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Thermae Romae, t. 3 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

Publié le par Nébal

Thermae Romae, t. 3 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

YAMAZAKI Mari, Thermæ Romæ, t. 3 (édition intégrale cartonnée), [テルマエ・ロマエ, Terumae Romae], traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique et lettrage [par] Jean-Luc Ruault, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2012-2013] 2014, 370 p.

 

ALL YOU NEED IS ROME

 

Troisième – et dernier – tome de la série plébiscitée de Mari Yamazaki Thermæ Romæ, dans cette édition intégrale cartonnée ; il reprend donc les tomes 5 et 6 de l’édition originale.

 

En concluant sa série probablement imprévue à la base, l’auteure en souligne d’une certaine manière les paradoxes – souvent en pleine conscience, je suppose, mais peut-être pas tout le temps ? Toujours est-il qu’à ce stade du récit, Thermæ Romæ a bien changé par rapport à ses premiers épisodes : l’idée aussi géniale qu’improbable (voire débile) qui avait suscité le premier épisode avait d’abord été déclinée sur un mode sans doute bien trop répétitif, à perpétuer le même schéma sur chacun des dix premiers épisodes, mais le tome 2 de l’intégrale avait (très heureusement en ce qui me concerne) changé assez radicalement la donne, d’abord en mettant en scène des « arcs » un peu plus étendus, ensuite en laissant tout bonnement tomber la formule : à partir de ce moment, notre héros Lucius Modestus ne faisait plus la navette entre Rome et le Japon à chaque épisode, et pour traiter de la seule question des bains, mais demeurait – bien malgré lui, d’ailleurs – au Japon, ce sur plusieurs chapitres.

 

Cet ultime tome reprend immédiatement là où le précédent s’était arrêté – à vrai dire en plein milieu d’une scène, sans que la qualification de cliffhanger me paraisse pertinente. Cette suite s’inscrit bien évidemment dans la lignée de ce qui s’était produit, donc, dans le tome 4 de l’édition originale (deuxième moitié du tome 2 de l’intégrale), avec un Lucius toujours coincé dans les sources thermales d’Itô au XXIe siècle… et une Satsuki follement amoureuse du Romain, et qui, le voyant monter à cru après bien d’autres bizarreries, en vient à envisager, émerveillée et peut-être un peu craintive, qu’il pourrait bien être ce qu’il prétendait, aussi incompréhensible cette éventualité soit-elle…

 

Ce qui va plus loin – car Mari Yamazaki avait longuement exposé comment la jeune fille qui rougit perpétuellement (et qui a peut-être un peu d’elle-même ?) ne pouvait au fond tomber amoureuse que d’un Romain… L’histoire vire ainsi de plus en plus à la romance dans ces ultimes chapitres – ce qui était plus que prévisible, et peut paraître vaguement navrant… Et, en dernier recours, à mon sens, cela n’est pas sans poser problème : en effet, arrivé à la fin de la série, qui m’a paru vraiment trop précipitée, d’autant plus qu’elle laissait bien des choses intéressantes en plan, j’ai eu l’impression d’une auteure dépassée par son bébé (ou son monstre, comme vous préférez ; mais je reviendrai en temps utile sur le bébé), et qui a décidé d’imposer le point final pour ne plus s’y perdre…

 

J’avoue que, la romance et moi, bon… Cependant, qu’on se rassure, ce qui faisait le charme de la BD demeure au milieu des amours contrariées puis bénies ; et si l’essentiel de l’action, de loin, se déroule au Japon, ce qui diminue la part « documentaire » de la série au moins concernant Rome, on y trouve encore nombre de bonnes idées, et de scènes très drôles – car la dimension humoristique de Thermæ Romæ continue à s’exprimer ici, même si c’est de manière sans doute moins unilatérale, et bien davantage entrecoupée de moments plus graves ou « romantiques » (avec tous les guillemets qui s’imposent).

 

TETSU – L’HOMME DE FER

 

L’idée de coincer Lucius au Japon avait eu une conséquence non négligeable : avec Satsuki, Mari Yamazaki avait introduit un personnage important, là où Lucius, jusqu’alors, était finalement le seul à capter l’attention de... la caméra, disons, et ce d’autant plus que les premiers épisodes étaient compacts et relativement déliés.

 

Certes, il y avait une exception, et de taille : l’empereur Hadrien himself. Mais le statut très particulier du personnage – figure semi-divine, à la majesté impénétrable – prohibait de le mettre sur le même plan que Lucius, et notamment dans la dimension éventuellement prosaïque qui devait d’une manière ou d’une autre s’attacher au héros de la BD (et ce alors même que le goût commun des deux personnages pour les bains impliquait son lot de considérations prosaïques).

 

Satsuki apportait donc un changement notable à la narration, que seul ce séjour prolongé au Japon pouvait autoriser. Dans cet ultime volume, Mari Yamazaki renforce cette dimension, avec un autre personnage essentiel : Tetsu, le grand-père de Satsuki (on mettra de côté la jument Hanako, même si elle a son importance dans le tome 5 originel – cruciale, en fait).

 

Et Tetsu est un chouette personnage – jusque dans sa dimension éminemment caricaturale. Le vieux bonhomme, masseur hors-pair (avec une technique rude sur le moment, mais ô combien efficace, et qui suscite son lot de scènes amusantes – au premier chef celle où Lucius, incapable de communiquer avec Tetsu, essaye de le « copier » au grand dam de ses victimes...), est d’une dignité froide et austère qui ne manque pas d’évoquer quelque anachronique samouraï archétypal, vivant pour la Voie, et constituant peu ou prou une incarnation de la Justice.

 

Mais Tetsu n’est pas qu’un digne vigilante à la nippone : aussi sévère paraisse-t-il, il n’est pas dénué d’empathie, et comprend bien vite que sa charmante petite-fille est désespérément amoureuse… et « d’un étranger ». Allons bon ! Mais Tetsu n’est en fait pas victime des préjugés qu’on aurait instinctivement envie de lui accoler. Si cet Occidental bizarre (même pour un Occidental) doit rendre sa petite-fille heureuse, il fera tout pour faciliter leur idylle ! Vraiment tout… Ainsi que nous le verrons dans la deuxième moitié de cet ultime tome, soit le volume 6 de l’édition originale.

 

BARBARES ET YAKUZAS

 

Mais, pour l’heure, si cette dimension du personnage est introduite, il importe avant tout d’asseoir la figure du justicier en lui. Qui trouve une occasion idéale pour s’exprimer : forcément (eh), des yakuzas ou pseudo-yakuzas sèment la zone dans les sources thermales d’Itô (et, idée intéressante mais qui hélas ne débouche finalement pas sur grand-chose, ils sont associés au patron grotesque et vulgaire qui, dans le volume 2 de l’intégrale, avait commandé des bains « à la romaine », projet sur lequel Lucius avait d’une certaine manière travaillé…).

 

Ce sera en fait l’occasion pour Tetsu d’apprendre à connaître le personnage de Lucius – même sans pouvoir échanger avec lui, puisqu’il ne comprend pas plus le latin que Lucius ne comprend le japonais : tous deux s’associent en effet pour lutter contre les malandrins (Lucius est scandalisé par ce qu’il devine des « projets immobiliers » de la clique, imposant de tout raser dans cette bourgade si charmante, pour mettre du neuf insipide à la place du pittoresque vieux, et il l’est tout autant par la brutalité des voyous promettant l’abattoir à la vieille jument Hanako, avec laquelle il a développé une relation assez cocasse…).

 

En tant que telle, oui, l’idée est parfaitement convenue – et plus encore l’enlèvement de Satsuki qui en résulte : les princesses sont faites pour être enlevées par les méchants, hein ? Mais Mari Yamazaki n’est pas naïve, et joue de ce caractère convenu avec autant de subtilité d’un côté… que d’outrance de l’autre : c’est enfin l’occasion pour elle de parodier la course de chars dans Ben-Hur ! Et, avouons-le, c’est très drôle.

 

Mais j’avance maintenant dans le volume et, si ce que j’ai écrit jusqu’à présent ne croulait pas sous le poids des révélations, je suppose qu’il vaut mieux placer ici l’habituelle balise SPOILERS – au cas où...

 

APERÇUS D’HADRIEN

 

Car un drame se produit entre-temps (au milieu de la trame impliquant les yakuzas) : Lucius, qui voulait tant retourner à Rome sans y parvenir (ou bien est-ce ce qu’il se prétendait ?), quitte brutalement les sources thermales d’Itô au moment même où il prenait conscience des sentiments de Satsuki à son égard… et de ses sentiments réciproques, auxquels il se montrait jusqu’alors parfaitement aveugle.

 

L’idée est au fond la même que celle qui avait décidé de son dernier voyage au Japon au pire moment – quand il s’entretenait avec l’empereur Hadrien lui-même de sa santé déclinante, de sa mort prochaine, et de l’avenir de Rome…

 

Aussi, passé le dégoût bien naturel de Lucius pour ce qu’est devenu Baïes – très vite ! – en son absence, soit ce qu’il redoutait pour l’avenir d’Itô si l’on laissait faire les voyous, le récit romain se focalise sur la personne d’Hadrien, dont l’auteure nous livre un tableau déchirant : oui, sa mort est plus que jamais imminente, et il a développé des pulsions suicidaires terriblement embarrassantes pour son entourage… Manière, au passage, de questionner la thématique du suicide dans un cadre occidental pré-chrétien – ce qui peut renvoyer à La Mort volontaire au Japon de Maurice Pinguet, et à son ouverture sur le seppuku de Caton d’Utique…

 

Mais c’est aussi l’occasion de développer un personnage à peine entraperçu jusqu’alors, mais dont on sentait déjà le potentiel autant charismatique qu’intellectuel : non pas le successeur désigné d’Hadrien, le futur Antonin le Pieux (entraperçu ceci dit, et d’un œil favorable), mais celui qui suivrait encore, le futur Marc-Aurèle – et l’empereur-philosophe en puissance apprend de la bouche même de Lucius les étranges péripéties de l’architecte au pays des « visages plats »… avant d’y assister de ses yeux.

 

TETSU – ÉPISODE 2

 

Car le séjour romain de Lucius, à ce stade, demeure bref : il retourne à Itô pour jouer à Ben-Hur, et, tout juste, approcher une nouvelle fois Satsuki… et disparaître devant ses yeux, au moment même où il lui avoue ses sentiments. J’ai mis la balise SPOILERS, hein ? Je peux donc le dire : ce bref retour est le dernier voyage de Lucius au pays des « visages plats »...

 

Mais le principe du voyage temporel n’est pas pour autant remisé de côté – car, fait inédit dans la série, mais nécessaire d’une certaine manière, il va maintenant affecter d’autres personnages : au Romain allant de Rome au Japon vont succéder des Japonais quittant le Japon pour Rome.

 

Mais Mari Yamazaki se montre peut-être surprenante, ici ? Tout laissait croire, depuis l’introduction du personnage de Satsuki, que, si un personnage japonais devait effectuer ce saut dans le temps, ce serait elle.

 

Mais l’auteure a développé entre-temps le personnage de Tetsu… qui, au fond, est peut-être bien davantage approprié pour pareille tâche, car ne disposant pas du bagage historique de sa petite-fille, et ne sachant pas un mot de latin ; la dignité austère caractéristique du personnage renforce encore le trait : il est le véritable alter-ego japonais de Lucius – du coup, en voyageant à son tour, il opère comme un véritable reflet dans un miroir.

 

D’où la reprise, mais inversée, des mêmes thèmes – et la mise en avant des bains, une fois de plus, mais aussi de certains gimmicks associés aux premières excursions temporelles de Lucius, comme par exemple la dégustation enthousiaste de mets exotiques…

 

Enfin, la dignité et la compétence de Tetsu, dont les massages violents font des miracles, lui valent d’aller rendre visite à Hadrien, et ainsi de croiser Lucius – le temps d’un adieu...

 

DÉTERRER LUCIUS

 

Satsuki, en comparaison, a finalement quelque chose de fade. Son obsession pour les bains, qui est obsession pour Lucius, a peut-être là encore quelque chose de l’auteure, mais tombe un peu à plat, ai-je l'impression – même quand celle que Lucius prenait pour Diane prie Minerve de lui ramener le Romain… ou de l’emmener à lui.

 

Une idée plus intéressante : Satsuki, l’archéologue, entreprend d’une certaine manière de « déterrer » Lucius – en confiant des recherches sur cet inconnu à ses étudiants, puis en opérant elle-même des fouilles archéologiques à Baïes, la ville où est bel et bien mort Hadrien… et où Tetsu a donc croisé Lucius – Tetsu qui, par ailleurs, finance les travaux de sa petite-fille : il est décidément prêt à tout pour elle, et, sans doute, éprouve un profond respect pour Lucius, aussi « bizarre » soit cet « étranger ». À vrai dire, c’est peut-être la seule chose qu’il a véritablement ramenée de Rome ? Tetsu n’est visiblement guère étonné par tout ce qu’il y a vécu, cette expérience hors du commun… qu’il appréhende avec la sérénité et la sévérité d’un vieux bonze.

 

Les fouilles produisent une scène à la fois intéressante et pas totalement satisfaisante – quand Satsuki déterre, sans doute un peu trop facilement, mille et un témoignages des voyages nippons de Lucius, dont elle comprend enfin l'objet, sous les quolibets de ses collègues chercheurs, qui la prennent peu ou prou pour une folle…

 

Mais peut-être l’idée d’une Satsuki folle doit-elle justement être privilégiée ? Car elle apporterait une coloration différente à l’ultime épisode de la série – autrement guère satisfaisant...

 

EXPÉDIER…

 

C’est un paradoxe, peut-être – ou pas : la série si longtemps bancale à mes yeux, et qui aurait peut-être gagné à être écourtée de quelques épisodes parmi les premiers, s’achève bien trop brutalement ici. D’autant que c’est alors la dimension « romance » qui est privilégiée, même avec le biais science-fictif que l’on sait, et pour aboutir à un « happy end » que je n’ai vraiment pas trouvé convaincant… Les ellipses s’accumulent, avec une densité déconcertante, jusqu’à ce que « FINIS » apparaisse à l’écr… pardon, sur la page – en donnant l’impression d’une auteure soulagée de mettre un point final à son bébé, et justement en en dessinant un autre.

 

Le plus fâcheux est cependant ailleurs – et c’est que Mari Yamazaki a laissé beaucoup de choses en plan, au Japon comme à Rome ; l’histoire s’achève en faisant l’impasse sur nombre de sous-intrigues, et cela ne fait que renforcer cette impression de précipitation.

 

Peut-être est-ce pour cela que Satsuki est la tête d’affiche de cet ultime épisode ? Elle voyage bien sûr à son tour dans le temps, comme un moyen, peut-être autant que de concrétiser la romance, de mettre fin aux lazzis des archéologues ; par ailleurs, sur place, son bagage ne lui est finalement pas si utile que cela, car, d’une certaine manière, il ne la rend que plus sensible à tout ce que cette expérience hors-normes peut avoir de troublant – Tetsu, finalement, s’en sortait bien mieux, parce qu’il ne s’embarrassait pas de ce genre de considérations, homme pragmatique avant tout… La « princesse », à la différence de son grand-père, a besoin d’une aide extérieure – qui débouchera sur le « happy end » romantique, lui-même une conclusion à la fastueuse cérémonie voyant Antonin le Pieux succéder à feu Hadrien, dans la liesse.

 

Et c’est assez frustrant, oui.

 

Mari Yamazaki, dans ses commentaires accompagnant les épisodes (souvent très intéressants), avance qu’elle n’en a pas fini avec tout cela – et qu’elle y reviendra le moment venu ; car elle est parfaitement consciente d'avoir laissé bien des choses en plan. Je ne sais pas ce qu’il faut en penser… Mais, officiellement, la série s’arrête là, et Mari Yamazaki est depuis passée à autre chose – dont une autre série dans la Rome antique (bon sang qu'accoler ces deux mots est douloureux !), consacrée à Pline, et dont je vous parlerai sans doute prochainement.

 

BILAN DE LA SÉRIE

 

Tirer un bilan de la série dans son ensemble n’est pas si évident que cela. Thermæ Romæ est très certainement une œuvre originale – au point de l’improbabilité. Je suppose que cela lui confère un bon point d’office. L’auteure se montre assez subtile sur la durée, questionnant même une vague tentation réactionnaire inhérente à la BD de manière très lucide, elle fait un bon usage de sa documentation abondante, et elle sait par ailleurs concocter régulièrement des scènes très drôles, inattendues et ô combien efficaces.

 

Est-ce suffisant pour justifier le succès colossal de cette série qui ne devait probablement pas en être une à l’origine ? J’en doute un peu. Thermæ Romæ est indubitablement une bande dessinée de qualité, mais à ce point ?

 

Au milieu de tous ses atouts, elle souffre en effet occasionnellement de quelques défaillances – dont, non des moindres, la répétitivité de la formule dans les premiers épisodes, et, à l’autre bout, cette fin expédiée, guère satisfaisante, et qui laisse bien trop de choses en plan, sacrifiées à une romance hélas convenue et qui me laisse parfaitement… de marbre, disons.

 

La série mérite assurément qu’on y jette un œil, et sans doute les autres œuvres de Mari Yamazaki de même – et je vous causerai donc sans doute prochainement de Pline… en redoutant peut-être à nouveau la formule ? Un préjugé – n’en tenez pas compte.

 

On verra bien ce que ça donnera.

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Les Vacances de Jésus et Bouddha, vol. 1, de Hikaru Nakamura

Publié le par Nébal

Les Vacances de Jésus et Bouddha, vol. 1, de Hikaru Nakamura

NAKAMURA Hikaru, Les Vacances de Jésus et Bouddha (Saint Young Men), vol. 1, [Saint Oniisan, vol. 1], traduction [du japonais par] Étienne Robert, Paris, Kurokawa, [2008, 2011] 2015, 144 p.

 

J’AURAIS PAS DÛ

 

Les achats impulsifs, des fois, c’est le mal – et prendre le temps se renseigner avant d’acquérir une BD (ou tout autre chose) peut sans doute s’avérer salutaire… Encore que, là, les bons échos dominant globalement les mauvais, j’aurais pu me faire avoir quand même.

 

Or, pas de mystère, concernant ce premier tome des Vacances de Jésus et Bouddha, série de la mangaka Hikaru Nakamura bénéficiant d’un succès plus que confortable au Japon (dans les dix millions d'exemplaires écoulés ; je ne sais pas ce qu’il en est chez nous, mais douze volumes parus, je suppose que ça doit se vendre), je me situe clairement dans le camp des hostiles. Mais vraiment – au point d’avoir envie de faire péter les superlatifs et les invectives !

 

Pour dire les choses comme elles sont, j’ai peiné à la lecture de ce premier tome pourtant court, j’ai plus d’une fois grincé des dents ce faisant, ou simplement constaté, sur un mode plus navré, que ce manga censément humoristique ne m’a pas fait rire une seule fois, et peut-être tout juste sourire, allez, une ou deux fois ? Mais l’agacement l’emportait largement en définitive – associé à l’incompréhension de ce qui a pu faire le succès de cette chose : j’ai trouvé ça horriblement mauvais ; en fait, j’ai le sentiment que cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi mauvais ; au point même où je me suis demandé si ce n’était pas la pire BD que j'avais lue depuis, oh, allez : quinze ans ?

 

Vous allez dire que j’exagère. Objectivement, c’est très possible. Mais je ne me sens pas de retenir une telle réaction de rejet. Péremptoire, je dirai donc que ce premier tome est une purge, qui m’a d’emblée vacciné de la curiosité de lire la suite ; et je suis d’autant plus peiné/énervé par ce désastre que le pitch de la série était très enthousiasmant…

 

UN PITCH SYMPA, MAIS…

 

Oui, tout ça partait plutôt bien…

 

Nous avons donc Jésus et Bouddha, qui ont eu beaucoup de boulot aux environs du tournant du millénaire. Les deux « entités » décident alors de prendre un peu de repos après cette période d’hyperactivité – or les deux se connaissent, forcément, et décident de prendre ensemble des vacances au Japon ; ils louent un appartement au nom de MM. Saint, et c’est pour eux l’occasion de découvrir le monde (ou plus exactement le Japon) « à hauteur d’homme ». D’apparence plutôt jeune en dépit de leurs milliers d’années, Jésus et Siddhârta jouent donc aux touristes en t-shirts, dans un pays qui les fascine autant qu’il les surprend.

 

Au fond, ça n’est sans doute pas si original, comme pitch… Juste une version (théoriquement...) un peu plus blasphématoire (mais très, très gentiment…) de De bons présages de Neil Gaiman et Terry Pratchett (ou, d’ailleurs, d’American Gods de Neil Gaiman tout seul), ou du jeu de rôle In Nomine Satanis/Magna Veritas (euh, époque « classique… »), mais s’en tenant au camp « céleste ».

 

Pas si original, mais plutôt alléchant, oui ! En tout cas, dans l’idée, ça me parlait pas mal… Et la couverture, avec Jésus et Bouddha « casual », t-shirts débiles (attention : « Doux moi-même » est peut-être le gag le plus drôle de tout ce ratage, et je le connaissais déjà…), sac en bandoulière, guide touristique ou appareil photo en main… OK, plutôt amusant !

 

Sauf que non.

 

PAUVRETÉ DES GAGS – S’IL S’AGIT BIEN DE GAGS

 

Les Vacances de Jésus et Bouddha se présente comme une BD comique. Le problème est qu’elle n’est pas du tout drôle – pas… du… tout. Ce qui est un peu ennuyeux, tout de même.

 

En effet, l’auteure ne fait absolument rien de son pitch croquignolet. En tant que tel, il est une mine, promettant bien des gags absurdes, du comique de situation et/ou de répétition, des anachronismes et compagnie à foison, et une toute petite touche d’irrévérence peut-être…

 

Mais non. Le pitch est là, mais rien n’en découle – rien de drôle. Hikaru Nakamura – et ses lecteurs, faut croire – semble considérer qu’il suffit de mettre, ici Bouddha, là Jésus, pour susciter automatiquement le rire. C’est sans doute l’idée de base… mais il n’y a donc en fait pas de gags, ou très peu ; car rien n'est développé au-delà.

 

Jésus tient un blog, uh uh uh. Oui, c’est là qu’il faut rire – le contenu du blog n’a pas d’importance.

 

Bouddha va dans le métro, oh oh oh. C’est là qu’il faut rire, parce qu’il ne s’y passe à peu près rien.

 

Jésus et Bouddha mangent une pizza warf warf warf.

 

Ah et puis y vont aux bains aussi ROFL XD PTDR.

 

 

Vous avez là l’essentiel de ce premier tome : nos héros qui se trouvent en décalage dans des situations incongrues pour eux, mais ça s’arrête 95 % du temps là. Il n’y a pas de gags à proprement parler – il n’y en a que des amorces, visiblement jugées autosuffisantes, pourtant bien fainéantes.

 

Et ça n’est absolument pas drôle. Au mieux, quelques très, très vagues sourires çà et là – Jésus constate qu’un certain Judas le lurke sur Internet, ah ah ah. Ne prenez pas la peine de fouiller dans le détail, il n’y a rien de plus drôle que ça dans tout ce premier tome.

 

À ce stade, j’ai même trouvé sidérant qu’on puisse livrer une BD pareille, avec un tel sujet, sans rien produire de plus amusant – c’est comme si l’auteure avait délibérément gommé tout ce qui aurait pu être drôle pour s’en tenir à une épure… de rien du tout. Et ce d’autant plus que les quelques gags « théologiques » qui surnagent malgré tout sont au moins aussi navrants (et parfaitement innocents).

 

Et ça ne marche vraiment pas. D’autant que le comique de répétition n’arrange rien : ah ah ah Bouddha il a un truc au milieu du front, alors les gens ils appuient dessus comme si c’était un bouton alors ça lui fait mal à la tête ah ah ah ; oh oh oh Jésus les lycéennes elles disent qu’il ressemble à Johnny Depp oh oh oh.

 

Produire quelque chose d’aussi fade avec un sujet pareil relève de la performance artistique.

 

Et le résultat n’est pas seulement pas drôle, il est aussi invraisemblablement gamin – c’est d’autant plus invraisemblable que le propos ne devrait pas avoir grand-chose de puéril, à la base. Au final, Les Vacances de Jésus et Bouddha, c’est à peu près aussi inoffensif, moche et niais que Placid et Muzo, mais en moins drôle.

 

(Oui, je sais.)

 

(Non, je n’exagère pas.)

 

LEÇONS D’HUMOUR PAS DRÔLE

 

Une chose me dépasse tout particulièrement, ici – et c’est que cette BD fondamentalement pas drôle du tout… semble se piquer de leçons d’humour ?

 

Et à deux reprises. Une seule, j’aurais pu vaguement comprendre – et interpréter la chose comme une sorte de gentille humiliation des protagonistes par une auteure désireuse pour le coup de ne pas être drôle, mais la deuxième occurrence, outre qu’elle relève d’un certain « comique de répétition » propre à la BD (assurément répétitive, mais tout aussi assurément pas comique pour un sou), m’a conduit à envisager, la goutte au front… que Hikaru Nakamura pensait véritablement livrer quelque chose de drôle. Et qu'il n'était pas pertinent de se poser la question du premier ou du second degré, etc.

 

La première fois, nous avons Jésus et Bouddha naviguant dans un festival, et qui se retrouvent embringués dans un spectacle comique amateur. Le terme n’apparaît pas dans la BD en français, mais je suppose qu’il s’agit de manzai, certes pas la forme d’humour japonaise la plus facile à exporter. Toujours est-il que cette scène n’est absolument pas drôle, le spectacle improvisé par « Perma et Chevelu », ainsi que, ah ah ah, ils appellent leur duo, ah ah ah (c’est le gag le plus « drôle » de toute la séquence, une fois de plus), est parfaitement affligeant.

 

Délibérément ? J’ai donc voulu le croire… L’idée était alors que Jésus et Bouddha, tout divins qu’ils soient, étaient parfaitement ridicules dans ces situations si peu en accord avec leurs personnages. OK, c'est l'idée de base, après tout.

 

Mais, plus loin, nous voyons Bouddha, fanatique de la BD que lui a consacré le grand Osamu Tezuka, envisager encore qu’à reculons (ou timidement) de devenir lui-même mangaka, et de livrer des histoires drôles. Dans un registre théologique marqué. Sauf que c’est tout aussi navrant – mais sans l’ambiguïté du spectacle de manzai, cette fois. Et la scène s’accompagne, d’une certaine manière, de commentaires de l’auteure quant aux moyens de provoquer le rire en bande dessinée ?!

 

Je n’osais pas me l’avouer jusqu’alors, mais je crois que c’est ici que j’ai définitivement dû faire avec : Hikaru Nakamura se foutait de ma gueule, et ce depuis le début. C'est pas possible autrement.

 

DESSIN SANS INTÉRÊT ET MISE EN PAGE PÉNIBLE

 

Bon. Un truc pas drôle, donc. Un truc puéril et qui ne tient pas les promesses de son pitch. Mais c’est une BD : le graphisme rattrape peut-être la chose ?

 

 

Vous voulez rire ?

 

Si j’ose dire.

 

Non, donc – le graphisme ne rattrape absolument rien du tout. Le dessin est tristement fade et moche – il n’a pas de personnalité, et, même dans son classicisme ultra-simpliste, il ne convainc pas. Rien n’en ressort, personnages et décors sont tout aussi ternes et sans intérêt.

 

La mise en page n’arrange rien – globalement classique là encore, mais aussi régulièrement confuse, elle participe en outre de l’effet « pas drôle pour un sou » de la BD, notamment en glissant çà et là des « gags » purement textuels totalement affligeants, au moins un par chapitre. Exemple : « Bouddha a acheté le DVD d’entraînement sportif Billy’s Bootcamp », suivi la page d’après de : « Jésus doute de l’efficacité des méthodes pour maigrir comme Billy’s Bootcamp car cela demande trop d’efforts pour y arriver. » Oui, c’est le gag – double, aha. Méga fun, non ? Et pas le moindre rapport avec le contenu des deux planches, au cas où… Et les phylactères narratifs sont globalement du même tonneau. Sans même parler des paroles hors-phylactères, d'un prosaïsme pénible.

 

J’y étais au début indifférent ; à force de répétition, ça a fini par carrément m’énerver…

 

PLUS JAMAIS ÇA

 

Bilan sans appel : ce premier tome est une purge absolue, et je ne veux rien savoir de la suite. Une BD absolument pas drôle, alors qu’elle prétend sans cesse l’être ; une BD moche et mal foutue par ailleurs ; au mieux aucun intérêt, au pire de quoi montrer les crocs.

 

Je ne comprends tout simplement pas comment une merde pareille a pu avoir un tel succès – et pas seulement au Japon, faut croire (là, le décalage culturel aurait pu l’expliquer, j’imagine ?).

 

Plus.

 

Jamais

 

Ça.

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Gunnm, t. 3 : L'Ange de la mort (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 3 : L'Ange de la mort (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 3 : L’Ange de la mort (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 206 p.

 

OH GALLY GALLY

 

Glénat poursuit sa réédition du célèbre manga de Yukito Kishiro Gunnm, dans un format dit « édition originale » en principe plus respectueux de l’œuvre que celui sous lequel je l’avais découvert dans les années 1990.

 

Relire les deux premiers tomes avait globalement été un vrai plaisir, même si non exempt sans doute d’une forme de nostalgie à même de fausser la donne. Cependant, avec ce troisième tome, le regard que je porte sur la série change radicalement. En effet, les deux premiers volumes, je les ai longtemps lus et relus… mais sans aller forcément beaucoup plus loin. Et notamment, sans doute, à cause de ce rutilant troisième tome, à l’esthétique assurément travaillée et efficace, mais aux thématiques qui me laissaient au mieux froid… J'étais surpris, par ailleurs, que cela arrive aussi tôt dans le déroulement de la série, ma mémoire me jouait donc des tours.

 

Car Gally, ici, n’est plus la charmante jeune fille et l’impitoyable chasseuse de primes des deux premiers volumes, d’une fraîcheur touchante au milieu de la violence de la Décharge, et ce alors même qu'elle incarnait ironiquement partie de cette violence ; ici, elle n’est même plus tout à fait un mystère, si ça se trouve ! Car elle consacre l’essentiel des pages de ce troisième tome, en attendant la suite, à un arc stéréotypé et de nature à me navrer, en y devenant… une sportive.

 

Allons bon.

 

BYE BYE YUGO

 

Mais, tout d’abord, il nous faut comme d’habitude « finir » le tome précédent… Et les raisons de ce découpage me laissent toujours aussi perplexe. La fin du tome 1 se trouvait dans le tome 2, la fin du tome 2 se trouve « logiquement » dans ce tome 3 – mais la distance entre les volumes en atténue sensiblement l’effet, ai-je l’impression ; et j’ai du mal à croire qu’on puisse justifier ce procédé au nom du cliffhanger et de la surprise – car le sort de Yugo, ici, n’a décidément rien de surprenant.

 

Nous l'avions laissé en plein milieu d'une petite explication avec le truand Vector, qui lui extorquait des sommes folles, impliquant des activités criminelles, en prétendant pouvoir arranger son départ pour Zalem – le rêve, l’unique rêve, du jeune homme. Aidé par une Gally amoureuse, il avait compris seulement alors qu’on l’escroquait – et bien sûr qu’il se faisait avoir ! C’est Kuzutetsu ! On ne peut pas quitter la Décharge pour la cité flottante de Zalem ! Quel imbécile…

 

Une révélation tenant de l’évidence – mais qui n’en est pas moins un rude choc pour Yugo. C’est une chose qui arrive, hein – voyez les militants reli… politiques, par exemple. Bon, bref : Yugo pète un câble.

 

Et, à propos de câble, il décide d’en grimper un – un de ces énormes conduits qui relient Zalem aux Usines de Kuzutetsu… Il ne peut pas voler jusqu’à Zalem ? Il marchera ! Ce qui est bien évidemment impossible, et l’utopie des nuages a naturellement prévu quelques mesures pour se préserver des intrus qui auraient cette idée saugrenue… Un bon moment sur le plan graphique, qui joue de ce thème fondamental de Gunnm, série où les corps cybernétiques sont réduits en charpie mais où la vie demeure malgré tout.

 

Mais, vous savez quoi ? L’amour de Gally ne sera pas suffisant pour sauver Yugo de sa folie. Surprenant, hein ?

 

Échec sur toute la ligne, ma petite – ou tout le câble, avec des morceaux qui collent un peu.

 

Elle a donc de quoi péter un câble elle aussi…

 

MOTORBALL

 

Le tome 3 « véritable » commence alors, avec un Ido quelque peu négligé, qui part à la recherche de Gally, laquelle ne s’est plus manifestée depuis la fin tragique de Yugo ; ses pérégrinations vaguement aléatoires le conduisent à l’autre bout de la Décharge, presque un autre monde, et il y découvre enfin le pot aux roses : Gally… est devenue… une sportive ?!

 

Pas n’importe quel sport, hein ! Du motorball – un ersatz adapté de tant de sports violents de la science-fiction littéraire, cinématographique ou vidéoludique : rollerball et speedball, notamment… Dans le motorball, des candidats dotés de corps adaptés mais aussi réglementés (pour éviter une trop grande inégalité de départ entre les concurrents, qui serait due à un plus grand talent cybernétique, ou, bien sûr et surtout, aux capacités financières supérieures autorisant des achats impensables pour les autres…), des sportifs, donc, se livrent à un mélange de course, de match de rugby et de sport de combat. Ils sont sur un circuit, et doivent toujours aller en avant ; ils ont une balle à attraper et conserver pour « marquer » ; et ils ont des concurrents tout aussi portés qu’eux-mêmes à l’ultraviolence, et prêts à tout pour empêcher un autre de remporter la manche en conservant la balle : la baston est de la partie, elle est même l'essentiel pour bon nombre d'amateurs…

 

Côté spectateurs, il y a plusieurs manières de révérer connement ses idoles sportives. Les plus pauvres se contentent sans doute d’assister aux matchs depuis des gradins surpeuplés et bourrés d’angles morts ; mais d’autres peuvent bénéficier d’une forme d’immersion virtuelle, qui les plonge dans la course en leur faisant littéralement prendre la place d’un joueur (OK, classique, mais intéressant).

 

Et c’est comme ça qu’Ido « retrouve » Gally – avec des guillemets, parce que la sportive ne semble pas désireuse de s’entretenir avec Ido ou, pire encore, de retourner à son ancienne vie, même si elle gardde toujours un profond respect pour celui qui l'a ressuscitée ; tandis que ce dernier, sous le coup d’une impulsion… étonnante, suppose qu’il pourrait être bienvenu de filer un bon coup de pied au cul à sa protégée partie en roue libre.

 

LE SPORT, C’EST TROP LA MORT

 

Mais le motorball occupe donc une place très importante dans ce troisième tome – hélas ? Je sais que le procédé a ses fans, mais je n’en fais pas partie – d’autant que ces idées de sport, de compétition, de « you can get it if you really want » (mais ta gueule !), non, ce n’est vraiment pas ma came… Surtout quand Gally est aussi évidemment supérieure à tous les autres, mais aussi d’une arrogance dont elle n’était guère coutumière jusqu’alors ; d’une certaine manière, on est plus dans Rocky 3 que dans Rocky, disons. Beuh...

 

Techniquement ? C’est bien fait, je suppose que je ne peux pas prétendre le contraire… Ou du moins graphiquement, en tout cas : le trait de Yukito Kishiro est toujours pertinent, et parvient tant à susciter une esthétique cohérente et finalement inventive qu’une sensation de vitesse nécessaire au rendu de l’action (même si, du coup, la lisibilité des combats est plus ou moins assurée).

 

Sur le plan du récit… C’est déjà moins convaincant – parce que terriblement convenu, surtout. Gally fait ses débuts en troisième division, fascine tout le monde, grimpe en deuxième, la première en ligne de mire… Et d’ici-là ? Baston, baston, baston, Gally gagne, et ses concurrents survivants sont tous sidérés par son talent, ce dont leurs yeux forcément exorbités témoignent, etc.

 

D’un ennui mortel – pour moi ; et ce n’est certes pas la « description » des « coups spéciaux » (arts martiaux coréens, technique germanique entrant en résonance avec le Panzerkunst de Gally, qui fait forcément des ravages) qui y change quoi que ce soit, ça ne me fatigue que davantage.

 

GALLY, IDO ET LES AUTRES

 

Heureusement, les choses sont un peu moins navrantes en dehors du circuit. Voire réussies. Même s'il y a là aussi quelques pains occasionnels…

 

C'est que les personnages peuvent encore poser souci, à cet égard. Et les changements dans le comportement d’Ido et de Gally ne sont peut-être pas les moindres de ces difficultés ? J’avoue avoir du mal à comprendre… surtout Ido, disons. Gally « justifie » après tout sa nouvelle carrière au nom de la nécessité du combat, pour affiner son Panzerkunst et peut-être en apprendre davantage sur elle – pour moi, ça sonne faux, mais j’imagine qu’un drame tel que la mort de Yugo peut sans doute plonger quelqu’un dans ce genre de délire obsessif, le sport comme la drogue, mouais…

 

Mais Ido ? Ido qui était parti à la recherche de Gally, mais qui, une fois qu’il l’a retrouvée, ne semble plus désireux que d’une chose, lui donner une leçon, et sans rien savoir au juste de ce dans quoi il s’engage ? Je suppose qu’on pourrait tenir le même argumentaire que pour Gally, en le pimentant de jalousie, oui ; mais je demeure quand même un brin sceptique… Bon, admettons. Et relevons qu’un bref élément, ici, semble s’inscrire davantage dans une trame générale : la conviction chez certains habitants de Kuzutetsu que la marque au front d’Ido fait de lui un « docteur », ce qui suppose donc qu’ils ont déjà vu ce signe, hérité de Zalem…

 

Le motorball pourrait autoriser des personnages intéressants, dans l’absolu, mais l’auteur, ici, multiplie plus que jamais les caricatures, et les concurrents de Gally comme les gens autrement plus sympathiques qui gèrent son « écurie » sont finalement bien ternes – admettons cependant que le « patron » toxicomane au masque de cuir s’en sort un peu mieux que les autres.

 

Mais deux nouveaux personnages sont sans doute plus marquants. Tout d’abord, Shmila, une (charmante, voire über-fantasmatique) jeune fille que sauve Ido d’une bande de violeurs. La jeunette, un peu écervelée peut-être, hyper-expansive assurément, et du genre à crier tout le temps, n’est pas sans attraits, même si elle n’est certainement pas d’une profondeur sidérante ; elle permet tout de même de mettre en scène quelques gags, dont celui, récurrent, qui l’oppose à Gally – laquelle est toujours suivie dans ce volume par une petite bestiole kawaii, sorte de mini-cyclope sans membres et volant grâce à une hélice sur sa tête… Or Shmila fond pour le petit machin, et aimerait bien le récupérer ; mais Gally n'est pas d'accord.

 

Enfin, il faut aussi compter avec le frère de Shmila, Jasugun – ou l’Empereur… du motorball. Le n° 1 de la première ligue, autant dire l’objectif de Gally – auquel Ido s’est donc lié, via Shmila. Le champion n’est pas un bonhomme détestable et arrogant ; tel qu’il est dépeint ici, il est plutôt cool, en fait… et, en tout cas, Yukito Kishiro, parvient bien à exprimer son charisme hors-normes.

 

EN EXTÉRIEUR

 

Tout ce petit monde, cela dit, ne peut donc véritablement briller qu’en dehors de l’arène du motorball. Les meilleures pages de ce troisième tome, et de loin, se déroulent « en extérieur », dans des rues bondées où se marchent littéralement dessus des milliers d’habitants de la Décharge, dans une atmosphère de souk très bien rendue. Il y a de la vie dans ces cases – des bruits, des odeurs, une ambiance… Ça fonctionne très bien, et c’est un bon moyen de « sauver » les personnages.

 

Même s’il y a quelques ratés, hélas… Et notamment cette scène parfaitement ridicule où Jasugun, rencontrant pour la première fois Gally, lui fait un speech mystico-martialo-mes-couilles sur le chi, avant de l’affronter dans un bras de fer… où la cyborg, d’elle-même et sans vraie raison (à moins d’y voir une pulsion suicidaire, j’imagine ?) met sa vie en jeu – en posant littéralement son cœur sur la table. Ce qui aurait pu faire sens, ou, dans une tout autre optique, aurait pu être drôle, mais n’est ici que navrant…

 

C'est une manière, en effet, de revenir au principe du « tournoi » dans un environnement qui bénéficiait grandement de s’en être émancipé. Saleté de « tournoi »…

 

NEKKETSU ?

 

Oui, j’ai vraiment l’impression que c’est ce « tournoi » qui fout la zone – avec sa gratuité, qui est tout autant la répercussion un peu fainéante d’un code sur une série qui valait mieux que ça…

 

En fait, ça m’a ramené à une époque antérieure à ma découverte de Gunnm­ – quand j’étais un gamin et que je cramais des journées entières à zyeuter sans vraie passion le Club Dorothée, où les séries animées japonaises usaient souvent de ce « principe », ainsi Dragon Ball (mais c’était sauf erreur avant que je décroche du fait de Dragon Ball Z, dont je n’ai jamais compris le succès auprès de mes petits camarades et de tant d’autres), ou, d’une certaine manière, Les Chevaliers du Zodiaque (que j'ai vite détestés)...

 

À l’époque, bien sûr, je ne savais absolument rien des codes des animes comme des mangas. En fait, jusqu’à une époque très récente, je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait bien être un shônen, et je ne n’ai découvert le concept de nekketsu que plus récemment encore – sur ce blog, en fait, il y a quelque mois à peine, quand un aimable lecteur me l’a mentionné à propos de mon retour sur le premier tome de One-Punch Man. Ce qui m'a donc ramené à cette enfance presque bénie... et à mes goûts dès cette époque ? Peut-être pas quand même... Mais cela a de quoi m'inciter à envisager les choses d'un œil différent, là maintenant. À l’évidence, tout cela reste encore bien abstrait à mes yeux, et sans doute ne suis-je pas très bien placé pour faire à mon tour usage de ce concept, semble-t-il développé par Osamu Tezuka himself, puis sempiternellement repris par la suite…

 

Mais, quand je regarde Gunnm avec un minimum de recul (mais à m’en tenir à ces trois premiers tomes, hein, ça peut fausser la donne), je suppose que cette série relève largement de ce registre, et ce en dépit de sa « classification » seinen. En fait, c’était un point que j’avais déjà timidement abordé dans mon compte rendu du premier tome, mais je ressens le besoin d’y revenir… Cela dit, c’est peut-être justement parce que je suis obnubilé par ce principe du tournoi qui me paraît si décevant – et, pour le coup, un peu paresseux… J’ai l’impression d’un « passage obligé », qui en tant que tel n’apporte pas grand-chose et ne fait véritablement sens que dans une perspective où la reprise des codes l’emporte sur l’inventivité, jusqu’à constituer une valeur en soi, et peut-être même la seule qui mérite qu'on s'y attarde.

 

Gunnm n’était sans doute pas exempte de tels codes dès le départ – et de codes pouvant donc figurer sur la feuille de route du nekketsu : si le héros typique du registre est un jeune garçon orphelin, je ne suis pas certain que le seul sexe de Gally suffise vraiment à en faire quelque chose de totalement différent ; la quête, l’innocence voire la naïveté, le combat contre le mal, le rôle des amis dans ce combat, le héros qui se relève plus fort que jamais en puisant dans sa force intérieure… Tout cela, à vrai dire, dépasse allègrement le nekketsu – mais justement : le principe du tournoi, lui, parce qu’il est autrement spécifique, ne laisse plus guère de place à l’ambiguïté, et j’ai l’impression, un peu navrante, qu’il n’en devient que davantage une forme d’étendard ou de signe de ralliement – comme une manière de dire au lecteur : « Tu veux des codes ? T’en auras ! »

 

DOMMAGE…

 

Je me fourvoie peut-être totalement. Ce que je sais, c’est que ce parti-pris du motorball, dans ce troisième tome, me déçoit dans les grandes largeurs – il ne correspond pas à ce que je recherche moi, et que je trouvais dans les deux premiers tomes, lus et relus à l'époque, encore relus plus récemment avec satisfaction.

 

Est-ce mauvais pour autant ? Ce troisième tome est-il à jeter ? Non... Le dessin est irréprochable, et, comme dit plus haut, la plupart des scènes « en extérieur » sont intéressantes, parfois même très réussies, car bénéficiant d’une ambiance remarquable ; les amateurs d’action trouveront par ailleurs de quoi se satisfaire, tant sur le circuit de motorball qu’ailleurs – avec éventuellement en avant la scène étonnante où Ido sauve Shmila de ses agresseurs. Et, côté personnages, avec des hauts et des bas, il y a tout de même de quoi faire, j’imagine...

 

Mais ce motorball m’ennuie quand même – il m'ennuie vraiment ; et je n’y reconnais plus tout à fait Gally.

 

Et la suite ? Un souci : je ne sais plus du tout ce qu’il en est – comme dit en introduction, je n’avais pas vraiment lu les épisodes ultérieurs à l’époque, et ne me souviens absolument pas de leur contenu… Mais si ça continue sur cette lancée de la compétition sportive, ma foi, je suppose qu’il vaudra mieux pour moi lire autre chose – qui ne m’évoquera pas autant un triste gâchis ? En espérant que le niveau remonte... On verra.

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Thermae Romae, t. 2 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

Publié le par Nébal

Thermae Romae, t. 2 (édition intégrale cartonnée), de Mari Yamazaki

YAMAZAKI Mari, Thermæ Romæ, t. 2 (édition intégrale cartonnée), [テルマエ・ロマエ, Terumae Romae], traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique et lettrage [par] Jean-Luc Ruault, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2010-2012] 2014, 373 p.

 

DANS LE BAIN

 

Il y a peu, somme toute, je vous avais fait part de ma lecture du premier tome de la série de Mari Yamazaki Thermæ Romæ (dans son édition intégrale cartonnée, hélas en sens de lecture occidental – l’éditeur y voit un atout, mgnf…) ; un gros succès tant commercial que critique, partant d’une idée… totalement improbable.

 

Rappelons-la au cas où : Lucius Modestus, un architecte romain du temps de l’empereur Hadrien, se retrouve régulièrement projeté dans le Japon contemporain, sans qu’il comprenne bien ce qui se passe au juste – mais il en tire de précieux enseignements en comparant (pas très consciemment) la culture du bain dans les deux civilisations… ce qui lui permet, de retour à Rome et au IIe siècle de notre ère, d’élaborer des thermes hors du commun, qui lui valent l’admiration de tous, et jusqu’à l’empereur lui-même !

 

Le problème – car à mon sens il y en avait un – était que cette idée, parfaite dans le cadre d’une histoire isolée, tendait à se perdre sur la durée ; une durée qui n’était sans doute guère envisagée à l’origine ? Mais voilà : le succès étant là, Mari Yamazaki a prolongé l'aventure, pour ne pas dire rallongé la sauce, avec la bénédiction de son éditeur – et, bizarrement, elle a remporté le pari, puisque le succès ne s’est pas démenti. Cependant, cette réjouissante idée de départ n’était sans doute pas susceptible de mille et une variations, et si l’auteure est incroyablement parvenue à maintenir l’intérêt du lecteur au fil des dix chapitres constituant le premier tome, il n’en restait pas moins que l’idée tournait à la formule… Sans totalement lasser, ce gros premier tome mettait toujours un peu plus en avant un schéma répétitif, au point où la blague risquait de ne plus demeurer drôle très longtemps.

 

Du coup, en concluant mon précédent compte rendu, j’avançais que je ne savais pas si j’avais vraiment envie de lire la suite. Bah, je me mentais sans doute à moi-même, hein… Après tout, même en prenant en compte cette grosse réserve, je m’étais bien amusé avec le premier tome. Et, surtout peut-être ? j’ai eu des échos très favorables de la suite des événements – de la part de gens de goût m’assurant que le schéma répétitif du premier tome ne devait pas tromper, et que, dès le tome suivant, la série parvenait à s’en dissocier sans pour autant perdre sa personnalité.

 

Alors fallait bien que je tente l’expérience, hein ?

 

DÉPASSER/SUBLIMER LA FORMULE

 

Et, pour le coup, on ne m’avait pas menti : ce gros tome 2 de l’édition intégrale cartonnée parvient à dépasser la formule du tome 1, mais sans brusquerie par ailleurs, et sans… compromission, disons, de ce qui faisait l’intérêt de la BD, et, tout autant, de ses thèmes.

 

La base demeure, de cet aller-retour perpétuel de Lucius Modestus entre la Rome d’Hadrien, son monde, et le Japon contemporain – ce pays des « Visages Plats » que l’architecte serait bien en peine de situer sur une carte, et il en est tout excusé… de même, sans doute, qu’il doit être excusé de ne pas vraiment appréhender que son voyage a également une dimension temporelle ? Quoi qu’il en soit, les deux passions de l’auteure, qui sont Rome et les bains, y sont bien toujours associées – mais, pourtant, les choses changent, assez subtilement ; peut-être parce que, à mesure que les voyages de Lucius deviennent moins « utilitaristes », notre héros est davantage amené à s’interroger sur ce monde qu’il ne comprend pas ? Et peut-être pas au seul prisme des bains – même si les bains sont toujours là…

 

À cette fin, l’auteure fait enfin ce qu’à mon sens elle aurait peut-être dû faire plutôt : elle change de formule narrative, pour adopter un format plus long, qui permet de diluer le schéma répétitif et d’approfondir thèmes et personnages au fil de récits moins unilatéralement tournés vers la formule, laquelle a ses artifices propres – et notamment, outre la réitération des mêmes scènes comme autant de passages obligés (rappelez-vous qu'il y a deux sortes de comique : le comique de répétition, et le comique de répétition), notamment donc une tentation de la chute qui pouvait être fatale à l’intérêt du lecteur…

 

Dans le premier tome, nous avions dix chapitres qui étaient autant d’histoires à part entière, mais reproduisant donc une même formule : dans chacun, Lucius avait des soucis à Rome, il plongeait sans le vouloir dans telle ou telle étendue d’eau, ce qui le faisait voyager jusqu’au Japon contemporain, où il s’extasiait devant les bains et leurs à-côtés (nourriture et boisson surtout, presque systématiquement), et y trouvait inévitablement la solution à ses ennuis ; après quoi il rentrait à Rome, mettait en application ce qu’il avait vu chez les Visages Plats, et rencontrait un succès fou…

 

Ce n’est plus vraiment le cas ici : en fait, sur les quatorze chapitres compris dans ce tome 2, un seul, le XIV (soit le quatrième dans ce volume), procède vraiment de la sorte (une histoire de baignoire transportable...) ; et l’effet est sans doute un peu différent, pour plusieurs raisons, dont cette position en forme d’interlude entre deux récits plus longs et complexes, et le rappel à notre bon souvenir, même sur un mode très comique qui aura bien vite sa compensation, terrible, du personnage d’Aelius, successeur désigné d’Hadrien, un coureur de jupons que l’on n’est guère porté à prendre au sérieux…

 

Quoi qu’il en soit, cet interlude opère une transition entre deux récits (deux arcs ?) plus longs, s’étendant sur trois chapitres chacun. Et la suite change encore la donne… puisque les sept épisodes restant de ce deuxième tome constituent eux-mêmes un récit plus long – ou plus exactement une partie d’un récit plus long, puisqu’il n’y a aucune conclusion ici ! En fait, de ces sept épisodes, le premier se passe à peu près intégralement à Rome… et les six suivants au Japon, sans la moindre interruption : on est bien loin du format du premier tome, où chaque chapitre impliquait son aller-retour qui lui était propre !

 

TOUT LE MONDE AIME LES BAINS

 

Quelques mots de ces trois récits ? Sur cette base, ils changent forcément la donne…

 

Mais, à vrai dire, concernant le premier d’entre eux, c’est relativement « en douceur » : le format est différent, mais, somme toute, le principe reste le même – simplement distendu.

 

Lucius Modestus y est la victime d’un duo de sénateurs crapoteux, vouant une haine mortelle à Hadrien, et prêts à tout pour lui nuire – ce qui peut donc inclure de s’en prendre à ses hommes, ainsi cet arrogant Modestus… Sur la base d’une fausse convocation de l’empereur en personne, l’architecte est baladé en Campanie – une région très mal fréquentée, au brigandage endémique… Mais un endroit rêvé pour construire des thermes ! Lucius tombe certes sur des brigands, mais son charisme et sa maniaquerie excentrique lui permettent d’enrôler ceux qui devaient l’abattre afin de construire la « station thermale » qu’il croit lui avoir été commandée par Hadrien…

 

Bien sûr, PLOUF ! Lucius quitte la Campanie pour ce pays des Visages Plats qui, en dépit des nombreux voyages qu’il y effectue, parvient toujours à le surprendre, tant il regorge de merveilles qui le stupéfient, l’enchantent, le terrifient… Mais, du coup, son séjour est plus long que d’habitude, ce qui permet à notre architecte d’envisager quelques à-côtés des bains nippons – un festival de jeux, de peluches, de plats inquiétants mais savoureux… Rien que de très classique cependant eu égard aux procédés du premier tome.

 

Ou pas tout à fait ? On a l’impression, en effet, que Lucius, tout incapable qu’il soit de communiquer avec les Visages Plats, n’en décide pas moins de se livrer à des explorations plus méthodiques – il essaye bien des choses, et croule plus ou moins sous les étrangetés qu’il aimerait rapporter à Rome…

 

Mais ce n’est là qu’un avant-goût de ce qui se produira ensuite.

 

BAINS ROMAINS AU JAPON

 

Passé l’interlude mentionné plus haut, un deuxième récit en trois chapitres, bien plus intéressant à mon sens (même si le premier ne manque pas de moments drôles), permet plus subtilement de faire progresser une sorte de principe général, sinon de trame, que la BD impliquait sans doute dès le départ, mais qui n’avait pourtant guère été mis en avant jusqu’alors : la question de la communication. Et Mari Yamazaki se montre très habile pour aborder ce moment périlleux de sa série…

 

La base reste pourtant classique : Lucius a un problème, que son voyage au Japon lui permettra de résoudre. OK. Mais un problème un peu différent ? Notre architecte n’a a priori guère à se plaindre, lui qui se voit confier un travail très rémunérateur… Mais, d’une certaine manière, c’est bien ce qui l’ennuie, et c'est bien pourquoi il chipote : il est censé travailler pour une organisation d’affranchis – des parvenus d’un mauvais goût stupéfiant, qui ont la charité démonstrative, et qui aiment par-dessus tout faire étalage de leur immense richesse ! Et ils veulent du clinquant… Somme toute l’antithèse des projets personnels de Lucius – ou d’Hadrien, d’ailleurs. Rien d'étonnant à ce qu'il fasse sa princesse, hein ?

 

Bien sûr, PLOUF ! Lucius fait un saut au Japon – comme chaque fois qu’il a un problème, et il tombe chaque fois sur l’élément nécessaire à la résolution de l’équation. Mais voilà : au pays des Visages Plats, il est amené à faire la rencontre… d’un jeune architecte japonais ; et d’un architecte qui doit lui aussi s’accommoder du mauvais goût de son commanditaire : un parvenu qui vaut bien l’affranchi de Lucius (les personnages ont les mêmes traits, comme souvent dans la série ; dans le présent tome, on recroisera notamment Aelius en Japonais...), et qui a eu une idée « géniale » pour attirer les clients : faire des bains « à la romaine » ! Ou plus exactement selon sa propre représentation de Rome : du clinquant, des baignoires en or, des statues de Vénus avec des gros nichons… et des carpes koï. Quoi, il n’y en avait pas à Rome ? C’est clinquant ! Ça coûte cher ! C’est forcément romain dans l’esprit !

 

Bien sûr, Lucius ne parle pas le japonais, et son alter ego ne parle pas davantage le latin. Mais ils ont leur art pour se comprendre ! C’est une forme de partage – de même qu’ils partagent leur talent et leur goût, jusque dans cette commande des plus vulgaire qui les horripile tous deux. Collaboration fructueuse pour tous deux – et aux conséquences quelque peu paradoxales, car la série affiche ici un thème dont elle n’usait éventuellement jusqu’alors qu’avec une certaine ambiguïté : plus que jamais, ici, les bains rapprochent ces deux cultures qui n’ont autrement rien en commun, par-delà les kilomètres et les siècles. Ce qui est amusant, c’est que ceci ne se vérifie enfin qu’en raison des imprécisions, malentendus et préjugés du quidam sur ce qu’étaient les bains à Rome, et ce qu’ils doivent être au Japon… Certes, depuis le départ, Lucius « japonise » toujours un peu plus ses bains romains – mais, cette fois, l’architecte japonais l’autorisant, nous assistons donc enfin à une forme de « romanisation » des bains nippons. Sauf que, bien sûr, on n’y parvient pas en respectant les exigences idiotes et laides du proprio répugnant d’inculture, mais en les subvertissant, pour atteindre à une autre forme d’authenticité, dans l’esprit (pas le même que celui des carpes koï !), qui, paradoxalement ou pas, semble alors se vêtir au moins a minima d’atours universels…

 

La manière dont les deux architectes s’accommodent de la lamentable baignoire en or massif que leurs employeurs, de part et d’autre, leur imposent, en est peut-être l’illustration la plus saisissante (en même temps que fourbement ironique) : l’association de ce clinquant absurde à la divinité permet d’outrepasser sa vulgarité essentielle…

 

COINCÉ CHEZ LES VISAGES PLATS

 

Mais la suite se montre plus radicale à tous les niveaux : aux sept chapitres que nous venons de voir, sept autres répondent, qui forment cette fois une seule histoire… et incomplète, donc. Avec pour l’heure uniquement un voyage « aller », de Rome au Japon – pour le « retour », voir plus tard ; à moins que… ?

 

Le premier de ces sept chapitres se passe toutefois presque intégralement à Rome (et ça non plus, bien sûr, nous n’y étions pas habitués), et joue de la trame « haute politique » qui épiçait régulièrement la narration jusqu’alors – mais peut-être encore jamais à ce point ? C’est qu’il y a une tournure dramatique : Aelius, le successeur désigné d’Hadrien, est mourant. Lors de ses quelques apparitions jusqu’à présent, le bellâtre et coureur de jupons n’inspirait guère le respect – et, même dans ce moment difficile, le personnage conserve une dimension comique essentielle. Pourtant, l’heure est grave : Hadrien sait qu’il ne vivra pas lui-même éternellement… Il avait déjà envisagé sans doute de confier le trône au futur Marc-Aurèle, mais il est bien trop jeune pour cela ; se profile alors l’idée d’une succession par Antonin (dit plus tard « le Pieux »)… Mais, pour l’heure, l’empereur est dévasté. Peut-être a-t-il dès lors plus que jamais besoin de son fidèle Lucius Modestus ? L’empereur et l’architecte, comme de juste, partagent un bain… et, comme de juste, Lucius disparaît alors du palais d’Hadrien pour réapparaître chez les Visages Plats.

 

Mauvais timing : il ne voulait pas partir ! Il devait rester auprès de l’empereur, c’était cela qui comptait vraiment ! Lucius est alors obsédé par l’idée du retour à Rome – qui ne l’avait jamais possédé ainsi. Ironie du sort : maintenant que notre architecte souhaite rentrer « chez lui », il n’en trouve pas le moyen – malgré bien des tentatives, il est coincé chez les Visages Plats…

 

Et, du coup, pour un séjour bien plus long que tous les autres. Les six derniers chapitres de ce tome 2 se passent donc intégralement au Japon – et si les bains sont bien au cœur de cet énième voyage dans le temps et dans l’espace, la situation très particulière dans laquelle se trouve Lucius justifie une approche différente – qui, d’une certaine manière, prolonge quelque peu les deux petits arcs ouvrant le recueil : du premier, il conserve cette idée d’une exploration plus méthodique de ce monde qui le déstabilise tant ; du second, il hérite d’une possibilité incongrue de communication.

 

Mais c’est surtout ce deuxième aspect qui retient l’attention. En effet, quand les brumes du voyage se dissipent, Lucius se retrouve aux bains avec une très jolie jeune Japonaise… mais elle n’est pas qu’une beauté des thermes – toute fille de geisha qu’elle soit, nous l’apprendrons par la suite. Cette Satsuki a peut-être quelque chose de Mari Yamazaki elle-même ? En tout cas, elle est passionnée par Rome (et les Romains…) ; historienne et archéologue douée, elle est à même de discuter en latin – pour Lucius, c’est une grande première : il est donc parmi ces barbares des gens qui connaissent la langue de Rome !

 

Ce qui n’est pas forcément un soulagement – car la situation de Lucius défie bien sûr la raison : Satsuki n’ose croire que cet homme est bien le Romain de ses fantasmes – un fou, sans doute ? Et pourtant… Un homme étrange, en tout cas. Et s’esquisse enfin la possibilité que Lucius soit bel et bien ce qu’il prétend être, même sans bien en peser les implications ; tandis que, pour notre Romain, s’esquisse parallèlement la possibilité que son voyage l’ait projeté dans l’avenir ? Rien de très franc dans un sens ou dans l’autre, pour l’heure – mais de bien étranges expériences, ainsi de cet apprentissage quelque peu brutal de la domestication de l’électricité, via la télévision notamment…

 

Avec ce nouvel arc, inédit dans sa durée, Thermæ Romæ adopte en effet une tout autre ampleur, et une tout autre portée. Les personnages y gagnent, et le rythme plus posé de la narration permet de la rendre plus subtile – de la sublimer, d’une certaine manière. Et ce sans pour autant y perdre en personnalité : les thèmes demeurent, mais leur traitement, moins répétitif, n’en est que plus juste – et plus drôle : c’est une série comique, après tout, et nombre de tableaux ici s’avèrent tout à fait hilarants.

 

JE SUIS VENU, J’AI VU, J’AI ÉTÉ CONVAINCU

 

J’ajouterai enfin que j’ai été davantage convaincu par le dessin dans ce deuxième tome – même si je suppose qu’il faudrait plutôt en déduire que mon appréciation mitigée du premier, sous cet angle, n’avait en fait pas lieu d’être…

 

Quoi qu’il en soit, Thermæ Romæ, conformément à ce qu’on m’en avait dit, a su, au fil de ce gros deuxième tome, s’émanciper de sa formule initiale, amusante mais par trop étouffante à force de répétition, et mieux s’accommoder de son caractère éventuellement imprévu de série, sans pour autant perdre ce qui en faisait le charme.

 

Je n’irais certainement pas pour autant crier au chef-d’œuvre – et le succès colossal, commercial comme critique, de la série, me laisse toujours un peu perplexe. Mais c’est à n’en pas douter une œuvre de qualité, inventive, documentée, drôle, plus profonde qu’elle n’en a l’air – une lecture plus que recommandable, donc.

 

Sauf erreur, cette édition intégrale cartonnée compte trois tomes ; suite et fin un de ces jours, donc…

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