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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 4, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 4, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 4, [薩摩義士伝, Satsuma gishiden], traduction du japonais [par] Yoshiaki Naruse, adaptation [par] Vincent Zouzoulkovsky, adaptation graphique [par] Éric Montesinos, postface de Jean Karnac, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 208 p.

 

LE SABRE ET LA PELLE

 

Retour aux gekiga pointus du grand Hirata Hiroshi avec ce quatrième tome de la série Satsuma, l’honneur des ses samouraïs, construite autour d’une anecdote historique du temps d’Edo, quand le shogun Tokugawa avait contraint les samouraïs plus ou moins rebelles du clan Shimazu, dans la province excentrée de Satsuma, à se faire terrassiers bien loin de chez eux, en prenant en charge l’aménagement de rivières aux crues meurtrières, moyen aussi bien de les humilier que de les ruiner.

 

La série a connu une certaine évolution depuis son tout premier chapitre – l’éprouvante, répugnante et fascinante scène du hiemontori. Les personnages sur lesquels le premier tome mettait l’accent se sont faits plus discrets ensuite, la dimension documentaire, persistante, a connu des variantes formelles, et les thèmes mis en avant ont pu être subtilement ou moins subtilement décalés.

 

Autant d’évolutions qui me convainquent plus ou moins ? Le fait est que j’avais adoré les deux premiers tomes, vraiment brillantes ; le troisième, sans être mauvais pour autant, certainement pas, m’avait paru bien inférieur… et ce quatrième tome, si je n’irais là encore pas jusqu’à le qualifier de mauvais, m’a tout de même beaucoup moins séduit, ou même, autant le dire, m’a laissé globalement indifférent en maintes occasions… Je commence à redouter la suite, du coup (même s’il me semble avoir lu que le sixième et dernier tome, notamment, remontait sacrément le niveau ?).

 

Pourquoi cette relative déception, ici ? Je tends à croire que cela tient à ce que le développement du récit, au travers des habituelles (depuis le deuxième tome) « histoires courtes » qui l’expriment, est devenu à ce stade bien trop répétitif… et, parfois, un peu confus.

 

« HÉROS » À PLUS OU MOINS LONG TERME

 

Cela tient pour une bonne part à nos « héros », entendus plus abstraitement peut-être, et qui sont plus qu’à leur tour agaçants – mais éventuellement avant tout pour un lecteur occidental du XXIe siècle, tel que qui vous savez ?

 

Notons déjà que la BD, sans les oublier totalement, ne met finalement guère en scène les « principaux » personnages « récurrents » que nous avions rencontré auparavant. Sakon Shiba, peu ou prou absent depuis le premier tome, fait certes ici une apparition remarquée dans le deuxième chapitre, et son (plus ou moins) reflet Jûzaburô Gondô occupe une place notable dans le premier épisode du présent volume (prenant directement la suite du dernier chapitre du tome précédent, pour le coup, ce qui est tout sauf systématique), encore que la dimension la plus marquante du récit, à mes yeux, ne l’implique en fait pas. Voici pour les héros du tome 1. Concernant ceux du tome 2, le sage conseiller Hirata est régulièrement cité, mais n’apparaît pas dans ces pages – toutefois, un nouveau personnage, le seigneur Ijûin, le rappelle énormément au lecteur ; le riche fermier Heinaï Kitô intervient par contre dans le premier chapitre, et on le croise à nouveau çà et là. Le tome 3 ne se prêtait sans doute guère à l’apparition de tels personnages, s’il avait connu quelques reprises, et il en va pour l’essentiel de même dans ce tome 4, même si quelques noms retiennent l’attention, mais sans qu’ils présagent de l’avenir… ne serait-ce que parce que la mort est au rendez-vous, plus que jamais peut-être – j’y reviendrai.

 

J’ai donc le sentiment que, globalement, les samouraïs au premier plan du récit dans ce quatrième tome ont quelque chose d’un peu plus abstrait… encore que ça se discute : les plus importants sont nommés, et il se trouve parmi eux des personnages iconiques qui tranchent sur les seuls « figurants » les environnant. J’ai cité le seigneur Ijûin du côté des sages, je pourrais aussi mentionner les « faibles » Tetsubeï et « le Chétif » du quatrième épisode, si les « forts » me paraissent moins marquants (Hikoshirô, peut-être… Guillemets plus que nécessaire dans les deux cas) ; enfin, le dernier chapitre, focalisé sur les agents shogunaux Ôya et Naïtô, joue sans doute dans une autre catégorie.

 

DES SAMOURAÏS PLUS QU’OBTUS…

 

Tout cela, en soi, ça n’est absolument pas un problème. Comme ne devrait pas être un problème le fait qu’ils sont à peu près tous « guère sympathiques » ? En fait, ces personnages éventuellement nommés tranchent sans doute sur la masse indifférenciée des samouraïs de Satsuma, définis au premier chef par un trait de caractère certes déjà croisé dans les tomes précédents : ils sont obtus.

 

Mesquins. Très attachés à leur rang et à leurs prérogatives. Qu’importe si ces dernières sont fondées sur du vent : les samouraïs qui ont été contraints de se faire terrassiers s’y raccrochent plus que jamais, comme à l’ultime reliquat de leur honneur souillé par l’humiliation du labeur. Ce en quoi, bien sûr, ils font fausse route… Des sages, çà et là, le leur démontrent – mais ces samouraïs sont pour nombre d’entre eux bien trop bornés pour admettre qu’ils se trompent.

 

C’est là un thème récurrent de ce quatrième tome, où les guerriers de haut rang, revêches au point d’en être franchement pénibles, n’ont que le mot d’ « insolence » à la bouche : tout, absolument tout, peut s’avérer insolent à leurs yeux – les crasses pas davantage que les générosités (en maintes occasions, je suppose que l’on peut ici renvoyer au système de l’obligation décrit par Ruth Benedict dans Le Chrysanthème et le sabre).

 

Mais ce thème apparaît tout particulièrement dans les deux premiers chapitres : dans le premier, les samouraïs s’indignent de ce que le riche fermier Heinaï Kitô ose requérir, même humblement, les services d’un médecin de Satsuma afin qu’il soigne un non-samouraï ; dans le deuxième, les samouraïs pauvres que sont les gôshi (et qui étaient au cœur du premier tome, avec Sakon Shiba) font les frais de l’arrogance de samouraïs de rang supérieur, qui refusent de cohabiter avec eux et les accablent d’insultes témoignant de leurs préjugés – et ce alors même que la politique du clan Shimazu dans cette affaire, largement définie par le conseiller Hirata, implique en théorie l’abandon au moins temporaire des distinctions de rang, ou, formulé autrement (le choix de la BD parfois, je ne suis pas sûr qu’il soit très pertinent, mais ne sais pas si cela vient du texte originel de Hirata Hiroshi ou de la traduction), « l’égalité des classes » : les gôshi se rebellant, et ne s’attirant que davantage les foudres de leur supérieurs, il faudra toute la sagesse et la force d’âme du seigneur Ijûin pour conclure cette affaire au mieux… et vous vous doutez de quelle manière ?

 

ET LEUR COMPULSION MORBIDE

 

Et oui. Le thème morbide, très présent dès le début de la série, est toujours aussi essentiel. On est vraiment dans cette culture de la mort dont témoignera notamment le Hagakure, et qui sera aussi décrite bien plus tard par Maurice Pinguet dans La Mort volontaire au Japon. Le suicide est l’ultime solution, dans toutes les affaires quelles qu’elles soient – il est l’alpha et l’oméga du bon droit, lequel s’avère peu sensible au raisonnement. Pour témoigner de la justesse de ses pensées, de ses dires et de ses actes, il ne saurait y avoir de meilleur moyen, ou même, il ne saurait y avoir d’autre moyen, que le seppuku ou quelque autre variante pas forcément moins ritualisée du suicide altruiste.

 

La série a mis en scène nombre de dilemmes moraux, depuis le départ – des dilemmes souvent cruels, et dont chaque solution, en quelque sens que ce soit, impliquait généralement de verser le sang, le sien ou celui des autres… et finalement davantage le sien que celui des autres ? C’est toujours le cas ici, dans la mesure où chaque nouveau dilemme, ou presque, peut être ramené à cette question : « Qui de nous deux doit mourir ? » De toute façon quelqu’un mourra – c’est le prix de cet « honneur » dont les samouraïs se rengorgent, même et peut-être surtout dans leurs obsessions les plus pernicieuses et mesquines, tenant au rang.

 

Sans doute est-ce là un trait essentiel de la culture samouraï, et pas seulement une obsession du gekigaka. Mais, et c’est peut-être en moi l’Occidental du XXIe siècle qui parle, à force de variations sur ce thème, je m’en suis lassé. Chaque épisode ou presque de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs met en scène de semblables suicides, ou du moins en discute-t-on beaucoup. En tant que telle, la série baigne dans une préoccupation éthique complexe – mais en définitive affectée et amoindrie par la solution « simple » et systématique du suicide rituel protestant du bon droit du suicidant. À ce stade, la BD est devenue extrêmement et, je le crains, excessivement répétitive. Ces samouraïs tous plus désireux de mourir au nom de « l’honneur » n’étant par ailleurs guère admirables le plus souvent, leur fin censément édifiante ne porte plus guère à ce stade que quelques envahissants remugles de dégoût… Ce que la BD y gagne en noirceur et en violence sèche, elle le perd en subtilité du fait de la brutalité de la solution, brutalité d’autant plus pénible que c’est toujours la même solution qui s’applique, à quelque situation que ce soit. Satsuma, l’honneur de ses samouraïs est une casuistique du suicide altruiste bien avant que de l’honneur, en définitive – une casuistique au sens d’énumération d’espèces, car, finalement, elle ne s’embarrasse guère de subtilités théoriques, en n’ayant à avancer de manière générale qu’une seule réponse, simple et définitive, la même pour tous les cas exposés.

 

Dans les quelques rares mangas ou gekiga historiques que j’ai pu lire (bien peu : ces quatre tomes de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, L’Argent du déshonneur du même Hirata Hiroshi, et, bien sûr, mais dans un registre tout autre, les quatre premiers tomes de la cultissime série Lone Wolf and Cub de Koike Kazuo et Kojima Goseki), j’ai toujours été intéressé par le traitement violent et sans concession que les auteurs infligeaient à la thématique centrale de « l’honneur » ; sans doute l’exotisme de ces considérations éthiques bien particulières y était-il pour quelque chose, mais aussi, je crois, la manière dont les scénarios témoignaient de ce que le monde était bien trop complexe pour s’accommoder véritablement de simplisme en la matière – car ce monde était en nuances de gris, où le Bien et le Mal en tant qu’orientations cardinales ne pouvaient faire sens. La ruse d’Ogami Itto, en même temps que sa haine du monde, autorisent à cet égard des variations saisissantes – tandis que le chasseur de têtes de L’Argent du déshonneur s’avère plus moral qu’on pouvait le croire, et parfois même ses cibles ou commanditaires, en dépit de la souillure ultime qu’est supposée représenter la monétisation de la vie et de la mort ; dans les tomes précédents de Satsuma, cela avait pu donner lieu à des scènes tout à fait remarquables également – et, dans tous ces exemples, l’incompréhension du lecteur français de maintenant quant aux dilemmes éthiques du Japon d’Edo participait sans doute de l’intérêt de la BD, quelle qu’elle soit.

 

Mais, à ce stade, et à force de répétition, de variations finalement pas toujours si subtiles, ne reste plus guère en moi qu’un triste et désagréable écœurement. Mon intérêt pour ce tome 4 en a été considérablement affecté, car la douleur des situations rapportées par l’auteur, et ce par réflexe protecteur peut-être devant cette overdose de seppuku, s’est chez moi muée en une forme d’indifférence vaguement navrée.

 

Ce qui explique aussi, peut-être, pourquoi ce quatrième tome m’a paru inhabituellement confus ? C’est que je ne me sentais plus de m’y investir totalement...

LES ÉPISODES

 

Quelques mots, maintenant, de chacun des cinq épisodes de ce quatrième tome (ils sont globalement d’un volume comparable). Il peut y avoir quelques SPOILERS occasionnels.

 

Deux Âmes

 

« Deux Âmes » n’oppose pas que des âmes, mais aussi deux trames (eh) plus ou moins imbriquées. Dans la première, nous retrouvons Jûzaburô Gondô, affaibli suite à son coup d’éclat sur lequel s’était conclu le tome 3 (du coup les deux épisodes se suivent directement, ce qui est somme toute assez rare dans la série) ; cela lui vaut l’admiration d’un jeune samouraï – dont le père, plus sage sans doute, entend lui faire comprendre que rien n’est jamais aussi simple en pareil cas. Un déroulé un peu didactique, mais dans la lignée des questionnements de la série.

 

J’avoue avoir été davantage séduit par la deuxième trame, aux dimensions sociales marquées, et qui, en tant que telle, renvoie au brillant premier tome… et prépare le chapitre suivant. Comme dit plus haut, nous y voyons le riche fermier Heinaï Kitô avoir l'audace de quémander les services d’un médecin (samouraï) pour un non-samouraï, ce qui irrite et stupéfie tout à la fois les arrogants guerriers de Satsuma. Pour le coup, je suppose que c’est un épisode « positif », et sans doute plus conforme à la morale contemporaine occidentale que bien d’autres, puisque le vieux médecin pose expressément qu’ « il n’y a pas de différence entre les vies humaines ». Mais, comme de juste, cet « argument » demeure incompréhensible aux samouraïs, qui n’ont que le rang en tête – et le rigide système de castes du Japon d’Edo. Aussi le médecin doit-il user d’un autre expédient pour les « convaincre » : le seigneur Shimazu lui-même lui aurait donné toute latitude pour soigner qui il le souhaite… en précisant que ceux qui s’y opposeraient n’auraient d’autre choix que de s’ouvrir le ventre. Eh. Pour le coup, ils s’abstiennent…

 

C’est Jûzaburô Gondô qui fait le lien entre les deux trames – rebelle d’emblée, « l’insolent » si difficile à catégoriser est tout disposé à plaider la cause de Heinaï Kitô…

 

Un épisode assez bien troussé. On a lu bien mieux dans la série, mais cela fonctionne.

 

La Révolte des gôshi

 

J’ai déjà dit quelques mots du deuxième épisode, « La Révolte des gôshi », qui nous ramène au premier tome de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs – et doublement, en fait, puisque, outre sa thématique sociale marquée, il est aussi l’occasion de ramener brièvement sur le devant de la scène le charismatique Sakon Shiba, largement aux abonnés absents dans les deux volumes précédents.

 

La rébellion des gôshi, qui en ont plus qu’assez du mépris et des brimades que leur infligent les samouraïs de rang supérieur, et ce alors même qu’ils sont tous autant de terrassiers dans cette affaire, constitue probablement le moment le plus épique de ce quatrième tome – et avec une efficacité certaine. Je suppose que, comme pour « Deux Âmes », ce chapitre a quelque chose de positif, puisqu’il se conclut sur l’intervention raisonnée et juste du seigneur Ijûin, autrement plus sensé que sa compagnie d’arrogants samouraïs : on évite ainsi le bain de sang attendu.

 

Mais, pour parvenir à ce résultat, le seigneur doit donc faire la démonstration de son courage en succombant, contraint et forcé, à cette compulsion morbide qui seule peut décider du bon droit aux yeux des samouraïs. C’en est tout particulièrement navrant…

 

Mais l’épisode est réussi – jusque dans son caractère de redite, en fait, car retrouver les gôshi, et non loin Sakon Shiba, c’est tout à fait appréciable. Il a peut-être quelque chose de « simple », mais il remplit bel et bien son office.

 

Voleur de riz

 

Je suis plus réservé concernant les deux épisodes suivants, et tout d’abord « Voleur de riz », qui se situe à un niveau plus « intime », peut-être, et en tout cas pas le moins du monde épique.

 

Le samouraï Tetsubeï est affaibli – et son comparse Hikoshirô sait pourquoi : c’est que Testubeï, costaud, est un gros mangeur – et leur ordinaire dans cette opération de travaux publics bien loin de chez eux est considérablement restreint (la politique du shogun, on l’a vu dans les tomes 2 et 3, consistant à imposer les plus rudes et humiliantes des conditions de travail aux samouraïs de Satsuma – notamment en empêchant les paysans locaux de leur venir en aide de quelque manière que ce soit)… Hikoshirô prend sur lui de voler du riz pour Tetsubeï – en l’assurant bien sûr que ce supplément de riz ne provient pas d’un larcin…

 

Mais la vérité se fait jour, et, comme d’habitude, on en vient au questionnement traditionnel : qui doit mourir ? Tetsubeï ou Hikoshirô ? Et les deux en causent longuement… Pour le coup, c’est assez ennuyeux. Et l’intervention en dernière minute d’une petite paysanne mentant pour sauver Hikoshirô, si elle est sans doute dans la lignée des épisodes précédents, ne suffit pas, je le crains, à assurer l’intérêt de ce développement un peu convenu et assez médiocre.

 

La Force de l’âme du Chétif

 

Je tends à croire qu’il en va un peu de même avec le quatrième épisode, « La Force de l’âme du Chétif » ; probablement davantage, en fait… Sur le plan du scénario, du moins, car, graphiquement, l’épisode est tout spécialement beau – aussi bien dans le registre délibérément caricatural de l’ouverture, une orgie de saké, que dans la grandiloquence (mais là encore pas dénuée d’aspects sciemment grotesques) de la danse du vieux père honorant le dragon.

 

Hirata Hiroshi, dans ses gekiga, a souvent mis en scène des « petits » qui s’avèrent plus admirables que les « grands » ; voir notamment, ai-je cru comprendre, le volume intitulé… La Force des humbles. Ici, il y a de ça, et, en même temps, c’est un peu différent – car « le Chétif », comme on l’appelle, est tout de même un samouraï. Mais de par sa naissance uniquement, disent les imbéciles, qui le moquent sans cesse pour sa constitution malingre, laquelle l’empêche de boire du saké aussi bien que de travailler efficacement en tant que terrassier, en dépit de tous ses efforts.

 

Et le mot fatidique survient bien vite : en étant ce qu’il est, « le Chétif », à l’évidence, « déshonore » les samouraïs de Satsuma ! Ben voyons… Comme de juste, notre petit bonhomme s’emploiera à démontrer que tel n’est pas le cas – encore qu’il doive, pour ce faire… abandonner son affiliation au clan Shimazu pour se faire rônin. Cette spécificité intéressante mise à part, et les deux scènes mentionnées plus haut mais surtout pour leur graphisme, l’épisode s’avère donc bien convenu dans son propos (plus ou moins façon fiction sportive...), et un peu trop « mécanique » pour convaincre.

 

Corbeau et Pie-Grièche

 

Reste un dernier épisode, intitulé « Corbeau et Pie-Grièche », et que je trouve assez problématique – je ne sais pas si je l’ai aimé, voire adoré, ou pas… Je suppose que je l’ai aimé – mais il est pour le moins déconcertant.

 

Il se distingue à plus d’un titre, mais déjà parce qu’il met en scène, non des samouraïs de Satsuma ou des paysans des régions de Mino et Owari, mais des agents du shogun sur place – autant dire « le camp ennemi »… ou pas. Deux fonctionnaires, Ôya et Naïtô, se disputent sur les implications de leur mission et la meilleure manière de servir les intérêts du shogun. Le second est pieux, pas le premier – et la dispute qui les oppose porte sur la signification exacte d’un serment signé avec du sang sur un talisman de Kumano… Pour Ôya, ce n’est qu’un bout de papier comme un autre – et Naïtô est profondément choqué de ce mépris à l’égard des dieux ! Alors il prie pour Ôya… lequel a d’autres manœuvres en tête.

 

L’opposition des deux hommes n’est (d’abord ?) pas tant une question d’hostilité mutuelle que d’incompréhension fondamentale ; il n’empêche, les noms d’oiseaux volent bientôt… Et littéralement, puisque Naïtô est dit « Corbeau » par Ôya, et répond en qualifiant l’autre de « Pie-Grièche » – ce qui nous vaut une assez longue (et intrigante) dissertation sur le symbolisme afférent, débouchant, via la généalogie des kanji, sur des considérations pleinement métaphysiques.

 

Ici, il y a sans doute, plus encore que d’habitude, un choc culturel à prendre en compte – et je vais SPOILER, clairement… Au cours du débat entre les deux hommes, et que nous y assistions directement ou indirectement, j’ai clairement penché du côté d’Ôya, tout cynique et froid soit-il – et c’est d’autant plus intéressant, je trouve, que ledit Ôya est celui qui entend se montrer le plus sévère, et même sans contredit injuste, pour les samouraïs de Satsuma, soit « nos héros », avec tout ce qu’ils ont de navrant. Mais c’est qu’en face Naïtô est d’une bigoterie telle qu’il en devient ridicule – et finalement plus superstitieux que véritablement pieux ? Il en va de même pour ceux qui pensent comme lui – et auxquels Hirata Hiroshi confère des traits largement caricaturaux, s'il n'en afflige pas le fonctionnaire.

 

C’est que la controverse dégénère quand les deux hommes se mettent à disserter sur le concept de « punition divine ». Naïtô, bien légèrement pour un homme de religion, met au défit Ôya d’encourir ladite punition en commettant quelque sacrilège – saccager un temple, par exemple. Ce qui n’effraie en rien Ôya : Naïtô n’osait sans doute pas croire qu’une chose pareille serait possible, il lui paraissait impensable que quiconque puisse commettre pareil crime au mépris des répercussions surnaturelles à ses yeux inévitables, mais Ôya exécute son blasphème sans même y penser, et plastronne : la punition divine ne semble pas disposée à le frapper, décidément… Naïtô, vaincu dans son pari, et stupéfait, doit se plier à la sanction décidée par Ôya – sanction qui le rendra plus ridicule que jamais, mais cette fois d’une manière plus pathétique : il doit se promener avec un corbeau mort sur la tête ! L’affaire finira mal pour le pieux agent du shogun, bien sûr – humilié, jugé totalement fou et même accusé du sacrilège qui l’avait tant horrifié…

 

Et Ôya ? C’est ici qu’une bascule opère, dont je ne sais que penser… Car, sur le mode d’une fable édifiante, mais pas qu’un peu grotesque, il subit enfin le courroux divin pour ses méfaits – jusqu’à une mort parfaitement ridicule (bien des années plus tard – la BD opère ici un bond en avant, et il y en a quelques autres exemples).

 

Et je ne sais pas ce qu’il faut en penser – je ne sais pas si cette mise en scène moralisante de la punition divine est pertinente ou pas, et doit être prise au sérieux ou pas. Je ne sais pas davantage ce qui, dans ma réaction de petit agnostique faisant plus que loucher sur l’athéisme et qui a biberonné aux Lumières, est à propos ou ne l’est pas dans cette lecture.

 

Ou, pour dire les choses autrement, je ne sais pas si c’est mon épisode préféré de ce quatrième tome, ou celui qui m’a le plus déçu (mais pas le plus médiocre, ça, c’est encore autre chose, et « Corbeau et Pie-Grièche » a évidemment pour lui d’être plus original que les bien convenus « Voleur de riz » et « La Force de l’âme du Chétif »).

 

Manière de signifier que c’est peut-être en moi que réside ici le problème, et non dans la BD.

 

MAIS… MAIS NON ?!

 

J’en ai fini avec les cinq épisodes… mais pas tout à fait avec ce quatrième volume. Il est en effet complété (comme souvent) par un bref paratexte… hélas pour le moins déconcertant, au mieux.

 

En guise de postface, nous avons un article signé d’un certain Jean Karnac (?), et intitulé « L'Esprit sacré de la Voie du Samouraï et son universalité ». Et c’est passablement mauvais. Notez, je n’aurais pas la prétention d’expliquer au juste ce qu’était un samouraï, et a fortiori ce que pouvait bien être la Voie du Samouraï (malgré Miyamoto Musashi et son Traité des Cinq Roues, abondamment mentionné, le Hagakure qu’il me faudra bien approcher un de ces jours, Mishima Yukio trippant sur le précédent au travers de ses fantasmes les plus moites dans Le Japon moderne et l’éthique samouraï, ou le Ghost Dog génialissime de Jim Jarmush). Je doute cependant, et c’est peu dire, que cet article nous renseigne en quoi que ce soit à ce propos. Car il s’agit en l’espèce d’un gloubiboulga syncrétique à prétention « spirituelle », prétendant disséquer la Voie du Samouraï sur la base de considérations « universelles » tirées, par exemple, du Coran ou de Raimond [sic] Lulle (oui). Si l’universalisme tend à me laisser un peu sceptique assez souvent (jusqu'à battre en brèche mes fondamentaux humanistes et libéraux, etc.), je ne nie certainement pas la pertinence du comparatisme, de manière générale. Mais ça, c’est tout sauf pertinent – c’est de la bouillie « spirituelle », mêlée d’un inévitable mysticisme lourdingue. Un machin totalement à côté de la plaque, fond et forme, et dont on pourra juger le sérieux, la précision et l’élégance tout spécialement dans cette magnifique citation :

 

« La guerre et le combat est [sic], en définitive, un désordre pour rétablir l'ordre rompu, comme le définissait René Guénon (voir sur Internet). »

 

Mais pourquoi, bon sang ? Qu’est-ce que ça vient foutre là ? Hélas, ce n’est pas la première fois que je lis une BD de Hirata Hiroshi desservie par un pseudo-paratexte des plus malvenu – même si le précédent cas (chez Akata « pur », puisque Satsuma, l’honneur de ses samouraïs est une coédition Delcourt/Akata) était sans doute encore plus consternant, et tant qu'à faire carrément nauséabond dans son sous-texte : la préface idiote et improbable du guignolesque Pierre Jovanovic, passablement conspi et probablement fafisante, en tête de l'excellent volume qu'est autrement L’Argent du déshonneur

 

Pourquoi, bordel ? Hirata Hiroshi est un bien trop brillant gekigaka pour mériter d’être ainsi souillé...

 

UNE VAGUE LASSITUDE

 

Bon, on peut faire l’impasse sur cette ultime bizarrerie, hein. Mais, en définitive, que penser de ce quatrième tome de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs ?

 

Je ne peux pas cacher une certaine déception – qui est avant tout lassitude. J’avais adoré les deux premiers tomes, vraiment superbes ; le troisième tome, sans me déplaire à proprement parler, m’avait paru un bon cran inférieur... et c’est à nouveau le cas concernant ce tome 4.

 

La compulsion morbide des samouraïs, telle qu’elle est mise en scène, à force de répétition, a fini par me lasser – et m’écœurer légèrement ; ce qui était peut-être dans les intentions de l’auteur, mais pas dit, car la distance culturelle joue forcément dans cette affaire – en fait, je peux d’autant moins me montrer catégorique à cet égard que le discours tenu par l’auteur me paraît plus confus qu’auparavant… Et les épisodes un peu trop « mécaniques » de ce quatrième volume compensent en mal l’inventivité appréciable du dernier chapitre – tout perplexe qu’il m’ait laissé…

 

Au crédit de l’auteur, bien sûr, le dessin s’avère toujours aussi brillant, mais pas au point de me masquer ce que je suis porté à voir comme des faiblesses du scénario – tout en relevant bien que le problème est peut-être plutôt en moi que dans la BD à proprement parler, donc

 

Je poursuivrai néanmoins – d’autant que j’ai cru comprendre que le niveau remontait dans les derniers tomes (et tout particulièrement l’ultime ?).

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Le Mort amoureux, de Junji Itô

Publié le par Nébal

Le Mort amoureux, de Junji Itô

ITÔ Junji, Le Mort amoureux, [死びとの恋わずらい, Shibito no koiwazurai ; 伊藤潤二恐怖マンガ Collection, Itô Junji Kyofu Manga Collection, vol. 15], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, Paris, Tonkam, coll. Frissons – Intégrale Junji Itô, [1996-1998] 2013, 207 p.

 

LE MAÎTRE DE L’HORREUR

 

Je poursuis ma découverte de l’œuvre d’Itô Junji avec ce 15e volume de l’intégrale de ses bandes dessinées qu’est Le Mort amoureux.

 

Jusqu’à présent, après ma découverte émerveillée via le chef-d’œuvre Spirale, j’avais lu un autre gros volume (plus ou moins ) suivi, Tomié, puis, un peu au pif, le 13e volume de l’intégrale, soit Le Cirque des horreurs. Ce qui avait sans doute été l’occasion d’appréhender combien mon regard sur l’œuvre de ce maître avait quelque chose de biaisé ? Car Spirale et Tomié sont ses deux BD les plus amples, et de loin. Or, si Spirale au premier chef bénéficie d’une excellente réputation ô combien méritée, il semblerait que l’auteur soit plus communément loué pour ses histoires courtes – dont Le Cirque des horreurs livrait quelques exemples, convaincants parfois, voire très convaincants (« La Ville aux pierres tombales » en tête), d’autres nettement moins à mes yeux… Mais cet unique volume ne me permet certainement pas de porter un jugement assuré sur l’œuvre de « nouvelliste » d’Itô Junji – il me faudra donc creuser davantage cette intégrale pour pleinement saisir, et au plus près, la portée de cette œuvre remarquable, au firmament de l’horreur, et pas seulement japonaise, et pas seulement en BD.

 

Le Mort amoureux (publication initiale en revue en 1996, soit juste un peu avant Spirale et le troisième et dernier arc de Tomié) est d’une certaine manière l’occasion de couper la poire en deux. En effet, il s’agit d’une histoire « longue », au sens où les quatre « récits » contenus dans ce volume se suivent et se développent – plutôt des chapitres, du coup. Mais sur un format global autrement bref que Spirale ou Tomié : 200 pages seulement, soit un volume comparable au Cirque des horreurs, dans la même collection. Nous sommes donc un peu à la croisée des chemins – ce qui a ses avantages, et ses inconvénients.

 

Pour dire les choses, j’ai globalement beaucoup apprécié cette lecture ; cependant, elle souffre de défauts criants, je ne peux le nier – ils ne m’ont pas paru de nature à oblitérer tout intérêt pour cette bande dessinée délicieusement horrible, certes pas, mais je comprendrais très bien que d’autres se montrent moins enthousiastes ; tâchons donc de voir ce qu’il en est...

 

RETOUR À NAZUMI

 

La scène est à Nazumi, une relativement petite ville japonaise pour le moins inquiétante, avec ses bancs de brume si fréquents… En fait, autant le dire, elle est en proie à une sorte de malédiction : sous cet angle, elle peut assurément faire penser à d’autres villes ainsi décrites par l’auteur, comme bien sûr celle de Spirale, mais aussi « La Ville aux pierres tombales ».

 

Et peut-être d’abord cette dernière, car Nazumi est d’emblée déconcertante, sur la base de ses coutumes fort singulières – là où, dans Spirale, sauf erreur, les particularismes de la ville sont certes latents dès le départ, mais ne se révèlent que petit à petit. Ici, les femmes, essentiellement, de la bourgade, et au premier chef les lycéennes, se livrent dès le départ au petit jeu des « prédictions de rue », lesquelles consistent à patienter dans la brume (de bon augure, dit-on), puis à interpeller le premier passant, quel qu’il soit, pour lui demander de prédire son avenir – plus spécialement, sa vie amoureuse : sera-t-elle heureuse en amour ? demande la timide jeune fille – généralement en brandissant son sac devant ses yeux pour dissimuler son visage déjà noyé dans la brume… Hélas, ce petit jeu fort innocent peut dégénérer à tout moment ; car les oracles ne sont pas tous généreux et positifs...

 

Et nul ne le sait mieux que Ryûsuke, lycéen lui aussi, et qui avait vécu à Nazumi enfant, jusqu’à l’âge de six ans, mais avait fait sa vie ailleurs depuis. Il retourne maintenant à sa ville natale avec ses parents ; l’occasion de retrouver des figures de son enfance, comme son premier amour, la charmante Midori, et quelques autres… Ce qui ne le met guère en joie, visiblement – en fait, Ryûsuke est d’un naturel sombre et angoissé, irritable aussi : notamment, cette coutume « stupide » des « prédictions de rue » suscite en lui des réactions extrêmes, où la colère explose !

 

Mais la colère n’est qu’une façade pour la culpabilité et le remords. Enfant, Ryûsuke avait (indirectement ?) fait les frais de cette petite coutume absurde : une femme l’avait désigné dans la brume pour être son augure, et le petit garçon, pressé et inconscient de la portée de ses mots, avait déguerpi sans plus attendre en assurant méchamment à son interlocutrice qu’elle ne serait jamais heureuse en amour… Et la femme l’a pris au mot : horrifiée par cette prédiction dont elle ne pouvait remettre en cause la véracité, elle s’est suicidée en se tranchant la gorge avec une lame de cutter.

 

Un petit garçon de six ans n’était certes pas à proprement parler responsable de ce drame – mais, depuis ce très jeune âge, Ryûsuke vit avec cette culpabilité insupportable, cette conviction d'avoir provoqué la mort de cette femme de par sa seule méchanceté irréfléchie. D’autant peut-être qu’il ne s’agissait pas de n’importe quelle femme ? Mais de la tante de Midori – elle-même inconsciente de ce qui s’est passé et de l’implication de Ryûsuke. Il s'agissait d'une femme aux abois, engagée dans une liaison sans avenir avec un homme marié, et enceinte de lui… Les mots du petit garçon n’ont fait que précipiter son malheur, mais sans doute la résolution était-elle déjà là, sous les naïves prétentions de la femme au bonheur conjugal.

 

SUICIDE CLUB ?

 

Ryûsuke, un temps, voudrait croire que, tout cela, c’est du passé : le remords demeure, il sera toujours là, mais le drame en lui-même remonte à une dizaine d’années, après tout…

 

Sauf que la coutume idiote persiste – elle a peut-être même pris davantage encore d’importance ; et, comme dans tout bonne malédiction, la marche implacable du destin, avec une ironie cruelle, force l’histoire à se répéter… et à s’amplifier.

 

Le retour de Ryûsuke à Nazumi, en effet, coïncide avec plusieurs suicides de jeunes filles, toutes selon le même procédé : elles se sont tranchées la gorge avec un cutter. Et il ne fait guère de doute, aux yeux des habitants de Nazumi et tout spécialement des camarades des défuntes, qu’elles ont agi ainsi parce qu’elles avaient reçu un mauvais oracle en réclamant des « prédictions de rue »… À vrai dire, exactement comme la tante de Midori en son temps – mais cela, seul Ryûsuke le sait.

 

Mais il y a autre chose, un lien potentiel entre ces divers suicides : la rumeur court qu’un beau jeune homme, tout de noir vêtu, les traits androgynes, des boucles aux oreilles, navigue dans la brume, et que c’est lui qui rend ces oracles fatidiques – délibérément ? La ville est bientôt obsédée par la figure fantomatique du beau jeune homme – les lycéennes en viennent même à le traquer, non qu’elles lui veulent du mal, la vengeance en tête, mais pour obtenir précisément de ce prophète singulier et de mauvais augure la certitude de ce que leur vie amoureuse, contrairement à celle des autres, sera heureuse !

 

Mais Ryûsuke aussi cherche le jeune homme – qu’il hait, redoute, méprise… d’autant plus qu’il suppose lui être lié. Il lui est forcément lié...

 

Car cette histoire ne saurait le laisser en paix, mais l’accable d’autant plus sous le poids des remords. Ryûsuke est plutôt mignon, il a du succès auprès des lycéennes – trop, sans doute : quand sa prétendante la plus assidue, emportée par sa passion insane, dépérit à vue d’œil jusqu’au moment terrible où le cutter devient la seule solution à son drame, il n’y a plus guère de doute – d’une manière ou d’une autre, il est « responsable » de ce qui se produit… et intimement lié à cette épidémie de suicides qui frappe Nazumi ! Or la ville n'a encore rien vu, et le beau jeune homme de la brume ne s'en tiendra pas à quelques cadavres de fraîches et naïves lycéennes...

 

IMPUISSANCE ET REMORDS

 

Sous cet angle, Le Mort amoureux (je ne sais pas vraiment ce qu’il faut penser de ce titre, à ce stade…) m’a fait l’effet d’une lecture très douloureuse, je ne peux le cacher. L’histoire est proprement horrible, mais sur un mode assez différent des codes du genre – et qui peut avoir une certaine résonance, variable selon les lecteurs et les circonstances.

 

Reste que le thème essentiel est donc celui du suicide, ou, plus exactement, et non sans une certaine cruauté perverse, des répercussions du suicide (ou d'une flopée en l’espèce) sur ceux qui survivent ; d’où ce jeu complexe et terrible sur la responsabilité en la matière, qui débouche bientôt, et inévitablement, sur le remords, trait essentiel de Ryûsuke.

 

Mais, bien sûr, dans la BD comme dans la vie, le fait est que ces personnages qui demeurent ne sont au fond pas responsables, quoi qu’on leur dise (les suicidés, dans un éventuel chantage pas forcément conscient, mais pas seulement – aussi d’autres survivants prompts à se défausser sur un « coupable » idéal les exonérant de leur propre mauvaise conscience), ou quoi qu’ils se disent eux-mêmes : l’horreur ne réside pas tant dans leurs propos un peu trop désinvoltes, ou dans leur questionnement éventuel quant à leur part de responsabilité dans ce qui se produit, mais bien dans l’impuissance qui est la leur – impuissance qui, bien loin de leur apporter le moindre réconfort en les assurant de ce qu'ils ne sont au fond pour rien dans tout cela, ne fait qu’accroître encore leur souffrance.

 

Ryûsuke, bien sûr, en témoigne : culpabilité, remords, il a déjà donné. Impuissance ? Il entend trouver le beau jeune homme dans la brume, et mettre fin à son petit jeu cruel ; en tant que tel, il a un comportement héroïque – mais, nous nous en doutons d’emblée, cette quête est au mieux vaine ; au pire, elle pourrait même confronter notre « héros » aux turpitudes latentes de son inconscient...

GROTESQUE ET TERREUR

 

Le thème est grave assurément, terrible même – mais, pour en traiter, Itô Junji use de plusieurs outils en apparence seulement contradictoires. En effet, Le Mort amoureux joue aussi bien de la carte de la terreur pure et parfaitement premier degré, que de la carte du grotesque perversement drôle à un autre niveau – oui, drôle et horrible tout à la fois ; mais plus subtilement, probablement, que dans « Le Cirque des horreurs », nouvelle que j’avais trouvée proprement hilarante : ici, le ton demeure plus sérieux dans l’ensemble (comparaison qui s'applique éventuellement aussi au cas du Suicide Club de Sion Sono, sur un thème pas forcément si éloigné, au départ tout du moins).

 

Mais oui : l’auteur, même avec un sujet pareil, ou peut-être a fortiori, ne rechigne donc pas à user d’un expédient à première vue saugrenu : l’humour. Un humour pervers, sadique même, néanmoins de l’humour – et qui doit beaucoup à l’outrance assumée du propos. En ce sens, et sans que le gore soit nécessairement de la partie (mais il l’est régulièrement), l’excès des tableaux et des situations relève sans doute un peu de la tradition du Grand Guignol, avec tout ce qu’elle peut avoir de jubilatoirement scabreux.

 

(En même temps, parenthèse, car, Japon oblige, mais pour le coup en évacuant au moins pour un temps cette dimension d’humour grotesque, en fait de tradition, je suppose de toute façon que l’on pourrait traiter de la question au travers de traits culturels plus spécifiquement nippons – à creuser, disons, outre Suicide Club, dans La Mort volontaire au Japon, l’essai de Maurice Pinguet, ou, sans passer nécessairement par ce détour extérieur, en envisageant directement, mettons, les Tragédies bourgeoises de Chikamatsu, tout particulièrement celles mettant en scène des doubles suicides amoureux, basés sur des faits-divers des plus sordides.)

 

En fait, s’il est un procédé ici qui convoque en même temps l’angoisse, la gêne, la terreur et le rire nerveux, c’est sans doute la mise en scène du « harcèlement » (les guillemets s’imposent, bien sûr, car le harcèlement n’a objectivement rien de drôle), en fait une ligne directrice du récit d’Itô Junji : Ryûsuke, tout au long de ces quatre récits, est très régulièrement confronté à des formes de « harcèlement » particulièrement excessives, et qui pourraient le cas échéant se trouver à deux doigts seulement de la parodie comme de la grivoiserie, un jeu d'équilibriste assurément délibéré.

 

Ainsi, peut-être, dans le premier chapitre, de cette première amoureuse, insistante et qui se mue toujours un peu plus en cadavre – même si c’est alors clairement la gêne, teintée d’impuissance et de désespoir, qui domine clairement.

 

La thématique du harcèlement est ensuite reprise dans le deuxième « récit », avec cette « femme tourmentée », plus âgée, mais foncièrement indécise, et qui s’invite chez les gens, et pas uniquement Ryûsuke d’ailleurs, pour qu’ils lui disent ce qu’il faut qu’elle fasse – au fil de longs argumentaires qu’elle oublie aussitôt, revenant sans cesse pour poser encore et toujours les mêmes questions aux allures de dilemme ; ici, la coutume un peu bébête des « prédictions de rue » est détournée pour exprimer plus frontalement son contenu sous-jacent… et, sous la gêne dominante, voire l’agacement (souhaité), le rire nerveux commence à percer.

 

Enfin, l’approche s’assume plus ouvertement grotesque vers la fin de la BD, quand Ryûsuke est poursuivi dans les rues embrumées de Nazumi par des centaines de lycéennes amoureuses, qui voient en lui le beau jeune homme tout de noir vêtu, qu’elles vénèrent comme autant de groupies… et par-delà la mort, tant leur passion est envahissante. Et, pour le coup, c’est horrible à dire, mais l’excès des tableaux devient alors assez clairement drôle, oui…

 

Faut-il y voir une rupture de ton pour autant ? Pas forcément – je suppose que l’on pourrait comparer, par exemple, avec ce qui se produit dans Spirale, BD certes moins portée sur l’humour, et c’est peu dire, mais dont la saveur tenait pour partie à ces excès soudains et d'autant plus terribles ; en fait, ai-je l’impression, c’est bien une marque de fabrique de l’auteur, une singularité, même – car si l’association du rire et de l’effroi est un lieu commun du genre horrifique, la manière dont Itô Junji en use a toujours quelque chose de foncièrement original, et souvent surprenant.

 

ERREMENTS DU RÉCIT ?

 

Toutefois, ne nous voilons pas la face, la BD pèche par plusieurs aspects – je m’en tiens pour l’heure uniquement à la dimension narrative, j’en viendrai ensuite seulement au dessin.

 

Comme souvent, j’ai parcouru les critiques en ligne avant de rédiger ce compte rendu. Pour le coup, le ressenti global est très varié : si personne ne hisse Le Mort amoureux au niveau, disons, de Spirale, on trouve çà et là des retours très positifs néanmoins ; d’autres sont plus mitigés, voire négatifs, et qui proviennent souvent d’amateurs d’Itô Junji avant tout quand il s'exerce dans la forme courte. Mais, dans les critiques, bonnes ou mauvaises, une remarque revient souvent, qui se rapporte au rythme du récit – généralement jugé problématique, et parfois précisé comme étant trop lent.

 

Pour ma part, je ne suis pas tout à fait certain qu’il s’agisse vraiment d’une question de rythme – et, en tout cas, la lenteur relative de l’exposition, disons donc le premier des quatre récits, ne m’a pas le moins du monde gêné. Bien au contraire, même ! Pour le coup, j’y ai retrouvé quelque chose anticipant Spirale, qui ne tarderait plus guère dans la bibliographie de l’auteur… Et la comparaison me paraît toujours valable pour la suite des opérations – et tout particulièrement, bien sûr, le climax excessif au possible : dans les deux BD, Itô unji, après avoir très soigneusement élaboré son ambiance au travers d’une exposition méticuleuse et riche de présages menaçants, lâche totalement la bride, et brutalement, pour coucher sur le papier ses fantasmes les plus outrés… Et, me concernant, ça marche très bien.

 

Mais, que ce soit vraiment une question de rythme, ou encore autre chose, j’avoue que certains passages sonnent un peu faux – qui affaiblissent l’intérêt global du Mort amoureux, même si, j’y tiens, c’est dans l’ensemble une lecture qu j’ai beaucoup appréciée. En fait, pour le coup, le format un peu bâtard de cette BD (une « novella » ?) a peut-être sa part de responsabilité – car certains développements tapent à côté, qui donnent un peu l’impression d’un auteur cherchant de quoi rallonger la sauce, au risque, comme on dit pour les séries télévisées s'éternisant un peu trop, de l’évolution façon « jump the shark ».

 

Ici, c’est tout particulièrement le cas, à mon sens, dans le troisième « récit », certes pas dénué de bonnes choses, mais usant néanmoins d’un fil rouge que j’ai trouvé très maladroit – avec le « copain » de Ryûsuke, Tejima, qui fait n’importe quoi et, chose particulièrement gênante, ruine finalement par ses actions la question pourtant pertinente et forte, cruciale même dans la BD, de l’identification entre Ryûsuke et le beau jeune homme dans la brume… C’est vraiment dommage, car les bonnes scènes ne manquent pas dans ce chapitre, mais elles sont inévitablement affaiblies par ce dévoiement un peu grossier d’une intrigue de fond qu’il avait d’abord au mieux servie.

 

Globalement, le quatrième et dernier « récit » sauve les meubles, en revenant indirectement sur cette maladresse – quitte, donc, à mettre en avant la carte de l’humour un peu pervers en guise d'ultime retournement. L’image des lycéennes acharnées dans leur poursuite de Ryûsuke délaisse le prosaïsme « policier » du troisième chapitre pour revenir, mais différemment, au substrat antérieur d'horreur psychologique un peu malmené, donc, en l'opposant pourtant, cette fois, à une couche supplémentaire d'horreur graphique ; ceci, globalement, avec bien plus de pertinence, et bien plus d’efficacité.

 

Ou du moins est-ce le cas pour la majeure partie de cet épisode ? Car la fin n’est clairement pas satisfaisante… Et ça, j’ai l’impression que c’est un travers commun chez Itô Junji. Si la bizarrerie ultime de la fin de Spirale se montre convaincante, la série Tomié pèche sans doute un peu sous cet angle, ainsi que plusieurs des histoires courtes du Cirque des horreurs (et au premier chef la nouvelle titre) ; bien sûr, sur la base de ces trois seules lectures, dénoncer un défaut récurrent chez l’auteur est sans doute un peu hardi… Nous verrons bien – car j’en lirai davantage.

 

En tout cas, ici, la conclusion n’en est pas vraiment une, elle est particulièrement plate – en contraste avec l’outrance globale de ce dernier chapitre –, clairement précipitée (là, pour le coup, oui, intervient la question du rythme, aucun doute là-dessus) et parfaitement frustrante. C’est très fâcheux, car cette dernière impression vient ternir quelque peu l’effet général de la BD, qui, globalement, m’a beaucoup parlé, séduit, effrayé, dérangé, agressé, sur le vif...

 

DES TRAITS DANS LA BRUME

 

Et le dessin ? Il m’a fait l’effet d’être assez inégal – même s’il s’agissait peut-être de jouer justement sur ce contraste.

 

Disons que le dessin « normal » m’a paru globalement plutôt médiocre, au mieux, avec des personnages relativement ternes, et des décors plutôt minimalistes le plus souvent. Bizarrement, alors même que cette approche ne m’a pas vraiment convaincu ici, la parenté avec certains œuvres du maître nippon d’Itô Junji, à savoir l’immense Umezu Kazuo, m’a paru assez marquée – comme dans les premiers épisodes de Tomié, peut-être ? Ce quasi-paradoxe mis à part, le dessin « lambda » du Mort amoureux n’est clairement pas son plus grand atout.

 

Pourtant, il s’accompagne d’autres séquences qui m’ont fait l’effet d’être autrement travaillées et pertinentes. Le plus flagrant, sans doute, concerne les scènes proprement horrifiques, d’une grande méticulosité qui fait contraste avec la simplicité dévolue aux personnages « normaux » de la BD – même si les traits de plus en plus marqués de Ryûsuke fatigué autant qu’horrifié par les événements qui font alors le quotidien de Nazumi constituent probablement une sorte de passerelle entre la norme et l’horreur ; jusqu’au moment, bien sûr, où l’horreur submerge totalement la norme ? La foule grotesques des lycéennes suicidaires ou suicidées, dans le dernier « récit », participe étrangement de cette même approche, mais en accentuant les traits jusqu’au stade où le rire nerveux perce sous l’effroi. Globalement, Le Mort amoureux m’a paru ici plus sage, assurément, que Spirale, peut-être aussi que Tomié ou les trois premières nouvelles du Cirque des horreurs – l’extrême folie des déformations les plus improbables n’est finalement guère de la partie, et l’horreur du Mort amoureux est sans doute plus conventionnelle sur le plan graphique. Pour autant, cet album ne manque pas d’images fortes, avec ces jeunes filles qui sont autant de cadavres, pas moins passionnées pour autant ; une touche de gore çà et là, essentiellement dans les geysers de sang jaillissant sous les coups de cutter, garantit au lecteur qu’il en a pour son argent en matière d’horreur graphique – Itô est dans ce domaine un maître, et je ne lui connais pas de pair.

 

Mais, au-delà de ces éclats démonstratifs (je ne m’en plains pas, bien au contraire), il faut aussi relever, dans le dessin du Mort amoureux, l’astuce et l’inventivité d'Itô Junji baignant son récit dans la brume ; cette idée somme toute assez banale est brillamment mise en scène par un auteur qui n’a certes pas de leçons à recevoir de qui que ce soit en ce qui concerne l’ambiance, mais cela va au-delà, en lui permettant de tenter des choses un peu différentes sur le plan graphique, que je n’irais certainement pas jusqu’à qualifier d’expérimentales, ça serait bien exagéré, mais qui constituent une alternative bienvenue, jouant sur le contraste, avec le dessin « banal » du récit en pleine lumière, et à vrai dire tout autant avec les compositions outrées de la terreur dessinée.

 

DES PAINS, MAIS BIEN PLUS QUE ÇA

 

D’où ce bilan global, mitigé forcément, ou plutôt mitigé « objectivement » : la BD souffre à n’en pas douter de quelques pains, au regard tant du scénario que du dessin.

 

Mais c’est fatiguant, « l’objectivité »… Le fait est que Le Mort amoureux m’a beaucoup parlé, sur la durée ; j’y ai retrouvé bien des choses que j’apprécie chez Itô Junji, son don pour l’ambiance, son inventivité et son originalité qui hissent ses productions au-dessus des standards de l’horreur et parviennent toujours ou presque à surprendre le lecteur – en tout cas à me surprendre moi… La douleur profonde associée au thème de cette BD a achevé d’en faire une lecture précieuse à mes yeux, et forte en tout cas – au point où je m’accommode en définitive des quelques errances de la narration, de cette fin frustrante, ou de ce dessin parfois médiocre…

 

Et je compte bien poursuivre avec Itô Junji, je n’en ai certainement pas fini avec lui.

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Pline, t. 1 : L'Appel de Néron, de Mari Yamazaki et Tori Miki

Publié le par Nébal

Pline, t. 1 : L'Appel de Néron, de Mari Yamazaki et Tori Miki

YAMAZAKI Mari et MIKI Tori, Pline, t. 1 : L’Appel de Néron, [プリニウス, Plinius 1], traduction [du japonais par] Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique [par] Hinoko, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2014] 2017, 190 p.

 

ÉCHOS DANS LES THERMES

 

Yamazaki Mari, passionnée par Rome et qui a su communiquer cette passion à ses lecteurs d’abord japonais avec l’étonnante série à succès Thermae Romae, disait déjà à l’époque ne pas vouloir s’en tenir là – aussi ne faut-il sans doute pas se contenter de voir dans cette nouvelle série qu’est Pline une simple opportunité commerciale : en fait, la passion ressurgit, avec la même volonté de contamination, d’une certaine manière.

 

Pline est une série à quatre mains – mais ne reposant pas pour autant sur l’association classique d’un scénariste et d’un dessinateur. Ici, le scénario est pleinement le fait de la seule Yamazaki Mari, mais le dessin se partage entre elle et Miki Tori (qui travaillent à distance, merveilles de notre ère numérique). Ce dernier, peu connu en France (et semble-t-il surtout pour Intermezzo, une BD de gags en quatre cases, autant dire le jour et la nuit par rapport à Pline), avait déjà fait office d’assistant pour sa collègue plus jeune sur Thermae Romae, en prenant au bout d’un moment en charge certains décors, exigeant une importante documentation et une grande précision dans le trait ; l’association fructueuse est donc ici reconduite, et précisée : Yamazaki Mari, outre le scénario, prend en charge les personnages, et Miki Tori les décors et éventuellement quelques créatures non humaines – pour ma part, je suppose que c’est bien le graphisme de ce dernier qui me parle le plus dans cette BD pour l’heure (comme dans Thermae Romae, en fait) ; en notant bien sûr qu’il s’agit d’une association, le résultat global est harmonieux.

 

Mais il est difficile d’envisager Pline sans revenir à Thermae Romae, car les deux séries dialoguent, d’une certaine manière. Forcément, la reprise du thème romain à elle seule justifie ce retour en arrière, et Yamazaki Mari en est évidemment consciente, qui adresse quelques clins d’œil complices au lecteur, notamment, bien sûr, au travers de scènes de bains qui auraient très bien pu figurer dans Therma Romae ; et, de manière plus profonde, Pline, comme Thermae Romae, procède d’une optique comparatiste confrontant le Japon contemporain et la Rome antique, ce sur quoi il me faudra revenir.

 

Mais les deux œuvres sont en fait très différentes – d’abord et avant tout parce que Thermae Romae était une série largement humoristique, dimension qui, de son propre aveu, avait parfois pesé à l’auteure. Pline ne manque pas forcément d’humour, mais l’approche est clairement différente, plus « sérieuse », si cela veut dire quelque chose.

 

Et, à ce jeu des sept différences, on pourrait être tenté de mettre en avant que Thermae Romae n’était pas seulement une BD humoristique, mais aussi un manga de science-fiction – avec un pitch passablement improbable, et une utilisation non moins surprenante du thème classique du voyage dans le temps. Rien de la sorte dans Pline… ou presque ? En fait, ça me paraît un aspect important de cette nouvelle série (mais à la lecture du seul premier tome, il serait sans doute par trop présomptueux de m’engager résolument dans cette voie), que de laisser planer une vague ambiguïté concernant « l'imaginaire » (terme sans doute guère adéquat, mais j’y reviendrai), tandis qu’en mettant en scène un « scientifique », elle place bel et bien la science au cœur de sa fiction.

 

LE SAVANT

 

Le héros de notre histoire est donc cette fois un personnage historique, ni plus ni moins que Pline l’Ancien, ou Gaius Plinius Secundus (23-79), auteur (entre autres – mais ces « autres » n’ont pas toujours traversé les siècles jusqu’à nous) d’une monumentale Histoire naturelle, qui constituerait pendant des siècles la somme du savoir scientifique européen.

 

Cette véritable encyclopédie n’est plus guère lue dans son intégralité, de nos jours, car son contenu s’avère très divers et plus ou moins pertinent au regard des avancées de la science. On est tenté de conserver seulement les plus belles et justes des intuitions ou découvertes (de seconde main généralement) du naturaliste, comme sa surprenante compréhension des mécanismes de la foudre, mise en scène très tôt dans la BD : à l’instar de prestigieux prédécesseurs tels, à Rome, Lucrèce, ou en Grèce quelques siècles auparavant, tant de sages dans tant de domaines différents (je mettrais bien en avant, même dans un registre tout autre, l’extraordinaire Thucydide), notre héros délaisse les explications « religieuses » (la foudre, c’est Jupiter en colère) pour des explications rationnelles des phénomènes naturels. La précision de ses notes en matière botanique ou éventuellement zoologique est aussi régulièrement mise en avant.

 

Cependant, en bien des domaines, Pline « se trompe », et sa somme du savoir scientifique de son temps comprend aussi des éléments moins probants, évoquant par exemple des « remèdes de bonnes femmes » à base de crottin de cheval censé guérir l’asthme, ce genre de choses… On trouve de même dans son Histoire naturelle nombre d’anecdotes finalement guère édifiantes, mais mises au même niveau que des considérations bien autrement sérieuses et pertinentes.

 

Mais, pour Yamazaki Mari, cela fait pleinement partie du personnage : ses « erreurs » sont tout aussi fascinantes que ses « vérités ». Bien loin de s’en tenir à une Histoire naturelle expurgée, ne conservant de la somme originelle que le « juste », elle mêle sans cesse dans son manga, comme son personnage lui-même dans son encyclopédie, le « vrai » et le « faux » ; et à raison, car cela participe de l’essence du personnage comme de son temps – finalement, Pline affirmant que les tremblements de terre sont dus à l’action des vents n’est pas jugé moins pertinent que Pline expliquant la foudre par le frottement des masses de vapeur à l’intérieur des nuages ; ses remèdes douteux, ses anecdotes gratuites, sont également au même niveau.

 

Mais cela va en fait bien plus loin que cela – et c’est ici que je reviens à ma remarque concernant le genre science-fictif. En effet, nous pouvons avoir l’impression, à la lecture de ce premier tome, que, dans la Rome de Pline, ce qu’il dit est tout simplement vrai – l’asthme soignée par le crottin de cheval pas moins que les mécanismes de la foudre. Dans ce monde-ci, Pline voit juste : ce sont bel et bien les vents qui provoquent les tremblements de terre. Ou du moins ai-je tendance à voir les choses ainsi.

 

Une scène très surprenante nous en fournit l’intuition – quand un enfant, sur une plage, voit sortir des flots une étrange créature humanoïde, quelque part entre un Profond, sans doute, et... eh bien, un yôkai. Pline parle de cette créature dans son Histoire naturelle – mais en se fiant aux témoignages, car lui-même ne l’a pas vue. Dans la BD, la focale du personnage ne vient donc pas perturber la réalité objective des faits, d’autant que nous ne voyons pas la scène a posteriori, sur la base de ce que le naturaliste en a noté : nous voyons bel et bien la créature sur le moment, avant que Pline n’en entende parler – mais, bien sûr, s’il s’agit de voir la scène par les yeux de quelqu’un, c’est donc avec les yeux de cet enfant… Une idée plus qu’étonnante, mais qui me paraît vraiment très intéressante.

 

LE PERSONNAGE

 

Le réalisme historique en prend pour son grade ? Pas dit, au fond : c’est un processus d’immersion qui me paraît tout à fait pertinent. Toutefois, il est un domaine essentiel de la BD où Yamazaki Mari prend éventuellement ses distances avec la « réalité »… et c’est la vie de Pline lui-même.

 

Car nous n’en savons presque rien : il était grand, il était corpulent… La voix qui porte, je crois, et il écrivait en permanence (dans la BD, c’est en fait un personnage fictif, le scribe Euclès, qui note tout ce qu’il dit – j’y reviendrai) ; ah, et il a été très influencé par Sénèque. Autrement ? Rien… à une chose près : ironiquement, de la vie de Pline, on ne connaît guère que sa mort – en 79, à Pompéi, lors de l’éruption du Vésuve ; un épisode devenu proprement mythique.

 

Mais ce flou global (qui est même méconnaissance absolue pour le lecteur japonais moyen, et je ne suis pas bien certain que le lecteur français moyen soit mieux loti, votre serviteur inclus) est une bénédiction pour l’auteure, que le poids de la réalité objective et assurée aurait pu étouffer. La BD est réaliste, mais Pline, tout historique qu’il soit, est un personnage.

 

Sur la base de ce seul premier tome, définir la personnalité de Pline est peut-être encore un peu prématuré – mais quelques traits sont tout particulièrement saillants. Bien sûr, le premier, c’est le goût des sciences – et toutes les sciences (l’Histoire naturelle est riche de considérations très diverses, de l’astronomie à la pharmacologie en passant par la zoologie et la botanique, mais les centres d’intérêt du Pline historique pouvaient tout aussi bien être la rhétorique, la philosophie ou les guerres en Germanie). Yamazaki Mari pousse ce point à l’extrême – jusqu’à conférer à son Pline des traits vaguement autistiques (ce n’est sans doute pas le meilleur terme). La science est en effet tout pour lui, elle a clairement des implications qu'on pourrait dire d'ordre métaphysique, voire théologique (sans doute dans une veine stoïcienne). Mais c'est au point où le savant si admirable peut parfois se montrer… bête ? Non, disons un peu absent, et maladroit, socialement surtout. Le Vésuve va exploser ? Rien à craindre : prenons donc un bon bain avant de quitter Pompéi… Jeune homme, tu as tout perdu dans l’éruption de l’Etna ? C’était un beau spectacle… Note donc sur tes tablettes, la seule chose qui te reste de ton père mort de maladie il y a quelques semaines à peine, ce dont je me moque complètement, que la foudre n’est pas le résultat du courroux de Jupiter, mais… L’empereur me convoque à Rome, de toute urgence ? Et une menace de mort pèse sur les légionnaires qui m’accompagnent, si nous devions arriver trop en retard ? Ah bon… Mais regardons plutôt ce temple grec, et il faut que je me renseigne sur ce béton, aussi, oh, et ce monstre sorti des flots, ah, et puis le raz-de-marée qui s’annonce, c’est que les vents souterrains, voyez-vous…

 

Mais cette passion de la science peut aussi générer ses moments héroïques. L’ouverture de la BD à Pompéi bientôt anéantie a quelque chose de délibérément agaçant : le lecteur sait que Pline va périr, Pline qu’il n’a même pas eu encore le temps de s'accaparer en héros, et ses atermoiements n’en sont que plus insupportables – donnant l’image d’un homme arrogant qui, d’une certaine manière, « méritera bien », le moment venu, de mourir dans ces circonstances hors-normes. Que pareil savant se montre aussi inconscient du danger, au point où cela en devient fatal, c’est pour le moins désolant… Mais l’histoire revient ensuite vingt ans plus tôt, au lendemain d’une autre éruption, de l’Etna cette fois ; le volcan n’est plus une menace, mais la foudre fait paniquer les légionnaires qui accompagnent Pline – et il a cette repartie cinglante : « Celui qui fuit une occasion de s’instruire est la lie de l’humanité ! » Conviction sans cesse répétée, et qui, rétrospectivement (ou en fait par anticipation), éclaire sous un autre jour l’apparente désinvolture de Pline bientôt noyé sous les cendres du Vésuve… Et l'on n'en retire que davantage l'impression d'un Pline qui est à sa manière un prêtre de la science, qui perçoit dans l'acquisition de connaissances une raison d'être, éventuellement eschatologique même.

 

Mais nous sommes ici dans le registre du « bigger than life », disons. D’autres aspects de la personnalité de Pline sont mis en avant dans la BD, qui le ré-humanisent, en bien comme en mal : le bonhomme est quelque peu pédant, porté à faire étalage de son érudition il est vrai monumentale, jusque dans les situations où pareil comportement ne saurait être plus incongru ; il est jovial, cependant, bon camarade une fois qu'on a appris à le connaître, et sans doute un peu farceur – certains passages de l’Histoire naturelle en témoignent, n’est-ce pas ? Il est intelligent, sans l’ombre d’un doute ; il est bon, aussi, généreux… Socialement maladroit, mais pourtant pas aussi indifférent aux hommes et à leurs souffrances que l’on pourrait le croire sur la seule base de son comportement en apparence totalement dénué d’empathie…

 

Autant de traits qui figurent dans ce premier tome, mais appellent sans doute des compléments dans les volumes suivants.

D’UN VOLCAN L’AUTRE

 

La BD commence donc par la fin, en s'ouvrant sur l’éruption du Vésuve en 79 – événement dont on sait qu’il en résultera la mort de Pline, mais le naturaliste semble totalement inconscient du danger. Les belles pages couleurs du début confèrent au phénomène une majesté terrifiante, qui entre en résonance avec le destin quasi mythique de Pline à Pompéi.

 

Mais il s’agit ensuite de retourner vingt ans en arrière – lors d’une autre éruption : cette fois, de l’Etna. Pline est alors substitut du gouverneur de Sicile, et fait la rencontre, dans le champ de cendres qu’est devenue sa ville, avec un jeune Grec du nom d’Euclès, qui a tout perdu – à l’exception des deltoi de son père, outil approprié à la prise de notes. D’abord irrité par l’indifférence apparente de ce mystérieux Romain qui parle un grec parfait, Euclès découvre bientôt en Pline un personnage hors-normes, et dont la vaste érudition le séduit au plus haut point ; fasciné par le savoir débordant du naturaliste, qui fait la démonstration de sa finesse comme de son courage en disséquant la foudre alors même qu’elle menace de le frapper, le jeune Grec qui se destinait à devenir grammairien se met à noter toutes les paroles de Pline. Euclès, personnage fictif, est notre guide dans cette histoire, et notre narrateur – il l’était en fait déjà dans le premier chapitre, se situant donc vingt ans plus tard.

 

LE DESPOTE AU BOUT DE LA ROUTE

 

Mais les deux hommes – et la troupe qui accompagne tout naturellement le substitut du gouverneur de Sicile – ne peuvent pas s’attarder sur place, au grand dam du naturaliste ; c’est que l’empereur le convoque à Rome…

 

L’empereur, c’est Néron – probablement le plus haï de tous (plus encore que Caligula, auquel il était lié) : Suétone et Tacite en ont livré des portraits absolument calamiteux, l’incendie de Rome mythifié en a établi l’image éternelle de monstre odieux de perversion, les auteurs chrétiens plus tard n’ont pas manqué d’invectiver l’empereur ayant initié les persécutions contre leur « secte juive » en leur attribuant la responsabilité de la catastrophe… Même si on a parfois essayé, ces derniers temps de revenir sur ce jugement on ne peut plus négatif – en partie, du moins.

 

Il est trop tôt encore pour dire ce qu’il en est dans la BD – d’autant que j’ai cru comprendre que le tome 2 approfondissait le personnage –, mais se dessine déjà le portrait d’un jeune homme arrogant et autoritaire, affligé d’un complexe de persécution et redoutant chez ses « amis » (dont Pline, et bien sûr Sénèque, leur maître à tous deux) une trahison imminente, affligé aussi d’angoisses nocturnes qui ne le lâchent pas, voire s’aggravent toujours un peu plus depuis son matricide, et, bien sûr, davantage porté à s’envisager en artiste qu’en homme d’État… Le personnage a déjà quelque chose de profondément inquiétant, mais le parti-pris de Yamazaki Mari semble être d’appuyer sur les faiblesses de l’empereur, plutôt que d’en faire unilatéralement un génie du mal, ou se contenter de le dire « fou », ce qui en tant que tel ne signifie pas grand-chose.

 

Il faut noter que, dans son entourage, elle accorde une importance tout particulière à Poppée – une femme qu’elle dépeint aussi belle qu’intelligente, plus qu’ambitieuse assurément, sans doute d’une morale au mieux douteuse, mais au moins aussi fascinante que son impérial amant. Un personnage dont j'attends avec impatience de voir comment l'auteure la développera.

 

La convocation de Pline est un caprice de l’empereur, à l’évidence – et Pline avait certes évité jusqu’alors de répondre aux invitations de Néron à venir assister à ses soirées « artistiques » pour l’y applaudir : Néron s’en doute, et cela l’irrite profondément. Cette fois, il ordonne donc à Pline de venir – même s’il se trouve en Sicile. Et le refus n’est pas une option – tout le monde le sait, Pline comme les légionnaires qui l’accompagnent. Leur vie est en fait en jeu.

 

Ce qui n’empêche pas Pline de lambiner en chemin – ou plutôt de prendre son temps pour étudier tout ce qui borde la route, ce qui fait pas mal de choses… D’où un rythme assez lent dans ce premier tome, qui est largement d’exposition ; cela passe bien, parce que le propos est intéressant et amené de manière subtile, le « road manga » est une option pertinente. Mais sans doute faudra-t-il que les choses changent sous peu, et dès le deuxième tome, j’ose l’espérer.

 

URBI ET ORBI

 

Il est sans doute un point où cette évolution s’imposera tout particulièrement – et c’est la représentation de Rome elle-même, jusqu’alors accessoire : l’Urbs, menacée par le grand incendie dont on accusera Néron lui-même, ou les chrétiens, se doit dans cette BD d’être plus « réaliste » probablement que dans la série plus fantasque Thermae Romae – mais les références essentielles demeurent, dont la série HBO/BBC Rome, que j’avais adorée en son temps, comme l’auteure elle-même (elle l’a régulièrement mentionné).

 

Mais, derrière Rome, il y a le monde – et notamment le Japon. Comme dans Thermae Romae, Yamazaki Mari entend profiter du support BD pour se livrer à une analyse comparative de ces deux mondes séparés par des distances énormes, spatiales comme temporelles. Le procédé du voyage dans le temps de Modestus affichait frontalement cette dimension dans Thermae Romae, mais Pline en traite également, de manière assez évidente.

 

Il ne s’agit plus ici de s’intéresser aux bains et aux activités liées, mais de mettre l’accent sur les conditions géologiques des deux milieux : le Vésuve et l’Etna renvoient aux innombrables volcans japonais, les tremblements de terre vécus sur la route pour Rome sont de même une allusion flagrante, d’autant qu’ils s’accompagnent d’un raz-de-marée, finalement minime, mais dont la crainte qu’il suscite renvoie assez clairement au tsunami de 2011 dans le Tôhoku, qui avait débouché entre autres sur la catastrophe de Fukushima… La nature hostile et les moyens dont disposent les hommes pour s’en prémunir occupent donc une place très importante dans ce premier tome – même si je suppose qu’il ne pourra pas en être éternellement ainsi ; pour autant, je tends à croire que cette entreprise comparatiste sera prolongée dans les volume suivants, simplement au travers d’autres sujets – ils ne manquent pas.

 

D’autant que cette entreprise, en fait de « relativisme » cultuel et historique, porte sans doute en elle quelque chose d’universel.

 

À SUIVRE

 

Que penser donc de ce premier tome de Pline ? Le bilan est assurément positif : le personnage fascinant, l’intelligence de sa représentation, la pertinence du propos comparatiste et le sens aigu de la narration, même sur un mode relativement lent, s’associent à un dessin subtil, précis et varié tout en demeurant cohérent pour livrer une bande dessinée plus qu’honorable, à même de satisfaire les amateurs de Thermae Romae et au-delà.

 

Mais ce premier tome est à mes yeux largement « d’exposition » : il pose des personnages et des situations plus qu’il n’en use au service d’une véritable trame. Je suppose que la donne peut changer par la suite – et je ne doute pas que Yamazaki Mari serait assurément capable de me surprendre, et en bien. En l’état, ce premier tome est tout à fait satisfaisant, si je ne l’ai pas trouvé pour autant proprement enthousiasmant ; avant de conseiller la lecture de cette série, je suppose qu’il me faudra lire le deuxième tome – mais je suis tout à fait volontaire pour cela, et nous verrons alors ce qu’il en est au juste.

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Le Gourmet solitaire, de Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi

Publié le par Nébal

Le Gourmet solitaire, de Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi

TANIGUCHI Jirô et KUSUMI Masayuki, Le Gourmet solitaire, [孤独のグルメ, Kodoku no gurume], traduction [du japonais par] Patrick Honnoré [et] Sahé Cibot, préface de Patrick Honnoré, postface de Masayuki Kusumi, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [1997] 2005, 198 p.

 

UN SUCCÈS AU JAPON (CETTE FOIS)

 

Petite pause dans Le Sommet des dieux, pour lire une autre BD de Taniguchi Jirô qui m’a été gentiment offerte : Le Gourmet solitaire. Et c’est un tout autre registre, à tous points de vue, que cette œuvre conçue en collaboration avec le scénariste Kusumi Masayuki – et une tout autre ampleur, même si, à ce « premier tome », il faut en adjoindre un « second », titré en français Les Rêveries d’un gourmet solitaire (composé d’épisodes épars, publiés çà et là dans la presse, après la composition du recueil initial).

 

À l’intimidante fresque alpine répond ici une œuvre autrement intime et resserrée, composée de dix-huit (dans le présent tome) chapitres de huit pages chacun, c’est tout, et à la structure délibérément répétitive. Pour autant, on est bien dans du Taniguchi – mais tirant davantage du côté de Quartier lointain, par exemple, car il s’agit de sublimer une forme de poésie du quotidien, éventuellement inaccessible aux héros se mesurant aux dieux sur tel sommet de l’Himalaya.

 

Mais ce Gourmet solitaire a une autre particularité notable à envisager au préalable : il est le plus grand succès de Taniguchi au Japon, et semble-t-il de loin. La BD s’est très bien vendue et continue de le faire, ayant été systématiquement rééditée ; et elle a débouché sur une adaptation en série TV, comptant six saisons de douze épisodes, et où le scénariste Kusumi Masayuki joue son propre rôle !

 

Or il faut se rappeler que feu Taniguchi Jirô, si révéré en France, où il incarnait l’idée même d’un « manga d’auteur », n’était pas forcément si prisé que cela dans son propre pays – ou en tout cas nettement moins qu’ici. Le Gourmet solitaire fait donc figure d’exception… mais ce n’est pourtant pas une bande dessinée d’un abord si facile, et elle n’a sans doute rien des codes qui font habituellement les best-sellers.

 

MANGER AVEC LES YEUX

 

Le pitch de la BD peut en effet passer pour improbable – en France du moins, car j’ai cru comprendre que c’était plus ou moins un genre développé au Japon. Nous y suivons un homme dont nous ne savons pas grand-chose (mais suffisamment pour en dire quelques mots un peu plus loin), qui travaille beaucoup et voyage beaucoup pour son travail, et qui, dans chacun de ces petits chapitres à la fois denses et dilatés, mange – généralement dans des petites gargotes. Il nous rapporte avec exhaustivité ce qu’il choisit, ce qu’il déguste, ses sensations. Fin.

 

Une BD « culinaire », donc – non, décidément, ce n’est pas banal, ici du moins… Même si pas sans précédent, j’imagine, c’est seulement que je n’y connais rien – sans précédent au sens le plus strict, car je me souviens de discussions avec des camarades sur le don qu’avait Uderzo, du temps où…, pour faire saliver ses lecteurs dans ses très gauloises productions avec des banquets rabelaisiens abondant en sangliers rôtis bien gras comme il faut ! Mais ces paillardises étaient accessoires : ici, le fait de manger est le thème même de la BD.

 

Même si, bien sûr, le thème est aussi parfois un prétexte – et les repas propices à l’évocation de souvenirs, comme à des aperçus plus ou moins conscients de la société japonaise, en bien ou en mal, en tout cas sur le mode de l’ordinaire, du quotidien.

 

VAGUE SOUCI NÉBALIEN

 

Ici, je dois confesser un vague souci de ma part – et c’est que je n’ai rien d’un gastronome ou d’un gourmet ; à vrai dire même pas d’un simple gourmand, car notre gourmet est peut-être avant tout cela.

 

Je n’ai certes rien contre la bonne bouffe, et peux m’accommoder bien mieux de la grosse cuisine que des raffinements étoilés bien au-delà de ma bourse, ce en quoi je ne suis pas si éloigné que cela de notre héros. Et, du temps où j’avais une vie sociale, je n’avais certes rien non plus contre une virée impromptue au resto (mais très rarement en solitaire, même si ça m'est arrivé). Mais je n’ai finalement guère de goût, je suppose, et n’attache pas vraiment d’importance au fait de me sustenter ; cela peut être pour moi un plaisir, oui – mais de manière générale, c’est d'abord une obligation physiologique ; moyen contourné de dire que c’est une corvée.

 

Bien sûr, je ne connais absolument rien à la cuisine – même française. Alors la cuisine japonaise… Je suis d'autant plus largué – d’autant que, japonisant masochiste, je suis incapable de manger du poisson, je déteste ça (bien joué, Nébal !). Je ne dis pas non à une soupe miso, je me régale volontiers avec des makis adaptés à mon ichtyophobie, et plus encore avec des yakitoris (ça, pour le coup, ça me fait facilement saliver…), et, dans un autre registre mais qui peut étrangement parler au héros de cette BD, je ne suis pas contre une pause ramen au cœur de la nuit ; mais au-delà ? Il va falloir remédier à cela, un de ces jours – mais sans ce putain de poiscaille et ces Autres Choses Indicibles Qui Viennent De La Mer ; pas déconner, non plus.

 

Alors m’intéresser à une BD sur un type qui mange – et qui mange beaucoup de poison et de ces Autres Choses Indicibles Qui Viennent De La Mer ? Cela pourrait être problématique, oui – mais au fond ça ne l’est pas forcément. Bien sûr, l’idée de ces aperçus sociétaux en trame de fond suffit probablement à susciter et entretenir mon intérêt pour les péripéties culinaires du Gourmet solitaire. Mais il y a autre chose qui peut jouer – et c’est le style ; dédoublé, ici, puisque la forme, comme de juste, implique en égale mesure le texte et le dessin. En fait, ça me renvoie à une expérience pas si éloignée que cela, mais dans la littérature française : À vau-l’eau, de Joris-Karl Huysmans.

 

« Le garçon mit sa main gauche sur la hanche, appuya sa main droite sur le dos d’une chaise et il se balança sur un seul pied, en pinçant les lèvres.

 

« — Dame, ça dépend des goûts, dit-il ; moi, à la place de monsieur, je demanderais du Roquefort.

 

« — Eh bien, donnez-moi un Roquefort.

 

« Et M. Jean Folantin, assis devant une table encombrée d’assiettes où se figeaient des rogatons et de bouteilles vides dont le cul estampillait d’un cachet bleu la nappe, fit la moue, ne doutant pas qu’il allait manger un désolant fromage ; son attente ne fut nullement déçue ; le garçon apporta une sorte de dentelle blanche marbrée d’indigo, évidemment découpée dans un pain de savon de Marseille.

 

« M. Folantin chipota ce fromage, plia sa serviette, se leva, et son dos fut salué par le garçon qui ferma la porte. »

 

Aaah… Huysmans...

 

Dans le fond, certes, ce n’est pas la même chose – c’est même l’opposé : Folantin livre sans plus y croire un combat désespéré pour dégoter un repas décent dans ce Paris qui l’ennuie et qu’il exècre – notre gourmet nippon, lui, s’il n’est certes pas sans angoisses, s’avère le plus souvent satisfait par ce qu’il mange. Mais il y a, je crois, ce même art, littéraire comme graphique, qui permet de sublimer le plus trivial et d’en extraire la poésie pure, à la limite de l'exercice de style en apparence, mais avec pourtant un fond conséquent.

 

Et je note au passage qu’il y a peut-être quelque chose de très japonais ici – après tout, L’Éloge de l’ombre de Tanizaki Junichirô s’achève bien sur une recette de sushis… Et, ici, la nouvelle « en guise de postface » de Kusumi Masayuki, brillante (si j’ose dire), déploie tout un discours esthétique de la pénombre qui n’aurait pas déparé dans le fameux essai confrontant le beau au Japon et le beau en Occident.

NOTRE HÉROS, SOLITAIRE...

 

Revenons à notre gourmet. Nous ne savons donc pas grand-chose de lui – mais suffisamment cependant pour en dire quelques mots ; et, en définitive, il n’est pas si « en creux » que cela : en fait, il a vraiment une forme d’âme, et se révèle d’une complexité étonnante – qui est aussi subtilité, ou finesse, même dans les situations les plus triviales, et avec une caractérisation aussi limitée en apparence. C’est en fait un atout essentiel de la BD ; probablement celui qui m’a le plus parlé, à vrai dire.

 

Son nom ne figure que très rarement dans la BD, mais il s’y trouve bel et bien : Le Gourmet solitaire se nomme donc Inokashira Gorô ; son âge est incertain, mais je suppose qu’on peut le dire trentenaire. Son métier est autrement défini : nous savons qu’il s’agit d’un commercial, qui fait dans l’import-export d’accessoires de mode ; il travaille beaucoup, jusque très tard dans la nuit, voire au point de la nuit blanche, et son emploi l’amène régulièrement à voyager, même si uniquement à l’intérieur du Japon dans ce premier tome (à l’exception d’un très bref flashback parisien), mais il se présente lui-même comme un Tokyoïte – autant dire qu’il est une figure typique du sarariman ; chez Taniguchi, il pourrait très bien renvoyer au héros de Quartier lointain à ceci près, donc, qu’il s’avère bien vite plus complexe que cela – et probablement aussi, du coup, plus sympathique.

 

Il n’en est pas moins essentiellement solitaire : tout au long de la BD, nous ne lui connaissons pas d’amis, guère plus de collègues ou de clients – qui ne seraient de toute façon rien de plus que des collègues ou des clients… La famille ne s'en tire pas mieux. Le flashback mentionné plus haut est une occasion rare de pénétrer dans son intimité sous cet angle, en mettant en scène sa compagne de l’époque – mais il a pour but avant tout de témoigner de l’échec de cette relation… Un autre flashback encore plus bref va dans ce sens, et quand Inokashira Gorô se rend au stade de base-ball pour applaudir son neveu Futoshi, c’est en précisant aussitôt (pour lui-même ? pour le lecteur ?) qu’il n’a jamais vraiment fréquenté le jeune garçon, il ne l’avait d’ailleurs pas vu depuis quatre ans, et il ne s’intéresse de toute façon pas au base-ball…

 

Il est donc seul – et porté aux monologues intérieurs ; en fait, il n’en est que davantage un véhicule parfait des interrogations tant culinaires que sociétales qui sont au cœur de la BD.

 

ET SES GARGOTES

 

Mais il est aussi un gourmet, nous dit-on – encore que ce terme puisse paraître assez peu approprié à un lecteur français, tout pétri de chefs assurément chefs et de Nouvelle Cuisine ? Car il a au fond des goûts très simples : ce qu’il aime, c’est la bonne bouffe, pas celle qui est étoilée – comme celle des restaurants français le cas échéant. Le raffinement, il y tient, mais il le prise quand il est tout particulièrement insoupçonné, sans prétention.

 

Aussi le cherche-t-il, et il le trouve souvent, dans ce que l’on serait porté à qualifier de gargotes, sinon de bouis-bouis – voire de bistrots, à ceci près qu’il a ici un problème : notre héros ne boit pas d’alcool ; or nombre de ces échoppes, et au-delà, sont conçues en ayant en tête la consommation de saké. Mais ces endroits souvent étroits ont donc sa préférence – avec des places essentiellement au comptoir, une table ou deux en sus, pas davantage. Aussi la comparaison, chez nous, avec une brasserie type PMU atteint-elle rapidement ses limites.

 

Les tarifs vont de pair, et la clientèle est généralement d’extraction populaire, et par ailleurs locale – car notre voyageur, quand il quitte Tokyo, ne traque pas forcément la « spécialité locale », mais, de manière plus globale, il entend véritablement manger ce que mangent quotidiennement les autochtones. Par ailleurs, il n’a rien contre les expériences, il aime tenter des plats différents, goûter des saveurs pour lui nouvelles… Et il est fondamentalement gourmand, les yeux plus gros que le ventre

 

LA DALLE – SCIENCE ET ART

 

C’est un fait : Inokashira Gorô a la dalle – tout le temps. Sa vie professionnelle, passablement déréglée, y est pour beaucoup, avec ses horaires plus que flexibles et ses déplacements réguliers. Les repas que nous rapportent la BD ne se plient pas à notre rigide conception, petit déjeuner, déjeuner, dîner : notre héros a faim à toute heure du jour ou de la nuit, comme semble-t-il l’ensemble de ses compatriotes – les restaurants qu’il visite sont parfois spécifiquement destinés à prodiguer des repas en plein milieu de la matinée, ou plus encore de l’après-midi ; des repas éventuellement copieux par ailleurs, mais qui ne sont pas pour autant considérés comme des « vrais repas » (le riz est un critère), et ne dispensent donc pas ceux qui s’en régalent de manger ensuite « normalement » chez eux. Mais, même chez eux, cela peut être à n’importe quel moment : les konbini, épiceries ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ont pour partie cette fonction ; ici, pour le coup, je me sens vaguement nippon...

 

Mais Inokashira Gorô a donc la dalle. Toujours. Et, visiblement, s’alimenter est pour lui quelque chose d’une extrême importance – c’est en fait le moment où il se révèle en tant qu’être pensant et sensible, une forme de libération par rapport à son travail si oppressant, et qui le bouffe, lui.

 

Amateur de bonne grosse cuisine, il ne se satisfait pas pour autant de tout et n’importe quoi – cette conception des choses ne prohibe pas le goût et même le raffinement. Aussi prend-il bien soin de choisir où il va manger, puis il étudie la carte avec une attention qui a quelque chose de scientifique et en même temps d’artiste : il faut songer à l’harmonie… à moins de succomber en définitive à la gourmandise curieuse du moment, quitte à prendre trop de plats à la fois, c’est assez récurrent, ou trop de ce type particulier de plats (des soupes, par exemple), mais au fond qu’importe.

 

Par ailleurs, notre héros, si l’on peut le supposer relativement aisé, encore que sans grande certitude, prend bien soin d’étudier les prix – ils font partie des critères de qualité, et, généralement, il mange pour une somme modique ; en fait, le prix des repas est à peu près toujours mentionné, au moment même de la description ultra-précise des plats – un gimmick graphique et narratif d’importance.

L’ANGOISSE… ET LA SATISFACTION

 

Mais Inokashira Gorô n’est de manière générale pas un être serein. Peut-être est-ce d’ailleurs là une raison à sa solitude fondamentale ? C’est un homme pétris d’angoisse, et d’une grande timidité.

 

L’angoisse fondamentale, pour lui, c’est celle de se tromper – de restaurant, ou de plat, etc. Et si la gargote d’en face était meilleure ? Et si ce plat-ci était plus convaincant que celui-là ? Suis-je à la bonne heure, pour bénéficier de ce que cette gargote fait de mieux ? Moi, Tokyoïte, ai-je bien ma place dans ce restaurant de province fréquenté par une clientèle locale ? Le patron m’a-t-il entendu ? Cette crainte perpétuelle du faux pas ou de l’erreur d’appréciation le saisit en permanence…

 

Et elle entretient une relation complexe avec sa timidité – car Inokashira Gorô est globalement un homme effacé, ou qui s’efface. Il n’ose pas hausser la voix – c’est fâcheux dans certains de ces restaurants, où les habitués n’ont pas cette gêne, aussi les sert-on en priorité… pour la seule raison que l’on a entendu leur commande, et pas celle de notre héros. Dans une unique exception, notre héros se lève soudainement et se plaint au patron... au point où les insultes de la part du détestable cuisinier fusent bientôt ; mais la gêne du gourmet est palpable, qui le fait se montrer maladroit.

 

Autant de dimensions qui reviennent régulièrement dans la BD, mais que la nouvelle « en guise de postface » de Kusumi Masayuki met tout particulièrement en lumière – et ce alors même que c’est semble-t-il le scénariste qui parle, et non son héros Inokashira Gorô, auquel il fait référence à la troisième personne… L’auteur et son personnage, décidément, n’ont rien du rônin bourru, ouvrant avec fracas la porte de la taverne en braillant : « À manger ! » Et qui interpelle la jeune serveuse, « Fillette », refusant son thé en braillant derechef : « Du saké ! »

 

Les aventures du Gourmet solitaire sont donc parcourues de cette crainte perpétuelle d’avoir fait les mauvais choix et de ne pas être à sa place… Mais, disons neuf fois sur dix, l’intuition même guère assurée d’Inokashira Gorô s’avère payante : oui, il a bien choisi le bon restaurant, et le bon plat – il est parfaitement satisfait, et peut-être même plus que ça ; il mange avec enthousiasme, savoure les goûts et les odeurs, et sort repus, content.

 

Mais la sensation de ne pas être à sa place, elle, est plus difficile à contredire… Et notre héros a toujours quelque chose d’un fantôme de passage.

 

RÉMINISCENCES

 

Or ces repas convoquent d’autres spectres. Manjû, oden et sushis sont autant de madeleines forcément proustiennes, et, pour notre héros, l’occasion, bienvenue ou pas, de songer au passé – son passé, et celui du Japon.

 

Car Inokashira Gorô a une mémoire étonnamment acérée ; de passage dans tel quartier où il n’avait plus mis les pieds depuis des années, l’illumination se fait jour : là, derrière cet immeuble, il y a une petite cour, et une gargote très chouette, s’il se souvient bien…

 

Généralement, il se souvient bien. Ce qui ne signifie pas que la gargote s’y trouve toujours – même avec tout ce qu’elle peut exprimer d’intemporalité. Le fait est que le monde change – et le Japon avec, plus vite encore si ça se trouve. La satisfaction de retrouver le bon petit resto s’avère bien rare, et les errances du gourmet empreintes d’une vague nostalgie – limite conservatrice ? Et pourtant probablement pas ; car, confronté à ce changement, Inokashira Gorô se laisse porter : il y a d’autres gargotes à essayer, d’autres saveurs à découvrir. L’inconstance du monde est sans doute un concept très japonais, dans son essence bouddhique, mais notre gourmet, au fil de ses monologues, semble à même d’en exprimer toutes les connotations, négatives comme positives. Et, finalement, c’est dans le changement que les heureuses rencontres... demeurent.

 

Des rencontres culinaires ; car les échos de ses éventuelles amitiés ou « connaissances » demeurent au mieux flous, au pire inexistants (très vague exception pour deux ex-petites amies) : Inokashira Gorô est décidément un solitaire – et peut-être avant que d’être un gourmet.

 

LE JAPON DERRIÈRE LES GARGOTES

 

Mais l’autre force du Gourmet solitaire, outre ce personnage plus riche qu'il n'y paraît, réside dans son caractère de plongée dans un environnement d’autant plus complexe qu’il s’assume ordinaire – via la gastronomie, la BD saisit au plus près la culture japonaise dans toutes ses dimensions, de la réalité « matérielle » à l’art le plus subtil. C’est à cet égard une merveilleuse invitation au voyage – avec, pour un lecteur français, des délices d’exotisme qu’un lecteur japonais ne peut bien sûr pas envisager de la même façon, s'il y trouve sans doute d'autres points saillants à son goût, et qui peuvent rester invisibles à nos yeux.

 

En suivant Inokashira Gorô dans ses expériences culinaires, nous parvenons effectivement à saisir un Japon « authentique » (et en même temps à questionner l’idée même d’authenticité, je suppose), ce qui passe par mille et un rituels pour nous éventuellement abscons, mais ici rapportés avec le naturel du quotidien.

 

Mais ce quotidien est aussi mis en perspective – l’inconstance du monde peut s’exprimer très matériellement dans des considérations économiques dont notre sarariman ne saurait faire abstraction ; la démographie, et l’urbanisation folle de la mégalopole japonaise, où les quartiers cotés il y a peu sombrent dans la désuétude, sont elles aussi forcément de la partie ; les conditions sociales sont peut-être plus centrales encore, qui envisagent, dans ces bistrots populaires, et même sans s’y attarder, l'ombre planante d'un Japon du succès qui peut s’avérer cruel pour les « petits », les vieux, les femmes…

 

Et pour les étrangers, lors d’un chapitre assez terrible, mais aussi très déstabilisant, où Inokashira Gorô, confronté à la brutalité d’un détestable petit patron à l’encontre de son employé, un étudiant chinois finançant ainsi ses études, constate toute l’abjection d’une xénophobie nippone plus ou moins latente, mais semble se plaindre surtout du boucan que fait le détestable cuistot en engueulant sans cesse le pauvre Chinois ; peut-être parce qu’il n’ose se plaindre que de cela, ceci dit – la construction même du chapitre dévoile assez que ces mauvais traitements et leur soubassement raciste ne le laissent pas indifférent… Et c’est par ailleurs le seul repas, des dix-huit narrés dans ce volume (dix-neuf avec la « nouvelle » finale), qui s’avère indubitablement mauvais – le seul véritable exemple d’un « mauvais choix » de la part de notre gourmet si inquiet à cet égard... et aussi le seul moment où le timide Inokashira Gorô ose en définitive se plaindre à voix haute.

 

PERTINENCE DU TRAIT

 

Mais, pour exprimer tout ceci, et dans un format aussi bref qui plus est, il faut tout le talent d’un immense artiste – ce qu’était assurément Taniguchi Jirô. Son dessin est ici tout particulièrement brillant, avec son essence cinématographique apaisée, son élégance si naturelle qu’elle instaure une trompeuse impression de facilité. Cette forme de « ligne claire » est savamment conçue sur la base de contrastes entre l’homme, aux traits simples, et son environnement fouillé à l’extrême, pour un effet des plus pertinent.

 

La précision du trait, bien sûr, s’applique tout particulièrement à la nourriture : les différents plats, souvent servis tous ensemble, sont l’occasion de plans fixes, en forme de natures mortes (en fait pas si mortes que cela), qui parviennent le plus souvent à faire saliver le lecteur. Même avec du poisson, si ça se trouve...

 

Ceci étant, la grande réussite de Taniguchi à cet égard, c’est une fois de plus, à mon sens, le gourmet plutôt que ce qu’il mange. Le trait de Taniguchi, avec sa grande finesse, m’a jusqu’ici (peu de lectures, certes… Quartier lointain et les trois premiers tomes du Sommet des Dieux) davantage séduit pour ses décors et ses cadrages que pour ses personnages, que je tendais souvent à trouver un peu monolithiques. Or ce n’est pas du tout le cas du gourmet, dont le visage, pour être réduit à quelques traits, s’avère superbement expressif. La bouche vaguement tordue du héros, et ses yeux si éloquents, expriment ses craintes, ses envies et ses joies avec une force et une sincérité qui lui sont totalement inaccessibles verbalement – et ses joues gonflées, ses grognements de satisfaction (que je ne supporte pas en vérité, mais ici c’est autre chose), témoignent de la joie pure de notre gourmet faisant un bon repas. Pour moi, c’est ici la vraie force du dessin de Taniguchi Jirô dans cette BD – qui ne retranscrit pas tant la beauté des plats que le plaisir de qui s’en régale.

 

ITADAKIMASU !

 

Aussi improbable soit le pitch de cette BD, le fait est qu’elle fonctionne très bien.

 

Je n’en ferais pas ma BD préférée de Taniguchi, car ce format très particulier ne la rend pas forcément d’un abord très aisé, et un Quartier lointain, par exemple, bénéficie éventuellement d’une plus grande universalité, outre que la narration suivie est sans doute davantage dans nos meurs à cet égard.

 

Par ailleurs, il me semble qu’il vaut mieux « picorer » dans Le Gourmet solitaire – BD qui ne se prête pas vraiment à une lecture en bloc, laquelle s’avèrerait sans doute bien trop répétitive pour convaincre : il faut laisser mijoter, comme de juste… Et prendre son temps, de manière générale ; pas de binge reading ici !

 

Mais c’est une réussite, une BD sensible, juste, inventive, et une appréciable plongée dans le quotidien japonais, faussement prosaïque (ou élevant le prosaïque au rang d’art).

 

Alors… Itadakimasu ! Formule rituelle japonaise que l’on est tenté de traduire en français par « bon appétit », mais dont la véritable signification est tout autre : c’est le fait, pour soi, de remercier pour ce que l’on « reçoit », et de remercier tous ceux grâce à qui l’on peut manger le repas dont on s’apprête à se régaler ; en fait, c’est même plus large que ça – l’expression ne s’applique pas uniquement aux repas… Mais elle me paraît appropriée à tous points de vue : j’ai reçu, et je remercie tous ceux qui y sont pour quelque chose, des auteurs à celui qui m'a offert cette BD.

 

Itadakimasu !

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20th Century Boys, t. 10 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 10 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 10 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 19-20], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [410 p.]

 

ANTÉPÉNULTIÈME

 

Retour (un brin différé) à 20th Century Boys, la fameuse série à rallonge d’Urasawa Naoki : j’en arrive au dixième tome (dans l’édition « Deluxe », et qui rassemble donc les volumes 19 et 20 de l’édition originelle), soit l’antépénultième (j’adore ce mot, ça fait partie des mots qui ont la classe, il faut toujours employer « antépénultième » quand on le peut, c’est la classe).

 

Et, hélas, la série à ce stade ne cesse plus de se dégrader… Jusqu’à présent, 20th Century Boys me faisait l’effet d’une BD (très) inégale, mais globalement palpitante ; il y a avait certes des coups de mou, des moments de décélération un brin pénibles, des trames narratives faiblardes et dont on aurait pu se passer (exemple ultime : Kanna qui fédère la pègre tokyoïte pour sauver le pape, allons bon…), mais régulièrement la série regagnait en qualité, en faisant la démonstration de ce qu’Urasawa Naoki (et éventuellement son coscénariste Nagasaki Takashi ?) pouvait toujours avoir de bonnes idées, de très bonnes idées même, et en se montrant malin (voire petit malin...) sur la distance.

 

Mais, décidément, à ce stade, je trouve que ça ne fonctionne plus vraiment… Le tout début du troisième et dernier « arc » de la série, dans le tome 8 « Deluxe », était suffisamment intriguant pour relancer mon intérêt, mais, globalement, le tome 9 avait remisé de côté les bonnes idées de son prédécesseur pour se concentrer essentiellement sur les moins intéressantes, en faisant perdre la majeure partie de son âme à son « monde d’après Ami », qui, de cadre curieux et séduisant dans ses anachronismes et son complotisme, virait toujours un peu plus à la dystopie lambda. J’avais envie d’en sauver les passages avec Chôno Shôei, du moins ceux d’avant le retour de Kenj… pardon, l’apparition de « Joe Yabuki », mais c’est le genre de tri que je ne me sens plus d’opérer avec ce tome 10 globalement navrant.

 

RALLONGER ENCORE LA SAUCE

 

Ceci parce qu’Urasawa Naoki, alors même qu’il multiplie les indices, les sentences, quasiment les effets sonores cinématographiques appuyés avec la subtilité d'un Hans Zimmer, laissant entendre que « la fin est est proche », délaye en même temps son intrigue bien au-delà du raisonnable, en usant de divers expédients tous moins convaincants les uns que que les autres pour rallonger encore la sauce.

 

Ainsi, bien sûr, d’un vieux gimmick de la série sur les « identités enfin révélées », qui affecte ici « Joe Yabuki » (forcément, et ce alors même que Chôno Shôei ne cesse dès le départ de l’appeler Kenji), Ami bien sûr (en tout début de volume, Manjôme insiste : Ami était bien Fukube, mais Fukube est bel et bien mort en 2015, l’Ami actuel est donc quelqu’un d’autre, blah blah blah), ainsi qu’un nouveau personnage en forme de rajout totalement inutile, dit « Le Tueur » (dans la seule présentation des personnages en début de volume).

 

Mais, justement : pour rallonger encore la sauce, Urasawa Naoki raboule encore de vieux personnages, oubliés de longue date, et dont le retour n’apporte au fond pas grand-chose (au mieux) ; si le cas de Croa-Croa est un peu à part et discutable, car nous l’avions très brièvement recroisé çà et là, que dire ici de Yanbo/Maabo, redevenu gros ? Ou du mangaka Ujiki Tsuneo...

 

Mais cela ne s’arrête pas là : Urasawa Naoki rajoute aussi dans son intrigue de « nouveaux » personnages, qui, objectivement, ne servent à rien. Le cowboy Spade aurait pu avoir un semblant de potentiel, mais, en fin de compte, non (outre qu’il a un peu un côté « Je sais plus quoi faire, je vais mettre un cowboy, ça marche toujours les cowboys », sauf que non, ça ne marche pas du tout) ; quant au « Tueur », envahissant par ailleurs dans des flashbacks, il me paraît arriver bien trop tard dans la série pour que son apparition fasse encore sens – et les scènes l’impliquant s’éternisent horriblement, comme autant de démonstrations évidentes qu’il ne s’agit plus, pour l’auteur, que de remplir autant de pages que possible avant de poser le point final (de la délivrance ?).

 

Hélas, il y a encore pire – et c’est que la BD abuse cette fois franchement des procédés d’atermoiement qui, jusqu’alors, pouvaient éventuellement avoir quelque chose de ludique, en délayant le suspense tout en en interrogeant les codes, mais qui, maintenant, ne tiennent plus que de l’expédient – on ne compte plus les scènes s’éternisant dans l’indécision, où les personnages font patienter le lecteur une dizaine de planches pour enfin dire ce qu’ils auraient pu et dû dire dès la première case de la première planche… quand, bien sûr, ils ne relèguent pas la « révélation » à une scène ultérieure qui s’éternisera tout autant.

 

Et il y a quelque chose que j’ai trouvé particulièrement agaçant – à moins que ce ne soit de la parano de ma part : c’est l’impression qu’Urasawa Naoki est parfaitement conscient de tout cela et, non seulement l’assume, mais s’en délecte, d’une certaine manière ; en fait, c’était une impression que j’avais déjà eu auparavant, mais dans une perspective de jeu sur les codes du thriller, etc., qui était avant tout complicité avec le lecteur – lequel pouvait donc s’en délecter lui aussi. En fait, c’est sans doute une dimension importante de la BD, que j’avais eu l’occasion d’évoquer dans plusieurs de mes comptes rendus des tomes précédents. Mais cette fois ? Non. Ne reste plus l’impression… que d’un auteur qui se fout de la gueule de ses lecteurs – ou du moins puis-je difficilement l’envisager autrement.

 

En fait, cela ressort directement de certaines répliques – car assez nombreuses sont celles, dans cet antépénultième tome, qui laissent envisager la fin prochaine de la BD. Sans surprise, j’imagine : quand « Dieu », au début du bouquin (et donc du volume 19 originel), assène que « la fin est proche », et contredit dramatiquement ses dons de prescience en avouant : « Je ne sais absolument pas comment ça va finir », admettons, il est dans son rôle… Au niveau du récit, et au niveau du méta-récit. Mais j’ai trouvé autrement révélateur cet aveu de la part de Manjôme, plus tôt encore, au tout début du volume : « C’est devenu n’importe quoi. » Et c’est bien mon avis (je crois même que d’autres répliques vont dans ce sens, que je n’ai pas relevé tant je m’ennuyais).

 

Bon, jusqu’à présent, je suis resté « à vol d’oiseau », c’est peut-être un peu abstrait ; je vais tâcher de donner quelques éléments plus concrets au regard du contenu de cet antépénultième tome – en évitant autant que possible les SPOILERS, vous n'avez a priori pas à vous en faire...

 

« JOE YABUKI » ET L’ART QUI CHANGE LE MONDE

 

On peut rassembler les différents éléments contenus dans ce tome 10 « Deluxe » en deux trames parallèles – mais cela ne vaut en fait que pour le volume 19 originel, qui alterne effectivement une intrigue centrée sur « Joe Yabuki », à la frontière séparant le Tôhoku du Kantô, et une autre essentiellement tokyoïte, centrée sur la Résistance anti-Ami, incluant Kanna « la Reine des Glaces », ses « oncles » (et sa « tante ») de la « Bande à Kenji », et enfin (mais dans le tome 20 originel surtout) sa mère, « la Sainte Mère », Kiriko ; le volume 20 originel, à quelques très rares planches près, laisse de côté « Joe Yabuki » pour se focaliser sur la Résistance.

 

Mais commençons donc par « Joe Yabuki », c’est-à-dire, oui, ce bon vieux Kenii, surprise, surprise. Les événements l’impliquant se déroulent dans un milieu assez restreint, la frontière hautement sécurisée séparant le Tôhoku (la région du nord-est du Japon où se trouve pour l’heure « Joe Yabuki ») et le Kantô (la plaine de la région de Tôkyô). Le récit appuie lourdement sur cette thématique de la « frontière », en y injectant de force et sans grande pertinence une vague dimension western, surtout au travers du personnage de cowboy qu’est Spade. Mais ça ne fonctionne guère…

 

Mais, en fait, on peut en dire tout autant d’à peu près tous les autres aspects de cette intrigue ; ainsi, notamment, de ces très pénibles dissertations sur l’art qui peut (ou pas) changer le monde… C’est une dimension qui était latente depuis un bon moment dans la série, à vrai dire depuis les toutes premières pages du tout premier tome – constatant l’échec du rock à changer le monde ; et c'était intéressant, alors, très intéressant, même... Mais ce thème avait sans doute perdu en impact en devenant plus concret dans le tome précédent (surtout), avec la chanson de Kenji. Hélas, cela se vérifie là encore, mais d’autant plus que s’y ajoute, sur un mode pas moins navrant, une seconde variation reposant sur l’art du mangaka Ujiki Tsuneo, à peine croisé durant le deuxième « arc » de la série, où il était un des voisins de Kanna (dans l’immeuble connu pour avoir été habité par Tezuka Osamu) ; le bonhomme, à la requête insistante de « Joe Yabuki », conçoit des faux papiers censés permettre de franchir la frontière, mais en sachant que la moindre imprécision se solde par la mort du voyageur, et des centaines y sont déjà passés, ce qui terrifie à bon droit notre dessinateur, incapable de porter le poids d'une responsabilité pareille ; OK, admettons… Il y a un certain potentiel de pathos correct dans cette sous-intrigue, c'est vrai ; mais, au fond, le sentencieux « Joe Yabuki », l’improbabilité totale de la « grande évasion » envisagée, et enfin la très mauvaise idée du « château », contribuent dans une égale mesure à saborder toute pertinence éventuelle dans ce propos.

 

Mais la plus mauvaise idée de cette intrigue est pourtant ailleurs – dans ce « château » qui est largement une pure façade (ce n'est certes pas la première fois dans la série), sur la frontière, et dont le seigneur est cet inutile « Tueur » que j’ai déjà évoqué plus haut, lequel entretenait une certaine relation avec Kenji, il y a longtemps, et avec Ami depuis ; sauf que ces divers développements ne sont vraiment pas convaincants : s’il est un aspect dans cette sous-intrigue qui donne l’impression que l’auteur délaye horriblement et fait dans l’atermoiement lourdingue, c’est sans doute ici qu’on le trouvera (encore que, Spade...). Sans surprise, sur des bases aussi fragiles voire d’ores et déjà pourries, autant le dire, la confrontation entre Kenji et « le Tueur » ne fonctionne pas – mais au point où c’en devient presque ridicule dans son inefficacité, presque douloureux, même. Un sentiment très gênant, qui contribue et pas qu’un peu à faire décrocher le lecteur – enfin, non : le Nébal ; à en juger par des chroniques lues çà et là sur le ouèbe, il y a des fans… Bon…

 

Vous l’aurez compris : à quelques très rares moments près qui sont autant de respirations de plus en plus désespérées, cette sous-intrigue ne fonctionne absolument pas à mes yeux.

 

SI TU CROISES AMI, TUE AMI

 

Hélas, l’autre sous-intrigue (enfin, dans le volume 19 originel, car, dans le vingtième, il n'y a pas d'alternance de la sorte, et ce récit occupe donc seul les planches dans leur quasi-totalité) ne convainc pas davantage.

 

En fait, dans le volume 19 originel, Urasawa Naoki atermoie tellement qu’il n’y a peu ou prou rien à en retenir et à en rapporter… Manjôme confirme donc qu’Ami, maintenant, n’est plus Fukube, tandis que « Dieu », dans son bowling, délire sur Koizumi et lâche qu'il voit arriver « un truc énorme » ; nous n’y reviendrons pas de tout ce dixième tome « Deluxe ».

 

Reste quoi ? Les Résistants qui papotent dans le vide – et Kanna qui fait sa mauvaise tête, surtout : incroyable « révélation » à la fin de ce volume : Kanna veut tuer Ami. Surprenant, hein ? On n’était pas du tout au courant !

 

Le volume 20 originel, sur ces bases (?!), s’appuie aussi, mais sans développer outre-mesure, sur le prochain coup fourré d’Ami : prendre prétexte d’une soi-disant invasion extraterrestre, ce que l’on savait depuis deux tomes au moins, mais en y rajoutant tout juste une pseudo-soucoupe volante, seul véritable ajout du présent tome, pour parachever l’extermination de l’humanité (et, censément, migrer sur Mars ?).

 

En attendant… Eh bien, la Résistance attend, justement ; en papotant, tête basse et larme au coin de l’œil, sur sa rude tâche. Là encore, guère d’apports de toute façon : Kanna est suicidaire, on le sait, Otcho qui n’est décidément plus guère Shogun (pas plus mal...) déprime toujours un peu plus à son tour, Yoshitsuné abandonne de nouveau les connotations associées à son nom héroïque et pleure parce qu’il n’est pas fait pour commander… C’est peut-être Yukiji qui s’en tire le moins mal ? À la voir à la tête d’un dojo où elle fait la démonstration, mais sans orgueil, de ses capacités martiales, elle donne presque la très vague illusion de redevenir un vrai personnage de la série (je maintiens qu’elle est un des plus navrants gâchis de la tournure prise par la BD sur des bases pourtant très enthousiasmantes, l’autre grand gâchis étant bien sûr un autre personnage féminin, Kanna, si cool dans les premiers épisodes où elle était apparue…).

 

Nous avons déjà lu tout cela – et il est bien temps de passer à autre chose ; mais, sur les 400 pages du présent volume, l’injonction de passer à l’acte, qui figure dès les premières planches, ne génère absolument rien allant dans ce sens jusqu’à la fin. Et ce sans que cet atermoiement produise le moindre effet positif, ce qui n'était bien sûr pas à exclure de manière générale. Enfin, les parasitages dus à divers personnages inutilement repris sur le tard, comme surtout Yanbo/Maabo, n’arrangent absolument rien à l’affaire – et c’est d’un ennui mortel.

 

Tout au plus peut-on sauver (si l’on est bon prince…) une vague sous-trame (distincte donc de celle de « Joe Yabuki » dans le volume 19 originel, et beaucoup plus liée au cœur de l’act… du papotage du volume 20 originel), qui conduit Maruo, notre bon gros, à retrouver, pour le coup bien trop facilement d’ailleurs, Kiriko, la mère de Kanna, la sœur de Kenji, la « Sainte Mère » écrasée par le poids de sa responsabilité dans la mise au point du virus d’Ami, la « Godzilla » virologue, quoi – qui est sous la protection de Croa-Croa revenu d’Amérique, dans son « Empire des Grenouilles » vaguement autonome (hein ?). Pour le coup, cependant, ce qui s’avère le plus convaincant (très relativement…) dans cette sous-intrigue, ce sont les flashbacks insistant sur le sentiment de culpabilité de Croa-Croa également – pour n’avoir pas répondu, le 31 décembre 2000, à l’appel de Kenji… à moins que ça n’ait été celui d’Ami ? J’en retiens surtout la thématique de l’adultère, guère développée, mais qui confère au personnage un semblant d’humanité. Or, malgré le pathos à la louche dans toutes les autres planches de ce tome 10 « Deluxe », c’est sans doute là le seul moment où j’ai ressenti quelque chose pour un personnage de la BD...

 

SATURATION

 

Jusqu’à présent, même si nombre d’aspects de la série me paraissaient critiquables, voire plus que cela, j’y trouvais cependant à peu près toujours de quoi poursuivre – ne serait-ce que par curiosité, mais une curiosité adroitement titillée par de vraies bonnes idées, car la BD n’en manquait pas.

 

Je crois que ce n’est plus le cas maintenant. Après un tome 9 qui m’avait déjà paru exceptionnellement faible, ce tome 10 encore moins bon me fait craindre la suite des opérations, et je ne suis pas certain d’être toujours curieux de savoir comment tout ça se finira – reste deux tomes, et je ne sais pas si je les lirai. C’est possible, malgré tout – mais d’une manière assez « mécanique », disons. Et c’est tout de même vraiment dommage… mais oui, je redoute d’avoir atteint comme un seuil de saturation.

 

Le dessin toujours aussi fluide et expressif d’Urasawa Naoki, irréprochable et même mieux que ça, ne parvient pas à compenser les faiblesses d’un scénario qui, à force de bifurcations, semble s’être perdu en route, au point où le ramener sur la bonne voie s’annonce au mieux une tâche très difficile, plus probablement impossible. D'autant que le jeu sur les codes du thriller, d'abord enthousiasmant, s'est mué en sa propre parodie.

 

Dommage, vraiment dommage.

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Lone Wolf and Cub, vol. 4 : Le Gardien des clochers, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 4 : Le Gardien des clochers, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 4 : Le Gardien des clochers, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2004, [n.p.]

 

LE DESSIN EN AVANT

 

Quatrième volume de la mythique série de Koike Kazuo et Kojima Goseki Lone Wolf and Cub, et toujours autant d’admiration pour cette œuvre immense. Ce qui n’empêche pas quelques critiques çà et là, sans doute… et, en sens inverse, des louanges plus marquées encore que d’usage pour telle ou telle dimension de la BD plus ou moins mise en avant jusqu’alors.

 

J’en avais comme de juste déjà dit beaucoup de bien dans mes comptes rendus des trois premiers tomes, mais, cette fois, j’ai plus que jamais envie d’appuyer sur l’excellence du dessin de Kojima Goseki : c’est toujours plus impressionnant, toujours plus juste, toujours plus beau. Le dessinateur accomplit un travail extraordinaire, avec un trait qui lui est propre (mais pouvant faire appel à plusieurs techniques différentes avec toujours autant d’à-propos), d’une précision admirable.

 

Mais cela dépasse bien sûr le seul dessin au sens le plus strict, car il faut y ajouter l’incroyable sens du découpage – cadre et montage – qui est décidément à mes yeux un des plus grands atouts de cette BD ; ainsi, notamment, dans ce quatrième tome, pour des séquences où le silence règne, ou éventuellement des onomatopées qui rythment la scène (par exemple, dans le premier épisode de ce quatrième tome, les « Hup ! Hup ! » des porteurs de palanquin, ou le son des cloches qui résonnent, imposant leur découpage du temps à la vie comme à la mort…).

 

Le vocabulaire que j'emploie en témoigne déjà, avec son ambiguïté que j’avais déjà relevée dans mes précédentes chroniques : on est tenté de qualifier cette mise en images avec les termes adaptés à la mise en scène et au montage d’un film – un chanbara, bien sûr, mais peut-être pas seulement un des « Baby Cart » directement adaptés du manga (ou gekiga ?) Lone Wolf and Cub ; après tout, cette virtuosité pourrait très bien renvoyer à un film de Kurosawa Akira, entre autres. Mais on est donc tenté de parler en termes de cinématographie...

 

Quoi qu’il en soit, c’est un travail admirable et de toute beauté. Toujours un peu plus.

 

UN SCÉNARIO PLUS CRITIQUABLE ?

 

Et, dans ce quatrième tome, c’est d’autant plus flagrant que le scénario de Koike Kazuo pèche peut-être un peu ? Dans les premiers volumes de la série, même si j’appréciais déjà beaucoup le dessin de Kojima Goseki, j’avais cependant tendance – mais c’est une pente naturelle chez moi – à privilégier le scénario.

 

C’est sans doute devenu d’autant plus vrai à partir de l’allongement du format des épisodes (jusqu’à atteindre une soixantaine de pages), dans le tome 2 surtout, qui permettait de mettre en scène des histoires plus complexes, en prenant en outre le temps pour poser une ambiance – en s’associant au dessin, bien sûr, là encore le cas échéant au travers de scènes muettes très expressives ; mais l’essentiel, à mes yeux, reposait cependant sans doute sur ces deux attributs : l’usage précis d’une documentation précise, et la capacité si bluffante de Koike Kazuo à toujours ou presque me surprendre. Les tomes 2 et 3 regorgeaient donc de ce genre de merveilles.

 

Et ici ? Il me semble que c’est un peu moins vrai… Non que le scénario soit « mauvais », il ne l’est certainement pas. Mais il m’a fait l’effet d’être un peu plus « routinier », disons – avec un usage de la documentation un peu trop mécanique, et, en conséquence, une moindre aptitude à me surprendre (avec tout de même une belle exception dans l’épisode XXII, soit le troisième de ce quatrième volume).

 

Mais cela ne vaut en fait que pour les deux premiers épisodes de ce volume, qui commencent d'ailleurs peu ou prou de la même manière – avec une docte présentation d’un aspect plus ou moins méconnu de la société d’Edo, en préalable à l’aventure à proprement parler ; dans le deuxième épisode, le procédé est à la fois subverti et trop appuyé, dans la mesure où cette présentation constitue une sorte de « voix off » tandis qu’Ogami Itto entame sans attendre ses massacres – mais c’est très long, très pointu, avec un vocabulaire spécifique dans lequel il n’est pas toujours aisé de se repérer (même avec le glossaire en fin de volume), et globalement guère palpitant.

 

Le troisième épisode (incontestablement le plus marquant) échappe à cet éventuel travers, mais, passé une ouverture étonnante en forme d’ « attaque en force », le quatrième épisode revient, et même doublement, à ce procédé, encore que de manière nettement plus habile et enthousiasmante – et là, il faut noter une particularité : ce dernier épisode est particulièrement long, dans les 120 pages environ, soit le double du format habituel ; ces développements qui prennent leur temps ont dès lors un rendu différent, et largement préférable.

 

Cette potentielle routine s’exprime aussi à un autre niveau, encore que de manière pas trop envahissante, puisque c’est surtout dans le premier épisode que ce phénomène se constate : la mise en avant de techniques de combat pas banales, à partir d’armes éventuellement improbables.

 

Ce qui est plus gênant, par contre, c’est que les deux premiers épisodes empruntent une même structure ternaire, qui voit notre rônin préféré se battre successivement contre trois adversaires dont la différence, pour le coup, a donc quelque chose de mécanique.

 

Cependant, Koike Kazuo sait toujours mitonner quelques-uns de ces twists dont il a le secret – pas forcément aussi renversants que ses plus belles réussites dans le domaine, ici, et pouvant donc parfois, fonction du contexte, avoir quelque chose d’un peu mécanique là encore, mais avec suffisamment de maîtrise pour capter et conserver l’attention du lecteur, ou, quand il s'agit d'abattre ses dernières cartes en fin d'épisode, pour le bouleverser.

 

Quelques mots, donc, des quatre épisodes de ce quatrième volume.

 

LE GARDIEN DES CLOCHERS

 

Les deux premiers épisodes sont donc clairement les moins intéressants du lot, car les plus routiniers au plan du scénario, en dépit de quelques retournements bienvenus. Tous deux commencent donc par une certaine dimension « documentaire », ici focalisée sur le sujet incongru des clochers d’Edo.

 

Le maître des clochers, qui a pour nom et titre à la fois Tsuji Genshichi, engage Ogami Itto pour qu’il lui permette, à sa manière « tranchante », de décider de sa succession – de qui portera après lui le nom et le titre de Tsuji Genshichi, dont il est la quatrième itération. Au rythme des cloches, il adressera aux rônin les trois successeurs potentiels, à charge pour notre assassin, non de les tuer, pour le coup, mais de leur ôter le bras droit, indispensable à la charge. Bien sûr, dans la furie des combats, Ogami Itto ne s’embarrasse guère de cette demande inhabituelle, et tue volontiers… Des adversaires, par ailleurs, aux techniques de combat étonnantes, et pas toujours très scrupuleux.

 

L’épisode fonctionne, mais surtout parce que le dessin est parfait – et, si j’ose dire, son « illustration sonore » aussi ; j’avais mentionné plus haut, déjà, ce jeu sur les halètements des porteurs de palanquin, et, bien sûr, sur les clochers, ce qui fonctionne très bien.

 

Mais, à tout prendre, et malgré le point de départ étonnant de la succession de Tsuji Genshichi, malgré aussi l’ultime retournement, étonnant (peut-être) mais bizarrement pas si saisissant alors que ses implications devraient prendre aux tripes, l’épisode est donc un peu mollasson car routinier. Ça se lit, très bien même, mais c’est clairement bien loin des sommets antérieurs de la série, car un peu trop « automatique ».

 

MAUVAIS SUJETS

 

« Mauvais sujets », qui suit, n’est guère plus satisfaisant, et probablement encore un peu moins – et pour des raisons assez proches. En fait, la juxtaposition des deux épisodes ne fait que renforcer cette impression, et sans doute aux dépends du second, pour de bêtes raisons de chronologie et d’enchaînement, qui mettent en avant la répétition, parfois…

 

Le thème est cette fois celui des orisuke, des sortes de « faux samouraïs » de seconde zone, et guère sensibles aux notions d’honneur et de loyauté du bushido, mais devenus de plus en plus fréquents au service des daimyôs, durant l’ère Edo, du fait d’une politique désastreuse ; ces êtres fourbes et vulgaires font donc figure d’antithèses de la conception idéale du samouraï – en tant que tels, ils sont une racaille à éradiquer… Leur inconséquence et leur corruption sont ici tout particulièrement illustrées par leur goût pour les jeux de hasard, comme tant de minables yakuzas – ils usent d’ailleurs fréquemment de l’insulte « sanpin », désignant un samouraï de bas étage (ce qu’ils sont pourtant, à tout prendre), sur la base d’une combinaison défavorable aux dés.

 

L’épisode démarre donc étrangement, avec une longue séquence où nous voyons Ogami Itto livrer trois assauts contre des orisuke « notables » et leurs bandes de canailles, tandis qu’en « voix off », Koike Kazuo nous décrit de manière détaillée mais un peu confuse (souci de traduction ?) les divers aspects de la question. À vrai dire, dessin exceptionnel de Kojima Goseki mis à part, on s’ennuie un peu…

 

La donne change cependant quand cesse la « voix off » et que l’on se focalise sur les actions présentes de notre assassin préféré, ce qui peut cependant inclure un flashback d’importance. La méthode, ici, renvoie à la manière de certains des épisodes du premier tome, je suppose, car il ne reste alors plus qu’un demi-épisode pour narrer une histoire à proprement parler, et sur un mode où la froideur de l’assassin, qui suit sa propre voie, s’accompagne pourtant d’une forme de « moralité indirecte », entendre par-là que, sans compromettre sa mission, jusque dans ses considérations les plus cyniques, Ogami Itto trouve à ménager un espace ambigu pour que les vraies victimes de l’histoire puissent faire payer les vrais coupables, disons – un trait qui reviendra dans l’ultime épisode de ce quatrième volume, mais avec plus d’ampleur, et aussi et surtout considérablement plus de finesse et d’astuce.

 

Pour le coup, cette orientation tardive fonctionne cependant assez bien – mais cet épisode n’en est pas moins bancal, avec sa longue introduction et ses combats presque omniprésents, dont la virtuosité graphique de Kojima Goseki ne peut pas totalement masquer l’inspiration un peu terne...

 

DERNIERS FRIMAS

 

Mais nous passons à tout autre chose avec le troisième épisode, « Derniers Frimas », ô combien différent, et en fait totalement inédit dans la série – ce qui en fait probablement le grand moment de ce quatrième volume de Lone Wolf and Cub. Car c’est le « Cub » qui nous intéresse, cette fois !

 

En effet, Ogami Itto n’apparaît presque pas de tout l’épisode, qui est centré sur son fils en bas âge, Daigoro. Celui-ci s’inquiète du retard de son assassin de père (un retard qui se compte en journées), et décide de partir à sa recherche, non en posant des questions aux passants, ça serait une mauvaise idée, mais en essayant de déduire où il pourrait se trouver, peut-être en train de se vider de son sang, eu égard aux habitudes que Daigoro a pu constater dans son comportement.

 

Au cours de son enquête, Daigoro suscite la curiosité d’un samouraï austère et quelque peu maniaque, qui n’en revient pas de constater que ce tout petit garçon a le genre de regard à l’horizon n’appartenant qu’à ceux qui ont vu la mort au combat, et si souvent qu’ils s’y sont faits… Mais il demeure à distance, pour « tester » l’étrange enfant.

 

Un « test » qui va bien au-delà de ce qu’il imaginait lui-même, puisque Daigoro se retrouve au cœur d’un incendie allumé dans un champ par des paysans pour préparer les cultures, une situation dont bien peu d’adultes pourraient se tirer, et sans doute aucun enfant – même avec ces yeux si intimidants…

 

L’épisode est une franche réussite : le dessin de Kojima Goseki est toujours au top, et le scénario de Koike Kazuo y revient. Même dans son outrance, l'histoire fonctionne très bien, et a surtout pour grande qualité de mettre enfin en avant le personnage de Daigoro, rarement plus qu’un faire-valoir presque cosmétique jusqu’alors (même s’il y avait eu quelques exceptions, notamment l’épisode « Frère et sœur », dans le tome 2). Mais, bien sûr, c'est une occasion unique de revenir sur l'éducation hors-normes qu'Ogami Itto impose à son fils... Et ce n'est pas la première fois que cet aspect de sa démarche est envisagé, éventuellement de manière critique. La conclusion tranchante peut déconcerter, mais, d’une certaine manière, elle est cohérente tant dans le contexte restreint de l’épisode que dans celui plus ample de la série.

 

Excellent !

 

SALTIMBANQUE

 

Reste un ultime épisode, « Saltimbanque », qui est donc deux fois plus long que la moyenne, dans les 120 pages environ. C’est l’autre grand moment de ce quatrième tome – et, avec l’épisode précédent, il parvient sans souci à rattraper les faiblesses éventuelles des deux premiers chapitres.

 

La documentation est là encore mise en avant, mais de manière plus réfléchie, plus « littéraire » aussi, que dans les deux premiers épisodes, qui péchaient sans doute sous cet angle ; entendons par-là que la sécheresse « documentaire » n’est pas forcément de mise, et que l’information passe surtout par des personnages impliqués dans ces sujets, ce qui les rend plus vivants ; lesdits sujets étant le tatouage, et les « saltimbanques » (au sens large) que sont les gomune.

 

Mais, avant de développer ces aspects (et bien avant, concernant les gomune), l’épisode s’ouvre sur une scène de combat largement muette, opposant une femme superbe à des malandrins ; mais ladite femme, outre son adresse au sabre, stupéfie tant ses adversaires que le lecteur parce qu’elle se bat nue – révélant alors que son dos et ses seins sont couverts des tatouages les plus choquants qui soient.

 

C’est alors que l’on passe aux considérations sur le tatouage, dues à un maître tatoueur en plein travail sur le corps de la jeune femme, dans une scène où la souffrance contenue participe d’un certain érotisme ne laissant pas indifférent.

 

L’introduction d’Ogami Itto et de Daigoro est donc retardée, qui signalera par contre le moment de traiter en fond des gomune, et d’en apprendre davantage sur cette femme, O-Yuki, qui fut « saltimbanque » mais devint ensuite besshiki-onna, soit « femme combattante » au service d’un daimyô, et chargée d'enseigner son art à d'autres femmes. Mais les gomune sont hostiles, car ils savent qu’Ogami Itto est un assassin envoyé pour éliminer O-Yuki, qu’ils considèrent toujours des leurs… et c’est bien le cas, forcément. Mais Ogami Itto n’est pas du genre à foncer tête baissée, et « se documente », lui aussi, pour en savoir autant que possible sur cette proie hors-normes, charismatique, déterminée, forte, redoutable.

 

C’est ainsi que nous pourrons découvrir ses motivations, mais aussi celles de notre assassin, en fait inattendues – ce qui met en place un beau dilemme, dans la veine étrangement « morale » dont je parlais un peu plus haut ; d’où, là encore, ces « arrangements » concoctés par le loup, sinon son louveteau, pour qu’en définitive les mauvais soient punis, sans pour autant que cela ne vienne empêcher l’assassin d’exécuter loyalement son contrat.

 

« Saltimbanque » n’est certainement pas un épisode aussi inventif que « Derniers Frimas » ; à maints égards, il brode sur des thèmes et procédés déjà entrevus dans les trois tomes précédents. Mais il le fait superbement bien, et en mettant à profit ce long format inédit – car tant le dessin de Kojima Goseki que le scénario de Koike Kazuo en bénéficient. En résulte un chapitre très réussi de la sage d’Ogami Itto, qui creuse le personnage en le confrontant à une antagoniste (si c’est bien le mot, pas sûr) digne de son charisme – car O-Yuki combine l’authenticité douloureuse et en même temps forte des meilleurs personnages féminins de la série (notamment Kushimaki O-Sen, la voleuse et prostituée de l’épisode « À l’oiseau les ailes, à la bête les crocs », dans le tome 1) à une capacité martiale féminine constituant un contrepoint bienvenu à quelques tentatives antérieures nettement moins inspirées dans ce registre (dans le tome 1 toujours, et juste avant l’épisode avec Kushimaki O-Sen, « Les Huit Portes de la perfidie » était un triste ratage à cet égard). Et, bien sûr, l’idée de ces tatouages est très bienvenue, qui singularise le personnage avec quelque chose de malsain dans son audace, que l'on devine cependant ne pas être gratuit... même si c’est aussi un moyen fort pratique d’érotiser l’épisode.

 

Là encore, un chapitre très convaincant.

 

ENCORE !

 

Aussi, malgré un démarrage guère attrayant sur le plan du scénario, ce quatrième volume parvient en définitive à retrouver le niveau d’excellence des tomes 2 et 3, tandis que le dessin de Kojima Goseki ne cesse de gagner en pertinence, en finesse, en inventivité, en audace. Ce quatrième tome m’a peut-être incité à me montrer plus circonspect, du fait de ses deux premiers épisodes un peu faiblards, mais l’enthousiasme demeure pour cette brillante série, à la hauteur de son culte.

 

Tome 5 un de ces jours !

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Le Sommet des Dieux, t. 3, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 3, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 3, [神々の山嶺, Kamigami no itadaki], septième édition, traduit [du japonais] et adapté en français par Sylvain Chollet, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2002] 2017, 337 p.

 

LA DÉGRINGOLADE…

 

Ce compte rendu est bien tardif : cela fait des semaines que j’ai lu ce tome 3 de l’édition intégrale cartonnée du Sommet des Dieux, célèbre BD de Taniguchi Jirô adaptant le roman fleuve éponyme de Yumemakura Baku. Pourquoi ne pas en avoir parlé plus tôt ? Plein de raisons plus ou moins fondées à cela, mais aussi, je suppose, une vague incertitude de ma part, au regard de la qualité de ce tome 3, qui m’a fait l’effet... d’être bien inférieur aux deux précédents, que j’avais vraiment beaucoup aimés. Certes, le regretté Taniguchi Jirô ne pouvait sans doute pas avoir conçu que des chefs-d’œuvre, même s’il s’agit ici d’un moment, certes long, d’une œuvre bien plus ample et jusqu’alors brillante. J’espère que, par la suite, la série retrouvera la place qui est sienne – tout au sommet, bien sûr, aha – et que ce décevant troisième tome s’avèrera n’avoir été qu’un « ventre mou »…

 

Il y a une raison évidente à cette « dégringolade », et qui, d’une certaine manière, ne pouvait peut-être pas être évitée – et c’est que, après deux tomes où la montagne est reine, et où sont narrés sur un mode épique les exploits du mystérieux et quelque peu inquiétant en même temps que fascinant Habu Jôji, et de son rival Hase Tsuneo, il est sans doute nécessaire de revenir au présent et à l’expérience directe du personnage point de vue, l’alpiniste et photographe Fukamachi, et à son objectif-prétexte : l’enquête portant sur cet appareil photo qu’il a trouvé dans un bouiboui de Katmandou, et qu’il suppose avoir été celui de Mallory, l'alpiniste disparu dans sa tragique expédition de 1921 – l’appareil contenant une pellicule, son examen pourrait permettre de déterminer si, oui ou non, Mallory et Irvine ont été les premiers hommes à atteindre « le Sommet des Dieux », autrement dit l’Everest.

 

LES DIEUX EUX-MÊMES

 

Et c’est là le moment fort de ce troisième tome – le seul, hélas… Et c’est d’autant plus navrant, d’une certaine manière, que c’est sur un mode bien répétitif, après les deux premiers tomes ; le lecteur peut dès lors s'interroger sur ses attentes, sans doute... Reste que ce tome-ci s’ouvre sur un chapitre intitulé « Le mystère de la première ascension de l’Everest », nouveau flashback montagnard – et qui d’une certaine manière renvoie de toute façon à la méthode de l’ouverture même du premier tome.

 

Bien sûr, ce flashback-ci a ses spécificités – et notamment bien sûr parce qu’il dessine, en 1921, un âge « encore plus héroïque » de l’alpinisme, car plus ancien, ce qui participe de la perspective mythologique de la BD. Connaissances et techniques étant moindres, l’entreprise était davantage périlleuse, et poser le pied sur le sommet de l’Everest n’avait pas les mêmes implications, puisqu’il devait s’agir d’une première – et nous avons appris, au fil des deux premiers tomes, combien nos héroïques alpinistes Habu Jôji et Hase Tsuneo étaient obsédés par les « premières » : ce qui ne constitue pas une « première » n’a au fond aucun intérêt – tout au plus s’agit-il d’un entrainement… en vue d’une « première » ultérieure. Mais quelle « première » pourrait bien rivaliser avec celle-ci – atteindre enfin « le sommet des dieux » ?

 

D’où un renforcement de l’effet, et qui joue dans la puissance de ces belles pages alpines – qui n’auront hélas plus d’équivalent dans la suite de ce troisième tome, qui joue donc une tout autre carte…

 

Bien sûr, dans pareil contexte, le récit de l’expédition de 1921 ne lève en rien le voile sur le mystère qui fonde la BD – et c’est tout naturel. Ceci notamment en laissant, en fait, Mallory et Irvine grimper pour la dernière étape de l’ascension, tandis que nous nous focalisons alors sur les autres membres de l’expédition, restés un peu en arrière, puis, redoutant le pire, qui tentent de partir au secours des alpinistes disparus… Ce qui renforce la dimension tragique d’une manière pertinente – en mettant au cœur du propos « les autres », alpinistes sans doute tout aussi chevronnés, mais dont le nom n’intègrera pas les dictionnaires ; les « petites mains » préparant les exploits des « stars », des « héros »…

 

En écho de la découverte par Fukamachi (et avant lui par Habu Jôji ?) de ce qui pourrait être l’appareil photo de Mallory, les secours ne trouvent guère ici qu’un piolet… Le mystère demeure – peut-être de peu de poids dans ces circonstances, où la certitude de ce que des amis ont trouvé la mort sur l’Everest est autrement palpable…

 

La suite ? Dans l’histoire alpine, le 29 mai 1953, c’est l’ascension réussie d’Edmund Hillary et du Sherpa Tenzing Norgay, vainqueurs enfin de l’Everest – dans l’incertitude quant à ce qu’avaient pu accomplir Mallory et Irvine vingt-deux ans plus tôt.

 

La suite « dans la BD » est hélas bien moins enthousiasmante…

 

DÉVISSER – FORCÉMENT

 

La découverte de l’appareil photo, dans le premier tome, avait mis en place un fil rouge vaguement policier/thriller, qui avait surtout pour intérêt, au travers d’un improbable mais inévitable jeu de coïncidences, de lancer le photographe Fukamachi sur la piste de Habu Jôji – même si ledit fameux alpiniste, à tout prendre, ne pouvait avoir qu’un rôle marginal dans cette affaire. En fait, Fukamachi s’était d’une certaine manière « égaré », jusqu’alors – au sens où il avait largement remisé de côté les secrets perdus de l’appareil photo pour en apprendre bien davantage sur cet homme toujours bel et bien vivant, mais dont personne ne savait plus rien… ou presque. D’où cette succession d’entretiens propices à autant de flashbacks – et un questionnement de l’héroïsme et de la folie de ces « conquérants de l’inutile » qui faisait le sel de cette bande dessinée, d’autant plus sans doute que l’on en arrivait donc à des extrémités proprement mythologiques.

 

L’approche est cette fois toute différente. Fukamachi, peut-être enfin conscient de la bifurcation plus ou moins fondée de son enquête, décide de retourner à Katmandou, et de se consacrer pleinement à la découverte de la vérité sur l’appareil photo. Et c’est la caractéristique essentielle de ce troisième tome : passé le premier chapitre, la montagne devient secondaire – elle n’apparait plus guère qu’au travers de brèves vignettes, qui ne peuvent avoir l’ampleur des récits héroïques antérieurs.

 

Et c’est donc la dimension policière/thriller qui passe au devant de la scène. Hélas, ce n’est pas très réussi… En fait, l’enquête de Fukamachi portant sur l'appareil photo, passé la curiosité initiale, qui pouvait enthousiasmer, n’a jamais été bien palpitante – et maintenant qu’elle passe au premier plan, ça n’en est que plus sensible, au point où ça en devient gênant, d’une certaine manière… Car tout cela est bien terne : les personnages manquent souvent d’épaisseur, ça parlotte à tout bout de champ mais sur un mode automatique… Difficile de vraiment s’impliquer.

 

Hélas, il y a pire : les auteurs, peut-être conscients de ces faiblesses narratives, tentent d’autres choses pour remonter le niveau… et se foirent largement ? Sont en effet introduits des rebondissements plus « nerveux »… mais en fait systématiquement (ou presque ?) navrants. Le plus désolant, bien sûr, implique Ryôko, l’ex-compagne de Habu Jôji, et avec qui Fukamachi avait plus ou moins entamé un vague flirt ambigu (compensant la ruine de son propre semi-couple) ; Ryôko déboule à Katmandou, paf, et… Vous ne devinerez jamais… Elle se fait enlever par « les méchants ». C’est incroyable, tout de même, cette propension des princ… des petites cop... des femmes à se faire enlever à tout bout de champ par les méchants, c’est à croire qu’elles le font exprès ! Bien sûr, les gentils la sauveront… Enfin, « les gentils »… Habu Jôji, bien sûr, dans une scène qu’on qualifiera sans trop d’audace d’ « un peu too much », mais ça, j’y reviendrai.

 

En l’état, tout cela est au mieux faible – et donc désolant. Ce fil rouge en devient pénible, et le lecteur toxico réclame immanquablement sa dose d’héroïsme alpin…

 

LES PEUPLES DES SOMMETS

 

Peut-on sauver quand même certaines choses dans ce décevant troisième tome ? Outre le très bon premier chapitre sur l’expédition de 1921 ? Eh bien… peut-être. C’est assez vague, mais pas inintéressant – et c’est peut-être bien la seule chose dans ce cas, à l'occasion de ce nouveau séjour à Katmandou.

 

En effet, cette unité de lieu favorise la mise en scène du Népal et des Népalais (et en fait aussi des Tibétains) dans l’histoire. Pendant un bon moment, c’est sur un mode guère enthousiasmant, certes – parce que nous y retrouvons la Katmandou pouilleuse et tout affairée à satisfaire les pulsions aventureuses des touristes, entraperçue dans le premier tome : commerçants qui sont autant d’escrocs, mendiants à la morale pas moins douteuse à chaque coin de rue, et « porteurs » sans autre identité… Forcément, hein.

 

Mais, dans ce troisième tome, une autre perception des habitants de la région se met en place – qui aura peut-être ses conséquences par la suite, je ne sais pas. Tout d’abord, les auteurs mettent en avant les Sherpas – en fait tibétains, souvent les oubliés des expéditions himalayennes, quand ces hommes ne sont pourtant pas moins héroïques que les Occidentaux (ou les Japonais…) s’accaparant toute la gloire de leurs puérils exploits. En fait, tous les Sherpas ne sont heureusement pas oubliés – et si on attribue au premier chef la conquête de l’Everest à Edmund Hillary, on rapporte quand même, en principe, qu’il n’était alors pas seul, et que le Sherpa Tenzing Norgay lui aussi avait alors conquis l’Everest ; sans doute même l’idée était-elle d’appuyer sur cette certitude (qui aura elle très certainement ses conséquences sur la suite des opérations) : ils n’y seraient pas parvenus l’un sans l’autre. Fukamachi, ainsi, a cette fois bien des occasions de rencontrer des Sherpas, ou du moins d’en apprendre sur eux, ainsi dans les villages où ils résident à l’extérieur des centres urbains tels que Katmandou. Ang Tshering, Sherpa associé à Habu Jôji (ou Bikhalu Sanh ?), a d’ailleurs lui aussi quelque chose d’une figure mythique – peut-être sous la forme d’un écho de Tenzing Norgay, d’ailleurs. Et, bien sûr, la vie de Bikhalu Sanh au milieu des Sherpas implique de mettre en avant ces derniers, tout un peuple, au premier plan – ou du moins pas tout à fait au second.

 

De manière plus marginale, ce troisième tome évoque aussi d’autres autochtones de légende – mais bien différents. Du fait de l’introduction d’un nouveau personnage, dont je ne suis pas bien certain qu’il soit réussi et pertinent, loin de là, du nom de Naradar Rasendra, nous sommes amenés à envisager quelque peu les Gurkhas, soldats d’élite indiens/népalais qui ont constitué des régiments parmi les plus redoutables de l’armée britannique. C’est un thème intéressant, même s’il ne débouche pas forcément sur grand-chose en l’état (et je doute que ça s’arrange par la suite), ce d’autant plus que Naradar Rasendra, même si, par projection, il retire de cette légende quelque chose comme un charisme glacé, s’avère tout de même un personnage très classique dans le sous-monde de Katmandou, très classique jusque dans son ambiguïté mêlant parrain de la pègre et bon Samaritain…

 

Mais bon : l’idée, c’était de trouver des points positifs dans ce tome 3, alors on fait avec ce qu’on a…

 

HABU JÔJI L’AMBIGU

 

Et Habu Jôji ? Son cas est plus ambigu… C’est aussi que ce troisième tome marque un tournant, le concernant : il n’est plus simplement entraperçu, de loin ou dans une foule, ou évoqué mais à distance, et pour ses exploits passés – car on ne sait rien de ce qu’il est devenu. Ce qui change, cette fois : Fukamachi rencontre directement, et nous avec, Habu Jôji – et tous deux parlent, directement… même si le mystérieux alpiniste est un homme de peu de mots, sans doute, et si l'on peut sans doute en apprendre en fait davantage sur lui en interrogeant ceux, rares, qui le côtoient.

 

Habu Jôji… Ou Bikhalu Sanh ? Cette deuxième identité est peut-être plus pertinente, en fait – et c’est dans cette optique que le personnage est ici le plus intéressant ; relativement… Il s’est bel et bien intégré dans le monde des Sherpas – au-delà de son seul « compagnonnage » avec le mythique Ang Tshering, mais à travers lui : il s’est ainsi construit une nouvelle vie, avec femme et enfants sherpas. Bien sûr, dans l’optique de ce troisième tome, ce thème est peut-être plus particulièrement appuyé quand Ryôko vient faire un petit coucou à Katmandou… Ce n’est sans doute pas la meilleure manière d’en parler, pourtant – jusque dans cette sous-trame à base de bijou, qui aurait pu être intéressante, mais m’a fait l’effet d’être un peu… « grossière », en fait, sous cette forme. On pourra d’ailleurs regretter, sous cet angle, que femme et enfants ne soient pour l’essentiel que des silhouettes…

 

Mais la relation entre Habu Jôji et Ryôko est davantage problématique. En fait, ici, c’est l’aspect le plus « soap » qui fonctionne le mieux, bizarrement ou pas : la tension entre les deux personnages, avec sans doute les braises d’un amour qu’aucun des deux ne souhaite vraiment ranimer, et avec Fukamachi en fond, sans doute pas bien certain de ce qu’il pense de tout cela, ça n’est pas inintéressant.

 

Je suis beaucoup plus sceptique, comme dit plus haut, concernant l’exploit viril de Habu Jôji sauvant Ryôko des « méchants »… La scène est tout bonnement surréaliste. L’héroïsme, la force, l’endurance, la résilience de l’alpiniste avaient déjà été mis en scène bien des fois, mais de manière convaincante et adaptée : oui, il était hors-normes, doté de capacités proprement extraordinaires, mais dans un cadre qui pouvait encore s’accommoder d’au moins un semblant de « réalisme » – simplement, un « réalisme » où il s’immisçait en tant que figure mythologique. Cette fois… Non, c’est trop, c’est vraiment trop – on n’y croit pas un seul instant… et j’avoue même, chose redoutable, fatale à vrai dire, avoir été tenté d’en rire. Et ça, c'est grave.

 

Et que penser alors des projets de l’alpiniste pour la suite ? Toujours plus ! Toujours plus ! Au point, bien sûr, où ça en devient complètement absurde… Mais, pour le coup, ça demeure dans la logique de la BD depuis le départ – donc cela pourrait marcher. Je m’en tiens au conditionnel, car je suppose qu’il ne vaut mieux pas conclure quoi que ce soit à ce sujet sur la base de ce seul troisième tome décidément bien décevant et à même de biaiser mon jugement immédiat…

 

RETOUR AU SOMMET ?

 

Peut-on, alors, espérer, aha, un retour au sommet, aha, pour la suite ? Je veux le croire – et sais que c’est possible. Nous verrons, car je compte bien lire le quatrième tome (sur cinq) un de ces jours. Mais, d’ici-là, à m’en tenir à ce troisième tome, je ne peux que faire part de ma déception…

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Vie de Mizuki, vol. 1 : L'Enfant, de Shigeru Mizuki

Publié le par Nébal

Vie de Mizuki, vol. 1 : L'Enfant, de Shigeru Mizuki

MIZUKI Shigeru, Vie de Mizuki, vol. 1 : L’Enfant, [ボクの一生はゲゲゲの楽園だ, Boku no isshô ha GeGeGe no rakuen da], traduit et adapté du japonais par Fusako Saito et Laure-Anne Marois, deuxième édition, Bègles, Cornélius, coll. Pierre, [2001, 2012] 2015, 493 p.

 

LES YÔKAI ET L’HISTOIRE (OU LES HISTOIRES)

 

J’ai encore quelques millions de choses à découvrir en mangas… Chaque lecture, cependant, me rend un peu moins ignare, je l'espère – mais la tâche demeure colossale, et les bons conseils sont donc requis ; car au fond je ne sais toujours à peu près rien de tout cela…

 

Ainsi Mizuki Shigeru. J’avais indubitablement croisé ce nom çà et là – j’avais probablement même croisé le présent gros (et splendide) volume de la collection « Pierre » des Éditions Cornélius (que je n’associe pas instinctivement à la bande dessinée japonaise…) ; et j’avais probablement entendu parler de son fameux travail sur les yôkai, créatures surnaturelles et bigarrées du folklore japonais – qu’il a semble-t-il, d’une certaine manière, presque « redécouverts », et en tout cas popularisés. On m’avait mentionné, il y a quelque temps de cela, sa fameuse série Kitaro le Repoussant

 

Mais Mizuki ne s'est pas consacré uniquement aux yôkai, et il a livré plusieurs œuvres historiques, d’inspiration souvent autobiographique, telles qu’Opération Mort (en français chez Cornélius, là encore), récit tragique sur son expérience de soldat durant la Seconde Guerre mondiale – expérience qui l’a marqué à vie, et dans sa chair : notre futur mangaka y a perdu le bras gauche (et il était gaucher)… L’évocation de ce traumatisme est régulièrement revenue, tandis qu’au travers de BD « réalistes », il questionnait l’histoire récente du Japon, sur toute la durée de l’ère Shôwa (objet, dès le titre, d’une de ses plus célèbres bandes dessinées). Mais cela pouvait aller bien au-delà de ce seul contexte : il a consacré également une biographie très resserrée… à Hitler.

 

Or l’autobiographie pouvait être un moyen d’unir ces différentes facettes d’une même œuvre – en avait d’ailleurs déjà témoigné, chez Cornélius toujours, NonNonBâ, du nom d’une vieille femme qui raconte de merveilleuses et angoissantes histoires de yôkai à un petit garçon… du nom de Shigeru.

 

Histoire avec un grand « H », histoire avec un petit « h », et créatures fantastiques ? Mais comment ai-je pu ne jamais lire Mizuki jusqu’alors… Il était fait pour moi, bon sang ! Et pour bien d’autres, heureusement.

 

SE RACONTER

 

La Vie de Mizuki, dont on m’avait fait des éloges particulièrement marqués (mais vraiment, vraiment marqués, du genre : « Je n’ai jamais rien lu d’aussi bon ! »), ce qui m’a décidé à découvrir l’œuvre de l’auteur par cette approche, est donc l’occasion d’appuyer sur une dimension autobiographique présente antérieurement dans nombre de BD de l’auteur, mais jamais avec autant de franchise. Ici, Mizuki se dévoile sans ambiguïté, encore qu’il use de procédés particuliers (et en tant que tels fascinants) pour se raconter, et ainsi questionner son travail au moment même où il l’accomplit... à 80 ans passés (il est mort en 2015).

 

D’où, peut-être, ce choix éventuellement étonnant de reprendre sans la moindre modification des pages issues d’œuvres antérieures ? Vu l’ampleur du volume (ou plutôt, des trois volumes…), on ne l’accusera pas de ce fait de fainéantise – et ce même si, tel qu’il se décrit dans ce premier tome, on aurait sans doute toute légitimité de le faire ! Ces pages sont rares de toute façon (tout au plus une vingtaine dans ce volume de pas loin de 500 planches), et s’intègrent tout naturellement dans le récit – en fait, c’est peut-être surtout cela qu’il faut souligner, dans cette reprise de segments d’Opération Mort ou de NonNonBâ… D’une certaine manière, cela renforce encore la cohérence de l’œuvre, qu’on aurait pu juger guère assurée à la seule évocation des thèmes si différents traités par l’auteur.

 

Dans ce registre, Mizuki emploie d’autres procédés intéressants – notamment un qui, fonction du contexte, appuie sur son implication, ou au contraire réinstaure une forme de distance. Ainsi, classiquement, et dès la première page, il se figure lui-même en vieux mangaka, exposant son projet à la première personne. Mais, assez vite, la certitude n’est plus totale quant à la personne qui s’exprime pour commenter les mésaventures du petit Shigeru – et apparaît notamment une… « créature » (semble-t-il issue de Kitaro le Repoussant), un simulacre d’animal fantastique finalement peut-être surtout évocateur d’un vieux bonhomme se dissimulant derrière un costume fantasque en même temps que puéril, qui commente à son tour l’action à la première personne ; soit, c’est Mizuki en furry ! Mais qu’est-ce donc vraiment, quand cette créature grotesque tend un micro au vieux mangaka pour qu’il s’exprime… suscitant (mais avec naturel) un conflit sur l'emploi de la première personne ? Je ne voudrais pas trop m’avancer, mais suppose que c’est un mécanisme bienvenu de distanciation, qui peut être requis, éventuellement en raison d’une certaine pudeur (et ce en dépit du ton globalement assez cru de la BD), pour évoquer certaines mésaventures de l’auteur-héros-sujet… ou, dans une autre approche, pour plonger le lecteur dans la marche rapide et inquiétante de la « Grande Histoire » de l’ère Shôwa. Et lier ainsi ces deux aspects du récit peut faire sens…

 

UN GRAPHISME CONTRASTÉ – UNE LIGNE CLAIRE ?

 

C’est qu’au fond un procédé du même ordre est employé sur le plan graphique – ou pas tout à fait, puisque la distanciation, le cas échéant, est telle, qu’elle gomme l’intime à l’occasion ; l’essentiel de la BD consiste en effet à mêler la « petite histoire » de Mizuki Shigeru à la « Grande Histoire » de l’ère Shôwa, donc, mais il est des moments où, délibérément, ce « mélange » doit être temporairement abandonné : certaines scènes sont alors réservées à la seule évocation enfantine et personnelle, là où d’autres relèvent de la seule Histoire avec un grand « H ». Et il y a peut-être là encore une certaine… pudeur ? Quand les événements n’impliquent pas Mizuki Shigeru lui-même, le trait adopte des atours plus solennels – et je suppose que là encore la pudeur (paradoxalement dans une entreprise autobiographique ?) y est pour quelque chose.

 

En effet, Mizuki Shigeru use ici, le plus souvent, d’un procédé dont je suppose qu’il pourrait être rapproché de la « ligne claire », mais poussée à ses extrêmes (arrêtez-moi si je dis des bêtises). L’essentiel des cases mêle ainsi, assez classiquement somme toute, mais avec un contraste vraiment appuyé, un fond extrêmement détaillé et réaliste, très minutieux, empruntant éventuellement à la photographie et d’une rigueur marquante, et des personnages au premier plan très schématiques et immédiatement reconnaissables, dans une veine caricaturale voire burlesque, et qui, bien loin de jouer la carte du réalisme, insiste sur des déformations impossibles – long nez, bouche tordue, etc. Ce sans même parler des yôkai occasionnels, bien sûr...

 

Et ça fonctionne superbement – le graphisme, dans la Vie de Mizuki, est proprement exceptionnel, et ce mélange opère à merveille ; surtout, j’imagine, parce que ce contraste a en même temps quelque chose de « naturel », ou de « fluide » en tout cas : littéralement, ça coule tout seul.

 

APARTÉ : UNE ÉDITION SUPERBE

 

Accessoirement (ou pas), le très beau travail éditorial accompli par Cornélius met bien en valeur ce dessin splendide : certes, ce gros volume vous musclera les bras, mais sa solidité et son papier d’excellente qualité, avec aussi l'ajout utile des deux signets, sont à la hauteur de l’œuvre.

 

Mentionnons tant qu’on y est une bonne idée de l’adaptation graphique, concernant le rendu souvent problématique des onomatopées dans les traductions de mangas : les kanas sont laissés tel quels, et leur « traduction » n’envahit pas la case, et certainement pas de manière « graphique », mais figure juste en dessous, discrètement, dans l’ « inter-cases » (ou « le caniveau » si vous préférez, pour ma part je préfère) ; une solution aussi simple qu’élégante et à propos.

 

Et pour en finir avec le travail éditorial, ajoutons que le volume est complété par onze pages de notes, et trois de chronologie, un paratexte plus qu’utile : indispensable.

 

REPRÉSENTER L’HISTOIRE, REPRÉSENTER LA DOULEUR

 

Revenons au dessin. Ce style graphique plus que pertinent sur la majorité des planches aurait probablement quelque chose d’inapproprié en certaines situations. En effet, sa dimension comique aurait probablement quelque chose d’impudique (j’y reviens, à tort ou à raison) quand l’auteur traite des événements de la « Grande Histoire » ne l’impliquant pas directement – des événements souvent terribles, avec la nécessaire guerre en arrière-plan et ses millions de morts…

 

Dans ce cas, Mizuki Shigeru s’en tient donc à une veine purement réaliste – celle des décors le plus souvent, mais ici appliquée aussi à des hommes ; les soldats se jetant dans la bataille, si l’auteur n’est pas parmi eux, ne sont pas exactement supposés entraîner le rire, après tout… En fait, le trait n’est jamais plus « réaliste » que dans ces cas, personnages inclus – et ce alors même, étrangement ou pas, que le rendu photographique de ces planches (et littéralement dans bien des cas, je tends à le croire) n’a pourtant pas la précision d’une simple ruelle de Sakaï-minato ; le flou, d’une certaine manière, renforce alors la dimension documentaire.

 

Mais c’est une question d’à-propos. Si les personnages historiques sont le plus souvent représentés dans cette veine réaliste, ils peuvent, et parfois même dans des moments graves, pourtant, être représentés sous des traits caricaturaux typiques du style employé le plus souvent ici par Mizuki – et cela vaut même pour Tôjô Hideki prenant le pouvoir, ou pire, avant cela, l’empereur Shôwa (Hirohito si vous préférez) lui-même, confronté à « l’incident du 26 février » (1936) !

 

Mais c’est peut-être le moyen de signaler qu’il ne faut sans doute pas tomber dans le piège du « littéralisme ». Si les planches « réalistes » correspondent à peu près toutes à des moments « graves », historiquement, d’autres dans le style général de l’album peuvent pourtant s’avérer tout aussi graves… Mais à un plan intime, encore qu'il soit tentant d'extrapoler aux dimensions de la société japonaise. Quand Mizuki se met lui-même en scène, sous les traits grotesques de ce personnage un peu lourdaud et d’une insouciance qui tient presque de la bêtise, il ne s’abstient certainement pas de véhiculer une profonde douleur, emblématique du récit.

 

L’auteur ayant eu la mauvaise idée d’être un tout jeune homme au début des années 1940, il a intégré l’armée impériale japonaise en pleine guerre, et y a vécu comme de juste des atrocités. Dans ce volume précisément, qui précède la participation de Mizuki aux combats, objet (parmi d'autres) du tome suivant, la vie militaire s’exprime au travers de scènes aussi régulières que douloureuses : systématiquement, pour un oui, pour un non, le minable soldat Mizuki se prend des baffes, et se fait humilier de quelque sadique manière. Et si le trait est alors « rigolo », le fond ne l’est assurément pas, qui suscite une forme de nausée… Très concrètement, cela m’a ramené au rude film de Kobayashi Masaki Le Chemin de l’éternité (deuxième volet de la trilogie de La Condition de l’homme), qui insiste tout particulièrement sur ces mauvais traitements. Ne pas s’y tromper, donc : le style « comique », ici, n’en exprime d’une certaine manière que davantage la terrible réalité de la vie dans l’armée japonaise en pleine guerre de l’Asie-Pacifique. C’est sans doute une méthode qui ne pouvait être employée systématiquement, mais, tout naturellement quand Mizuki lui-même figure dans les cases, c’est un véhicule narratif très efficace, et à sa manière d’une extrême gravité – d’autant, bien sûr, que nous avons une vague idée de la suite des opérations, avec surtout la perte du bras… Ce sera pour le tome 2 : Le Survivant.

UNE FAMILLE

 

Mais nous n’en sommes de toute façon pas là. Pour l’heure, dans ce premier volume intitulé L’Enfant, Mizuki nous raconte donc ses plus jeunes années – mais pas uniquement l’enfance à strictement parler, puisque ce premier volume s’achève donc avec un auteur-sujet d’une vingtaine d’années, appelé à servir dans l’armée impériale japonaise.

 

Comme de juste, ce récit de l’enfance est en même temps celui de toute une famille – et cela va bien sûr au-delà : un pays, et une époque. Mais la cellule familiale demeure longtemps le référent de base.

 

Mizuki Shigeru, ou plutôt Mura Shigeru, alors, nait donc le 8 mars 1922, à Ôsaka, même s’il a vécu toute son enfance dans la bourgade bien plus petite de Sakaï-minato. Et, comme il se doit dans une autobiographie, ses parents sont de trop beaux personnages pour être vrais…

 

Le petit Shigeru hérite probablement surtout de son père – un personnage distrait, rêveur, un peu veule et un peu lâche aussi, insouciant sans doute. Il a parfois quelque chose d’une préfiguration comique de la figure du sarariman, bien malgré lui, mais aussi des ambitions plus ou moins fondées, d’ordre artistique – il se pique d’écrire des scénarios pour des films ou des pièces de théâtre… Ce qui ne paye pas, et sa femme lui en fait sans cesse la remontrance. Un temps, il semble pouvoir associer ses diverses facettes en devenant le gérant d’une salle de cinéma – jusqu’au jour où on lui vole son projecteur… Pas d’autre choix, alors, que d’avoir « un vrai travail ».

 

Il serait si agréable de pouvoir se reposer sur son propre père… car le grand-père paternel de Shigeru, lui, est un homme riche – austère, par ailleurs, d’un sérieux et d’une sévérité inimaginables chez son père. Mais le vieux bonhomme est strict, et pas question de gaspiller de l’argent pour son fils ! Qu’il travaille ! Ce qui arrivera bien – même dans les plus sordides des combines : vendre, avec son père, des assurances-vie aux habitants de Java, convaincus de longue date que le Japon provoquerait bientôt la guerre et envahirait les Indes néerlandaises ! Mais le père et le grand-père de Shigeru ne s’intéressent pas plus que cela à la politique, et encore moins à l'éthique : seul l’argent compte.

 

La mère de Shigeru, c’est autre chose – car, dans le Japon de Shôwa, elle perpétue une tradition toute aristocratique de sa vieille famille, et ce même si celle-ci n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était, au mieux… Elle serine sans cesse son époux et ses enfants avec ça : elle vient, elle, d’une famille qui, avant Meiji, s’était distinguée au point d’avoir le droit à un nom de famille et au port du sabre ! Elle n’en est pas moins bien loin du vieux Japon des samouraïs, même si, de temps à autre, elle se prend à rêver d’un bouleversement drastique du Japon qui lui permettrait enfin de briller selon son rang… Lors de « l’incident du 26 février » (1936), soit une tentative de coup d’État menée par de jeunes officiers ultranationalistes de l’armée impériale, elle est (en esprit) dans le camp des rebelles – elle en connaissait même un, un si gentil garçon… Et se désole du choix de l’empereur de réprimer ces jeunes gens sincères et ardents, dont le seul souhait était de restituer au Japon la grandeur qui lui était due... Dimension romantique du personnage, cependant compensée par son pragmatisme au quotidien : les temps sont durs, il faut travailler, il faut de l’argent.

 

Shigeru a deux frères, Tadeshi l’aîné et Tamotsu le cadet. Tous deux semblent disposés à accomplir les souhaits de leurs parents : ils sont sérieux, ils sont travailleurs ; autant dire qu’ils n’ont rien à voir avec Shigeru, mais cela j’y reviens tout de suite après.

 

Car il faut mentionner un dernier personnage, dans ce cercle familial – un personnage qui n’est pas à proprement parler de la famille, et qui n’a en tout cas aucun lien du sang avec les Mura, mais qui n’en est pas moins essentiel pour le petit Shigeru : il s’agit de NonNonBâ, une petite vieille qui vivote en faisant des ménages ou en gardant des enfants. Superstitieuse, la vieille ? Peut-être – ou joueuse ? Quoi qu’il en soit, elle qui, en nounou, est parfois plus proche des enfants Mura que leurs propres parents, ne cesse de leur raconter des histoires étranges, avec ces yôkai d’allure improbable, et soumis à des rites tout aussi invraisemblables… Les histoires de NonNonBâ terrorisent et ravissent tout à la fois les enfants, et tout particulièrement Shigeru, qui en raffole plus que quiconque (et je comprends ça très bien...). Lors de ses excursions dans la nature, en solitaire, il croit voir de ces yôkai, à l’occasion – quand ils ne le visitent pas dans sa propre chambre, en bons croquemitaines qu’ils sont… Shigeru, en outre, a un certain don pour le dessin (lui qui désespère sa famille pour tout le reste…), et lui vient bientôt l’idée de raconter des histoires de yôkai en bande dessinée… De là à dire que la vieille NonNonBâ, sans le savoir (à moins que…?) a suscité la vocation du petit Shigeru, d’une manière que ses propres parents étaient incapables d’imaginer ? Peut-être l’histoire est-elle en partie embellie par l’auteur – mais il a bien consacré une BD à la vieille femme, portant son nom : NonNonBâ… Dont certaines planches sont donc reprises ici telles quelles. Admirables...

 

GOINFRE, PARESSEUX, BAGARREUR, IMPOLI, INSOUCIANT, RÊVEUR

 

Ceci étant, à en croire quelqu’un de bien placé pour le dire, le petit Shigeru était UN SALE PETIT… garçon comme les autres. Ceci étant, côté attendrissant mis à part concernant les frasques des gosses, Mizuki ne se décrit certes pas comme ayant été un enfant idéal. En fait, c’est un peu comme s’il se (com)plaisait à se décrire comme aussi désespérant que ce que ses parents pouvaient penser. Ce qui en fait un personnage essentiellement comique d'abord... mais beaucoup moins ultérieurement.

 

Shigeru n’a en tout cas rien du sérieux et de la dignité de ses frères. L’école l’ennuie profondément (on ne lui en voudra pas), et à vrai dire toute activité imposée (on ne lui en voudra toujours pas) ; manger comme quatre et dormir jusqu'à plus d'heure, par contre… Mais oui, il est paresseux, il aime traîner sans rien faire, et arrive systématiquement en retard à l’école durant toute sa scolarité ; par la suite, quoi qu’il fasse, ou plutôt soit censé faire, il sera de même toujours en retard dans les quelques études qu'il entreprend pour la forme, ou les petits boulots auxquels il se voit contraint.

 

Mais, en fait, pour le coup, c’est plutôt quelque chose qui le rend sympathique – d’autant que le petit Shigeru, ou le Shigeru jeune adulte, est en même temps un gros gaffeur, ce qu’il illustre par des scènes aussi hilarantes que terribles, au fond (surtout celles sur les petits boulots dont il se fait systématiquement virer en quelques jours à peine) ; car les baffes et les humiliations sont déjà de la partie : au fond, l’armée se contente de renchérir sur une obsession de la discipline et du contrôle qui caractérisait semble-t-il la société japonaise dans son ensemble, ou du moins les aperçus un peu « périphériques » que nous en avons ici. Quoi qu’il en soit, le jeune Shigeru a franchement quelque chose d’un Gaston Lagaffe, et c’est tout à son honneur (s’il est bien pertinent de parler ici d’honneur – mais justement) ; a fortiori, le gamin Shigeru pourrait lui aussi faire penser à pas mal de personnages de la BD franco-belge voire américaine, j’imagine, mais du coup c'est moins surprenant…

 

L’auteur en rajoute peut-être un peu – même si l’idée n’est pas de se figurer sous des traits particulièrement appréciables. Et c’est même plutôt le contraire, à vrai dire. Ainsi, la violence des séances des baffes professionnelles ou militaires affecte les gamins japonais comme leurs aînés, et, dès son premier jour à l’école, Shigeru se bagarre ; il ne cessera pas par la suite, d’autant qu’il est relativement doué pour ça – et les batailles entre gosses se passent très bien de guillemets, pour le coup, car elles sont d’une violence étonnante et quelque peu inquiétante.

 

Le petit trublion est aussi d’une incorrection caractérisée, mais pas volontairement – en fait, Mizuki se dépeint volontiers gamin comme étant « un peu con, quand même »… Ainsi de cet autre jeu d’enfants qui fait les délices de ses petits camarades : Shigeru n’est pas seulement doué pour la bagarre, il l’est aussi pour les pets ! Et il ponctue donc de pets les cérémonies les plus graves, celles où l’on honore l’empereur… Il le fait à l’école, mais aussi plus tard – et même à l’armée !

 

(Noter au passage que la BD n’hésite pas à recourir à la scatologie : les pets, la merde, la pisse ont parfaitement leur place dans cette histoire, qui ne s’embarrasse pas de périphrases.)

 

Oui, « un peu con con »… Ou disons, sur un mode moins connoté (ou plus généreusement ?), qu’il est « insouciant ». C’est son principal trait de caractère. Il ne s’intéresse pas à grand-chose, et ne comprend pas grand-chose. Distrait et rêveur, il est aussi totalement à côté de la plaque dans le cadre des activités scolaires, professionnelles ou militaires. Le gaffeur est incapable de fermer sa gueule, et, quand on lui pose une question évidemment lourde de menaces, lui n'y comprend absolument rien et répond toujours de la pire des manières – c’est-à-dire avec une sincérité désarmante. Il conserve sa candeur jusque sous les baffes des supérieurs, et n’apprend jamais à se comporter autrement…

 

Mais on peut garder « un peu con con » : Mizuki lui-même ne se décrit pas autrement. Aussi ne faut-il sans doute pas trop extrapoler sur la base de son comportement insouciant : le jeune Shigeru n’est pas un anarchiste, qui se rebelle contre une société oppressante, il est juste un pauvre couillon qui ne comprend rien à rien et qui met sempiternellement et sans même y penser les pieds dans le plat…

 

Et il n’attire donc pas toujours la sympathie – car, parfois, il n’est pas seulement « con con », il est un vrai connard. Mais sans doute sans bien s'en rendre compte là encore…

 

C’est que l’école, la « vraie », ou l’école de la vie, ensemble, ne lui ont jamais appris que les baffes et la soumission ; mais il est trop à l’ouest pour en tirer des leçons – et donc se soumettre, ne serait-ce que pour éviter les coups. « Heureux les simples d’esprit », tout ça…

 

Heureux, tu parles. Bon ou mauvais, futé ou idiot, cela n’importe guère – ce sera toujours une histoire de baffes, et il y aura toujours une brute plus forte pour les assener.

 

L’ÈRE SHÔWA EN FOND, OU LE RÉCIT D’UNE CATASTROPHE ANNONCÉE

 

C’est que la BD, en fond, est aussi une remarquable évocation de l’ère Shôwa antérieure – celle où les militaires acquièrent toujours davantage de pouvoir, jusqu’au moment où ils lancent la nation aux ordres et confiante dans un combat idiot et perdu d’avance, un combat qui, baffes ou pas, soumission ou pas, « esprit » ou pas, kokutai ou pas, provoquera la mort de plus de deux millions de soldats japonais… et ultimement la Défaite et l’occupation.

 

Pour autant, je ne suis pas certain, à en juger par ce seul premier volume, que l’on puisse qualifier la BD de politique ou a fortiori « militante » ; sans doute le militarisme en prend-il pour son grade, mais pas directement – au fond, Mizuki en traite un peu comme s’il avait toujours en lui cette désinvolture essentielle à l’en croire au jeune homme qu’il était alors… Mais la richesse et la profondeur de son travail viennent aisément démentir la réalité de la perpétuation de cette insouciance. D’autant que la BD, astucieuse dans son montage, sait habilement faire usage de la documentation et de l’alternance des moments de « Grande Histoire » et de « petite histoire », ainsi que, corrélativement, de dessin réaliste et de caricature. Cette fois, Mizuki est clairement conscient de ce dont il parle.

 

Le tableau politique et militaire est sans doute important, mais cela va bien au-delà – et c’est toute la société du Japon des années 1920-1945 qui est finement disséquée, retranscrite et sublimée par l’auteur.

 

Cela peut inclure d’autres traits « graves », qui préparent le terrain à la vie militaire : l’obsession du travail, le cynisme associé à la richesse, la tentation réactionnaire comme échappatoire romantique, la discipline forcément brute et bête… Mais aussi la dureté (liée) d’une époque où la vie n’était pas si facile, où l’économie enchaînait les crises, où trouver à s’alimenter au quotidien pouvait être un problème très concret et terrible pour beaucoup de monde, où les maladies tuaient encore bien trop d’enfants dès lors simplement rayés du « livre de raison » du jour au lendemain ou presque…

 

Mais il y a d’autres aspects – culturels, notamment. Le petit Shigeru, même avec son don pour le dessin, ne semble pas, à en croire l’auteur, y attacher vraiment de l’importance, mais du moins lit-il les mangas historiques alors très populaires, et qui, invariablement, louent les vertus du soldat nippon que chacun de leurs jeunes lecteurs deviendra à terme ; via son père, il s’intéresse aussi au cinéma (avec ses doubleurs « live ») et au théâtre…

 

Au-delà, c’est aussi tout un monde de faits-divers, où les « incidents » politico-terroristes ne sont pas les seuls à faire les grands titres à la une de ces journaux que Shigeru est censé distribué sans qu’il ne lui vienne vraiment à l’esprit de les lire… Ici, il nous parle du grand tremblement de terre du Kantô, là des soucis avec la censure de Tanizaki Jun’ichirô, là encore des suicides au volcan Mihara, là-bas aussi de l’affaire Abe Sada qui inspirera (entre autres) L’Empire des sens d’Oshima Nagisa…

 

Autant de moyens de reconstituer habilement et exhaustivement ou presque un monde qui fut bel et bien, et qui, ainsi, demeure dans toute sa complexité.

 

CHEF-D’ŒUVRE !

 

Verdict sans appel : ce premier tome est un immense chef-d’œuvre, d’une maîtrise effarante. L’exercice autobiographique en tant que tel n’a sans doute rien d’évident, l’inscrire dans la « Grande Histoire » encore moins, mais Mizuki y parvient avec une aisance apparente, une fluidité, qui n’appartiennent qu’aux plus grandes œuvres.

 

Ce tome 1 est beau, drôle, touchant, douloureux, intelligent, horrifiant, instructif et bien d’autres choses encore sans doute, tout en parvenant à conserver une cohérence d’ensemble admirable. Le dessin parfait et la narration toujours subtile, bien servis par une édition française splendide en tous points, justifient la meilleure des notes – car, sans exagération, on touche là à la perfection.

 

Hâte de lire le tome 2, Le Survivant – qui s’annonce rude… Je vous tiens au courant.

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Thermae Romae, t. 3 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

Publié le par Nébal

Thermae Romae, t. 3 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

YAMAZAKI Mari, Thermæ Romæ, t. 3 (édition intégrale cartonnée), [テルマエ・ロマエ, Terumae Romae], traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique et lettrage [par] Jean-Luc Ruault, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2012-2013] 2014, 370 p.

 

ALL YOU NEED IS ROME

 

Troisième – et dernier – tome de la série plébiscitée de Mari Yamazaki Thermæ Romæ, dans cette édition intégrale cartonnée ; il reprend donc les tomes 5 et 6 de l’édition originale.

 

En concluant sa série probablement imprévue à la base, l’auteure en souligne d’une certaine manière les paradoxes – souvent en pleine conscience, je suppose, mais peut-être pas tout le temps ? Toujours est-il qu’à ce stade du récit, Thermæ Romæ a bien changé par rapport à ses premiers épisodes : l’idée aussi géniale qu’improbable (voire débile) qui avait suscité le premier épisode avait d’abord été déclinée sur un mode sans doute bien trop répétitif, à perpétuer le même schéma sur chacun des dix premiers épisodes, mais le tome 2 de l’intégrale avait (très heureusement en ce qui me concerne) changé assez radicalement la donne, d’abord en mettant en scène des « arcs » un peu plus étendus, ensuite en laissant tout bonnement tomber la formule : à partir de ce moment, notre héros Lucius Modestus ne faisait plus la navette entre Rome et le Japon à chaque épisode, et pour traiter de la seule question des bains, mais demeurait – bien malgré lui, d’ailleurs – au Japon, ce sur plusieurs chapitres.

 

Cet ultime tome reprend immédiatement là où le précédent s’était arrêté – à vrai dire en plein milieu d’une scène, sans que la qualification de cliffhanger me paraisse pertinente. Cette suite s’inscrit bien évidemment dans la lignée de ce qui s’était produit, donc, dans le tome 4 de l’édition originale (deuxième moitié du tome 2 de l’intégrale), avec un Lucius toujours coincé dans les sources thermales d’Itô au XXIe siècle… et une Satsuki follement amoureuse du Romain, et qui, le voyant monter à cru après bien d’autres bizarreries, en vient à envisager, émerveillée et peut-être un peu craintive, qu’il pourrait bien être ce qu’il prétendait, aussi incompréhensible cette éventualité soit-elle…

 

Ce qui va plus loin – car Mari Yamazaki avait longuement exposé comment la jeune fille qui rougit perpétuellement (et qui a peut-être un peu d’elle-même ?) ne pouvait au fond tomber amoureuse que d’un Romain… L’histoire vire ainsi de plus en plus à la romance dans ces ultimes chapitres – ce qui était plus que prévisible, et peut paraître vaguement navrant… Et, en dernier recours, à mon sens, cela n’est pas sans poser problème : en effet, arrivé à la fin de la série, qui m’a paru vraiment trop précipitée, d’autant plus qu’elle laissait bien des choses intéressantes en plan, j’ai eu l’impression d’une auteure dépassée par son bébé (ou son monstre, comme vous préférez ; mais je reviendrai en temps utile sur le bébé), et qui a décidé d’imposer le point final pour ne plus s’y perdre…

 

J’avoue que, la romance et moi, bon… Cependant, qu’on se rassure, ce qui faisait le charme de la BD demeure au milieu des amours contrariées puis bénies ; et si l’essentiel de l’action, de loin, se déroule au Japon, ce qui diminue la part « documentaire » de la série au moins concernant Rome, on y trouve encore nombre de bonnes idées, et de scènes très drôles – car la dimension humoristique de Thermæ Romæ continue à s’exprimer ici, même si c’est de manière sans doute moins unilatérale, et bien davantage entrecoupée de moments plus graves ou « romantiques » (avec tous les guillemets qui s’imposent).

 

TETSU – L’HOMME DE FER

 

L’idée de coincer Lucius au Japon avait eu une conséquence non négligeable : avec Satsuki, Mari Yamazaki avait introduit un personnage important, là où Lucius, jusqu’alors, était finalement le seul à capter l’attention de... la caméra, disons, et ce d’autant plus que les premiers épisodes étaient compacts et relativement déliés.

 

Certes, il y avait une exception, et de taille : l’empereur Hadrien himself. Mais le statut très particulier du personnage – figure semi-divine, à la majesté impénétrable – prohibait de le mettre sur le même plan que Lucius, et notamment dans la dimension éventuellement prosaïque qui devait d’une manière ou d’une autre s’attacher au héros de la BD (et ce alors même que le goût commun des deux personnages pour les bains impliquait son lot de considérations prosaïques).

 

Satsuki apportait donc un changement notable à la narration, que seul ce séjour prolongé au Japon pouvait autoriser. Dans cet ultime volume, Mari Yamazaki renforce cette dimension, avec un autre personnage essentiel : Tetsu, le grand-père de Satsuki (on mettra de côté la jument Hanako, même si elle a son importance dans le tome 5 originel – cruciale, en fait).

 

Et Tetsu est un chouette personnage – jusque dans sa dimension éminemment caricaturale. Le vieux bonhomme, masseur hors-pair (avec une technique rude sur le moment, mais ô combien efficace, et qui suscite son lot de scènes amusantes – au premier chef celle où Lucius, incapable de communiquer avec Tetsu, essaye de le « copier » au grand dam de ses victimes...), est d’une dignité froide et austère qui ne manque pas d’évoquer quelque anachronique samouraï archétypal, vivant pour la Voie, et constituant peu ou prou une incarnation de la Justice.

 

Mais Tetsu n’est pas qu’un digne vigilante à la nippone : aussi sévère paraisse-t-il, il n’est pas dénué d’empathie, et comprend bien vite que sa charmante petite-fille est désespérément amoureuse… et « d’un étranger ». Allons bon ! Mais Tetsu n’est en fait pas victime des préjugés qu’on aurait instinctivement envie de lui accoler. Si cet Occidental bizarre (même pour un Occidental) doit rendre sa petite-fille heureuse, il fera tout pour faciliter leur idylle ! Vraiment tout… Ainsi que nous le verrons dans la deuxième moitié de cet ultime tome, soit le volume 6 de l’édition originale.

 

BARBARES ET YAKUZAS

 

Mais, pour l’heure, si cette dimension du personnage est introduite, il importe avant tout d’asseoir la figure du justicier en lui. Qui trouve une occasion idéale pour s’exprimer : forcément (eh), des yakuzas ou pseudo-yakuzas sèment la zone dans les sources thermales d’Itô (et, idée intéressante mais qui hélas ne débouche finalement pas sur grand-chose, ils sont associés au patron grotesque et vulgaire qui, dans le volume 2 de l’intégrale, avait commandé des bains « à la romaine », projet sur lequel Lucius avait d’une certaine manière travaillé…).

 

Ce sera en fait l’occasion pour Tetsu d’apprendre à connaître le personnage de Lucius – même sans pouvoir échanger avec lui, puisqu’il ne comprend pas plus le latin que Lucius ne comprend le japonais : tous deux s’associent en effet pour lutter contre les malandrins (Lucius est scandalisé par ce qu’il devine des « projets immobiliers » de la clique, imposant de tout raser dans cette bourgade si charmante, pour mettre du neuf insipide à la place du pittoresque vieux, et il l’est tout autant par la brutalité des voyous promettant l’abattoir à la vieille jument Hanako, avec laquelle il a développé une relation assez cocasse…).

 

En tant que telle, oui, l’idée est parfaitement convenue – et plus encore l’enlèvement de Satsuki qui en résulte : les princesses sont faites pour être enlevées par les méchants, hein ? Mais Mari Yamazaki n’est pas naïve, et joue de ce caractère convenu avec autant de subtilité d’un côté… que d’outrance de l’autre : c’est enfin l’occasion pour elle de parodier la course de chars dans Ben-Hur ! Et, avouons-le, c’est très drôle.

 

Mais j’avance maintenant dans le volume et, si ce que j’ai écrit jusqu’à présent ne croulait pas sous le poids des révélations, je suppose qu’il vaut mieux placer ici l’habituelle balise SPOILERS – au cas où...

 

APERÇUS D’HADRIEN

 

Car un drame se produit entre-temps (au milieu de la trame impliquant les yakuzas) : Lucius, qui voulait tant retourner à Rome sans y parvenir (ou bien est-ce ce qu’il se prétendait ?), quitte brutalement les sources thermales d’Itô au moment même où il prenait conscience des sentiments de Satsuki à son égard… et de ses sentiments réciproques, auxquels il se montrait jusqu’alors parfaitement aveugle.

 

L’idée est au fond la même que celle qui avait décidé de son dernier voyage au Japon au pire moment – quand il s’entretenait avec l’empereur Hadrien lui-même de sa santé déclinante, de sa mort prochaine, et de l’avenir de Rome…

 

Aussi, passé le dégoût bien naturel de Lucius pour ce qu’est devenu Baïes – très vite ! – en son absence, soit ce qu’il redoutait pour l’avenir d’Itô si l’on laissait faire les voyous, le récit romain se focalise sur la personne d’Hadrien, dont l’auteure nous livre un tableau déchirant : oui, sa mort est plus que jamais imminente, et il a développé des pulsions suicidaires terriblement embarrassantes pour son entourage… Manière, au passage, de questionner la thématique du suicide dans un cadre occidental pré-chrétien – ce qui peut renvoyer à La Mort volontaire au Japon de Maurice Pinguet, et à son ouverture sur le seppuku de Caton d’Utique…

 

Mais c’est aussi l’occasion de développer un personnage à peine entraperçu jusqu’alors, mais dont on sentait déjà le potentiel autant charismatique qu’intellectuel : non pas le successeur désigné d’Hadrien, le futur Antonin le Pieux (entraperçu ceci dit, et d’un œil favorable), mais celui qui suivrait encore, le futur Marc-Aurèle – et l’empereur-philosophe en puissance apprend de la bouche même de Lucius les étranges péripéties de l’architecte au pays des « visages plats »… avant d’y assister de ses yeux.

 

TETSU – ÉPISODE 2

 

Car le séjour romain de Lucius, à ce stade, demeure bref : il retourne à Itô pour jouer à Ben-Hur, et, tout juste, approcher une nouvelle fois Satsuki… et disparaître devant ses yeux, au moment même où il lui avoue ses sentiments. J’ai mis la balise SPOILERS, hein ? Je peux donc le dire : ce bref retour est le dernier voyage de Lucius au pays des « visages plats »...

 

Mais le principe du voyage temporel n’est pas pour autant remisé de côté – car, fait inédit dans la série, mais nécessaire d’une certaine manière, il va maintenant affecter d’autres personnages : au Romain allant de Rome au Japon vont succéder des Japonais quittant le Japon pour Rome.

 

Mais Mari Yamazaki se montre peut-être surprenante, ici ? Tout laissait croire, depuis l’introduction du personnage de Satsuki, que, si un personnage japonais devait effectuer ce saut dans le temps, ce serait elle.

 

Mais l’auteure a développé entre-temps le personnage de Tetsu… qui, au fond, est peut-être bien davantage approprié pour pareille tâche, car ne disposant pas du bagage historique de sa petite-fille, et ne sachant pas un mot de latin ; la dignité austère caractéristique du personnage renforce encore le trait : il est le véritable alter-ego japonais de Lucius – du coup, en voyageant à son tour, il opère comme un véritable reflet dans un miroir.

 

D’où la reprise, mais inversée, des mêmes thèmes – et la mise en avant des bains, une fois de plus, mais aussi de certains gimmicks associés aux premières excursions temporelles de Lucius, comme par exemple la dégustation enthousiaste de mets exotiques…

 

Enfin, la dignité et la compétence de Tetsu, dont les massages violents font des miracles, lui valent d’aller rendre visite à Hadrien, et ainsi de croiser Lucius – le temps d’un adieu...

 

DÉTERRER LUCIUS

 

Satsuki, en comparaison, a finalement quelque chose de fade. Son obsession pour les bains, qui est obsession pour Lucius, a peut-être là encore quelque chose de l’auteure, mais tombe un peu à plat, ai-je l'impression – même quand celle que Lucius prenait pour Diane prie Minerve de lui ramener le Romain… ou de l’emmener à lui.

 

Une idée plus intéressante : Satsuki, l’archéologue, entreprend d’une certaine manière de « déterrer » Lucius – en confiant des recherches sur cet inconnu à ses étudiants, puis en opérant elle-même des fouilles archéologiques à Baïes, la ville où est bel et bien mort Hadrien… et où Tetsu a donc croisé Lucius – Tetsu qui, par ailleurs, finance les travaux de sa petite-fille : il est décidément prêt à tout pour elle, et, sans doute, éprouve un profond respect pour Lucius, aussi « bizarre » soit cet « étranger ». À vrai dire, c’est peut-être la seule chose qu’il a véritablement ramenée de Rome ? Tetsu n’est visiblement guère étonné par tout ce qu’il y a vécu, cette expérience hors du commun… qu’il appréhende avec la sérénité et la sévérité d’un vieux bonze.

 

Les fouilles produisent une scène à la fois intéressante et pas totalement satisfaisante – quand Satsuki déterre, sans doute un peu trop facilement, mille et un témoignages des voyages nippons de Lucius, dont elle comprend enfin l'objet, sous les quolibets de ses collègues chercheurs, qui la prennent peu ou prou pour une folle…

 

Mais peut-être l’idée d’une Satsuki folle doit-elle justement être privilégiée ? Car elle apporterait une coloration différente à l’ultime épisode de la série – autrement guère satisfaisant...

 

EXPÉDIER…

 

C’est un paradoxe, peut-être – ou pas : la série si longtemps bancale à mes yeux, et qui aurait peut-être gagné à être écourtée de quelques épisodes parmi les premiers, s’achève bien trop brutalement ici. D’autant que c’est alors la dimension « romance » qui est privilégiée, même avec le biais science-fictif que l’on sait, et pour aboutir à un « happy end » que je n’ai vraiment pas trouvé convaincant… Les ellipses s’accumulent, avec une densité déconcertante, jusqu’à ce que « FINIS » apparaisse à l’écr… pardon, sur la page – en donnant l’impression d’une auteure soulagée de mettre un point final à son bébé, et justement en en dessinant un autre.

 

Le plus fâcheux est cependant ailleurs – et c’est que Mari Yamazaki a laissé beaucoup de choses en plan, au Japon comme à Rome ; l’histoire s’achève en faisant l’impasse sur nombre de sous-intrigues, et cela ne fait que renforcer cette impression de précipitation.

 

Peut-être est-ce pour cela que Satsuki est la tête d’affiche de cet ultime épisode ? Elle voyage bien sûr à son tour dans le temps, comme un moyen, peut-être autant que de concrétiser la romance, de mettre fin aux lazzis des archéologues ; par ailleurs, sur place, son bagage ne lui est finalement pas si utile que cela, car, d’une certaine manière, il ne la rend que plus sensible à tout ce que cette expérience hors-normes peut avoir de troublant – Tetsu, finalement, s’en sortait bien mieux, parce qu’il ne s’embarrassait pas de ce genre de considérations, homme pragmatique avant tout… La « princesse », à la différence de son grand-père, a besoin d’une aide extérieure – qui débouchera sur le « happy end » romantique, lui-même une conclusion à la fastueuse cérémonie voyant Antonin le Pieux succéder à feu Hadrien, dans la liesse.

 

Et c’est assez frustrant, oui.

 

Mari Yamazaki, dans ses commentaires accompagnant les épisodes (souvent très intéressants), avance qu’elle n’en a pas fini avec tout cela – et qu’elle y reviendra le moment venu ; car elle est parfaitement consciente d'avoir laissé bien des choses en plan. Je ne sais pas ce qu’il faut en penser… Mais, officiellement, la série s’arrête là, et Mari Yamazaki est depuis passée à autre chose – dont une autre série dans la Rome antique (bon sang qu'accoler ces deux mots est douloureux !), consacrée à Pline, et dont je vous parlerai sans doute prochainement.

 

BILAN DE LA SÉRIE

 

Tirer un bilan de la série dans son ensemble n’est pas si évident que cela. Thermæ Romæ est très certainement une œuvre originale – au point de l’improbabilité. Je suppose que cela lui confère un bon point d’office. L’auteure se montre assez subtile sur la durée, questionnant même une vague tentation réactionnaire inhérente à la BD de manière très lucide, elle fait un bon usage de sa documentation abondante, et elle sait par ailleurs concocter régulièrement des scènes très drôles, inattendues et ô combien efficaces.

 

Est-ce suffisant pour justifier le succès colossal de cette série qui ne devait probablement pas en être une à l’origine ? J’en doute un peu. Thermæ Romæ est indubitablement une bande dessinée de qualité, mais à ce point ?

 

Au milieu de tous ses atouts, elle souffre en effet occasionnellement de quelques défaillances – dont, non des moindres, la répétitivité de la formule dans les premiers épisodes, et, à l’autre bout, cette fin expédiée, guère satisfaisante, et qui laisse bien trop de choses en plan, sacrifiées à une romance hélas convenue et qui me laisse parfaitement… de marbre, disons.

 

La série mérite assurément qu’on y jette un œil, et sans doute les autres œuvres de Mari Yamazaki de même – et je vous causerai donc sans doute prochainement de Pline… en redoutant peut-être à nouveau la formule ? Un préjugé – n’en tenez pas compte.

 

On verra bien ce que ça donnera.

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Les Vacances de Jésus et Bouddha, vol. 1, de Hikaru Nakamura

Publié le par Nébal

Les Vacances de Jésus et Bouddha, vol. 1, de Hikaru Nakamura

NAKAMURA Hikaru, Les Vacances de Jésus et Bouddha (Saint Young Men), vol. 1, [Saint Oniisan, vol. 1], traduction [du japonais par] Étienne Robert, Paris, Kurokawa, [2008, 2011] 2015, 144 p.

 

J’AURAIS PAS DÛ

 

Les achats impulsifs, des fois, c’est le mal – et prendre le temps se renseigner avant d’acquérir une BD (ou tout autre chose) peut sans doute s’avérer salutaire… Encore que, là, les bons échos dominant globalement les mauvais, j’aurais pu me faire avoir quand même.

 

Or, pas de mystère, concernant ce premier tome des Vacances de Jésus et Bouddha, série de la mangaka Hikaru Nakamura bénéficiant d’un succès plus que confortable au Japon (dans les dix millions d'exemplaires écoulés ; je ne sais pas ce qu’il en est chez nous, mais douze volumes parus, je suppose que ça doit se vendre), je me situe clairement dans le camp des hostiles. Mais vraiment – au point d’avoir envie de faire péter les superlatifs et les invectives !

 

Pour dire les choses comme elles sont, j’ai peiné à la lecture de ce premier tome pourtant court, j’ai plus d’une fois grincé des dents ce faisant, ou simplement constaté, sur un mode plus navré, que ce manga censément humoristique ne m’a pas fait rire une seule fois, et peut-être tout juste sourire, allez, une ou deux fois ? Mais l’agacement l’emportait largement en définitive – associé à l’incompréhension de ce qui a pu faire le succès de cette chose : j’ai trouvé ça horriblement mauvais ; en fait, j’ai le sentiment que cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi mauvais ; au point même où je me suis demandé si ce n’était pas la pire BD que j'avais lue depuis, oh, allez : quinze ans ?

 

Vous allez dire que j’exagère. Objectivement, c’est très possible. Mais je ne me sens pas de retenir une telle réaction de rejet. Péremptoire, je dirai donc que ce premier tome est une purge, qui m’a d’emblée vacciné de la curiosité de lire la suite ; et je suis d’autant plus peiné/énervé par ce désastre que le pitch de la série était très enthousiasmant…

 

UN PITCH SYMPA, MAIS…

 

Oui, tout ça partait plutôt bien…

 

Nous avons donc Jésus et Bouddha, qui ont eu beaucoup de boulot aux environs du tournant du millénaire. Les deux « entités » décident alors de prendre un peu de repos après cette période d’hyperactivité – or les deux se connaissent, forcément, et décident de prendre ensemble des vacances au Japon ; ils louent un appartement au nom de MM. Saint, et c’est pour eux l’occasion de découvrir le monde (ou plus exactement le Japon) « à hauteur d’homme ». D’apparence plutôt jeune en dépit de leurs milliers d’années, Jésus et Siddhârta jouent donc aux touristes en t-shirts, dans un pays qui les fascine autant qu’il les surprend.

 

Au fond, ça n’est sans doute pas si original, comme pitch… Juste une version (théoriquement...) un peu plus blasphématoire (mais très, très gentiment…) de De bons présages de Neil Gaiman et Terry Pratchett (ou, d’ailleurs, d’American Gods de Neil Gaiman tout seul), ou du jeu de rôle In Nomine Satanis/Magna Veritas (euh, époque « classique… »), mais s’en tenant au camp « céleste ».

 

Pas si original, mais plutôt alléchant, oui ! En tout cas, dans l’idée, ça me parlait pas mal… Et la couverture, avec Jésus et Bouddha « casual », t-shirts débiles (attention : « Doux moi-même » est peut-être le gag le plus drôle de tout ce ratage, et je le connaissais déjà…), sac en bandoulière, guide touristique ou appareil photo en main… OK, plutôt amusant !

 

Sauf que non.

 

PAUVRETÉ DES GAGS – S’IL S’AGIT BIEN DE GAGS

 

Les Vacances de Jésus et Bouddha se présente comme une BD comique. Le problème est qu’elle n’est pas du tout drôle – pas… du… tout. Ce qui est un peu ennuyeux, tout de même.

 

En effet, l’auteure ne fait absolument rien de son pitch croquignolet. En tant que tel, il est une mine, promettant bien des gags absurdes, du comique de situation et/ou de répétition, des anachronismes et compagnie à foison, et une toute petite touche d’irrévérence peut-être…

 

Mais non. Le pitch est là, mais rien n’en découle – rien de drôle. Hikaru Nakamura – et ses lecteurs, faut croire – semble considérer qu’il suffit de mettre, ici Bouddha, là Jésus, pour susciter automatiquement le rire. C’est sans doute l’idée de base… mais il n’y a donc en fait pas de gags, ou très peu ; car rien n'est développé au-delà.

 

Jésus tient un blog, uh uh uh. Oui, c’est là qu’il faut rire – le contenu du blog n’a pas d’importance.

 

Bouddha va dans le métro, oh oh oh. C’est là qu’il faut rire, parce qu’il ne s’y passe à peu près rien.

 

Jésus et Bouddha mangent une pizza warf warf warf.

 

Ah et puis y vont aux bains aussi ROFL XD PTDR.

 

 

Vous avez là l’essentiel de ce premier tome : nos héros qui se trouvent en décalage dans des situations incongrues pour eux, mais ça s’arrête 95 % du temps là. Il n’y a pas de gags à proprement parler – il n’y en a que des amorces, visiblement jugées autosuffisantes, pourtant bien fainéantes.

 

Et ça n’est absolument pas drôle. Au mieux, quelques très, très vagues sourires çà et là – Jésus constate qu’un certain Judas le lurke sur Internet, ah ah ah. Ne prenez pas la peine de fouiller dans le détail, il n’y a rien de plus drôle que ça dans tout ce premier tome.

 

À ce stade, j’ai même trouvé sidérant qu’on puisse livrer une BD pareille, avec un tel sujet, sans rien produire de plus amusant – c’est comme si l’auteure avait délibérément gommé tout ce qui aurait pu être drôle pour s’en tenir à une épure… de rien du tout. Et ce d’autant plus que les quelques gags « théologiques » qui surnagent malgré tout sont au moins aussi navrants (et parfaitement innocents).

 

Et ça ne marche vraiment pas. D’autant que le comique de répétition n’arrange rien : ah ah ah Bouddha il a un truc au milieu du front, alors les gens ils appuient dessus comme si c’était un bouton alors ça lui fait mal à la tête ah ah ah ; oh oh oh Jésus les lycéennes elles disent qu’il ressemble à Johnny Depp oh oh oh.

 

Produire quelque chose d’aussi fade avec un sujet pareil relève de la performance artistique.

 

Et le résultat n’est pas seulement pas drôle, il est aussi invraisemblablement gamin – c’est d’autant plus invraisemblable que le propos ne devrait pas avoir grand-chose de puéril, à la base. Au final, Les Vacances de Jésus et Bouddha, c’est à peu près aussi inoffensif, moche et niais que Placid et Muzo, mais en moins drôle.

 

(Oui, je sais.)

 

(Non, je n’exagère pas.)

 

LEÇONS D’HUMOUR PAS DRÔLE

 

Une chose me dépasse tout particulièrement, ici – et c’est que cette BD fondamentalement pas drôle du tout… semble se piquer de leçons d’humour ?

 

Et à deux reprises. Une seule, j’aurais pu vaguement comprendre – et interpréter la chose comme une sorte de gentille humiliation des protagonistes par une auteure désireuse pour le coup de ne pas être drôle, mais la deuxième occurrence, outre qu’elle relève d’un certain « comique de répétition » propre à la BD (assurément répétitive, mais tout aussi assurément pas comique pour un sou), m’a conduit à envisager, la goutte au front… que Hikaru Nakamura pensait véritablement livrer quelque chose de drôle. Et qu'il n'était pas pertinent de se poser la question du premier ou du second degré, etc.

 

La première fois, nous avons Jésus et Bouddha naviguant dans un festival, et qui se retrouvent embringués dans un spectacle comique amateur. Le terme n’apparaît pas dans la BD en français, mais je suppose qu’il s’agit de manzai, certes pas la forme d’humour japonaise la plus facile à exporter. Toujours est-il que cette scène n’est absolument pas drôle, le spectacle improvisé par « Perma et Chevelu », ainsi que, ah ah ah, ils appellent leur duo, ah ah ah (c’est le gag le plus « drôle » de toute la séquence, une fois de plus), est parfaitement affligeant.

 

Délibérément ? J’ai donc voulu le croire… L’idée était alors que Jésus et Bouddha, tout divins qu’ils soient, étaient parfaitement ridicules dans ces situations si peu en accord avec leurs personnages. OK, c'est l'idée de base, après tout.

 

Mais, plus loin, nous voyons Bouddha, fanatique de la BD que lui a consacré le grand Osamu Tezuka, envisager encore qu’à reculons (ou timidement) de devenir lui-même mangaka, et de livrer des histoires drôles. Dans un registre théologique marqué. Sauf que c’est tout aussi navrant – mais sans l’ambiguïté du spectacle de manzai, cette fois. Et la scène s’accompagne, d’une certaine manière, de commentaires de l’auteure quant aux moyens de provoquer le rire en bande dessinée ?!

 

Je n’osais pas me l’avouer jusqu’alors, mais je crois que c’est ici que j’ai définitivement dû faire avec : Hikaru Nakamura se foutait de ma gueule, et ce depuis le début. C'est pas possible autrement.

 

DESSIN SANS INTÉRÊT ET MISE EN PAGE PÉNIBLE

 

Bon. Un truc pas drôle, donc. Un truc puéril et qui ne tient pas les promesses de son pitch. Mais c’est une BD : le graphisme rattrape peut-être la chose ?

 

 

Vous voulez rire ?

 

Si j’ose dire.

 

Non, donc – le graphisme ne rattrape absolument rien du tout. Le dessin est tristement fade et moche – il n’a pas de personnalité, et, même dans son classicisme ultra-simpliste, il ne convainc pas. Rien n’en ressort, personnages et décors sont tout aussi ternes et sans intérêt.

 

La mise en page n’arrange rien – globalement classique là encore, mais aussi régulièrement confuse, elle participe en outre de l’effet « pas drôle pour un sou » de la BD, notamment en glissant çà et là des « gags » purement textuels totalement affligeants, au moins un par chapitre. Exemple : « Bouddha a acheté le DVD d’entraînement sportif Billy’s Bootcamp », suivi la page d’après de : « Jésus doute de l’efficacité des méthodes pour maigrir comme Billy’s Bootcamp car cela demande trop d’efforts pour y arriver. » Oui, c’est le gag – double, aha. Méga fun, non ? Et pas le moindre rapport avec le contenu des deux planches, au cas où… Et les phylactères narratifs sont globalement du même tonneau. Sans même parler des paroles hors-phylactères, d'un prosaïsme pénible.

 

J’y étais au début indifférent ; à force de répétition, ça a fini par carrément m’énerver…

 

PLUS JAMAIS ÇA

 

Bilan sans appel : ce premier tome est une purge absolue, et je ne veux rien savoir de la suite. Une BD absolument pas drôle, alors qu’elle prétend sans cesse l’être ; une BD moche et mal foutue par ailleurs ; au mieux aucun intérêt, au pire de quoi montrer les crocs.

 

Je ne comprends tout simplement pas comment une merde pareille a pu avoir un tel succès – et pas seulement au Japon, faut croire (là, le décalage culturel aurait pu l’expliquer, j’imagine ?).

 

Plus.

 

Jamais

 

Ça.

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