul rappel, d’ailleurs, on y retrouve aussi les noms de Villiers et Harston, a priori bien vivants)…

 

L’idée est bel et bien de jouer sur l’ambiguïté des deux personnages, qui incarnent tour à tour la monstruosité et l’humanité (entendue positivement…) – en brisant les préconçus du lecteur. Bonne intention ? Sans doute. Mais en l’état, en ce qui me concerne tout du moins, ça ne fonctionne absolument pas, et même pire – ça devient ridicule… La psychologie de Vulmea m’est décidément incompréhensible (plus encore que celle d’Agnès de Chastillon, si ça se trouve !). Son inconstance, en tout cas, me paraît absolument invraisemblable dans ce cadre, et la scène où le pirate irlandais, en plein duel, décide finalement de sauver sa Némésis prise de sanglots (après son moment héroïque compensant la haine du pirate, qui lui avait donné temporairement le premier rôle) ne se contente pas de sonner faux – elle me fait l’effet d’être parfaitement grotesque, au mauvais sens du terme.

 

Après quoi, errance dans la cité perdue, finalement un trésor à la clef, une tribu de Nègres au milieu des tribus d’Indiens, un putain de serpent géant (qui tire donc la nouvelle vers le fantastique), et tout finit bien dans le meilleur des mondes – même si Vulmea refuse ultimement de faire « confiance » à l’Anglais, ce qui semble être en définitive sa « vengeance ».

 

Mais non, je n’y crois pas… La nouvelle m’a plu tout d’abord, il est vrai, justement parce que j’appréciais la haine de Vulmea, son plan tordu et tout sadique pour obtenir vengeance – en faisant un antihéros radical, exacerbant les thématiques howardiennes classiques au point où le lecteur, même conciliant et volontaire, ne parvient plus à s’identifier (ou presque) avec le personnage central. Le retournement – nécessaire ? attendu… – m’a fait lâcher l’affaire.

 

KIRBY O’DONNELL

 

Reste un dernier « cycle avorté », avec trois nouvelles mettant en scène Kirby O’Donnell – un ersatz de Francis Xavier Gordon dit « El Borak », avec moins de panache. D’où un jugement passablement sévère de Patrice Louinet dans sa postface, d’ailleurs…

 

Mais je suis d’un avis différent, tiens : que Kirby O’Donnell soit régulièrement un loser, bien loin de me déplaire, tend plutôt à me réjouir – ça fait des vacances, après toute une horde de brutes unilatérales qui, quel que soit le contexte de leurs aventures, se ressemblent toutes, et se la pètent toutes en gros « durs » vite pénibles… Kirby O’Donnell est bien dans cette lignée, hein – naturel et galop, tout ça –, mais le fait qu’il se plante systématiquement ou presque, qu’il prenne régulièrement de mauvaises décisions, et tombe tout aussi souvent dans des quiproquos aux allures de pièges, qu’il ait besoin des autres, enfin, mais soit incapable de juger combien certaines de ses mauvaises relations sont vraiment des mauvaises relations… Tout cela me le rendrait plutôt sympathique, en fait. Et de même pour son Orient codifié – certes pas épargné par l’absurde, au point où ça en devient presque drôle. Presque.

 

L’Or de Tartarie

 

Bon, ça reste des nouvelles globalement médiocres, hein – mais vu le niveau de ce recueil… « L’Or de Tartarie » est un condensé d’aventure howardienne, façon formule et efficacité ; très convenu somme toute, bien sûr, n’était cette ultime décision concernant le trésor caché, qui colore une trame qui en a bien besoin avec un peu d’absurde… C’est le seul point que j’ai envie d’en retenir.

 

Les Épées de Shahrazar

 

« Les Épées de Shahrazar » (après, rien que dans ce recueil – parce qu’on pourrait citer d’autres exemples dans les autres titres de la collection –, « Les Épées de la mer Nordique » et « Les Épées de la Fraternité Rouge », voire « Des lames pour la France », ça se répète un peu, quand même, mais les responsabilités sont partagées entre Howard et Glenn Lord…) prend la suite du texte précédent (allusions au trésor perdu et à une très mauvaise fréquentation de Kirby O’Donnell), mais a semble-t-il été publiée avant, bon…

 

Baston à tous les étages, bien sûr, et documents secrets capitaux pour l’avenir de l’Inde et du monde…

 

Mais le cœur de la nouvelle repose sur un très fâcheux quiproquo – très, très fâcheux – qui débouche sur une longue scène de siège (rappelant sans doute plusieurs moments d’El Borak, oui). Ce quiproquo, et ce siège relativement bien mené (je crois que je tends à préférer, chez Howard, ces batailles mêlées de tactique aux massacres plus individualisés auxquels se livrent régulièrement ses héros…), sauvent plus ou moins la nouvelle. Plus ou moins – là encore, relativement au reste du recueil, bon…

 

Le Dieu tâché de sang

 

Reste « Le Dieu tâché de sang », qui, en faisant davantage l’impasse sur cette dimension absurde (mais pas tout à fait non plus, vu le sort ultime du trésor, encore une fois – c’est bien moins rigolo et beaucoup plus convenu que dans « L’Or de Tartarie », cela dit), et en jouant à nouveau, mais avec encore moins d’à-propos que d’habitude, du thème de la civilisation perdue, illustre comme la plupart des petits « cycles avortés » de ce recueil l’impasse où se perd bien vite l’auteur avec ces (tentatives de) personnages récurrents… Au mieux médiocre, cette fois – vraiment au mieux.

 

AU SERVICE DU ROI

 

Et puis reste une nouvelle inachevée en appendice, « Au service du roi », qui est pour le moins… « improbable », avec, vers la fin de l’Empire romain d’Occident, ses Vikings et un prince celte (breton – non, vraiment breton) à bord de leur long-serpent, qui errent tellement loin pour fuir leurs implacables ennemis… qu’ils se retrouvent dans une cité glorieuse (et imaginaire) de l’Inde, allons bon ; balaises, quand même !

 

Au-delà de cette improbabilité, ne reste plus guère qu’une collection de clichés ; avec quand même une autre bizarrerie surnaturelle – à vue de nez du moins : le pouvoir du rajah (grec) sur les femmes, qui les convertit d’un regard en adeptes dévotes du « Oui, Maître »…

 

Une nouvelle fois, par ailleurs, la civilisation exotique, aussi brillante soit-elle, ne semble pas pouvoir exister sans qu’un Européen soit à sa tête, comme souvent dans El Borak notamment. Bon…

 

CONCLUSION

 

Bilan pas fameux, hein ? Agnès la Noire est probablement le moins bon (pour ne pas dire le pire) recueil de la collection (et tout n'y était déjà pas forcément recommandable – j'avais dit plus ou moins la même chose d'Almuric il y a peu, après tout, mais je crois tout de même le présent recueil encore inférieur – Almuric l'ayant suivi, on ne peut pas dire que la collection se soit achevée sur la meilleure image de l'auteur...) – en tout cas, c’est l’impression qu’il me donne maintenant que j’en ai enfin terminé…

 

Aucune de ses nouvelles n’est pleinement convaincante. Bon prince, on peut éventuellement sauver « Les Épées de la mer Nordique » (Cormac Mac Art, premier texte), sans doute le seul récit du lot à se tenir vraiment en tant que tel, s’il ne m’a guère enthousiasmé, voire « Les Épées de la Fraternité Rouge » (Terence Vulmea, premier texte), en acceptant de fermer les yeux sur ses nombreux travers pour se contenter de ses moments les plus palpitants ; en étant très, très, mais alors vraiment très, très bon prince, on pourrait peut-être sauver « Agnès la Noire » (Agnès de Chastillon, premier texte) en dépit de sa dispersion et de sa cohérence douteuse, et admettre que « Les Épées de Shahrazar » (Kirby O'Donnell, deuxième texte cette fois) est un récit d’aventure « qui se lit »… Le reste est au mieux médiocre, et parfois bien pire (« La Morsure de l’ours noir » remportant donc aisément la palme).

 

Non, décidément, c’est pas fameux…

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El Borak, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

El Borak, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), El Borak : l’intégrale, [El Borak and other desert adventures], traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations par Tim Bradstreet et Jim & Ruth Keegan, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, [2010] 2011, 518 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, dans le dossier Howard, pp. 173-174 – avec également Agnès la Noire.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique commune sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue, personnelle et spécifique ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

AVENTURES ORIENTALES

 

Où l’on poursuit la collection de Bragelonne consacrée à Robert E. Howard ; à l’instar du Seigneur de Samarcande, lu il y a quelques années de ça, et d’Agnès la Noire, postérieur et le seul titre de la collection qu’il me reste à lire [à l'époque de cette chronique...], El Borak ne relève pas du fantastique ou de la fantasy : le dénominateur commun est l’aventure – si d’autres de ces récits relèvent en outre du genre historique, ce n’est sans doute pas tout à fait le cas pour ces nouvelles-ci, qui se déroulent dans un passé très proche par rapport à leur rédaction : le début du XXe siècle, avant la Première Guerre mondiale pour la plupart de ces textes, avec cependant (au moins) une exception pour le dernier, qui prend place en 1917 ; mais il y a certes un autre point commun, avec au moins Le Seigneur de Samarcande, et c’est l’Orient…

 

LE PERSONNAGE

 

« El Borak », ou « le Rapide » en arabe, c’est un certain Francis Xavier Gordon – et les circonstances de sa genèse sont assez troubles… comme souvent quand les déclarations de Robert E. Howard sont la principale source d’information. À l’en croire, il s’agit là d’un de ses plus vieux héros – un qu’il avait conçu alors qu’il n’était qu’enfant (et de même pour Bran Mak Morn). En fait il est plus que douteux que ce personnage soit apparu en bloc, et sous ces noms, dans l’œuvre juvénile d’un Robert E. Howard qui, par ailleurs, ne s’imaginait sans doute pas encore auteur professionnel, à l’époque… Demeure cependant l’idée d’esquisses successives, « ressuscitées » à plusieurs reprises, et qui, partant de vagues brouillons enfantins, allaient aboutir au personnage tel que nous le connaissons, dans une série de nouvelles conçues entre 1933 et 1936, à la fin de la carrière de l’auteur ; en fait, la dernière nouvelle ici compilée, « Le Fils du Loup Blanc », est probablement un des derniers textes sur lesquels Howard a travaillé avant son suicide…

 

Le personnage, ainsi, s’il n’a probablement pas le charisme d’un Conan ou d’un Solomon Kane, ou la sombre majesté d’un Bran Mak Morn, a quelque chose d’une figure idéale ayant traversé toute la carrière du jeune auteur – témoignant de sa prédilection pour l’aventure (et les pulps qui vont avec, plus prestigieux et rémunérateurs que Weird Tales – y placer ses textes n’en était que plus délicat encore…) et pour le cadre oriental (l’Afghanistan surtout, l’Arabie ou le Moyen-Orient éventuellement), assaisonné de traits typiques de l’auteur.

 

Comme souvent chez Howard, nous n’en savons finalement que fort peu sur le personnage – ou plus exactement sur sa biographie. Francis Xavier Gordon est d’origine texane (ben tiens, et irlandaise au-delà, re-ben tiens), et d’un physique plutôt ramassé mais costaud (avec quelque chose de picte ?) ; son surnom arabe, mais typique du bon Texan, lui vient sans doute de sa rapidité à dégainer – encore qu’il soit tout aussi efficace avec une épée qu’avec un pistolet. Pour des raisons qui ne sont jamais vraiment précisées, Gordon s’est rendu en Orient et y a mené l’intégralité de sa carrière : en tant que Texan, il n’est pas exactement une figure de « civilisé » dans un cadre spécifiquement américain, mais, en Orient, il correspond bien à cette figure du Blanc qui rompt tout lien avec la civilisation pour vivre au milieu des barbares – les clans afghans pour l’essentiel.

 

Il a ses modèles historiques : surtout l’étonnant Sir Richard Francis Burton, même si l’on n’a pas manqué d’évoquer aussi Lawrence d’Arabie (en fait, dans la dernière nouvelle du cycle, Gordon est même nommément associé à l’auteur des Sept Piliers de la Sagesse). Mais, si ses aventures ont un cadre plus ou moins colonial (avec la mainmise de l’Empire britannique – qui a cependant maille à partir, sur le terrain oriental, avec d’autres intérêts et ambitions, de la Russie tout particulièrement), Gordon n’est pas à proprement parler un héros colonial : au mieux, les Britanniques l’indiffèrent (même s’il confesse, à un moment au moins, préférer l’emprise anglaise dans la région à tout autre, quand bien même c’est par défaut…), et il vit au milieu des colonisés, en totale indépendance (à vrai dire, les « colonisés » qu’il fréquente sont bien sûr tout aussi indépendants…). En fait, les Occidentaux, dans les nouvelles d’El Borak, sont souvent des ennemis (et il y a là, sans doute, un trait vaguement « colonial », même paradoxal à première vue : il faut presque toujours qu’un Blanc tire les ficelles, les indigènes sont systématiquement manipulés, ou presque…), ou, au mieux, des gens qui ne sont pas à leur place… là où lui y est parfaitement.

 

LA TENTATION DU « WEIRD »

 

Reste un point à aborder avant de faire le détail des nouvelles… Nous avons tendance, aujourd’hui, à associer immédiatement Howard à la fantasy, éventuellement au fantastique, disons globalement au « weird ». De son vivant, pourtant, il avait connu des succès conséquents, voire supérieurs, dans des genres totalement détachés du surnaturel, etc. – par exemple ses aventures « de boxe » centrées sur le marin Steve Costigan, ou plus tard ses westerns humoristiques autour de Breckinridge Elkins (sans même parler des avatars de ces deux-là). El Borak, à tout prendre, s’insèrerait donc parfaitement dans cet aspect de l’œuvre howardienne.

 

Mais il y demeure du moins une certaine tentation du « weird »… Si le surnaturel n’est à proprement parler jamais de la partie (mais on n’en est sans doute pas très loin avec le singe géant de la « version longue » de « La Mort à Triple Lame »), Howard use par contre bien volontiers d’une thématique abondamment employée dans ses récits fantastiques : celle de la civilisation ou au moins de la cité perdue – avec une certaine dose de conspirationnisme qui va bien.

 

Cela contribue sans doute, encore que d’une manière un brin paradoxale, à singulariser ce pan de son œuvre ; mais cela a aussi une autre conséquence – à vrai dire typique de ces « intégrales » exhaustives, dont le rythme de lecture n’a pas grand-chose à voir avec celui d’un fan d’alors lisant les textes directement dans les pulps : c’est pour le moins répétitif… Et, bien sûr, l’action débridée et riche de violents combats en rajoute encore une couche dans cet aspect.

 

LES ÉPÉES DES COLLINES

 

Passons maintenant au détail des sept nouvelles composant le recueil – assez longues pour la plupart (et dotées de titres aussi répétitifs que fades, une constante chez l’auteur… encore que, globalement, Glenn Lord y a eu sa part, titrant lui-même des manuscrits de Howard qui en étaient dépourvus).

 

On commence avec « Les Épées des collines », où notre héros tente d’empêcher le déclenchement d’un périlleux conflit généralisé en Asie Centrale (le conspirationnisme est donc d’emblée de la partie) ; en cherchant à échapper aux Turcomans et Afghans aux ordres du cruel Hongrois Hunyadi (le méchant Européen qui tire les ficelles), El Borak tombe par hasard – hop ! – sur une civilisation perdue (ben tiens) descendant directement des troupes d’Alexandre le Grand (forcément).

 

On a là à peu près tout El Borak, du coup… Mais en condensé, et d’autant plus convenu.

 

LA FILLE D’ERLIK KHAN

 

« La Fille d’Erlik Khan » est une nouvelle bien plus ambitieuse que la précédente… mais elle s’est pourtant avérée une déception. C’est d’autant plus regrettable que j’en ai énormément aimé le début, qui bénéficie d’une très belle ambiance – avec ces deux Anglais hautement suspects que guide un peu naïvement Francis Xavier Gordon dans une région très mal fréquentée de l’Asie centrale, non loin d’une inquiétante montagne abritant, cette fois pas tout à fait une civilisation perdue à proprement parler, mais du moins une ville vaguement mythique et largement inaccessible, bâtie par des ersatz kirghizes de satanistes (façon Yézidis ? C’est un thème sur lequel l’auteur aura l’occasion de revenir).

 

La trahison des deux Européens n’a rien d’une surprise, mais la situation dans laquelle ils abandonnent El Borak est suffisamment terrible pour susciter et entretenir l’intérêt du lecteur – et peu importe à cet égard que le récit tourne très vite, et une fois de plus, à la vengeance pure et simple.

 

Les problèmes sont ailleurs, et, par la suite, j’ai trouvé que ça ne marchait hélas plus du tout – du fait d’une motivation bien improbable des « méchants » (franchement, on n’y croit pas deux secondes…), débouchant sur un récit enchaînant les rebondissements, soit improbables, soit convenus, ainsi de cette nécessaire princesse qui se fait nécessairement enlever… Une autre constante, et pénible.

 

El Borak en chef de guerre d’une tribu barbare partagée entre la cupidité et sa conception très spécifique de l’honneur, ça n’est pas sans charme (et ça reviendra), mais tout le reste paraît tellement terne – et les scènes récurrentes où les méchants expliquent à grands renforts de détails, et tout de go, comment ils ont en fait survécu, mouhahahaha, sont vite bien navrantes…

 

LE FAUCON DES COLLINES

 

« Le Faucon des collines » est, à en croire la postface de Patrice Louinet, la meilleure nouvelle du recueil… Je n’en suis pas tout à fait convaincu : elle est bonne, oui, bien meilleure que celles qui précèdent sans doute, mais pas plus enthousiasmante que cela à mes yeux… Et si les récits qui suivront sont tous critiquables pour une raison ou une autre, ils n’en ont pas moins, régulièrement, de bons moments eux aussi, à même de les amener à rivaliser avec celui-ci.

 

Mais il y a dans cette nouvelle des choses intéressantes, c’est vrai : Francis Xavier Gordon y est pleinement intégré dans le monde des clans afghans, au point de se retrouver personnellement impliqué dans les querelles de sang du coin. Victime d’une abjecte trahison qui a coûté la vie à ses amis à la tête d’un certain nombre de clans, le Texan s’improvise à son tour chef de guerre afghan, dans un combat qui ne pourra prendre fin qu’une fois la vengeance accomplie…

 

Ce que n’est pas en mesure de comprendre l’Anglais Willoughby, incarnation sur place du pouvoir colonial, autant dire de la « civilisation », quand El Borak est plus « barbare » que jamais. Étrangement ou pas, Willoughby est le principal atout de la nouvelle – plus ou moins personnage point de vue, il a bien plus de chair et d’âme que bon nombre de personnages howardiens hors têtes d’affiche. Il n’a rien d’un « méchant », par ailleurs ; c’est simplement qu’il ne comprend pas ce qui se passe autour de lui… Ce qui n’en fait pas un demeuré pour autant – juste un type qui n’est sans doute pas à sa place dans ce schéma, et est bien amené à l’admettre en définitive. Censé servir d’arbitre dans la vendetta, il n’est certainement pas envisagé comme tel par les antagonistes : pour les « méchants », il est une menace… et pour Gordon un outil. Quant à son agenda métropolitain, il a quelque chose d’absurde dans un cadre pareil… encore que pas tout à fait – dans la mesure où une autre puissance européenne est en fait de la partie (encore une fois)... Mais sans que le personnage, en tant que tel, en soit pénalisé, donc.

 

Mentionnons aussi le décor de la forteresse d’Akbar, qui parvient à intéresser, bizarrement, alors qu’elle est peu ou prou imprenable, assurant largement la sécurité d’El Borak et de ses hommes – mais Gordon n’est pas du genre à rester en place, et va au devant des combats…

 

Une bonne nouvelle, oui ; je n’en ferais pas pour autant une lecture exceptionnelle (et quelques traits lourdingues l’affectent bien, comme cette fâcheuse manie des « méchants », mais tout autant de Gordon, d’exposer toute l’ingéniosité et éventuellement la fourberie de leurs plans – les « méchants » sont ici très, très fourbes, envoyant aux orties une chose aussi superflue que « l’honneur » –, avant de se sauter à la gueule), mais je l’ai appréciée, c’est vrai.

 

LA MORT À TRIPLE LAME

 

Suit le plus long récit consacré au héros, « La Mort à Triple Lame », qui atteint les dimensions d’un court roman. C’est sans doute sa faiblesse : il est inégal, souffre parfois de remplissage, et d’une cohérence peut-être pas toujours au top… Mais globalement, j’ai bien aimé, en fait : le côté complot démesuré dans tout l’Orient, aussi improbable soit-il, ne m’a pas déplu, et si le procédé n’est décidément pas bien original, de la cité coupée du monde, encore que peut-être moins qu’on pourrait le croire, ça me paraît plutôt bien fonctionner.

 

Il est vrai que ladite « civilisation » relève plus ou moins du cliché – et sans doute déjà à l’époque… Il est vrai aussi que la novella est peut-être plus que jamais le cul entre deux chaises, louchant sur le surnaturel sans totalement se l’autoriser… Il est vrai enfin que certaines reprises, accompagnant le thème de la cité perdue, passent plus lourdement – ainsi de cette énième princesse tout juste bonne à être enlevée, et que connaît forcément El Borak, tombant dessus par le plus grand des hasards (comme dans « La Fille d’Erlik Khan », quoi)…

 

Mais l’aventure est épique, ne manque pas de souffle, et les combats éventuellement monotones à s’enquiller plein de Howard d’un coup m’ont paru mieux couler ici, en fait – notamment la grande bataille finale, où la stratégie a sa part, si l’audace et la force brute en ont une prépondérante…

 

Notons que Francis Xavier Gordon, ici, a plus ou moins, au début du récit, un rôle d’arbitre dans un conflit opposant l’amir de Kaboul et un chef de clan – comme un Willoughby, finalement, mais conscient de son environnement ; il n’est pas dit que le personnage y gagne en cohérence, mais ça ne m’a pas déplu…

 

(On trouve dans les appendices une « version courte » de cette novella… mais j’ai tendance à la considérer plus « inachevée » que « courte » : l’action est exactement la même ou presque sur la majeure partie du récit – notons tout de même que Howard a un peu étoffé le caractère de la cité cachée, et j’ai trouvé ça plutôt bien vu –, puis, d’un seul coup, tout s’accélère, et va beaucoup trop vite : dans les quarante ou cinquante pages qui giclent, certes le singe géant passe à l’as, mais aussi la longue bataille désespérée qui conclut le récit, et que je trouvais plutôt sympathique…)

 

LE SANG DES DIEUX

 

« Le Sang des Dieux » change radicalement de cadre : adieu les collines afghanes, et place à l’Arabie – pour un récit dont il est précisé qu’il a lieu après ceux déjà lus, même s’il est pour Francis Xavier Gordon, du moins je le suppose, l’occasion de revenir là où il a gagné son surnom arabe.

 

Quoi qu’il en soit, El Borak s’y enfonce seul dans le désert pour secourir un sien ami, un Russe mystique qui a voulu jouer au prophète érémitique, mais dont les trésors suscitent la convoitise d’une bande de brigands européens emmenés par l’Anglais on ne peut plus fourbe Hawkston – une sorte de jumeau maléfique de Gordon.

 

En ce qui me concerne, c’est une réussite : la lecture en bloc des nouvelles de Howard dans ces volumes tendant à l’exhaustivité a souvent quelque chose de lassant, au bout d’un moment, tant les sujets se répètent et l’action omniprésente plus encore ; mais, ici, les scènes de combat, etc., ont presque toujours un petit plus qui les distingue (j’ai tout particulièrement aimé l’affrontement pour un puits avec les Bédouins, El Borak seul contre tous s’engageant dans une lutte vraiment désespérée, et cette fois ce caractère est palpable, bien plus que dans bon nombre de nouvelles prétendant user de ce ressort), et le rythme enlevé du récit n’interdit pas l’approfondissement de quelques personnages – notamment Hawston, avec qui Gordon est contraint de nouer une alliance temporaire, mais pas moins paranoïaque, pour soutenir un siège dont le caractère oppressant est fort bien rendu, mais aussi le Russe, de son nom arabe Al Wazir, devenu fou du fait de l’isolement… ou pas – oui, la toute fin m’a sans doute un peu déçu, pour le coup…

 

Mais ça demeure un bon récit, très efficace – en fait, c’est peut-être celui qui m’a le plus parlé dans le recueil (même s’il ne bénéficie pas du sous-texte du « Faucon des collines » : c’est de l’aventure à l’état pur, mais c’est très bien comme ça).

 

LES FILS DE L’AIGLE

 

On retrouve le cadre afghan avec « Les Fils de l’Aigle »… mais pas tout de suite : l’aventure commence à San Francisco, de manière assez improbable, introduisant un Américain du nom de Brent qui sera bien vite amené à errer à Kaboul puis dans les collines afghanes, où il n’a bien sûr pas sa place – et se fait très vite capturer.

 

Par ailleurs, El Borak lui-même n’arrive que très tard dans la… Oui, non, bon, d’accord : il est là bien avant, sous une identité secrète, et on s’en doute…

 

La nouvelle, par ailleurs, joue encore une fois de la cité cachée – avec des relents de complot mondial plus ou moins crédible.

 

Mais figurez-vous que j’ai bien aimé ! Dans sa postface, Patrice Louinet relève des « facilités » de la part de Howard à partir du milieu environ, et, oui, sans aucun doute (inclus le méchant qui raconte tout son plan diabolique à Brent sans la moindre raison). Quant à la fin, elle est clairement expédiée… Mais il y a quelque chose, je trouve : une ambiance, en tout cas – avec de beaux moments y compris dans les parties incriminées, j’aime bien la scène du souk, par exemple –, et la couverture de Francis Xavier Gordon est assez savoureuse. Son identité secrète implique en outre d’user de points de vue différents – essentiellement celui de Brent, du coup – et ça fonctionne plutôt bien : le héros gagne à être ainsi vu de l’extérieur (ou plus que d’habitude, disons – mais cela renvoie sans doute au Willoughby du « Faucon des collines »). Quant à la cité des voleurs, elle acquiert de par son attachement aux coutumes qui la fondent, aussi absurdes et parfois contradictoires soient-elles, un supplément d’âme qui fait parfois défaut aux autres variations sur ce thème rencontrées précédemment dans le recueil (et il y en a un paquet).

 

LE FILS DU LOUP BLANC

 

Le recueil se conclut avec « Le Fils du Loup Blanc », un récit plus court que la plupart de ceux qui précèdent, et assez différent par ailleurs, notamment en raison de son cadre – pas tout à fait l’Arabie, plutôt le Moyen-Orient, mais (et c’est là qu’est la différence essentielle) un peu plus tard, en 1917 : le conflit mondial y joue un rôle à la fois essentiel, et, bizarrement, marginal – disons qu’une certaine ambiguïté est maintenue à cet égard.

 

Tout commence avec une garnison turque qui se mutine, le lieutenant Osman ayant été pris de folie des grandeurs : dans la foulée du mouvement nationaliste qui agite l’Empire, il rejette l’Islam, mais ne s’arrête pas là – honorant le Loup Blanc, il entend reconstituer le royaume touranien de ses ancêtres, avec lui tout au sommet, et lance sa petite troupe dans le pillage et le massacre des environs…

 

Mais El Borak est là, hein – El Borak qui, bizarrement là encore, est supposé se battre aux côtés de Lawrence d’Arabie, lequel monte du Sud avec ses Bédouins… Mais Francis Xavier Gordon est seul quand on le croise – et amené à lutter contre Osman dans l’esprit d’une querelle de sang, plutôt qu’en fonction des alliances du conflit mondial…

 

Je ne sais trop que penser de cette nouvelle. À maints égards, elle me paraît ratée ; même si Howard s’éloigne des intérêts des puissances européennes dans la région, dans le cadre spécifique du récit, j’ai tout de même du mal à gober ce Gordon en compagnon de route de Lawrence. Par ailleurs, le coup de l’espionne allemande, femme censément dure mais qui se réfugie bien vite dans les bras musclés d’El Borak, bof, bof – et le retournement final la concernant ne passe vraiment pas (sans même s’étendre sur son nom « révélé ») : en fait, il anéantit banalement le mince intérêt que sa présence pouvait malgré tout susciter (en dépassant donc les uniformes)… C’en est presque parodique.

 

Mais la nouvelle n’est pas totalement sans intérêt ; en fait, il est une chose qui la singularise – je n’irais peut-être pas jusqu’à dire que ça la sauve –, et c’est son étonnante ultraviolence. Howard, dans ses récits, n’est certes pas vraiment un tendre, de manière générale, mais là c’est quand même la catégorie au-dessus, avec ce dingue d’Osman incitant ses hommes aux pires exactions ; le héros ne peut qu’assister, et de manière assez graphique, au massacre des femmes enlevées par les mutins, ainsi que de leurs enfants – le sadisme à la petite semaine d’Osman menaçant l’espionne de son fouet avait quelque chose de vaguement ridicule prêtant à sourire, mais la suite, pas vraiment, non… Bizarre, tout ça.

 

CONCLUSION

 

Bilan ? C’est sans doute un peu médiocre, mais, globalement, ça se lit… El Borak n’est probablement pas le héros le plus charismatique créé par Howard, et ses aventures sont bien répétitives à force de cités cachées et de querelles de sang, mais nous sommes vers la fin de la carrière de l’auteur, et sa maîtrise se sent régulièrement – même s’il y a des pains çà et là, l’habileté de Howard, notamment dans sa manière de narrer les scènes d’action, est flagrante. Un volume à réserver aux fans, sans doute… Ce que je ne suis probablement pas tout à fait. Mais ça se lit, oui.

 

(Ah, si, un point positif en plus ! Les illustrations de Tim Bradstreet sont vraiment superbes – à mon sens, c’est le plus bel ouvrage de la collection, sous cet angle ; et de loin…)

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