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Nuage, d'Emmanuel Jouanne

Publié le par Nébal

Nuage, d'Emmanuel Jouanne

JOUANNE (Emmanuel), Nuage, préface de Richard Comballot, [s.l.], La Volte, [1983] 2016, 330 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, pp. 95-96.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

JOUANNE À LA VOLTE

 

La parution de Mémoires de sable, roman inachevé par feu Emmanuel Jouanne, mais terminé des années plus tard par son complice Jacques Barbéri, pouvait laisser supposer une entreprise de réédition des œuvres du premier à la Volte. Cette reprise de Nuage, probablement le plus célèbre roman de l’auteur, publié en son temps en « Ailleurs & Demain », poursuit dans cette voie, et la préface enthousiaste de Richard Comballot laisse entendre qu’il devrait y avoir d’autres volumes par la suite – on ne s’en plaindra pas, tant l’auteur est intéressant : ses œuvres sont depuis bien trop longtemps indisponibles.

 

Par ailleurs, la réédition de ce Nuage en même temps que la dernière itération du Mondocane de Jacques Barbéri, le complice donc, et un des auteurs essentiels au catalogue de la Volte, souligne étonnamment (ou pas) tout ce qui rapproche les deux auteurs ; il y a là une cohérence éditoriale éloquente en elle-même.

 

SAGE ET FOU

 

Nuage, parfois considéré comme le chef-d’œuvre de l’auteur, n’est peut-être pas son roman le plus représentatif, pourtant.

 

Unique excursion de l’auteur dans le space opera, ou plutôt le planet opera, Nuage obéit à une structure relativement linéaire, avec un départ, une arrivée, et des choses entre les deux.

 

Le style, par ailleurs, est plus sage que souvent – ce qui est à vrai dire un peu décevant : les deux nouvelles qui complètent ici le roman, « Le Corps du texte » et « Trajectoire de chasse », sont autrement riches à cet égard – mais il est vrai que le projet, dans ces aperçus ciblés sur des pans inconnus de la vie des Immortels, est tout autre, et que le format court se prête sans doute davantage à l’expérimentation et à des audaces stylistiques qui auraient pu être malvenues dans un cadre romanesque.

 

Pour autant, Nuage n’a rien d’un livre neutre, et son auteur s’y implique à l’évidence ; sa folie légère, son goût du baroque, sa compulsion surréaliste, s’y expriment à plein – pour un résultat certes moins iconoclaste qu’on pourrait le croire au premier abord, néanmoins rafraîchissant, et avec quelque chose d’unique au-delà des références sempiternellement avancées (à bon droit cependant), qui peuvent souligner la dimension science-fictive du texte (Philip K. Dick, Robert Sheckley…) ou chercher la légitimité au-delà (Boris Vian, Lewis Carroll…).

 

FOYER, DOUX FOYER

 

Nous sommes à bord du Foyer, doux foyer, un astronef semi-organique, qui semble se balader dans l’espace selon un plan aléatoire.

 

À son bord, pas forcément grand-monde, ou du moins en revient-on toujours aux mêmes. Membres de l’équipage ou simples voyageurs, ils ont tous des noms de villes : le capitaine Washington, le « boucher » Dresde, le critique d’art Rangoon, la romancière Calcutta, le violoniste Moedruvellir (ce qui fait pas mal de monde tournant autour de l’art, et ça n’a rien d’innocent), l’avocat Paris, l’agent d’assurances Kyoto, la vieille Tunis… Des caractères tranchés qui, disons-le, ne sont pas toujours très sympathiques. Par ailleurs, chacun à sa manière a sans doute quelque chose de bouffon – qui passe plus ou moins bien…

 

Mais il y a aussi Prune – celle qui sort du lot à tous points de vue. Petite fille de neuf ans à peine, considérée folle sur son monde natal et sans doute tout autant par les membres de l’équipage et les autres passagers (le capitaine Washington mis à part, dont les sentiments inavouables pour la fillette évoquent immanquablement Lewis Carroll…), elle fait pourtant preuve à l’occasion d’une étonnante sagesse, et d’une faculté d’adaptation et de compréhension inaccessible aux adultes tous plus ou moins formatés du vaisseau.

 

PAS LE MOINDRE INTÉRÊT TOURISTIQUE

 

Un trait de caractère qui aura bientôt son importance, car le Foyer, doux foyer, suite à une avarie technique, est contraint de se poser sur la planète Nuage, dont le soleil est Chaos – planète qui, s’empresse-t-on de préciser, est entièrement dépourvue du moindre intérêt touristique, aussi serait-il absurde de s’y attarder…

 

Ceci à condition que Nuage leur en laisse le choix. Or la planète est fantasque. Elle accueille l’approche du vaisseau par un incroyable feu d’artifices, et un lâcher de confiseries dans l’espace. À la surface du monde apparaît en même temps une grande roue pour la plus colossale des fêtes foraines – elle atteint les 27 km de haut, et semble presque attendre la collision avec le vaisseau spatial incontrôlable…

 

Bienvenue sur Nuage ! Le monde du changement permanent, tout à la gloire de l’éphémère, dans une perspective très artiste. Un piège cosmique pour nos timorés voyageurs, habitués à des carcans autrement rigides… à l’exception de Prune – la fillette y trouve en effet un terrain de jeu idéal, où son doux délire pourra plus que jamais se révéler en sagesse, et contribuer, sinon au salut des naufragés, du moins dans un premier temps à leur édification.

 

Mais qu’est-ce au juste que Nuage ? Pourquoi la planète est-elle folle ? Le « boucher » Dresde avance bien une explication – la planète hallucinée serait le résultat d’une ambitieuse expérience ayant mal tourné –, mais, au fond, qu’importe ? Ce qui compte, après tout, c’est bien l’impossibilité de la saisir… Ce monde en creux, où se succèdent une infinité d’étages de formes toutes différentes et toujours fluctuantes, résiste à toute entreprise cartographique ou de systématisation. Ce qu’ont bien fini par comprendre les Immortels, asexués et ataraxiques, qui peuplent la planète – leur immortalité n’étant peut-être pas si conservatrice que cela dans un monde où tout s’écoule, et eux comme le reste. Ils n’en sont pas moins attachés, paradoxalement, à cet état des choses qui est en fait absence d’état – pour eux aussi, la venue des voyageurs a quelque chose d’une menace…

 

LE NON-SENS ET L'ART

 

Nuage est dès lors prétexte à une succession de saynètes folles – et souvent drôles, s’il y a des moments douloureux (et d’autres un peu lourdingues…), et si le rêve du lecteur est le cauchemar de ses protagonistes ; saynètes dont la succession n’est pourtant peut-être pas aussi nonsensique qu’on pourrait le croire de prime abord…

 

Mais le changement est au cœur du propos, justifiant de bien jolis délires immanquablement poétiques : « Ici, le petit Poucet se serait égaré ; ses cailloux blancs seraient devenus oiseaux ou arbres, locomotives ou papillons… »

 

L’art y a sa place, importante. Sans surprise, le critique Rangoon a plutôt le mauvais rôle – on sent des piques, çà et là, contre celui qui dit l’art sans le faire… Mais c’est peut-être, du coup, le personnage qui sera le plus sensible à l’épiphanie de Nuage – aussi douloureuse soit-elle, car, si elle a quelque chose de constant, c’est bien la sempiternelle remise en cause des préjugés. L’art, ici, est d’autant plus beau qu’il est éphémère – conception qui s’accorde mal au bagage académique de l’historien de l’art, qui est dans l’après-coup et la permanence…

 

D’où cette erreur ultime de la quête de sens ? Sans surprise, c’est encore Rangoon qui la commet :

 

« J'ai découvert le sens de tout ça, dit Rangoon.

—  Oh ! fit Prune, ça ne fait rien. Je te pardonne. »

 

Car la gratuité des séquences n’est pas le moindre atout de Nuage – et participe tout particulièrement à colorer le roman de baroque, dans une jubilation destructrice, génératrice de séquences marquantes quand leur disparition soudaine devrait les condamner à un irrémédiable oubli. Aussi, Nuage est sans doute structurellement et formellement sage par rapport à d’autres œuvres de l’auteur, mais il est bien imprégné d’une agréable folie qui le distingue du tout-venant. Unique planet opera de Jouanne, Nuage n’est certes pas un planet opera comme les autres. Par contre, on peut donc le rapprocher de Mondocane

 

D’AUTRES FACETTES

 

On peut regretter, peut-être, que Jouanne ait choisi de s’en tenir, bien plus que d’habitude en tout cas, à un style « utilitaire ». Les deux nouvelles qui concluent cette réédition – même si leur lien avec Nuage est somme toute limité ou contestable – sont autrement plus séduisantes à cet égard.

 

« Le Corps du texte » est une belle allégorie, dans une librairie fantasque, de ce qui fait les livres et de ce qui les unit à leurs lecteurs.

 

« Trajectoire de chasse », où c’est l’enfance en tant que concept qui suscite la passion absurde des chasseurs, est un étonnant poème en prose aux formules sensibles.

 

Autres facettes de l’auteur, qui ne s’expriment pas plus que cela dans le roman – où, il est vrai, ce n’était peut-être pas lieu de le faire.

 

UNE RÉÉDITION APPRÉCIABLE

 

Quoi qu’il en soit, Nuage méritait bien d’être réédité. Si l’on n’en fera pas nécessairement un chef-d’œuvre, ou une lecture inoubliable, cela demeure – si quelque chose doit y demeurer – une lecture des plus plaisante, et riche de sa singularité. Il n’y a plus qu’à espérer que la Volte poursuivra sur cette lancée.

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Eschatôn, d'Alex Nikolavitch

Publié le par Nébal

Eschatôn, d'Alex Nikolavitch

NIKOLAVITCH (Alex), Eschatôn, Montélimar, Les Moutons Électriques, coll. La Bibliothèque Voltaïque, 2016, 269 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, p. 94.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

PREMIER ROMAN

 

Alex Nikolavitch, jusqu’alors scénariste et traducteur de BD ainsi qu’essayiste, livre avec Eschatôn son premier roman, que l’éditeur situe entre space opera et fantastique (faut voir…), avec une louche spécifiée de lovecrafterie dedans – au cas où les tentacules de la couverture ne nous en auraient pas déjà convaincus. En fait, il y a bien de tout ça, et sans doute d’autres choses encore – qui font de ce premier roman une chose très référentielle, et probablement un peu trop ; mais aussi pas toujours où on s’y attend.

 

PARADIGMES INCOMPATIBLES

 

Pour faire un sort à la dimension lovecraftienne, reconnaissons que le roman se montre ici plus malin que sa couverture : plus que les vilaines bébêtes poulpoïdes qui y figurent, qu’on les appelle Puissances ou Archontes en fonction du camp où l’on se trouve, j’y reviendrai, ce sont avant tout les implications cosmiques qui s’y rattachent qui fondent vraiment la parenté avec certains textes (tardifs, notamment) du gentleman de Providence.

 

L’idée est assez belle, d’ailleurs, de cette collision entre deux univers radicalement incompatibles : le passage des Puissances, qui n’ont rien demandé, dans notre monde, au-delà de toute considération malvenue d’ordre moral, en bouleverse la structure même – les lois de la physique qui avaient cours jusqu’alors sont désormais nulles et non avenues. En lieu et place, un univers bouleversé où les lois de la foi s’avèrent bientôt plus pertinentes que celles de la science, et déploient leur propre paradigme utile, et incontestable (quand bien même contesté).

 

LA FOI CONTRE LA SCIENCE – UN PEU DE DUNE

 

Paradigme qui a bien sûr quelque chose d’une réaction… Les gens de la Foi, cantres et diacres, le répètent sans cesse : le drame qui s’est produit il y a une ou deux éternités de cela résulte directement de la science impie. La nouvelle société rejette donc la science comme néfaste voire carrément diabolique – et ceux que l’on appelle désormais « hérétiques » sont des scientifiques, éventuellement des « scientistes » (qui doivent avoir recours à des technologies particulières pour reconstituer les conditions originelles de l’univers premier où la science avait raison, idée assez intéressante)… Même le calcul est banni de la Foi ! Seuls comptent des parias dont c’est la fonction première…

 

Par ailleurs, les vaisseaux de la Foi n’empruntent pas les longues et obscures immensités de l’espace pour aller d’un monde à l’autre ; leurs nefs (de pierre, belle idée encore) voguent à travers le Mental, dimension supplémentaire directement liée à l’irruption des Puissances dans notre univers (joli paradoxe, il y en a bien d’autres…), et c’est par la pensée qu’elles se déplacent.

 

On est tout de même tenté de combiner ces divers aspects pour pointer vers une autre référence essentielle : Dune, de Frank Herbert – la haine des machines renvoyant aux préceptes du Jihad Butlérien, tandis que les cantres pilotent leurs nefs dans le Mental comme des Navigateurs défoncés à l’épice…

 

… ET DE WARHAMMER 40,000 ?

 

Mais il y a plus, une autre référence peut-être plus inattendue. Car l’univers d’Eschatôn est avant tout guerrier, qui oppose depuis des millénaires deux camps irréconciliables, motivés l’un par la foi, l’autre par la science, dans une perspective de toute façon fanatique qui ne laisse guère de place à l’autre pour exister dans ses différences…

 

Le roman nous plonge d’emblée dans cette guerre, en suivant deux diacres, Wangen, le jeunot über-convaincu, et Alania, l’ex-lictrice moins unilatérale (mais dont la motivation n’en est pas moins bien légère et d’une crédibilité contestable), engagés en pleine lutte contre les hérétiques et/ou les Puissances.

 

Et difficile, au regard de ces avatars croisés de space-marines fanatiques échappés de vaisseaux baroques ayant traversé le Wa… pardon : le Mental, de ne pas penser à quelque chose comme Warhammer 40,000.

 

Et tout cela, finalement, nuit quelque peu à la personnalité d’Eschatôn. Que ce soit consciemment ou pas, cette tentation référentielle écrase les véritables singularités du roman, car il y en a sans doute quelques-unes, sous le poids du déjà-vu.

 

UNE STRUCTURE CRITIQUABLE

 

Ce n’est hélas pas le seul souci. La structure du roman est ainsi contestable – qui maquille plus ou moins une banale mais acceptable alternance entre la foi et la science sous un jeu mathématique peut-être trop rigide ; en découlent, comme résultant de contraintes plus ou moins bienvenues, des développements d’un intérêt parfois limité et probablement dispensables, qui ne sont là qu’afin de servir la mécanique.

 

Ce petit jeu d’abord amusant perd de sa pertinence au fur et à mesure de l’intrigue ; et quand, vers la fin, elle n’est plus autant formalisée, elle donne soudain une impression de précipitation assez fâcheuse…

 

DES PERSONNAGES INÉGAUX

 

Quant aux personnages, leur intérêt est variable. Beaucoup sont ternes…

 

La quatrième de couverture, s’en tenant uniquement au début du roman, cite le seul Wangen, jeune diacre über-convaincu par la Foi, et qui, en tant que tel, a somme toute assez peu d’intérêt. Alania, qui trahit, est sans doute plus riche – mais sa motivation est décidément problématique.

 

S’en sortent mieux, le cas échéant, quelques personnages secondaires – au premier chef, sans doute, l’inquisiteur relaps Lothe, dont la fonction paradoxale perçue comme une punition révèle toute l’hypocrisie de la Foi ; en face de lui, toutefois, il y a Girthee – qui fut inquisiteur avant d’embrasser l’hérésie scientiste, et a ainsi échangé un fanatisme pour un autre…

 

UNE ACTION ENNUYEUSE

 

Autre souci, mais vraiment de taille celui-là : les scènes d’action, assez nombreuses, sont globalement ennuyeuses… Ni la panique des combattants, ni la violence des échanges, ne suscitent bien longtemps l’intérêt du lecteur – pour du quasi-Warhammer 40,000, c’est tout de même fâcheux…

 

Les passages plus calmes sont plus intéressants ; mais au risque de virer à l’exposition théorique d’un monde, le récit à proprement parler en pâtissant… Ceci étant, il est bien des passages qui se montrent plus enthousiasmants, dans cette optique : la plupart de ceux où Lothe joue un rôle essentiel, en fait.

 

ET D’AUTRES BOULETTES…

 

Mais il faut y ajouter quelques ultimes boulettes – ainsi de l’insupportable et guère à propos langage « petit-nègre » de Maurc, personnage qui aurait pu être intéressant mais fait bien vite soupirer, ou encore des clins d’œil historico-scientifiques épars, qui fonctionnent comme autant de blagounettes malvenues nuisant en définitive à l’immersion dans l’univers et à la prise au sérieux de ses considérants fondamentaux…

 

Je ne voudrais pas me montrer trop sévère – Eschatôn n’est pas forcément un mauvais roman… Mais il pâtit de plusieurs soucis qui, à force d’accumulation, relèguent le roman au triste niveau de la médiocrité. Ses idées les plus intéressantes sont desservies par un trop-plein de références conscientes ou pas, et des choix narratifs contestables, laissant une regrettable impression d’inaboutissement. Dommage…

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Mondocane, de Jacques Barbéri

Publié le par Nébal

Mondocane, de Jacques Barbéri

BARBÉRI (Jacques), Mondocane, [s.l.], La Volte, 2016, 297 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, pp. 87-88.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

 

EDIT : en attendant, cette misérable petite pute fasciste de Gérard Abdaloff en cause ; à tes risques et périls.

REVENIR SUR SON ŒUVRE

 

Jacques Barbéri, abondamment publié par la Volte, après avoir été attaché à Présence du Futur dans les années 1980-1990, a saisi cette occasion de « résurrection » pour illustrer les multiples facettes de son talent (que ce soit dans le seul cadre de l’écriture – romans, nouvelles, collaborations, traduction… – ou encore autre chose, ainsi la musique, via son groupe Palo Alto notamment : un CD, fort enthousiasmant, avait ainsi accompagné Narcose, et un autre le présent roman), mais aussi, dans une perspective plus ou moins perfectionniste, pour revenir sur ses œuvres passées, et les retravailler pour les exprimer autrement. Après tout, c’était ce qui s’était produit avec la trilogie de Narcose, et il y avait eu d’autres « révisions » depuis, sans même s’attarder sur le cas à part de la « collaboration posthume » avec Emmanuel Jouanne, Mémoires de sable (et dont le roman Nuage ressort en même temps, il n’y a pas de hasard).

 

Mais Mondocane en est peut-être bien le cas le plus éloquent. À l’origine figurait une excellente nouvelle, « Mondocane » donc, publiée pour la première fois en 1983, et par ailleurs reprise à la Volte en 2011, dans le recueil Le Landau du rat (nouvelle qui, au passage, figure dans la grosse anthologie de la science-fiction mondiale concoctée par Ann et Jeff VanderMeer, les seuls autres auteurs français retenus étant Jean-Claude Dunyach et Gérard Klein) ; la nouvelle ne tenait guère du récit, plutôt du panorama riche en images choc (d’où son titre ? L’expression italienne est sans doute maintenant indissociable du célèbre « documentaire d’exploitation » et du genre auquel il a donné son nom…) ; un panorama très bref, d’un monde ravagé pour des raisons inconnues et par des méthodes inouïes – la nouvelle invitait ainsi à une exploration d’un monde fou, où l’expansion/compression, par exemple, avait écrasé des hommes sous le poids de leurs vêtements, tandis que d’autres s’étaient égarés dans des bâtiment dilatés, un voyage de plusieurs mois étant nécessaire pour en atteindre la sortie… Un tableau surréaliste, avec quelque chose d’effrayant autant que fou, justifiant à n’en pas douter l’inévitable référence à Jérôme Bosch accompagnant systématiquement le texte sous ses divers avatars – au-delà des références plus globalement associées à l’auteur, comprenant Philip K. Dick, J.G. Ballard, ou encore David Lynch ou David Cronenberg… Mais peut-être pourrait-on évoquer une autre piste encore ? N’y a-t-il pas aussi, dans la folie de ce monde, quelque chose d’Alice au Pays des Merveilles ?

 

Quoi qu’il en soit, ce texte avait suffisamment infusé chez l’auteur pour qu’il le « révise »… mais à plusieurs reprises, cette fois. En effet, l’auteur a commencé par en tirer un roman du nom de Guerre de rien, paru en 1990. Bien plus tard, en 2007, Palo Alto, le groupe de Jacques Barbéri, a sorti avec les comparses de Klimperei repassant sur les compositions originales, un album faisant office de BO, sous le titre Mondocane. Et donc, en 2016, voici que Mondocane ressort sous la forme d’un roman – distinct de Guerre de rien –, accompagné du CD Mondocane : Music Inspired By, signé Palo Alto/Klimperei.

 

D’UNE EXCELLENTE NOUVELLE À UN BON ROMAN

 

La nouvelle, ainsi que mentionnée plus haut, n’avait pas grand-chose d’un récit – la transformer en un roman, dès lors, n’était pas sans difficultés. Osera-t-on dire que, ce qui réussit le mieux à l’auteur, ce sont les images, les ambiances, la folie suintant des mots ? Peut-être bien… Au fond – même si c’est sans doute moins vrai en ce qui concerne les nouvelles, paradoxalement ou pas –, j’ai souvent du mal à dire, après coup, et pire encore après quelques années, de quoi tel ou tel roman parlait, ou plus exactement ce qui s’y déroulait… Par contre, je retiens les cuites à l’inévitable scotch-benzédrine, les perfides araignées omniprésentes et redoutables, les délires à la croisée des genres – cyberpunk et polar hard-boiled s’achevant en farce… Et une plume généralement très habile à susciter tout cela, sonore et puissante.

 

Mais ces diverses dimensions expliquent probablement pourquoi, à mes yeux, Mondocane est un bon, voire un très bon roman, mais qui ne parvient pas forcément à susciter pour autant la fascination enthousiasmante de la nouvelle « Mondocane », laquelle ne se contentait pas d’être bonne, voire très bonne, mais s’avérait bel et bien excellente…

 

ÉCLAIRER SANS EXPLIQUER

 

Certes, Jacques Barbéri ne tombe pas excessivement dans le plus dangereux des travers associés à cette entreprise périlleuse – l’explication excessive : globalement, il parvient à conserver un précieux flou nécessaire à l’enchantement ; et, s’il attribue des causes à la catastrophe, du moins prend-il le soin de les rendre en elles-mêmes assez hermétiques pour ne pas gâcher le tableau.

 

Il n’en reste pas moins que le début du roman a quelque chose de parfaitement compréhensible et logique, de très sage en comparaison avec ce qui suivra – comme souvent chez l’auteur ? J’ai l’impression que, régulièrement, il s’applique consciencieusement à poser une situation somme toute « simple », voire « banale »… avant de tout faire péter pour laisser la folie prendre les rênes. Ici, c’est en tout cas flagrant – et avec peut-être même un léger parfum « old school » ?

 

Quoi qu’il en soit, nous y faisons la connaissance de Jack Ebner, plus ou moins militaire, du moins affecté en tant que « nourrice » à l’intelligence artificielle Guerre et paix, dans un contexte géopolitique troublé – on redoute de plus en plus l’affrontement… et un vieux « syndrome de Frankenstein » affecte tout le monde, chacun redoutant que les IA façon Skynet ou peu s'en faut n’en fassent qu’à leur tête, avec leurs procédures automatisées, pour un résultat que l’on n’ose même pas imaginer. C’est bien pour cela, cependant, qu’elles ont des « nourrices » ! Mais qui sont plus ou moins en mesure d’agir…

 

Et l’insouciance de Jack Ebner, qui le porte au flirt tandis que le monde court à sa perte, n’arrange pas forcément les choses à cet égard. Les IA Guerre et paix et Petit Poucet, notamment, se lancent bientôt dans le conflit mondial ; leurs sécurités sont supposées assurer la survie et même plus que ça de l’humanité, mais il y a un biais cognitif lourd de menaces – si les humains ne sont guère en mesure de comprendre les IA, la réciproque est tout aussi vraie… Certes, les IA éviteront le (bon vieux) chaos nucléaire à la façon de la psychose des années 1950. Mais les assauts, tous plus délirants les uns que les autres, entrepris par les IA certainement pas en manque d’imagination, transmuteront à jamais la Terre…

 

COUPABLE – D’UN AUTRE MONDE

 

C’est ici que l’on rejoint peu à peu les fascinants tableaux de la nouvelle originelle. Or Jack Ebner sera lui-même en mesure de les voir – il est en effet parvenu à survivre par la cryogénisation ; il perd conscience au tout début de la guerre pour se réveiller sept ans plus tard – quand il est bien trop tard… Et sa culpabilité ne l’épargnera pas.

 

Jack Ebner découvrira éberlué un monde qu’il ne comprend plus, ou disons moins que jamais ; là aussi, la réciproque est sans doute vraie : ce nouveau monde ne comprend pas davantage notre échappé du frigo…

 

Ce contact s’effectue au travers de mystérieuses rencontres, de gens qui ne sont peut-être plus tout à fait humains, et qui portent en eux ou sur eux les stigmates du conflit autant que de la dangerosité intrinsèque du monde d’après le cataclysme. Mais pas des gens désagréables pour autant… En fait, la plupart se montrent amicaux, ou du moins serviables – leurs sarcasmes n’y changent rien, au fond – pas plus que leur apparence ne doit tromper en effrayant excessivement.

 

C’est tout particulièrement vrai des enfants, peut-être – de ces « crevettes » qui se sont accaparés le monde, en s’y adaptant. Si les adultes croisés çà et là ne sont somme toute guère adaptés à la vie dans ce chaos, et, bien sûr, Jack Ebner moins que tout autre, les enfants, eux, paraissent pouvoir s’y faire et mieux encore. Dans sa manière de les envisager, Jacques Barbéri me paraît se distinguer sur le fond noir à l’extrême typique du genre post-apocalyptique… Il y a quelque chose de lumineux qui laisse entendre que non, tout n’est pas fini ; l’image de ces enfants jouant, tout en faisant montre d’une étonnante maturité que l’on est tenté de juger tristement précoce, avec de farfelues machines volantes qui n’ont pas été sans m’évoquer Hayao Miyazaki, marque durablement.

 

TABLEAUX D’UN MONDE FOU

 

Même si, bien sûr, ce qui marque le plus provient de la nouvelle originelle – ces absurdités fascinantes à base de montagnes de chair, de colonies souterraines d’homoncules, de géantes/ogresses au sexe béant à s’y noyer, de villes enfermées dans des boules à neige quand leurs bâtiments peuvent atteindre des dimensions de plusieurs dizaines de kilomètres, de ces Champs Élysées dont le chaos apparent obéit pourtant à l’esthétique suprême du nombre d’or, de ces hommes-bouteilles qui sont autant de messages, de ces vaisseaux quantiques enfin, propulsés à la drogue psychokinésique, et qui sont là ou n’y sont pas ou les deux à la fois ou rien de la sorte – et peut-être pourtant y a-t-il, à l’intérieur, s’il y a seulement un intérieur, le spectre de la femme aimée quand tout était différent, « normal » ?

 

UNE QUÊTE EN FORME D’EXPIATION

 

Tout ceci, Jack Ebner va le percevoir au travers d’une quête plus ou moins définie, à la fois investigation et expiation. Prenant la route du nord dans l’espoir ou la crainte de tomber sur des explications, des aveux ou des accusations quant à ce qui s’est produit, Jack aura l’occasion de croiser bien des personnages hauts en couleurs, inscrits dans le tableau démentiel comme jamais lui-même ne pourra espérer l’être. Dès lors, la santé mentale de notre héros ne pourra que vaciller, jusqu’à l’abandonner totalement – dans d’ultimes scènes lui conférant, non seulement la certitude d’une dimension pathologique, mais bien au-delà quelque chose de mythologique.

 

LESS IS MORE

 

J’y vois cependant une confirmation : ce n’est pas le récit qui importe – et ce peut-être d’autant plus qu’on le sent vraiment constituer un prétexte pour balader le lecteur de tel tableau fascinant à tel autre terrifiant. Mais, après tout, c’est sans doute le principe d’un « road movie », et on avait parfois qualifié ainsi Guerre de rien, en son temps… Mais l’artifice est parfois un peu trop visible, tandis que la description « étendue » des conséquences de l’assaut démentiel des IA n’a pas toujours la force du concentré de mystère s’exprimant, ô combien plus troublant, dans la nouvelle « Mondocane »…

 

Et j’en reviens à ce que j’affirmais plus haut : Mondocane est un bon voire un très bon roman, sa lecture vaut le détour et vous satisfera plus que probablement ; mais « Mondocane » était une excellent nouvelle… et « less is more », dit-on parfois.

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Les Ruines de Paris et autres textes

Publié le par Nébal

Les Ruines de Paris et autres textes

Les Ruines de Paris et autres textes, présenté et annoté par Philippe Éthuin, [s.l.], publie.net, coll. ArchéoSF, 2016, 115 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, pp. 77-78.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

RIEN DE PLUS BEAU QUE LES RUINES

 

Il n’y a rien de plus beau que les ruines, hein ? Alors une excursion au milieu des vieilles pierres autrefois prestigieuses, et qui ne riment plus à rien ou presque, tant la nature y reprend ses droits, ça ne se refuse pas… C’est ce à quoi nous invite ce tout petit volume publié chez publie.net dans la collection ArchéoSF, émanant du site du même nom, où Philippe Éthuin exhume régulièrement des pièces étranges d’une science-fiction française qui ne portait pas encore ce nom. La collection, pour l’heure, portait essentiellement sur des livres numériques (dont certains qui me faisaient bien de l’œil, même si je n’ai pas encore craqué – par exemple Force ennemie de John-Antoine Nau, le premier prix Goncourt, eh oui), mais on commence maintenant à relever des publications en arbre mort, ce dont on ne se plaindra certainement pas. La finition n’est certes pas optimale, loin de là, mais on y verra un appréciable pas en avant.

 

Philippe Éthuin, dans sa présentation de la brève anthologie – indispensable et pertinente, mais, à dire le vrai, pour un pareil sujet, où les références plus ou moins cryptiques abondent, un appareil critique n’aurait sans doute pas été de refus… –, insiste sur le contexte qui, au XIXe siècle, a vu apparaître ce genre de textes : notamment, et comme en écho au nom de la collection, il s’agit d’établir un lien entre ce goût des ruines et le développement de la science archéologique – avec de nombreux chantiers de fouilles, comme celui de Pompéi, et bien des découvertes inespérées (il faut aussi mentionner l’engouement suscité par l’expédition napoléonienne en Égypte). Dans une sorte de boucle de rétroaction, ces découvertes se sont mêlées aux bouleversements dans la perception du temps historique pour dresser un tableau a priori effrayant ou déprimant : ces auteurs, et d’autres encore, nous montrent que rien n’est éternel ; même Paris, l’orgueilleux Paris, que nos écrivains, sous les visions et les blagues, ne peuvent envisager que comme le centre du monde, tombera un jour en ruines, et l’on oubliera tout de ce qu’il avait pu être, de ce qu’il avait pu signifier.

 

Ce qui nous conduit à un ultime aspect de la thématique, et non des moindres – il est même assez envahissant ici : la critique d’une archéologie se voulant scientifique mais ne l’étant pas encore – la satire raille, et sans doute à bon droit, les interprétations hardies et fondées sur des préjugés que nos savants maniant la pelle autant que la plume livrent au sujet de leurs découvertes, la distance ironique et la complicité du lecteur montrant bien à ce dernier combien ils se trompent du tout au tout…

 

Cette très brève anthologie – 115 pages toute mouillée, en assez gros caractères – comprend cinq textes, deux nouvelles relativement longues, et trois autres textes plus courts (une nouvelle, un essai, un poème).

 

LES RUINES DE PARIS

 

Commençons par les récits les plus longs. Et donc avec « Les Ruines de Paris », de Maurice Saint-Aguet, auteur qui en son temps avait connu l’espace d’un instant quelque succès, avant de sombrer de nouveau dans l’anonymat puis l’oubli. Le texte est paru en 1850 dans le Bulletin des Gens de Lettres, et c’est a priori la seule incursion de l’écrivain sur le terrain de l’anticipation.

 

Nous sommes « en l’an du Christ 4850 », et le texte se présente comme le rapport d’un sage babylonien, Amorgias, lequel, avec son frère le savant Elial, a monté une expédition quelque peu romantique afin de visiter les ruines de Paris – un voyage tenté au fil des siècles par d’autres Babyloniens, mais pas un n’en est revenu… Le monde à peine esquissé ici n’est pas vraiment une ode aux merveilles du progrès technologique : il est plus sauvage et dangereux que jamais, et l’expédition babylonienne met deux ans avant de parvenir à (ce qui reste de) Paris…

 

Là, au milieu des ruines, le sage et le savant tomberont sur un agréable et très opportun Parisien, qui leur fera le récit de la destruction de Paris en raison d’un coup de vent, la chute de la capitale ayant anéanti les provinces, et l’Europe sombrant à son tour après avoir ainsi perdu son âme. Pourtant la civilisation demeure – souterraine, troglodyte, mais dont les mœurs s’avèrent vite assez étranges, si elles ont quelque chose de séduisant…

 

Le récit comprend de belles idées çà et là – le retournement archéologique des Babyloniens fouillant Paris, d’emblée (même si c’est probablement un écho finalement assez logique des Lettres persanes), mais il y en a d’autres. On appréciera aussi, encore qu’avec quelques incertitudes sans doute, son humour un brin tordu, son ton parodique gentiment décalé…

 

Mais le texte souffre assurément de sa forme, très désuète, et horriblement pompeuse, au point où le procédé n’a plus rien de drôle ou plus globalement d’approprié ; l’auteur écrit avec une plume de plomb, et les maladresses sont aussi récurrentes que les poses… Le récit étant en outre plus ou moins palpitant, et ses rebondissements plus ou moins bienvenus, il est difficile sans doute d’en tirer un bilan positif.

 

LES RUINES DE PARIS EN 4875

 

Le deuxième « long » texte est autrement plus intéressant. Il s’agit de « Les Ruines de Paris en 4875 », d’Alfred Franklin – un auteur discret, érudit, qui est revenu plusieurs fois sur ce thème, révisant sans cesse son texte : son stade ultime a priori, plus ample en tout cas, a été réédité il y a quelques années de cela chez L’Arbre Vengeur sous le titre Les Ruines de Paris en 4908.

 

Il s’agit en l’état d’une nouvelle épistolaire, tournant autour des découvertes faites dans les ruines de Paris par une expédition scientifique partie de Nouméa, Nouvelle-Calédonie – ce qui rappelle le procédé des Babyloniens de Saint-Aguet, mais peut-être avec davantage de ruse, et une ironie plus subtile. Nos savants Calédoniens multiplient les trouvailles dans ces ruines oubliées de tous – sinon des indigènes par essence sauvages, et dont les mœurs, notamment politiques, sont parfaitement incompréhensibles.

 

Le problème, c’est d’interpréter ces découvertes… Et là, nos savants perdent bientôt de leur superbe, le lecteur se régalant de leurs erreurs et incompréhensions, qui n’en ont pas moins à leurs yeux le lustre sacro-saint et incontestable de la science.

 

C’est beaucoup plus intéressant que la lourdeur de Saint-Aguet, oui : c’est malin, inventif (avec des jeux sur la typographie ou les illustrations, par exemple), d’une plume souple et appropriée, et, miracle des miracles, cela demeure drôle autant que pertinent encore aujourd’hui – pour peu que l’on saisisse les nombreuses références fondant la satire. Le texte de Saint-Aguet était une relique noyée sous la poussière – mais cette nouvelle de Franklin, elle, fait toujours sens, et fait toujours rire : pour moi, c’est clairement et de très loin le meilleur moment de l’anthologie.

 

Qui, du coup, ne brille pas forcément dans l’ensemble… car il ne reste à aborder que trois très courts textes, et dont l’intérêt est assez variable.

 

EN L’AN 5000

 

En fait, je n’ai même absolument rien à dire concernant « En l’an 5000 », texte de 1901 (et donc le plus récent du recueil) signé Santillane, pseudonyme collectif employé par les rédacteurs du journal Gil Blas… Je suis totalement passé à côté. Je n’en retiens au mieux que les toutes premières phrases, qui pourraient faire « Péril Jaune », avec ces hordes de l’Extrême-Orient déferlant sur l’Occident et le ravageant – l’intérêt étant sans doute d’y voir, d’une certaine manière, un juste retour des choses, réponse des colonisés aux colons. Pour le reste…

 

QUE DEVIENDRA PARIS

 

Suit un auteur autrement célèbre, Louis-Sébastien Mercier, connu notamment pour L’An 2440. Pourtant, s’il se livre à nouveau à de l’anticipation avec le présent texte, « Que deviendra Paris », il s’agit en fait d’un extrait de son autre grand-œuvre, le Tableau de Paris – le chapitre final, je suppose –, et c’est du coup le texte le plus ancien du recueil, puisqu’il date plutôt de la fin du XVIIIe siècle.

 

Le ton est très différent de tout ce qui a été évoqué jusqu’alors : on ne fait pas dans la blague, ici, plutôt dans la méditation sur la grandeur et la décadence des civilisations – contemplant les ruines des métropoles antiques telles que Tyr ou Palmyre, l’auteur se doute de ce que son Paris adoré, qu’il a si exhaustivement décrit, connaîtra invariablement le même sort. Qu’en restera-t-il, encore ? Et que pourra-t-on en comprendre ? On pourrait, ici, anticiper la satire d’Alfred Franklin sur l’interprétation des incompréhensibles reliques du passé…

 

L’essentiel, pourtant, est peut-être ailleurs, dans la perpétuation du souvenir d’un état du monde – avec ce souhait de l’écrivain que son ouvrage perdure, permettant de comprendre ce qui était… mais l’arrogance éventuelle de ce vœu est justement contrebalancée par le constat que l’on ne peut en rien savoir ce qui perdurera – et tout particulièrement dans les arts, où les gloires d’un siècle peuvent être oubliées au profit d’ouvrages en leur temps jugés autrement anodins, mais acquérant du fait des hasards de l’histoire le statut de chefs-d’œuvre riches d’enseignements. De ces trois courts textes, je crois que c’est le plus intéressant.

 

LE TEMPS ET LES CITÉS

 

Reste une star, pourtant : ni plus ni moins que Victor Hugo himself, pour son ode « Le Temps et les cités ». Mais ce texte n’a sans doute rien du plus grand Hugo : il faut dire qu’il a été composé en 1817, par un auteur de quinze ans à peine – et il ne serait publié qu’à titre posthume, dans le cadre d’Œuvres complètes, en 1892…

 

Ceci étant, mon inaptitude en matière de poésie ne me permet guère de juger le poème ; sans doute a-t-il ses bons moments… Mais son thème, proche de celui de Mercier, emprunte sans doute beaucoup trop de passages obligés, passablement stériles – il y a de belles images, mais d’autres sont bien trop convenues ; et si l’élégance est de la partie, il y a sans doute çà et là quelques béquilles… Globalement, cela se lit bien, hein – bien sûr : le jeune Hugo était déjà d’une classe au-dessus du monde. Mais ça demeure une curiosité.

 

UNE CURIOSITÉ

 

Jugement qui pourrait très bien s’appliquer à l’ensemble de ce petit recueil. Oui, c’est une « curiosité », avec l’intérêt afférent. De ces cinq textes, seul celui d’Alfred Franklin me paraît valoir le coup pour lui-même. Mercier et Hugo se lisent bien, sans séduire plus que cela ; tandis que Santillane m’a largement indifféré, et que Saint-Aguet m’a fatigué de sa lourdeur…

 

Cela reste une pièce appréciable, a fortiori pour les érudits du domaine – et on encouragera ArchéoSF à livrer d’autres publications dans ce goût-là, l’entreprise est belle et bienvenue ; mais, concernant ce tout petit volume en particulier, il ne faut rien en attendre de plus.

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Histoire du Japon médiéval : le monde à l'envers, de Pierre-François Souyri

Publié le par Nébal

Histoire du Japon médiéval : le monde à l'envers, de Pierre-François Souyri

SOUYRI (Pierre-François), Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers, édition revue, Paris, Perrin, coll. Tempus, [2013] 2015, 522 p.

 

MOYEN ÂGE EUROPÉEN ET MOYEN ÂGE JAPONAIS

 

La tentation peut être grande – et elle l’a d’ailleurs été au Japon même, à partir de Meiji – de découper l’histoire du Japon selon un « modèle » largement emprunté à celui de l’Europe, et plus particulièrement de l’Europe occidentale : traditionnellement, on voit alors se succéder Antiquité, Moyen Âge, époque moderne (avec éventuellement Renaissance), et enfin époque contemporaine. Ce « modèle », en tant que tel, est perclus de biais ; pour autant, il n’est pas totalement sans pertinence…

 

Le problème est bien celui de la connotation, a fortiori si l’on tient à en dégager, soit une influence (très improbable, voire impossible) de l’un sur l’autre, soit un principe d’évolution général, applicable en tout temps et en tous lieux – travers que le nationalisme d’une part et l’évolutionnisme anthropologique historiciste d’autre part (à supposer qu’il soit exempt quant à lui de nationalisme…) suscitaient volontiers.

 

Par contre, une comparaison plus sereine et objective peut éventuellement dégager des traits intéressants – qu’ils aient la semblance de traits « communs », ou, bien au contraire, témoignent d’écarts affichant la singularité irréconciliable de mondes divers évoluant chacun à leur manière.

 

UNE CONCEPTION ERRONÉE DU MOYEN ÂGE

 

Il faut sans doute y ajouter un autre problème, bien que relevant toujours de cette « connotation », et qui renvoie aux clichés entretenus sur ces différentes strates chronologiques – à force de les perpétuer au nom de la « simplification » ou « vulgarisation », on a en fait considérablement réécrit l’histoire, ou, du moins, on en a dégagé une image largement faussée.

 

C’est peut-être tout particulièrement vrai pour ce qui est du Moyen Âge – éventuellement, si ça se trouve, dès le terme employé : le Moyen Âge, dans cette optique, n’est au fond pas tant une époque en lui-même qu’un interlude, aussi long soit-il, entre deux « vraies » époques…

 

Je ne saurais dire au juste ce qu’il en est au Japon, même si le présent ouvrage donne quelques pistes, mais cette problématique m’a renvoyé à mon propre rapport au Moyen Âge en Europe occidentale et tout particulièrement en France lors de mes précédentes études. Voilà une très longue période – le Moyen Âge européen dure environ un millier d’années, de la chute de Rome à celle de Constantinople –, éventuellement découpée en deux sous-périodes, Haut Moyen Âge et Bas Moyen Âge.

 

À titre de comparaison, le Moyen Âge japonais est plus tardif et concentré, ou peut-être faudrait-il dire qu’il évoque notre Bas Moyen Âge, sans vraiment être précédé d’un Haut Moyen Âge ; mais c’est justement le type de schématisme dont il faut se méfier…

Et, dans l'ensemble, c'est là la base de visions erronées qui ont la vie dure.

 

Le Moyen Âge européen

 

Dans l’imagerie collective concernant le Moyen Âge européen, les chevaliers font joli, à moins qu’ils ne fassent que brutal ; pour le reste, nous sommes dans des « Âges Sombres » chaotiques, caractérisés par l’ignorance, l’inculture, le fanatisme religieux éventuellement… Et les choses ne redeviennent lumineuses qu’avec une Renaissance idéalisée, où le retour à Rome et même à la Grèce antique efface d’un vigoureux coup de brosse des siècles de barbarie, comme constituant, disons, un fâcheux malentendu...

 

En fait, c’était bien plus compliqué que ça… Et même à s’en tenir au retour salvateur à « l’Âge d’Or » de l’Antiquité, ce schéma classique est tout simplement faux ; ne serait-ce que parce qu’avant la Renaissance, celle que l’on distingue en lui accordant une éloquente majuscule, il y a eu plusieurs « renaissances » ; par exemple la renaissance carolingienne, autour de Charlemagne, plus tard une autre, et d’ampleur, aux environs des XIIe et XIIIe siècles – époque où l’on a redécouvert, via les Arabes le cas échéant, nombre de textes antiques, suscitant des bouleversements intellectuels considérables, même si essentiellement dans la sphère religieuse, avec des figures des plus notables et des controverses de haute volée (c’est intéressant par rapport au Japon, et j’y reviendrai).

 

Mais du côté des arts, il faut bien sûr relever l’apparition concomitante de nouvelles formes d’expression, et justement en substitution au vieux latin, englobant la « littérature courtoise », nombre de poètes majeurs, mais aussi Le Roman de Renart et les fabliaux, etc., et ceci dans la seule sphère littéraire.

 

Mais on pourrait évoquer bien d’autres arts (l’architecture des « bâtisseurs de cathédrales » au premier chef), tandis que des pratiques technologiques et/ou agricoles nouvelles faisaient leur apparition, et que la démographie était affectée de mouvements inédits et très marqués (via l’urbanisme notamment, et les essarts dans un entre-deux avec les pratiques agricoles).

 

Le Moyen Âge japonais

 

J’insiste sur la dimension intellectuelle et culturelle, toutefois, et peut-être à tort, mais parce que j’ai le sentiment que le présent ouvrage de Pierre-François Souyri, me concernant, a balayé nombre de clichés de la même eau – ce qui n’a rien d’étonnant : si notre propre histoire est ainsi déformée avec notre consentement tacite sinon explicite, qu’en est-il pour celle de ce pays lointain et si différent ? D’autant que l’histoire du Japon, telle qu’elle est schématisée en Occident, via la culture populaire tout particulièrement, et a fortiori donc si on use un peu trop hâtivement de cette idée dangereuse d’un « modèle » comparable, semble à son tour propice au développement de fâcheux clichés…

 

Ceci étant, si j’ai parlé à l’instant de culture populaire, il ne faut sans doute pas s’arrêter là. Et je dois admettre que ma découverte (et parfois redécouverte) de l’histoire et de la culture du Japon m’a parfois amené à ce genre de schématisations réductrices, et peut-être même davantage encore du fait justement que je me suis intéressé récemment, au travers de quelques lectures « classiques », à « l’Antiquité » japonaise, celle de l’ère Heian. Le réflexe, commun au Japon semble-t-il, d’y voir un « Âge d’or », s’appuie notamment sur les arts et lettres d’alors – la poésie classique, d’abord sous influence chinoise puis s’en émancipant, mais aussi d’autres œuvres, dont, pas la moindre, Le Dit du Genji, présenté aujourd’hui encore comme étant le classique de la littérature japonaise par excellence.

 

La fin de l’époque Heian, par contre, semble irrémédiablement associée à un violent sentiment de chaos et d’atrocité : cette fin d’un monde est présentée comme la fin du monde. C’est très sensible dans Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, que j’ai lus récemment, et qui narrent les événements essentiels de ce bouleversement radical – il faut les compléter par Le Dit des Heiké, que je lis sous peu.

 

TROIS ANGLES

 

Ces premiers paragraphes, et tout particulièrement la fin de celui qui précède, ont mis, plus ou moins inconsciemment, l’accent sur la vie intellectuelle et culturelle – à l’évidence, c’est l’aspect de l’ouvrage qui m’a le plus passionné. J’avais envisagé tout d’abord de m’étendre avant tout sur cette dimension… mais je suppose que parler de l’ouvrage dans son ensemble (enfin, sans excès de précision non plus, ce n’est pas le lieu et je n’ai pas le bagage) impose un plan un peu différent ; et personnel, celui du livre est très différent...

 

Il me faut commencer, sans doute, par un peu d’événementiel et institutionnel ; je reviendrai ensuite à ce bouillonnement intellectuel et culturel ; enfin, il me faudra évoquer, dans une perspective mêlant histoire des institutions et histoire économique et sociale, d’autres questions essentielles de l’essai, portant sur les mouvements populaires et les tensions entre centre et périphérie – avec là encore cet aspect remarquable, d’un monde nettement moins unilatéral que ce que l’on est porté à croire, par exemple en ce que l’économie et les mouvements sociaux ont leurs propres logiques, leurs évolutions éventuellement bien détachées des changements politiques et institutionnels.

UN NOUVEAU MONDE POLITIQUE

 

Il nous faut donc partir de ce sentiment, au XIIe siècle, de « fin du monde », explicite autant que récurent – mais qui peut, sur un mode un peu atténué, se traduire du moins par l’idée d’un « monde à l’envers », expression qui revient régulièrement alors, et cela sera toujours le cas pendant quelques siècles (jusqu’à l’ère Edo, en fait, et donc la fin du Moyen-Âge japonais).

 

On peut, probablement, interpréter cette expression à l’aune du principe hiérarchique que Ruth Benedict, dans Le Chrysanthème et le Sabre (ouvrage à manipuler avec précaution cependant), jugeait si caractéristique de la société japonaise…

 

Mais il correspond bien à une réalité d’alors, expliquant, le cas échéant, le catastrophisme dans la vie intellectuelle contemporaine – qui ne cesse de trouver dans les faits, à un niveau plus concret, la confirmation que les conceptions et les pratiques des Japonais ne sont plus les mêmes qu’avant ; dès lors, cet « avant » se pare de traits utopiques, et s’institue comme une boucle de rétroaction, où le constat du phénomène renforce sans cesse le phénomène concret, etc.

 

Le bouleversement initial : les Taïra et les Minamoto

 

Sans doute l’empereur n’avait-il plus forcément grand-pouvoir depuis quelque temps déjà, quand le bouleversement se produit. Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji en témoignent, qui montrent comment les institutions des régents et des empereurs retirés ont traduit dans les faits une pratique généralisée de la délégation de pouvoir, qui allait cependant encore s’accentuer.

 

Les deux « dits » rapportent en effet, sur un ton alarmiste souvent, l’irruption dans la vie politique japonaise de personnages qui, jusqu’alors, n’y avaient guère eu de rôle : les clans guerriers de province, fédérés sous les bannières rivales d’abord et bientôt antagonistes des Taïra et des Minamoto.

 

Issus du « Japon de l’Est », selon une frontière culturelle classique et qui demeure prégnante aujourd’hui, ils s’opposent au « Japon de l’Ouest », symbolisé par la cour impériale de Heian (Kyôto), avec sa vieille noblesse et son administration toute sinisée, et son raffinement louchant sur la décadence ; l’appel à ces clans suscite des conflits inédits dans la ville même, ce qui choque par-dessus tout, et la guerre s’étend bien vite au-delà, obéissant à une mécanique complexe détaillée dans les « dits » épiques d’alors.

 

Kamakura

 

Le pouvoir effectif, par ailleurs, glisse des mains de ses détenteurs traditionnels pour aboutir dans celles de ces guerriers d’une culture bien différente. Le principe de délégation, où l’empereur, même sans véritable pouvoir, demeure dans l’idéal la source de toute légitimité, à laquelle on ne saurait toucher, aboutit dès lors à une nouvelle institution, promise à un certain avenir : le shôgunat, ou gouvernement « sous la tente » du généralissime, dont les attributions ne sont pourtant certainement pas que militaires.

 

C’est l’époque de Kamakura qui, née du chaos, s’avère pourtant relativement stable – et s’accompagne donc de ce bouillonnement intellectuel sur lequel je reviendrai bientôt. Sur le plan politique, elle voit se développer des institutions nouvelles, dans cette optique de « régime des guerriers » (lesquels ne sont donc pas les ignares que l’on croit, et se montrent souvent des mécènes avisés), qui connaît son apogée lors des tentatives repoussées d’invasions mongoles – que le pouvoir y survive semble témoigner de sa force, et de sa pérennité…

 

De nouveau le chaos, puis Muromachi

 

Mais à tort, peut-être. Aux environs du XIVe siècle, le Japon est à nouveau balayé par le chaos politique. La tentative de restauration impériale de l’ère Kenmu ne dure guère que trois ans, mais les troubles se prolongent bien au-delà, dont le shôgunat de Kamakura ne se relèvera pas…

 

L’histoire semble à vrai dire se répéter, en partie du moins (mais c’est là une idée malvenue et éventuellement néfaste à mes yeux, de manière générale – pour ce que j’en sais, l’histoire ne se répète jamais vraiment…), et du chaos surgit un nouveau régime shôgunal, aux mains des Ashikaga. Ce sera l’ère Muromachi, qui, pour ne durer qu’un siècle environ, s’avère pourtant d’une extrême richesse à tous les niveaux.

 

Sengoku

 

Mais le shôgunat s’effondrera donc à nouveau, et il en résultera une nouvelle période de chaos, probablement pire encore que celles qui avaient précédé : c’est le Sengoku, apogée de la tournure féodo-vassalique du Moyen-Âge japonais – l’époque des guerres incessantes, l’âge des samouraïs par excellence.

 

Il faudra les actions successives de trois grands seigneurs féodaux, Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi, enfin Tokugawa Ieyasu, pour y mettre un terme ; le triomphe ultime des Tokugawa débouchera sur un nouveau shôgunat, qui durera environ deux siècles et demi – c’est l’ère Edo, époque d’une stupéfiante stabilité, et ce n’est plus le Moyen-Âge.

LA VIE INTELLECTUELLE ET CULTURELLE : TOUT SAUF UN OBSCURANTISME

 

Ces grandes lignes événementielles et politiques étant tracées, je reviens donc à la question du bouillonnement intellectuel et culturel, en relevant qu’il y a peut-être un semblant de paradoxe – car la « fin du monde », le « monde à l’envers », imprègnent justement des œuvres essentielles de la littérature japonaise, parmi les plus importantes et les plus séduisantes ! Ces auteurs, tel Kamo no Chômei dans cette merveille que sont les Notes de ma cabane de moine, déplorent la fin du vieux monde, mais ne comprennent pas, sans surprise, qu’ils sont eux-mêmes et pleinement les incarnations d’une vie culturelle en rien atténuée, et peut-être même plus enrichissante encore... Il faut balayer les clichés traditionnellement associés à la notion de « Moyen Âge » : le Japon médiéval n’a en fait rien d’obscurantiste ; et il l’est d’autant moins que ce contexte troublé favorise en fait ces nouveaux courants culturels : pour reprendre l’expression bienvenue de l’auteur, Kamakura est « une société qui s’interroge ».

 

Un âge d’or de la réflexion bouddhique

 

En fait, ce bouleversement radical s’avère bien vite décisif pour expliquer un bouillonnement intellectuel qui, au fond, n’a rien à envier au classicisme éventuellement étouffant de l’ère Heian tardive, bien au contraire.

 

Il est vrai cependant, particularité à noter, qu’il concerne peut-être au premier chef la pensée religieuse, qui connaît alors une sorte d’apogée. La comparaison avec le modèle européen, tentante, pourrait évoquer un saint Thomas d’Aquin, ou un Guillaume d’Ockham… Mais les doctrines nouvelles au Japon sont probablement plus radicales encore. C’est l’époque où apparaissent et se développent les grandes sectes bouddhiques japonaises, en dépit des résistances d’un bouddhisme japonais antérieur résolument conservateur – et, finalement, si l’on souhaitait à tout prix établir un parallèle avec l’Europe, il faudrait peut-être chercher plutôt quelques siècles plus tard, en termes d’impact, avec la Réforme…

 

Quoi qu’il en soit, les différents courants de l’amidisme, ou de la « Terre pure », se développent alors – avec ce paradoxe apparent d’un mouvement qui, à bien des égards, s’affiche « anti-intellectuel », mais suscite pourtant une philosophie assez pointue… et étonnamment subversive.

 

Le salut généralisé et extérieur de la « Terre Pure » s’oppose alors au salut « intérieur », et acquis de soi-même, tel qu’il se développe avec le bouddhisme zen – non sans paradoxes là encore : on retrouve, via la mystique, le satori, le kôan, etc., une semblable prétention anti-intellectuelle, qui pourtant ne s’accommode guère de la réalité de la pensée d’un Dôgen (voyez par exemple ici), notamment mais parmi d’autres, d’une extrême complexité et subtilité ; par ailleurs, ce mouvement « intérieur » s’avère étonnamment moins subversif que le bouddhisme de la « Terre Pure », au point en fait où les moines zen ne tardent guère à devenir des gestionnaires avisés pour les autorités en place, tandis que leur philosophie devient peu ou prou la leur (même si elles sont diffuses dans cette période chaotique, forcément), ou du moins celle des classes supérieures, ainsi des samouraïs notamment, a fortiori quand elle se teinte d’un renouveau confucianiste d’inspiration chinoise.

 

Et il y a d’autres mouvements, bien sûr – dont, à noter tout particulièrement, le prosélytisme intolérant d’un Nichiren, avec lequel on retrouve ce trait plus ou moins paradoxal que, en France, on qualifierait peut-être de « plus royaliste que le roi »… à ceci près que la complexité du système politique japonais d’alors ne se prête guère à l’emploi d’une expression aussi polarisée – retenons-en cependant que ce défenseur de l’autorité et de la tradition, finalement, s’avère étonnamment subversif à son tour…

 

Au-delà de la religion

 

Il ne faut cependant pas s’arrêter à la pensée religieuse – si elle domine quelque peu, surtout au début du Japon médiéval. La vie intellectuelle sous ce « monde à l’envers » est d’autant plus agitée et fructueuse que « l’envers » trouve à s’élever et à s’exprimer.

 

Sur la fin de la période, par exemple, se développe avec la bénédiction des autorités (puis leur méfiance, voire leur hostilité…) le théâtre nô ; le fameux Zeami, prenant la relève de son père, théorise le genre en même temps qu’il contribue à le fonder, et marque ainsi de son empreinte la vie culturelle japonaise pour les siècles à venir.

 

Il faut d’ailleurs probablement sortir, là encore, du seul champ philosophique et littéraire – les arts, très divers, éventuellement « spécifiques » (cérémonie du thé, jardinage – et pas seulement les jardins de pierre, même s’ils font alors leur apparition…) mais aussi au-delà, connaissent alors une évolution rapide et gratifiante, de manière générale.

 

Globalement, il faut d’ailleurs mettre l’accent sur un trait particulier de la vie culturelle d’alors : sa tendance marquée à se montrer collective – on s’associe pour voir les pièces de nô ou entendre les récitations du Dit des Heiké, mais aussi pour créer ensemble : le renga, en poésie, connaît alors un grand succès – et, à terme, débouchera durant l’époque ultérieure sur les haïkus de Bashô et compagnie.

 

La réalité s’avère donc bien éloignée des clichés obscurantistes que l’on tend systématiquement à accoler à la simple idée de « Moyen-Âge »…

LES BOULEVERSEMENTS SOCIAUX ET L’ÉCONOMIE

 

Un troisième point est essentiel, après les développements politico-institutionnels et intellectuels/culturels, qui est peut-être un peu plus diffus, mais s’avère d’autant plus important qu’il arbore là encore des traits éventuellement paradoxaux, du moins en façade, et guère cohérents avec les clichés que l’on se fait généralement du Moyen Âge autant que du Japon, et donc du Moyen Âge japonais.

 

Dans une optique davantage économique et sociale (mais en tant que telle non dénuée d’aspects culturels – ceux qui ont été évoqués plus haut sont souvent liés à ces considérations plus populaires), il s’agit de se pencher, tant sur les succès économiques d’un Japon qui pouvait donc s’accommoder du chaos politique sous cet angle, que sur les conflits sociaux alors émergents, entretenant des relations complexes avec tout le reste, mais dessinant des évolutions possibles d’une importance essentielle, et atténuant le cas échéant les autres formes de domination qui pouvaient trouver à s’exercer dans le Japon médiéval.

 

Le centre et la périphérie

 

Éventuellement, tout ceci pouvait se produire dans un contexte de tension entre le centre et la périphérie qui a régulièrement été relevé (par Michel Vié, par exemple, pour citer une lecture assez récente) ; c’est bien sûr flagrant dans les premiers temps du Japon médiéval, quand les clans guerriers de province s’immiscent dans la politique de Heian, au cœur même de la ville.

 

Toutefois, ces clans ayant acquis le pouvoir central se trouvent à leur tour en porte-à-faux avec une province éventuellement lointaine désormais, et où leurs délégations de pouvoirs, même temporaires, justifiées par la nécessité pour le seigneur et ses proches d’aller se battre dans le Kansai ou ailleurs, tendent à se consolider, instaurant un nouvel état de la politique locale, qui reproduit les tensions antérieures. C’est en fait d’autant plus marqué que les luttes des Taïra et des Minamoto, en introduisant le « Japon de l’Est » dans la politique de Heian, lui ont d’une certaine manière conféré une existence prépondérante, guère envisageable auparavant.

 

Brigandage et piraterie

 

Mais ces conflits dépassent largement le champ des seules autorités « constituées » et « légitimes » d’une manière ou d’une autre.

 

Le brigandage y a ainsi sa part – peut-être tout particulièrement entre les périodes de Kamakura et de Muromachi, quand des bandes parfois considérables se constituent (et développent par ailleurs une culture qui leur est propre, de « vauriens », même si cette culture peut avoir des échos dans les plus hautes sphères).

 

Mais il faut aussi et peut-être surtout mentionner la piraterie, endémique au point de caractériser le Japon à l’extérieur, mais d’abord sur les côtes de la Corée et de la Chine ; en fait, cette piraterie a sans doute joué un rôle crucial dans l’évolution économique du Japon…

 

Une grande variété d’associations

 

Mais d’autres formes d’associations se constituent, pour devenir des acteurs non négligeables de la vie politique et sociale du Japon médiéval – on compte aussi bien des ligues de seigneurs, aux répercussions importantes dans cette atmosphère de guerre civile, que des associations de gens du commun, paysans surtout, mais pouvant s’accommoder d’un très vague urbanisme pour constituer des sortes de « communes », dont l’existence est parfois bien brève, mais certaines tiennent assez longtemps pour que seigneurs et nobles et religieux soient contraints de les prendre en compte.

 

Par ailleurs, je parlais à l’instant des religieux – ils jouent à leur manière un rôle déterminant à cette époque, au-delà de la seule vie intellectuelle : si nombre de monastères, ancrés depuis longtemps, étaient des propriétaires terriens finalement guère éloignés des seigneurs féodaux, le développement des nouvelles formes de pensée bouddhique est propice à l’association dans une optique éventuellement prosélyte, prenant directement part aux affrontements militaires.

 

Tout cela se vérifie particulièrement à l’époque Sengoku, où se constituent des ligues durables et puissantes, au travers le cas échéants de soulèvement populaires virulents et tenaces – développant les révoltes paysannes antérieures avec une organisation davantage poussée, et dès lors plus efficace. Plus que jamais, plus encore sans doute que dans les plus catastrophistes des augures du début de la période, c’est là le « monde à l’envers ».

 

L’économie internationale

 

Ce chaos politique, en même temps, n’affecte pas nécessairement la vie économique, ou disons pas de la manière que l’on croit.

 

Le siècle de Muromachi, tout particulièrement, pour constituer une période de stabilité relative, mais assez brève, s’accompagne d’un net développement des échanges internationaux (éventuellement via la piraterie, donc), quitte à employer des moyens détournés pour ce faire (par exemple en accordant un rôle de « pont » à Okinawa).

 

Je relève par contre, avec étonnement, que l’auteur ne traite quasiment pas de l’arrivée des Européens au Japon, à la fin de la période…

 

L’économie intérieure

 

Parallèlement, dans la sphère interne, et sur l’ensemble de la période cette fois, le monde rural se développe, pratiquant une agriculture plus intensive, laquelle produit des biens qui peuvent dépasser la seule autosuffisance pour trouver à être échangés sur un marché intérieur en plein développement ; certaines régions sont tout particulièrement prospères à cet égard, et la nature même de l’économie japonaise s’en ressent (par exemple en raison de l’usage plus généralisé de la monnaie).

 

La question des dettes

 

Qu’on ne s’y trompe pas, toutefois : les relations de dépendance à la campagne peuvent être tendues, et, très régulièrement sur l’ensemble de la période, les paysans pauvres réclament des édits de la part des autorités (shôgunales essentiellement) afin d’obtenir des remises de dettes – et ces dépendances sont donc parfois très lourdes, nécessitant une intervention extérieure, qui, au fond, tient parfois du cautère sur une jambe de bois…

 

D’autant plus de raisons pour les paysans de s’associer – même si l’on trouve dans ce cadre-là un jeu parfois ambigu entre les paysans les plus aisés et les samouraïs les plus pauvres, dont la communauté d’intérêts favorise le rapprochement.

 

Au-delà de la terre

 

Bien sûr, le peuple japonais ne vivait pas uniquement de la terre, si celle-ci en employait la très grande majorité. Les « gens de mer » ont été rapidement envisagés, qui ont un rôle déterminant ; les commerçants aussi ; mais il faut également prendre en compte aussi bien les artisans que les danseuses et courtisanes, et enfin les parias…

 

CONCLUSION

 

Le tableau étant ainsi détaillé, il est possible et sans doute nécessaire de revenir à la comparaison entre Moyen Âge européen et Moyen Âge japonais – en faisant fi de l’idée de « modèle », mais en relevant du moins tout ce qui peut rapprocher et tout ce qui peut éloigner l’un de l’autre ; car il y a beaucoup à retirer tant des ressemblances que des dissemblances.

 

Un très bel ouvrage : pointue sans être étouffante, détaillée à bon escient le cas échéant, pertinente sans doute et d’une lecture passionnante, cette Histoire du Japon médiéval m’a amené à relativiser bien des préconçus, dont je suis affligé comme tout le monde.

 

Tout particulièrement intéressé par les développements portant sur l’histoire des idées et des mentalités, et la vie intellectuelle et culturelle, j’y ai néanmoins trouvé matière à réévaluer globalement mon intérêt pour cette période, qui gagne à être approfondie.

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Le Vœu maudit, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

Le Vœu maudit, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, Le Vœu maudit, [Negai], postface de Kentarô Takekuma, traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1975, 1983, 1985, 1992, 2005] 2016, 214 p.

 

TOUJOURS SURPRENDRE

 

La lecture de La Maison aux insectes, précédent recueil d’Umezu Kazuo (parfois « Umezz », parfois « Kazz ») paru aux éditions du Lézard Noir, m’avait fait très forte impression – aussi n’ai-je guère tardé à me procurer ce deuxième recueil qu’est Le Vœu maudit, afin de me plonger davantage dans l’œuvre fascinante autant que séminale de cet auteur dont on a fait le parrain du manga d’horreur moderne. Et ce sans trop savoir à quoi m’attendre – car si une chose avant tout m’avait bluffé dans La Maison aux insectes, c’était la capacité de l’auteur à toujours ou presque me surprendre…

 

Et pour le coup, ça s’est vérifié très vite : car, même si Le Vœu maudit dispose d’une patte singulière qui, dans la variété des situations, n’exclut pas pour autant l’empreinte d’une œuvre essentiellement cohérente, c’est en explorant des thèmes et en usant de procédés peu ou prou absents du précédent recueil. L’horreur, ainsi, y était le plus souvent psychologique ; cette fois, elle est bien plus souvent « objective », ou « réifiée », et de bien des manières différentes. Le gore n’était pas inenvisageable dans La Maison aux insectes, mais il est bien plus présent ici, dans cette optique. Les personnages essentiellement féminins dans l’album précédent ont pour la plupart cédé la place à des enfants ici, éventuellement des adolescents, mais plutôt des bambins. Ces divergences ne concernent pas que le fond ou les thématiques, par ailleurs : le graphisme s’en ressent, et Umezu Kazuo tente ici des choses différentes à chaque nouvelle ou presque…

 

UNE DISPERSION DANS LA COHÉRENCE

 

Ce dernier aspect est probablement d’une importance toute particulière. Il faut noter, d’emblée, que Le Vœu maudit est un recueil autrement éparpillé dans le temps que La Maison aux insectes : là où ce dernier se focalisait sur la charnière entre les années 1960 et les années 1970, le présent album rassemble des récits ayant été publiés au plus tôt en 1975, au plus tard en 1992, la plupart entre 1983 et (surtout) 1985.

 

Il n’y a sans doute à cet égard rien d’étonnant à ce que le style graphique d’Umezu Kazuo ait autant évolué sur une aussi longue période… Mais j’ai tendance à croire que ces changements sont plus profondément symptomatiques, sous deux angles différents : d’une part l’évolution, pas tant de l’œuvre personnelle d’Umezu Kazuo que du manga en général (mais éventuellement en raison de son impulsion, en partie du moins) ; d’autre part un désir tout personnel de varier les effets et d’expérimenter. D’une histoire à l’autre, c’est ainsi le jour et la nuit – puis un autre jour, une autre nuit, etc. C’est saisissant rien qu’à feuilleter l’ouvrage – comparez notamment le premier récit (1975), avec son gaufrier régulier, ses cases très petites où les personnages sont au cœur de la narration graphique, avec leurs têtes forcément rondes, et le septième (1985), où la plupart des cases… sont en fait des doubles planches : on ne saurait faire plus différent.

 

Peut-être cet aspect doit-il être envisagé aussi en parallèle des conditions de publication, ou disons des publics cibles, de ces divers récits : on y trouve aussi bien du shôjo que du shônen ou du seinen, ce qui renforce la variété du recueil, sans pour autant, une fois de plus, donner l’impression d’une dispersion de dilettante – l’unité de l’œuvre persiste malgré tout, ce qui n’est pas la moindre prouesse de l’auteur…

 

Ces considérations générales étant posées, nous pouvons maintenant envisager les sept histoires une par une.

 

LE VŒU MAUDIT (1975)

 

Première histoire du recueil, et la plus ancienne – même si ça se joue de peu avec « Le Serpent » un peu plus loin –, « Le Vœu maudit » est celle qui affiche le graphisme le plus « classique », renvoyant à une bonne partie des récits (antérieurs) compilés dans La Maison aux insectes, surtout en fait aux plus « sages » d’entre eux : comme dit plus haut, Umezu Kazuo y fait usage d’un gaufrier globalement régulier, avec généralement trois (petites) cases par ligne – qui lui permettent d’user d’effets de cadrage et de montage déjà sensibles dans le précédent recueil. Mais c’est aussi, dans un registre moins convaincant à mes yeux, un dessin focalisé essentiellement sur les personnages – et j’ai un peu de mal avec leurs têtes forcément rondes, yeux ronds, bouche ronde aussi car toujours ouverte sur un noir profond accompagnateur d’un cri permanent… Globalement, les histoires ultérieures me parleront bien davantage à cet égard (y compris « Le Serpent », nouvelle publiée la même année).

 

Ceci étant, je ne crache pas globalement sur le graphisme du « Vœu maudit »… car il est déjà une belle démonstration de l’auteur quant à son aptitude à susciter la peur. Laquelle a bien des facettes, bien des nuances… Avancer dans le recueil en fournira des témoignages éloquents. Mais c’est bien là une chose qui me fascine dans ces mangas d’horreur : Umezu Kazuo, à l’instar de son disciple Itô Junji, par exemple, sait faire peur en BD… Et je n’en ai pas beaucoup d’autres exemples en tête, a fortiori ailleurs (à part peut-être, parfois, un Gaiman en forme ?).

 

L’horreur repose ici sur une poupée hideuse – celle qui a les honneurs, ou les horreurs, de la couverture (j’ai du mal avec cet emballage, comme pour La Maison aux insectes…). Un enfant peu ou prou dépourvu d’amis, mais bricoleur, récupère dans les ordures des matériaux pour élaborer son véritable ami – une poupée d’apparence déconcertante, moche à faire peur, mais que l’enfant souhaiterait voir vivre, vœu malencontreux…

 

Quelque part entre Pinocchio et, plutôt que Chucky, disons certains récits « enfantins » de Stephen King (qui débutait plus ou moins à l’époque), « Le Vœu maudit » affiche son classicisme de fond, tout en se montrant plus inventif et subtil qu’on pourrait le croire sur le plan graphique – la régularité, la banalité des premières planches sont probablement ici des leurres, en partie du moins. On appréciera, d’autant que c’est heureusement par petites touches, ce tableau d’une enfance en souffrance, et d’une incommunicabilité systématique entre le gamin et ses parents. La peur suscitée par la poupée, admirable, tire également ce récit vers le haut. Il pâtit peut-être cependant de son graphisme un tantinet archaïque (hors rôle central de la poupée, disons), ainsi que d’une fin un peu trop plate. Cela demeure une lecture intéressante, et qui fait son effet.

 

DEATH MAKE (1985)

 

Changement radical de registre avec l’histoire suivante, publiée dix ans plus tard. Le graphisme est cette fois mis en avant, bien plus complexe et riche que dans « Le Vœu maudit », quitte à ce que ce soit à l’épate. Mais, en fait, c’est l’essentiel ici : l’histoire est très limitée, somme toute (des gamins errent dans un bâtiment interdit, où ils fabriquent avec des matériaux malsains un masque terrible – c’est qu’ils comptent réaliser un film d’horreur…), et le texte est à l’avenant – beaucoup plus de hurlements que de dialogues…

 

D’où cet effet détonnant par rapport au récit précédent : le classicisme n’est peut-être pas où on le croit… Mais le rapport du graphisme au texte est bien une composante essentielle de l’appréciation de chaque épisode. Ici, la matière narrative est donc un peu pauvre, mais on en retiendra quelques beaux effets d’horreur graphique, avec quelques éclats de gore surprenants mais bienvenus. Quant à la fin… Bon…

 

LE JEÛNE (1983)

 

Récit le plus typé shôjo du recueil, il est difficile d’envisager « Le Jeûne » sur le même plan que les autres récits compilés dans Le Vœu maudit. Pas en raison de ce public cible, bien sûr, mais plutôt de sa taille : là où la plupart des nouvelles rassemblées font une trentaine de pages, en pouvant pousser jusqu’à la cinquantaine pour « Le Serpent », « Le Jeûne » est par contre condensé en six planches. C’est peu – et cela renforce un peu l’impression de « mauvaise blague » du récit… On peut certes la trouver réjouissante – les « mauvaises blagues », en horreur, sont régulièrement les meilleures –, c’est plutôt au niveau des connotations que se situe le problème : ça ne fait pas sérieux…

 

Pourtant, le thème, à la base, l’est, sérieux : nous y suivons une jeune fille qu’un connard de son âge persécute parce qu’elle serait trop grosse… Ce qu’elle n’est pas vraiment, d’ailleurs. Mais justement : via les régimes draconiens que l’adolescente s’impose – car il lui faut devenir belle –, Umezu Kazuo évoque finalement l’anorexie non sans pertinence, et je ne suis pas bien certain que c’était si courant que cela en 1983.

 

Quand même un récit secondaire dans l’ensemble.

 

LE VIEILLARD (1985)

 

« Le Vieillard », par contre, est très probablement ma nouvelle préférée dans Le Vœu maudit ; c’est une vraie merveille, d’une inventivité étonnante, maniant avec habileté nombre de registres de la peur, mais peut-être avant tout du suspense, et esquissant sous des cases d’apparence anodine un cauchemar autrement global, qui pourrait être ridicule (car le récit n’est certes pas dénué d’un vague humour tordu) mais ne l’est finalement en rien – car avant tout glaçant.

 

La situation de départ est somme toute assez banale. Un gamin de cinq ans joue dans un terrain vague… Il passe non loin d’une fosse, et hurle de terreur au spectacle de ce qui se trouve au fond : quelque monstre au visage crevé de fissures… Un vieillard. L’horreur ne vient pas tant, pour le lecteur, de la représentation du vieil homme, mais de l’appréhension, petit à petit, de ce fait autrement troublant : le petit garçon n’a jamais vu un vieillard, il n’a pas la moindre idée de ce que peut être un vieillard…

 

Une nouvelle très habile, oui – très surprenante aussi, plus singulière probablement que la plupart de celles figurant dans ce recueil, avec une notion de l’effroi qui louche plus du côté de la science-fiction que de l’horreur surnaturelle, même en prenant en compte la monstruosité du vieillard. Le plus habile réside probablement en ceci que le lecteur, comprenant petit à petit ce qui se passe, hésite longtemps à savoir où se trouve exactement ce qui doit faire peur – chez le vieillard, ou chez l’enfant ?

 

L’à-propos du graphisme s’associe à l’inventivité du récit et à la subtilité des modes de narration pour faire de cette quatrième histoire le grand moment du Vœu maudit, et, autant le dire, un chef-d’œuvre.

LE CADEAU (1992)

 

« Le Cadeau », le récit le plus récent du recueil, n’en pâtit que davantage… Si « Le Vieillard » est le sommet du recueil, « Le Cadeau » en est en effet le ratage.

 

Le récit adopte la structure d’un cauchemar – ce qu’il est bel et bien – mais en empruntant des traits d’un humour improbable qui sonne systématiquement faux. Un groupe de jeunes gens, à Noël, se retrouve sans que l’on comprenne bien pourquoi ni comment dans un hôtel où leurs festivités ont quelque chose d’humiliant pour l’héroïne – une humiliation d’autant plus sensible que le récit n’est certes pas dépourvu d’un potentiel érotique marqué, que je n’avais pas vraiment senti jusqu’alors chez l’auteur, à vue de nez. Mais l’orgie en puissance tourne bientôt au survival grotesque, avec… un Père Noël psychopathe.

 

Comme « DEATH MAKE » plus haut, le récit se montre relativement pauvre en dialogues, passé le début pour le coup un peu bavard, et les hurlements prennent le pas sur les répliques – ce qui ne joue guère en faveur de son intérêt. Le côté convenu de l’ensemble, jusque dans le délire burlesque, de même… Par ailleurs, c’est plus surprenant, le graphisme de cet épisode de 1992 me paraît nettement moins bon que celui des trois récits datant de 1985 – et qui, chacun à sa manière, représentent ici le meilleur de ce que peut faire Umezu Kazuo…

 

Non, décidément, ce récit ne passe pas.

 

LE SERPENT (1975)

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant avec « Le Serpent », publié la même année que « Le Vœu maudit », et dans la même revue shônen, mais un peu plus tard.

 

Nous y retrouvons un petit garçon pour héros, qui, avec ses copains, a la très mauvaise idée de vouloir voir un serpent colossal dont la rumeur dit qu’il est l’animal de compagnie d’une habitante des environs. Ladite propriétaire n’étant certes pas désireuse d’ouvrir sa maison à la curiosité des galopins, ces derniers pénètrent par effraction dans la demeure, et obtiennent confirmation de ce que la rumeur dit vrai… Mais le serpent n’a-t-il pas fixé des yeux notre héros ?

 

L’interrogation prend une tournure plus inquiétante quand la nouvelle tombe au journal télévisé : le serpent s’est enfui… Sous le coup de la panique, le garçon ne doute pas de ce que le serpent est à ses trousses. Il a peur, en permanence, et a bien besoin de la protection de son colosse de père… Mais, un jour, celui-ci part pour Kyûshû, où il va chercher la « nouvelle maman » du petit (sa vraie mère étant morte peu après sa naissance)… En son absence, le gamin ne reste cependant pas seul très longtemps – car toque à sa porte ladite fiancée de son père : ils se sont croisés… mais il ne faut en parler à personne ! Et la créature au sourire inquiétant s’installe dans la maison…

 

Là encore, sur un canevas somme tout basique, Umezu Kazuo fait des merveilles pour exprimer la peur – celle de l’enfant d’abord, celle du lecteur aussi, car ce ne sont pas exactement les mêmes, et la dissociation autorise des effets qu’une identification plus classique n’aurait peut-être pas permis. La situation familiale, par exemple, se charge d’échos que l’enfant lui-même aurait sans doute du mal à véritablement exprimer… Par ailleurs, si l’horreur est là encore « réifiée », ce n’est pas sans une certaine ambiguïté qui éloigne « Le Serpent » des autres récits du Vœu maudit, et le rapproche de La Maison aux insectes : l’horreur psychologique n’est peut-être pas tout à fait au cœur du propos, mais elle a tout de même une importance plus que notable.

 

Le graphisme, enfin, est des plus appréciable : moins rigide que dans « Le Vœu maudit », jouant plus volontiers de cases aux dimensions variables, et développant un art du cadrage et du montage non moindre mais essentiellement différent, il m’a bien davantage convaincu, et son indéniable à-propos autorise des plans glaçants – parmi lesquels les portraits de l’inquiétante intruse à la bouche dégoulinante de salive brillent tout particulièrement.

 

Pas de doute : le deuxième grand moment de ce recueil, après « Le Vieillard ».

 

LA FAUCILLE (1985)

 

Dernier récit du Vœu maudit, « La Faucille » a ceci de commun avec « Le Jeûne » que c’est une histoire très, très courte… Ce que la pagination ne laisse pas deviner. En effet, en contraste flagrant avec à peu près tout ce qui précède (mais de manière particulièrement éloquente avec « Le Vœu maudit », donc), Umezu Kazuo y délaisse presque systématiquement les cases, pour user de doubles planches – il y a quelques exceptions, qui autorisent le récit, mais elles sont rares.

 

Le plus étonnant cependant réside peut-être dans le contenu de ces doubles planches – car elles ne visent en fait pas du tout, comme c’est d’usage, à mettre en scène une richesse de textures et de détails qu’une pagination plus classique ne permet pas toujours ; l’autre usage en la matière est probablement de mettre la focale sur tel événement ou tel personnage, mais, ici, la succession de toutes ces doubles planches produit un effet tout différent… Le dessin, en fait, est globalement d’une sobriété parfaitement adaptée à la concision de la narration – mais cela passe donc par des effets « étranges » et « inattendus ».

 

Pourtant, la trame obéit quant à elle à une mécanique très « attendue », dans l’ensemble… Un père et sa fille se rendent, pour la fête des morts, auprès de leur mère/grand-mère – mais, quand ils pénètrent dans la maison de famille, c’est pour tomber sur la veillée funèbre ! La vieille dame est morte subitement, on n’a pas pu prévenir son fils à temps…

 

Et, par un artifice un brin grossier, la petite fille se retrouve seule avec le cercueil – sur lequel repose une faucille, talisman destiné à repousser les démons, et qu’il ne faut surtout pas déplacer ! Forcément, la faucille tombera… mais le démon à redouter, était-il dehors, ou dedans ?

 

Un récit minimaliste, très classique somme toute, jusque dans son twist final – avant ces quatre petites cases étonnantes où « Kazz » papote avec ses lecteurs… Il n’est pas dépourvu d’une certaine profondeur, cela dit, dans son traitement des générations et de la famille japonaise (s’éloignant sans doute alors de la famille traditionnelle). Mais l’intérêt est probablement graphique avant tout – et il a quelque chose d’une expérience, probablement concluante…

 

CONCLUSION

 

Effet décidément récurrent de ces comptes rendus sur mon blog : revenir après coup à ce que j’ai lu m’en fait davantage apprécier le contenu, et permet éventuellement de dépasser une première opinion, instinctive, moins enthousiaste.

 

Le fait est qu’en refermant la dernière page du Vœu maudit, je me sentais un peu déçu – je n’y avais pas retrouvé la puissance et l’habileté narrative de La Maison aux insectes, globalement : il y avait de cela dans « Le Vieillard » et « Le Serpent », mais nettement moins ailleurs…

 

Au fond, ma conviction demeure de ce que le premier recueil était bien supérieur au second. Mais celui-ci n’est pas pour autant dénué d’intérêt, loin de là ; les excellents récits que je viens de citer en justifient probablement la lecture, et la recherche graphique sensible dans les autres pallie éventuellement à des récits plus faibles sur le strict plan de l’histoire.

 

Et, au fond toujours, j’y ai après tout retrouvé, dans un joli paradoxe, ce que j’en attendais après avoir été bluffé par La Maison aux insectes : la surprise… Et, oui, Umezu Kazuo m’a très régulièrement surpris ici ; il n’est pas donné à tout le monde d’avoir cet effet sur le lecteur… et encore moins dans le cadre d’une œuvre demeurant cohérente au milieu même des expérimentations les plus divergentes.

 

J’espère que le Lézard Noir poursuivra sur cette voie, donc. Et il me faudra aussi lire L’École emportée, et d’autres choses encore, si ça se trouve…

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Nuit mère, de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal

Nuit mère, de Kurt Vonnegut

VONNEGUT (Kurt), Nuit mère, [Mother Night], traduit de l’américain par Gwilym Tonnerre, Paris, Gallmeister, coll. Totem, [1961, 1966] 2016, 241 p.

 

MERCI !

 

Merci encore aux éditions Gallmeister de poursuivre la réédition des œuvres de Kurt Vonnegut. On ne dira jamais assez combien il s’agit d’un écrivain majeur, a priori admiré comme tel aux États-Unis, mais probablement un peu trop ignoré en France, où les traductions de ses ouvrages ont été un peu éparpillées n’importe comment, et éventuellement réalisées avec un très regrettable laissez-aller…

 

(Encore que, pour être franc, je ne suis pas certain que ces nouvelles traductions chez Gallmeister soient vraiment irréprochables…)

 

Après les excellents Le Petit-Déjeuner des champions et Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater, c’est donc à Nuit mère d’intégrer la collection « Totem ». Longtemps indisponible en français (il avait été traduit il y a pas mal de temps déjà sous le titre Nuit noire), le présent roman est le troisième que l’on doit à Vonnegut (ou du moins le troisième à avoir été publié, en 1961).

 

NUIT MÈRE DANS L’ŒUVRE DE VONNEGUT

 

À la différence de ses deux prédécesseurs (Le Pianiste déchaîné et Les Sirènes de Titan), mais aussi des plus célèbres Le Berceau du chat et surtout Abattoir 5, qui suivront (et rappelons qu’Abattoir 5 est un des plus grands romans de tous les temps, sans contestation possible), Nuit mère ne relève en rien de la science-fiction.

 

Pour autant, il constitue déjà un morceau non négligeable d’une œuvre en construction, qu’elle louche sur la SF ou s’assume comme « blanche », et qui fait abondamment usage de procédés de « métafiction », disons – avec un univers commun (le héros de Nuit mère fait ainsi une brève apparition dans Abattoir 5, s’il n’a pas l’importance essentielle autant que réjouissante d’un Kilgore Trout), et des techniques d’écriture qui singularisent l’auteur.

 

En fait, c’est probablement un des romans de l’auteur, voire le roman de l’auteur, où la métafiction se trouve tout particulièrement au cœur du propos. Cela repose sur une base assez commune (Vonnegut n’est pas l’auteur, il a édité un manuscrit qu’on lui a fait parvenir, et – deuxième couche, cruciale – ledit manuscrit est une autobiographie), mais prend au fil des pages une saveur toute caractéristique ; parce que l’auteur a une langue qui lui est propre, déjà imprégnée de cette pseudo-simplicité ou fausse naïveté de façade ; parce que l’auteur est déjà un moraliste habile – un de ceux, si rares, que l’on est porté à qualifier de moralistes sans que cela soit une critique ; parce que les personnages de Vonnegut sont forcément les meilleurs ; parce que Vonnegut, enfin, déploie un art sensible de la construction à base de fausses digressions dont je ne suis pas certain qu’il ait beaucoup d’équivalents dans l’histoire de la littérature (je dirais éventuellement Laurence Sterne, mais sans grande certitude que cela soit véritablement pertinent).

 

HOWARD W. CAMPBELL JR. A DES CHOSES À DIRE

 

Passé un faux paratexte éditorial, où Vonnegut est pleinement Vonnegut, le roman devient l’autobiographie d’un certain Howard W. Campbell Jr. Ledit personnage attend, dans une geôle israélienne, son jugement pour crimes contre l’humanité (rappelons que le roman paraît en 1961, l’année même du procès d’Adolf Eichmann, qui avait été enlevé l’année précédente par les services secrets israéliens – comme Campbell ici ; Vonnegut, bien sûr, ne dissimule en rien cette inspiration dans l’actualité, aménageant même une brève rencontre entre son héros et le personnage historique). Car Howard W. Campbell Jr. est à l’évidence un criminel nazi de la pire espèce – propagandiste attitré du régime hitlérien, il a déversé sa bile sur les ondes fascistes, dressant les plus hideux tableaux de la « juiverie » et compagnie, appuyant dès lors de sa prose incendiaire les plus atroces exactions commises durant la guerre, et déjà avant.

 

Mais – forcément – les choses sont un peu plus compliquées que cela. Howard W. Campbell Jr. rédige en effet ici ses mémoires, pour expliquer qui il est et ce qu’il a fait. Il ne s’agit pas d’une ultime feinte d’un criminel prétendant contre l’évidence son innocence à l’égard des horreurs qu’on lui reproche… En fait, Campbell a sans doute douloureusement conscience de sa responsabilité. Il ne la nie pas. Il n’en a pas moins des choses à raconter, qui peuvent changer la donne… ou pas. Il n'est même pas dit que cela importe vraiment...

 

« Je suis américain de naissance, nazi de réputation et apatride par inclination. » Un portrait brossé en une simple déclaration d’intentions, déterminant le contenu de la suite. Car Campbell, américain mais implanté en Allemagne dès avant l’arrivée au pouvoir des nazis – et c’est un pays qu’il aime, et dont il apprécie la culture (deux rappels au passage, peut-être : l’Américain Vonnegut était lui-même d’ascendance allemande, ainsi qu’il l’évoque notamment dans Abattoir 5, dès son étonnant sous-titre ; par ailleurs, le titre Nuit mère renvoie au Faust de Goethe – et c’est peu dire qu’il y a du Faust et du Méphistophélès dans ce roman, à ceci près que nous ne sommes probablement jamais bien certains de qui est qui au juste) – Campbell, donc, écrivain en puissance, dramaturge tout particulièrement, et d’un talent certain, est un jour approché par un mystérieux personnage du nom de Wirtanen, lui offrant de servir son pays – son vrai pays, les États-Unis donc – en assumant une fonction d’agent double dans une Allemagne toujours plus nazie, et déjà tournée vers la guerre quoi que le régime prétende (et les États-Unis tout autant). Habile communiquant, Campbell est incité à faire la démonstration de son talent en jouant le jeu des nazis – plus précisément, en devenant, car il en a la faculté, un élément essentiel de l’appareil de propagande coordonné par Joseph Goebbels ; occasion pour lui d’approcher l’appareil de l’État fasciste, et de transmettre, sans qu’il en ait forcément conscience d'ailleurs, des informations cruciales pour les États-Unis, bien avant leur intervention dans le second conflit mondial… Campbell refuse tout d’abord – puis il y réfléchit… et accepte enfin cette tâche rocambolesque ; un espion, lui...

 

Mais justement : il s’agit donc de faire office d’agent double… ce qui n’est assurément pas sans danger. Son « employeur » ne le lui cache pas, d’ailleurs : aux yeux de tous, il doit être une ordure authentiquement nazie – condition sine qua non de l’accomplissement de sa mission. Dès lors, il ne saurait véritablement compter sur le soutien des services secrets américains… et quand viendra l’heure des comptes, eh bien, il sera seul.

 

DEVENIR CE QUE L’ON FEINT D’ÊTRE

 

La problématique est très tôt introduite : notre moraliste adoré, avant de verser dans les fausses platitudes dont il a le secret, nous annonce même que c’est, de ses romans, peut-être le seul où il ait clairement entrevu la morale du propos pendant la rédaction. Pour faire simple (sans son brio), en gros, il s’agit de bien faire attention à ce que l’on prétend être… car on est amené à le devenir véritablement.

 

En effet, que nous croyions ou pas la confession/révélation de Campbell ne change rien au fond du problème : même en agissant ainsi au profit des Alliés à venir, il n’en reste pas moins que Campbell a dû jouer pleinement le rôle de zélé propagandiste du régime nazi. Quand sonne l’heure des comptes, la possibilité qu’il ait pu avoir du bon, voire un rôle stratégiquement essentiel, cède le pas devant sa complicité indéniable dans le génocide des Juifs… Il devait prétendre être un nazi – aussi l’est-il devenu.

 

Non, d’ailleurs, qu’il ait jamais cru aux sottises qu’il débitait sur les ondes… Politiquement, au fond, au-delà de cette façade de circonstance, Campbell n’a rien d’un nazi. Absolument rien. Le problème est peut-être qu’il n’a rien de quoi que ce soit de toute façon... Campbell l’apatride est tout autant apathique sur le plan politique. Ce qui, à maints égards, et en sortant du champ très chrétien si ça se trouve de l’intériorisation des crimes et de l’intention du péché, en fait un criminel de toute façon : ses paroles, aussi fausses soient-elles, ont eu un impact considérable, et, face à ces atrocités, on pourrait probablement considérer que la simple abstention est criminelle ; alors, si elle se double de je-m’en-foutisme… Le cas de Campbell étant bien sûr encore aggravé par le sérieux avec lequel il a accompli sa mission.

 

On aurait cependant tort, bien sûr, d’assimiler Campbell à un quelconque « monstre froid » ; peut-être même n’est-il pas tout à fait nihiliste ? À supposer que cela ait eu une quelconque importance… Mais le bonhomme n’est pas sans traits autrement positifs – au-delà de sa seule compétence pour la tâche qui lui a été assignée, d’un point de vue technique, disons, avec l'indifférence qui sied à toute technique. Écrivain non dénué de talents, d’une grande culture artistique, porté par un amour dévorant pour sa femme, Helga… Non, je ne suis pas en train de vous faire une énième itération du classique : « Oui, il était nazi, mais il aimait les chiens, et… » Le fait est que le bonhomme, et peut-être paradoxalement d’autant plus en raison de son apathie coupable, est plutôt sympathique…

 

APRÈS LES CRIMES

 

Le roman, d’une construction typiquement vonnegutienne, saute avec allégresse d’une époque à l’autre, selon un plan complexe mais certainement pas confus. Les mémoires de Campbell passent ainsi sans cesse de l’Allemagne aux États-Unis ou à Israël ; le propagandiste passe autant de temps devant le micro nazi que dans sa prison dans l'État hébreu ou dans son appartement new-yorkais (inévitablement, on peut supposer que cela n’a absolument rien d’un hasard – car il s’agit au fond d’autant de prisons) ; haute politique, vie de famille, création artistique et entretiens avec ses geôliers, tout se mêle.

 

Mais le roman accorde une place toute particulière à l’immédiat après-guerre. Le régime nazi tombé, Campbell est inévitablement arrêté – et plus ou moins destiné à la potence. Wirtanen, devenu sa Bonne Fée Bleue, organise son rapatriement aux États-Unis, en sécurité peut-être, mais sans laver son nom – et sans rien dire à qui que ce soit de la nature d’agent double de Campbell ; ce n’était pas un héros, de toute façon, et, une fois de plus, sa propagande ayant été si efficace, il est responsable dans une certaine mesure de la Shoah…

 

AUTOUR DE HOWARD W. CAMPBELL JR.

 

Mais qui pourrait s’intéresser au seul nom de Howard W. Campbell Jr. ? La guerre est finie… Les Américains lambda, a priori, n’ont pas la moindre raison de se douter de qui il est et de ce qu’il a fait… Et pourtant, oui, cela intéresse du monde – tout particulièrement l’improbable microcosme rassemblé autour de son petit appartement new-yorkais : outre l’inévitable médecin juif (rescapé d’Auschwitz, et qui ne veut pas en parler, au grand dam de sa mère qui a une tout autre opinion sur la question), il y a d’autres figures plus pittoresques – dont ce grand, ce seul ami... forcément sous couverture lui aussi, s’avérant américain en façade, oui, mais soviétique au fond ; à moins que lui aussi ne soit devenu ce qu’il prétendait être ?

 

Et, surtout, il y a ces gens qui comptent faire de lui un symbole – sans rien savoir de cette éventuelle nature d’agent double. Des nazis américains, personnages extrêmement cocasses à force d’être ridicules (tout en conservant, et ce n’était pas gagné, une certaine humanité), ainsi de cet ardent militant racialiste qu’est « le révérend docteur Lionel Jason David Jones, docteur en chirurgie dentaire, docteur en théologie », qui déduit des dentitions des Juifs, des Noirs, des Catholiques et des Unitariens une nécessaire infériorité raciale, anti-américaine par essence ; ainsi de son compagnon au souffle court le Vice-Bundesführer Krapptauer, maître à penser de la « Garde de Fer des Fils Blancs de la Constitution Américaine », sans rire ; ainsi enfin, et très satisfait de son poste paradoxal de larbin, ce « Führer noir de Harlem », nazi par soutien à la lutte des Japonais contre la domination blanche – allez comprendre… Louant, sans lui demander son avis, les prouesses rhétoriques de Campbell, ce puissant et si convaincant orateur dont ils guettaient avec avidité les émissions propagandistes, n’en manquant pas une miette, ils le révèlent en fin de compte à ceux qui, par conviction ou par désœuvrement, comptent bien confronter l’animateur radio à la justice – celle d’Israël, ou celle de leurs propres poings…

 

Campbell est trop poli – et trop apathique – pour envoyer bouler ses niais et répugnants « partisans » ; et il est trop fatigué, si ça se trouve, pour fuir les justiciers, authentiques ou pas… Que Wirtanen, revenant à propos, lui dessine avec acuité le tableau de ses fréquentations imposées n’y change rien. Même en matière d’amour, figurez-vous – car il se pourrait qu’Helga lui revienne ? Ou pas…

 

HOWARD W. CAMPBELL JR., SEUL

 

Finalement, ce sont autant d’épiphénomènes – qui ont du coup leur importance paradoxale – dans une trajectoire conduisant inévitablement à la mort, ou peut-être à l’emprisonnement, à supposer que cela soit mieux ou même simplement différent… Ces confessions ne sont pas une exonération – Campbell ne nie pas son rôle effectif. Sont-elles alors une expiation ? Ce n’est pas certain… Dans la présentation, du moins : car, au fond, malgré toutes ses protestations d’apathie (le nihilisme, finalement, n’est guère à propos, car ressemblant bien trop à un engagement pour cet homme qui semble s'échiner à ne pas choisir), Campbell sait ce qu’il a fait. Qu’on lui rappelle, à de multiples reprises, qu’il aurait pu avoir une autre vie, et notamment celle d’un écrivain à succès (ce qu’il est en fait sans le savoir, ou même plus exactement sans que personne ne le sache, révélation d’une scène dont je ne dirai pas davantage ici), un artiste appréciable qui n’aurait jamais rien eu à voir avec le nazisme – et pas davantage avec les renseignements américains… Non, cela reste un jeu de l’esprit : l’histoire est là, la faute demeure, et peu importe qu’on ne veuille y voir que l’apparence de la faute – c’est amplement suffisant. Pour Campbell lui-même, du moins. Et, au fond, a-t-on tant que ça besoin de l’avis des autres ? Dans une cour de justice assurément – mais le tribunal intérieur a ses propres règles… pas moins cruelles.

 

NUIT MÈRE DANS L’ŒUVRE DE VONNEGUT – ENCORE

 

La fausse simplicité typique de Vonnegut s’associe ici avec une ironie noire dont il a le secret, qui se montre étonnamment cruelle dans son humanité, à moins que ce ne soit l’inverse – ou à supposer qu’il soit vraiment pertinent de différencier les deux. À certains égards, Nuit mère annonce le « So it goes » d’Abattoir 5 (« C’est la vie », chez nous) ; le plus étonnant est peut-être, comme dans ce chef-d’œuvre ultérieur, que la façade de nihilisme autorise néanmoins la peinture de personnages humains, d’une vie intérieure complexe, même sous le plus cocasse des vernis, à la mesure de la complexité d’un monde par essence impitoyable ; et, d'une certaine manière, il y a même de la lumière dans tout cela…

 

Pour autant, qu’on ne se méprenne pas : si j’ai aimé la lecture de Nuit mère, je ne peux en rien le comparer à la baffe monumentale que m’a collée Abattoir 5 – les deux œuvres sont bien parentes, notamment dans leur dimension de catharsis d'ailleurs, mais Abattoir 5, en impliquant davantage l’auteur, lequel y exorcise enfin le traumatisme de Dresde, bénéficie d’une puissance émotionnelle hors de comparaison.

 

Pour être franc, d’ailleurs, Nuit mère ne me paraît pas non plus pouvoir rivaliser avec d’autres romans de Vonnegut plus essentiels à mes yeux, tels Le Berceau du chat, ou Le Petit-Déjeuner des champions. Il est davantage comparable, peut-être, au regard de l’effet produit, à Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater – ma lecture des Sirènes de Titan remonte probablement trop loin pour autoriser une éventuelle comparaison dans ce sens ; par contre, il y a probablement bien plus de Vonnegut dans le présent roman que dans son premier, Le Pianiste déchaîné

 

Nuit mère n’est pas un chef-d’œuvre – ça ne l’empêche pas d’être bien au-dessus du lot, car Vonnegut est grand, pertinent, sensible autant que drôle, capable d’enrober de cocasserie les plus noirs des tableaux, à même de susciter chez ses lecteurs une identification inattendue avec ses personnages (j’ai souvent l’impression, à lire Vonnegut, d’un auteur qui aime ses personnages), habile enfin à insinuer sous une apparence trompeuse de banalité candide les questionnements les plus justes et pertinents d’un authentique moraliste – sous la singularité perce l’universel, l’omniscience avance déguisée sous les autours du témoignage, et la liberté demeure pourtant d’en faire ce que l’on veut.

 

Dieu vous bénisse, Monsieur Vonnegut. Oui, encore une fois.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (34, épilogues)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (34, épilogues)

J'ai dû couper en deux comptes rendus, mais ces épilogues sont directement liés à la trente-troisième et dernière séance de la campagne...

 

I : PREMIER ÉPILOGUE : DWAYNE O’BRADY

 

[Épilogue « joué », contrairement au suivant.]

 

[I-1 : Dwayne/« Leonard Border » : Brienne, Leonard Border, Herbert West] Dwayne ne veut pas voir Brienne de suite – il a toujours l’apparence de Leonard Border… Que faire pour s’en débarrasser, pour redevenir véritablement lui-même ? Peut-être Herbert West serait-il capable de faire quelque chose… mais le docteur a quitté Arkham depuis longtemps, sans laisser d’adresse ! La magie, alors ? Dwayne essaye de réciter le texte de l’invocation à l’envers – mais cela ne fait absolument rien…

 

[I-2 : Dwayne/« Leonard Border » : Brienne ; Leonard Border] Dwayne se résout à retrouver Brienne en dépit de son apparence de Leonard Border. La jeune femme, voyant Dwayne pénétrer dans la garçonnière sous cette apparence, lui demande qui il est… Dwayne répond – il parvient enfin à la convaincre de ce qu’il est bel et bien son fiancé, en disant des choses intimes, que seul Dwayne peut savoir… Brienne se fige – elle reconnaît la voix de Dwayne, mais le contraste avec son apparence la trouble, forcément… Dwayne ne lui explique pas tout dans les détails – mais il a joué avec le feu, et elle ne pourra pas comprendre ce qui s’est passé au juste avant quelque temps… Mais voilà : il a hérité de l’apparence d’un autre, et ne sait pas comment s’en débarrasser... Brienne sent qu'elle n’a pas le choix – il lui faut bien accepter le fait… Peuvent-ils enfin partir, comme promis ? Oui… Il est temps.

 

[I-3 : Dwayne/« Leonard Border » : Brienne ; Leonard Border] Le couple s’installe en Irlande, dans la grande ferme des parents de Brienne (il n’en reste plus beaucoup de vivants), dans un village perdu où ses ancêtres ont de tout temps résidé – mais le village a reçu une importante « subvention » d’outre-Atlantique… La solide bâtisse est retapée et aménagée – elle est plus qu’assez grande pour accueillir toute une famille… Brienne a appris au fil du temps à reconnaître Dwayne sous l’apparence de Leonard Border – caressant son visage, elle a pu percevoir avec le toucher la réalité que ses yeux ne pouvaient percer…. Et, un jour, elle surprend Dwayne... en lui disant qu’elle le trouve finalement plus mignon avec l’apparence du journaliste ! Dwayne en est forcément un peu vexé… Mais lui aussi doit faire avec – et c’est sans doute un progrès appréciable : depuis leur arrivée en Irlande, la cohabitation a parfois été difficile, notamment sur le plan sexuel, mais cela s’améliore de jour en jour – l’horizon est lumineux, toujours un peu plus… Seule vague ombre au tableau : Dwayne n’a pas forcément grand-chose d’un fermier… et, surtout, il y a ces armes qu’il garde toujours en état dans la demeure ; Brienne râle régulièrement à ce propos : tout ça, c’est fini ! Mais ce problème n’est pas de taille à porter ombrage à leur union.

 

[I-4 : Dwayne : Alexia, Brienne ; Hope] Les années passent, calmement – et un enfant nait : une fille, Alexia. Et, le jour de l’accouchement, est-ce en raison de l’émotion, le sortilège est enfin dissipé : Dwayne retrouve sa véritable apparence ! Il n’a plus besoin de se scarifier sans cesse – ce qu’il faisait tous les soirs, avec une frénésie obsessionnelle, dans le vain espoir de redevenir ce qu'il était… La coïncidence affecte Brienne autant que lui-même. Dwayne est fier d’être père, dévoré d’amour pour sa fille : il a le sentiment que tout ce qu’il a jamais fait n’avait pas d’autre but que la naissance de cet enfant, qui donne un sens à tout – peut-être même cette fille, entourée de tant d’amour, pourrait-elle un jour convaincre Hope de ce que l’humanité en vaut la peine ? Car le souvenir demeure...

 

[I-5 : Dwayne : Alexia] Les années passent – Alexia grandit… Dwayne s’occupe – il va chasser, conduit quelques travaux à la ferme, s’occupe de sa petite famille… Mais il est toujours aux aguets – en dépit de tout ce bonheur, il n’est jamais totalement serein.

 

[I-6 : Dwayne : Brienne, Alexia, Tess McClure ; Radzak] Un jour, alors qu’il rentre d’une partie de chasse (la seule activité pour laquelle Brienne acceptait qu’il conserve une arme à la maison, un fusil de circonstance) avec des camarades de pub, quelqu’un l’accoste, lui disant que Brienne a reçu un colis à la poste, provenant de sa famille américaine – pendant qu’elle va le chercher, Dwayne doit s’occuper de la petite Alexia. De retour à la ferme, Dwayne monte à la chambre de sa fille… mais il y a quelque chose d’étrange : le sol et les murs ont une teinte différente – rouge ? vermillon ? Est-ce un effet de la luminosité ? Alexia rigole… Dwayne, emporté par la panique, se précipite dans la chambre de sa fille – car il a entendu une autre personne rigoler avec elle… et il redoute de savoir de qui il s’agit ! Dwayne entre soudainement dans la petite pièce, fusil en main : Alexia s’amuse avec « une amie », qui n’est autre que Tess… Et la chambre est baignée d’une lueur rouge, comme filtrée par un procédé inconnu. Tess adresse un grand sourire à Dwayne : « Bonjour, Dwayne… Excuse-moi, la notion du temps humain, quand on se déplace comme moi… Bref. Tu me dois quelque chose... » Et elle caresse la tête d’Alexia. Dwayne panique : « Non ! Laisse-la tranquille ! On va discuter, et… » Mais non, Tess n’a aucune envie de discuter ; ou plutôt, si – mais selon ses termes : « Il y a mieux à faire. Tu me dois quelque chose », répète-t-elle. Puis, comme une ritournelle : « Tu ne l’as pas tué, pas tué, pas tué… » Mais elle est généreuse, dit-elle, et lui propose un choix – avec un sourire cruel démentant toute générosité dans son offre : « À toi de voir – ce sera elle… ou Brienne. » Dwayne s’y refuse, il ne choisira pas. Tess s’approche de lui, et lui chuchote à l’oreille : « Si tu ne parviens pas à choisir, je prends les deux… » Dwayne en est incapable ! Il tente de plaider sa cause auprès de Tess : « Rappelle-toi tout ce que nous avons fait ensemble ! » Mais son ancienne collègue reste sourde à ces remarques : « Bon, les deux, alors… » Non ! Dwayne la supplie d’en discuter – mais ailleurs, pas ici, pas devant sa fille… Tess soupire ; puis elle pousse Dwayne hors de la chambre et en fait claquer la porte : « Dernière chance – tu choisis maintenant… » Dwayne ne peut pas… mais finit par dire à Tess de laisser la petite tranquille. Tess lui sourit, plus cruelle que jamais : « Par déduction… Mais ce n’est pas suffisant – je veux que tu me le dises ! » Dwayne est contraint de s’exécuter : ce sera Brienne… Et Tess disparaît, lâchant pour la forme un : « Tu as le bonjour de Radzak… » Brienne ne reviendra jamais du bureau de poste.

 

II : SECOND ÉPILOGUE : ANATOLE « FROGGY » DESPART

 

[À la différence du précédent, cet épilogue n’a pas été « joué » sur le moment, il est le fruit du seul Gardien des Arcanes, après coup.]

 

[II-1 : Anatole/« Aristide Gentil » : Hippolyte Templesmith, William Harris-Jones, Danny O’Bannion] Assez vite après l’épisode de la Lande Foudroyée, je suis conduit à New York par mes « nouveaux amis » irlandais. J’y bénéficie d’un emploi factice, d’un compte en banque garni, et d’un appartement à mon nom – ou plus exactement à ma nouvelle identité, « Aristide Gentil » : j’ai dû en changer afin d’éviter les questions embarrassantes suite au gala de Hippolyte Templesmith et à la mystérieuse disparition de mon employeur, William Harris-Jones. Tout cela a été financé indirectement par Danny O’Bannion – via sa grande famille, bien implantée à New York entre autres.

 

[II-2 : Anatole : Danny O’Bannion, Goody Fowler] Ledit Danny O’Bannion avait laissé entendre qu’il en ferait davantage encore, et à vie, si je partageais avec lui le fruit de mes travaux sur le grimoire de Goody Fowler… Or ce livre m’obsède, et j’y sens un potentiel inimaginable – je m’attelle à la tâche avec zèle, et ne ménage pas mes efforts pour en extirper les secrets. Sans doute aurait-il été plus aisé et rapide de faire appel à des assistants ou plus généralement à des personnes plus érudites que moi en la matière, mais, redoutant que l’indiscrétion s’avère problématique, voire que l’on me distraie de ce précieux ouvrage, je m’obstine à travailler seul.

[II-3 : Anatole : Vinnie, Erica Carlysle ; « 6X », Danny O’Bannion] Un jour, alors que je me promène dans les beaux quartiers pour m’aérer un peu, je croise Vinnie [je ne suis pas sûr qu’Anatole était en mesure de le reconnaître…], en compagnie d’Erica Carlysle – et donnant l’impression de faire office de garde du corps pour la richissime dame ; sans doute est-ce grâce à elle qu’il avait pu échapper au piège magique de « 6X »… Il n’a probablement pas perdu au change : c’est a priori un emploi bien moins dangereux et douloureux que celui qu’il avait auprès de Danny O’Bannion… Et la fortune et l’influence des Carlysle permettent probablement de gérer sans grand souci l’éventuel courroux de la pègre irlandaise d’Arkham.

 

[II-4 : Anatole : Goody Fowler] Mais je me jette à corps perdu dans mes recherches. Les premiers mois sont extrêmement laborieux, ne générant guère que frustration et manque de sommeil, sans témoigner de véritables progrès. Et les écrits de Goody Fowler, en eux-mêmes, provoquent en moi une désagréable et viscérale sensation d’inconfort… Chaque ligne est en soi un casse-tête – le sens alambiqué n’arrangeant en rien mes traductions incertaines. La science et l’ésotérisme s’y mêlent de telle sorte qu’il m’est impossible d’avancer autrement qu’à tâtons. Pour y comprendre quelque chose, je suis contraint d’étudier en parallèle les mathématiques, et tout particulièrement la géométrie avancée.

 

[II-5 : Anatole : Kristen Johnson ; Goody Fowler, Mortimer Campbell, « 6X »] Et, un matin, je suis surpris, et effrayé autant que ravi, de trouver, gravée sur mon bureau, une traduction parfaite d’un passage sur lequel j’achoppais – sans pouvoir relever la moindre trace d’effraction. Le phénomène se reproduit à plusieurs reprises dans les jours qui suivent, suscitant autant de réponses que de questions. Si bien que je redoute de sombrer dans la démence… Suis-je victime de somnambulisme ? Je suis en tout cas, d’une certaine manière, hanté par Goody Fowler… Mais je décide de passer plusieurs nuits à faire le guet pour m’assurer de l’origine exacte de ces gravures – et je finis par entrevoir Kristen Johnson, intangible ; je reconnais son visage, car j’avais été marqué par les innombrables portraits de la jeune femme se trouvant dans le bureau que je sais désormais être celui de son fiancé Mortimer Campbell (devenu « rat » plus tard), que j’avais visité dans le souterrain de « 6X », avant de revenir sur Terre par Arkham… Je tente de communiquer avec elle – et y parviens ; la jeune femme s’avère très instruite, si elle est égarée entre les mondes – et elle me dévoile avec aisance, et une sympathie croissante, tous les terrifiants mystères des sortilèges de Goody Fowler.

 

[II-6 : Anatole : Danny O’Bannion] Passionné par mes découvertes dans ces savoirs interdits, je néglige de les partager avec Danny O’Bannion, et ne sors plus de chez moi que lorsque le manque de provisions me l’impose. Rendu extatique par les pouvoirs que la compréhension et la maîtrise progressive de ces matières semblent à même de me procurer, pouvoirs que j’avais jusqu’alors seulement subis et qui avaient chamboulé mon existence sans me laisser la moindre prise sur le cours des événements, je perds peu à peu tout contact avec la société extérieure, tout recul, et jusqu’à l’hygiène la plus élémentaire – consacrant tout mon temps à ces études délétères…

 

[II-7 : Anatole : Kristen Johnson, Mortimer Campbell, « 6X »] Et je comprends notamment l’histoire de Kristen et Mortimer, je comprends l’échec de leur rituel, qui a perdu la jeune femme entre les dimensions tandis que son amant se changeait en « chose-rat ». Je comprends comment « 6X » les a manipulés, prétendant hypocritement venir en aide à Mortimer quand il ne s’agissait que de s’en faire un allié utile… Et je comprends l’ultime tentative – suicidaire – de Mortimer pour rejoindre sa bien-aimée, et son échec funeste…

 

[II-8 : Anatole : Goody Fowler] Mais mes études prennent aussi un tour plus « pratique », et m’amènent à « bricoler » – notamment en réalisant dans mon appartement des angles incongrus, ou en y disposant des cales obéissant à des mesures précises – c’est alors seulement que le potentiel du grimoire de Goody Fowler m’apparait pleinement. Toujours les pensées en ébullition devant ces fascinants possibles, j’ai de plus en plus de mal à trouver le sommeil – dans une tentative un peu futile de revenir à ce que je considérais jusqu’alors comme mon être le plus authentique, j’écris de nouveau de la poésie – ce qui me permet de m’épancher, en livrant sur le papier les terribles révélations qui ne cessent de m’assaillir ; ces œuvres insanes, par la suite, seront récupérées par un confrère poète, qui y trouvera modèle et inspiration pour assurer sa propre carrière…

 

[II-9 : Anatole : Kristen Johnson ; Danny O’Bannion] Deux années de ce travail intensif coupé du monde ont considérablement entamé ma résistance mentale – les conversations avec Kristen, et l’accumulation de nouvelles découvertes, n’ont certainement rien arrangé. Des criminels irlandais, passé ce délai, se rendent un jour chez moi pour me « motiver »… ou plus exactement me demander des comptes, au nom de Danny O’Bannion. Mais, quand ils pénètrent dans mon appartement, ils n’y ont trouvé que des pièces désertes et malodorantes, jonchées de détritus, aux angles exubérants et aux meubles gravés de formules mathématiques d’une extrême complexité… Et, çà et là, des crottes de rat.

 

[II-10 : Anatole : Radzak] Je voyage depuis entre les mondes, dans des endroits inconnus de l’homme ; mon esprit a sombré dans la démence, mais aussi dans l’euphorie – je suis devenu une part de ce qui m’obsédait tant… Mais demeure pourtant une certaine peur, insidieuse – qui sait combien de temps mettra Radzak à me retrouver ? Nous verrons bien…

 

C’est donc la fin de cette campagne – 33 épisodes, sans compter le prologue (cinq ou six séances en plus à vue de nez) et les présents épilogues ; je ne crois pas avoir jamais joué aussi régulièrement et à aussi long terme…

 

Mais, au cas où, je me dois de prévenir les éventuels lecteurs de ces (très longs) comptes rendus (s’il y en a) (les fous) : je vais désormais arrêter d’en faire, du moins pour les parties où je suis PJ (je vais essayer de poursuivre quand je maîtrise moi-même – on verra…).

 

Deux raisons à cela : l’une est que cela me prend beaucoup trop de temps à rédiger et mettre en forme – ayant de nouveau un emploi du temps, je ne peux plus me permettre d’y consacrer autant d’heures… L’autre est que cela a probablement porté préjudice à mes capacités en tant que joueur – en me rendant sans doute moins réactif, peut-être même en m’incitant davantage à la passivité… Bien sûr, je ne peux pas continuer ainsi, dans ce cas – ni pour moi, ni pour les autres. Je vais donc tâcher de retrouver une spontanéité et une vivacité qui m’ont peut-être fait défaut au fur et à mesure que la campagne avançait – car une nouvelle aventure commence…
 

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (33, conclusion)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (33, conclusion)

Trente-troisième (et dernière…) séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant Romy était absente. Les PJ présents étaient donc Dwayne O’Brady, Michael Bosworth, et, en ce qui me concerne, le garde du corps aux ambitions d’écrivain Anatole « Froggy » Despart.

 

I : PAS LE TEMPS

 

[I-1 : Dwayne, Anatole] Dwayne est réveillé par un serveur du Trèfle – il s’était endormi dans sa baignoire, griffé de partout… On le conduit à une chambre voisine de la mienne, dans l’idée qu’il en retire un sommeil davantage réparateur. Car nous en avons bien besoin : insidieusement, nous avons été affectés par un équivalent dimensionnel du décalage horaire… Nous dormons beaucoup – tant, en fait, qu’il faut nous réveiller, et quelque peu à la hâte ; d’ailleurs, il fait nuit – nous aurions dormi toute la journée ?

 

[I-2 : Dwayne, Anatole, Michael : Seth, « .45 » ; Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith, Brienne] Seth vient nous voir, accompagné de « .45 », pour nous donner la marche à suivre. Il s’entretient d’abord avec Dwayne, puis avec moi – séparément. Il nous apprend que les hommes de Danny O’Bannion surveillaient la ferme des Gardner, dans la Lande FoudroyéeDwayne ayant expliqué la veille que c’était là qu’il y aurait de l’action. Effectivement, des hommes de Templesmith s’y sont rendus… Or Danny s’est montré explicite : il veut que ça s’achève ce soir – nous n’avons que trop tardé… Mais le patron se montrera généreux, une fois cette affaire réglée : nous aurons tout ce que nous voudrons – par exemple, concernant Dwayne, un endroit où aller, une maison où s’installer, à l’aise, avec Brienne… et plus de comptes à rendre à qui que ce soit. Me concernant, il faut que je fasse mes preuves, mais les Irlandais ont plutôt confiance ; si je me montre efficace, je pourrai en retirer une « place de choix » dans la pègre d’Arkham – quelque chose de plus attrayant qu’un simple emploi de gros bras de base : un poste à responsabilités, avec le revenu correspondant…

 

[I-3 : Michael, Dwayne : Seth] Michael étant visiblement un peu plus affecté que nous autres par nos expériences récentes, les hommes du Trèfle l’ont laissé dormir un peu plus longtemps – nous l’entendons ronfler… et son canari pépier. Seth charge Dwayne de l’informer de la situation à son réveil.

 

[I-4 : Dwayne/« Leonard Border » : Seth, « .45 » ; Danny O’Bannion, Brienne, Leonard Border, Hippolyte Templesmith] Nous manquons de temps… et il nous faut nous équiper. Dwayne dit à Seth qu’il lui faut passer en coup de vent à la garçonnière de Danny O’Bannion sur French Hill Street. Seth commence à protester, mais Dwayne l’interrompt : il lui faut y récupérer quelque chose de la plus haute importance ; non, ça n’a rien à voir avec Brienne – qui, de toute façon, ne le reconnaîtrait même pas [puisqu’il a toujours l’apparence de Leonard Border]… Pour appuyer ses dires, Dwayne exhibe le crâne recouvert de caractère aklo : ce qu’il va chercher à l’appartement, « ça va avec »… Seth réclamant visiblement davantage d’explications, Dwayne lui dit que ce crâne, associé aux boîtes de cuir de Templesmith, permettrait, le cas échéant, de le poursuivre où qu’il cherche à disparaître. Seth est méfiant : ce qu’il a retenu du discours de Dwayne, c’est la possibilité de se barrer – compte-t-il fuir ? Non, bien sûr ! « .45 », un brin agacé par tous ces délires occultistes, pousse Seth à accepter – pas de temps à perdre !

 

[I-5 : Michael, Dwayne : Seth] Michael se réveille enfin. Son canari pose ses petites pattes sur son torse et son visage, ce qui le chatouille – il réclame sa pitance… Michael entend nos voix à travers la porte – puis on tambourine dessus pour le réveiller. Il se lève, peu assuré. Seth se contente de lui répéter l’essentiel : « Ça se finit ce soir ! » Puis il fait signe à Dwayne de prendre le relais.

 

[I-6 : Dwayne, Michael : Seth] Nous sommes pressés ! Dwayne ne s’attarde pas sur les explications, et nous montons dans une voiture, à destination du Garage Hammer (après un détour par la garçonnière de French Hill Street, donc). Nous mangeons en chemin – Seth nous ayant fourni des sandwiches ; Michael émiette un peu de pain pour nourrir son petit oiseau (qu’il garde autrement dans la poche de sa veste)…

 

[I-7 : Dwayne : Seth, « .45 » ; Hippolyte Templesmith] Nous arrivons près de la garçonnière de French Hill Street. Le bureau électoral de Hippolyte Templesmith à proximité est fermé et barré, deux flics gardent les lieux – en fait, l’un d’entre eux retient même un badaud, visiblement très énervé, qui jetait des détritus sur la façade du local… Seth se gare devant l’immeuble, et dit à Dwayne de faire vite – « .45 » l’accompagne.

 

[I-8 : Dwayne : Brienne ; Elaine, Hippolyte Templesmith] Dwayne monte à l’étage, toque à la porte, puis l’ouvre sans attendre de réponse – il perçoit vaguement les bruits de quelqu’un qui s’éveille. Mais il n’y a autrement de trace de Elaine ou Brienne. Peu importe : Dwayne se rend directement au coffre, où il récupère les trois boîtes de Templesmith qu’il y avait entreposées – il les met dans son sac en bandoulière, où se trouvait déjà le crâne orné d’inscriptions aklo, et y ajoute au cas où une liasse de billets. Il entend vaguement Brienne qui s’éveille – elle râle de ce que quelqu’un soit entré comme ça dans un appartement, comme un voleur, tandis que des femmes y dormaient… Mais Dwayne ne s’attarde pas, et file sans un mot.

 

[I-9 : Michael, Dwayne, Anatole : Seth] Nous reprenons la route, et parvenons au Garage Hammer. Mais cette fois nous faisons le tour, pour pénétrer au cœur de la décharge qui jouxte le garage – et c’est immense. Au centre se trouve un container que rien d’autre ne distingue, et non loin un camion avec une grande bâche. Seth se dirige d’abord vers le container, il en ouvre la porte et allume à l’intérieur, puis nous fais signe d’entrer : « Faites-vous plaisir… » Il s’y trouve de très nombreuses armes, de tous types. Michael s’empare d’une mitraillette Thompson, ainsi que d’une sacoche à lanière issue d’un surplus militaire, idéale pour transporter des chargeurs « camemberts ». Dwayne opte pour un fusil à lunette, mais prend également trois grenades et des chargeurs pour son .38. Quant à moi, j’hésite un instant à prendre un fusil, mais, malgré mon expérience dans les tranchées, je me sens moins habile avec cette arme qu’avec mon bon vieux .45 – je me contente donc de prendre des chargeurs pour mon arme de poing, autant que possible pour avoir une bonne marge ; j’y ajoute une matraque en cuir – j’en ai déjà une, c’est simplement afin d’avoir une arme de rechange…

 

[I-10 : Anatole, Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border] Les Irlandais montent la garde – et sont prêts à nous suivre à la Lande Foudroyée. Ils sont un peu méfiants à mon égard, car ils ne me connaissent pas ; mais ils sont aussi vaguement hostiles à l’égard de Dwayne, sous son apparence magique de Leonard Border – certains l’évitent autant que possible, et portent régulièrement la main au crucifix pendant à leur cou… Ils l’appellent par son vrai nom, on les a prévenus de la situation, mais ils ne sont visiblement pas à l’aise avec cette bizarrerie.

 

[I-11 : Dwayne, Michael : Vern] Puis nous nous rendons au camion, où patiente un type d’allure burinée du nom de Vern. Dwayne et Michael l’ont parfois croisé, sans plus. Il a longtemps été militaire – artilleur, plus précisément –, et aime bricoler. Il nous tend la main à tous, que nous serrons en retour. Puis il s’adresse plus particulièrement à moi : « Français, hein ? Tu devrais apprécier ce que j’ai là… » Il retire la bâche du camion, révélant une plateforme arrière renforcée, sur laquelle est installée ce que Vern me présente comme devant être une « fierté nationale » : un canon de 75… Il nous en explique le fonctionnement, la capacité à tirer jusqu’à 23 coups par minute, à la condition de disposer d’une équipe adéquate – deux assistants dans l’idéal : un « costaud » pour charger les obus, un « rapide » pour libérer le canon et le refermer une fois la munition approvisionnée ; Vern, quant à lui, fera office de viseur. Sa proposition est limpide, et n’appelle pas de discussion : Michael remplira le rôle du « rapide », et moi celui du « costaud »…

 

[I-12 : Big Eddie] Big Eddie, qui était là lui aussi, et qui semble devoir prendre la tête des opérations, trouve que ça traîne beaucoup trop – il faut y aller… Nous sommes aussi prêts que possible, et montons à bord des véhicules, à destination de la ferme des Gardner.

 

II : « HEAVY METAL THUNDER… »

 

[II-1 : Anatole : les Gardner] Nous roulons en direction de la Lande Foudroyée. En chemin, on m’explique, à moi qui ne suis pas d’Arkham, ce qui s’y était produit. L’incident a eu lieu dans les années 1880, à la ferme des Gardner ; la rumeur prétend qu’une météorite inconnue avait disparu dans le puits de la ferme ; des savants de l’Université Miskatonic l’ont étudiée, et en ont prélevé des fragments, mais ces derniers ont disparu petit à petit. Le cas des Gardner a suscité des rumeurs, via le bouche à oreille : la mère aurait été cloitrée dans une cave, folle, avant d’être envoyée à l’asile d’Arkham ; un des fils aurait disparu dans le puits ; l’autre, ainsi que le père, aurait été retrouvé mort. La ferme présentait un aspect étrange, laissant d’abord augurer de récoltes phénoménales, mais il s’est rapidement avéré que tous ces fruits étaient immangeables. Et le paysage a progressivement changé, devenant grisâtre, et débarrassé de toute vie, végétale ou animale – d’où ce nom de « Lande Foudroyée » pour décrire cette cuvette où la terre évoque de la cendre. Par la suite, les habitants des environs – il est difficile de qualifier ces quasi-ermites de « voisins » – ont parlé d’une lumière monstrueuse jaillissant du puits vers le ciel… Et des travaux ont enfin été accomplis pour aménager un réservoir destiné à l’approvisionnement en eau d’Arkham (ils ne seront achevés que plus tard).

 

[II-2] La route n’est que peu utilisée en temps normal – on remarque d’autant plus que des véhicules ont récemment déblayé le chemin ; il y a des traces d’autres camions, mais aussi des arbres abattus car ils gênaient le passage, et qui ont été repoussés sur le bas-côté. Nous arrivons enfin à proximité de la Lande Foudroyée, qui fait comme une cuvette – nous nous arrêtons avant le petit dénivelé.

 

[II-3] Une quinzaine d’Irlandais sont avec nous. L’un d’entre eux, qui surveillait la ferme, nous dit y avoir vu des personnes accomplissant un étrange rituel – elles versaient du sang dans le puits ? Nos hommes d’armes avaient entendu des rumeurs – aussi ne se sont-ils pas précipités comme ils l’auraient fait autrement…

 

[II-4 : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen » ; Diane Pedersen] Effectivement, nous voyons une dizaine d’individus à proximité du puits de la ferme des Gardner, en contrebas ; ils portent les mêmes tenues que les adorateurs dévorés par les aphtes que nous avions croisés dans l’archipel – se trouvent d’ailleurs avec eux plusieurs automates de métal léger… Mais ceux qui l’ont déjà vue reconnaissent également Diane Pedersen [que nous comprendrons progressivement être en fait Hippolyte Templesmith, ou plutôt « 6X »], qui est protégée par plusieurs individus arborant le « masque d’Innsmouth ». Il y a enfin des « sacrifiés » gisant par terre – dont des adorateurs aphteux volontaires ; leur sang s’écoule effectivement dans le puits…

 

[II-5 : Dwayne : Vern, Big Eddie] Vern manœuvre le camion afin de pointer le canon de 75 dans la remorque sur la ferme. Les autres Irlandais, qui savent que nous avons vécu des horreurs, sont dans l’expectative, semblant attendre nos instructions, ou du moins nos conseils. Dwayne leur dit que les automates sont très lents, mais presque invulnérables, en dépit de leur poids minime ; mais il leur explique le point faible des boîtes. Dwayne s’adresse ensuite à Vern, lui disant que la cible principale, pour lui, est le puits. Nous cherchons à en apprendre davantage en observant la scène avec des jumelles, mais n’en retirons rien pour l’heure. Dwayne dit à tous que, s’il s’en trouve là-bas pour amorcer des incantations, ce sont eux dont il faut se débarrasser au plus tôt. Mais Big Eddie lui coupe peu ou prou la parole – il dit aux artilleurs de se préparer à « déchaîner la foudre », les autres s’occuperont des survivants…

 

[II-6 : Anatole, Michael : Vern] Pendant ce temps, le feu d’artifices de Noël commence à éclore au-dessus d’Arkham. Vern, blagueur, nous souhaite un bon réveillon… Je vais l’aider au canon – il tourne différentes molettes pour l’ajuster. Michael, le « rapide », est également là… qui dit à son canari de ne pas s’en faire, même s’il va y avoir du bruit et de la fumée ; il lui précise cependant que, si les choses se passent mal pour lui, alors il faudra qu’il s’envole – car il est « une lumière dans l’obscurité »… Il a l’impression que l’oiseau le comprend ; il le remet dans sa poche.

 

[II-7 : Vern] Nous commençons à faire feu avec le canon – mais Vern avait mal ajusté le premier tir : l’obus touche la ferme et non le puits – et la bâtisse finit de s’écrouler. Vern, nerveux, s’excuse, mais reste assez professionnel et fait en sorte d’arranger le problème.

 

[II-8 : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] Tout le monde à la ferme se tourne dans notre direction. « Diane Pedersen » semble donner des ordres secs aux autres – mais, malgré la distance qui nous empêche de nous en assurer, nous avons l’impression qu’elle nous adresse un grand sourire vicieux… Et les automates commencent à avancer dans notre direction – Big Eddie dispose les Irlandais pour qu’ils s’en occupent et interceptent d’éventuels fuyards.

 

[II-9 : Anatole : Vern ; Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] Vern se plaint du feu d’artifices, disant que ça le gêne pour se concentrer – réflexion qui m’interloque un peu, moi qui ai combattu dans les tranchées… Mais nous rechargeons, et Vern fait feu à nouveau – il a mieux préparé le canon, et l’obus fonce en direction du puits. Mais, là-bas, « Diane Pedersen » ouvre les bras, comme si elle voulait recevoir l’obus – et ce dernier semble ralentir à mesure qu’il approche du puits ! Et, quand il n’est plus qu’à cinq mètres environ de « Diane Pedersen », il est subitement dévié…

 

[II-10 : Dwayne : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] À côté de nous, les Irlandais se lancent sur les automates. Quant à Dwayne, il a fait feu de son fusil à lunette – visant « Diane Pedersen »... mais, là encore, sa balle a été déviée…

 

[II-11 : Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen », Vern] Je comprends, sans grande certitude toutefois, qu’il s’agit d’un phénomène d’électromagnétisme – et repère un automate qui est resté auprès de « Diane Pedersen », et qui semble doté d’un appareillage particulier : serait-ce la source du champ magnétique ? Je le signale aux autres. Et, quand Vern veut continuer à tirer, si je remplis mon rôle d’assistant sans rechigner, je lui dis qu’il vaudrait peut-être mieux viser des cibles plus « accessibles »… Je doute en effet qu’on puisse faire céder ce champ de protection, ce « bouclier ».

 

[II-12 : Dwayne : « .45 »] Dwayne décide de monter dans une voiture, avec « .45 » pour conducteur, afin de se rapprocher de la ferme tout en la contournant pour prendre nos adversaires à revers. Les Irlandais usent parfois eux aussi de véhicules, et un camion renverse d’ailleurs au même moment un automate… mais il est ensuite brusquement repoussé puis jeté en l’air !

 

[II-13 : Vern, Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] Vern tire à nouveau. Un premier tir est à nouveau repoussé, et pulvérise des arbres de l’autre côté de la cuvette. Un second adopte un comportement plus étrange encore : « Diane Pedersen » s’écarte un peu de son automate attitré et lève une main en l’air, paume vers l’avant – le missile va tout droit dans sa direction… puis disparaît. Et nous entendons une grande détonation derrière nous – il serait réapparu dans notre dos ? Vern est passablement secoué par cette adversité inattendue…

 

[II-14 : Dwayne : « .45 »] Les Irlandais, qui ont vu un de leurs camions voltiger après sa collision avec un automate, descendent de leurs véhicules et font feu sur les créatures artificielles. « .45 », furieux de la tournure des événements, dit à Dwayne de faire quelque chose, de mitrailler toutes ces cibles… Mais Dwayne n’a qu’un fusil, d’une part, et d’autre part sait très bien que cela ne servirait à rien – ils ont mieux à faire ! À peine a-t-il fini de s’expliquer qu’un des automates saisit un Irlandais sonné par le bras… et le lui arrache.

 

[II-15 : Michael, Anatole : Vern] Vern est incrédule, dépassé par la tournure des événements. Michael lui dit que le canon ne nous sera d’aucune utilité, et je l’approuve…

 

[II-16 : Michael : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen », Pierce Hawthorne] Pendant ce temps, « Diane Pedersen », accompagnée de trois habitants d’Innsmouth, s’éloigne du puits (et de son protecteur « magnétique ») et se dirige vers un camion garé à côté de la ferme – Michael repère également, parmi ceux qui la suivent, Pierce Hawthorne. Les hommes au « masque d’Innsmouth » extraient du camion une grande caisse qu’ils posent à terre… puis ils y disposent Pierce Hawthorne et le sacrifient !

 

[II-17 : Dwayne : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] Dwayne voulait passer derrière l’automate de « Diane Pedersen » pour lui jeter des grenades ; mais les adorateurs aphteux ont compris ses intentions, et font bouclier alors même qu’il lance son projectile – plusieurs d’entre eux sont incapacités, d'autres tués, mais l’automate est indemne, qui s’approche du puits.

 

[II-18] Et il y a de plus en plus comme un effet de lumière étrange ; on est tout d’abord tenté de dire « verdâtre », mais il n’y a au fond pas de mot pour décrire cette couleur… Le phénomène est d’une taille minuscule, évoquant le chas d’une aiguille dans le ciel – en fait, on ne le voit que parce que c’est très désagréable à l’œil… Nous avons le sentiment que quelque chose de gigantesque approche – qui est lié au rituel exécuté sur la Lande Foudroyée

 

[II-19 : Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen », Vern, Pierce Hawthorne] J’ai suivi des yeux la scène impliquant « Diane Pedersen », et dis à Vern de pointer sur elle – peut-être n’est-elle plus dans le champ magnétique, et trop occupée pour se montrer efficace face à nous ! Vern s’exécute, son tir est bien ajusté… Mais « Diane Pedersen » s’en rend compte : elle laisse un habitant d’Innsmouth décapiter Pierce Hawthorne, et lève la main droite en direction de notre obus, lequel disparaît… Mais elle l’a mal dévié, cette fois : il réapparaît au milieu des automates avançant à proximité d’un camion enflammé (la neige est sur le point d’éteindre l’incendie) ! Et ils sont amochés par cette explosion inattendue…

 

[II-20 : Dwayne : « .45 », Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen », Pierce Hawthorne ; Tess McClure, Diane Pedersen] Du côté de Dwayne, les deux adorateurs aphteux qui ont survécu à son jet de grenade s’en prennent maintenant à lui. « .45 », sur le siège conducteur, a été blessé ; Dwayne lui donne des consignes, mais l'homme de main galère : la voiture est secouée par les cahots, ce qui rend un nouveau lancer de grenade trop aléatoire, et Dwayne préfère rester prudent… Mais la voiture doit s’arrêter, tandis que les deux adorateurs foncent dessus. Dwayne reprend son fusil… mais ne tire pas sur ses assaillants : c’est « Diane Pedersen » qu’il vise, et il l'atteint, au bras, qu’elle levait pour son sortilège ! Elle l’abaisse aussitôt sous le coup de la douleur – et son bras prend une tout autre apparence, monstrueuse ; comme ce qui s’était produit au gala, quand Tess avait embrassé Hippolyte Templesmith. Plus rien à voir avec Diane Pedersen : c’est un membre autrement plus volumineux (à lui seul plus grand que la jeune femme !), écailleux, griffu, semé de touffes de poils aléatoires… « 6X » se retourne l’air furieux vers la voiture de Dwayne ; il plonge ses griffes dans la caisse sur laquelle Pierce Hawthorne a été sacrifié – Dwayne entrevoit les caractères aklo qui y sont inscrits. Les habitants d’Innsmouth qui l'accompagnaient s’éloignent instinctivement de « 6X ». Il sort de la caisse une tête et un torse de métal évoquant les autres automates, mais en beaucoup plus grand : la tête à elle seule fait bien un mètre (le chiffre « I » est inscrit sur son front), le torse atteint les quatre mètres. [Dans cette caisse ? Était-elle si grande que cela ? Ou plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur ?]

 

[II-21] Pendant ce temps, les feux d’artifices d’Arkham deviennent un peu moins fréquents – même si l’on n’a pas encore vu le bouquet final – tandis que la lumière étrange grandit insidieusement. Et nos tripes nous le disent : « ça » approche…

 

[II-22 : Michael, Anatole : Vern, « 6X »] Michael demande à Vern s’il ne serait pas possible de désolidariser le canon de la remorque – oui, s’il a un après-midi pour ça… Mais j’ai repéré l’automate géant qu’a sorti « 6X » de la caisse, et vois qu’il n’est pas dans le champ magnétique – je dis à Vern de le prendre pour cible. Il vise avec précision ; le missile passe au-dessus des combattants, et fonce vers l’automate géant… mais celui-ci avance sa main, et nous redoutons qu’il dévie l’obus à son tour… Mais non : le projectile explose dans sa main… mais, quand la fumée s’est dissipée, il semble parfaitement intact ! Ou presque : l’articulation de son poignet semble abîmée, quant à elle, et il laisse pendre sa main… Michael et moi disons donc à Vern de continuer – il nous dit de faire notre boulot, et c’est bien sûr ce que nous faisons…

 

[II-23 : Dwayne : « .45 », « 6X »] Dwayne avait redouté l’espace d’un instant que notre obus l’atteigne, mais ça n’a pas été le cas. Mais, à côté de lui, « .45 » est bel et bien blessé, même s’il n’est pas disposé à l’admettre – il demande enfin ses instructions à Dwayne, qui lui dit de rouler – en faisant en sorte qu’il puisse user d’une autre grenade si jamais. Mais, pour l’heure, un habitant d’Innsmouth menaçant fait une cible idéale – Dwayne, qui avait encore son fusil en main, fait feu sur lui et le tue d’une balle en pleine tête. Par contre, « 6X » tourne désormais son regard dans leur direction…

 

III : LE PLUS GRAND BIEN

 

[III-1 : Michael, Anatole : Big Eddie, Vern] Depuis notre poste d’artillerie, Michael, qui a l’ouïe fine, entend des Irlandais céder à la panique à cause de toutes ces bizarreries ; certains veulent s’enfuir… et Big Eddie n’hésite pas à abattre un déserteur d'une balle dans le dos. Mais cela distrait Michael : alors que je remplace l’obus, je vois qu’il ne sera pas suffisamment rapide pour faire feu à la cadence requise – et Michael semble fixer quelque chose à la lisière des bois, un peu en arrière… J’y jette un œil par réflexe – et ai l’impression de voir un arbre qui bouge ? Ce n’est pas une question de perception troublée, par les explosions, le chaos, le recul… Non, quelque chose s’extrait bel et bien des bois – et vient vers nous. Le canari de Michael, d’abord excité par le boucan alentour, se calme subitement. Michael nous dit, à Vern et moi, de venir voir ça… Je le remplace tout d’abord pour assurer un nouveau tir (qui achève d’anéantir l’articulation du bras de l’automate géant, qui pend désormais, inutilisable, mais le monstre de métal n'en continue pas moins de progresser), puis observe de plus près ce qu’il nous désigne.

 

[III-2 : Dwayne] Pendant ce temps, Dwayne tire à plusieurs reprises, et fait mouche. Mais la luminosité étrange croît toujours davantage… et il s’en extrait comme un trait de lumière d’une couleur inconnue, qui traverse une distance difficile à appréhender jusqu’à plonger dans le puis, comme s’il y était attiré « malgré lui ». Les adorateurs encore en vie, à ce spectacle, intensifient leurs chants et incantations – exprimant une indicible joie…

 

[III-3 : Anatole, Michael : Vern] Vern et moi voyons comme Michael « l’arbre qui bouge » ; à la lisière des bois, quelque chose semble tomber par terre, tout près de nous. Michael entend des craquements dans un tronc – qui est comme agité de mouvements intérieurs, avec des bosses qui apparaissent et disparaissent sans cesse. Michael saute de la remorque et court en direction de l’arbre – dont le centre se fendille d’un coup sec, ouvrant une large plaie dans le tronc. Deux « mains » s’en extraient – évoquant tour à tour la chair et le végétal, avec une couleur tirant sur le brun rose… Une silhouette se dégage du tronc – humanoïde, en dépit de ses déconcertants traits végétaux ; et elle nous regarde, d’un air que nous sommes portés à trouver « innocent », et peut-être même un peu « gêné »… Elle ose enfin un timide : « Bonsoir ? »

 

[III-4 : Michael] Michael sort aussitôt son canari de sa poche, et le brandit en direction de la créature : « Aidez-nous… » La créature semble étonnée – peut-être même touchée ? –, et avance une main hésitante vers le petit oiseau… Michael nous affirme que son canari, en tant qu’oiseau, sait parler aux arbres, et dira ce qu’il faut à notre visiteur ! Il lâche le canari – mais celui-ci ne vole pas en direction de la créature inconnue : il se pose sur l’épaule de Michael, et semble assez inquiet…

 

[III-5 : Anatole : Vern] Mais la créature nous dit alors : « Ne vous inquiétez pas : je sais comment calmer tout le monde… » Nous avons délaissé le poste de tir, qui n’est pas en mesure de faire feu. Vern est stupéfait. J’ai eu le réflexe de dégainer mon arme, mais ai constaté que je n’y parvenais pas – il y avait comme une voix dans ma tête, calme, et qui me disait : « Non… » Je me sens étrangement détendu – conscient, mais cotonneux ; et ma main se desserre autour de la crosse de mon .45…

 

[III-6 : Dwayne : « 6X », « .45 »] Dwayne, même s’il est loin de nous, et n’a aucune idée de ce qui se passe au canon, ressent le même phénomène. Non loin de lui, l’automate géant s’arrête net et tombe à genoux. Il en va en fait de même pour tout le monde parmi les combattants de la Lande Foudroyée, à l’exception du seul « 6X », qui se relève après sa blessure surprise, et qui voit, non loin de lui, Dwayne qui saigne et « .45 » qui s’est évanoui. Dwayne percevant la menace veut continuer à tirer sur « 6X », mais il sent ses mains qui refusent de lui obéir. La voiture continue d’avancer, lentement, malgré l’évanouissement de « .45 » ; Dwayne en reprend le contrôle, puis tente de faire un bandage hâtif à son chauffeur…

 

[III-7 : Michael, Anatole : Hope ; Patrick, Tina Perkins] Michael est détendu – son canari aussi, maintenant. Il ne cesse de demander : « Pourquoi toute cette violence… » L’être végétal achève de se dégager de son arbre, puis nous dit : « Tout est calme, maintenant… Maman avait raison… » Michael ose alors demander : « Patrick ? » Mais non : « Hope… » [Certains PJ – dont Michael, mais qui était alors joué par un autre joueur, tandis que le joueur l’incarnant maintenant jouait alors Patrick – l’avaient croisée dans l’arrière-monde dépendant de la boutique de la fleuriste, Tina Perkins, il y a de cela bien des séances.]

 

[III-8 : Anatole : Hope] Quant à moi, je déteste cette sensation de manipulation, de contrainte extérieure ; je déploie d’immenses efforts de volonté pour résister, et parviens à sortir mon arme – je ne peux pas faire feu, mais peu importe, je n’en avais pas l’intention dans l’immédiat ; mais la sensation de la gâchette est rassurante… Je regarde partout autour de moi, mais tout est désormais calme – les blessés se sont évanouis, les autres ont lâché leurs armes, l’air éventuellement « défoncés »… Je perçois un léger effluve, difficile à identifier – il viendrait de Hope ?

 

[III-9 : Michael : Hope] Michael demande à Hope si elle le reconnaît – oui… Il lui demande son aide – comme ils l’avaient aidée… Hope ne semble pas déconfite, mais est tout de même visiblement tourmentée ; nous ne sommes pas sûrs de ce qu’il faudrait en déduire. Puis elle reprend la parole : « Maman m’a dit de me méfier… D’ailleurs, c’est surtout moi qui vous ai aidés… J’ai rendu une vie… [Celle de Patrick.] Et ça m’a presque tuée… » Puis elle évoque ses « disputes » avec sa « maman » [Tina Perkins], qui lui disait sans cesse de faire des choix – mais justement : que gagnerait-elle à nous aider nous plutôt que les autres ? Michael lui répond que, si elle aide nos adversaires, tout le monde en souffrira – dans le cas contraire, ce sera « la lumière et l’espoir pour tous » ! [Sauf que Michael est un criminel… Même s’il n’en est pas pleinement conscient, ses propos relèvent largement du Baratin.] Hope se montre sceptique : « Vous n’êtes pas vraiment sincère… »

 

[III-10 : Dwayne : « 6X »] Alors que les feux d’artifices sur Arkham parviennent à leur bouquet final, Dwayne voit « 6X » qui se relève – il sait qu’il lui a fait mal… mais la créature est tenace. Elle se bat cependant contre son propre corps, car elle est affectée par l’effet léthargique que nous ressentons tous (moins que les autres, cependant). Sa forme véritable, hideuse, est maintenant totalement révélée – un torse démesuré, recouvert d’écailles, semé çà et là de touffes de fourrure aléatoires, des sortes de plumes par endroits… Elle hurle : « NON ! », d’un ton guttural et furieux ; fulminante, déterminée, la créature monte dans un camion et prend la direction du nôtre, avec le canon de 75… Dwayne en profite, et se rend en voiture à proximité du puits – il y a des hommes d’Innsmouth sur sa route, mais ils ont lâché leurs armes et le regardent d’un air incrédule… Le « fil » unissant la source lumineuse et le puits est toujours en place. Dwayne voit qu’un des adorateurs recouverts d’aphtes qui fonçaient sur lui lame à la main est en fait traversé par ce « fil », qui oscille en l’air – quand il l’a traversé, il a aussitôt brûlé sa chair, et son torse s’est racorni, asséché, d’abord là où le « fil » le traversait, mais l’infection s’est ensuite propagée au corps entier, qui tombe enfin comme du bois mort, avant d’être réduit en poussière…

 

[III-11 : Anatole, Michael : Hope] Tout est calme maintenant – avec pour unique exception le camion qui roule dans notre direction. Mais Hope paraît déçue : « Tout le monde ment, finalement… Même Maman… Mais elle avait peut-être raison quand elle disait que tout serait mieux sans les humains ? » Je suis pour ma part focalisé sur le camion – mais il est encore loin de nous. Je demande à Michael ce qui se passe, presque sur le ton de la supplique – je n’y comprends rien… Mais Michael est occupé à argumenter avec Hope ; il parle de l’importance de la nature, dont l’homme fait pleinement partie – non, sa maman ne lui a pas menti… Mais Hope relève que c’est justement « Maman » qui lui a donné cette idée que tout irait mieux sans nous ! Il est temps pour moi de m’insérer dans la conversation – même si je me sens complètement perdu ; c'est peut-être pourquoi je me montre plus sincère, parlant de ce qui me tient à cœur ? J’explique à Hope ce qui me paraît problématique dans ses paroles : elle prend la décision pour tout le monde… Mais de quel droit ? Mon intervention la perturbe visiblement, elle n'avait pas réfléchi à ça. Et je poursuis : le bonheur qu’elle veut provoquer ne rime à rien – et rien de ce qui serait fait sans nous demander notre avis ne pourrait être bénéfique : ça ne fonctionne pas comme ça. Et quand bien même Hope trouverait préférable d’imposer son choix, quelle valeur aurait-il, puisqu’il n’y aurait plus par définition personne pour s’en rendre compte ? « Hope, tu te trompes… »

 

[III-12 : Dwayne] Dwayne est à côté du puits. Il constate que des travaux discrets ont été faits pour l’aménager : il y a comme une large goupille de métal, ornée d’un grand symbole aklo, qui semble pouvoir être utilisée pour fermer le puits, comme un couvercle. La goupille est pour l’heure ouverte, et le « fil » qui s’enfonce dans le puits remue furieusement. Dwayne veut fermer ce couvercle – mais sans trop s’approcher. Peut-être pourrait-il profiter de l’allonge de son fusil pour obturer le trou ?

 

[III-13 : Anatole, Michael : Hope] Hope semble disposée à m’écouter, je poursuis : « Hope, j’ai fait la guerre – et c’est la pire des choses ; j’ai vu des milliers de gens mourir parce que d’autres en avaient décidé ainsi – d’autres qui prétendaient que c’était pour le bien de tous, pour le plus grand bien ! Ils parlaient de droit, de poursuite du bonheur… Mais au fond ce n’était que des caprices de gamins fascinés par leur toute puissance. Et le meurtre est toujours une chose terrible – il ne s’agit pas que de mourir, pour la victime : c’est aussi la priver de tous ses choix ! Ta mère t’a appelé « Espoir »… Mais comment peux-tu concilier l’espoir avec ces empiètements sur le libre choix de chacun ? » Hope me demande alors comment elle pourrait faire pour « aider » véritablement – que faire ? Je lui dis qu’il faut nous laisser nos choix – et choisir elle aussi, comme les autres : cela vaut pour elle également… Mais ce choix ne doit pas revenir à décider pour les autres. Hope me demande alors si le monde est « meilleur avec nous ». Je lui réponds que ce n’est pas la question : bien ou mal, nous ne pouvons en juger, mais c’est notre monde. « Meilleur avec nous ? Je ne sais pas, Hope… mais sans doute meilleur sans le type qui nous fonce dessus – lui, on a pu voir ce qu’il en faisait… » Hope est perdue, ne sait pas ce qu’il faut croire. Michael revient dans la conversation – disant que « l’humanité, c’est l’empathie » ; il tient toujours son oiseau contre lui, tendrement… Hope dit qu’elle pourrait rendre le monde entier aussi calme… Mais je lui dis qu’alors elle serait une fois de plus comme ces généraux qui décident pour les autres et sans leur demander leur avis de ce qui est le mieux pour eux… « Ils nous ont fait payer ces généreuses décisions par quatre années dans les tranchées… » Mais peut-être pourrait-elle au moins procéder ainsi pour quelques générations seulement ? « Hope : nous ne sommes pas des animaux de laboratoire… Tu ne peux pas combiner à la fois la prétention d’agir pour notre plus grand bien et notre déconsidération comme autant de cobayes… » Et le camion ne cesse d’approcher, devenant plus pressant à chaque échange…

 

[III-14 : Dwayne : « .45 » ; Michael Bosworth, Anatole « Froggy » Despart] Dwayne sait qu’il lui faut agir maintenant – mais il va lui falloir être très rapide… Il veut pousser le couvercle de son fusil, et reculer aussitôt. Il y parvient – mais le bois du fusil, à peine touché par le « fil », se racornit aussitôt effet qui se répand tout au long de l’arme, que Dwayne lâche précipitamment. Mais il a réussi : il a bien coupé le « fil » en refermant la goupille ; le « fil » s’enfuit aussitôt, et n’est bientôt plus qu’un clignotement lointain, tandis que le « chas » verdâtre d’où il jaillissait se réduit à son tour à une étincelle… Mais Dwayne sait qu’une parcelle de cette chose indicible est restée prisonnière du puits. Dwayne cherche maintenant à se réarmer – mais il ne contrôle plus ses mains… qui, non seulement refusent de s’emparer des grenades, mais les envoient au loin, goupillées : il n’a plus une seule arme ! Il retourne à la voiture – où « .45 » est toujours inconscient, et salement blessé : c’est un dur, mais Dwayne n’est pas du tout certain qu’il s’en sorte… Une chance sur deux ? Dwayne repousse « .45 » et monte au volant ; il roule dans notre direction, en passant à côté de l’automate géant à genoux…

 

[III-15 : Anatole, Michael : Hope, « 6X », Vern ; Patrick, Tess] Hope, de son côté, ne peut plus ignorer « 6X » qui roule dans notre direction – à l’évidence, il ne le contrôle pas ; or il veut nous écraser ! Hope tend la main dans sa direction, mais sans effet… J’en profite : je dis à Hope que cette créature, justement, veut décider à notre place… Et je refuse de me laisser faire ! Je veux me tourner vers « 6X » et faire feu de mon arme – mais c’est impossible : contre ma volonté, je lâche mon pistolet… Mais Michael agit autrement : la voiture, comprend-il, fonce d’abord et avant tout sur Hope – il la pousse donc hors de la trajectoire du véhicule, ce qui lui demande un effort de volonté considérable, mais avec succès : tous deux tombent à terre, hors de danger dans l’immédiat. Du coup, c’est sur moi que le camion essaye maintenant de rouler… Mais Vern, qui avait laissé tomber notre canon, était monté au volant de notre camion – il roule pour intercepter « 6X », et contraint ce dernier à emboutir son véhicule dans les bois… J’entends Vern crier de douleur, tandis que de la fumée sort du capot du camion de « 6X ». Michael est décidé à se battre à son tour : il est armé d’une mitraillette Thompson, et souhaite vider son chargeur sur le véhicule embouti… mais c’est impossible : Hope ne le laisse toujours pas faire. Elle est perplexe : « Vous sauver… Puis vous tuer… » S’adressant à moi : « Et vous, pouvez-vous juger ? » Je lui réponds que oui – et elle tout autant ; et je peux me tromper, comme elle : cela fait partie de notre liberté. Michael rappelle à Hope qu’elle avait sauvé Patrick – oui, mais ça l’avait presque tuée… Michael insiste : cette créature qui nous agresse – c’est elle qui a tué Patrick ! [En fait, ça se discute… Techniquement, c’est Tess – alors mon personnage – qui a tué Patrick]

 

[III-16 : Dwayne, Anatole : Michael Bosworth, Big Eddie, Vern, Hope] Dwayne roule dans notre direction à bord de son propre véhicule ; par un effort de volonté, il a pu ramasser des armes. Il nous appelle, Michael et moi, ainsi que Big Eddie. Je lui réponds – et vais voir dans quel état se trouve Vern, puisque Hope ne me laisse pas faire quoi que ce soit contre « 6X » ; je garde un œil sur Hope, toutefois… Et nous entendons également Big Eddie – lui aussi est à bord d’une voiture, qui semble devoir nous rejoindre avant celle de Dwayne, mais à laquelle nous n’avions pas prêté attention jusqu’alors ; et le gros bras hurle qu’il ne nous reste plus qu’un seul problème à régler, désignant « 6X »

 

[III-17 : Anatole, Michael : « 6X », Hope] Or la portière du camion embouti gicle de ses gonds, projetée par une large patte griffue dotée d’un ergot. C’est la première fois que je vois de près la véritable apparence de « 6X »… et je m’immobilise, stupéfait. Ces écailles rosâtres, ces touffes de poil noir, cette tête triangulaire hésitant entre l’humain et le reptile, ces dents plantées n’importe comment, ces lèvres taillées – sans doute par « 6X » lui-même : un anneau doré en jaillit… Ces yeux, enfin, d’une forme reptilienne mais abritant des pupilles bien humaines… Il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour s’extraire de son véhicule ; il grogne… Hope se dirige alors dans sa direction – tandis que Michael reste à côté, son canari en main… Hope tente de faire un mouvement de ses mains, l’air un peu peiné – elle veut apaiser « 6X », mais cela ne se fera pas tout seul…

 

[III-18 : Anatole : Vern, Hope, « 6X »] Je reprends le contrôle de mes gestes, dans la mesure du possible, et poursuis ce que j’avais l’intention de faire : je rejoins Vern, en gardant un œil, de temps à autre, sur Hope – de sorte à pouvoir acquiescer ou la dissuader d’un mouvement de tête. Vern est évanoui, il saigne un peu, mais il respire ; il ne me paraît pas vraiment en danger, et je ne peux pas faire grand-chose de plus pour lui sur le moment. Je me retourne donc vers Hope et « 6X », et m’avance vers eux – mais je ne saurais être menaçant en l’état : j’entends simplement me manifester comme un spectateur impliqué. J’entends la voiture de Big Eddie approcher – et le gros bras en sortir.

 

[III-19 : Michael : « 6X », Hope] Michael, lui, avait déjà vu « 6X » sous sa véritable forme. Et la créature regarde Hope, avec l’air de vouloir la dévorer… Mais il lui demande : « Ton nom, c’est bien "Espoir" ? » Oui… Michael avance dans la direction de Hope, les mains tendues en avant, son canari dans l’une… Puis c’est vers « 6X » qu’il tend les bras ainsi que son oiseau – disant à la créature : « Cette fois, c’est fini. » « 6X » est tout d’abord surpris… puis projette sa mâchoire gigantesque autant que difforme sur la main tenant le canari, qu’il broie littéralement. Avant de s’effondrer, Michael a le temps de dire à Hope : « Tu vois ce qu’il fait à la nature… » Puis il perd connaissance – et ne tarde guère à mourir de son abondante hémorragie. Hope en est violemment émue…

 

[III-20 : Anatole : Big Eddie, Michael Bosworth, « 6X »] Big Eddie s’extrait de son véhicule, furieux. Je tends un bras en arrière pour lui dire de ne pas faire n’importe quoi, et m’approche de Michael. Mais Big Eddie ne fait pas attention à moi : animé par sa volonté inébranlable de brute, il… allonge un coup de poing à « 6X » ! [Réussite critique de Big Eddie en Bagarre, Échec critique de « 6X » en Esquive !] Mais aussi violent soit le coup, il ne peut pas faire grand-chose à une créature pareille ; la tête de « 6X » oscille à peine – et davantage en raison de la surprise que de la douleur. « 6X » riposte après un bref temps d’arrêt – arrachant d’un coup de mâchoire le bras que Big Eddie avait tendu en avant, par réflexe, pour se protéger…

 

[III-21 : Dwayne : « 6X », Hope, Big Eddie] Dwayne a profité du chaos ambiant pour se faufiler derrière « 6X ». Il a parfaitement saisi que c’était Hope qui nous empêchait d’agir [sauf erreur, il l’avait rencontrée dans l’arrière-monde de la fleuriste] – et lui demande d’enlever nos entraves. Mais Hope s'y refuse : « Non… Je veux essayer autre chose… » « 6X » étant occupé avec Big Eddie, Hope en profite pour lui poser la main dessus – « 6X » claque aussitôt des mâchoires, un lugubre cri de douleur jaillit de ses lèvres tandis que diverses parties de son corps, d’allure très variable, deviennent peu à peu plus molles… Il tente cependant de mordre Hope, qui n’est certainement pas en mesure d’esquiver : « Voilà ce que je fais de l’espoir ! » Son assaut furieux arrache un bon tiers du torse de Hope, en mordant, tirant, griffant… Un sang grumeleux s’écoule du corps de Hope, qui pousse un cri tout sauf humain – évoquant le bruit que font des feuilles emportées par le vent, mais considérablement amplifié, et aigu au point d’en devenir insoutenable.

 

[III-22 : Anatole, Dwayne : « 6X », Hope, Big Eddie] « 6X » regarde alors dans ma direction, puis dans celle de Dwayne – il l’a repéré dans son dos : « Je déteste rater mes invocations… Mais ce n’est pas mon premier échec – j’ai à chaque fois la possibilité de me défouler après coup, et je vais prendre mon temps… » C’est cependant à nouveau vers moi qu’il se tourne, avec une vivacité terrible. Je ne suis plus affecté par la léthargie provoquée par Hope, je ramasse prestement mon .45 dans l’intention de vider mon chargeur dans la grosse tête de mon agresseur… mais son inconcevable agilité ainsi que ma confusion persistante m’empêchent de lui faire le moindre mal. Mais Dwayne tente d’en profiter : il avait pu ramasser une Thompson, et cette fois rien ne l’empêche de faire feu dans le dos de « 6X ». Il lui cisaille un bras, qui se détache et tombe au sol – mais il a vidé son chargeur. « 6X » pousse un hurlement, jette un regard en arrière sur Dwayne, mais c’est toujours de moi qu’il approche, Big Eddie étant lui aussi tout près – la créature amorce un large mouvement destiné à nous attraper tous les deux en même temps. Et nous l’esquivons… mais pas par réflexe : c’est que ses griffes sont devenues intangibles, passant à travers nous sans nous faire le moindre mal ! « 6X » a l’air aussi surpris que nous. Il recule, regarde sa main, l’air incrédule… Une aura l’entoure progressivement. Surpris, il semble se demander si cela vient de nous, mais ce n’est pourtant pas le cas, et nous sommes aussi perplexes que lui… même si Big Eddie trouve assez de ressource en lui-même pour lui balancer une ultime insulte. « 6X » recule, ahuri ; il ramasse son bras mort, et semble vouloir le « recoller » sur son corps – peut-être peut-il se régénérer ? Mais il n’en a de toute façon pas le temps – il siffle comme un serpent, se raidit… Puis : « On… On m’invoque ? » Et il disparaît…

 

IV : L’APRÈS-GUERRE

 

[IV-1 : Anatole : Big Eddie, Vern, Michael Bosworth ; « 6X », Hope] Big Eddie m’appelle, il a besoin de soins ; Vern, qui a repris conscience, vient m’aider. Mais je rate complètement mon coup [échec critique en Premiers Soins]… et Big Eddie s’évanouit. Quand « 6X » a disparu, ses automates sont tombés à terre ; mais les Irlandais survivants, en retournant au canon, nous disent qu’ « il reste des connards en bas »... Ce qui ne m’intéresse pas vraiment : je fixe le cadavre de Michael… et repère aussi le morceau de Hope que « 6X » avait recraché, maintenant asséché. J’en cherche des traces – a-t-elle disparu dans les bois ? Mais c’est peine perdue ; un peu hagard, je vais aider les autres à la ferme… du moins jusqu’à ce que mon arme s’enraye.

 

[IV-2 : Dwayne, Anatole : Seth, Big Eddie, Vern ; Michael Bosworth, Danny O’Bannion, Brienne] Une voiture arrive et nous klaxonne – c’est Seth. Il nous dit que Big Eddie, Dwayne, Michael et moi devons le suivre, les autres finiront le boulot ici. Mais Michael n’est plus là… Après un temps de silence, Seth nous demande si cela a été « rapide » ; je ne réponds pas… Dwayne dit à Vern de tout faire sauter, mais l’artilleur n’avait pas besoin qu’on le lui dise : il aime le boulot bien fait… Nous suivons Seth dans la voiture, et y installons Big Eddie toujours inconscient. Seth ne nous donne pas davantage d’explications : O’Bannion lui a dit de venir nous chercher, et que c’était urgent ; il n’a pas dit un mot de plus. Nous prenons la route de la villa de Danny, à Arkham, et en avons pour une heure de trajet environ – pendant laquelle Big Eddie reprend ses esprits. En route, Dwayne demande à Seth si « tout va bien en ville » ; mais c’est surtout la garçonnière de French Hill Street qui l’inquiète… Seth le rassure : Brienne va bien. Dwayne acquiesce… Il est pris de l’envie de manipuler le crâne orné de caractères aklo – mais ses yeux saignent, et Dwayne range l’étrange relique…

 

[IV-3 : Danny O’Bannion, Seth] Nous arrivons enfin à la villa de Danny O’Bannion. Nulle voiture garée devant ou à l’intérieur, et il n’y a pas de lumière – comme si la demeure était vide ; et il n’y a pas un bruit : tout cela offre un saisissant contraste par rapport au luxe et à l’animation habituels de l’endroit… Seth nous dit de le suivre – à tout prendre, même lui paraît angoissé : il n’agit que parce qu’on lui en a donné l’ordre, et qu’il s’est toujours montré fiable et dévoué. Nous le suivons – et Big Eddie de même, claudiquant.

 

[IV-4 : Dwayne : Danny O’Bannion, Seth] Alors que nous approchons du bureau de Danny, Dwayne entend la voix douce, charismatique et un peu sirupeuse de notre patron – il s’exprime avec courtoisie, avançant que le concept de « coopération » est ce qui « sauvera l’humanité »… Seth s’arrête devant la porte ; un médecin en sort, sa blouse ensanglantée – mais d’un sang d'une nuance bleuâtre ! Le docteur nous dit de patienter encore un peu… Nous entendons tous maintenant la voix de Danny à travers la porte : « Votre entreprise était problématique dès le départ… Vous avez agi en fonction de ce que vous êtes, sans aimer pour autant ce que vous êtes ; cela s'apprend... Après plusieurs siècles, ou plusieurs millénaires, vous reviendrez, et vous échouerez une fois de plus à cause de faibles humains comme nous… Parce que nous savons coopérer. Cependant, si vous aviez des alliés... Nous aurions tous à y gagner… »

 

[IV-5 : Dwayne, Anatole : Big Eddie, Seth, Danny O’Bannion, « 6X »] Big Eddie, furieux, est impossible à contenir – personne n’essaye… Dwayne se recule, par précaution, tandis que Seth quitte précipitamment les environs – quant à moi, je m’éloigne à peine de la porte, mais prêt à dégainer mon arme au plus vite. Big Eddie ouvre la porte en grand : dans le bureau, nous voyons Danny O’Bannion en pleine conversation avec « 6X » sous sa véritable apparence ; et notre patron a l’air amusé… Big Eddie est écœuré : « Patron, putain, c’est pas possible… Pas après tout ce qu’il a fait ! » Il se jette à mains nues sur « 6X » ; Danny, flegmatique, dégaine son flingue et abat son second d’une balle en pleine tête, sans l'ombre d'une hésitation. Puis il se tourne vers Dwayne et moi, qui sommes restés dans l’entrebâillement de la porte, et, dans un sourire, il nous dit : « Avouez-le – nous avons tous rêvé de faire ça… »

 

[IV-6 : Dwayne, Anatole : Danny O’Bannion, « 6X »] Dwayne prend la parole : « Était-ce vraiment nécessaire ? » Je reste en arrière, le visage fermé, dans l’expectative. Dwayne aimerait savoir ce qui se passe au juste... Mais pas encore ; O’Bannion ne répond pas davantage à Dwayne, c’est à « 6X » qu’il parle, lui disant : « Ceci est à vous. » Et il lui tend un paquet cadeau (pas très épais, peut-être un costume dans un emballage ?), assurant son interlocuteur qu'il appréciera cette « apparence ». Puis : « Mes descendants seront ravis de faire affaire avec vous, à votre réveil… » Notre patron et la hideuse créature… se serrent la main. « 6X » baisse un temps les yeux – est-ce l’expression d’une forme de honte ? Mais il se ressaisit : « Soit. Je verrai avec vos descendants. » Il nous regarde un instant… puis disparait. Quant à O’Bannion, il avance pour nous un semblant de justification, d’un ton narquois : « Il mettra mille ans à revenir… Si nos descendants n’ont pas trouvé d’ici-là comment le fumer, c’est qu’ils méritent d’être fumés eux… »

 

[IV-7 : Dwayne, Anatole : Danny O’Bannion ; Michael Bosworth, Brienne, Big Eddie, Radzak, Tess McClure] O’Bannion nous adresse un grand sourire ravi. D’un ton peut-être un peu railleur, il nous suggère d’en profiter – car il est d’excellente humeur. Nous lui parlons de la mort de Michael – il évacue le problème d’un geste de la main : il paiera les funérailles… Mais c’est l’heure de notre récompense ! Dwayne est le premier à répondre : « Vous savez ce que je veux par-dessus tout – et c’est là tête de celui qui était assis là il n’y a pas deux minutes… » O’Bannion balaie cette remarque : « Avec Brienne, vous comptez avoir des descendants ? » Avant que Dwayne ait le temps de répondre, des gardes arrivent dans la pièce – O’Bannion leur dit de dégager le cadavre de Big Eddie. Puis il reprend – mais en parlant de « 6X » : « Ça fait quatre fois… Et chaque fois, il se venge... » Dwayne tente de parler du marché conclu avec Radzak et Tess : nous n’avons plus que trois jours, après quoi « quelqu’un d’autre » viendra, pour « s’occuper » de BrienneO’Bannion n’a pas l’air très inquiet : Dwayne aurait besoin de « protection » ? Oui : « Et en face, c’est vraiment du lourd… » Mais O’Bannion lui demande ses intentions pour la suite ; il ne doute pas que Brienne et Dwayne passeront des jours heureux dans la grande ferme des parents de la jeune femme, en Irlande… Il fera en sorte que cela se passe bien ainsi.

 

[IV-8 : Anatole, Dwayne : Danny O’Bannion] Puis O’Bannion se tourne vers moi : qu’est-ce que je souhaite ? Il m'assure qu'il saura se montrer généreux… Je reste d’abord silencieux, monolithique. O’Bannion me presse de parler, d’un mouvement du bras un brin agacé. Je bredouille quelques remarques fatalistes sur « les généraux »… O’Bannion m’intime de me montrer plus concret – il a l’air horripilé par notre comportement à Dwayne et à moi. Je dis enfin que je veux « un endroit tranquille – ailleurs… » Une suggestion ? Oui – retourner à New York, ça serait bien… De quoi voir venir… Une machine à écrire… C'est entendu. Nous n’avons rien à rajouter ? Non… Danny O’Bannion se retire, nous laissant seuls tous deux, écœurés.

Reste un ultime compte rendu, consacré aux épilogues de nos personnages... C'est ici.

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Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, de Shintarô Kago

Publié le par Nébal

Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, de Shintarô Kago

KAGO Shintarô, Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, [Korokoro soushi ooedo kisou Tengai], traduction [du japonais] et adaptation par Aurélien Estager, [Paris], IMHO, [2006] 2013, 198 p.

 

CARNETS DE MASSACRE, UN ET DEUX

 

Deuxième volume des Carnets de massacre de Kago Shintarô après l’étonnant mais réjouissant 13 Contes cruels du Grand Edo, Les Étranges Incidents de Tengai s’inscrit dans la lignée de ce (délicieusement) fâcheux précédent, tout en affichant bien vite sa singularité. On y retrouve avec un plaisir non dissimulé les délires tortionnaires et pornographiques du premier volume, mais le caractère suivi de la narration, distinction essentielle par rapport au tome précédent, permet à ces atrocités graphiques et salaces d’atteindre une tout autre dimension.

 

Pourtant, en dépit de ce caractère davantage suivi (relativement), rassurez-vous : c’est toujours aussi barré, et certainement pas restreint par une quelconque tentative pour assurer la crédibilité et a fortiori la « bonne tenue » de l’ensemble. Ce qui se constate notamment au regard de la temporalité du récit, en écho des incohérences assumées des 13 Contes cruels du Grand Edo. La première page situe ainsi le récit en 1783 (ou, si vous préférez, pour reprendre le texte de la toute première case, « le 1er janvier de l’an 3 de l’ère Tenmei ») ; mais, plus tard, cette première temporalité sera balayée, qu’il s’agisse de remonter dans le passé (au tout début de l’ère Edo, avec Tokugawa Ieyasu himself), ou de se précipiter vers le futur – jusqu’à arriver à notre époque, avec ses hordes de touristes, ses produits parapharmaceutiques pour lutter contre la calvitie, ses harceleurs du métro ou ses dessinateurs de manga en plein bouclage, et bien d’autres choses tout aussi improbables.

 

Mais peu importe – ou, plus exactement, il ne faut pas s’arrêter à ce je-m’en-foutisme apparent concernant le contexte. Et c’est là que Les Étranges Incidents de Tengai révèle toute sa sève – car le récit suivi n’en est pas moins fascinant. À se demander d’ailleurs s’il ne va pas encore plus loin que son déjà bien hardi prédécesseur en matière de délires pornographiques sadiques – même dans le registre par essence outrancier du genre « ero guro », ce deuxième volume des Carnets de massacre met d’emblée la barre très haut…

 

L'IMPÔT DE CHAIR ET LA PRINCESSE SAGIRI

 

1783 ou pas, peu importe ; ce qui compte, c'est que l'histoire débute alors qu'une terrible famine affecte le Japon, et plus particulièrement le Tôhoku. Les victimes se comptent par milliers, même si certains fiefs s'en tirent étrangement mieux que d'autres ; un mieux très relatif, toutefois, car pouvant dissimuler (mais à peine) une horreur d'autant plus grande...

 

Il en va ainsi en Tengai, où le seigneur local (invisible), à moins que ce ne soit sa fille, la princesse Sagiri ? a mis en place une politique hardie autorisant des aumônes en nourriture. Les pauvres paysans de Tengai ne meurent donc pas de faim. Mais il y a une contrepartie, et de taille : pour percevoir les aumônes et ne pas crever le ventre vide, les habitants du fief doivent payer un terrible « impôt de chair » à la seigneurie – untel sacrifie un bras, tel autre un œil, un troisième vend tout bonnement sa fille entière… Cette politique surréaliste produit une population entière d'éclopés, ne rechignant guère à tuer (indirectement le cas échéant), si cela doit leur permettre de survivre encore un peu plus

 

La princesse Sagiri – le plus important personnage de l’ensemble du volume – dissimule sous ses traits de mignonne gamine toutes les perversions d’un démon… à supposer qu’un démon soit vraiment pire qu’un être humain. Son égoïsme est impensable, son mépris pour la vie humaine tout autant – et elle raffole des tortures en tout genre, les plus invraisemblables au premier chef…

 

Tel un ersatz nippon du Divin Marquis, la jeune femme semble tout d’abord envisager une vague justification à ses atrocités au travers de cruelles scènes de vivisection. Et, oserais-je l'avouer ? quand la jeune femme découvre la lobotomie, à trifouiller de ses baguettes les cerveaux à vif de ses victimes (après avoir sucé littéralement leurs globes oculaires à l’aide d’une paille – quand même), je me suis senti mal… Quoi qu’il en soit, cette découverte essentielle de la lobotomie oriente immanquablement le récit vers une forme de critique sociale toujours sous-jacente.

 

TOUJOURS PLUS DE MAUVAIS GOÛT

 

Mais, en surface, ce sont le délire et l’humour qui priment, en affichant haut et clair leur mauvais goût outrancier – jusqu’à provoquer un bon gros rire éventuellement gras ; difficile ainsi de se contenir quand nous voyons, par exemple, des paysans mutilés de Tengai se disputer une bite coupée, plusieurs la revendiquant comme étant la leur – à courser ensemble l’organe contesté, ils en viennent bientôt à en user comme d’un palet dans un sidérant match de hockey sur glace !

 

Un mauvais goût assumé qui, toutefois, prend peut-être encore une dimension supplémentaire, lorsque nous assistons aux tortures sexuelles dont Sagiri raffole, appliquées pour l’heure aux seules femmes, même si la princesse a pour projet d’étendre ce dispositif aux hommes également – pas de discrimination ! Oui, enfin… Je ne me sens pas de vous décrire ici le procédé – découvrez-le par vous-mêmes, ça vaut son pesant de cacahuètes…

 

Mais hors de question de s’arrêter ici ! Kago Shintarô saura aussi nous régaler, dans cette optique, d’un Enfer factice dont mêmes les libertins de Silling n’osaient pas rêver…

 

DES VICTIMES ?

 

Un point commun unit à n’en pas douter ces divers ensembles, en ce qu’ils livrent un tableau de l’humanité guère flatteur : les victimes ne sont pas réduites à ce rôle, elles ne sont pas non plus des variantes de Justine, portées au bien mais qui n’en souffrent que davantage, leur innocence et leur bonne volonté étant bien mal récompensées… Non : ces femmes (surtout…), ces hommes (quand même…), sont autant d’ordures égoïstes – prêtes à tous les sévices pour survivre, et promptes quand cela leur est permis à se muer elles aussi en tortionnaires, avec un enthousiasme non dissimulé…

 

RIRE DE L’HORRIBLE

 

Tout cela est bien vu, et horriblement drôle – oui, c’est du Grand-Guignol : la torture, le viol, le meurtre, font rire. C’est sans doute « mal », mais le fait est qu’on s’amuse beaucoup… Et on ne peut manquer de témoigner d’une certaine admiration pour l’imagination pourrie de Kago Shintarô, qui invente les supplices les plus tordus, ou plus globalement les situations les plus invraisemblables, avec le don rare de nous livrer notre pitance de chair et de souffrance à point, tout en s’autorisant de nombreux espaces de liberté destinés à nous surprendre, pourtant – et ça marche à chaque fois ou presque.

 

LES NINJAS CRÉTINS

 

Je ne vais pas rentrer excessivement dans les détails concernant la suite des opérations. Notons simplement que l’on semble s’éloigner un moment des atrocités de Tengai, mais pour mieux y revenir ensuite, quand l’auteur décide de remettre au premier plan de son récit, en écho du passage le plus « suivi » des 13 Contes cruels du Grand Edo… des ninjas. Et on ne se lasse jamais des ninjas, hein ? Surtout de ceux-là – tous plus crétins les uns que les autres… Pas tout à fait sans doute les gwailo guignols d’un Godfrey Ho, mais il y a un peu de ça. Et difficile de ne pas rire à leurs affrontements débiles, où ils rivalisent de techniques spéciales qu’ils clament à haute voix avant d’en faire usage !

 

Deux clans s’affrontent : le premier, lié à Tengai et à la princesse Sagiri, a développé tout un ensemble de techniques reposant sur l’utilisation… des poils – lesquels sont d’ailleurs mis en culture, à seule fin semble-t-il de permettre à Kago Shintarô de faire un jeu de mots particulièrement mauvais sur des lotions capillaires d’usage courant dans le Japon contemporain ; mais, quitte à cultiver des poils, nos ninjas sont bien sûr amenés à cultiver aussi d’autres organes…

 

Le deuxième clan se focalise sur des techniques visant à « écarter » à peu près tout et n’importe quoi. Et pour cause ! Le maître, et tout autant le géniteur, des ninjas de ce clan, n’est autre que… Moïse. Sacrée guest star ! Bien évidemment, les ninjas de ce clan sont tout autant des gros connards que leurs adversaires…

 

ENCORE MIEUX ?

 

Le mélange de tous ces aspects donne un résultat parfaitement hilarant, jusque dans les scènes de torture les plus ignobles – pourtant bien à même de remuer le bide. Si la dimension ninja atténue peut-être un peu la perversion malsaine des premiers chapitres, le rire, lui, demeure. Et l’ensemble étant relativement cohérent (temporalité mise à part), le récit global accroche peut-être davantage le lecteur que les saynètes des 13 Contes cruels du Grand Edo – en tout cas, c’est mon ressenti.

 

LA FORME, MOINS ENTHOUSIASMANTE ?

 

Sur un plan purement formel, je ne suis pas plus que ça accroché par le dessin, comme dans le premier des Carnets de massacre – peut-être ce tome 2 est-il cependant un brin meilleur ? Quoi qu’il en soit, je n’en ferais clairement pas l’atout de la BD. Bon, il sert parfaitement le fond, hein – l’Enfer de Tengai est bien rendu, et la fraîcheur du minois de Sagiri vaut le détour…

 

Le texte est un peu déconcertant, de même ; je suppose que cela provient de l’original, mais, si le quasi-patois des bouseux rend plutôt bien, la familiarité, voire la vulgarité des « notables », dans leurs traits étrangement contemporains, me laissent un peu perplexe…

 

Autant d’aspects qui m’empêchent sans doute de hisser ces Carnets de massacre au sommet du genre.

 

UNE RÉUSSITE

 

Mais, dans ce domaine bien particulier, ça n’en est pas moins une réussite, et qui vaut amplement le détour. Réjouissant dans ses atrocités, hilarant dans son mauvais goût, d’une constance dans l’outrance qui force le respect, d’une inventivité ahurissante qu’on supposerait être l’apanage des plus dangereux des psychopathes, Les Étranges Incidents de Tengai m’a beaucoup plu – je l’ai clairement préféré aux 13 Contes cruels du Grand Edo.

 

Et affaire à suivre, ai-je cru comprendre ?

 

(N’oubliez pas cependant la précieuse injonction de l’ami Garth : « Si tu vomis, vomis là-dedans… »)

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