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L'Appel de Cthulhu (V7) : Murmures par-delà les songes

Publié le par Nébal

Couverture de Loïc Muzy

Couverture de Loïc Muzy

L’Appel de Cthulhu (V7) : Murmures par-delà les songes, Sans-Détour, 2017, 128 p.

 

ATTENTION : contient des SPOILERS, surtout pour les derniers scénarios…

JE RÊVAIS – D’UN AUTRE MONDE (TA, TA-DAN, TA, TA-DAN…)

 

Pour tout un tas de raisons, j’ai fait une pause de plusieurs mois, mais il me faut bien, maintenant, revenir sur le contenu de l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve pour la septième édition de L’Appel de Cthulhu – me restait en effet deux livres à chroniquer, Murmures par-delà les songes et, contenu exclusif cette fois, La Pierre onirique. Après Les Contrées du Rêve au sens le plus strict, Kingsport, la cité des brumes, et Le Sens de l’Escamoteur, va donc aujourd’hui, toujours sous une superbe couverture de Loïc Muzy, pour Murmures par-delà les songes, un recueil inédit de huit scénarios de création 100 % Qualité France – ce qui le singularise doublement dans ce financement participatif.

 

Plusieurs auteurs se sont attelés à la tâche, parmi lesquels il faut sans doute mettre en avant Tristan Lhomme, responsable de trois de ces huit scénarios, et Cyril Puig, qui en a signé deux – d’autant plus que ces cinq scénarios, me concernant, sont clairement, et de très loin, les plus intéressants du lot.

 

Murmures par-delà les songes s’inscrit parfaitement dans le contexte des Contrées du Rêve, en proposant huit aventures qui abordent l’univers onirique lovecraftien de manière variée, où le cauchemar perce différemment sous les décors typiquement chatoyants. Il faut noter, d’ailleurs, que cet univers autorise des scénarios éventuellement lovecraftiens sans être cthulhiens pour autant – c’est même assez récurrent : plusieurs scénarios sont garantis sans tentacules indicibles, mais n’en ont pas moins leur saveur particulière et tout à fait pertinente – je ne parle pas de sans gluten, pour le coup. La place de l’horreur est d’ailleurs plus ou moins fondamentale, certains scénarios semblent la remiser de côté, mais, au fond, c’est peut-être affaire de connotations : il y a un monde (ou deux) entre le survival frénétique de « La Malédiction de Leng » et le mélodrame sous-jacent à « La Vapeur des soupirs », scénario qui paraît d’abord bien autrement léger, mais la douleur et le remords s’y expriment pourtant d’une manière subtile et finalement pas moins oppressante.

 

Parallèlement, d’autres réflexes rôlistiques associés à L’Appel de Cthulhu ont pu survivre à cette transposition : l’enquête y conserve globalement une part importante. Mais d’autres approches sont envisageables, louchant sur la fantasy plus classiquement rôlistique, sans toutefois pousser le bouchon trop loin : si un scénario (« Entre deux rives », probablement le pire…) avance, après la référence à Gary Myers, auteur qui me demeure inconnu, qu’il pourrait être abordé « à la Brian Lumley » (et de suite, c’était pas hyper engageant pour moi…), même celui-ci fait pourtant en sorte de ne pas verser outre-mesure dans les excès héroïques et martiaux, et, oui, les donjons ne sont nulle part du lot.

 

Le monde de l’Éveil, en miroir de ces Contrées qu’arpentent surtout les PJ, est plus ou moins important dans ces huit scénarios – il l’est surtout dans « Le Trésor des doges » et « L’Onirographe », tandis que « La Malédiction de Leng » a pour objet essentiel de jouer sur l’ambiguïté du passage entre les deux mondes (et y parvient habilement). A contrario, « La Morte et le chevalier » l’exclut presque totalement. L’approche dominante, cependant, consiste à panacher les deux mais de manière déséquilibrée, en mettant avant tout l’accent sur les Contrées du Rêve, tout en prenant soin de ménager des incursions brèves mais fortes et cruciales dans le monde de l’Éveil : c’est ainsi que procèdent « La Vapeur des soupirs », « Entre deux rêves », « Le Vice et la vertu » et « Rêve d’antan » (encore que ça pourrait peut-être se discuter pour ce dernier). Le point de départ varie, mais le procédé est récurrent.

 

Bon, autant faire d’emblée une sorte de bilan au format le plus lapidaire – pour les cultistes pressés… Globalement, j’ai bien aimé, voire plus que ça, ce recueil – inégal comme tous les recueils, mais le bon grain l’emporte sur l’ivraie. Concrètement ? Allez, du pire au meilleur…

 

Il y a ce que je n’ai pas (du tout) aimé : « Le Trésor des doges », scénario d’Éric Dubourg, et surtout « Entre deux rêves », signé Raphaël et Alicia Hamimi.

 

Il y a ce que j’ai trouvé… « sans plus » – le correct mais pas très enthousiasmant : cela concerne un unique scénario, « L’Onirographe », d’Éric Dedalus.

 

Il y a ce que j’ai aimé, franchement aimé même, beaucoup aimé souvent – mais avec parfois quelques tout petits bémols (pas insurmontables, loin de là), le cas échéant : Tristan Lhomme figure ici pour deux de ses scénarios, « La Morte et le chevalier » et « Rêve d’antan » ; les deux scénarios de Cyril Puig, « Le Vice et la vertu », et « La Malédiction de Leng », relèvent également de cette catégorie, sans doute un peu trop vaste.

 

Il y a, enfin, ce que j’ai adoré – un scénario absolument brillant comme je n’en ai que bien trop rarement lu : « La Vapeur des soupirs », une merveille signée (à nouveau) Tristan Lhomme.

 

Bon, essayons de détailler un peu tout ça, maintenant… En suivant l’ordre du recueil. Et en essayant de ne pas trop SPOILER, mais, bon, hein : si vous êtes joueurs, méfiance… Vers la fin de cet article, surtout, je tends à me lâcher un peu...

 

LE TRÉSOR DES DOGES

 

Murmures par-delà les songes s’ouvre sur « Le Trésor des doges », un scénario signé Éric Dubourg – principal auteur, sauf erreur, du supplément maousse Byzance An 800, que j’ai, qu’il me faudra lire, car je suis curieux… mais, en même temps, si j’en ai toujours repoussé la lecture, c’est que j’éprouve quelques craintes, des préconçus sans doute – mais que le présent scénario tend hélas à conforter.

 

Il commence à Venise (ah bon ?). Et l’auteur aime visiblement jouer à l’historien comme au guide touristique : l’exposition est passablement pointue, avec moult détails d’une utilité rôlistique, eh bien… un peu douteuse. Il se fait plaisir, et en soit ça n’est pas inintéressant dans l’absolu – mais ça ne sert à rien ; pire, c’est même régulièrement hors-sujet. Pour le coup, oui, je craignais un peu quelque chose du genre…

 

Mais c’est d’autant plus problématique que le « scénario », sur cette base, est atrocement convenu et terne – au point de la caricature, en fait. Une vente aux enchères, oh (avec tout le catalogue détaillé à l’excès), un problème pendant ladite, ah, oui, c’est qu’il y avait un sacré (…) artefact voire plus, et, alléchés, des figures notables de l’occultisme, éventuellement empruntées à d’autres lovecrafteries rôlistiques…

 

Incluant notamment le duc Jean Floressas Des Esseintes, la variation sur Huysmans dans la campagne « mythique » (…) Terreur sur l’Orient-Express. En fait, ce gros machin est ici régulièrement rappelé à notre bon (enfin, plus ou moins bon…) souvenir, au point où le présent scénario pourrait éventuellement… s’y insérer, disons, de manière neutre, ou constituer un épisode alternatif – hélas tristement redondant, aux plans de l’intrigue (on se débarrasse probablement du vilain objet magique exactement comme dans « Terres Oniriques Express », et on suggère de toute façon de faire intervenir ce train bien particulier) comme de l’ambiance (Des Esseintes peut rappeler l’épisode « Nocturne » à Lausanne, les communistes et les fascistes s’affrontent en arrière-champ comme dans « Note pour note » à Milan, etc.). Tout ceci en rappelant que la campagne… compte justement un épisode vénitien, « La Mort (et l’amour) dans une gondole ». Oui, quand même. Faut-il y voir un digest ?

 

Mais, même en fermant l’œil sur ce procédé, ou en lui accordant davantage de pertinence que je ne le fais, quel ennui ! Classiquement, le scénario tourne très vite à la poursuite du méchant sorcier qui a chopé l’artefact impie, artefact qu’il faudra ensuite détruire – comme un certain anneau, mais pas avec la même ampleur narrative, on est censé faire dans le one-shot, hein. La traque passe donc du monde de l’Éveil aux Contrées du Rêve, mais comme « pour la forme », sans vraie conviction. Les excès de précision de l’introduction vénitienne ne sont plus de la partie, c’est peu dire : cette fois, les détails manquent, pour ce périple onirique qui devrait être long, mais s’avère expédié sans plus s’y attarder. Au final, c’est convenu, c’est fade, c’est terne – je ne vois absolument aucune raison de faire jouer un truc aussi ennuyeux et aussi peu « impliqué ».

 

Mauvaise entrée en matière, donc…

 

LA VAPEUR DES SOUPIRS

 

Le contraste n’en est que plus marqué avec le scénario suivant, « La Vapeur des soupirs », dû à Tristan Lhomme – qui est clairement le grand moment de ce supplément. C’est un scénario que j’ai trouvé absolument génial de bout en bout, même s’il faut bien noter qu’il peut être assez délicat à maîtriser (sa conclusion, du moins).

 

C’est un scénario pas cthulhien pour un sou. Pour autant, et à la différence, par exemple, à mes yeux du moins, du scénario suivant, « Entre deux rêves », il s’inscrit bien dans l’univers onirique des Contrées, et en travaille les aspects les plus intéressants, tout en en dérivant des choses bien différentes, pas forcément très « canoniques » (si pas « hérétiques » pour autant), mais dont la pertinence est telle que l’expérience globale en profite énormément.

 

Ainsi du ton, qui est très habilement travaillé. Au départ, le scénario a quelque chose de « léger » en apparence, l’auteur avançant qu’on pourrait le jouer « à la Princess Bride », par exemple. Ce qui peut inclure des moments assez drôles, et pourtant pas totalement drôles – ainsi avec le génial et cruel personnage du « terrible pirate », que j’adore, y a pas d’autre mot. Mais cette impression de superficialité s’avère bientôt erronée, à mesure que le fond de l’affaire se dévoile progressivement – bien plus subtil que tout ce que les personnages pouvaient supposer. Ce qui opèrera surtout lors d’une incursion dans le monde de l’Éveil, plus ou moins présentée comme « optionnelle » – de même que les moments les plus tournés vers « l’action » à vrai dire –, mais qui me paraît tout de même fort utile.

 

C’est à la vérité d’un mélodrame qu’il s’agit – ou peut-être plus exactement d’un drame psychologique et social tout à la fois, bien loin de l'horreur cosmique, le fantasme lourd de remords d’une desperate housewife ; autant dire d’un personnage pour lequel le rêve est une échappatoire vitale (cela vaut aussi pour le « terrible pirate », au fond). Lovecraft lui-même n’aurait sans doute pas présenté les choses ainsi (on sait ce qu’il en est de l’absence des femmes dans son œuvre), et pourtant, dans l’esprit (ou l’inconscient ?), je crois que ça colle. C’est en même temps un beau détournement, malin et saisissant, du cliché pulp de la « damsel in distress », et tout à la fois un très complexe dilemme où aucune solution n’est intrinsèquement « bonne », comme de juste.

 

Pourtant, au gré des multiples conclusions proposées, il en est peut-être qui pourront apparaître comme étonnamment positives, pour un jeu aussi connoté que L’Appel de Cthulhu. On ne s’attend pas exactement, quand on joue à ce Grand Ancien, à vivre ou voir une histoire d’amour… Et ça aussi, le vieil oncle Theobald, ça l’aurait sans doute rendu tout chose. Mais c’est très bien fait, c’est juste, c’est fort.

 

Ce genre d’exercice est pourtant périlleux, du scénario qui met (plus ou moins) en avant une couche de « méta », on va dire, supposée transcender l’expérience, mais pouvant tout aussi bien ne constituer guère plus qu’une fanfaronnade d’auteur un peu trop malin pour son propre bien. Sauf que Tristan Lhomme, ici, dose avec habileté ses effets et son propos, pour un résultat qui s’avère rôlistiquement savoureux, enthousiasmant, palpitant, en même temps qu’intelligent et pertinent dans sa dimension de « commentaire » (que ledit commentaire porte sur Lovecraft, le jeu de rôle, le rêve, la société contemporaine, etc.). « La Vapeur des soupirs », c’est du (bon) Alan Moore rôlistique – ou du Neil Gaiman ? On peut penser à Sandman, ici – par exemple ce couple de pseudo-super-héros vivant dans un univers factice à la Little Nemo

 

J’ai adoré – vraiment. C’est clairement le sommet du recueil, et le reste peut paraître un peu pâlichon en comparaison. Pourtant, les bons (même si moins bons) scénarios ne manquent pas, par la suite, qui valent bien qu’on les estime individuellement. Mais il y en a aussi quelques-uns de mauvais – enfin, un surtout, un seul en fait… Celui qui suit immédiatement.

ENTRE DEUX RÊVES

 

« Entre deux rêves », donc, un scénario de Raphaël et Alicia Hamimi. Et qui, à mes yeux du moins, ne fonctionne pas du tout. Je ne sais pas vraiment par où commencer, à vrai dire…

 

Peut-être parce que ce scénario est d’emblée assez confus ? Dans ses premières pages, il explicite avec plus ou surtout moins de clarté quelques concepts qui lui sont propres et s’intègrent avec une pertinence variable dans la « mythologie », au sens large, des Contrées du Rêve. Bon, c’est le truc, avec les Contrées : c’est un univers à la fois cohérent et fluctuant, susceptible de mille lectures – respecter un supposé « canon » de bout en bout ne fait pas forcément sens, et, en bien des occasions, ce genre d’apports s’avère tout à fait profitable. Mais, ici… C’est pas clair. Dans l’absolu comme sur un plan plus fonctionnel – directement associé aux enjeux du scénario.

 

Une remarque toute personnelle, ici – parce que j’abuse, si ça se trouve, c’est peut-être juste moi qui… Mais la plume des auteurs m’a paru d’une lourdeur redoutable, qui participe de ce sentiment général de confusion et d’hermétisme. J’ai écarquillé les yeux à plusieurs reprises, notant même des tournures un peu pachydermiques comme « … telles les écumes de mer dansant par vagues sur les étendues d’eau… », ou, dans le paragraphe suivant, « … longent les berges luxuriantes qui bordent… », ce qui ne m’a pas aidé. Je sais : on n’est pas là pour faire de la littérature, sans doute ; mais justement – ça m’a fait l’effet d’une tentative pas vraiment heureuse pour ce faire…

 

Or tout ce dispositif, fond et forme, présenté comme crucial, s’avère d’un usage finalement limité en jeu – ou qui, du moins, n’aurait en rien nécessité tant de précautions conceptuelles. Car le scénario à proprement parler s’avère tristement commun. Dans l’entrée en matière, les auteurs tentent quelque chose de potentiellement intéressant, avec ces PJ membres d’un cirque qui doivent décrire leur spectacle, mais la suite est téléphonée, linéaire – et, pire encore, le risque est non négligeable, de ce que les joueurs deviennent bientôt davantage des spectateurs que des acteurs du récit, en dehors d’une brève séquence de devinettes formalisée sans vraie nécessité, pour une « révélation » qui en est peut-être une pour les personnages (vaudrait mieux), mais certainement pas pour les joueurs (et sur ce mode, même si pas totalement équivalent, on a régulièrement lu bien autrement convaincant et même enthousiasmant – voyez par exemple « Étoiles brûlantes », dans Terreurs de l’au-delà). C’est tout de même bien fâcheux. Que la conclusion du scénario soit dès le départ gravée dans le marbre, mais surtout de la sorte, avec un deus ex machina que les PJ côtoyaient depuis la première minute de jeu, c’est encore plus fâcheux.

 

Mais la subtilité de la mise en place est aussi contredite à un plan davantage fondamental, peut-être, en ce que la trame de fond est tristement manichéenne – dans les faits comme dans la symbolique (lumière contre ténèbres, etc.). Et c’est bien cet aspect qui domine, à terme : la nature des personnages, leurs artefacts, le monde autour d’eux – toute cette fausse complexité est vite réduite à une eschatologie… eh bien, de cirque.

 

Ce qui ressort tout particulièrement dans ce choix que je ne m’explique pas (sinon comme une vague forme d’affectation ?), consistant à mettre en scène un personnage historique, en l’espèce le Sar Joséphin Péladan, pour lui faire jouer un rôle a priori sans rapport aucun avec sa biographie – non que je puisse prétendre m’y connaître en la matière, mais, franchement, je n’arrive tout simplement pas à faire le lien, pour le très peu que j’en sais, entre l’excentrique guignol des salons de la Rose-Croix, qui a bel et bien existé, et le ténébreux méchant en carton de ce scénario, une sorte de sous-Napoléon de l’occulte, dénué de la moindre consistance. Quant à extraire malgré tout de sa biographie quelques éléments à mettre en scène… Ben, faut voir comment et pourquoi : la passion du bonhomme pour l’art du Quattrocento, ici, débouche sur la création d’une ville onirique « inspirée de Rome et de Florence », et qui s’appelle Quattrocento. Ce qui me paraît tout de même un peu bizarre, et j’ai haussé un ou deux sourcils. Clairement, un personnage totalement fictif aurait été plus pertinent, à tous points de vue – ça n’est pas la première fois, certes. D’aucuns diront : histoire, viol, enfants – mais les mioches ici sont au mieux quelconques.

 

Un scénario inutilement confus, mal branlé, finalement bien banal et même simpliste, plus que linéaire (au point de l’absence de véritable impact des décisions des PJ), et dont la lecture, au plan du style tout particulièrement, m’a fait l’effet d’un calvaire : je crois que le bilan est sans appel…

 

LA MORTE ET LE CHEVALIER

 

Mais Tristan Lhomme is back, et remonte le niveau avec « La Morte et le chevalier » (même si pas au point de « La Vapeur des soupirs ») ; encore une histoire d’amour triste, tiens ! Avec quelque chose d’arthurien – et qui, dans son entrée en matière, aurait pu être monty-pythonesque : un chevalier noir qui exige un combat à des inconnus…

 

Cette dimension qui peut paraitre d’abord humoristique est pourtant un leurre, même si elle aura l’occasion de ressurgir de temps à autre ; la mélancolie authentique et pourtant excessive du chevalier endeuillé en est peut-être un également ? Au fond, cette histoire, même sous couvert de conte de fées, car c’en est une autre dimension importante, est bien davantage un policier de type whodunit, très « Agatha Christie », j’ai trouvé – avec un voyage contraint en trois étapes, pour les funérailles de l’épouse assassinée du chevalier, voyage au cours duquel nos investigateurs (car c’est bien de cela qu’il s’agit, même contre leur gré, même en armure) doivent percer à jour les intentions et petits secrets de tout un microcosme de compagnons de route, qui ont bien évidemment tous quelque chose à cacher, encore qu’ils n’en soient pas forcément tous très conscients.

 

Et il faut agir vite : trois jours, pas un de plus. Et pas d’intervention extérieure qui tienne, ici : loin d’être inéluctable, comme dans le triste scénario qui précède, la conclusion dépendra intégralement des actions des PJ – et c’est ainsi à eux d’orienter le conte de fées vers telle ou telle chute, de la plus niaise à la plus gore, avec divers degrés entre les deux pôles…

 

C’est très amusant – et d’une taille idéale pour un one-shot vraiment one-shot. L’idée d’associer ce registre policier très classique à une esthétique chevaleresque de fantasy est bien trouvée, et l’ensemble devrait s’avérer savoureux.

 

Ceci toutefois à condition que les PJ entrevoient assez tôt leur rôle dans cette affaire, quitte à être un peu « poussés » au tout début (car aucun des PNJ, ici, n’est censé leur dire ce qu’ils doivent faire au juste, ils doivent en prendre l’initiative ; ce qui est très bien, mais le piège serait d'un peu trop s'éterniser dans la passivité).

 

Mais ça devrait très bien le faire ; ça n’est pas aussi fort que « La Vapeur des soupirs », c’est bien plus appeldecthulhuïstiquement correct, mais c’est clairement un bon scénario.

 

LE VICE ET LA VERTU

 

Ce que j’ai envie de dire également pour « Le Vice et la vertu », de Cyril Puig – mais en relevant que ce scénario-ci présente toutefois quelques aspects qui me paraissent moins satisfaisants, et qui auraient bien besoin d’être retravaillés par le Gardien pour que tout fonctionne au mieux jusqu’au bout.

 

En effet, le début du scénario me paraît incomparablement plus intéressant et réussi que sa fin – peut-être un problème récurrent de l’auteur, car il y a aussi de ça dans le scénario suivant, « La Malédiction de Leng », mais qui m’a paru plus constant tout de même.

 

Et il y a un autre problème, ici – pas absent du scénario suivant non plus, mais davantage marqué dans celui-ci… et qui, pour le coup, pourrait ramener aux défauts de « Entre deux rêves » : c’est passablement linéaire, avec même une scène ultra-dirigiste au milieu de l’aventure, et la fin connaîtra probablement un ersatz de deus ex machina. Et pourtant, j’ai trouvé ça bien meilleur… Diantre !

 

C’est que les bonnes idées ne manquent pas – ainsi, dès le départ, celle de conférer aux personnages (des prétirés en principe) une stature proprement mythologique dans les Contrées du Rêve, et qui pourtant s’associe très bien avec leur dimension plus classique d’investigateurs. Ceci dans un cadre à la fois chatoyant et menaçant, qui retranscrit bien l’atmosphère des Contrées du Rêve – en l’espèce, plane sur l’univers onirique une menace terrible, fatale, en forme d’épidémie de mélancolie…

 

Mais le scénario repose aussi sur une bascule qui « justifie » le dirigisme forcené de la scène qui la précède immédiatement – et là, attention, cette fois je vais SPOILER ouvertement !

 

Adonc, nos personnages, qui se croyaient natifs des Contrées du Rêve, comprennent enfin qu’ils sont en vérité des rêveurs – là encore, on a la même chose dans « Entre deux rêves »… et pourtant cela fonctionne bien mieux ici ! En raison d’un choc bien autrement ample et douloureux : les rêveurs… sont des enfants de huit à dix ans. Et pas n’importe quels enfants – des petits Éthiopiens dans un camp de réfugiés, de nos jours (idée de base, susceptible d’adaptations à d’autres contextes historico-politiques, pouvant inclure des choses aussi mignonnes que la Shoah, etc.) ; autant dire un de ces endroits sur Terre qui s’avèrent plus cauchemardesques que tous les cauchemars. Tout est donc affaire de contraste, et le rêve y prend tout son sens.

 

Mais cela requiert une certaine subtilité ! Disons-le, un thème pareil est forcément casse-gueule : une inadvertance passagère peut aisément transformer cette idée pertinente mais dangereuse en une très désagréable putasserie. Gare, donc : le Gardien doit mûrir la bascule et les scènes qui en découlent, et, à l’évidence, tous les joueurs ne seront pas adaptés à pareil scénario.

 

À vrai dire, le travail du Gardien doit être d’autant plus appliqué que la description de ces événements m’a paru un peu trop hâtive, là où la complexité et l’éventuelle dangerosité du propos auraient bien été accompagnés de quelques détails supplémentaires. Par exemple, le camp n'est pas situé (je crois qu'il gagnerait à l'être), même si l'on peut pencher pour l'Europe de l'Est ; et j'aurais apprécié d'en savoir davantage sur l'organisation interne du camp, et la place qu'y occupe « le Rat », de manière bien plus précise ; j'imagine qu'on pourrait dénicher sur Internet de la doc sur les « passeurs », mais...

 

Reste que c’est un bon scénario, là encore, j'y tiens – même avec ses défauts, il est bien pensé, fort, fait pour remuer les tripes : s’il n’y parvient pas, c’est que quelque chose a merdé quelque part. Mais il n’est pas fait pour toutes les tables, et le même soin n'a pas été apporté à la rédaction de ses différentes parties, je trouve.

LA MALÉDICTION DE LENG

 

« La Malédiction de Leng », toujours de Cyril Puig, est plus classique, globalement, mais peut-être aussi plus convaincant sur la durée. Je l’ai beaucoup aimé, en fait, ce scénario – même s’il n’est à nouveau pas sans défauts ; notamment, là encore, le début est probablement mieux conçu que la fin – assez ouverte par ailleurs.

 

Ce scénario n’entretient pas avec les Contrées du Rêve les mêmes rapports que les autres figurant dans ce supplément, dans l'ensemble. Comme, surtout, « Le Trésor des doges » et, plus loin, « L’Onirographe », il débute dans le monde de l’Éveil, et s’y attarde quelque peu. Mais peut-être pas autant qu’on serait tenté de le croire ? C’est que Cyril Puig joue de l’ambiguïté du plateau de Leng – à la fois dans notre monde, et dans les Contrées. D’une certaine manière, ici, ce ne sont donc pas les personnages qui voyagent, mais le monde autour d’eux

 

Le cadre est chouette, par ailleurs : de nos jours (en principe), un observatoire astronomique paumé dans un plateau sibérien, loin de tout. Lovecraft, initialement, avait semble-t-il localisé son plateau de Leng en Asie, plutôt dans l’Himalaya, cela dit, alors que nous serions ici plutôt du côté des contreforts nordiques, disons (avec un personnage de nomade toungouze pour faire le liant). En même temps, cette station scientifique coupée du monde renvoie à une autre localisation, plus tardive : celle, dans l’Antarctique, des Montagnes Hallucinées. Et Cyril Puig fait d’une pierre deux coups, j’imagine, car tout cela rappelle aussi énormément, comme de juste, The Thing, de John Carpenter…

 

C'est qu'au fond il en découle un survival d’abord très classique, mais aussi très bien fait – et vraiment flippant : bien mené, ça doit être un sacré cauchemar… En fait de références littéraires, pour le coup, je penserais peut-être surtout à La Maison au bord du Monde, de William Hope Hodgson ?

 

Mais ce survival se singularise tout de même par certains aspects, qui le rendent bien plus intéressant (là encore, gros SPOIL).

 

En premier lieu, il y a les PJ – tous des Russes, issus d’un bled sibérien à peine moins paumé, et qui se connaissent tous depuis l’enfance, dont ils ont toutefois hérité des cauchemars plus ou moins collectifs. Or l’ambiguïté du plateau de Leng a ici un effet particulier : les scientifiques (ou autres) adultes sont « aidés » par leurs avatars enfantins – les rêveurs (ce qu’ils avaient oublié) qui sont restés dans les Contrées, où le temps n’a pas la même signification… Mais tous leurs conseils, d’apparence « fantomatique », sont-ils bons à prendre ? Il en est un de particulièrement désagréable…

 

En second lieu, eh bien, justement : c’est de rêveurs qu’il s’agit – à même de remodeler le monde dans l’instant : l’auteur propose ici une variante intéressante dans le cadre d’un survival en huis-clos, car elle en anéantit finalement les règles – dans ce bâtiment où sont enfermés les PJ, il n’y a pas, pour l’heure, de porte de derrière, ou de fenêtres au rez-de-chaussée… mais il pourrait très bien y en avoir dans quelques minutes seulement ! Quant aux courses-poursuites dans un environnement fluctuant, où les couloirs se ferment, se tordent, etc., au gré des fantaisies labyrinthiques des poursuivants, puis peut-être également des poursuivis… J’aime beaucoup ce principe !

 

Qui peut emprunter, j’imagine, à des films comme Dark City, Matrix ou Inception (à titre personnel, pas trop aimé le premier, OK pour le deuxième, pas eu envie de voir le dernier), ou à d’autres choses qui se cachent éventuellement derrière, comme un certain nombre de récits de Philip K. Dick. Quelque chose que l’on retrouvera dans le scénario suivant, « Rêve d’antan », sous une forme peut-être un peu plus subtile.

 

Un très bon scénario, donc – un très beau cauchemar, classique dans l’ensemble, mais peut-être moins qu’on le croirait au départ…

 

RÊVE D’ANTAN

 

Suit « Rêve d’antan », ultime scénario signé Tristan Lhomme, qui le qualifie lui-même de « Inception barbare au pays des archétypes ». Et, oui, il y a de ça !

 

Les PJ y sont amenés à remodeler l’histoire, ou plutôt la préhistoire – des événements qui se sont produits il y a bien longtemps de cela, mais dont on a perdu depuis bien longtemps le souvenir ; la mise au jour d’un impressionnant tumulus, pourtant, va ramener les héros – oui, exceptionnellement : les héros – dans un temps antédiluvien, où s’est joué, dans l’ignorance la plus totale de nos contemporains, l’avenir de l’humanité.

 

Côté références littéraires lovecrafto-compatibles, je serais tenté de chercher dans deux directions ; chez Lovecraft lui-même, dans « Polaris », qui est le plus vieux récit des Contrées du Rêve, et par ailleurs, à l’en croire, celui qui avait déjà été écrit avant qu’il ne découvre l’œuvre de Lord Dunsany – ce qui peut expliquer que, dans le cadre alors pas le moins du monde défini ni même envisagé des Contrées, le ton soit très différent du chatoiement baroque qu’on y associerait par la suite. Mais il faut y ajouter, j’imagine, Robert E. Howard – et ce au-delà des allusions relativement ouvertes que sont « Les Vers de la terre » (qui renvoie surtout à Bran Mak Morn) ou la Valusie (qui renvoie plutôt à Kull, mais a, depuis Lovecraft même, intégré le lexique cthulhien dérivé) : il y a quelque chose de fondamentalement barbare, ici (même si je privilégierais donc le lien avec les Pictes de Bran Mak Morn plutôt qu’avec le bien plus célèbre Conan) ; et le jeu marqué sur les archétypes peut renvoyer à plusieurs récits howardiens, notamment ceux jouant de la « mémoire raciale », avec par exemple le personnage récurrent de James Allison (une nouvelle telle que « La Vallée du Ver » met justement en avant ces archétypes héroïques).

 

Quoi qu’il en soit, l’ambiance est superbe – qui incite à l’approfondissement d’ordre anthropologique, avec une belle galerie de personnages archétypaux et pourtant… humains ? C’est en fait peut-être cette humanité le problème – avec un chef de tribu du nom de « Ours » qui a commis des erreurs (l’amûr, tûjûrs l’amûr…), et en a payé le prix fort, avec le risque que tout son peuple, voire toute l’humanité que l’on entrevoit derrière le petit groupe, en paye à son tour le prix, fatal.

 

Mais il y a donc des héros, qui peuvent intervenir. Pas, cependant, de la manière la plus classiquement « héroïque », épée en main : le premier combat contre les ennemis de l’humanité n’en est pas un, c’est spécifiquement une scène d’horreur – il y aura bien, en définitive, un vrai combat, conçu pour résonner de hauts-faits épiques, mais, d’ici-là, ce que les héros doivent faire, c’est comprendre ce qui s’est passé… et changer rétroactivement le cours des événements.

 

Ici, même chose que dans « La Morte et le chevalier » : dans l’idéal, personne ne dira aux PJ ce qu’ils doivent faire, cela doit dépendre entièrement de leurs initiatives personnelles – mais, avouons-le, ce comportement n’est pas forcément très évident… En même temps, le scénario en joue – avec une sorte de chamane stupéfaite de constater que les héros de la prophétie n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire : un vague humour absurde au cœur de la tragédie épique !

 

Mais cette liberté d’action a son corollaire : le scénario, même en comptant quelques passages obligés, s’avère finalement assez ouvert. En même temps, il est bien censé amener à une conclusion autrement solide et ferme que dans nombre de scénarios qui précèdent…

 

Un bel exercice d’équilibriste, pour un scénario à nouveau très convaincant, tout particulièrement dans l’ambiance barbare et l’implication des PJ. Et, là encore, c’est idéalement calibré pour du one-shot.

 

L’ONIROGRAPHE

 

Reste un dernier scénario, « L’Onirographe », signé Éric Dedalus, pas mauvais à proprement parler, mais tout de même bien inférieur à ceux de Tristan Lhomme et de Cyril Puig, me concernant. On fait ici dans le « correct », le « sans plus ». Ça se tente, mais sans grand enthousiasme – il y a bien mieux à faire, d’autant que c’est assez convenu.

 

Dès l’entrée en matière, qui joue assez banalement de l’amnésie : la partie s’ouvre sur le procès d’un des investigateurs, qui n’a aucune idée de ce qu’il fait là… Mais il est bientôt libéré – de manière plus ou moins crédible, à vrai dire.

 

Il s’agit dès lors d’expliquer comment l’investigateur a pu commettre ce geste criminel guère dans ses manières – or une épidémie de crimes incongrus pointe tout droit sur un voleur de rêves : un homme que la guerre a définitivement écarté des Contrées, et qui ne peut y retourner qu’à l’aide d’une machine de sa conception, qui vampirise l’imaginaire de ses « patients » infortunés… ou demandeurs ! Mais, mort sur Terre (il n’en sait rien, et le scénario connaît peut-être une autre défaillance au plan de la crédibilité dans les rapports que peuvent entretenir les PJ avec l’assassin…), il vit maintenant dans les Contrées – dans une vaste bibliothèque où il a pour ambition de collecter et conserver tous les rêves de l’humanité.

 

Tout cela n’est sans doute pas bien original, et c’est dès lors plus ou moins enthousiasmant… En fait, ce qui m’a le plus parlé, dans ce scénario un peu médiocre, c’est le cadre strasbourgeois des investigations des PJ dans le monde de l’Éveil – pourtant optionnel, mais plutôt intéressant : l’épidémie de tuberculose, la percée, le souvenir encore proche de la Première Guerre mondiale…

 

L’autre point intéressant est ce PNJ d’un artiste qui ne veut plus rêver, tout en sachant très bien que cela revient à tirer un trait sur sa carrière de peintre : c'est un bon personnage, mais pas suffisant, à lui seul, pour rendre le scénario vraiment intéressant.

 

D’où un résultat sans vraie saveur – pas mauvais, juste pas vraiment enthousiasmant…

 

DÉMENTS ET VERVEINES

 

Le bilan est tout de même clairement positif. Ce genre de recueil connaît presque invariablement des hauts et des bas. C’est le cas ici, mais les hauts l’emportent clairement : sur les huit scénarios proposés, cinq me paraissent valoir le coup, et ils ne sont pas forcément si nombreux, les suppléments de scénarios qui peuvent en dire autant. Ils sont encore moins nombreux, ceux qui contiennent quelque chose d’aussi fort que « La Vapeur des soupirs »…

 

Murmures par-delà les songes est aussi une réussite sous un autre rapport : c’est une illustration très convaincante des possibilités très variées offertes par le cadre des Contrées du Rêve. On voit bien, ici, que, dans l’idéal, il ne s’agit pas d’un banal univers de fantasy comme les autres, mais bien de quelque chose d’assez singulier et en même temps susceptible de bien des variations, dans des genres très différents, et presque toujours avec un appréciable à-propos. Les scénarios qui concluaient Les Contrées du Rêve en donnaient sans doute une idée bien moins éloquente et palpitante, à vrai dire…

 

Un bon supplément, donc, que cet inédit parfaitement françouais.

 

Quant à moi, je conclurai prochainement ces chroniques de l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve avec le dernier des cinq suppléments dans la boîte, l’exclusivité du financement participatif : La Pierre onirique – à un de ces jours…

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Utopiales 2017/La Méthode Scientifique : l'espace-temps selon Lovecraft

Publié le par Nébal

Utopiales 2017/La Méthode Scientifique : l'espace-temps selon Lovecraft

Lors des Utopiales 2017, le vendredi 3 novembre plus précisément, scène Shayol, j’ai eu le plaisir de participer à l’enregistrement en direct de l’émission de France Culture La Méthode Scientifique, présentée par Nicolas Martin.

 

Le thème de l’émission était L’Espace-temps selon Lovecraft, et, pour en discuter, étaient également présents Gilles Dumay et Raphaël Granier de Cassagnac.

 

L’émission peut s’écouter en podcast sur le site de France Culture – vous la trouverez ici.

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The Sorcerer Departs: Clark Ashton Smith (1893-1961), de Donald Sidney-Fryer

Publié le par Nébal

The Sorcerer Departs: Clark Ashton Smith (1893-1961), de Donald Sidney-Fryer

SIDNEY-FRYER (Donald), The Sorcerer Departs: Clark Ashton Smith (1893-1961), foreword of the publisher [Philippe Gindre], Dole, La Clef d’Argent, coll. Silver Key Press, [1963, 2007] 2008, 64 p.

KLARKASH-TON, ENFIN !

 

C’était il y a peu encore une de mes plus scandaleuses lacunes dans le domaine des littératures de l’imaginaire (je ne vois guère que celle concernant Robert Silverberg pour rivaliser... et perdurer là maintenant) : je n’avais pour ainsi dire quasiment jamais lu quoi que ce soit de Clark Ashton Smith – et le « quasiment » a quelque chose de passablement mesquin à ce stade. Certes, il y avait bien eu une nouvelle ici, une autre là, mais vraiment pas grand-chose : sauf erreur, je n’avais jamais lu de lui, à cette date, que ses deux nouvelles figurant dans Tales of the Cthulhu Mythos, à savoir « The Return of the Sorcerer » (titrée « Talion » chez nous) et « Ubbo-Sathla », lues en français il y a fort longtemps de cela, et, unique volume à son nom, bien plus récemment, La Flamme chantante.

 

Il faut dire que, lire Smith, en France… On avait bien édité un certain nombre de ses œuvres il y a quelques décennies de cela (au mieux à partir de la fin des années 1960, l’auteur était déjà mort), notamment chez NéO : autant de livres épuisés depuis fort longtemps et jamais réédités. Si l’on excepte quelques publications, essentiellement d’ordre poétique, à La Clef d’Argent, éditeur pour le moins confidentiel (qui a donc également publié, mais en anglais, le petit livre dont je vais vous parler aujourd’hui), et l’étrange et coûteux petit volume de La Flamme chantante chez Actes Sud (oui) en 2013, il était devenu peu ou prou impossible de lire Smith dans la langue de Bernard Werber. Certes, j’aurais pu le lire en anglais… Mais…

 

Et puis l’événement tant attendu s’est enfin produit : Mnémos, qui a décidément adopté ces dernières années une ligne très patrimoniale, a lancé un financement participatif pour une nouvelle édition des récits de Clark Ashton Smith consacrés à ses principaux univers récurrents, Zothique tout d’abord, puis Averoigne, Hyperborée et Poséidonis. Le trouvage de corbeau a connu un beau succès, qui a débouché sur la publication d’un très beau coffret comprenant trois très beaux volumes, reliés, avec signet, illustrés, absolument superbes, trois volumes dans lesquels les quatre dits univers sont exhaustivement abordés, ainsi que quelques autres récits de fantasy en guise de bonus, et dans de nouvelles traductions (les anciennes étaient semble-t-il très critiquables – ce qui ne me surprend pas vraiment).

 

L’occasion rêvée de lire – enfin ! – Clark Ashton Smith en français. Occasion que j’ai aussitôt saisie, même en prenant mon temps pour déguster (je n’ai pas fait dans le binge-reading, comme on dit) : j’ai ainsi achevé il y a peu la lecture du premier de ces trois volumes, consacré aux univers de Zothique et d’Averoigne, et le résultat a été à la hauteur de mes attentes – ou, non : mieux que ça ! Je vous en parlerai très bientôt ici même…

 

Toutefois, avant de m’étaler, avec plus ou moins de compétence, sur Zothique et Averoigne, il m’a paru opportun de consacrer un article préalable à l’auteur et à son œuvre. Deuxième effet Kiss Cool : la parution du beau coffret chez Mnémos m’a donc aussi incité à ressortir de ma bibliothèque de chevet ce petit ouvrage paru à La Clef d’Argent, ou plutôt Silver Key Pess, puisqu’il a été publié en anglais, oui, petit ouvrage qui prenait la poussière depuis bien trop longtemps, et dont je ne doute pas qu’il constitue une introduction utile à l’œuvre littéraire de Clark Ashton Smith – ce, sous toutes ses formes.

 

DE MENTOR À DISCIPLE

 

L’auteur est Donald Sidney-Fryer, sans doute un des plus fameux, voire le plus fameux, des connaisseurs de la vie et de l’œuvre de Clark Ashton Smith. Un nom, dès lors, que j’avais régulièrement eu l’occasion de croiser dans mes lectures portant sur la critique lovecraftienne – après tout, on juge souvent Smith indissociable de Lovecraft, et, si l’on y adjoint Robert E. Howard, nous avons ainsi « les Trois Mousquetaires » de Weird Tales ; par ailleurs des amis de plume, qui ont beaucoup correspondu, s’ils ne se sont jamais rencontrés. J’avais donc lu quelques articles ici ou là, dus à notre auteur – pas grand-chose, mais suffisamment pour m'en faire une vague idée, ou plus raisonnablement pour intégrer son association essentielle avec Clark Ashton Smith ; par exemple en le reconnaissant dans un des personnages figurant dans le roman de Fritz Leiber Notre-Dame des Ténèbres.

 

Contrairement à la plupart des autres critiques smithiens semble-t-il, Donald Sidney-Fryer a pour sa part rencontré Clark Ashton Smith, à deux reprises, dans les quelques années précédant sa mort en 1961. Deux rencontres marquantes, qui ont pu donner au jeune poète qu’il était alors l'impression d’avoir trouvé un mentor – peu ou prou le sentiment que ledit mentor avait pu ressentir, une cinquantaine d’années plus tôt, avec George Sterling. Ce lien très fort a décidé de la carrière de notre auteur, tant poétique (et ce jusqu’à nos jours, s’il faut sans doute mettre en avant ses Songs and Sonnets Atlantean, mais aussi ses performances scéniques) que critique (essentiellement en rapport avec Clark Ashton Smith, mais pas uniquement, car l’auteur s’est aussi intéressé à d’autres des « romantiques californiens », incluant notamment George Sterling et Nora May French, ainsi qu’à d’autres sujets encore, comme le ballet, etc.).

 

En 1963, soit environ deux ans après la mort de Smith, et probablement du fait de l’indifférence généralisée à l’égard de ce décès tant dans les milieux poétiques que dans ceux de la science-fiction et de la fantasy, constat rageant, Donald Sidney-Fryer a livré « The Sorcerer Departs », qui est probablement le premier article « bio-bibliographique » d'ampleur consacré au Barde d’Auburn, et qui reste une référence importante aujourd’hui. À l’époque, l’article figurait dans une anthologie hommage intitulée In Memoriam: Clark Ashton Smith, mais il a ensuite été réédité, sous forme de livre indépendant, en 1997, chez la maison bien nommée Tsathoggua Press, puis, dix ans plus tard, sous la forme du présent petit volume, à l’enseigne française de La Clef d’Argent. L’essai initial a connu quelques retouches éparses à fins d’actualisation, mais l’essentiel n’a pas bougé – et l’essentiel, ici, c’est l’enthousiasme, la passion proprement dévorante.

 

LE POÈTE D’ABORD

 

La vie de Clark Ashton Smith a été globalement banale, pour ne pas dire terne – ce qui n’en fait sans doute pas un sujet idéal pour une biographie. Au point, en fait, où rien ne semble offrir une prise adéquate pour « mythifier » le quotidien du poète, comme on l’a fait, plus ou moins consciemment, pour Lovecraft, et probablement aussi, encore qu’à un tout autre degré, pour Howard. Le relatif ermitage à Auburn, Californie, État rarement quitté ; un épisode mêlant tuberculose et dépression qui aurait ses conséquences sur le long terme ; un mariage très tardif… Admettons, mais pas grand-chose à se mettre sous la dent – du moins dans le registre sensationnaliste.

 

Mais la biographie littéraire se passera très bien de ce registre. Il y a bien des choses à dire, concernant la vie et l’œuvre de Smith – mais dans une optique sensiblement différente, ai-je l’impression, que ce dont on a l’habitude avec les deux autres « mousquetaires ».

 

Cela tient peut-être à l’extraction culturelle du personnage ? Car, bien plus que Lovecraft ou Howard, Smith était un poète avant que d’être un conteur – un conteur hors-pair, certes… Mais les avis semblent unanimes : Smith était d'abord et surtout un immense poète ; et c’est bien pour cela que George Sterling l’a pris sous son aile, tout jeune homme. Dans les années 1910, dès la parution de son premier recueil, The Star-Treader and Other Poems, le jeune barde californien suscite l’attention plus que bienveillante de la critique – d’aucuns voient bientôt en lui l’égal de Keats. Deux autres recueils, ultérieurs, confirmeront cette première impression, Ebony and Crystal en 1922, et Sandalwood en 1925. Son long poème The Hashish-Eater, en 1920, est porté au pinacle comme une œuvre d’une parfaite conception, d'un imaginaire incomparable, et d’une force immense, n'ayant d'égale que son importance.

 

Mais personne ne s’y trompait à l’époque – et certainement pas Smith lui-même, mais Sterling pas davantage : le jeune poète, si « différent », s’envisageant lui-même comme plus anachronique encore que Lovecraft (avec qui il entre en contact au début des années 1920 via Samuel Loveman), ne pouvait probablement pas rencontrer le succès qu’il méritait, a fortiori de son vivant. En 1922, The Waste Land de T.S. Eliot bouleverse la poésie anglo-saxonne, et, davantage dans l’air du temps peut-être, suscite un écho dont n’aurait jamais pu rêver Smith pour son Hashish-Eater. Ceci dit, l’air du temps… Smith avait son opinion à ce propos : « The true poet is not created by an epoch; he creates his own epoch. » Il n’a à vrai dire rien fait pour arranger les choses : aussi célébrés par les critiques soient les recueils Ebony and Crystal et Sandalwood, leur diffusion très confidentielle, et c’est peu dire, ne pouvait tout simplement pas aider à sa reconnaissance en tant que grand poète.

 

Ce qu’il était pourtant – et d’une manière qui lui était propre : qui pouvait emprunter à Poe, l’idole de l’auteur comme elle l’était pour Lovecraft, qui pouvait aussi évoquer Sterling, mais était bien avant tout Clark Ashton Smith, et rien d’autre. L’auteur a semble-t-il tout particulièrement brillé, même si bien moins abondamment qu'en vers (on compte dans les 800 poèmes, ici), dans le registre du poème en prose (surtout dans Ebony and Crystal), registre jugé plus « français » qu’ « anglo-saxon », via l’influence déterminante de Baudelaire – l’autre grande idole de Smith, qui l’a même traduit à plusieurs reprises… alors même qu’il venait tout juste de se mettre à l’étude du français par ses propres moyens ! En fait, il a également écrit des poèmes en français, et plus tard, dans les mêmes conditions, en espagnol...

 

Baudelaire, bien sûr, fait le lien avec Poe – en qui on a pu voir le premier maître du poème en prose. Mais les admirations françaises de Clark Ashton Smith ne s’en tiennent pas à l’auteur des Fleurs du Mal et (surtout ?) du Spleen de Paris (ou Petits Poèmes en prose...). Lovecraft, entre autres, ne s’y trompait guère, qui voyait derrière le poète tant d’auteurs décadents (surtout) et symbolistes, voire des Parnassiens ; mais aussi, probablement, le Flaubert pré-décadent de La Tentation de saint Antoine, ou un Hugo, ou un Verlaine, ou un Rimbaud (on a pu avancer que le nom du continent de Zothique empruntait à l’Album zutique de ce dernier, œuvre méchamment parodique, mais, euh, je ne sais pas trop, quand même, ça sonne comme une blague…). Autant de références que Donald Sidney-Fryer, que sa page Wikipédia qualifie de « francophile », cite volontiers lui-même.

 

La singularité essentielle de Smith demeure – et son statut de poète avant tout.

 

LE CONTEUR DANS LA CONTINUITÉ DU POÈTE

 

Mais Clark Ashton Smith n’avait rien d’un personnage unilatéral. Sa bonne presse, même confidentielle, dans le milieu de la poésie n’excluait pas d’autres approches de l’écriture, ou même d’autres arts : le poète était aussi sculpteur (mais plutôt vers la fin de sa vie) et dessinateur, outre qu’il ne rechignait pas le moins du monde aux tâches manuelles.

 

Il donne un peu l’impression, à tort ou à raison, d’un homme plus ou moins lunatique, ou en tout cas prompt à s’investir à fond dans une tâche pour un temps, avant de la remiser de côté brutalement pour s’impliquer de toutes ses forces dans une autre chose encore, etc. Il y a donc des phases dans la biographie artistique de Smith : après une période, dans les années 1910 et l’essentiel des années 1920, où Smith écrit et publie beaucoup de poésie, ce qui n’exclut certes pas l’évolution (ainsi bien sûr de l’intérêt pour la forme rare du poème en prose, mais cela peut valoir également, semble-t-il, pour son emploi des alexandrins, tout aussi rare en langue anglaise), il consacre environ une décennie à l’écriture de fictions (entre 1928 et 1938), exercice qu’il avait déjà pratiqué dans ses années de formation longtemps auparavant (dans un registre sous haute influence des Mille et Une Nuits et du Vathek de William Beckford, ce qui perdurerait – noter ici encore que ces mêmes références ont été cruciales pour Lovecraft), mais totalement abandonné depuis ; ces dix années lui suffisent à produire pas loin de 140 nouvelles, soit la quasi-totalité de ses fictions sur l’ensemble de sa carrière ! Mais, pour quelque raison que ce soit là encore (on a pu avancer que la mort rapprochée de ses parents ainsi que de H.P. Lovecraft aurait joué un rôle), Smith met à nouveau de côté la fiction à l’aube des années 1940 pour ne quasiment plus y revenir jusqu’à sa mort en 1961 ; il écrit encore de la poésie durant ces vingt années, mais beaucoup moins que dans les années 1910 et 1920, et confesse alors volontiers prendre bien plus de plaisir à sculpter des formes étranges…

 

Mais cette inconstance, que l’on serait très tenté d’établir, est peut-être trompeuse ? Si Donald Sidney-Fryer, poète lui-même, voit avant tout en Smith un grand poète, ce n’est certainement pas pour dénigrer ses récits de science-fiction et de fantasy (la plupart des premiers étant publiés par Hugo Gernsback dans Wonder Stories, la quasi-totalité des seconds dans Weird Tales, en dépit d’un Farnsworth Wright plus qu’à son tour frileux – et même parfois scandalisé par ce que le Barde d’Auburn, volontiers grivois, lui soumettait !) ; il a des mots éloquents à l’encontre d’une certaine intelligentsia littéraire portée à la détestation des pulps. De toute façon, les récits de Smith n’ont guère besoin d’être ainsi défendus : leur brio parle pour eux – je ne vais pas m’attarder sur le sujet ici, cela attendra bien mon retour sur Zothique et Averoigne.

 

Mais voilà : pour Donald Sidney-Fryer, séparer ces deux pans de l’œuvre de Clark Ashton Smith ne fait pas vraiment sens. À l’en croire, les poèmes en prose à partir d’Ebony and Crystal préparaient le terrain aux nouvelles de Zothique et compagnie – au point, en fait, où ces récits de fantasy devraient être envisagés comme des « développements » sur une base de poèmes en prose… voire, tout simplement, comme des poèmes en prose par eux-mêmes. Il est vrai que l’auteur, retournant à Poe via Baudelaire, célèbre notamment « Le Masque de la Mort Rouge » comme semblable poème en prose, et peut-être le meilleur de tous. À ce compte-là, « L’Empire des Nécromants » pourrait très bien être considéré comme un poème en prose, certains textes comme « Le Sombre Eidolon » affichant plus encore cette tendance, en brodant paradoxalement sur la référence possible à La Tentation de saint Antoine, même si le meilleur exemple, pour nous en tenir encore au cycle de Zothique, serait peut-être l’excellent « Xeethra »… Hors Zothique, on pourrait probablement citer « Ubbo-Sathla », etc.

 

Il est vrai par ailleurs qu’il y a une identité de méthode, notamment dans l’usage délibéré de cette langue très riche, sonore, rythmée, porteuse d’hallucinations grandioses et de périples fantastiques, dont le propos est, de l’aveu même de l’auteur, de « transporter » le lecteur ailleurs via le choc délicieux d’un exotisme radical, peu ou prou extraterrestre, et soigneusement élaboré.

 

Pour autant, je ne suis pas tout à fait convaincu, ici – sans doute parce que, à tort ou à raison, j’ai du mal à adopter l’expression « poèmes en prose » pour qualifier des textes qui, aussi beaux, musicaux et chatoyants soient-ils, sont tout de même construits sur la base d’une narration… même en ayant bien conscience de ce qu’elle ne constitue régulièrement qu’un prétexte. Alors, oui, peut-être...

 

RECONNAISSANCE

 

Je ne me sens pas de m’étendre davantage sur le sujet ici : il sera bien temps d’y revenir, et en détail le cas échéant, au fil de mes chroniques des trois tomes de « l’Intégrale Clark Ashton Smith » (qui n’en est pas une, mais fait tout de même son poids) parue chez Mnémos ; très bientôt, donc, Zothique et Averoigne.

 

Mais justement : je n’ai eu l’occasion de lire ces textes en français que tout récemment, précisément du fait de cette salutaire entreprise éditoriale. Et la situation n’est pas forcément meilleure en Anglo-saxonnie, si ça se trouve… Le constat dépité de Donald Sidney-Fryer, déplorant le silence mesquin autour de la mort de Clark Ashton Smith en 1961, est peut-être toujours valable ? Espérons que cela na durera pas.

 

Car il est tout de même fâcheux qu’un auteur aussi visiblement doué, et dans tant de registres, ne soit plus guère « connu » aujourd’hui que comme étant « le type avec qui Lovecraft correspondait, là » (et c’est un fan de Lovecraft qui écrit ça, oui ; un fan, par ailleurs, qui ne s'est pas comporté autrement jusqu'alors, mea culpa). Mon premier vrai contact avec l’œuvre smithienne, aussi tardif soit-il, m’a très tôt persuadé de l’injustice de cette situation : pareil corpus mériterait bien d’être connu et loué pour lui-même ! Ceci, en outre, pour les seules fictions de l’auteur ; or Donald Sidney-Fryer, le disciple, n’est certes pas le seul à porter au pinacle la poésie de Smith ! C’est là un domaine qui me dépasse, je plaide coupable… Mais il y a donc du boulot, globalement.

 

Le petit livre de Donald Sidney-Fryer peut s’avérer très utile dans cette tâche. Je n’ai pas eu l’impression, à le lire, d’un travail d’une finesse critique extrême ; et qui ne s’intéresserait qu’aux seules fictions de Klarkash-Ton pourrait renâcler devant cette étude qui met clairement la poésie en avant. Toutefois, c’est je suppose une bonne voire une très bonne introduction à la vie et à l’œuvre d’un auteur singulier et brillant, dont on ne peut qu’espérer qu’il resurgisse enfin en pleine lumière : il le mérite assurément, et nous l’avons trop longtemps oublié.

 

À bientôt, donc, en Zothique et en Averoigne...

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L'Appel de Cthulhu (V7) : Le Sens de l'Escamoteur

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu (V7) : Le Sens de l'Escamoteur

L’Appel de Cthulhu (V7) : Le Sens de l’Escamoteur, [Call of Cthulhu: The Sense of the Sleight-of-Hand Man], Sans-Détour, [2013] 2017, 139 p.

RÊVE D’OPIOMANES

 

Retour à l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve, pour la septième édition française de L’Appel de Cthulhu : après Les Contrées du Rêve à proprement parler, et Kingsport, la cité des brumes, deux suppléments de bonne à très bonne tenue, mais quelque peu antiques le cas échéant, on passe à tout autre chose avec Le Sens de l’Escamoteur, une campagne cette fois, conçue par Dennis Detwiller (qui a écrit le supplément mais a aussi semble-t-il réalisé la majeure partie de ses illustrations, dans un style qui m’a laissé perplexe au départ mais que j’ai fini par trouver finalement assez sympathique) en 2013 pour Chaosium, et qui demeurait inédite en français.

 

Le Sens de l’Escamoteur est une campagne forcément différente de la quasi-totalité de celles au riche catalogue de L’Appel de Cthulhu, dans la mesure où elle se passe presque entièrement dans les Contrées du Rêve – si l’on excepte un bref prologue et un tout aussi bref a priori épilogue – lesquels sont censés prendre place à New York en 1925, même si je suppose qu’une autre grande ville pourrait faire l’affaire, et peut-être aussi une autre date. Noter une chose, cependant, même si elle n’est explicitement avancée qu’en toute fin de volume : cette campagne pourrait éventuellement constituer une sorte de prologue assez bizarre à la grosse campagne Les Masques de Nyarlathotep (laquelle doit ressortir bientôt chez Sans-Détour, adaptée à la septième édition française de L’Appel de Cthulhu, mais en même temps que Le Jour de la Bête, campagne autrefois titrée Les Fungi de Yuggoth, qui peut jouer ce même rôle avec davantage d’ampleur ; je suppose à vue de nez que ces deux options sont incompatibles, mais à vrai dire je n’en sais rien).

 

Reste que le Monde de l’Éveil est largement hors-sujet dans Le Sens de l’Escamoteur. D’ailleurs, même les personnages qui y sont spécialement créés en tout début de partie… sont en fait rapidement laissés de côté, compétences intellectuelles mises à part (sauf erreur). En effet, ces PJ, qui ont un point commun, celui d’être toxicomanes (a priori opiomanes, mais des aménagements sont envisageables), sont violemment propulsés de manière « physique » dans les Contrées du Rêve, où ils occupent de nouveaux corps... Sur cette base, leur tâche est toute trouvée : leur mode spécifique d’arrivée dans les Contrées leur interdit d’en partir comme un rêveur lambda – il leur faut trouver un moyen « physique » de regagner le Monde de l’Éveil. D’où leur « quête », dans cet univers de fantasy très coloré et chatoyant : trouver comment partir.

 

Et c’est bien d’une campagne de fantasy qu’il s’agit, où les réflexes habituels d’investigation n’ont guère leur place. Les personnages vont devoir voyager énormément, et, au cours de ces périples plus ou moins maîtrisés, ils feront quantité de rencontres terribles et merveilleuses… Par ailleurs, il s’agit d’une campagne souple, globalement non linéaire, où les opportunités de voyages et de rencontres sont très diverses – peut-être la dimension la plus agréable de la campagne, d’ailleurs.

 

Allez, explorons tout ça. Et, cela va de soi, je vais bien évidemment SPOILER comme un porc, tenez-vous-le pour dit...

 

APPROCHE...

 

Les toxicos abandonnées dans les Contrées... Un point de départ intéressant, non ? Je le crois. Reste que la première approche de la campagne n’est guère aisée, notamment du fait d’une présentation un peu déconcertante – c’est peut-être secondaire, mais un petit effort, ici, aurait été très appréciable (et niveau traduction et relecture aussi, comme d'hab', quoi...).

 

En effet, la campagne s’ouvre sur trois brefs « scénarios » (« Deux Esprits semblables », « Les Tong et M. Lao » et « La Vie dans un rêve »), qui n’en sont en fait pas du tout. Ces pages mélangent indications générales sur la campagne, dimension narrative propre au prologue new-yorkais et règles spécifiques dans le contexte des Contrées du Rêve, d’une manière passablement bordélique, et vraiment pas claire… Les redondances sont nombreuses, tandis que certains points essentiels ne sont que très hâtivement exposés au détour d’un ligne perdue au milieu d’une page. Et c’est dommage, parce qu’il vaut mieux avoir les idées claires concernant tout ceci, avant de se lancer véritablement dans l’aventure. C’est un souci de rédaction, pas insurmontable sans doute, mais vaguement ennuyeux tout de même.

 

Une chose à noter : comme souvent avec les scénarios impliquant les Contrées du Rêve, j’ai l’impression, Le Sens de l’Escamoteur prend régulièrement quelques distances avec le background censément canonique figurant dans le supplément Les Contrées du Rêve. En tant que tel, ça n’est pas forcément un problème. Par contre, il faut relever que cela peut avoir certaines conséquences plus ou moins techniques – par exemple, concernant les langues des Contrées.

 

ET ENCOCHES

 

Mais, surtout, il y a un point de règles qui change considérablement par rapport au supplément Les Contrées du Rêve, et qui concerne la Compétence « Rêver » – soit celle dont font usage les rêveurs pour modifier la nature même du Rêve autour d'eux, à la manière d’un « rêve dirigé ». Dennis Detwiller n’est pas satisfait par le système très simple employé jusqu’alors, dont il recommande expressément de ne pas faire usage, et il en propose un autre, dont la pertinence me laisse tout de même un peu sceptique : c’est le système des « encoches ».

 

L’idée, en gros, est que les investigateurs ne peuvent véritablement influencer le Rêve qu’en fonction de leur prise de conscience de ce que leur environnement est malléable ; dès lors, leur perception d’infimes changements dans le décor leur donne le pouvoir de susciter d’autres changements. Dans le principe, ça me paraît assez intéressant, mais je crains qu’en pratique cela ne devienne vite artificiel, et peut-être même lourd… Car le Gardien a la main, ici. C’est à lui de glisser dans ses descriptions de subtils changements censés mettre la puce à l’oreille des joueurs. Quand le Gardien perçoit qu’un PJ a remarqué une variation, il lui accorde une encoche ; plus il a d’encoches, et plus ses tentatives ultérieures de modeler le Rêve auront des chances de réussir – mais, plus drastiquement, il faut de toute façon un nombre minimum (mais variable) d'encoches pour s’y essayer : la capacité à façonner le songe, pour les PJ, n’existe donc pas en toutes circonstances.

 

Ce qui complique potentiellement la donne, c’est que tout ceci est censé se faire de manière implicite. Le Gardien gère tout cela, et doit agir avec subtilité – le but n’est certainement pas que le PJ braille : « Hey, là, truc bizarre, encoche ! » Le Gardien doit comprendre que le joueur a remarqué l’altération, mais sans qu’aucun des deux ne le dise expressément. D’ailleurs, les joueurs ne sont censés rien savoir des encoches et de leur utilité, pas même le nombre d’encoches dont ils disposent, dont le compte est secrètement tenu par le Gardien, et encore moins le nombre d’encoches dont ils ont besoin pour modeler le Rêve, en fonction de leurs intentions

 

Je redoute, à vue de nez, que les modifications subtiles de l’environnement (dont quelques exemples sont suggérés en tête de chaque scénario) ne finissent par alourdir inutilement les descriptions, tandis que l’indécision générale quant à ce qui est faisable et dans quelles conditions viendrait tout bonnement diminuer drastiquement voire anéantir la possibilité même du rêve dirigé. Ce que je trouverais un peu dommage, parce que c’est une particularité amusante de l’idée même des Contrées du Rêve…

 

Bien sûr, ce n’est qu’une impression d’après lecture, et je peux très bien me tromper – vos retours d’expérience sont bienvenus, si jamais.

DE NEW YORK À SARKOMAND

 

Mais approchons maintenant le récit. La campagne est donc censée débuter à New York en 1925. Les personnages sont tous des toxicomanes, et lourdement endettés auprès de leur fournisseur commun, le fourbe M. Lao. À noter : en dépit de ce lien qui les rapproche, les personnages ne sont alors pas censés se connaître ; ils ne sont que des clients, mutuellement indépendants.

 

Avoir des dettes auprès d’un trafiquant de drogues associé aux Tong, et au service duquel nombre de gorilles sont prêts à poutrer les clients indélicats, n’est déjà pas, à la base, une très bonne idée. Pourtant, la vérité est bien pire – car M. Lao est un adorateur de Nyarlathotep, en cheville avec les Hommes de Leng et les Bêtes Lunaires des Contrées du Rêve ! Et les clients à sec tels que les PJ sont une aubaine pour lui – car sa vraie tâche sur Terre consiste à exiler à Sarkomand des individus dotés d’un certain potentiel (concrètement, un niveau de POU élevé), dont les plus sinistres habitants des Contrées sauront assurément quoi faire… Et le Chaos Rampant lui-même a semble-t-il ses plans, certes incompréhensibles, concernant les PJ !

 

Aussi M. Lao force-t-il ces derniers à découvrir les effets d’une nouvelle drogue, appelée « bywandine » (aucune idée de comment ça se prononce), laquelle les projette dans les Contrées, de manière « physique », au sens où ils n’y sont pas seulement en rêvant eux-mêmes, et n’ont d’autre possibilité pour retourner dans le Monde de l’Éveil que de trouver un portail leur permettant de faire « physiquement » le voyage en sens inverse. Ils ne sont pas censés le savoir à ce moment-là de la partie, mais leurs « vrais » corps sont d'ores et déjà désintégrés, et ils ne les retrouveront jamais… D’ici-là, ils atterrissent donc dans un horrible charnier de Sarkomand, au milieu d'une pile de corps sans âme : tous occupent un nouveau réceptacle, donc, avec ses caractéristiques (notamment) physiques propres, et l’expérience peut assurément s’avérer déstabilisante.

 

Mais ils ne peuvent pas rester là sans rien faire, aussi déboussolés soient-ils. A priori, ils ne savent alors rien des Contrées du Rêve et de leur mode de fonctionnement, mais ils comprendront rapidement qu’il leur faut fuir les terribles menaces qui pèsent sur eux dans les ruines de Sarkomand – où il ne ferait pas bon s’attarder, surtout la nuit…

 

Ce n’est toutefois que progressivement qu’ils prendront conscience de leur « quête » : trouver ce portail leur permettant de retourner dans le Monde de l’Éveil (et, croient-ils, les pauvres fous, ah, ah, ah, de réintégrer leurs « vrais » corps…). À cette fin, ils pourront croiser divers personnages à même de les éclairer quelque peu sur tout cela. Déjà, à Sarkomand, ils peuvent rencontrer semblable personnage, appelé Le Percepteur, un esclave veule et guère aimable, mais non sans ressources, ne serait-ce que parce que lui, au moins, sait ce que sont les Contrées.

 

Mais, dans l’immédiat, il s’agit donc de quitter Sarkomand. Comment ? Et pour quelle destination ? C’est tout le propos, ma bonne dame : la campagne, non linéaire, après ce préambule à Sarkomand, et avant l’étape finale, qui sera très certainement le Bois Enchanté à côté d’Ulthar, où tout le monde sait qu’il se trouve un portail comme celui que cherchent les PJ, la campagne donc propose d'ici-là divers modes de déplacement, alternatifs ou successifs, ainsi que diverses destinations, en fait probablement des étapes. Le Gardien est régulièrement incité à alambiquer le périple des PJ, en variant les plaisirs, avec éventuellement de très fâcheux retours en arrière, mais, en tout cas, rien n’impose aux rêveurs d’emprunter les trois modes de déplacement, pas plus que de se limiter à un seul, ou de se rendre ou pas aux quatre destinations autres qu’Ulthar.

 

La souplesse est essentielle, et l’improvisation a son importance ; heureusement, le supplément est probablement bien mieux conçu à cet égard que ce que les trois premiers « scénarios » pouvaient laisser craindre. J’imagine cependant que le Gardien ferait bien d’être un minimum expérimenté avant de s’y lancer, car il faut manier pas mal de choses différentes et faire preuve de souplesse, donc, tandis que les joueurs n’ont pour leur part pas forcément besoin d’être très capés – en notant cependant que l’adversité est assez conséquente, où que se rendent les PJ, d’autant qu’il y a régulièrement des « erreurs fatales » impossibles à rattraper : l’éventualité de ce que l’un ou plusieurs des personnages périssent dans leur quête est relativement élevée, et, pour le coup, la possibilité de fournir des PJ de remplacement n’est pas toujours si évidente...

 

TROIS MANIÈRES D’ERRER

 

Quelques mots, sans me montrer trop exhaustif, sur les différents modes de déplacement offerts aux PJ – au nombre de trois, qui ont chacun leur propre « scénario » (qui n’en est peut-être pas tout à fait un, mais tout de même bien plus que les trois « scénarios » du préambule).

 

À Sarkomand, les PJ peuvent donc emprunter un des trois moyens suivants pour fuir la ville : ils peuvent partir par la mer, en « empruntant » une galère noire des Hommes de Leng (ah, ouais, quand même…) ; ils peuvent partir à pied, et probablement tenter de gagner Inquanok, la ville humaine la plus proche ; ou ils peuvent s’aventurer dans le Monde Souterrain… à leurs risques et périls.

 

Mais les chapitres consacrés à ces divers modes de déplacement ne concernent pas que les seuls voyages partant de Sarkomand. En fait, le Gardien est incité à y piocher des éléments par-ci par-là, et il en restera normalement bien assez pour un autre voyage, impliquant un tout autre point de départ, et une tout autre destination ; multiplier les approches du voyage serait incontestablement un plus.

 

En bateau

 

La première opportunité de voyage à être développée consiste à prendre la mer – et très probablement en « empruntant » une galère noire des Hommes de Leng, donc. Ce qui, disons-le, n’a rien d’évident – ou ne devrait rien avoir d’évident… J’ai du mal à envisager cette éventualité comme crédible, et ça s’applique aussi, bien sûr, à la capacité des PJ à manœuvrer le bateau.

 

Mais admettons. Au-delà de cette difficulté initiale, ce n’est pas la pire des solutions… Il y a certes des dangers en mer, incluant une flotte pirate psychopathe et une titanesque créature appelée Chimère des Nuages, mais c’est aussi l’occasion de mettre la main sur une sorte d’ « artefact » qui n’en est pas un, à savoir l’Œil de Nodens, qui pourra s’avérer très utile par la suite ; eh, c'est qu'il faut au moins ça pour affronter Nyarlathotep et ses sbires...

 

Le vrai souci pour les PJ, concernant ce procédé, est peut-être ailleurs – et, pour le coup, il ne figure donc pas dans ce chapitre de voyage. Et c’est que les diverses cités des Contrées du Rêve, le plus souvent, voient d’un très mauvais œil les galères noires des Hommes de Leng… Certaines sont disposées à commercer avec ces esclaves des Bêtes Lunaires (car ils n'ont pas idée de ce qu'il en est, en principe), mais d’autres auront tendance à leur fermer l’accès à leurs ports, sinon à tirer à vue… Mais, là, la situation diffère pour chaque « destination ».

 

À pied (en surface)

 

Le voyage à pied est également envisageable. À s’en tenir au seul chapitre qui lui est consacré de manière générale, c’est probablement le mode de locomotion le plus sûr. Nombre de rencontres sont décrites, incluant des choses très inquiétantes et des brigands en guise d’ersatz des pirates, mais aussi d’autres figures beaucoup plus sympathiques. En fait, ce moyen de locomotion est probablement le plus à même de faire prendre conscience, hors les murs, de ce que les Contrées du Rêve sont à la fois fascinantes, belles, apaisantes, etc., et terribles, redoutables, cauchemardesques. Quelques voyages à pied seraient donc très appropriés – mais justement : rien n’impose que les rêveurs empruntent toujours le même mode de déplacement, aussi peut-on les panacher au fil de la campagne…

 

Mais ce caractère relativement paisible, de manière générale, doit régulièrement être pondéré par les spécificités des villes faisant office de destinations, dont les chapitres adéquats consacrent régulièrement quelques paragraphes au voyage, par voie de terre ou autre, dans leur direction. Ainsi, dans l’hypothèse où les joueurs choisiraient de fuir Sarkomand à pied, et probablement pour se rendre à Inquanok, la grande ville humaine la plus proche, il faudrait également se pencher sur le chapitre consacré à Inquanok pour déterminer comment se déroule le voyage, car il pose les principes de la traque des PJ par des Hommes de Leng, ou, pire encore, évoque leur rencontre potentielle avec des Araignées de Leng bien plus redoutables…

 

Mais je vous le garantis : il y a bien, bien pire.

 

Via le Monde Souterrain

 

Oui, bien, bien pire, c’est le Monde Souterrain… Avec un périple qui peut facilement s’éterniser, et dans les pires des conditions – dont l’obscurité n’est pas la moindre, propice à bien des scènes d’horreur percutantes. C’est un aspect très particulier des Contrées du Rêve – et très enrichissant : au moins une excursion dans le Monde Souterrain serait sans doute très bienvenue dans la campagne, par principe. Mais attention, c’est mortifère… Et tout cela pourrait facilement virer à l’interminable course-poursuite dans les ténèbres, avec, tapis dans l’ombre, quantité de goules, de ghasts et de gugs ; ces derniers sont peut-être tout particulièrement à craindre, car ils représentent une menace littéralement colossale, et ont des spécificités qui en font des antagonistes de choix dans la perspective d’un survival désespéré dans le noir.

 

Les PJ peuvent certes croiser des personnages plus aimables dans le Monde Souterrain : la goule Madaeker peut jouer un grand rôle dans la campagne (y compris à sa toute fin), en fournissant nombre d’informations pertinentes aux rêveurs ; et il faut sans doute aussi mentionner Graal l’Ancien, dans un registre bigger than life qui ne devrait pas laisser indifférent.

 

Reste que c’est le mode de déplacement le plus dangereux – et de loin. Le Sens de l’Escamoteur fait partie de ces suppléments pour L’Appel de Cthulhu, relativement nombreux j’ai l’impression, qui aiment bien semer dans leurs paragraphes des remarques du genre : « Si les investigateurs sont assez stupides pour faire ceci ou cela », etc. Cela revient particulièrement souvent dans ce chapitre, même si également dans quelques autres ; et, dans tous les cas, les PJ, à la suite de mauvais choix, risquent plutôt deux fois qu'une de se retrouver dans une situation inextricable, dont ils n’ont absolument aucune chance de se tirer vivants. Et, pour le coup, intégrer des personnages de remplacement n’a décidément rien d’évident...

QUATRE DESTINATIONS (OU ÉTAPES)

 

Quel que soit le mode de déplacement choisi par les joueurs, et qui peut donc changer régulièrement, la campagne décrit quatre villes (plus ou moins habitées…) où les PJ peuvent aboutir – sans jamais d’obligation. Chacune de ces « étapes » a sa singularité, en proposant généralement comme une sorte de « sous-quête » (ou plusieurs), permettant aux Rêveurs de se rapprocher à terme de leur but, le Bois Enchanté situé près d’Ulthar (cette dernière destination, à la différence des quatre autres, étant en principe obligatoire, je n’en traiterai qu’ultérieurement et séparément). Ces quatre destinations sont plus ou moins « probables », fonction des choix des joueurs, mais toutes offrent d’appréciables opportunités d’aventure – et de bien cruels dilemmes, souvent.

 

Inquanok

 

On commence donc par Inquanok, la ville la plus proche de Sarkomand. Du coup, le moyen le plus logique de s’y rendre serait, en tout début de campagne, à pied depuis la ville maudite ; c’est d’ailleurs la seule ville accessible à pied dans ces conditions, l'océan sépare Sarkomand et Inquanok des autres villes développées dans la campagne. Comme dit plus haut, ce périple peut s’annoncer difficile, car Hommes de Leng et Araignées de Leng seront probablement de la partie, à ce stade ; mais ce n'est certes pas insurmontable.

 

Une fois à Inquanok, trait relativement récurrent, les rêveurs, du fait de leur statut particulier en tant qu’allogènes par excellence, se verront offrir la possibilité d’intervenir dans la politique de la cité en tranchant un bien complexe débat qui demeure au point mort. Mais, pour cela, il leur faudra accomplir une « quête », consistant à se rendre auprès d’un oracle mécanique aux environs du sinistre plateau de Leng… Un moyen sans doute un peu artificiel mais qui vaut ce qu’il vaut, pour les PJ, de poser au sage à vapeur des questions qui les intéressent plus directement – et au premier chef, bordel, comment quitter cet endroit ! Heureusement, le dilemme politique de base est assez intéressant – et quand les PJ devront choisir, il faudra faire en sorte qu’ils en pèsent bien les conséquences, éventuellement redoutables… dans les deux cas.

 

Outre les rencontres de Sarkomand à Inquanok, ce chapitre décrit donc aussi plusieurs rencontres entre Inquanok et l’oracle. Certaines sont intéressantes, que ce soit au regard de l’ambiance ou de l’action, mais une est à mon sens de trop – des morts-vivants qui me paraissent trop balaises, au risque d’anéantir très tôt le groupe (puisqu’il y a de fortes chances que l’aventure d’Inquanok arrive vite dans la campagne, à vue de nez, si elle doit arriver).

 

Globalement, avec ce petit bémol, c’est assez intéressant – en fait, cela confirme une chose déjà sensible dans les chapitres de « voyage » : les rencontres intéressantes ne manquent pas, dans l'ensemble de la campagne, PNJ ou vilaines bébêtes dans une égale mesure.

 

Lhosk

 

Le chapitre consacré à Lhosk est de loin le plus long de l’ensemble du volume, et donc des quatre « destinations ». Il faut dire que c’est une ville commerçante, en tant que telle propice aux potins et aux échanges de toute sorte – avec des boutiques très bien achalandées, où faire de bonnes affaires, ou de très mauvaises, et où apprendre beaucoup de choses.

 

Là encore, les PJ pourront être amenés à intervenir dans la politique de la ville, dans une atmosphère de complots particulièrement sordides au cœur même de la puissante famille Tha ; mais, à la différence de ce qui peut se passer à Inquanok, on ne vient pas les chercher à cet effet : c’est à eux de décider s’ils interviennent ou pas. Cependant, certaines découvertes antérieures peuvent leur forcer un peu la main…

 

Mais un point crucial des aventures dans cette ville concerne la relation ambiguë qu’entretient le port de Lhosk avec les Hommes de Leng et leurs galères noires – une question en fait directement liée à l’intrigue politique au sein de la famille Tha. Du coup, si les PJ arrivent en ville à bord d’une galère noire volée, forcément, la suite des opérations en sera impactée, en bien ou en mal… Mais c’est surtout l’occasion, en dehors du seul trajet oppressant entre Sarkomand et Inquanok, de mettre en avant la traque impitoyable que les Hommes de Leng imposent aux PJ. Car les Hommes de Leng, du fait des bon soins de la branche corrompue de la famille Tha, ont largement infiltré la ville…

 

Ce qui débouche sur une idée très intéressante, plus ou moins en forme de dilemme. Fonction des choix des PJ, ceux-ci pourront être amenés à révéler à la populace de Lhosk cet horrible secret : les Hommes de Leng ne sont pas ce qu’ils prétendent ! En fait, ils ne sont même pas humains ! Le problème, c’est que cette révélation a de fortes chances de déboucher sur des émeutes très sanglantes… Se débarrasser de ses ennemis n’est jamais sans conséquences !

 

Ilek-Vad

 

L’atmosphère est bien différente à Ilek-Vad, la Cité du Crépuscule, issue des rêves de son créateur et roi, Randolph Carter, peut-être le plus grand des rêveurs de la Terre… Bien plus que Lhosk, et encore bien plus qu’Inquanok, Ilek-Vad est l’occasion, avant Ulthar, de plonger les PJ dans la féerie urbaine des Contrées du Rêve, qui est d’un autre registre que la féerie rurale qu’ils ont pu apprécier en voyageant à pied ; cette féerie urbaine peut aussi rappeler à leurs bons souvenirs les magnifiques récits de Lord Dunsany… Dans tous les cas, l’ambiance onirique et paisible de cet univers est très joliment rendue. Et, bien sûr, encore qu’il y ait un risque d’artificialité à soigneusement prendre en compte, une rencontre aussi hors-normes que celle de Randolph Carter peut déboucher sur quantité d’informations utiles aux PJ quant aux Contrées du Rêve, à leur histoire et à leur culture ; rares sont ceux qui maîtrisent aussi bien le sujet que le Roi du Crépuscule.

 

Mais ce scénario est aussi celui qui met le plus le « Mythe » en avant. Dennis Detwiller a choisi de broder sur la biographie de Carter postérieure à celle du « cycle » qui lui est associé chez Lovecraft, longtemps connu sous le titre de Démons et merveilles de par chez nous (en y adjoignant même « L’Indicible », allons bon). Et ce Randolph Carter-ci, sans le moins du monde s’en rendre compte, et ses sujets pas davantage, est en proie aux machinations de Nyarlathotep – car le Chaos Rampant est rancunier, et n’a certes pas apprécié d’être dupé par le rêveur dans ses aventures oniriques en quête de Kadath l’inconnue… Or c’est là un ennemi commun avec les PJ, qui devraient toujours un peu plus s’en rendre compte. Mais libérer Randolph Carter de cette insidieuse menace (qui est tout autant son addiction à une drogue appelée pazu – ce qui devrait parler aux PJ...) ne sera guère aisé. Bien sûr, il ne s’agit certainement pas de se battre avec L’Homme Noir… Mais plus probablement d’accompagner le Roi Du Crépuscule dans un redoutable voyage onirique orchestré par le Grand Ancien – et de lui fournir l’opportunité de se battre, lui. Bien sûr, ce n’est pas sans péril : c’est, après le Monde Souterrain, à nouveau un moment de la campagne où les stup… les mauvaises décisions des PJ peuvent très vite s’avérer irrémédiablement fatales. Prudence, donc…

 

Mais, à condition de faire attention à ce caractère mortifère, et à pondérer les informations reçues de Carter afin qu’elles ne tournent pas à l’encyclopédisme lassant d’exhaustivité, ce scénario s’avère assez intéressant, et doté d’une très belle ambiance – reproduisant vraiment l’atmosphère si particulière des récits « dunsaniens » de Lovecraft ; ce qui, on ne le répètera jamais assez, n’a décidément rien d’évident.

 

Sarnath

 

Le cas de Sarnath est sans doute un peu à part : cette ville dont il ne reste plus que des ruines depuis fort longtemps ne sera probablement accessible qu’à des PJ choisissant de voyager par le Monde Souterrain, en principe.

 

Mais le propos est bien de confronter les PJ à un nouveau dilemme, directement hérité de la nouvelle de Lovecraft « La Malédiction de Sarnath » ; plus exactement, l’idée est que la malédiction de Bokrug et des Êtres d’Ib continue de peser sur les descendants des habitants de Sarnath, et au premier chef ceux du grand-prêtre de l’époque de la destruction d’Ib. La ville d’Ilarnek, non loin, où se sont réfugiés les rares descendants de Sarnath, a donc instauré une pratique barbare de sacrifice humain annuel, censé en outre leur assurer la prospérité. Et le sacrifié, quand les PJ arrivent sur place, juste à temps pour le sauver sans vraiment savoir ce qu'ils font, est un très sale type… Il s’agit donc de voir si les PJ vont interférer avec cette pratique, et si oui comment.

 

Mais j’avoue n’avoir pas été totalement convaincu par ce scénario, où les options des joueurs sont finalement bien plus limitées qu’elles en donnent tout d'abord l’impression. Il y a quelques scènes d’horreur sympathiques par-ci par-là, impliquant le cas échéant Bokrug lui-même, mais ça reste à mon sens « l’étape » la plus faible de la campagne.

ET D’ULTHAR...

 

Les trois chapitres de voyage et les quatre étapes présentés jusqu’ici avaient donc, d’une certaine manière, un caractère « optionnel ». Mais la fin de la campagne est destinée à rassembler les ficelles d’une manière qu’on ne qualifiera pas pour autant de dirigiste, car les PJ disposent de plusieurs options pour envisager leur retour dans le Monde de l’Éveil ; cependant, il leur faudra pour ce faire emprunter forcément le portail situé dans le Bois Enchanté, ce qui impliquera très probablement de passer d’abord par la ville d’Ulthar toute proche.

 

Comme Ilek-Vad un peu plus haut, Ulthar est l’occasion de plonger dans la féerie urbaine typique des récits les plus « dunsaniens » de Lovecraft – et, comme Ilek-Vad, Ulthar est un endroit paisible, plus propice à l’émerveillement qu’à la terreur. Bien sûr, les chats sont omniprésents (et il est possible que les joueurs, à Ilek-Vad, se soient lié d’amitié avec un félin paria, ce qui pourrait joliment pimenter le séjour), mais les PJ auront aussi l’occasion de croiser quelques personnages charismatiques autant que sympathiques, dont le bourgmestre et le mystérieux « Gardien des Rêves ».

 

L’aventure se charge à nouveau d’inquiétude et de danger au sortir de la ville, ou plus exactement quand les PJ gagnent le Bois Enchanté où se trouve le portail qui leur permettra de rentrer chez eux. Mais ils ne pourront s’y rendre la fleur au fusil, car pénétrer le bois est censément impossible (les rêveurs sont nombreux à en provenir, et fournissent une partie de son cachet à la région, à errer de par les Contrées un sourire béat sur les lèvres, mais le voyage en sens inverse est complètement différent), idée dont je ne sais trop que penser.

 

Surtout, les PJ auront à composer avec les manœuvres des fourbes zoogs, bien plus redoutables qu’ils n’en ont l’air. Il y a ici une idée que je trouve très intéressante, consistant à orchestrer pour certains PJ tombés dans un piège des petites créatures un « faux retour » à New York, pas totalement faux cependant… car pouvant d’une certaine manière avoir des conséquences bien réelles lors de leur « vrai retour » ultérieur ! Gérer ce phénomène n’est sans doute pas très évident, et procurera quelques suées au Gardien, mais le résultat me paraît devoir être tout à fait pertinent et ludique.

 

À NEW YORK

 

Et les PJ parviennent enfin à rentrer chez eux ! Mais dans d'autres corps que les leurs, une fois de plus… Ce qui ne manquera pas de les perturber à nouveau, voire bien plus que cela. D’autant qu’ils se « réveillent » dans un asile, ayant intégré la dépouille de patients catatoniques, et sortir de là, puis se rendre à New York même (ils sont dans l’État, pas dans la ville), ne s’annonce guère aisé.

 

Mais cette ultime phase de la campagne, passé cette bonne idée de départ, ne me paraît pas très satisfaisante. En fait, elle me semble illustrer une difficulté récurrente : comment finir véritablement une campagne ? Cela n’a rien d’évident de manière générale – et je ne vous parle même pas de mes soucis dans les scénarios que j’improvise, arf… Finalement, ici, retrouver M. Lao et se venger ne procure aucune satisfaction. La frustration est sans doute une émotion à ne pas mépriser en pareil cas, mais je ne suis pas bien certain que cela fonctionne vraiment ici ; peut-être… Quant au fait d’honorer le « pacte » éventuellement passé avec la goule Madaeker, il induit une scène certes joliment cracra, mais qui manque de panache pour une conclusion, et me paraît plutôt fonctionner à la manière d’un « stinger », disons. C'est bien sûr à débattre.

 

Reste cependant cette suggestion, voulant que Le Sens de l’Escamoteur puisse d’une certaine manière constituer un prologue à la grosse campagne des Masques de Nyarlathotep ; terrain que je ne me sens pas d’explorer plus avant, d’autant que je suis supposé bientôt jouer ladite mythique campagne (pas maîtriser, hein : jouer), et j’ai hâte !

 

HEUREUX QUI COMME ULYSSE

 

Le bilan en fin de lecture est très correct. Si l’on veut bien ne pas trop s’attarder sur quelques faiblesses çà et là (car il y en a : pour résumer, une présentation un peu confuse au départ, le système des encoches plus ou moins pertinent, le caractère parfois trop mortifère de certaines séquences – surtout quand une seule mauvaise décision s’avère vite irrémédiablement fatale –, un scénario à Sarnath un peu terne, une fin qui présente le risque de ne pas se montrer à la hauteur de ce qui précède), l’aventure proposée est assez séduisante, elle ne manque pas de bonnes idées et de rencontres colorées, et en cela elle parvient étonnamment bien à conjuguer la terreur et l’émerveillement, comme dans les récits de Lovecraft situés dans les Contrées du Rêve.

 

J’apprécie aussi la souplesse de la campagne, avec ses différents modes de voyage et ses différentes étapes, toutes riches de possibilités, et pour le coup intelligemment agencées et présentées.

 

Clairement, maîtriser cette campagne, je n’en ferais pas une priorité, mais l’exercice de la campagne située peu ou prou intégralement dans les Contrées du Rêve s’annonçait très périlleux, et le résultat est probablement meilleur que ce que je pensais – car inventif et usant au mieux de la singularité de ce contexte qu’il serait bien trop navrant de réduire à un énième univers d’heroic fantasy comme les autres.

 

Pas indispensable, non, mais intéressant.

 

Je continuerai d’explorer l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve prochainement – probablement avec le recueil de scénarios français et inédits Murmures par-delà les songes. Stay fhtagn !

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Kalpa Impérial, d'Angélica Gorodischer

Publié le par Nébal

Kalpa Impérial, d'Angélica Gorodischer

GORODISCHER (Angélica), Kalpa Impérial, [Kalpa Imperial], traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, [s.l.], La Volte, [1983-1984, 2001] 2017, 245 p.

 

D’AUTRES LANGUES

 

En France, il n’est le plus souvent guère aisé d’avoir accès aux œuvres de littérature de l’imaginaire composées dans d’autres langues que le français ou l’anglais. Ça n’est pas totalement inenvisageable, je ne le prétends certainement pas, et l’on peut bien relever, çà et là, telle ou telle traduction, mettons, de l’allemand, de l’espagnol, de l’italien, du russe, ou, en dehors de l’Europe, disons à tout hasard du japonais... À vrai dire, on peut relever à l’occasion des origines plus inattendues – à ceci près, bien sûr, qu’il s’agit d’exceptions qui confirment la règle, ce que l’on souligne inévitablement ; mais, certes, il y a somme toute peu de temps, j’ai pu lire du fantastique arabe (irakien, plus précisément), de la fantasy estonienne, de l’horreur suédoise ou même, attention, de l’anticipation groenlandaise. Et, si je ne l’ai pas (encore ?) lu, on peut relever qu’un prix Hugo chinois, ce n’est quand même pas tous les jours, et que cela pourrait indiquer une évolution bienvenue, à l’échelle mondiale sinon encore française... Oui. Mais c’est tout de même assez limité dans l’ensemble, pour l’heure – outre qu’il faut éventuellement y accoler une certaine ambiguïté tenant à la qualification de genre : ces auteurs ne sont pas forcément publiés dans des collections dédiées à la science-fiction ou à la fantasy, et ce quand bien même leurs œuvres, prises « objectivement », pourraient parfaitement en relever.

 

Le cas de l’Argentine est peut-être singulier à cet égard. Au sein des littératures hispanophones, ce pays n’est sans doute pas le plus mal loti, loin de là, et plusieurs grands auteurs qui en sont originaires ont été abondamment traduits en français – parmi eux, un certain nombre se frottant régulièrement à l’imaginaire, mais le plus souvent guère associés à la science-fiction ou à la fantasy ou même au fantastique, et plutôt fédérés sous la bannière du « réalisme magique », le cas échéant : ainsi Jorge Luis Borges bien sûr (que j’ai évoqué sur ce blog à propos de L’Aleph et du Livre de sable), Adolfo Bioy Casares (dont j’avais chroniqué L’Invention de Morel ; compère de Borges, Bioy Casares avait parfois écrit à quatre mains avec ce dernier, comme dans Six Problèmes pour don Isidro Parodi), ou encore Julio Cortázar (que, honte sur moi, je n’ai encore jamais lu…). Des auteurs prestigieux, et bien diffusés en France.

 

Tous n’ont pas cette chance, et c’est sans doute regrettable – car la littérature argentine recèle probablement bien des merveilles inaccessibles à qui n’est pas hispanophone (comme votre serviteur). En témoigne donc Angélica Gorodischer, née en 1928, une auteure peut-être un peu plus connotée genre que les précités, néanmoins reconnue dans son pays (l’argumentaire de l’éditeur dit qu’elle est là-bas « aussi importante que Borges », mais je ne sais pas ce qu’il faut en penser...), et même au-delà (elle a obtenu plusieurs récompenses internationales, dont le World Fantasy Award en 2011 pour l’ensemble de son œuvre), mais qui, pour l’heure, était totalement inconnue en France, où seule une de ses nouvelles avait été traduite...

 

Sans doute fallait-il une « ambassade » pour faire connaître ses écrits en dehors de la seule Argentine, et, par chance, même si c’était bien tardivement, à l'âge de 75 ans, Angélica Gorodischer a bénéficié de l’attention de la meilleure des plénipotentiaires – ni plus ni moins qu’Ursula K. Le Guin (de la même génération, elle est née en 1929), l’immense auteure de science-fiction et de fantasy, La Meilleure, qui, je n’en avais pas idée, a aussi été traductrice. En 2003 paraît donc en langue anglaise, et sous ce patronage prestigieux, un étrange volume de fantasy (?), formellement une sorte de fix-up comprenant onze nouvelles, et titré Kalpa Imperial: The Greatest Empire That Never Was, reprenant deux brefs recueils en langue espagnole publiés une vingtaine d’années plus tôt, Kalpa Imperial, libro I : La Casa del poder, et Kalpa Imperial, libro II : El Imperio más vasto (qui avaient déjà été rassemblés en un unique volume en Argentine en 2001). Cette traduction a sans doute largement contribué à faire connaître Angélica Gorodischer au-delà des frontières de son pays natal – et pour le mieux, car il s’agit d’une œuvre parfaitement brillante, et qui le mérite assurément.

 

Il n’en a pas moins fallu encore quatorze années d’attente pour qu’Angélica Gorodischer connaisse sa première publication française en volume à son nom, avec ledit recueil, traduit de l’espagnol par Mathias de Breyne (déjà responsable de la seule précédente traduction française de l’auteure, une nouvelle donc dans une anthologie bilingue), aux éditions de La Volte – qui méritent plus que jamais des applaudissements pour cette parution, eh bien... plus que bienvenue : nécessaire.

 

DES RÉFÉRENCES ?

 

On est souvent tenté, au contact d’œuvres relativement méconnues, de jouer le jeu du name-dropping, afin de donner une idée au lecteur de ce qui l’attend, sur un mode superlatif qui n’est toutefois pas sans inconvénients car bien trop souvent réducteur, au risque même de diminuer la singularité de l’auteur que l’on pense honorer en lui accolant tant de noms prestigieux et intimidants.

 

L’éditeur, certes, ne s’en est pas privé, qui cite pêle-mêle, outre bien sûr des auteurs argentins au premier chef (incluant surtout Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares), d’autres références peut-être plus surprenantes : Mervyn Peake, Italo Calvino, et Doris Lessing. Le cas de cette dernière est sans doute à part : l’idée, au-delà d’une éventuelle parenté des œuvres, est probablement de mettre en avant une « grande dame de l’imaginaire », et, à ce compte-là, citer un prix Nobel peut paraître faire sens – surtout dans la mesure où La Volte a publié il y a peu Shikasta ? N’ayant pas encore lu ce dernier livre (mais je compte bien le faire, il serait assurément temps), je ne peux pas juger de la pertinence de cette association. Mervyn Peake, bien sûr pour sa « trilogie de Gormenghast » ? Je suis assez perplexe – guère convaincu, disons-le (à un détail près). Borges et Bioy Casares, cela paraît par contre couler de source, au-delà de la seule origine géographique ; si je ne connais pas assez le second pour me prononcer franchement, ce que j’ai lu du premier, par contre, soutient assez bien l’idée d’une parenté : les nouvelles d’Angélica Gorodischer, avec leur chatoiement, leur attention au style, leur magie narrative et leur subtile étrangeté, pourraient éventuellement côtoyer les Fictions, etc.

 

La référence à Italo Calvino est cependant peut-être la plus pertinente – même si je suppose qu’il faudrait ici mettre en avant Les Villes invisibles (j’y reviendrai), que je n’ai toujours pas lu, re-honte sur moi… En tout cas, c’est une mention que l’auteure paraît d’une certaine manière revendiquer, elle qui, dans ses remerciements en tête d’ouvrage, cite l’auteur du Baron perché, etc., aux côtés de deux autres, Hans Christian Andersen et J.R.R. Tolkien, « car sans leurs mots galvanisants ce livre n’aurait pas vu le jour ». L’art du conte déployé dans Kalpa Impérial suffit peut-être à justifier la référence à Andersen, que je connais mal, voire pas du tout, mais je trouve particulièrement intéressant qu’elle cite Tolkien – car sa fantasy semble pourtant emprunter des voies plus que divergentes par rapport au « Légendaire » tolkiénien. Le philologue oxonien a constitué de manière encyclopédique un univers cohérent couvrant plusieurs ouvrages de taille, riches de références et renvois internes, au fil d’une architecture narrative d’une complexité et d’une précision inouïes, presque maniaques. Mais pas l’auteure argentine, même en affichant au moins la façade d’un univers cohérent parcourant le recueil Kalpa Impérial (mais absent du reste de ses œuvres, je suppose) : ce sont l’ambiance, le vernis, plus que le détail du fond, qui justifient l’association des nouvelles du recueil – la manière de faire, le style, avec notamment cette mise en avant d’un « narrateur » qui se dit lui-même « conteur de contes », et joue de l’oralité propre à son art de la manipulation. L’Empire est là, mais il est si vaste, dans le temps comme dans l’espace, que, d’un récit à l’autre, les mêmes noms (de personnes, de lieux, etc.) n’ont aucune raison de revenir (il y a au moins une exception, sauf erreur : la Grande Impératrice figurant dans « Portrait de l’Impératrice » est mentionnée, mais juste en passant, dans « La Vieille Route de l’encens » ; mais je crois que c’est tout – je peux certes me tromper), et la continuité a quelque chose de douteux. L’idée de l’Empire, davantage que son caractère concret, et l’art du conte, unissent donc les textes, mais la précision encyclopédique n’est certainement pas de mise.

 

On pourrait, éventuellement, mentionner d’autres auteurs encore – dont, en fait, Ursula K. Le Guin, bien sûr ; je suppose qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que la créatrice de l’Ekumen et de Terremer ait été séduite par la fantasy chatoyante autant que subtile d’Angélica Gorodischer ; ce même si la parenté entre les deux auteures n’a rien de frontal ; peut-être, en fait, faudrait-il d’ailleurs chercher plutôt du côté de l’Orsinie ? Et ce même si les Chroniques orsiniennes demeurent à ce jour le seul livre d’Ursula K. Le Guin à ne pas du tout m’avoir parlé, pour je ne sais quelle mystérieuse raison…

 

Et d’autres noms encore, à titre plus personnel ? Oui – cette plume baroque et ce sens du conte, avec un certain humour parfois, peuvent rapprocher Kalpa Impérial de certains récits de Lord Dunsany, je crois. Et je crois aussi, à l’instar du citoyen Charybde 2, que l’on pourrait très légitimement, côté français, rapprocher Kalpa Impérial de certaines des œuvres des rares mais brillants Yves et Ada Rémy, Les Soldats de la mer, avec cette Fédération qui grandit sans cesse, à la fois conformément à l’histoire et en la défiant, mais aussi Le Prophète et le vizir – car ce petit ouvrage joue bien sûr lui aussi de l’art du conte, avec une atmosphère empruntée aux Mille et Une Nuits que l’on peut retrouver dans Kalpa Impérial.

L’EMPIRE LE PLUS VASTE QUI AIT JAMAIS EXISTÉ

 

L’Empire le plus vaste qui ait jamais existé… C’est ainsi que le conteur le désigne à chaque fois, ou en usant d’une périphrase du même ordre. C’est en fait son caractère déterminant – avec son ancienneté immémoriale.

 

En fait, l’Empire existe avant tout en tant qu’idée – à supposer qu’il existe, c’est ce qui est à la fois problématique et intéressant avec les idées. Dès lors, ses frontières, temporelles et spatiales, sont nécessairement floues. L’Empire n’est pas, disons donc, la Terre du Milieu de Tolkien, avec ses nombreux chroniqueurs jugés implicitement fiables et ses cartes soigneusement annotées dans un perpétuel souci d’exactitude ; car le récit est ici laissé à des conteurs qui, de leur propre aveu d'une certaine manière, ne sont pas à un mensonge près.

 

L’origine de l’Empire, dès lors, est particulièrement floue – et cela a un impact non négligeable sur l’ambiance qui lui est associée… et éventuellement, pour qui tient aux étiquettes, sur sa caractérisation dans le registre de la fantasy ou de la science-fiction. Sa technologie a priori plutôt archaïque, même avec des variantes au fil des récits (qui semblent couvrir des millénaires, et passer d’une époque à l’autre sans plus d’explications), fait semble-t-il plutôt pencher la balance du côté de la fantasy, mais, à vrai dire, la magie ou le surnaturel ne sont guère de la partie, et, à bien des égards, il pourrait bien davantage relever d’un imaginaire rationaliste, caractéristique de la science-fiction.

 

D’ailleurs, s’agit-il d’un monde secondaire, ou de notre monde ? La question se pose, pour qui tient à se la poser, dès la première nouvelle du recueil, « Portrait de l’Empereur », dont le contenu pourrait être d’une certaine manière « post-apocalyptique », au sens où nous y errons dans les ruines d’une société qui fût brillante, et dont pourrait surgir une nouvelle civilisation. À cet égard, l’Empire pourrait évoquer la Terre mourante de Jack Vance, ou le continent de Zothique chez Clark Ashton Smith – mais sans magie, donc.

 

La question du lien avec notre monde est sans doute d’une pertinence variable – mais il peut être utile de mentionner ici qu’à l’autre bout du recueil, la dernière nouvelle (qui n’est peut-être pas le dernier conte, car c’est le seul récit du recueil à ne pas être introduit par la formule rituelle « le narrateur dit », etc., désignant le « conteur de contes »), la dernière nouvelle donc, « La Vieille Route de l’encens », introduit quant à elle l’idée de ce lien avec un caractère bien plus explicite : le vieux guide y joue en définitive le rôle du conteur, au travers d’une « reprise », en forme de mythe des origines, de l’Iliade et de l’Odyssée… avec pour héros des noms propres clairement dérivés de notre histoire – et pour l’essentiel des stars d’Hollywood ! À vrai dire, c’est une dimension du récit qui m’a un peu décontenancé, et qui me fait le priser beaucoup moins que la plupart de ceux qui précèdent – mais je suppose que ça se discute, et, en tout cas, qu’il y a quelque chose à creuser, ici.

 

D’autant que cette nouvelle a une autre ambiguïté : elle oppose des individus ne pouvant croire qu’il y ait eu un temps où l’Empire n’existait pas, et rejetant l'hypothèse comme une baliverne, et d’autres qui son prêts à l’envisager… si cela permet une bonne histoire. Or l’idée même de l’Empire est tout à fait problématique au prisme de cette éternité supposée – car cela peut donc être d’éternité que nous parlons, ou peu s’en faut : le recueil ne s’en fait bien sûr jamais écho directement, mais le « Kalpa » figurant dans son titre est en fait une conception propre à notre monde ; c’est une notion issue de l’hindouisme, une unité de temps correspondant à une journée de vie du dieu Brahma… soit 4,32 milliards d’années ! L’Empire aurait donc duré aussi longtemps ? Cela paraît très improbable – mais surtout dans la mesure où nos conceptions historiques et même préhistoriques prohibent l’acceptation d’une telle durée dans le règne humain.

 

De toute façon, l’idée d’un Empire, qui semble si incontestable aux personnages figurant dans ces contes (dit-on...), est probablement sujette à caution pour le lecteur (et à cet égard pour le ou les conteurs, dont l’art est donc aussi celui du mensonge et de la manipulation). En effet, ce que tous ces récits semblent nous dire, c’est que la continuité de l’Empire est illusoire : tous ces contes ou presque nous parlent de crises, et de brutaux changements dynastiques ; peut-être y a-t-il ici quelque chose (outre la référence argentine, bien sûr, mais j'y reviendrai plus tard) de l’histoire de la Chine, disons, où le Mandat Céleste a toléré bien des ruptures chaotiques tout en maintenant l’esprit de l’unité de l'empire, mais on est ici d’autant plus porté à trouver suspecte cette continuité posée en axiome que les conteurs eux-mêmes semblent, mais avec discrétion (pour ne pas tomber sous le coup de l’accusation de subversion ?), témoigner explicitement de ce que cette histoire n’est qu’un rêve, et peut-être pire (ou mieux ?) : une contrefaçon. Sinon pourquoi parler de cette dynastie des « Trois Cents Rois »… qui n’a en fait connu que douze monarques ? À moins bien sûr que la manipulation soit le fait, non de l’histoire, mais du conteur narquois, assis en face de vous, et que vous payez pour qu’il vous raconte de belles faussetés...

 

Mais le récit, de manière générale, justifie bien des entorses à la vérité. Alors admettons : l’Empire est le plus vaste qui ait jamais existé, et il a toujours existé. Mobile, cependant – peut-être, ou plus qu’on ne le croirait ; car les seules choses qui semblent vraies du début à la fin sont donc l’idée même de l’Empire, sinon son existence concrète, et l’immémoriale certitude de ce que le Sud est rebelle, car « "Tel est le Sud" » (titre de l’avant-dernier conte, mais l’agitation dans le Sud est évoquée dans la plupart des nouvelles d’une manière ou d’une autre) ; en fait, le Sud est peut-être bien le meilleur critère permettant de définir l’Empire – mais par défaut : en étant, il constitue par opposition l’Empire qu’il n’est pas, dans une optique presque manichéenne où le tiers semble exclu.

 

L’ART DU CONTEUR DE CONTES

 

Reste que le conteur joue un rôle essentiel – qui va probablement au-delà de celui de narrateur, même si chaque nouvelle, à l’exception de la dernière, s’ouvre justement sur la formule programmatique : « Le narrateur dit », ou quelque chose du même ordre. J’ai déjà relevé en quoi la dernière nouvelle, « La Vieille Route de l’encens », avait quelque chose de déconcertant, et cela va sans doute bien au-delà, mais l’absence du référent (que nous savons non fiable) du conteur y participe pour une bonne part.

 

En effet, c’est comme si la mise en scène du conteur relevait d’une forme de connivence avec le lecteur – ou plutôt l’auditeur, en fait, car c’est bien dans la tradition orale du conte que s’inscrivent ces divers récits. L’oralité s’exprime de bien des manières, toutes plus savoureuses les unes que les autres, incluant l’interpellation récurrente des auditeurs, ou d’autres effets de manche narratifs, certains peut-être innocents, comme les nombreuses digressions que s’autorise le conteur, mais qui n’ont parfois que l’apparence de la gratuité, d’autres peut-être bien moins, au travers du tissage soigneusement préparé d’ellipses ou au contraire d’allusions qui sous-tendent le récit, et l’orientent l’air de rien dans telle ou telle direction. Sans même parler, bien sûr, des « histoires dans l’histoire »… Sauf qu’il faut en parler, car cette conception de la narration sur le modèle des poupées russes est souvent à son tour le moyen d’exprimer de manière détournée « ce qui compte vraiment » dans l’apologie ou la critique de tel ou tel souverain depuis longtemps oublié, et qui n’a peut-être jamais existé. Autre effet analogue, d’ailleurs : la multiplicité des points de vue, même si ces diverses focalisations, en définitive, sont de toute façon manipulées par le conteur, au premier degré de la communication (voyez par exemple « Les Deux Mains »).

 

D’ailleurs, la mise en scène du conteur peut à son tour constituer un de ces effets de manche – et le conteur peut être amené à nous narrer sa propre histoire, qu’il insinue non sans malice dans la grande histoire. En témoigne surtout la nouvelle « Portrait de l’Impératrice », où la sagesse de la Grande Impératrice consiste à écouter les contes – et précisément ceux du conteur qui s’adresse à nous, là, maintenant, celui-là même et personne d’autre

 

Mais que savons-nous autrement de ce conteur ? Rien. Et nous ne savons pas, notamment, si c’est le même conteur qui nous divertit au fil des dix premières nouvelles (la onzième étant donc peut-être à part), ou plusieurs représentants de cette estimable profession.

 

Peut-être ne savons-nous qu’une chose : le conteur, ou les conteurs, ne sont là que pour nous divertir, et éventuellement nous édifier. Noble mission qui peut très bien s’accompagner d’entorses à la réalité – ou, dit autrement, noble mission qui suscite une véracité d’un autre ordre, et forcément supérieure, car artistique (non, rassurez-vous, je ne suis pas Kellyanne Conway).

 

Réjouissons-nous : sous la plume chatoyante d’Angélica Gorodischer, nous lisons, ou plutôt nous écoutons, des conteurs plus qu’habiles et dont l’art savamment mûri et entretenu produit un effet délicieux. L’oralité des récits passe aussi par un style foisonnant et baroque, qui a quelque chose, sinon de la poésie (mais pourquoi pas ?), du moins de la scansion. Et en cela, les contes de Kalpa Impérial s’inscrivent dans une tradition éventuellement mythologique, et qui a la beauté outrancière des sagas et autres poèmes épiques – même quand le contenu s’avère, à y regarder de plus près, bien plus prosaïque : les registres alternent, et le sentiment d'unité demeure. Mais l’art du conteur, ou de l’aède, ou du scalde, c’est aussi d’embellir – pour séduire… et peut-être convaincre ? Il use avec habileté de ses « armes » à ces fins, et le résultat est admirable, ô combien convainquant.

DES HOMMES ET DES FEMMES...

 

L’histoire de l’Empire, c’est souvent celle des empereurs, et les contes de Kalpa Impérial évoquent bien des dynasties, longues parfois, fort brèves d’autres fois, et qui, comme de juste, alternent les bons gouvernants et les mauvais (fifty-fifty). C’est un aspect qui m’a saisi à la lecture, et qui ne coule pas forcément de source – notamment parce que le recueil a une dimension politique (et critique) marquée, sur laquelle je reviendrai bientôt. En fait, on pourrait se contenter d’y voir du fatalisme, mais je tends à croire que cela va au-delà – comme s’il y avait, derrière les figures plus ou moins enthousiasmantes ou répugnantes des gouvernants, un certain respect pour la chose politique ? Non sans humour, certes – éventuellement jaune, sinon noir, et l’ironie est souvent de mise, dans les mots du conteur ou de l'auteure, mais je tends à croire que ce n’est pas systématiquement le cas. Je suis certes peut-être un peu trop premier degré...

 

Il y a donc, ai-je l'impression, mais peut-être parce que je me suis laissé piéger, de bons empereurs, et d’autres qui sont mauvais – et la différence entre les deux ne renvoie finalement pas à un sketch des Inconnus. En fait, les bons empereurs, c’est-à-dire les empereurs sages et brillants (à vrai dire, il y a aussi nombre d'idiots dans le tas, j'y reviendrai), même s’ils sont parfois sévères, même s’ils sont débauchés (et alors ? Ça n’est d’aucune importance), etc., ont généralement ces points communs : une grande curiosité (associée à la conscience de leurs lacunes), et une certaine proximité avec le peuple. Plusieurs nouvelles en témoignent, mais surtout « Portrait de l’Impératrice », dans laquelle ladite Impératrice est issue des classes populaires, idée qui revient à plusieurs reprises ; mais, dans bien d’autres contes, nous retrouvons ce motif du monarque apprenant auprès de ses sujets, de bien des manières, cela dit – comme dans « La Fin d’une dynastie, ou l’Histoire naturelle des furets », où le peuple, incarné certes en deux figures d’exception, presque divines, permet à un jeune empereur de se libérer du protocole instauré par sa mère et qui l’étouffe, ou même dans « La Vieille Route de l’encens », d’une certaine manière. Apprendre auprès du peuple, ce n’est cependant pas apprendre auprès de n’importe qui, mais des sages qui s’y trouvent : un bien étrange médecin dans « L’Étang », ou, bien sûr, le conteur lui-même, dans « Portrait de l’Impératrice »...

 

Et les mauvais empereurs ? Ils sont donc tout aussi nombreux – c’est statistique, d’une certaine manière. Les méchants, les incompétents, les injustes, les idiots surtout (cela revient très souvent, mais l’auteure, ou le conteur, semble dire que l’idiotie peut aussi caractériser de « bons » empereurs, qui sont en fait « bons » par défaut car trop bêtes pour être vraiment nuisibles)… Ils sont légion. Leurs règnes sont plus ou moins longs, plus ou moins cruels, plus ou moins dommageables à terme. Ils passent, en définitive – tout passe. Certes, ce n’est guère une consolation pour qui en souffre sur le moment…

 

Mais les humbles et les victimes peuvent jouer un rôle dans ces affaires, de manière plus ou moins inattendue. Car, de manière générale, et l’art du conte y est particulièrement propice, c’est même d’une certaine manière la raison d’être des nombreuses interpellations de l’auditoire, de manière générale donc les récits alternent sans cesse entre les « grands » et les « petits », au point de faire mentir le présupposé avancé plus haut voulant que l’histoire de l’Empire serait l’histoire des empereurs (les contes « Siège, bataille et victoire de Selimmagud » et « Premières Armes » s’éloignent même de la cour impériale de manière générale). Cette alternance perpétuelle n’est pas pour rien dans les bouleversements dynastiques, si la bêtise et la méchanceté des empereurs ont éventuellement un rôle de déclencheurs. À cet égard, rien d’étonnant à ce que le thème de la vengeance soit récurrent (par exemple dans « L’Étang » et « Premières armes », de manière affichée, mais c’est aussi vrai de bien d’autres contes, incluant « La Fin d’une dynastie, ou l’Histoire naturelle des furets », « Siège, bataille et victoire de Selimmagud », « Et les rues vides » ou « "Tel est le sud" »).

 

Au-delà, le thème de l’individu insignifiant appelé à une grande destinée est typique des contes, de manière générale, et Kalpa Impérial ne déroge pas à cette règle ; ce, qu’elle en use sur un mode presque burlesque (dans « Siège, bataille et victoire de Selimmagud »), ou, en partant pourtant de cette base, sur un mode en définitive épique (« "Tel est le sud" »). Parfois, ces personnages bouleversent le monde de par leurs choix – mais déterminer le caractère libre de ce choix n’est pas toujours évident, et l’art du conte, à la manière du narrativium à la Pratchett, semple plutôt appuyer l’idée de fatalité.

 

Un dernier point à évoquer, peut-être : nous parlons donc ici d’empereurs, mais aussi d’impératrices – et pas au sens d’épouses ; de même, quand les contes quittent la cour impériale pour des intrigues au niveau de la rue, les femmes ont une présence essentielle, et éventuellement toute politique. Le sexe des personnages ne les détermine pas – du moins au sens où des femmes peuvent lutter et parfois vaincre l’étouffant carcan patriarcal dont est, au mieux épisodiquement, affecté l’Empire. Certes, il est quelques femmes dans ces récits qui semblent avoir presque pour fonction de souffrir aux mains des hommes (la concubine dans « Et les rues vides », surtout – mais justement : nous ne la voyons pas vraiment, elle suscite l’histoire sans en être véritablement), mais la résignation et la soumission ne sont le plus souvent guère de la partie – en témoigne par exemple l’ardente jeune femme de « L’Étang ». Mais deux nouvelles subliment encore cette dimension au niveau supérieur de la haute politique, qui sont « Portrait de l’Impératrice » (ladite Grande Impératrice semble le type idéal du bon monarque dans l’ensemble du recueil), et « La Vieille Route de l’encens », où le souvenir de la Grande Impératrice, justement, vient mettre à mal les préjugés politiques machistes dans lesquels se complaisent des marchands bourgeoisement bornés. Je crois que la parenté avec Ursula K. Le Guin est ici particulièrement marquée, qui consiste à mettre en avant des personnages féminins complexes et solides par eux-mêmes avec le plus grand naturel – qui est la meilleure des démonstrations. Je note qu’en 1996, Angélica Gorodischer a reçu le Prix Dignité de l’Assemblée Permanente pour les Droits de l’Homme, pour son action en faveur des droits des femmes – le reste de son œuvre en témoigne peut-être davantage, mais je crois tout de même qu’il y a de cela dans Kalpa Impérial.

 

ET DES VILLES

 

Kalpa Impérial traite donc d’hommes et de femmes, comme de juste… mais pas uniquement. Car il est d’autres personnages qui sont au moins aussi importants, et peut-être davantage : les villes.

 

L’imaginaire de Kalpa Impérial est en effet essentiellement urbain. D’une ville à l’autre, certes, au long des routes empruntées par les caravanes (explicitement dans « La Vieille Route de l’encens »), nous parcourons déserts étouffants et forêts oppressantes, nous nous heurtons le cas échéant aux frontières infranchissables des montagnes ou de l’océan, mais la sauvagerie, à proprement parler, est surtout l’apanage du Sud (ce qu’illustre bien sûr avant tout « "Tel est le sud" ») ; par opposition, l’Empire est donc souvent caractérisé par sa dimension urbaine.

 

Et certaines de ces villes constituent donc des personnages à part entière. Deux nouvelles, tout particulièrement, en témoignent, qui jouent de la carte de l’histoire au long cours où les villes survivent aux hommes... et à vrai dire tout autant aux dynasties : j’avais déjà évoqué « Et les rues vides », mais l’exemple le plus saisissant est certainement « Au sujet des villes qui poussent à la diable », chronique complexe, bigarrée et grandiose, pas dénuée d’humour cependant, ou du moins d’ironie, et qui constitue probablement ma nouvelle préférée de l'ensemble du recueil. On peut être d’un avis différent, certes, ainsi le camarade Erwann Perchoc sur le Blog du Bélial’, pour qui c’est justement la moins bonne nouvelle du recueil – mais je le rejoins sur un point : côté anglo-saxon, cet imaginaire urbain n’est pas sans évoquer un China Miéville (outre le Calvino des Villes invisibles, je suppose, et, ajouterais-je, les villes merveilleuses de Lord Dunsany).

 

En dehors de ces cas-limites, la ville a presque toujours son importance, cruciale – et constitue une part essentielle de l’imagerie des contes, ne serait-ce, d’ailleurs, que dans la figuration des places ou des tavernes où s’installe le conteur pour régaler son auditoire de ses billevesées. La ville, dans ses ruines, est source de connaissance et de pouvoir dans « Portrait de l’Empereur », et « L’Étang » a une adresse dans les quartiers populaires. Les commerçants, dans « Portrait de l’Impératrice » et « Premières armes », expriment bien sûr, en contraste marqué avec le chatoiement impérial, une dimension bourgeoise au moins aussi essentielle à l’idée de l’Empire.

 

Parfois, d’ailleurs, au sein de la ville en tant que personnage, tel ou tel bâtiment devient à son tour un personnage ; je suppose que c’est ici que l’on pourrait éventuellement faire le lien avec le « Gormenghast » de Mervyn Peake ? Avec cependant cette insistance urbaine qui l’emporte.

 

Et les exceptions sont significatives, et reléguées en fin de volume : d’abord « "Tel est le sud" », justement parce que tel est le Sud, et « La Vieille Route de l’encens », qui emprunte le désert, et s’arrête en définitive aux portes de la ville, la destination de la caravane, car celle-ci choisit de patienter encore un peu – au prétexte que le désert suscite d’autres contes… Décidément, cette nouvelle est à part.

 

LE SPECTRE DE LA POLICE POLITIQUE

 

Reste un aspect non négligeable à envisager : la dimension politique de Kalpa Impérial.

 

Au cours du XXe siècle, l’Argentine a connu une histoire politique tumultueuse, voyant se succéder divers régimes souvent autoritaires – et le mot est bien trop faible concernant la dictature militaire de 1976-1983, dite du « Processus de Réorganisation Nationale », et initiée par le coup d’État du général Videla, mettant en place une nouvelle junte militaire. Une dictature cauchemardesque, qui s’est complu dans les pires atrocités.

 

Bien sûr, les publications, quelles qu’elles soient, étaient alors particulièrement surveillées. Kalpa Impérial, ou plus exactement le premier des deux recueils, La Casa del poder, paraît en 1983, soit l’année même de la chute du régime – sans doute parce qu’il n’aurait pas pu être publié avant cela. Car le livre est émaillé de références aux événements vécus par Angélica Gorodischer comme par tous les Argentins.

 

Ne pas s’y tromper, cependant : Kalpa Impérial n’est pas une dystopie « à thèse », disons, comme 1984 de George Orwell, ou, peut-être plus exactement, car il y aurait alors ce même rapport à des événements vécus très concrètement dans son propre pays, Nous autres de Zamiatine. D’ailleurs, ce n’est même pas une dystopie tout court : l’Empire n’est pas un régime cauchemardesque et unilatéralement maléfique, odieux et pervers – il l’est parfois, mais il est donc tout aussi souvent prospère, heureux, libre, et juste : bons empereurs et mauvais empereurs se succèdent, l’institution persiste en évoluant, et l’idée de l’Empire dépasse donc les jugements de ce type, envisagés comme forcément ponctuels.

 

La multiplicité des crises traversées par le régime impérial, avec sans cesse de nouvelles dynasties qui souvent ne durent guère, peut sans doute rappeler l’histoire tumultueuse de l’Argentine alternant phases plus ou moins démocratiques (plutôt moins pour ce que j’en sais ou crois en savoir) et d’autres résolument autoritaires, avec le péronisme par essence inconstant qui ne cesse de faire le grand écart entre toutes les options envisageables, sur tous les axes idéologiques (je suppose que l’on peut faire le lien avec l’Empire tout aussi inconstant, dès lors, mais je dis peut-être des bêtises).

 

Mais les horreurs de la junte militaire de 1976-1983 sont directement évoquées dans Kalpa Impérial, encore qu’avec subtilité, puisqu’il ne s’agit donc certainement pas de marteler une thèse – même si la condamnation de ces exactions est bien sûr transparente. La critique intervient, mais par petites touches, avec un grand naturel qui participe de la narration.

 

Dans nombre de contes, les atrocités relevant de la « police politique » sont donc présentes. Parfois, cela implique d’envisager le sommet de l’État, avec les plus pervers et cruels des empereurs s’asseyant sur le trône (« Et les rues vides », par exemple, ou « "Tel est le sud" »), mais, souvent, les choses se jouent à un échelon inférieur – et les monstres sont alors tel chef de la police zélé, tel noble obsédé par sa prérogative, tel soldat avide de sang : tous sont des « petits chefs », des « kapos », autant de brutes sadiques et répugnantes, qui aiment enlever, torturer, tuer, et n’ont finalement guère besoin de se draper dans les atours du salut public pour « justifier » leurs crimes ; ce en quoi ils ne sont pas toujours si éloignés des libertins égotistes du Divin Marquis, incarnant les différents pouvoirs d’une société foncièrement inégalitaire et arbitraire.

 

Le traitement de ces ordures au long du fix-up est intéressant – car Angélica Gorodischer, souvent, use de l’humour et de la raillerie plutôt que de se contenter de l’indignation. Ces personnages, aussi redoutables soient-ils, et sans bien sûr jamais minimiser les souffrances de leurs victimes, s’avèrent avant tout parfaitement ridicules. Leur pouvoir, dont ils sont si fiers et si prompts à abuser, ne change rien au fait qu’ils sont essentiellement des sous-fifres et des minables. Sans doute serait-il malvenu de faire intervenir ici, d’une manière ou d’une autre, l’idée d’une justice transcendante, mais la possibilité que ces sales types paient enfin pour leurs crimes paraît assez élevée – et leur condamnation, en affirmant leur abjection, fera tout autant la démonstration de leur nullité intrinsèque.

 

Dans un registre différent, je suppose enfin que cette idée d’un Sud perpétuellement rebelle pourrait faire sens dans le contexte argentin, ou à une échelle géopolitique plus ample. Toutefois, mes idées ne sont vraiment pas claires à ce propos, et je suppose que j’ai déjà écrit assez de bêtises comme ça (pardon), je vais donc m’en tenir là.

 

CHEF-D’ŒUVRE !

 

Vous vous en doutez, le bilan est plus que positif. Kalpa Impérial fait partie de ces ouvrages pour lesquels le qualificatif de « chef-d’œuvre » n’est en rien galvaudé. C’est un livre brillant et beau, singulier et fort, roublard et fascinant. La plume chatoyante de l’auteure, dans son oralité complice, remarquablement rendue par la traduction de Mathias de Breyne, confère à ses tableaux un séduisant vernis empreint d’humour, et épique en même temps, qui convainc, enthousiasme, passionne toujours un peu plus à chaque ligne.

 

On pourrait déplorer le caractère tardif de cette traduction française – il a fallu, après tout, attendre que l’auteure atteigne l’âge canonique de 89 ans… Mais ce serait malvenu : mieux vaut féliciter La Volte pour cette entreprise plus que nécessaire, qui permet enfin aux lecteurs francophones de découvrir une œuvre fascinante et une auteure immense, au sommet de la fantasy.

 

Kalpa Impérial est de très loin le meilleur livre paru cette année que j’ai lu. Très chaudement recommandé, et c’est peu dire.

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Le Joyau noir, de Michael Moorcock

Publié le par Nébal

Le Joyau noir, de Michael Moorcock

MOORCOCK (Michael), Le Joyau noir, [The Jewel in the Skull], traduit de l’anglais par Jean-Luc Fromental et François Landon, Paris, Pocket, coll. Science-fiction, série Fantasy, [1967] 1988, 249 p.

 

LUCRATIVE FANTASY ET CHAMPIONS PAS SI ÉTERNELS

 

C’est un réflexe façon chien qui bave : quand quelqu’un dit « Moorcock », son interlocuteur se doit de répondre « Elric ». L’albinos dépressif avec sa grosse épée méchante vilaine a de longue date intégré le panthéon de l’heroic fantasy, au point de constituer une référence peu ou prou indépassable pour bon nombre de fans transis – surtout si lesdits fans transis sont des adolescents, ou, peut-être plus exactement, ont lu les aventures d’Elric quand ils étaient adolescents. Plus tard ? Le risque est élevé que cela ne passe tout simplement plus. J’en ai fait l’amère expérience : je n’ai lu « Elric » que bien trop âgé, et ai trouvé ça d’un ennui mortel et tristement pauvre.

 

Mais était-ce si surprenant ? Probablement pas – et d’autant moins, en fait, que j’avais malgré tout eu mon expérience moorcockienne adolescente, simplement avec un autre avatar du (putain de) Champion Éternel : j’ai nommé Dorian Hawkmoon. À l’âge des boutons sur la gueule, j’avais en effet lu, de préférence aux pérégrinations plates du Melnibonéen pète-burnes, les pérégrinations sans doute guère moins plates du duc de Köln, que je ne qualifierai pas au-delà, dans cette Europe dévastée et chaotique d’après le Tragique Millénaire. Parce que cet univers me séduisait autrement que le flou délibéré des Jeunes Royaumes – intuition en forme de préjugé, peut-être, mais c’est que j’avais mes propres sources, avec leur biais : le jeu de rôle. Elric a certes connu plusieurs déclinaisons rôlistiques, plutôt bien accueillies d’ailleurs, pour ce que j’en sais, mais ce fut aussi le cas de Hawkmoon et quand je feuilletais mon catalogue de VPC au milieu des années 1990, disons-le, je bandais pour cet univers fantasque et outré, avec son Ténébreux Empire de Granbretanne fabuleusement psychédélique, au carrefour de la science-fiction post-apocalyptique et de l’heroic fantasy la plus sauvage…

 

Du coup, j’avais lu à l’époque « La Légende de Hawkmoon », cycle (à l’intérieur de l’ « hypercycle du Multivers » ou « du Champion Éternel »), composé en fait de deux sous-cycles, « l’Histoire du secret des runes » (les quatre premiers bouquins), et les « Chroniques du comte Airain » (les trois derniers). Et pour quel bilan ? Oui, effectivement, un chouette univers, qui a de la couleur, de l’excès savoureux… Mais, déjà à l’époque, j’avais trouvé l’histoire, ou plutôt les histoires, tant ça bouge en permanence et sans grande cohérence, globalement insipides, et le style peu ou prou désastreux… Un feuilleton somme toute basique, et probablement paresseux ; de ces œuvres que, dit-on, Moorcock dédiait à ses créanciers – mais une esthétique sympa, de la couleur, avec notamment son vilain empire très très méchant, qui dispute toujours les premières places du classement œcuménique des vilains empires très très méchants, au coude à coude avec les fantasmes de Palpatine, et des nazis pur jus hélas bien réels (il y a depuis un challenger entre la Syrie et l’Irak, ai-je cru comprendre).

 

J’ai donc lu ces sept petits bouquins en bouffant du pop-corn – sans m’ennuyer, sans être non plus vraiment emballé. En refermant le dernier, je me suis dit qu’il valait mieux, tout de même, que je fasse une petite pause avant de me mettre aux « Elric » – et cette petite pause a duré une dizaine d’années, bon… Trop tard pour apprécier ça. Globalement, les « Corum » (autre cycle du « Champion Éternel ») m’ont davantage parlé, sans me convaincre vraiment ; me restait les « Erekosë », je m’étais dit alors que je les lirais après une petite pause… et dix ans plus tard je ne l’ai toujours pas fait.

 

Depuis, cependant, j’ai découvert que Moorcock avait pu être tout à fait brillant, oui – simplement pas dans ce registre de la grosse fantasy qui a assuré sa célébrité. Il y a un monde entre les navrants « Elric » et la superbe autant que la finesse d’un Mother London – un vrai chef-d’œuvre, pour le coup, dont on a presque du mal à croire qu’il est dû au même auteur. Les nouvelles contenues par exemple dans London Bone et Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist, de même, révèlent un auteur bien plus intéressant que ce pour quoi il est si souvent cité en priorité. Et probablement aussi, en SF romanesque plus classique, Voici l'homme.

 

Mais pourquoi, alors, revenir à « Hawkmoon » ? Parce que : 1) c’est l’été, et j’ai envie de détente (et éventuellement de bourrinade) ; 2) l’univers continue de me séduire ; 3) après toutes ces années, j’ai conservé le fantasme rôlistique initial. D’où je me suis dit que je pouvais retenter l’expérience, d’autant que les sept volumes constituant « La Légende de Hawkmoon » sont très brefs ; alors, un par-ci, un par-là… Voici donc Le Joyau noir – et on verra plus tard si, au détour d’un week-end impliquant train et bus, je trouverai l’occasion de poursuivre...

 

LA GRANBRETANNE À L’ASSAUT DU MONDE

 

Pour moi, « Hawkmoon », c’est donc d’abord et avant tout un univers – même pas forcément très original (en fait, je n’en sais rien – il faudrait pouvoir se remettre dans le contexte de 1967, je suppose), mais très visuel, très coloré ; baroque et cruel, évocateur et fascinant.

 

Le lien avec notre Terre est a priori plus marqué que dans les trois autres cycles « du Champion Éternel » : les toponymes sont éloquents, à peine déformés (la Granbretanne, la Kamarg, etc.), qui nous plongent donc dans une Europe futuriste, et pourtant médiévalisante : c’est qu’il s’est produit, entre notre temps et celui-ci, ce que l’on a appelé le « Tragique Millénaire », mais nous ne savons pas grand-chose quant à ce qui s’est alors passé précisément – même si le contexte nous incite assurément à deviner quelque affrontement global ayant tourné à l’hiver nucléaire.

 

L’humanité a donc régressé, partout ou peu s’en faut – dans ce premier tome, qui se déroule pour l’essentiel en Europe occidentale, avec une virée plus tardive en Europe de l’Est et jusqu’en Perse, nous n’avons que de très vagues échos de l’Amerekh, censément épargnée par le Tragique Millénaire, et de l’Asiacommunista, sous domination chinoise, qui semble avoir échappé à la régression, mais au prix du totalitarisme ; ces deux contrées, pour les Européens, sont plus des légendes qu’autre chose…

 

En Europe de l’Ouest, les nations se sont à peu près toutes effondrées. La France, ainsi, s’est balkanisée et re-féodalisée, et il en va de même pour l’Allemagne, etc. Il y a pourtant une exception : le Ténébreux Empire de Granbretanne ! Cette dystopie totalement folle, avec à sa tête un empereur qui n’a plus rien d’humain et qui entretient son pouvoir éternel en abreuvant ses élites perverses de débauches en tous genres, a su conserver un niveau technologique supérieur à celui de tous les autres pays d’Europe – ses ornithoptères, notamment, sèment le chaos, secondant des contingents immenses de fantassins armés de lance-feu, et dont les uniformes improbables à base de masques animaliers terrifient leurs adversaires vaincus d’avance. La Granbretanne est ambitieuse autant que cruelle, et entend accaparer l’Europe entière – il sera bien temps, ensuite, de se pencher sur le reste du monde. Ses armées, d’ici-là, multiplient les exactions sadiques, massacres de masse et crucifixions de milliers d’enfants… Tel a été le terrible sort du duché de Köln, quand débute le roman.

 

LA KAMARG DU COMTE AIRAIN

 

Mais la Granbretanne ne détient pas encore toute l’Europe – et certaines principautés, même infimes face à sa démesure, ont su pour l’heure conserver leur indépendance. Ainsi, surtout, de la Kamarg (oui), où règne le comte Airain, héros de mille batailles et fin politique, que le peuple de la province a choisi de placer à sa tête, en remplacement d’un ancien dirigeant corrompu – le comte Airain se faisant vieux, il a supposé qu’il était bien temps de prendre sa retraite, et a accepté cette offre. Souverain juste et droit, aimé de ses sujets, le comte mène désormais une petite vie tranquille dans cette enclave sauvage tout au sud de l’ancienne France, dans son château d'Aigues-Mortes (un nom et une histoire tellement parfaits pour un récit de fantasy !), en compagnie de sa fille Yisselda (forcément belle autant que naïve), de son ami le poète-philosophe Noblegent, et de son vieux compagnon d’armes von Villach.

 

Aussi excentrée soit la Kamarg, elle ne peut sans doute demeurer indifférente au sort du reste de l’Europe. Noblegent est horrifié par les exactions de la Granbretanne… mais pas le comte Airain. Le vieux soldat a toujours cru que l’Europe devait s’unir pour survivre et dépasser le triste héritage du Tragique Millénaire – c’est pour cela qu’il s’est si longtemps battu, en vérité. Si la Granbretanne peut obtenir cette unification, c’est tant mieux. Quitte à casser quelques œufs pour faire la proverbiale omelette. Les horreurs dont parle Noblegent ? Des rumeurs, tout au plus – fondées sur du vent…

 

En fait, pour que le comte Airain prenne au sérieux la menace que pose le Ténébreux Empire, il suffit pourtant de pas grand-chose – qu’il s’en prenne à la Kamarg, eh… Le comte accueille avec courtoisie le baron Méliadus au masque de loup, haut dignitaire de Granbretanne et responsable du massacre de Köln – mais, tout au fond, il sait bien ce que cette visite implique… Et le sinistre hiérarque impérial lui offre un alibi tout trouvé pour que la minuscule Kamarg se dresse contre l’hégémonique Ténébreux Empire, quand, succombant à la plus folle des passions amoureuses… il essaye d’enlever la belle Yisselda. C’est original, hein ? Ah, ces princesses, alors...

 

SCIENCE ET SORCELLERIE

 

Voici pour la géopolitique, disons, de cet univers – qui nous fournit le point de départ du récit, même si la résistance de la Kamarg ne sera pas toujours au cœur du cycle ; d’autant que notre héros n’est pas le comte Airain, mais Dorian Hawkmoon, duc de Köln. Avant de nous pencher sur le bonhomme, le Champion Éternel du coin, il nous faut cependant envisager un autre aspect de cet univers – entre science et sorcellerie.

 

La collection « Science-fiction » de Pocket, alors, faisait la distinction entre quatre « sous-collections » : la science-fiction au sens strict représentée par le « cycle de Dune », la science-fantasy avec « les dragons de Pern », la fantasy avec… « Hawkmoon », et la dark fantasy avec… les prétendues « collaborations posthumes » Lovecraft/Derleth, en fait purement derléthiennes (et lamentables). Il y aurait beaucoup de choses à redire à propos de cette catégorisation, sans doute – sans même parler de cette « accroche » commerciale pour le moins improbable, au point où c’en est presque glorieux, dans la présentation de l’auteur : « Flaubert commença par Salammbô, Moorcock par Elric et Hawkmoon» Hein ? Quoi ? Pardon ? WTF ? Bon, passons…

 

Reste que « Hawkmoon » est présenté comme étant de la fantasy pur jus. C’est sans doute vrai dans les thèmes et les procédés, mais l’univers est plus ambigu que cela – avec sa dimension d’anticipation, qui peut sembler trancher avec les aventures d’Elric, notamment, et nous fait tout naturellement penser à de la science-fiction. En fait, on serait tenté, dans ce cas, de faire usage de la catégorie plus que bâtarde de la science-fantasy, pourtant employée par ailleurs par l’éditeur. Bien sûr, l’anticipation n’implique pas la science-fiction : « La Terre mourante » de Jack Vance, ou « Zothique » de Clark Ashton Smith, en témoignent assurément – présentant deux futurs incommensurablement lointains (bien plus que celui de « Hawkmoon »), qui sont autant de « mondes magiques ».

 

Est-ce donc le cas du présent cycle ? Probablement. Mais, dans ce premier tome, il joue beaucoup de l’ambiguïté entre science et sorcellerie – présentée d’ailleurs comme telle. Dans la majeure partie du volume, la science, aussi perverse et étrange soit-elle, en tant que relique méconnue d'un passé incompréhensible, semble tout de même avoir le dessus – et ce n’est que dans la troisième et dernière partie que les simples allusions au savoir technique d’antan, ou aux créatures faussement surnaturelles, en fait des sortes de mutants (éventuellement le fruit des radiations, etc.), commencent véritablement à se parer de traits bien davantage évocateurs de la fantasy. Vieux mages et prophéties, patin couffin… Et un Bâton Runique en avatar de Stormbringer, incarnation physique quand bien même mythique de la balance entre l’ordre et le chaos – on parle bien du Champion Éternel, hein… Le multivers pourrait être SF, mais il est surtout bien pratique dans une optique de pure fantasy.

 

Difficile d’en dire plus pour l’heure, on verra bien (ou pas) comment cela tourne dans les volumes ultérieurs… Reste que cette ambiguïté me plaît bien, moi. Elle fait partie, à mes yeux, et jusque dans les séquences les plus improbables (je vous raconte pas les idées tordues du comte Airain pour assurer la défense de la Kamarg…), des atouts majeurs de cet univers, qui constitue bien le principal (le seul ?) attrait de « la légende de Hawkmoon ».

AVATAR DU HÉROS DÉPRESSIF

 

Mais justement, Hawkmoon, nous y arrivons. Dorian Hawkmoon, le jeune duc de Köln, est notre héros (pour l’heure ?), et notre avatar du Champion Éternel – répondant à Elric, Corum et Erekosë… et éventuellement quelques autres, aux initiales souvent christiques. Ou peut-être est-ce en fait plus compliqué que cela ? Car deux autres personnages, dans ce premier tome de « Hawkmoon » qu’est Le Joyau noir, semblent disputer au duc de Köln cet attribut essentiel : le comte Airain, qui écrase le freluquet, couillon si brave, de par son charisme incomparable (à moins qu’il ne s’agisse d’un avatar du « compagnon » ? J’y reviendrai), et le mystérieux « guerrier d’or et de jais », très agaçant dans sa paladinerie mystique, et qui semble tout savoir – lui. Connard.

 

Mais, pour l’heure, disons donc qu’il s’agit de Dorian Hawkmoon. Il est le reflet, dans ce monde-ci, d’Elric écumant les Jeunes Royaumes. Comme le fameux albinos, même conçu sur un modèle « anti-Conan », il est, fondamentalement, « un type avec une épée ». Ce qui n’a rien de bien enthousiasmant…

 

Mais il partage avec le Melnibonéen un trait plus intéressant – ou, plus exactement, constitue une variation intéressante sur un modèle devenu vite pénible chez Elric… Et c’est son caractère dépressif. Comme Elric, Dorian Hawkmoon est un noble issu d’une vieille famille ancrée dans le passé, et qui a éventuellement sombré depuis longtemps dans la décadence. Comme Elric, en fait de héros, il est maintes fois confronté à l’échec, ou plus globalement à la malédiction, et n'est pas toujours si héroïque que cela, au plan moral s'entend. Mais, là où l’albinos, malmené par son épée Stormbringer, devenait vite agaçant à force de romantisme noir puéril autant que geignard, Dorian Hawkmoon incarne tout d’abord un autre visage de la dépression – qui est l’apathie. L’échec de sa tentative de soulèvement du duché de Köln contre la tyrannie de la Granbretanne et les crimes du baron Méliadus, ne serait-ce que pour venger son père le vieux duc supplicié devant ses yeux, en a fait une coquille vide, indifférente à tout, tellement lasse de la vie qu’elle ne se reconnait plus aucun principe. Et, pour le coup, j’ai trouvé ça intéressant.

 

Bon, ça ne dure guère… Bien vite, bien trop vite, sans doute, Dorian Hawkmoon deviendra, comme Elric, « un type avec une épée ». Et d’ailleurs tout aussi psychopathe que le Melnibonéen – à ceci près qu’il ne blâme pas son épée pour cela. Pour le moment, du moins ? Car l’idée est semble-t-il bel et bien que Dorian Hawkmoon est le jouet du Bâton Runique, comme Elric l’est de Stormbringer… Mais, là encore, nous n’en savons guère plus pour le moment. On peut simplement se demander si le serment censément fatidique du baron Méliadus est véritablement aux sources de la trajectoire mythique de Hawkmoon.

 

AVATARS DU COMPAGNON ?

 

Le Champion Éternel se doit par ailleurs d’avoir un « compagnon ». Il y a, là aussi, un modèle dans le « cycle d’Elric », et c’est Tristelune – bien moins pénible, pour autant que je m’en souvienne, que le vilain bonhomme dont il était censément le faire-valoir. Hawkmoon n’échappe sans doute pas à ce principe, mais l’identification de ce compagnon n’est peut-être pas aussi évidente qu’elle en a l’air.

 

Une piste saute à la gueule, pourtant – et c’est le personnage d’Oladahn, le « nain géant » des montagnes bulgares, qui, entre grotesque et bons mots, mais avant tout fort dévoué, semble presque choper le lecteur par le col pour lui hurler à la face : « JE SUIS TRISTELUNE ! » Ce qui n’est à vrai dire pas sans poser problème – au regard du rythme de la troisième partie du roman, où il fait son apparition, j'y reviendrai…

 

Mais peut-être est-ce plus compliqué que cela ? Une petite founierie sur le ouèbe semblait avancer que le compagnon, dans « Hawkmoon », se divisait en fait en quatre figures : Oladahn en tête, sans doute, mais aussi deux autres personnages déjà cités, le comte Airain (toujours) et son comparse Noblegent, et enfin un personnage qui n’a pas fait son apparition pour l’heure, Huillam d’Averc – on verra, ou pas, là encore...

 

TRAHIS PAR DES TRAÎTRES (ALLONS BON)

 

Revenons cependant à notre Dorian Hawkmoon amorphe. Le baron Méliadus (risible caricature de vilain méchant pas beau, avec les punchlines appropriées) a l’idée saugrenue (pas qu’un peu – supposons alors que c’est sa cruauté qui la justifie : la cruauté justifie à peu près tout dans le Ténébreux Empire) d’employer le bonhomme, ex-rebelle mais qui ne croit plus en rien (couper zézette Lebowski, etc.), pour choper enfin la belle Yisselda en Kamarg, et anéantir le pouvoir du comte Airain dans sa ridicule province. Il s’agit, pour le duc de Köln, de se présenter auprès du comte comme étant toujours rebelle et s’étant évadé des geôles de la psychédélique Londra (ben voyons), afin de gagner sa confiance et de faire ses petites affaires ; après quoi le jeune homme sera récompensé (ben voyons), la Granbretanne lui laissant un pouvoir nominal, même si en tant que vassal, sur le duché de Köln décidément pas facile à contenir – même en l’écrasant à coups de botte, figurez-vous.

 

Mais, pour s’assurer que le jeune homme ne les trahira pas (eh, c’est pas comme si c’était pas déjà un traître à la base), les savants granbretons usent d’un bizarre dispositif (entre science et sorcellerie, donc – et qui, pour le coup, peut ramener de manière plus concrète aux mésaventures autrement drôlatiques d’un Cugel), consistant en un (très voyant) joyau noir incrusté dans le crâne de notre héros – ledit joyau fonctionnant comme une caméra, qui permet au baron Méliadus et aux siens de s’assurer que Hawkmoon leur obéit : le moindre écart sera sanctionné par l’activation pleine et entière du joyau, qui aura pour effet de rendre Dorian fou… Mais, bien sûr, ce joyau n’étonnera pas le comte Airain et compagnie, hein ? Bien sûr…

 

Oui : c’est un plan complètement con, et qui ne tient vraiment pas la route. C’est d’autant plus fâcheux, car le roman use de ce procédé guignolesque comme d’un prétexte et fondement au récit d’ensemble – qui n’en est que davantage boiteux… Et sans doute l’univers, aussi séduisant soit-il, ne parvient-il jamais totalement à obtenir que l'on fasse abstraction de cette faille primordiale.

 

Rassurez-vous (car vous en doutiez, n’est-ce pas ? Hein ? Hein ?), Dorian Hawkmoon ne succombera évidemment pas au maléfice du joyau noir, et retrouvera la fougue psychopathe qui sied au Champion-Éternel-qui-est-un-type-avec-une-épée, avec la bénédiction du comte Airain pas dupe un seul instant, et celle de Yisselda décidément amoureuse de tous les types en armure qui font une halte en Kamarg (I Love a Man in a Uniform).

 

Étonnant, non ?

 

PLUS VITE ! PLUS VITE !

 

Cette faiblesse de fond s’accompagne hélas d’une autre, et conséquente, dans la troisième partie du roman – qui tient plus que jamais du feuilleton picaresque, voire du fix-up, mais sur un mode absolument pas convaincant.

 

En l’espace de soixante pages divisées en six chapitres (tiens, ça tombe bien), nous suivons alors Hawkmoon dans un long périple, mais narré de manière pour le moins accélérée, qui le conduira de la Kamarg à la Perse (tout de même), afin de se libérer définitivement de la menace du joyau noir. Et ça va à fond la caisse – même la rencontre avec Oladahn, pourtant déterminante. Les chapitres de dix pages sont extrêmement condensés et sans vrai liant, accumulant les rebondissements avec la pertinence d’un Van Vogt – ou celle d’une vieille table de rencontres aléatoires de Donjons & Dragons.

 

Fâcheux contraste avec l’ouverture du roman, globalement réussie – et centrée sur la Kamarg et le comte Airain : Dorian Hawkmoon n’apparaît véritablement dans le roman qu’après une soixantaine de pages. Moorcock, dans ces premiers chapitres, prend le soin de poser son univers, mais sans didactisme, et privilégie l’ambiance à l’action – et ça marche. La troisième partie, en comparaison, donne l’impression d’un écrivain pressé d’en finir, mais rallongeant quand même la sauce pour arriver à un format de roman – et qui bâcle absolument tout, et, bordel, sans se cacher le moins du monde ; impression renforcée bien sûr par le style, au mieux utilitaire, régulièrement lourdingue, parfois même pire. Reste tout de même six livres de « la légende de Hawkmoon » après celui-ci, et je crains fort que ces failles les affectent tout autant voire davantage encore

 

FUN ET/OU NAVRANT ?

 

Mais là, pour le coup, on fait vraiment dans le pop-corn – plus que jamais. Le lecteur binge comme un porc, jamais totalement convaincu, suffisamment accroché pourtant pour tenter de jeter un œil à la deuxième saison – c’est l’été, merde...

 

Objectivement, je ne peux pas recommander ce roman, sans doute au mieux médiocre. Je ne sais pas s'il est avant tout fun, ou navrant. Sans doute est-il en fait les deux, et dans une égale mesure... Alors je vais quand même continuer, au moins avec Le Dieu fou. Autant dire que tout est foutu.

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Alice Automatique, de Jeff Noon

Publié le par Nébal

Alice Automatique, de Jeff Noon

NOON (Jeff), Alice Automatique, [Automated Alice], traduit de l’anglais par Marie Surgers, [s.l.], La Volte, [1996] 2017, 142 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, p. 99 (le livre figure dans le caddie de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

N’hésitez pas à réagir d’ores et déjà, si jamais !

 

EDIT : La chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, hop.

 

Et donc une version plus longue en dessous, avec la version YouTube...

JE VEUX TOUT NOON

 

La Volte poursuit sa salutaire entreprise d’édition française des œuvres de Jeff Noon, en opérant cette fois un petit retour en arrière : sous le titre d’Alice Automatique, il s’agit en effet de reprendre le troisième roman de l’auteur – alors en plein « Vurt » –, qui avait déjà bénéficié d’une édition française en 1998 chez Flammarion, sous le titre d’Alice Automate, dans une traduction de Michèle Albaret-Maatsch ; ce qui avait également été le cas de Vurt, à la même époque, mais l’entreprise avait autrement été sans lendemain.

 

La Volte, depuis plusieurs années, s’attache donc à faire connaître en France l’œuvre iconoclaste et si réjouissante de Jeff Noon, et on ne l’en remerciera jamais assez ; mais, si elle avait déjà repris Vurt, le présent roman avait été laissé de côté – et était de longue date indisponible. Joie ! Joie ! Il nous revient donc aujourd’hui, et dans une nouvelle traduction signée Marie Surgers – laquelle avait déjà accompli des miracles avec Noon, traduisant successivement l’excellent recueil de nouvelles Pixel Juice, puis les romans Descendre en marche et surtout Intrabasses : son extraordinaire travail sur ce dernier titre lui avait valu un Grand Prix de l’Imaginaire amplement mérité. Aussi, si je ne suis pas en mesure de comparer la présente traduction avec celle parue chez Flammarion il y a… vingt ans de cela, disons que j’ai un a priori plus que positif.

 

ALICE, ÉPISODE TROIS

 

Si l’œuvre de Jeff Noon, prise dans sa globalité, est assurément des plus originale, elle n’en est pas moins traversée d’influences qu’il ne nie certainement pas. Et la plus importante est peut-être bien celle de Lewis Carroll, dont l’imaginaire fantasque et absurde mais aussi les jeux de langage peuvent être retrouvés dans les récits du « Vurt » et parfois au-delà. Dans Alice Automatique, son troisième roman, Noon « officialise » en quelque sorte cette influence séminale en livrant, présenté comme tel, un « troisième livre » consacré aux aventures d’Alice, après Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir : rien que ça !

 

On s’en doute bien : s’attaquer à de tels classiques est d’une ambition folle, à la limite de l’arrogance… Car « faire du Alice » n’est pas donné à tout le monde : les récits de Lewis Carroll ont quelque chose d’inimitable, ou du moins de rétif à la formule ; pour sonner juste, sans doute faut-il d’abord bien comprendre l’œuvre originelle, puis disposer du talent nécessaire à la prolongation du mythe – ce qui va bien sûr au-delà de la seule narration accompagnant une création d’univers nonsensique : le style lui-même doit baigner dans cette absurdité générale.

 

Et Jeff Noon se montre particulièrement brillant – car il a su retenir les meilleures leçons de son modèle, au point d’en livrer des échos bien intégrés, pas de simples ersatz, dimension tout particulièrement sensible dans son style tout en excès et jeux de mots, tandis que la logique chère au mathématicien Charles Lutwidge Dodgson perturbe à sa manière la troisième épopée absurde de l’alter-ego archétypal de la petite Alice Liddell ; tout cela fusionnant dans un délire tout personnel rattachant « Alice » au « Vurt », ou plus largement à un corpus noonien alors en gestation.

 

DE L’AUTRE CÔTÉ DE L’HORLOGE

 

La petite Alice, en 1860, poursuit son train-train quotidien, tout de caprices et de cocasses malentendus, et de leçons d’anglais de quatorze heures, assénées par la sévère grand-tante Ermintrude, qui la menace cette fois avec ses incompréhensibles points de suspension. C’est d’un ennui…

 

Heureusement, le perroquet Whippoorwill va perturber cet emploi du temps morose en fuyant dans une horloge ; Alice suit comme de juste l’oiseau au plumage bariolé et goûtant les énigmes les plus abstruses, ce qui va la précipiter dans un troisième monde fantastique n’ayant rien à envier au terrier du Lapin Blanc, pas plus qu’à ce qui se trouve de l’autre côté du miroir. Mais qu’y a-t-il donc de l’autre côté de l’horloge ?

 

Manchester, bien sûr !

 

Et Manchester en 1998. C’est fâcheux : Alice aura donc nécessairement 138 ans de retard pour sa leçon d’anglais de quatorze heures ! La grand-tante Ermintrude sera furieuse – et plus encore si son cher perroquet Whippoorwill disparaît par la même occasion !

 

Notre Alice part donc à l’aventure : il lui faut retrouver le perroquet volage (dont elle garde une plume constituant d’une certaine manière la genèse du « Vurt »), puis regagner son époque – à temps pour sa leçon d’anglais de quatorze heures. Rien d’insurmontable pour la hardie gamine…

NÉOMONIE ET PUZZLOMEURTRES

 

Mais cette Manchester de 1998 (deux ans après la date de publication du roman) est tout de même bien étrange – pour ne pas dire folle ; même si cette Madchester-là ne tourne pas tant autour de la Factory et de l’Haçienda – côté musical, il y en a forcément un, elle convoque bizarrement plutôt Miles Davis et Jimi Hendrix, guest-stars du roman…

 

C’est que la néomonie est passée par là – la néomonie, pas la pneumonie, petite sotte ! Une étrange épidémie qui fait fusionner les êtres et les choses. Alice, qui a vu pire, déambule ainsi dans un monde de chimères entre l’homme et l’animal – arachnogosses et blairhommes, chafilles et ordinatermites… sans même parler des boarocrates, tellement menaçants qu’ils ont eux-mêmes quelque chose de points de suspension…

 

Mais il y a pire : il y a les puzzlomeurtres. Parmi ces êtres chimériques, nombreux sont ceux qui s’avèrent être des victimes de crimes atroces, bousculant encore plus leur apparence improbable pour ne plus laisser derrière eux que des corps démantibulés, les yeux à la place des genoux, les moustaches aux coudes, la bouche dans le ventre… Et, sur ces scènes de crime improbables, on trouve invariablement une pièce de puzzle.

 

Ce qui réjouit Alice, en fait : elle faisait un puzzle du zoo de Londres, dans le temps – 138 ans plus tôt… Et il lui manquait très exactement douze pièces. Remonter la piste des puzzlomeurtres est ainsi le moyen le plus sûr (?) de trouver les pièces manquantes ; et cela doit faire sens, non ? Quand elle aura rassemblé les douze pièces de puzzle, et mis la main sur Whippoorwill, rentrer en 1860 sera un jeu d’enfants… Confiante, Alice suppose même qu’avec un peu de chance elle pourra rentrer avec suffisamment d’avance pour apprendre ce que sont les points de suspension – à moins que son séjour mancunien de 1998 n’ait la bonté de le lui apprendre de lui-même ?

 

Par ailleurs, elle n’est pas sans alliés dans cette aventure policière – des personnalités fantasques telles que le capitaine Fracaboum, spécialiste en aléatoirologie, ou la corneillofemme et brillante chercheuse à l’unipirsité Gladys Chrowdingler, qui s’y connaît en chrownotransductionologie – mais, après tout, quand on a un chat qui s’appelle Quark… Où est-il passé, d’ailleurs ?

 

Et il y a un autre allié de poids : Célia, à l’anagramme explicite – poupée de porcelaine avec des tiroirs dans les membres, elle complète le trio des Alice, en ajoutant à l’Alice Liddell bien réelle et à l’Alice imaginaire de ce brave M. Dodgson, l’Alice Automatique qui n’est ni réelle ni imaginaire, ou bien est les deux à la fois…

 

Pas dit, par contre, aussi sympathique soit-il, que ce M. Jean-François Midi soit véritablement utile en cette affaire – et puis il a cette marotte, de glisser des « u » partout dans ses mots, on n’y comprend plus rien

 

BEAUX JEUX DE MOTS LAIDS

 

Les jeux sur la langue caractéristiques du style de Lewis Carroll ne sont certainement pas l’aspect de son écriture le plus facile à copier/prolonger/pasticher/parodier. Il y a chez lui une fraîcheur et un naturel, quand il a recours à de tels procédés, qui tranchent sur les maladroites tentatives de bien d’autres écrivains de faire de même – et qui ne parviennent guère qu’à se montrer lourds… Inutile de chercher bien loin : à la Volte même, suivez mon regard, le type qui (hordeducontre)vend bien, là…

 

Anagrammes, mots-valises, etc., sont des outils des plus périlleux – même chez les meilleurs, ça passe plus ou moins bien : pour citer une lecture récente, et bifrostienne également, voyez peut-être Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui ? Ou peut-être pas, dans la mesure où il y a alors un biais essentiel : celui de la traduction (aussi louable soit-elle en l’espèce, d’ailleurs) ; mais c’est justement un point important à développer.

 

Jeff Noon est coutumier du fait, sans doute : nombre de ses livres, mais peut-être tout spécialement ceux relevant du « Vurt » (d’une certaine manière, Alice Automatique en fait partie), usent abondamment de ce genre de jeux de langage ; mais globalement avec réussite ?

 

Ici, en tout cas, cela passe bien, dans l’ensemble – mais, bien sûr, il s’agit pour une bonne part d’une question de traduction. Comme bien d’autres ouvrages de Noon, sans doute (au premier chef Pixel Juice et Intrabasses, également traduits, et si magnifiquement, par Marie Surgers), Alice Automatique a dû être un vrai casse-tête pour la traductrice – un piège d’une complexité effarante, de quoi s’arracher les cheveux à chaque paragraphe…

 

Mais, globalement, ça fonctionne bien, et le double travail – de l’auteur, de la traductrice – a payé. Si la lourdeur n’est pas toujours facile à éviter, et si certains stigmates de la néomonie, ou d’autres concepts alambiqués, passent plus ou moins bien en français, il y a assurément de belles trouvailles : passer de « civil serpents » à « boarocrates » n’avait sans doute rien d’évident, mais s’avère en définitive pertinent. Or chaque paragraphe croule sous ce genre de néologismes… Mais le texte français demeure heureusement fluide. Félicitations, donc, et compassion, en même temps, à Marie Surgers. Une fois de plus.

 

Mais il faut rendre à César, etc., et donc remonter à Noon lui-même, derrière le motif de chaque jeu de mots ; et si Alice Automatique fonctionne, c’est aussi parce qu’il a su concocter une architecture nonsensique empruntant au plan même de Lewis Carroll dans ses récits consacrés à Alice (et sans doute ailleurs, au moins dans Sylvie et Bruno, peut-être également, même si l’approche est forcément un peu différente, dans ses Lettres à des petites filles) ; ainsi, nombre de ces jeux de mots doivent quelque chose à l’incompréhension de la part d’Alice – les malentendus et les confusions sont des outils de choix pour oser ces variations de vocabulaire, en égale mesure à la conception même de l’univers. Et c’est pourquoi Jeff Noon parvient, d’une certaine manière, à faire du Lewis Carroll – Alice Automatique, avec ses 130 années de décalage, pourrait bien constituer la troisième aventure « officielle » d’Alice.

 

LA LEÇON D’ANGLAIS DE MIDI

 

Mais ce n’est pas là tout le roman : cela faisait indéniablement partie du projet de Noon, mais il ne se contente pas de livrer un pastiche de Lewis Carroll, aussi savoureux soit-il. Alice Automatique est bien un roman de Jeff Noon – qui ne dépare pas dans son œuvre d’alors : troisième roman de l’auteur, le présent livre poursuit à sa manière Vurt et Pollen, ses deux prédécesseurs. Et si le point de vue de l’héroïne change forcément un peu la donne, s’instaure néanmoins une complicité entre l’auteur et le lecteur, et les clins d’œil à ce propos valent bien les références plus marquées à l’univers propre à Lewis Carroll.

 

À maints égards, Alice Automatique s’inscrit donc dans le « cycle du Vurt ». Le mot y apparaît (avec l’auteur lui-même !), mais d’autres traits signifiants peuvent être relevés – de la plume de Whippoorwill, que l’on peut voir j’imagine comme une sorte d’illustre précédent aux plumes de Vurt, aux chimères mi-animales, mi-humaines, en écho ou déformation fantasque de semblables hybrides déjà croisés dans Pollen ; la néomonie, au fond, peut très bien s’inscrire dans ce contexte.

 

Il y a donc dans tout cela quelque chose de plus profond, en guise de variation sur Lewis Carroll, que les seuls anachronismes – même s’ils ne manquent pas, bien sûr : ce décalage de 138 ans produit bien des moments savoureux, mais, avouons-le, la Manchester néomonique de 1998 n’est au fond pas moins déroutante pour le lecteur que pour Alice ; laquelle a d’ailleurs un avantage sur le lecteur – une force de caractère qui doit beaucoup à la candeur, et qui fait de notre héroïne peut-être la seule personne en mesure de traverser de bout en bout cette épreuve dans la seule optique bien prosaïque d’arriver à temps pour sa leçon d’anglais de quatorze heures… en ne prêtant guère attention à celle de midi, ou peut-être pas autant qu’elle le devrait.

 

NOON-SENS

 

C’est aussi un moyen d’injecter du « sens », ou du « Noon-sens », à l’aventure nonsensique d’Alice – parallèlement aux jeux logiques ou mathématiques parsemant le récit comme autant d’échos aux préoccupations « professionnelles » ou intellectuelles de Charles Lutwidge Dodgson. Et donc d’affirmer la singularité du roman, même s’il s’inscrit d’emblée dans un cadre hautement référentiel, et ce sans la moindre ambiguïté.

 

Et ça fonctionne très bien. Si l’on peut parfois lever un sourcil vaguement perplexe devant quelques jeux de mots qui passent plus ou moins bien, ou (très, très rarement, heureusement) devant tel ou tel contenu vaguement scatologique, l’exercice de style est une réussite – au point donc de dépasser cette seule dimension.

 

Alice Automatique est donc un joli succès : les amateurs de Noon seront aux anges à cette lecture, les amateurs de Lewis Carroll ne sachant rien de Noon pourraient y trouver une porte d’entrée tout indiquée pour découvrir l’œuvre ô combien jubilatoire de celui qui est peut-être le plus singulier et en même temps le plus nécessaire disciple de leur idole.

 

Alors encore une fois merci à la Volte : Jeff Noon est immense, et il mériterait bien qu’on le lise davantage, bien davantage (je n’en reviens pas de ce qu’il ne bénéficie toujours pas d’une édition de poche ?).

 

Mais attention aux points de suspension, quand même… Ils ont quelque chose de menaçant...

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La Clef d'argent des Contrées du Rêve

Publié le par Nébal

La Clef d'argent des Contrées du Rêve

La Clef d’argent des Contrées du Rêve, onze clés oniriques révélées par David Calvo, Morgane Caussarieu, Fabien Clavel, Raphaël Granier de Cassagnac, Neil Jomunsi, Sylvie Miller & Philippe Ward, Alex Nikolavitch, Laurent Poujois, Timothée Rey, Vincent Tassy et Randolph Carter, d’après l’œuvre de H.P. Lovecraft, introduction de Frédéric Weil, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, 2017, 251 p.

 

Ma critique se trouve dans le n° 87 de Bifrost, pp. 97-98 (le livre figure dans la poubelle de ce numéro).

 

Quand elle sera mise en ligne sur le blog de la revue, j’en donnerai le lien ici même, et complèterai avec une « version longue » propre à ce blog.

 

N’hésitez pas à réagir d’ores et déjà, si jamais !

 

EDIT : la chronique est en ligne sur le blog de la revue, hop.

 

Suit une version plus longue, ainsi que la vidéo YouTube...

MNÉMOS RÊVE

 

Dans la très, très riche actualité lovecraftienne francophone de ces derniers mois, chez les Indés de l’Imaginaire mais aussi ailleurs, La Clef d’argent des Contrées du Rêve se distingue peut-être, d’abord parce que l’on fait cette fois dans la fiction, ensuite parce que c’est en usant d’un cadre lovecraftien pas si pratiqué ou mis en avant : les Contrées du Rêve, donc.

 

Maintenant, il est vrai que Mnémos semble entretenir une relation particulière avec les Contrées – relation qui remonte au moins à la nouvelle traduction par David Camus, sous le titre donc Les Contrées du Rêve, de l’ensemble des nouvelles « dunsaniennes » de Lovecraft, incluant Démons et Merveilles, soit le « cycle de Randolph Carter », auquel le titre de la présente anthologie fait clairement allusion, mais aussi toutes les autres nouvelles « oniriques » : « Polaris », « La Malédiction de Sarnath », « Les Chats d’Ulthar », « Les Autres Dieux », et j’en passe.

 

Exactement au même moment, l’éditeur avait publié le très beau Kadath : le guide de la cité inconnue, superbement illustré par Nicolas Fructus (dans son édition originale : la reprise ultérieure se passe de la dimension graphique, ce qui me laisse assez sceptique…), avec des textes de David Camus donc, Mélanie Fazi aussi (surtout ?), Raphaël Granier de Cassagnac et Laurent Poujois. De la bonne came, ces deux bouquins…

 

Plus récemment, cependant, on a (re)trouvé chez Mnémos des choses… nettement moins bonnes, avec deux gros volumes pseudo-lovecrafto-oniriques de l’inqualifiable Brian Lumley. Ce qui, peut-être, fausse un peu mon jugement concernant la présente anthologie ? C’est dommage, mais…

 

ONIRIQUE… ET PÉRILLEUX

 

Cela dit, ce n’est clairement pas la plus évidente des matières, les « Contrées du Rêve »… C’est même assez franchement périlleux, et à plus d’un titre.

 

Dont un, bizarrement, ne ressort pas du tout ici – et notamment de l’introduction de Frédéric Weil : à l’exception de « Polaris », si l’on en croit Lovecraft lui-même, ces récits sont à certains égards des sortes de pastiches – de l’immense Lord Dunsany, donc. Les Dieux de Pegāna, Le Temps et les Dieux, L’Épée de Welleran, Contes d’un rêveur (parmi lesquels « Jours oisifs sur le Yann », nouvelle séminale en la matière), Le Livre des merveilles, Le Dernier Livre des merveilles… Autant de splendides petits recueils qui ont fourni, sinon la base ou le substrat, du moins des modèles pour que Lovecraft développe son propre univers onirique et baroque, au lexique chatoyant. Dès lors, pasticher Lovecraft dans les « Contrées du Rêve » peut revenir, indirectement, à pasticher Dunsany via les propres pastiches de Lovecraft ?

 

En théorie. Car, et ce n’est pas la moindre surprise de cette anthologie, aucun des auteurs ici présents (hors cas « ambigu » de « Randolph Carter », j’y reviendrai…) ne joue vraiment de cette carte merveilleuse. Laurent Poujois s’en approche timidement par endroits, Alex Nikolavitch et Vincent Tassy peut-être, avec moins de réussite, les autres n’essayent même pas ; il n’est pas dit qu’on puisse vraiment leur en vouloir, ni que ce soit forcément problématique…

 

Les « Contrées du Rêve », après tout, peuvent avoir d’autres couleurs – et la fantasy lovecraftienne, souvent, conserve quelque chose de l’horreur du Monde de l’Éveil ; cette fois, quelques auteurs s’en souviennent, mais somme toute assez peu, ou sans guère de réussite en tout cas.

 

Or ces différents registres ont leurs risques propres – et contribuent à rendre périlleux l’exercice d’équilibriste de Lovecraft, dont nombre des récits « dunsaniens » sont sur la corde raide : un faux pas et l’on tombe, ce qui charme et fascine s’avérant en fin de compte seulement grotesque au mauvais sens du terme, autant dire ridicule. Les auteurs se montrant prudents, ici, voire timorés, ils évitent pour l’essentiel cet écueil… sauf Sylvie Miller et Philippe Ward d’une part, et Vincent Tassy de l’autre, qui, chacun à sa manière, sautent à pieds joints dessus (et se cassent la gueule, comme de juste).

 

Autre ambiguïté du registre : la dimension proprement onirique de ces Contrées. Contre leur dénomination même, elle est en fait parfois discutable… Christophe Thill, dans un article figurant dans Lovecraft : au cœur du cauchemar, y insiste, à bon droit sans doute, même si je n’irais probablement pas jusqu’à me montrer aussi catégorique. Mais il y a bien une autre ambiguïté à cet égard, qu’il faut relever : ces Contrées sont peut-être oniriques (car on rêve beaucoup dans ces textes de Lovecraft, dont la célèbre citation est reprise ici en mot d’ordre : « Tout ce que j’ai écrit, je l’ai d’abord rêvé. »), ou peut-être pas, plutôt antédiluviennes ; ou alors les deux tout à la fois… Pourquoi pas, après tout ?

 

Cela a son importance, qui fait le partage entre une fantasy « classique », limite avec carte à l’appui, et quelque chose de bien moins organisé. La plupart des auteurs, ici, me semblent appuyer sur la dimension onirique, même en en évacuant le merveilleux – et souvent en faisant explicitement l’aller-retour entre Contrées du Rêve et Monde de l’Éveil ; ce qui paraît couler de source, alors qu’au fond, si l’on veut bien s’y arrêter un instant, ça n’a rien de si évident : en fait, cela introduit bel et bien un biais.

 

Et il y en a peut-être encore un dernier, pas forcément si inattendu que cela chez Mnémos, au vu de l’origine même de l’éditeur : la dimension rôlistique. Je crois qu’elle a laissé son empreinte (« mythique », si l’on y tient), et que les « Contrées du Rêve » ici arpentées doivent beaucoup à Sandy Petersen et compagnie, au projet préalable à L’Appel de Cthulhu – jeu dérivé de l’idée d’un supplément sur « Les Contrées du Rêve » pour Runequest… Pourtant sans insister sur la fantasy. Ce qui n’est pas forcément un problème, là non plus – mais conserver cette idée derrière l’oreille peut faire sens en cours de lecture, ai-je l’impression.

 

(Note : depuis cette chronique, au passage, j'ai eu l'occasion de causer des Contrées du Rêve rôlistiques, rééditées chez Sans-Détour.)

 

Y CROIRE ?

 

Reste que, si cette anthologie souffre avant tout d’un problème, il est tout autre… et bien autrement gênant. J’ai l’impression en effet d’un livre conçu sans y croire, d’une anthologie où les auteurs, au fond, et en tout cas la direction d’ouvrage, ne se sont pas « impliqués ». Même auprès des auteurs les plus sensibles à la dimension lovecraftienne, notamment pour en avoir déjà fait usage ailleurs, éventuellement de manière frontale, demeure ici l’impression vaguement ennuyeuse d’une commande. Le tout manque d’application et de cohérence, du coup… mais aussi et surtout d’enthousiasme ?

 

Sur le format relativement court de l’anthologie, c’est pour le moins frappant – et ça ne l’est que davantage, quand le dernier et le plus long texte du recueil et de loin, les « Fragments du carnet de voyage onirique de Randolph Carter », se contente sur une cinquantaine de pages de citer expressément Lovecraft, et/ou de broder sur ses descriptions « oniriques » sans même s’embarrasser d’une narration ! Or cet ultime texte confirme que les auteurs des nouvelles précédentes n’ont en fait même pas essayé de jouer de la carte baroque et chatoyante… Et il a d’autres connotations regrettables, sur lesquelles je reviendrai en temps utile.

 

Et, décidément, même en jouant au bon public dans la mesure de mes capacités (non négligeables) pour ce faire, je ne peux certes pas accorder une bonne note à cette anthologie ; on dit parfois « ni fait ni à faire », et c’est une expression hélas appropriée au contenu de ce recueil …

 

Ma chronique pour Bifrost synthétisait et « rassemblait » les textes. Ayant davantage de souplesse rédactionnelle sur ce blog autorisant des développements bien plus amples, je vais tâcher de dire quelques mots de chacun de ces textes, dans l’ordre de présentation.

URJÖNTAGGUR

 

On commence avec « Urjöntaggur », nouvelle signée Fabien Clavel – un auteur que je n’ai à vrai dire jamais « pratiqué » (le bien grand mot…) que dans ce registre de la « plus ou moins commande », ce qui peut influer sur mon jugement. Mais le fait est que ce texte m’a paru sonner faux…

 

C’est d’autant plus regrettable qu’il contient des bonnes choses – avec un potentiel graphique et onirique marqué, des clins d’œil plutôt amusants aussi… Et, bien sûr, la dimension épistolaire, très adéquate.

 

Sauf que je n’ai donc pas l’impression d’un auteur qui « croit » en ce qu’il écrit – et j’ai bien au contraire la conviction qu’il ne fait finalement rien pour que le lecteur, au moins, y croie. Dimension rôlistique, avançais-je plus haut ? Peut-être, mais de manière ratée… La nouvelle m’a immanquablement évoqué un « scénario » conçu sur le pouce, pour une séance imprévue, en jetant au dernier moment les dés pour bâtir fissa quelque chose sur la base de tables aléatoires. Il y en a de bonnes, et cette méthode peut donner des choses très amusantes – mais à condition d’y travailler un peu plus, ne serait-ce que pour bétonner l’agencement. Sinon, ce ne sont que des cases dans des tableaux – des fragments qui au fond ne conduisent à rien ; et, au bout de la partie comme au bout de cette nouvelle, j’ai passé le temps, oui, mais sans vraiment m’amuser, et je n’en retiendrai rien.

 

Les gimmicks « stylistiques » de l’auteur ne font en fait que renforcer cette impression. La dimension épistolaire pouvait donner quelque chose d’intéressant, mais Fabien Clavel fait dans le gratuit (anglicismes, fautes d’accord), dans une vaine tentative, mais d’autant plus voyante, de conférer de la personnalité à ses protagonistes ; c’est au fond parfaitement raté, au mieux inutile. Et l’artifice n’en ressort que davantage.

 

Ce n’est même pas forcément que ce texte est « mauvais » : d’une certaine manière, il n’existe pas…

 

Hélas, il n’est pas le seul dans ce cas, ici.

 

LE RÊVEUR DE LA CATHÉDRALE

 

Suivent Sylvie Miller et Philippe Ward, pour « Le Rêveur de la cathédrale ». Le Noir Duo a pu, occasionnellement, livrer des choses tout à fait correctes, souvent dans un registre populaire, léger et divertissant, « Lasser » ou pas, mais pas que. Bien sûr, quelqu’un qui se fait appeler Philippe Ward n’a guère besoin de mettre en avant d’autres arguments pour témoigner de son goût pour Lovecraft…

 

Reste que cette nouvelle est un échec total – et qui, bizarrement, aurait sans doute gagné à se débarrasser de ses oripeaux guère seyants de lovecrafterie. Sur la base d’un cadre narratif qui aurait pu être intéressant (la basilique de Saint-Denis) mais qui s’avère bien vite inexploité, et d’ici à une conclusion tellement convenue que c’en est gênant, elle nous inflige un Nyarlathotep parfaitement grotesque, et un Randolph Carter qui l’est à peu près autant (outre qu’il est tout sauf sympathique – ce qui aurait pu constituer un bon point, je suppose, mais dans encore un autre univers parallèle) ; j’ose espérer que c’était délibéré de la part des auteurs, d’une certaine manière, mais sans en être totalement certain…

 

Et au final ? Là encore, une nouvelle « qui n’existe pas ».

 

DE KADATH À LA LUNE

 

Raphaël Granier de Cassagnac, pour sa contribution intitulée « De Kadath à la Lune », fait dans l’autoréférence, en brodant façon bref spin-off sur son texte dans Kadath : le guide de la cité inconnue, il y a de cela quelques années déjà. L’idée n’était pas mauvaise, même si tout cela est bien lointain pour moi… Mais cela a pu susciter quelques « flashs » occasionnels – cependant, plutôt dans son évocation du segment dû à l’époque à Mélanie Fazi, avec le personnage d’Aliénor. Eh…

 

Ce que Raphaël Granier de Cassagnac avait conçu dans ce cadre avec son « Innomé » était plutôt réussi, pourtant, et ne manquait pas d’à-propos, en fournissant au lecteur un guide de choix pour arpenter Kadath. En dehors de ce contexte, par contre, et avec cette seule anthologie pour référence, ça ne fonctionne hélas pas… et cela aboutit à un nouveau texte « inexistant », même si pour de tout autres raisons. Dommage…

 

CAPRAE OVUM

 

« Caprae Ovum » est une nouvelle d’Alex Nikolavitch, que je n’avais longtemps pratiqué qu’en tant qu’essayiste et traducteur (de BD notamment), sauf erreur, mais qui a publié assez récemment son premier roman, Eschatôn, aux Moutons Électriques – un roman, d’ailleurs, non dénué d’aspects lovecraftiens, et l’éditeur avait mis cette dimension en avant ; un roman, hélas, qui ne m’avait pas convaincu… Toutefois, pas du fait de ses aspects lovecraftiens, qui sont assez réussis, objectivement.

 

Avec la présente nouvelle, il nous livre un périple onirique adapté à la logique des rêves et/ou des cauchemars. Idée qui fait sens, sans doute… à ceci près que le résultat est d’un ennui mortel. Dans cette anthologie, c’est probablement la première nouvelle à tenter d’approcher véritablement la matière lovecraftienne onirique, ce qui est tout à son honneur – et je suppose qu’il y a notamment de « La Clef d’argent » là-dedans. Pas forcément le plus palpitant des récits lovecraftiens, je vous l’accorde… Mais là, c’est encore une autre étape : un somnifère radical.

 

Il y avait de l’idée – mais ça ne fonctionne pas vraiment, au mieux, et, une fois de plus, on n’en retient rien.

 

LES CHATS QUI RÊVENT

 

Avec « Les Chats qui rêvent », de Morgane Caussarieu, on en arrive – enfin ! – à un texte que l’on peut sans hésitation qualifier de « bon ». Pas un chef-d’œuvre, non, mais un « bon » texte. À vrai dire probablement le meilleur de cette anthologie autrement bien fade…

 

Je précise à tout hasard que je n’avais jusqu’alors (sauf erreur) jamais rien lu de la jeune auteure, dont des gens fiables ont cependant loué les romans, tout particulièrement Dans les veines – il faudra que je tente ça un de ces jours, quand même…

 

Mais revenons à nos moutons – ou plutôt, à nos chats… Ceux d’Ulthar, bien sûr ? Non : ceux qui aimeraient se trouver à Ulthar.

 

Parce qu’ils sont présentement en enfer.

 

Sur la base d’un titre pareil, je m’attendais à quelque chose dans le goût du très chouette « Rêve de mille chats » de Neil Gaiman – un épisode indépendant de la cultissime et fantabuleuse BD Sandman. Il y a peut-être un peu de ça, mais c’est finalement autre chose. Car ce texte n’est pas sans surprise, en fin de compte…

 

Notamment en ce qu’il évacue très vite tout ce qui pourrait être « naturellement kawaii » avec un postulat pareil. Chatons ou pas, cette nouvelle n’a rien de « mignon ». En fait, de l’ensemble de l’anthologie, elle est peut-être la seule (disons avec celle de Laurent Poujois, plus loin) où l’angoisse, voire la peur, voire la terreur, ont quelque chose de palpable – un aspect qui, quoi qu’on en dise, n’est pas absent des récits de Lovecraft consacrés aux « Contrées du Rêve ».

 

Mieux encore si ça se trouve, la brève nouvelle de Morgane Caussarieu parvient à véhiculer quelque chose de presque… dépressif ? qui, là encore, contrairement aux idées reçues, peut faire partie intégrante de l’onirisme chatoyant de Lovecraft – car, dans ses textes dits dunsaniens, sous les tours d’ivoire et les minarets scintillants, peut se dissimuler l’échec, le navrant, le pathétique ; peut-être surtout dans un second temps de sa production « fantaisiste », certes, mais c’en est une dimension importante.

 

Mais, en combinant tous ces aspects, Morgane Caussarieu livre donc un texte plus qu’honorable, à propos dans ce contexte, mais qui se tient aussi en lui-même. Une réussite, à son échelle, donc – et peut-être bien la réussite de cette anthologie. Oui : un texte qui existe, voyez-vous ça !

 

LE BAISER DU CHAOS RAMPANT


Encore un jeune auteur, avec Vincent Tassy – qui, dans « Le Baiser du Chaos Rampant », use d’une esthétique gogoth qu’on aurait pu être tenté d’associer à Morgane Caussarieu, sauf que non, en définitive.

 

Malgré sa lourdeur démonstrative et son emploi pas toujours très assuré d’un lexique rare et se voulant riche, la nouvelle parvient (presque) à faire illusion un certain temps. Il s’y passe des choses, et si la focalisation morbide et goulesque ne suscite pas les mêmes connotations que les tours et minarets des cités merveilleuses de Céléphaïs et compagnie, au moins l’auteur parvient à peu près à en tirer un semblant d’ambiance. Ce qui aurait donc pu donner quelque chose de correct, j’imagine – en étant bon prince, oui, mais…

 

Mais en fait non, en raison d’une conclusion parfaitement ridicule. Je ne suis pas certain d’avoir lu une lovecrafterie qui m’ait autant donné envie de bazarder violemment le bouquin contre un mur depuis la « Maudite Providence » de Li-Cam – enfin, une lovecrafterie francophone, j’ai (re !) lu du Brian Lumley entre temps…

 

Non, vraiment, fallait pas.

LE TABULARIUM

 

Laurent Poujois remonte le niveau avec « Le Tabularium » ; après avoir, il y a longtemps de cela, fourni des choses intéressantes pour le Kadath du même éditeur – mais, à la différence de son collègue Raphaël Granier de Cassagnac, il a choisi de livrer une nouvelle se tenant avant tout en elle-même : le bon choix, m’est avis.

 

Entendons-nous bien : « Le Tabularium » n’a absolument rien d’un chef-d’œuvre. Mais c’est un texte divertissant, et qui fonctionne. Oui, c’est aussi assez convenu, voire éculé, mais ça fonctionne. Et au regard de la concurrence dans cette anthologie, ben, du coup…

 

En fait, si je confierais donc la première place du podium à la nouvelle de Morgane Caussarieu évoquée plus haut, la deuxième me paraîtrait pouvoir être attribuée à ce récit faisant la bascule entre Monde de l’Éveil et Contrées du Rêve avec… professionnalisme, disons. Terme assez peu généreusement connoté le plus souvent il est vrai, mais pour le coup Laurent Poujois ne nous fait pas du Fabien Clavel. Son texte est bien construit, l’ambiance est là, qui oscille entre fascination et angoisse avec la nécessaire touche de démence qui va bien. Autrement dit, ça marche – et comme il ne faut pas espérer beaucoup plus dans ce recueil…

 

LE CORPS DU RÊVE

 

« Le Corps du Rêve », de Neil Jomunsi, ne s’en sort pas si mal, cela dit. Formellement, cette nouvelle me laisse assez sceptique, mais je lui reconnais néanmoins d’avoir un thème assez intéressant, relativement original, et plutôt bien développé.

 

En fait, c’est là l’atout de cette nouvelle, qui la classe effectivement au-dessus de la médiocrité globale de cette Clef d’argent des Contrées du Rêve fort peu goûtue dans l’ensemble : lesdites Contrées y sont questionnées, dans leurs implications, et donc dans le rapport ambigu que les Rêveurs peuvent entretenir avec elles. Il n’est certes pas dit que la réponse apportée à cette problématique par Neil Jomunsi aurait parlé à Tonton HPL, mais, au fond, ça n’est d’aucune importance.

 

La nouvelle est critiquable, bancale parfois, mais donc assez futée, au fond, et parvient à mettre en place une ambiance des plus correcte ; allez, troisième place sur le podium.

 

YLIA DE HLANITH

 

Quand soudain déboule le… le texte qui invalide l’idée même d’un podium pour les siècles des siècles.

 

« Ylia de Hlanith » est un… poème… de 480 vers, des alexandrins à vue de nez, commis par Timothée Rey. Et je ne suis pas bien certain de ce que j’en pense.

 

Booooooooooooooooon, côté « virtuosité poétique » et « joliesse des images et émotions », disons-le, ça n’est paaaaaaaaaaaaaaaaaas tout à fait ça ; mais probablement de manière délibérée, en partie du moins – semble en témoigner le goût de l’auteur pour les rimes improbables, en -ec, en -oth, que sais-je ; avec de la musique derrière et beaucoup de clopes ou d’alcool, ça aurait pu être du Gainsbourg, si ça se trouve – du Gainsbourg pété comme un coing et qui rigole tout seul dans son coin (donc) de la mauvais blague à laquelle il se livre.

 

Disons-le : c’est moche comme tout et ça croule sous les béquilles – les brusques changements de registre, avec le lexique précieux qui, PAF ! sans prévenir tourne au familier voire à l’argotique, ne sont à mon sens guère profitables à la chose, d’ailleurs. C'est délibéré, c'est parfois rigolo, mais d'autres fois un peu trop lourd.

 

Mais reconnaissons tout de même que c’est amusant, pour une mauvaise blague… Le lovecrafto-onirico-rigolo est sans doute un registre particulièrement périlleux, mais Timothée Rey pousse tellement loin le bousin que je n’ai pas envie de me montrer critique.

 

Je ne sais pas si c’est bon, j’en doute plus qu’un peu, mais au moins ça m’a fait marrer – et, comme c'était visiblement le but, je suppose que c’est déjà pas mal.

 

MKRAOW

 

Euh… « Poésie » toujours ? David Calvo conclut (d’une certaine manière…) l’anthologie avec un très bref « Mkraow » de trois pages, avec des chats dedans (sur un mode plus léger que Morgane Caussarieu), du Québec aussi semble-t-il, et peut-être d’autres trucs, probablement d’ailleurs, auxquels je n’ai absolument rien panné.

 

Euh.

 

Y a des phrases qui sonnent bien, c’est pourquoi je suppose qu’on peut envisager ça comme un « poème en prose » ; et pour le coup plus sensible que l’épopée de Timothée Rey (y a pas de mal). Mais, euh…

 

Quoi ?

 

Nan, je sais pas. Je sais pas du tout…

 

FRAGMENTS DU CARNET DE VOYAGE ONIRIQUE DE RANDOLPH CARTER

 

Et reste… quelque chose…

 

Depuis l’introduction par Frédéric Weil, le bouquin joue la carte du canular, en avançant sourire aux lèvres que Randolph Carter, patin couffin, bon. En fait, il s’agit sans doute de prolonger un canular du même ordre dans Kadath : le guide de la cité inconnue, où c’était David Camus qui endossait le rôle du prétendu alter-ego de Lovecraft – pas forcément toujours avec réussite, d’ailleurs… Après une brève introduction, les fragments de « l’authentique » journal de voyage onirique de Carter sont présentés comme ayant été « retranscrits d’après la traduction de David Camus pour les fragments issus du recueil des Contrées du Rêve de H.P. Lovecraft et par Yohan Sadournal pour les inédits » (ledit Yohan Sadournal, je n’en ai pas trouvé la moindre trace, par ailleurs, hein ; mf ?).

 

Donc, nous avons sur une cinquantaine de pages (c’est le plus long texte du recueil, et de loin) des… « fragments » censés constituer des aperçus d’une sorte de guide de tourisme des Contrées du Rêve, rangées sous différentes catégories géographiques, puis à la manière d’un index à l’intérieur de ces catégories.

 

Le problème, enfin, un des problèmes, c’est la provenance de ces fragments – et je serais bien en peine de me montrer catégorique ici, la plupart du temps du moins. Il y aurait donc de l’inédit ? Auquel cas la broderie sur le style de Lovecraft serait plutôt convaincante, j’imagine. Un cas unique sur l’ensemble de ce recueil, puisque c’est seulement ici que nous retrouvons, comme de juste, le côté baroque et chatoyant de la fantasy lovecraftienne d’inspiration dunsanienne…

 

Mais d’autres fragments – et la majorité j’ai l’impression – sont donc empruntés à Lovecraft lui-même, via David Camus donc et ses très recommandables retraductions. Ceci, dans l’ensemble du volume des Contrées du Rêve, et pas seulement le « cycle de Randolph Carter » (même si La Quête onirique de Kadath l’inconnue a sans doute une place de choix) ; parmi les passages que je crois avoir identifiés, nombreux en fait sont ceux qui renvoient à d’autres textes oniriques : « La Malédiction de Sarnath » clairement, « Le Bateau blanc » aussi, sans doute « Céléphaïs », « La Quête d’Iranon » très probablement, « Polaris » j’ai l’impression, peut-être des choses tirées aussi des « Chats d’Ulthar » ou des « Autres Dieux »… « L’illusion » d’une première personne partout est plus ou moins entretenue, et le tout est donc agencé à la façon d’un guide de voyage lacunaire – dont on nous dit par ailleurs qu’il ne correspond pas aux entreprises du genre en matière rôlistique (voir ici, dans ce cas ; il y a là-dedans, en fait, des textes assez proches dans l'esprit, pourtant).

 

Du coup, l’objet de tout cela me laisse… perplexe. Au mieux ? Au sacro-saint nom du canular, ce catalogue ne tient finalement guère la route, et n’aboutit peu ou prou qu’à faire regretter, sur l’ensemble du volume, l’absence de tout récit (puisqu’ici nous ne pouvons parler véritablement de narration) intégrant véritablement l’approche stylistique de Lovecraft dans ses nouvelles dunsaniennes – avec l’aspect mentionné plus haut, donc, d’un pastiche à deux niveaux. Et la longueur relative de la chose n’arrange rien à l’affaire, donnant un peu l’impression d’un « complément » destiné à faire en sorte que le recueil dépasse les 200 pages, disons. Et dans quel objet ? Nous rappeler que Les Contrées du Rêve est un chouette bouquin ? Il l’est assurément – mais une redite de cet ordre me laisse d’autant plus sceptique que je ne suis pas bien convaincu que ce soit vraiment sa place ; de même à vrai dire pour l’ambiguïté rôlistique du traitement, à l’heure où Sans-Détour s’apprête à livrer, donc, ses propres Contrées du Rêve.

 

En fait, j’ai un peu l’impression d’une annexe qui joue essentiellement contre son camp – en démontrant que l’essentiel de l’anthologie est peu ou prou raté dans sa dimension de pastiche comme dans sa dimension d’hommage.

 

Ce qui participe en fin de compte d’un très désagréable sentiment : l’impression vague ou moins vague qu’on s’est quand même un peu foutu de ma gueule…

 

MAUVAIS RÊVES

 

Triste bilan, donc, pour un livre « inexistant » la plupart du temps, conçu sans vraie implication des auteurs comme de l’éditeur ai-je l’impression. S’en tirent donc Morgane Caussarieu, Laurent Poujois, peut-être aussi Neil Jomunsi voire – voire… – Thimothée Rey. Le reste ? Non... non, rien. Et, de ce fait, l’unique propos du recueil semble être d’ajouter un nouveau titre au sein des « ouvrages lovecraftiens » de Mnémos, présentés sous cet intitulé en fin de volume.

 

Ces ouvrages, au début, étaient donc Les Contrées du Rêve et Kadath : le guide de la cité inconnue, deux vraies réussites, à l’instar des Montagnes Hallucinées un peu plus tard (toujours traduit par David Camus). Depuis, nous avons eu un Culte des goules hélas guère convaincant, sans être antipathique, puis deux gros volumes cyclopéens de l’indicible Brian Lumley, dont je ne reviens toujours pas qu’il ait pu, lui le tâcheron, bénéficier de ce genre d’édition « patrimoniale » (orientation marquée de Mnémos ces derniers temps, mais pas toujours convaincante, hélas)… La Clef d’argent des Contrées du Rêve n’est pas du Lumley, non, je ne le prétends pas, ce n'est certes pas aussi horrible – mais, qualitativement, on est tout de même plus proche de cette pente fatidique que des glorieux débuts…

 

Reste à espérer une chose : la livraison prochaine des volumes de Clark Ashton Smith crowdfundés chez l’éditeur, à condition d’une édition à la hauteur de l’entreprise – il faudra au moins ça.

 

(Et, depuis cette chronique, les Smith ont été livrés ! Et le premier, au moins, est absolument génial et tout bonnement magnifique : hop.)

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Black Wings III, de S.T. Joshi (ed.) (relecture 2018)

Publié le par Nébal

Black Wings III, de S.T. Joshi (ed.) (relecture 2018)

JOSHI (S.T.) (ed.), Black Wings III. New Tales of Lovecraftian Horror, introduction by S.T. Joshi, Hornsea, PS Publishing, 2014, IX + 338 p.

 

[EDIT 22/12/2018 : ainsi que je l'avais fait précédemment avec le premier volume de cette série, Black Wings of Cthulhu, plutôt que de livrer un nouvel article pour cette relecture, je vais revenir sur celui que j'avais rédigé il y a... pas loin de quatre ans de cela. Il faut peut-être noter que c'était le premier volume de cette série que je lisais, alors.]

Je ne vous apprends rien : du vivant même de Lovecraft, nombre de ses camarades (de correspondance, du moins) ont écrit des nouvelles à sa manière et usant de ses thèmes et procédés, voire de son lexique. Ces textes – compilés plus tard par August Derleth sous le nom de « Légendes du Mythe de Cthulhu » – se montraient certes plus ou moins pertinents et convaincants (notamment en ce qu’ils émanaient d’auteurs plus ou moins compétents, les plus célèbres ici étant probablement Robert E. Howard et Clark Ashton Smith – le jeune Robert Bloch n’était pas encore un auteur confirmé), mais ils avaient reçu la bénédiction de Lovecraft, qui n’a d’ailleurs pas hésiter à piocher lui-même dans les apports de ces pastiches. Et ils ont ainsi initié un jeu littéraire qui a largement survécu au pauvre HPL, encouragé peut-être par August Derleth, qui a copyrighté l’expression « Mythe de Cthulhu » et a lui-même mis la main à la patte, notamment au travers de ses prétendues « collaborations posthumes » de sinistre mémoire. Et d’autres auteurs, nombreux, ont ultérieurement fait dans le pastiche lovecraftien, dont certains qui sont devenus célèbres par la suite (comme Ramsey Campbell, bien sûr… ou Brian Lumley, malgré la nullité terrifiante de son « cycle de Titus Crow » ; plus récemment, on citera évidemment des gens comme Neil Gaiman ou Charles Stross, entre autres), si beaucoup sont restés dans un relatif anonymat – n’excluant pas une éventuelle reconnaissance fandomique, on est ici à un tout autre niveau.

 

Aujourd’hui plus que jamais, l’horreur lovecraftienne est devenue un genre à part entière. L’amateur tel que votre serviteur, qui reste curieux même s’il peste souvent devant le résultat, n’est plus en mesure de lire tout ce qui se publie en la matière, et depuis un bail. Fanzines et anthologies, confidentielles ou de diffusion plus large, se multiplient sans cesse. Et, dans tout cela, il y a à boire et à manger, le pire comme le meilleur… mais probablement un peu plus souvent le pire que le meilleur : c’est que l’exercice est délicat, a fortiori si l’on tient compte de l’évolution de l’exégèse lovecraftienne, qui a tendu ces dernières années à gommer les aspects « derlethiens » du « Mythe de Cthulhu » pour revenir à ce que l’on appelle parfois, un peu par défaut, « Mythe de Lovecraft ». Certes, tout le monde est loin d’en tenir compte, et les derletheries – plus que lovecrafteries – sont toujours abondantes ; pourquoi pas, après tout ? sauf que le résultat est rarement convaincant, à mon sens tout du moins.

 

Certaines de ces anthologies, néanmoins – je ne parle même pas ici des romans et recueils signés d’un seul auteur, dans lesquels on a pu trouver de très bonnes choses, qu’elles s’affichent comme étant clairement « lovecraftiennes » via le lexique, comme Les Furies de Boras d’Anders Fager, ou évacuent cet aspect pour s’en tenir aux thématiques et aux ambiances, comme La Peau froide d’Albert Sánchez Piñol, pour m’en tenir à deux exemples tout à fait recommandables) –, peuvent se montrer plus alléchantes que la moyenne. Et j’avais ainsi un bon a priori sur la série des « Black Wings », éditée par S.T. Joshi chez PS Publishing… Parce que S.T. Joshi, à l’évidence, sait de quoi il parle, en bon spécialiste de Lovecraft qu’il est (d’une veine probablement moins « pop » qu’un Robert M. Price, disons, même si celui-ci a pu également éditer des choses intéressantes – je le trouve cependant un peu trop « bon client », mais c’est moi, hein…) ; et parce que les noms au sommaire m’intriguaient : en effet, outre quelques noms d’auteurs connus, j’y ai rencontré pas mal de gens que j’avais connus en premier lieu en tant que critiques lovecraftiens, et non nouvellistes – souvent dans le fanzine Lovecraft Studies. Des potes à Joshi donc, ce qui n’excluait pas un certain risque de copinage (et il y en a bien à mon sens un triste exemple dans le présent volume, mais un seul, heureusement [Bon, disons deux, et liés...]), mais me paraissait garantir une approche à la fois moderne, respectueuse, et en même temps détachée de la quincaillerie à laquelle on limite trop souvent le genre. Ça se tentait, en tout cas ; et comme je ne fais pas toujours les choses à l’endroit, j’ai commencé par le troisième volume (le plus récent, paru l’an dernier ; il semblerait qu’un quatrième soit en préparation [nous en sommes à six volumes, sauf erreur]), quand bien même j’avais (un peu par hasard…) mis la main sur le deuxièmele premier ne devrait pas être trop dur à se procurer [d'autant qu'il a été réédité chez Titan Books et même traduit en français, sous le titre Les Chroniques de Cthulhu].

 

Et le bilan me semble tout à fait satisfaisant, disons-le tout de suite. Certes – inévitablement ? – tout n’est pas bon, et il y a même là-dedans un texte dont la publication a quelque chose de criminel à mes yeux [l'expression est un peu forte, je vais la pondérer plus loin...] ; mais la plupart de ces nouvelles sont au moins correctes… et souvent plus que ça : on en compte même plusieurs de vraiment très bonnes, qui figurent à mon sens largement parmi les meilleures lovecrafteries qu’il m’a été donné de lire ; des textes qui remplissent parfaitement le contrat, constituant des variations modernes bienvenues d’une œuvre bien comprise et appréhendée de manière pertinente.

 

Passons donc au détail. Bon, j’évacue la première nouvelle – qui du coup m’a fait un peu peur pour la suite, mais à tort heureusement –, « Houdini Fish » de Jonathan Thomas, dense et complexe, qui se fonde plus ou moins sur « From Beyond », mais à laquelle, je plaide coupable, je n’ai absolument rien panné. Je ne suis donc pas en mesure de la qualifier de « mauvaise »… mais elle ne m’a vraiment pas du tout parlé, voilà qui est certain. [Même constat à peu près lors de la relecture en 2018. Je sens qu'il peut y avoir des choses rigolotes dedans, mais, globalement, je passe à côté...]

 

J’évacue aussi la nouvelle la plus catastrophique de cette anthologie, à savoir « Hotel del Lago » de Mollie L. Burleson (l’épouse de Donald R. Burleson, exégète lovecraftien qui m’a parfois laissé un brin perplexe, et qui a commis une petite chose ici aussi également) : mais qu'est-ce que ça fout là, cette horreur ? Ce machin (très court, heureusement, mais c'est en soi éloquent, dans un sens) est vraiment consternant, on dirait la pathétique tentative d'un wannabe écrivaillon de douze ans pour faire du Lovecraft – c'est-à-dire copier maladroitement du Lovecraft, sans y apporter quoi que ce soit (et certainement pas quelque chose d’aussi superflu que le style). Sans intérêt aucun. Que ce « texte » figure dans cette anthologie, par ailleurs de bonne voire très bonne tenue donc, ne peut se « justifier » que par un triste copinage, un peu trop flag' pour le coup... [Je serais moins indigné aujourd'hui : le texte est plus fondamentalement inutile que révoltant... Même si je m'en tiens à l'idée d'un pastiche de Lovecraft écrit laborieusement par un gamin de douze ans.]

 

Deux autres nouvelles sont franchement pas terribles, voire plutôt mauvaises, mais pour des raisons opposées. Ainsi, Donald R. Burleson (…), avec « Dimply Dolly Doofy », livre une mauvaise blague à base d’enfant du démon, qui fait plus penser à La Malédiction (en plus nanardesque encore) qu’au pauvre Lovecraft, qui n’en demandait certainement pas tant. Dans un genre radicalement différent, je n’ai pas aimé non plus la nouvelle de Joseph S. Pulver, Sr, « Down Black Staircases » ; mais ce n’est pas ici le fond qui est en cause (même si cette halte qui tourne – forcément – mal dans la bourgade désertée de Kingsport n’a pas grand intérêt), mais avant tout la forme « folle » : ce style affecté à base de pseudo-expérimentations mal placées m’a paru franchement insupportable. [Aujourd'hui, s'il y a une nouvelle dans cette anthologie que je dois juger catastrophique, ça serait bien plus probablement celle-ci ; et, pour avoir lu depuis quelques autres nouvelles de Joseph S. Pulver, Sr, ces traits sont assez caractéristiques, débouchant sur des textes systématiquement hermétiques, prétentieux, et profondément chiants.]

 

On trouve inévitablement pas mal de textes « intermédiaires », disons, allant du plutôt médiocre au assez correct, mais qui pèchent un peu pour convaincre pleinement, tout en se lisant sans trop renâcler. Jason V. Brock, avec « The Man with the Horn », fait ainsi une sorte de variation un peu convenue sur « La Musique d’Erich Zann », [en même temps qu'une référence à une nouvelle de T.E.D. Klein que je n'ai pas lue ; bon, ça passe...]. Don Webb, dans « The Megalith Plague », confronte un médecin raté revenu par défaut dans son bled natal du Texas à une « épidémie » d’ensembles mégalithiques à la Stonehenge ; l’ambiance très Wicker Man n’est pas désagréable, mais c’est quand même un peu médiocre, notamment sur le plan formel [je serais plus positif aujourd'hui, c'est un texte amusant et peut-être plus malin qu'il n'en a tout d'abord l'air]. Dans « The Turn of the Tide », Mark Howard Jones traite d’un curieux ménage à trois, témoin d’encore plus curieux phénomènes lors de vacances dans un cottage en bord de mer… mais le plus curieux est que tout cela m’ait laissé passablement indifférent, là où il y avait sans doute moyen d’en tirer quelque chose de bien plus puissant. [Le sentiment persiste plus ou moins ; j'ai envie d'aimer cette nouvelle, mais il y manque quelque chose...] « Thistle’s Find », de Simon Strantzas, est une histoire de goules, et on la résumera à cette citation éloquente : « I wondered how many men might pay for the experience of fucking an animal shaped like a teenage girl. Then when I realized the answer I wondered just how much they would pay. » Tout est dit ? Mouais... En ce qui me concerne, lisez plutôt La Peau froide d'Albert Sánchez Piñol, on y trouve cette thématique de manière bien plus convaincante, et d’autres choses en prime. On conclura cette catégorie en mentionnant « Further Beyond » de Brian Stableford : comme le titre le laisse entendre, il s'agit d'une suite à « From Beyond » (la dernière nouvelle de l'anthologie répondant ainsi à la première), avec le même narrateur, qui fait face aux « vautours » désireux de mettre la main sur la dernière invention de Crawford Tillinghast, sans savoir au juste de quoi il s'agissait ; il y a des choses intéressantes et même très pertinentes dans cette nouvelle, mais elle est à mon sens bien trop longue et bavarde. [Je serais beaucoup plus positif concernant cette nouvelle aujourd'hui : c'est un pastiche très habile, bien conçu, et qui joue avec adresse de certains codes sans pour autant faire dans l'exercice de style ; la tension progresse admirablement, et les implications de la fin sont remarquables. C'est une très bonne nouvelle, à l'instar d'autres pastiches lovecraftiens que j'ai lus de l'auteur, et je placerais aujourd'hui cette nouvelle parmi les plus grandes réussites de ce troisième volume de la série.]

 

Un bon cran au-dessus, mais sans encore atteindre l’excellence, « Underneath an Arkham Moon », de Jessica Salmonson & W.H. Pugmire, est une nouvelle contournée et grandiloquente à base de freak grotesque, qui joue sur l’atmosphère gothique et… ben, « weird », c’est le mot le plus approprié ; sans aller jusqu’à casser des briques, c’est d’autant plus sympathique que c’est délicieusement excessif. [C'est surtout très rigolo !] « Waller » de Donald Tyson traite d’un cancéreux en phase terminale qui découvre la vérité sur sa maladie, bien plus horrible que tout ce que l’on pourrait imaginer ; objectivement, ce texte a tout pour être ridicule de bout en bout, et fonctionne pourtant très bien (si c’est pas lovecraftien, ça !). [Je continue de beaucoup aimer cette nouvelle, qui flirte à chaque paragraphe avec le mauvais goût le plus consternant, en associant ainsi lovecrafterie et quelque chose de davantage mainstream horror, disons.] On glissera aussi dans cette catégorie, un peu à regrets, « China Holiday », du pasticheur expérimenté Peter Cannon : un touriste américain bourré de préjugés [c'est peu dire] – et obsédé par les toilettes – fait un voyage en Chine avec sa femme, désireuse d’y adopter une petite fille… et découvre la sinistre vérité derrière le projet de Barrage des Trois Gorges ; c’est amusant, comme on pouvait s’y attendre, mais surtout bien plus malin que ce que l’on pourrait croire ; dommage que ce soit en l’état un peu frustrant (car abrupt, surtout)… [Là encore, on flirte avec le mauvais goût, de manière très réjouissante ; le touriste xénophobe est parfait dans son genre.] Enfin, dans « Weltschmerz », Sam Gafford évoque un comptable en open space qui se fait draguer par une jeune geekette fan de Lovecraft ; une bonne occasion de prendre conscience, s’il en était encore besoin, de son insignifiance, mais aussi de celle du monde qui l’entoure… On dirait un peu du Houellebecq, comme ça, non ? Mais si j’aime beaucoup le début, la fin, qui coule de source, m’a un peu déçu… [Aujourd'hui, je rétrograderais cette nouvelle dans la catégorie en dessous ; elle fonctionne au départ du fait de son style nerveux et piquant, mais, assez rapidement, cela ne suffit pas à masquer le vide derrière...]

 

Et puis il y a les quatre meilleurs textes, qui m’ont paru franchement très bons, et permettent en définitive de tirer un bilan hautement favorable de cette anthologie. Le premier à m’avoir vraiment marqué est « The Hag Stone » de Richard Gavin, très beau récit sur un jeune couple qui sombre dans l’horreur, la demoiselle ayant voulu tenter l’expérience d’influencer ses rêves en glissant sous son oreiller une étrange pierre – comme l’avait fait le rêveur patenté Lovecraft en son temps, lui avait-on dit dans une boutique d’occultisme… mais la perception du monde qui en résulte est cauchemardesque ; tout cela est très émouvant, très juste, vraiment bien vu (si j'ose dire). [Il est intéressant de revenir à cet avis, maintenant que j'ai lu la nouvelle de Richard Gavin dans Black Wings II, que j'ai plus ou moins détestée ; dans le fond, elles sont proches, en définitive, mais celle-ci m'a paru beaucoup plus juste et inventive, là où l'autre était bien trop démonstrative et artificielle dans ses efforts pour impliquer émotionnellement le lecteur. Du coup, je ne vois pas vraiment de contradiction à maintenir ce jugement drastiquement opposé quant à ces deux nouvelles.] Darrel Schweitzer, avec « Spiderwebs in the Dark », dresse le portrait d’un étrange écrivain pour le moins excentrique, révélant à un libraire qui a raté sa vie l’infinité des dimensions ; c’est bien écrit, drôle puis terrifiant, toujours pertinent, et en prime une belle histoire d’amitié. [Même avis aujourd'hui, cette nouvelle m'apparaît clairement au-dessus du lot.] Caitlín R. Kiernan joue dans un tout autre registre avec « One Tree Hill (The World as Cataclysm) », où une journaliste scientifique se rend dans un Village paumé du New Hampshire pour y enquêter sur un curieux phénomène météorologique ; mais ce qui compte vraiment ici est l’atmosphère déprimante, absolument remarquable, et bien servie par la plume de l’autrice [toujours aussi admirable] et une construction parfaite. [Je suis vraiment en train de devenir un fan !] Dans « Necrotic Cove », enfin, Lois Gresh traite d’une femme hideuse, qui n’a pas vraiment eu de chance dans sa lamentable vie, et qui va, à la veille de sa mort, faire trempette dans un endroit interdit, en compagnie de sa meilleure – sa seule – amie, son exacte opposée ; un texte parfois douloureux, souvent dérangeant, et étrangement beau. [C'est avant tout rude, voire viscéral ; mon sentiment très positif demeure, mais cette nouvelle est probablement un bon cran en dessous de celles que je viens de citer, et peut-être aussi de celle de Brian Stableford ?]

 

Au final ? Quatre très bons textes, quatre autres qui sont au moins bons, cinq qui se lisent même s’ils n’ont rien d’exceptionnel… Le peu qui reste est d’autant plus négligeable. Pour moi, c’est du coup une très bonne surprise, je n’en attendais franchement pas autant de cette anthologie, malgré un bon a priori. On trouve vraiment là, au milieu de choses plus faibles mais inévitables et généralement encore supportables, ce qui se fait de mieux en matière de pastiches lovecraftiens, qui renouvellent intelligemment l’horreur cosmique propre au Maître de Providence, ou jouent avec astuce sur ses thèmes les plus « orthodoxes ». C’est incomparablement meilleur que 90 % au moins de ce qui se produit dans ce sous-genre aussi florissant que consternant (le plus souvent du moins). Du coup, je ne vais certes pas m’arrêter là, et compte bien lire prochainement les autres volumes de cette série, les deux précédents… et ceux encore à venir, puisqu’il semble qu’on puisse en espérer de nouveaux. [Yep, un bon cru, d'une bonne série. Bientôt, je vous causerai de Black Wings IV...]

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