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"Lovecraft Studies", no. 34

Publié le par Nébal

"Lovecraft Studies", no. 34

Lovecraft Studies, no. 34, West Warwick, Necronomicon Press, Spring 1996, 36 p.

 

Je poursuis mon rattrapage (façon de parler) des Lovecraft Studies avec ce trente-quatrième numéro… qui, autant le dire de suite, ne m’a pas vraiment convaincu, et c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Ça ne commence pas si mal, pourtant, avec « At the Mountains of Madness : A Panel Discussion », table ronde à propos des « Montagnes Hallucinées » réunissant Steven J. Mariconda (modérateur), Peter Cannon, Jason C. Eckhardt et Hubert Van Calenbergh (le public intervient également, à la fin bien sûr, mais on notera aussi quelques interventions au cours des débats, notamment de S.T. Joshi). Drôle d’idée de départ : se demander – les hérétiques ! – si ce « roman » de Lovecraft (probablement mon texte préféré du Maître) est une réussite foudroyante… ou un échec consternant. Bon, je vous rassure, en dernier lieu, tout en relevant quelques défauts (dont certains sont assez incontestables même pour un petit fan tel que votre serviteur), les participants se prononcent tous en faveur de la première hypothèse… Mais, à vrai dire, la question n’est pas tant creusée que ça : la discussion part vite dans tous les sens, chacun ayant ses éléments à apporter quant à son analyse du texte, de son style bien particulier, etc. Du coup, tout va très vite (le format de la table ronde l’impose…), et c’est passablement le bordel. C’est néanmoins plutôt intéressant, et on y trouve quelques idées bienvenues, offrant au moins des pistes de recherche.

 

La suite du numéro, hélas, joue dans une tout autre catégorie… Si l’on excepte le très court « Lovecraft in Brooklyn », texte sans grand intérêt de Rheinart Kleiner publié originellement en 1951 dans un « journal amateur », et consistant essentiellement en un portrait physique de Lovecraft du temps de son séjour new-yorkais, le reste du fanzine est occupé par des articles le plus souvent très pointus, et probablement trop, qui me sont largement passés au-dessus de la tête, à moi le béotien…

 

On fait ainsi dans le très, très pointu, très, très technique, très, très incompréhensible pour ma pomme avec le bref article de Dan Clore intitulé « Overdetermination and Enigma in Alhazred’s Cryptic Couplet », analyse grammaticale, syntaxique, rhétorique, poétique, etc., du fameux distique de l’Arabe fou cité pour la première fois dans « La Cité sans nom » et repris régulièrement depuis : « That is not dead which can eternal lie, / And with strange aeons, even death may die. » Ces considérations stylistiques supportent à vrai dire sans doute assez mal le passage à la traduction… Et la glose sur cette « mort qui meurt », avec d’autres exemples poétiques à la clef, est de même très anglo-saxonne. Le vrai problème, cependant, c’est que la technicité extrême de cet article dépasse largement les maigres compétences de votre serviteur, qui n’y a absolument rien panné… C’est sans doute très bien pour les spécialistes, ceci dit.

 

J’avais tout, en principe, pour comprendre et apprécier davantage l’article suivant, « "The Outsider", the Terminal Climax, and Other Conclusions », de Robert H. Waugh, qui analyse en détail la célèbre chute de « Je suis d’ailleurs » pour s’intéresser ensuite plus largement à ce procédé – dépassant la seule idée de chute – de point culminant de la nouvelle résidant dans ses dernières lignes (l’auteur cite d’autres nouvelles de Lovecraft l’appliquant). Mais je suis resté pour le moins perplexe devant cette analyse hermétique, qui m’a semblé bien pédante, à chercher midi à quatorze heures en s’attardant sur ce qui me paraît décidément n’être que des points de détail, et saoule notamment à force de balancer des références grecques pas forcément (…) très pertinentes. En ce qui me concerne – et ça vaut hélas pour une bonne partie de ce numéro –, c’est là un exemple assez consternant de ce que la critique littéraire (au sens fort) peut faire de pire ; autrement dit, vous me pardonnerez l’expression, hein, mais c’est de l’enculage de mouches (à défaut de shoggoths)…

 

Donald R. Burleson, dans « A Textual Oddity in "The Quest of Iranon" », s’intéresse quant à lui… à une coquille dans le texte de « La Quête d’Iranon » tel qu’il est reproduit dans Dagon and Other Macabre Tales ! Alors, certes, signaler l’erreur, et expliquer le pourquoi du comment, c’est très bien et même nécessaire… mais on ne peut pas dire que j’aie pour ma part retiré un grand bénéfice de cet article, sans surprise.

 

Et puis il y a enfin « The Vanity of Existence in "The Shadow Out of Time" » de Paul Monteleone, article que je redoutais un peu, dois-je dire, n’ayant guère été convaincu par sa communication sur « Ex Oblivione » dans la précédente livraison de Lovecraft Studies, dont on devine ici comme une suite logique… C’est mieux, cela dit – au moins formellement : l’auteur est toujours beaucoup trop didactique, mais ne sombre pas dans la paraphrase cette fois-ci, et c’est toujours ça de gagné… Pour ce qui est du fond, je suis davantage partagé, néanmoins. Paul Monteleone – qui, décidément, aime beaucoup Schopenhauer – livre parfois quelques idées intéressantes sur la signification profonde du texte, mais ne nous épargne hélas pas quelques lieux communs… et, plus gênant, s’avance parfois dans des interprétations hautement contestables, et qu’il n’étaye guère. Quant à ses considérations sur « l’humour » supposé de ce texte censément « ridicule » par moments, elles m’ont presque choqué, mais j’en suis un petit fan depuis ma moins tendre pré-adolescence, alors bon…

 

Bilan guère satisfaisant, donc, pour cette trente-quatrième livraison de Lovecraft Studies. Certes, il y a une bonne part de subjectivité dans cette critique, je ne prétendrai pas le contraire (et je ne peux bien évidemment pas me plaindre de ce que les deux articles de Dan Clore et Donald R. Burleson ne s’adressent en défintive qu’à un public anglo-saxon…). Mais on a fait dans l’excès, ce coup-ci… Ce qui ne m’empêchera pas de poursuivre, hein.

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"Emoragie", de Brain Salad

Publié le par Nébal

"Emoragie", de Brain Salad

BRAIN SALAD, Emoragie, Angers, Trash, 2014, 149 p.

 

Le gore, c’est cool. Qu’il soit purement horrifique, que sa charge de subversion devienne résolument politique (comme chez Romero) ou qu’il ne vise qu’à faire rire par son outrance (comme dans les vieux, les vrais, les chouettes Peter Jackson), le gore, c’est cool. Vive la tripaille !

 

Cependant, si j’ai une certaine expérience du gore cinématographique, et si j’ai lu des BD parfois assez gratinées, je dois confesser n’avoir pas vraiment eu l’occasion de pratiquer la chose en littérature. Oh, certes, il est bien des bouquins d’horreur moderne qui, de temps à autre, jouent un peu de cette carte (ne serait-ce que chez Clive Barker, s’il faut en citer un et pas le moindre)… mais on est loin du déferlement systématique qui transforme le simple procédé en genre à part entière. Et je suis arrivé un peu tard pour la collection « Gore » du Fleuve Noir, dont les fameuses couvertures annonçaient pour le moins la couleur (celle du bon krovi rouge rouge, forcément, avec d’autres substances peu ragoûtantes en prime pour faire bonne mesure).

 

Les éditions Trash entendent cependant, bénies soient-elles, perpétuer ce genre dans la littérature populaire francophone. Sous des couvertures à l’avenant, c’est-à-dire miam (celle du présent Emoragie est signée Vita Van der Vulvv…), elles produisent des petits bouquins affichant haut et fort leur outrance, leur vulgarité et leur mauvais goût, entièrement dédiés aux excès les plus surréalistes que l’on peut infliger aux misérables tas de viande que nous sommes.

 

VIANDE !

 

La collection m’intriguait depuis un petit moment déjà, mais je n’ai franchi le pas que tout récemment, profitant d’une incursion aux Rencontres de l’Imaginaire de Sèvres pour enfin mettre la main sur un titre (tout dégoulinant). Et mon choix s’est donc porté sur Emoragie, parce que le nom de Brain Salad, qui sévit également (et probablement surtout) dans le jeu de rôle (voyez par exemple le très sympa Sable Rouge), me fournissait un prétexte adéquat. Emoragie se situe d’ailleurs (ce que je ne savais pas en en entamant la lecture) dans l’univers d’un jeu de rôle, Backslash, qui a semble-t-il connu des démonstrations et était annoncé (chez Puzzle Box) pour 2014, mais j’ai l’impression qu’il a du retard…

 

En tout cas, ça commence bien, avec une évocation wikipédiesque de la musique industrielle en général et de Throbbing Gristle en particulier dès le premier paragraphe. Il faut dire que l’héroïne, Lorena Bloom, toute jeune brunette londonienne à la fort charmante dégaine de punkette gogoth (ou emo si vous y tenez, donc, mais moi pas vraiment), kiffe la musique improbable à base de bruit blanc et pratique le field-recording (oui, j’en suis du coup très vite tombé amoureux…).

 

Après une brève introduction un poil confuse à base de « splotch » (bruit récurrent par la suite, forcément), tandis qu’en pleine nuit la jeune femme erre en quête de sons intéressants dans la banlieue industrielle, la voilà qui tombe malencontreusement sur des sortes de racailles d’un genre bien particulier : des monstres improbables, dents-tronçonneuses, tête de fion, mains pénis, etc., qui accueillent des bateliers bourrus aux pinces de crustacé. C’est rien de le dire : la rencontre se passe mal. Hou-là, oui. Et…

 

Et je n’ai pas envie d’en dire beaucoup plus, parce que ce très (trop, sans doute) court roman, frénétique de bout en bout, va ensuite de rebondissement en rebondissement à un rythme très soutenu (et surprend régulièrement le lecteur, dans les premiers chapitres en tout cas – c’est hélas moins vrai par la suite). Tout va d’ailleurs très vite dans Emoragie : on n’est pas là pour faire dans le détail, clairement, mais pour livrer du chouette divertissement qui tient en haleine le lecteur, le dissuadant de reposer le bouquin avant la fin.

 

En fait, on ne s’attarde pas non plus vraiment sur l’action en tant que telle : non, ce qui compte, ce qui mérite bien des paragraphes à foison et des descriptions exhaustives, c’est le gore. C’est là que le détail intervient, pour notre plus grand plaisir pervers. Brain Salad se complait en effet dans les tableaux les plus atroces des sévices les plus improbables, avec un (mauvais) goût de la gratuité pour le moins réjouissant. Tortures, éviscérations, amputations et viols pour tout le monde, WOUHOU ! Autant dire qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise : Emoragie abonde en effet en séquences toutes plus ignobles les unes que les autres, à base de viande déchirée, d’excréments qui suintent et de sexe poisseux, d’une outrance telle que les pires délires du marquis de Sade paraissent bien pâlots en comparaison. C’est systématiquement excessif, et c’est ça qu’est cool – et c’est du coup horriblement drôle, comme du Fulci bien craspec revisité à la sauce Bad Taste ou Street Trash.

 

Avec aussi – cerise sur le gâteau que j’ai particulièrement appréciée – une dimension surréaliste dans l'évocation de ces monstres et sorciers londoniens, aux allures déjantées, souvent très inventives, toujours bien vues ; j’avais rapidement évoqué Clive Barker tout à l’heure, on est en plein dedans. Et ça constitue du coup un très chouette univers, que je verrais effectivement très bien en jeu de rôle (faudra que je mette la main sur Backslash le moment venu…).

 

Alors, bon, hein, on est pas ici dans la « Grande Littérature », c’est pas le propos. Objectivement, Emoragie est bourré de défauts. Le style, ainsi, est de qualité variable, jouant régulièrement mais à plus ou moins bon droit de la carte du contraste, et non exempt de maladresses diverses (les nombreuses insultes et autres grossièretés variées qui parsèment le roman sont par contre vachement cool). Surtout, le roman est probablement trop court : certes, ça ne pouvait pas durer éternellement, le format bref était indéniablement approprié, mais ça va quand même bien trop vite à mon sens, surtout dans les derniers chapitres, franchement expédiés…

 

Mais l’important, c’est que le contrat est rempli : on voulait du gore, et on en a.

 

Emoragie est stupide, vilain, ordurier, dégueulasse, d’un mauvais goût consternant, outrancier, excessif…

 

J’ai beaucoup aimé, quoi.

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"Lovecraft Studies", no. 33

Publié le par Nébal

"Lovecraft Studies", no. 33

Lovecraft Studies, no. 33, West Warwick, Necronomicon Press, Fall 1995, 36 p.

 

Retour, après une longue absence, aux fanzines lovecraftiens, parce que j’ai notamment pas mal de Lovecraft Studies (celui que je préfère à vue de nez), et vraiment plein de Crypt of Cthulhu, qui prennent la poussière dans ma bibliothèque. Il est bien temps de m’y remettre, et je vais tâcher d’en chroniquer régulièrement (même si je ne suis pas sûr que ça intéresse grand-monde à part moi, mais bon, hein, tant pis).

 

On commence avec « "Ex Oblivione" : The Contemplative Lovecraft », article de Paul Monteleone, qui part donc du poème en prose « Ex Oblivione » (dont je ne peux pas vraiment dire qu’il m’ait beaucoup marqué…) pour se pencher sur le pessimisme et l’indifférentisme de Lovecraft, à l’aune notamment des philosophes qui ont pu l’inspirer (comme Schopenhauer ou, pour remonter dans l’Antiquité, les matérialistes Epicure et Lucrèce) ou dont la pensée peut se révéler intéressante à titre de comparaison (l’auteur évoque ainsi Montaigne, mais aussi – même si c’est une très brève allusion en note, je ne peux m’empêcher de la relever… – Sade). Sont ainsi abordées, en trois temps, les conceptions lovecraftiennes de la vie, de « l’état contemplatif » propre au rêve, et de la mort (le deuxième étant préférable à la première, la dernière à tout le reste – se pose bien sûr alors la complexe question du suicide…). L’article est relativement intéressant quand il s’éloigne du texte de Lovecraft pour interroger les notions philosophiques, mais, hélas, il consiste essentiellement en une laborieuse paraphrase, extrêmement redondante, du poème en prose… Pas terrible, donc.

 

On reste dans la philosophie avec l’article suivant, signé Donald R. Burleson, « The Thing : On the Doorstep », qui s’intéresse à la notion de « Chose en soi » dans l’œuvre lovecraftienne, et plus particulièrement dans « Le Monstre sur le seuil » (le « Monstre » étant donc la « Chose » dans le texte original), avec un éclairage (façon de parler…) d’après les travaux de Kant et de Nietzsche. Si certains des délires déconstructivistes de l’auteur (notamment dans ses quêtes étymologiques à base de racines indo-européennes…) m’ont laissé pour le moins perplexe, et si ces interrogations, je suis bien obligé de le confesser, me dépassent largement, moi le béotien, il y a néanmoins quelques analyses fort pertinentes a priori, qui montrent bien que cette nouvelle de Lovecraft est peut-être moins « innocente » qu’il n’y paraît.

 

On passe à tout autre chose – et à autrement plus léger sur le plan des notions… – avec « Where was Foxfield ? » de Will Murray. Vous n’avez jamais entendu parler de Foxfield ? C’est normal, puisque cette ville lovecraftienne imaginaire de la région d’Arkham n’a jamais donné lieu à une œuvre de fiction… On ne la connaît en fait que par une carte manuscrite de Lovecraft (adaptée sur la quatrième de couverture pour être plus lisible), retrouvée (tardivement) par S.T. Joshi dans les archives de l’écrivain. Will Murray, qui s’est beaucoup intéressé à la genèse de la Nouvelle-Angleterre imaginaire de Lovecraft, et a livré quelques études passablement pointues sur la question, décortique donc en long et en large cette carte, et en cherche les inspirations dans des lieux authentiques. Ce qui pourrait être aride et lourd, mais se révèle en définitive plutôt amusant, et moins vain qu’on ne pourrait le croire.

 

Suit « The Genesis of "The Shadow Out of Time" », article de S.T. Joshi sur les inspirations et les conditions (difficiles) de la rédaction de cette dernière nouvelle lovecraftienne majeure qu’est « Dans l’abîme du temps » (une de mes préférées, par ailleurs). Cet article, dois-je dire, m’a un peu déçu, moi qui éprouve généralement une grande admiration pour les travaux de S. T. Joshi… La brève analyse du texte, au début de l’article, pour être indispensable sans doute, n’apprendra en effet rien à l’amateur, et les développements sur le processus d’écriture sont à mon sens un peu frustrants car bien trop brefs… La partie sur les inspirations est heureusement du plus grand intérêt, et on voit bien comment Lovecraft a repris à son compte pour l’essentiel trois œuvres (deux littéraires et, ce qui m’a semblé plus intéressant, une cinématographique) pour développer à sa manière le thème qui lui parlait énormément de l’échange de personnalités (il parlait plutôt d’échange « corporel », ce qui en dit long) dans le cadre d’une histoire de voyage dans le temps (avec quelques interrogations pertinentes sur les défauts de ce sous-genre essentiel de la science-fiction).

 

Le dernier article, dû à Stefan Dziemianowicz (qui commence fort humblement par afficher son statut de non-universitaire…) et sobrement titré « On "The Call of Cthulhu" », est donc une analyse (affichant par endroits sa subjectivité) de la plus célèbre et déterminante nouvelle de Lovecraft, « L’Appel de Cthulhu ». Je redoutais un peu le caractère convenu de cette énième lecture d’un texte tant étudié, mais force m’est de constater que l’analyse de Stefan Dziemianowicz, si elle n’a rien de révolutionnaire, est exhaustive, argumentée, claire, bref : irréprochable et même tout à fait convaincante. Je ne le suivrais pas sur tous les points (notamment quand il insiste sur le caractère « en demi-teinte » à ses yeux de la première partie de la nouvelle : pour ma part, dès ma première lecture, elle m’avait fait forte impression, et j’en avais déjà retiré des images qui ne m’ont jamais abandonné par la suite…), mais c’est à n’en pas douter une analyse de choix, finalement tout à fait bienvenue.

 

Peu de chroniques dans cette trente-troisième livraison, Peter Cannon ne traitant que de deux ouvrages : Résumé with Monsters de William Browning Spencer, roman (a priori plutôt de « littérature générale ») sur un écrivain qui fait dans la lovecrafterie, et que le chroniqueur a beaucoup aimé, puis le recueil de poésie « d’horreur comique » de Darrell Schweitzer Non Compost Mentis, au tirage passablement confidentiel.

 

Suite au prochain numéro…

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"Shadowrun : Livre de base" (abandon)

Publié le par Nébal

"Shadowrun : Livre de base" (abandon)

Shadowrun : Livre de base, [Shadowrun, Fifth Edition], Black Book, [2013] 2014, 485 p.

 

(Abandon à la page 252.)

 

Shadowrun, qui en est donc maintenant à sa cinquième édition, dont le présent livre de base vient de paraître tout récemment en français chez Black Book, est à n’en pas douter un jeu de rôle culte. Probablement pas au niveau de Donjons & Dragons, L’Appel de Cthulhu ou encore Vampire : La Mascarade, mais il a quand même une longue histoire, a rencontré un indéniable succès et s’est décliné sous bien des formats.

 

C’est aussi un jeu dont on rigole, parfois – je l’ai constaté tout récemment encore –, mais j’avais oublié pourquoi…

 

Moi, ce que j’en retenais, c’était son principe, tellement improbable qu’il en devient franchement rigolo. Mêler de la fantasy ultra-classique, avec de la magie, des elfes, des nains, des orcs et des trolls, à un univers cyberpunk par ailleurs pointu (à l’époque de la parution du jeu, on était en plein dans cette mode, un peu oubliée depuis…), j’aimais bien, moi. Je trouvais ça fun.

 

Mais, hélas, ainsi que je n’ai pas tardé à le constater, le fun est une notion à peu près totalement absente de ce volumineux et indigeste Livre de base.

 

J’aurais pu m’en douter, à vrai dire. En effet, quand j’étais jeune et con, aux environs du XIVe siècle, j’avais joué (une seule fois) à Shadowrun (en tant que joueur, pas MJ). Et, si j’en avais donc conservé le souvenir d’un univers très sympa, je ne pouvais que me rappeler aussi à quel point on avait galéré avec les règles pour une misérable baston, qui s’était éternisée bien au-delà du raisonnable : pour peut-être trois ou quatre rounds de combat, probablement pas davantage, on avait bien dû passer une heure et demie à nous prendre la tête avec des modificateurs et des tables, à jeter des brouettes de D6, et à les rejeter encore et encore parce qu’on se plantait tout le temps…

 

Je pensais naïvement que cette cinquième édition aurait pu améliorer un peu la donne, fluidifier le système pour le rendre plus agréable…

 

J’avais tort.

 

C’est même probablement pire qu’à l’époque. On sent en effet, page après page, une ingérable volonté simulationniste, pointilleuse à l’extrême, où le moindre détail se voit attribuer une règle spécifique. Et c’est parfaitement infernal.

 

J’avais commencé à tiquer un peu sur les règles de création de perso (enfin, le problème se pose surtout pour les magiciens et les technomanciens, certes), mais si le système de base ne m’a pas trop écœuré (même si je suis un peu sceptique quant à l’idée des limites, intéressante et rationnelle sur le papier, mais dont je crains déjà qu’elle ne ralentisse parfois excessivement le déroulement du jeu ; et puis il y a ces très impressionnantes brouettes de D6, bien sûr…), j’ai par contre fini par lâcher l’affaire quand j’en suis arrivé aux règles de combat. Très précisément, j’ai même fermé le bouquin, soufflé un coup, et décidé de sauter la fin du chapitre, quand j’en suis arrivé à ce bref paragraphe, qui pourrait être anodin mais me paraît pourtant pour le moins éloquent (p. 178) :

 

« Pour déterminer le malus dû au recul, commencez par déterminer la quantité de compensation dont le personnage dispose. Tout d’abord 1 point de compensation gratuit à chaque fois que le personnage commence à faire feu, auquel on ajoute Force / 3 (arrondie au supérieur) et la compensation de recul dont disposent les armes avec lesquelles vous faites feu. Soustrayez ensuite le nombre de balles que vous êtes sur le point de tirer. Si le résultat est négatif, c’est le modificateur de recul, qui doit être retranché à votre réserve de dés pour le test d’attaque. »

 

Non…

 

Franchement, les mecs, arrêtez…

 

J’aime beaucoup l’humour absurde, mais là c’est trop pour ma gueule…

 

Certes, des règles, ça s’adapte (et notamment ça se simplifie) ; après tout, je n’ai jamais joué by the book, à quelque jeu que ce soit, notamment pour les scènes d’action, qui doivent par définition être dynamiques. Mais ici, noyé sous ce flot d’informations inutiles et de pinaillages ridicules, je n’ai pu que baisser les bras. Je ne voyais pas comment simplifier la chose, comment la rendre jouable. Alors j’ai continué en diagonales pendant un certain temps, et puis, vers le milieu du bouquin, j’ai définitivement lâché l'affaire : finalement convaincu que je ne pourrais jamais, d’une manière ou d’une autre, utiliser ce machin imbuvable, il a bien fallu me rendre à l’évidence que je ne prenais aucun plaisir à cette lecture surréaliste, et même qu’elle m’énervait plus que de raison, et donc que je perdais mon temps…

 

C’est d’autant plus dommage que, je le maintiens, l’univers a tout pour être fun (même si le principe de jouer uniquement des shadowrunners me paraît inadéquat), et, quand on ne succombe pas à l’avalanche de règles, les données concernant le monde ou la Matrice (ces dernières m'attirant tout particulièrement) sont plutôt bien foutues. Le livre, en outre, est assez joli, pas trop coquillé (le gros « Tout à un prix » de la quatrième de couverture n’en est peut-être que plus fâcheux), émaillé de nouvelles bourrines mais rigolotes…

 

Ça aurait pu être bien.

 

Ça aurait dû être bien…

 

Mais c’est totalement absurde. Je ne comprends pas comment on peut jouer et, bon sang, prendre du plaisir, avec un système pareil. Moi, en tout cas, je n'y parviendrai pas. Hop, forfait...

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CR "Eclipse Phase" (4) : Prises de contact et enquêtes

Publié le par Nébal

CR "Eclipse Phase" (4) : Prises de contact et enquêtes

Après une longue pause, reprise de la campagne d’Eclipse Phase (épisode précédent ici, première session ici ; Washak n’était pas présent). Un scénario sans « action » au sens où on l’entend habituellement, centré sur le social, les réseaux, la politique et l’enquête. Je ne vais pas revenir ici sur le détail des actions longues initiées par les PJ pour ce faire (veille sur les réseaux, prise de contact et séduction des activistes, etc.).

 

John Doe, avec l’aide d’Amrita Shah, établit un réseau privé pour faciliter le partage d’informations entre les PJ. Il commence en outre à s’équiper de divers logiciels de pointe (Exploit en premier lieu) afin de mener plus efficacement des actions de subversion informatique à même de les assister dans leurs enquêtes (et va très vite s’intéresser notamment à l’activité du Dr. Mindfuck).

 

Adán et Natalia vont s’entretenir avec le chef de la sécurité de Terminus les étoiles, Kalbir Singh, principalement en raison des inquiétudes de ce dernier à propos des Égarés (Adán l’assurant au passage qu’il ne causera aucun problème). Ils discutent du Futura assassiné il y a une dizaine de jours de cela. Sa pile corticale avait été extraite. Le morphe, irrécupérable, a été abandonné. Quand les PJ interrogent Singh sur d’éventuels liens avec le Dr. Mindfuck, le chef de la sécurité ne peut masquer une certaine gêne. En gagnant sa confiance, ils apprennent qu’il y a eu d’autres meurtres inexpliqués (cinq) depuis que l’essaim a franchi la Ceinture principale (piles corticales également extraites à chaque fois, même s’il n’y a pas, en dehors de cela, de procédé récurrent), et que si rien n’associait le Futura, absolument inconnu, à qui que ce soit, ces cinq autres victimes ont par contre pu être reliées entre elles du fait de leurs relations notoires avec le psychochirurgien. Singh ne sait pas vraiment comment gérer tout cela, et donne leur bénédiction aux PJ pour en apprendre davantage, tant qu’ils se tiennent à carreau.

 

Pendant ce temps, Shadul et Callisto Hawke vont justement voir le Dr. Mindfuck, plus perché que jamais et rendu très confus par sa pratique de la psychochirurgie récréative, à bord d’Abstinence Only. Shadul rentre habilement dans son jeu, et c’est l’occasion de « débattre », autant que faire se peut dans son état, des conceptions politiques du psychochirurgien, farouchement attaché à la démocratie directe et très hostile aux hiérarchies informelles – même s’il peine à justifier rationnellement son engagement en faveur de la provocation à venir contre la Junte jovienne, au-delà des seuls principes. Son ami Hubertus Khan est également évoqué : le citoyen de Hyoden sur Callisto est clairement venu à bord de l’essaim pour chercher des alliés pour sa colonie, notamment auprès de la Pluralité titanienne ; ça ne semble pas vraiment avoir porté ses fruits, et il compte retourner sur Callisto pour être avec son peuple face à toute éventualité. On parle également de la psychochirurgie, et de son utilité éventuelle pour traiter Adán/Buck (qui, plus tard, quand on évoque la possibilité de demander au moins un examen en ce sens, se montre sans surprise très hostile à cette idée…). Au-delà est évoquée la « Génération perdue », ce qui semble perturber quelque peu le docteur, sans que l’on puisse dire exactement pourquoi (lui pas davantage, d’ailleurs).

 

Tout cela débouchera sur une enquête concernant le passé du docteur ; il n’en ressort pas grand-chose, en dehors de l’évocation de l’activité terrestre de Boris Simic, qui semble avoir rejoint l’essaim immédiatement après la Chute et ne pas l’avoir quitté depuis. Plus tard, quand on s’intéressera en outre à son activité politique à bord de l’essaim, notamment en faveur du passage par le puits gravitationnel de Jupiter, on pourra aisément deviner que c’est Hubertus Khan qui agit en sous-main.

 

Dans l’après-midi, alors qu’Adán erre çà et là dans l’essaim, aux aguets, il remarque Lucia Sotomayor, qui est montée elle aussi à bord de l’essaim après le massacre des exhumains, ce qui ne manque pas de l’inquiéter. Sotomayor n’a fait aucun effort pour dissimuler sa présence, ainsi que les recherches de John Doe le confirment bientôt (sa cabine est identifiée) ; mais Adán ne parvient pas à la pister bien longtemps…

 

Le soir, Callisto Hawke a rendez-vous avec Hubertus Khan. Si quelques mots sont échangés à propos de la montée en puissance d’Arcas, sa némésis, et de ses rapports avec l’amiral jovien Alex Pournelle, expansionniste fervent (dont on avait pu déterminer par ailleurs les liens avec les extrémistes de la Lance de Longinus), ainsi qu’à propos de l’échec global de la tentative de Khan pour trouver des alliés lors de son séjour à bord de l’essaim, l’écumeuse se montre vite très cash, pour ne pas dire insultante, et le patriote de Hyoden se ferme bientôt, la mettant dehors en lui reprochant son égoïsme.

 

Le reste de la soirée, de manière générale, se passe à faire la fête et à socialiser…

 

Le lendemain, d’autres personnalités de l’essaim sont également approchées. Natalia s’entretient avec l’ingénieur Lena Andropov, qui ne s’intéresse pas vraiment à la politique ; de même pour le styliste néo-avien François Leclerc, avec lequel discute Shadul.

 

La rencontre avec Alice Chu, leader informel d’Eat-Drink-Fuck et par voie de conséquence de Terminus les étoiles, est un peu plus constructive : l’écumeuse, assez abattue, évoque les pratiques politiques de l’essaim, et son statut de leader en temps normal, qu’elle n’assume pas vraiment, sans se voiler la face pour autant quant à son prestige et son autorité. L’idée de provoquer la Junte jovienne l’inquiète énormément, et elle ne cache pas faire tout son possible pour éviter que cela ne dégénère, même si ses options sont limitées : elle cherche bien sûr à dissuader l’essaim de procéder ainsi mais doute de parvenir à quoi que ce soit du fait de la campagne menée contre elle par le Dr. Mindfuck, plus habile et convaincant que d’habitude ; surtout, elle dit entretenir quelques contacts tant avec le Consortium Planétaire qu’avec certains éléments parmi les plus modérés – la faction déterministe, essentiellement – de la Junte jovienne.

 

Le Philosophe apparaît en RA à John Doe, et lui reproche de ne toujours pas avoir consulté le fichier qu’il lui avait envoyé…

 

Plus tard, Adán ressent une intrusion télépathique dans son crâne, et une Futura de type arabe (différente de l’Égaré qu’il avait déjà croisé à bord) lui apparaît comme en RA ; elle semble vouloir entrer en communication psychique avec lui, mais ses paroles ne passent pas, et le contact s’interrompt abruptement, pour une cause inconnue mais probablement extérieure. L’expérience s’avère très stressante pour Adán, pour ces deux raisons, et la personnalité de Buck ressurgit… Buck, après s’être renseigné via sa muse sur ce qui s’est passé en son absence, se rend sans dire un mot à quiconque dans la cabine de Lucia Sotomayor, qu’il agresse violemment. Sotomayor lance une alerte, et des écumeurs surgissent pour maîtriser Buck et l’enfermer dans une cabine le temps qu’il se calme. Singh blâme les PJ, et notamment Callisto Hawke qui les a introduits dans l’essaim, pour ce comportement déviant à mille lieues des promesses d’Adán de rester sage, et confisque ses armes. Dans sa cabine, Buck connaît une nouvelle intrusion psychique, sans comprendre ce qui se passe ; ses émotions sont manipulées afin de le calmer, mais il n’y a pas cette fois de tentative de contact.

 

Le soir, après avoir enfin pénétré le réseau du Dr. Mindfuck, mais aussi mis en place une surveillance via un logiciel de pistage et de reconnaissance faciale sur Lucia Sotomayor et Buck, puis, tant qu’à faire, le Dr. Mindfuck et Hubertus Khan, John Doe ouvre (enfin !) le fichier que lui avait envoyé le Philosophe à la fin de la précédente session. Il s’agit d’un rapport (avec de nombreuses pièces jointes, mails, vidéos, LX, etc.) de la sécurité interne de Cognite sur les activités de Ronald Dufour : celui-ci avait été contacté, avec un très grand luxe de précautions (mais pas suffisant…), par un organisme se présentant comme la « Fondation Singularité », le félicitant pour son travail sur les IA germes ; le tout est extrêmement technique, et il est difficile d’y comprendre grand-chose en l’état, mais il y a eu, après un temps d’hésitation, un échange suivi de correspondance entre Dufour et la Fondation, évoquant notamment les recherches sur des IA germes appelées « Prométhéens », et faisant mention – peu de temps avant la Chute, ou plus exactement la date de la mission d’enlèvement simulée dans le premier scénario – du réseau américain TITAN. La vidéo la plus récente du fichier montre Dufour se faire enlever par un groupe inconnu, dans des circonstances qui rappellent ce qu’ont fait les PJ (mais ce ne sont pas eux qui apparaissent à l’écran).

 

À suivre…

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"De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien", de Francis Valéry

Publié le par Nébal

"De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien", de Francis Valéry

VALÉRY (Francis), De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien, préface de Marc Attalah, Chambéry, ActuSF – Maison d’Ailleurs, coll. Les Collections de la Maison d’Ailleurs, 2014, 92 p.

 

Certes, je ne peux hélas pas, vu le rythme de parution, lire tout ce qui se publie sur H.P. Lovecraft (ni sur J.R.R. Tolkien, bien sûr, mais c’est que je ne me suis pas encore trop posé la question, même si j’ai bien envie d’approfondir un peu). Ce tout petit livre publié par les éditions ActuSF dans leur collection consacrée à la Maison d’Ailleurs, à l’occasion de l’exposition « Alphabrick » (et parallèlement à un deuxième fascicule consacré pour sa part à l’univers étendu de Star Wars), avait néanmoins pour lui d’être aisément accessible (et on a bien voulu m’en donner un service de presse, merci), aussi pouvais-je difficilement passer à côté.

 

D’autant que ce titre, en dépit de sa maladresse (il n’est bien évidemment pas question de « chronologie » allant de H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien, ce qui serait absurde), aiguisait quelque peu ma curiosité : l’idée de dresser un parallèle (car on ne peut pas faire plus, donc) entre ces deux auteurs phares de la culture populaire qui n’ont connu véritablement le succès que dans les années 1960 (et donc à titre posthume pour HPL, bien sûr) mais ont dès lors suscité un engouement transmédial comparable, me paraissait plutôt intéressante et bien vue. Hélas… mais ne mettons pas la charrue avant les shoggoths (ou les trolls, pour ce que ça change).

 

Trois choses frappent d’emblée. D’abord, la couverture, qui, selon l’usage de la collection, se veut sobre, mais est tristement moche (et dans le cas présent on aurait tout naturellement envie de dire « indicible », comme, on me l’a fait remarquer, une maladroite tentative de représenter de manière euclidienne une horreur toute non-euclidienne). Ensuite, l’iconographie (en couleurs), sélectionnée par Frédéric Jaccaud, et abondante à défaut d’être toujours très pertinente (n’en doutons pas néanmoins, et autant le dire de suite, c’est indéniablement le principal atout – et même le seul – de cette petite chose pleine de vide…). Enfin, l’extrême brièveté de « l’essai » en lui-même : sur ces 92 pages seulement, près des deux tiers sont consacrées à l’iconographie ; on ne compte en effet qu’une trentaine de pages de texte, ce qui est vraiment, vraiment peu…

 

Beaucoup trop peu. Les trois chapitres de ce fascicule se consacrent en effet uniquement, peu ou prou, à l’histoire éditoriale (très succincte…) des œuvres de H.P. Lovecraft puis de J.R.R. Tolkien (sans vraiment établir de comparaison pertinente, c’est totalement indépendant), avant de chercher (maladroitement) des prédécesseurs et successeurs dans cette optique transmédiale (type Sherlock Holmes, Tarzan ou Star Trek). C’est déjà une chose que l’on peut regretter... Certes, il n’est pas bien grave que les amateurs de biographie ne trouvent guère ici à se mettre grand-chose sous la dent, ils ont amplement de quoi se satisfaire ailleurs (mais il n’y a pas pour autant le minimum syndical). On regrettera par contre très fortement l’absence quasi totale d’analyse : ces trois « essais » séparés ne méritent guère cette désignation (sauf, à l’extrême limite, le dernier, le plus court, et seulement pour partie…) dans la mesure où ils sont purement factuels. Alors, en gros, on a des listes de parution, en VO et en français, avec des tirages et des ventes, et c’est à peu près tout… Trois mots pour conclure à chaque fois sur le portage de ces univers, « Mythe de Cthulhu » et Terre du Milieu, sur d’autres médias (cinéma, jeu de rôle, etc.), et hop ! c’est déjà fini. Bref (si j’ose dire…), ces quelques trente pages de texte, outre qu’elles ne sont vraiment pas assez nombreuses pour constituer une publication honnête (à 7,30 €, tout de même), sont pleines de vide.

 

D’autant que même le double sujet de l’histoire éditoriale et des « adaptations » diverses et variées est horriblement mal traité : ces « listes », dans les deux cas, sont en effet extrêmement lacunaires, procédant le plus souvent (mais tout particulièrement dans le cas du pauvre Lovecraft, ce qui n’étonnera personne au vu du rythme de publication pour le moins différent des deux auteurs envisagés), d’une sélection arbitraire vraiment mal venue, et qui, surtout, ne fait pas la part des choses : ainsi, parler des publications d’HPL dans le cadre du « journalisme amateur » (je crois que l’expression n’apparaît même pas…), c’est bien joli, mais sans étudier un minimum en quoi consiste ce phénomène, ni même le définir, on en arrive à des absurdités ; les publications en pulp elles aussi sont traitées de manière vraiment trop succincte pour que l’on puisse en tirer quoi que ce soit ; mais le pire est sans doute d'envisager tout cela sur le même plan ! Ce caractère lacunaire est déjà fâcheusement préjudiciable à « l’intérêt » (j’ai du mal à employer ce terme…) de ce fascicule. Et comme, en outre, il se montre en plus d’une occasion pour le moins approximatif…

 

Bref : tout cela est parfaitement inepte. Le lecteur qui connaît un tant soit peu la matière n’apprendra rien, au mieux, voire haussera de temps à autre le sourcil à la lecture expédiée de cette brochure. Le débutant sera quant à lui lâché sans la moindre préparation dans des listes qui ne veulent rien dire en elles-mêmes, et qui ne lui donneront sans doute guère envie d’approfondir. L’un comme l’autre, enfin, ne pourront pas tirer le moindre enseignement de ces « essais » qui n’en sont pas, qu’il s’agisse de s’intéresser spécifiquement à l’œuvre des deux auteurs, de tenter de dresser des passerelles entre ces productions singulières, ou d’envisager le phénomène pourtant sacrément intéressant a priori des « univers étendus » (à peine pourra-t-on noter l’affirmation finale, en rien étayée, selon laquelle cela n’a rien à voir ou si peu avec le marketing ; prendre le contre-pied de la vision critique globalement répandue à ce sujet aurait pu être intéressant, mais, bordel, on ne peut pas se contenter de balancer la chose comme ça, un minimum, rien qu’un minimum, d’argumentation s’impose, bon sang !).

 

Du vide. Absolument sans intérêt pour qui que ce soit. Passez votre chemin, vous avez bien d’autres choses à lire sur les sujets maltraités ici par Francis Valéry.

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"Le Monde merveilleux du caca", de Terry Pratchett (abandon)

Publié le par Nébal

"Le Monde merveilleux du caca", de Terry Pratchett (abandon)

PRATCHETT (Terry) [avec le concours de Bernard & Isobel Pearson], Le Monde merveilleux du caca, [The World of Poo], traduit de l’anglais par Patrick Couton, illustré par Peter Dennis, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2012] 2013, 122 p.

 

(Abandon à la page 52.)

 

Ce titre fait peur, hein ?

 

Oui…

 

Je connais un libraire qui a persiflé quand je lui ai acheté la chose. Mais bon.

 

Terry Pratchett, enfin, plus-ou-moins Terry Pratchett, le pauvre homme étant de manière générale bien diminué et ayant en outre été assisté ici par Bernard et Isobel Pearson, entend ici faire découvrir au lecteur amateur du Disque-Monde l’œuvre singulière de Mlle Félicité Bidel. Cet écrivain jeunesse adulé par les mioches d’Ankh-Morpork et d’ailleurs, et en premier lieu le petit Sam, le fils du commissaire Vimaire, pour ses délicieux livres traitant de caca, de pipi et de crottes de nez, a fait une apparition (pas vraiment remarquée) dans le très mauvais Coup de tabac, et ce Monde merveilleux du caca a été publié en français en même temps que le susdit roman. Et il a plutôt de la gueule, on peut pas dire le contraire… Relié, abondamment illustré (par Peter Dennis), ce tout petit livre trouverait aisément sa place dans toute bibliothèque respectable, n’était son titre, son sujet et son écriture.

 

Car tout, ici, en dehors de l’aspect général du bousin, est CACA.

 

Je ne suis pas psy, et je n’ai jamais compris la fascination des gosses pour le caca. Ils n’ont semble-t-il que ce mot à la bouche (ou pipi, éventuellement), quand ce n’est pas la chose elle-même qu’ils dégustent, ces petits cons. Oh, je sais bien, je suis passé par là comme tout le monde… Mais peu importe. La veille encore du jour où j’ai entamé (et bientôt abandonné, en dépit de sa brièveté) la lecture de ce petit ouvrage, j’ai croisé un gamin qui braillait à qui voulait l’entendre que le Père Noël lui avait apporté du CACA ! DU CACA ! Ce qui m’a mis en condition, sans doute.

 

Bon, il y a avait un acte préparatoire disque-mondien, néanmoins : la lecture préalable de Coup de tabac. J’avais eu l’occasion de dire dans mon compte rendu à quel point ce roman n’était pas drôle, caractère accentué par son étonnante vulgarité, fort peu à propos, et passant notamment par la scatologie. La scatologie la plus gênante dans ce navet était celle qui intervenait en dehors de toute référence, pouvant vaguement la justifier, au petit Sam et à Mlle Félicité Bidel, certes… Mais quand même : ça m’avait saoulé.

 

On peut se demander pourquoi, hein ? C’est la nature, tout ça… Et c’est bien, semble-t-il, le propos de Mlle Félicité Bidel, et au-delà sans doute de plus-ou-moins Terry Pratchett.

 

J’avais peur, oui, mais je me suis dit qu’après la lecture de Sade. Attaquer le soleil, qui faisait étonnamment l’impasse sur le goût prononcé du marquis pour le bon caca bien chaud, cette variante sur la pire (mais non, la meilleure !) des littératures enfantines s’imposait. Et j’ai donc tenté la chose, en dépit de mes nombreuses préventions.

 

Geoffroy est un gamin (ce qui suffit, oui, à le rendre répugnant). Ce petit con va passer des vacances auprès de sa grand-mère à Ankh-Morpork. Peu de temps après son arrivée, il se fait chier dessus par un pigeon, ah ah ah c’est rigolo (on l'a encore constaté récemment quand le président de la République a subi un attentat excrémentiel lors de la digne marche républicaine en hommage à Charlie Hebdo, après tout). Geoffroy tombe alors sur un jardinier débile qui lui dit que ça porte chance, chouette alors (Hollande approuve en regardant sa cote de popularité). Et puis il a l’occasion de faire lui-même caca (je parle bien évidemment ici de Geoffroy, pas de François Hollande : un président de la République, c'est comme une jolie femme, ça ne fait JAMAIS caca), et de s’interroger sur la multiplicité de formes des cacas d’animaux (avec plein de – pénibles – notes de bas de page qui jouent la carte de la science « amusante », mettant ainsi en valeur les vertus pédagogiques supposées de l’œuvre de Mlle Félicité Bidel comme de la littérature enfantine dont elle s’inspire). Il décide alors – avec la bénédiction des adultes du coin, le jardinier débile en premier lieu (je ne crois pas que François Hollande se soit prononcé) – d’entamer une collection de tous les cacas du monde (CACA !), afin d’ouvrir un musée du caca (DU CACA !), comptant bien devenir le spécialiste disque-mondial du caca (CACAAAAAAAAAAAAA !!! C’était déjà, dans Coup de tabac, ce que faisait le petit Sam, grosso merdo, ça se répète…). Il part ainsi en quête de caca (CACA CACA CACA) dans Ankh-Morpork, rencontre par exemple un gamin qui ramasse du caca de chien (CACA DE CHIEN !) pour Henri Roi, personnage (hélas) de plus en plus récurrent du cycle et qui illustre bien cette veine scato, et je ne peux pas vous en dire plus, car j’ai lâché l’affaire très vite.

 

Je ne comprends pas, en effet, l’intérêt du machin. Je ne comprends même pas à qui, au juste, il est destiné (si ce n’est au gogo-lecteur dans mon genre, toujours prêt à débourser quand il voit écrit « Disque-Monde » quelque part). Ce n’est ni drôle ni malin ni pertinent. Et, en outre, du moins pour ce que j’en ai lu, ça ne tire absolument pas parti du Disque-Monde : désolé, mais je ne crois pas qu’il suffise d’écrire « Ankh-Morpork » ici et (encore moins) « Henri Roi » là pour faire un bouquin du Disque-Monde. Ça pourrait en fait se passer n’importe où. J’imagine qu’on pourrait y voir un atout, universalité de la sagesse pratchettienne, tout ça, mais pas moi, en l’espèce en tout cas ; j'ai trouvé que ça tenait peu ou prou de l'escroquerie.

 

Mais je l'ai pas fini, hein, donc.

 

...

 

Avant de rédiger ce compte rendu d’abandon, d'ailleurs, j’ai par curiosité malsaine parcouru quelques avis de lecteurs sur Babelio ou des trucs du genre. Les gens…

 

Les gens ont aimé.

 

Ont trouvé ça délicieux.

 

Et drôle.

 

D’aucuns disent même avoir lu ce Monde merveilleux du caca des dizaines de fois.

 

Je ne comprends pas les gens.

 

J’ai eu un peu honte d’abandonner lâchement à la page 52 seulement (c’est-à-dire tout de même près de la moitié de ce très, très court bouquin), mais n’y voyant absolument aucun intérêt, après quelques hésitations, je me suis résolu à balancer la chose (pas aux chiottes, ça rentrait pas, et puis le livre est joli). Parce que – oui, je suis bien évidemment obligé de conclure ainsi –, pour ce que j’en ai lu, Le Monde merveilleux du caca, c’est vraiment, mais alors vraiment, de la merde.

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"Sade. Attaquer le soleil", d'Annie Le Brun

Publié le par Nébal

"Sade. Attaquer le soleil", d'Annie Le Brun

LE BRUN (Annie), Sade. Attaquer le soleil, préface de Guy Cogeval, Paris, Musée d’Orsay / Gallimard, 2014, 333 p.

 

Drôle d’idée a priori, de la part du Musée d’Orsay, que de consacrer une exposition (du 14 octobre 2014 au 25 janvier 2015, dépêchez-vous) à l’œuvre du marquis de Sade, sous ce titre cinglant emprunté aux Cent Vingt Journées de Sodome : « Combien de fois, sacredieu, n'ai-je pas désiré qu'on pût attaquer le soleil, en priver l'univers, ou s'en servir pour embraser le monde ? » Idée excellente, cependant, on n’en doutera guère. Car si l’influence de Sade sur les lettres du XIXe siècle est bien documentée, quand bien même clandestine (Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Apollinaire…), on peut sans doute aussi la déceler dans les arts graphiques, plus ou moins avouée, ou dont l’évolution témoigne en tout cas de préoccupations semblables, et en premier lieu celle, ô combien ambitieuse et centrale dans tout ce projet, de réprésenter l’irreprésentable. Car c’est bien là, sans doute, la singularité première de l’œuvre du « Divin Marquis », qui lui donne toute sa force : cette outrance, cette passion de l’excès, qui en fait un tournant définitif ; indubitablement, il y a un avant et un après Sade.

 

L’exposition permet toutefois de replacer cette œuvre dans son contexte : il ne s’agit pas seulement de rapporter l’influence directe de l’œuvre blasphématoire du Donatien dans des œuvres ultérieures, on jettera aussi un œil (et même deux) à des productions antérieures ou contemporaines. Plus ou moins artistiques, d’ailleurs – voyez toutes ces planches d’anatomie, ou ces écorchés qui ne bénéficient pas tous loin de là de l’indécente et fascinante mise en scène d’un Fragonard… Après les œuvres hagiographiques ou apocalyptiques des temps antérieurs (j’ai toujours eu un goût prononcé pour ces dernières, leur démesure et leur goût du détail…), sans doute, effectivement, peut-on dresser des parentés à l’époque troublée où vécut le marquis : les représentations grivoises les plus excessives, en cette ère révolutionnaire, connaissent un envol sans précédent, par exemple – on dépasse de très loin les libelles libertins antérieurs ; on peut citer de même cet engouement de la peinture d’alors pour la représentation de « catastrophes » ; et puis, bien sûr, il y a Goya, dont l’œuvre puissante semble émaner d’un esprit frère…

 

Peu importe, à vrai dire, que Goya ait ou non lu Sade. Et il en va de même pour certains grands noms de la peinture qui vont émerveiller le XIXe siècle ; difficile, en effet, de ne pas sentir vibrer un projet comparable dans le « grand tableau français » qu’est Le Radeau de la Méduse de Géricault (une des rares œuvres picturales à m’avoir authentiquement bouleversé, si je peux placer deux mots me concernant : quand je l’ai vu pour la première fois au Louvre, tout gamin, j’ai ressenti une fascination tenant peu ou prou du syndrome de Stendhal…). Et, quand on voit certaines œuvres de Delacroix – La Mort de Sardanapale au premier chef – on ne peut que retrouver l’ombre tenace du marquis… de même pour d’autres grands peintres d’alors, tel Ingres, ou tous ceux qui, comme Félicien Rops dans une pièce magistrale, ont joué du thème si prégnant alors, bien au-delà du seul Flaubert, de La Tentation de saint Antoine. Et quand représenter l’irreprésentable devient une préoccupation naturaliste, avec toute sa charge de provocation, on ne peut que penser à L’Origine du monde de Courbet…

 

Si le XIXe siècle pictural louvoie autour de Sade sans pour autant, le plus souvent du moins, afficher clairement cette influence définitive, il n’en va pas de même du XXe. Après Apollinaire, les surréalistes, notamment, ont revendiqué Sade comme un des leurs, et l’influence ouverte s’est révélée encore au-delà. Et on trouve, dans cette production plus moderne, bien des merveilles également, où dominent peut-être cependant, à mes yeux naïfs en tout cas, les noms de Man Ray (que je connais mal, mais qui me saisit à chaque fois d’une manière impressionnante) ou encore Marcel Duchamp.

 

Je ne vous le cacherai pas – et sans doute les lignes qui précèdent en témoignent-elles déjà… –, je suis une pine en histoire de l’art. Je ne suis que rarement enthousiasmé par les arts picturaux, et, surtout, je n’y connais à peu près rien… ce qui ne me facilite pas exactement la tâche ici. Mais peu importe : ce catalogue grandiose fascine à tout bout de champ, et, si je ne peux pas prétendre accrocher à tout ce qui y figure, l’impression d’ensemble est favorable, c’est rien de le dire, même pour un béotien dans mon genre.

 

Prévenons toutefois les âmes sensibles et chastes, même s’il n’y a bien entendu pas lieu de s’en étonner : l’ambition affichée de représenter l’irreprésentable, ce goût de l’infini du désir, le matérialisme outrancier du marquis, ne peuvent que déboucher sur la pornographie, même si l’ensemble ne force pas le trait à cet égard. Phallus géants et vulves béantes abondent dans ces pages, frémissant d’excitation à l’union sauvage des corps, quand bien même magnifiée par l’art (pas toujours, ceci dit…). La violence ne manque pas non plus à l’appel, même si elle est sans doute le plus souvent moins démesurée que sous la plume de Sade, en dehors de quelques épouvantables et sublimes scènes de cannibalisme, ou plus encore de martyres témoignant d’un goût délicieusement pervers de la souffrance et de l’atroce.

 

Et puis il y a cette impression définitive de liberté. A-t-on finalement connu œuvre plus libre que celle de cet homme qui a passé la majeure partie de sa vie enfermé, dans les geôles et les asiles de trois régimes successifs ? Sade a toujours été libre. Trop libre pour beaucoup… « Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres », sentence célèbre que reprend la quatrième de couverture. C’est aussi – surtout ? – cela que l’on peut révérer chez Sade, et chez les artistes qui l’ont suivi, qu’ils s’en revendiquent expressément ou non : l’art, sous leur plume ou leur pinceau, refusera toute limite ; il osera balayer toutes les barrières imposées par la « décence », le « bon goût »… et la foi. Je ne vais pas prétendre le contraire : au vu des événements de ces derniers jours, cette idée de « représenter l’irreprésentable », a fortiori dans l’optique blasphématoire, vigoureusement matérialiste et athée du marquis, résonne douloureusement… De même le blâme des idées ou de leur expression, qu’il soit religieux ou républicain d’ailleurs. Et l’on se prend dès lors à rêver de cette cellule de la Bastille où Sade a rédigé Les Cent Vingt Journées de Sodome, et des cachots de Silling qui lui répondent, et à voir dans ces souterrains gothiques à la manière du « roman noir » d’alors l’expression la plus souveraine, tranchante et définitive d’un désir de liberté que les murs comme les condamnations ne sauraient réprimer.

 

Tout cela, Annie Le Brun, grande spécialiste de Sade (j’avoue, honte sur moi, ne pas avoir lu ses autres essais, pourtant essentiels…), l’exprime bien mieux que moi de sa plume subtile. Entre histoire des lettres, histoire de l’art et philosophie, son exposé vibrant d’enthousiasme comme d’érudition, toujours juste et pertinent, saisit le lecteur et l’emporte avec une adresse à la hauteur des magistrales représentations qui ornent les pages de ce beau livre.

 

Je ne suis guère amateur de livres d’art en temps normal, mais ce Sade. Attaquer le soleil m’a amplement convaincu. Superbe et juste de bout en bout, il a quelque chose de plus que jamais salutaire.

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"Coup de tabac", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

"Coup de tabac", de Terry Pratchett

PRATCHETT (Terry), Coup de tabac, [Snuff], traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2011] 2012, 478 p.

 

On retourne donc aux romans des « Annales du Disque-Monde » avec ce Coup de tabac qui s’inscrit dans le cycle intérieur du Guet. Les personnages récurrents du Guet des Orfèvres ne sont pas mes préférés des « Annales » (je crois que j’ai un faible pour les sorcières de Lancre), mais j’aime généralement bien retrouver la route du commissaire Vimaire et de ses agents, même (surtout ?) Chicard Chique.

 

Mais, dans ce volume-ci, on ne va guère arpenter les rues nauséabondes d’Ankh-Morpork. En effet, Vimaire y est contraint par sa fascinante épouse dame Sybil Ramkin (avec peut-être un coup de pouce du Patricien Vétérini) à faire une chose parfaitement ignoble : prendre des vacances à la campagne. Le duc d’Ankh-Morpork se rend donc dans l’arrière-pays, dans la propriété des Ramkin, pour y jouer bien malgré lui au hobereau, avec sa femme et leur fils le petit Sam, obsédé comme de juste par le caca, obsession qui se trouve renforcée par la rencontre de l’auteur jeunesse mademoiselle Félicité Bidel (voir Le Monde merveilleux du caca, que je lis prochainement, et j’en ai des frissons d’appréhension…).

 

C’est horrible, la campagne. Pire que la ville. Et les gens y adoptent des comportements déconcertants, des roturiers confits d’admiration pour leurs bons maîtres aux infects nobliaux des environs, qui ne cessent de donner des bals pour tenter désespérément de marier leurs filles ingénues. Vimaire, bien évidemment, supporte très mal tout cela, lui qui n’est un aristo que bien malgré lui. Et il ne rêve que d’une chose : que du boulot lui tombe dessus, tant qu’à faire en provenance d’Ankh-Morpork histoire d’écourter ses congés.

 

Mais la campagne aussi connaît son lot de crimes. Les gens d’ici ont bien des choses à cacher, et certains puent la culpabilité. Assisté par son valet plein de ressources Villequin, Vimaire va ainsi soulever un lièvre, une sombre histoire impliquant des gobelins, ces méprisables vermines qui passent leur temps à voler les poules et à manger leurs propres enfants, rendez-vous compte ma bonne dame. Et on n’apprécie guère de voir Vimaire remuer ainsi la merde ; à tel point que quand le forgeron Jethro disparaît, dont on savait qu’il avait une dent contre les aristos en général et le duc d’Ankh-Morpork en particulier, on s’empresse de saisir l’occasion de mettre le commissaire en état d’arrestation… Enfin, d’essayer, du moins.

 

Coup de tabac est donc une sorte de polar rural qui fait intervenir une thématique chère à l’auteur, et déjà abondamment traitée dans des volumes précédents : le racisme. Cette fois, il porte donc sur les gobelins, ces étranges petites créatures barbares en apparence, mais peut-être pas tant que ça au fond, forcément. Pratchett avait déjà donné (avec les nains, les trolls, etc.), et se répète du coup un poil ici, même si les chapitres faisant intervenir les gobelins figurent parmi les meilleurs de Coup de tabac.

 

Ou les moins mauvais… En effet, n’y allons pas par quatre chemins, ce trente-quatrième (!) livre des « Annales du Disque-Monde » est probablement le moins bon (pour rester poli) qu’il m’a été donné de lire jusqu’à présent. Outre que Pratchett se répète, deux choses essentiellement m’ont gêné dans cet épisode raté.

 

Tout d’abord, l’humour. C’est quand même un trait fondamental du cycle de « fantasy burlesque », même si on aurait bien tort de le limiter à cela. L’humour n’a jusqu’à présent jamais empêché Terry Pratchett de parler de choses sérieuses, et il l’a parfois fort bien fait (le meilleur exemple étant probablement à mon sens l’excellent Les Petits Dieux, mon volume préféré des « Annales », aussi drôle qu’adroit et intelligent). Il a pu le mettre parfois un peu de côté, sans le remiser totalement. Mais ici, ça ne marche tout simplement pas… Or on sent que Pratchett a voulu être drôle dans Coup de tabac : simplement, ça tombe systématiquement à plat. Il y a des gags (des pseudo-gags…) à la pelle, mais ils ne font pas rire, pas même sourire, jamais (le pompon, c'est sans doute les notes de bas de page, toutes plus inutiles les unes que les autres). C’en est même assez désespérant. C’est du Pratchett tellement mauvais qu’on a l’impression d’un auteur à bout de souffle contraint à se parodier lui-même, et qui ne parvient plus à livrer qu’un pâle ersatz de ce qu’il avait si bien réussi auparavant, à peine digne des tâcherons qui se réclament de lui, généralement encore moins drôles qu’une blague Carambar. On ne rit pas, non ; et on s’inquiète même pour la suite des opérations, craignant que Pratchett ait perdu une fois pour toutes son talent… Le pire étant probablement que, pour tenter vainement de faire rire, Pratchett a régulièrement recours ici à des artifices qui me paraissent peu dignes des « Annales », en tout cas sous cette forme : la scatologie (pas seulement dans les passages consacrés au Petit Sam et à Félicité Bidel, d’ailleurs ; à vrai dire, Pratchett en use peu ou prou dès la première page, consacrée aux rites des gobelins…) et la grivoiserie beauf, qui donnent une impression de bien triste grossièreté à laquelle l’auteur ne nous avait guère habitué jusqu’à présent…

 

Et puis le roman est tout simplement mal conçu. Il tire atrocement à la ligne pendant un bon moment (il faut attendre près de la moitié du livre avant que la trame ne se mette véritablement en place, et c’est un calvaire que d’arriver jusque-là), use d’expédients faciles et de procédés éculés dès lors, avant de s’achever dans la précipitation, Pratchett ayant atteint et même sans doute dépassé son quota de signes. La fin est ainsi parfaitement bâclée, tandis que ce qui précède, à force de gags pas drôles et de péripéties inutiles ou téléphonées, plonge le lecteur fan dans l’embarras. À ce titre, les scènes qui s’éloignent de Vimaire, notamment pour revenir à Ankh-Morpork en coup de vent, sont généralement assez éloquentes, et pour le moins calamiteuses en plus d’être gratuites. De tout ce désastre, je ne sauve qu’un bref chapitre (en hors-champ, pourtant) sur les ruminations d’un ancien colonel de dragons quant à la noblesse rurale : c’est là, et seulement là, que l’on retrouve le vrai bon Pratchett. Quatre ou cinq pages sur près de 480…

 

N’ayons pas peur des mots : Coup de tabac est affligeant. Le plus mauvais tome des « Annales » à ce jour, raté de bout en bout. J’ai plus d’une fois hésité à l’abandonner en cours de route, ne poursuivant que par un automatisme gêné de petit fan à la peine… J’espère que Déraillé (un roman qui se situe dans l’optique plus « moderniste » du Disque-Monde, que j’ai plutôt appréciée jusqu’à présent) saura relever le niveau ; sinon, je pourrais bien être contraint d’arrêter les frais avec cette série, qui m’a pourtant procuré tant d’heures de lecture enthousiaste…

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Top 10 lectures 2014

Publié le par Nébal

Et si je faisais à mon tour le bilan de mes meilleures lectures de 2014 ? J'ai l'impression d'avoir peu lu en cette triste année... et, de toute évidence, je ne me suis guère intéressé à l'actualité. Bon... Voici quand même les dix titres qui m'ont le plus bluffé, ce qui inclut quelques relectures ; on s'en fout des genres, on s'en fout de la date de parution (il y a pas mal de vieux...). Hop, dans l'ordre de lecture :

- Un spécimen transparent, suivi de Voyage vers les étoiles, d’Akira Yoshimura
- Persistance de la vision, de John Varley
- Les Furies de Boras, d’Anders Fager
- Vermilion Sands, de J.G. Ballard (relecture)
- Je suis la reine, d’Anna Starobinets
- Des anges mineurs, d’Antoine Volodine
- Little Big Man, de Thomas Berger
- Le Silmarillion, de J.R.R. Tolkien (relecture)
- Victus, d'Albert Sanchez Piñol
- Intrabasses, de Jeff Noon

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