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Recherche pour “michon”

Je hais Pierre Michon !!!

Publié le par Nébal

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Pierre Michon.

 

Je hais cet homme.

 

Je le hais, je le hais, je le hais.

 

Contexte. Je l’ai découvert sur le tard et – comme beaucoup de monde j’imagine – à l’occasion de l’attribution du Grand Prix du Roman de l’Académie française à sa dernière œuvre, Les Onze (2008). Or, ce prix, je lui accorde une certaine confiance depuis qu’un certain patron m’a recommandé Court Serpent de Bernard du Boucheron, qui l’avait également obtenu ; autre atout, c’était très bref (comme Court Serpent, d’ailleurs) ; enfin, le sujet m’intéressait,  tout simplement.

 

Les Onze n’est pas un livre (on vous a menti !), Les Onze est un célèbre tableau exposé au Louvre, que tout le monde connaît (c’en est après tout la plus fameuse pièce !), et qui est dû au pinceau virtuose de François-Élie Corentin, « le Tiepolo de la Terreur ». Les Onze, ce sont les membres du Comité de salut public de l’an II : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur (oui, y’en a deux, c’est normal), Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Mais si l’on connaît relativement bien la biographie du peintre, qui occupe en gros la première partie du « roman », on ne sait pas qui fut le commanditaire du tableau, ni dans quelles conditions et pourquoi il a été réalisé.

 

Ce que Pierre Michon nous propose dans Les Onze, c’est donc une superbe leçon d’histoire de la Révolution française à-la-Michelet, le Jules s’incrustant d’ailleurs dans le « roman », et d’histoire de l’art fantasmée, autour d’un tableau magnifique qui n’a jamais existé. Et une investigation passionnante sur les motifs cachés de l’art, a fortiori quand la politique s’en mêle… mais un grand art est-il véritablement concevable sans politique ? Tout cela n’est donc pas si léger qu’on voudrait bien nous le faire croire, et ce malgré la brièveté du « roman » (137 pages ; cette brièveté est caractéristique de Michon, qui n’aime d’ailleurs guère le terme de « roman »… mais visiblement encore moins celui de « nouvelle », alors bon, on fait comment ?).

 

Mais ce qui frappe avant tout, pourtant, dans Les Onze, c’est la plume de Michon, une plume extraordinaire, virevoltante, extrêmement travaillée, baroque et ludique. Son texte donne irrésistiblement envie d’être lu à voix haute, avec son goût prononcé pour la scansion et pour les phrases longues… à l’extrême limite de la compréhension, parfois. C’est un peu maniériste, diraient les mauvaises langues, et on pourrait les comprendre ; pour ma part – mais peut-être dis-je des bêtises –, cette stylisation aux bornes de l’outrance, mêlée assez souvent d’un profond sentiment du « sacré » et du « divin » (quand bien même l’auteur se décrit, dans les Vies minuscules, comme « un athée mal convaincu », et l’on trouve en contrepartie tout un champ lexical opposé, de la boue, du vide, etc.), m’ont plus d’une fois fait penser à Joris-Karl Huysmans, goût du mot rare en moins : dans ma bouche, c’est un compliment ; mais je comprendrais très bien que cela ne passe pas pour tout le monde…

 

En tout cas, pour moi, ça a HORRIBLEment bien marché, ça a IGNOBLEment fonctionné, à tel point que c’en est un SCANDALE, à tel point que c’en est ÉCŒURANT.

 

Et voilà pourquoi je hais Pierre Michon. Cet homme écrit beaucoup trop bien. Ce n’est pas humain, d’écrire aussi bien. Ce n’est pas très gentil pour ses petits camarades en littérature. Ni pour ses pauvres lecteurs qui, de temps en temps, se verraient bien pousser des ailes de plumitifs, et là, PAF ! se voient durement ramenés à la triste réalité, à leur dure condition de rampants, de vermisseaux insignifiants.

 

Et tout ça, c’est de votre faute, monsieur Michon. Je ne vous félicite pas, non, non. Je vous déteste !

 

Et je vous aime… Oh, oui.

 

Du coup, après Les Onze, j’ai voulu poursuivre l’expérience. Et comme le monsieur – l’infâme – a le bon goût d’écrire bref (après le néanmoins excellent pavé de Mulisch, ça me faisait des vacances…), je me suis retrouvé à en prendre trois d’un coup, qui ont intégré mon étagère de chevet… et l’ont quittée presque aussitôt, tant je ressentais le besoin de prendre ma dose de Michon.

 

J’ai commencé par le vraiment très court La Grande Beune (1996). L’histoire est quasi abstraite, réduite à sa plus simple expression : un instituteur s’installe dans un petit village au fin fond de la Dordogne, non loin de Lascaux ; c’est notre narrateur, il a la vingtaine, et les hormones en ébullition. Là, dans ce monde presque troglodyte, hanté par le souvenir des hommes des cavernes, il nous parle de femmes : un peu de sa petite amie (à peine), un peu plus de l’aubergiste Hélène, « mère emblématique » nous dit la quatrième de couverture, et surtout d’Yvonne, son fantasme, celle qu’il épie avec toute la passion maladive et quelque peu malsaine d’un Humbert Humbert échappé de Lolita… pour, il est vrai, une proie plus « légitime ». Mais c’est bien de « proie » qu’il s’agit dans ce pays de chasseurs ; sauf que notre instituteur ne chasse pas vraiment, mais se contente d’observer, et de rêver. Violemment. Furieusement.

 

Et c’est superbement écrit, bien entendu. Moins passionnant que Les Onze – le thème en est moins saisissant, à mes yeux en tout cas –, mais d’une beauté certainement comparable, La Grande Beune (77 pages en poche…) se dévore, et frustre un peu. On en veut encore, du Michon.

 

Du Michon ! Du Michon ! Du Michon ! C’est que la plume de cet homme – ce sinistre personnage – a un aspect terriblement addictif pour ses pauvres victimes…

 

Aussi, troisième assaut avec Rimbaud le fils (1991). Notre auteur semble décidément amateur de biographies, réelles ou fantasmées. Ici, il s’attaque à (cliché) « l’homme aux semelles de vent », le désacralise et le re-sacralise, pour notre plus grand plaisir, et en tout cas pour le mien.

 

(Aparté nébalien : je hais la pouésie ; j’exècre les pouètes ; tous, sauf Rimbaud. Parce que Rimbaud était jeune. Parce que Rimbaud a écrit Une saison en enfer. Parce que Rimbaud a cessé d’écrire.)

 

Michon sur Rimbaud, donc. Une histoire de père absent (motif michonien par excellence, ça revient tout le temps). Et une succession de saynètes en biais, le personnage n’étant jamais envisagé frontalement, mais toujours par un intermédiaire : sa mère, Izambard, Banville, Verlaine, etc. La mère exceptée, une belle collection de médiocres, d’ailleurs : Michon n’est pas un tendre… Le style est à la hauteur du sujet – faut le faire, tout de même – et les passages grandioses abondent ; pour ma part, j’en retiendrais surtout deux : la fameuse photographie de Rimbaud (un exercice auquel Michon s’était livré également dans Corps du roi, m’a-t-on dit, sur une photographie de Beckett, plus précisément), et, en guise de conclusion, Rimbaud composant « la Saison ». C’est de toute beauté.

 

Et comme je suis quelqu’un de foncièrement logique, j’ai fini par où tout a commencé, c’est-à-dire par Vies minuscules (1984), la première publication de l’auteur, et la plus longue (250 pages en poche ; oui, c’est très relatif…). Un texte assez difficile à qualifier, d’ailleurs : autobiographie ? auto-fiction ? roman ? nouvelles ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans ces huit « vies » que nous rapporte l’auteur, qui tournent toutes autour de sa famille ou, de plus en plus, autour de lui, et se rappellent à sa mémoire au hasard d’une rencontre ou de la redécouverte d’un objet, ou en raison de la logique implacable du temps qui s’écoule. Un texte où Michon, une fois de plus, ne se montre guère tendre, mais surtout envers lui-même, cette fois. Et qui contient plus d’une merveille. Je relèverais pour ma part trois Vies minuscules particulièrement émouvantes : la « Vie d’Antoine Peluchet », l’ancêtre perdu, dont on ne sait trop s’il est aux Amériques, à Limoges ou au bagne, et dont on défend l’honneur avec ses poings s’il le faut ; la « Vie du père Foucault », au lent démarrage, mais au finale bouleversant ; et enfin la poignante « Vie de la petite morte » qui conclut l’ouvrage, texte cathartique sur la sœur aînée de l’auteur, morte à l’âge d’un an, et sur les enfants morts en général. D’une beauté à couper le souffle. Et, déjà, si l’on excepte les deux ou trois premières « vies » où le style reste encore relativement sobre mais néanmoins excellent, il y a cette patte michonienne immédiatement reconnaissable, qui fait ses grands textes brefs, ses sales petits chefs-d’œuvre de style, d’intelligence et d’émotion, ces petites merveilles de prose qui font à leur tour assurément de Pierre Michon l’un des plus grands écrivains français contemporains.

 

Et pour toutes ces excellentes raisons, je le hais.

 

 En plus, je vais devoir lire ses œuvres complètes ; si c’est pas scandaleux, ça…

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Vie de Joseph Roulin, de Pierre Michon

Publié le par Nébal

Vie de Joseph Roulin, de Pierre Michon

MICHON (Pierre), Vie de Joseph Roulin, Lagrasse, Verdier, 1988, 72 p.

 

J’ai découvert Pierre Michon avec Les Onze, très court texte (roman ? Du moins en avait-il reçu le Grand Prix de l’Académie française) qui m’avait tout bonnement fasciné – merveille d’écriture d’une musicalité saisissante dont je ne soupçonnais même pas la possibilité, et qui m’a sans doute incité à réévaluer toutes les faibles notions que je pensais avoir du style. Cette heureuse rencontre m’avait très vite incité à lire d’autres ouvrages du même auteur, ceux que j’avais alors dénichés en poche chez Folio, à savoir La Grande Beune, et Rimbaud le fils, enfin sa première publication, plus ample, Vies minuscules, à n’en pas douter un des plus beaux livres que j’ai jamais lus. Mais Pierre Michon est largement associé aux éditions Verdier, et je n’ai guère tardé par la suite à me procurer la plupart de ses ouvrages parus sous ces typiques couvertures orangées – tous très brefs… mais pas moins intimidants, à certains égards – et c’est sans doute pourquoi j’en ai retardé finalement la lecture, ayant la conviction que je les aimerais voire adorerais sans doute, mais ne saurais pas en parler.

 

C’est un des mauvais aspects de mon activité de blogueur – un qui me navre profondément, dont je perçois bien la bêtise, mais qui ne m’en affecte pas moins. Parti dès le départ sur l’idée un brin stupide – contrainte que je m’impose tout seul et qui ne rime à rien – de parler de tout ce dont je lirais, je renâcle parfois à m’engager dans des œuvres que je sens « difficiles » pour la seule mauvaise raison que j’en ai le compte rendu final en ligne de mire ; l’œuvre en question me laissant craindre, en dépit de mes envies irrépressibles de partage, que je ne parviendrais qu’à produire laborieusement un texticule inepte, ne faisant guère honneur au sujet, qui mériterait tellement mieux… À vrai dire, c’est sans doute bel et bien le cas, de manière générale – y compris pour des ouvrages théoriquement plus accessibles : je ne sais souvent pas en parler, et commets de vagues comptes rendus à côté de la plaque, hérissés parfois de mes sentiments de lecture les plus exacerbés, en bien comme en mal – le genre d’articles qui, quand par quelque hasard j’y retourne après des années de refoulement plus ou moins conscient, me font honte…

 

Pourtant, je continue – parce que cela tient de la compulsion, parce que j’aime ça, à l’évidence, et que, dans un invraisemblable sursaut d’optimisme qui ne me correspond pourtant guère, mais sans doute est-ce en fait quelque prétention de ma part, vilain trait qui fait sans doute bel et bien partie de ma personnalité, celui-là, je veux garder l’espoir de transmettre quelque chose – au moins d’intéresser un très éventuel lecteur, au-delà de ma prose maladroite, et lui donner l’envie de lire des choses qui me dépassent, mais me parlent pourtant ; peu importe alors, peut-être, si je n’en disserte que naïvement : ce qui compte, c’est bien de passer quelque chose, si possible une envie…

 

Mais parler de Pierre Michon ? C’est dur… Les quatre titres cités plus haut avaient ici fait l’objet d’un bête article, initialement destiné à un autre support ; j’avais sans doute baissé les bras pour ce qui est d’expliquer en quoi Pierre Michon est merveilleux – je me contentais peu ou prou de dire qu’il l’était, croyez-moi sur parole, et hop ! C’est sans doute assez désolant…

 

Mais, par un étonnant hasard (ou pas), c’est en fait un thème essentiel de cette Vie de Joseph Roulin, très courte encore une fois, qui fut la deuxième publication de l’auteur, et, je crois, la première chez Verdier : l’ouvrage traite largement de la valeur des choses (dès l’exergue emprunté à Claudel), et tout particulièrement des œuvres d’art – en l’espèce les peintures de Vincent Van Gogh, prisées à titre posthume, et posant la question difficile de savoir pourquoi et comment elles méritent d’être louées, et par qui sans doute, a fortiori quand l’estime de l’œuvre, dépassant les seules notions toujours relatives du goût et de la culture (les miennes, en matière de peinture, étant peu ou prou inexistantes, au passage), dépassant enfin les rapports personnels, voire intimes, à l’art (au cœur du propos cependant), ne s’exprime plus, de manière peu ragoûtante, qu’en dollars passant d’une main à l’autre, l’achat de l’œuvre, quelque part, ne différant ici en rien de l’achat d’une propriété ou d’une boîte de haricots verts.

 

Pour traiter de ce thème, Pierre Michon use d’un procédé qu’on peut supposer récurrent chez lui, qu’on trouvait déjà bien sûr dans Vies minuscules, juste avant, et qui imprègnera toujours des récits ultérieurs, dont bien sûr Rimbaud le fils et Les Onze, pour m’en tenir à ceux que j’ai lus, mais on pourrait semble-t-il en citer d’autres : la biographie littéraire, reconstitution parfois plus ou moins fantasmée (ou totalement dans le cas des Onze) car artiste d’une vie pour ce qu’elle vaut, et qui est sans doute immense, aussi minuscule soit-elle en apparence – car Joseph Roulin est bien, sans doute, aux yeux de l’histoire, un minuscule relatif – encore que doté d’une étonnante célébrité posthume, via Van Gogh tout d’abord… et via Pierre Michon ensuite ; il n’en est pas moins le sujet qui permettra, en biais, de questionner Van Gogh – géant en puissance quand se déroule le récit, colosse inaccessible à l’heure où on le lit – et plus encore de questionner, au-delà, ce qui fait l’art, et aussi, en filigrane et qui n’est peut-être pas tout à fait la même chose, ce qui fait qu’une œuvre est « bonne » (on voit bien ici tout le dérisoire de ce qualificatif…).

 

(Procédé qui, au passage, a pu donner de très bonnes choses ailleurs, et je pense ici notamment à un autre ouvrage paru chez Verdier, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, d’Emmanuel Venet, très court texte – plus court encore que celui-ci – qui n’avait pas manqué, par contamination, de m’évoquer Pierre Michon.)

 

Joseph Roulin était un facteur, à Arles puis à Marseille. C’est à Arles qu’il a rencontré Van Gogh – ou plutôt Vincent – et qu’il est devenu son ami. On le connaît aujourd’hui – avant le livre de Pierre Michon, mais on le connaît néanmoins – pour avoir fait l’objet de plusieurs portraits réalisés par le grand peintre ; qui était alors peintre, sans doute, mais pas forcément « grand », l’estime venant après, mais du moins, ce qui est peut-être plus essentiel au fond, un ami, et peut-être d’autant plus quand, confronté à ses difficultés et aux tourments d’un psychisme fragile, il en venait à chercher en d’authentiques camarades un soutien nécessaire, via une compagnie sincère ; et c’est là une relation que Joseph Roulin, parmi d’autres, ont bien volontiers entretenue avec lui, au fil des rencontres puis des lettres, jusqu’à ce que le décès ignoré de l’artiste y mette un terme – ou pas tout à fait, puisque le souvenir persiste, avec parfois des traits plus ou moins assumés de légende.

 

Sans doute Joseph Roulin n’avait-il pas grand-chose d’un critique d’art, et, quand il lui était donné de voir ce que peignait son étonnant camarade, et notamment ses propres portraits, n’y comprenait-il pas grand-chose (et je ne lui jette certainement pas la pierre, c’est aussi mon cas après tout), émettant peut-être le vague sentiment que c’était « bizarre », et gardant sans doute pour lui que ce n’était pas forcément très « joli »… Sans doute ne faut-il pas se baser sur ce fait, et sur le procédé global employé par Pierre Michon, pour en déduire une vague et bête condescendance du cultivé à l’égard de celui qui ne l’est pas – le questionnement de l’appréciation de l’art implique bien de relativiser voire anéantir les catégories instinctives que l’on peut être tenté d’établir en la matière, tant elles paraissent futiles, bien vite.

 

Et, après tout, en écrivant la Vie de Joseph Roulin, Pierre Michon grandit à sa manière la figure – sans naïveté pour autant, bien sûr, mais avec quelque chose d’un mythe : le facteur devient ainsi « prince républicain », lui qui, né sous l’Empire, adule La Marseillaise et le drapeau tricolore, encore que son attirance pour la Sociale et le portrait de Blanqui, passé, affiché sur son mur l’incitent sans doute à envisager un avenir meilleur, plus ou moins bien admis, à la seule couleur du drapeau rouge. Quant à sa barbe étonnante, au cœur de ses portraits, elle en fait bientôt quelque réincarnation d’un Assyrien idéal, ou peut-être un moujik féroce, si l’on y tient…

 

Mais nous sommes ici dans le domaine de l’image, et du mythe ; au-delà, il s’agit bien de rendre Joseph Roulin, le facteur d’Arles, pour ce qu’il était – ou ce que l’on suppose qu’il était, au gré d’une reconstitution plus ou moins fantasmée car littéraire et, sans doute, servant un propos. Son goût de l’absinthe, par exemple, n’en fait certainement pas quelque esthète décadent prisant les paradis artificiels, et la cirrhose qui l’emportera n’a rien d’un blason d’honneur. Sans condescendance, certes, mais Joseph Roulin est bien un quidam – c’est, au-delà du mythe aussi savoureux soit-il, ce qui lui confère une certaine authenticité. Sa Vie, telle que supposée, est bien celle d’un homme. Et c’est peut-être là qu’il brille ?

 

Surtout, en fin de compte, quand toque à sa porte quelque courtier en art, promettant une somme folle au facteur en échange d’un portrait de lui qu’avait réalisé son ami – sans même véritablement cacher qu’il en obtiendra bien davantage auprès de tel ou tel capitaliste de l’art, désireux à tout prix d’incorporer à sa collection le portrait du simple facteur d’Arles, au motif dérisoire qu’on lui a certifié que c’était là du grand art, du meilleur ; alors qu’au fond il serait bien en peine de dire pourquoi… Est-il dès lors si différent du quidam Joseph Roulin, sous cet angle du moins ? Et du lecteur… Mais le facteur l’emporte sur lui, ou sur eux, en définitive, parce que son sentiment n’est pas un artifice imposé par un bon goût devenant conventionnel, et même une mode – il se fonde sur un lien autrement plus authentique, sans doute. Et le « prince républicain », peut-être amusé à l’idée de ces riches « amateurs » engageant des sommes folles pour la possession de choses qu’ils ne comprennent pas plus que lui – lui qui les avait reçues comme témoignage d’une indéfectible amitié – envisage peut-être, plus ou moins consciemment, la légende qui le perpétuera bien au-delà de sa mort.

 

« Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? » La question demeure à terme, suscitant pourtant à la conclusion une litanie de possibles – où l’argent, sans doute, la « valeur » au sens le plus triste, est noyé dans l’infamie qui lui sied, laissant entrevoir bien d’autres raisons d’apprécier et de chérir, avec une tout autre noblesse.

 

Arrivé ici, j’en reviens au point de départ… J’ai essayé de parler de ce livre, mais peut-être – sans doute – n’y suis-je pas vraiment parvenu. J’ai tenté des choses… Mais, si ça se trouve, je suis une fois de plus à côté de la plaque. Ne reste plus que cet artifice un peu vain du jugement de « valeur » (tiens…) lapidaire, instinctif, inexplicable peut-être, le « croyez-moi sur parole » si dérisoire et si commun…

 

Croyez-moi sur parole : la Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon est un très bel ouvrage, où la virtuosité artistique, la musicalité des mots, leur poésie, participent d’un propos fort et touchant et juste – un propos de « valeur ». C’est admirable.

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"Le Lézard lubrique de Melancholy Cove", de Christopher Moore

Publié le par Nébal

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MOORE (Christopher), Le Lézard lubrique de Melancholy Cove, [The Lust Lizard of Melancholy Cove], traduit de l'américain par Luc Baranger, Paris, Gallimard, coll. Folio Policier, [1999, 2002, 2006] 2013, 431 p.

 

Bizarrement, je n'avais encore jamais lu de bouquin de Christopher Moore jusqu'à présent. Ce n'était pourtant pas l'envie qui me manquait, et plusieurs de ses titres, que ce soit dans la Série noire ou bien dans la collection « Interstices » de Calmann-Lévy, m'ont sacrément fait de l'œil. Mais voilà, il a fallu que l'occasion se présente ; un joyeux camarade m'a prêté ce Lézard lubrique de Melancholy Cove pour égayer mon hospitalisation, et je n'ai certes pas dit non. C'était même, disons-le, le bouquin idéal pour ce faire ; un excellent choix, qui a même eu quelque chose de salutaire : alors, merci, citoyen, merci.

 

Présenter ce livre – surtout en ce moment, comme vous le savez – s'annonce cependant ardu, d'autant que nous sommes en présence d'un machin passablement inclassable (même si publié dans la « Série noire » originellement, on ne peut pas vraiment dire que l'on se trouve en présence d'un polar classique... mais le plus troublant est probablement que nous sommes quand même en présence d'un polar, d'une certaine manière). Mais je vais tâcher de.

 

Adonc, nous sommes à Melancholy Cove, station balnéaire californienne, si je ne m'abuse. Et il s'y passe plein de choses plus ou moins saugrenues. Il faut dire que la population est quelque peu bigarrée. Le flic amateur de fumette reste abordable, mais il y a plus étrange, comme ce bluesman, Catfish, poursuivi depuis des années par un monstre marin, ou cette schizo de Molly Michon qui fut en son temps la star dénudée d'une kyrielle de nanars post-apo. Je vous passe le reste de la faune, vous la découvrirez bien par vous-mêmes.

 

Et il s'en passe, des choses, à Melancholy Cove, surtout depuis un récent suicide. La psy Valérie Riordan pète d'ailleurs un peu les plombs, et remplace avec la complicité d'un pharmacien qui fantasme sur les dauphins Prozac, Zoloft et compagnie par des placebos. Si ce n'était que ça ! Mais non, tout le monde en fait pète un peu les plombs. Et connaît une explosion de libido. Un putain de lézard géant en est responsable, qui a une tête à s'appeler Steve. Et il bouffe des passants de temps à autre. Faut enquêter sur tout ça, et c'est Théo Crowe qui s'y colle...

 

Et tout ça nous donne un bouquin assez unique en son genre, qui ressemble effectivement à un polar même si particulièrement loufoque, et qui constitue un vrai bonheur de lecture. Tout cela est peut-être bien régressif, mais on s'en cogne : quand bien même l'humour tonitruant de Christopher Moore ne brille pas forcément toujours par la subtilité, on se marre sacrément, et on passe un excellent moment à lire ce divertissement aussi débile que palpitant. Tout cela est très bien fait, bien pensé, agrémenté de rebondissements bienvenus constituant une trame tout à fait bien vue, et l'on ne s'ennuie pas un seul instant, tant les gags s'enchaînent avec brio et astuce.

 

Mais la cerise sur le gâteau, à mon sens, ce qui fait du Lézard lubrique de Melancholy Cove une vraie réussite, un divertissement efficace et bien géré, ce sont les personnages, tous plus réjouissants les uns que les autres (même si j'avoue sans surprise une préférence pour la géniale et superbe Molly Michon, encore que Catfish ne soit pas mal du tout, avec sa caricature à gros trais).

 

Alors voilà : je ne suis pas en train de vous dire que ce roman de Christopher Moore est un chef-d'œuvre ou une lecture indispensable, hein ; non, et il faut même probablement se trouver dans un certain état d'esprit pour que sa réussite soit totale. Mais il se trouve que j'avais cette tournure particulière, et je peux bien le dire à l'aimable citoyen qui m'a prêté ce roman en ce moment précis : oui, aimable citoyen, tu as très bien fait, tu as très bien choisi, c'était exactement ce qu'il me fallait ; ce roman sur la dépression est une lecture idéale pour un dépressif. Merci, merci, merci.

 

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"L'Homme qui mangeait la mort", de Borislav Pekic

Publié le par Nébal

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PEKIĆ (Borislav), L’Homme qui mangeait la mort, [« Čovek koji je jeo smrt », in Novi Jerusalim], traduit du serbo-croate par Mireille Robin, Marseille, Agone, coll. Marginales, [1988] 2005, 92 p.

 

Salauds de libraires ! SALAUDS ! Comme si je n’avais pas déjà assez de trucs à lire, il faut en plus qu’ils me tendent des embuscades ! Ainsi avec cette nouvelle de Borislav Pekić, dont je n’avais jamais entendu parler ni d’Ève ni d’Adam, mais dont le titre m’a suffisamment intrigué pour que je jette un œil à la quatrième de couverture. Geste fatal ! En dépit d’un prix prohibitif (oui, parce que 12 € quand même, pour une nouvelle de 73 pages, en fait, puisque les 20 dernières sont occupées par un extrait d’une autre œuvre du même auteur…), je n’ai pu résister, et me suis emparé de la chose.

 

 

Bon, d’accord, je ne le regrette pas, mais quand même : SALAUDS !

 

L’Homme qui mangeait la mort emprunte un cadre qui m’est cher : la Révolution française, et plus particulièrement la Terreur. Il s’agit de la chronique (évidemment romanesque, même si l’ouvrage prend l’aspect d’une enquête historique « fondée sur des sources inédites », mais de toute façon insuffisantes pour s’exprimer sans l’aide de l’imagination de l’écrivain) d’un « presque anonyme », d’une petite figure de l’Histoire, dans cette brève période qui connut tant de géants, et, sous cet angle, je n’ai pu m’empêcher d’établir un rapprochement avec le bien plus récent mais formidable Les Onze de Pierre Michon.

 

« L’Homme qui mangeait la mort », c’est le citoyen Jean-Louis Popier, greffier du Tribunal révolutionnaire, qui enregistre jour après jour les condamnations à mort réclamées par le peuple en la personne de l’accusateur public Fouquier-Tinville. La tradition orale contre-révolutionnaire s’est emparée du personnage, a cherché à en faire un ennemi de la Révolution, mais sans doute ne s’agit-il là que de légendes et d’exagération envers ce « saint homme », que l’on a voulu faire agir dès les Massacres de Septembre, par exemple. La vérité, à en croire son biographe, est tout autre, et la « sainteté » de Jean-Louis Popier présente un caractère d’ambiguïté qui ne le rend que plus fascinant dans son héroïsme discret. Jean-Louis Popier, effectivement, mangeait la mort ; entendre que, suite à une méprise, puis intentionnellement, il a, chaque jour de son activité au Tribunal révolutionnaire, dissimulé puis mangé le nom d’un « ennemi du peuple » envoyé à la guillotine, comme il y en avait alors des charretées entières au quotidien. Ainsi, discrètement, en s’emparant d’un simple nom sur une liste, il sauvait un homme ou une femme de « la machine qui met les têtes à bas ».

 

Ce qui n’est pas si simple. Il y a, bien sûr, le danger d’être pris sur le fait, ce qui équivaudrait à l’expédier lui-même place de la Révolution. Mais aussi : comment choisir le nom ? Dans le premier cas, c’est par erreur qu’il a sauvé une fileuse qui voulait un bon rouet (on avait entendu : un bon roi). Mais il a ensuite mangé la mort intentionnellement. Et chaque décision était un crève-cœur : de même que Fouquier-Tinville, ou peut-être plus encore que Robespierre, « l’Incorruptible » auquel il se met à ressembler de plus en plus jour après jour, il a le pouvoir de décider de la vie ou de la mort de tout un chacun. Mais il faut, pour cela, que son activité reste discrète : un nom par jour, pas plus. Et ce nom ne peut pas être celui d’un révolutionnaire, si célèbre que sa disparition des registres ne saurait passer inaperçue : tant pis pour les Girondins, pour Hébert, pour Danton, le créateur de ce Tribunal révolutionnaire avant de devenir le chef des « Indulgents »… Mais il y a les autres, toute cette foule de ci-devant et de petites gens ; ceux-là, il est possible de les sauver. Mais les accusations sont trop vagues pour se faire une idée de qui doit être sauvé… d’autant qu’en sauver un, c’est par nature en condamner un autre ; d’où ces saisissants cauchemars, quand Popier, qui n’a jamais vu la guillotine, se la figure sous la forme d’un gigantesque rouet. Faut-il laisser faire le hasard ? l’inspiration ? mener une enquête (discrète, bien sûr) ? Faut-il sauver Rigout le cordonnier ou Rigout le voleur ? Oui, il y a bien là de quoi avoir des maux d’estomac… jusqu’à la fin, inéluctable.

 

L’Homme qui mangeait la mort, nouvelle forte, intelligente et sensible, est un vrai petit bijou. D’une plume délicate et sûre, Borislav Pekić y dresse l’extraordinaire portrait d’un héros de l’ombre, discret et presque anonyme, comme l’Histoire en a connu tant, au milieu des ordures, mais qu’elle s’empresse d’oublier. Si le cadre de la Terreur est superbement utilisé (en dépit de quelques petites maladresses, du moins j’ai l’impression), il va de soi que cette chronique a quelque chose d’intemporel, d’anhistorique, et l’on ne peut que penser, à sa lecture, aux héros inconnus d’autres périodes sanglantes, qui, par un geste, une décision vite destinée à sombrer dans l’oubli, ont sauvé des vies. Sous cet angle, c’est un hommage superbe et vibrant.

 

Mais c’est aussi une petite merveille d’écriture, astucieusement construite, palpitante de la première à la dernière page, et d’un style tout à fait délicieux, mettant en abîme l’enquête et le roman historiques, dans une synthèse adroite et réjouissante. Texte d’une profonde humanité, L’Homme qui mangeait la mort ne saurait laisser indifférent, et séduit sous tous les angles.

 

Alors oui, 12 €, certes… Mais je ne les regrette pas. Et peut-être, un de ces jours, vais-je essayer de lire d’autres œuvres de Borislav Pekić, comme La Toison d’or. On verra bien…

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"Ferdière, psychiatre d'Antonin Artaud", d'Emmanuel Venet

Publié le par Nébal

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VENET (Emmanuel), Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, Lagrasse, Verdier, 2006, 42 p.

 

Où l’on continue dans les tout petits bouquins. Et cette fois avec une étonnante rencontre de pur hasard. En effet, a priori, rien ne me destinait à lire du Emmanuel Venet ; à vrai dire, la présentation de ses livres – en l’occurrence Précis de médecine imaginaire, celui-ci et Rien, tous trois chez Verdier – me faisait même un peu peur, sans parler de celle de l’auteur : bon sang, Emmanuel Venet n’est pas seulement écrivain, c’est aussi – et avant tout ? – un psychiatre ! Horreur glauque. J’imaginais déjà le pire, du genre le bonhomme qui s’étend à longueur de (courts) récits sur ses deux professions, leur intrication, leurs contradictions, etc. Un écrivain pour psychiatres, ou un psychiatre pour écrivain, ou… bref. Quant à la présentation de Rien, avec son vieux couple qui vient de baiser et s’interroge, ben…

 

Mais voilà : Emmanuel Venet avait été invité à la librairie Charybde (dont on ne dira jamais assez de bien), où il se trouve que je traînais mes guêtres ce jour-là (étonnant, non ?). Désœuvré, pas vraiment désireux de rentrer chez moi, je suis resté pour la rencontre, à tout hasard. J’ai bien fait. Ce fut une très bonne soirée, passionnante de bout en bout, qui a balayé – c’est rien de le dire – mes préjugés, à tel point que j’en suis reparti avec ce Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, récit vraiment très court, et Rien, dont je vous parlerai prochainement.

 

Mais commençons par ce Ferdière, donc. Le sujet ne m’intéressait guère a priori. Déjà, ainsi que vous le savez peut-être, je suis le plus souvent hermétique à la poésie ; un aimable citoyen avait voulu combattre mes préjugés justement en m’offrant justement un volume d’Antonin Artaud, et l’expérience ne s’était guère avérée concluante (hop). En outre, je voyais déjà derrière la figure de ce Ferdière, psychiatre-écrivain confronté à son écrivain de patient, une projection de l’auteur, ce qui m’ennuie le plus souvent. Mais la présentation de ce tout petit ouvrage par la librairie Charybde et l’auteur lui-même a été tellement passionnante que je ne pouvais repartir sans ; je l’ai donc lu, et je peux confirmer maintenant tout le bien que j’en avais supposé.

 

Ferdière est donc rentré dans l’histoire par la petite porte, en tant que psychiatre d’Antonin Artaud de 1943 à 1946, à Rodez. Un psychiatre très décrié, que l’on a peu ou prou accusé de tous les maux en cette affaire, notamment parce qu’il était grand partisan des électrochocs (après avoir pratiqué la première lobotomie en France et avoir fait l’éloge maladroit de cette méthode, ce qui a ruiné sa carrière). On imagine déjà le vilain tortionnaire, poète frustré qui se venge inconsciemment sur le génie authentique qu’il ne sait pas ou ne veut pas reconnaître en le « démagnétisant »… Ce qui est bien sûr une vision étriquée, bien éloignée de la réalité. Emmanuel Venet ne se livre peut-être pas pour autant à une « réhabilitation » en bonne et due forme, mais livre sans doute un portrait plus juste du bonhomme. Poète frustré, oui, et socialement maladroit, sans doute, mais probablement bien meilleur thérapeute qu’on ne l’a dit, qui avait sans doute saisi au mieux les troubles d’Artaud et avait même obtenu des résultats tout à fait significatifs en le traitant. Un médiocre, peut-être, mais honnête, et capable à son tour de petits héroïsmes, notamment en cette période troublée. Quelqu’un finalement d’assez sympathique, avec ses défauts de quidam et son statut de beau loser. Quelqu’un d’humain assurément.

 

Le nom a été lâché par la libraire lors de la présentation de cet ouvrage, et à bon droit trouvé-je, aussi puis-je le reprendre ici à mon compte : l’approche d’Emmanuel Venet fait ici (et dans Rien également semble-t-il) beaucoup penser à celle d’un autre illustre auteur Verdier, à savoir Pierre Michon, que j’admire énormément ; il y a chez ces deux auteurs le goût de l’illustre inconnu, du petit qui gravite autour du grand et permet de l’envisager sous un autre angle.

 

Et il y a – ce qui a achevé de balayer mes bêtes préjugés – cette plume tout à fait remarquable (instinctivement, j’aurais même envie de dire « extraordinaire »…), qui n’est pas sans évoquer effectivement le meilleur de l’auteur des Vies minuscules, entre autres merveilles. Une plume très précieuse, contournée parfois, mais d’une beauté telle qu’elle ne peut qu’emporter l’adhésion du lecteur. Le style à lui seul pourrait faire l’intérêt de cette brève lecture, et il y a dans la manière d’écrire d’Emmanuel Venet – bien éloignée de la froideur clinique qu’on aurait pu attendre avec un tel sujet et de la part d’un tel écrivain – quelque chose d’une leçon. L’adresse de l’auteur n’est pas pour autant balancée en pleine gueule, mais réside dans une harmonie des formes tout à fait singulière, qui fait de chaque phrase un délice, coulant langoureusement en bouche – on a envie de lire à voix haute tant c’est beau. De la vraie et de la meilleure poésie, en somme.

 

Au-delà, la projection de l’auteur, l’identification presque inévitable avec Ferdière, réserve de belles réflexions (un brin désabusées, certes) sur la nature du génie, sur le dépassement qu’il implique. Et, bien sûr, il y a ce parallèle entre les deux fonctions de Ferdière comme d’Emmanuel Venet, cet antagonisme difficile à gérer entre l’écriture et la psychiatrie…

 

Ce récit court, mais aussi passionnant que beau, est ainsi une vraie réussite, parfaitement enthousiasmante. Merci à qui de droit.

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"Le Vampire de Ropraz", de Jacques Chessex

Publié le par Nébal

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CHESSEX (Jacques), Le Vampire de Ropraz, Paris, Grasset – LGF, coll. Le Livre de poche, [2007] 2008, 90 p.

 

Je ne sais pas si je dois m’en féliciter ou m’en plaindre (probablement le premier choix), mais mes libraires de prédilection (que je ne nommerai pas pour ne pas nuire à leur réputation) sont toujours de bon conseil et savent ce qui est à même de me plaire. C’est ainsi qu’ils m’ont fortement recommandé la lecture du Vampire de Ropraz, de l’écrivain suisse Jacques Chessex. On comprendra pourquoi à la lecture de ce délicieux extrait :

 

« Cadavre violé. Traces de sperme, de salive, sur les cuisses dénudées de la victime. Et la mutilation la plus sanglante apparaît dans son horreur.

 

« La main gauche, coupée net, gît à côté du cadavre.

 

« La poitrine, cisaillée à coups de couteau, est profondément charcutée. Les seins ont été découpés, mangés, mâchés, et recrachés dans le ventre ouvert.

 

« La tête, aux trois quarts séparée du tronc, y a été enfoncée après que des morsures très repérables et visibles ont été pratiquées en plusieurs endroits : le cou, les joues, l’attache de l'oreille.

 

« Une jambe, la droite, et la cuisse droite elle aussi, sont hachées jusqu’au pli du sexe.

 

« Le sexe a été découpé, prélevé, mastiqué, mangé, on en retrouvera des restes recrachés, poils pubiens et cartilage, dans la haie dite du Crochet, à deux cents mètres au-dessus de la forge.

 

« Les intestins pendent hors de la bière. Le cœur a disparu.

 

« Il est certain que le dément a extrait le corps de la fosse pour procéder à son aise. Il y a une poignée de longs cheveux et deux larges flaques de sang, en partie absorbées par la neige, près de la tombe profanée.

 

« L’horrible besogne accomplie, le repas bestial terminé, le corps de la jeune martyre a été réajusté au cercueil, à sa place dans la fosse béante. »

 

Ambiance. Et bon appétit, bien sûr !

 

Alors, oui, certes, ça ne pouvait que me parler. Pensez donc ! Nécrophagie, Nécrophilie, zoophilie, pédophilie, inceste, viols en tout genre, etc. N’y manque guère que la coprophagie, mais ça va, j’ai mangé assez de caca pour toute ma vie en lisant Sade (auquel le dernier roman de Chessex semble d’ailleurs rendre hommage ; il a du coup été récompensé par le prix Sade, mais bon, depuis que j’ai appris que Christine Angot l’avait eu, je me méfie un peu).

 

On nous dit en page de garde que Le Vampire de Ropraz est un « roman ». Mais c’est un très (très !) court roman, et qui est semble-t-il fondé sur un fait réel, du genre qu’affectionnent les machins type Le Nouveau Détective et autres trucs bourrés de crimes atroces en gros titres racoleurs. Pourtant, ça ne se passe pas dans l’Oise, mais en Suisse, dans le Vaudois. Et ça commence donc, plus précisément, à Ropraz.

 

Nous sommes en 1903. La jeune et (nécessairement) pure Rosa Gilliéron, fille du juge de paix, meurt d’une méningite. Jusqu’ici, rien que de très normal, sans doute. Mais voilà : deux jours après son enterrement, on retrouve sa tombe profanée, et… ben, je vous renvoie à l’extrait plus haut (lisez-le une deuxième fois, vous savez que ça vous fera du bien).

 

Stupéfaction et scandale devant le crime abominable ! Très vite, on se met à parler d’actes de « vampirisme », et les journaux craignent que « le vampire de Ropraz » frappe à nouveau. On cherche, on dénonce, on ne trouve rien. Et le vampire se fait oublier quelque temps.

 

Et puis, un peu plus tard, coup sur coup, PAF ! Dans deux autres villages, nouvelles profanations de sépultures et mêmes actes constatés (avec de subtiles variantes dont je vous passerai le détail). C’est nécessairement le fait du vampire de Ropraz ! La panique s’empare plus que jamais des habitants de la région, qui craignent que l’ignoble criminel ne s’en prenne à des jeunes filles vivantes !

 

Et puis on trouve le coupable idéal. Charles-Augustin Favez, de son nom. Garçon de ferme, pris en train de baiser une vache (le fermier se méfiait, plusieurs de ses bêtes portaient les traces d’attentats de ce genre et avaient été mutilées là où il faut). De toute évidence, c’est lui ! Après tout, une jeune fille morte et une vache vivante, c’est presque pareil. On s’empare du jeune déviant, du « vampire », et on le met en prison en attendant son jugement.

 

Je vais arrêter là mon résumé, histoire de ne pas tout lâcher (…) dans ce compte rendu. Mais la suite est à l’avenant, un vrai régal pour pervers polymorphes.

 

Jacques Chessex nous rapporte donc cette histoire au plus près, s’en faisant le chroniqueur, à l’aide d’un style parfaitement approprié, dont je ne saurais trop dire s’il est très épuré ou très écrit (à cet égard, j’ai parfois pensé à Pierre Michon, mais le format très court comme l’approche y sont sans doute pour beaucoup, probablement plus que la plume à proprement – ou salement – parler).

 

Et c’est une plongée fascinante tant dans l’univers des fantasmes décadents de la bourgeoisie d’alors (comme de celle d’aujourd’hui sans doute, mais bon) comme dans celui de la « misère sexuelle » de la ruralité suisse, avec ses petites hontes, ses choses dont il ne faut pas parler, surtout pas. Un double univers jumeau, fait de violence aveugle et d’obsessions qui en disent long. Perpétuelle oscillation entre les cris des foules réclamant l’exécution du vampire (cela faisait longtemps que l’on n’avait plus exécuté personne dans la région) et le non-dit de la « crasse primitive ».

 

Le vampire, lui, on en parle. Mais c’est un personnage sacrément intéressant que ce Favez, et qui n’a décidément rien pour lui, le pauvre : placé tout petiot dans une famille qui abuse de lui, peu sociable et capable de violentes crises de colère, il « sent » le vampire, en effet ; mais est autant une victime qu’un bourreau. Les meilleurs moments du roman sont probablement ceux où l’auteur abandonne l’extériorité comme le style de la chronique judiciaire pour se placer dans les pensées de Favez en geôle – là, c’est vraiment très fort –, et notamment quand il reçoit les visites d’une mystérieuse dame en blanc soudoyant le gardien…

 

Maintenant, n’exagérons rien : en dépit du ton adopté dans ce compte rendu – j’avions point pu m’en empêcher… –, il me semble que l’on trouvera sans trop de difficultés plus « salé », et Le Vampire de Ropraz n’est pas un catalogue d’atrocités, bestialités et autres scènes de cul glauque, mais une étude fort bien vue des mentalités campagnardes d’alors, notamment dans leur rapport à la sexualité (nécessairement) déviante. Et non, ça ne soulève pas vraiment l’estomac (enfin, le mien, en tout cas, ça va).

 

Mais je n’en ferai pas non plus une lecture indispensable : c’est un peu court, jeune homme, et sans doute un peu sec. Ça n’en est pas moins très intéressant. Oui, ces libraires pervers ont été de bon conseil, et je les remercie donc. Un de ces jours, je vais peut-être approfondir l’œuvre de Chessex, il peut y avoir des choses fort intéressantes, là dedans.

 

Sur ce, je boufferais bien une cramou… un cassoulet.

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